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+The Project Gutenberg EBook of Les grandes journees de la Constituante, by
+Albert Mathiez
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les grandes journees de la Constituante
+
+Author: Albert Mathiez
+
+Posting Date: November 15, 2011 [EBook #9818]
+Release Date: February, 2006
+First Posted: October 20, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDE JOURNEES ***
+
+
+
+
+Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso, Tonya, Renald
+Levesque and the Online Distributed Proofreading Team.
+
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+
+LES GRANDES JOURNÉES DE LA CONSTITUANTE
+
+PAR
+
+ALBERT MATHIEZ
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+Chapitre I. La réunion des trois ordres.
+
+Chapitre II. La révolution du 14 juillet.
+
+Chapitre III. Le roi et l'Assemblée à Paris.
+
+Chapitre IV. La Fédération.
+
+Chapitre V. La fuite du roi.
+
+Chapitre VI. Le Massacre du Champ-de-Mars.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LA RÉUNION DES TROIS ORDRES
+
+
+Le 17 juin, ayant terminé depuis deux jours l'appel nominal de tous les
+députés aux États généraux, le Tiers, auquel s'étaient déjà réunis 12
+curés, se proclamait _Assemblée nationale_, et, prévoyant que cet acte
+révolutionnaire serait suivi de représailles, décidait d'opposer à une
+répression possible la menace de la grève de l'impôt: «Considérant qu'en
+effet les contributions, telles qu'elles se perçoivent actuellement dans
+le royaume, n'ayant point été consenties par la nation, sont toutes
+illégales, et, par conséquent nulles dans leur création, extension ou
+prorogation;
+
+«L'Assemblée déclare, à l'unanimité des suffrages, consentir
+provisoirement, pour la nation, que les impôts et contributions, quoique
+illégalement établis et perçus, continuent d'être levés de la même manière
+qu'ils l'ont été précédemment, et ce, jusqu'au jour seulement de la
+première séparation de cette Assemblée, _de quelque cause qu'elle puisse
+provenir_.
+
+«Passé lequel jour, l'Assemblée nationale entendait décréter que toute
+levée d'impôts et contributions de toute nature qui n'aurait pas été
+nommément, formellement et librement accordée par l'Assemblée, cessera
+entièrement dans toutes les provinces du royaume, quelle que soit la forme
+de l'administration....»
+
+Le 19 juin, l'ordre du clergé décidait par 149 voix contre 135 de se
+réunir au Tiers. Mais, le même jour, l'ordre de la noblesse adressait au
+roi une vigoureuse protestation contre les actes révolutionnaires du Tiers
+État et les chefs de la minorité du clergé, l'archevêque de Paris et le
+cardinal de La Rochefoucauld, faisaient le voyage de Marly pour pousser le
+roi à la résistance. Necker était justement absent auprès de sa
+belle-soeur mourante à Paris. Un témoin oculaire, Rabaut de Saint-Étienne,
+député à la Constituante, a raconté en ces termes la journée du lendemain:
+
+
+LE SERMENT DU JEU DE PAUME
+
+Tandis que les députés se rendaient à la salle [des séances] une
+proclamation, faite par des hérauts d'armes et affichée partout, annonça
+que les séances étaient suspendues et que le roi tiendrait une séance
+royale le 22. On donnait pour motifs de la clôture de la salle pendant
+trois jours la nécessité des préparatifs intérieurs pour la décoration du
+trône. Cette raison puérile servit à prouver qu'on n'avait voulu que
+prévenir la réunion du clergé, dont la majorité avait adopté le système
+des communes. Cependant les députés arrivent successivement, et ils
+éprouvent la plus vive indignation de trouver les portes fermées et
+gardées par des soldats. Ils se demandent les uns aux autres quelle
+puissance a le droit de suspendre les délibérations des représentants de
+la nation. Ils parlent de s'assembler sur la place même, ou d'aller sur la
+terrasse de Marly offrir au roi le spectacle des députés du peuple; de
+l'inviter à se réunir à eux dans une séance vraiment royale et paternelle,
+plus digne de son coeur que celle dont il les menace. On permet à M.
+BAILLY, leur président, d'entrer dans la salle avec quelques membres pour
+prendre les papiers; et là il proteste contre les ordres arbitraires qui
+la tiennent fermée. Enfin il rassemble des députés dans le jeu de paume de
+Versailles, devenu célèbre à jamais par la courageuse résistance des
+premiers représentants de la nation française. On s'encourage en marchant;
+on se promet de ne jamais se séparer et de résister jusqu'à la mort. On
+arrive; on fait appeler ceux des députés qui ne sont pas instruits de ce
+qui se passe. Un député malade s'y fait transporter. Le peuple, qui
+assiège la porte, couvre ses représentants de bénédictions. Des soldats
+désobéissent pour venir garder l'entrée de ce nouveau sanctuaire de la
+liberté. Une voix s'élève [celle de Mounier]; elle demande que chacun
+prête le serment de ne jamais se séparer et de se rassembler partout
+jusqu'à ce que la constitution du royaume et la régénération publique
+soient établies. Tous le jurent, tous le signent, hors un [Martin d'Auch];
+et le procès-verbal fait mention de cette circonstance remarquable. La
+cour, aveuglée, ne comprit pas que cet acte de vigueur devait renverser
+son ouvrage. [Note: _Précis de l'histoire de la Révolution française_,
+réimp. De 1819, pp. 56-57.]
+
+Armand Brette a complété ce récit. «Sur les 19 curés affiliés dès ce
+moment à la cause du Tiers, sept seulement adhérèrent au serment le 20
+juin ou le 22 juin, 12 s'abstinrent..., 4 députés du Tiers seulement
+refusèrent de signer ... il n'y eut qu'un seul opposant, Martin d'Auch,
+qui déclara qu'il ne _pouvait jurer d'exécuter des délibérations qui ne
+sont pas sanctionnées par le roi..._, tous les nobles députés du Tiers
+présents à Versailles, les royalistes les plus éprouvés, Malouet, Mounier,
+Flachslanden, l'ami intime du roi, Hardy de La Largère, dont le fils fut
+anobli sous la Restauration en souvenir du constituant, Charrier, qui en
+1792 souleva la Lozère et paya de sa tête son dévouement à la cause
+royale, vingt autres enfin, dont l'affection pour le roi était notoire,
+ont signé le serment et ont ainsi légitimé l'audacieuse constitution du
+Tiers en Assemblée nationale.» [Note: A. BRETTE, La séance royale du 23
+juin 1789, ses préliminaires et ses suites. _La Révolution française_, t.
+XX, p. 442 et 534.]
+
+Parmi ceux qui signèrent le serment, cet acte solennel de rébellion, il y
+en eut qui éprouvèrent une émotion intense. L'un d'eux devint fou.
+
+
+FOU DE REMORDS
+
+Le lendemain un député de Lorraine, nommé Mayer, est devenu fou. Il avait
+prêté le serment et en avait la conscience bourrelée. Il était à côté d'un
+filou qui venait de voler sous le costume d'un député du Tiers. Lorsqu'on
+est venu prendre ce filou, il a cru qu'on arrêtait tous les députés du
+Tiers pour avoir fait le serment; la peur l'a pris et la tête lui a sauté.
+Cette frayeur d'être arrêté n'était pas mal fondée, car le bruit général
+était que ce parti violent avait été proposé, les uns disaient dans le
+conseil et d'autres dans un de ces conseils tenus fréquemment chez MM. de
+Polignac et chez M. le comte d'Artois. [Note: Journal de l'abbé Coster
+dans Brette, _id._, pp. 37-38.]
+
+Le 21 juin, à une députation de la noblesse conduite par le duc de
+Luxembourg, le roi avait répondu qu'il ne permettrait jamais qu'on
+altérât l'autorité qui lui avait été confiée pour le bien de ses sujets.
+La séance royale qui devait avoir lieu le 22 juin fut remise au 23. Le 22
+juin, Bailly trouvant la porte des Menus fermée, se rendit aux Récollets
+qui refusèrent de le recevoir. Les marguilliers de l'église Saint-Louis
+lui offrirent leur église. On se rendit d'abord dans la chapelle des
+Charniers, où avaient lieu les catéchismes, puis dans la nef. Deux membres
+de la noblesse du Dauphiné, les premiers de leur ordre, le marquis de
+Blacons et le comte d'Agoult se réunirent au Tiers et la majorité du
+clergé se réunit aussi, conduite par les archevêques de Vienne et de
+Bordeaux, les évêques de Chartres et de Rodez.
+
+L'abbé Grégoire nous dit qu'en prévision de la séance royale du lendemain,
+les députés qui se réunissaient au club breton (berceau des Jacobins)
+arrêtèrent un plan de résistance:
+
+
+L'ACTION DU CLUB BRETON
+
+La veille au soir nous étions douze ou quinze députés réunis au Club
+Breton, ainsi nommé parce que les Bretons en avaient été les fondateurs.
+Instruits de ce que méditait la Cour pour le lendemain, chaque article fut
+discuté par tous et tous opinèrent sur le parti à prendre. La première
+résolution fut celle de rester dans la salle malgré la défense du roi. Il
+fut convenu qu'avant l'ouverture de la séance, nous circulerions dans les
+groupes de nos collègues pour leur annoncer ce qui allait se passer sous
+leurs yeux et ce qu'il fallait y opposer. [Note: _Mémoires de l'Abbé
+Grégoire_, t. I, p. 380. Ce récit est confirmé par Bouchette, Lettre du 24
+juin 1789: «Nous étions convenus d'avance quoiqu'il arrivât de ne pas nous
+séparer avant d'avoir pris une délibération et nous la fîmes ainsi»
+(_Lettres_ de Bouchette, Paris, 1909).]
+
+
+LA SÉANCE ROYALE
+
+Enfin la séance royale arriva; elle eut tout l'appareil extérieur qui
+naguère en imposait à la multitude; mais ce n'est pas un trône d'or ni un
+superbe dais, ni des hérauts d'armes, ni des panaches flottants qui
+intimident des hommes libres. La cour ignorait encore cette vérité, qu'on
+retrouve partout dans toutes les histoires. La garde nombreuse qui
+entourait la salle n'effraya pas les députés; elle accrut au contraire
+leur courage. On répéta la faute qu'on avait faite le 5 mai, de leur
+affecter une porte séparée et de les laisser exposés dans le hangar qui la
+précédait, à une pluie assez violente, pendant que les autres ordres
+prenaient leurs places distinguées; enfin ils furent introduits.
+
+Le discours et les déclarations du roi eurent pour objet de conserver la
+distinction des ordres, d'annuler les fameux arrêtés de la constitution
+des communes en assemblée nationale, d'annoncer en trente-cinq articles
+les _bienfaits_ que le roi _accordait à ses peuples_, et de déclarer à
+l'assemblée que, si elle l'abandonnait, il ferait le bien des peuples sans
+elle. D'ailleurs toutes les formes impératives furent employées, comme
+dans ces lits de justice où le roi venait semoncer le parlement. Dans ces
+bienfaits du roi promis à la nation, il n'était parlé ni de la
+Constitution tant demandée, ni de la participation des états généraux à la
+législation, ni de la responsabilité des ministres, ni de la liberté de la
+presse; et presque tout ce qui constitue la liberté civile et la liberté
+politique était oublié. Cependant les prétentions des ordres privilégiés
+étaient conservées, le despotisme du maître était consacré et les états
+généraux abaissés sous son pouvoir. Le prince ordonnait et ne consultait
+pas; et tel fut l'aveuglement de ceux qui le conseillèrent qu'ils lui
+firent gourmander les représentants de la nation, et casser leurs arrêtés
+comme si c'eût été une assemblée de notables. Enfin, et c'était le grand
+objet de cette séance royale, le roi _ordonna_ aux députés de se séparer
+tout de suite, et de se rendre le lendemain matin dans les chambres
+affectées à chaque ordre pour y reprendre leurs séances.
+
+Il sortit. On vit s'écouler de leurs bancs tous ceux de la noblesse et une
+partie du clergé. Les députés des communes, immobiles et en silence sur
+leurs sièges, contenaient à peine l'indignation dont ils étaient remplis,
+en voyant la majesté de la nation si indignement outragée. Les ouvriers,
+commandés à cet effet, emportent à grand bruit ce trône, ces bancs, ces
+tabourets, appareil fastueux de la séance; mais, frappés de l'immobilité
+des pères de la patrie, ils s'arrêtent et suspendent leur ouvrage. Les
+vils agents du despotisme courent annoncer au roi ce qu'ils appellent la
+désobéissance de l'assemblée.... [Note: Rabaut, _op. cit.,_ pp. 58-59.]
+
+A ce récit de Rabaut Saint-Étienne, Montjoye ajoute ce détail qu'«à
+l'instant même où le roi se plaça sur son trône, tous les députés des
+trois ordres, par un mouvement simultané, s'assirent et se couvrirent et
+ils étaient déjà assis et couverts lorsque M. le garde des sceaux dit: le
+roi permet à l'Assemblée de s'asseoir.»
+
+
+LES DÉCLARATIONS DU ROI
+
+Le roi veut que l'ancienne distinction des trois ordres de l'État soit
+conservée en son entier, comme essentiellement liée à la constitution de
+son royaume; que les députés librement élus par chacun des trois ordres,
+formant trois chambres, délibérant par ordre, et pouvant, avec
+l'approbation du souverain, convenir de délibérer en commun, puissent
+seuls être considérés comme formant le corps des représentans de la
+nation. En conséquence, le roi a déclaré nulles les délibérations prises
+par les députés de l'ordre du Tiers-État le 17 de ce mois ainsi que celles
+qui auraient pu s'ensuivre, comme illégales et inconstitutionnelles
+(_Décl._ I. 1).
+
+Sont nommément exceptées des affaires qui pourront être traitées en commun
+celles qui regardent les droits antiques et constitutionnels des trois
+ordres, la forme de constitution à donner aux prochains États-Généraux,
+les propriétés féodales et seigneuriales, les droits utiles et les
+prérogatives honorifiques des deux premiers ordres (_id._ 8).
+
+Le consentement particulier du clergé sera nécessaire pour toutes les
+dispositions qui pourraient intéresser la religion, la discipline
+ecclésiastique, le régime des ordres et corps séculiers et réguliers
+(_id._ 9).
+
+Les affaires qui auront été décidées dans les assemblées des trois ordres
+réunis seront remises le lendemain en délibération si cent membres de
+l'Assemblée se réunissent pour en faire la demande (_id._ 12).
+
+Toutes les propriétés sans exception seront constamment respectées et
+S.M. comprend expressément sous le nom de propriétés les _dîmes, cens,
+rentes, droits et devoirs féodaux et seigneuriaux_, et généralement tous
+les droits et prérogatives utiles ou honorifiques, attachés aux terres et
+fiefs, ou appartenant aux personnes (_Décl._ II. 12).
+
+Les deux premiers ordres de l'État continueront à jouir de l'exception des
+charges personnelles, mais le roi approuvera que les États-Généraux
+s'occupent des moyens de convertir ces sortes de charges en contributions
+pécuniaires, et qu'alors tous les ordres de l'État y soient assujettis
+également (_id._ 15).
+
+Dans d'autres articles le roi avait promis de n'établir aucun nouvel impôt
+sans le consentement des représentants de la nation, de faire connaître le
+tableau annuel des recettes et des dépenses et de le soumettre aux États
+généraux, de sanctionner la suppression de tous les privilèges en matière
+d'impôts, d'abolir la taille, le franc-fief, les lettres de cachet, la
+corvée, d'établir des États provinciaux composés de deux dixièmes de
+membres du clergé, de trois dixièmes de membres de la noblesse et de cinq
+dixièmes de membres du Tiers, etc.
+
+Le roi termina par les paroles suivantes:
+
+
+LA MENACE ROYALE
+
+Vous venez, Messieurs, d'entendre le résultat de mes dispositions et de
+mes vues; elles sont conformes au vif désir que j'ai d'opérer le bien
+public; et, si, par une fatalité loin de ma pensée, vous m'abandonniez
+dans une si belle entreprise, seul, je ferai le bien de mes peuples; seul,
+je me considérerai comme leur véritable représentant; et connaissant vos
+cahiers, connaissant l'accord parfait qui existe entre le voeu le plus
+général de la nation et mes intentions bienfaisantes, j'aurai toute la
+confiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je marcherai vers le
+but auquel je veux atteindre avec tout le courage et la fermeté qu'il doit
+m'inspirer.
+
+Réfléchissez, Messieurs, qu'aucun de vos projets, aucune de vos
+dispositions ne peut avoir force de loi sans mon approbation spéciale.
+Ainsi je suis le garant naturel de vos droits respectifs; et tous les
+ordres de l'État peuvent se reposer sur mon équitable impartialité.
+
+Toute défiance de votre part serait une grande injustice. C'est moi
+jusqu'à présent qui fais tout le bonheur de mes peuples; et il est rare
+peut-être que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses
+sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits.
+
+Je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous
+rendre demain matin chacun dans les chambres affectées à votre ordre, pour
+y reprendre vos séances, j'ordonne en conséquence au grand-maître des
+cérémonies de faire préparer les salles.
+
+Dreux-Brezé, grand-maître des cérémonies, vint rappeler aux communes
+immobiles l'ordre du roi. Bailly lui répondit que les représentants du
+peuple ne reçoivent les ordres de personne, que, du reste il allait
+prendre les ordres de l'assemblée. Alors Mirabeau lança la célèbre
+apostrophe qu'il a lui-même rappelée en ces termes:
+
+
+L'APOSTROPHE DE MIRABEAU
+
+Bientôt M. le marquis de Brezé est venu leur dire [aux députés des
+communes]: «Messieurs, vous connaissez les ordres du roi.» Sur quoi un des
+membres des communes lui adressant la parole a dit: «Oui, Monsieur, nous
+avons entendu les intentions qu'on a suggérées au Roi, et vous qui ne
+sauriez être son organe auprès des États-Généraux, vous qui n'avez ici ni
+place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous
+rappeler son discours; [Note: Le garde des sceaux, d'après le protocole,
+était seul qualifié pour communiquer les ordres du roi aux États généraux.
+Dreux-Brezé outrepassait ses pouvoirs. Il ne devait être que le porteur
+d'ordres _écrits_ du roi.] cependant pour éviter toute équivoque et tout
+délai, je vous déclare que si l'on vous a chargé de nous faire sortir
+d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne
+quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette.» Alors, d'une
+voix unanime, tous les députés se sont écriés: «Tel est le voeu de
+l'Assemblée.» [Note: _Treizième lettre_ de Mirabeau à ses _commettants_.]
+
+Le Tiers, sur la proposition de Camus et de Sieyès, déclara persister dans
+ses précédents arrêtés, récidivant ainsi sa désobéissance. Il décréta en
+outre, sur la proposition de Mirabeau, que la personne des députés était
+inviolable. «Ce n'est pas manifester une crainte, avait dit Mirabeau,
+c'est agir avec prudence; c'est un frein contre les conseils violents qui
+assiègent le trône.»
+
+Le roi céda devant l'attitude résolue des nobles patriotes, l'offre de
+démission de Necker, qui n'avait déjà pas assisté à la séance royale,
+devant l'agitation du monde des rentiers qui craignait la banqueroute,
+devant l'insubordination de l'armée et les manifestations populaires.
+
+
+LES NOBLES PATRIOTES AU SECOURS DU TIERS
+
+On se rappelle cette célèbre réponse de Mirabeau au grand maître des
+cérémonies qui nous sommait de nous retirer. Cette réponse, me dit
+d'André, [Note: D'André, député de la noblesse d'Aix aux États généraux,
+devint avec Barnave et les Lameth un des chefs du côté gauche de la
+Constituante.] ayant été rapportée à la cour par M. de Brézé, il fut donné
+ordre à deux ou trois escadrons des gardes du corps de marcher sur
+l'Assemblée et de la sabrer, s'il le fallait, pour la dissoudre. Et
+certes, les députés, dans un pareil moment, se seraient tous laissé
+égorger plutôt que de bouger. Au moment où cette troupe avançait,
+plusieurs députés de la minorité de la noblesse étaient rassemblés sur une
+terrasse attenant, si je me le rappelle bien, au logement de l'un des
+Crillon. Il y avait entre autres les deux Crillon, d'André, le marquis de
+Lafayette, les ducs de La Rochefoucauld, de Liancourt, etc., tous dans les
+opinions de Necker, voulant l'établissement d'un gouvernement
+constitutionnel à l'anglaise, avec la branche régnante de la dynastie.
+Lorsque d'André vit les gardes du corps s'avancer pour exécuter l'ordre
+dont je viens de parler: «Eh quoi! s'écrie-t-il, aurions-nous la lâcheté
+de laisser égorger sous nos yeux et sans aucune démarche vigoureuse pour
+en empêcher, des hommes qui nous donnent un si bel exemple de fermeté et
+de dévouement! Marchons au-devant des escadrons et sauvons les députés des
+communes ou périssons avec eux.» Ils partent tous à l'instant; ils barrent
+le chemin au détachement, enfoncent leurs chapeaux empanachés, mettent
+l'épée à la main et déclarent au commandant qu'il leur passera sur le
+corps à tous avant qu'il parvienne aux députés des communes, que c'était à
+lui à juger les conséquences. Le commandant répond d'abord qu'il ne
+connaît que ses ordres, et fait un mouvement pour se porter en avant et
+leur passer sur le corps. Mais ces braves gens étant restés inébranlables
+à l'approche de cette cavalerie, le commandant n'osa pas aller plus loin;
+il retourna au château rendre compte de ce qui s'était passé et demander
+de nouveaux ordres. La Cour effrayée, irrésolue, donna l'ordre de
+rétrograder. Le fait est notoire et je n'ai aucun doute sur les détails.
+D'André n'est ni imposteur ni fanfaron, et tous les hommes que je viens de
+citer étaient capables de toutes sortes de grandes et belles actions.
+[Note: _Mémoires_ de La Révellière-Lépeaux, t. I, pp. 82-84.]
+
+
+LA DÉMISSION DE NECKER
+
+Des cris de _Vive Necker_ se faisaient entendre jusqu'au château. On
+voulait le voir, on voulait le prier de rester à la tête des affaires.
+Dans l'intervalle, il a été demandé chez la reine. Le peuple l'y a suivi,
+et les cours du château sont restées pleines de monde. M. Necker a passé
+un instant chez le roi pour lui rendre compte que toutes les caisses
+étaient fermées à Paris, que la ville entière était prête à se soulever,
+et que les directeurs de la Caisse d'Escompte arrivaient dans le moment de
+Paris lui annoncer tous les dangers dont la Caisse était menacée. Le roi a
+senti que le remède à ces maux était la conservation de son ministère. Il
+a même exigé dit-on que M. Necker allât depuis le Château jusqu'au
+Contrôle général à pied, pour se montrer au peuple et l'assurer qu'il
+restait. Les rues, les fenêtres retentissaient d'applaudissements et de
+cris répétés de _Vive Necker!_ Dans un instant tous les députés du
+Tiers-État se sont rendus chez M. Necker pour le féliciter et applaudir
+avec lui au bonheur de la nation qui le conserve. On l'embrassait, on
+embrassait Mme Necker et la baronne de Staël, le public embrassait les
+députés du Tiers, les applaudissait, criait: _Vive Necker, vive
+l'Assemblée nationale_! [Note: Journal de l'abbé Coster, dans A. Brette,
+_La Révolution française,_ t. XXIII, pp. 66-67.]
+
+
+L'INSUBORDINATION DE L'ARMÉE
+
+Le jeudi [25 juin 1789], les soldats du régiment des Gardes françaises
+ayant abandonné leurs casernes s'étaient répandus dans Paris, allant par
+bandes dans tous les lieux publics, criant: _Vive le Roi, Vive le Tiers!_
+allant boire dans les cabarets, obtenant de l'argent de plusieurs
+fanatiques qui leur en distribuaient des poignées. Crainte d'une révolte
+générale, on n'osa les consigner. Le vendredi, ils se répandirent de même
+dans tous les endroits publics, firent mettre bas les armes à plusieurs
+patrouilles des gardes suisses qu'ils rencontrèrent et publièrent les deux
+imprimés ci-joints. M. du Châtelet, accouru à Paris, parvint, en allant
+lui-même à chaque caserne, à les contenir hier samedi. Et la réunion
+effectuée ne laissant pas d'animosité entre les partis, il faut espérer
+qu'on n'aura pas besoin de se servir des troupes, sur lesquelles V.E. voit
+qu'on ne pourrait faire aucun fonds.
+
+J'apprends à l'instant que le Roi ne peut pas compter davantage sur ses
+propres gardes du corps. Un maréchal des logis, bas-officier avec rang de
+lieutenant-colonel, est venu dire, au nom de la troupe, au duc de Guiche,
+capitaine de quartier, que leur devoir était de garder et de protéger la
+personne du Roi, mais non de monter à cheval pour se battre avec la
+canaille; qu'en conséquence ils ne feraient point de patrouilles. Le duc
+Guiche a cassé le bas-officier. Sur quoi les gardes du corps sont venus
+présenter au Roi un mémoire, où, en l'assurant de leur attachement pour sa
+personne, ils ont demandé son rétablissement. Le Roi a mis au bas du
+mémoire: «j'ai toujours compté sur la fidélité de mes gardes du corps», et
+il le leur a rendu. Les gardes ont fait dire à M. de Guiche que si on ne
+leur rendait point leur camarade, à la fin de leur service qui se termine
+avec le mois de juin, le Roi pouvait disposer de 600 bandoulières, ce qui
+fait la moitié de tout le corps, y ayant dans ce moment double garde.
+
+Les régiments de Reinach (Suisse) et de Lauzun (hussards) viennent
+d'arriver. La fidélité des régiments étrangers commence aussi à devenir
+suspecte. Les bourgeois les séduisent, et les Suisses de Salis-Samade
+logés à Issy et à Vaugirard ont assuré leurs hôtes qu'au cas où on les fît
+marcher, ils dévisseraient les batteries de leurs fusils. [Note: Dépêche
+de Salmour, ministre plénipotentiaire de Saxe, 28 juin 1789, dans
+FLAMMERMONT, Rapport sur les correspondances des agents diplomatiques
+étrangers en France avant la Révolution. _Nouvelles archives des
+missions_, t. VIII, p. 231.]
+
+Le 24 juin, la majorité du Clergé, désobéissant à son tour au roi se
+rendit à la délibération du Tiers. Le 25, 47 membres de la noblesse, le
+duc d'Orléans en tête, en firent autant. Le 27, le roi se résigna à
+sanctionner ce qu'il ne pouvait plus empêcher. Il ordonna aux deux ordres
+privilégiés de se réunir au Tiers. Le jour même la réunion est un fait
+accompli.
+
+Le serment du jeu de paume laissa un vif souvenir parmi les patriotes et
+une société particulière fut fondée par Gilbert Romme pour en commémorer
+l'anniversaire.
+
+
+LE PREMIER ANNIVERSAIRE DU SERMENT DU JEU DE PAUME
+
+Formés en «bataillon civique», les membres de la société du serment du jeu
+de paume entrèrent à Versailles par l'avenue de Paris. Au milieu d'eux,
+quatre volontaires de la Bastille portaient «une table d'airain sur
+laquelle était gravé en caractères ineffaçables le serment du jeu de
+paume. Quatre autres portaient les ruines de la Bastille destinées à
+sceller sur les murs du jeu de Paume cette table sacrée». La municipalité
+de Versailles vint à la rencontre du cortège. Le régiment de Flandre
+présenta les armes devant «l'arche sacrée». Arrivés au jeu de Paume, tous
+les assistants renouvelèrent le serment «dans un saisissement religieux».
+Puis un orateur les harangua: «Nos enfants iront un jour en pèlerinage à
+ce temple, comme les musulmans vont à La Mecque. Il inspirera à nos
+derniers neveux le même respect que le temple élevé par les Romains à la
+piété filiale....» Au milieu des cris d'allégresse, les vieillards
+scellèrent sur la muraille la table du serment: «Chacun envia le bonheur
+de l'enfoncer.» Tous ne quittèrent qu'à regret ce lieu si cher aux âmes
+sensibles: «Ils s'embrassèrent mutuellement et furent reconduits avec
+pompe par la municipalité, la garde nationale et le régiment de Flandre,
+jusqu'aux portes de Versailles.» Le long de la route, en rentrant à Paris,
+«ils ne s'entretenaient que du bonheur des hommes, on eût dit que
+c'étaient des Dieux qui étaient en marche». Au bois de Boulogne, un repas
+de trois cents couverts, «digne de nos vieux aïeux», leur fut servi «par
+des jeunes nymphes patriotes». Au-dessus de la table on avait placé «les
+bustes des amis de l'humanité, de J.-J. Rousseau, de Mably, de Franklin
+qui semblait encore présider la fête». Le président de la société, G.
+Romme, «lut pour bénédicité les deux premiers articles de la Déclaration
+des Droits de l'homme. Tous les convives répétèrent: Ainsi soit-il!». Au
+dessert, on donna lecture du procès-verbal de la journée. «Cet acte
+religieux excita de vifs applaudissements.» Puis vinrent les toasts.
+Danton «eut le bonheur de porter le premier». «Il dit que le Patriotisme,
+ne devant avoir d'autres bornes que l'Univers, il proposait de boire à sa
+santé, à la Liberté, au bonheur de l'Univers entier; de Menou but à la
+santé de la Nation et du Roi «qui ne fait qu'un avec elle», Charles de
+Lameth à la santé des vainqueurs de la Bastille, Santhonax à nos frères
+des colonies, Barnave au régiment de Flandre, Robespierre «aux écrivains
+courageux qui avaient couru tant de dangers et qui en couraient encore en
+se livrant à la défense de la Patrie». Un membre désigna alors Camille
+Desmoulins dont le nom fut vivement applaudi. Enfin un pieux chevalier
+termina la série des toasts en buvant «au sexe enchanteur qui a montré
+dans la Révolution un patriotisme digne des dames romaines». Alors «des
+femmes vêtues en bergères» entrèrent dans la salle du banquet et
+couronnèrent de feuilles de chêne les députés à l'Assemblée nationale:
+d'Aiguillon, Menou, les deux Lameth, Barnave, Robespierre, Laborde. Un
+artiste célèbre [Note: David, dont tout le monde connaît le célèbre
+tableau du serment du jeu de Paume.] qui assistait à la fête promit
+d'employer son talent «à transmettre à la postérité les traits des amis
+inflexibles du bien public». [Note 2: A. Mathiez, _Les Origines des Cultes
+révolutionnaires_, pp. 47-49, d'après le procès-verbal officiel de la
+cérémonie.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA RÉVOLUTION DU 14 JUILLET
+
+
+L'APPEL DES TROUPES ET LES PROJETS DE LA COUR
+
+Le roi, qui avait de l'honneur, avait ressenti vivement l'humiliation que
+le Tiers et la majorité du Clergé lui avaient imposée. Il prêta une
+oreille complaisante aux conseils de revanche qui lui venaient de la reine
+et du comte d'Artois. Dès le 26 juin il appelait autour de Paris et de
+Versailles 20,000 hommes, dont 3,000 cavaliers, la plupart des troupes
+étrangères qu'il croyait plus sûres.
+
+Les contemporains ont cru communément à un projet de coup de force
+comportant une double offensive, contre l'Assemblée et contre Paris.
+
+Le jour de la séance royale, le 23 juin, des bruits très inquiétants
+s'étaient répandus dans Paris. L'on racontait que Necker, instruit que la
+cour s'apprêtait à l'exiler, avait offert trois fois sa démission et
+n'avait réussi à la faire accepter qu'en promettant de ne point quitter
+Versailles; qu'un nouveau ministère était formé avec le prince de Conti
+comme premier ministre, le prince de Condé comme généralissime de l'armée,
+Foulon comme contrôleur général des finances; «que le projet de la cour
+était de faire arrêter un député par chaque bailliage pour le retenir en
+otage dans l'intérieur du château de la Bastille, où l'on avait vu arriver
+un grand nombre de lits et une grande quantité de matelas» (Hardy).
+
+Quelques jours plus tard, nouvelles rumeurs. L'espoir un moment nourri
+après la réunion des ordres, de voir disgracier les princes de Conti et de
+Condé ainsi que Barentin, s'évanouit, la concentration des troupes est
+connue et commentée à Paris dès la fin de juin et des bruits sinistres
+circulent. Le 3 juillet, l'on raconte au Palais-Royal que les membres du
+tiers, exposés à être assassinés par les nobles, demandent du secours, et
+peu s'en faut que plusieurs milliers d'hommes ne se mettent en route pour
+Versailles. Puis, à mesure que les troupes se rapprochent, et surtout
+après la séance du 8 juillet à l'Assemblée, les on-dit se précisent: la
+cour veut imposer à l'Assemblée, au cours d'une nouvelle séance royale,
+les déclarations du 23 juin, qui seront ensuite largement répandues dans
+tout le royaume, lues au prône de toutes les paroisses; si l'Assemblée
+résiste, elle sera transférée dans une ville éloignée ou prorogée pour un
+mois, ou immédiatement dissoute. L'on affirme qu'au cours d'une nuit
+prochaine, les troupes stationnées à Versailles prendront les armes, que
+le local de l'Assemblée sera occupé militairement, les plus turbulents
+arrêtés, voire condamnés et exécutés, les autres dispersés. Au coeur même
+de la crise, le 13 et le 14 juillet, le bruit court avec persistance que
+la salle des Menus-Plaisirs est minée; ce bruit trouve créance parmi les
+députés et Grégoire se fait à la tribune l'interprète des frayeurs qu'il
+inspire. Contre Paris, l'on méditait un assaut dans les règles: des
+batteries installées sur les hauteurs de Montmartre foudroieraient la
+ville; en même temps, les troupes campées au Champ de Mars et celles de
+Courbevoie, de Saint-Denis, etc., feraient irruption. Tout ce qui
+résisterait serait fusillé ou sabré; les soldats auraient permission de
+piller. Puis les barrières seraient fermées, garnies de canons, et Paris
+serait isolé du reste de la France. L'on se communiquait, dans le public,
+des plans d'opérations où la mission de chaque corps, les itinéraires, la
+progression méthodique de l'attaque étaient minutieusement indiqués.
+
+Ces bruits doivent être accueillis avec circonspection. Paris et
+Versailles ont passé, pendant la première quinzaine de juillet 1789, par
+un accès d'exaltation généralisée qui atteignit son paroxysme le jour de
+la prise de la Bastille, par une sorte de «grande peur» qui explique la
+naissance des rumeurs les plus folles. A l'Assemblée même, tous ceux des
+députés qui n'avaient pas partie liée avec la cour semblent y avoir prêté
+foi; et point n'est besoin, pour faire comprendre leur crédulité,
+d'invoquer les calculs politiques: ils ont subi la contagion du moment.
+
+Il n'est point douteux que, du 23 juin au 12 juillet, des projets extrêmes
+ont été agités. Dans une dépêche du 9 juillet, le comte de Salmour,
+ministre de Saxe à Paris, attribue à d'Epréménil un plan de dissolution
+Des Etats généraux à main armée. «D'après son projet, l'on devrait casser
+les Etats généraux, arrêter quelques-uns des membres qui avaient parlé
+avec plus de chaleur, les livrer au parlement, ainsi que M. Necker, pour
+instruire leur procès dans les formes juridiques et les faire périr sur
+l'échafaud comme criminels de lèse-majesté et coupables de haute
+trahison.» Le même témoin note «les rodomontades ridicules des
+aristocrates», à mesure que les régiments arrivent. Les officiers de
+l'état-major du maréchal de Broglie se laissaient aller, en parlant de
+l'Assemblée, à de graves intempérances de langage, et le maréchal
+lui-même, à en croire Salmour et Besenval, montrait une assurance, une
+jactance menaçantes. [Note: Pierre Caron, La tentative de contre-
+révolution de juin-juillet 1789 dans la _Revue d'histoire moderne et
+contemporaine, t. VII, pp. 20-23.].
+
+
+_LA RÉPLIQUE DES PATRIOTES_
+
+LA MOTION DE MIRABEAU DU 8 JUILLET
+
+Le 8 juillet, Mirabeau prononça un terrible réquisitoire contre les
+mauvais conseillers du roi qui compromettaient le trône: «Ont-ils prévu
+les conseillers de ces mesures, ont-ils prévu les suites qu'elles
+entraînent pour la sécurité même du trône? Ont-ils étudié dans l'histoire
+de tous les peuples comment les révolutions ont commencé, comment elles se
+sont opérées?» Il déposa la motion suivante:
+
+Qu'il soit fait au roi une très humble adresse, pour peindre à S.M. les
+vives alarmes qu'inspire à l'Assemblée nationale de son royaume l'abus
+qu'on s'est permis depuis quelque temps du nom d'un bon roi pour faire
+approcher de la capitale et de cette ville de Versailles des trains
+d'artillerie et des corps nombreux de troupes tant étrangères que
+nationales, dont plusieurs se sont cantonnés dans les villages voisins, et
+pour la formation annoncée de divers camps aux environs de ces deux
+villes.
+
+Qu'il soit représenté au roi, non seulement combien ces mesures sont
+opposées aux intentions bienfaisantes de S.M. pour le soulagement de ses
+peuples dans cette malheureuse circonstance de cherté et de disette de
+grains, mais encore combien elles sont contraires à la liberté et à
+l'honneur de l'Assemblée nationale, propres à altérer entre le roi et ses
+peuples cette confiance qui fait la gloire et la sûreté du monarque, qui
+seule peut assurer le repos et la tranquillité du royaume, procurer enfin
+à la nation les fruits inestimables qu'elle attend des travaux et du zèle
+de cette Assemblée.
+
+Que S.M. soit suppliée très respectueusement de rassurer ses fidèles
+sujets en donnant les ordres nécessaires pour la cessation immédiate de
+ces mesures également inutiles, dangereuses et alarmantes, et pour le
+prompt renvoi des troupes et des trains d'artillerie aux lieux d'où on les
+a tirés.
+
+Et attendu qu'il peut être convenable, en suite des inquiétudes et de
+l'effroi que ces mesures ont jetés dans le coeur du peuple, de pourvoir
+provisionnellement au maintien du calme et de la tranquillité; S.M. sera
+suppliée d'ordonner que dans les deux villes de Paris et de Versailles, il
+soit incessamment levé des gardes bourgeoises qui, sous les ordres du roi,
+suffiront pleinement à remplir ce but sans augmenter autour de deux villes
+travaillées des calamités de la disette le nombre des consommateurs.
+[Note: Réimpression du _Moniteur_.]
+
+La motion de Mirabeau fut votée, à l'unanimité moins quatre voix, à
+l'exception du dernier paragraphe que les électeurs de Paris allaient se
+charger de mettre en application. [Note: Dès le 25 juin les électeurs de
+Paris avaient agité le projet d'une milice bourgeoise.]
+
+
+L'AGITATION A PARIS. LES GARDES FRANÇAISES
+
+A ces mouvements et à ces bruits la capitale entière n'eut qu'un
+sentiment; et ce n'était pas une populace ignorante et tumultueuse,
+c'était tout ce que cette ville célèbre renferme d'hommes éclairés ou
+braves de tous les états et de toutes les conditions. Le danger commun
+avait tout réuni. Les femmes qui, dans les mouvements populaires, montrent
+toujours le plus d'audace, encourageaient les citoyens à la défense de
+leur patrie. Ceux-ci, par un instinct que leur donnaient le danger public
+et l'exaltation du patriotisme, demandaient aux soldats qu'ils rencontrent
+s'ils auront le courage de massacrer leurs frères, leurs concitoyens,
+leurs parents, leurs amis. Les gardes-françaises les premiers, ces
+citoyens généreux, rebelles à leurs maîtres, selon le langage du
+despotisme, mais fidèles à la nation, jurent de ne tourner jamais leurs
+armes contre elle. Des militaires d'autres corps les imitent. On les
+comble de caresses et de présents. On voit ces soldats, qui avaient été
+amenés pour l'oppression de la capitale, et par conséquent du royaume, se
+promener dans les rues en embrassant les citoyens. Ils arrivent en foule
+au Palais-Royal, où tout le monde s'empresse de leur offrir des
+rafraîchissements, et chacun emploie tous les moyens qu'il juge propres à
+détacher les soldats de l'obéissance arbitraire pour les réunir à la cause
+commune. On apprend cependant que quelques-uns d'entre eux vont être punis
+d'avoir refusé de tirer sur leurs concitoyens, que onze gardes françaises
+sont détenus aux prisons de l'Abbaye, et vont être transférés à Bicêtre,
+prison des plus vils scélérats. Leur cause devient la cause publique. On
+court les délivrer [le 9 juillet]; la foule grossit en marchant; on force
+les prisons, on entre, on les délivre; et ils sont amenés en triomphe au
+Palais-Royal, qui devient leur asile. Les hussards et les dragons qui
+avaient reçu ordre de charger les citoyens, posent leurs armes et se
+joignent à eux; et l'on entend partout les cris de _Vive la Nation!_ car,
+depuis la constitution des communes en assemblée nationale, c'était le cri
+de la joie publique, et l'on ne disait plus _vive le Tiers-Etat!_. [Note:
+Rabaut, _op. cit._, pp. 64-65.]
+
+Le lendemain, 10 juillet, les _Électeurs_ de Paris, c'est-à-dire les
+délégués des assemblées primaires qui avaient élu les députés de la ville
+aux États-Généraux, se réunissaient dans la grande salle de l'Hôtel de
+Ville et discutaient un projet d'organisation d'une garde bourgeoise.
+
+
+LE RENVOI DE NECKER ET LE RÔLE DES CAPITALISTES DANS L'INSURRECTION
+
+Le 11 juillet, vers 3 heures de l'après-midi, le roi révoquait Necker et
+l'invitait à sortir immédiatement du royaume. Les autres ministres
+patriotes, Montmorin, Saint-Priest, La Luzerne étaient de même disgraciés.
+Leurs successeurs étaient pris dans le parti de la résistance à outrance:
+le baron de Breteuil, le maréchal de Broglie, le duc de La Vauguyon, etc.
+Le renvoi de Necker provoqua dans le monde de la finance et de la
+bourgeoisie le même émoi que sa menace de démission le 23 juin.
+
+Le 12 juillet, lorsqu'il apprend le renvoi de Necker, le bailli de Virieu
+écrit: «Le renvoi de Necker portera un coup au crédit, et la caisse
+d'escompte pourrait bien faire banqueroute. Le roi, probablement, sera
+forcé de reculer et de faire retirer les troupes.» «Aussitôt, dit Bailly,
+qu'on apprit à Paris la nouvelle du renvoi de Necker, les agents de change
+s'assemblèrent pour délibérer sur les suites du coup que cet événement
+allait porter au commerce et aux finances. Ils décidèrent que, pour éviter
+de mettre à découvert un discrédit total de tous les effets, la Bourse
+serait fermée lundi; ils dépêchèrent l'un d'eux, M. Madimer, à Versailles
+pour avoir des nouvelles et connaître l'état des choses». Les craintes des
+agents de change n'étaient pas injustifiées; dès le 10, les rumeurs
+répétées sur le mouvement des troupes autour de Paris avaient fait tomber
+les billets de la Caisse d'escompte de 4 265 livres, où ils étaient le 8,
+à 4 165 livres. L'arrêté fameux de l'Assemblée nationale du 13 juillet
+vise expressément la banqueroute. Le Constituant Lofficial dépeint la
+consternation des bourgeois parisiens le 12 juillet: «Ils ne voyaient que
+la banqueroute royale et la perte de leur fortune certaine (la majeure
+partie des Parisiens ayant tout leur avoir sur le Trésor royal)». Le
+_Tableau des principaux événements de la Révolution_ s'exprime ainsi: «Un
+des principaux moyens employés par les factieux pour soulever Paris peuplé
+de capitalistes, de rentiers, d'agioteurs avait été d'y répandre le bruit
+que la résolution de faire banqueroute avait été prise dans le même
+conseil où l'exil de M. Necker avait été prononcé. M. Mounier eut la
+faiblesse d'adopter cette fable absurde: «Nous déclarerons ... que
+l'Assemblée nationale ne peut consentir à une honteuse banqueroute». Enfin
+Rivarol, dans ses mémoires, a fait avec amertume les mêmes constatations:
+«Les capitalistes, par lesquels la Révolution a commencé n'étaient pas si
+difficiles en fait de constitution, et ils auraient donné la main à tout,
+pourvu qu'on les payât.... Soixante mille capitalistes et la fourmilière
+des agioteurs ont décidé la Révolution». Et, dans une note, il accuse les
+principaux banquiers de Paris, Laborde-Méréville, Boscary, Dufresnoy,
+d'avoir mis à la disposition du parti révolutionnaire des sommes
+considérables. [Note: Pierre Caron, _La tentative de contre-révolution de
+juin-juillet 1789_, dans la _Revue d'histoire moderne_, t. VIII, pp. 666-
+667.]
+
+
+LE 12 JUILLET
+
+Il est impossible de dépeindre le mouvement immense qui tout à coup
+souleva la ville entière de Paris [à la nouvelle du renvoi de Necker]. On
+y prévit tout ce à quoi il fallait s'attendre, l'assemblée nationale
+dissoute par la force, et la capitale envahie par l'armée. Les citoyens
+accourent au Palais-Royal, leur rendez-vous accoutumé; la consternation
+les y avait conduits; la fureur commune s'y alluma, mais telle qu'elle dut
+se communiquer en un moment à cette vaste et populeuse enceinte. La
+première Victime du despotisme devint l'idole et la divinité du jour. Les
+citoyens prennent un buste de M. Necker; ils y joignent celui de M.
+d'Orléans, dont on disait aussi qu'il allait être exilé, et les promènent
+dans Paris suivis d'un immense cortège. Des soldats du Royal-Allemand
+reçoivent ordre de charger, et frappent de leurs sabres ces bustes
+insensibles: plusieurs personnes sont blessées. Le prince de Lambesc était
+sur la place de Louis XV avec des soldats de Royal-Allemand; le peuple lui
+jette des pierres; alors il se précipite dans les Tuileries le sabre à la
+main et blesse un vieillard qui s'y promenait. Tandis que les femmes et
+les enfans, effrayés, poussent mille cris, le canon tire et tout Paris est
+sur pied et crie aux armes; le tocsin sonne, les citoyens enfoncent les
+boutiques des armuriers.
+
+Ils battent une compagnie de Royal-Allemand, et l'émotion continue durant
+toute la journée jusqu'à ce que, la nuit étant survenue, des brigands,
+apostés hors de Paris, brûlent les barrières, entrent dans la ville et
+courent les rues, que remplissaient heureusement des patrouilles de
+citoyens, de gardes-françaises et de soldats du guet. [Note: Rabaut, _op.
+cit._, p. 68.]
+
+
+CAMILLE DESMOULINS AU PALAIS-ROYAL
+
+Il était deux heures et demie [le 12 juillet]; je venais de sonder le
+peuple. Ma colère contre les despotes était tournée en désespoir. Je ne
+voyais pas les groupes, quoique vivement émus ou consternés, assez
+disposés au soulèvement. Trois jeunes gens me parurent agités d'un plus
+véhément courage; ils se tenaient par la main. Je vis qu'ils étaient venus
+au Palais-Royal dans le même dessein que moi; quelques citoyens passifs
+les suivaient: «Messieurs, leur dis-je, voici un commencement
+d'attroupement civique; il faut qu'un de nous se dévoue et monte sur une
+table pour haranguer le peuple»--«Montez-y»--«J'y consens». Aussitôt je
+fus plutôt porté sur la table que je n'y montai. A peine y étais-je que je
+me vis entouré d'une foule immense. Voici ma courte harangue que je
+n'oublierai jamais: «Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre. J'arrive
+de Versailles, M. Necker est renvoyé; ce renvoi est le tocsin d'une
+Saint-Barthélemi de patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et
+allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste
+qu'une ressource, c'est de courir aux armes et de prendre des cocardes
+pour nous reconnaître.» J'avais les larmes aux yeux et je parlais avec une
+action que je ne pourrais ni retrouver ni peindre. Ma motion fut reçue
+avec des applaudissemens infinis. Je continuai: «--Quelles couleurs
+voulez-vous?--Quelqu'un s'écria:--Choisissez.--Voulez-vous le vert,
+couleur de l'espérance ou le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberté
+d'Amérique et de la démocratie?» Des voix s'élevèrent: «--Le vert, couleur
+de l'espérance!--Alors je m'écriai:--Amis! le signal est donné: voici les
+espions et les satellites de la police qui me regardent en face. Je ne
+tomberai pas du moins vivant entre leurs mains. Puis, tirant deux
+pistolets de ma poche, je dis: Que tous les citoyens m'imitent!» Je
+descendis étouffé d'embrassemens; les uns me serraient contre leurs
+coeurs; d'autres me baignaient de leurs larmes, un citoyen de Toulouse,
+craignant pour mes jours, ne voulut jamais m'abandonner. Cependant on
+m'avait apporté un ruban vert. J'en mis le premier à mon chapeau et j'en
+distribuai à ceux qui m'environnaient. [Note: Camille Desmoulins, _Le
+vieux cordelier_, n° 5, éd. Baudouin, 1825, pp. 81-82.]
+
+
+LE 13 JUILLET
+
+Le 13 juillet, au matin, les _Électeurs_ prennent la direction du
+mouvement. Ils s'emparent des pouvoirs municipaux, en maintenant en
+fonctions le prévôt des marchands Flesselles qu'ils appellent à présider
+leur _Comité permanent_. Ils organisent immédiatement la milice bourgeoise
+à raison de 800 hommes par district, 48 000 pour la ville. La journée se
+passa à enrôler les compagnies et à les armer. Les deux principaux
+épisodes de cette prise d'armes furent le pillage du garde-meuble et le
+pillage des Invalides.
+
+
+LE PILLAGE DES INVALIDES
+
+L'hôtel des Invalides, à la vue des troupes campées au Champ de Mars, fut
+emporté par 7 ou 8 000 bourgeois désarmés qui, sortant avec fureur des
+trois rues adjacentes, se précipitèrent dans un fossé de 12 pieds de large
+sur 8 de profondeur et l'eurent, se transportant les uns les autres sur
+les épaules, passé en moins de rien. Arrivés dans l'Esplanade pêle-mêle
+avec les Invalides qui n'eurent pas le temps de se reconnaître, ils s'y
+emparèrent de 12 pièces de canon de 14, de 10, de 18 et d'un mortier. Ils
+présentèrent alors au gouverneur un ordre de la ville de leur remettre les
+armes, qui, ne voyant plus moyen de se défendre dans son hôtel, en ouvrit
+les portes. Ils s'emparèrent de 40 000 fusils et d'un magasin de poudre.
+
+Témoin de cette opération qui se fit avec une vivacité incroyable je
+passai au camp voisin, où le spectacle des troupes tristes, mornes et
+abattues, enfermées depuis quinze jours dans un espace assez étroit, me
+parut différent de celui des hommes entreprenants et courageux que je
+venais de quitter. Les généraux convinrent dès ce moment qu'il était
+impossible de _soumettre Paris_, que le parti de la retraite était le
+seul prudent. [Note: Dépêche de Salmour, ministre de Saxe, 16 juillet
+1789, _Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 238.].
+
+
+UN MENEUR: JEAN ROSSIGNOL
+
+Si la Cour n'avait eu contre elle que les rentiers et les bourgeois, gens
+naturellement pacifiques, elle aurait triomphé facilement. Mais les
+bourgeois surent entraîner derrière eux la foule des prolétaires. Les
+véritables chefs de l'insurrection furent d'anciens soldats, vivant du
+travail de leurs mains en artisans, ne s'occupant pas généralement de
+politique, mais gagnés pour une fois par la contagion de l'exemple. L'un
+d'eux, Jean Rossignol, ouvrier orfèvre, qui avait fait auparavant de
+nombreuses garnisons sous le sobriquet militaire de _Francoeur_, a
+raconté, avec une sincérité admirable, comment il devint un des vainqueurs
+de la Bastille.
+
+«Le 12 juillet 89, dit-il, je ne savais rien de la Révolution, et je ne me
+doutais en aucune manière de tout ce qu'on pouvait tenter.» C'était un
+dimanche. Il dansait dans une guinguette quand il vit qu'on brûlait les
+barrières. Des passants l'interpellent: «Es-tu du Tiers-État? Crie _Vive
+le Tiers-État!_» Il cria _Vive le Tiers-État_ sans trop savoir ce que cela
+voulait dire. Bien lui en prit, car un de ses camarades qui s'y refusait
+fut roué de coups. Le lendemain, 13 juillet, il voit la foule qui s'arme
+dans les boutiques des fourbisseurs. Ce spectacle l'intéresse. Il fait
+comme tout le monde: «Je fus au Palais-Royal: là je vis des orateurs
+montés sur des tables qui haranguaient les citoyens et qui réellement
+disaient des vérités que je commençais à apprécier. Leurs motions
+tendaient toutes à détruire le régime de la tyrannie et appelaient aux
+armes pour chasser toutes les troupes qui étaient au Champ-de-Mars. Ces
+choses m'étaient si bien démontrées que je ne désirais plus que l'instant
+où je pourrais avoir une arme afin de me réunir à ceux qui étaient armés.»
+Voilà Rossignol converti et lancé. Il retourne dans son quartier, il
+groupe ses connaissances, il devient un chef. Il suit les bourgeois, mais
+il se défie d'eux, il n'est pas de leur classe.
+
+Nous nous rassemblâmes entre gens de connaissance et nous nous trouvâmes
+plus de soixante dans un instant tous bien décidés, car la plupart d'entre
+nous avaient au moins un congé de service dans la ligne. Nous entrâmes
+dans l'église; nous y vîmes tous ces gros aristocrates s'agiter; je dis
+aristocrates, parce que, dans cette assemblée, ceux qui parlaient étaient
+pour la plupart chevaliers de Saint-Louis, marquis, barons, etc. Le seul
+homme qui me plût, et que je ne connaissais pas, fut le citoyen Thuriot de
+La Rozière, qui s'est bien montré dans cette assemblée. Là, on était
+occupé à nommer des commandants, des sous-commandants, [Note: La réunion
+avait pour but d'organiser la milice bourgeoise que les électeurs venaient
+de décréter. On remarquera que la réunion se tient dans l'Eglise.] et
+toutes les places étaient données à ces chevaliers de Saint-Louis. Enfin,
+je fis une sortie contre cette nomination parce qu'aucun citoyen n'y était
+appelé.
+
+Un nommé Dégié, alors notaire, Saint-Martin et les derniers chevaliers de
+Saint-Louis proposaient les candidats. Je fus si outré de voir cette
+clique infernale se liguer pour commander les citoyens que je demandai la
+parole. Je montai sur une chaise et je leur dis que l'on commençait par où
+l'on devait finir, et que ce n'était pas de cette manière qu'il fallait
+agir pour nous préserver des troupes qui étaient aux environs de Paris,
+que de tous les commandants que l'on venait de nommer aucun n'était dans
+le cas d'empêcher que les citoyens fussent massacrés.
+
+On me dit que je n'avais qu'à en donner le moyen.
+
+Je leur répondis qu'il fallait commencer par avoir des soldats et ensuite
+des armes à leur distribuer, qu'il fallait absolument des armes pour
+pouvoir se défendre; ensuite on devait se rassembler par quartiers, chacun
+étant armé, chacun devait avoir le droit de nommer son chef;... je
+proposai d'aller chez tous les seigneurs qui résidaient dans la paroisse,
+d'y faire une perquisition et d'apporter dans l'église toutes les armes
+que l'on trouverait. J'ajoutai que la distribution devrait en être faite
+légalement par chaque quartier, en donnant surtout les fusils aux mains
+des hommes connus qui en savaient le maniement: c'était là le bon moyen,
+selon moi.
+
+Ma motion fut rejetée et improuvée comme venant d'un homme suspect, et Le
+Bossu, alors curé de Saint-Paul, [Note: Bossu refusera le serment, sera
+déporté et ne reviendra en France qu'en 1801.] dit qu'il fallait me mettre
+à Bicêtre; ce à quoi je répliquai que j'étais soutenu de tout mon quartier
+et que, s'il voulait me faire arrêter, j'allais lui tomber sur le corps.
+En me regardant, il vit que j'étais entouré de plus de trente hommes qui
+avaient les bras retroussés: il eut peur et ne souffla plus mot....
+
+A neuf heures on vint me dire que l'on faisait des listes chez le curé. Je
+m'y rendis et j'y fis grand tapage afin qu'aucun de mes amis venus pour
+s'inscrire sur cette liste, qui était à bien nommer liste de proscription,
+n'y fût inscrit; et je demandai: Où sont les fusils de cette ville, que
+vous aviez promis dans deux heures? En voilà six de passées et rien n'est
+encore arrivé!...
+
+Mes camarades et moi nous les laissâmes délibérer et nous nous en fûmes
+boire, tout le Tiers-État ensemble, avec promesse de nous rejoindre le
+lendemain, le plus qu'il nous serait possible afin d'avoir des armes.
+[Note: _Vie véritable du citoyen Jean Rossignol_, publiée par V.
+Barrucand, 1896, pp. 75-79.]
+
+Ce récit, d'une couleur si vive, n'a pas besoin de commentaire. La
+bourgeoisie, en déchaînant Rossignol et ses pareils contre les
+privilégiés, dut avoir très vite le sentiment qu'elle ne s'était pas donné
+seulement des alliés mais des rivaux.
+
+Rossignol participera à toutes les grandes journées révolutionnaires,
+deviendra général, commandera en Vendée, sera déporté par Bonaparte
+aux îles Seychelles puis à Anjouan où il mourra en 1802.
+
+
+LE 14 JUILLET
+
+La Cour fut surprise par la brusque offensive des Parisiens. La
+Concentration des troupes n'était pas terminée. Le maréchal de Broglie,
+sans doute mal soutenu par le roi que reprenaient ses hésitations, laisse
+Besenval sans ordre et Besenval, peu sûr de ses troupes, reste inerte et
+impuissant au Champ-de-Mars, sans rien tenter pour réprimer l'insurrection.
+L'Assemblée, encouragée par l'attitude de Paris, avait décrété le 13
+juillet que Necker emportait son estime et ses regrets, que les nouveaux
+ministres seraient responsables des événements et elle avait décidé de
+siéger jour et nuit, en se tenant en rapports avec les Électeurs parisiens.
+
+Le 14 juillet dès le matin de nombreuses députations des districts et des
+Électeurs se rendirent à la Bastille pour demander au gouverneur De Launay
+de livrer des armes à la milice qui se formait et de faire retirer les
+canons de la forteresse qui n'était défendue que par quelques Suisses et
+quelques Invalides, ceux-ci assez hésitants et presque gagnés à la cause
+populaire. Pendant que les députations parlementent en vain avec le
+gouverneur, le peuple s'attroupe et les gardes françaises amènent des
+canons. Une dernière députation est reçue à coups de fusil par les
+Suisses. C'est le signal des hostilités.
+
+L'épisode le plus dramatique du siège fut:
+
+
+LE DÉVOUEMENT D'ELIE
+
+Pour parvenir à travers la cour du gouvernement [Note: Le gouvernement
+était le logement du gouverneur, situé en avant de la forteresse. Voir le
+plan.] et tenter jusqu'au pont de pierre et tenter d'enfoncer à coups de
+canon les ponts-levis et les portes de la forteresse, les assiégeants
+étaient gênés par les voitures de paille que les combattants de la
+première heure avaient incendiées dans l'intention de se protéger par un
+rideau de fumée contre les coups de la garnison. Ce fut un officier du
+régiment de la Reine-Infanterie nommé Elie qui se dévoua pour les
+déplacer. Vieux sous-officier, nommé sous-lieutenant porte-drapeau, en
+1788, à l'âge de 40 ans et après 22 ans de service, Elie était tout dévoué
+à la cause du Tiers-Etat, sans doute en haine des officiers nobles, dont
+il avait eu tant à souffrir. Dès la première attaque contre la Bastille,
+il avait couru revêtir son uniforme et il était revenu se mettre à la tête
+des assaillants. Aidé d'un mercier du quartier nommé Réole et de quelques
+citoyens restés inconnus, Elie se mit bravement en avant et entreprit de
+retirer ces voitures. Ils écartèrent la première assez facilement; mais
+ils eurent plus de mal pour enlever la seconde qui était en face du pont
+dormant et bouchait précisément l'entrée du château. Cependant Réole
+parvint, à lui seul, à retirer cette voiture enflammée, après avoir perdu
+deux de ses camarades tués à ses côtés. En même temps Hulin faisait couper
+à coups de canon les chaînes du pont-levis de l'Avancée, afin de prévenir
+toute trahison. Alors les assiégeants passèrent en foule dans la cour du
+Gouvernement avec leurs canons, qu'ils placèrent en batterie à l'entrée du
+pont de pierre, en face des ponts-levis et des portes de la forteresse qui
+n'en étaient éloignés que d'une trentaine de mètres.
+
+Cette manoeuvre hardie décida du succès du siège et, quoi que puissent
+dire aujourd'hui les adversaires de la Révolution, ce succès fut dû à la
+bravoure des assiégeants autant et plus qu'à la faiblesse du gouverneur.
+Car pour traîner ces canons à travers les cours et pour les mettre en
+batterie devant l'entrée principale de la Bastille sous le feu continuel
+de la garnison, les assaillants eurent à faire preuve du plus grand
+courage. Les rédacteurs de la _Bastille dévoilée_ sont eux-mêmes obligés
+de le reconnaître: «Jamais, disent-ils, on n'a vu plus d'actions de
+bravoure dans une multitude tumultueuse. Ce ne sont pas seulement les
+gardes-françaises, les militaires, mais des bourgeois de toutes les
+classes, des simples ouvriers de toute espèce qui, mal armés et même sans
+armes, affrontaient le feu des remparts et avaient l'air d'y insulter. Ce
+n'est pas derrière des retranchements qu'ils se tenaient; c'est dans les
+cours de la Bastille et si près des tours que M. de Launay lui-même a fait
+plusieurs fois usage des pavés et autres débris qu'il avait fait monter
+sur la plate-forme. On ne peut disconvenir qu'il n'y eut beaucoup de
+confusion et de désordre. Chacun était chef et ne suivait que sa fougue.
+C'était des individus de tous les quartiers, dont plusieurs n'avaient
+jamais manié d'armes et cependant les Invalides qui se sont trouvés à bien
+des sièges et à bien des batailles nous ont assuré qu'ils n'ont jamais vu
+un feu de mousqueterie servi comme celui des assiégeants; ils n'osaient
+plus mettre la tête en dehors du parapet des tours.» Pour prouver que ces
+éloges ne sont que justes, il suffit de rappeler le chiffre des pertes
+subies par les vainqueurs de la Bastille. Dans cette affaire qui ne dura
+pas quatre heures, les assiégeants eurent au moins 83 des leurs tués sur
+place: les autres moururent des suites de leurs blessures; 13 furent
+estropiés et 60 blessés. [Note: J. Flammermont, _La journée du 14
+juillet 1789_ (pp. 224-227).]
+
+
+LA REDDITION DE LA BASTILLE
+
+Les assiégeants voyant que leur canon n'était d'aucun effet revinrent à
+leur premier projet de forcer les portes. Ils firent pour cela amener
+leurs pièces de canon dans la cour du Gouvernement et les placèrent sur
+l'entrée du pont, les pointant contre la porte. M. de Launay voyant ces
+dispositions du haut des tours, sans avoir consulté ni avisé son
+état-major et sa garnison, fit rappeler par un tambour qu'il avait avec
+lui. Sur cela je fus moi-même dans la chambre et aux créneaux pour faire
+cesser le feu; la foule approcha et le Gouverneur demanda à capituler. On
+ne voulut point de capitulation et les cris de _Bas les ponts!_ furent
+toute réponse.
+
+Pendant ce temps j'avais fait retirer ma troupe de devant la porte pour ne
+pas la laisser exposée au feu du canon de l'ennemi; duquel nous étions
+menacés. Je cherchai après cela le Gouverneur afin de savoir quelles
+étaient ses intentions. Je le trouvai dans la salle du Conseil occupé à
+écrire un billet par lequel il marquait aux assiégeants qu'il avait vingt
+milliers de poudre dans la place et que si on ne voulait pas accepter de
+capitulation, il ferait sauter le fort, la garnison et les environs. Il me
+rendit ce billet avec ordre de le faire passer. Je me permis dans ce
+moment de lui faire quelques représentations sur le peu de nécessité qu'il
+y avait encore dans ce moment d'en venir à cette extrémité. Je lui dis que
+la garnison et le fort n'avaient souffert encore aucun dommage, que les
+portes étaient encore entières et qu'on avait encore les moyens de se
+défendre; car nous n'avions qu'un Invalide de tué et deux ou trois
+blessés. Il parut ne point goûter ma raison; il fallut obéir.
+
+Je fis passer le billet à travers les trous que j'avais fait percer
+précédemment dans le pont-levis. Un officier ou du moins qui portait
+l'uniforme d'officier du régiment de la Reine-Infanterie [Elie], s'étant
+fait apporter une planche pour pouvoir approcher des portes, fut celui à
+qui je remis le billet; mais il fut sans effet. On persista à crier: _Bas
+les ponts_! Et _Point de capitulation_!
+
+Je retournai vers le Gouverneur et lui rapportai ce qui en était et tout
+de suite après je rejoignis ma troupe, que j'avais fait ranger à gauche de
+la porte. J'attendais le moment que le Gouverneur exécutât sa menace; je
+fus très surpris le moment d'après de voir quatre Invalides approcher des
+portes, les ouvrir et baisser les ponts. La foule entra tout à coup. On
+nous désarma à l'instant et une garde fut donnée à chacun de nous. [Note:
+Relation de l'officier suisse De Flue dans la _Revue Rétrospective,_ t. IV
+(1834), pp. 289-290.]
+
+Les vainqueurs souillèrent leur victoire du meurtre de De Launay, de son
+major De Losme, de Flesselles, de quelques autres encore, dont les têtes
+furent portées au bout des piques.
+
+On ne trouva à la Bastille que sept prisonniers d'État dont la plupart
+étaient détenus pour des crimes de droit commun.
+
+
+LES VAINQUEURS DE LA BASTILLE
+
+L'assemblée des représentants de la commune de Paris, dans le but de
+récompenser les vainqueurs, chargea une commission spéciale d'en dresser
+la liste après une enquête. La commission siégea du 22 mars au 16 juin
+1790 et retint 954 noms.
+
+La plupart des vainqueurs habitaient le faubourg Saint-Antoine que Baudot
+surnommait le père nourricier de la Révolution.
+
+Les Parisiens de Paris y figurent avec un très grand nombre de
+provinciaux.
+
+La majorité se compose d'ouvriers, mais toutes les catégories sociales
+comptent des représentants...: 51 menuisiers, 45 ébénistes, 28
+cordonniers, 28 gagne-deniers, 27 sculpteurs, 23 ouvriers en gaze, 14
+marchands de vin, 11 ciseleurs, 9 bijoutiers, autant de chapeliers, de
+cloutiers, de marbriers, de tabletiers, de tailleurs et de teinturiers, et
+des quantités moindres des autres corps d'état. En particulier,
+mentionnons des hommes de lettres, des étudiants, des militaires et des
+abbés. L'horlogerie se trouve représentée par plusieurs grands rôles:
+Hébert, J.-B. Humbert, les futurs généraux Rossignol et Hulin. [Note:
+Joseph Durieux, _Les vainqueurs de la Bastille_, p. 5.]
+
+M. Jaurès a commenté avec éloquence ces constatations.
+
+En cette héroïque journée de la Révolution bourgeoise, le sang ouvrier
+coula pour la liberté. Sur les cent combattants qui furent tués devant la
+Bastille, il en était de si pauvres, de si obscurs, de si humbles que
+plusieurs semaines après on n'en avait pas retrouvé les noms et Loustalot
+dans les _Révolutions de Paris_ gémit de cette obscurité qui couvre tant
+de dévouement sublime: plus de trente laissaient leur femme et leurs
+enfants dans un tel état de détresse que des secours immédiats furent
+nécessaires. On ne relève pas dans la liste des combattants les rentiers,
+les capitalistes pour lesquels en partie la Révolution était faite. Il n'y
+eut pas sous le feu meurtrier de la forteresse distinction de _citoyens
+actifs_ et de _citoyens passifs_. [Note: J. Jaurès. Histoire socialiste,
+_La Constituante_, p. 265. Les citoyens actifs étaient ceux qui payaient
+une imposition directe égale à la valeur locale de 3 journées de travail.
+Seuls ils étaient en possession du droit de vote.]
+
+
+_LE ROI CAPITULE DEVANT L'ÉMEUTE_
+
+Le 15 juillet, au matin, Louis XVI se rendit à l'Assemblée nationale,
+déclara qu'il avait donné l'ordre aux troupes de s'éloigner de Paris et de
+Versailles. Le lendemain, sur une nouvelle démarche de l'Assemblée, il
+rappelait Necker et les ministres renvoyés, et le même jour il se rendait
+à Paris, sanctionnant par sa présence le fait accompli.
+
+Les contemporains attribuèrent la volte-face royale à une intervention
+du duc de Liancourt.
+
+
+L'INTERVENTION DU DUC DE LIANCOURT
+
+On attribue généralement la démarche du Roi à une circonstance fort
+extraordinaire et qui mérite un détail.
+
+Le baron de Wimpfen, député de Normandie, étant à Paris le 14, le peuple
+l'a arrêté et conduit sur la place de Grève. On lui demandait: «Es-tu
+noble?--Oui, mes amis.--Es-tu pour le Tiers-État?--Oui, si je ne l'étais
+pas, je ne mériterais pas de porter cette croix (la croix de
+Saint-Louis)». On lui a demandé son nom, il l'a dit; on a cherché sur la
+liste s'il était un de ceux qu'on appelle _bons_; on l'y a trouvé.
+Cependant en passant sur la place près du corps de M. de Launay, on lui
+disait: «Tu seras bientôt à côté de lui». La fureur de la populace était
+au dernier degré; un mot, un geste, un clin d'oeil pouvaient le faire
+périr; cependant, ayant été reconnu par quelqu'un qui a attesté qu'il
+était un _brave homme_, on l'a laissé aller, en lui donnant un passeport.
+
+Le baron de Wimpfen est un des plus braves et des plus loyaux officiers de
+l'armée. Il a cette noble et touchante simplicité d'un Allemand, d'un
+militaire et d'un bon gentilhomme; il a conté cette aventure à l'Assemblée
+nationale; il y a répandu un grand intérêt et un juste effroi, d'autant
+plus qu'il a parlé immédiatement après le vicomte de Noailles et que le
+feu de l'un et le calme de l'autre rendaient infiniment plus vraisemblable
+ce qu'ils disaient tous deux.
+
+Au sortir de l'Assemblée il en a parlé au duc de Liancourt qui l'a engagé
+à aller trouver les ministres. Il a trouvé réunis chez M. de Breteuil le
+maréchal de Broglie et M. de Villedeuil: il leur a raconté les mêmes
+choses, ils l'écoutaient avec la plus froide indifférence. «Messieurs, le
+silence serait un crime, et demain je publierai votre indifférence dans
+tout le château.--Bon, ce n'est rien! Un ou deux régiments calmeront tout.
+--Messieurs, cela est impossible, et, si vous ne prenez pas le parti de
+renvoyer les troupes, la vie du Roi n'est peut-être pas en sûreté.--Il ira
+s'enfermer dans Metz.--Messieurs, qui quitte la partie la perd, et l'on ne
+sait ce qui peut arriver. Je dois vous avertir que si vous ne calmez le
+peuple, il peut se porter aux derniers excès contre la Reine et M. le
+comte d'Artois.--M. le comte d'Artois voyagera, il ira en Espagne.
+--Messieurs, on peut déclarer M. le comte d'Artois déchu de ses droits à
+la couronne, lui et sa postérité.»
+
+Rien ne pouvait faire cesser la criminelle indifférence de ces ministres,
+le duc de Liancourt qui a senti tout le danger de la position présente et
+qui, d'ailleurs, est personnellement fort attaché au Roi, a été l'éveiller
+à mi-nuit, lui a fait un récit exact des faits et lui a indiqué comme le
+seul moyen de sauver l'État celui qu'il a pris de venir seul à l'Assemblée
+nationale et de renvoyer les troupes.
+
+Il paraît que le Roi le lui a promis. Il est au moins certain que c'est
+ce conseil qui l'a déterminé.... [Note: _Journal_ de Duquesnoy, 16 juillet
+1789.]
+
+
+LA VISITE DU ROI A PARIS LE 16 JUILLET
+
+Cependant les Parisiens voulaient avoir le roi dans leur ville; déjà le
+bruit s'étoit répandu au château de Versailles qu'une députation de
+citoiens armés venoit engager le roi à visiter sa capitale; aussitôt le
+roi fit dire à l'assemblée nationale qu'il désiroit qu'elle envoiât des
+députés au devant de ceux de Paris pour les déterminer à retourner sur
+leurs pas et les assurer qu'il se rendroit le lendemain matin (16 juillet)
+à Paris. Une partie de l'assemblée nationale l'y accompagna, les députés
+se rangèrent sur deux files au milieu desquelles le roi s'avançoit dans
+une voiture très simple escorté seulement par un détachement de la milice
+bourgeoise de Paris. Cette procession commença à la porte de la conférence
+d'où elle se rendit à l'Hôtel de Ville. Il est impossible d'imaginer un
+spectacle aussi auguste et aussi sublime et encore plus de rendre les
+sensations qu'il excitoit dans les âmes capables de sentir. Figurez un
+roi, au nom duquel on fesoit trembler la veille toute la capitale et toute
+la nation, traversant dans l'espace de deux lieues, avec les représentans
+de la nation, une haie de citoiens rangés sur trois files dans toute
+l'étendue de cette route, parmi lesquels il pouvoit reconnaître ses
+soldats, entendant partout le peuple criant Vive la Nation, Vive la
+Liberté, cri qui frappoit pour la première fois ses oreilles. Si ces
+grandes idées n'avoient pas été capables d'absorber l'âme tout entière, la
+seule immensité des citoiens non armés qui sembloient amoncelés de toutes
+parts, qui couvroient les maisons, les éminences, les arbres mêmes qui se
+trouvoient sur la route, ces femmes qui décoroient les fenêtres des
+édifices élevés et superbes que nous rencontrions sur notre passage, et
+dont les battemens de main, et les transports patriotiques ajoutoient
+autant de douceur que d'éclat à cette fête nationale, toutes ces
+circonstances et une foule d'autres non moins intéressantes auroient suffi
+pour graver à jamais ce grand événement dans l'imagination et dans le
+coeur de tous ceux qui en furent les témoins. J'ai vu des moines porter la
+cocarde que tous les habitans de la capitale ont arborée. J'ai vu sur le
+portail des églises qui étoient sur notre route le clergé en étoles et en
+surplis, environné d'une foule de peuple, disputer avec lui du zèle à
+témoigner leur reconnaissance aux défenseurs de la patrie; j'ai vu des
+cocardes attachées sur des étoles (et ceci n'est point une fiction).
+
+Enfin le roi fut reçu à l'hôtel de ville où nous entrâmes avec lui, il fut
+harangué par le nouveau prévôt des marchands qui étoit l'un des députés de
+Paris dans l'assemblée nationale, M. Bailly, à qui ses concitoyens
+venoient de déférer cette charge à laquelle le gouvernement nommoit
+auparavant. Vous sçavez aussi qu'ils ont choisi pour commandant de leur
+milice bourgeoise un autre député, M. le marquis de Lafayette. A l'hôtel
+de ville le président des Communes de Paris dit au roi ces paroles libres,
+dans un discours flatteur: «Vous deviez votre couronne à la naissance,
+vous ne la devez plus qu'à vos vertus et à la fidélité de vos sujets». Au
+surplus on prodigua au monarque à l'Hôtel de Ville des démonstrations de
+joie et de tendresse les plus expressives. Il ne répondit pas lui-même aux
+discours qu'on lui adressa. Ce fut M. Bailly qui dit, pour lui, quelques
+mots destinés à exprimer sa sensibilité. On lui présenta la cocarde qu'il
+accepta. Et en le voiant décoré de ce signe de la liberté, le peuple cria
+à son retour: _Vive le Roi et la Nation!_ [Note: Lettre de Maximilien
+Robespierre à son ami Buissart, 23 juillet 1789, dans les _Mémoires de
+l'Académie de Metz_, 1903.]
+
+
+L'IMPRESSION EN FRANCE
+
+Le sang de la Bastille cria dans toute la France; l'inquiétude auparavant
+irrésolue se déchargea sur les détentions et le ministère. [Note: On remit
+en liberté tous les emprisonnés en vertu de lettres de cachet.]
+
+Ce fut l'instant public comme celui où Tarquin fut chassé de Rome. On ne
+songea point au plus solide des avantages, à la fuite des troupes qui
+bloquaient Paris; on se réjouit de la conquête d'une prison d'État. Ce qui
+portait l'empreinte de l'esclavage dont on était accablé, frappait plus
+l'imagination que ce qui menaçait la liberté qu'on n'avait pas; ce fut le
+triomphe de la servitude. On mettait en pièces les portes des cachots, on
+pressait les captifs dans leurs chaînes, on les baignait de pleurs, on fit
+de superbes obsèques aux ossements qu'on découvrit en fouillant la
+forteresse; on promena des trophées de chaînes, de verrous et d'autres
+harnois d'esclaves. Les uns n'avaient point vu la lumière depuis quarante
+années, leur délire était intéressant, tirait des larmes, perçait de
+compassion; il semblait qu'on eût pris les armes pour les lettres de
+cachet. On parcourait avec pitié les tristes murailles du fort couvertes
+d'hiéroglyphes plaintifs. On y lisait celui-ci: _je ne reverrai donc plus
+ma pauvre femme, et mes enfans, 1702._
+
+L'imagination et la pitié firent des miracles; on se représentait combien
+le despotisme avait persécuté nos pères, on plaignait les victimes; on ne
+redoutait plus rien des bourreaux. [Note: Saint-Just, _Esprit de la
+Révolution,_ 1ière partie, ch. II.]
+
+
+L'IMPRESSION A L'ÉTRANGER
+
+Ainsi s'est accomplie la plus grande révolution dont l'histoire ait
+conservé le souvenir, et, relativement parlant, si l'on considère
+l'importance des résultats, elle n'a coûté que bien peu de sang. De ce
+moment nous pouvons regarder la France comme un pays libre, le roi comme
+un monarque dont les pouvoirs sont limités et la Noblesse comme réduite au
+niveau du reste de la Nation. [Note: Duc de Dorset, ambassadeur
+d'Angleterre à Paris, dépêche du 16 juillet, dans J. Flammermont, p. 272.]
+
+A la Cour [de Russie], l'agitation fut vive et le mécontentement général;
+dans la ville, l'effet fut tout contraire, et, quoique la Bastille ne fût
+assurément menaçante pour aucun des habitants de Saint-Pétersbourg, je ne
+saurais exprimer l'enthousiasme qu'excitèrent parmi les négociants, les
+marchands, les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe plus élevée
+la chute de cette prison d'Etat et ce premier triomphe d'une liberté
+orageuse. Français, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tous
+dans les rues se félicitaient, s'embrassaient comme si on les eût délivrés
+d'une chaîne trop lourde qui pesait sur eux. [Note: _Mémoires_ de Ségur,
+III, 508. ]
+
+
+LES CONSÉQUENCES
+
+Les suites de la victoire populaire furent immenses: le parti aristocrate
+écrasé, dans toute la France une explosion de joie et de colère contre les
+privilégiés, les paysans brûlant les châteaux pour détruire les chartriers,
+la _grande peur_, l'armement des bourgeois formant partout des gardes
+nationales à l'exemple de la garde parisienne pour se protéger contre les
+«brigands» et aussi contre les aristocrates, de nouvelles municipalités
+élues surgissant révolutionnairement sous le nom de _comités permanents_ à
+côté des anciennes municipalités fermées et jalouses, bref la Révolution
+s'emparant du pouvoir sur tout le territoire, enfin la première émigration
+et la nuit du 4 août.
+
+
+LA PREMIÈRE ÉMIGRATION
+
+La première émigration ne fut pas seulement un acte de dépit, mais une
+protestation contre la lâcheté royale. Elle fut dirigée par ceux-là même
+qui avaient appelé les troupes et qui le matin du 16 juillet conseillaient
+à Louis XVI de se rendre à Metz pour se mettre à la tête de l'armée. Le
+comte d'Artois et la reine ne furent pas écoutés. Louis XVI se rangea à
+l'avis de Monsieur (le comte de Provence) qui l'invita à ne pas partir.
+Pendant qu'il se rendait à Paris, les princes se hâtaient vers la
+frontière.
+
+Toute la société de la Reine est fugitive et dispersée; plusieurs de ses
+dames l'ont abandonnée d'une manière fort vilaine. En général, tout ce qui
+a eu à se reprocher des abus de faveur auprès de LL.MM. et des princes,
+ou craint d'en être taxé, a fui. Mme de Balbi de la cour de Monsieur, Mme
+de Lagede celle de Mme de Lamballe, Mme de Châlons de celle de Mme la
+comtesse d'Artois, Mme de Bombelles de Mme Élisabeth, Mme de Polastron de
+la Reine, et tous leurs adhérents sont en pays étrangers, tous les princes
+du sang avec leur cour, hors le duc d'Orléans, Mme de Brionne et tous les
+Lorrains, la princesse de Monaco, Mme de Marsan et tous les Rohan, toute
+la famille des Broglie et toutes les filles de cette maison, mariées au
+nombre de sept, avec leurs maris, tous les officiers généraux de l'armée
+de Broglie, le maréchal de Castries, M. de Sartine, tous les Polignac,
+tous les d'Ossun, Gramont et Guiche ... un nombre considérable d'autres
+personnes de distinction, habitantes de Paris, se sont de même expatriées
+ainsi qu'une multitude de financiers, robins et gentilshommes de province
+et beaucoup d'évêques. Il est impossible qu'une misère affreuse dans la
+capitale ne soit une suite de l'absence de tant de riches consommateurs,
+qui ont renvoyé parfois presque tous leurs gens. Aussi le peuple est-il
+très irrité, et je ne crois pas que l'hiver puisse se passer sans des
+scènes cruelles. [Note: Dépêche de Salmour en date du 29 juillet 1789.
+_Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 241.]
+
+
+LA GRANDE PEUR A BOURGOIN
+
+La soudaineté de la panique qui parcourut la France en tous sens après la
+prise de la Bastille a été présentée par les écrivains conservateurs comme
+le résultat d'un complot. Les francs-maçons et les jacobins auraient
+imaginé ce moyen pour armer le peuple et le dresser contre la royauté.
+Aucune preuve n'a été donnée à l'appui de cette hypothèse, et c'est un
+fait bien significatif que les gens des villes, où se recrutaient les
+membres des sociétés secrètes, se soient partout alarmés des troubles des
+campagnes et aient participé avec les nobles, comme dans le Lyonnais et le
+Dauphiné, à leur répression. Ce qui s'est passé à Bourgoin s'est répété
+des milliers de fois sur tout le territoire.
+
+Du lundi 27 juillet 1789 à six heures et demie du soir, nous Jacques
+Antoine Roy, négociant et maire de la communauté de Bourgoin, accompagné
+de plusieurs officiers municipaux et officiers de la garde bourgeoise,
+nous étant transportés en l'hôtel de ville pour veiller autant qu'il était
+en nous à la sûreté publique et au bon ordre, avons dressé le présent
+procès-verbal.
+
+A cinq heures et demie, est arrivé le sieur Arnoux, notaire à la Tour du
+Pin, monté sur un cheval qui allait très vite; il a donné de l'inquiétude
+aux habitants qui l'ont vu passer en parlant confusément de troupes, de
+précautions, etc.; on a cru qu'il continuait sa route du côté de Lyon, et
+le peuple s'est armé de tout ce qui s'est présenté en accourant sur la
+route du Pont-de-Beauvoisin avec des démonstrations de la plus grande
+inquiétude; nous étant informé du sujet de cet alarme, on nous a fait le
+récit ci-dessus concernant le sieur Arnoux; nous avons requis un cavalier
+de maréchaussée présent de courir à la poursuite dudit Arnoux; M. Lavorel
+notable est monté à cheval pour aller s'éclaircir de la vérité sur la
+route de La Tour-du-Pin; un moment après, Dufillon commis de la poste, en
+a fait autant. Le cavalier a trouvé le sieur Arnoux chez les Augustins, où
+il était allé mettre pied à terre: nous l'avons rencontré, accompagné
+d'une foule de peuple, au devant de la maison de M. Seignoret, colonel de
+la milice bourgeoise; nous l'y avons fait entrer pour l'interroger. Il
+nous a appris que, l'alarme ayant été répandue à La Tour-du-Pin par
+quelqu'un venu des Abrets, où l'on croyait qu'il y avait dix mille hommes
+de troupes piémontaises, d'autres avaient dit que c'était une troupe de
+brigands qui ravageaient les campagnes, pillaient et brûlaient les
+habitations; ce récit offrait bien des incertitudes. Le sieur Arnoux avait
+été porté par son zèle pour le bien public à prévenir tous les villages,
+sur la route de La Tour-du-Pin jusqu'à Bourgoin, de se tenir sur leurs
+gardes et même de faire avancer des secours contre l'ennemi pour s'opposer
+à leurs ravages, et se proposait de retourner aussitôt se joindre à ses
+concitoyens pour défendre sa patrie; mais, le peuple ayant témoigné de la
+défiance sur son compte parce qu'il était attaché à une maison noble, nous
+fûmes obligé, pour le soustraire aux insultes, de le faire conduire en cet
+hôtel et de lui donner une garde de six hommes. A six heures, M. de la
+Bâtie est arrivé avec Madame son épouse, venant de Cessieu, où il assure
+que plusieurs personnes lui ont fait le même récit. Cependant, quelle que
+fût la cause du danger, il ne paraissait pas moins réel; nous avons requis
+aussitôt les officiers de la milice bourgeoise d'entrer en fonctions,
+quoique, suivant la délibération des notables, ils dussent attendre
+l'agrément des officiers municipaux, d'établir des gardes et des
+patrouilles; nous avons fait donner ordre à tous les boulangers de faire
+du pain sans discontinuer jusqu'à nouvel ordre, nous avons fait délivrer
+par des marchands des farines à ceux qui n'en avaient pas; nous avons été
+obligé, pour apaiser les clameurs, de faire délivrer de la poudre et du
+plomb à ceux qui avaient des armes à feu.
+
+Il est arrivé successivement différentes personnes du côté de La
+Tour-du-Pin qui toutes ont fait des récits alarmants, mais pleins
+d'incertitude; enfin, à sept heures et demie est arrivé M. Lavorel, qui a
+dit qu'ayant rencontré en route un courrier de MM. les officiers
+municipaux de La Tour-du-Pin, il s'était chargé de la lettre dont il était
+porteur, laquelle il nous remettait; cette lettre, signée par M. le
+chevalier de Murinais, M. Lhoste consul, et M. Guedy, curé, confirmait
+l'existence des troupes piémontaises et donnait la présomption que le
+village d'Aoste avait été saccagé; à cette nouvelle, nous nous crûmes
+obligé de prévenir les villes de Lyon, Grenoble et Vienne; nous avons
+député le sieur Toit à Lyon, Lambert à Grenoble et M. Genin à Vienne; et,
+sur les avis de la milice bourgeoise, on a fait ordonner aux officiers qui
+commandaient les compagnies assemblées sur le pont de Ruy d'avancer
+jusqu'à ce qu'on rencontrât la milice bourgeoise de La Tour-du-Pin, ce qui
+a été fait; à huit heures, les habitants des paroisses voisines, armés,
+ont commencé d'arriver; on les a distribués dans les tavernes pour leur
+donner à boire et à manger: et, à fur et à mesure qu'il en arrivait
+d'autres, on plaçait les premiers dans les rues et places; ils étaient
+surveillés par les gardes qu'on avait placées dans tous les quartiers. A
+neuf heures on a compté qu'il était arrivé environ deux mille hommes de
+douze paroisses voisines, dont la moitié était armée de faux ou de
+tridents, l'autre moitié avait des armes à feu et demandait à grands cris
+des munitions; la crainte de voir arriver l'ennemi demain à la pointe du
+jour détermina à se procurer de la poudre et du plomb dont on était
+totalement dépourvu; nous avons envoyé le sieur Germain à Lyon, chargé
+d'une lettre pour MM. les officiers municipaux, par laquelle nous
+confirmions la nouvelle que nous leurs avions donnée et nous les priions
+de nous envoyer des munitions; il est dix heures, il arrive par
+intervalles des hommes des paroisses voisines; les patrouilles sont faites
+exactement dans la ville et les environs, les officiers de la milice
+visitent exactement et sans cesse les corps de garde; les femmes et les
+enfants, effrayés des nouvelles désastreuses qui se sont répandues dès
+cinq heures et demie, ont fui et errent dans les bois, sur les coteaux
+voisins, par une pluie continuelle; les hommes que la tendresse filiale a
+obligés d'accompagner leur famille dans les lieux écartés, reviennent se
+joindre à leurs concitoyens pour défendre leur patrie; les habitations
+sont désertes, il ne leur reste d'apparence de vie que celle que leur
+procurent les illuminations placées sur les fenêtres. Les rues et les
+places sont pleines de gens armés, spectacle nouveau dans ce canton et
+pour cette génération; tous les esprits sont inquiets, mais l'on jugerait
+que la plus grande inquiétude est occasionnée par la crainte de ne pas
+voir arriver l'ennemi; quelle gloire de le voir expirer à nos portes, d'en
+purger la patrie, et d'effrayer tout ennemi public! Le courage augmente
+surtout depuis que l'alarme cédant au raisonnement, on se persuade
+que malgré les différentes assertions, ce ne pouvait être des troupes
+réglées qui nous menacent, mais seulement des brigands.... [Note: Ext. des
+pièces justificatives de Pierre Conard, _La peur en Dauphiné_, Paris,
+1904, pp. 218-220.]
+
+
+LA NUIT DU 4 AOÛT RACONTÉE PAR BOUCHETTE
+[Note: François-Joseph Bouchette, avocat à Bergues et député aux États
+généraux.]
+
+Chers Concitoyens,
+
+Réjouissez-vous, partagez avec nous la joye et la satisfaction que nous
+venons d'éprouver dans la séance d'hier qui a duré jusqu'à passé une heure
+de ce matin mercredi. C'est la plus grande et la plus belle Révolution que
+présentera l'histoire. La Noblesse vient de faire des sacrifices qu'elle
+appelle justes et le Clergé imite son exemple. Tous les droits
+seigneuriaux seront rachetés ou rachetables; il n'y aura plus de justices
+seigneuriales dans les autres tribunaux. L'administration de la justice
+sera gratuite, la vénalité des charges sera supprimée; la chasse libre à
+tout propriétaire; plus de privilège de l'une à l'autre province et un
+pacte d'association de toutes les provinces entre elles; les villes
+principales, Paris, Lyon, Marseille, etc., etc., renoncent à leurs
+franchises, les curés de campagne renoncent à leur casuel, leur pension
+sera augmentée.
+
+La pluralité des bénéfices supprimés; plus d'annates payées en Cour de
+Rome; liberté de religion aux non catholiques. Le Parlement de Paris
+consent à un démembrement de son ressort; il s'appliquera à étudier les
+loix nouvelles que l'Assemblée nationale va porter; tout cela doit être
+rédigé et consenti dans l'Assemblée d'aujourd'huy qui commencera à midy,
+après quoy députation généralevers le roy et un _Te Deum_ solennel dans la
+chapelle royale; proclamation de Louis XVI restaurateur de la liberté
+française et une médaille frappée en mémoire de la journée du 4 d'aoust
+1789. J'omets un autre article très important qui fera encore beaucoup de
+plaisir aux plus utiles des citoiens, on le devinera assez. [Note:
+Allusion à la suppression des dîmes ecclésiastiques.] Demain tout sera
+publié et ordonné un _Te Deum_ général dans tout le royaume; ainsi pour
+avertissement provisionnel à tous nos chers concitoiens et il n'y en aura
+plus d'autres; tous seront frères, tous français et glorieux d'être de la
+première nation du monde.... [Note: _Lettres_ de Bouchette, 5 août 1789.]
+
+En votant les fameux décrets, l'Assemblée avait surtout voulu arrêter les
+désordres par des sacrifices opportuns. Elle n'y réussit qu'assez mal. La
+plupart des droits féodaux n'étaient supprimés qu'à condition de rachat et
+les conditions mises au rachat étaient telles qu'il était pratiquement
+impossible. Les nobles dans beaucoup d'endroits protestèrent contre
+l'atteinte portée à leur propriété. Les paysans, d'autre part, refusèrent
+souvent d'acquitter les droits théoriquement supprimés mais toujours
+exigibles en droit. Ils exterminèrent le gibier, ravagèrent les forêts,
+brûlèrent les bancs seigneuriaux dans les églises, etc.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+LE ROI ET L'ASSEMBLÉE A PARIS
+
+LES CAUSES DE L'INSURRECTION D'OCTOBRE
+
+L'idée qu'il fallait amener le roi et l'Assemblée à Paris pour les tenir
+sous la surveillance des patriotes et les soustraire aux séductions des
+aristocrates et des monarchiens prit naissance lors de la discussion sur
+le _veto_. Le 30 et le 31 août le Palais Royal s'agita et, à la voix de
+Saint-Huruge, parla de marcher sur Versailles. Les anciens gardes
+françaises voulaient reprendre leurs postes à côté du roi.
+
+
+L'AGITATION CONTRE LE VETO
+
+Le roi aurait-il le pouvoir de s'opposer à l'exécution des lois et décrets
+votés par les représentants de la nation? Son veto serait-il absolu ou
+suspensif? La question avait une importance capitale. Donner au roi le
+veto, n'était-ce pas lui donner le pouvoir d'arrêter toutes les réformes?
+Le bon sens populaire ne s'y trompa pas: «On vit des porteurs de chaise, à
+la porte de l'Assemblée, dans une grande agitation sur le veto.» [Note:
+Malouet, _Mémoires_, I, p. 367.] C'est qu'en effet les décrets du 4 août
+n'étaient pas encore sanctionnés, et on pouvait se demander si ce retard
+du roi à les promulguer n'était pas un indice qu'il les désapprouvait.
+Beaucoup de bons esprits le pensaient et craignaient que le veto royal ne
+fût aux mains des privilégiés un moyen commode de conserver leurs riches
+prébendes. On avait cru un instant que le 14 juillet suffirait à montrer
+l'inanité de toute tentative de résistance à la Révolution; on commençait
+à s'apercevoir qu'un second avertissement ne serait pas superflu. «Il n'y
+avait qu'un cri», écrivait un publiciste, «après le 14 juillet, c'était de
+sauver le roi, ce bon roi que nous aimons tous, de l'arracher à la
+séduction, à l'obsession, de briser ses fers, afin qu'il daignât briser
+les nôtres». [Note: _Le triomphe de la nation_, p. 6.] On voyait que
+la «séduction» et que «l'obsession» persistaient, que le roi était
+toujours circonvenu par les partisans de l'ancien régime. Il fallait
+recommencer de briser ses fers.
+
+Ce n'est pas le lieu de raconter ici l'émeute avortée des 30-31 août. Mais
+nous ne pouvons nous dispenser pourtant de rappeler par combien de côtés
+elle ressemble au mouvement d'octobre qu'elle fait déjà présager. Le 30
+août comme le 4 octobre, c'est par les députations à la Commune que
+l'émeute commence. Dans les deux cas, les insurgés cherchent à donner à
+leurs démarches un caractère de légalité. Dans les deux cas encore, c'est
+la reine qui est l'objet des haines et des accusations les plus furieuses.
+Enfin, et ceci est plus remarquable, dans l'exposé des voeux des insurgés
+d'août, nous trouvons déjà ce que demanderont à leur tour les émeutiers
+d'octobre: «Le roi et son fils seront suppliés de se rendre au Louvre pour
+y demeurer au milieu des fidèles Parisiens». Nous savons qui a lancé cette
+idée au café de Foy: «Sir Thomas Garnier Dwall, secrétaire de S.A.R. le
+prince Edouard, quatrième fils de S. M. britannique», rapporte, dans la
+déposition qu'il fit devant le Châtelet, [Note: Procédure du Châtelet sur
+les événements qui se sont passés à Versailles le 6 octobre, déposition
+317.] le discours que prononça ce jour-là Camille Desmoulins. Bien que la
+déposition ait eu lieu longtemps après les événements, elle a tous les
+caractères de la véracité et d'ailleurs elle est confirmée par les
+témoignages dignes de foi. «L'empereur, disait Camille, vient de faire la
+paix avec les Turcs pour être dans le cas d'envoyer des forces contre
+nous; la reine vraisemblablement voudra l'aller rejoindre, et le roi, qui
+aime son épouse, ne voudra point la quitter; si nous lui permettons de
+sortir du royaume, il faudra au moins que nous prenions le dauphin en
+otage, mais je crois que nous ferions beaucoup mieux, pour ne point être
+exposés à perdre ce bon roi, de députer vers lui pour l'engager à faire
+enfermer la reine à Saint-Cyr et _amener le roi à Paris où nous serons
+plus sûrs de sa personne_....» [Note: Procédure du Châtelet sur les
+événements qui se sont passés à Versailles le 6 octobre, déposition
+317.]La motion fit, comme on disait, des sectateurs et le marquis de
+Saint-Huruge la joignit à ses autres réclamations.... Mais le projet
+d'amener le roi à Paris ne s'impose encore avec force qu'à l'esprit
+de quelques uns.... On le vit bien quand l'attitude de la garde nationale
+eût fait échouer la tentative de Saint-Huruge sur Versailles. Le lendemain
+l'agitation recommença ... mais il ne s'agit plus maintenant de marcher
+sur Versailles pour expulser de l'Assemblée nationale les membres
+corrompus et pour ramener le roi à Paris; des avis moins violents sont
+proposés et adoptés. Ce n'est plus l'ardent Desmoulins qu'on applaudit,
+mais le sage Loustalot. Or, celui-ci s'élève vivement contre la motion
+faite la veille d'aller à Versailles, il déclare que des hommes libres
+doivent avant tout respecter la légalité et il convie les Parisiens à
+faire connaître dans leurs districts leur opinion sur le veto. La motion
+fut adoptée d'enthousiasme. On respectait encore trop l'Assemblée
+nationale, sur laquelle on avait mis tant d'espoirs, pour qu'on n'hésitât
+pas à violer sa liberté.... Le 2 septembre Barnave proposa à l'Assemblée
+d'accorder au roi le veto suspensif. Toute la gauche, Goupil, le baron de
+Jessé, les Lameth soutinrent sa proposition. Nous savons aujourd'hui que
+le veto suspensif fut dans la pensée de Barnave un moyen d'entente, un
+terrain de conciliation entre les partis. La lettre suivante qu'il
+adressait le 10 septembre à Mme de Staël en est une preuve: «M. Barnave a
+l'honneur de prévenir Mme l'ambassadrice de Suède que, pour le succès de
+la démarche de demain [message de Necker en faveur du veto suspensif], il
+est très important que la lettre qui sera lue exprime que le roi n'entend
+point faire usage de son droit suspensif relativement aux arrêtés de
+l'Assemblée actuelle, mais seulement sur les lois qui pourront être
+proposées par les assemblées suivantes. L'intérêt que prend une partie de
+l'Assemblée aux décrets de la nuit du 4 août pourrait être un grand
+obstacle au succès de la proposition si l'on laissait subsister quelque
+doute à cet égard. Mme l'ambassadrice excusera M. Barnave de l'occuper si
+tard d'intérêts de cette nature et, en faisant de cet avertissement
+l'usage qui lui paraîtra le meilleur, elle voudra bien ne pas oublier ce
+billet sur la cheminée....» [Note: Arch. nat. W. 12.]
+
+Le lendemain Necker envoyait à l'Assemblée un message longuement motivé
+dans lequel il recommandait au nom du roi le veto suspensif.... [Note:
+Albert Mathiez, _Étude critique sur les journées des 5 et 6 octobre 1789_,
+pp. 12-14, p. 28.]
+
+Les députés modérés, qui craignaient les excès depuis la grande Peur,
+s'alarmèrent de l'agitation de Paris et demandèrent au roi ou bien de
+transférer l'Assemblée à Compiègne ou bien de la protéger contre une
+émeute possible.
+
+
+LA SCISSION DU PARTI PATRIOTE ET LE PROJET DE TRANSFÉRER L'ASSEMBLÉE A
+COMPIÈGNE
+
+La scission datait de la nuit du 4 août. La Révolution, incontestée depuis
+le 14 juillet, était entrée, cette nuit-là, dans la période des
+réalisations pratiques.... Dès le 6 août Mounier s'élevait contre la
+suppression sans indemnité des droits féodaux: «Ces droits, disait-il, se
+sont vendus et achetés depuis des siècles, c'est sur la foi publique
+qu'ils ont été mis dans le commerce, que l'on en a fait la base de
+plusieurs établissements; en les anéantissant, c'est anéantir les
+contrats, ruiner des familles entières et renverser les premiers
+fondements du bonheur public.» Quelques députés populaires, les uns comme
+Bergasse, Malouet, Virieu, parce qu'ils étaient sincèrement attachés à la
+Révolution et qu'ils craignaient de la compromettre par des mesures
+précipitées, les autres comme Sieyès, moins désintéressés, parce que les
+arrêtés du 4 août les atteignaient dans leurs revenus, pensèrent comme
+Mounier. Ils craignirent qu'en abolissant d'une façon aussi absolue le
+régime féodal, à côté d'abus iniques, on ne supprimât bien des fois des
+propriétés légitimes. «Ne portait-on pas, d'ailleurs, à la propriété en
+soi un coup profond, du moment où l'on effaçait si aisément des attributs
+qui en avaient fait l'objet, depuis tant de temps, et n'ouvrait-on point
+par là un chemin qu'il n'y avait qu'à élargir un peu pour y faire passer
+tout le reste?» [Note: H. Doniol, _La Révolution française et la
+féodalité_. Paris, 1874, p. 62.] Enfin, bourgeois tranquilles et hommes
+d'ordre, la profondeur et la généralité du mouvement révolutionnaire les
+surprenait et les effrayait, et ils appréhendaient que les décrets du 4
+août ne fussent que de nouveaux aliments à l'agitation. Aussi se
+rapprochent-ils peu à peu de la Cour. Ils veulent «qu'on rende au pouvoir
+exécutif et au pouvoir judiciaire la force dont ils ont besoin», [Note:
+Paroles de Virieu à l'Assemblée, 8 août.] et, lors de la discussion sur le
+veto, ils défendront avec les aristocrates le veto absolu.
+
+Les autres députés patriotes, au contraire, Barnave, Buzot, Petion, les
+Lameth, le comte d'Antraigues, Lacoste, etc., plus jeunes et connaissant
+mieux le peuple, suivaient une politique tout opposée. Ils avaient voté
+sans hésiter la suppression de la féodalité, parce que les cahiers le leur
+commandaient, qu'ils trouvaient la mesure juste et indispensable, qu'ils
+pensaient qu'il fallait détruire les abus de l'ancien régime avant
+d'organiser l'ordre nouveau [Note: «Vous n'auriez pas dû songer,
+permettez-moi cette expression triviale, à élever un édifice sans déblayer
+le terrain sur lequel vous devez construire.» (Mirabeau, séance du 14
+septembre, matin).] et enfin parce qu'ils ne voyaient aucun autre moyen de
+mettre fin à l'insurrection des provinces. [Note: On connaît le mot de
+Reubell: «Les peuples sont pénétrés des bienfaits qu'on leur a promis, ils
+ne s'en dépénètreront plus.» (cité par Duquesnoy, _Journal_, I, p. 351.)]
+Les décrets du 4 août votés, ils n'avaient pas compris qu'on s'opposât à
+leur sanction. Ils fréquentaient les foules et les passions populaires
+battaient dans leur cœur. Ils savaient que les Français attendaient les
+arrêtés avec impatience et que, si on tardait à les leur donner, ils
+étaient en force et en volonté de les mettre d'eux-mêmes à exécution. Ils
+craignaient que les retards et les demi-mesures n'eussent pour résultat
+que de prolonger les troubles et les émeutes qu'ils déploraient les
+premiers. Les résistances qu'ils rencontraient ne faisaient que les
+irriter et qu'augmenter la défiance qu'ils gardaient toujours contre la
+Cour et les privilégiés. [Note: «Qui ne connaît les orages de la Cour et
+ses révolutions? Qui ne voit qu'à la Cour on a toujours promis au peuple
+de ne pas le tromper et qu'on l'a trompé sans cesse» (Buzot, 8 août).] Ils
+font bientôt consister toute leur politique dans la sanction immédiate des
+arrêtés du 4 août et ils subordonnent toutes les autres questions à celle-
+là. Necker demande un emprunt, ils répondent qu'on sanctionne les arrêtés
+du 4 août. [Note: «Voulez-vous que je vote votre emprunt? Vérifiez la
+dette de l'État.... Faites surtout que le décret de l'emprunt soit
+accompagné de tous les décrets passés dans la nuit du 4, et je vote
+l'emprunt; mais rappelez-vous que telle est ma mission, que telle est la
+vôtre, et que vous ni moi n'en avons d'autres» (Buzot, 8 août).]
+
+L'Assemblée étudie la question des prérogatives royales. Ils ne conçoivent
+pas qu'avant d'avoir obtenu la sanction des décrets du 4 août, préface
+indispensable de la Révolution, on veuille donner au roi, le veto,
+c'est-à-dire le pouvoir de les ajourner et de les supprimer. S'ils
+craignent le désordre, ils craignent plus encore la contre-révolution. Ils
+soupçonnent que la Cour n'a pas désarmé, que l'accalmie qui suivit le 14
+juillet n'est pas une paix définitive. Ils redoutent surtout le clergé
+qu'ils accusent de pousser le roi à la résistance. Pour prévenir la
+contre-révolution qui se prépare, ils recherchent l'appui des clubs et des
+districts parisiens.
+
+Vers la fin d'août, la scission entre les deux fractions du parti
+populaire allait s'accentuant. Lafayette chercha vainement un terrain de
+conciliation. Des conférences eurent lieu chez lui et chez Jefferson entre
+Mounier, Lally, Bergasse, d'une part, Duport, Lameth et Barnave de
+l'autre.... [Note: Pour le détail des négociations, consulter Lafayette,
+_Mémoires_, II, p. 298; Mounier, _Exposé de ma conduite_, pp. 51-33;
+Fenières, _Mémoires_, I, p. 221.] Mounier, qui croyait alors la majorité
+de l'Assemblée gagnée à ses idées, se montra intransigeant.... Le 29 août
+les pourparlers furent définitivement rompus....
+
+L'émeute du 30 août fut pour les modérés comme un coup de foudre.
+C'étaient eux les députés infidèles et corrompus dont elle demandait la
+révocation et la mise en jugement. Qu'allait-il arriver si Lafayette ne
+parvenait pas à rétablir le calme? Lafayette lui-même ferait-il tous ses
+efforts pour sauvegarder l'indépendance de l'Assemblée? On avait foi en sa
+loyauté, on le savait parfait gentilhomme, mais on n'ignorait pas son
+admiration pour la constitution américaine et ses préférences pour les
+idées de démocratie royale chères au parti populaire. L'anxiété était
+grande. Si l'émeute était la plus forte, c'était l'Assemblée dispersée,
+ses membres insultés ou massacrés, la France livrée à la démagogie. Ou
+bien si ces scènes de sauvagerie ne se produisaient pas, c'était à tout le
+moins le roi et les députés traînés à Paris et là obligés de ratifier les
+volontés de la populace. De toute manière, c'était pour les modérés la fin
+de leur influence. Us sentaient bien que, même si l'émeute se contentait
+de transférer à Paris le siège des pouvoirs publics, la majorité leur
+échapperait.…
+
+Le 31 août, pendant que les craintes sont encore vives, Clermont-Tonnerre
+propose qu'en cas de danger l'Assemblée nationale quitte Versailles et
+s'établisse dans une autre ville, loin des entreprises du peuple de
+Paris.... Pour mettre son projet à exécution, le parti modéré avait besoin
+du concours de la droite de l'Assemblée, des ministres et du roi.... A qui
+profiterait cette alliance avec la Cour? C'était une grande naïveté de se
+figurer que les aristocrates y entraient sincèrement et sans arrière
+pensée. Les modérés voulaient le transfert de l'Assemblée en province
+parce qu'ils croyaient que l'établissement d'une constitution, d'un
+gouvernement stable en dépendait. Ils craignaient l'anarchie et avant tout
+voulaient faire régner l'ordre et la loi. C'était pour de tout autres
+raisons que les aristocrates s'associent au même projet. Pour eux, le
+départ du roi de Versailles est le commencement de la contre-révolution.
+Ils n'ont jamais cessé d'espérer le rétablissement complet de l'ancien
+régime. Ils se disent qu'en éloignant de Paris les pouvoirs publics, on
+les mettra forcément, qu'on le veuille ou non, à leur discrétion....
+
+Les chefs modérés et les chefs royalistes se réunirent au nombre de 32
+pour arrêter une ligne de conduite commune. La droite était représentée
+par Maury, Cazalès, D'Espréménil, Montlosier; la gauche par Mounier,
+Bergasse, Malouet, Bonnai, Virieu.... Tous tombèrent d'accord:
+
+«1° Que, vu les troubles et le voisinage de Paris, la position du roi à
+Versailles n'était plus tenable;
+
+«2° Que la position de l'Assemblée, menacée comme elle l'était depuis
+quelque temps dans ses principaux membres, ne l'était pas davantage;
+
+«3° Que, dans les deux cas où le roi se déciderait soit à quitter
+Versailles, soit à y demeurer, quelque corps de troupes de ligne était
+absolument nécessaire, conjointement avec sa garde, pour le préserver
+d'une entreprise populaire.»
+
+On décida en outre qu'une délégation de trois membres irait porter au roi
+la décision qu'on venait de prendre et lui demanderait «le transfert de
+l'Assemblée à vingt lieues de Paris, à Soissons ou à Compiègne». [Note:
+Montlosier, _Mémoires_, I, p. 276 et sq.] Pour donner à la démarche une
+apparence presque officielle, on désigna pour faire partie de la
+députation: l'évêque de Langres, La Luzerne, alors président de
+l'Assemblée, et Rhedon qui en était secrétaire, et on leur adjoignit
+Malouet. La hâte était telle qu'ils n'attendirent pas au lendemain pour
+remplir leur mission. Ils allèrent trouver le soir même Montmorin et
+Necker et leur firent part de la décision que leurs amis venaient de
+prendre. Les deux ministres l'approuvèrent fort. Ils entrèrent même si
+avant dans les vues des modérés qu'ils n'hésitèrent pas à convoquer
+d'urgence le conseil.... Le conseil se prolongea jusqu'à minuit. L'issue
+ne fut tout autre que celle qu'on attendait. Necker vint dire aux délégués
+«d'un air consterné» que leur proposition était rejetée, que le roi ne
+voulait pas quitter Versailles. [Note: Malouet, _Mémoires_, I, p. 340.].
+
+...«Malgré la reine, malgré M. de Mercy, malgré les insinuations plus ou
+moins pressantes d'un grand nombre de seigneurs de la Cour, le roi se
+décida à demeurer à Versailles.» [Note: Malouet, _Mémoires_, I, p. 342.]
+Sans doute, cet acte de fermeté étonne un peu de la part d'un homme dont
+le comte de Provence comparait le caractère à des boules d'ivoire huilées
+qu'on s'efforcerait en vain de retenir ensemble. Eut-il, ce soir-là, comme
+dans un éclair, la vue nette de la situation? Comprit-il la gravité de la
+mesure qu'on voulait lui faire prendre, craignit-il, en jetant un tel défi
+au peuple de Paris, de provoquer une insurrection, un nouveau 14 juillet,
+plus terrible que le premier? Si invraisemblable qu'elle puisse paraître,
+la chose n'est peut-être pas impossible. Ou bien encore, n'écoutant que sa
+rancune, hésita-t-il à se confier aux modérés, hier ses ennemis? Cette
+opinion, que nous trouvons dans les mémoires de Weber, n'est peut-être pas
+éloignée de la vérité. Il faut ajouter enfin que, si Louis XVI était
+débonnaire, il ne manquait pas d'un certain courage passif et se faisait
+une assez haute idée du point d'honneur. Malouet dit très bien: «Le roi
+qui avait un courage passif, trouvait une sorte de honte à s'éloigner de
+Versailles.» [Note: Malouet, _Mémoires_, l, p. 342.] Et nous savons que ce
+sont des scrupules du même ordre qui, le 5 octobre, l'empêcheront de
+prendre la fuite.... [Note: Albert Mathiez, _op. cit._, pp. 29-37.]
+
+Pour rassurer les modérés le roi appela à Versailles le régiment de
+Flandre. Il pensait ainsi être plus fort pour refuser sa sanction aux
+décrets du 4 août, à la déclaration des droits et aux autres articles
+constitutionnels.
+
+La disette qui sévissait, la crise économique, produite par l'émigration,
+créaient un excellent terrain aux excitations des meneurs populaires qui
+dénoncèrent le refus de sanction des décrets, l'appel des troupes,
+l'élection de Mounier à la présidence comme autant de preuves du dessein
+formé de faire rétrograder la Révolution. Il est probable enfin que les
+intrigues orléanistes ont joué un rôle.
+
+
+L'INTRIGUE ORLÉANISTE
+
+Philippe d'Orléans avait contre la cour de vieilles rancunes. Il n'avait
+pas perdu le souvenir des calomnies que le parti de la reine avait
+répandues contre lui après le combat d'Ouessant. Il avait encore sur le
+coeur le refus de Louis XVI de lui donner la charge de colonel général
+des hussards qu'il avait sollicitée pour faire taire les calomniateurs.
+Enfin, il savait que le roi blâmait fort ses moeurs et qu'on l'accusait
+tout haut à Versailles d'avoir transformé le Palais-Royal en un mauvais
+lieu et de s'enrichir avec les vices qu'il y logeait. Il se vengeait de
+ces mépris en affectant des opinions libérales, et les applaudissements
+populaires le consolaient des avanies de Versailles.... Voulait-il se
+servir de sa popularité comme d'un marchepied pour monter sur le trône ou
+se contentait-il seulement du plaisir d'humilier ses ennemis? S'il faut en
+croire les paroles que Mirabeau prononça, quelques jours avant le 14
+juillet, devant quelques députés du parti populaire, le duc d'Orléans
+désirait à cette époque la charge de lieutenant général du royaume. De là
+à la royauté effective il n'y avait qu'un pas. Mais peut-être ses
+ambitions étaient-elles plus celles de son entourage que les siennes
+propres. Tous les témoignages sont, en effet, unanimes à nous représenter
+le duc d'Orléans comme un homme faible, incapable de décisions viriles,
+constamment conduit par ses maîtresses et ses favoris. [Note: A. Mathiez,
+_op. cit._, p. 18.]
+
+Lafayette crut le duc coupable et, après l'émeute, l'obligea à accepter
+une soi-disante mission diplomatique en Angleterre, exil déguisé.
+
+Le Châtelet, qui enquêta sur les responsabilités des événements du 6
+octobre, reçut de nombreuses dépositions hostiles au duc.
+
+
+LE BANQUET DES GARDES DU CORPS
+
+C'était l'habitude, quand un régiment entrait dans une ville, que la
+garnison lui offrit un banquet de bienvenue. La Cour s'efforça de
+transformer le banquet offert par les gardes du corps au régiment de
+Flandre en une manifestation de loyalisme monarchique. L'«orgie» du 1er
+octobre, pour laquelle le roi avait prêté la salle de l'Opéra au château,
+fut racontée par Gorsas dans son _Courrier de Versailles_. C'est ce récit
+qui déchaîna l'émeute.
+
+La salle était illuminée comme dans les plus superbes fêtes. Les plus
+jolies femmes de la Cour et de la ville donnaient d'agréables distractions
+et formaient un coup d'oeil le plus attrayant et le plus enchanteur.
+
+Pendant le dîner on a porté plusieurs santés; celle du roi, de la reine,
+de Mgr le dauphin, de toute la famille royale (Je ne me rappelle pas
+cependant qu'on ait porté celle de M. le comte d'Artois ou peut-être
+étais-je distrait, je ne m'en suis pas aperçu). Pendant les santés, la
+musique du régiment de Flandres a exécuté des morceaux plus intéressants
+les uns que les autres, et tous analogues aux circonstances.
+
+A la santé du roi la salle a retenti de l'air: _ô Richard, ô mon Roi_! Une
+allemande nouvelle ou ancienne a été donnée pour la santé de la reine,
+etc.
+
+Au milieu de toutes ces santés se sont présentés dix à douze grenadiers du
+régiment de Flandres; il a bien fallu boire de nouveau à la santé du roi.
+Cette santé a été portée avec les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une
+main et le verre de l'autre. Un instant après arrivent les dragons; même
+accueil, même cérémonie. Un instant après entrent les grenadiers suisses,
+même accueil, même cérémonie. Tout jusqu'alors est gai, piquant, mais des
+scènes autrement intéressantes se préparent.
+
+Le roi, la reine, M. le dauphin, Madame sont venus pour jouir de ce
+spectacle: tout à coup la salle a retenti de cris d'allégresse. La reine
+tenant son fils par la main s'est avancée jusqu'à la balustrade du parquet;
+au même moment les grenadiers Suisses, ceux du régiment de Flandres, les
+dragons sautent dans l'orchestre. Le Roi, la Famille accompagnés par MM.
+les gardes du corps, sont reconduits chez la Reine, en traversant toutes
+les galeries, aux cris répétés de: _Vive le Roi! Vive le Roi_! etc.
+
+Tout paroissoit fini; tout à coup, comme de concert, la table joyeuse et
+La musique s'est portée à la cour de marbre et devant le balcon de S.M.
+Alors on s'est mis à chanter, à danser, à crier de nouveau: _Vive le Roi_!
+Le balcon s'est ouvert, un garde du corps, par je ne sais quel moyen, y
+monte comme à l'assaut; un dragon, un suisse, un garde bourgeois le
+suivent; en un instant, le balcon est rempli. Lorsqu'on y pensait le
+moins, le Roi et la Reine arrivent au milieu de ce groupe; les cris
+d'allégresse ont redoublé.
+
+Le Roi retiré, on s'est porté sur la terrasse, où l'on a resté fort tard
+à danser, à faire des folies et de la musique. On observera que le Roi
+arrivait de courre le cerf et qu'il a paru en habit de chasse. Un
+historien fidèle ne doit rien oublier. Quelques officiers en versant du
+vin à leurs soldats leur disoient: allons, enfans! Buvez à la santé du
+Roi, de notre maître et n'en reconnaissez point d'autre! Un autre officier
+a crié fort haut: _A bas les cocardes de couleurs! Que chacun prenne la
+noire, c'est la bonne_! (Apparemment que cette cocarde noire doit avoir
+quelque vertu, c'est ce que j'ignore [Note: Le noir était la couleur de la
+reine.]).…
+
+Tous ces détails sont parfaitement exacts, tous jusqu'à l'article de
+la _Cocarde_. [Note: _Courrier de Versailles à Paris et de Paris à
+Versailles_, nº 88, samedi 3 octobre 1789.]
+
+
+LES PRODROMES DE L'ÉMEUTE
+
+Le banquet des gardes du corps n'aurait pas suffi à provoquer un mouvement
+populaire si les esprits n'y avaient été préparés par la presse patriote.
+
+La nouvelle de l'arrivée des troupes à Versailles vint ranimer l'agitation
+politique. Tous les journaux patriotes mènent en même temps la même
+campagne. Tous les chefs populaires sont d'accord cette fois sur la
+nécessité de forcer le roi à s'établir à Paris.... Élysée Loustalot dans
+le n° 13 des _Révolutions de Paris_ (1er octobre) appelle l'élection de
+Mounier à la présidence de l'Assemblée, «un soufflet donné par
+l'aristocratie à l'opinion publique» et termine son virulent article par
+le mot souvent cité: «II faut un second accès de révolution, tout s'y
+prépare.» Parmi les «motions raisonnables» que le marquis de Villette
+publiait dans la _Chronique de Paris_ du 25 septembre, il se trouvait
+celle «d'inviter le roi et la reine à venir passer l'hiver à Paris». Le
+marquis voulait aussi que l'Assemblée vînt siéger au Louvre dans la
+galerie des tombeaux. Dans l'_Ami du peuple_, Marat réclamait des mesures
+plus énergiques: «Convaincu que l'Assemblée nationale ne peut plus rien
+faire de bien pour la nation dont elle a lâchement abandonné les arrêtés
+et sacrifié les droits, à moins que, revenant elle-même sur ses pas, elle
+ne réforme ses décrets funestes, je crois qu'elle ne saurait être assez
+tôt dissoute.» Sous des formes différentes, c'était au fond la même idée:
+l'Assemblée nationale et le roi ne voulaient pas sérieusement les
+réformes, inscrites dans les arrêtés du 4 août, sans lesquelles la
+Révolution n'était qu'un leurre, il fallait ... les obliger à faire le
+bien.... La presse n'attaquait pas seulement l'Assemblée nationale et la
+Cour, elle s'en prenait aussi à la municipalité et à Lafayette qui
+voulaient empêcher le peuple de délibérer au Palais-Royal. Les
+représentants de la Commune ont été gagnés à la Cour par les flatteries
+«et les coups de chapeau». Ils sont devenus «les oppresseurs de la
+Commune, les fauteurs d'un nouveau système d'aristocratie». Marat
+demandait chaque jour l'épurement de la Commune et même des districts:
+«Peuple insensé, seras-tu toujours victime de ton aveuglement? Ouvre enfin
+les yeux, sors, sors de ta léthargie, purge tes comités, conserves-en les
+membres sains, balayes-en les membres corrompus, ces pensionnaires royaux,
+ces aristocrates rusés, ces hommes flétris ou suspects, ces faux
+patriotes; tu n'aurais à attendre d'eux que servitude, misère,
+désolation....» [Note: _Ami du peuple_, no. 13.]
+
+Les pamphlets qui vraisemblablement ont le plus fait pour émouvoir le
+peuple et l'exciter contre ses gouvernants furent ceux qui dépeignaient sa
+situation misérable. Le titre de l'un d'eux était déjà par lui seul un cri
+déchirant: Quand aurons-nous du pain? Cette phrase revient comme un
+refrain après chaque paragraphe de cette prose pathétique: «Pourquoi,
+citoyens, Lafayette, Bailly et les chefs de la Commune vous laissent-ils
+manquer de pain?
+
+«C'est pour s'engraisser de votre substance. Pourquoi ces scélérats
+font-ils venir des troupes, font-ils environner Paris, Versailles et les
+alentours de piques et de soldats, sous prétexte de garder le roi et
+l'Assemblée nationale? Ces scélérats croient que vous avez trop de vivres.
+C'est pourquoi ils font venir des troupes pour les consommer bien vite et
+pour vous juguler ensuite. Et vous dormez! Quand aurons-nous du pain? Au
+sein de l'abondance, nous n'avons point de pain....» [Note: Sur les 30
+jours du mois de septembre, il y en eut 16 où les fusilliers montèrent la
+garde pour assurer la distribution.] Ces appels trouvaient de l'écho dans
+l'opinion publique. Paris s'agitait. Le 22 septembre, les ouvriers
+employés aux ateliers de charité de l'école militaire parlaient de partir
+pour Versailles. Le 17 septembre, on arrêtait sur la place de Grève un
+individu qui, au milieu d'un nombreux attroupement, s'écriait «qu'il
+fallait se transporter à Versailles pour l'amener à son Louvre, qui
+n'était pas fait pour des chiens». Les réunions du Palais-Royal étaient de
+plus en plus tumultueuses et Lafayette avait beaucoup de peine à dissiper
+les rassemblements. Les bourgeois eux-mêmes étaient inquiets: «On disait
+que les espèces, que le numéraire manquaient absolument, au point qu'à la
+fin du mois tous les payements de rentes qui allaient déjà fort mal au
+palais Soubise, où ils avaient été transférés de l'hôtel-de-ville,
+cesseraient entièrement.» Bref, on attendait une émeute....
+[Note: A. Mathiez, _op. cit._, p. 42 et pp. 50-51.]
+
+
+LES DISTRICTS
+
+Le district était une Assemblée élue, un véritable petit parlement ayant
+son bureau, ses commissaires, ses rapporteurs. Chaque district est maître
+chez lui et se donne lui-même son organisation. Les uns ont des comités de
+bienfaisance, tous ont un trésorier pour les pauvres. Un autre, devançant
+les vues de l'Assemblée nationale, nomme des juges de paix et de
+conciliation. Pour se concerter entre eux, les districts ont un bureau de
+correspondance qui transmet de district à district les résolutions à
+communiquer. Les districts sont la vraie force publique. Tous les services
+y sont concentrés. Le comité de police du district arrête, perquisitionne,
+juge. Le comité militaire équipe le bataillon de garde nationale, qui est
+affecté à chaque district, édicté les règlements militaires, donne des
+ordres aux compagnies. Le comité des subsistances légifère sur les halles,
+sur les boulangers, sur les convois, etc. Chaque question fait l'objet
+d'une discussion longue et suivie. A chaque instant, on placarde des
+affiches pour porter à la connaissance du public les décisions nouvelles,
+et le peuple ne se lasse pas de lire tous ces placards. Les séances sont
+très courues. Les Parisiens aimaient déjà les beaux discours et ils
+étaient servis à souhait. C'étaient en effet des avocats et des
+journalistes qui remplissaient les fonctions de président, de secrétaire
+du district. Comme on l'a dit justement, le district était un club et
+c'était un club légal. Ajoutez qu'à chaque instant on faisait de nouvelles
+élections, ce qui contribuait encore à augmenter l'agitation....
+[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 43-44.]
+
+L'émeute du 14 juillet et celle des 5 et 6 octobre furent l'oeuvre des
+districts, celle du Champ-de-Mars sera l'oeuvre des _sociétés
+Fraternelles_.
+
+
+LES DÉPUTÉS DU CÔTÉ GAUCHE ENCOURAGENT L'AGITATION
+
+Ce n'est qu'à partir du 15 septembre environ que les membres du club
+breton, [Note: Le club breton où se réunissaient d'abord les députés
+de Bretagne fut le berceau des Jacobins.] que Barnave, les Lameth, Duport,
+Chapelier et leurs amis prennent contre la Cour et le ministère une
+attitude nettement hostile. Jusque-là ils ne désespéraient pas encore de
+faire aboutir les réformes par les voies légales. L'appel des troupes
+dissipa cette dernière illusion. Il est juste de dire néanmoins que
+Barnave et les Lameth ne voulurent pas rompre sans essayer encore une
+dernière tentative de conciliation. Avant l'arrivée du régiment de Flandre
+à Versailles, ils allèrent trouver Saint-Priest et joignirent leurs
+prières à celles de Lafayette et de la Commune de Paris pour en obtenir le
+renvoi. Le ministre répondit «de manière à ôter tout espoir à ces
+démarches». [Note: Saint-Priest, _Abrégé de ma conduite_ dans les
+_Mémoires de Mme Campan_, t. II, p. 297] Désormais, la lutte est
+ouvertement déclarée. Les patriotes ont perdu toute confiance en Necker
+qu'ils considèrent comme l'instrument docile de la Cour et il ne se
+passera pas de jour sans qu'ils attaquent à l'Assemblée le ministère et la
+Cour. Le 16 septembre, Mirabeau fait distribuer un violent discours contre
+la caisse d'escompte qui était comme la création personnelle du premier
+ministre. Le 18 septembre, le roi refuse sa sanction aux arrêtés du 4
+août. L'émoi fut grand dans l'Assemblée. Duquesnoy, un modéré pourtant,
+écrit ce jour-là dans son journal: «La séance de ce matin va peut être
+décider du sort de l'empire. Le gant est jeté par le roi à l'Assemblée.
+L'amassera-t-elle? Le retirera-t-il?...» [Note: Duquesnoy, _Journal_, t.
+I, p. 551.]
+
+Il n'est guère douteux que les patriotes de l'Assemblée n'aient été en
+communion d'idées avec les pamphlétaires parisiens et n'aient préparé
+l'émeute avec eux. Sans doute les preuves formelles manquent mais les
+vraisemblances sont assez fortes. On sait que les membres du club breton
+vont souvent à Paris, qu'ils sont en relations avec les principaux
+orateurs de réunions publiques et que ceux-ci assistent souvent aux
+séances de l'Assemblée nationale. Vers la fin de septembre, on organise
+comme un service régulier de surveillance aux tribunes. Les gardes
+françaises y allaient à tour de rôle en habits civils, s'y mettaient en
+rapport avec les députés populaires, leur demandaient des instructions et
+appuyaient leurs discours de vigoureux applaudissements.…
+
+Nous avons conservé le brouillon des lettres que Barnave écrivait au
+milieu même des événements, le 4 et le 5 octobre, elles ne laissent aucun
+doute sur son véritable état d'esprit: «Si vous voyiez, disait-il le 4
+octobre, de vos propres yeux que le ministère, sans excepter M. Necker et
+la majorité de notre Assemblée, n'a jamais voulu de constitution, qu'ils
+n'ont jamais eu un moment de supériorité sans tenter de renverser avec une
+incroyable mauvaise foi tout ce qu'ils avaient paru consentir, que leurs
+relations dans l'étendue du royaume embrassent presque tout ce qui exerce
+çà et là quelque autorité, que, depuis les arrêtés du 4 août, presque
+toute la partie gouvernante de la nation est devenue notre ennemie et
+celle de la liberté, que rendre dans ces circonstances une grande énergie
+à l'ordre ancien, c'était presque certainement le rétablir, lui donner des
+moyens de nous anéantir presque sans combat, puisqu'il aurait eu pour lui
+le gouvernement et la majorité de notre Assemblée, prête à se déclarer,
+dès que la crainte ou la volonté de la nation fortement exprimée ne la
+contiendrait pas, si vous réfléchissiez que nous ne sommes point dans
+l'état naturel, où les mouvements sont libres et la volonté maîtresse de
+combiner ce qu'il y a de plus avantageux, mais dans un état tendu et
+forcé, obligés de soutenir un poids immense de forces contraires toujours
+prêtes à nous engloutir, que, pour faire adopter la constitution à un
+gouvernement et à une grande partie de la nation qui n'en veut pas, il
+fallait que cette constitution leur fût nécessaire pour les tirer d'un
+état pire, vous auriez senti....» [Note: Arch. nat. W. 12.] Le reste de la
+lettre manque, mais ce qu'il en subsiste suffit à nous éclairer sur les
+sentiments de l'auteur. Barnave partageait les craintes du peuple, il
+voyait la Révolution en danger. L'union des aristocrates et du ministère
+lui paraissait le prélude d'une réaction; il se résignait pour l'éviter à
+ce que la nation «exprimât fortement sa volonté», en bon français, il
+pensait qu'une émeute était nécessaire pour achever la défaite de
+l'aristocratie.... Le 2 novembre il parlera du mouvement d'octobre en ces
+termes: «Paris a cru devoir sauver une seconde fois la liberté publique.»
+[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 55-57.]
+
+
+LES JOURNÉES DES 5 ET 6 OCTOBRE
+
+Le récit contemporain le plus complet et dans l'ensemble le plus exact
+nous paraît être celui que rédigea le ministre de Saxe dans sa dépêche du
+9 octobre. [Note: Rapports du comte de Salmour, ministre plénipotentiaire
+de Saxe dans les _Nouvelles archives des missions_ t. VIII, p. 260 et sq.]
+
+Les événements se sont si fort multipliés dans tous les genres depuis ma
+dernière que je dois demander d'avance l'indulgence de Votre Excellence
+pour la narration qui va suivre, dans laquelle je mettrai tout l'ordre
+qu'il me sera possible de conserver au milieu de l'existence la plus
+désordonnée qui fut jamais.
+
+Je vous annonçais, Monsieur, beaucoup de fermentation dans la nuit du
+dimanche au lundi; elle s'est accrue le matin, au point que des femmes de
+la Halle, au nombre de cinq à six cents, s'étant rassemblées à la pointe
+Saint-Eustache, quelques ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Marceau
+se trouvant mêlés parmi elles, se sont réunies à l'Hôtel de ville, en ont
+chassé les représentants de la commune, forcé la faible garde qui y était,
+pris un magasin de 1700 fusils de réserve, en ont armé, ainsi que d'un
+nombre considérable de piques, la populace arrivée pour les soutenir.
+Maîtresses de quatre pièces de canon, elles se sont répandues dans toutes
+les rues de la ville, forçant sans pitié toutes les femmes qu'elles
+rencontraient en voiture ou à pied de se joindre à elles. La marquise de
+Manzi, que V. E. a vue à Dresde, allant se promener aux Tuileries, a été
+arrachée de sa voiture par ces furieuses et, après avoir marché quelque
+temps avec elles, n'a dû sa liberté qu'à deux soldats aux gardes, qui la
+leur enlevèrent sous prétexte que sa faiblesse ne lui permettrait jamais
+d'arriver. Elles alléguaient pour motif de leur insurrection le manque de
+pain et le but de leur course devait être d'aller à Versailles en demander
+au Roi et à l'Assemblée nationale. [Note: Cette «allégation» n'était pas
+un prétexte. Paris souffrait réellement de la disette et on faisait queue
+aux portes des boulangeries comme dans un siège.]
+
+L'Hôtel de ville fermé, une caisse de cent et quelques mille francs
+pillée, beaucoup de papiers déchirés, la municipalité mise en fuite, M.
+Bailly ayant donné sa démission dès la veille, M. de La Fayette sollicité
+depuis plusieurs jours par les troupes de se rendre à Versailles, n'osant
+trop se montrer de crainte d'être forcé de se mettre à leur tête, une
+foule de peuple de la dernière classe, armée, courant les rues avec des
+femmes furieuses, représentant la véritable image des bacchantes, [Note:
+L'enquête du Châtelet prouva qu'il y avait dans le nombre des femmes
+distinguées, ayant loge à l'Opéra.] toutes les boutiques fermées,
+l'impossibilité de se procurer du pain, même à prix d'argent, quelques
+boulangers déjà devenus victimes de la disette, des soldats armés de tous
+les districts réunis par bandes, errant ça et là sans chef et sans ordre,
+ni général, ni magistrat, ni puissance quelconque, voilà le tableau
+effrayant de notre position toute la journée du lundi (5 octobre).
+
+Les barrières étaient fermées dès le matin, la duchesse de l'Infatado, le
+prince de Monaco avaient été ramenés et maltraités, la voiture de ce
+dernier pillée. Les différents districts étaient rassemblés, plusieurs
+troupes s'en étaient déjà détachées pour suivre les femmes qui, avec les
+ouvriers et les quatre pièces de canon prises à l'Hôtel de ville, à leur
+tête, marchaient à Versailles. De tous côtés on battait la générale;
+toutes les compagnies soldées dont les anciennes gardes françaises forment
+le fond, demandaient à grands cris d'aller à Versailles déposter le
+régiment de Flandre, en chasser les gardes du corps qui avaient insulté la
+garde nationale. Une partie des compagnies non soldées se joignit à eux.
+Tous les districts séparément prirent à peu près une résolution unanime de
+marcher et en firent part à M. de La Fayette, qui, haranguant au milieu de
+la place de Grève, s'efforçait de contenir le peuple, de gagner du temps
+et, aidé par M. de Keralio, accouru à la tête du bataillon des Filles de
+Saint-Thomas, avait repris poste à l'Hôtel de ville. Vers 4 heures, se
+rassemblèrent de nouveau les représentants de la Commune; à la même heure
+à peu près se réunissait à la place Louis XV, le long du Cours-la-Reine
+jusqu'à la barrière de la Conférence, les troupes qui allaient attaquer
+Versailles. Attiré par le bruit des tambours, je reconnus bientôt la
+compagnie de grenadiers qui était ci-devant casernée à ma porte. [Note: M.
+de Salmour demeurait rue de Matignon, au faubourg Saint-Honoré (note de M.
+Flammermont).] Ils m'apprirent le motif qui les avait amenés là et
+m'annoncèrent que M. de la Fayette allait se mettre à leur tête, qu'ils
+étaient las de toutes ces délations, qu'ils l'avaient envoyé chercher à la
+ville et que, s'il n'arrivait pas dans un quart d'heure, on leur en
+rapporterait les morceaux, après quoi ils partiraient. Le malheureux, ne
+voyant plus aucun moyen de les contenir, arriva après 5 heures, plus mort
+que vif, et prit son poste à la tête de la colonne, que j'ai vue défiler
+dans l'ordre suivant.
+
+Deux cents cavaliers à la tête, ensuite le train d'artillerie, composé de
+quatre pièces de 24, de 12, de 16, avec quatre chariots de munitions
+traînés par des chevaux qu'on avait indistinctement pris à tous ceux qu'on
+rencontrait. Le train avait avec lui le nombre de canonniers nécessaires
+pour le service des pièces. Suivait M. de La Fayette, entouré de ses aides
+de camp; après quoi marchait à pied le comte Charles de Chabot à la tête
+de sa compagnie de grenadiers; les bataillons de chaque district étaient
+fort en ordre avec leurs drapeaux rangés par divisions de six bataillons
+chacune; le duc d'Aumont précédait la sienne, et beaucoup de canons de
+régiment étaient entremêlés dans la colonne. La compagnie soldée de chaque
+district faisait le fond du bataillon, qui était plus ou moins fort
+suivant la quantité de non soldés qui s'y était jointe; l'on pouvait
+évaluer à trois cents hommes, l'un dans l'autre, ceux des quatre premières
+divisions. Les non soldés des deux dernières étaient presque tous restés
+pour la garde de la ville, on ne pouvait guère calculer qu'à 150 hommes le
+nombre de ceux de chacun des districts, ce qui donne un complet de 15 000
+hommes de troupes régulières, marchant, avec la plus grande ardeur, par
+sections de six hommes de front, tambour battant, drapeaux déployés, un
+nombre à peu près égal de volontaires armés de mille manières différentes
+et surtout d'un grand nombre de piques précédait et couvrait en guise de
+troupes légères les flancs de cette colonne, ce qui portait en totalité à
+plus de 50 000 le nombre des gens armés, outre les 6 000 femmes, suivies
+de quelque populace, qui devaient être arrivées trois heures plus tôt.
+Aussitôt après le départ de l'armée, les districts obligèrent tout ce qui
+pouvait porter les armes de se rassembler pour faire des patrouilles. La
+ville fut illuminée et tout parfaitement tranquille, à l'exception de deux
+cents hommes de renfort qui étaient prêts à marcher dans chaque district
+et formaient ainsi un corps auxiliaire de 12,000 hommes.
+
+M. de La Fayette essaya jusqu'au pont de Sèvres de chercher à les ramener
+ou à les arrêter. Voyant qu'il était impossible de les amuser davantage,
+et qu'on avait poussé l'excès de la prévoyance jusqu'à se munir d'une
+corde neuve pour le pendre, au cas qu'il n'eût pas fait son devoir, il
+prit entièrement son parti et dépêcha un courrier à la Ville pour annoncer
+qu'il avait passé la Seine sans obstacle.
+
+Votre Excellence, instruite à présent de ce qui arrivait le lundi à Paris,
+va voir quel était à la même époque l'état des choses à Versailles. Le Roi
+avait donné une acceptation limitée à la Constitution qui avait occasionné
+des débats forts vifs. M. le Président avait à la fin reçu ordre de se
+retirer par devers S.M. pour demander son acceptation pure et simple, ce
+qui devait se faire lorsque le Roi serait revenu de Rambouillet, où il
+avait été chasser. L'Assemblée s'était séparée à 3 heures et demie. Dès
+midi, instruit apparemment de l'insurrection de Paris, on avait battu la
+générale pour rassembler la garde nationale de Versailles qui n'avait pas
+obéi.
+
+Afin que V.E. puisse mieux comprendre les détails des événements, je crois
+convenable de lui donner une idée du local de la scène. Devant le château
+de Versailles est une grande place, nommée la Place d'armes, où l'on
+arrive par trois grandes avenues fort larges, disposées en patte d'oie et
+séparées par deux grands bâtiments où sont les Écuries de S.M. qui se
+trouvent conséquemment en face du château. Sur la gauche de cette place,
+en venant de Paris, se trouve un bâtiment auquel on a donné la forme d'une
+tente. Il peut contenir à peu près 600 hommes, servait de corps de garde
+et de caserne aux ci-devant gardes françaises, et était maintenant occupé
+par la milice de Versailles avec les quatre pièces de canon que le
+régiment de Flandres avait amenées. Le devant des trois cours principales
+du château qui se succèdent toujours en se rétrécissant est fermé par une
+grille: la première s'appelle des Ministres; la seconde, Cour Royale; et
+la troisième Cour de Marbre où se trouve à gauche le grand escalier qui
+porte le même nom. C'est sur la Place d'armes que se rassemblèrent à 4
+heures et demie les gardes du corps, dès qu'on vit arriver les femmes. Ils
+faisaient face à l'avenue; la troupe à la première grille de la Cour des
+Ministres, qui était fermée et où étaient rangés en bataille les 300
+hommes des gardes suisses; à gauche des gardes du corps vint se mettre en
+bataille le régiment de Flandres, en faisant une espèce de potence qui
+fermait la Place jusqu'à l'avenue de Saint-Cloud. La droite devait être
+occupée de la même manière par la garde de Versailles qui n'a point paru
+excepté ce qui était dans le corps de garde de la tente pour fournir les
+postes au château. [Note: Voir le plan de Versailles reproduit plus haut.]
+
+Deux cents chasseurs de Montmorency qu'on avait envoyé reconnaître se
+retirèrent à l'approche de la foule. Tout le peuple de Versailles était
+sur pied. Les gardes du corps arrivaient successivement par bouquets, à
+mesure que leurs chevaux étaient sellés, et avaient de la peine à se
+former en troupe au milieu du peuple, ce qui occasionnait déjà quelques
+murmures.
+
+Un garde national de Versailles, voulant rejoindre ses camarades à la
+tente, trouva plus court de traverser les rangs des gardes du corps, où il
+se fit jour avec son fusil. M. de Savonières, chef de brigade, se détacha
+du rang avec deux gardes pour courir après et l'arrêter; poursuivi à coups
+de sabre, le milicien, toujours en fuyant, se défendit vaillamment et
+gagna la barrière qui était devant son corps de garde, d'où la sentinelle
+postée devant le canon ajusta à M. de Savonières un coup de fusil qui lui
+cassa le bras. On lui ouvrit la grille pour entrer au château se faire
+panser, les gardes regagnèrent leur rang et il ne se passa rien de plus
+pour le moment.
+
+Les femmes environnant la troupe demandaient toujours du pain et à parler
+au Roi; on leur répondit qu'il était à la chasse et tout se passait en
+paroles, lorsque quelques gardes impatientés, disent les uns, de se voir
+entourés et pressés, excités, suivant les autres, par la vue d'un de leurs
+camarades qu'ils croyaient être à l'autre bout de la Place entre les mains
+du peuple, se détachèrent de nouveau au nombre de dix à douze et, galopant
+au milieu de la multitude, parvinrent à ramener le prétendu prisonnier,
+mais avec perte d'un d'entre eux qui, blessé dans la foule d'un coup de
+lance, fut aussitôt achevé à coups de fusil. Les autres regagnèrent le
+gros de la troupe qui, au nombre de 400, continua à rester tranquillement
+en bataille.
+
+Le Roi revint de la chasse vers 7 heures, en entrant, comme il l'a
+toujours fait depuis la Révolution, par les portes de derrière le parc. Le
+président de l'Assemblée nationale fut aussitôt introduit, et avec lui une
+députation de quinze femmes qui se plaignirent au Roi de la mauvaise
+police et du manque de subsistances. Le Roi leur répondit qu'il aimait
+trop sa bonne ville de Paris pour vouloir jamais la laisser manquer de
+rien; que, tant qu'il avait été chargé de son approvisionnement, il
+croyait avoir bien réussi; mais que depuis que ces Messieurs, en montrant
+les députés de l'Assemblée, lui avaient lié les mains, ce n'était pas sa
+faute; qu'il ne croyait pas possible qu'on pût sitôt mettre le pain à 8
+sols et la viande à 6 sols, comme elles le désiraient, mais qu'il allait
+donner des ordres et se concerter avec l'Assemblée nationale pour que, dès
+le lendemain, on les satisfît du mieux qu'on pourrait.
+
+Dès qu'elles vinrent rendre compte à leurs camarades de cette réponse
+satisfaisante, on leur cria que cela ne pouvait être vrai, qu'on les avait
+sûrement corrompues avec de l'argent; et on allait les pendre, si par
+l'intercession des députés elles n'eussent obtenu de pouvoir aller
+chercher par écrit la confirmation de ce qu'elles avaient avancé;
+introduites de nouveau devant le Roi, S.M. écrivit de sa main et signa ce
+qu'elles venaient de dire. Calmées par cette assurance, toutes ces femmes
+suivirent les députés à l'Assemblée nationale, assurant les gardes du
+corps qu'il allait arriver de Paris des gens qui les vengeraient des
+mauvais traitements qu'elles prétendaient en avoir éprouvé. Arrivés à
+l'Assemblée, elles remplirent toute la salle, s'établirent sur les
+banquettes, demandèrent à faire parler M. de Mirabeau qui réclama avec
+beaucoup de dignité contre l'indécence de cette assemblée, mais ces dames
+finirent par avoir raison. On ne put rien délibérer. L'évêque de Langres
+présidait en l'absence de M. Mounier, qui, retiré par devant le Roi, vint
+enfin annoncer l'acceptation pure et simple des Droits de l'Homme et de la
+Constitution; il n'y avait aucun membre du clergé, très peu de l'ancien
+parti des aristocrates qui s'étaient tous cachés, puisque le peuple en
+avait désigné plusieurs pour être la cause des malheurs actuels, qu'il
+voulait immoler à son ressentiment. La séance fut levée à 10 heures et
+demie; il avait plu à verse toute la journée; vers 9 heures, ne voyant
+rien arriver, le Roi avait ordonné aux gardes du corps de rentrer; ils
+firent un mouvement par demi-escadron, pour se mettre en colonne; le
+peuple, croyant qu'ils allaient charger, se mit en défense; la milice de
+Versailles de son corps de garde fît un feu roulant sur eux qui en blessa
+quinze ou seize et les mit en fuite, tellement qu'ils ne purent se rallier
+que dans le parc, de l'autre côté du château, sur la terrasse, vis-à-vis
+l'appartement de M. le Dauphin. L'on vint à 11 heures annoncer que les
+troupes de Paris arrivaient. Le Roi voulut alors prendre le parti de la
+retraite, et M. de Cubières son écuyer donna l'ordre à six voitures de
+chasse d'être attelées, de se rendre au pas à la Porte de l'Orangerie, qui
+est à la gauche du château, pour de là, sous l'escorte des gardes du
+corps, gagner le large. Dès que les chevaux furent mis, on ouvrit les
+portes de l'écurie, mais les voitures qui, d'après la description du local
+que j'ai faite à V. E., devaient traverser la Place d'armes, furent
+arrêtées par le peuple qui criait: _Le Roi s'en va!_ Les deux premières
+qui, par la vitesse de leur marche, s'étaient fait jour à travers de la
+foule, arrivées à la Porte de l'Orangerie, la trouvèrent fermée et elles
+furent arrêtées au nom de la Nation par des hommes qui coupèrent les
+traits. M. Necker, pendant ce temps, était arrivé chez le Roi par
+l'intérieur et, avec M. le comte de Montmorin, détermina, contre l'avis
+des autres ministres, S. M. à ne pas s'éloigner.
+
+M. de La Fayette avait, en attendant, fait halte au Petit-Montreuil, au
+bout de l'avenue de Paris. Là, il avait rangé sa troupe en bataille, et
+après lui avoir rappelé le serment de fidélité à la Nation et au Roi, il
+la partagea en deux colonnes qui, l'artillerie à la tête, arrivèrent par
+les deux avenues de Paris et de Saint-Cloud. Beaucoup de députés étaient
+rendus au château. Le Roi avait dit qu'on les appelât tous et on les
+rappelait dans la ville au son du tambour. M. de La Fayette arriva seul
+avec quatre officiers, les grilles du château lui furent ouvertes, il
+monta dans l'appartement du Roi avec ceux qui l'accompagnaient. La foule
+qui était dans l'Oeil-de-Boeuf le suivit dans la chambre et lui entendit
+prononcer ces paroles: «Sire, vous voyez devant vous le plus malheureux
+des hommes, de devoir y paraître dans ces circonstances et de cette
+manière. Si j'avais cru pouvoir servir plus utilement V.M. aujourd'hui en
+portant ma tête sur l'échafaud, Elle ne me verrait point ici.» Le Roi lui
+répondit: «Vous ne devez pas douter, M. de La Fayette, du plaisir que j'ai
+toujours à vous voir, ainsi que nos bons Parisiens; allez leur témoigner
+de ma part ces sentiments.» Le général sortit sur-le-champ pour aller
+au-devant de ses troupes qu'il rangea en bataille dans la Place d'armes et
+dans tous les environs. Dès que les troupes de Paris arrivèrent, le
+régiment de Flandres, qui s'était retiré dans les Écuries pour se mettre à
+l'abri du mauvais temps, sortit, faisant armes plates, découvrit le bassin
+pour montrer qu'ils n'étaient point chargés; après quoi, l'on posa le
+fusil à terre, les cartouches à côté et les soldats firent demi-tour pour
+rentrer. On leur rendit aussitôt les armes, et la fraternité s'établit
+entre eux et la milice nationale. M. Mounier entra chez le Roi peu de
+moments après la sortie de M. de La Fayette.
+
+Le Roi lui dit: «Je vous avais fait venir pour m'entourer des
+représentants de la Nation, mais j'ai déjà vu M. de La Fayette.» Dès que
+le général eut fait les dispositions nécessaires au dehors, il revint chez
+le Roi, où il resta jusqu'à une heure et demie. Il dit, en sortant, à la
+foule qui était dans l'Oeil-de-Boeuf: «Messieurs, je viens de déterminer
+le Roi à de pénibles sacrifices: S. M. n'a plus de gardes que celles de la
+Nation. Elle m'a permis d'occuper avec 2,000 hommes le château; que chacun
+se retire, je m'en vais penser à la sûreté générale et à renvoyer le reste
+des troupes à Paris.» Effectivement, le château fut occupé sur-le-champ,
+des sentinelles posées partout, les postes des gardes du corps dans
+l'intérieur cependant laissés, ainsi que ceux des Suisses, qui ont été
+constamment sous les armes, sans jamais recevoir d'ordre et sans jamais
+quitter la place qui leur avait été assignée derrière la grille. Le reste
+des troupes de Paris avait été logé par bataillons dans les maisons
+principales. Les femmes, qui s'étaient emparées de la salle de l'Assemblée
+nationale, y restèrent toute la nuit; et, tout paraissant assez
+tranquille, LL.MM. se couchèrent vers 2 heures.
+
+Le peuple de Versailles, cependant, et une partie de cette populace qui
+était venue avec les femmes conservaient rancune aux gardes du corps. On
+ne savait ce qu'ils étaient devenus, restés toujours dans le parc. Vers 4
+heures du matin, une partie se détermina à regagner ses écuries, tandis
+que l'autre, préférant une retraite en rase campagne, s'éloignait de
+Versailles sans trop savoir où elle allait. Le peuple, qui furetait
+partout pour les chercher s'aperçut de leur rentrée, courut aux Écuries;
+ces malheureux n'eurent que le temps de se réfugier dans le Manège, d'où
+ils se défendirent à coups de carabines et blessèrent quelques personnes,
+jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant résister au nombre, ils cherchèrent à
+s'évader par le parc, ce qui leur réussit, à l'exception de dix à douze
+qui furent faits prisonniers. Pendant le même temps, une partie du peuple,
+piquée de leur résistance au Manège, remplit les cours du château et
+voulut s'emparer de ceux qui étaient dans les appartements. Les cours, qui
+de toute la nuit n'avaient jamais été parfaitement dégagées, s'étaient
+trouvées tout à coup remplies sans qu'on attribuât à cette multitude
+aucune mauvaise intention.
+
+Le jour commençait à poindre. Le garde, placé en faction aux pieds de
+l'Escalier de Marbre, insulté par la populace, au lieu d'appeler la garde
+nationale à son secours, cria à son brigadier d'arriver à lui. Celui-ci,
+dès qu'il vit du haut de l'escalier de quoi il s'agissait, tira un coup de
+carabine qui tua un homme. Le factionnaire en fit autant. La populace
+aussitôt s'empara d'eux et monta pour forcer les appartements. Les gardes
+de l'intérieur eurent à peine le temps de barricader les portes.
+Heureusement que M. de La Fayette, réveillé par la fusillade du Manège,
+était accouru avec ce qu'il avait pu ramasser de troupes de Paris. Les
+grenadiers arrivèrent, dissipèrent le peuple qui allait enfoncer les
+portes de la salle des gardes, qui ne voulaient absolument point ouvrir.
+S'étant fait connaître aux gardes du corps, ceux-ci crièrent du dedans:
+«jurez-nous sur votre Dieu que vous défendrez la vie du Roi.» «Nous vous
+jurons, foi de grenadiers, que nous périrons tous avant qu'il arrive rien
+à S.M.» Les portes s'ouvrirent aussitôt, et les grenadiers entrant en
+foule, suivis de toute la garde nationale de Paris à mesure qu'elle
+arrivait, enveloppèrent les gardes du corps et remplirent la galerie, les
+appartements, pénétrant jusque dans la chambre du Roi, où arrivait au même
+instant la Reine toute effrayée, qui s'était sauvée de son appartement où,
+lors de l'invasion du peuple, avaient, par un passage apparemment mal
+gardé, pénétré des femmes Qui semblaient lui en vouloir. Les troupes de
+Paris, à mesure qu'elles arrivaient, remplissaient en foule la Cour de
+Marbre et la Cour Royale, et le peuple était obligé de refluer dans celle
+des Ministres, où il traîna les deux malheureuses victimes prises au pied
+de l'escalier et les exécuta, l'une sur le perron de M. le comte de la
+Luzerne et l'autre devant la porte de M. de Saint-Priest. Leurs têtes
+furent portées en triomphe dans toutes les rues de Versailles, amenées
+ensuite à Paris et promenées dans les rues de la capitale.
+
+M. de La Fayette, après avoir mis en sûreté les appartements du Roi,
+descendit pour mettre quelque ordre dans sa troupe, trouva dans la Cour de
+Marbre, sous le balcon de S. M. les dix gardes du corps que la Garde
+nationale avait arrachés au peuple et qu'elle se préparait à exécuter sous
+les fenêtres du Roi, pour avoir, disait-elle, tiré sur les citoyens. M.
+De la Fayette, ne pouvant d'aucune manière obtenir leur grâce, jeta son
+chapeau par terre et, ouvrant son habit, dit à sa troupe qu'il ne voulait
+pas commander des anthropophages, qu'il leur rendait sa cocarde, leur épée
+et leur habit; que, s'ils voulaient ôter la vie à ces malheureux, ils
+n'avaient qu'à prendre aussi la sienne. Cette fermeté sauva ces
+infortunés, et il fut décidé qu'on les ramènerait prisonniers à Paris.
+
+M. de La Fayette, remontant aussitôt, décida le Roi à paraître avec la
+Reine et le Dauphin sur le balcon; on applaudit, et dès que S. M. fut
+retirée, on lui cria de venir à Paris. Il n'y avait point de ministre
+auprès du Roi dans ce moment. Après un instant de réflexion: «Eh bien oui,
+dit-il, j'irai avec eux.» Et aussitôt, sans écouter personne, sortant sur
+le balcon, il leur cria: «Mes enfants, j'irai vivre au milieu de vous avec
+ma femme et mon fils; mais je vous demande pour marque d'attachement que
+vous pardonniez à mes gardes du corps.» Aussitôt ils parurent tous aux
+fenêtres des appartements, jetant dans la cour leurs bandoulières, qui
+sont leur marque de service, et M. de la Fayette paraissant avec eux sur
+le balcon du Roi, l'embrassa en criant: «Mes amis, la paix est faite!»
+
+Ceux qui étaient le plus près ayant seuls pu entendre la promesse que le
+Roi avait faite de venir à Paris, les autres voulurent s'assurer par
+eux-mêmes de cette intention de S.M., et toute la troupe passant
+successivement en désordre sous ce même balcon, le Roi eut la bonté de
+faire répéter ses paroles par MM. de la Fayette et d'Estaing à chaque
+troupe qui passait et de les accompagner de ses gestes d'assurance; on fit
+aussitôt une salve générale de tout le canon et de toutes les petites
+armes qui aurait pu devenir d'autant plus dangereuse qu'elles étaient
+toutes chargées à balle.
+
+On avait envoyé de Paris une garde pour relever les troupes qui étaient à
+Versailles avant de savoir que LL.MM. viendraient à Paris. Réunis aux
+autres, on en choisit mille pour demeurer à la garde du château, et le
+reste se mit à défiler d'une manière qu'il faut avoir vue pour s'en faire
+une idée; la description des saturnales des anciens peut seule rendre une
+faible image de ce désordre. Figurez-vous une colonne défilant presque
+sans interruption depuis midi jusqu'à 7 heures du soir, où marchaient
+pêle-mêle les troupes, les goujats, toutes les femmes ivres, le mélange de
+toutes les espèces d'armes, des femmes à cheval sur des canons, d'autres
+portant les drapeaux, la plus vile populace à côté des officiers les plus
+distingués; on voyait des femmes avec des bonnets de grenadiers, d'autres
+ayant des fusils sur l'épaule, et des soldats le bâton à la main; des
+chevaux des écuries du Roi et de Monsieur attelés à des charrettes de
+farines; du pain, des cervelas attachés au bout des baïonnettes; la plus
+vile populace montée sur les chevaux enlevés aux gardes du corps, galopant
+comme des fous; d'autres armés de leurs carabines ou de hallebardes des
+Cent Suisses; des femmes et des soldats à moitié ivres, couchés dans la
+posture la plus indécente sur des chariots de munition, tandis que les
+charretiers qui les conduisaient portaient eux-mêmes et avaient décoré
+leurs chevaux, en guise de collier, des bandoulières des gardes du corps.
+
+Le Roi est arrivé à 7 heures à la barrière de la Conférence. Son carrosse
+était immédiatement précédé par la même troupe avec aussi peu de choix.
+Les gardes de la prévôté le précédaient, entremêlés de femmes armées
+entourant le cheval de M. de Tourzel, grand prévôt; des gardes du corps à
+pied, confondus avec la garde nationale, suivaient; venaient ensuite les
+Cent Suisses de la garde avec leurs drapeaux; dans un ordre à peu près
+pareil de la garde nationale montée sur des chevaux des gardes du corps,
+tandis que des gardes étaient montés sur les leurs et d'autres en croupe
+derrière des cavaliers, étaient plus près du carrosse de LL.MM.
+Immédiatement précédé par M. d'Estaing, M. de la Fayette et M. de
+Montmorin, cousin du ministre, major en second du régiment de Flandres; il
+était entouré des grenadiers de Paris, de Flandres et des recruteurs des
+différents corps, des femmes montées derrière et devant en guise de pages;
+la grosse artillerie suivait le convoi. Le Roi, la Reine, M. le Dauphin,
+Madame fille du Roi, Madame Élisabeth et Madame de Tourzel, gouvernante,
+étaient dans la même voiture. M. Bailly présenta au Roi les clefs de la
+Ville dans un plat de faïence, la vaisselle étant à la Monnaie, et lui fit
+la harangue ci-jointe. Arrivé à l'Hôtel de ville, M. Bailly rendit compte
+de ce que le Roi lui avait dit, qu'il se voyait toujours avec plaisir au
+milieu des habitants de sa bonne ville de Paris; la Reine dit alors: «Vous
+avez oublié qu'il a ajouté avec confiance.» On cria «Vive la Reine!»
+«Messieurs, reprit le maire, vous l'entendez de sa bouche, vous êtes plus
+heureux que si je vous l'avais dit.» Et alors: «Vive Monsieur Bailly!»
+
+LL.MM. vinrent ensuite coucher aux Tuileries où, par parenthèses, le Roi
+se trouva pour la première fois de sa vie....
+
+L'Assemblée nationale a décrété ce jour-là qu'elle serait inséparable de
+la personne du Roi auprès duquel elle a laissé une députation, siégeant en
+attendant à Versailles, jusqu'à ce que le manège des Tuileries soit
+arrangé pour la recevoir. Situé malheureusement dans mon quartier, je vais
+de nouveau me trouver au foyer des troubles et des émeutes....
+
+....Je ne saurais peindre à V.E. le tableau de ce que j'ai vu. Qu'elle se
+figure une cour, un vestibule, un escalier rempli de toutes les classes,
+une assez petite antichambre où des grenadiers, des gardes pêle-mêle avec
+des gardes du corps qui y ont passé ces deux nuits comme prisonniers,
+n'ayant pas de quoi se couvrir, tous leurs effets ayant été pillés, des
+laquais, des pages, des dames de la Cour, des évêques, des ambassadeurs,
+des officiers crottés en bottes et éperons, en un mot tout ce qui ne peut
+pas être contenu dans une autre chambre qu'on nomme improprement salle
+d'audience et la Reine au milieu de tout cela.
+
+Représentez-vous un M. Jauge, banquier, un des aides de camp de M. de la
+Fayette, entrant dans le cabinet du Roi, comme n'aurait pas fait autrefois
+un duc et pair, et disant au comte de Montmorin, ministre: «j'ai vu qu'on
+n'a pas laissé entrer votre voiture dans la cour, c'est que j'avais donné
+des ordres pour qu'on tînt les portes fermées; dans ces circonstances, il
+faut apprendre à souffrir; une autre fois, si je sais l'heure où vous
+venez, j'ordonnerai qu'on vous laisse passer.»
+
+Ma tête ne peut pas encore se faire à ce bouleversement d'idées…
+
+
+LES CONSÉQUENCES DE L'ÉMEUTE
+
+L'émeute s'était surtout faite contre les monarchiens. Leur chef, Mounier,
+qui présidait l'Assemblée, n'ayant pu persuader Louis XVI de quitter
+Versailles le 5 au soir, ne songea plus qu'à soulever les provinces contre
+Paris. Il partit pour le Dauphiné mais n'y rencontra que froideur et
+hostilité. La province approuva le fait accompli.
+
+Les parisiens heureux de posséder le roi multipliaient en son honneur les
+protestations d'amour et de fidélité, protestations dont la sincérité
+était accrue par les avantages remportés: la sanction des décrets du 4
+août et de la déclaration des droits. La Révolution semblait assurée du
+lendemain.
+
+
+LA SITUATION APPRÉCIÉE PAR MARIE-ANTOINETTE
+
+Les deux lettres suivantes écrites par la reine à l'ambassadeur d'Autriche
+Mercy montrent combien de ressources s'offraient encore à la royauté:
+
+7 octobre 1789.
+
+Je me porte bien, soyez tranquille. En oubliant où nous sommes et comment
+nous y sommes arrivés; _nous devons être contents du mouvement du
+Peuple_, surtout ce matin, j'espère, si le pain ne manque pas, que
+beaucoup de choses se remettront. Je parle au peuple; milices, poissardes,
+tous me tendent la main. Je la leur donne. Dans l'intérieur de l'hôtel de
+ville, j'ai été personnellement très bien reçue. Le peuple ce matin, nous
+demandait de rester, je leur ai dit de la part du Roi, qui était à côté de
+moi, qu'il dépendait d'eux que nous restions; que nous demandions pas
+mieux; que toute haine devait cesser; que le moindre sang répandu nous
+ferait fuir avec horreur. Les plus près m'ont juré que tout était fini.
+J'ai dit aux poissardes d'aller répéter tout ce que nous venions de leur
+dire. Je suis désolée que nous soyons séparés. Mais il vaut bien mieux
+que vous restiez où vous êtes pendant quelque temps. Vous aurez de mes
+nouvelles le plus souvent que je pourrai. Adieu, comptez à jamais sur tous
+mes sentiments pour vous. [Note: _Correspondance_ de Mercy, t. II, p.
+271.]
+
+10 octobre 1789.
+
+L'Assemblée va venir ici, mais on dit qu'il y aura à peine 600 députés.
+_Pourvu que ceux qui sont partis calment les provinces_ au lieu de les
+animer sur cet événement-ci, car tout est préférable aux horreurs d'une
+guerre civile. [Note 2: _Ibid_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA FÉDÉRATION
+
+
+LES PRÉCÉDENTS, LES FÉDÉRATIONS
+
+C'est pour réprimer les troubles, pour protéger les subsistances, pour
+rétablir l'ordre indispensable à la régénération de la chose publique que
+se forment, après la Grande Peur, les premières fédérations, véritables
+ligues armées au service de l'Assemblée nationale. Le sentiment qu'elles
+tiennent à exprimer tout d'abord, à proclamer bien haut, c'est leur
+confiance absolue dans le dogme politique de la toute puissance des
+représentants de la nation à préparer et à assurer le bonheur public.
+Elles ne doutent pas que les intrigues des méchants, les conspirations des
+aristocrates ne soient le seul obstacle qui retarde l'heure prochaine de
+la félicité générale et c'est pour déjouer leurs intrigues, leurs complots
+qu'elles ont pris les armes. Elles protestent de leur soumission sans
+bornes à la _Constitution_, de leur ardent amour de la _Patrie_.
+
+Et par Patrie elles n'entendaient pas une entité morte, une abstraction
+incolore, mais une fraternité réelle et durable, un mutuel désir du bien
+public, le sacrifice volontaire de l'intérêt privé à l'intérêt général,
+l'abandon de tous les privilèges provinciaux, locaux, personnels.... La
+liberté dont les Fédérés se proclament «idolâtres», ce n'est pas une
+liberté stérile, une liberté neutre, indifférente, mais c'est la faculté
+de réaliser leur idéal politique profondément unitaire, le moyen de bâtir
+leur cité future harmonieuse et fraternelle....
+
+II n'est pas exagéré de prétendre que les cultes révolutionnaires sont
+déjà en germe dans les fédérations, qu'ils y ont pris racine. Ces grandes
+scènes mystiques furent la première manifestation de la foi nouvelle.
+Elles firent sur les masses l'impression la plus vive. Elles les
+familiarisèrent avec le symbolisme révolutionnaire qui devint de suite
+populaire. Mais, surtout, elles révélèrent aux hommes politiques la
+puissance des formules et des cérémonies sur l'âme des foules. Elles leur
+suggérèrent l'idée de mettre ce moyen au service du patriotisme.... [Note:
+A. Mathiez, _Les origines des cultes révolutionnaires_. Paris, 1904, pp.
+39-46.]
+
+
+BAPTÊMES ET MARIAGES CIVIQUES
+
+C'est à la Fédération de Strasbourg (13 juin 1790) qu'on procéda, pour la
+première fois, à ma connaissance, à cette cérémonie du baptême civique
+qui, débarrassé de tout caractère confessionnel, deviendra l'un des
+sacrements du culte de la Raison. Je cite le procès-verbal: «L'épouse de
+M. Brodard, garde national de Strasbourg, était accouchée d'un fils le
+jour même du serment fédératif. Plusieurs citoyens, saisissant la
+circonstance, demandèrent que le nouveau-né fût baptisé sur l'autel de la
+Patrie.... Tout était arrangé lorsque M. Kohler, de la garde nationale de
+Strasbourg et de la confession d'Augsbourg, réclama la même faveur pour un
+fils que son épouse venait de mettre au monde. On la lui accorda d'autant
+plus volontiers qu'on trouva par là une occasion de montrer l'union qui
+règne à Strasbourg entre les différents cultes....»
+
+Et le procès-verbal décrit la cérémonie qui eut lieu en grande pompe.
+L'enfant catholique eut pour marraine Mme Dietrich de la religion
+réformée; [Note: Femme du maire de Strasbourg dans le salon duquel Rouget
+de Lisle chanta la _Marseillaise_.] l'enfant luthérien, Mme Mathieu,
+catholique, femme du procureur de la Commune. L'enfant catholique fut
+prénommé: Charles, Patrice, _Fédéré_, Prime, René, De La Plaine,
+_Fortuné_, l'enfant protestant: François, Frédéric, _Fortuné, Civique_.
+Quand les deux ministres, luthérien et catholique, eurent terminé chacun
+leur office et qu'ils se furent donné «le baiser de paix et de
+fraternité», au baptême religieux succéda le baptême civique proprement
+dit:
+
+«L'autel religieux fut enlevé. Les marraines portant les nouveau-nés
+vinrent occuper son emplacement. On déploya le drapeau de la fédération
+au-dessus de leurs têtes. Les autres drapeaux les entourèrent, ayant
+cependant le soin de ne pas les cacher aux regards de l'armée et du
+peuple. Les chefs et commandants particuliers s'approchèrent pour servir
+de témoins. Alors les parrains debout sur l'autel de la Parie prononcèrent
+à haute et intelligible voix, au nom de leurs filleuls, le serment
+solennel d'être fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi, et de maintenir
+de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et
+acceptée par le Roi. Des cris répétés de _Vive la Nation, Vive la Loi,
+Vive le Roi_, se firent aussitôt entendre de toutes parts. Pendant ces
+acclamations, les commandants et autres chefs formèrent avec leurs épées
+nues une voûte d'acier [Note: Cérémonie en usage dans la franc-maçonnerie.]
+au-dessus de la tête des enfants. Tous les drapeaux réunis au-dessus de
+cette voûte se montraient en forme de dôme, le drapeau de la fédération
+surmontait le tout et semblait le couronner. Les épées, en se froissant
+légèrement, laissèrent entendre un cliquetis imposant, pendant que le doyen
+des commandants des confédérés attachait à chacun des enfants une cocarde
+en prononçant ces mots: «_Mon enfant, je te reçois garde national. Sois
+brave et bon citoyen comme ton parrain_. Ce fut alors que les marraines
+offrirent les enfants à la patrie et les exposèrent pendant quelques
+instants aux regards du peuple. A ce spectacle, les acclamations
+redoublèrent, il laissa dans l'âme une émotion qu'il est impossible de
+rendre. Ce fut ainsi que se termina une cérémonie dont l'histoire ne
+fournit aucun exemple.»
+
+Célébré sans prêtres, sur l'autel de la Patrie, au-dessous des trois
+couleurs, accompagné du serment civique en guise du serment religieux, ce
+baptême laïque, où la cocarde tient lieu d'eau et de sel, fait déjà songer
+aux scènes de 93. Les ministres des religions ont encore paru au début de
+la cérémonie, mais ils se sont vite éclipsés, et, en se jetant dans les
+bras l'un de l'autre, ils ont semblé demander pardon pour leurs fautes
+passées....
+
+On célébra même, mais plus rarement, des _mariages civiques_ sur l'autel
+de la Patrie, par exemple à la fédération de Dôle, le 14 juillet 1790....
+
+N'est-il pas curieux aussi que les fédérations nous offrent le premier
+exemple de ce «repos civique» qui deviendra plus tard obligatoire tous les
+décadis? A Gray, le jour de la fédération, les citoyens chôment du matin
+au soir, à l'instar d'une fête religieuse. Quoique la police n'eût rien
+prescrit à ce sujet les boutiques restèrent fermées. [Note: A. Mathiez,
+op. cit., pp. 43-45.]
+
+
+LE SERMENT DE LA FÉDÉRATION BRETONNE-ANGEVINE
+
+Elle eut lieu à Pontivy du 15 au 19 janvier 1790. 150 délégués venus de 80
+villes de Bretagne et d'Anjou y représentèrent 150 000 gardes nationaux
+environ. On y prêta dans une véritable émotion religieuse le serment
+suivant:
+
+Jaloux de donner à la patrie des nouvelles preuves d'un zèle qui ne
+s'éteindra qu'avec nos jours;
+
+Nous, jeunes citoyens français, habitant les vastes pays de la Bretagne et
+de l'Anjou, extraordinairement réunis par nos représentants à Pontivy pour
+y resserrer les liens de l'amitié fraternelle que nous nous sommes
+mutuellement vouée, avons formé et exécuté au même instant le projet d'une
+confédération sacrée qui sera tout à la fois l'expression des sentiments
+qui nous animent et des motifs qui nous rapprochent malgré les distances,
+
+Nous avons unanimement arrêté et arrêtons: De former, par une coalition
+indissoluble, une force toujours active, dont l'aspect imposant frappe de
+terreur les ennemis de la régénération présente;
+
+De vouer à la nouvelle Constitution du royaume un respect et une
+soumission sans bornes et de soutenir, au péril de notre vie, les décrets
+émanés de l'Assemblée nationale;
+
+De renouveler au monarque-citoyen l'hommage respectueux de notre amour;
+
+De ne reconnaître entre nous qu'une immense famille de frères qui,
+toujours réunie sous l'étendard de la liberté, soit un rempart formidable
+où viennent se briser les efforts de l'aristocratie;
+
+De nous prêter enfin, mutuellement, tous les secours qui seront en notre
+puissance, sans y mettre d'autres conditions ni d'autres bornes que celles
+que nous inspireront l'honneur et le patriotisme;
+
+Et pour mettre le dernier sceau à nos engagements, nous avons arrêté qu'un
+serment solennel et public appellerait sur nous la protection du Dieu de
+paix que les coeurs purs invoquent avec confiance,
+
+Nous jurons donc, par l'honneur, sur l'autel de la Patrie, en présence du
+Dieu des armées, amour au père des Français; nous jurons de rester à
+jamais unis par les liens de la plus étroite fraternité; nous jurons de
+combattre les ennemis de la Révolution; de maintenir les droits de l'homme
+et du citoyen, de soutenir la nouvelle Constitution du royaume et de
+prendre au premier signal de danger, pour cri de ralliement de nos
+phalanges: _Vivre libres ou mourir!_. [Note: J. Bellec, Les deux
+fédérations bretonnes-angevines, dans _La Révolution française_. t.
+XXVIII.]
+
+
+LA SIGNIFICATION DU SERMENT
+
+Celui qu'on prête en France est le lien du contrat politique; il est pour
+le peuple un acte de consentement et d'obéissance; dans le corps
+législatif le gage de la discipline; dans le monarque le respect pour la
+liberté; ainsi la religion est le principe du gouvernement; on dira
+qu'elle est étrangement affaiblie parmi nous; j'en conviens, mais je dis
+que la honte du parjure reste encore où la piété n'est plus et qu'après la
+perte de la religion un peuple conserve encore le respect pour soi-même
+qui le ramène à elle si les lois parviennent à rétablir ses moeurs. [Note:
+Saint-Just, _Esprit de la Révolution_, troisième partie, chapitre XXII.]
+
+
+_LA FÉDÉRATION_
+
+SON ORGANISATION
+
+L'idée de fédérer toutes les fédérations particulières dans une grande
+cérémonie nationale, qui aurait lieu dans la capitale le jour anniversaire
+de la prise de la Bastille, fut exprimée par Bailly dans une adresse qu'il
+présenta à la Constituante, le 5 juin 1790, au nom de la municipalité
+parisienne. «Déjà la division des provinces ne subsiste plus, disait
+Bailly, cette division qui faisait en France comme autant d'états et de
+peuples divers. Tous les noms se confondent dans un seul; un grand peuple
+ne connaît plus que le nom de Français.» La Fédération générale ne serait
+pas seulement un acte de communion en la Patrie, elle aurait encore un
+triple but: «défendre la liberté publique, faire respecter les lois de
+l'empire et l'_autorité du monarque_,» Dans ces derniers mots se révèle la
+pensée politique de Bailly et de son parti. Effrayés par la continuation
+des troubles, par l'indiscipline croissante de l'armée, par les
+revendications des _citoyens passifs_ qui ont trouvé un organe éloquent
+dans Robespierre, les bourgeois révolutionnaires croient le moment venu de
+réveiller le sentiment monarchique en le faisant servir à la défense de
+leurs conquêtes politiques: «le roi verra un grand nombre de ses enfans,
+terminait Bailly, se presser autour de lui, élever un cri de _vive le
+roi_, prononcé par la liberté, et ce cri sera celui de la France entière».
+Il s'agissait donc d'attacher le roi à la Révolution et la Révolution au
+roi.
+
+Le décret du 9 juin ordonna que chaque garde nationale choisirait 6 hommes
+sur 100 pour se rendre au district. Les députés des gardes nationales
+ainsi choisis choisiraient à leur tour un homme sur 200 pour se rendre à
+Paris le 14 juillet. La dépense serait supportée par le district.
+
+L'armée de ligne serait représentée comme la garde nationale. On espérait
+ainsi faire cesser les divisions qui s'étaient souvent manifestées entre
+les citoyens soldats et les soldats tout courts. Chaque régiment
+députerait à Paris l'officier le plus ancien de service, le bas officier
+et les 4 soldats dans le même cas.
+
+La Fédération devait avoir lieu sur les bords de la Seine, au Champ de
+Mars, qu'on se hâta d'aménager par des corvées patriotiques et
+volontaires.
+
+
+LES TRAVAUX DE LA FÉDÉRATION
+
+Il faut voir cette fourmilière de citoyens, cette activité, cette gaieté
+dans les plus durs travaux; il faut voir cette longue chaîne qu'ils
+forment pour tirer des charrettes surchargées; des pierres énormes cèdent
+à leurs efforts, ils entraîneroient des montagnes.
+
+Il n'est point de corporation qui ne veuille contribuer à élever l'autel
+de la patrie: une musique militaire les précède; tous les individus se
+tiennent trois à trois, portant la pelle ou la pioche sur l'épaule; leur
+cri de ralliement est ce refrain si connu d'une chanson nouvelle qu'on
+appelle le _Carillon national_. Tous chantent à la fois: _Ça ira, ça ira,
+ ça ira_: oui, _ça ira_, répètent tous ceux qui les entendent. Personne ne
+se croit dispensé du travail par son âge, son sexe ou son état: on a vu
+passer les tailleurs, les cordonniers, ayant à leur tête les _frères_
+tailleurs et les _frères_ cordonniers. L'école vétérinaire, les habitants
+des villages très éloignés sont accourus, ayant à leur tête le maire avec
+son écharpe, la pelle sur l'épaule. Tous ont des drapeaux ou des
+enseignes. Sur celui des charbonniers on lit: _Le dernier soupir des
+aristocrates_.... Les bouchers avoient sur leur flamme un large couteau et
+l'on lisoit dessus: _Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers_.
+D'énormes monceaux disparaissoient sous leurs bras vigoureux. Les ouvriers
+de la Bastille ont amené dans les charrettes tous les instruments qui ont
+servi à la démolition de cette forteresse. Les employés des postes, ayant
+à leur tête M. d'Ogny, les domestiques de l'enceinte des Italiens, les
+acteurs de Mademoiselle de Montansier, conduits par leur directrice, sont
+venus contribuer à cette oeuvre patriotique.... Les chartreux conduits par
+dom Gerle ont quitté eux-mêmes leurs cellules pour venir participer à ces
+travaux civiques. Le roi est venu jouir de ce spectacle nouveau; soudain
+la pelle et la pioche sur l'épaule, les citoyens ont formé autour de lui
+une garde d'honneur. Il a visité tous les ateliers.
+
+
+LA FÉDÉRATION
+
+Grâce à l'activité des citoyens, tous les travaux ont été achevés le 11
+juillet. [Note: _Confédération nationale ou récit exact et circonstancié
+de tout ce qui s'est passé à Paris le 14 juillet 1790, à la Fédération..._
+A Paris, chez Garnery, l'an second de la liberté, pp. 61-68.]
+
+
+LE MATIN DE LA FÉDÉRATION
+
+Beaucoup de citoyens avoient passé la nuit au Champ de Mars; des
+détachements nombreux de la garde nationale parisienne s'y étoient rendus
+pour le garder. Le temps étoit très défavorable, le vent froid, et il
+tomboit des ondées de pluie fortes et fréquentes; rien cependant ne
+décourageoit les spectateurs; parmi lesquels il y avoit un très grand
+nombre de femmes. On y a fait toute la nuit des feux qui ont servi à
+réchauffer les braves enfans de la liberté et autour desquels on a formé
+des danses. Le jour venu, les soldats citoyens témoignèrent de la manière
+la plus expressive la joie que leur inspirait l'approche d'un si beau
+moment. Quelques-uns faisoient des évolutions militaires; d'autres
+formoient autour de l'autel un cercle immense; quelques-uns s'amusoient à
+la course, puis formant des corps nombreux ils tiraient le sabre se
+précipitant les uns sur les autres et entrechoquant le glaive, ils
+donnoient le spectacle d'une petite guerre; des chansons militaires
+accompagnées du son des tambours se mêloient à ces exercices, que la pluie
+ne pouvoit interrompre, quelle qu'en fût la violence. [Note:
+_Confédération nationale ou récit exact_, pp. 117-118.]
+
+
+LE PASSAGE DU CORTÈGE
+
+Les soldats citoyens sur pied depuis cinq heures du matin mouroient de
+faim. On leur jetoit par les fenêtres des pains qu'ils recevoient sur
+leurs sabres et sur leurs bayonnettes: on y joignoit des viandes froides
+ou fumées; on leur descendoit du vin, de l'eau-de-vie, des liqueurs, de
+l'eau dans des bouteilles attachées à de longs rubans aux trois couleurs.
+Ils saisissoient tout avec empressement, et cela ne doit pas étonner, car
+les héros patriotes déjeûnent tout aussi bien que des aristocrates et
+encore mieux, parce qu'ils n'ont point de remords.... [Note:
+_Confédération nationale_, p. 127.]
+
+
+LES ANGLAIS A LA FÉDÉRATION
+
+À sept heures [du matin] les gradins paroissoient couverts de spectateurs.
+Un grand nombre d'étrangers s'y trouvoient et parmi eux plus de quatre
+mille Anglais. On dit que plusieurs François crièrent _Vivent les
+Anglais_. Si cela est, ceux-ci l'entendirent avec leur sentiment national,
+d'autant plus profond qu'il est moins manifeste. Cette généreuse nation,
+très distincte et très différente de son ministère, ainsi que la nôtre,
+mérite bien la reconnoissance des François, elle prend part à leur
+bonheur, à leur gloire, au même jour il y avoit dans la plupart des
+tavernes de Londres des assemblées de citoyens qui s'unissoient en esprit
+aux François devenus leurs frères en liberté et ils en ont voté de
+pareilles au 14 juillet de chaque année. [Note: _Mercure national_ du 25
+juillet 1790.]
+
+
+LE MOMENT PATHÉTIQUE: LE SERMENT
+
+Il est impossible de décrire le spectacle qu'offroit le Champ de Mars
+quand tous les corps y ont été réunis, les soixante drapeaux de Paris,
+[Note: Les drapeaux des soixante districts auxquels allaient succéder
+les 48 sections.] et les 83 bannières flottantes [Note: Les bannières des
+83 départements.] offraient au milieu de cette foule immense de soldats le
+coup d'oeil le plus ravissant. Un peuple immense assis sur les gradins du
+cirque, les arbres le couronnant par leur cime ondoyante et la montagne de
+Chaillot et de Passy, dont les jolies maisons étoient chargées de
+spectateurs, ajoutoient à l'agrément et à la richesse du tableau.
+
+Le cortège placé, l'oriflâme et les bannières des départemens ont été
+portées en haut des marches de l'esplanade, au bas de l'autel, pour y
+recevoir la bénédiction, puis reportées à leurs départemens respectifs.
+
+A trois heures et demie, l'évêque d'Autun, accompagné des soixante
+aumôniers de la garde parisienne, a commencé le sacrifice.
+
+La musique la plus imposante commandoit aux âmes d'élever leurs pensées à
+l'éternel.
+
+La messe finie, la bombe a donné le signal convenu à toutes les
+municipalités du royaume.
+
+Un silence religieux a préparé le plus beau moment de la monarchie
+française.
+
+M. La Fayette est monté à l'autel. Là, au nom de toutes les gardes
+nationales de France, il a prononcé le serment suivant:
+
+_Je jure d'être à jamais fidèle à la nation, à la loi et au roi, de
+maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale, et acceptée
+par le roi, de protéger conformément aux lois, la sûreté des personnes et
+des propriétés, la libre circulation des grains et subsistances dans
+l'intérieur du royaume et la perception des contributions publiques sous
+quelques formes qu'elles existent, de demeurer uni à tous les Français par
+les liens indissolubles de la fraternité._
+
+Tous les députés des gardes nationales et autres troupes du royaume se
+sont écriés: _je le jure_.
+
+Le président de l'assemblée s'est avancé.
+
+_Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi et de maintenir de
+tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et
+acceptée par le roi._ Chacun des membres de l'assemblée a répété: _je le
+jure_.
+
+Le roi a levé le bras vers l'autel.
+
+_Moi, roi des Français, je jure à la nation d'employer tout le pouvoir
+qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'État, à maintenir la
+Constitution et à faire exécuter les lois._
+
+Quinze cent mille voix ont crié: _je le jure_ et ce serment a retenti
+jusqu'aux extrémités de la France.
+
+Entendez ce serment, vous tous qui menacez encore notre Constitution,
+entendez et tremblez.
+
+Pendant toute cette cérémonie, l'artillerie faisoit un bruit imposant, et
+plus de trois cents tambours étoient frappés à la fois.
+
+Au bruit de l'artillerie, les personnes restées dans Paris et qui
+bordoient les fenêtres ont levé la main avec transport....
+
+On aurait désiré que le roi se fût avancé lui-même, qu'il eût traversé le
+cirque et qu'en présence du peuple qui l'auroit vu de tous les côtés, il
+eût prêté ce serment solennel. De quelle douce jouissance l'ont privé ceux
+qui lui ont conseillé de ne pas faire cette démarche! quels cris! quels
+transports n'eût-elle pas excité! On paroissoit disposé à le porter
+jusqu'à l'autel.
+
+La reine, qui avoit des plumes aux couleurs de la nation, a également
+prêté serment. Après que le roi a eu prêté le sien, il a été joindre sa
+famille; il a embrassé ses enfans; il a pris la main de la reine et du
+dauphin, et il les a serrées avec la plus vive émotion.
+
+Quand le _Te Deum_ a été chanté, tous les soldats-citoyens ont remis leurs
+épées dans le fourreau et se sont précipités dans les bras l'un de
+L'autre, en se promettant union, amitié, constitution, et de mourir pour
+la défense de la fraternité et de la liberté. [Note: _Confédération
+nationale ou récit exact_, pp. 134-138.]
+
+
+LE RETOUR DE LA FÉDÉRATION
+
+Un spectacle très réjouissant a succédé à cette fête. Plus de 350 mille
+tant hommes que femmes étoient réunis dans le Champ-de-Mars et il n'y
+avoit pas d'intermédiaire entre le ciel et eux; or, l'on avoit remarqué
+que depuis sept heures jusqu'à midi, il y avait eu cinq orages assez
+longs, ou si l'on veut, un orage aristocratique en cinq actes (c'est ainsi
+qu'on l'a nommé), qui s'étoient _confédérés sans doute_, pour chasser nos
+Parisiennes et nos soeurs des provinces; mais elles ont tenu bon, elles
+ont défié les vents et la pluie par diverses chansons agréables, et n'ont
+quitté qu'après la cérémonie.
+
+Leur retour ressembloit à une véritable mascarade. Plusieurs sans
+chaussure, ou dont la chaussure restoit à chaque pas dans les boues,
+Toutes les cheveux épars, sans bonnets ou avec un mouchoir autour de leur
+tête, revenoient escortées d'un cavalier crotté comme elles jusqu'à
+l'échine; la gaieté cependant présidoit cette marche qui avoit l'air d'un
+triomphe. Plusieurs compagnies revenoient en dansant. [Note:
+_Confédération nationale ou récit exact_, pp. 140-141.]
+
+
+L'ENTHOUSIASME ROYALISTE A LA FÉDÉRATION
+
+Nous trahirions nos devoirs si après avoir rendu hommage à l'esprit de
+fraternité qui a caractérisé cette fête, à l'esprit de liberté qui s'est
+déployé dans la marche nous dissimulions le changement de cet esprit dans
+le camp fédératif. C'étoit un autre air, une autre âme. On croyoit être au
+camp de Xerxès et non à Sparte ou à Rome. En effet l'admiration avoit pris
+un autre cours. Elle ne se fixoit plus sur ces Parisiens qui se
+multiplioient sur nos pas, sur les emblèmes de notre liberté, sur ses
+victoires; elle s'attachoit à ce trône brillant destiné pour le chef du
+pouvoir exécutif. Il sembloit que la vue de ce trône avoit paralysé,
+_médusé_ presque toutes les âmes, et que, comme la fameuse Circé, elle
+avoit transformé des âmes patriotes en âmes royalistes. L'idolâtrie pour
+la monarchie se répand avec la force la plus violente, et on a semblé
+oublier les restaurateurs de la liberté françoise, l'Assemblée nationale,
+pour ne plus voir qu'un individu, que celui qui réunissoit autrefois dans
+sa main tous ces pouvoirs, dont ses ministres avoient si cruellement
+abusé. Les cris de _Vive l'Assemblée_ étoient étouffés par les cris de
+_Vive le Roi!_--On s'empressoit, on s'étouffoit pour contempler ce siège
+doré; étoit-ce donc là l'impatience qui convenoit à un peuple libre?
+Prouvoit-il par là qu'il s'étoit fait une juste idée et de ses pouvoirs et
+des devoirs et de l'existence d'un roi? Ne prouvoit-il pas qu'il ne
+s'étoit pas encore dépouillé du vieil homme, qu'il conservoit encore ses
+vieilles idées, ses préjugés, son culte superstitieux pour la
+monarchie?.... [Note: _Courrier de Provence,_ n° 165, t. IX, p. 250-251.]
+
+Le même son de cloche est donné dans cette lettre de Thomas Lindet,
+évêque de l'Eure et constituant à son frère Robert Lindet en date
+du 27 juillet 1790.
+
+Les fêtes de la Confédération auraient dû humilier ou intimider
+les ennemis de la Révolution. Le jour même, je jugeai qu'elles ne
+serviraient qu'à leur donner une nouvelle audace; elle va toujours
+croissant. Si la Cour était mieux organisée, quel parti elle aurait
+tiré de l'enthousiasme absurde de la majeure partie des têtes françaises!
+La Sainte Ampoule de Reims sera bientôt renvoyée à Saint
+Rémy. MM. les Commissaires de la Commune de Paris ont présenté
+une adresse tendant à conserver les dispositions du Champ-de-Mars
+auquel ils désirent qu'on donne le nom de _Champ de la Fédération_.
+Ils désirent que ce soit dans ce lieu que les monarques français
+soient investis du pouvoir qui leur est confié. Cette idée a été
+applaudie et renvoyée au comité de Constitution. [Note: _Correspondance de
+Thomas Lindet,_ publiée par A. Montier, p. 212.].
+
+Un anonyme avait proposé de proclamer Louis XVI _Empereur des Français_:
+«Mes frères, nous ne sommes plus ni sujets ni esclaves, nous sommes
+citoyens; les distinctions qui élevaient l'homme au-dessus de l'homme ont
+disparu; la nature a repris ses droits; l'égalité est rétablie parmi nous;
+le mérite et la vertu pourront seuls dorénavant prétendre aux récompenses
+et obtenir nos hommages. Dans ce nouvel ordre des choses, qu'avons-nous
+besoin de Roi? Ne formons-nous pas nous-mêmes le Peuple-Roi, puisque toute
+autorité émane du Peuple et réside dans le Peuple? N'est-ce pas nous qui
+gouvernons par nos Représentans? Nous ne disons plus le Royaume de France,
+nous disons l'Empire des Français, [Note: L'hymne célèbre _Veillons au
+salut de l'Empire_ date de cette époque.] si nous voulons être conséquens,
+c'est donc un Empereur qu'il nous faut et non pas un Roi.
+
+«Oui, c'est un Empereur, Roi et tyran sont synonymes, Empereur
+signifie celui qui commande un peuple libre; nous jouissons de cet
+avantage....» [Note: _Louis XVI proclamé Empereur des Français au Champ-
+de-Mars le 14 juillet 1790._]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA FUITE DU ROI
+
+
+SES CAUSES
+
+Louis XVI avait accepté la Constitution civile du clergé dès le 22 juillet
+1790, mais il aurait voulu en retarder l'application jusqu'à ce que le
+pape l'eût «baptisée», comme le demandait la majorité de l'épiscopat.
+Préoccupée d'assurer la vente des biens nationaux en rendant irrévocable
+la réforme religieuse, craignant d'ailleurs qu'une plus longue attente ne
+fut exploitée par le parti aristocrate. L'Assemblée mit le clergé en
+demeure de se soumettre par le décret sur le serment du 27 novembre 1790.
+Le roi ne donna sa sanction à ce décret que sur une sommation de
+l'Assemblée, après que son conseiller l'archevêque Boisgelin eût mis sa
+conscience à l'aise en lui disant que cette sanction était un «acte forcé»
+(26 décembre). Le jour même où il donnait sa signature il disait au comte
+de Fersen confident de la reine: «j'aimerais mieux être roi de Metz que de
+demeurer roi de France dans une telle position, mais cela finira bientôt».
+
+Déjà, depuis le jour (20 octobre 1790) où l'Assemblée lui avait imposé par
+une violence morale le renvoi de ses ministres, Louis XVI inclinait de
+nouveau à écouter les conseils de résistance.--Dès lors il eût son secret
+dont le chef, le baron de Breteuil, reçut pleins pouvoirs pour traiter
+avec les cours étrangères. La reine et Madame Élisabeth conseillaient à
+Louis XVI de quitter Paris et de s'enfuir aux Pays-Bas d'où il reviendrait
+mater les jacobins avec l'aide des troupes autrichiennes.
+
+
+L'APPEL A L'ÉTRANGER
+
+Le projet de fuite est arrêté dès le mois de mars 1791. Il repose presque
+entièrement sur le concours que Louis XVI espère des souverains étrangers.
+Fersen, confident de la reine, a parfaitement exposé les calculs de la
+Cour:
+
+Le mécontentement est grand et augmente, mais il ne peut se manifester
+tant qu'il n'y aura pas de chefs et de centre et, tant que le roi sera
+enfermé à Paris, il ne peut avoir ni l'un ni l'autre; et quoi qu'il
+arrive, jamais le roi ne sera roi par eux et sans des secours étrangers
+qui en imposent même à ceux de son parti. Il faut qu'il en sorte, mais
+comment et où aller?
+
+Le parti du roi n'est composé que de gens incapables ou dont
+l'exaspération et l'emportement sont tels qu'on ne peut ni les guider ni
+leur rien confier, ce qui nécessite une marche plus lente et de grandes
+précautions. Le lieu de la retraite en demande encore davantage. Il faut y
+être bien en sûreté; il faut avoir trouvé un homme capable et dévoué qui
+eût de l'influence sur les troupes, qu'il lui faut bien connaître
+auparavant. Mais tous ces moyens seraient encore insuffisants sans les
+secours des puissances voisines: l'Espagne, la Suisse et l'Empereur, et
+sans l'assistance des puissances du Nord (la Russie et la Suède) pour en
+imposer à l'Angleterre, la Prusse et la Hollande dans le cas très probable
+où elles voudraient mettre obstacle aux bonnes intentions de ces
+puissances et, en les attaquant, les empêcher de secourir efficacement le
+roi de France. [Note: Klinckovström, _Fersen et la Cour de France_, lettre
+du 7 mars 1791 au roi de Suède.]
+
+Il est bon, après avoir lu ce document, de connaître le commentaire qu'en
+a donné M. Jaurès:
+
+Cette lettre est évidemment le reflet des conversations mystérieuses qui
+se prolongeaient entre le Roi, la Reine et le comte de Fersen. C'est
+l'exposé le plus complet et le plus décisif de la pensée et de la
+politique royale en janvier et mars 1791. C'est aussi l'acte d'accusation
+le plus formidable contre la monarchie. Cette monarchie nationale n'a plus
+aucune racine en France: elle attend sa force, toute sa force, son salut,
+tout son salut de l'étranger. Le roi et la reine se méfient également de
+tous les partis, y compris le leur. Ils ont de la haine pour cette
+noblesse égoïste et étourdie qui, en refusant le sacrifice d'une partie de
+ses privilèges pécuniaires quand furent convoqués les notables, a acculé
+le roi à la convocation des États généraux et ouvert ainsi, selon le mot
+de Fersen, la Révolution....
+
+Pas plus qu'ils ne peuvent s'appuyer sur les partis organisés, ils n'ont
+confiance en la France elle-même. Ils se rendent bien compte qu'elle n'est
+pas dans l'ensemble désenchantée de la Révolution: et ceux mêmes qui se
+plaignent d'elle n'ont ni assez de ressort, ni assez de foi dans leur
+propre cause pour se soulever spontanément. Il faudra que le Roi leur
+donne de haut le signal du mouvement.
+
+Il faudra que l'étranger intervienne et Fersen, écho du roi et de la
+reine, écrit au roi de Suède cette phrase terrible qui est pour nous la
+disqualification définitive de la monarchie: «Jamais le roi ne sera roi
+par les Français et sans des secours étrangers.» Bien mieux ces secours
+étrangers, le roi les invoque non seulement pour dompter et châtier ses
+ennemis, mais pour en imposer même à ceux de son parti dont il
+n'obtiendrait ni une obéissance suffisante ni la docilité aux mesures
+nécessaires de réorganisation. Ainsi isolée de toute force française, la
+monarchie ne semble plus avoir que deux idées: imaginer des moyens de
+vengeance contre ses ennemis du dedans, imaginer des moyens pour appeler
+le plus tôt possible les amis du dehors. [Note: Jean Jaurès, Histoire
+socialiste. _La Constituante_, p. 637. ]
+
+
+LES PRESSENTIMENTS POPULAIRES
+
+LES PRÉCÉDENTS
+
+Les projets de fuite du roi transpirèrent de bonne heure. Les jacobins
+avaient des amis et des informateurs jusque dans le personnel du château.
+L'inquiétude populaire se manifesta d'une façon significative lors du
+départ de Mesdames tantes du roi pour Rome et lors du voyage que Louis XVI
+essaya de faire à Saint Cloud pour communier en cachette de la main d'un
+prêtre insermenté.
+
+
+LE DÉPART DE MESDAMES
+
+Dès le 3 février, la municipalité de Sèvres instruite par la domesticité
+des princesses [Mesdames habitaient le château de Bellevue] avise les
+jacobins. En un clin d'oeil, le bruit de leur voyage se répand dans la
+foule. Tous les orateurs des clubs, tous les pamphlétaires dévoués à la
+Révolution, Marat, Camille Desmoulins, Gorsas, jettent le cri d'alarme....
+«Bien que le roi et la reine soient les deux personnages les plus
+essentiels à la Révolution, il n'en est pas moins vrai que s'ils restaient
+seuls, leur départ serait plus facile, lorsque tout le reste de la famille
+royale serait en sûreté (Gorsas, _Courrier des 83 départements_, 3 février
+1791).... «_Salus populi suprema lex esto_. Le salut de la chose publique
+interdit à Mesdames d'aller porter leurs personnes et nos millions chez le
+pape ou ailleurs. Leurs personnes, nous devons les garder précieusement,
+car elles contribuent à nous garantir contre les intentions hostiles de
+leur neveu M. d'Artois et de leur cousin, Bourbon Condé.... Tout ce que
+Mesdames emportent est à nous, tout jusqu'à leurs chemises. Il me déplaît
+à moi que nos chemises aillent à Rome» (Corsas, 9 février).
+
+Camille Desmoulins tenait le même langage: «Il est faux, s'écriait-il, de
+dire que les tantes du roi jouissent des mêmes droits que les autres
+citoyens.--Est-ce que la nation leur a fait présent, à leur naissance,
+d'un million de rentes, comme à Mesdames?--Non, sire, vos tantes n'ont
+pas le droit d'aller manger nos millions en terre papale. Qu'elles
+renoncent à leurs pensions. Qu'elles restituent aux coffres de l'État tout
+l'or qu'elles emportent et qu'elles aillent ensuite, si bon leur semble, à
+Lorette ou à Compostelle!» (_Révolutions de France et de Brabant_,
+n°64)....
+
+«On assure, écrivait Marat, que les tantes du roi font le diable pour
+partir. Il serait de la plus haute imprudence de les laisser faire. En
+dépit de ce qu'ont dit là-dessus d'imbéciles journalistes, elles ne sont
+pas libres. Nous sommes en guerre avec les ennemis de la Révolution. Il
+faut garder ces béguines en otages et donner triple garde au reste de la
+famille» (_Ami du peuple_ du 14 février 1791).
+
+Le 8 février la municipalité de Paris vint prier le roi avec instance de
+s'opposer au départ des princesses, vu l'agitation des esprits et
+l'irritation de la foule.--Louis XVI répondit que ses tantes étaient
+libres de sortir du royaume comme tous les autres citoyens: «Ni la
+déclaration des droits de l'homme ni les lois de l'État ne me permettent
+de m'opposer à leur départ». Le 9 février, le tocsin retentit, trente-deux
+sections s'assemblent et délibèrent sur le moyen d'empêcher le départ des
+princesses.... Au nom des sections, l'abbé Mulot rédige une adresse à
+l'Assemblée pour demander une loi rendant obligatoire la résidence de la
+famille royale: «Nous ne recherchons pas, disait l'adresse, si ce voyage
+inconsidéré serait l'effet de quelques insinuations perfides. Nous ne
+voulons pas croire que les tantes du roi aient jamais eu le dessein
+d'aller encourager ou seconder par leur présence les fugitifs qui osent
+menacer la patrie; qu'elles veuillent, comme ces citoyens ingrats
+disperser hors de France des richesses qui ne leur ont pas été données
+pour cet usage et nourrir les étrangers de la substance nationale. Nous
+éloignons de nous la pensée qu'un sexe timide et fait pour conseiller la
+paix soit chargé de négocier des traités de guerre....»
+
+Les femmes de la halle, les sections députèrent auprès du roi qui resta
+inébranlable et qui se hâta de prévenir ses tantes que les femmes de la
+halle se disposaient à partir pour Bellevue. A la réception de cette
+nouvelle, Mesdames quittèrent Bellevue en toute hâte le 20 février à 10
+heures et demie du soir. «Moins d'une demi-heure après le départ des
+fugitives, le bataillon des femmes arrivait à Bellevue, forçait les
+grilles et faisait irruption dans le château....»
+
+A Moret, la municipalité vérifie les passeports, les trouve irréguliers et
+refuse de laisser les voyageuses continuer leur chemin.--La garde
+nationale cerne les voitures et s'apprête à dételer les chevaux. Il faut
+qu'un escadron de chasseurs leur ouvre passage.
+
+A Arnay-le-Duc, le 22 février, le maître de poste refuse des chevaux pour
+le relai. La garde nationale, la commune, s'opposent au passage. «Peu nous
+importe, déclare le procureur-syndic, que Mesdames soient parties avec
+l'assentiment du roi, si elles sont parties contre le gré de l'Assemblée
+nationale. En ce moment même, le comité de constitution est saisi d'un
+projet de décret sur la résidence de la famille royale. Il ne faut pas
+laisser les tantes du roi se soustraire d'avance à l'exécution d'une loi
+de sûreté générale. Elles ne partiront d'ici qu'avec un passeport émané de
+l'Assemblée.» Mesdames furent obligées de s'humilier à solliciter le
+secours de cette assemblée qu'elles considéraient comme rebelle. En
+attendant sa réponse, on les logea sous bonne garde chez le curé
+constitutionnel. En même temps grande agitation à Paris. Les dames de la
+Halle députaient chez Monsieur pour lui demander sa parole de rester à
+Paris.
+
+Mirabeau dut intervenir pour que la Constituante autorisât la continuation
+du voyage des princesses en renvoyant la décision à Louis XVI. Le peuple
+assiégea les Tuileries que Lafayette déblaya péniblement le 24 février.
+
+La municipalité d'Arnay ne se tint pas pour battue. Elle dépêcha un
+nouveau courrier à l'Assemblée. Mesdames ne purent quitter Arnay-le-Duc
+que le 3 mars. Leur captivité avait duré 12 jours. [Note: Résumé d'après
+H. Babled, _La Révolution française_, t. XXI.]
+
+
+LE DÉPART POUR SAINT-CLOUD
+
+Le 18 avril, Louis XVI ayant voulu quitter les Tuileries, pour aller à
+Saint-Cloud faire ses Pâques, le peuple s'attroupa autour de son carrosse,
+arrêta les chevaux. Les gardes nationaux eux-mêmes, rebelles aux ordres de
+Lafayette, refusèrent d'ouvrir un passage et le roi dut rentrer au
+château. Il se considéra dès lors comme prisonnier et, pendant qu'il
+chargeait son ministre des affaires étrangères d'écrire officiellement à
+tous les cabinets qu'il était libre et qu'il avait renoncé volontairement
+à son voyage à Saint-Cloud, il achevait ses derniers préparatifs de fuite.
+Lafayette qui était responsable de l'ordre a soupçonné que l'émeute du
+18 avril fût concertée avec la Cour et destinée à lui donner le prétexte
+qu'elle cherchait pour recourir à l'intervention étrangère.
+
+L'émeute excitée le 18 avril 1791 pour empêcher le roi d'aller à St Cloud
+où il se rendait assez habituellement devait fournir aux adversaires de la
+révolution un argument contre l'indépendance du monarque.
+
+Mirabeau, depuis ses intimes liaisons avec la Cour, était entré très avant
+dans ces vues. L'émeute de St Cloud elle-même avait été projetée par lui.
+Sa mort priva les chefs contre-révolutionnaires des conseils de ce
+puissant génie; tout le plan se ressentit de cette perte....
+
+Ce que voulait la Cour, c'était de constater qu'elle était violemment
+retenue à Paris. La plupart des gardes nationaux étaient de bonne foi.
+Quelques-uns pouvaient être dans le secret, nommément Danton, soldé depuis
+longtemps par les provocateurs de cette émeute, et qui arriva avec son
+bataillon sans que personne l'eût fait demander, sous prétexte de voler au
+secours de l'ordre public. Lafayette avait demandé au roi et à la reine un
+peu de temps pour ouvrir leur passage; ils se hâtèrent de monter en
+voiture. Il leur demanda d'y rester jusqu'à ce que le passage fût ouvert
+et pendant qu'il était engagé au milieu de l'émeute ils se firent prier
+par un officier municipal de remonter chez eux. [Note: Lafayette,
+_Mémoires_, II, p. 65-66.]
+
+
+LES CRAINTES INSTINCTIVES DU PEUPLE ÉTAIENT JUSTIFIÉES
+
+Le peuple avait l'instinct que le roi cherchait à fuir et il redoutait
+cette fuite comme un péril immense. Il paraît étrange et même
+contradictoire que les révolutionnaires aient redouté à ce point le départ
+d'un roi peu ami de la Révolution. Le peuple pourtant avait raison.
+
+Il n'y avait pas à cette date de parti républicain, d'opinion
+républicaine; [Note: Excessif. Il y avait dès la fin de 1790 une opinion
+républicaine, mais cette opinion était confinée dans quelques cercles
+restreints de publicistes parisiens.] nul ne savait par quelle autorité
+serait remplacée l'autorité royale: et la fuite du roi semblait creuser un
+vide immense. De plus et surtout, le peuple sentait bien qu'il y avait
+d'innombrables forces de réaction disséminées, encore à demi-latentes, qui
+n'attendaient qu'un signal éclatant pour apparaître, qu'un centre de
+ralliement pour agir.
+
+Le roi parlant haut de la frontière, dénonçant la guerre faite à l'Église,
+effrayant la partie timide de la bourgeoisie, lui faisant peur pour ses
+propriétés, grossissant son armée de contingents étrangers et les couvrant
+du pavillon de la monarchie pouvait être redoutable. [Note: Jean Jaurès,
+La _Constituante_, p. 619.]
+
+
+LE 21 JUIN 1791
+
+Après l'émeute du 18 avril, Marie-Antoinette écrivit à Mercy, représentant
+de l'Autriche aux Pays-Bas, pour que l'Empereur fît avancer 15,000 hommes
+à Arlon et Virton et autant à Mons de manière à donner à Bouillé un
+prétexte pour rassembler des troupes et des munitions à Montmédy. Le roi
+commanda une énorme berline pour lui et sa famille et se procura des
+passeports au nom de la baronne de Korff. Le départ fut retardé jusqu'au
+20 juin parce que le roi attendait deux millions qu'il devait toucher sur
+sa liste civile. Malgré la surveillance étroite dont il était l'objet, il
+s'échappa du château dans la nuit du 20 au 21 juin déguisé en valet de
+chambre et se dirigea sur Montmédy par la route de Châlons. Le même jour,
+Monsieur, son frère (le comte de Provence), fuyait en Belgique par une
+autre route.
+
+Avant de quitter Paris le roi avait lancé une proclamation violente où il
+déclarait que la seule récompense des sacrifices qu'il avait consentis
+depuis trois ans était «de voir la destruction de la royauté, tous les
+pouvoirs méconnus, les propriétés violées, la sûreté des personnes mise
+partout en danger, les crimes rester impunis et une anarchie complète
+s'établir au-dessus des lois, sans que l'apparence d'autorité que lui
+donnait la nouvelle constitution fût suffisante pour réparer un seul des
+maux qui affligent le royaume».
+
+Le premier sentiment des patriotes en apprenant la fuite du roi fût la
+colère, l'indignation contre son parjure, puis ce fut la peur, la peur de
+l'intervention étrangère et du retour et des vengeances des émigrés. Le
+grand journal démocrate _Les Révolutions de Paris_ ont bien traduit
+les impressions par lesquelles passa le peuple de Paris.
+
+
+LES SENTIMENTS DES PARISIENS
+
+_Le plus honnête homme de son royaume!_ Lâches écrivains, folliculaires
+ineptes ou gagés, c'est ainsi que vous appeliez Louis XVI. Le plus honnête
+homme de son royaume, ce père des Français, à l'exemple du héros des deux
+mondes, [Note: Lafayette que les démocrates accusaient--d'ailleurs à tort
+--de complicité avec le roi.]a donc aussi quitté son poste et s'évade avec
+l'espoir de nous envoyer, en échange de sa personne royale, une guerre
+étrangère et intestine de plusieurs années. Ce complot, digne au reste des
+maisons de Bourbon et d'Autriche coalisées, ce complot lâche et perfide,
+médité depuis 18 mois, s'est enfin effectué....
+
+Bien loin d'être _affamé de voir un roi_, la manière dont le peuple prit
+l'évasion de Louis XVI, montra qu'il étoit saoul du trône et las d'en
+payer les frais. S'il eût su dès lors que Louis XVI, dans sa déclaration
+qu'on lisoit en ce moment à l'assemblée nationale, se plaignoit de
+_n'avoir point trouvé dans le château des Tuileries les plus simples
+commodités de la vie_, le peuple indigné se seroit porté peut-être à des
+excès; mais il sent sa force et ne se permit aucune de ces petites
+vengeances familières à la faiblesse irritée; il se contenta de persiffler
+à sa manière la royauté et l'homme qui en étoit revêtu. Le portrait du roi
+fut décroché de sa place d'honneur et suspendu à la porte: une fruitière
+prit possession du lit d'Antoinette pour y vendre des cerises, et en
+disant: C'est aujourd'hui le tour de la nation pour se mettre à son aise.
+Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiffât d'un bonnet de
+la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mépris; on respecta
+davantage le cabinet d'étude du dauphin; mais nous rougirions de rapporter
+le titre des livres du choix de sa mère.
+
+Les rues et les places publiques offroient un spectacle d'un autre genre.
+La force nationale armée se déployoit en tous lieux d'une manière
+imposante. Le brave Santerre, pour sa part, enrôla deux mille piques de
+son faubourg. Ce ne furent point les citoyens actifs et les habits bleus
+de roi [Note: Les gardes nationaux portaient l'habit bleu. Les citoyens
+passifs ne faisaient pas partie de la garde nationale.] qui eurent les
+honneurs de la fête, les bonnets de laine reparurent et éclipsèrent les
+bonnets d'ours. Les femmes disputèrent aux hommes la garde des portes de
+la ville, en leur disant: Ce sont les femmes qui ont amené le roi à Paris,
+[Note: Le 6 octobre 1789.] ce sont les hommes qui le laissent évader. Mais
+on leur répliqua: Mesdames, ne vous vantez pas tant; vous ne nous aviez
+pas fait là un si grand cadeau.
+
+L'opinion dominante étoit une antipathie pour les rois et un mépris pour
+la personne de Louis XVI, qui se manifestèrent jusque dans les plus petits
+détails. A la Grève, on fit tomber en morceaux le buste de Louis XIV,
+qu'éclairoit la célèbre lanterne, l'effroi des ennemis de la Révolution.
+Quand donc le peuple se fera-t-il justice de tous ces rois de bronze,
+monumens de notre idolâtrie? Rue Saint-Honoré, on exigea d'un marchand
+le sacrifice d'une tête de plâtre, à la ressemblance de Louis XVI; dans un
+autre magasin on se contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de
+papier; les mots de _roi, reine, royale, Bourbon, Louis, Cour, Monsieur,
+frère du roi_, furent effacés partout où on les trouva écrits, sur tous
+les tableaux et enseignes des magasins et des boutiques. Le _Palais royal_
+est aujourd'hui le _Palais d'Orléans_. Les _couronnes_ peintes furent même
+proscrites, et le jour de la Fête-Dieu [23 juin] on les couvrit d'un voile
+sur les tapisseries où elles se trouvoient, afin de ne point souiller par
+leur aspect la sainteté de la procession. La Fayette ne manqua pas de s'y
+trouver avec cet air hypocrite qu'on lui connoît, on a remarqué que
+Duport [Note: Adrien Duport, un des chefs du côté gauche de la
+Constituante.] le tenoit par-dessous le bras.
+
+Un piquet de 50 lances fit des patrouilles jusque dans les Tuileries,
+portant pour bannière un écriteau avec cette inscription:
+
+ Vivre libre ou mourir.
+ Louis XVI s'expatriant
+ N'existe plus pour nous.
+
+Si le président de l'Assemblée nationale eût mis aux voix sur la place de
+Grève, dans le jardin des Tuileries et au palais d'Orléans le gouvernement
+républicain, la France ne seroit plus une monarchie....
+
+... Citoyens! C'est une seconde révolution qu'il nous faut; nous ne
+pouvons nous en passer: la première est déjà oubliée, et nous n'avons
+encore eu jusqu'ici qu'un avant-goût de la liberté; elle nous échappera si
+nous ne la fixons au milieu de nous. Pour la seconde fois, traçons à
+l'assemblée nationale le plan qu'elle doit suivre: cette fois elle n'a pas
+fait preuve de cette fermeté dont nous lui avons su tant de gré au mois de
+juin 1789. Ce n'est plus un clergé et une noblesse qu'il faut contenir et
+abattre; c'est sur Louis XVI et ses ministres que nous devons porter notre
+oeil réformateur....
+
+L'assemblée nationale vieillit; on s'en aperçoit à cette manie qu'elle a
+de se fier à tout le monde; le mauvais succès de ses épreuves ne la guérit
+point de cette funeste facilité. Et encore quelle mollesse elle a mis dans
+son premier arrêté sur la fuite de Louis XVI! Pourquoi ne pas appeler les
+choses par leur nom? Pourquoi mentir au public? Pourquoi qualifier
+d'_enlèvement_ l'évasion du roi?...
+
+Si Louis n'a fait qu'une abdication, il n'est pas coupable, il usoit de
+ses droits; la nation n'a pas plus à se plaindre de lui qu'un maître n'a
+le droit de se plaindre d'un _valet_ qui se retire de son service.
+Mais si Louis a compromis, si du moins il a eu l'intention de compromettre
+la nation en se retirant, la nation peut l'en punir comme le maître peut
+faire punir le _valet_ qui ne prend congé que pour apporter le trouble
+dans la maison de celui qui le salarioit. Reste à voir si Louis a fait une
+abdication pure et simple, ou bien si sa retraite est attentatoire au
+repos public; nous entendons par le mot abdication l'acte par lequel un
+fonctionnaire quelconque déclare à ses commettans qu'il renonce à son
+office, et qu'il en donne sa démission. Or, la conduite du ci-devant roi
+ne comporte rien qui présente ce caractère: il a fait mystère de son
+départ, son hypocrisie a trompé tout le monde, il se retire de nuit, il a
+fui comme un traître, il n'a pas craint d'abandonner Paris et la France à
+toutes les horreurs de l'anarchie; en fuyant il a laissé une déclaration
+qui le décèle et qui est une satire de la Révolution; il a osé traiter de
+captivité son séjour au milieu d'un peuple qui l'idolâtrait, il a réclamé
+contre tous les décrets favorables à la liberté, il a osé dire qu'il
+Alloit se mettre en sûreté dans un autre pays; il a prêché la révolte, il
+a rappelé les peuples à l'esclavage; le fourbe les a flattés pour les
+séduire, il a dit enfin qu'il ne rentrerait en France qu'après que le
+système actuel seroit renversé, qu'après que la constitution qu'il a jurée
+seroit établie sur des bases différentes; telle est la substance d'une
+proclamation incendiaire que Louis a laissée à sa sortie de Paris. Ajoutez
+à cela l'insolente défense à ses ministres de signer aucun acte en son
+nom, jusqu'à ce qu'ils aient reçu des ordres ultérieurs et l'injonction au
+garde des sceaux de lui renvoyer le sceau de l'état lorsqu'il en seroit
+requis de sa part.
+
+Est-ce là une abdication? Est-ce là une démission pure et simple?
+Non, c'est un crime de lèse-nation, une révolte à la nation, un assassinat
+prémédité de la nation....
+
+Mais comment procéder au jugement? Il est inviolable, et la loi n'a pas
+prononcé. Il étoit inviolable, quand il étoit roi; il a cessé d'être roi,
+quand il a fait sa proclamation, quand il a fui; il a donc cessé d'être
+inviolable. Un roi, même constitutionnel, ne jouit de l'inviolabilité
+qu'autant qu'il est en fonctions, un roi qui fuit sa patrie, qui court se
+mettre à la tête d'une armée de brigands, est-t-il en fonctions? Ce n'est
+donc pas comme roi qu'il faut le juger, mais comme individu, comme
+rebelle, comme _factieux_ et ennemi déclaré de la patrie.... La haute cour
+nationale provisoire d'Orléans le jugera....
+
+Et toi, Antoinette, toi qu'un peuple généreux vouloit forcer à être
+heureuse, toi destinée à faire respecter celui que tu as toujours avili;
+que diras-tu? As-tu trompé Louis? Non, il était d'accord avec toi, son âme
+à l'unisson de la tienne étoit faite pour le crime. Il t'aimait! Quels
+étaient donc tes desseins?... De n'entrer dans cette cité qu'en écrasant
+sous les roues de ton char ses malheureux habitans; ta main avoit désigné
+les victimes; le massacre de Paris devait être le jour de ton triomphe;
+mais ... tu pâlis! Ne crains pas pour tes jours; ton sang ne souillera pas
+le sol de la France; quoique tu sois digne du sort de Brunehaut, les
+François croiront te punir assez en te laissant la vie. C'est dans ton
+coeur que tu trouveras ton bourreau: seule désormais au milieu d'un peuple
+immense, tu seras réduite à tes complices et à tes remords; tu le verras
+heureux ce bon peuple contre qui tu aiguisois des poignards, et son
+bonheur fera ton supplice!... [Note: _Les Révolutions de Paris_ du 18 au
+25 juin 1791.]
+
+
+LA DICTATURE DE L'ASSEMBLÉE
+
+L'Assemblée se montra digne de la confiance de la nation. Elle manda sur
+le champ les ministres pour leur ordonner d'exécuter les lois. Elle envoya
+des courriers dans tous les départements pour donner l'ordre d'arrêter
+toutes personnes sortant du royaume et pour les instruire de ses
+dispositions. Elle exigea de tous les militaires fonctionnaires publics le
+serment de fidélité à la nation. Dans sa mémorable séance qui dura sept
+jours et sept nuits, elle s'occupa de prévenir les désordres, d'entretenir
+le courage des citoyens, et de montrer, par son sang-froid et sa fermeté,
+qu'elle était digne de commander aux circonstances. Il est remarquable que
+dès le second jour après qu'elle eût pris toutes les précautions
+qu'exigeait la sûreté de l'empire, elle reprit tranquillement l'ordre de
+son travail interrompu et discuta le code pénal. [Note: Rabaut Saint-
+Étienne, _op. cit._, p. 163.]
+
+
+L'ATTITUDE DE LA FRANCE
+
+Le pays se montra calme et résolu. Les gardes nationales s'armèrent, les
+municipalités siégèrent en permanence. On s'assura par endroits de la
+personne des suspects, on interna au chef-lieu du département les prêtres
+réfractaires les plus perturbateurs, mais il n'y eut aucun désordre,
+aucune violence, rien qui rappelât la Grande Peur.
+
+Ce calme imposant de la France a été bien dépeint dans deux lettres
+écrites par Thomas Lindet à son frère Robert au moment même:
+
+La France a été frappée d'un coup électrique qui s'est fait sentir d'un
+bout du royaume à l'autre avec la rapidité la plus inconcevable. Partout
+la même énergie, le même ordre, les mêmes sentiments, la même attitude
+fière et inébranlable; la liberté est défendue par deux ou trois millions
+de baïonnettes, et la Constitution est environnée de milliers de bouches à
+feu qu'on appelait jadis _ratio ultima regum_ et qui sont aujourd'hui les
+meilleurs arguments du peuple. D'un bout à l'autre de la France, on s'est
+empressé d'envoyer à l'Assemblée nationale des adresses qui renferment les
+principes du droit public les plus fortement prononcés.... [Note: Thomas
+Lindet à Robert Lindet, 27 juin 1791, dans la _Correspondance_ publiée par
+A. Montier.]
+
+Vous aurez une idée de la tranquillité qui règne dans Paris quand vous
+lirez le procès-verbal de l'Assemblée nationale toujours tenante et
+délibérante presque sans interruption, sur les matières qui étaient à
+l'ordre, et quand vous saurez que les adjudications des biens nationaux se
+sont faites avec la même tranquillité et le même avantage dans les
+enchères. J'ai vu des furieux humiliés, j'ai vu couler des larmes de
+quelques prêtres fanatiques. Était-ce le désespoir ou le repentir qui les
+arrachait? Je n'en sais rien, mais les scélérats qui ont compté que le
+peuple nous égorgerait, les imbéciles qui ont espéré que la noblesse
+détruite voudroit renaître des cendres de nos habitations, doivent être
+bien atterrés par le spectacle de cet empressement avec lequel les
+ci-devant nobles jurent de défendre la patrie, et de ce concert qui règne
+dans toutes les classes de la société! Nous pouvions jurer de défendre la
+patrie et la liberté des Français, nous pouvons jurer aujourd'hui que les
+Français seront libres et qu'aucune puissance ne renversera l'édifice de
+la Constitution. [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet, 22 juin 1791.]
+
+
+L'ARRESTATION DU ROI A VARENNES
+
+Le même jour 21, vers onze heures du soir, est arrivé à l'auberge du _Bras
+d'Or_ le sieur Drouet maître de la poste aux chevaux de Sainte-Menehould,
+accompagné du sieur Guillaume, habitant de la même ville, tous deux en
+bidet et qui sans respirer apprirent au sieur Leblanc aubergiste que deux
+voitures descendaient derrière eux et allaient passer sur le champ et
+qu'ils soupçonnaient que le roi était dans une. L'aubergiste, officier de
+la garde nationale, courut chez M. Sauce procureur de la Commune, qu'il
+fit lever aussitôt, et lui redit ce qu'il venait d'apprendre. Il retourna
+chez lui, s'arma lui et son frère et prirent un poste. Le procureur de la
+Commune avertit l'officier municipal qui représente le maire député à
+l'Assemblée nationale. [Note: Le député George.] Ayant rencontré le sieur
+Régnier homme de loi, qui était également prévenu, il le pria d'aller vite
+avertir les autres officiers. [Note: Officiers municipaux.] Le procureur
+de la Commune rentré chez lui fit lever ses enfants et leur dit de courir
+par les rues en criant _Au feu_ afin de donner l'alarme. Il prit une
+lanterne et se porta au passage. Pendant cet instant les sieurs Régnier et
+Drouet conduisirent une voiture chargée et barrèrent le passage du pont.
+Ce fut à ce moment que les voitures parurent, les deux frères Leblanc
+avaient arrêté la première qui était un cabriolet dans lequel étaient deux
+dames. [Note: Mmes Brunier et de Neuville attachées à la personne de la
+reine.]
+
+Le procureur de la Commune s'étant approché de cette voiture demande les
+passeports; on lui répondit que c'était la seconde voiture qui les avait;
+il s'y porta de suite. Cette voiture était extraordinairement chargée,
+attelée de six chevaux, avec des cavaliers sur les trois chevaux de main
+et trois personnes habillées en jaune assises sur le siège. [Note: Trois
+gardes du corps déguisés en courriers.] Les deux frères Leblanc, réunis au
+sieur Coquillard, Justin George, Pousin, tous trois gardes nationales, les
+nommés Thevenin des Islettes et Délion de Montfaucon qui étaient logés à
+l'auberge du _Bras d'Or_ et armés firent ferme et bonne contenance. Le
+procureur de la Commune s'approchant de la portière demanda aux personnes
+qui étaient dans cette voiture où elles allaient et leva sa lanterne pour
+les distinguer....
+
+Alors l'alarme sonnait, le peuple s'amassait, la garde nationale avait
+formé des postes, on s'occupait à barrer les avenues et à placer des
+hommes bien armés pour s'opposer au passage intérieur. [Note: La route
+passait près de l'auberge sous une voûte basse et étroite, à la sortie de
+laquelle se trouvait le pont sur l'Aire qui faisait communiquer la ville
+haute et la ville basse. La voûte se voit dans la gravure des _Révolutions
+de Paris_ que nous reproduisons.] On se porta sur le chemin de Clermont
+avec quelques pièces de canon et on s'occupa à former des barrières avec
+des pièces de bois, des fagots et des voitures....
+
+Tous ces moments se passèrent dans la plus cruelle agitation, incertains
+des dispositions des hussards qui occupaient une partie de la rue et des
+mouvements que pouvaient faire ceux qui étaient au quartier [Note: Les
+hussards de Lauzun dont un détachement arriva après le roi et se mit en
+bataille devant la maison du procureur Sauce où le roi était descendu. Un
+autre détachement était dans la ville basse, de l'autre côté du pont et de
+la voûte barricadés et gardés par les gardes nationaux. Les hussards
+finirent par passer au peuple.]
+
+Plusieurs personnes étaient rassemblées autour du roi, et voyant qu'on ne
+doutait plus que ce fût lui, il s'ouvrit et se précipitant dans les bras
+du procureur de la Commune, il lui dit: _Oui je suis votre roi. Placé dans
+la capitale au milieu des poignards et des baïonnettes, je viens chercher
+en province et au milieu de mes fidèles sujets la liberté et la paix dont
+vous jouissez tous; je ne puis plus rester à Paris sans y mourir, ma
+famille et moi_. Et après une explosion de son âme tendre et paternelle,
+il embrassa tous ceux qui l'entouraient. Cette prière attendrissante fit
+jeter sur lui des regards d'un feu d'amour que ses sujets connurent et
+sentirent pour la première fois et qu'ils ne purent caractériser que par
+leurs larmes.... Le spectacle était touchant mais il n'ébranlait pas la
+commune dans sa résolution et son courage pour conserver son roi....
+[Note: «Il semblait, dit Fournel, que la majesté royale eût encore gardé
+son prestige pour ces hommes qui venaient, sans s'en douter à coup sûr, et
+sans prévoir en aucune façon ni la portée, ni les conséquences de leur
+acte, de lui porter la plus terrible atteinte.»]
+
+Les gardes nationales voisines commençaient à défiler de toutes parts,
+averties par les officiers et cavaliers de la gendarmerie et par des
+citoyens. A six heures du matin, on se vit suffisamment en force pour
+hâter le départ et former l'escorte. Pendant cet intervalle, le conseil
+général de la commune, le tribunal, le juge de paix, ce dernier mandé par
+le roi, s'assemblèrent pour délibérer sur le départ du roi, lorsqu'on
+annonça deux courriers de la capitale, dont l'un était aide de camp de M.
+de Lafayette, porteurs d'ordres de l'Assemblée nationale, envoyés à la
+poursuite du roi.... [Note: Procès-verbal de la municipalité de Varennes
+dans V. Fournel, appendice.]
+
+Le départ n'eut lieu qu'à sept heures et demie du matin, le roi s'était
+efforcé de le retarder le plus longtemps possible pour donner le temps à
+Bouillé d'arriver à son secours avec le Royal-Allemand, en garnison à
+Stenay. Bouillé arriva une heure trop tard. Le retour se fit au milieu
+d'une foule de gardes nationales accourues de tous les villages. Entre
+Épernay et Château-Thierry trois députés mandatés par l'Assemblée, Pétion,
+La Tour-Maubourg et Barnave, rejoignirent le cortège qui fit dans Paris
+une entrée impressionnante.
+
+
+RETOUR DE LOUIS XVI A PARIS SAMEDI 25 JUIN
+
+Des spectateurs de tout rang et en grand nombre ne manquèrent pas de se
+trouver sur le chemin depuis Pantin jusqu'au pont tournant du jardin des
+Tuileries. Le poids de la chaleur ne rebuta personne, et l'on ne s'ennuya
+pas d'attendre: on avoit tant de choses à se communiquer sur le saint du
+jour et c'étoit à qui dirait son mot. On passa en revue les faits et
+gestes du héros de la fête. On s'étonna d'avoir été si longtemps dupe de
+ce rustre couronné, dont les pièges avoient été aussi grossiers que la
+personne....
+
+Ceux qui tenoient pour le ci-devant, ils étoient en petit nombre,
+observoient tout et osoient à peine souffler. On en vit quitter la partie
+plutôt que d'être contraints à se couvrir en la présence du roi, leur
+maître; car bien longtemps avant le passage du cortège on convint de cette
+nouvelle étiquette: on ne fit grâce à personne; ceux qui ne portoient de
+chapeaux que sous le bras, comme les autres. Plusieurs d'entre le peuple,
+qui n'en avoient point du tout, ne voulurent pas néanmoins être en reste;
+ils se ceignirent la tête d'un mouchoir. On fut sans miséricorde pour les
+femmes coiffées d'un chapeau noir. [Note: Marie Antoinette à son départ
+portait un chapeau noir.] On fit main basse dessus: _A bas le Chapeau_,
+leur disoit-on, et pour décider les plus irrésolues, on leur ajoutoit:
+Voudriez-vous, vous, honnête femme, avoir quelque ressemblance avec
+l'autrichienne? Cette considération portoit coup.
+
+
+La plupart des piques avoient un pain embroché dans le fer de la lance
+comme pour faire entendre à Louis XVI que l'absence d'un roi ne cause
+point la famine. Si notre ci-devant avoit la vue moins courte, il auroit
+pu lire cette inscription en tête d'un piquet de citoyens mal vêtus, mal
+armés, mais pénétrés des bons principes:
+
+Vive la Nation
+La loi...
+[Note: _Le Roi_ a été supprimé.]
+
+C'étoit un spectacle imposant et magnifique vu des Champs-Elysées que ces
+20 mille baïonnettes parsemées de lances, escortant avec gravité, à
+travers une population de 300 mille individus, un roi caché dans le fond
+de son coche, et cherchant à se dérober aux regards de toute une multitude
+dont il se promettoit trois jours auparavant la conquête et l'esclavage.
+Le soleil, dont les fuyards avoient prévenu le lever, le soleil, dans
+toute sa pompe, éclaira de ses derniers rayons leur rentrée ignominieuse
+au palais des Tuileries, comme pour apprendre aux despotes que leur règne
+va finir. Quel beau moment que celui où l'on vit tout le peuple de la
+première cité du monde humilier tous les potentats de la terre dans la
+personne de Louis XVI, montrer aux nations comme il convient de châtier
+les monarques, dédaigner de répandre le sang corrompu d'un roi
+réfractaire, et le réserver pour servir d'épouvantail à ses pareils! Mais
+peut-être que la journée du 14 juillet 1789 étoit encore plus belle.
+[Note: _Les Révolutions de Paris_ du 25 juin au 2 juillet 1791.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS
+
+
+LE PROBLÈME POLITIQUE AU LENDEMAIN DE VARENNES
+
+La fuite du roi avait en fait suspendu la Constitution. Son retour
+augmenta les difficultés. Un roi parjure, qui avait solennellement répudié
+ses serments, qui était allé solliciter l'aide de l'étranger pouvait-il
+être rétabli en fonctions? Et d'autre part, si on le déposait, par qui,
+par quoi le remplacerait-on?
+
+Un député du côté gauche, Thomas Lindet, dès le 22 juin, définit ainsi le
+problème politique qui se posait devant l'Assemblée et devant la France:
+
+Louis XVI remontera-t-il sur le trône d'où il est descendu?
+
+Aura-t-il un successeur?
+
+Quel rôle pourrait jouer Louis-Philippe? [Note: Philippe d'Orléans,
+premier prince du sang, le futur Philippe-Égalité.]
+
+La France ne sera-t-elle pas une République?
+
+Quand partirons-nous? [Note: Quand la Constituante se séparera-t-elle? Un
+de ses premiers actes fut de suspendre les élections déjà commencées pour
+la nomination de la Législative.]
+
+Comment nous en tirerons-nous? [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet, 22
+juin 1791.]
+
+Le même député montrait un peu plus tard toutes les difficultés qu'offrait
+chacune des solutions possibles et critiquait âprement celle qui fut
+finalement adoptée: le rétablissement de Louis XVI.
+
+Nous sommes dans une position fâcheuse. La très petite minorité [de
+l'Assemblée] pense que le contrat social est rompu par le parjure; la
+petite minorité ne peut gagner l'organisation provisoire d'un conseil
+exécutif; tout ce qui a l'air d'approcher de cette idée met en rage ceux
+qui veulent une idole.
+
+On veut un roi; il faut prendre un imbécile, un automate, un fourbe, un
+parjure, que le peuple méprisera, qu'on insultera, qui conspirera, et
+contre lequel il est à craindre qu'on ne se porte à des violences, au nom
+duquel on entreprendra chaque jour de nouvelles tentatives, sous le nom
+duquel des fripons régneront; ou bien il faut subir une minorité de 12
+ans, [Note: Le dauphin avait six ans. Sa majorité était fixée à 18 ans.]--
+querelles pour la régence, avoir un roi détrôné, trois contendants
+à la régence, [Note: Ces trois prétendants étaient le duc d'Orléans et les
+deux frères du roi, Artois et Provence.] aucun n'ayant, ni la capacité ni
+l'opinion publique,--ou bien il faut laisser le roi en curatelle
+perpétuelle, lui donner un conseil électif. Ce mot fait peur, je ne sais
+pas comment se tirera l'Assemblée d'un aussi mauvais pas, qui compromet le
+sort de la France pour longtemps. Les trois entrées du roi dans Paris
+[Note: Ces trois entrées étaient celles du 17 juillet 1789, du 6 octobre
+1789 et du 25 juin 1791.] sont des leçons perdues; il ne les comprend pas.
+Il croit que ce sont des triomphes; il se plaint de ce que l'on a empêché
+l'affection du peuple d'éclater et de lui donner des témoignages
+d'allégresse.
+
+Qu'espère-t-on d'un chef aussi avili? Il est difficile de se promettre la
+paix et le calme d'ici à longtemps. [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet,
+14 juillet 1791.]
+
+
+LES GRANDS CLUBS
+
+L'agitation pour le détrônement de Louis XVI fut conduite en première
+ligne par le Club des Cordeliers et par le Cercle social. Les Jacobins,
+d'abord partagés, se laissèrent gagner finalement par le mouvement, mais
+ce fut au prix d'une scission. Leurs éléments modérés se réunirent au
+couvent des Feuillants à la veille du massacre du Champ-de-Mars. Les
+lignes qui suivent essaient de fixer les différences qui caractérisaient
+chacun des trois grands clubs démocratiques.
+
+Les _Jacobins_ sont à l'origine une réunion des députés qui se
+concertent pour préparer les votes de l'Assemblée et pour assurer ensuite
+leur exécution. Même quand ils s'ouvrent aux simples particuliers,
+l'élément parlementaire continue d'y prédominer. Les cotisations élevées
+exigées à l'entrée en éloignent les petits bourgeois. Par le réseau de
+leurs sociétés affiliées comme par la qualité de leurs membres dirigeants,
+ils répandent leur influence sur toute la France.
+
+
+LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS
+
+Les Jacobins doivent à leur recrutement d'être un club parlementaire
+et bourgeois et à leur organisation d'être un club national.
+
+Le _Cercle social_, qui groupe, une fois par semaine, au cirque du
+Palais-Royal depuis octobre 1790 les Amis de la Vérité, est avant tout une
+Académie politique. On ne s'y occupe en public qu'accessoirement ou
+extraordinairement d'objets particuliers. Les séances sont remplies par
+les discussions de principes, par l'exposé de plans de cité future, par de
+véritables conférences, politiques sans doute, mais à tournure
+philosophique. [Note: L'abbé Fauchet y exposa et y discuta pendant six
+séances les principales idées du _Contrat social_ au moment où l'Assemblée
+votait la Constitution.] Les assistants sont des invités. Ils ne prennent
+pas part à la direction du club qui reste aux mains d'un directoire
+secret, le Cercle social proprement dit, loge maçonnique dont Nicolas de
+Bonneville, esprit fumeux et hardi, est le grand chef. Le grand point est
+d'instruire, de préparer les esprits à des changements profonds qu'on se
+borne du reste à annoncer en termes voilés et mystérieux.
+
+Les Amis de la Vérité font appel aux hommes de toutes les nations. Ils
+sont essentiellement cosmopolites et ils rêvent d'une sorte de République
+universelle, où il n'y aurait plus de riches ni de pauvres, ni de
+religions positives, mais un dressage vertueux et civique. L'idéologie ne
+fleurit nulle part mieux que dans ce milieu singulier, où les hardiesses
+de l'avenir se présentent sous la gangue du passé.
+
+Les _Amis des droits de l'homme_ ne ressemblent ni aux Amis de la
+Constitution ni aux Amis de la Vérité. Leur ambition est plus modeste,
+Leur objet plus précis, plus pratique. Ils n'aspirent pas, au début tout
+au moins, à tracer des directions à la Constituante, ils n'agitent aucun
+projet de reconstruction sociale, nationale ou internationale. «Leur but
+principal, dit leur charte constitutive, l'arrêté du 27 avril 1790, est de
+dénoncer au tribunal de l'opinion publique les abus des différents
+pouvoirs et toute espèce d'atteinte aux droits de l'homme.» Autrement dit,
+ils se donnent comme les protecteurs de tous les opprimés, les défenseurs
+des victimes de toutes les injustices, les redresseurs de tous les abus
+particuliers ou généraux. Leur mission est essentiellement une mission de
+surveillance et de contrôle à l'égard de toutes les autorités. Ils
+arborent en tête de leurs papiers officiels «l'oeil de la surveillance»,
+œil grand ouvert sur toutes les défaillances des élus et des
+fonctionnaires. Leurs séances débutent, en guise de _benedicite_, par la
+lecture de la déclaration des droits.
+
+Les Jacobins s'occupent avant tout de la rédaction des lois, les
+Cordeliers de leur mise en pratique. Les Amis de la Vérité formulent les
+théories, les Amis des droits de l'homme s'intéressent aux faits de la vie
+courante. Ils ne chérissent pas la Liberté, l'Égalité en paroles. Ils en
+exigent la consécration dans les réalités. Ceux-là s'attaquent davantage
+aux idées, ceux-ci aux personnes. Ils provoquent des dénonciations, ils
+entreprennent des enquêtes, ils visitent dans les prisons les patriotes
+opprimés, ils leur donnent des défenseurs, ils sollicitent en leur faveur
+auprès des autres clubs ou des autorités, ils saisissent l'opinion par des
+placards, ils viennent en aide aux familles des victimes par des
+souscriptions, etc. Bref, ils sont un groupement d'action et de combat.
+Ainsi, ils restent fidèles à la tradition de l'ancien district des
+Cordeliers qui protégeait Marat contre les records du Châtelet, au besoin
+à force ouverte. Ainsi, ils restent en contact avec le peuple des
+travailleurs et des petites gens, continuellement et directement
+intéressés à leurs démarches.
+
+Ils n'accueillent pas seulement parmi eux des hommes de toutes les
+conditions, de simples citoyens passifs, ils permettent aux femmes
+d'assister à leurs séances et de prendre part aux délibérations et par là
+ils ressemblent aux Amis de la Vérité....
+
+... Y eut-il parmi les Cordeliers un homme dont on puisse dire que
+l'influence fut dirigeante, un chef? Une légende trop communément
+acceptée, a donné ce rôle à Danton. Légende fausse. Si Danton exerça une
+action considérable dans l'ancien district, dont il fut quatre fois
+président, son action au club échappe à l'examen. Il n'y parut presque
+jamais. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il fut inscrit sur la liste des
+membres, c'est que les Cordeliers le comptent comme un des leurs. Mais il
+n'assiste pas aux séances, il n'y prend pas la parole. Les actes officiels
+émanés du club, les comptes rendus des journaux sont muets à son
+endroit.... [Note: A. Mathiez, _Le club des Cordeliers pendant la crise de
+Varennes et le massacre du Champ-de-Mars,_ 1910, pp. 5-12.]
+
+
+LES SOCIÉTÉS FRATERNELLES
+
+Les Cordeliers ne commencèrent à jouer un rôle important qu'au moment où
+ils eurent derrière eux ou à côté d'eux les sociétés fraternelles....
+
+La première en date des sociétés fraternelles et la plus célèbre, celle
+qu'on appelait la société fraternelle tout court, fut fondée le 2 février
+1790 par un pauvre maître de pension Claude Dansard.... Tous les soirs,
+dans une des salles de ce même couvent des Jacobins de la rue Saint-Honoré
+où siégeaient les Amis de la Constitution, il rassemblait les artisans,
+les marchands de fruits et de légumes du quartier, avec leurs femmes et
+leurs enfants, et il leur lisait, à la lueur d'une chandelle qu'il
+apportait dans sa poche, les décrets de la Constituante qu'il expliquait
+ensuite. Peu à peu, le public de Dansard grossit. Quelques-uns des
+assistants se cotisèrent pour assurer un éclairage de plus longue durée.
+Les séances purent ainsi se prolonger jusqu'à 10 heures du soir. En
+février 1791, on exigea une cotisation d'un sou par membre et on loua les
+chaises au profit de l'oeuvre.
+
+Les premières réunions organisées par Dansard datent de février 1790. Ce
+n'est qu'à la fin de la même année que la presse patriote les signale et
+les donne en exemple. L'article de la _Chronique de Paris_ sur les débuts
+de la société fraternelle est du 21 novembre 1790. Date significative! La
+lutte s'organise en ce mois de novembre 1790 contre la Constitution civile
+du clergé. Les aristocrates viennent de tourner contre la Révolution la
+meilleure des armes. Ils commencent à exploiter le sentiment religieux
+encore très profond dans les masses. Il n'est pas étonnant que les
+patriotes aient senti le péril et que, pour le conjurer, ils aient songé à
+généraliser l'institution d'éducation civique qui fonctionnait déjà
+obscurément depuis des mois dans le couvent même où délibéraient les
+Jacobins.... Si les patriotes de toutes les nuances coopérèrent à la
+formation des sociétés fraternelles, il paraît cependant résulter des
+documents que ceux qui deviendront plus tard les Montagnards et parmi eux
+particulièrement les Cordeliers exercèrent sur elles dès le début une
+action prépondérante. Les premières en date prennent naissance dans le
+voisinage immédiat du club, sur l'initiative de ses membres....
+
+Toutes ou presque toutes ces sociétés sont animées sensiblement du même
+esprit qui est un esprit de défiance et d'action démocratiques. Par là
+encore elles devaient se rapprocher forcément des Cordeliers avec lesquels
+elles avaient tant d'affinités.... Très vite elles constituèrent la garde
+personnelle des chefs populaires, le noyau permanent de toutes les
+manifestations.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 14-21. ]
+
+Citons parmi les principales sociétés fraternelles, celle que fonda le
+graveur Sergent, rue Mondétour, maison de M. Thierri, marchand de vins, le
+19 décembre 1790,--celle que fonda l'abbé Danjou le même jour, à l'église
+Saint-Jean,--le club civique du Théâtre français fondé en novembre 1790,
+--les Ennemis du despotisme (anciens vainqueurs de la Bastille) qui datent
+du 2 janvier 1791,--la société des Minimes fondée par Tallien le même
+jour,--la société de Sainte-Geneviève, séante aux Carmes de la place
+Maubert, fondée le 6 mars 1791 sous la direction de Méhée-Latouche,--la
+société des Nomophiles présidée par Concedieu,--la société des Indigents,
+etc. Toutes avaient ceci de commun qu'elles s'ouvraient aux citoyens
+passifs, aux femmes comme aux hommes. C'est par elles que s'est faite
+l'éducation politique des masses, par elles que furent levés et embrigadés
+les gros bataillons populaires les jours de manifestation et d'émeute.
+
+
+LE MOUVEMENT CORDELIER
+
+Si le club des Cordeliers exerça une action prépondérante dans l'agitation
+pour le détrônement de Louis XVI, c'est qu'il avait groupé autour de lui,
+depuis plusieurs mois déjà, toutes les forces démocratiques pour la lutte
+contre la Constituante embourgeoisée. Sans être républicains, ils
+réclamaient le gouvernement direct selon les idées du _Contrat Social_,
+ils dénonçaient avec force toutes les violations des principes de la
+déclaration des droits: la distinction des citoyens actifs et passifs, le
+cens d'éligibilité (le marc d'argent), les restrictions apportées au droit
+de pétition, au droit de porter les armes, etc. Leur mouvement est déjà un
+mouvement de classe, qui tournera facilement à l'émeute.
+
+Dès le mois de mai 1791, les Cordeliers et les sociétés fraternelles se
+rapprochent et se fédèrent. Un comité central leur sert de lien. Ce comité
+tient ses deux premières séances les 7 et 10 mai dans le local même des
+Cordeliers, au couvent de la rue de l'Observance, d'où la municipalité va
+les expulser le lendemain. Les séances sont présidées par le Cordelier
+Robert qui mène depuis sept mois dans son journal, le _Mercure national_,
+une vive campagne en faveur de la République. Le comité central se déplace
+avec les Cordeliers eux-mêmes. Il se transporte le 14 avec eux dans le jeu
+de Paume du sieur Bergeron. Mais les Cordeliers sont orgueilleux. Ils ne
+veulent pas partager leur influence avec le Comité qui s'élève au-dessus
+d'eux. Une brouille survient. Le Comité central cherche un local qui soit
+à lui. Il se réunit d'abord, le 17 mai, chez Robert lui-même, rue des
+Marais, n° 2, puis rue Glatigny, à la Cité, dans la maison de M. de
+Lombre, traiteur.
+
+Le Comité et son chef Robert se préoccupaient de gagner le coeur des
+ouvriers de Paris. Quand Bailly, le 4 mai, avait fait défense aux
+charpentiers de se coaliser pour imposer un prix uniforme aux patrons,
+Robert avait protesté contre cet «acte de tyrannie». «Défendre aux
+ouvriers défaire leur prix, s'était-il écrié, n'est-ce pas les soumettre à
+un prix qu'ils n'auraient pas fait? Et si les maîtres ne sont point
+obligés d'accéder aux prix des ouvriers, pourquoi voudrait-on que les
+ouvriers accédassent aux prix des maîtres?» Pour apprécier toute
+l'importance de ces paroles, alors très nouvelles sous une plume
+bourgeoise, il faut se rappeler qu'elles étaient prononcées en pleine
+bataille ouvrière. Les grèves furent nombreuses à Paris dans ces mois
+d'avril et mai 1791, grève des charpentiers, grève des typographes, grèves
+des maréchaux ferrants. Le Comité central de Robert ne se proposait rien
+moins que de grouper et de coordonner, de diriger aussi le mouvement
+ouvrier.
+
+Au mois de juin, à la veille de la réunion des assemblées primaires,
+l'agitation contre le régime électoral censitaire se fait plus profonde et
+plus générale. Le 14 juin, les commissaires des sociétés fraternelles
+réunis au Comité central adoptent une courte et énergique pétition rédigée
+par Bonneville: «Pères de la Patrie, ceux qui obéissent à des lois qu'ils
+n'ont pas faites ou sanctionnées sont des esclaves. Vous avez déclaré que
+la loi ne pouvait être que l'expression de la volonté générale, et la
+majorité est composée de citoyens étrangement appelés _passifs_. Si vous
+ne fixez le jour de la sanction universelle de la loi par la totalité
+absolue des citoyens, si vous ne faites cesser la démarcation cruelle que
+vous avez mise, par votre décret du marc d'argent, parmi les membres d'un
+peuple frère, si vous ne faites disparaître ces différents degrés
+d'éligibilité qui violent si manifestement votre déclaration des droits de
+l'homme, la patrie est en danger. Au 14 juillet 1789, la ville de Paris
+contenait 500,000 hommes armés: la liste active publiée par la
+municipalité offre à peine 80,000 citoyens. Comparez et jugez.»
+
+Treize sociétés populaires avaient signé, par leurs commissaires, cette
+pétition menaçante où on lisait ces mots avant-coureurs d'insurrection:
+_La Patrie est en danger!_ La pétition fut affichée dans tout Paris et
+répandue en province....
+
+La force du mouvement démocratique est attestée par l'appui qu'il trouvait
+dans la grande presse, par l'adhésion explicite de plusieurs sections de
+Paris, par le concours des artistes, savants, ingénieurs, inventeurs et
+ouvriers groupés dans la société du point central des arts et métiers qui
+tenait ses réunions au Cercle social, par l'agitation qui s'étend en
+province, par la tentative, d'ailleurs infructueuse, des fayettistes pour
+créer des sociétés fraternelles de leur parti. Elle est mieux attestée
+encore par les craintes de plus en plus vives que manifestaient les
+journaux dévoués à l'Assemblée et à Lafayette.... [Note: Le _Babillard_,
+la _Feuille du jour_, les _Philippiques_, l'_Ami des patriotes_, etc.]
+
+«Il est temps, écrivait l'_Ami des patriotes_ du 18 juin, que les gens de
+bien de tous les partis se réunissent contre l'ennemi commun: _ce n'est
+pas de liberté seulement qu'il s'agit, c'est de propriété, c'est
+d'existence_....» Il était difficile de dire plus clairement que la lutte
+engagée était une lutte de classes. De pareils appels dans les journaux
+gouvernementaux annoncent d'ordinaire les fusillades. Celui-ci, paru deux
+jours avant Varennes, quatre jours après le vote de la loi Chapelier,
+[Note: Cette loi interdisait les coalitions et supprimait par suite le
+droit de grève] ne précéda que d'un mois le massacre du Champ-de-Mars. Dès
+la fin de décembre 1790, le _Journal des clubs_ comparait aimablement les
+démocrates aux voleurs et aux brigands et appelait contre eux, en termes
+plus violents que ceux dont se servait habituellement Marat, une
+répression prompte et énergique.
+
+On ne comprend rien aux événements qui ont suivi la fuite du Roi si on n'a
+pas constamment présente à l'esprit cette lutte sociale. L'événement de
+Varennes fut exploité par les deux partis patriotes qui essayèrent de le
+faire tourner à leur avantage. Je ne mets pas en doute que si Louis XVI ne
+fut pas détrôné en juin 1791, c'est à cet antagonisme des classes qu'il le
+dût. Il fut l'enjeu de leur combat. [Note 3: A. Mathiez, _op. cit._, pp.
+30-34.]
+
+
+LES RÉPUBLICAINS
+
+Avant Varennes, les républicains n'étaient qu'une poignée de littérateurs
+et de publicistes. Leur propagande était toute théorique, presque
+académique. Le parjure royal donna à leurs idées une actualité
+saisissante.
+
+Dans toute la France se produisirent des manifestations antimonarchiques.
+Les pétitions affluèrent à l'Assemblée contre «le roi de Coblentz».
+A Paris, le club des Cordeliers votait dès le 21 juin une pétition rédigée
+par Robert qui se terminait ainsi: «Législateurs, vous avez une grande
+leçon devant les yeux, songez bien qu'après ce qui vient de se passer, il
+est impossible que vous parveniez à inspirer au peuple aucun degré de
+confiance dans un fonctionnaire appelé roi; et, d'après cela, nous vous
+conjurons, au nom de la patrie, ou de déclarer sur-le-champ que la France
+n'est plus une monarchie, qu'elle est une république; ou au moins
+d'attendre que tous les départements, toutes les assemblées primaires
+aient émis leur voeu sur cette question importante, avant de penser à
+replonger une seconde fois le plus bel empire du monde dans les chaînes et
+dans les entraves du monarchisme.»
+
+Les Cordeliers étaient des démocrates mais l'opinion républicaine ralliait
+aussi une partie des patriotes conservateurs, des gens comme La
+Rochefoucauld, Dupont de Nemours, Condorcet, Achille Duchatelet, Brissot,
+tous plus ou moins directement attachés à Lafayette, et la plupart membres
+de ce club de 89 qui s'opposait depuis un an à la politique démocratique
+des jacobins. Cette circonstance rendit suspecte la propagande
+républicaine à des démocrates aussi convaincus que Robespierre.
+Robespierre soupçonna que Lafayette et ses amis voulaient compromettre les
+démocrates dans une agitation républicaine prématurée qui servirait de
+prétexte à une répression. Il crut habile de faire porter sa campagne
+uniquement sur la punition du roi parjure et de réserver la question de la
+république et de la monarchie à une consultation populaire. Il a lui-même
+très bien défini son attitude dans son journal _Le Défenseur de la
+Constitution_. Il s'adresse à Brissot et à ses amis:
+
+Tandis que nous discutions à l'Assemblée constituante la grande question
+si Louis XVI était au-dessus des lois, tandis que, renfermé dans ces
+limites, je me contentais de défendre les principes de la liberté sans
+entamer aucune autre question étrangère et dangereuse,... soit imprudence,
+soit tout autre chose, vous secondiez de toutes vos forces les sinistres
+projets de la faction. Connus jusques là par vos liaisons avec Lafayette
+et pour votre grande _modération_; longtemps assidus d'un club
+demi-aristocratique [le club de 1789], vous fîtes tout à coup retentir le
+mot de _république_. Condorcet [Note: Robespierre n'avait pas oublié que
+Condorcet avait voulu réserver aux seuls propriétaires l'exercice des
+droits politiques, qu'il avait critiqué la déclaration des droits,
+protesté contre la suppression des titres de noblesse et des armoiries,
+contre la confiscation des biens d'église, etc.] publie un traité sur la
+_république_, dont les principes, il est vrai, étaient moins populaires
+que ceux de notre constitution actuelle. Brissot répand un journal
+intitulé _Le Républicain_ et qui n'avait de populaire que le titre. Une
+affiche dictée dans le même esprit, rédigée par le même parti sous le nom
+du ci-devant marquis Du Chatelet, parent de Lafayette, ami de Brissot et
+de Condorcet, avait paru dans le même temps sur tous les murs de la
+capitale. Alors tous les esprits fermentèrent, le seul mot de _république_
+jeta la division parmi les patriotes, donna aux ennemis de la liberté le
+prétexte qu'ils cherchaient de publier qu'il existait en France un parti
+qui conspirait contre la monarchie et contre la constitution; ils se
+hâtèrent d'imputer à ce motif la fermeté avec laquelle nous défendions à
+l'Assemblée constituante les droits de la souveraineté nationale contre le
+monstre de l'inviolabilité.... [Note: _Défenseur de la Constitution_,
+introduction intitulée Exposition de mes principes.]
+
+Quoi qu'il en soit, que Robespierre ait été dans la vérité ou dans
+l'erreur en prêtant des arrière-pensées aux républicains du groupe
+Brissot-Condorcet, il est certain que les divisions des républicains
+démocrates (ceux du groupe cordelier) et des républicains conservateurs
+(ceux du groupe Condorcet) ont paralysé jusqu'à un certain point
+l'opposition qu'ils firent au maintien de la monarchie.
+
+
+LES ORLÉANISTES
+
+La solution orléaniste rencontra un moment une grande faveur dans les
+milieux jacobins. Le jour même du retour du roi, le 25 juin, le journal
+de Perlet proposait de nommer le duc d'Orléans régent avec un conseil
+exécutif. Le duc d'Orléans déclina le lendemain toute candidature à la
+régence, «renonçant dans ce moment et pour toujours aux droits que la
+Constitution lui donnait», mais cette renonciation n'empêcha pas le
+courant orléaniste de grandir. A défaut du père on prendrait le fils, le
+duc de Chartres [le futur Louis-Philippe], qui commandait un régiment à
+Vendôme et qui fréquentait assidûment les jacobins. L'abbé Danjou,
+Anthoine, Réal, Danton, d'autres encore se firent au club les champions de
+la solution orléaniste. Le 29 juin, Anthoine prononça l'éloge du «généreux
+colonel qui, dans notre dernière séance, a déclaré qu'il marcherait à
+l'ennemi comme simple soldat si l'on croyait que sa place pût être mieux
+remplie». Ce généreux colonel était le duc de Chartres. Des républicains
+comme Brissot se rallieront à la régence d'un d'Orléans. Brissot rédigera
+avec Danton la première pétition du Champ-de-Mars où on demandait le
+remplacement de Louis XVI par «les moyens constitutionnels», c'est-à-dire
+par un d'Orléans.
+
+
+L'ASSEMBLÉE REFUSE DE DÉTRÔNER LOUIS XVI
+
+Dès le premier moment l'Assemblée conduite par Barnave et les Lameth
+manifesta sa répugnance pour la solution orléaniste comme pour la solution
+républicaine. Dans son adresse aux Français du 22 juin elle dénonça non la
+fuite, mais l'_enlèvement_ du roi. Le lendemain Thouret proposait de
+mettre en arrestation ceux qui oseraient porter atteinte au respect dû à
+la dignité royale. Le 25 juin, l'Assemblée suspendait les élections déjà
+commencées pour la nomination de la Législative, de crainte que les
+assemblées primaires et électorales ne se prononçassent pour une nouvelle
+Constitution. Louis XVI fut considéré comme inviolable. Seuls les
+complices de son «enlèvement» furent poursuivis. L'Assemblée s'engagea à
+rétablir le roi dans la plénitude de ses pouvoirs aussitôt qu'il aurait
+accepté la Constitution qu'elle se mit à reviser dans un sens rétrograde.
+
+Si la Constituante s'est refusée à détrôner Louis XVI, c'est sans doute
+par crainte d'une intervention des puissances étrangères, par crainte
+aussi d'une guerre civile que ne manqueraient pas de déchaîner,
+croyait–elle, les différents prétendants au trône du monarque déchu, mais
+c'est aussi et c'est surtout par crainte que la déchéance du roi ne
+profitât au parti démocratique. Le duc d'Orléans s'appuyait sur les
+jacobins et même sur une partie des Cordeliers. Lafayette, son rival et
+son ennemi, voyait sa main dans tous les troubles qui agitaient la
+capitale. Barnave, Duport et les Lameth combattaient avec acharnement
+depuis six mois le parti démocratique qui leur reprochait leur trahison
+dans la question du cens électoral, des droits politiques des hommes de
+couleur, etc. Ils craignirent que l'avènement du duc d'Orléans, soit comme
+régent, soit comme roi, ne fut aussi l'avènement de leurs rivaux. Ils
+préférèrent garder Louis XVI, tout discrédité qu'il fut, parce qu'ils
+pensaient que ce roi qui leur devrait la couronne ne pourrait pas
+gouverner sans eux et sans la classe sociale qu'ils représentaient.
+
+La raison profonde de la décision de l'Assemblée fut dite par Barnave dans
+son discours du 15 juillet:
+
+Tout changement dans la constitution est fatal, tout prolongement de la
+révolution est désastreux…. Je place ici la véritable question:
+Allons-nous terminer la révolution, allons-nous la recommencer? Si vous
+vous défiez une fois de la Constitution, quel sera le point où vous vous
+arrêterez? Que laisserez-vous à vos successeurs?...
+
+Vous avez rendu tous les hommes égaux devant la loi; vous avez consacré
+l'égalité civile et politique; vous avez repris pour l'État tout ce qui
+avait été enlevé à la souveraineté du peuple; un pas de plus serait un
+acte funeste et coupable, un pas de plus dans la ligne de la liberté
+serait la destruction de la royauté, dans la ligne de l'égalité, la
+destruction de la propriété. Si l'on voulait encore détruire, quand tout
+ce qu'il fallait détruire n'existe plus, si l'on croyait n'avoir pas tout
+fait pour l'égalité, quand l'égalité de tous les hommes est assurée,
+trouverait-on encore une aristocratie à anéantir, si ce n'est celle des
+propriétés?... Il est donc vrai qu'il est temps de terminer la révolution;
+que si elle a dû être commencée et soutenue pour la gloire et le bonheur
+de la nation, elle doit s'arrêter quand elle est faite et qu'au moment où
+la nation est libre, où tous les Français sont égaux, vouloir davantage,
+c'est vouloir commencer à cesser d'être libres et devenir coupables.
+[Note: _Moniteur._]
+
+
+LA PÉTITION
+
+Quand les Cordeliers et les sociétés fraternelles qui gravitaient dans
+leur orbite apprirent vers le 12 juillet que les comités de l'Assemblée
+étaient décidés à mettre Louis XVI hors de cause, ils s'efforcèrent de
+prévenir le vote qu'ils redoutaient par des manifestations et des
+pétitions réitérées.
+
+Le 15 juillet, les Cordeliers et les Amis de la Vérité décidèrent de ne
+pas reconnaître le décret par lequel l'Assemblée venait, le jour même,
+d'innocenter Louis XVI. Ils se rendirent en masse au local des jacobins et
+déterminèrent ceux-ci à nommer cinq commissaires, Lanthenas, Sergent,
+Danton, Ducancel et Brissot, pour rédiger une pétition contre le
+rétablissement du roi parjure.
+
+
+LES JACOBINS ET LA PREMIÈRE PÉTITION DU CHAMP-DE-MARS
+
+Le député de Metz Anthoine, ami de Robespierre, qui présidait la séance
+des Jacobins du 15 juillet au soir où la pétition contre le rétablissement
+de Louis XVI fut décidée, a raconté en ces termes ce qui s'est passé au
+club, dans une déposition qu'il fit le 23 août, devant le tribunal chargé
+d'informer sur les responsabilités du massacre:
+
+A 7 heures je me rendis aux Jacobins. Je trouvai le fauteuil occupé par M.
+Laclos [Note: Choderlos de Laclos, romancier et chancelier du duc
+d'Orléans.] qui étoit ainsi que moi secrétaire de la société et qui
+présidoit en l'absence de M. Bouche. [Note: Député de Provence.] Il me dit
+qu'il étoit extrêmement tourmenté, que l'on vouloit parler sur le décret
+rendu le matin par l'Assemblée nationale, [Note: Ce décret innocentait
+Louis XVI par prétérition.] qu'il ne le souffrirait pas et qu'il alloit me
+céder le fauteuil, parce qu'étant député, il présumoit que je pourrais
+plus facilement contenir les orateurs. Fortement indisposé d'un mal de
+poitrine et fort éloigné moy-même de vouloir que l'on parlât du décret, je
+refusay constamment de remplir les fonctions de Président. Cependant,
+plusieurs membres de la société rendoient compte du décret, un d'eux même
+en donna lecture et fit remarquer que le décret ne prononçoit rien
+absolument sur le sort du roy. Or, il étoit impossible d'interdire à la
+société de parler d'un décret qui n'étoit pas explicitement rendu. Pour
+détourner l'attention de la société, je montai à la tribune pour proposer
+une motion d'ordre fort étrangère au sujet. On refusa de m'entendre et,
+par acclamation, on me força de présider malgré l'épuisement de mes
+forces. Alors je priai M. de La Clos d'engager M. Petion à s'opposer à ce
+qu'on parlât du décret. M. Biauzat prit la parole et, en mon nom, il
+invita la société à écarter cet objet de la délibération. Je ne le
+désavouai point. M. La Clos proposa alors une pétition tendante à prier
+l'Assemblée nationale de s'expliquer sur le sort du Roy. Cette proposition
+ne contenant rien que de légal fut mise à la discussion. Vers 9 heures
+environ on vint me dire qu'il arrivoit 8000 hommes du Palais-Royal [Note:
+Cette foule avait assisté à la réunion ordinaire des Amis de la
+Vérité au cirque du Palais-Royal où Sergent et Momoro avaient pris la
+parole contre le rétablissement de Louis XVI.] et je donnai ordre qu'on
+fermât les deux grilles et je levay la séance. On vint me dire ensuite que
+ces 8000 hommes avoient des intentions hostiles et que nous étions dans un
+grand danger. Je repris ma place. Tous les membres de la société
+s'assirent pour éviter la confusion. M. Daubigny observa que nous devions
+mourir dans notre salle. Un instant après une grande quantité d'hommes
+sans armes et d'une contenance tranquille remplirent la salle et, d'un
+coup de sonnette, je fis mettre tout le monde à sa place et le silence
+s'établit. L'orateur de la députation monta à la tribune et fit un
+discours où je ne compris rien, sinon que le peuple craignoit d'être
+trahi, qu'il ne vouloit pas Louis XVI pour roi et qu'il venoit nous
+demander des conseils. Il ajouta cependant qu'il nous engageoit à déclarer
+avec eux que l'on ne reconnoîtroit pas Louis XVI pour roi, si le voeu des
+départemens n'en ordonnoit autrement. Forcé de répondre à cette harangue,
+l'idée me vint de leur donner le change au moyen de la pétition de M. La
+Clos en identifiant cette pétition très légale avec l'objet irrégulier de
+leur demande.... Les hommes venus du Palais-Royal crurent en effet que la
+pétition de M. La Clos n'étoit autre chose que ce qu'ils demandoient. On
+détermina qu'il serait fait une pétition le lendemain et je nommai pour
+rédacteurs MM. Lanthenas, Sergent, Danton, Ducancel et Brissot de
+Warville, cinq membres de la société dont je connoissois le patriotisme et
+les talents. On arrêta aussi que l'on feroit signer cette pétition au
+Champ-de-Mars par les personnes qui voudroient s'y trouver, qu'elle seroit
+ensuite envoyée dans les départements et portée après à l'Assemblée
+nationale par six commissaires. On convint d'être au Champ-de-Mars
+paisibles, sans armes et même sans cannes et que les commissaires-
+rédacteurs informeroient de très grand matin la municipalité. Elle fut
+informée à une heure du matin par le comité des recherches dont je suis
+membre..., j'observe que la séance, ayant été précédemment levée, on ne
+peut pas attribuer les décisions dont j'ay parlé à la société des Amis de
+la Constitution et que, dans toute cette soirée, il ne s'est rien dit de
+contraire au respect dû aux lois.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp.
+341-343.]
+
+La préoccupation d'atténuer la responsabilité des Jacobins dans la
+rédaction de la pétition est déjà très visible dans cette déposition
+d'Anthoine. Après le massacre, les Jacobins n'hésitèrent pas à fausser la
+vérité en affirmant qu'un très grand nombre de citoyens «étrangers à la
+société» nommèrent «entre eux» des commissaires pour rédiger la pétition
+(_Observations_ annexées à l'adresse des Jacobins à l'Assemblée
+nationale du 20 juillet).
+
+
+LES MANIFESTATIONS DU 16 JUILLET
+
+Pendant que les cinq commissaires nommés par les Jacobins rédigeaient la
+pétition décidée la veille, les Cordeliers tenaient une séance
+extraordinaire à laquelle ils avaient convié les sociétés fraternelles.
+Les dames Maillard et Corbin y proposèrent d'abattre les statues des rois
+qui décoraient encore les places et les ponts de la capitale. Mais le
+président des Cordeliers fit rejeter cet avis par prudence. On décida de
+se rendre au Champ-de-Mars pour signer la pétition. Les Cordeliers avaient
+chacun à la boutonnière leur carte avec l'oeil ouvert suspendue par une
+ganse bleue.
+
+Au Champ-de-Mars, les manifestants ou plutôt les pétitionnaires ont fait
+cercle autour de l'autel de la patrie.
+
+Les commissaires des Jacobins, et particulièrement Danton, [Note: Danton
+avait tenu la veille un conciliabule à son domicile avec Brune, Fabre
+d'Églantine, Camille Desmoulins, La Poype. Le jour du massacre, il ne
+parut pas au Champ-de-Mars. 11 s'éloigna de Paris sur le conseil que lui
+fit donner Alexandre Lameth. Après le massacre il ne fut pas sérieusement
+inquiété.] vêtu de gris, montent sur les cratères qui sont aux angles de
+l'autel et donnent lecture de la pétition qu'ils viennent de rédiger le
+matin par la plume de Brissot. La lecture est accueillie par les cris de:
+_Plus de monarchie! Plus de tyran!_ Legendre invite la foule au calme.
+Mais bientôt une discussion s'engage. Les Cordeliers et les Amis de la
+Vérité expriment leur mécontentement au sujet de la dernière phrase de la
+pétition qui prévoit «le remplacement de Louis XVI par les moyens
+constitutionnels». Ils déclarent qu'ils ne veulent pas remplacer un tyran
+par un autre. De violents soupçons s'élèvent. On flaire une intrigue
+orléaniste. Les soupçons se portent particulièrement sur Brissot qui a
+accepté de rédiger une pétition monarchique, alors qu'il faisait naguère
+une campagne véhémente en faveur de la République. Après une explication
+qu'on devine avoir été très vive, on décide finalement que la phrase
+suspecte sera supprimée. Les commissaires-rédacteurs acceptent d'en
+référer aux Jacobins....
+
+Vers quatre à cinq heures du soir les Cordeliers se mettent en rang. Ils
+défilent sur 7 à 8 de front comme à la parade et se dirigent comme la
+veille vers le Palais-Royal....
+
+Le soir les commissaires-rédacteurs de la pétition entretiennent les
+Jacobins des incidents de la journée, de la suppression que la réunion du
+Champ-de-Mars a exigée dans le texte arrêté par eux le matin. Ils font
+pénétrer dans l'Assemblée quelques délégués des Cordeliers qui sont
+invités à développer les raisons pour lesquelles ils ne veulent pas de la
+phrase sur le remplacement de Louis XVI par les moyens constitutionnels.
+Momoro est du nombre de ces délégués. Une discussion très vive s'engage.
+Les députés, particulièrement Coroller, réclament énergiquement, au nom de
+la légalité et de la Constitution, le maintien de la phrase incriminée. Sa
+suppression serait une adhésion indirecte à la République et ils ne
+veulent pas courir cette aventure. Après quatre heures de discussion, les
+députés ont gain de cause. A la presque unanimité les Jacobins votent le
+maintien du texte primitif sans retranchement. Il est environ minuit. Le
+manuscrit est immédiatement envoyé à l'imprimeur de la société Baudouin.
+Baudouin sait que la plupart des députés ont déjà quitté les Jacobins pour
+les Feuillans. Il craint de déplaire à l'Assemblée dont il est aussi
+l'imprimeur. Il fait des difficultés. Les commissaires des Jacobins lui
+réclament son diplôme de membre de la société pour faire procéder ailleurs
+à l'impression. Il préfère rendre son diplôme que d'engager sa
+responsabilité.
+
+Une demi-heure plus tard, le député Royer, évêque de l'Ain, qui avait
+signé le manuscrit de la pétition envoyé à l'imprimeur, en qualité du
+président des Jacobins, se ravisait. II venait d'apprendre que l'Assemblée
+avait prononcé, expressément cette fois par un nouveau décret, la mise
+hors de cause du roi. Il devenait donc inutile de la prier de s'expliquer.
+La pétition devenait même illégale puisqu'elle allait maintenant
+directement à rencontre d'une loi rendue. Royer envoya son domestique à
+Baudouin pour retirer sa signature.... La pétition n'avait plus de
+répondant. [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 125-128.]
+
+
+LE MASSACRE DU CHAMP DE LA FÉDÉRATION
+
+Le mouvement avait de trop fortes racines pour pouvoir être arrêté. Malgré
+Robespierre qui conseillait le calme et qui craignait que la pétition ne
+fournit à la majorité de l'Assemblée le prétexte d'une répression qu'elle
+cherchait, les Cordeliers persistèrent et décidèrent de se réunir de
+nouveau au Champ de Mars pour pétitionner le lendemain 17 juillet. De tous
+les récits contemporains de cette journée le plus sincère et le plus exact
+est celui que Robert fit paraître dans _Les Révolutions de Paris_.
+
+Toutes les sociétés patriotiques s'étoient donné rendez-vous pour le
+dimanche à onze heures du matin sur la place de la Bastille, afin de
+partir de là en un seul corps vers le champ de la Fédération. La
+municipalité fit garnir de troupes cette place publique, de sorte que ce
+premier rassemblement n'eut pas lieu; les citoyens se retirèrent à fur et
+mesure qu'ils se présentèrent; on a remarqué qu'il n'y avoit là que des
+gardes soldés. [Note: La garde nationale parisienne comprenait des
+compagnies soldées, dites du centre, à côté des compagnies citoyennes.]
+Quoi qu'il en soit, l'assemblée du Champ-de-Mars n'eut pas moins lieu. Un
+fait aussi malheureux qu'inconcevable servit d'abord de prétexte à la
+calomnie et aux voies de force. Malgré que les patriotes ne se fussent
+assignés que pour Midi au plus tôt, huit heures n'étoient pas sonnées que
+déjà l'autel de la patrie étoit couvert d'une foule d'inconnus. Deux
+hommes, dont l'un invalide avec une jambe de bois, s'étoient glissés sous
+les planches de l'autel de la patrie; l'un d'eux faisoit des trous avec
+une vrille: une femme sent l'instrument sous son pied, fait un cri; on
+accourt, on arrache une planche, on pénètre dans la cavité et l'on en tire
+ces deux hommes. Que faisoient-ils? Quel étoit leur dessein? Voilà ce
+qu'on se demande, voilà ce qu'on veut connoître. Le peuple les conduit
+chez le commissaire de la section du Gros Caillou; interrogés pourquoi ils
+s'étoient introduits furtivement sous l'autel de la patrie, quelles
+étoient leurs intentions, et pourquoi ils s'étoient munis de vivres pour
+plus de vingt-quatre heures, ils ont répondu de manière à faire croire
+qu'une curiosité lubrique étoit le seul motif qui les eût fait agir. Sur
+ce dire le commissaire, au lieu de s'assurer d'eux prudemment, les remet
+en Liberté. On alloit les conduire vers un magistrat plus judicieux mais
+des scélérats les arrachent à ceux qui les tenoient; les deux malheureux
+sont renversés; déjà un d'eux est poignardé de plusieurs coups de couteau;
+l'autre est attaché au réverbère; la corde casse, il retombe encore
+vivant, et sa tête, plutôt sciée que coupée, est mise au bout d'une pique
+par un jeune homme de quatorze ans. Le coeur soulève au récit de pareilles
+atrocités. Ah! sans doute les acteurs de cette scène horrible sont des
+brigands infâmes, des monstres dignes du dernier supplice. Mais qu'on se
+garde bien de les confondre avec le peuple. Le vrai peuple n'est point
+féroce, il est avare de sang et ne verse que celui des tyrans; le vrai
+peuple c'était ceux qui vouloient remettre les présumés coupables sous le
+glaive de la loi; les brigands seuls les ont assassinés. Toujours est-il
+que cette barbare exécution ne se fit point au Champ de Mars, qu'elle se
+fit au Gros Caillou; qu'elle se fit par d'autres que ceux qui avoient été
+les témoins du flagrant délit.
+
+Cette nouvelle parvient dans Paris, et elle y parvient dans toute sa
+vérité. L'assemblée nationale ouvre sa séance et le président dit: «Il
+nous vient d'être assuré que deux citoyens venoient d'être _victimes_ de
+leur zèle au Champ de Mars, pour avoir dit à une _troupe Ameutée_ qu'il
+falloit se conformer à la loi; ils ont été pendus sur le champ». M.
+Regnaut de Saint Jean d'Angély [Note: Regnaud (de Saint-Jean d'Angély),
+qu'on disait vendu à la liste civile, avait publié la veille dans le
+feuilleton de son journal Le Postillon par Calais, une fausse réponse du
+Président de l'Assemblée à une fausse pétition qui lui aurait été
+présentée par les républicains. Cette manoeuvre avait eu pour but
+d'apeurer la bourgeoisie, et de rendre les pétitionnaires suspects à la
+garde nationale. Elle ne réussit que trop.] enchérit encore, et dit que ce
+sont deux gardes nationaux qui ont réclamé l'exécution de la loi; aussitôt
+on décrète que M. le président et M. le maire s'assureront de la vérité
+des faits pour prendre des mesures rigoureuses, si elle est constatée
+telle. Deux réflexions: la première qu'il est bien singulier que M. Duport
+qui présidoit l'assemblée nationale et M. Regnaut aient été les seuls dans
+l'erreur sur ce fait extraordinaire; la seconde, que l'assemblée
+Nationale, qui vient d'envoyer des commissaires dans toutes les parties de
+l'empire, n'ait pas pris la peine d'en envoyer deux au Champ de la
+Fédération.
+
+Vers midi les citoyens commencent à arriver en foule à l'autel de la
+patrie; on attend avec impatience les commissaires de la société des amis
+de la Constitution pour entendre de nouveau lecture de la pétition et la
+signer: chacun brûloit du désir d'y apposer son nom. Il étoit entré vers
+onze heures de forts détachements, avec du canon, mais, comme ils n'y
+étoient venus que par rapport à l'assassinat du matin, ils se retirèrent
+vers une heure. C'est alors que parut un envoyé des Jacobins, [Note: Le
+chevalier de la Rivière qui avait vu Robespierre auparavant.] qui vint
+annoncer que la _pétition qui avait été lue la veille ne pouvait plus
+servir le dimanche; que cette pétition supposait que l'assemblée n'avait
+pas prononcé sur le sort de Louis, mais que l'assemblée ayant
+implicitement décrété son innocence ou son inviolabilité dans la séance de
+samedi soir, la société allait s'occuper d'une nouvelle rédaction qu'elle
+présenterait incessamment à la signature_. Un particulier propose
+d'envoyer sur le champ une députation aux amis de la Constitution, pour
+les prier de rédiger de suite son adresse, et de la renvoyer aussitôt,
+afin que l'assemblée du Champ-de-Mars pût la signer sans désemparer; suit
+une autre proposition de faire la rédaction _à l'instant_ sur l'autel de
+la patrie et celle-là est unanimement adoptée. On nomme quatre
+commissaires; l'un d'eux [Robert] prend la plume, les citoyens impatiens
+se rangent autour de lui et il écrit: _Pétition à l'assemblée nationale,
+rédigée sur l'autel de la patrie, le 17 juillet 1791_:
+
+«Représentans de la Nation, vous touchez au terme de vos travaux; bientôt
+des successeurs, tous nommés par le peuple, alloient marcher sur vos
+traces sans rencontrer les obstacles que vous ont présentés les députés
+des deux ordres privilégiés, ennemis nécessaires de tous les principes de
+la sainte égalité.
+
+Un grand crime se commet. _Louis XVI fuit_. Il abandonne indignement
+son poste. Des citoyens l'arrêtent à Varennes et il est ramené à Paris. Le
+peuple de cette capitale vous demande instamment de ne rien prononcer sur
+le sort du coupable sans avoir entendu l'expression du voeu des 82 autres
+départemens.
+
+Vous différez. Une foule d'adresses arrivent à l'Assemblée. Toutes les
+sections de l'empire demandent simultanément que Louis soit jugé. Vous,
+Messieurs, vous avez préjugé qu'il était innocent et inviolable, en
+déclarant par votre décret du 16, que la chartre (_sic_) constitutionnelle
+lui sera présentée alors que la Constitution sera achevée. Législateurs!
+Ce n'étoit pas là le voeu du peuple, et nous avons pensé que votre plus
+grande gloire, que votre devoir même consistoit à être les organes de la
+volonté publique. Sans doute, Messieurs, que vous avez été entraînés à
+cette décision par la foule de ces députés réfractaires qui ont fait
+d'avance leur protestation contre toute la Constitution. Mais,
+Messieurs..., mais, représentans d'un peuple généreux et confiant,
+rappelez-vous que ces 290 protestans n'avoient pas de voix à l'Assemblée
+nationale: que le décret est donc nul dans la forme et dans le fond; nul
+dans le fond, parce qu'il est contraire au voeu du souverain; nul en la
+forme, parce qu'il est porté par 290 individus sans qualités. [Note: 290
+députés de la droite avaient protesté contre la suspension du roi et
+dénoncé «l'interim républicain» qui était d'après eux une violation de la
+Constitution.].
+
+Ces considérations, toutes ces vues du bien général, ce désir impérieux
+d'éviter l'anarchie, laquelle nous exposeroit le défaut d'harmonie entre
+les représentans et les représentés, tout nous a fait la loi de vous
+demander, au nom de la France entière, de revenir sur ce décret, de
+prendre en considération que le délit de Louis XVI est prouvé, que ce roi
+a abdiqué; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau corps
+constituant pour procéder d'une manière vraiment nationale, au jugement du
+coupable et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau
+pouvoir exécutif.» [Note: Nous attestons l'authenticité de cette pièce
+(note du journal).]
+
+La pétition rédigée, on en fait lecture à l'assemblée; les principes de
+modération, le ton fier et respectueux qui y règne d'un bout à l'autre,
+l'ont fait couvrir de justes applaudissemens, et l'on signoit à sept ou
+huit endroits différens, sur les cratères qui forment les quatre angles de
+l'autel de la patrie. Plus de deux mille gardes nationaux de tous les
+bataillons de Paris et des environs, quantité d'officiers municipaux des
+villages voisins, ainsi que beaucoup d'électeurs, tant de la ville de
+Paris que des départemens, l'ont signée.
+
+Il étoit deux heures; arrivent trois officiers municipaux en écharpe, et
+accompagnés d'une nombreuse escorte de gardes nationales. Dès qu'ils se
+présentent à l'entrée du Champ de Mars, une députation va les recevoir.
+Parmi ceux qui la composoient, le public a remarqué un maréchal des camps
+décoré de la croix de Saint-Louis, attachée avec un ruban national. Le»
+trois officiers municipaux se rendent à l'autel; on les y reçoit avec les
+expressions de la joie et du patriotisme: «Messieurs, disent-ils, nous
+sommes charmés de connoître vos dispositions; on nous avoit dit qu'il y
+avoit ici du tumulte, on nous avoit trompés; nous ne manquerons pas de
+rendre compte de ce que nous avons vu, de la tranquillité qui règne au
+Champ de Mars; et loin de vous empêcher de faire votre pétition, si l'on
+vous troubloit, nous vous aiderions de la force publique. Si vous doutez
+de nos intentions, nous vous offrons de rester en otages parmi vous
+jusqu'à ce que toutes les signatures soient apposées.» Un citoyen leur
+donna lecture de la pétition; ils la trouvèrent conforme aux principes;
+ils dirent même qu'ils la signeraient s'ils ne se trouvoient pas en
+fonctions.
+
+Deux citoyens avoient été arrêtés précédemment à cause d'une rixe avec
+l'un des aides de camp du général; ceux qui avoient été témoins de
+l'arrestation représentèrent aux officiers municipaux qu'elle étoit
+injuste et imméritée; ceux-ci engagèrent l'assemblée à nommer une
+députation pour aller les réclamer à la municipalité, en leur promettant
+justice; et douze commissaires et les officiers municipaux partent
+entourés d'un grand nombre des pétitionnaires, qui les accompagnent
+jusqu'au détachement; là on se prend la main et l'on se quitte de la
+manière la plus amicale. Les officiers municipaux promettent de faire
+retirer les troupes et ils l'exécutent; peu d'instans après le Champ de
+Mars fut encore libre et tranquille. Il est ici un trait que nous
+n'omettrons pas, il faut être juste. Avant que la troupe se fût retirée,
+un jeune homme franchissoit le glacis en présence du bataillon et quelques
+grenadiers l'arrêtant avec rudesse, un d'eux l'atteint de sa baïonnette;
+M. Lefeuvre d'Arles, commandant le bataillon, accourt à toute bride et
+renvoie les soldats à leur poste. Le peuple applaudit et crie: _Bravo,
+commandant!_
+
+On retourne à l'autel de la patrie, et l'on continue à signer. Les jeunes
+gens s'amusent à des danses; ils font des ronds en chantant l'air _ça
+ira._ Survient un orage (le ciel vouloit-il présager celui qui alloit
+fondre sur la tête des citoyens?). On n'en est pas moins ardent à signer.
+La pluie cesse, le ciel redevient calme et serein; en moins de deux heures
+il se trouve plus de 50 mille personnes dans la plaine; c'étoit des mères
+de famille, d'intéressantes citoyennes; c'étoit une de ces assemblées
+majestueuses et touchantes telles qu'on en voyoit à Athènes et à Rome.
+
+Les commissaires députés vers la municipalité reviennent. Nous tenons de
+deux d'entre eux les détails suivans: «Nous parvenons, disent-ils, à la
+salle d'audience à travers une forêt de baïonnettes; les trois municipaux
+nous avertissent d'attendre, ils entrent, et nous ne les revoyons plus.
+[Note: Ces trois municipaux, J.-J. Hardy, J.-B.-O. Regnaultet J.-J.
+Leroux ont rédigé séance tenante un rapport sur les faits qui concorde
+avec le récit du journal. Ils y protestent contre la proclamation de la
+loi martiale et dégagent leur responsabilité des événements (cf. A.
+Mathiez, _op. cit._, pp. 352-355).]
+
+Le corps municipal sort; nous sommes compromis, dit un des membres, il
+Faut agir sévèrement. Un d'entre nous, chevalier de Saint-Louis, annonce
+au maire que l'objet de notre mission étoit de réclamer plusieurs citoyens
+honnêtes pour qui les trois municipaux avoient promis de s'intéresser. Le
+maire répond qu'il _n'entre pas dans ces promesses, et qu'il va marcher au
+Champ de la fédération pour y mettre la paix._ Le chevalier de
+Saint-Louis veut répondre que tout y est calme; il est interrompu par un
+municipal, qui lui demande d'un ton de mépris quelle étoit la croix qu'il
+portoit, et de quel ordre étoit le ruban qui l'attachoit (c'étoit un ruban
+tricolore). _C'est une Croix de Saint-Louis_, répond le chevalier, _que
+j'ai décorée du ruban national; je suis prêt à vous la remettre si vous
+voulez la porter au pouvoir exécutif pour savoir si je l'ai bien gagnée_.
+M. le maire dit à son collègue qu'il connoissoit ce chevalier de
+Saint-Louis pour un _honnête citoyen_ et qu'il le prioit ainsi que les
+autres de se retirer. Sur ces entrefaites, le capitaine de la troupe du
+centre du bataillon de Bonne Nouvelle vint dire que le Champ de Mars
+n'étoit rempli que de brigands; un de nous lui dit qu'il en imposoit
+là-dessus. La municipalité ne voulut plus nous entendre. [Note: Pour le
+commentaire, voir dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_
+l'éclaircissement intitulé: le Massacre du Champ de Mars.] Descendus de
+l'hôtel de ville, nous aperçûmes à une des fenêtres le drapeau rouge; et
+ce signal du massacre, qui devoit inspirer un sentiment de douleur à ceux
+qui alloient marcher à sa suite, produisit un effet tout contraire sur
+l'âme des gardes nationaux qui couvraient la place (ils portaient à leurs
+chapeaux le pompon rouge et bleu). A l'aspect du drapeau ils ont poussé
+des cris de joie en élevant en l'air leurs armes qu'ils ont ensuite
+chargées. Nous avons vu un officier municipal en écharpe aller de rang en
+rang, et parler à l'oreille des officiers. Glacés d'horreur, nous sommes
+retournés au champ de la fédération avertir nos frères de tout ce dont
+nous avions été les témoins.»
+
+Sans croire qu'ils en imposoient, on pensa qu'ils étoient dans l'erreur
+sur la destination de la force de la loi, et l'on conclut qu'il n'étoit
+pas possible que l'on vint disperser des citoyens qui exercoient
+paisiblement les droits qui leur sont réservés par la Constitution.
+
+On entend tout à coup le bruit du tambour, on se regarde; les membres des
+diverses sociétés patriotiques s'assemblent, ils alloient se retirer,
+quand un orateur demande et dit: «Mes frères, que faisons-nous? Ou la loi
+martiale est ou elle n'est pas dirigée contre nous, pourquoi nous sauver?
+Si elle est dirigée contre nous, attendons qu'elle soit publiée, et pour
+lors nous obéirons; mais vous savez qu'on ne peut user de la force sans
+avoir fait trois publications.» Le peuple se rappelle qu'il étoit aux
+termes de la loi et il demeure. Les bataillons se présentent avec
+l'artillerie: on pense qu'il y avoit à peu près dix mille hommes. On
+connoît le champ de la fédération, on sait que c'est une plaine immense,
+que l'autel de la patrie est au milieu, que les glacis qui entourent la
+plaine sont coupés de distance en distance pour faciliter des passages;
+une partie de la troupe entre par l'extrémité du côté de l'école
+militaire, une autre par le passage qui se trouve un peu plus bas, une
+troisième par celui qui répond à la grande rue de Chaillot; c'est là
+qu'étoit le drapeau rouge. A peine ceux qui étoient à l'autre, et il y en
+avoit plus de 15 mille l'eurent-ils aperçu que l'on entend une décharge:
+_ne bougeons pas, on tire à blanc, il faut qu'on vienne ici publier la
+loi_. [Note: Il est certain que la loi martiale ne fut pas proclamée selon
+les règles.] Les troupes s'avancent, elles font feu pour la deuxième fois,
+la contenance de ceux qui entouroient l'autel est la même; mais une
+troisième décharge ayant fait tomber beaucoup de monde, on a fui; il n'est
+resté qu'une centaine de personnes sur l'autel même. Hélas! elles y ont
+payé cher leur courage et leur aveugle confiance en la loi; des hommes,
+des femmes, un enfant y ont été massacrés; massacrés sur l'autel de la
+patrie! Ah! si désormais nous avons encore des fédérations, il faudra
+choisir un autre lieu, celui-ci est profané! Quel spectacle, grand Dieu!
+que celui qu'ont éclairé les derniers rayons de ce jour fatal! [Note: _Les
+Révolutions de Paris_, n° 106, pp. 57 et suiv. (16-22 juillet 1791).]
+
+
+LE NOMBRE DES VICTIMES
+
+La force armée ne compta que peu de victimes, neuf blessés dont deux sont
+morts ensuite, dit Charton dont le témoignage est difficile à contrôler.
+
+Du côté de la foule ce fut autre chose. Bailly évalua le lendemain les
+morts à 11 ou 12, les blessés à 10 ou 12. Un procès-verbal dressé par
+l'officier municipal Filleul constate la présence de 15 cadavres
+transportés à l'hôpital du Gros-Caillou. II est muet sur les cadavres
+recueillis ailleurs. Aucun état général des victimes n'a été dressé
+officiellement, ainsi que le constate Sergent dans son mémoire. Plusieurs
+blessés étaient soignés à l'hôpital même. La justice recueillit leurs
+dépositions qui sont perdues.
+
+Un pamphlet fayettiste, paru le lendemain du massacre, compte dix morts et
+vingt blessés.
+
+Marat prétendit dans son n° du 20 juillet que 400 cadavres avaient été
+jetés de nuit dans la Seine par les chasseurs des barrières et que Bailly
+avait fait lever les filets de Saint-Cloud pour leur livrer passage. Ce
+sont là des exagérations manifestes.
+
+Mais il est certain que le nombre des morts et des blessés fut
+considérable. Coffinhal déposa au procès de Bailly que «s'étant transporté
+avec le capitaine Ferrât de sa section entre minuit et une heure au champ
+de la Fédération, ils ont compté 54 morts». [Note: A. Mathiez, _Le club
+des Cordeliers pendant la crise de Varennes et le massacre du Champ de
+Mars_. Paris, 1910, pp. 148-149.]
+
+
+LES CONSÉQUENCES
+
+Le massacre du Champ-de-Mars fut, comme on l'a dit, un «acte de guerre de
+classes», car la question n'était pas entre la république et la monarchie,
+mais entre la démocratie populaire et la nouvelle aristocratie bourgeoise.
+
+Déjà toute la partie conservatrice des jacobins avait fait scission le 16
+juillet et avait fondé un nouveau club, le club des Feuillans, qui se
+proposa la tâche impossible de réconcilier Louis XVI avec la Révolution et
+la Révolution avec Louis XVI. Le massacre rendit la scission irrémédiable.
+
+L'Assemblée avait eu sa grande part de responsabilité dans le massacre.
+Le 16 juillet elle avait mandé Bailly à sa barre et lui avait fait honte
+de sa mollesse à réprimer l'agitation républicaine. Le 17 juillet, à la
+nouvelle des meurtres du Gros-Caillou qui n'avaient aucun rapport avec le
+pétitionnement qui devait avoir lieu l'après-midi, le président de
+l'Assemblée Treilhard avait écrit de nouveau à Bailly pour l'inviter «à
+prendre les mesures les plus sûres et les plus vigoureuses pour arrêter
+les désordres et en connaître les auteurs». Le lendemain du massacre, qui
+aurait pu être facilement évité, l'Assemblée prit l'initiative et la
+direction d'une répression supplémentaire, dont le but secret était de
+décapiter le parti démocrate au moment où allaient s'ouvrir les élections
+à la Législative. Elle vota un décret spécial, véritable petite loi de
+sûreté générale, pour organiser cette répression, en lui donnant un effet
+rétroactif. [Note: J'ai publié ce décret qui ne figure pas dans Duvergier
+dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_, p. 193-194.] Son comité des
+recherches lança les mandats d'arrêt.
+
+Plusieurs centaines de patriotes furent emprisonnés: les principaux
+Cordeliers Vincent, Momoro, Verrières, Brune. Danton, Camille Desmoulins,
+Santerre s'enfuirent pour n'avoir pas le même sort. La petite terreur
+tricolore dura jusqu'à l'amnistie du 13 septembre votée au lendemain du
+jour où Louis XVI avait accepté la Constitution révisée. Si l'amnistie
+ouvrit les prisons, elle laissa au coeur des démocrates de terribles
+rancunes.
+
+La procédure du Champ de Mars fut comparée couramment dans les milieux
+jacobins à la fameuse procédure du Châtelet sur les journées des 5 et 6
+octobre. On peut affirmer qu'elle a beaucoup fait pour accentuer le
+caractère de violence des luttes politiques qui vont suivre et pour les
+rendre inexpiables. [Note: A. Mathiez, _Le Club des Cordeliers_, p. 225.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes journees de la Constituante, by
+Albert Mathiez
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDE JOURNEES ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+ Chief Executive and Director
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+particular state visit https://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+The Project Gutenberg EBook of Les grandes journees de la Constituante
+by Albert Mathiez
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+Title: Les grandes journees de la Constituante
+
+Author: Albert Mathiez
+
+Release Date: February, 2006 [EBook #9818]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on October 20, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNEES DE LA CONSTITUANTE ***
+
+
+
+
+Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso, Tonya, Renald Levesque
+and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+LES GRANDES JOURNEES DE LA CONSTITUANTE
+
+PAR
+
+ALBERT MATHIEZ
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+Chapitre I. La reunion des trois ordres.
+
+Chapitre II. La revolution du 14 juillet.
+
+Chapitre III. Le roi et l'Assemblee a Paris.
+
+Chapitre IV. La Federation.
+
+Chapitre V. La fuite du roi.
+
+Chapitre VI. Le Massacre du Champ-de-Mars.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LA REUNION DES TROIS ORDRES
+
+
+Le 17 juin, ayant termine depuis deux jours l'appel nominal de tous les
+deputes aux Etats generaux, le Tiers, auquel s'etaient deja reunis 12
+cures, se proclamait _Assemblee nationale_, et, prevoyant que cet acte
+revolutionnaire serait suivi de represailles, decidait d'opposer a une
+repression possible la menace de la greve de l'impot: "Considerant qu'en
+effet les contributions, telles qu'elles se percoivent actuellement dans
+le royaume, n'ayant point ete consenties par la nation, sont toutes
+illegales, et, par consequent nulles dans leur creation, extension ou
+prorogation;
+
+"L'Assemblee declare, a l'unanimite des suffrages, consentir
+provisoirement, pour la nation, que les impots et contributions, quoique
+illegalement etablis et percus, continuent d'etre leves de la meme maniere
+qu'ils l'ont ete precedemment, et ce, jusqu'au jour seulement de la
+premiere separation de cette Assemblee, _de quelque cause qu'elle puisse
+provenir_.
+
+"Passe lequel jour, l'Assemblee nationale entendait decreter que toute
+levee d'impots et contributions de toute nature qui n'aurait pas ete
+nommement, formellement et librement accordee par l'Assemblee, cessera
+entierement dans toutes les provinces du royaume, quelle que soit la forme
+de l'administration...."
+
+Le 19 juin, l'ordre du clerge decidait par 149 voix contre 135 de se
+reunir au Tiers. Mais, le meme jour, l'ordre de la noblesse adressait au
+roi une vigoureuse protestation contre les actes revolutionnaires du Tiers
+Etat et les chefs de la minorite du clerge, l'archeveque de Paris et le
+cardinal de La Rochefoucauld, faisaient le voyage de Marly pour pousser le
+roi a la resistance. Necker etait justement absent aupres de sa
+belle-soeur mourante a Paris. Un temoin oculaire, Rabaut de Saint-Etienne,
+depute a la Constituante, a raconte en ces termes la journee du lendemain:
+
+
+LE SERMENT DU JEU DE PAUME
+
+Tandis que les deputes se rendaient a la salle [des seances] une
+proclamation, faite par des herauts d'armes et affichee partout, annonca
+que les seances etaient suspendues et que le roi tiendrait une seance
+royale le 22. On donnait pour motifs de la cloture de la salle pendant
+trois jours la necessite des preparatifs interieurs pour la decoration du
+trone. Cette raison puerile servit a prouver qu'on n'avait voulu que
+prevenir la reunion du clerge, dont la majorite avait adopte le systeme
+des communes. Cependant les deputes arrivent successivement, et ils
+eprouvent la plus vive indignation de trouver les portes fermees et
+gardees par des soldats. Ils se demandent les uns aux autres quelle
+puissance a le droit de suspendre les deliberations des representants de
+la nation. Ils parlent de s'assembler sur la place meme, ou d'aller sur la
+terrasse de Marly offrir au roi le spectacle des deputes du peuple; de
+l'inviter a se reunir a eux dans une seance vraiment royale et paternelle,
+plus digne de son coeur que celle dont il les menace. On permet a M.
+BAILLY, leur president, d'entrer dans la salle avec quelques membres pour
+prendre les papiers; et la il proteste contre les ordres arbitraires qui
+la tiennent fermee. Enfin il rassemble des deputes dans le jeu de paume de
+Versailles, devenu celebre a jamais par la courageuse resistance des
+premiers representants de la nation francaise. On s'encourage en marchant;
+on se promet de ne jamais se separer et de resister jusqu'a la mort. On
+arrive; on fait appeler ceux des deputes qui ne sont pas instruits de ce
+qui se passe. Un depute malade s'y fait transporter. Le peuple, qui
+assiege la porte, couvre ses representants de benedictions. Des soldats
+desobeissent pour venir garder l'entree de ce nouveau sanctuaire de la
+liberte. Une voix s'eleve [celle de Mounier]; elle demande que chacun
+prete le serment de ne jamais se separer et de se rassembler partout
+jusqu'a ce que la constitution du royaume et la regeneration publique
+soient etablies. Tous le jurent, tous le signent, hors un [Martin d'Auch];
+et le proces-verbal fait mention de cette circonstance remarquable. La
+cour, aveuglee, ne comprit pas que cet acte de vigueur devait renverser
+son ouvrage. [Note: _Precis de l'histoire de la Revolution francaise_,
+reimp. De 1819, pp. 56-57.]
+
+Armand Brette a complete ce recit. "Sur les 19 cures affilies des ce
+moment a la cause du Tiers, sept seulement adhererent au serment le 20
+juin ou le 22 juin, 12 s'abstinrent..., 4 deputes du Tiers seulement
+refuserent de signer ... il n'y eut qu'un seul opposant, Martin d'Auch,
+qui declara qu'il ne _pouvait jurer d'executer des deliberations qui ne
+sont pas sanctionnees par le roi..._, tous les nobles deputes du Tiers
+presents a Versailles, les royalistes les plus eprouves, Malouet, Mounier,
+Flachslanden, l'ami intime du roi, Hardy de La Largere, dont le fils fut
+anobli sous la Restauration en souvenir du constituant, Charrier, qui en
+1792 souleva la Lozere et paya de sa tete son devouement a la cause
+royale, vingt autres enfin, dont l'affection pour le roi etait notoire,
+ont signe le serment et ont ainsi legitime l'audacieuse constitution du
+Tiers en Assemblee nationale." [Note: A. BRETTE, La seance royale du 23
+juin 1789, ses preliminaires et ses suites. _La Revolution francaise_, t.
+XX, p. 442 et 534.]
+
+Parmi ceux qui signerent le serment, cet acte solennel de rebellion, il y
+en eut qui eprouverent une emotion intense. L'un d'eux devint fou.
+
+
+FOU DE REMORDS
+
+Le lendemain un depute de Lorraine, nomme Mayer, est devenu fou. Il avait
+prete le serment et en avait la conscience bourrelee. Il etait a cote d'un
+filou qui venait de voler sous le costume d'un depute du Tiers. Lorsqu'on
+est venu prendre ce filou, il a cru qu'on arretait tous les deputes du
+Tiers pour avoir fait le serment; la peur l'a pris et la tete lui a saute.
+Cette frayeur d'etre arrete n'etait pas mal fondee, car le bruit general
+etait que ce parti violent avait ete propose, les uns disaient dans le
+conseil et d'autres dans un de ces conseils tenus frequemment chez MM. de
+Polignac et chez M. le comte d'Artois. [Note: Journal de l'abbe Coster
+dans Brette, _id._, pp. 37-38.]
+
+Le 21 juin, a une deputation de la noblesse conduite par le duc de
+Luxembourg, le roi avait repondu qu'il ne permettrait jamais qu'on
+alterat l'autorite qui lui avait ete confiee pour le bien de ses sujets.
+La seance royale qui devait avoir lieu le 22 juin fut remise au 23. Le 22
+juin, Bailly trouvant la porte des Menus fermee, se rendit aux Recollets
+qui refuserent de le recevoir. Les marguilliers de l'eglise Saint-Louis
+lui offrirent leur eglise. On se rendit d'abord dans la chapelle des
+Charniers, ou avaient lieu les catechismes, puis dans la nef. Deux membres
+de la noblesse du Dauphine, les premiers de leur ordre, le marquis de
+Blacons et le comte d'Agoult se reunirent au Tiers et la majorite du
+clerge se reunit aussi, conduite par les archeveques de Vienne et de
+Bordeaux, les eveques de Chartres et de Rodez.
+
+L'abbe Gregoire nous dit qu'en prevision de la seance royale du lendemain,
+les deputes qui se reunissaient au club breton (berceau des Jacobins)
+arreterent un plan de resistance:
+
+
+L'ACTION DU CLUB BRETON
+
+La veille au soir nous etions douze ou quinze deputes reunis au Club
+Breton, ainsi nomme parce que les Bretons en avaient ete les fondateurs.
+Instruits de ce que meditait la Cour pour le lendemain, chaque article fut
+discute par tous et tous opinerent sur le parti a prendre. La premiere
+resolution fut celle de rester dans la salle malgre la defense du roi. Il
+fut convenu qu'avant l'ouverture de la seance, nous circulerions dans les
+groupes de nos collegues pour leur annoncer ce qui allait se passer sous
+leurs yeux et ce qu'il fallait y opposer. [Note: _Memoires de l'Abbe
+Gregoire_, t. I, p. 380. Ce recit est confirme par Bouchette, Lettre du 24
+juin 1789: "Nous etions convenus d'avance quoiqu'il arrivat de ne pas nous
+separer avant d'avoir pris une deliberation et nous la fimes ainsi"
+(_Lettres_ de Bouchette, Paris, 1909).]
+
+
+LA SEANCE ROYALE
+
+Enfin la seance royale arriva; elle eut tout l'appareil exterieur qui
+naguere en imposait a la multitude; mais ce n'est pas un trone d'or ni un
+superbe dais, ni des herauts d'armes, ni des panaches flottants qui
+intimident des hommes libres. La cour ignorait encore cette verite, qu'on
+retrouve partout dans toutes les histoires. La garde nombreuse qui
+entourait la salle n'effraya pas les deputes; elle accrut au contraire
+leur courage. On repeta la faute qu'on avait faite le 5 mai, de leur
+affecter une porte separee et de les laisser exposes dans le hangar qui la
+precedait, a une pluie assez violente, pendant que les autres ordres
+prenaient leurs places distinguees; enfin ils furent introduits.
+
+Le discours et les declarations du roi eurent pour objet de conserver la
+distinction des ordres, d'annuler les fameux arretes de la constitution
+des communes en assemblee nationale, d'annoncer en trente-cinq articles
+les _bienfaits_ que le roi _accordait a ses peuples_, et de declarer a
+l'assemblee que, si elle l'abandonnait, il ferait le bien des peuples sans
+elle. D'ailleurs toutes les formes imperatives furent employees, comme
+dans ces lits de justice ou le roi venait semoncer le parlement. Dans ces
+bienfaits du roi promis a la nation, il n'etait parle ni de la
+Constitution tant demandee, ni de la participation des etats generaux a la
+legislation, ni de la responsabilite des ministres, ni de la liberte de la
+presse; et presque tout ce qui constitue la liberte civile et la liberte
+politique etait oublie. Cependant les pretentions des ordres privilegies
+etaient conservees, le despotisme du maitre etait consacre et les etats
+generaux abaisses sous son pouvoir. Le prince ordonnait et ne consultait
+pas; et tel fut l'aveuglement de ceux qui le conseillerent qu'ils lui
+firent gourmander les representants de la nation, et casser leurs arretes
+comme si c'eut ete une assemblee de notables. Enfin, et c'etait le grand
+objet de cette seance royale, le roi _ordonna_ aux deputes de se separer
+tout de suite, et de se rendre le lendemain matin dans les chambres
+affectees a chaque ordre pour y reprendre leurs seances.
+
+Il sortit. On vit s'ecouler de leurs bancs tous ceux de la noblesse et une
+partie du clerge. Les deputes des communes, immobiles et en silence sur
+leurs sieges, contenaient a peine l'indignation dont ils etaient remplis,
+en voyant la majeste de la nation si indignement outragee. Les ouvriers,
+commandes a cet effet, emportent a grand bruit ce trone, ces bancs, ces
+tabourets, appareil fastueux de la seance; mais, frappes de l'immobilite
+des peres de la patrie, ils s'arretent et suspendent leur ouvrage. Les
+vils agents du despotisme courent annoncer au roi ce qu'ils appellent la
+desobeissance de l'assemblee.... [Note: Rabaut, _op. cit.,_ pp. 58-59.]
+
+A ce recit de Rabaut Saint-Etienne, Montjoye ajoute ce detail qu'"a
+l'instant meme ou le roi se placa sur son trone, tous les deputes des
+trois ordres, par un mouvement simultane, s'assirent et se couvrirent et
+ils etaient deja assis et couverts lorsque M. le garde des sceaux dit: le
+roi permet a l'Assemblee de s'asseoir."
+
+
+LES DECLARATIONS DU ROI
+
+Le roi veut que l'ancienne distinction des trois ordres de l'Etat soit
+conservee en son entier, comme essentiellement liee a la constitution de
+son royaume; que les deputes librement elus par chacun des trois ordres,
+formant trois chambres, deliberant par ordre, et pouvant, avec
+l'approbation du souverain, convenir de deliberer en commun, puissent
+seuls etre consideres comme formant le corps des representans de la
+nation. En consequence, le roi a declare nulles les deliberations prises
+par les deputes de l'ordre du Tiers-Etat le 17 de ce mois ainsi que celles
+qui auraient pu s'ensuivre, comme illegales et inconstitutionnelles
+(_Decl._ I. 1).
+
+Sont nommement exceptees des affaires qui pourront etre traitees en commun
+celles qui regardent les droits antiques et constitutionnels des trois
+ordres, la forme de constitution a donner aux prochains Etats-Generaux,
+les proprietes feodales et seigneuriales, les droits utiles et les
+prerogatives honorifiques des deux premiers ordres (_id._ 8).
+
+Le consentement particulier du clerge sera necessaire pour toutes les
+dispositions qui pourraient interesser la religion, la discipline
+ecclesiastique, le regime des ordres et corps seculiers et reguliers
+(_id._ 9).
+
+Les affaires qui auront ete decidees dans les assemblees des trois ordres
+reunis seront remises le lendemain en deliberation si cent membres de
+l'Assemblee se reunissent pour en faire la demande (_id._ 12).
+
+Toutes les proprietes sans exception seront constamment respectees et
+S.M. comprend expressement sous le nom de proprietes les _dimes, cens,
+rentes, droits et devoirs feodaux et seigneuriaux_, et generalement tous
+les droits et prerogatives utiles ou honorifiques, attaches aux terres et
+fiefs, ou appartenant aux personnes (_Decl._ II. 12).
+
+Les deux premiers ordres de l'Etat continueront a jouir de l'exception des
+charges personnelles, mais le roi approuvera que les Etats-Generaux
+s'occupent des moyens de convertir ces sortes de charges en contributions
+pecuniaires, et qu'alors tous les ordres de l'Etat y soient assujettis
+egalement (_id._ 15).
+
+Dans d'autres articles le roi avait promis de n'etablir aucun nouvel impot
+sans le consentement des representants de la nation, de faire connaitre le
+tableau annuel des recettes et des depenses et de le soumettre aux Etats
+generaux, de sanctionner la suppression de tous les privileges en matiere
+d'impots, d'abolir la taille, le franc-fief, les lettres de cachet, la
+corvee, d'etablir des Etats provinciaux composes de deux dixiemes de
+membres du clerge, de trois dixiemes de membres de la noblesse et de cinq
+dixiemes de membres du Tiers, etc.
+
+Le roi termina par les paroles suivantes:
+
+
+LA MENACE ROYALE
+
+Vous venez, Messieurs, d'entendre le resultat de mes dispositions et de
+mes vues; elles sont conformes au vif desir que j'ai d'operer le bien
+public; et, si, par une fatalite loin de ma pensee, vous m'abandonniez
+dans une si belle entreprise, seul, je ferai le bien de mes peuples; seul,
+je me considererai comme leur veritable representant; et connaissant vos
+cahiers, connaissant l'accord parfait qui existe entre le voeu le plus
+general de la nation et mes intentions bienfaisantes, j'aurai toute la
+confiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je marcherai vers le
+but auquel je veux atteindre avec tout le courage et la fermete qu'il doit
+m'inspirer.
+
+Reflechissez, Messieurs, qu'aucun de vos projets, aucune de vos
+dispositions ne peut avoir force de loi sans mon approbation speciale.
+Ainsi je suis le garant naturel de vos droits respectifs; et tous les
+ordres de l'Etat peuvent se reposer sur mon equitable impartialite.
+
+Toute defiance de votre part serait une grande injustice. C'est moi
+jusqu'a present qui fais tout le bonheur de mes peuples; et il est rare
+peut-etre que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses
+sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits.
+
+Je vous ordonne, Messieurs, de vous separer tout de suite, et de vous
+rendre demain matin chacun dans les chambres affectees a votre ordre, pour
+y reprendre vos seances, j'ordonne en consequence au grand-maitre des
+ceremonies de faire preparer les salles.
+
+Dreux-Breze, grand-maitre des ceremonies, vint rappeler aux communes
+immobiles l'ordre du roi. Bailly lui repondit que les representants du
+peuple ne recoivent les ordres de personne, que, du reste il allait
+prendre les ordres de l'assemblee. Alors Mirabeau lanca la celebre
+apostrophe qu'il a lui-meme rappelee en ces termes:
+
+
+L'APOSTROPHE DE MIRABEAU
+
+Bientot M. le marquis de Breze est venu leur dire [aux deputes des
+communes]: "Messieurs, vous connaissez les ordres du roi." Sur quoi un des
+membres des communes lui adressant la parole a dit: "Oui, Monsieur, nous
+avons entendu les intentions qu'on a suggerees au Roi, et vous qui ne
+sauriez etre son organe aupres des Etats-Generaux, vous qui n'avez ici ni
+place, ni voix, ni droit de parler, vous n'etes pas fait pour nous
+rappeler son discours; [Note: Le garde des sceaux, d'apres le protocole,
+etait seul qualifie pour communiquer les ordres du roi aux Etats generaux.
+Dreux-Breze outrepassait ses pouvoirs. Il ne devait etre que le porteur
+d'ordres _ecrits_ du roi.] cependant pour eviter toute equivoque et tout
+delai, je vous declare que si l'on vous a charge de nous faire sortir
+d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne
+quitterons nos places que par la puissance de la baionnette." Alors, d'une
+voix unanime, tous les deputes se sont ecries: "Tel est le voeu de
+l'Assemblee." [Note: _Treizieme lettre_ de Mirabeau a ses _commettants_.]
+
+Le Tiers, sur la proposition de Camus et de Sieyes, declara persister dans
+ses precedents arretes, recidivant ainsi sa desobeissance. Il decreta en
+outre, sur la proposition de Mirabeau, que la personne des deputes etait
+inviolable. "Ce n'est pas manifester une crainte, avait dit Mirabeau,
+c'est agir avec prudence; c'est un frein contre les conseils violents qui
+assiegent le trone."
+
+Le roi ceda devant l'attitude resolue des nobles patriotes, l'offre de
+demission de Necker, qui n'avait deja pas assiste a la seance royale,
+devant l'agitation du monde des rentiers qui craignait la banqueroute,
+devant l'insubordination de l'armee et les manifestations populaires.
+
+
+LES NOBLES PATRIOTES AU SECOURS DU TIERS
+
+On se rappelle cette celebre reponse de Mirabeau au grand maitre des
+ceremonies qui nous sommait de nous retirer. Cette reponse, me dit
+d'Andre, [Note: D'Andre, depute de la noblesse d'Aix aux Etats generaux,
+devint avec Barnave et les Lameth un des chefs du cote gauche de la
+Constituante.] ayant ete rapportee a la cour par M. de Breze, il fut donne
+ordre a deux ou trois escadrons des gardes du corps de marcher sur
+l'Assemblee et de la sabrer, s'il le fallait, pour la dissoudre. Et
+certes, les deputes, dans un pareil moment, se seraient tous laisse
+egorger plutot que de bouger. Au moment ou cette troupe avancait,
+plusieurs deputes de la minorite de la noblesse etaient rassembles sur une
+terrasse attenant, si je me le rappelle bien, au logement de l'un des
+Crillon. Il y avait entre autres les deux Crillon, d'Andre, le marquis de
+Lafayette, les ducs de La Rochefoucauld, de Liancourt, etc., tous dans les
+opinions de Necker, voulant l'etablissement d'un gouvernement
+constitutionnel a l'anglaise, avec la branche regnante de la dynastie.
+Lorsque d'Andre vit les gardes du corps s'avancer pour executer l'ordre
+dont je viens de parler: "Eh quoi! s'ecrie-t-il, aurions-nous la lachete
+de laisser egorger sous nos yeux et sans aucune demarche vigoureuse pour
+en empecher, des hommes qui nous donnent un si bel exemple de fermete et
+de devouement! Marchons au-devant des escadrons et sauvons les deputes des
+communes ou perissons avec eux." Ils partent tous a l'instant; ils barrent
+le chemin au detachement, enfoncent leurs chapeaux empanaches, mettent
+l'epee a la main et declarent au commandant qu'il leur passera sur le
+corps a tous avant qu'il parvienne aux deputes des communes, que c'etait a
+lui a juger les consequences. Le commandant repond d'abord qu'il ne
+connait que ses ordres, et fait un mouvement pour se porter en avant et
+leur passer sur le corps. Mais ces braves gens etant restes inebranlables
+a l'approche de cette cavalerie, le commandant n'osa pas aller plus loin;
+il retourna au chateau rendre compte de ce qui s'etait passe et demander
+de nouveaux ordres. La Cour effrayee, irresolue, donna l'ordre de
+retrograder. Le fait est notoire et je n'ai aucun doute sur les details.
+D'Andre n'est ni imposteur ni fanfaron, et tous les hommes que je viens de
+citer etaient capables de toutes sortes de grandes et belles actions.
+[Note: _Memoires_ de La Revelliere-Lepeaux, t. I, pp. 82-84.]
+
+
+LA DEMISSION DE NECKER
+
+Des cris de _Vive Necker_ se faisaient entendre jusqu'au chateau. On
+voulait le voir, on voulait le prier de rester a la tete des affaires.
+Dans l'intervalle, il a ete demande chez la reine. Le peuple l'y a suivi,
+et les cours du chateau sont restees pleines de monde. M. Necker a passe
+un instant chez le roi pour lui rendre compte que toutes les caisses
+etaient fermees a Paris, que la ville entiere etait prete a se soulever,
+et que les directeurs de la Caisse d'Escompte arrivaient dans le moment de
+Paris lui annoncer tous les dangers dont la Caisse etait menacee. Le roi a
+senti que le remede a ces maux etait la conservation de son ministere. Il
+a meme exige dit-on que M. Necker allat depuis le Chateau jusqu'au
+Controle general a pied, pour se montrer au peuple et l'assurer qu'il
+restait. Les rues, les fenetres retentissaient d'applaudissements et de
+cris repetes de _Vive Necker!_ Dans un instant tous les deputes du
+Tiers-Etat se sont rendus chez M. Necker pour le feliciter et applaudir
+avec lui au bonheur de la nation qui le conserve. On l'embrassait, on
+embrassait Mme Necker et la baronne de Stael, le public embrassait les
+deputes du Tiers, les applaudissait, criait: _Vive Necker, vive
+l'Assemblee nationale_! [Note: Journal de l'abbe Coster, dans A. Brette,
+_La Revolution francaise,_ t. XXIII, pp. 66-67.]
+
+
+L'INSUBORDINATION DE L'ARMEE
+
+Le jeudi [25 juin 1789], les soldats du regiment des Gardes francaises
+ayant abandonne leurs casernes s'etaient repandus dans Paris, allant par
+bandes dans tous les lieux publics, criant: _Vive le Roi, Vive le Tiers!_
+allant boire dans les cabarets, obtenant de l'argent de plusieurs
+fanatiques qui leur en distribuaient des poignees. Crainte d'une revolte
+generale, on n'osa les consigner. Le vendredi, ils se repandirent de meme
+dans tous les endroits publics, firent mettre bas les armes a plusieurs
+patrouilles des gardes suisses qu'ils rencontrerent et publierent les deux
+imprimes ci-joints. M. du Chatelet, accouru a Paris, parvint, en allant
+lui-meme a chaque caserne, a les contenir hier samedi. Et la reunion
+effectuee ne laissant pas d'animosite entre les partis, il faut esperer
+qu'on n'aura pas besoin de se servir des troupes, sur lesquelles V.E. voit
+qu'on ne pourrait faire aucun fonds.
+
+J'apprends a l'instant que le Roi ne peut pas compter davantage sur ses
+propres gardes du corps. Un marechal des logis, bas-officier avec rang de
+lieutenant-colonel, est venu dire, au nom de la troupe, au duc de Guiche,
+capitaine de quartier, que leur devoir etait de garder et de proteger la
+personne du Roi, mais non de monter a cheval pour se battre avec la
+canaille; qu'en consequence ils ne feraient point de patrouilles. Le duc
+Guiche a casse le bas-officier. Sur quoi les gardes du corps sont venus
+presenter au Roi un memoire, ou, en l'assurant de leur attachement pour sa
+personne, ils ont demande son retablissement. Le Roi a mis au bas du
+memoire: "j'ai toujours compte sur la fidelite de mes gardes du corps", et
+il le leur a rendu. Les gardes ont fait dire a M. de Guiche que si on ne
+leur rendait point leur camarade, a la fin de leur service qui se termine
+avec le mois de juin, le Roi pouvait disposer de 600 bandoulieres, ce qui
+fait la moitie de tout le corps, y ayant dans ce moment double garde.
+
+Les regiments de Reinach (Suisse) et de Lauzun (hussards) viennent
+d'arriver. La fidelite des regiments etrangers commence aussi a devenir
+suspecte. Les bourgeois les seduisent, et les Suisses de Salis-Samade
+loges a Issy et a Vaugirard ont assure leurs hotes qu'au cas ou on les fit
+marcher, ils devisseraient les batteries de leurs fusils. [Note: Depeche
+de Salmour, ministre plenipotentiaire de Saxe, 28 juin 1789, dans
+FLAMMERMONT, Rapport sur les correspondances des agents diplomatiques
+etrangers en France avant la Revolution. _Nouvelles archives des
+missions_, t. VIII, p. 231.]
+
+Le 24 juin, la majorite du Clerge, desobeissant a son tour au roi se
+rendit a la deliberation du Tiers. Le 25, 47 membres de la noblesse, le
+duc d'Orleans en tete, en firent autant. Le 27, le roi se resigna a
+sanctionner ce qu'il ne pouvait plus empecher. Il ordonna aux deux ordres
+privilegies de se reunir au Tiers. Le jour meme la reunion est un fait
+accompli.
+
+Le serment du jeu de paume laissa un vif souvenir parmi les patriotes et
+une societe particuliere fut fondee par Gilbert Romme pour en commemorer
+l'anniversaire.
+
+
+LE PREMIER ANNIVERSAIRE DU SERMENT DU JEU DE PAUME
+
+Formes en "bataillon civique", les membres de la societe du serment du jeu
+de paume entrerent a Versailles par l'avenue de Paris. Au milieu d'eux,
+quatre volontaires de la Bastille portaient "une table d'airain sur
+laquelle etait grave en caracteres ineffacables le serment du jeu de
+paume. Quatre autres portaient les ruines de la Bastille destinees a
+sceller sur les murs du jeu de Paume cette table sacree". La municipalite
+de Versailles vint a la rencontre du cortege. Le regiment de Flandre
+presenta les armes devant "l'arche sacree". Arrives au jeu de Paume, tous
+les assistants renouvelerent le serment "dans un saisissement religieux".
+Puis un orateur les harangua: "Nos enfants iront un jour en pelerinage a
+ce temple, comme les musulmans vont a La Mecque. Il inspirera a nos
+derniers neveux le meme respect que le temple eleve par les Romains a la
+piete filiale...." Au milieu des cris d'allegresse, les vieillards
+scellerent sur la muraille la table du serment: "Chacun envia le bonheur
+de l'enfoncer." Tous ne quitterent qu'a regret ce lieu si cher aux ames
+sensibles: "Ils s'embrasserent mutuellement et furent reconduits avec
+pompe par la municipalite, la garde nationale et le regiment de Flandre,
+jusqu'aux portes de Versailles." Le long de la route, en rentrant a Paris,
+"ils ne s'entretenaient que du bonheur des hommes, on eut dit que
+c'etaient des Dieux qui etaient en marche". Au bois de Boulogne, un repas
+de trois cents couverts, "digne de nos vieux aieux", leur fut servi "par
+des jeunes nymphes patriotes". Au-dessus de la table on avait place "les
+bustes des amis de l'humanite, de J.-J. Rousseau, de Mably, de Franklin
+qui semblait encore presider la fete". Le president de la societe, G.
+Romme, "lut pour benedicite les deux premiers articles de la Declaration
+des Droits de l'homme. Tous les convives repeterent: Ainsi soit-il!". Au
+dessert, on donna lecture du proces-verbal de la journee. "Cet acte
+religieux excita de vifs applaudissements." Puis vinrent les toasts.
+Danton "eut le bonheur de porter le premier". "Il dit que le Patriotisme,
+ne devant avoir d'autres bornes que l'Univers, il proposait de boire a sa
+sante, a la Liberte, au bonheur de l'Univers entier; de Menou but a la
+sante de la Nation et du Roi "qui ne fait qu'un avec elle", Charles de
+Lameth a la sante des vainqueurs de la Bastille, Santhonax a nos freres
+des colonies, Barnave au regiment de Flandre, Robespierre "aux ecrivains
+courageux qui avaient couru tant de dangers et qui en couraient encore en
+se livrant a la defense de la Patrie". Un membre designa alors Camille
+Desmoulins dont le nom fut vivement applaudi. Enfin un pieux chevalier
+termina la serie des toasts en buvant "au sexe enchanteur qui a montre
+dans la Revolution un patriotisme digne des dames romaines". Alors "des
+femmes vetues en bergeres" entrerent dans la salle du banquet et
+couronnerent de feuilles de chene les deputes a l'Assemblee nationale:
+d'Aiguillon, Menou, les deux Lameth, Barnave, Robespierre, Laborde. Un
+artiste celebre [Note: David, dont tout le monde connait le celebre
+tableau du serment du jeu de Paume.] qui assistait a la fete promit
+d'employer son talent "a transmettre a la posterite les traits des amis
+inflexibles du bien public". [Note 2: A. Mathiez, _Les Origines des Cultes
+revolutionnaires_, pp. 47-49, d'apres le proces-verbal officiel de la
+ceremonie.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA REVOLUTION DU 14 JUILLET
+
+
+L'APPEL DES TROUPES ET LES PROJETS DE LA COUR
+
+Le roi, qui avait de l'honneur, avait ressenti vivement l'humiliation que
+le Tiers et la majorite du Clerge lui avaient imposee. Il preta une
+oreille complaisante aux conseils de revanche qui lui venaient de la reine
+et du comte d'Artois. Des le 26 juin il appelait autour de Paris et de
+Versailles 20,000 hommes, dont 3,000 cavaliers, la plupart des troupes
+etrangeres qu'il croyait plus sures.
+
+Les contemporains ont cru communement a un projet de coup de force
+comportant une double offensive, contre l'Assemblee et contre Paris.
+
+Le jour de la seance royale, le 23 juin, des bruits tres inquietants
+s'etaient repandus dans Paris. L'on racontait que Necker, instruit que la
+cour s'appretait a l'exiler, avait offert trois fois sa demission et
+n'avait reussi a la faire accepter qu'en promettant de ne point quitter
+Versailles; qu'un nouveau ministere etait forme avec le prince de Conti
+comme premier ministre, le prince de Conde comme generalissime de l'armee,
+Foulon comme controleur general des finances; "que le projet de la cour
+etait de faire arreter un depute par chaque bailliage pour le retenir en
+otage dans l'interieur du chateau de la Bastille, ou l'on avait vu arriver
+un grand nombre de lits et une grande quantite de matelas" (Hardy).
+
+Quelques jours plus tard, nouvelles rumeurs. L'espoir un moment nourri
+apres la reunion des ordres, de voir disgracier les princes de Conti et de
+Conde ainsi que Barentin, s'evanouit, la concentration des troupes est
+connue et commentee a Paris des la fin de juin et des bruits sinistres
+circulent. Le 3 juillet, l'on raconte au Palais-Royal que les membres du
+tiers, exposes a etre assassines par les nobles, demandent du secours, et
+peu s'en faut que plusieurs milliers d'hommes ne se mettent en route pour
+Versailles. Puis, a mesure que les troupes se rapprochent, et surtout
+apres la seance du 8 juillet a l'Assemblee, les on-dit se precisent: la
+cour veut imposer a l'Assemblee, au cours d'une nouvelle seance royale,
+les declarations du 23 juin, qui seront ensuite largement repandues dans
+tout le royaume, lues au prone de toutes les paroisses; si l'Assemblee
+resiste, elle sera transferee dans une ville eloignee ou prorogee pour un
+mois, ou immediatement dissoute. L'on affirme qu'au cours d'une nuit
+prochaine, les troupes stationnees a Versailles prendront les armes, que
+le local de l'Assemblee sera occupe militairement, les plus turbulents
+arretes, voire condamnes et executes, les autres disperses. Au coeur meme
+de la crise, le 13 et le 14 juillet, le bruit court avec persistance que
+la salle des Menus-Plaisirs est minee; ce bruit trouve creance parmi les
+deputes et Gregoire se fait a la tribune l'interprete des frayeurs qu'il
+inspire. Contre Paris, l'on meditait un assaut dans les regles: des
+batteries installees sur les hauteurs de Montmartre foudroieraient la
+ville; en meme temps, les troupes campees au Champ de Mars et celles de
+Courbevoie, de Saint-Denis, etc., feraient irruption. Tout ce qui
+resisterait serait fusille ou sabre; les soldats auraient permission de
+piller. Puis les barrieres seraient fermees, garnies de canons, et Paris
+serait isole du reste de la France. L'on se communiquait, dans le public,
+des plans d'operations ou la mission de chaque corps, les itineraires, la
+progression methodique de l'attaque etaient minutieusement indiques.
+
+Ces bruits doivent etre accueillis avec circonspection. Paris et
+Versailles ont passe, pendant la premiere quinzaine de juillet 1789, par
+un acces d'exaltation generalisee qui atteignit son paroxysme le jour de
+la prise de la Bastille, par une sorte de "grande peur" qui explique la
+naissance des rumeurs les plus folles. A l'Assemblee meme, tous ceux des
+deputes qui n'avaient pas partie liee avec la cour semblent y avoir prete
+foi; et point n'est besoin, pour faire comprendre leur credulite,
+d'invoquer les calculs politiques: ils ont subi la contagion du moment.
+
+Il n'est point douteux que, du 23 juin au 12 juillet, des projets extremes
+ont ete agites. Dans une depeche du 9 juillet, le comte de Salmour,
+ministre de Saxe a Paris, attribue a d'Epremenil un plan de dissolution
+Des Etats generaux a main armee. "D'apres son projet, l'on devrait casser
+les Etats generaux, arreter quelques-uns des membres qui avaient parle
+avec plus de chaleur, les livrer au parlement, ainsi que M. Necker, pour
+instruire leur proces dans les formes juridiques et les faire perir sur
+l'echafaud comme criminels de lese-majeste et coupables de haute
+trahison." Le meme temoin note "les rodomontades ridicules des
+aristocrates", a mesure que les regiments arrivent. Les officiers de
+l'etat-major du marechal de Broglie se laissaient aller, en parlant de
+l'Assemblee, a de graves intemperances de langage, et le marechal
+lui-meme, a en croire Salmour et Besenval, montrait une assurance, une
+jactance menacantes. [Note: Pierre Caron, La tentative de contre-
+revolution de juin-juillet 1789 dans la _Revue d'histoire moderne et
+contemporaine, t. VII, pp. 20-23.].
+
+
+_LA REPLIQUE DES PATRIOTES_
+
+LA MOTION DE MIRABEAU DU 8 JUILLET
+
+Le 8 juillet, Mirabeau prononca un terrible requisitoire contre les
+mauvais conseillers du roi qui compromettaient le trone: "Ont-ils prevu
+les conseillers de ces mesures, ont-ils prevu les suites qu'elles
+entrainent pour la securite meme du trone? Ont-ils etudie dans l'histoire
+de tous les peuples comment les revolutions ont commence, comment elles se
+sont operees?" Il deposa la motion suivante:
+
+Qu'il soit fait au roi une tres humble adresse, pour peindre a S.M. les
+vives alarmes qu'inspire a l'Assemblee nationale de son royaume l'abus
+qu'on s'est permis depuis quelque temps du nom d'un bon roi pour faire
+approcher de la capitale et de cette ville de Versailles des trains
+d'artillerie et des corps nombreux de troupes tant etrangeres que
+nationales, dont plusieurs se sont cantonnes dans les villages voisins, et
+pour la formation annoncee de divers camps aux environs de ces deux
+villes.
+
+Qu'il soit represente au roi, non seulement combien ces mesures sont
+opposees aux intentions bienfaisantes de S.M. pour le soulagement de ses
+peuples dans cette malheureuse circonstance de cherte et de disette de
+grains, mais encore combien elles sont contraires a la liberte et a
+l'honneur de l'Assemblee nationale, propres a alterer entre le roi et ses
+peuples cette confiance qui fait la gloire et la surete du monarque, qui
+seule peut assurer le repos et la tranquillite du royaume, procurer enfin
+a la nation les fruits inestimables qu'elle attend des travaux et du zele
+de cette Assemblee.
+
+Que S.M. soit suppliee tres respectueusement de rassurer ses fideles
+sujets en donnant les ordres necessaires pour la cessation immediate de
+ces mesures egalement inutiles, dangereuses et alarmantes, et pour le
+prompt renvoi des troupes et des trains d'artillerie aux lieux d'ou on les
+a tires.
+
+Et attendu qu'il peut etre convenable, en suite des inquietudes et de
+l'effroi que ces mesures ont jetes dans le coeur du peuple, de pourvoir
+provisionnellement au maintien du calme et de la tranquillite; S.M. sera
+suppliee d'ordonner que dans les deux villes de Paris et de Versailles, il
+soit incessamment leve des gardes bourgeoises qui, sous les ordres du roi,
+suffiront pleinement a remplir ce but sans augmenter autour de deux villes
+travaillees des calamites de la disette le nombre des consommateurs.
+[Note: Reimpression du _Moniteur_.]
+
+La motion de Mirabeau fut votee, a l'unanimite moins quatre voix, a
+l'exception du dernier paragraphe que les electeurs de Paris allaient se
+charger de mettre en application. [Note: Des le 25 juin les electeurs de
+Paris avaient agite le projet d'une milice bourgeoise.]
+
+
+L'AGITATION A PARIS. LES GARDES FRANCAISES
+
+A ces mouvements et a ces bruits la capitale entiere n'eut qu'un
+sentiment; et ce n'etait pas une populace ignorante et tumultueuse,
+c'etait tout ce que cette ville celebre renferme d'hommes eclaires ou
+braves de tous les etats et de toutes les conditions. Le danger commun
+avait tout reuni. Les femmes qui, dans les mouvements populaires, montrent
+toujours le plus d'audace, encourageaient les citoyens a la defense de
+leur patrie. Ceux-ci, par un instinct que leur donnaient le danger public
+et l'exaltation du patriotisme, demandaient aux soldats qu'ils rencontrent
+s'ils auront le courage de massacrer leurs freres, leurs concitoyens,
+leurs parents, leurs amis. Les gardes-francaises les premiers, ces
+citoyens genereux, rebelles a leurs maitres, selon le langage du
+despotisme, mais fideles a la nation, jurent de ne tourner jamais leurs
+armes contre elle. Des militaires d'autres corps les imitent. On les
+comble de caresses et de presents. On voit ces soldats, qui avaient ete
+amenes pour l'oppression de la capitale, et par consequent du royaume, se
+promener dans les rues en embrassant les citoyens. Ils arrivent en foule
+au Palais-Royal, ou tout le monde s'empresse de leur offrir des
+rafraichissements, et chacun emploie tous les moyens qu'il juge propres a
+detacher les soldats de l'obeissance arbitraire pour les reunir a la cause
+commune. On apprend cependant que quelques-uns d'entre eux vont etre punis
+d'avoir refuse de tirer sur leurs concitoyens, que onze gardes francaises
+sont detenus aux prisons de l'Abbaye, et vont etre transferes a Bicetre,
+prison des plus vils scelerats. Leur cause devient la cause publique. On
+court les delivrer [le 9 juillet]; la foule grossit en marchant; on force
+les prisons, on entre, on les delivre; et ils sont amenes en triomphe au
+Palais-Royal, qui devient leur asile. Les hussards et les dragons qui
+avaient recu ordre de charger les citoyens, posent leurs armes et se
+joignent a eux; et l'on entend partout les cris de _Vive la Nation!_ car,
+depuis la constitution des communes en assemblee nationale, c'etait le cri
+de la joie publique, et l'on ne disait plus _vive le Tiers-Etat!_. [Note:
+Rabaut, _op. cit._, pp. 64-65.]
+
+Le lendemain, 10 juillet, les _Electeurs_ de Paris, c'est-a-dire les
+delegues des assemblees primaires qui avaient elu les deputes de la ville
+aux Etats-Generaux, se reunissaient dans la grande salle de l'Hotel de
+Ville et discutaient un projet d'organisation d'une garde bourgeoise.
+
+
+LE RENVOI DE NECKER ET LE ROLE DES CAPITALISTES DANS L'INSURRECTION
+
+Le 11 juillet, vers 3 heures de l'apres-midi, le roi revoquait Necker et
+l'invitait a sortir immediatement du royaume. Les autres ministres
+patriotes, Montmorin, Saint-Priest, La Luzerne etaient de meme disgracies.
+Leurs successeurs etaient pris dans le parti de la resistance a outrance:
+le baron de Breteuil, le marechal de Broglie, le duc de La Vauguyon, etc.
+Le renvoi de Necker provoqua dans le monde de la finance et de la
+bourgeoisie le meme emoi que sa menace de demission le 23 juin.
+
+Le 12 juillet, lorsqu'il apprend le renvoi de Necker, le bailli de Virieu
+ecrit: "Le renvoi de Necker portera un coup au credit, et la caisse
+d'escompte pourrait bien faire banqueroute. Le roi, probablement, sera
+force de reculer et de faire retirer les troupes." "Aussitot, dit Bailly,
+qu'on apprit a Paris la nouvelle du renvoi de Necker, les agents de change
+s'assemblerent pour deliberer sur les suites du coup que cet evenement
+allait porter au commerce et aux finances. Ils deciderent que, pour eviter
+de mettre a decouvert un discredit total de tous les effets, la Bourse
+serait fermee lundi; ils depecherent l'un d'eux, M. Madimer, a Versailles
+pour avoir des nouvelles et connaitre l'etat des choses". Les craintes des
+agents de change n'etaient pas injustifiees; des le 10, les rumeurs
+repetees sur le mouvement des troupes autour de Paris avaient fait tomber
+les billets de la Caisse d'escompte de 4 265 livres, ou ils etaient le 8,
+a 4 165 livres. L'arrete fameux de l'Assemblee nationale du 13 juillet
+vise expressement la banqueroute. Le Constituant Lofficial depeint la
+consternation des bourgeois parisiens le 12 juillet: "Ils ne voyaient que
+la banqueroute royale et la perte de leur fortune certaine (la majeure
+partie des Parisiens ayant tout leur avoir sur le Tresor royal)". Le
+_Tableau des principaux evenements de la Revolution_ s'exprime ainsi: "Un
+des principaux moyens employes par les factieux pour soulever Paris peuple
+de capitalistes, de rentiers, d'agioteurs avait ete d'y repandre le bruit
+que la resolution de faire banqueroute avait ete prise dans le meme
+conseil ou l'exil de M. Necker avait ete prononce. M. Mounier eut la
+faiblesse d'adopter cette fable absurde: "Nous declarerons ... que
+l'Assemblee nationale ne peut consentir a une honteuse banqueroute". Enfin
+Rivarol, dans ses memoires, a fait avec amertume les memes constatations:
+"Les capitalistes, par lesquels la Revolution a commence n'etaient pas si
+difficiles en fait de constitution, et ils auraient donne la main a tout,
+pourvu qu'on les payat.... Soixante mille capitalistes et la fourmiliere
+des agioteurs ont decide la Revolution". Et, dans une note, il accuse les
+principaux banquiers de Paris, Laborde-Mereville, Boscary, Dufresnoy,
+d'avoir mis a la disposition du parti revolutionnaire des sommes
+considerables. [Note: Pierre Caron, _La tentative de contre-revolution de
+juin-juillet 1789_, dans la _Revue d'histoire moderne_, t. VIII, pp. 666-
+667.]
+
+
+LE 12 JUILLET
+
+Il est impossible de depeindre le mouvement immense qui tout a coup
+souleva la ville entiere de Paris [a la nouvelle du renvoi de Necker]. On
+y previt tout ce a quoi il fallait s'attendre, l'assemblee nationale
+dissoute par la force, et la capitale envahie par l'armee. Les citoyens
+accourent au Palais-Royal, leur rendez-vous accoutume; la consternation
+les y avait conduits; la fureur commune s'y alluma, mais telle qu'elle dut
+se communiquer en un moment a cette vaste et populeuse enceinte. La
+premiere Victime du despotisme devint l'idole et la divinite du jour. Les
+citoyens prennent un buste de M. Necker; ils y joignent celui de M.
+d'Orleans, dont on disait aussi qu'il allait etre exile, et les promenent
+dans Paris suivis d'un immense cortege. Des soldats du Royal-Allemand
+recoivent ordre de charger, et frappent de leurs sabres ces bustes
+insensibles: plusieurs personnes sont blessees. Le prince de Lambesc etait
+sur la place de Louis XV avec des soldats de Royal-Allemand; le peuple lui
+jette des pierres; alors il se precipite dans les Tuileries le sabre a la
+main et blesse un vieillard qui s'y promenait. Tandis que les femmes et
+les enfans, effrayes, poussent mille cris, le canon tire et tout Paris est
+sur pied et crie aux armes; le tocsin sonne, les citoyens enfoncent les
+boutiques des armuriers.
+
+Ils battent une compagnie de Royal-Allemand, et l'emotion continue durant
+toute la journee jusqu'a ce que, la nuit etant survenue, des brigands,
+apostes hors de Paris, brulent les barrieres, entrent dans la ville et
+courent les rues, que remplissaient heureusement des patrouilles de
+citoyens, de gardes-francaises et de soldats du guet. [Note: Rabaut, _op.
+cit._, p. 68.]
+
+
+CAMILLE DESMOULINS AU PALAIS-ROYAL
+
+Il etait deux heures et demie [le 12 juillet]; je venais de sonder le
+peuple. Ma colere contre les despotes etait tournee en desespoir. Je ne
+voyais pas les groupes, quoique vivement emus ou consternes, assez
+disposes au soulevement. Trois jeunes gens me parurent agites d'un plus
+vehement courage; ils se tenaient par la main. Je vis qu'ils etaient venus
+au Palais-Royal dans le meme dessein que moi; quelques citoyens passifs
+les suivaient: "Messieurs, leur dis-je, voici un commencement
+d'attroupement civique; il faut qu'un de nous se devoue et monte sur une
+table pour haranguer le peuple"--"Montez-y"--"J'y consens". Aussitot je
+fus plutot porte sur la table que je n'y montai. A peine y etais-je que je
+me vis entoure d'une foule immense. Voici ma courte harangue que je
+n'oublierai jamais: "Citoyens, il n'y a pas un moment a perdre. J'arrive
+de Versailles, M. Necker est renvoye; ce renvoi est le tocsin d'une
+Saint-Barthelemi de patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et
+allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous egorger. Il ne nous reste
+qu'une ressource, c'est de courir aux armes et de prendre des cocardes
+pour nous reconnaitre." J'avais les larmes aux yeux et je parlais avec une
+action que je ne pourrais ni retrouver ni peindre. Ma motion fut recue
+avec des applaudissemens infinis. Je continuai: "--Quelles couleurs
+voulez-vous?--Quelqu'un s'ecria:--Choisissez.--Voulez-vous le vert,
+couleur de l'esperance ou le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberte
+d'Amerique et de la democratie?" Des voix s'eleverent: "--Le vert, couleur
+de l'esperance!--Alors je m'ecriai:--Amis! le signal est donne: voici les
+espions et les satellites de la police qui me regardent en face. Je ne
+tomberai pas du moins vivant entre leurs mains. Puis, tirant deux
+pistolets de ma poche, je dis: Que tous les citoyens m'imitent!" Je
+descendis etouffe d'embrassemens; les uns me serraient contre leurs
+coeurs; d'autres me baignaient de leurs larmes, un citoyen de Toulouse,
+craignant pour mes jours, ne voulut jamais m'abandonner. Cependant on
+m'avait apporte un ruban vert. J'en mis le premier a mon chapeau et j'en
+distribuai a ceux qui m'environnaient. [Note: Camille Desmoulins, _Le
+vieux cordelier_, n deg. 5, ed. Baudouin, 1825, pp. 81-82.]
+
+
+LE 13 JUILLET
+
+Le 13 juillet, au matin, les _Electeurs_ prennent la direction du
+mouvement. Ils s'emparent des pouvoirs municipaux, en maintenant en
+fonctions le prevot des marchands Flesselles qu'ils appellent a presider
+leur _Comite permanent_. Ils organisent immediatement la milice bourgeoise
+a raison de 800 hommes par district, 48 000 pour la ville. La journee se
+passa a enroler les compagnies et a les armer. Les deux principaux
+episodes de cette prise d'armes furent le pillage du garde-meuble et le
+pillage des Invalides.
+
+
+LE PILLAGE DES INVALIDES
+
+L'hotel des Invalides, a la vue des troupes campees au Champ de Mars, fut
+emporte par 7 ou 8 000 bourgeois desarmes qui, sortant avec fureur des
+trois rues adjacentes, se precipiterent dans un fosse de 12 pieds de large
+sur 8 de profondeur et l'eurent, se transportant les uns les autres sur
+les epaules, passe en moins de rien. Arrives dans l'Esplanade pele-mele
+avec les Invalides qui n'eurent pas le temps de se reconnaitre, ils s'y
+emparerent de 12 pieces de canon de 14, de 10, de 18 et d'un mortier. Ils
+presenterent alors au gouverneur un ordre de la ville de leur remettre les
+armes, qui, ne voyant plus moyen de se defendre dans son hotel, en ouvrit
+les portes. Ils s'emparerent de 40 000 fusils et d'un magasin de poudre.
+
+Temoin de cette operation qui se fit avec une vivacite incroyable je
+passai au camp voisin, ou le spectacle des troupes tristes, mornes et
+abattues, enfermees depuis quinze jours dans un espace assez etroit, me
+parut different de celui des hommes entreprenants et courageux que je
+venais de quitter. Les generaux convinrent des ce moment qu'il etait
+impossible de _soumettre Paris_, que le parti de la retraite etait le
+seul prudent. [Note: Depeche de Salmour, ministre de Saxe, 16 juillet
+1789, _Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 238.].
+
+
+UN MENEUR: JEAN ROSSIGNOL
+
+Si la Cour n'avait eu contre elle que les rentiers et les bourgeois, gens
+naturellement pacifiques, elle aurait triomphe facilement. Mais les
+bourgeois surent entrainer derriere eux la foule des proletaires. Les
+veritables chefs de l'insurrection furent d'anciens soldats, vivant du
+travail de leurs mains en artisans, ne s'occupant pas generalement de
+politique, mais gagnes pour une fois par la contagion de l'exemple. L'un
+d'eux, Jean Rossignol, ouvrier orfevre, qui avait fait auparavant de
+nombreuses garnisons sous le sobriquet militaire de _Francoeur_, a
+raconte, avec une sincerite admirable, comment il devint un des vainqueurs
+de la Bastille.
+
+"Le 12 juillet 89, dit-il, je ne savais rien de la Revolution, et je ne me
+doutais en aucune maniere de tout ce qu'on pouvait tenter." C'etait un
+dimanche. Il dansait dans une guinguette quand il vit qu'on brulait les
+barrieres. Des passants l'interpellent: "Es-tu du Tiers-Etat? Crie _Vive
+le Tiers-Etat!_" Il cria _Vive le Tiers-Etat_ sans trop savoir ce que cela
+voulait dire. Bien lui en prit, car un de ses camarades qui s'y refusait
+fut roue de coups. Le lendemain, 13 juillet, il voit la foule qui s'arme
+dans les boutiques des fourbisseurs. Ce spectacle l'interesse. Il fait
+comme tout le monde: "Je fus au Palais-Royal: la je vis des orateurs
+montes sur des tables qui haranguaient les citoyens et qui reellement
+disaient des verites que je commencais a apprecier. Leurs motions
+tendaient toutes a detruire le regime de la tyrannie et appelaient aux
+armes pour chasser toutes les troupes qui etaient au Champ-de-Mars. Ces
+choses m'etaient si bien demontrees que je ne desirais plus que l'instant
+ou je pourrais avoir une arme afin de me reunir a ceux qui etaient armes."
+Voila Rossignol converti et lance. Il retourne dans son quartier, il
+groupe ses connaissances, il devient un chef. Il suit les bourgeois, mais
+il se defie d'eux, il n'est pas de leur classe.
+
+Nous nous rassemblames entre gens de connaissance et nous nous trouvames
+plus de soixante dans un instant tous bien decides, car la plupart d'entre
+nous avaient au moins un conge de service dans la ligne. Nous entrames
+dans l'eglise; nous y vimes tous ces gros aristocrates s'agiter; je dis
+aristocrates, parce que, dans cette assemblee, ceux qui parlaient etaient
+pour la plupart chevaliers de Saint-Louis, marquis, barons, etc. Le seul
+homme qui me plut, et que je ne connaissais pas, fut le citoyen Thuriot de
+La Roziere, qui s'est bien montre dans cette assemblee. La, on etait
+occupe a nommer des commandants, des sous-commandants, [Note: La reunion
+avait pour but d'organiser la milice bourgeoise que les electeurs venaient
+de decreter. On remarquera que la reunion se tient dans l'Eglise.] et
+toutes les places etaient donnees a ces chevaliers de Saint-Louis. Enfin,
+je fis une sortie contre cette nomination parce qu'aucun citoyen n'y etait
+appele.
+
+Un nomme Degie, alors notaire, Saint-Martin et les derniers chevaliers de
+Saint-Louis proposaient les candidats. Je fus si outre de voir cette
+clique infernale se liguer pour commander les citoyens que je demandai la
+parole. Je montai sur une chaise et je leur dis que l'on commencait par ou
+l'on devait finir, et que ce n'etait pas de cette maniere qu'il fallait
+agir pour nous preserver des troupes qui etaient aux environs de Paris,
+que de tous les commandants que l'on venait de nommer aucun n'etait dans
+le cas d'empecher que les citoyens fussent massacres.
+
+On me dit que je n'avais qu'a en donner le moyen.
+
+Je leur repondis qu'il fallait commencer par avoir des soldats et ensuite
+des armes a leur distribuer, qu'il fallait absolument des armes pour
+pouvoir se defendre; ensuite on devait se rassembler par quartiers, chacun
+etant arme, chacun devait avoir le droit de nommer son chef;... je
+proposai d'aller chez tous les seigneurs qui residaient dans la paroisse,
+d'y faire une perquisition et d'apporter dans l'eglise toutes les armes
+que l'on trouverait. J'ajoutai que la distribution devrait en etre faite
+legalement par chaque quartier, en donnant surtout les fusils aux mains
+des hommes connus qui en savaient le maniement: c'etait la le bon moyen,
+selon moi.
+
+Ma motion fut rejetee et improuvee comme venant d'un homme suspect, et Le
+Bossu, alors cure de Saint-Paul, [Note: Bossu refusera le serment, sera
+deporte et ne reviendra en France qu'en 1801.] dit qu'il fallait me mettre
+a Bicetre; ce a quoi je repliquai que j'etais soutenu de tout mon quartier
+et que, s'il voulait me faire arreter, j'allais lui tomber sur le corps.
+En me regardant, il vit que j'etais entoure de plus de trente hommes qui
+avaient les bras retrousses: il eut peur et ne souffla plus mot....
+
+A neuf heures on vint me dire que l'on faisait des listes chez le cure. Je
+m'y rendis et j'y fis grand tapage afin qu'aucun de mes amis venus pour
+s'inscrire sur cette liste, qui etait a bien nommer liste de proscription,
+n'y fut inscrit; et je demandai: Ou sont les fusils de cette ville, que
+vous aviez promis dans deux heures? En voila six de passees et rien n'est
+encore arrive!...
+
+Mes camarades et moi nous les laissames deliberer et nous nous en fumes
+boire, tout le Tiers-Etat ensemble, avec promesse de nous rejoindre le
+lendemain, le plus qu'il nous serait possible afin d'avoir des armes.
+[Note: _Vie veritable du citoyen Jean Rossignol_, publiee par V.
+Barrucand, 1896, pp. 75-79.]
+
+Ce recit, d'une couleur si vive, n'a pas besoin de commentaire. La
+bourgeoisie, en dechainant Rossignol et ses pareils contre les
+privilegies, dut avoir tres vite le sentiment qu'elle ne s'etait pas donne
+seulement des allies mais des rivaux.
+
+Rossignol participera a toutes les grandes journees revolutionnaires,
+deviendra general, commandera en Vendee, sera deporte par Bonaparte
+aux iles Seychelles puis a Anjouan ou il mourra en 1802.
+
+
+LE 14 JUILLET
+
+La Cour fut surprise par la brusque offensive des Parisiens. La
+Concentration des troupes n'etait pas terminee. Le marechal de Broglie,
+sans doute mal soutenu par le roi que reprenaient ses hesitations, laisse
+Besenval sans ordre et Besenval, peu sur de ses troupes, reste inerte et
+impuissant au Champ-de-Mars, sans rien tenter pour reprimer l'insurrection.
+L'Assemblee, encouragee par l'attitude de Paris, avait decrete le 13
+juillet que Necker emportait son estime et ses regrets, que les nouveaux
+ministres seraient responsables des evenements et elle avait decide de
+sieger jour et nuit, en se tenant en rapports avec les Electeurs parisiens.
+
+Le 14 juillet des le matin de nombreuses deputations des districts et des
+Electeurs se rendirent a la Bastille pour demander au gouverneur De Launay
+de livrer des armes a la milice qui se formait et de faire retirer les
+canons de la forteresse qui n'etait defendue que par quelques Suisses et
+quelques Invalides, ceux-ci assez hesitants et presque gagnes a la cause
+populaire. Pendant que les deputations parlementent en vain avec le
+gouverneur, le peuple s'attroupe et les gardes francaises amenent des
+canons. Une derniere deputation est recue a coups de fusil par les
+Suisses. C'est le signal des hostilites.
+
+L'episode le plus dramatique du siege fut:
+
+
+LE DEVOUEMENT D'ELIE
+
+Pour parvenir a travers la cour du gouvernement [Note: Le gouvernement
+etait le logement du gouverneur, situe en avant de la forteresse. Voir le
+plan.] et tenter jusqu'au pont de pierre et tenter d'enfoncer a coups de
+canon les ponts-levis et les portes de la forteresse, les assiegeants
+etaient genes par les voitures de paille que les combattants de la
+premiere heure avaient incendiees dans l'intention de se proteger par un
+rideau de fumee contre les coups de la garnison. Ce fut un officier du
+regiment de la Reine-Infanterie nomme Elie qui se devoua pour les
+deplacer. Vieux sous-officier, nomme sous-lieutenant porte-drapeau, en
+1788, a l'age de 40 ans et apres 22 ans de service, Elie etait tout devoue
+a la cause du Tiers-Etat, sans doute en haine des officiers nobles, dont
+il avait eu tant a souffrir. Des la premiere attaque contre la Bastille,
+il avait couru revetir son uniforme et il etait revenu se mettre a la tete
+des assaillants. Aide d'un mercier du quartier nomme Reole et de quelques
+citoyens restes inconnus, Elie se mit bravement en avant et entreprit de
+retirer ces voitures. Ils ecarterent la premiere assez facilement; mais
+ils eurent plus de mal pour enlever la seconde qui etait en face du pont
+dormant et bouchait precisement l'entree du chateau. Cependant Reole
+parvint, a lui seul, a retirer cette voiture enflammee, apres avoir perdu
+deux de ses camarades tues a ses cotes. En meme temps Hulin faisait couper
+a coups de canon les chaines du pont-levis de l'Avancee, afin de prevenir
+toute trahison. Alors les assiegeants passerent en foule dans la cour du
+Gouvernement avec leurs canons, qu'ils placerent en batterie a l'entree du
+pont de pierre, en face des ponts-levis et des portes de la forteresse qui
+n'en etaient eloignes que d'une trentaine de metres.
+
+Cette manoeuvre hardie decida du succes du siege et, quoi que puissent
+dire aujourd'hui les adversaires de la Revolution, ce succes fut du a la
+bravoure des assiegeants autant et plus qu'a la faiblesse du gouverneur.
+Car pour trainer ces canons a travers les cours et pour les mettre en
+batterie devant l'entree principale de la Bastille sous le feu continuel
+de la garnison, les assaillants eurent a faire preuve du plus grand
+courage. Les redacteurs de la _Bastille devoilee_ sont eux-memes obliges
+de le reconnaitre: "Jamais, disent-ils, on n'a vu plus d'actions de
+bravoure dans une multitude tumultueuse. Ce ne sont pas seulement les
+gardes-francaises, les militaires, mais des bourgeois de toutes les
+classes, des simples ouvriers de toute espece qui, mal armes et meme sans
+armes, affrontaient le feu des remparts et avaient l'air d'y insulter. Ce
+n'est pas derriere des retranchements qu'ils se tenaient; c'est dans les
+cours de la Bastille et si pres des tours que M. de Launay lui-meme a fait
+plusieurs fois usage des paves et autres debris qu'il avait fait monter
+sur la plate-forme. On ne peut disconvenir qu'il n'y eut beaucoup de
+confusion et de desordre. Chacun etait chef et ne suivait que sa fougue.
+C'etait des individus de tous les quartiers, dont plusieurs n'avaient
+jamais manie d'armes et cependant les Invalides qui se sont trouves a bien
+des sieges et a bien des batailles nous ont assure qu'ils n'ont jamais vu
+un feu de mousqueterie servi comme celui des assiegeants; ils n'osaient
+plus mettre la tete en dehors du parapet des tours." Pour prouver que ces
+eloges ne sont que justes, il suffit de rappeler le chiffre des pertes
+subies par les vainqueurs de la Bastille. Dans cette affaire qui ne dura
+pas quatre heures, les assiegeants eurent au moins 83 des leurs tues sur
+place: les autres moururent des suites de leurs blessures; 13 furent
+estropies et 60 blesses. [Note: J. Flammermont, _La journee du 14
+juillet 1789_ (pp. 224-227).]
+
+
+LA REDDITION DE LA BASTILLE
+
+Les assiegeants voyant que leur canon n'etait d'aucun effet revinrent a
+leur premier projet de forcer les portes. Ils firent pour cela amener
+leurs pieces de canon dans la cour du Gouvernement et les placerent sur
+l'entree du pont, les pointant contre la porte. M. de Launay voyant ces
+dispositions du haut des tours, sans avoir consulte ni avise son
+etat-major et sa garnison, fit rappeler par un tambour qu'il avait avec
+lui. Sur cela je fus moi-meme dans la chambre et aux creneaux pour faire
+cesser le feu; la foule approcha et le Gouverneur demanda a capituler. On
+ne voulut point de capitulation et les cris de _Bas les ponts!_ furent
+toute reponse.
+
+Pendant ce temps j'avais fait retirer ma troupe de devant la porte pour ne
+pas la laisser exposee au feu du canon de l'ennemi; duquel nous etions
+menaces. Je cherchai apres cela le Gouverneur afin de savoir quelles
+etaient ses intentions. Je le trouvai dans la salle du Conseil occupe a
+ecrire un billet par lequel il marquait aux assiegeants qu'il avait vingt
+milliers de poudre dans la place et que si on ne voulait pas accepter de
+capitulation, il ferait sauter le fort, la garnison et les environs. Il me
+rendit ce billet avec ordre de le faire passer. Je me permis dans ce
+moment de lui faire quelques representations sur le peu de necessite qu'il
+y avait encore dans ce moment d'en venir a cette extremite. Je lui dis que
+la garnison et le fort n'avaient souffert encore aucun dommage, que les
+portes etaient encore entieres et qu'on avait encore les moyens de se
+defendre; car nous n'avions qu'un Invalide de tue et deux ou trois
+blesses. Il parut ne point gouter ma raison; il fallut obeir.
+
+Je fis passer le billet a travers les trous que j'avais fait percer
+precedemment dans le pont-levis. Un officier ou du moins qui portait
+l'uniforme d'officier du regiment de la Reine-Infanterie [Elie], s'etant
+fait apporter une planche pour pouvoir approcher des portes, fut celui a
+qui je remis le billet; mais il fut sans effet. On persista a crier: _Bas
+les ponts_! Et _Point de capitulation_!
+
+Je retournai vers le Gouverneur et lui rapportai ce qui en etait et tout
+de suite apres je rejoignis ma troupe, que j'avais fait ranger a gauche de
+la porte. J'attendais le moment que le Gouverneur executat sa menace; je
+fus tres surpris le moment d'apres de voir quatre Invalides approcher des
+portes, les ouvrir et baisser les ponts. La foule entra tout a coup. On
+nous desarma a l'instant et une garde fut donnee a chacun de nous. [Note:
+Relation de l'officier suisse De Flue dans la _Revue Retrospective,_ t. IV
+(1834), pp. 289-290.]
+
+Les vainqueurs souillerent leur victoire du meurtre de De Launay, de son
+major De Losme, de Flesselles, de quelques autres encore, dont les tetes
+furent portees au bout des piques.
+
+On ne trouva a la Bastille que sept prisonniers d'Etat dont la plupart
+etaient detenus pour des crimes de droit commun.
+
+
+LES VAINQUEURS DE LA BASTILLE
+
+L'assemblee des representants de la commune de Paris, dans le but de
+recompenser les vainqueurs, chargea une commission speciale d'en dresser
+la liste apres une enquete. La commission siegea du 22 mars au 16 juin
+1790 et retint 954 noms.
+
+La plupart des vainqueurs habitaient le faubourg Saint-Antoine que Baudot
+surnommait le pere nourricier de la Revolution.
+
+Les Parisiens de Paris y figurent avec un tres grand nombre de
+provinciaux.
+
+La majorite se compose d'ouvriers, mais toutes les categories sociales
+comptent des representants...: 51 menuisiers, 45 ebenistes, 28
+cordonniers, 28 gagne-deniers, 27 sculpteurs, 23 ouvriers en gaze, 14
+marchands de vin, 11 ciseleurs, 9 bijoutiers, autant de chapeliers, de
+cloutiers, de marbriers, de tabletiers, de tailleurs et de teinturiers, et
+des quantites moindres des autres corps d'etat. En particulier,
+mentionnons des hommes de lettres, des etudiants, des militaires et des
+abbes. L'horlogerie se trouve representee par plusieurs grands roles:
+Hebert, J.-B. Humbert, les futurs generaux Rossignol et Hulin. [Note:
+Joseph Durieux, _Les vainqueurs de la Bastille_, p. 5.]
+
+M. Jaures a commente avec eloquence ces constatations.
+
+En cette heroique journee de la Revolution bourgeoise, le sang ouvrier
+coula pour la liberte. Sur les cent combattants qui furent tues devant la
+Bastille, il en etait de si pauvres, de si obscurs, de si humbles que
+plusieurs semaines apres on n'en avait pas retrouve les noms et Loustalot
+dans les _Revolutions de Paris_ gemit de cette obscurite qui couvre tant
+de devouement sublime: plus de trente laissaient leur femme et leurs
+enfants dans un tel etat de detresse que des secours immediats furent
+necessaires. On ne releve pas dans la liste des combattants les rentiers,
+les capitalistes pour lesquels en partie la Revolution etait faite. Il n'y
+eut pas sous le feu meurtrier de la forteresse distinction de _citoyens
+actifs_ et de _citoyens passifs_. [Note: J. Jaures. Histoire socialiste,
+_La Constituante_, p. 265. Les citoyens actifs etaient ceux qui payaient
+une imposition directe egale a la valeur locale de 3 journees de travail.
+Seuls ils etaient en possession du droit de vote.]
+
+
+_LE ROI CAPITULE DEVANT L'EMEUTE_
+
+Le 15 juillet, au matin, Louis XVI se rendit a l'Assemblee nationale,
+declara qu'il avait donne l'ordre aux troupes de s'eloigner de Paris et de
+Versailles. Le lendemain, sur une nouvelle demarche de l'Assemblee, il
+rappelait Necker et les ministres renvoyes, et le meme jour il se rendait
+a Paris, sanctionnant par sa presence le fait accompli.
+
+Les contemporains attribuerent la volte-face royale a une intervention
+du duc de Liancourt.
+
+
+L'INTERVENTION DU DUC DE LIANCOURT
+
+On attribue generalement la demarche du Roi a une circonstance fort
+extraordinaire et qui merite un detail.
+
+Le baron de Wimpfen, depute de Normandie, etant a Paris le 14, le peuple
+l'a arrete et conduit sur la place de Greve. On lui demandait: "Es-tu
+noble?--Oui, mes amis.--Es-tu pour le Tiers-Etat?--Oui, si je ne l'etais
+pas, je ne meriterais pas de porter cette croix (la croix de
+Saint-Louis)". On lui a demande son nom, il l'a dit; on a cherche sur la
+liste s'il etait un de ceux qu'on appelle _bons_; on l'y a trouve.
+Cependant en passant sur la place pres du corps de M. de Launay, on lui
+disait: "Tu seras bientot a cote de lui". La fureur de la populace etait
+au dernier degre; un mot, un geste, un clin d'oeil pouvaient le faire
+perir; cependant, ayant ete reconnu par quelqu'un qui a atteste qu'il
+etait un _brave homme_, on l'a laisse aller, en lui donnant un passeport.
+
+Le baron de Wimpfen est un des plus braves et des plus loyaux officiers de
+l'armee. Il a cette noble et touchante simplicite d'un Allemand, d'un
+militaire et d'un bon gentilhomme; il a conte cette aventure a l'Assemblee
+nationale; il y a repandu un grand interet et un juste effroi, d'autant
+plus qu'il a parle immediatement apres le vicomte de Noailles et que le
+feu de l'un et le calme de l'autre rendaient infiniment plus vraisemblable
+ce qu'ils disaient tous deux.
+
+Au sortir de l'Assemblee il en a parle au duc de Liancourt qui l'a engage
+a aller trouver les ministres. Il a trouve reunis chez M. de Breteuil le
+marechal de Broglie et M. de Villedeuil: il leur a raconte les memes
+choses, ils l'ecoutaient avec la plus froide indifference. "Messieurs, le
+silence serait un crime, et demain je publierai votre indifference dans
+tout le chateau.--Bon, ce n'est rien! Un ou deux regiments calmeront tout.
+--Messieurs, cela est impossible, et, si vous ne prenez pas le parti de
+renvoyer les troupes, la vie du Roi n'est peut-etre pas en surete.--Il ira
+s'enfermer dans Metz.--Messieurs, qui quitte la partie la perd, et l'on ne
+sait ce qui peut arriver. Je dois vous avertir que si vous ne calmez le
+peuple, il peut se porter aux derniers exces contre la Reine et M. le
+comte d'Artois.--M. le comte d'Artois voyagera, il ira en Espagne.
+--Messieurs, on peut declarer M. le comte d'Artois dechu de ses droits a
+la couronne, lui et sa posterite."
+
+Rien ne pouvait faire cesser la criminelle indifference de ces ministres,
+le duc de Liancourt qui a senti tout le danger de la position presente et
+qui, d'ailleurs, est personnellement fort attache au Roi, a ete l'eveiller
+a mi-nuit, lui a fait un recit exact des faits et lui a indique comme le
+seul moyen de sauver l'Etat celui qu'il a pris de venir seul a l'Assemblee
+nationale et de renvoyer les troupes.
+
+Il parait que le Roi le lui a promis. Il est au moins certain que c'est
+ce conseil qui l'a determine.... [Note: _Journal_ de Duquesnoy, 16 juillet
+1789.]
+
+
+LA VISITE DU ROI A PARIS LE 16 JUILLET
+
+Cependant les Parisiens voulaient avoir le roi dans leur ville; deja le
+bruit s'etoit repandu au chateau de Versailles qu'une deputation de
+citoiens armes venoit engager le roi a visiter sa capitale; aussitot le
+roi fit dire a l'assemblee nationale qu'il desiroit qu'elle envoiat des
+deputes au devant de ceux de Paris pour les determiner a retourner sur
+leurs pas et les assurer qu'il se rendroit le lendemain matin (16 juillet)
+a Paris. Une partie de l'assemblee nationale l'y accompagna, les deputes
+se rangerent sur deux files au milieu desquelles le roi s'avancoit dans
+une voiture tres simple escorte seulement par un detachement de la milice
+bourgeoise de Paris. Cette procession commenca a la porte de la conference
+d'ou elle se rendit a l'Hotel de Ville. Il est impossible d'imaginer un
+spectacle aussi auguste et aussi sublime et encore plus de rendre les
+sensations qu'il excitoit dans les ames capables de sentir. Figurez un
+roi, au nom duquel on fesoit trembler la veille toute la capitale et toute
+la nation, traversant dans l'espace de deux lieues, avec les representans
+de la nation, une haie de citoiens ranges sur trois files dans toute
+l'etendue de cette route, parmi lesquels il pouvoit reconnaitre ses
+soldats, entendant partout le peuple criant Vive la Nation, Vive la
+Liberte, cri qui frappoit pour la premiere fois ses oreilles. Si ces
+grandes idees n'avoient pas ete capables d'absorber l'ame tout entiere, la
+seule immensite des citoiens non armes qui sembloient amonceles de toutes
+parts, qui couvroient les maisons, les eminences, les arbres memes qui se
+trouvoient sur la route, ces femmes qui decoroient les fenetres des
+edifices eleves et superbes que nous rencontrions sur notre passage, et
+dont les battemens de main, et les transports patriotiques ajoutoient
+autant de douceur que d'eclat a cette fete nationale, toutes ces
+circonstances et une foule d'autres non moins interessantes auroient suffi
+pour graver a jamais ce grand evenement dans l'imagination et dans le
+coeur de tous ceux qui en furent les temoins. J'ai vu des moines porter la
+cocarde que tous les habitans de la capitale ont arboree. J'ai vu sur le
+portail des eglises qui etoient sur notre route le clerge en etoles et en
+surplis, environne d'une foule de peuple, disputer avec lui du zele a
+temoigner leur reconnaissance aux defenseurs de la patrie; j'ai vu des
+cocardes attachees sur des etoles (et ceci n'est point une fiction).
+
+Enfin le roi fut recu a l'hotel de ville ou nous entrames avec lui, il fut
+harangue par le nouveau prevot des marchands qui etoit l'un des deputes de
+Paris dans l'assemblee nationale, M. Bailly, a qui ses concitoyens
+venoient de deferer cette charge a laquelle le gouvernement nommoit
+auparavant. Vous scavez aussi qu'ils ont choisi pour commandant de leur
+milice bourgeoise un autre depute, M. le marquis de Lafayette. A l'hotel
+de ville le president des Communes de Paris dit au roi ces paroles libres,
+dans un discours flatteur: "Vous deviez votre couronne a la naissance,
+vous ne la devez plus qu'a vos vertus et a la fidelite de vos sujets". Au
+surplus on prodigua au monarque a l'Hotel de Ville des demonstrations de
+joie et de tendresse les plus expressives. Il ne repondit pas lui-meme aux
+discours qu'on lui adressa. Ce fut M. Bailly qui dit, pour lui, quelques
+mots destines a exprimer sa sensibilite. On lui presenta la cocarde qu'il
+accepta. Et en le voiant decore de ce signe de la liberte, le peuple cria
+a son retour: _Vive le Roi et la Nation!_ [Note: Lettre de Maximilien
+Robespierre a son ami Buissart, 23 juillet 1789, dans les _Memoires de
+l'Academie de Metz_, 1903.]
+
+
+L'IMPRESSION EN FRANCE
+
+Le sang de la Bastille cria dans toute la France; l'inquietude auparavant
+irresolue se dechargea sur les detentions et le ministere. [Note: On remit
+en liberte tous les emprisonnes en vertu de lettres de cachet.]
+
+Ce fut l'instant public comme celui ou Tarquin fut chasse de Rome. On ne
+songea point au plus solide des avantages, a la fuite des troupes qui
+bloquaient Paris; on se rejouit de la conquete d'une prison d'Etat. Ce qui
+portait l'empreinte de l'esclavage dont on etait accable, frappait plus
+l'imagination que ce qui menacait la liberte qu'on n'avait pas; ce fut le
+triomphe de la servitude. On mettait en pieces les portes des cachots, on
+pressait les captifs dans leurs chaines, on les baignait de pleurs, on fit
+de superbes obseques aux ossements qu'on decouvrit en fouillant la
+forteresse; on promena des trophees de chaines, de verrous et d'autres
+harnois d'esclaves. Les uns n'avaient point vu la lumiere depuis quarante
+annees, leur delire etait interessant, tirait des larmes, percait de
+compassion; il semblait qu'on eut pris les armes pour les lettres de
+cachet. On parcourait avec pitie les tristes murailles du fort couvertes
+d'hieroglyphes plaintifs. On y lisait celui-ci: _je ne reverrai donc plus
+ma pauvre femme, et mes enfans, 1702._
+
+L'imagination et la pitie firent des miracles; on se representait combien
+le despotisme avait persecute nos peres, on plaignait les victimes; on ne
+redoutait plus rien des bourreaux. [Note: Saint-Just, _Esprit de la
+Revolution,_ 1iere partie, ch. II.]
+
+
+L'IMPRESSION A L'ETRANGER
+
+Ainsi s'est accomplie la plus grande revolution dont l'histoire ait
+conserve le souvenir, et, relativement parlant, si l'on considere
+l'importance des resultats, elle n'a coute que bien peu de sang. De ce
+moment nous pouvons regarder la France comme un pays libre, le roi comme
+un monarque dont les pouvoirs sont limites et la Noblesse comme reduite au
+niveau du reste de la Nation. [Note: Duc de Dorset, ambassadeur
+d'Angleterre a Paris, depeche du 16 juillet, dans J. Flammermont, p. 272.]
+
+A la Cour [de Russie], l'agitation fut vive et le mecontentement general;
+dans la ville, l'effet fut tout contraire, et, quoique la Bastille ne fut
+assurement menacante pour aucun des habitants de Saint-Petersbourg, je ne
+saurais exprimer l'enthousiasme qu'exciterent parmi les negociants, les
+marchands, les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe plus elevee
+la chute de cette prison d'Etat et ce premier triomphe d'une liberte
+orageuse. Francais, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tous
+dans les rues se felicitaient, s'embrassaient comme si on les eut delivres
+d'une chaine trop lourde qui pesait sur eux. [Note: _Memoires_ de Segur,
+III, 508. ]
+
+
+LES CONSEQUENCES
+
+Les suites de la victoire populaire furent immenses: le parti aristocrate
+ecrase, dans toute la France une explosion de joie et de colere contre les
+privilegies, les paysans brulant les chateaux pour detruire les chartriers,
+la _grande peur_, l'armement des bourgeois formant partout des gardes
+nationales a l'exemple de la garde parisienne pour se proteger contre les
+"brigands" et aussi contre les aristocrates, de nouvelles municipalites
+elues surgissant revolutionnairement sous le nom de _comites permanents_ a
+cote des anciennes municipalites fermees et jalouses, bref la Revolution
+s'emparant du pouvoir sur tout le territoire, enfin la premiere emigration
+et la nuit du 4 aout.
+
+
+LA PREMIERE EMIGRATION
+
+La premiere emigration ne fut pas seulement un acte de depit, mais une
+protestation contre la lachete royale. Elle fut dirigee par ceux-la meme
+qui avaient appele les troupes et qui le matin du 16 juillet conseillaient
+a Louis XVI de se rendre a Metz pour se mettre a la tete de l'armee. Le
+comte d'Artois et la reine ne furent pas ecoutes. Louis XVI se rangea a
+l'avis de Monsieur (le comte de Provence) qui l'invita a ne pas partir.
+Pendant qu'il se rendait a Paris, les princes se hataient vers la
+frontiere.
+
+Toute la societe de la Reine est fugitive et dispersee; plusieurs de ses
+dames l'ont abandonnee d'une maniere fort vilaine. En general, tout ce qui
+a eu a se reprocher des abus de faveur aupres de LL.MM. et des princes,
+ou craint d'en etre taxe, a fui. Mme de Balbi de la cour de Monsieur, Mme
+de Lagede celle de Mme de Lamballe, Mme de Chalons de celle de Mme la
+comtesse d'Artois, Mme de Bombelles de Mme Elisabeth, Mme de Polastron de
+la Reine, et tous leurs adherents sont en pays etrangers, tous les princes
+du sang avec leur cour, hors le duc d'Orleans, Mme de Brionne et tous les
+Lorrains, la princesse de Monaco, Mme de Marsan et tous les Rohan, toute
+la famille des Broglie et toutes les filles de cette maison, mariees au
+nombre de sept, avec leurs maris, tous les officiers generaux de l'armee
+de Broglie, le marechal de Castries, M. de Sartine, tous les Polignac,
+tous les d'Ossun, Gramont et Guiche ... un nombre considerable d'autres
+personnes de distinction, habitantes de Paris, se sont de meme expatriees
+ainsi qu'une multitude de financiers, robins et gentilshommes de province
+et beaucoup d'eveques. Il est impossible qu'une misere affreuse dans la
+capitale ne soit une suite de l'absence de tant de riches consommateurs,
+qui ont renvoye parfois presque tous leurs gens. Aussi le peuple est-il
+tres irrite, et je ne crois pas que l'hiver puisse se passer sans des
+scenes cruelles. [Note: Depeche de Salmour en date du 29 juillet 1789.
+_Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 241.]
+
+
+LA GRANDE PEUR A BOURGOIN
+
+La soudainete de la panique qui parcourut la France en tous sens apres la
+prise de la Bastille a ete presentee par les ecrivains conservateurs comme
+le resultat d'un complot. Les francs-macons et les jacobins auraient
+imagine ce moyen pour armer le peuple et le dresser contre la royaute.
+Aucune preuve n'a ete donnee a l'appui de cette hypothese, et c'est un
+fait bien significatif que les gens des villes, ou se recrutaient les
+membres des societes secretes, se soient partout alarmes des troubles des
+campagnes et aient participe avec les nobles, comme dans le Lyonnais et le
+Dauphine, a leur repression. Ce qui s'est passe a Bourgoin s'est repete
+des milliers de fois sur tout le territoire.
+
+Du lundi 27 juillet 1789 a six heures et demie du soir, nous Jacques
+Antoine Roy, negociant et maire de la communaute de Bourgoin, accompagne
+de plusieurs officiers municipaux et officiers de la garde bourgeoise,
+nous etant transportes en l'hotel de ville pour veiller autant qu'il etait
+en nous a la surete publique et au bon ordre, avons dresse le present
+proces-verbal.
+
+A cinq heures et demie, est arrive le sieur Arnoux, notaire a la Tour du
+Pin, monte sur un cheval qui allait tres vite; il a donne de l'inquietude
+aux habitants qui l'ont vu passer en parlant confusement de troupes, de
+precautions, etc.; on a cru qu'il continuait sa route du cote de Lyon, et
+le peuple s'est arme de tout ce qui s'est presente en accourant sur la
+route du Pont-de-Beauvoisin avec des demonstrations de la plus grande
+inquietude; nous etant informe du sujet de cet alarme, on nous a fait le
+recit ci-dessus concernant le sieur Arnoux; nous avons requis un cavalier
+de marechaussee present de courir a la poursuite dudit Arnoux; M. Lavorel
+notable est monte a cheval pour aller s'eclaircir de la verite sur la
+route de La Tour-du-Pin; un moment apres, Dufillon commis de la poste, en
+a fait autant. Le cavalier a trouve le sieur Arnoux chez les Augustins, ou
+il etait alle mettre pied a terre: nous l'avons rencontre, accompagne
+d'une foule de peuple, au devant de la maison de M. Seignoret, colonel de
+la milice bourgeoise; nous l'y avons fait entrer pour l'interroger. Il
+nous a appris que, l'alarme ayant ete repandue a La Tour-du-Pin par
+quelqu'un venu des Abrets, ou l'on croyait qu'il y avait dix mille hommes
+de troupes piemontaises, d'autres avaient dit que c'etait une troupe de
+brigands qui ravageaient les campagnes, pillaient et brulaient les
+habitations; ce recit offrait bien des incertitudes. Le sieur Arnoux avait
+ete porte par son zele pour le bien public a prevenir tous les villages,
+sur la route de La Tour-du-Pin jusqu'a Bourgoin, de se tenir sur leurs
+gardes et meme de faire avancer des secours contre l'ennemi pour s'opposer
+a leurs ravages, et se proposait de retourner aussitot se joindre a ses
+concitoyens pour defendre sa patrie; mais, le peuple ayant temoigne de la
+defiance sur son compte parce qu'il etait attache a une maison noble, nous
+fumes oblige, pour le soustraire aux insultes, de le faire conduire en cet
+hotel et de lui donner une garde de six hommes. A six heures, M. de la
+Batie est arrive avec Madame son epouse, venant de Cessieu, ou il assure
+que plusieurs personnes lui ont fait le meme recit. Cependant, quelle que
+fut la cause du danger, il ne paraissait pas moins reel; nous avons requis
+aussitot les officiers de la milice bourgeoise d'entrer en fonctions,
+quoique, suivant la deliberation des notables, ils dussent attendre
+l'agrement des officiers municipaux, d'etablir des gardes et des
+patrouilles; nous avons fait donner ordre a tous les boulangers de faire
+du pain sans discontinuer jusqu'a nouvel ordre, nous avons fait delivrer
+par des marchands des farines a ceux qui n'en avaient pas; nous avons ete
+oblige, pour apaiser les clameurs, de faire delivrer de la poudre et du
+plomb a ceux qui avaient des armes a feu.
+
+Il est arrive successivement differentes personnes du cote de La
+Tour-du-Pin qui toutes ont fait des recits alarmants, mais pleins
+d'incertitude; enfin, a sept heures et demie est arrive M. Lavorel, qui a
+dit qu'ayant rencontre en route un courrier de MM. les officiers
+municipaux de La Tour-du-Pin, il s'etait charge de la lettre dont il etait
+porteur, laquelle il nous remettait; cette lettre, signee par M. le
+chevalier de Murinais, M. Lhoste consul, et M. Guedy, cure, confirmait
+l'existence des troupes piemontaises et donnait la presomption que le
+village d'Aoste avait ete saccage; a cette nouvelle, nous nous crumes
+oblige de prevenir les villes de Lyon, Grenoble et Vienne; nous avons
+depute le sieur Toit a Lyon, Lambert a Grenoble et M. Genin a Vienne; et,
+sur les avis de la milice bourgeoise, on a fait ordonner aux officiers qui
+commandaient les compagnies assemblees sur le pont de Ruy d'avancer
+jusqu'a ce qu'on rencontrat la milice bourgeoise de La Tour-du-Pin, ce qui
+a ete fait; a huit heures, les habitants des paroisses voisines, armes,
+ont commence d'arriver; on les a distribues dans les tavernes pour leur
+donner a boire et a manger: et, a fur et a mesure qu'il en arrivait
+d'autres, on placait les premiers dans les rues et places; ils etaient
+surveilles par les gardes qu'on avait placees dans tous les quartiers. A
+neuf heures on a compte qu'il etait arrive environ deux mille hommes de
+douze paroisses voisines, dont la moitie etait armee de faux ou de
+tridents, l'autre moitie avait des armes a feu et demandait a grands cris
+des munitions; la crainte de voir arriver l'ennemi demain a la pointe du
+jour determina a se procurer de la poudre et du plomb dont on etait
+totalement depourvu; nous avons envoye le sieur Germain a Lyon, charge
+d'une lettre pour MM. les officiers municipaux, par laquelle nous
+confirmions la nouvelle que nous leurs avions donnee et nous les priions
+de nous envoyer des munitions; il est dix heures, il arrive par
+intervalles des hommes des paroisses voisines; les patrouilles sont faites
+exactement dans la ville et les environs, les officiers de la milice
+visitent exactement et sans cesse les corps de garde; les femmes et les
+enfants, effrayes des nouvelles desastreuses qui se sont repandues des
+cinq heures et demie, ont fui et errent dans les bois, sur les coteaux
+voisins, par une pluie continuelle; les hommes que la tendresse filiale a
+obliges d'accompagner leur famille dans les lieux ecartes, reviennent se
+joindre a leurs concitoyens pour defendre leur patrie; les habitations
+sont desertes, il ne leur reste d'apparence de vie que celle que leur
+procurent les illuminations placees sur les fenetres. Les rues et les
+places sont pleines de gens armes, spectacle nouveau dans ce canton et
+pour cette generation; tous les esprits sont inquiets, mais l'on jugerait
+que la plus grande inquietude est occasionnee par la crainte de ne pas
+voir arriver l'ennemi; quelle gloire de le voir expirer a nos portes, d'en
+purger la patrie, et d'effrayer tout ennemi public! Le courage augmente
+surtout depuis que l'alarme cedant au raisonnement, on se persuade
+que malgre les differentes assertions, ce ne pouvait etre des troupes
+reglees qui nous menacent, mais seulement des brigands.... [Note: Ext. des
+pieces justificatives de Pierre Conard, _La peur en Dauphine_, Paris,
+1904, pp. 218-220.]
+
+
+LA NUIT DU 4 AOUT RACONTEE PAR BOUCHETTE
+[Note: Francois-Joseph Bouchette, avocat a Bergues et depute aux Etats
+generaux.]
+
+Chers Concitoyens,
+
+Rejouissez-vous, partagez avec nous la joye et la satisfaction que nous
+venons d'eprouver dans la seance d'hier qui a dure jusqu'a passe une heure
+de ce matin mercredi. C'est la plus grande et la plus belle Revolution que
+presentera l'histoire. La Noblesse vient de faire des sacrifices qu'elle
+appelle justes et le Clerge imite son exemple. Tous les droits
+seigneuriaux seront rachetes ou rachetables; il n'y aura plus de justices
+seigneuriales dans les autres tribunaux. L'administration de la justice
+sera gratuite, la venalite des charges sera supprimee; la chasse libre a
+tout proprietaire; plus de privilege de l'une a l'autre province et un
+pacte d'association de toutes les provinces entre elles; les villes
+principales, Paris, Lyon, Marseille, etc., etc., renoncent a leurs
+franchises, les cures de campagne renoncent a leur casuel, leur pension
+sera augmentee.
+
+La pluralite des benefices supprimes; plus d'annates payees en Cour de
+Rome; liberte de religion aux non catholiques. Le Parlement de Paris
+consent a un demembrement de son ressort; il s'appliquera a etudier les
+loix nouvelles que l'Assemblee nationale va porter; tout cela doit etre
+redige et consenti dans l'Assemblee d'aujourd'huy qui commencera a midy,
+apres quoy deputation generalevers le roy et un _Te Deum_ solennel dans la
+chapelle royale; proclamation de Louis XVI restaurateur de la liberte
+francaise et une medaille frappee en memoire de la journee du 4 d'aoust
+1789. J'omets un autre article tres important qui fera encore beaucoup de
+plaisir aux plus utiles des citoiens, on le devinera assez. [Note:
+Allusion a la suppression des dimes ecclesiastiques.] Demain tout sera
+publie et ordonne un _Te Deum_ general dans tout le royaume; ainsi pour
+avertissement provisionnel a tous nos chers concitoiens et il n'y en aura
+plus d'autres; tous seront freres, tous francais et glorieux d'etre de la
+premiere nation du monde.... [Note: _Lettres_ de Bouchette, 5 aout 1789.]
+
+En votant les fameux decrets, l'Assemblee avait surtout voulu arreter les
+desordres par des sacrifices opportuns. Elle n'y reussit qu'assez mal. La
+plupart des droits feodaux n'etaient supprimes qu'a condition de rachat et
+les conditions mises au rachat etaient telles qu'il etait pratiquement
+impossible. Les nobles dans beaucoup d'endroits protesterent contre
+l'atteinte portee a leur propriete. Les paysans, d'autre part, refuserent
+souvent d'acquitter les droits theoriquement supprimes mais toujours
+exigibles en droit. Ils exterminerent le gibier, ravagerent les forets,
+brulerent les bancs seigneuriaux dans les eglises, etc.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+LE ROI ET L'ASSEMBLEE A PARIS
+
+LES CAUSES DE L'INSURRECTION D'OCTOBRE
+
+L'idee qu'il fallait amener le roi et l'Assemblee a Paris pour les tenir
+sous la surveillance des patriotes et les soustraire aux seductions des
+aristocrates et des monarchiens prit naissance lors de la discussion sur
+le _veto_. Le 30 et le 31 aout le Palais Royal s'agita et, a la voix de
+Saint-Huruge, parla de marcher sur Versailles. Les anciens gardes
+francaises voulaient reprendre leurs postes a cote du roi.
+
+
+L'AGITATION CONTRE LE VETO
+
+Le roi aurait-il le pouvoir de s'opposer a l'execution des lois et decrets
+votes par les representants de la nation? Son veto serait-il absolu ou
+suspensif? La question avait une importance capitale. Donner au roi le
+veto, n'etait-ce pas lui donner le pouvoir d'arreter toutes les reformes?
+Le bon sens populaire ne s'y trompa pas: "On vit des porteurs de chaise, a
+la porte de l'Assemblee, dans une grande agitation sur le veto." [Note:
+Malouet, _Memoires_, I, p. 367.] C'est qu'en effet les decrets du 4 aout
+n'etaient pas encore sanctionnes, et on pouvait se demander si ce retard
+du roi a les promulguer n'etait pas un indice qu'il les desapprouvait.
+Beaucoup de bons esprits le pensaient et craignaient que le veto royal ne
+fut aux mains des privilegies un moyen commode de conserver leurs riches
+prebendes. On avait cru un instant que le 14 juillet suffirait a montrer
+l'inanite de toute tentative de resistance a la Revolution; on commencait
+a s'apercevoir qu'un second avertissement ne serait pas superflu. "Il n'y
+avait qu'un cri", ecrivait un publiciste, "apres le 14 juillet, c'etait de
+sauver le roi, ce bon roi que nous aimons tous, de l'arracher a la
+seduction, a l'obsession, de briser ses fers, afin qu'il daignat briser
+les notres". [Note: _Le triomphe de la nation_, p. 6.] On voyait que
+la "seduction" et que "l'obsession" persistaient, que le roi etait
+toujours circonvenu par les partisans de l'ancien regime. Il fallait
+recommencer de briser ses fers.
+
+Ce n'est pas le lieu de raconter ici l'emeute avortee des 30-31 aout. Mais
+nous ne pouvons nous dispenser pourtant de rappeler par combien de cotes
+elle ressemble au mouvement d'octobre qu'elle fait deja presager. Le 30
+aout comme le 4 octobre, c'est par les deputations a la Commune que
+l'emeute commence. Dans les deux cas, les insurges cherchent a donner a
+leurs demarches un caractere de legalite. Dans les deux cas encore, c'est
+la reine qui est l'objet des haines et des accusations les plus furieuses.
+Enfin, et ceci est plus remarquable, dans l'expose des voeux des insurges
+d'aout, nous trouvons deja ce que demanderont a leur tour les emeutiers
+d'octobre: "Le roi et son fils seront supplies de se rendre au Louvre pour
+y demeurer au milieu des fideles Parisiens". Nous savons qui a lance cette
+idee au cafe de Foy: "Sir Thomas Garnier Dwall, secretaire de S.A.R. le
+prince Edouard, quatrieme fils de S. M. britannique", rapporte, dans la
+deposition qu'il fit devant le Chatelet, [Note: Procedure du Chatelet sur
+les evenements qui se sont passes a Versailles le 6 octobre, deposition
+317.] le discours que prononca ce jour-la Camille Desmoulins. Bien que la
+deposition ait eu lieu longtemps apres les evenements, elle a tous les
+caracteres de la veracite et d'ailleurs elle est confirmee par les
+temoignages dignes de foi. "L'empereur, disait Camille, vient de faire la
+paix avec les Turcs pour etre dans le cas d'envoyer des forces contre
+nous; la reine vraisemblablement voudra l'aller rejoindre, et le roi, qui
+aime son epouse, ne voudra point la quitter; si nous lui permettons de
+sortir du royaume, il faudra au moins que nous prenions le dauphin en
+otage, mais je crois que nous ferions beaucoup mieux, pour ne point etre
+exposes a perdre ce bon roi, de deputer vers lui pour l'engager a faire
+enfermer la reine a Saint-Cyr et _amener le roi a Paris ou nous serons
+plus surs de sa personne_...." [Note: Procedure du Chatelet sur les
+evenements qui se sont passes a Versailles le 6 octobre, deposition
+317.]La motion fit, comme on disait, des sectateurs et le marquis de
+Saint-Huruge la joignit a ses autres reclamations.... Mais le projet
+d'amener le roi a Paris ne s'impose encore avec force qu'a l'esprit
+de quelques uns.... On le vit bien quand l'attitude de la garde nationale
+eut fait echouer la tentative de Saint-Huruge sur Versailles. Le lendemain
+l'agitation recommenca ... mais il ne s'agit plus maintenant de marcher
+sur Versailles pour expulser de l'Assemblee nationale les membres
+corrompus et pour ramener le roi a Paris; des avis moins violents sont
+proposes et adoptes. Ce n'est plus l'ardent Desmoulins qu'on applaudit,
+mais le sage Loustalot. Or, celui-ci s'eleve vivement contre la motion
+faite la veille d'aller a Versailles, il declare que des hommes libres
+doivent avant tout respecter la legalite et il convie les Parisiens a
+faire connaitre dans leurs districts leur opinion sur le veto. La motion
+fut adoptee d'enthousiasme. On respectait encore trop l'Assemblee
+nationale, sur laquelle on avait mis tant d'espoirs, pour qu'on n'hesitat
+pas a violer sa liberte.... Le 2 septembre Barnave proposa a l'Assemblee
+d'accorder au roi le veto suspensif. Toute la gauche, Goupil, le baron de
+Jesse, les Lameth soutinrent sa proposition. Nous savons aujourd'hui que
+le veto suspensif fut dans la pensee de Barnave un moyen d'entente, un
+terrain de conciliation entre les partis. La lettre suivante qu'il
+adressait le 10 septembre a Mme de Stael en est une preuve: "M. Barnave a
+l'honneur de prevenir Mme l'ambassadrice de Suede que, pour le succes de
+la demarche de demain [message de Necker en faveur du veto suspensif], il
+est tres important que la lettre qui sera lue exprime que le roi n'entend
+point faire usage de son droit suspensif relativement aux arretes de
+l'Assemblee actuelle, mais seulement sur les lois qui pourront etre
+proposees par les assemblees suivantes. L'interet que prend une partie de
+l'Assemblee aux decrets de la nuit du 4 aout pourrait etre un grand
+obstacle au succes de la proposition si l'on laissait subsister quelque
+doute a cet egard. Mme l'ambassadrice excusera M. Barnave de l'occuper si
+tard d'interets de cette nature et, en faisant de cet avertissement
+l'usage qui lui paraitra le meilleur, elle voudra bien ne pas oublier ce
+billet sur la cheminee...." [Note: Arch. nat. W. 12.]
+
+Le lendemain Necker envoyait a l'Assemblee un message longuement motive
+dans lequel il recommandait au nom du roi le veto suspensif.... [Note:
+Albert Mathiez, _Etude critique sur les journees des 5 et 6 octobre 1789_,
+pp. 12-14, p. 28.]
+
+Les deputes moderes, qui craignaient les exces depuis la grande Peur,
+s'alarmerent de l'agitation de Paris et demanderent au roi ou bien de
+transferer l'Assemblee a Compiegne ou bien de la proteger contre une
+emeute possible.
+
+
+LA SCISSION DU PARTI PATRIOTE ET LE PROJET DE TRANSFERER L'ASSEMBLEE A
+COMPIEGNE
+
+La scission datait de la nuit du 4 aout. La Revolution, incontestee depuis
+le 14 juillet, etait entree, cette nuit-la, dans la periode des
+realisations pratiques.... Des le 6 aout Mounier s'elevait contre la
+suppression sans indemnite des droits feodaux: "Ces droits, disait-il, se
+sont vendus et achetes depuis des siecles, c'est sur la foi publique
+qu'ils ont ete mis dans le commerce, que l'on en a fait la base de
+plusieurs etablissements; en les aneantissant, c'est aneantir les
+contrats, ruiner des familles entieres et renverser les premiers
+fondements du bonheur public." Quelques deputes populaires, les uns comme
+Bergasse, Malouet, Virieu, parce qu'ils etaient sincerement attaches a la
+Revolution et qu'ils craignaient de la compromettre par des mesures
+precipitees, les autres comme Sieyes, moins desinteresses, parce que les
+arretes du 4 aout les atteignaient dans leurs revenus, penserent comme
+Mounier. Ils craignirent qu'en abolissant d'une facon aussi absolue le
+regime feodal, a cote d'abus iniques, on ne supprimat bien des fois des
+proprietes legitimes. "Ne portait-on pas, d'ailleurs, a la propriete en
+soi un coup profond, du moment ou l'on effacait si aisement des attributs
+qui en avaient fait l'objet, depuis tant de temps, et n'ouvrait-on point
+par la un chemin qu'il n'y avait qu'a elargir un peu pour y faire passer
+tout le reste?" [Note: H. Doniol, _La Revolution francaise et la
+feodalite_. Paris, 1874, p. 62.] Enfin, bourgeois tranquilles et hommes
+d'ordre, la profondeur et la generalite du mouvement revolutionnaire les
+surprenait et les effrayait, et ils apprehendaient que les decrets du 4
+aout ne fussent que de nouveaux aliments a l'agitation. Aussi se
+rapprochent-ils peu a peu de la Cour. Ils veulent "qu'on rende au pouvoir
+executif et au pouvoir judiciaire la force dont ils ont besoin", [Note:
+Paroles de Virieu a l'Assemblee, 8 aout.] et, lors de la discussion sur le
+veto, ils defendront avec les aristocrates le veto absolu.
+
+Les autres deputes patriotes, au contraire, Barnave, Buzot, Petion, les
+Lameth, le comte d'Antraigues, Lacoste, etc., plus jeunes et connaissant
+mieux le peuple, suivaient une politique tout opposee. Ils avaient vote
+sans hesiter la suppression de la feodalite, parce que les cahiers le leur
+commandaient, qu'ils trouvaient la mesure juste et indispensable, qu'ils
+pensaient qu'il fallait detruire les abus de l'ancien regime avant
+d'organiser l'ordre nouveau [Note: "Vous n'auriez pas du songer,
+permettez-moi cette expression triviale, a elever un edifice sans deblayer
+le terrain sur lequel vous devez construire." (Mirabeau, seance du 14
+septembre, matin).] et enfin parce qu'ils ne voyaient aucun autre moyen de
+mettre fin a l'insurrection des provinces. [Note: On connait le mot de
+Reubell: "Les peuples sont penetres des bienfaits qu'on leur a promis, ils
+ne s'en depenetreront plus." (cite par Duquesnoy, _Journal_, I, p. 351.)]
+Les decrets du 4 aout votes, ils n'avaient pas compris qu'on s'opposat a
+leur sanction. Ils frequentaient les foules et les passions populaires
+battaient dans leur coeur. Ils savaient que les Francais attendaient les
+arretes avec impatience et que, si on tardait a les leur donner, ils
+etaient en force et en volonte de les mettre d'eux-memes a execution. Ils
+craignaient que les retards et les demi-mesures n'eussent pour resultat
+que de prolonger les troubles et les emeutes qu'ils deploraient les
+premiers. Les resistances qu'ils rencontraient ne faisaient que les
+irriter et qu'augmenter la defiance qu'ils gardaient toujours contre la
+Cour et les privilegies. [Note: "Qui ne connait les orages de la Cour et
+ses revolutions? Qui ne voit qu'a la Cour on a toujours promis au peuple
+de ne pas le tromper et qu'on l'a trompe sans cesse" (Buzot, 8 aout).] Ils
+font bientot consister toute leur politique dans la sanction immediate des
+arretes du 4 aout et ils subordonnent toutes les autres questions a celle-
+la. Necker demande un emprunt, ils repondent qu'on sanctionne les arretes
+du 4 aout. [Note: "Voulez-vous que je vote votre emprunt? Verifiez la
+dette de l'Etat.... Faites surtout que le decret de l'emprunt soit
+accompagne de tous les decrets passes dans la nuit du 4, et je vote
+l'emprunt; mais rappelez-vous que telle est ma mission, que telle est la
+votre, et que vous ni moi n'en avons d'autres" (Buzot, 8 aout).]
+
+L'Assemblee etudie la question des prerogatives royales. Ils ne concoivent
+pas qu'avant d'avoir obtenu la sanction des decrets du 4 aout, preface
+indispensable de la Revolution, on veuille donner au roi, le veto,
+c'est-a-dire le pouvoir de les ajourner et de les supprimer. S'ils
+craignent le desordre, ils craignent plus encore la contre-revolution. Ils
+soupconnent que la Cour n'a pas desarme, que l'accalmie qui suivit le 14
+juillet n'est pas une paix definitive. Ils redoutent surtout le clerge
+qu'ils accusent de pousser le roi a la resistance. Pour prevenir la
+contre-revolution qui se prepare, ils recherchent l'appui des clubs et des
+districts parisiens.
+
+Vers la fin d'aout, la scission entre les deux fractions du parti
+populaire allait s'accentuant. Lafayette chercha vainement un terrain de
+conciliation. Des conferences eurent lieu chez lui et chez Jefferson entre
+Mounier, Lally, Bergasse, d'une part, Duport, Lameth et Barnave de
+l'autre.... [Note: Pour le detail des negociations, consulter Lafayette,
+_Memoires_, II, p. 298; Mounier, _Expose de ma conduite_, pp. 51-33;
+Fenieres, _Memoires_, I, p. 221.] Mounier, qui croyait alors la majorite
+de l'Assemblee gagnee a ses idees, se montra intransigeant.... Le 29 aout
+les pourparlers furent definitivement rompus....
+
+L'emeute du 30 aout fut pour les moderes comme un coup de foudre.
+C'etaient eux les deputes infideles et corrompus dont elle demandait la
+revocation et la mise en jugement. Qu'allait-il arriver si Lafayette ne
+parvenait pas a retablir le calme? Lafayette lui-meme ferait-il tous ses
+efforts pour sauvegarder l'independance de l'Assemblee? On avait foi en sa
+loyaute, on le savait parfait gentilhomme, mais on n'ignorait pas son
+admiration pour la constitution americaine et ses preferences pour les
+idees de democratie royale cheres au parti populaire. L'anxiete etait
+grande. Si l'emeute etait la plus forte, c'etait l'Assemblee dispersee,
+ses membres insultes ou massacres, la France livree a la demagogie. Ou
+bien si ces scenes de sauvagerie ne se produisaient pas, c'etait a tout le
+moins le roi et les deputes traines a Paris et la obliges de ratifier les
+volontes de la populace. De toute maniere, c'etait pour les moderes la fin
+de leur influence. Us sentaient bien que, meme si l'emeute se contentait
+de transferer a Paris le siege des pouvoirs publics, la majorite leur
+echapperait....
+
+Le 31 aout, pendant que les craintes sont encore vives, Clermont-Tonnerre
+propose qu'en cas de danger l'Assemblee nationale quitte Versailles et
+s'etablisse dans une autre ville, loin des entreprises du peuple de
+Paris.... Pour mettre son projet a execution, le parti modere avait besoin
+du concours de la droite de l'Assemblee, des ministres et du roi.... A qui
+profiterait cette alliance avec la Cour? C'etait une grande naivete de se
+figurer que les aristocrates y entraient sincerement et sans arriere
+pensee. Les moderes voulaient le transfert de l'Assemblee en province
+parce qu'ils croyaient que l'etablissement d'une constitution, d'un
+gouvernement stable en dependait. Ils craignaient l'anarchie et avant tout
+voulaient faire regner l'ordre et la loi. C'etait pour de tout autres
+raisons que les aristocrates s'associent au meme projet. Pour eux, le
+depart du roi de Versailles est le commencement de la contre-revolution.
+Ils n'ont jamais cesse d'esperer le retablissement complet de l'ancien
+regime. Ils se disent qu'en eloignant de Paris les pouvoirs publics, on
+les mettra forcement, qu'on le veuille ou non, a leur discretion....
+
+Les chefs moderes et les chefs royalistes se reunirent au nombre de 32
+pour arreter une ligne de conduite commune. La droite etait representee
+par Maury, Cazales, D'Espremenil, Montlosier; la gauche par Mounier,
+Bergasse, Malouet, Bonnai, Virieu.... Tous tomberent d'accord:
+
+"1 deg. Que, vu les troubles et le voisinage de Paris, la position du roi a
+Versailles n'etait plus tenable;
+
+"2 deg. Que la position de l'Assemblee, menacee comme elle l'etait depuis
+quelque temps dans ses principaux membres, ne l'etait pas davantage;
+
+"3 deg. Que, dans les deux cas ou le roi se deciderait soit a quitter
+Versailles, soit a y demeurer, quelque corps de troupes de ligne etait
+absolument necessaire, conjointement avec sa garde, pour le preserver
+d'une entreprise populaire."
+
+On decida en outre qu'une delegation de trois membres irait porter au roi
+la decision qu'on venait de prendre et lui demanderait "le transfert de
+l'Assemblee a vingt lieues de Paris, a Soissons ou a Compiegne". [Note:
+Montlosier, _Memoires_, I, p. 276 et sq.] Pour donner a la demarche une
+apparence presque officielle, on designa pour faire partie de la
+deputation: l'eveque de Langres, La Luzerne, alors president de
+l'Assemblee, et Rhedon qui en etait secretaire, et on leur adjoignit
+Malouet. La hate etait telle qu'ils n'attendirent pas au lendemain pour
+remplir leur mission. Ils allerent trouver le soir meme Montmorin et
+Necker et leur firent part de la decision que leurs amis venaient de
+prendre. Les deux ministres l'approuverent fort. Ils entrerent meme si
+avant dans les vues des moderes qu'ils n'hesiterent pas a convoquer
+d'urgence le conseil.... Le conseil se prolongea jusqu'a minuit. L'issue
+ne fut tout autre que celle qu'on attendait. Necker vint dire aux delegues
+"d'un air consterne" que leur proposition etait rejetee, que le roi ne
+voulait pas quitter Versailles. [Note: Malouet, _Memoires_, I, p. 340.].
+
+..."Malgre la reine, malgre M. de Mercy, malgre les insinuations plus ou
+moins pressantes d'un grand nombre de seigneurs de la Cour, le roi se
+decida a demeurer a Versailles." [Note: Malouet, _Memoires_, I, p. 342.]
+Sans doute, cet acte de fermete etonne un peu de la part d'un homme dont
+le comte de Provence comparait le caractere a des boules d'ivoire huilees
+qu'on s'efforcerait en vain de retenir ensemble. Eut-il, ce soir-la, comme
+dans un eclair, la vue nette de la situation? Comprit-il la gravite de la
+mesure qu'on voulait lui faire prendre, craignit-il, en jetant un tel defi
+au peuple de Paris, de provoquer une insurrection, un nouveau 14 juillet,
+plus terrible que le premier? Si invraisemblable qu'elle puisse paraitre,
+la chose n'est peut-etre pas impossible. Ou bien encore, n'ecoutant que sa
+rancune, hesita-t-il a se confier aux moderes, hier ses ennemis? Cette
+opinion, que nous trouvons dans les memoires de Weber, n'est peut-etre pas
+eloignee de la verite. Il faut ajouter enfin que, si Louis XVI etait
+debonnaire, il ne manquait pas d'un certain courage passif et se faisait
+une assez haute idee du point d'honneur. Malouet dit tres bien: "Le roi
+qui avait un courage passif, trouvait une sorte de honte a s'eloigner de
+Versailles." [Note: Malouet, _Memoires_, l, p. 342.] Et nous savons que ce
+sont des scrupules du meme ordre qui, le 5 octobre, l'empecheront de
+prendre la fuite.... [Note: Albert Mathiez, _op. cit._, pp. 29-37.]
+
+Pour rassurer les moderes le roi appela a Versailles le regiment de
+Flandre. Il pensait ainsi etre plus fort pour refuser sa sanction aux
+decrets du 4 aout, a la declaration des droits et aux autres articles
+constitutionnels.
+
+La disette qui sevissait, la crise economique, produite par l'emigration,
+creaient un excellent terrain aux excitations des meneurs populaires qui
+denoncerent le refus de sanction des decrets, l'appel des troupes,
+l'election de Mounier a la presidence comme autant de preuves du dessein
+forme de faire retrograder la Revolution. Il est probable enfin que les
+intrigues orleanistes ont joue un role.
+
+
+L'INTRIGUE ORLEANISTE
+
+Philippe d'Orleans avait contre la cour de vieilles rancunes. Il n'avait
+pas perdu le souvenir des calomnies que le parti de la reine avait
+repandues contre lui apres le combat d'Ouessant. Il avait encore sur le
+coeur le refus de Louis XVI de lui donner la charge de colonel general
+des hussards qu'il avait sollicitee pour faire taire les calomniateurs.
+Enfin, il savait que le roi blamait fort ses moeurs et qu'on l'accusait
+tout haut a Versailles d'avoir transforme le Palais-Royal en un mauvais
+lieu et de s'enrichir avec les vices qu'il y logeait. Il se vengeait de
+ces mepris en affectant des opinions liberales, et les applaudissements
+populaires le consolaient des avanies de Versailles.... Voulait-il se
+servir de sa popularite comme d'un marchepied pour monter sur le trone ou
+se contentait-il seulement du plaisir d'humilier ses ennemis? S'il faut en
+croire les paroles que Mirabeau prononca, quelques jours avant le 14
+juillet, devant quelques deputes du parti populaire, le duc d'Orleans
+desirait a cette epoque la charge de lieutenant general du royaume. De la
+a la royaute effective il n'y avait qu'un pas. Mais peut-etre ses
+ambitions etaient-elles plus celles de son entourage que les siennes
+propres. Tous les temoignages sont, en effet, unanimes a nous representer
+le duc d'Orleans comme un homme faible, incapable de decisions viriles,
+constamment conduit par ses maitresses et ses favoris. [Note: A. Mathiez,
+_op. cit._, p. 18.]
+
+Lafayette crut le duc coupable et, apres l'emeute, l'obligea a accepter
+une soi-disante mission diplomatique en Angleterre, exil deguise.
+
+Le Chatelet, qui enqueta sur les responsabilites des evenements du 6
+octobre, recut de nombreuses depositions hostiles au duc.
+
+
+LE BANQUET DES GARDES DU CORPS
+
+C'etait l'habitude, quand un regiment entrait dans une ville, que la
+garnison lui offrit un banquet de bienvenue. La Cour s'efforca de
+transformer le banquet offert par les gardes du corps au regiment de
+Flandre en une manifestation de loyalisme monarchique. L'"orgie" du 1er
+octobre, pour laquelle le roi avait prete la salle de l'Opera au chateau,
+fut racontee par Gorsas dans son _Courrier de Versailles_. C'est ce recit
+qui dechaina l'emeute.
+
+La salle etait illuminee comme dans les plus superbes fetes. Les plus
+jolies femmes de la Cour et de la ville donnaient d'agreables distractions
+et formaient un coup d'oeil le plus attrayant et le plus enchanteur.
+
+Pendant le diner on a porte plusieurs santes; celle du roi, de la reine,
+de Mgr le dauphin, de toute la famille royale (Je ne me rappelle pas
+cependant qu'on ait porte celle de M. le comte d'Artois ou peut-etre
+etais-je distrait, je ne m'en suis pas apercu). Pendant les santes, la
+musique du regiment de Flandres a execute des morceaux plus interessants
+les uns que les autres, et tous analogues aux circonstances.
+
+A la sante du roi la salle a retenti de l'air: _o Richard, o mon Roi_! Une
+allemande nouvelle ou ancienne a ete donnee pour la sante de la reine,
+etc.
+
+Au milieu de toutes ces santes se sont presentes dix a douze grenadiers du
+regiment de Flandres; il a bien fallu boire de nouveau a la sante du roi.
+Cette sante a ete portee avec les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une
+main et le verre de l'autre. Un instant apres arrivent les dragons; meme
+accueil, meme ceremonie. Un instant apres entrent les grenadiers suisses,
+meme accueil, meme ceremonie. Tout jusqu'alors est gai, piquant, mais des
+scenes autrement interessantes se preparent.
+
+Le roi, la reine, M. le dauphin, Madame sont venus pour jouir de ce
+spectacle: tout a coup la salle a retenti de cris d'allegresse. La reine
+tenant son fils par la main s'est avancee jusqu'a la balustrade du parquet;
+au meme moment les grenadiers Suisses, ceux du regiment de Flandres, les
+dragons sautent dans l'orchestre. Le Roi, la Famille accompagnes par MM.
+les gardes du corps, sont reconduits chez la Reine, en traversant toutes
+les galeries, aux cris repetes de: _Vive le Roi! Vive le Roi_! etc.
+
+Tout paroissoit fini; tout a coup, comme de concert, la table joyeuse et
+La musique s'est portee a la cour de marbre et devant le balcon de S.M.
+Alors on s'est mis a chanter, a danser, a crier de nouveau: _Vive le Roi_!
+Le balcon s'est ouvert, un garde du corps, par je ne sais quel moyen, y
+monte comme a l'assaut; un dragon, un suisse, un garde bourgeois le
+suivent; en un instant, le balcon est rempli. Lorsqu'on y pensait le
+moins, le Roi et la Reine arrivent au milieu de ce groupe; les cris
+d'allegresse ont redouble.
+
+Le Roi retire, on s'est porte sur la terrasse, ou l'on a reste fort tard
+a danser, a faire des folies et de la musique. On observera que le Roi
+arrivait de courre le cerf et qu'il a paru en habit de chasse. Un
+historien fidele ne doit rien oublier. Quelques officiers en versant du
+vin a leurs soldats leur disoient: allons, enfans! Buvez a la sante du
+Roi, de notre maitre et n'en reconnaissez point d'autre! Un autre officier
+a crie fort haut: _A bas les cocardes de couleurs! Que chacun prenne la
+noire, c'est la bonne_! (Apparemment que cette cocarde noire doit avoir
+quelque vertu, c'est ce que j'ignore [Note: Le noir etait la couleur de la
+reine.])....
+
+Tous ces details sont parfaitement exacts, tous jusqu'a l'article de
+la _Cocarde_. [Note: _Courrier de Versailles a Paris et de Paris a
+Versailles_, n 88, samedi 3 octobre 1789.]
+
+
+LES PRODROMES DE L'EMEUTE
+
+Le banquet des gardes du corps n'aurait pas suffi a provoquer un mouvement
+populaire si les esprits n'y avaient ete prepares par la presse patriote.
+
+La nouvelle de l'arrivee des troupes a Versailles vint ranimer l'agitation
+politique. Tous les journaux patriotes menent en meme temps la meme
+campagne. Tous les chefs populaires sont d'accord cette fois sur la
+necessite de forcer le roi a s'etablir a Paris.... Elysee Loustalot dans
+le n deg. 13 des _Revolutions de Paris_ (1er octobre) appelle l'election de
+Mounier a la presidence de l'Assemblee, "un soufflet donne par
+l'aristocratie a l'opinion publique" et termine son virulent article par
+le mot souvent cite: "II faut un second acces de revolution, tout s'y
+prepare." Parmi les "motions raisonnables" que le marquis de Villette
+publiait dans la _Chronique de Paris_ du 25 septembre, il se trouvait
+celle "d'inviter le roi et la reine a venir passer l'hiver a Paris". Le
+marquis voulait aussi que l'Assemblee vint sieger au Louvre dans la
+galerie des tombeaux. Dans l'_Ami du peuple_, Marat reclamait des mesures
+plus energiques: "Convaincu que l'Assemblee nationale ne peut plus rien
+faire de bien pour la nation dont elle a lachement abandonne les arretes
+et sacrifie les droits, a moins que, revenant elle-meme sur ses pas, elle
+ne reforme ses decrets funestes, je crois qu'elle ne saurait etre assez
+tot dissoute." Sous des formes differentes, c'etait au fond la meme idee:
+l'Assemblee nationale et le roi ne voulaient pas serieusement les
+reformes, inscrites dans les arretes du 4 aout, sans lesquelles la
+Revolution n'etait qu'un leurre, il fallait ... les obliger a faire le
+bien.... La presse n'attaquait pas seulement l'Assemblee nationale et la
+Cour, elle s'en prenait aussi a la municipalite et a Lafayette qui
+voulaient empecher le peuple de deliberer au Palais-Royal. Les
+representants de la Commune ont ete gagnes a la Cour par les flatteries
+"et les coups de chapeau". Ils sont devenus "les oppresseurs de la
+Commune, les fauteurs d'un nouveau systeme d'aristocratie". Marat
+demandait chaque jour l'epurement de la Commune et meme des districts:
+"Peuple insense, seras-tu toujours victime de ton aveuglement? Ouvre enfin
+les yeux, sors, sors de ta lethargie, purge tes comites, conserves-en les
+membres sains, balayes-en les membres corrompus, ces pensionnaires royaux,
+ces aristocrates ruses, ces hommes fletris ou suspects, ces faux
+patriotes; tu n'aurais a attendre d'eux que servitude, misere,
+desolation...." [Note: _Ami du peuple_, no. 13.]
+
+Les pamphlets qui vraisemblablement ont le plus fait pour emouvoir le
+peuple et l'exciter contre ses gouvernants furent ceux qui depeignaient sa
+situation miserable. Le titre de l'un d'eux etait deja par lui seul un cri
+dechirant: Quand aurons-nous du pain? Cette phrase revient comme un
+refrain apres chaque paragraphe de cette prose pathetique: "Pourquoi,
+citoyens, Lafayette, Bailly et les chefs de la Commune vous laissent-ils
+manquer de pain?
+
+"C'est pour s'engraisser de votre substance. Pourquoi ces scelerats
+font-ils venir des troupes, font-ils environner Paris, Versailles et les
+alentours de piques et de soldats, sous pretexte de garder le roi et
+l'Assemblee nationale? Ces scelerats croient que vous avez trop de vivres.
+C'est pourquoi ils font venir des troupes pour les consommer bien vite et
+pour vous juguler ensuite. Et vous dormez! Quand aurons-nous du pain? Au
+sein de l'abondance, nous n'avons point de pain...." [Note: Sur les 30
+jours du mois de septembre, il y en eut 16 ou les fusilliers monterent la
+garde pour assurer la distribution.] Ces appels trouvaient de l'echo dans
+l'opinion publique. Paris s'agitait. Le 22 septembre, les ouvriers
+employes aux ateliers de charite de l'ecole militaire parlaient de partir
+pour Versailles. Le 17 septembre, on arretait sur la place de Greve un
+individu qui, au milieu d'un nombreux attroupement, s'ecriait "qu'il
+fallait se transporter a Versailles pour l'amener a son Louvre, qui
+n'etait pas fait pour des chiens". Les reunions du Palais-Royal etaient de
+plus en plus tumultueuses et Lafayette avait beaucoup de peine a dissiper
+les rassemblements. Les bourgeois eux-memes etaient inquiets: "On disait
+que les especes, que le numeraire manquaient absolument, au point qu'a la
+fin du mois tous les payements de rentes qui allaient deja fort mal au
+palais Soubise, ou ils avaient ete transferes de l'hotel-de-ville,
+cesseraient entierement." Bref, on attendait une emeute....
+[Note: A. Mathiez, _op. cit._, p. 42 et pp. 50-51.]
+
+
+LES DISTRICTS
+
+Le district etait une Assemblee elue, un veritable petit parlement ayant
+son bureau, ses commissaires, ses rapporteurs. Chaque district est maitre
+chez lui et se donne lui-meme son organisation. Les uns ont des comites de
+bienfaisance, tous ont un tresorier pour les pauvres. Un autre, devancant
+les vues de l'Assemblee nationale, nomme des juges de paix et de
+conciliation. Pour se concerter entre eux, les districts ont un bureau de
+correspondance qui transmet de district a district les resolutions a
+communiquer. Les districts sont la vraie force publique. Tous les services
+y sont concentres. Le comite de police du district arrete, perquisitionne,
+juge. Le comite militaire equipe le bataillon de garde nationale, qui est
+affecte a chaque district, edicte les reglements militaires, donne des
+ordres aux compagnies. Le comite des subsistances legifere sur les halles,
+sur les boulangers, sur les convois, etc. Chaque question fait l'objet
+d'une discussion longue et suivie. A chaque instant, on placarde des
+affiches pour porter a la connaissance du public les decisions nouvelles,
+et le peuple ne se lasse pas de lire tous ces placards. Les seances sont
+tres courues. Les Parisiens aimaient deja les beaux discours et ils
+etaient servis a souhait. C'etaient en effet des avocats et des
+journalistes qui remplissaient les fonctions de president, de secretaire
+du district. Comme on l'a dit justement, le district etait un club et
+c'etait un club legal. Ajoutez qu'a chaque instant on faisait de nouvelles
+elections, ce qui contribuait encore a augmenter l'agitation....
+[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 43-44.]
+
+L'emeute du 14 juillet et celle des 5 et 6 octobre furent l'oeuvre des
+districts, celle du Champ-de-Mars sera l'oeuvre des _societes
+Fraternelles_.
+
+
+LES DEPUTES DU COTE GAUCHE ENCOURAGENT L'AGITATION
+
+Ce n'est qu'a partir du 15 septembre environ que les membres du club
+breton, [Note: Le club breton ou se reunissaient d'abord les deputes
+de Bretagne fut le berceau des Jacobins.] que Barnave, les Lameth, Duport,
+Chapelier et leurs amis prennent contre la Cour et le ministere une
+attitude nettement hostile. Jusque-la ils ne desesperaient pas encore de
+faire aboutir les reformes par les voies legales. L'appel des troupes
+dissipa cette derniere illusion. Il est juste de dire neanmoins que
+Barnave et les Lameth ne voulurent pas rompre sans essayer encore une
+derniere tentative de conciliation. Avant l'arrivee du regiment de Flandre
+a Versailles, ils allerent trouver Saint-Priest et joignirent leurs
+prieres a celles de Lafayette et de la Commune de Paris pour en obtenir le
+renvoi. Le ministre repondit "de maniere a oter tout espoir a ces
+demarches". [Note: Saint-Priest, _Abrege de ma conduite_ dans les
+_Memoires de Mme Campan_, t. II, p. 297] Desormais, la lutte est
+ouvertement declaree. Les patriotes ont perdu toute confiance en Necker
+qu'ils considerent comme l'instrument docile de la Cour et il ne se
+passera pas de jour sans qu'ils attaquent a l'Assemblee le ministere et la
+Cour. Le 16 septembre, Mirabeau fait distribuer un violent discours contre
+la caisse d'escompte qui etait comme la creation personnelle du premier
+ministre. Le 18 septembre, le roi refuse sa sanction aux arretes du 4
+aout. L'emoi fut grand dans l'Assemblee. Duquesnoy, un modere pourtant,
+ecrit ce jour-la dans son journal: "La seance de ce matin va peut etre
+decider du sort de l'empire. Le gant est jete par le roi a l'Assemblee.
+L'amassera-t-elle? Le retirera-t-il?..." [Note: Duquesnoy, _Journal_, t.
+I, p. 551.]
+
+Il n'est guere douteux que les patriotes de l'Assemblee n'aient ete en
+communion d'idees avec les pamphletaires parisiens et n'aient prepare
+l'emeute avec eux. Sans doute les preuves formelles manquent mais les
+vraisemblances sont assez fortes. On sait que les membres du club breton
+vont souvent a Paris, qu'ils sont en relations avec les principaux
+orateurs de reunions publiques et que ceux-ci assistent souvent aux
+seances de l'Assemblee nationale. Vers la fin de septembre, on organise
+comme un service regulier de surveillance aux tribunes. Les gardes
+francaises y allaient a tour de role en habits civils, s'y mettaient en
+rapport avec les deputes populaires, leur demandaient des instructions et
+appuyaient leurs discours de vigoureux applaudissements....
+
+Nous avons conserve le brouillon des lettres que Barnave ecrivait au
+milieu meme des evenements, le 4 et le 5 octobre, elles ne laissent aucun
+doute sur son veritable etat d'esprit: "Si vous voyiez, disait-il le 4
+octobre, de vos propres yeux que le ministere, sans excepter M. Necker et
+la majorite de notre Assemblee, n'a jamais voulu de constitution, qu'ils
+n'ont jamais eu un moment de superiorite sans tenter de renverser avec une
+incroyable mauvaise foi tout ce qu'ils avaient paru consentir, que leurs
+relations dans l'etendue du royaume embrassent presque tout ce qui exerce
+ca et la quelque autorite, que, depuis les arretes du 4 aout, presque
+toute la partie gouvernante de la nation est devenue notre ennemie et
+celle de la liberte, que rendre dans ces circonstances une grande energie
+a l'ordre ancien, c'etait presque certainement le retablir, lui donner des
+moyens de nous aneantir presque sans combat, puisqu'il aurait eu pour lui
+le gouvernement et la majorite de notre Assemblee, prete a se declarer,
+des que la crainte ou la volonte de la nation fortement exprimee ne la
+contiendrait pas, si vous reflechissiez que nous ne sommes point dans
+l'etat naturel, ou les mouvements sont libres et la volonte maitresse de
+combiner ce qu'il y a de plus avantageux, mais dans un etat tendu et
+force, obliges de soutenir un poids immense de forces contraires toujours
+pretes a nous engloutir, que, pour faire adopter la constitution a un
+gouvernement et a une grande partie de la nation qui n'en veut pas, il
+fallait que cette constitution leur fut necessaire pour les tirer d'un
+etat pire, vous auriez senti...." [Note: Arch. nat. W. 12.] Le reste de la
+lettre manque, mais ce qu'il en subsiste suffit a nous eclairer sur les
+sentiments de l'auteur. Barnave partageait les craintes du peuple, il
+voyait la Revolution en danger. L'union des aristocrates et du ministere
+lui paraissait le prelude d'une reaction; il se resignait pour l'eviter a
+ce que la nation "exprimat fortement sa volonte", en bon francais, il
+pensait qu'une emeute etait necessaire pour achever la defaite de
+l'aristocratie.... Le 2 novembre il parlera du mouvement d'octobre en ces
+termes: "Paris a cru devoir sauver une seconde fois la liberte publique."
+[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 55-57.]
+
+
+LES JOURNEES DES 5 ET 6 OCTOBRE
+
+Le recit contemporain le plus complet et dans l'ensemble le plus exact
+nous parait etre celui que redigea le ministre de Saxe dans sa depeche du
+9 octobre. [Note: Rapports du comte de Salmour, ministre plenipotentiaire
+de Saxe dans les _Nouvelles archives des missions_ t. VIII, p. 260 et sq.]
+
+Les evenements se sont si fort multiplies dans tous les genres depuis ma
+derniere que je dois demander d'avance l'indulgence de Votre Excellence
+pour la narration qui va suivre, dans laquelle je mettrai tout l'ordre
+qu'il me sera possible de conserver au milieu de l'existence la plus
+desordonnee qui fut jamais.
+
+Je vous annoncais, Monsieur, beaucoup de fermentation dans la nuit du
+dimanche au lundi; elle s'est accrue le matin, au point que des femmes de
+la Halle, au nombre de cinq a six cents, s'etant rassemblees a la pointe
+Saint-Eustache, quelques ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Marceau
+se trouvant meles parmi elles, se sont reunies a l'Hotel de ville, en ont
+chasse les representants de la commune, force la faible garde qui y etait,
+pris un magasin de 1700 fusils de reserve, en ont arme, ainsi que d'un
+nombre considerable de piques, la populace arrivee pour les soutenir.
+Maitresses de quatre pieces de canon, elles se sont repandues dans toutes
+les rues de la ville, forcant sans pitie toutes les femmes qu'elles
+rencontraient en voiture ou a pied de se joindre a elles. La marquise de
+Manzi, que V. E. a vue a Dresde, allant se promener aux Tuileries, a ete
+arrachee de sa voiture par ces furieuses et, apres avoir marche quelque
+temps avec elles, n'a du sa liberte qu'a deux soldats aux gardes, qui la
+leur enleverent sous pretexte que sa faiblesse ne lui permettrait jamais
+d'arriver. Elles alleguaient pour motif de leur insurrection le manque de
+pain et le but de leur course devait etre d'aller a Versailles en demander
+au Roi et a l'Assemblee nationale. [Note: Cette "allegation" n'etait pas
+un pretexte. Paris souffrait reellement de la disette et on faisait queue
+aux portes des boulangeries comme dans un siege.]
+
+L'Hotel de ville ferme, une caisse de cent et quelques mille francs
+pillee, beaucoup de papiers dechires, la municipalite mise en fuite, M.
+Bailly ayant donne sa demission des la veille, M. de La Fayette sollicite
+depuis plusieurs jours par les troupes de se rendre a Versailles, n'osant
+trop se montrer de crainte d'etre force de se mettre a leur tete, une
+foule de peuple de la derniere classe, armee, courant les rues avec des
+femmes furieuses, representant la veritable image des bacchantes, [Note:
+L'enquete du Chatelet prouva qu'il y avait dans le nombre des femmes
+distinguees, ayant loge a l'Opera.] toutes les boutiques fermees,
+l'impossibilite de se procurer du pain, meme a prix d'argent, quelques
+boulangers deja devenus victimes de la disette, des soldats armes de tous
+les districts reunis par bandes, errant ca et la sans chef et sans ordre,
+ni general, ni magistrat, ni puissance quelconque, voila le tableau
+effrayant de notre position toute la journee du lundi (5 octobre).
+
+Les barrieres etaient fermees des le matin, la duchesse de l'Infatado, le
+prince de Monaco avaient ete ramenes et maltraites, la voiture de ce
+dernier pillee. Les differents districts etaient rassembles, plusieurs
+troupes s'en etaient deja detachees pour suivre les femmes qui, avec les
+ouvriers et les quatre pieces de canon prises a l'Hotel de ville, a leur
+tete, marchaient a Versailles. De tous cotes on battait la generale;
+toutes les compagnies soldees dont les anciennes gardes francaises forment
+le fond, demandaient a grands cris d'aller a Versailles deposter le
+regiment de Flandre, en chasser les gardes du corps qui avaient insulte la
+garde nationale. Une partie des compagnies non soldees se joignit a eux.
+Tous les districts separement prirent a peu pres une resolution unanime de
+marcher et en firent part a M. de La Fayette, qui, haranguant au milieu de
+la place de Greve, s'efforcait de contenir le peuple, de gagner du temps
+et, aide par M. de Keralio, accouru a la tete du bataillon des Filles de
+Saint-Thomas, avait repris poste a l'Hotel de ville. Vers 4 heures, se
+rassemblerent de nouveau les representants de la Commune; a la meme heure
+a peu pres se reunissait a la place Louis XV, le long du Cours-la-Reine
+jusqu'a la barriere de la Conference, les troupes qui allaient attaquer
+Versailles. Attire par le bruit des tambours, je reconnus bientot la
+compagnie de grenadiers qui etait ci-devant casernee a ma porte. [Note: M.
+de Salmour demeurait rue de Matignon, au faubourg Saint-Honore (note de M.
+Flammermont).] Ils m'apprirent le motif qui les avait amenes la et
+m'annoncerent que M. de la Fayette allait se mettre a leur tete, qu'ils
+etaient las de toutes ces delations, qu'ils l'avaient envoye chercher a la
+ville et que, s'il n'arrivait pas dans un quart d'heure, on leur en
+rapporterait les morceaux, apres quoi ils partiraient. Le malheureux, ne
+voyant plus aucun moyen de les contenir, arriva apres 5 heures, plus mort
+que vif, et prit son poste a la tete de la colonne, que j'ai vue defiler
+dans l'ordre suivant.
+
+Deux cents cavaliers a la tete, ensuite le train d'artillerie, compose de
+quatre pieces de 24, de 12, de 16, avec quatre chariots de munitions
+traines par des chevaux qu'on avait indistinctement pris a tous ceux qu'on
+rencontrait. Le train avait avec lui le nombre de canonniers necessaires
+pour le service des pieces. Suivait M. de La Fayette, entoure de ses aides
+de camp; apres quoi marchait a pied le comte Charles de Chabot a la tete
+de sa compagnie de grenadiers; les bataillons de chaque district etaient
+fort en ordre avec leurs drapeaux ranges par divisions de six bataillons
+chacune; le duc d'Aumont precedait la sienne, et beaucoup de canons de
+regiment etaient entremeles dans la colonne. La compagnie soldee de chaque
+district faisait le fond du bataillon, qui etait plus ou moins fort
+suivant la quantite de non soldes qui s'y etait jointe; l'on pouvait
+evaluer a trois cents hommes, l'un dans l'autre, ceux des quatre premieres
+divisions. Les non soldes des deux dernieres etaient presque tous restes
+pour la garde de la ville, on ne pouvait guere calculer qu'a 150 hommes le
+nombre de ceux de chacun des districts, ce qui donne un complet de 15 000
+hommes de troupes regulieres, marchant, avec la plus grande ardeur, par
+sections de six hommes de front, tambour battant, drapeaux deployes, un
+nombre a peu pres egal de volontaires armes de mille manieres differentes
+et surtout d'un grand nombre de piques precedait et couvrait en guise de
+troupes legeres les flancs de cette colonne, ce qui portait en totalite a
+plus de 50 000 le nombre des gens armes, outre les 6 000 femmes, suivies
+de quelque populace, qui devaient etre arrivees trois heures plus tot.
+Aussitot apres le depart de l'armee, les districts obligerent tout ce qui
+pouvait porter les armes de se rassembler pour faire des patrouilles. La
+ville fut illuminee et tout parfaitement tranquille, a l'exception de deux
+cents hommes de renfort qui etaient prets a marcher dans chaque district
+et formaient ainsi un corps auxiliaire de 12,000 hommes.
+
+M. de La Fayette essaya jusqu'au pont de Sevres de chercher a les ramener
+ou a les arreter. Voyant qu'il etait impossible de les amuser davantage,
+et qu'on avait pousse l'exces de la prevoyance jusqu'a se munir d'une
+corde neuve pour le pendre, au cas qu'il n'eut pas fait son devoir, il
+prit entierement son parti et depecha un courrier a la Ville pour annoncer
+qu'il avait passe la Seine sans obstacle.
+
+Votre Excellence, instruite a present de ce qui arrivait le lundi a Paris,
+va voir quel etait a la meme epoque l'etat des choses a Versailles. Le Roi
+avait donne une acceptation limitee a la Constitution qui avait occasionne
+des debats forts vifs. M. le President avait a la fin recu ordre de se
+retirer par devers S.M. pour demander son acceptation pure et simple, ce
+qui devait se faire lorsque le Roi serait revenu de Rambouillet, ou il
+avait ete chasser. L'Assemblee s'etait separee a 3 heures et demie. Des
+midi, instruit apparemment de l'insurrection de Paris, on avait battu la
+generale pour rassembler la garde nationale de Versailles qui n'avait pas
+obei.
+
+Afin que V.E. puisse mieux comprendre les details des evenements, je crois
+convenable de lui donner une idee du local de la scene. Devant le chateau
+de Versailles est une grande place, nommee la Place d'armes, ou l'on
+arrive par trois grandes avenues fort larges, disposees en patte d'oie et
+separees par deux grands batiments ou sont les Ecuries de S.M. qui se
+trouvent consequemment en face du chateau. Sur la gauche de cette place,
+en venant de Paris, se trouve un batiment auquel on a donne la forme d'une
+tente. Il peut contenir a peu pres 600 hommes, servait de corps de garde
+et de caserne aux ci-devant gardes francaises, et etait maintenant occupe
+par la milice de Versailles avec les quatre pieces de canon que le
+regiment de Flandres avait amenees. Le devant des trois cours principales
+du chateau qui se succedent toujours en se retrecissant est ferme par une
+grille: la premiere s'appelle des Ministres; la seconde, Cour Royale; et
+la troisieme Cour de Marbre ou se trouve a gauche le grand escalier qui
+porte le meme nom. C'est sur la Place d'armes que se rassemblerent a 4
+heures et demie les gardes du corps, des qu'on vit arriver les femmes. Ils
+faisaient face a l'avenue; la troupe a la premiere grille de la Cour des
+Ministres, qui etait fermee et ou etaient ranges en bataille les 300
+hommes des gardes suisses; a gauche des gardes du corps vint se mettre en
+bataille le regiment de Flandres, en faisant une espece de potence qui
+fermait la Place jusqu'a l'avenue de Saint-Cloud. La droite devait etre
+occupee de la meme maniere par la garde de Versailles qui n'a point paru
+excepte ce qui etait dans le corps de garde de la tente pour fournir les
+postes au chateau. [Note: Voir le plan de Versailles reproduit plus haut.]
+
+Deux cents chasseurs de Montmorency qu'on avait envoye reconnaitre se
+retirerent a l'approche de la foule. Tout le peuple de Versailles etait
+sur pied. Les gardes du corps arrivaient successivement par bouquets, a
+mesure que leurs chevaux etaient selles, et avaient de la peine a se
+former en troupe au milieu du peuple, ce qui occasionnait deja quelques
+murmures.
+
+Un garde national de Versailles, voulant rejoindre ses camarades a la
+tente, trouva plus court de traverser les rangs des gardes du corps, ou il
+se fit jour avec son fusil. M. de Savonieres, chef de brigade, se detacha
+du rang avec deux gardes pour courir apres et l'arreter; poursuivi a coups
+de sabre, le milicien, toujours en fuyant, se defendit vaillamment et
+gagna la barriere qui etait devant son corps de garde, d'ou la sentinelle
+postee devant le canon ajusta a M. de Savonieres un coup de fusil qui lui
+cassa le bras. On lui ouvrit la grille pour entrer au chateau se faire
+panser, les gardes regagnerent leur rang et il ne se passa rien de plus
+pour le moment.
+
+Les femmes environnant la troupe demandaient toujours du pain et a parler
+au Roi; on leur repondit qu'il etait a la chasse et tout se passait en
+paroles, lorsque quelques gardes impatientes, disent les uns, de se voir
+entoures et presses, excites, suivant les autres, par la vue d'un de leurs
+camarades qu'ils croyaient etre a l'autre bout de la Place entre les mains
+du peuple, se detacherent de nouveau au nombre de dix a douze et, galopant
+au milieu de la multitude, parvinrent a ramener le pretendu prisonnier,
+mais avec perte d'un d'entre eux qui, blesse dans la foule d'un coup de
+lance, fut aussitot acheve a coups de fusil. Les autres regagnerent le
+gros de la troupe qui, au nombre de 400, continua a rester tranquillement
+en bataille.
+
+Le Roi revint de la chasse vers 7 heures, en entrant, comme il l'a
+toujours fait depuis la Revolution, par les portes de derriere le parc. Le
+president de l'Assemblee nationale fut aussitot introduit, et avec lui une
+deputation de quinze femmes qui se plaignirent au Roi de la mauvaise
+police et du manque de subsistances. Le Roi leur repondit qu'il aimait
+trop sa bonne ville de Paris pour vouloir jamais la laisser manquer de
+rien; que, tant qu'il avait ete charge de son approvisionnement, il
+croyait avoir bien reussi; mais que depuis que ces Messieurs, en montrant
+les deputes de l'Assemblee, lui avaient lie les mains, ce n'etait pas sa
+faute; qu'il ne croyait pas possible qu'on put sitot mettre le pain a 8
+sols et la viande a 6 sols, comme elles le desiraient, mais qu'il allait
+donner des ordres et se concerter avec l'Assemblee nationale pour que, des
+le lendemain, on les satisfit du mieux qu'on pourrait.
+
+Des qu'elles vinrent rendre compte a leurs camarades de cette reponse
+satisfaisante, on leur cria que cela ne pouvait etre vrai, qu'on les avait
+surement corrompues avec de l'argent; et on allait les pendre, si par
+l'intercession des deputes elles n'eussent obtenu de pouvoir aller
+chercher par ecrit la confirmation de ce qu'elles avaient avance;
+introduites de nouveau devant le Roi, S.M. ecrivit de sa main et signa ce
+qu'elles venaient de dire. Calmees par cette assurance, toutes ces femmes
+suivirent les deputes a l'Assemblee nationale, assurant les gardes du
+corps qu'il allait arriver de Paris des gens qui les vengeraient des
+mauvais traitements qu'elles pretendaient en avoir eprouve. Arrives a
+l'Assemblee, elles remplirent toute la salle, s'etablirent sur les
+banquettes, demanderent a faire parler M. de Mirabeau qui reclama avec
+beaucoup de dignite contre l'indecence de cette assemblee, mais ces dames
+finirent par avoir raison. On ne put rien deliberer. L'eveque de Langres
+presidait en l'absence de M. Mounier, qui, retire par devant le Roi, vint
+enfin annoncer l'acceptation pure et simple des Droits de l'Homme et de la
+Constitution; il n'y avait aucun membre du clerge, tres peu de l'ancien
+parti des aristocrates qui s'etaient tous caches, puisque le peuple en
+avait designe plusieurs pour etre la cause des malheurs actuels, qu'il
+voulait immoler a son ressentiment. La seance fut levee a 10 heures et
+demie; il avait plu a verse toute la journee; vers 9 heures, ne voyant
+rien arriver, le Roi avait ordonne aux gardes du corps de rentrer; ils
+firent un mouvement par demi-escadron, pour se mettre en colonne; le
+peuple, croyant qu'ils allaient charger, se mit en defense; la milice de
+Versailles de son corps de garde fit un feu roulant sur eux qui en blessa
+quinze ou seize et les mit en fuite, tellement qu'ils ne purent se rallier
+que dans le parc, de l'autre cote du chateau, sur la terrasse, vis-a-vis
+l'appartement de M. le Dauphin. L'on vint a 11 heures annoncer que les
+troupes de Paris arrivaient. Le Roi voulut alors prendre le parti de la
+retraite, et M. de Cubieres son ecuyer donna l'ordre a six voitures de
+chasse d'etre attelees, de se rendre au pas a la Porte de l'Orangerie, qui
+est a la gauche du chateau, pour de la, sous l'escorte des gardes du
+corps, gagner le large. Des que les chevaux furent mis, on ouvrit les
+portes de l'ecurie, mais les voitures qui, d'apres la description du local
+que j'ai faite a V. E., devaient traverser la Place d'armes, furent
+arretees par le peuple qui criait: _Le Roi s'en va!_ Les deux premieres
+qui, par la vitesse de leur marche, s'etaient fait jour a travers de la
+foule, arrivees a la Porte de l'Orangerie, la trouverent fermee et elles
+furent arretees au nom de la Nation par des hommes qui couperent les
+traits. M. Necker, pendant ce temps, etait arrive chez le Roi par
+l'interieur et, avec M. le comte de Montmorin, determina, contre l'avis
+des autres ministres, S. M. a ne pas s'eloigner.
+
+M. de La Fayette avait, en attendant, fait halte au Petit-Montreuil, au
+bout de l'avenue de Paris. La, il avait range sa troupe en bataille, et
+apres lui avoir rappele le serment de fidelite a la Nation et au Roi, il
+la partagea en deux colonnes qui, l'artillerie a la tete, arriverent par
+les deux avenues de Paris et de Saint-Cloud. Beaucoup de deputes etaient
+rendus au chateau. Le Roi avait dit qu'on les appelat tous et on les
+rappelait dans la ville au son du tambour. M. de La Fayette arriva seul
+avec quatre officiers, les grilles du chateau lui furent ouvertes, il
+monta dans l'appartement du Roi avec ceux qui l'accompagnaient. La foule
+qui etait dans l'Oeil-de-Boeuf le suivit dans la chambre et lui entendit
+prononcer ces paroles: "Sire, vous voyez devant vous le plus malheureux
+des hommes, de devoir y paraitre dans ces circonstances et de cette
+maniere. Si j'avais cru pouvoir servir plus utilement V.M. aujourd'hui en
+portant ma tete sur l'echafaud, Elle ne me verrait point ici." Le Roi lui
+repondit: "Vous ne devez pas douter, M. de La Fayette, du plaisir que j'ai
+toujours a vous voir, ainsi que nos bons Parisiens; allez leur temoigner
+de ma part ces sentiments." Le general sortit sur-le-champ pour aller
+au-devant de ses troupes qu'il rangea en bataille dans la Place d'armes et
+dans tous les environs. Des que les troupes de Paris arriverent, le
+regiment de Flandres, qui s'etait retire dans les Ecuries pour se mettre a
+l'abri du mauvais temps, sortit, faisant armes plates, decouvrit le bassin
+pour montrer qu'ils n'etaient point charges; apres quoi, l'on posa le
+fusil a terre, les cartouches a cote et les soldats firent demi-tour pour
+rentrer. On leur rendit aussitot les armes, et la fraternite s'etablit
+entre eux et la milice nationale. M. Mounier entra chez le Roi peu de
+moments apres la sortie de M. de La Fayette.
+
+Le Roi lui dit: "Je vous avais fait venir pour m'entourer des
+representants de la Nation, mais j'ai deja vu M. de La Fayette." Des que
+le general eut fait les dispositions necessaires au dehors, il revint chez
+le Roi, ou il resta jusqu'a une heure et demie. Il dit, en sortant, a la
+foule qui etait dans l'Oeil-de-Boeuf: "Messieurs, je viens de determiner
+le Roi a de penibles sacrifices: S. M. n'a plus de gardes que celles de la
+Nation. Elle m'a permis d'occuper avec 2,000 hommes le chateau; que chacun
+se retire, je m'en vais penser a la surete generale et a renvoyer le reste
+des troupes a Paris." Effectivement, le chateau fut occupe sur-le-champ,
+des sentinelles posees partout, les postes des gardes du corps dans
+l'interieur cependant laisses, ainsi que ceux des Suisses, qui ont ete
+constamment sous les armes, sans jamais recevoir d'ordre et sans jamais
+quitter la place qui leur avait ete assignee derriere la grille. Le reste
+des troupes de Paris avait ete loge par bataillons dans les maisons
+principales. Les femmes, qui s'etaient emparees de la salle de l'Assemblee
+nationale, y resterent toute la nuit; et, tout paraissant assez
+tranquille, LL.MM. se coucherent vers 2 heures.
+
+Le peuple de Versailles, cependant, et une partie de cette populace qui
+etait venue avec les femmes conservaient rancune aux gardes du corps. On
+ne savait ce qu'ils etaient devenus, restes toujours dans le parc. Vers 4
+heures du matin, une partie se determina a regagner ses ecuries, tandis
+que l'autre, preferant une retraite en rase campagne, s'eloignait de
+Versailles sans trop savoir ou elle allait. Le peuple, qui furetait
+partout pour les chercher s'apercut de leur rentree, courut aux Ecuries;
+ces malheureux n'eurent que le temps de se refugier dans le Manege, d'ou
+ils se defendirent a coups de carabines et blesserent quelques personnes,
+jusqu'a ce qu'enfin, ne pouvant resister au nombre, ils chercherent a
+s'evader par le parc, ce qui leur reussit, a l'exception de dix a douze
+qui furent faits prisonniers. Pendant le meme temps, une partie du peuple,
+piquee de leur resistance au Manege, remplit les cours du chateau et
+voulut s'emparer de ceux qui etaient dans les appartements. Les cours, qui
+de toute la nuit n'avaient jamais ete parfaitement degagees, s'etaient
+trouvees tout a coup remplies sans qu'on attribuat a cette multitude
+aucune mauvaise intention.
+
+Le jour commencait a poindre. Le garde, place en faction aux pieds de
+l'Escalier de Marbre, insulte par la populace, au lieu d'appeler la garde
+nationale a son secours, cria a son brigadier d'arriver a lui. Celui-ci,
+des qu'il vit du haut de l'escalier de quoi il s'agissait, tira un coup de
+carabine qui tua un homme. Le factionnaire en fit autant. La populace
+aussitot s'empara d'eux et monta pour forcer les appartements. Les gardes
+de l'interieur eurent a peine le temps de barricader les portes.
+Heureusement que M. de La Fayette, reveille par la fusillade du Manege,
+etait accouru avec ce qu'il avait pu ramasser de troupes de Paris. Les
+grenadiers arriverent, dissiperent le peuple qui allait enfoncer les
+portes de la salle des gardes, qui ne voulaient absolument point ouvrir.
+S'etant fait connaitre aux gardes du corps, ceux-ci crierent du dedans:
+"jurez-nous sur votre Dieu que vous defendrez la vie du Roi." "Nous vous
+jurons, foi de grenadiers, que nous perirons tous avant qu'il arrive rien
+a S.M." Les portes s'ouvrirent aussitot, et les grenadiers entrant en
+foule, suivis de toute la garde nationale de Paris a mesure qu'elle
+arrivait, envelopperent les gardes du corps et remplirent la galerie, les
+appartements, penetrant jusque dans la chambre du Roi, ou arrivait au meme
+instant la Reine toute effrayee, qui s'etait sauvee de son appartement ou,
+lors de l'invasion du peuple, avaient, par un passage apparemment mal
+garde, penetre des femmes Qui semblaient lui en vouloir. Les troupes de
+Paris, a mesure qu'elles arrivaient, remplissaient en foule la Cour de
+Marbre et la Cour Royale, et le peuple etait oblige de refluer dans celle
+des Ministres, ou il traina les deux malheureuses victimes prises au pied
+de l'escalier et les executa, l'une sur le perron de M. le comte de la
+Luzerne et l'autre devant la porte de M. de Saint-Priest. Leurs tetes
+furent portees en triomphe dans toutes les rues de Versailles, amenees
+ensuite a Paris et promenees dans les rues de la capitale.
+
+M. de La Fayette, apres avoir mis en surete les appartements du Roi,
+descendit pour mettre quelque ordre dans sa troupe, trouva dans la Cour de
+Marbre, sous le balcon de S. M. les dix gardes du corps que la Garde
+nationale avait arraches au peuple et qu'elle se preparait a executer sous
+les fenetres du Roi, pour avoir, disait-elle, tire sur les citoyens. M.
+De la Fayette, ne pouvant d'aucune maniere obtenir leur grace, jeta son
+chapeau par terre et, ouvrant son habit, dit a sa troupe qu'il ne voulait
+pas commander des anthropophages, qu'il leur rendait sa cocarde, leur epee
+et leur habit; que, s'ils voulaient oter la vie a ces malheureux, ils
+n'avaient qu'a prendre aussi la sienne. Cette fermete sauva ces
+infortunes, et il fut decide qu'on les ramenerait prisonniers a Paris.
+
+M. de La Fayette, remontant aussitot, decida le Roi a paraitre avec la
+Reine et le Dauphin sur le balcon; on applaudit, et des que S. M. fut
+retiree, on lui cria de venir a Paris. Il n'y avait point de ministre
+aupres du Roi dans ce moment. Apres un instant de reflexion: "Eh bien oui,
+dit-il, j'irai avec eux." Et aussitot, sans ecouter personne, sortant sur
+le balcon, il leur cria: "Mes enfants, j'irai vivre au milieu de vous avec
+ma femme et mon fils; mais je vous demande pour marque d'attachement que
+vous pardonniez a mes gardes du corps." Aussitot ils parurent tous aux
+fenetres des appartements, jetant dans la cour leurs bandoulieres, qui
+sont leur marque de service, et M. de la Fayette paraissant avec eux sur
+le balcon du Roi, l'embrassa en criant: "Mes amis, la paix est faite!"
+
+Ceux qui etaient le plus pres ayant seuls pu entendre la promesse que le
+Roi avait faite de venir a Paris, les autres voulurent s'assurer par
+eux-memes de cette intention de S.M., et toute la troupe passant
+successivement en desordre sous ce meme balcon, le Roi eut la bonte de
+faire repeter ses paroles par MM. de la Fayette et d'Estaing a chaque
+troupe qui passait et de les accompagner de ses gestes d'assurance; on fit
+aussitot une salve generale de tout le canon et de toutes les petites
+armes qui aurait pu devenir d'autant plus dangereuse qu'elles etaient
+toutes chargees a balle.
+
+On avait envoye de Paris une garde pour relever les troupes qui etaient a
+Versailles avant de savoir que LL.MM. viendraient a Paris. Reunis aux
+autres, on en choisit mille pour demeurer a la garde du chateau, et le
+reste se mit a defiler d'une maniere qu'il faut avoir vue pour s'en faire
+une idee; la description des saturnales des anciens peut seule rendre une
+faible image de ce desordre. Figurez-vous une colonne defilant presque
+sans interruption depuis midi jusqu'a 7 heures du soir, ou marchaient
+pele-mele les troupes, les goujats, toutes les femmes ivres, le melange de
+toutes les especes d'armes, des femmes a cheval sur des canons, d'autres
+portant les drapeaux, la plus vile populace a cote des officiers les plus
+distingues; on voyait des femmes avec des bonnets de grenadiers, d'autres
+ayant des fusils sur l'epaule, et des soldats le baton a la main; des
+chevaux des ecuries du Roi et de Monsieur atteles a des charrettes de
+farines; du pain, des cervelas attaches au bout des baionnettes; la plus
+vile populace montee sur les chevaux enleves aux gardes du corps, galopant
+comme des fous; d'autres armes de leurs carabines ou de hallebardes des
+Cent Suisses; des femmes et des soldats a moitie ivres, couches dans la
+posture la plus indecente sur des chariots de munition, tandis que les
+charretiers qui les conduisaient portaient eux-memes et avaient decore
+leurs chevaux, en guise de collier, des bandoulieres des gardes du corps.
+
+Le Roi est arrive a 7 heures a la barriere de la Conference. Son carrosse
+etait immediatement precede par la meme troupe avec aussi peu de choix.
+Les gardes de la prevote le precedaient, entremeles de femmes armees
+entourant le cheval de M. de Tourzel, grand prevot; des gardes du corps a
+pied, confondus avec la garde nationale, suivaient; venaient ensuite les
+Cent Suisses de la garde avec leurs drapeaux; dans un ordre a peu pres
+pareil de la garde nationale montee sur des chevaux des gardes du corps,
+tandis que des gardes etaient montes sur les leurs et d'autres en croupe
+derriere des cavaliers, etaient plus pres du carrosse de LL.MM.
+Immediatement precede par M. d'Estaing, M. de la Fayette et M. de
+Montmorin, cousin du ministre, major en second du regiment de Flandres; il
+etait entoure des grenadiers de Paris, de Flandres et des recruteurs des
+differents corps, des femmes montees derriere et devant en guise de pages;
+la grosse artillerie suivait le convoi. Le Roi, la Reine, M. le Dauphin,
+Madame fille du Roi, Madame Elisabeth et Madame de Tourzel, gouvernante,
+etaient dans la meme voiture. M. Bailly presenta au Roi les clefs de la
+Ville dans un plat de faience, la vaisselle etant a la Monnaie, et lui fit
+la harangue ci-jointe. Arrive a l'Hotel de ville, M. Bailly rendit compte
+de ce que le Roi lui avait dit, qu'il se voyait toujours avec plaisir au
+milieu des habitants de sa bonne ville de Paris; la Reine dit alors: "Vous
+avez oublie qu'il a ajoute avec confiance." On cria "Vive la Reine!"
+"Messieurs, reprit le maire, vous l'entendez de sa bouche, vous etes plus
+heureux que si je vous l'avais dit." Et alors: "Vive Monsieur Bailly!"
+
+LL.MM. vinrent ensuite coucher aux Tuileries ou, par parentheses, le Roi
+se trouva pour la premiere fois de sa vie....
+
+L'Assemblee nationale a decrete ce jour-la qu'elle serait inseparable de
+la personne du Roi aupres duquel elle a laisse une deputation, siegeant en
+attendant a Versailles, jusqu'a ce que le manege des Tuileries soit
+arrange pour la recevoir. Situe malheureusement dans mon quartier, je vais
+de nouveau me trouver au foyer des troubles et des emeutes....
+
+....Je ne saurais peindre a V.E. le tableau de ce que j'ai vu. Qu'elle se
+figure une cour, un vestibule, un escalier rempli de toutes les classes,
+une assez petite antichambre ou des grenadiers, des gardes pele-mele avec
+des gardes du corps qui y ont passe ces deux nuits comme prisonniers,
+n'ayant pas de quoi se couvrir, tous leurs effets ayant ete pilles, des
+laquais, des pages, des dames de la Cour, des eveques, des ambassadeurs,
+des officiers crottes en bottes et eperons, en un mot tout ce qui ne peut
+pas etre contenu dans une autre chambre qu'on nomme improprement salle
+d'audience et la Reine au milieu de tout cela.
+
+Representez-vous un M. Jauge, banquier, un des aides de camp de M. de la
+Fayette, entrant dans le cabinet du Roi, comme n'aurait pas fait autrefois
+un duc et pair, et disant au comte de Montmorin, ministre: "j'ai vu qu'on
+n'a pas laisse entrer votre voiture dans la cour, c'est que j'avais donne
+des ordres pour qu'on tint les portes fermees; dans ces circonstances, il
+faut apprendre a souffrir; une autre fois, si je sais l'heure ou vous
+venez, j'ordonnerai qu'on vous laisse passer."
+
+Ma tete ne peut pas encore se faire a ce bouleversement d'idees...
+
+
+LES CONSEQUENCES DE L'EMEUTE
+
+L'emeute s'etait surtout faite contre les monarchiens. Leur chef, Mounier,
+qui presidait l'Assemblee, n'ayant pu persuader Louis XVI de quitter
+Versailles le 5 au soir, ne songea plus qu'a soulever les provinces contre
+Paris. Il partit pour le Dauphine mais n'y rencontra que froideur et
+hostilite. La province approuva le fait accompli.
+
+Les parisiens heureux de posseder le roi multipliaient en son honneur les
+protestations d'amour et de fidelite, protestations dont la sincerite
+etait accrue par les avantages remportes: la sanction des decrets du 4
+aout et de la declaration des droits. La Revolution semblait assuree du
+lendemain.
+
+
+LA SITUATION APPRECIEE PAR MARIE-ANTOINETTE
+
+Les deux lettres suivantes ecrites par la reine a l'ambassadeur d'Autriche
+Mercy montrent combien de ressources s'offraient encore a la royaute:
+
+7 octobre 1789.
+
+Je me porte bien, soyez tranquille. En oubliant ou nous sommes et comment
+nous y sommes arrives; _nous devons etre contents du mouvement du
+Peuple_, surtout ce matin, j'espere, si le pain ne manque pas, que
+beaucoup de choses se remettront. Je parle au peuple; milices, poissardes,
+tous me tendent la main. Je la leur donne. Dans l'interieur de l'hotel de
+ville, j'ai ete personnellement tres bien recue. Le peuple ce matin, nous
+demandait de rester, je leur ai dit de la part du Roi, qui etait a cote de
+moi, qu'il dependait d'eux que nous restions; que nous demandions pas
+mieux; que toute haine devait cesser; que le moindre sang repandu nous
+ferait fuir avec horreur. Les plus pres m'ont jure que tout etait fini.
+J'ai dit aux poissardes d'aller repeter tout ce que nous venions de leur
+dire. Je suis desolee que nous soyons separes. Mais il vaut bien mieux
+que vous restiez ou vous etes pendant quelque temps. Vous aurez de mes
+nouvelles le plus souvent que je pourrai. Adieu, comptez a jamais sur tous
+mes sentiments pour vous. [Note: _Correspondance_ de Mercy, t. II, p.
+271.]
+
+10 octobre 1789.
+
+L'Assemblee va venir ici, mais on dit qu'il y aura a peine 600 deputes.
+_Pourvu que ceux qui sont partis calment les provinces_ au lieu de les
+animer sur cet evenement-ci, car tout est preferable aux horreurs d'une
+guerre civile. [Note 2: _Ibid_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA FEDERATION
+
+
+LES PRECEDENTS, LES FEDERATIONS
+
+C'est pour reprimer les troubles, pour proteger les subsistances, pour
+retablir l'ordre indispensable a la regeneration de la chose publique que
+se forment, apres la Grande Peur, les premieres federations, veritables
+ligues armees au service de l'Assemblee nationale. Le sentiment qu'elles
+tiennent a exprimer tout d'abord, a proclamer bien haut, c'est leur
+confiance absolue dans le dogme politique de la toute puissance des
+representants de la nation a preparer et a assurer le bonheur public.
+Elles ne doutent pas que les intrigues des mechants, les conspirations des
+aristocrates ne soient le seul obstacle qui retarde l'heure prochaine de
+la felicite generale et c'est pour dejouer leurs intrigues, leurs complots
+qu'elles ont pris les armes. Elles protestent de leur soumission sans
+bornes a la _Constitution_, de leur ardent amour de la _Patrie_.
+
+Et par Patrie elles n'entendaient pas une entite morte, une abstraction
+incolore, mais une fraternite reelle et durable, un mutuel desir du bien
+public, le sacrifice volontaire de l'interet prive a l'interet general,
+l'abandon de tous les privileges provinciaux, locaux, personnels.... La
+liberte dont les Federes se proclament "idolatres", ce n'est pas une
+liberte sterile, une liberte neutre, indifferente, mais c'est la faculte
+de realiser leur ideal politique profondement unitaire, le moyen de batir
+leur cite future harmonieuse et fraternelle....
+
+II n'est pas exagere de pretendre que les cultes revolutionnaires sont
+deja en germe dans les federations, qu'ils y ont pris racine. Ces grandes
+scenes mystiques furent la premiere manifestation de la foi nouvelle.
+Elles firent sur les masses l'impression la plus vive. Elles les
+familiariserent avec le symbolisme revolutionnaire qui devint de suite
+populaire. Mais, surtout, elles revelerent aux hommes politiques la
+puissance des formules et des ceremonies sur l'ame des foules. Elles leur
+suggererent l'idee de mettre ce moyen au service du patriotisme.... [Note:
+A. Mathiez, _Les origines des cultes revolutionnaires_. Paris, 1904, pp.
+39-46.]
+
+
+BAPTEMES ET MARIAGES CIVIQUES
+
+C'est a la Federation de Strasbourg (13 juin 1790) qu'on proceda, pour la
+premiere fois, a ma connaissance, a cette ceremonie du bapteme civique
+qui, debarrasse de tout caractere confessionnel, deviendra l'un des
+sacrements du culte de la Raison. Je cite le proces-verbal: "L'epouse de
+M. Brodard, garde national de Strasbourg, etait accouchee d'un fils le
+jour meme du serment federatif. Plusieurs citoyens, saisissant la
+circonstance, demanderent que le nouveau-ne fut baptise sur l'autel de la
+Patrie.... Tout etait arrange lorsque M. Kohler, de la garde nationale de
+Strasbourg et de la confession d'Augsbourg, reclama la meme faveur pour un
+fils que son epouse venait de mettre au monde. On la lui accorda d'autant
+plus volontiers qu'on trouva par la une occasion de montrer l'union qui
+regne a Strasbourg entre les differents cultes...."
+
+Et le proces-verbal decrit la ceremonie qui eut lieu en grande pompe.
+L'enfant catholique eut pour marraine Mme Dietrich de la religion
+reformee; [Note: Femme du maire de Strasbourg dans le salon duquel Rouget
+de Lisle chanta la _Marseillaise_.] l'enfant lutherien, Mme Mathieu,
+catholique, femme du procureur de la Commune. L'enfant catholique fut
+prenomme: Charles, Patrice, _Federe_, Prime, Rene, De La Plaine,
+_Fortune_, l'enfant protestant: Francois, Frederic, _Fortune, Civique_.
+Quand les deux ministres, lutherien et catholique, eurent termine chacun
+leur office et qu'ils se furent donne "le baiser de paix et de
+fraternite", au bapteme religieux succeda le bapteme civique proprement
+dit:
+
+"L'autel religieux fut enleve. Les marraines portant les nouveau-nes
+vinrent occuper son emplacement. On deploya le drapeau de la federation
+au-dessus de leurs tetes. Les autres drapeaux les entourerent, ayant
+cependant le soin de ne pas les cacher aux regards de l'armee et du
+peuple. Les chefs et commandants particuliers s'approcherent pour servir
+de temoins. Alors les parrains debout sur l'autel de la Parie prononcerent
+a haute et intelligible voix, au nom de leurs filleuls, le serment
+solennel d'etre fideles a la Nation, a la Loi et au Roi, et de maintenir
+de tout leur pouvoir la Constitution decretee par l'Assemblee nationale et
+acceptee par le Roi. Des cris repetes de _Vive la Nation, Vive la Loi,
+Vive le Roi_, se firent aussitot entendre de toutes parts. Pendant ces
+acclamations, les commandants et autres chefs formerent avec leurs epees
+nues une voute d'acier [Note: Ceremonie en usage dans la franc-maconnerie.]
+au-dessus de la tete des enfants. Tous les drapeaux reunis au-dessus de
+cette voute se montraient en forme de dome, le drapeau de la federation
+surmontait le tout et semblait le couronner. Les epees, en se froissant
+legerement, laisserent entendre un cliquetis imposant, pendant que le doyen
+des commandants des confederes attachait a chacun des enfants une cocarde
+en prononcant ces mots: "_Mon enfant, je te recois garde national. Sois
+brave et bon citoyen comme ton parrain_. Ce fut alors que les marraines
+offrirent les enfants a la patrie et les exposerent pendant quelques
+instants aux regards du peuple. A ce spectacle, les acclamations
+redoublerent, il laissa dans l'ame une emotion qu'il est impossible de
+rendre. Ce fut ainsi que se termina une ceremonie dont l'histoire ne
+fournit aucun exemple."
+
+Celebre sans pretres, sur l'autel de la Patrie, au-dessous des trois
+couleurs, accompagne du serment civique en guise du serment religieux, ce
+bapteme laique, ou la cocarde tient lieu d'eau et de sel, fait deja songer
+aux scenes de 93. Les ministres des religions ont encore paru au debut de
+la ceremonie, mais ils se sont vite eclipses, et, en se jetant dans les
+bras l'un de l'autre, ils ont semble demander pardon pour leurs fautes
+passees....
+
+On celebra meme, mais plus rarement, des _mariages civiques_ sur l'autel
+de la Patrie, par exemple a la federation de Dole, le 14 juillet 1790....
+
+N'est-il pas curieux aussi que les federations nous offrent le premier
+exemple de ce "repos civique" qui deviendra plus tard obligatoire tous les
+decadis? A Gray, le jour de la federation, les citoyens choment du matin
+au soir, a l'instar d'une fete religieuse. Quoique la police n'eut rien
+prescrit a ce sujet les boutiques resterent fermees. [Note: A. Mathiez,
+op. cit., pp. 43-45.]
+
+
+LE SERMENT DE LA FEDERATION BRETONNE-ANGEVINE
+
+Elle eut lieu a Pontivy du 15 au 19 janvier 1790. 150 delegues venus de 80
+villes de Bretagne et d'Anjou y representerent 150 000 gardes nationaux
+environ. On y preta dans une veritable emotion religieuse le serment
+suivant:
+
+Jaloux de donner a la patrie des nouvelles preuves d'un zele qui ne
+s'eteindra qu'avec nos jours;
+
+Nous, jeunes citoyens francais, habitant les vastes pays de la Bretagne et
+de l'Anjou, extraordinairement reunis par nos representants a Pontivy pour
+y resserrer les liens de l'amitie fraternelle que nous nous sommes
+mutuellement vouee, avons forme et execute au meme instant le projet d'une
+confederation sacree qui sera tout a la fois l'expression des sentiments
+qui nous animent et des motifs qui nous rapprochent malgre les distances,
+
+Nous avons unanimement arrete et arretons: De former, par une coalition
+indissoluble, une force toujours active, dont l'aspect imposant frappe de
+terreur les ennemis de la regeneration presente;
+
+De vouer a la nouvelle Constitution du royaume un respect et une
+soumission sans bornes et de soutenir, au peril de notre vie, les decrets
+emanes de l'Assemblee nationale;
+
+De renouveler au monarque-citoyen l'hommage respectueux de notre amour;
+
+De ne reconnaitre entre nous qu'une immense famille de freres qui,
+toujours reunie sous l'etendard de la liberte, soit un rempart formidable
+ou viennent se briser les efforts de l'aristocratie;
+
+De nous preter enfin, mutuellement, tous les secours qui seront en notre
+puissance, sans y mettre d'autres conditions ni d'autres bornes que celles
+que nous inspireront l'honneur et le patriotisme;
+
+Et pour mettre le dernier sceau a nos engagements, nous avons arrete qu'un
+serment solennel et public appellerait sur nous la protection du Dieu de
+paix que les coeurs purs invoquent avec confiance,
+
+Nous jurons donc, par l'honneur, sur l'autel de la Patrie, en presence du
+Dieu des armees, amour au pere des Francais; nous jurons de rester a
+jamais unis par les liens de la plus etroite fraternite; nous jurons de
+combattre les ennemis de la Revolution; de maintenir les droits de l'homme
+et du citoyen, de soutenir la nouvelle Constitution du royaume et de
+prendre au premier signal de danger, pour cri de ralliement de nos
+phalanges: _Vivre libres ou mourir!_. [Note: J. Bellec, Les deux
+federations bretonnes-angevines, dans _La Revolution francaise_. t.
+XXVIII.]
+
+
+LA SIGNIFICATION DU SERMENT
+
+Celui qu'on prete en France est le lien du contrat politique; il est pour
+le peuple un acte de consentement et d'obeissance; dans le corps
+legislatif le gage de la discipline; dans le monarque le respect pour la
+liberte; ainsi la religion est le principe du gouvernement; on dira
+qu'elle est etrangement affaiblie parmi nous; j'en conviens, mais je dis
+que la honte du parjure reste encore ou la piete n'est plus et qu'apres la
+perte de la religion un peuple conserve encore le respect pour soi-meme
+qui le ramene a elle si les lois parviennent a retablir ses moeurs. [Note:
+Saint-Just, _Esprit de la Revolution_, troisieme partie, chapitre XXII.]
+
+
+_LA FEDERATION_
+
+SON ORGANISATION
+
+L'idee de federer toutes les federations particulieres dans une grande
+ceremonie nationale, qui aurait lieu dans la capitale le jour anniversaire
+de la prise de la Bastille, fut exprimee par Bailly dans une adresse qu'il
+presenta a la Constituante, le 5 juin 1790, au nom de la municipalite
+parisienne. "Deja la division des provinces ne subsiste plus, disait
+Bailly, cette division qui faisait en France comme autant d'etats et de
+peuples divers. Tous les noms se confondent dans un seul; un grand peuple
+ne connait plus que le nom de Francais." La Federation generale ne serait
+pas seulement un acte de communion en la Patrie, elle aurait encore un
+triple but: "defendre la liberte publique, faire respecter les lois de
+l'empire et l'_autorite du monarque_," Dans ces derniers mots se revele la
+pensee politique de Bailly et de son parti. Effrayes par la continuation
+des troubles, par l'indiscipline croissante de l'armee, par les
+revendications des _citoyens passifs_ qui ont trouve un organe eloquent
+dans Robespierre, les bourgeois revolutionnaires croient le moment venu de
+reveiller le sentiment monarchique en le faisant servir a la defense de
+leurs conquetes politiques: "le roi verra un grand nombre de ses enfans,
+terminait Bailly, se presser autour de lui, elever un cri de _vive le
+roi_, prononce par la liberte, et ce cri sera celui de la France entiere".
+Il s'agissait donc d'attacher le roi a la Revolution et la Revolution au
+roi.
+
+Le decret du 9 juin ordonna que chaque garde nationale choisirait 6 hommes
+sur 100 pour se rendre au district. Les deputes des gardes nationales
+ainsi choisis choisiraient a leur tour un homme sur 200 pour se rendre a
+Paris le 14 juillet. La depense serait supportee par le district.
+
+L'armee de ligne serait representee comme la garde nationale. On esperait
+ainsi faire cesser les divisions qui s'etaient souvent manifestees entre
+les citoyens soldats et les soldats tout courts. Chaque regiment
+deputerait a Paris l'officier le plus ancien de service, le bas officier
+et les 4 soldats dans le meme cas.
+
+La Federation devait avoir lieu sur les bords de la Seine, au Champ de
+Mars, qu'on se hata d'amenager par des corvees patriotiques et
+volontaires.
+
+
+LES TRAVAUX DE LA FEDERATION
+
+Il faut voir cette fourmiliere de citoyens, cette activite, cette gaiete
+dans les plus durs travaux; il faut voir cette longue chaine qu'ils
+forment pour tirer des charrettes surchargees; des pierres enormes cedent
+a leurs efforts, ils entraineroient des montagnes.
+
+Il n'est point de corporation qui ne veuille contribuer a elever l'autel
+de la patrie: une musique militaire les precede; tous les individus se
+tiennent trois a trois, portant la pelle ou la pioche sur l'epaule; leur
+cri de ralliement est ce refrain si connu d'une chanson nouvelle qu'on
+appelle le _Carillon national_. Tous chantent a la fois: _Ca ira, ca ira,
+ ca ira_: oui, _ca ira_, repetent tous ceux qui les entendent. Personne ne
+se croit dispense du travail par son age, son sexe ou son etat: on a vu
+passer les tailleurs, les cordonniers, ayant a leur tete les _freres_
+tailleurs et les _freres_ cordonniers. L'ecole veterinaire, les habitants
+des villages tres eloignes sont accourus, ayant a leur tete le maire avec
+son echarpe, la pelle sur l'epaule. Tous ont des drapeaux ou des
+enseignes. Sur celui des charbonniers on lit: _Le dernier soupir des
+aristocrates_.... Les bouchers avoient sur leur flamme un large couteau et
+l'on lisoit dessus: _Tremblez, aristocrates, voici les garcons bouchers_.
+D'enormes monceaux disparaissoient sous leurs bras vigoureux. Les ouvriers
+de la Bastille ont amene dans les charrettes tous les instruments qui ont
+servi a la demolition de cette forteresse. Les employes des postes, ayant
+a leur tete M. d'Ogny, les domestiques de l'enceinte des Italiens, les
+acteurs de Mademoiselle de Montansier, conduits par leur directrice, sont
+venus contribuer a cette oeuvre patriotique.... Les chartreux conduits par
+dom Gerle ont quitte eux-memes leurs cellules pour venir participer a ces
+travaux civiques. Le roi est venu jouir de ce spectacle nouveau; soudain
+la pelle et la pioche sur l'epaule, les citoyens ont forme autour de lui
+une garde d'honneur. Il a visite tous les ateliers.
+
+
+LA FEDERATION
+
+Grace a l'activite des citoyens, tous les travaux ont ete acheves le 11
+juillet. [Note: _Confederation nationale ou recit exact et circonstancie
+de tout ce qui s'est passe a Paris le 14 juillet 1790, a la Federation..._
+A Paris, chez Garnery, l'an second de la liberte, pp. 61-68.]
+
+
+LE MATIN DE LA FEDERATION
+
+Beaucoup de citoyens avoient passe la nuit au Champ de Mars; des
+detachements nombreux de la garde nationale parisienne s'y etoient rendus
+pour le garder. Le temps etoit tres defavorable, le vent froid, et il
+tomboit des ondees de pluie fortes et frequentes; rien cependant ne
+decourageoit les spectateurs; parmi lesquels il y avoit un tres grand
+nombre de femmes. On y a fait toute la nuit des feux qui ont servi a
+rechauffer les braves enfans de la liberte et autour desquels on a forme
+des danses. Le jour venu, les soldats citoyens temoignerent de la maniere
+la plus expressive la joie que leur inspirait l'approche d'un si beau
+moment. Quelques-uns faisoient des evolutions militaires; d'autres
+formoient autour de l'autel un cercle immense; quelques-uns s'amusoient a
+la course, puis formant des corps nombreux ils tiraient le sabre se
+precipitant les uns sur les autres et entrechoquant le glaive, ils
+donnoient le spectacle d'une petite guerre; des chansons militaires
+accompagnees du son des tambours se meloient a ces exercices, que la pluie
+ne pouvoit interrompre, quelle qu'en fut la violence. [Note:
+_Confederation nationale ou recit exact_, pp. 117-118.]
+
+
+LE PASSAGE DU CORTEGE
+
+Les soldats citoyens sur pied depuis cinq heures du matin mouroient de
+faim. On leur jetoit par les fenetres des pains qu'ils recevoient sur
+leurs sabres et sur leurs bayonnettes: on y joignoit des viandes froides
+ou fumees; on leur descendoit du vin, de l'eau-de-vie, des liqueurs, de
+l'eau dans des bouteilles attachees a de longs rubans aux trois couleurs.
+Ils saisissoient tout avec empressement, et cela ne doit pas etonner, car
+les heros patriotes dejeunent tout aussi bien que des aristocrates et
+encore mieux, parce qu'ils n'ont point de remords.... [Note:
+_Confederation nationale_, p. 127.]
+
+
+LES ANGLAIS A LA FEDERATION
+
+A sept heures [du matin] les gradins paroissoient couverts de spectateurs.
+Un grand nombre d'etrangers s'y trouvoient et parmi eux plus de quatre
+mille Anglais. On dit que plusieurs Francois crierent _Vivent les
+Anglais_. Si cela est, ceux-ci l'entendirent avec leur sentiment national,
+d'autant plus profond qu'il est moins manifeste. Cette genereuse nation,
+tres distincte et tres differente de son ministere, ainsi que la notre,
+merite bien la reconnoissance des Francois, elle prend part a leur
+bonheur, a leur gloire, au meme jour il y avoit dans la plupart des
+tavernes de Londres des assemblees de citoyens qui s'unissoient en esprit
+aux Francois devenus leurs freres en liberte et ils en ont vote de
+pareilles au 14 juillet de chaque annee. [Note: _Mercure national_ du 25
+juillet 1790.]
+
+
+LE MOMENT PATHETIQUE: LE SERMENT
+
+Il est impossible de decrire le spectacle qu'offroit le Champ de Mars
+quand tous les corps y ont ete reunis, les soixante drapeaux de Paris,
+[Note: Les drapeaux des soixante districts auxquels allaient succeder
+les 48 sections.] et les 83 bannieres flottantes [Note: Les bannieres des
+83 departements.] offraient au milieu de cette foule immense de soldats le
+coup d'oeil le plus ravissant. Un peuple immense assis sur les gradins du
+cirque, les arbres le couronnant par leur cime ondoyante et la montagne de
+Chaillot et de Passy, dont les jolies maisons etoient chargees de
+spectateurs, ajoutoient a l'agrement et a la richesse du tableau.
+
+Le cortege place, l'oriflame et les bannieres des departemens ont ete
+portees en haut des marches de l'esplanade, au bas de l'autel, pour y
+recevoir la benediction, puis reportees a leurs departemens respectifs.
+
+A trois heures et demie, l'eveque d'Autun, accompagne des soixante
+aumoniers de la garde parisienne, a commence le sacrifice.
+
+La musique la plus imposante commandoit aux ames d'elever leurs pensees a
+l'eternel.
+
+La messe finie, la bombe a donne le signal convenu a toutes les
+municipalites du royaume.
+
+Un silence religieux a prepare le plus beau moment de la monarchie
+francaise.
+
+M. La Fayette est monte a l'autel. La, au nom de toutes les gardes
+nationales de France, il a prononce le serment suivant:
+
+_Je jure d'etre a jamais fidele a la nation, a la loi et au roi, de
+maintenir la constitution decretee par l'Assemblee nationale, et acceptee
+par le roi, de proteger conformement aux lois, la surete des personnes et
+des proprietes, la libre circulation des grains et subsistances dans
+l'interieur du royaume et la perception des contributions publiques sous
+quelques formes qu'elles existent, de demeurer uni a tous les Francais par
+les liens indissolubles de la fraternite._
+
+Tous les deputes des gardes nationales et autres troupes du royaume se
+sont ecries: _je le jure_.
+
+Le president de l'assemblee s'est avance.
+
+_Je jure d'etre fidele a la nation, a la loi, au roi et de maintenir de
+tout mon pouvoir la constitution decretee par l'Assemblee nationale et
+acceptee par le roi._ Chacun des membres de l'assemblee a repete: _je le
+jure_.
+
+Le roi a leve le bras vers l'autel.
+
+_Moi, roi des Francais, je jure a la nation d'employer tout le pouvoir
+qui m'est delegue par la loi constitutionnelle de l'Etat, a maintenir la
+Constitution et a faire executer les lois._
+
+Quinze cent mille voix ont crie: _je le jure_ et ce serment a retenti
+jusqu'aux extremites de la France.
+
+Entendez ce serment, vous tous qui menacez encore notre Constitution,
+entendez et tremblez.
+
+Pendant toute cette ceremonie, l'artillerie faisoit un bruit imposant, et
+plus de trois cents tambours etoient frappes a la fois.
+
+Au bruit de l'artillerie, les personnes restees dans Paris et qui
+bordoient les fenetres ont leve la main avec transport....
+
+On aurait desire que le roi se fut avance lui-meme, qu'il eut traverse le
+cirque et qu'en presence du peuple qui l'auroit vu de tous les cotes, il
+eut prete ce serment solennel. De quelle douce jouissance l'ont prive ceux
+qui lui ont conseille de ne pas faire cette demarche! quels cris! quels
+transports n'eut-elle pas excite! On paroissoit dispose a le porter
+jusqu'a l'autel.
+
+La reine, qui avoit des plumes aux couleurs de la nation, a egalement
+prete serment. Apres que le roi a eu prete le sien, il a ete joindre sa
+famille; il a embrasse ses enfans; il a pris la main de la reine et du
+dauphin, et il les a serrees avec la plus vive emotion.
+
+Quand le _Te Deum_ a ete chante, tous les soldats-citoyens ont remis leurs
+epees dans le fourreau et se sont precipites dans les bras l'un de
+L'autre, en se promettant union, amitie, constitution, et de mourir pour
+la defense de la fraternite et de la liberte. [Note: _Confederation
+nationale ou recit exact_, pp. 134-138.]
+
+
+LE RETOUR DE LA FEDERATION
+
+Un spectacle tres rejouissant a succede a cette fete. Plus de 350 mille
+tant hommes que femmes etoient reunis dans le Champ-de-Mars et il n'y
+avoit pas d'intermediaire entre le ciel et eux; or, l'on avoit remarque
+que depuis sept heures jusqu'a midi, il y avait eu cinq orages assez
+longs, ou si l'on veut, un orage aristocratique en cinq actes (c'est ainsi
+qu'on l'a nomme), qui s'etoient _confederes sans doute_, pour chasser nos
+Parisiennes et nos soeurs des provinces; mais elles ont tenu bon, elles
+ont defie les vents et la pluie par diverses chansons agreables, et n'ont
+quitte qu'apres la ceremonie.
+
+Leur retour ressembloit a une veritable mascarade. Plusieurs sans
+chaussure, ou dont la chaussure restoit a chaque pas dans les boues,
+Toutes les cheveux epars, sans bonnets ou avec un mouchoir autour de leur
+tete, revenoient escortees d'un cavalier crotte comme elles jusqu'a
+l'echine; la gaiete cependant presidoit cette marche qui avoit l'air d'un
+triomphe. Plusieurs compagnies revenoient en dansant. [Note:
+_Confederation nationale ou recit exact_, pp. 140-141.]
+
+
+L'ENTHOUSIASME ROYALISTE A LA FEDERATION
+
+Nous trahirions nos devoirs si apres avoir rendu hommage a l'esprit de
+fraternite qui a caracterise cette fete, a l'esprit de liberte qui s'est
+deploye dans la marche nous dissimulions le changement de cet esprit dans
+le camp federatif. C'etoit un autre air, une autre ame. On croyoit etre au
+camp de Xerxes et non a Sparte ou a Rome. En effet l'admiration avoit pris
+un autre cours. Elle ne se fixoit plus sur ces Parisiens qui se
+multiplioient sur nos pas, sur les emblemes de notre liberte, sur ses
+victoires; elle s'attachoit a ce trone brillant destine pour le chef du
+pouvoir executif. Il sembloit que la vue de ce trone avoit paralyse,
+_meduse_ presque toutes les ames, et que, comme la fameuse Circe, elle
+avoit transforme des ames patriotes en ames royalistes. L'idolatrie pour
+la monarchie se repand avec la force la plus violente, et on a semble
+oublier les restaurateurs de la liberte francoise, l'Assemblee nationale,
+pour ne plus voir qu'un individu, que celui qui reunissoit autrefois dans
+sa main tous ces pouvoirs, dont ses ministres avoient si cruellement
+abuse. Les cris de _Vive l'Assemblee_ etoient etouffes par les cris de
+_Vive le Roi!_--On s'empressoit, on s'etouffoit pour contempler ce siege
+dore; etoit-ce donc la l'impatience qui convenoit a un peuple libre?
+Prouvoit-il par la qu'il s'etoit fait une juste idee et de ses pouvoirs et
+des devoirs et de l'existence d'un roi? Ne prouvoit-il pas qu'il ne
+s'etoit pas encore depouille du vieil homme, qu'il conservoit encore ses
+vieilles idees, ses prejuges, son culte superstitieux pour la
+monarchie?.... [Note: _Courrier de Provence,_ n deg. 165, t. IX, p. 250-251.]
+
+Le meme son de cloche est donne dans cette lettre de Thomas Lindet,
+eveque de l'Eure et constituant a son frere Robert Lindet en date
+du 27 juillet 1790.
+
+Les fetes de la Confederation auraient du humilier ou intimider
+les ennemis de la Revolution. Le jour meme, je jugeai qu'elles ne
+serviraient qu'a leur donner une nouvelle audace; elle va toujours
+croissant. Si la Cour etait mieux organisee, quel parti elle aurait
+tire de l'enthousiasme absurde de la majeure partie des tetes francaises!
+La Sainte Ampoule de Reims sera bientot renvoyee a Saint
+Remy. MM. les Commissaires de la Commune de Paris ont presente
+une adresse tendant a conserver les dispositions du Champ-de-Mars
+auquel ils desirent qu'on donne le nom de _Champ de la Federation_.
+Ils desirent que ce soit dans ce lieu que les monarques francais
+soient investis du pouvoir qui leur est confie. Cette idee a ete
+applaudie et renvoyee au comite de Constitution. [Note: _Correspondance de
+Thomas Lindet,_ publiee par A. Montier, p. 212.].
+
+Un anonyme avait propose de proclamer Louis XVI _Empereur des Francais_:
+"Mes freres, nous ne sommes plus ni sujets ni esclaves, nous sommes
+citoyens; les distinctions qui elevaient l'homme au-dessus de l'homme ont
+disparu; la nature a repris ses droits; l'egalite est retablie parmi nous;
+le merite et la vertu pourront seuls dorenavant pretendre aux recompenses
+et obtenir nos hommages. Dans ce nouvel ordre des choses, qu'avons-nous
+besoin de Roi? Ne formons-nous pas nous-memes le Peuple-Roi, puisque toute
+autorite emane du Peuple et reside dans le Peuple? N'est-ce pas nous qui
+gouvernons par nos Representans? Nous ne disons plus le Royaume de France,
+nous disons l'Empire des Francais, [Note: L'hymne celebre _Veillons au
+salut de l'Empire_ date de cette epoque.] si nous voulons etre consequens,
+c'est donc un Empereur qu'il nous faut et non pas un Roi.
+
+"Oui, c'est un Empereur, Roi et tyran sont synonymes, Empereur
+signifie celui qui commande un peuple libre; nous jouissons de cet
+avantage...." [Note: _Louis XVI proclame Empereur des Francais au Champ-
+de-Mars le 14 juillet 1790._]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA FUITE DU ROI
+
+
+SES CAUSES
+
+Louis XVI avait accepte la Constitution civile du clerge des le 22 juillet
+1790, mais il aurait voulu en retarder l'application jusqu'a ce que le
+pape l'eut "baptisee", comme le demandait la majorite de l'episcopat.
+Preoccupee d'assurer la vente des biens nationaux en rendant irrevocable
+la reforme religieuse, craignant d'ailleurs qu'une plus longue attente ne
+fut exploitee par le parti aristocrate. L'Assemblee mit le clerge en
+demeure de se soumettre par le decret sur le serment du 27 novembre 1790.
+Le roi ne donna sa sanction a ce decret que sur une sommation de
+l'Assemblee, apres que son conseiller l'archeveque Boisgelin eut mis sa
+conscience a l'aise en lui disant que cette sanction etait un "acte force"
+(26 decembre). Le jour meme ou il donnait sa signature il disait au comte
+de Fersen confident de la reine: "j'aimerais mieux etre roi de Metz que de
+demeurer roi de France dans une telle position, mais cela finira bientot".
+
+Deja, depuis le jour (20 octobre 1790) ou l'Assemblee lui avait impose par
+une violence morale le renvoi de ses ministres, Louis XVI inclinait de
+nouveau a ecouter les conseils de resistance.--Des lors il eut son secret
+dont le chef, le baron de Breteuil, recut pleins pouvoirs pour traiter
+avec les cours etrangeres. La reine et Madame Elisabeth conseillaient a
+Louis XVI de quitter Paris et de s'enfuir aux Pays-Bas d'ou il reviendrait
+mater les jacobins avec l'aide des troupes autrichiennes.
+
+
+L'APPEL A L'ETRANGER
+
+Le projet de fuite est arrete des le mois de mars 1791. Il repose presque
+entierement sur le concours que Louis XVI espere des souverains etrangers.
+Fersen, confident de la reine, a parfaitement expose les calculs de la
+Cour:
+
+Le mecontentement est grand et augmente, mais il ne peut se manifester
+tant qu'il n'y aura pas de chefs et de centre et, tant que le roi sera
+enferme a Paris, il ne peut avoir ni l'un ni l'autre; et quoi qu'il
+arrive, jamais le roi ne sera roi par eux et sans des secours etrangers
+qui en imposent meme a ceux de son parti. Il faut qu'il en sorte, mais
+comment et ou aller?
+
+Le parti du roi n'est compose que de gens incapables ou dont
+l'exasperation et l'emportement sont tels qu'on ne peut ni les guider ni
+leur rien confier, ce qui necessite une marche plus lente et de grandes
+precautions. Le lieu de la retraite en demande encore davantage. Il faut y
+etre bien en surete; il faut avoir trouve un homme capable et devoue qui
+eut de l'influence sur les troupes, qu'il lui faut bien connaitre
+auparavant. Mais tous ces moyens seraient encore insuffisants sans les
+secours des puissances voisines: l'Espagne, la Suisse et l'Empereur, et
+sans l'assistance des puissances du Nord (la Russie et la Suede) pour en
+imposer a l'Angleterre, la Prusse et la Hollande dans le cas tres probable
+ou elles voudraient mettre obstacle aux bonnes intentions de ces
+puissances et, en les attaquant, les empecher de secourir efficacement le
+roi de France. [Note: Klinckovstroem, _Fersen et la Cour de France_, lettre
+du 7 mars 1791 au roi de Suede.]
+
+Il est bon, apres avoir lu ce document, de connaitre le commentaire qu'en
+a donne M. Jaures:
+
+Cette lettre est evidemment le reflet des conversations mysterieuses qui
+se prolongeaient entre le Roi, la Reine et le comte de Fersen. C'est
+l'expose le plus complet et le plus decisif de la pensee et de la
+politique royale en janvier et mars 1791. C'est aussi l'acte d'accusation
+le plus formidable contre la monarchie. Cette monarchie nationale n'a plus
+aucune racine en France: elle attend sa force, toute sa force, son salut,
+tout son salut de l'etranger. Le roi et la reine se mefient egalement de
+tous les partis, y compris le leur. Ils ont de la haine pour cette
+noblesse egoiste et etourdie qui, en refusant le sacrifice d'une partie de
+ses privileges pecuniaires quand furent convoques les notables, a accule
+le roi a la convocation des Etats generaux et ouvert ainsi, selon le mot
+de Fersen, la Revolution....
+
+Pas plus qu'ils ne peuvent s'appuyer sur les partis organises, ils n'ont
+confiance en la France elle-meme. Ils se rendent bien compte qu'elle n'est
+pas dans l'ensemble desenchantee de la Revolution: et ceux memes qui se
+plaignent d'elle n'ont ni assez de ressort, ni assez de foi dans leur
+propre cause pour se soulever spontanement. Il faudra que le Roi leur
+donne de haut le signal du mouvement.
+
+Il faudra que l'etranger intervienne et Fersen, echo du roi et de la
+reine, ecrit au roi de Suede cette phrase terrible qui est pour nous la
+disqualification definitive de la monarchie: "Jamais le roi ne sera roi
+par les Francais et sans des secours etrangers." Bien mieux ces secours
+etrangers, le roi les invoque non seulement pour dompter et chatier ses
+ennemis, mais pour en imposer meme a ceux de son parti dont il
+n'obtiendrait ni une obeissance suffisante ni la docilite aux mesures
+necessaires de reorganisation. Ainsi isolee de toute force francaise, la
+monarchie ne semble plus avoir que deux idees: imaginer des moyens de
+vengeance contre ses ennemis du dedans, imaginer des moyens pour appeler
+le plus tot possible les amis du dehors. [Note: Jean Jaures, Histoire
+socialiste. _La Constituante_, p. 637. ]
+
+
+LES PRESSENTIMENTS POPULAIRES
+
+LES PRECEDENTS
+
+Les projets de fuite du roi transpirerent de bonne heure. Les jacobins
+avaient des amis et des informateurs jusque dans le personnel du chateau.
+L'inquietude populaire se manifesta d'une facon significative lors du
+depart de Mesdames tantes du roi pour Rome et lors du voyage que Louis XVI
+essaya de faire a Saint Cloud pour communier en cachette de la main d'un
+pretre insermente.
+
+
+LE DEPART DE MESDAMES
+
+Des le 3 fevrier, la municipalite de Sevres instruite par la domesticite
+des princesses [Mesdames habitaient le chateau de Bellevue] avise les
+jacobins. En un clin d'oeil, le bruit de leur voyage se repand dans la
+foule. Tous les orateurs des clubs, tous les pamphletaires devoues a la
+Revolution, Marat, Camille Desmoulins, Gorsas, jettent le cri d'alarme....
+"Bien que le roi et la reine soient les deux personnages les plus
+essentiels a la Revolution, il n'en est pas moins vrai que s'ils restaient
+seuls, leur depart serait plus facile, lorsque tout le reste de la famille
+royale serait en surete (Gorsas, _Courrier des 83 departements_, 3 fevrier
+1791).... "_Salus populi suprema lex esto_. Le salut de la chose publique
+interdit a Mesdames d'aller porter leurs personnes et nos millions chez le
+pape ou ailleurs. Leurs personnes, nous devons les garder precieusement,
+car elles contribuent a nous garantir contre les intentions hostiles de
+leur neveu M. d'Artois et de leur cousin, Bourbon Conde.... Tout ce que
+Mesdames emportent est a nous, tout jusqu'a leurs chemises. Il me deplait
+a moi que nos chemises aillent a Rome" (Corsas, 9 fevrier).
+
+Camille Desmoulins tenait le meme langage: "Il est faux, s'ecriait-il, de
+dire que les tantes du roi jouissent des memes droits que les autres
+citoyens.--Est-ce que la nation leur a fait present, a leur naissance,
+d'un million de rentes, comme a Mesdames?--Non, sire, vos tantes n'ont
+pas le droit d'aller manger nos millions en terre papale. Qu'elles
+renoncent a leurs pensions. Qu'elles restituent aux coffres de l'Etat tout
+l'or qu'elles emportent et qu'elles aillent ensuite, si bon leur semble, a
+Lorette ou a Compostelle!" (_Revolutions de France et de Brabant_,
+n deg.64)....
+
+"On assure, ecrivait Marat, que les tantes du roi font le diable pour
+partir. Il serait de la plus haute imprudence de les laisser faire. En
+depit de ce qu'ont dit la-dessus d'imbeciles journalistes, elles ne sont
+pas libres. Nous sommes en guerre avec les ennemis de la Revolution. Il
+faut garder ces beguines en otages et donner triple garde au reste de la
+famille" (_Ami du peuple_ du 14 fevrier 1791).
+
+Le 8 fevrier la municipalite de Paris vint prier le roi avec instance de
+s'opposer au depart des princesses, vu l'agitation des esprits et
+l'irritation de la foule.--Louis XVI repondit que ses tantes etaient
+libres de sortir du royaume comme tous les autres citoyens: "Ni la
+declaration des droits de l'homme ni les lois de l'Etat ne me permettent
+de m'opposer a leur depart". Le 9 fevrier, le tocsin retentit, trente-deux
+sections s'assemblent et deliberent sur le moyen d'empecher le depart des
+princesses.... Au nom des sections, l'abbe Mulot redige une adresse a
+l'Assemblee pour demander une loi rendant obligatoire la residence de la
+famille royale: "Nous ne recherchons pas, disait l'adresse, si ce voyage
+inconsidere serait l'effet de quelques insinuations perfides. Nous ne
+voulons pas croire que les tantes du roi aient jamais eu le dessein
+d'aller encourager ou seconder par leur presence les fugitifs qui osent
+menacer la patrie; qu'elles veuillent, comme ces citoyens ingrats
+disperser hors de France des richesses qui ne leur ont pas ete donnees
+pour cet usage et nourrir les etrangers de la substance nationale. Nous
+eloignons de nous la pensee qu'un sexe timide et fait pour conseiller la
+paix soit charge de negocier des traites de guerre...."
+
+Les femmes de la halle, les sections deputerent aupres du roi qui resta
+inebranlable et qui se hata de prevenir ses tantes que les femmes de la
+halle se disposaient a partir pour Bellevue. A la reception de cette
+nouvelle, Mesdames quitterent Bellevue en toute hate le 20 fevrier a 10
+heures et demie du soir. "Moins d'une demi-heure apres le depart des
+fugitives, le bataillon des femmes arrivait a Bellevue, forcait les
+grilles et faisait irruption dans le chateau...."
+
+A Moret, la municipalite verifie les passeports, les trouve irreguliers et
+refuse de laisser les voyageuses continuer leur chemin.--La garde
+nationale cerne les voitures et s'apprete a deteler les chevaux. Il faut
+qu'un escadron de chasseurs leur ouvre passage.
+
+A Arnay-le-Duc, le 22 fevrier, le maitre de poste refuse des chevaux pour
+le relai. La garde nationale, la commune, s'opposent au passage. "Peu nous
+importe, declare le procureur-syndic, que Mesdames soient parties avec
+l'assentiment du roi, si elles sont parties contre le gre de l'Assemblee
+nationale. En ce moment meme, le comite de constitution est saisi d'un
+projet de decret sur la residence de la famille royale. Il ne faut pas
+laisser les tantes du roi se soustraire d'avance a l'execution d'une loi
+de surete generale. Elles ne partiront d'ici qu'avec un passeport emane de
+l'Assemblee." Mesdames furent obligees de s'humilier a solliciter le
+secours de cette assemblee qu'elles consideraient comme rebelle. En
+attendant sa reponse, on les logea sous bonne garde chez le cure
+constitutionnel. En meme temps grande agitation a Paris. Les dames de la
+Halle deputaient chez Monsieur pour lui demander sa parole de rester a
+Paris.
+
+Mirabeau dut intervenir pour que la Constituante autorisat la continuation
+du voyage des princesses en renvoyant la decision a Louis XVI. Le peuple
+assiegea les Tuileries que Lafayette deblaya peniblement le 24 fevrier.
+
+La municipalite d'Arnay ne se tint pas pour battue. Elle depecha un
+nouveau courrier a l'Assemblee. Mesdames ne purent quitter Arnay-le-Duc
+que le 3 mars. Leur captivite avait dure 12 jours. [Note: Resume d'apres
+H. Babled, _La Revolution francaise_, t. XXI.]
+
+
+LE DEPART POUR SAINT-CLOUD
+
+Le 18 avril, Louis XVI ayant voulu quitter les Tuileries, pour aller a
+Saint-Cloud faire ses Paques, le peuple s'attroupa autour de son carrosse,
+arreta les chevaux. Les gardes nationaux eux-memes, rebelles aux ordres de
+Lafayette, refuserent d'ouvrir un passage et le roi dut rentrer au
+chateau. Il se considera des lors comme prisonnier et, pendant qu'il
+chargeait son ministre des affaires etrangeres d'ecrire officiellement a
+tous les cabinets qu'il etait libre et qu'il avait renonce volontairement
+a son voyage a Saint-Cloud, il achevait ses derniers preparatifs de fuite.
+Lafayette qui etait responsable de l'ordre a soupconne que l'emeute du
+18 avril fut concertee avec la Cour et destinee a lui donner le pretexte
+qu'elle cherchait pour recourir a l'intervention etrangere.
+
+L'emeute excitee le 18 avril 1791 pour empecher le roi d'aller a St Cloud
+ou il se rendait assez habituellement devait fournir aux adversaires de la
+revolution un argument contre l'independance du monarque.
+
+Mirabeau, depuis ses intimes liaisons avec la Cour, etait entre tres avant
+dans ces vues. L'emeute de St Cloud elle-meme avait ete projetee par lui.
+Sa mort priva les chefs contre-revolutionnaires des conseils de ce
+puissant genie; tout le plan se ressentit de cette perte....
+
+Ce que voulait la Cour, c'etait de constater qu'elle etait violemment
+retenue a Paris. La plupart des gardes nationaux etaient de bonne foi.
+Quelques-uns pouvaient etre dans le secret, nommement Danton, solde depuis
+longtemps par les provocateurs de cette emeute, et qui arriva avec son
+bataillon sans que personne l'eut fait demander, sous pretexte de voler au
+secours de l'ordre public. Lafayette avait demande au roi et a la reine un
+peu de temps pour ouvrir leur passage; ils se haterent de monter en
+voiture. Il leur demanda d'y rester jusqu'a ce que le passage fut ouvert
+et pendant qu'il etait engage au milieu de l'emeute ils se firent prier
+par un officier municipal de remonter chez eux. [Note: Lafayette,
+_Memoires_, II, p. 65-66.]
+
+
+LES CRAINTES INSTINCTIVES DU PEUPLE ETAIENT JUSTIFIEES
+
+Le peuple avait l'instinct que le roi cherchait a fuir et il redoutait
+cette fuite comme un peril immense. Il parait etrange et meme
+contradictoire que les revolutionnaires aient redoute a ce point le depart
+d'un roi peu ami de la Revolution. Le peuple pourtant avait raison.
+
+Il n'y avait pas a cette date de parti republicain, d'opinion
+republicaine; [Note: Excessif. Il y avait des la fin de 1790 une opinion
+republicaine, mais cette opinion etait confinee dans quelques cercles
+restreints de publicistes parisiens.] nul ne savait par quelle autorite
+serait remplacee l'autorite royale: et la fuite du roi semblait creuser un
+vide immense. De plus et surtout, le peuple sentait bien qu'il y avait
+d'innombrables forces de reaction disseminees, encore a demi-latentes, qui
+n'attendaient qu'un signal eclatant pour apparaitre, qu'un centre de
+ralliement pour agir.
+
+Le roi parlant haut de la frontiere, denoncant la guerre faite a l'Eglise,
+effrayant la partie timide de la bourgeoisie, lui faisant peur pour ses
+proprietes, grossissant son armee de contingents etrangers et les couvrant
+du pavillon de la monarchie pouvait etre redoutable. [Note: Jean Jaures,
+La _Constituante_, p. 619.]
+
+
+LE 21 JUIN 1791
+
+Apres l'emeute du 18 avril, Marie-Antoinette ecrivit a Mercy, representant
+de l'Autriche aux Pays-Bas, pour que l'Empereur fit avancer 15,000 hommes
+a Arlon et Virton et autant a Mons de maniere a donner a Bouille un
+pretexte pour rassembler des troupes et des munitions a Montmedy. Le roi
+commanda une enorme berline pour lui et sa famille et se procura des
+passeports au nom de la baronne de Korff. Le depart fut retarde jusqu'au
+20 juin parce que le roi attendait deux millions qu'il devait toucher sur
+sa liste civile. Malgre la surveillance etroite dont il etait l'objet, il
+s'echappa du chateau dans la nuit du 20 au 21 juin deguise en valet de
+chambre et se dirigea sur Montmedy par la route de Chalons. Le meme jour,
+Monsieur, son frere (le comte de Provence), fuyait en Belgique par une
+autre route.
+
+Avant de quitter Paris le roi avait lance une proclamation violente ou il
+declarait que la seule recompense des sacrifices qu'il avait consentis
+depuis trois ans etait "de voir la destruction de la royaute, tous les
+pouvoirs meconnus, les proprietes violees, la surete des personnes mise
+partout en danger, les crimes rester impunis et une anarchie complete
+s'etablir au-dessus des lois, sans que l'apparence d'autorite que lui
+donnait la nouvelle constitution fut suffisante pour reparer un seul des
+maux qui affligent le royaume".
+
+Le premier sentiment des patriotes en apprenant la fuite du roi fut la
+colere, l'indignation contre son parjure, puis ce fut la peur, la peur de
+l'intervention etrangere et du retour et des vengeances des emigres. Le
+grand journal democrate _Les Revolutions de Paris_ ont bien traduit
+les impressions par lesquelles passa le peuple de Paris.
+
+
+LES SENTIMENTS DES PARISIENS
+
+_Le plus honnete homme de son royaume!_ Laches ecrivains, folliculaires
+ineptes ou gages, c'est ainsi que vous appeliez Louis XVI. Le plus honnete
+homme de son royaume, ce pere des Francais, a l'exemple du heros des deux
+mondes, [Note: Lafayette que les democrates accusaient--d'ailleurs a tort
+--de complicite avec le roi.]a donc aussi quitte son poste et s'evade avec
+l'espoir de nous envoyer, en echange de sa personne royale, une guerre
+etrangere et intestine de plusieurs annees. Ce complot, digne au reste des
+maisons de Bourbon et d'Autriche coalisees, ce complot lache et perfide,
+medite depuis 18 mois, s'est enfin effectue....
+
+Bien loin d'etre _affame de voir un roi_, la maniere dont le peuple prit
+l'evasion de Louis XVI, montra qu'il etoit saoul du trone et las d'en
+payer les frais. S'il eut su des lors que Louis XVI, dans sa declaration
+qu'on lisoit en ce moment a l'assemblee nationale, se plaignoit de
+_n'avoir point trouve dans le chateau des Tuileries les plus simples
+commodites de la vie_, le peuple indigne se seroit porte peut-etre a des
+exces; mais il sent sa force et ne se permit aucune de ces petites
+vengeances familieres a la faiblesse irritee; il se contenta de persiffler
+a sa maniere la royaute et l'homme qui en etoit revetu. Le portrait du roi
+fut decroche de sa place d'honneur et suspendu a la porte: une fruitiere
+prit possession du lit d'Antoinette pour y vendre des cerises, et en
+disant: C'est aujourd'hui le tour de la nation pour se mettre a son aise.
+Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiffat d'un bonnet de
+la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mepris; on respecta
+davantage le cabinet d'etude du dauphin; mais nous rougirions de rapporter
+le titre des livres du choix de sa mere.
+
+Les rues et les places publiques offroient un spectacle d'un autre genre.
+La force nationale armee se deployoit en tous lieux d'une maniere
+imposante. Le brave Santerre, pour sa part, enrola deux mille piques de
+son faubourg. Ce ne furent point les citoyens actifs et les habits bleus
+de roi [Note: Les gardes nationaux portaient l'habit bleu. Les citoyens
+passifs ne faisaient pas partie de la garde nationale.] qui eurent les
+honneurs de la fete, les bonnets de laine reparurent et eclipserent les
+bonnets d'ours. Les femmes disputerent aux hommes la garde des portes de
+la ville, en leur disant: Ce sont les femmes qui ont amene le roi a Paris,
+[Note: Le 6 octobre 1789.] ce sont les hommes qui le laissent evader. Mais
+on leur repliqua: Mesdames, ne vous vantez pas tant; vous ne nous aviez
+pas fait la un si grand cadeau.
+
+L'opinion dominante etoit une antipathie pour les rois et un mepris pour
+la personne de Louis XVI, qui se manifesterent jusque dans les plus petits
+details. A la Greve, on fit tomber en morceaux le buste de Louis XIV,
+qu'eclairoit la celebre lanterne, l'effroi des ennemis de la Revolution.
+Quand donc le peuple se fera-t-il justice de tous ces rois de bronze,
+monumens de notre idolatrie? Rue Saint-Honore, on exigea d'un marchand
+le sacrifice d'une tete de platre, a la ressemblance de Louis XVI; dans un
+autre magasin on se contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de
+papier; les mots de _roi, reine, royale, Bourbon, Louis, Cour, Monsieur,
+frere du roi_, furent effaces partout ou on les trouva ecrits, sur tous
+les tableaux et enseignes des magasins et des boutiques. Le _Palais royal_
+est aujourd'hui le _Palais d'Orleans_. Les _couronnes_ peintes furent meme
+proscrites, et le jour de la Fete-Dieu [23 juin] on les couvrit d'un voile
+sur les tapisseries ou elles se trouvoient, afin de ne point souiller par
+leur aspect la saintete de la procession. La Fayette ne manqua pas de s'y
+trouver avec cet air hypocrite qu'on lui connoit, on a remarque que
+Duport [Note: Adrien Duport, un des chefs du cote gauche de la
+Constituante.] le tenoit par-dessous le bras.
+
+Un piquet de 50 lances fit des patrouilles jusque dans les Tuileries,
+portant pour banniere un ecriteau avec cette inscription:
+
+ Vivre libre ou mourir.
+ Louis XVI s'expatriant
+ N'existe plus pour nous.
+
+Si le president de l'Assemblee nationale eut mis aux voix sur la place de
+Greve, dans le jardin des Tuileries et au palais d'Orleans le gouvernement
+republicain, la France ne seroit plus une monarchie....
+
+... Citoyens! C'est une seconde revolution qu'il nous faut; nous ne
+pouvons nous en passer: la premiere est deja oubliee, et nous n'avons
+encore eu jusqu'ici qu'un avant-gout de la liberte; elle nous echappera si
+nous ne la fixons au milieu de nous. Pour la seconde fois, tracons a
+l'assemblee nationale le plan qu'elle doit suivre: cette fois elle n'a pas
+fait preuve de cette fermete dont nous lui avons su tant de gre au mois de
+juin 1789. Ce n'est plus un clerge et une noblesse qu'il faut contenir et
+abattre; c'est sur Louis XVI et ses ministres que nous devons porter notre
+oeil reformateur....
+
+L'assemblee nationale vieillit; on s'en apercoit a cette manie qu'elle a
+de se fier a tout le monde; le mauvais succes de ses epreuves ne la guerit
+point de cette funeste facilite. Et encore quelle mollesse elle a mis dans
+son premier arrete sur la fuite de Louis XVI! Pourquoi ne pas appeler les
+choses par leur nom? Pourquoi mentir au public? Pourquoi qualifier
+d'_enlevement_ l'evasion du roi?...
+
+Si Louis n'a fait qu'une abdication, il n'est pas coupable, il usoit de
+ses droits; la nation n'a pas plus a se plaindre de lui qu'un maitre n'a
+le droit de se plaindre d'un _valet_ qui se retire de son service.
+Mais si Louis a compromis, si du moins il a eu l'intention de compromettre
+la nation en se retirant, la nation peut l'en punir comme le maitre peut
+faire punir le _valet_ qui ne prend conge que pour apporter le trouble
+dans la maison de celui qui le salarioit. Reste a voir si Louis a fait une
+abdication pure et simple, ou bien si sa retraite est attentatoire au
+repos public; nous entendons par le mot abdication l'acte par lequel un
+fonctionnaire quelconque declare a ses commettans qu'il renonce a son
+office, et qu'il en donne sa demission. Or, la conduite du ci-devant roi
+ne comporte rien qui presente ce caractere: il a fait mystere de son
+depart, son hypocrisie a trompe tout le monde, il se retire de nuit, il a
+fui comme un traitre, il n'a pas craint d'abandonner Paris et la France a
+toutes les horreurs de l'anarchie; en fuyant il a laisse une declaration
+qui le decele et qui est une satire de la Revolution; il a ose traiter de
+captivite son sejour au milieu d'un peuple qui l'idolatrait, il a reclame
+contre tous les decrets favorables a la liberte, il a ose dire qu'il
+Alloit se mettre en surete dans un autre pays; il a preche la revolte, il
+a rappele les peuples a l'esclavage; le fourbe les a flattes pour les
+seduire, il a dit enfin qu'il ne rentrerait en France qu'apres que le
+systeme actuel seroit renverse, qu'apres que la constitution qu'il a juree
+seroit etablie sur des bases differentes; telle est la substance d'une
+proclamation incendiaire que Louis a laissee a sa sortie de Paris. Ajoutez
+a cela l'insolente defense a ses ministres de signer aucun acte en son
+nom, jusqu'a ce qu'ils aient recu des ordres ulterieurs et l'injonction au
+garde des sceaux de lui renvoyer le sceau de l'etat lorsqu'il en seroit
+requis de sa part.
+
+Est-ce la une abdication? Est-ce la une demission pure et simple?
+Non, c'est un crime de lese-nation, une revolte a la nation, un assassinat
+premedite de la nation....
+
+Mais comment proceder au jugement? Il est inviolable, et la loi n'a pas
+prononce. Il etoit inviolable, quand il etoit roi; il a cesse d'etre roi,
+quand il a fait sa proclamation, quand il a fui; il a donc cesse d'etre
+inviolable. Un roi, meme constitutionnel, ne jouit de l'inviolabilite
+qu'autant qu'il est en fonctions, un roi qui fuit sa patrie, qui court se
+mettre a la tete d'une armee de brigands, est-t-il en fonctions? Ce n'est
+donc pas comme roi qu'il faut le juger, mais comme individu, comme
+rebelle, comme _factieux_ et ennemi declare de la patrie.... La haute cour
+nationale provisoire d'Orleans le jugera....
+
+Et toi, Antoinette, toi qu'un peuple genereux vouloit forcer a etre
+heureuse, toi destinee a faire respecter celui que tu as toujours avili;
+que diras-tu? As-tu trompe Louis? Non, il etait d'accord avec toi, son ame
+a l'unisson de la tienne etoit faite pour le crime. Il t'aimait! Quels
+etaient donc tes desseins?... De n'entrer dans cette cite qu'en ecrasant
+sous les roues de ton char ses malheureux habitans; ta main avoit designe
+les victimes; le massacre de Paris devait etre le jour de ton triomphe;
+mais ... tu palis! Ne crains pas pour tes jours; ton sang ne souillera pas
+le sol de la France; quoique tu sois digne du sort de Brunehaut, les
+Francois croiront te punir assez en te laissant la vie. C'est dans ton
+coeur que tu trouveras ton bourreau: seule desormais au milieu d'un peuple
+immense, tu seras reduite a tes complices et a tes remords; tu le verras
+heureux ce bon peuple contre qui tu aiguisois des poignards, et son
+bonheur fera ton supplice!... [Note: _Les Revolutions de Paris_ du 18 au
+25 juin 1791.]
+
+
+LA DICTATURE DE L'ASSEMBLEE
+
+L'Assemblee se montra digne de la confiance de la nation. Elle manda sur
+le champ les ministres pour leur ordonner d'executer les lois. Elle envoya
+des courriers dans tous les departements pour donner l'ordre d'arreter
+toutes personnes sortant du royaume et pour les instruire de ses
+dispositions. Elle exigea de tous les militaires fonctionnaires publics le
+serment de fidelite a la nation. Dans sa memorable seance qui dura sept
+jours et sept nuits, elle s'occupa de prevenir les desordres, d'entretenir
+le courage des citoyens, et de montrer, par son sang-froid et sa fermete,
+qu'elle etait digne de commander aux circonstances. Il est remarquable que
+des le second jour apres qu'elle eut pris toutes les precautions
+qu'exigeait la surete de l'empire, elle reprit tranquillement l'ordre de
+son travail interrompu et discuta le code penal. [Note: Rabaut Saint-
+Etienne, _op. cit._, p. 163.]
+
+
+L'ATTITUDE DE LA FRANCE
+
+Le pays se montra calme et resolu. Les gardes nationales s'armerent, les
+municipalites siegerent en permanence. On s'assura par endroits de la
+personne des suspects, on interna au chef-lieu du departement les pretres
+refractaires les plus perturbateurs, mais il n'y eut aucun desordre,
+aucune violence, rien qui rappelat la Grande Peur.
+
+Ce calme imposant de la France a ete bien depeint dans deux lettres
+ecrites par Thomas Lindet a son frere Robert au moment meme:
+
+La France a ete frappee d'un coup electrique qui s'est fait sentir d'un
+bout du royaume a l'autre avec la rapidite la plus inconcevable. Partout
+la meme energie, le meme ordre, les memes sentiments, la meme attitude
+fiere et inebranlable; la liberte est defendue par deux ou trois millions
+de baionnettes, et la Constitution est environnee de milliers de bouches a
+feu qu'on appelait jadis _ratio ultima regum_ et qui sont aujourd'hui les
+meilleurs arguments du peuple. D'un bout a l'autre de la France, on s'est
+empresse d'envoyer a l'Assemblee nationale des adresses qui renferment les
+principes du droit public les plus fortement prononces.... [Note: Thomas
+Lindet a Robert Lindet, 27 juin 1791, dans la _Correspondance_ publiee par
+A. Montier.]
+
+Vous aurez une idee de la tranquillite qui regne dans Paris quand vous
+lirez le proces-verbal de l'Assemblee nationale toujours tenante et
+deliberante presque sans interruption, sur les matieres qui etaient a
+l'ordre, et quand vous saurez que les adjudications des biens nationaux se
+sont faites avec la meme tranquillite et le meme avantage dans les
+encheres. J'ai vu des furieux humilies, j'ai vu couler des larmes de
+quelques pretres fanatiques. Etait-ce le desespoir ou le repentir qui les
+arrachait? Je n'en sais rien, mais les scelerats qui ont compte que le
+peuple nous egorgerait, les imbeciles qui ont espere que la noblesse
+detruite voudroit renaitre des cendres de nos habitations, doivent etre
+bien atterres par le spectacle de cet empressement avec lequel les
+ci-devant nobles jurent de defendre la patrie, et de ce concert qui regne
+dans toutes les classes de la societe! Nous pouvions jurer de defendre la
+patrie et la liberte des Francais, nous pouvons jurer aujourd'hui que les
+Francais seront libres et qu'aucune puissance ne renversera l'edifice de
+la Constitution. [Note: Thomas Lindet a Robert Lindet, 22 juin 1791.]
+
+
+L'ARRESTATION DU ROI A VARENNES
+
+Le meme jour 21, vers onze heures du soir, est arrive a l'auberge du _Bras
+d'Or_ le sieur Drouet maitre de la poste aux chevaux de Sainte-Menehould,
+accompagne du sieur Guillaume, habitant de la meme ville, tous deux en
+bidet et qui sans respirer apprirent au sieur Leblanc aubergiste que deux
+voitures descendaient derriere eux et allaient passer sur le champ et
+qu'ils soupconnaient que le roi etait dans une. L'aubergiste, officier de
+la garde nationale, courut chez M. Sauce procureur de la Commune, qu'il
+fit lever aussitot, et lui redit ce qu'il venait d'apprendre. Il retourna
+chez lui, s'arma lui et son frere et prirent un poste. Le procureur de la
+Commune avertit l'officier municipal qui represente le maire depute a
+l'Assemblee nationale. [Note: Le depute George.] Ayant rencontre le sieur
+Regnier homme de loi, qui etait egalement prevenu, il le pria d'aller vite
+avertir les autres officiers. [Note: Officiers municipaux.] Le procureur
+de la Commune rentre chez lui fit lever ses enfants et leur dit de courir
+par les rues en criant _Au feu_ afin de donner l'alarme. Il prit une
+lanterne et se porta au passage. Pendant cet instant les sieurs Regnier et
+Drouet conduisirent une voiture chargee et barrerent le passage du pont.
+Ce fut a ce moment que les voitures parurent, les deux freres Leblanc
+avaient arrete la premiere qui etait un cabriolet dans lequel etaient deux
+dames. [Note: Mmes Brunier et de Neuville attachees a la personne de la
+reine.]
+
+Le procureur de la Commune s'etant approche de cette voiture demande les
+passeports; on lui repondit que c'etait la seconde voiture qui les avait;
+il s'y porta de suite. Cette voiture etait extraordinairement chargee,
+attelee de six chevaux, avec des cavaliers sur les trois chevaux de main
+et trois personnes habillees en jaune assises sur le siege. [Note: Trois
+gardes du corps deguises en courriers.] Les deux freres Leblanc, reunis au
+sieur Coquillard, Justin George, Pousin, tous trois gardes nationales, les
+nommes Thevenin des Islettes et Delion de Montfaucon qui etaient loges a
+l'auberge du _Bras d'Or_ et armes firent ferme et bonne contenance. Le
+procureur de la Commune s'approchant de la portiere demanda aux personnes
+qui etaient dans cette voiture ou elles allaient et leva sa lanterne pour
+les distinguer....
+
+Alors l'alarme sonnait, le peuple s'amassait, la garde nationale avait
+forme des postes, on s'occupait a barrer les avenues et a placer des
+hommes bien armes pour s'opposer au passage interieur. [Note: La route
+passait pres de l'auberge sous une voute basse et etroite, a la sortie de
+laquelle se trouvait le pont sur l'Aire qui faisait communiquer la ville
+haute et la ville basse. La voute se voit dans la gravure des _Revolutions
+de Paris_ que nous reproduisons.] On se porta sur le chemin de Clermont
+avec quelques pieces de canon et on s'occupa a former des barrieres avec
+des pieces de bois, des fagots et des voitures....
+
+Tous ces moments se passerent dans la plus cruelle agitation, incertains
+des dispositions des hussards qui occupaient une partie de la rue et des
+mouvements que pouvaient faire ceux qui etaient au quartier [Note: Les
+hussards de Lauzun dont un detachement arriva apres le roi et se mit en
+bataille devant la maison du procureur Sauce ou le roi etait descendu. Un
+autre detachement etait dans la ville basse, de l'autre cote du pont et de
+la voute barricades et gardes par les gardes nationaux. Les hussards
+finirent par passer au peuple.]
+
+Plusieurs personnes etaient rassemblees autour du roi, et voyant qu'on ne
+doutait plus que ce fut lui, il s'ouvrit et se precipitant dans les bras
+du procureur de la Commune, il lui dit: _Oui je suis votre roi. Place dans
+la capitale au milieu des poignards et des baionnettes, je viens chercher
+en province et au milieu de mes fideles sujets la liberte et la paix dont
+vous jouissez tous; je ne puis plus rester a Paris sans y mourir, ma
+famille et moi_. Et apres une explosion de son ame tendre et paternelle,
+il embrassa tous ceux qui l'entouraient. Cette priere attendrissante fit
+jeter sur lui des regards d'un feu d'amour que ses sujets connurent et
+sentirent pour la premiere fois et qu'ils ne purent caracteriser que par
+leurs larmes.... Le spectacle etait touchant mais il n'ebranlait pas la
+commune dans sa resolution et son courage pour conserver son roi....
+[Note: "Il semblait, dit Fournel, que la majeste royale eut encore garde
+son prestige pour ces hommes qui venaient, sans s'en douter a coup sur, et
+sans prevoir en aucune facon ni la portee, ni les consequences de leur
+acte, de lui porter la plus terrible atteinte."]
+
+Les gardes nationales voisines commencaient a defiler de toutes parts,
+averties par les officiers et cavaliers de la gendarmerie et par des
+citoyens. A six heures du matin, on se vit suffisamment en force pour
+hater le depart et former l'escorte. Pendant cet intervalle, le conseil
+general de la commune, le tribunal, le juge de paix, ce dernier mande par
+le roi, s'assemblerent pour deliberer sur le depart du roi, lorsqu'on
+annonca deux courriers de la capitale, dont l'un etait aide de camp de M.
+de Lafayette, porteurs d'ordres de l'Assemblee nationale, envoyes a la
+poursuite du roi.... [Note: Proces-verbal de la municipalite de Varennes
+dans V. Fournel, appendice.]
+
+Le depart n'eut lieu qu'a sept heures et demie du matin, le roi s'etait
+efforce de le retarder le plus longtemps possible pour donner le temps a
+Bouille d'arriver a son secours avec le Royal-Allemand, en garnison a
+Stenay. Bouille arriva une heure trop tard. Le retour se fit au milieu
+d'une foule de gardes nationales accourues de tous les villages. Entre
+Epernay et Chateau-Thierry trois deputes mandates par l'Assemblee, Petion,
+La Tour-Maubourg et Barnave, rejoignirent le cortege qui fit dans Paris
+une entree impressionnante.
+
+
+RETOUR DE LOUIS XVI A PARIS SAMEDI 25 JUIN
+
+Des spectateurs de tout rang et en grand nombre ne manquerent pas de se
+trouver sur le chemin depuis Pantin jusqu'au pont tournant du jardin des
+Tuileries. Le poids de la chaleur ne rebuta personne, et l'on ne s'ennuya
+pas d'attendre: on avoit tant de choses a se communiquer sur le saint du
+jour et c'etoit a qui dirait son mot. On passa en revue les faits et
+gestes du heros de la fete. On s'etonna d'avoir ete si longtemps dupe de
+ce rustre couronne, dont les pieges avoient ete aussi grossiers que la
+personne....
+
+Ceux qui tenoient pour le ci-devant, ils etoient en petit nombre,
+observoient tout et osoient a peine souffler. On en vit quitter la partie
+plutot que d'etre contraints a se couvrir en la presence du roi, leur
+maitre; car bien longtemps avant le passage du cortege on convint de cette
+nouvelle etiquette: on ne fit grace a personne; ceux qui ne portoient de
+chapeaux que sous le bras, comme les autres. Plusieurs d'entre le peuple,
+qui n'en avoient point du tout, ne voulurent pas neanmoins etre en reste;
+ils se ceignirent la tete d'un mouchoir. On fut sans misericorde pour les
+femmes coiffees d'un chapeau noir. [Note: Marie Antoinette a son depart
+portait un chapeau noir.] On fit main basse dessus: _A bas le Chapeau_,
+leur disoit-on, et pour decider les plus irresolues, on leur ajoutoit:
+Voudriez-vous, vous, honnete femme, avoir quelque ressemblance avec
+l'autrichienne? Cette consideration portoit coup.
+
+
+La plupart des piques avoient un pain embroche dans le fer de la lance
+comme pour faire entendre a Louis XVI que l'absence d'un roi ne cause
+point la famine. Si notre ci-devant avoit la vue moins courte, il auroit
+pu lire cette inscription en tete d'un piquet de citoyens mal vetus, mal
+armes, mais penetres des bons principes:
+
+Vive la Nation
+La loi...
+[Note: _Le Roi_ a ete supprime.]
+
+C'etoit un spectacle imposant et magnifique vu des Champs-Elysees que ces
+20 mille baionnettes parsemees de lances, escortant avec gravite, a
+travers une population de 300 mille individus, un roi cache dans le fond
+de son coche, et cherchant a se derober aux regards de toute une multitude
+dont il se promettoit trois jours auparavant la conquete et l'esclavage.
+Le soleil, dont les fuyards avoient prevenu le lever, le soleil, dans
+toute sa pompe, eclaira de ses derniers rayons leur rentree ignominieuse
+au palais des Tuileries, comme pour apprendre aux despotes que leur regne
+va finir. Quel beau moment que celui ou l'on vit tout le peuple de la
+premiere cite du monde humilier tous les potentats de la terre dans la
+personne de Louis XVI, montrer aux nations comme il convient de chatier
+les monarques, dedaigner de repandre le sang corrompu d'un roi
+refractaire, et le reserver pour servir d'epouvantail a ses pareils! Mais
+peut-etre que la journee du 14 juillet 1789 etoit encore plus belle.
+[Note: _Les Revolutions de Paris_ du 25 juin au 2 juillet 1791.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS
+
+
+LE PROBLEME POLITIQUE AU LENDEMAIN DE VARENNES
+
+La fuite du roi avait en fait suspendu la Constitution. Son retour
+augmenta les difficultes. Un roi parjure, qui avait solennellement repudie
+ses serments, qui etait alle solliciter l'aide de l'etranger pouvait-il
+etre retabli en fonctions? Et d'autre part, si on le deposait, par qui,
+par quoi le remplacerait-on?
+
+Un depute du cote gauche, Thomas Lindet, des le 22 juin, definit ainsi le
+probleme politique qui se posait devant l'Assemblee et devant la France:
+
+Louis XVI remontera-t-il sur le trone d'ou il est descendu?
+
+Aura-t-il un successeur?
+
+Quel role pourrait jouer Louis-Philippe? [Note: Philippe d'Orleans,
+premier prince du sang, le futur Philippe-Egalite.]
+
+La France ne sera-t-elle pas une Republique?
+
+Quand partirons-nous? [Note: Quand la Constituante se separera-t-elle? Un
+de ses premiers actes fut de suspendre les elections deja commencees pour
+la nomination de la Legislative.]
+
+Comment nous en tirerons-nous? [Note: Thomas Lindet a Robert Lindet, 22
+juin 1791.]
+
+Le meme depute montrait un peu plus tard toutes les difficultes qu'offrait
+chacune des solutions possibles et critiquait aprement celle qui fut
+finalement adoptee: le retablissement de Louis XVI.
+
+Nous sommes dans une position facheuse. La tres petite minorite [de
+l'Assemblee] pense que le contrat social est rompu par le parjure; la
+petite minorite ne peut gagner l'organisation provisoire d'un conseil
+executif; tout ce qui a l'air d'approcher de cette idee met en rage ceux
+qui veulent une idole.
+
+On veut un roi; il faut prendre un imbecile, un automate, un fourbe, un
+parjure, que le peuple meprisera, qu'on insultera, qui conspirera, et
+contre lequel il est a craindre qu'on ne se porte a des violences, au nom
+duquel on entreprendra chaque jour de nouvelles tentatives, sous le nom
+duquel des fripons regneront; ou bien il faut subir une minorite de 12
+ans, [Note: Le dauphin avait six ans. Sa majorite etait fixee a 18 ans.]--
+querelles pour la regence, avoir un roi detrone, trois contendants
+a la regence, [Note: Ces trois pretendants etaient le duc d'Orleans et les
+deux freres du roi, Artois et Provence.] aucun n'ayant, ni la capacite ni
+l'opinion publique,--ou bien il faut laisser le roi en curatelle
+perpetuelle, lui donner un conseil electif. Ce mot fait peur, je ne sais
+pas comment se tirera l'Assemblee d'un aussi mauvais pas, qui compromet le
+sort de la France pour longtemps. Les trois entrees du roi dans Paris
+[Note: Ces trois entrees etaient celles du 17 juillet 1789, du 6 octobre
+1789 et du 25 juin 1791.] sont des lecons perdues; il ne les comprend pas.
+Il croit que ce sont des triomphes; il se plaint de ce que l'on a empeche
+l'affection du peuple d'eclater et de lui donner des temoignages
+d'allegresse.
+
+Qu'espere-t-on d'un chef aussi avili? Il est difficile de se promettre la
+paix et le calme d'ici a longtemps. [Note: Thomas Lindet a Robert Lindet,
+14 juillet 1791.]
+
+
+LES GRANDS CLUBS
+
+L'agitation pour le detronement de Louis XVI fut conduite en premiere
+ligne par le Club des Cordeliers et par le Cercle social. Les Jacobins,
+d'abord partages, se laisserent gagner finalement par le mouvement, mais
+ce fut au prix d'une scission. Leurs elements moderes se reunirent au
+couvent des Feuillants a la veille du massacre du Champ-de-Mars. Les
+lignes qui suivent essaient de fixer les differences qui caracterisaient
+chacun des trois grands clubs democratiques.
+
+Les _Jacobins_ sont a l'origine une reunion des deputes qui se
+concertent pour preparer les votes de l'Assemblee et pour assurer ensuite
+leur execution. Meme quand ils s'ouvrent aux simples particuliers,
+l'element parlementaire continue d'y predominer. Les cotisations elevees
+exigees a l'entree en eloignent les petits bourgeois. Par le reseau de
+leurs societes affiliees comme par la qualite de leurs membres dirigeants,
+ils repandent leur influence sur toute la France.
+
+
+LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS
+
+Les Jacobins doivent a leur recrutement d'etre un club parlementaire
+et bourgeois et a leur organisation d'etre un club national.
+
+Le _Cercle social_, qui groupe, une fois par semaine, au cirque du
+Palais-Royal depuis octobre 1790 les Amis de la Verite, est avant tout une
+Academie politique. On ne s'y occupe en public qu'accessoirement ou
+extraordinairement d'objets particuliers. Les seances sont remplies par
+les discussions de principes, par l'expose de plans de cite future, par de
+veritables conferences, politiques sans doute, mais a tournure
+philosophique. [Note: L'abbe Fauchet y exposa et y discuta pendant six
+seances les principales idees du _Contrat social_ au moment ou l'Assemblee
+votait la Constitution.] Les assistants sont des invites. Ils ne prennent
+pas part a la direction du club qui reste aux mains d'un directoire
+secret, le Cercle social proprement dit, loge maconnique dont Nicolas de
+Bonneville, esprit fumeux et hardi, est le grand chef. Le grand point est
+d'instruire, de preparer les esprits a des changements profonds qu'on se
+borne du reste a annoncer en termes voiles et mysterieux.
+
+Les Amis de la Verite font appel aux hommes de toutes les nations. Ils
+sont essentiellement cosmopolites et ils revent d'une sorte de Republique
+universelle, ou il n'y aurait plus de riches ni de pauvres, ni de
+religions positives, mais un dressage vertueux et civique. L'ideologie ne
+fleurit nulle part mieux que dans ce milieu singulier, ou les hardiesses
+de l'avenir se presentent sous la gangue du passe.
+
+Les _Amis des droits de l'homme_ ne ressemblent ni aux Amis de la
+Constitution ni aux Amis de la Verite. Leur ambition est plus modeste,
+Leur objet plus precis, plus pratique. Ils n'aspirent pas, au debut tout
+au moins, a tracer des directions a la Constituante, ils n'agitent aucun
+projet de reconstruction sociale, nationale ou internationale. "Leur but
+principal, dit leur charte constitutive, l'arrete du 27 avril 1790, est de
+denoncer au tribunal de l'opinion publique les abus des differents
+pouvoirs et toute espece d'atteinte aux droits de l'homme." Autrement dit,
+ils se donnent comme les protecteurs de tous les opprimes, les defenseurs
+des victimes de toutes les injustices, les redresseurs de tous les abus
+particuliers ou generaux. Leur mission est essentiellement une mission de
+surveillance et de controle a l'egard de toutes les autorites. Ils
+arborent en tete de leurs papiers officiels "l'oeil de la surveillance",
+oeil grand ouvert sur toutes les defaillances des elus et des
+fonctionnaires. Leurs seances debutent, en guise de _benedicite_, par la
+lecture de la declaration des droits.
+
+Les Jacobins s'occupent avant tout de la redaction des lois, les
+Cordeliers de leur mise en pratique. Les Amis de la Verite formulent les
+theories, les Amis des droits de l'homme s'interessent aux faits de la vie
+courante. Ils ne cherissent pas la Liberte, l'Egalite en paroles. Ils en
+exigent la consecration dans les realites. Ceux-la s'attaquent davantage
+aux idees, ceux-ci aux personnes. Ils provoquent des denonciations, ils
+entreprennent des enquetes, ils visitent dans les prisons les patriotes
+opprimes, ils leur donnent des defenseurs, ils sollicitent en leur faveur
+aupres des autres clubs ou des autorites, ils saisissent l'opinion par des
+placards, ils viennent en aide aux familles des victimes par des
+souscriptions, etc. Bref, ils sont un groupement d'action et de combat.
+Ainsi, ils restent fideles a la tradition de l'ancien district des
+Cordeliers qui protegeait Marat contre les records du Chatelet, au besoin
+a force ouverte. Ainsi, ils restent en contact avec le peuple des
+travailleurs et des petites gens, continuellement et directement
+interesses a leurs demarches.
+
+Ils n'accueillent pas seulement parmi eux des hommes de toutes les
+conditions, de simples citoyens passifs, ils permettent aux femmes
+d'assister a leurs seances et de prendre part aux deliberations et par la
+ils ressemblent aux Amis de la Verite....
+
+... Y eut-il parmi les Cordeliers un homme dont on puisse dire que
+l'influence fut dirigeante, un chef? Une legende trop communement
+acceptee, a donne ce role a Danton. Legende fausse. Si Danton exerca une
+action considerable dans l'ancien district, dont il fut quatre fois
+president, son action au club echappe a l'examen. Il n'y parut presque
+jamais. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il fut inscrit sur la liste des
+membres, c'est que les Cordeliers le comptent comme un des leurs. Mais il
+n'assiste pas aux seances, il n'y prend pas la parole. Les actes officiels
+emanes du club, les comptes rendus des journaux sont muets a son
+endroit.... [Note: A. Mathiez, _Le club des Cordeliers pendant la crise de
+Varennes et le massacre du Champ-de-Mars,_ 1910, pp. 5-12.]
+
+
+LES SOCIETES FRATERNELLES
+
+Les Cordeliers ne commencerent a jouer un role important qu'au moment ou
+ils eurent derriere eux ou a cote d'eux les societes fraternelles....
+
+La premiere en date des societes fraternelles et la plus celebre, celle
+qu'on appelait la societe fraternelle tout court, fut fondee le 2 fevrier
+1790 par un pauvre maitre de pension Claude Dansard.... Tous les soirs,
+dans une des salles de ce meme couvent des Jacobins de la rue Saint-Honore
+ou siegeaient les Amis de la Constitution, il rassemblait les artisans,
+les marchands de fruits et de legumes du quartier, avec leurs femmes et
+leurs enfants, et il leur lisait, a la lueur d'une chandelle qu'il
+apportait dans sa poche, les decrets de la Constituante qu'il expliquait
+ensuite. Peu a peu, le public de Dansard grossit. Quelques-uns des
+assistants se cotiserent pour assurer un eclairage de plus longue duree.
+Les seances purent ainsi se prolonger jusqu'a 10 heures du soir. En
+fevrier 1791, on exigea une cotisation d'un sou par membre et on loua les
+chaises au profit de l'oeuvre.
+
+Les premieres reunions organisees par Dansard datent de fevrier 1790. Ce
+n'est qu'a la fin de la meme annee que la presse patriote les signale et
+les donne en exemple. L'article de la _Chronique de Paris_ sur les debuts
+de la societe fraternelle est du 21 novembre 1790. Date significative! La
+lutte s'organise en ce mois de novembre 1790 contre la Constitution civile
+du clerge. Les aristocrates viennent de tourner contre la Revolution la
+meilleure des armes. Ils commencent a exploiter le sentiment religieux
+encore tres profond dans les masses. Il n'est pas etonnant que les
+patriotes aient senti le peril et que, pour le conjurer, ils aient songe a
+generaliser l'institution d'education civique qui fonctionnait deja
+obscurement depuis des mois dans le couvent meme ou deliberaient les
+Jacobins.... Si les patriotes de toutes les nuances coopererent a la
+formation des societes fraternelles, il parait cependant resulter des
+documents que ceux qui deviendront plus tard les Montagnards et parmi eux
+particulierement les Cordeliers exercerent sur elles des le debut une
+action preponderante. Les premieres en date prennent naissance dans le
+voisinage immediat du club, sur l'initiative de ses membres....
+
+Toutes ou presque toutes ces societes sont animees sensiblement du meme
+esprit qui est un esprit de defiance et d'action democratiques. Par la
+encore elles devaient se rapprocher forcement des Cordeliers avec lesquels
+elles avaient tant d'affinites.... Tres vite elles constituerent la garde
+personnelle des chefs populaires, le noyau permanent de toutes les
+manifestations.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 14-21. ]
+
+Citons parmi les principales societes fraternelles, celle que fonda le
+graveur Sergent, rue Mondetour, maison de M. Thierri, marchand de vins, le
+19 decembre 1790,--celle que fonda l'abbe Danjou le meme jour, a l'eglise
+Saint-Jean,--le club civique du Theatre francais fonde en novembre 1790,
+--les Ennemis du despotisme (anciens vainqueurs de la Bastille) qui datent
+du 2 janvier 1791,--la societe des Minimes fondee par Tallien le meme
+jour,--la societe de Sainte-Genevieve, seante aux Carmes de la place
+Maubert, fondee le 6 mars 1791 sous la direction de Mehee-Latouche,--la
+societe des Nomophiles presidee par Concedieu,--la societe des Indigents,
+etc. Toutes avaient ceci de commun qu'elles s'ouvraient aux citoyens
+passifs, aux femmes comme aux hommes. C'est par elles que s'est faite
+l'education politique des masses, par elles que furent leves et embrigades
+les gros bataillons populaires les jours de manifestation et d'emeute.
+
+
+LE MOUVEMENT CORDELIER
+
+Si le club des Cordeliers exerca une action preponderante dans l'agitation
+pour le detronement de Louis XVI, c'est qu'il avait groupe autour de lui,
+depuis plusieurs mois deja, toutes les forces democratiques pour la lutte
+contre la Constituante embourgeoisee. Sans etre republicains, ils
+reclamaient le gouvernement direct selon les idees du _Contrat Social_,
+ils denoncaient avec force toutes les violations des principes de la
+declaration des droits: la distinction des citoyens actifs et passifs, le
+cens d'eligibilite (le marc d'argent), les restrictions apportees au droit
+de petition, au droit de porter les armes, etc. Leur mouvement est deja un
+mouvement de classe, qui tournera facilement a l'emeute.
+
+Des le mois de mai 1791, les Cordeliers et les societes fraternelles se
+rapprochent et se federent. Un comite central leur sert de lien. Ce comite
+tient ses deux premieres seances les 7 et 10 mai dans le local meme des
+Cordeliers, au couvent de la rue de l'Observance, d'ou la municipalite va
+les expulser le lendemain. Les seances sont presidees par le Cordelier
+Robert qui mene depuis sept mois dans son journal, le _Mercure national_,
+une vive campagne en faveur de la Republique. Le comite central se deplace
+avec les Cordeliers eux-memes. Il se transporte le 14 avec eux dans le jeu
+de Paume du sieur Bergeron. Mais les Cordeliers sont orgueilleux. Ils ne
+veulent pas partager leur influence avec le Comite qui s'eleve au-dessus
+d'eux. Une brouille survient. Le Comite central cherche un local qui soit
+a lui. Il se reunit d'abord, le 17 mai, chez Robert lui-meme, rue des
+Marais, n deg. 2, puis rue Glatigny, a la Cite, dans la maison de M. de
+Lombre, traiteur.
+
+Le Comite et son chef Robert se preoccupaient de gagner le coeur des
+ouvriers de Paris. Quand Bailly, le 4 mai, avait fait defense aux
+charpentiers de se coaliser pour imposer un prix uniforme aux patrons,
+Robert avait proteste contre cet "acte de tyrannie". "Defendre aux
+ouvriers defaire leur prix, s'etait-il ecrie, n'est-ce pas les soumettre a
+un prix qu'ils n'auraient pas fait? Et si les maitres ne sont point
+obliges d'acceder aux prix des ouvriers, pourquoi voudrait-on que les
+ouvriers accedassent aux prix des maitres?" Pour apprecier toute
+l'importance de ces paroles, alors tres nouvelles sous une plume
+bourgeoise, il faut se rappeler qu'elles etaient prononcees en pleine
+bataille ouvriere. Les greves furent nombreuses a Paris dans ces mois
+d'avril et mai 1791, greve des charpentiers, greve des typographes, greves
+des marechaux ferrants. Le Comite central de Robert ne se proposait rien
+moins que de grouper et de coordonner, de diriger aussi le mouvement
+ouvrier.
+
+Au mois de juin, a la veille de la reunion des assemblees primaires,
+l'agitation contre le regime electoral censitaire se fait plus profonde et
+plus generale. Le 14 juin, les commissaires des societes fraternelles
+reunis au Comite central adoptent une courte et energique petition redigee
+par Bonneville: "Peres de la Patrie, ceux qui obeissent a des lois qu'ils
+n'ont pas faites ou sanctionnees sont des esclaves. Vous avez declare que
+la loi ne pouvait etre que l'expression de la volonte generale, et la
+majorite est composee de citoyens etrangement appeles _passifs_. Si vous
+ne fixez le jour de la sanction universelle de la loi par la totalite
+absolue des citoyens, si vous ne faites cesser la demarcation cruelle que
+vous avez mise, par votre decret du marc d'argent, parmi les membres d'un
+peuple frere, si vous ne faites disparaitre ces differents degres
+d'eligibilite qui violent si manifestement votre declaration des droits de
+l'homme, la patrie est en danger. Au 14 juillet 1789, la ville de Paris
+contenait 500,000 hommes armes: la liste active publiee par la
+municipalite offre a peine 80,000 citoyens. Comparez et jugez."
+
+Treize societes populaires avaient signe, par leurs commissaires, cette
+petition menacante ou on lisait ces mots avant-coureurs d'insurrection:
+_La Patrie est en danger!_ La petition fut affichee dans tout Paris et
+repandue en province....
+
+La force du mouvement democratique est attestee par l'appui qu'il trouvait
+dans la grande presse, par l'adhesion explicite de plusieurs sections de
+Paris, par le concours des artistes, savants, ingenieurs, inventeurs et
+ouvriers groupes dans la societe du point central des arts et metiers qui
+tenait ses reunions au Cercle social, par l'agitation qui s'etend en
+province, par la tentative, d'ailleurs infructueuse, des fayettistes pour
+creer des societes fraternelles de leur parti. Elle est mieux attestee
+encore par les craintes de plus en plus vives que manifestaient les
+journaux devoues a l'Assemblee et a Lafayette.... [Note: Le _Babillard_,
+la _Feuille du jour_, les _Philippiques_, l'_Ami des patriotes_, etc.]
+
+"Il est temps, ecrivait l'_Ami des patriotes_ du 18 juin, que les gens de
+bien de tous les partis se reunissent contre l'ennemi commun: _ce n'est
+pas de liberte seulement qu'il s'agit, c'est de propriete, c'est
+d'existence_...." Il etait difficile de dire plus clairement que la lutte
+engagee etait une lutte de classes. De pareils appels dans les journaux
+gouvernementaux annoncent d'ordinaire les fusillades. Celui-ci, paru deux
+jours avant Varennes, quatre jours apres le vote de la loi Chapelier,
+[Note: Cette loi interdisait les coalitions et supprimait par suite le
+droit de greve] ne preceda que d'un mois le massacre du Champ-de-Mars. Des
+la fin de decembre 1790, le _Journal des clubs_ comparait aimablement les
+democrates aux voleurs et aux brigands et appelait contre eux, en termes
+plus violents que ceux dont se servait habituellement Marat, une
+repression prompte et energique.
+
+On ne comprend rien aux evenements qui ont suivi la fuite du Roi si on n'a
+pas constamment presente a l'esprit cette lutte sociale. L'evenement de
+Varennes fut exploite par les deux partis patriotes qui essayerent de le
+faire tourner a leur avantage. Je ne mets pas en doute que si Louis XVI ne
+fut pas detrone en juin 1791, c'est a cet antagonisme des classes qu'il le
+dut. Il fut l'enjeu de leur combat. [Note 3: A. Mathiez, _op. cit._, pp.
+30-34.]
+
+
+LES REPUBLICAINS
+
+Avant Varennes, les republicains n'etaient qu'une poignee de litterateurs
+et de publicistes. Leur propagande etait toute theorique, presque
+academique. Le parjure royal donna a leurs idees une actualite
+saisissante.
+
+Dans toute la France se produisirent des manifestations antimonarchiques.
+Les petitions affluerent a l'Assemblee contre "le roi de Coblentz".
+A Paris, le club des Cordeliers votait des le 21 juin une petition redigee
+par Robert qui se terminait ainsi: "Legislateurs, vous avez une grande
+lecon devant les yeux, songez bien qu'apres ce qui vient de se passer, il
+est impossible que vous parveniez a inspirer au peuple aucun degre de
+confiance dans un fonctionnaire appele roi; et, d'apres cela, nous vous
+conjurons, au nom de la patrie, ou de declarer sur-le-champ que la France
+n'est plus une monarchie, qu'elle est une republique; ou au moins
+d'attendre que tous les departements, toutes les assemblees primaires
+aient emis leur voeu sur cette question importante, avant de penser a
+replonger une seconde fois le plus bel empire du monde dans les chaines et
+dans les entraves du monarchisme."
+
+Les Cordeliers etaient des democrates mais l'opinion republicaine ralliait
+aussi une partie des patriotes conservateurs, des gens comme La
+Rochefoucauld, Dupont de Nemours, Condorcet, Achille Duchatelet, Brissot,
+tous plus ou moins directement attaches a Lafayette, et la plupart membres
+de ce club de 89 qui s'opposait depuis un an a la politique democratique
+des jacobins. Cette circonstance rendit suspecte la propagande
+republicaine a des democrates aussi convaincus que Robespierre.
+Robespierre soupconna que Lafayette et ses amis voulaient compromettre les
+democrates dans une agitation republicaine prematuree qui servirait de
+pretexte a une repression. Il crut habile de faire porter sa campagne
+uniquement sur la punition du roi parjure et de reserver la question de la
+republique et de la monarchie a une consultation populaire. Il a lui-meme
+tres bien defini son attitude dans son journal _Le Defenseur de la
+Constitution_. Il s'adresse a Brissot et a ses amis:
+
+Tandis que nous discutions a l'Assemblee constituante la grande question
+si Louis XVI etait au-dessus des lois, tandis que, renferme dans ces
+limites, je me contentais de defendre les principes de la liberte sans
+entamer aucune autre question etrangere et dangereuse,... soit imprudence,
+soit tout autre chose, vous secondiez de toutes vos forces les sinistres
+projets de la faction. Connus jusques la par vos liaisons avec Lafayette
+et pour votre grande _moderation_; longtemps assidus d'un club
+demi-aristocratique [le club de 1789], vous fites tout a coup retentir le
+mot de _republique_. Condorcet [Note: Robespierre n'avait pas oublie que
+Condorcet avait voulu reserver aux seuls proprietaires l'exercice des
+droits politiques, qu'il avait critique la declaration des droits,
+proteste contre la suppression des titres de noblesse et des armoiries,
+contre la confiscation des biens d'eglise, etc.] publie un traite sur la
+_republique_, dont les principes, il est vrai, etaient moins populaires
+que ceux de notre constitution actuelle. Brissot repand un journal
+intitule _Le Republicain_ et qui n'avait de populaire que le titre. Une
+affiche dictee dans le meme esprit, redigee par le meme parti sous le nom
+du ci-devant marquis Du Chatelet, parent de Lafayette, ami de Brissot et
+de Condorcet, avait paru dans le meme temps sur tous les murs de la
+capitale. Alors tous les esprits fermenterent, le seul mot de _republique_
+jeta la division parmi les patriotes, donna aux ennemis de la liberte le
+pretexte qu'ils cherchaient de publier qu'il existait en France un parti
+qui conspirait contre la monarchie et contre la constitution; ils se
+haterent d'imputer a ce motif la fermete avec laquelle nous defendions a
+l'Assemblee constituante les droits de la souverainete nationale contre le
+monstre de l'inviolabilite.... [Note: _Defenseur de la Constitution_,
+introduction intitulee Exposition de mes principes.]
+
+Quoi qu'il en soit, que Robespierre ait ete dans la verite ou dans
+l'erreur en pretant des arriere-pensees aux republicains du groupe
+Brissot-Condorcet, il est certain que les divisions des republicains
+democrates (ceux du groupe cordelier) et des republicains conservateurs
+(ceux du groupe Condorcet) ont paralyse jusqu'a un certain point
+l'opposition qu'ils firent au maintien de la monarchie.
+
+
+LES ORLEANISTES
+
+La solution orleaniste rencontra un moment une grande faveur dans les
+milieux jacobins. Le jour meme du retour du roi, le 25 juin, le journal
+de Perlet proposait de nommer le duc d'Orleans regent avec un conseil
+executif. Le duc d'Orleans declina le lendemain toute candidature a la
+regence, "renoncant dans ce moment et pour toujours aux droits que la
+Constitution lui donnait", mais cette renonciation n'empecha pas le
+courant orleaniste de grandir. A defaut du pere on prendrait le fils, le
+duc de Chartres [le futur Louis-Philippe], qui commandait un regiment a
+Vendome et qui frequentait assidument les jacobins. L'abbe Danjou,
+Anthoine, Real, Danton, d'autres encore se firent au club les champions de
+la solution orleaniste. Le 29 juin, Anthoine prononca l'eloge du "genereux
+colonel qui, dans notre derniere seance, a declare qu'il marcherait a
+l'ennemi comme simple soldat si l'on croyait que sa place put etre mieux
+remplie". Ce genereux colonel etait le duc de Chartres. Des republicains
+comme Brissot se rallieront a la regence d'un d'Orleans. Brissot redigera
+avec Danton la premiere petition du Champ-de-Mars ou on demandait le
+remplacement de Louis XVI par "les moyens constitutionnels", c'est-a-dire
+par un d'Orleans.
+
+
+L'ASSEMBLEE REFUSE DE DETRONER LOUIS XVI
+
+Des le premier moment l'Assemblee conduite par Barnave et les Lameth
+manifesta sa repugnance pour la solution orleaniste comme pour la solution
+republicaine. Dans son adresse aux Francais du 22 juin elle denonca non la
+fuite, mais l'_enlevement_ du roi. Le lendemain Thouret proposait de
+mettre en arrestation ceux qui oseraient porter atteinte au respect du a
+la dignite royale. Le 25 juin, l'Assemblee suspendait les elections deja
+commencees pour la nomination de la Legislative, de crainte que les
+assemblees primaires et electorales ne se prononcassent pour une nouvelle
+Constitution. Louis XVI fut considere comme inviolable. Seuls les
+complices de son "enlevement" furent poursuivis. L'Assemblee s'engagea a
+retablir le roi dans la plenitude de ses pouvoirs aussitot qu'il aurait
+accepte la Constitution qu'elle se mit a reviser dans un sens retrograde.
+
+Si la Constituante s'est refusee a detroner Louis XVI, c'est sans doute
+par crainte d'une intervention des puissances etrangeres, par crainte
+aussi d'une guerre civile que ne manqueraient pas de dechainer,
+croyait-elle, les differents pretendants au trone du monarque dechu, mais
+c'est aussi et c'est surtout par crainte que la decheance du roi ne
+profitat au parti democratique. Le duc d'Orleans s'appuyait sur les
+jacobins et meme sur une partie des Cordeliers. Lafayette, son rival et
+son ennemi, voyait sa main dans tous les troubles qui agitaient la
+capitale. Barnave, Duport et les Lameth combattaient avec acharnement
+depuis six mois le parti democratique qui leur reprochait leur trahison
+dans la question du cens electoral, des droits politiques des hommes de
+couleur, etc. Ils craignirent que l'avenement du duc d'Orleans, soit comme
+regent, soit comme roi, ne fut aussi l'avenement de leurs rivaux. Ils
+prefererent garder Louis XVI, tout discredite qu'il fut, parce qu'ils
+pensaient que ce roi qui leur devrait la couronne ne pourrait pas
+gouverner sans eux et sans la classe sociale qu'ils representaient.
+
+La raison profonde de la decision de l'Assemblee fut dite par Barnave dans
+son discours du 15 juillet:
+
+Tout changement dans la constitution est fatal, tout prolongement de la
+revolution est desastreux.... Je place ici la veritable question:
+Allons-nous terminer la revolution, allons-nous la recommencer? Si vous
+vous defiez une fois de la Constitution, quel sera le point ou vous vous
+arreterez? Que laisserez-vous a vos successeurs?...
+
+Vous avez rendu tous les hommes egaux devant la loi; vous avez consacre
+l'egalite civile et politique; vous avez repris pour l'Etat tout ce qui
+avait ete enleve a la souverainete du peuple; un pas de plus serait un
+acte funeste et coupable, un pas de plus dans la ligne de la liberte
+serait la destruction de la royaute, dans la ligne de l'egalite, la
+destruction de la propriete. Si l'on voulait encore detruire, quand tout
+ce qu'il fallait detruire n'existe plus, si l'on croyait n'avoir pas tout
+fait pour l'egalite, quand l'egalite de tous les hommes est assuree,
+trouverait-on encore une aristocratie a aneantir, si ce n'est celle des
+proprietes?... Il est donc vrai qu'il est temps de terminer la revolution;
+que si elle a du etre commencee et soutenue pour la gloire et le bonheur
+de la nation, elle doit s'arreter quand elle est faite et qu'au moment ou
+la nation est libre, ou tous les Francais sont egaux, vouloir davantage,
+c'est vouloir commencer a cesser d'etre libres et devenir coupables.
+[Note: _Moniteur._]
+
+
+LA PETITION
+
+Quand les Cordeliers et les societes fraternelles qui gravitaient dans
+leur orbite apprirent vers le 12 juillet que les comites de l'Assemblee
+etaient decides a mettre Louis XVI hors de cause, ils s'efforcerent de
+prevenir le vote qu'ils redoutaient par des manifestations et des
+petitions reiterees.
+
+Le 15 juillet, les Cordeliers et les Amis de la Verite deciderent de ne
+pas reconnaitre le decret par lequel l'Assemblee venait, le jour meme,
+d'innocenter Louis XVI. Ils se rendirent en masse au local des jacobins et
+determinerent ceux-ci a nommer cinq commissaires, Lanthenas, Sergent,
+Danton, Ducancel et Brissot, pour rediger une petition contre le
+retablissement du roi parjure.
+
+
+LES JACOBINS ET LA PREMIERE PETITION DU CHAMP-DE-MARS
+
+Le depute de Metz Anthoine, ami de Robespierre, qui presidait la seance
+des Jacobins du 15 juillet au soir ou la petition contre le retablissement
+de Louis XVI fut decidee, a raconte en ces termes ce qui s'est passe au
+club, dans une deposition qu'il fit le 23 aout, devant le tribunal charge
+d'informer sur les responsabilites du massacre:
+
+A 7 heures je me rendis aux Jacobins. Je trouvai le fauteuil occupe par M.
+Laclos [Note: Choderlos de Laclos, romancier et chancelier du duc
+d'Orleans.] qui etoit ainsi que moi secretaire de la societe et qui
+presidoit en l'absence de M. Bouche. [Note: Depute de Provence.] Il me dit
+qu'il etoit extremement tourmente, que l'on vouloit parler sur le decret
+rendu le matin par l'Assemblee nationale, [Note: Ce decret innocentait
+Louis XVI par preterition.] qu'il ne le souffrirait pas et qu'il alloit me
+ceder le fauteuil, parce qu'etant depute, il presumoit que je pourrais
+plus facilement contenir les orateurs. Fortement indispose d'un mal de
+poitrine et fort eloigne moy-meme de vouloir que l'on parlat du decret, je
+refusay constamment de remplir les fonctions de President. Cependant,
+plusieurs membres de la societe rendoient compte du decret, un d'eux meme
+en donna lecture et fit remarquer que le decret ne prononcoit rien
+absolument sur le sort du roy. Or, il etoit impossible d'interdire a la
+societe de parler d'un decret qui n'etoit pas explicitement rendu. Pour
+detourner l'attention de la societe, je montai a la tribune pour proposer
+une motion d'ordre fort etrangere au sujet. On refusa de m'entendre et,
+par acclamation, on me forca de presider malgre l'epuisement de mes
+forces. Alors je priai M. de La Clos d'engager M. Petion a s'opposer a ce
+qu'on parlat du decret. M. Biauzat prit la parole et, en mon nom, il
+invita la societe a ecarter cet objet de la deliberation. Je ne le
+desavouai point. M. La Clos proposa alors une petition tendante a prier
+l'Assemblee nationale de s'expliquer sur le sort du Roy. Cette proposition
+ne contenant rien que de legal fut mise a la discussion. Vers 9 heures
+environ on vint me dire qu'il arrivoit 8000 hommes du Palais-Royal [Note:
+Cette foule avait assiste a la reunion ordinaire des Amis de la
+Verite au cirque du Palais-Royal ou Sergent et Momoro avaient pris la
+parole contre le retablissement de Louis XVI.] et je donnai ordre qu'on
+fermat les deux grilles et je levay la seance. On vint me dire ensuite que
+ces 8000 hommes avoient des intentions hostiles et que nous etions dans un
+grand danger. Je repris ma place. Tous les membres de la societe
+s'assirent pour eviter la confusion. M. Daubigny observa que nous devions
+mourir dans notre salle. Un instant apres une grande quantite d'hommes
+sans armes et d'une contenance tranquille remplirent la salle et, d'un
+coup de sonnette, je fis mettre tout le monde a sa place et le silence
+s'etablit. L'orateur de la deputation monta a la tribune et fit un
+discours ou je ne compris rien, sinon que le peuple craignoit d'etre
+trahi, qu'il ne vouloit pas Louis XVI pour roi et qu'il venoit nous
+demander des conseils. Il ajouta cependant qu'il nous engageoit a declarer
+avec eux que l'on ne reconnoitroit pas Louis XVI pour roi, si le voeu des
+departemens n'en ordonnoit autrement. Force de repondre a cette harangue,
+l'idee me vint de leur donner le change au moyen de la petition de M. La
+Clos en identifiant cette petition tres legale avec l'objet irregulier de
+leur demande.... Les hommes venus du Palais-Royal crurent en effet que la
+petition de M. La Clos n'etoit autre chose que ce qu'ils demandoient. On
+determina qu'il serait fait une petition le lendemain et je nommai pour
+redacteurs MM. Lanthenas, Sergent, Danton, Ducancel et Brissot de
+Warville, cinq membres de la societe dont je connoissois le patriotisme et
+les talents. On arreta aussi que l'on feroit signer cette petition au
+Champ-de-Mars par les personnes qui voudroient s'y trouver, qu'elle seroit
+ensuite envoyee dans les departements et portee apres a l'Assemblee
+nationale par six commissaires. On convint d'etre au Champ-de-Mars
+paisibles, sans armes et meme sans cannes et que les commissaires-
+redacteurs informeroient de tres grand matin la municipalite. Elle fut
+informee a une heure du matin par le comite des recherches dont je suis
+membre..., j'observe que la seance, ayant ete precedemment levee, on ne
+peut pas attribuer les decisions dont j'ay parle a la societe des Amis de
+la Constitution et que, dans toute cette soiree, il ne s'est rien dit de
+contraire au respect du aux lois.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp.
+341-343.]
+
+La preoccupation d'attenuer la responsabilite des Jacobins dans la
+redaction de la petition est deja tres visible dans cette deposition
+d'Anthoine. Apres le massacre, les Jacobins n'hesiterent pas a fausser la
+verite en affirmant qu'un tres grand nombre de citoyens "etrangers a la
+societe" nommerent "entre eux" des commissaires pour rediger la petition
+(_Observations_ annexees a l'adresse des Jacobins a l'Assemblee
+nationale du 20 juillet).
+
+
+LES MANIFESTATIONS DU 16 JUILLET
+
+Pendant que les cinq commissaires nommes par les Jacobins redigeaient la
+petition decidee la veille, les Cordeliers tenaient une seance
+extraordinaire a laquelle ils avaient convie les societes fraternelles.
+Les dames Maillard et Corbin y proposerent d'abattre les statues des rois
+qui decoraient encore les places et les ponts de la capitale. Mais le
+president des Cordeliers fit rejeter cet avis par prudence. On decida de
+se rendre au Champ-de-Mars pour signer la petition. Les Cordeliers avaient
+chacun a la boutonniere leur carte avec l'oeil ouvert suspendue par une
+ganse bleue.
+
+Au Champ-de-Mars, les manifestants ou plutot les petitionnaires ont fait
+cercle autour de l'autel de la patrie.
+
+Les commissaires des Jacobins, et particulierement Danton, [Note: Danton
+avait tenu la veille un conciliabule a son domicile avec Brune, Fabre
+d'Eglantine, Camille Desmoulins, La Poype. Le jour du massacre, il ne
+parut pas au Champ-de-Mars. 11 s'eloigna de Paris sur le conseil que lui
+fit donner Alexandre Lameth. Apres le massacre il ne fut pas serieusement
+inquiete.] vetu de gris, montent sur les crateres qui sont aux angles de
+l'autel et donnent lecture de la petition qu'ils viennent de rediger le
+matin par la plume de Brissot. La lecture est accueillie par les cris de:
+_Plus de monarchie! Plus de tyran!_ Legendre invite la foule au calme.
+Mais bientot une discussion s'engage. Les Cordeliers et les Amis de la
+Verite expriment leur mecontentement au sujet de la derniere phrase de la
+petition qui prevoit "le remplacement de Louis XVI par les moyens
+constitutionnels". Ils declarent qu'ils ne veulent pas remplacer un tyran
+par un autre. De violents soupcons s'elevent. On flaire une intrigue
+orleaniste. Les soupcons se portent particulierement sur Brissot qui a
+accepte de rediger une petition monarchique, alors qu'il faisait naguere
+une campagne vehemente en faveur de la Republique. Apres une explication
+qu'on devine avoir ete tres vive, on decide finalement que la phrase
+suspecte sera supprimee. Les commissaires-redacteurs acceptent d'en
+referer aux Jacobins....
+
+Vers quatre a cinq heures du soir les Cordeliers se mettent en rang. Ils
+defilent sur 7 a 8 de front comme a la parade et se dirigent comme la
+veille vers le Palais-Royal....
+
+Le soir les commissaires-redacteurs de la petition entretiennent les
+Jacobins des incidents de la journee, de la suppression que la reunion du
+Champ-de-Mars a exigee dans le texte arrete par eux le matin. Ils font
+penetrer dans l'Assemblee quelques delegues des Cordeliers qui sont
+invites a developper les raisons pour lesquelles ils ne veulent pas de la
+phrase sur le remplacement de Louis XVI par les moyens constitutionnels.
+Momoro est du nombre de ces delegues. Une discussion tres vive s'engage.
+Les deputes, particulierement Coroller, reclament energiquement, au nom de
+la legalite et de la Constitution, le maintien de la phrase incriminee. Sa
+suppression serait une adhesion indirecte a la Republique et ils ne
+veulent pas courir cette aventure. Apres quatre heures de discussion, les
+deputes ont gain de cause. A la presque unanimite les Jacobins votent le
+maintien du texte primitif sans retranchement. Il est environ minuit. Le
+manuscrit est immediatement envoye a l'imprimeur de la societe Baudouin.
+Baudouin sait que la plupart des deputes ont deja quitte les Jacobins pour
+les Feuillans. Il craint de deplaire a l'Assemblee dont il est aussi
+l'imprimeur. Il fait des difficultes. Les commissaires des Jacobins lui
+reclament son diplome de membre de la societe pour faire proceder ailleurs
+a l'impression. Il prefere rendre son diplome que d'engager sa
+responsabilite.
+
+Une demi-heure plus tard, le depute Royer, eveque de l'Ain, qui avait
+signe le manuscrit de la petition envoye a l'imprimeur, en qualite du
+president des Jacobins, se ravisait. II venait d'apprendre que l'Assemblee
+avait prononce, expressement cette fois par un nouveau decret, la mise
+hors de cause du roi. Il devenait donc inutile de la prier de s'expliquer.
+La petition devenait meme illegale puisqu'elle allait maintenant
+directement a rencontre d'une loi rendue. Royer envoya son domestique a
+Baudouin pour retirer sa signature.... La petition n'avait plus de
+repondant. [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 125-128.]
+
+
+LE MASSACRE DU CHAMP DE LA FEDERATION
+
+Le mouvement avait de trop fortes racines pour pouvoir etre arrete. Malgre
+Robespierre qui conseillait le calme et qui craignait que la petition ne
+fournit a la majorite de l'Assemblee le pretexte d'une repression qu'elle
+cherchait, les Cordeliers persisterent et deciderent de se reunir de
+nouveau au Champ de Mars pour petitionner le lendemain 17 juillet. De tous
+les recits contemporains de cette journee le plus sincere et le plus exact
+est celui que Robert fit paraitre dans _Les Revolutions de Paris_.
+
+Toutes les societes patriotiques s'etoient donne rendez-vous pour le
+dimanche a onze heures du matin sur la place de la Bastille, afin de
+partir de la en un seul corps vers le champ de la Federation. La
+municipalite fit garnir de troupes cette place publique, de sorte que ce
+premier rassemblement n'eut pas lieu; les citoyens se retirerent a fur et
+mesure qu'ils se presenterent; on a remarque qu'il n'y avoit la que des
+gardes soldes. [Note: La garde nationale parisienne comprenait des
+compagnies soldees, dites du centre, a cote des compagnies citoyennes.]
+Quoi qu'il en soit, l'assemblee du Champ-de-Mars n'eut pas moins lieu. Un
+fait aussi malheureux qu'inconcevable servit d'abord de pretexte a la
+calomnie et aux voies de force. Malgre que les patriotes ne se fussent
+assignes que pour Midi au plus tot, huit heures n'etoient pas sonnees que
+deja l'autel de la patrie etoit couvert d'une foule d'inconnus. Deux
+hommes, dont l'un invalide avec une jambe de bois, s'etoient glisses sous
+les planches de l'autel de la patrie; l'un d'eux faisoit des trous avec
+une vrille: une femme sent l'instrument sous son pied, fait un cri; on
+accourt, on arrache une planche, on penetre dans la cavite et l'on en tire
+ces deux hommes. Que faisoient-ils? Quel etoit leur dessein? Voila ce
+qu'on se demande, voila ce qu'on veut connoitre. Le peuple les conduit
+chez le commissaire de la section du Gros Caillou; interroges pourquoi ils
+s'etoient introduits furtivement sous l'autel de la patrie, quelles
+etoient leurs intentions, et pourquoi ils s'etoient munis de vivres pour
+plus de vingt-quatre heures, ils ont repondu de maniere a faire croire
+qu'une curiosite lubrique etoit le seul motif qui les eut fait agir. Sur
+ce dire le commissaire, au lieu de s'assurer d'eux prudemment, les remet
+en Liberte. On alloit les conduire vers un magistrat plus judicieux mais
+des scelerats les arrachent a ceux qui les tenoient; les deux malheureux
+sont renverses; deja un d'eux est poignarde de plusieurs coups de couteau;
+l'autre est attache au reverbere; la corde casse, il retombe encore
+vivant, et sa tete, plutot sciee que coupee, est mise au bout d'une pique
+par un jeune homme de quatorze ans. Le coeur souleve au recit de pareilles
+atrocites. Ah! sans doute les acteurs de cette scene horrible sont des
+brigands infames, des monstres dignes du dernier supplice. Mais qu'on se
+garde bien de les confondre avec le peuple. Le vrai peuple n'est point
+feroce, il est avare de sang et ne verse que celui des tyrans; le vrai
+peuple c'etait ceux qui vouloient remettre les presumes coupables sous le
+glaive de la loi; les brigands seuls les ont assassines. Toujours est-il
+que cette barbare execution ne se fit point au Champ de Mars, qu'elle se
+fit au Gros Caillou; qu'elle se fit par d'autres que ceux qui avoient ete
+les temoins du flagrant delit.
+
+Cette nouvelle parvient dans Paris, et elle y parvient dans toute sa
+verite. L'assemblee nationale ouvre sa seance et le president dit: "Il
+nous vient d'etre assure que deux citoyens venoient d'etre _victimes_ de
+leur zele au Champ de Mars, pour avoir dit a une _troupe Ameutee_ qu'il
+falloit se conformer a la loi; ils ont ete pendus sur le champ". M.
+Regnaut de Saint Jean d'Angely [Note: Regnaud (de Saint-Jean d'Angely),
+qu'on disait vendu a la liste civile, avait publie la veille dans le
+feuilleton de son journal Le Postillon par Calais, une fausse reponse du
+President de l'Assemblee a une fausse petition qui lui aurait ete
+presentee par les republicains. Cette manoeuvre avait eu pour but
+d'apeurer la bourgeoisie, et de rendre les petitionnaires suspects a la
+garde nationale. Elle ne reussit que trop.] encherit encore, et dit que ce
+sont deux gardes nationaux qui ont reclame l'execution de la loi; aussitot
+on decrete que M. le president et M. le maire s'assureront de la verite
+des faits pour prendre des mesures rigoureuses, si elle est constatee
+telle. Deux reflexions: la premiere qu'il est bien singulier que M. Duport
+qui presidoit l'assemblee nationale et M. Regnaut aient ete les seuls dans
+l'erreur sur ce fait extraordinaire; la seconde, que l'assemblee
+Nationale, qui vient d'envoyer des commissaires dans toutes les parties de
+l'empire, n'ait pas pris la peine d'en envoyer deux au Champ de la
+Federation.
+
+Vers midi les citoyens commencent a arriver en foule a l'autel de la
+patrie; on attend avec impatience les commissaires de la societe des amis
+de la Constitution pour entendre de nouveau lecture de la petition et la
+signer: chacun bruloit du desir d'y apposer son nom. Il etoit entre vers
+onze heures de forts detachements, avec du canon, mais, comme ils n'y
+etoient venus que par rapport a l'assassinat du matin, ils se retirerent
+vers une heure. C'est alors que parut un envoye des Jacobins, [Note: Le
+chevalier de la Riviere qui avait vu Robespierre auparavant.] qui vint
+annoncer que la _petition qui avait ete lue la veille ne pouvait plus
+servir le dimanche; que cette petition supposait que l'assemblee n'avait
+pas prononce sur le sort de Louis, mais que l'assemblee ayant
+implicitement decrete son innocence ou son inviolabilite dans la seance de
+samedi soir, la societe allait s'occuper d'une nouvelle redaction qu'elle
+presenterait incessamment a la signature_. Un particulier propose
+d'envoyer sur le champ une deputation aux amis de la Constitution, pour
+les prier de rediger de suite son adresse, et de la renvoyer aussitot,
+afin que l'assemblee du Champ-de-Mars put la signer sans desemparer; suit
+une autre proposition de faire la redaction _a l'instant_ sur l'autel de
+la patrie et celle-la est unanimement adoptee. On nomme quatre
+commissaires; l'un d'eux [Robert] prend la plume, les citoyens impatiens
+se rangent autour de lui et il ecrit: _Petition a l'assemblee nationale,
+redigee sur l'autel de la patrie, le 17 juillet 1791_:
+
+"Representans de la Nation, vous touchez au terme de vos travaux; bientot
+des successeurs, tous nommes par le peuple, alloient marcher sur vos
+traces sans rencontrer les obstacles que vous ont presentes les deputes
+des deux ordres privilegies, ennemis necessaires de tous les principes de
+la sainte egalite.
+
+Un grand crime se commet. _Louis XVI fuit_. Il abandonne indignement
+son poste. Des citoyens l'arretent a Varennes et il est ramene a Paris. Le
+peuple de cette capitale vous demande instamment de ne rien prononcer sur
+le sort du coupable sans avoir entendu l'expression du voeu des 82 autres
+departemens.
+
+Vous differez. Une foule d'adresses arrivent a l'Assemblee. Toutes les
+sections de l'empire demandent simultanement que Louis soit juge. Vous,
+Messieurs, vous avez prejuge qu'il etait innocent et inviolable, en
+declarant par votre decret du 16, que la chartre (_sic_) constitutionnelle
+lui sera presentee alors que la Constitution sera achevee. Legislateurs!
+Ce n'etoit pas la le voeu du peuple, et nous avons pense que votre plus
+grande gloire, que votre devoir meme consistoit a etre les organes de la
+volonte publique. Sans doute, Messieurs, que vous avez ete entraines a
+cette decision par la foule de ces deputes refractaires qui ont fait
+d'avance leur protestation contre toute la Constitution. Mais,
+Messieurs..., mais, representans d'un peuple genereux et confiant,
+rappelez-vous que ces 290 protestans n'avoient pas de voix a l'Assemblee
+nationale: que le decret est donc nul dans la forme et dans le fond; nul
+dans le fond, parce qu'il est contraire au voeu du souverain; nul en la
+forme, parce qu'il est porte par 290 individus sans qualites. [Note: 290
+deputes de la droite avaient proteste contre la suspension du roi et
+denonce "l'interim republicain" qui etait d'apres eux une violation de la
+Constitution.].
+
+Ces considerations, toutes ces vues du bien general, ce desir imperieux
+d'eviter l'anarchie, laquelle nous exposeroit le defaut d'harmonie entre
+les representans et les representes, tout nous a fait la loi de vous
+demander, au nom de la France entiere, de revenir sur ce decret, de
+prendre en consideration que le delit de Louis XVI est prouve, que ce roi
+a abdique; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau corps
+constituant pour proceder d'une maniere vraiment nationale, au jugement du
+coupable et surtout au remplacement et a l'organisation d'un nouveau
+pouvoir executif." [Note: Nous attestons l'authenticite de cette piece
+(note du journal).]
+
+La petition redigee, on en fait lecture a l'assemblee; les principes de
+moderation, le ton fier et respectueux qui y regne d'un bout a l'autre,
+l'ont fait couvrir de justes applaudissemens, et l'on signoit a sept ou
+huit endroits differens, sur les crateres qui forment les quatre angles de
+l'autel de la patrie. Plus de deux mille gardes nationaux de tous les
+bataillons de Paris et des environs, quantite d'officiers municipaux des
+villages voisins, ainsi que beaucoup d'electeurs, tant de la ville de
+Paris que des departemens, l'ont signee.
+
+Il etoit deux heures; arrivent trois officiers municipaux en echarpe, et
+accompagnes d'une nombreuse escorte de gardes nationales. Des qu'ils se
+presentent a l'entree du Champ de Mars, une deputation va les recevoir.
+Parmi ceux qui la composoient, le public a remarque un marechal des camps
+decore de la croix de Saint-Louis, attachee avec un ruban national. Le"
+trois officiers municipaux se rendent a l'autel; on les y recoit avec les
+expressions de la joie et du patriotisme: "Messieurs, disent-ils, nous
+sommes charmes de connoitre vos dispositions; on nous avoit dit qu'il y
+avoit ici du tumulte, on nous avoit trompes; nous ne manquerons pas de
+rendre compte de ce que nous avons vu, de la tranquillite qui regne au
+Champ de Mars; et loin de vous empecher de faire votre petition, si l'on
+vous troubloit, nous vous aiderions de la force publique. Si vous doutez
+de nos intentions, nous vous offrons de rester en otages parmi vous
+jusqu'a ce que toutes les signatures soient apposees." Un citoyen leur
+donna lecture de la petition; ils la trouverent conforme aux principes;
+ils dirent meme qu'ils la signeraient s'ils ne se trouvoient pas en
+fonctions.
+
+Deux citoyens avoient ete arretes precedemment a cause d'une rixe avec
+l'un des aides de camp du general; ceux qui avoient ete temoins de
+l'arrestation representerent aux officiers municipaux qu'elle etoit
+injuste et immeritee; ceux-ci engagerent l'assemblee a nommer une
+deputation pour aller les reclamer a la municipalite, en leur promettant
+justice; et douze commissaires et les officiers municipaux partent
+entoures d'un grand nombre des petitionnaires, qui les accompagnent
+jusqu'au detachement; la on se prend la main et l'on se quitte de la
+maniere la plus amicale. Les officiers municipaux promettent de faire
+retirer les troupes et ils l'executent; peu d'instans apres le Champ de
+Mars fut encore libre et tranquille. Il est ici un trait que nous
+n'omettrons pas, il faut etre juste. Avant que la troupe se fut retiree,
+un jeune homme franchissoit le glacis en presence du bataillon et quelques
+grenadiers l'arretant avec rudesse, un d'eux l'atteint de sa baionnette;
+M. Lefeuvre d'Arles, commandant le bataillon, accourt a toute bride et
+renvoie les soldats a leur poste. Le peuple applaudit et crie: _Bravo,
+commandant!_
+
+On retourne a l'autel de la patrie, et l'on continue a signer. Les jeunes
+gens s'amusent a des danses; ils font des ronds en chantant l'air _ca
+ira._ Survient un orage (le ciel vouloit-il presager celui qui alloit
+fondre sur la tete des citoyens?). On n'en est pas moins ardent a signer.
+La pluie cesse, le ciel redevient calme et serein; en moins de deux heures
+il se trouve plus de 50 mille personnes dans la plaine; c'etoit des meres
+de famille, d'interessantes citoyennes; c'etoit une de ces assemblees
+majestueuses et touchantes telles qu'on en voyoit a Athenes et a Rome.
+
+Les commissaires deputes vers la municipalite reviennent. Nous tenons de
+deux d'entre eux les details suivans: "Nous parvenons, disent-ils, a la
+salle d'audience a travers une foret de baionnettes; les trois municipaux
+nous avertissent d'attendre, ils entrent, et nous ne les revoyons plus.
+[Note: Ces trois municipaux, J.-J. Hardy, J.-B.-O. Regnaultet J.-J.
+Leroux ont redige seance tenante un rapport sur les faits qui concorde
+avec le recit du journal. Ils y protestent contre la proclamation de la
+loi martiale et degagent leur responsabilite des evenements (cf. A.
+Mathiez, _op. cit._, pp. 352-355).]
+
+Le corps municipal sort; nous sommes compromis, dit un des membres, il
+Faut agir severement. Un d'entre nous, chevalier de Saint-Louis, annonce
+au maire que l'objet de notre mission etoit de reclamer plusieurs citoyens
+honnetes pour qui les trois municipaux avoient promis de s'interesser. Le
+maire repond qu'il _n'entre pas dans ces promesses, et qu'il va marcher au
+Champ de la federation pour y mettre la paix._ Le chevalier de
+Saint-Louis veut repondre que tout y est calme; il est interrompu par un
+municipal, qui lui demande d'un ton de mepris quelle etoit la croix qu'il
+portoit, et de quel ordre etoit le ruban qui l'attachoit (c'etoit un ruban
+tricolore). _C'est une Croix de Saint-Louis_, repond le chevalier, _que
+j'ai decoree du ruban national; je suis pret a vous la remettre si vous
+voulez la porter au pouvoir executif pour savoir si je l'ai bien gagnee_.
+M. le maire dit a son collegue qu'il connoissoit ce chevalier de
+Saint-Louis pour un _honnete citoyen_ et qu'il le prioit ainsi que les
+autres de se retirer. Sur ces entrefaites, le capitaine de la troupe du
+centre du bataillon de Bonne Nouvelle vint dire que le Champ de Mars
+n'etoit rempli que de brigands; un de nous lui dit qu'il en imposoit
+la-dessus. La municipalite ne voulut plus nous entendre. [Note: Pour le
+commentaire, voir dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_
+l'eclaircissement intitule: le Massacre du Champ de Mars.] Descendus de
+l'hotel de ville, nous apercumes a une des fenetres le drapeau rouge; et
+ce signal du massacre, qui devoit inspirer un sentiment de douleur a ceux
+qui alloient marcher a sa suite, produisit un effet tout contraire sur
+l'ame des gardes nationaux qui couvraient la place (ils portaient a leurs
+chapeaux le pompon rouge et bleu). A l'aspect du drapeau ils ont pousse
+des cris de joie en elevant en l'air leurs armes qu'ils ont ensuite
+chargees. Nous avons vu un officier municipal en echarpe aller de rang en
+rang, et parler a l'oreille des officiers. Glaces d'horreur, nous sommes
+retournes au champ de la federation avertir nos freres de tout ce dont
+nous avions ete les temoins."
+
+Sans croire qu'ils en imposoient, on pensa qu'ils etoient dans l'erreur
+sur la destination de la force de la loi, et l'on conclut qu'il n'etoit
+pas possible que l'on vint disperser des citoyens qui exercoient
+paisiblement les droits qui leur sont reserves par la Constitution.
+
+On entend tout a coup le bruit du tambour, on se regarde; les membres des
+diverses societes patriotiques s'assemblent, ils alloient se retirer,
+quand un orateur demande et dit: "Mes freres, que faisons-nous? Ou la loi
+martiale est ou elle n'est pas dirigee contre nous, pourquoi nous sauver?
+Si elle est dirigee contre nous, attendons qu'elle soit publiee, et pour
+lors nous obeirons; mais vous savez qu'on ne peut user de la force sans
+avoir fait trois publications." Le peuple se rappelle qu'il etoit aux
+termes de la loi et il demeure. Les bataillons se presentent avec
+l'artillerie: on pense qu'il y avoit a peu pres dix mille hommes. On
+connoit le champ de la federation, on sait que c'est une plaine immense,
+que l'autel de la patrie est au milieu, que les glacis qui entourent la
+plaine sont coupes de distance en distance pour faciliter des passages;
+une partie de la troupe entre par l'extremite du cote de l'ecole
+militaire, une autre par le passage qui se trouve un peu plus bas, une
+troisieme par celui qui repond a la grande rue de Chaillot; c'est la
+qu'etoit le drapeau rouge. A peine ceux qui etoient a l'autre, et il y en
+avoit plus de 15 mille l'eurent-ils apercu que l'on entend une decharge:
+_ne bougeons pas, on tire a blanc, il faut qu'on vienne ici publier la
+loi_. [Note: Il est certain que la loi martiale ne fut pas proclamee selon
+les regles.] Les troupes s'avancent, elles font feu pour la deuxieme fois,
+la contenance de ceux qui entouroient l'autel est la meme; mais une
+troisieme decharge ayant fait tomber beaucoup de monde, on a fui; il n'est
+reste qu'une centaine de personnes sur l'autel meme. Helas! elles y ont
+paye cher leur courage et leur aveugle confiance en la loi; des hommes,
+des femmes, un enfant y ont ete massacres; massacres sur l'autel de la
+patrie! Ah! si desormais nous avons encore des federations, il faudra
+choisir un autre lieu, celui-ci est profane! Quel spectacle, grand Dieu!
+que celui qu'ont eclaire les derniers rayons de ce jour fatal! [Note: _Les
+Revolutions de Paris_, n deg. 106, pp. 57 et suiv. (16-22 juillet 1791).]
+
+
+LE NOMBRE DES VICTIMES
+
+La force armee ne compta que peu de victimes, neuf blesses dont deux sont
+morts ensuite, dit Charton dont le temoignage est difficile a controler.
+
+Du cote de la foule ce fut autre chose. Bailly evalua le lendemain les
+morts a 11 ou 12, les blesses a 10 ou 12. Un proces-verbal dresse par
+l'officier municipal Filleul constate la presence de 15 cadavres
+transportes a l'hopital du Gros-Caillou. II est muet sur les cadavres
+recueillis ailleurs. Aucun etat general des victimes n'a ete dresse
+officiellement, ainsi que le constate Sergent dans son memoire. Plusieurs
+blesses etaient soignes a l'hopital meme. La justice recueillit leurs
+depositions qui sont perdues.
+
+Un pamphlet fayettiste, paru le lendemain du massacre, compte dix morts et
+vingt blesses.
+
+Marat pretendit dans son n deg. du 20 juillet que 400 cadavres avaient ete
+jetes de nuit dans la Seine par les chasseurs des barrieres et que Bailly
+avait fait lever les filets de Saint-Cloud pour leur livrer passage. Ce
+sont la des exagerations manifestes.
+
+Mais il est certain que le nombre des morts et des blesses fut
+considerable. Coffinhal deposa au proces de Bailly que "s'etant transporte
+avec le capitaine Ferrat de sa section entre minuit et une heure au champ
+de la Federation, ils ont compte 54 morts". [Note: A. Mathiez, _Le club
+des Cordeliers pendant la crise de Varennes et le massacre du Champ de
+Mars_. Paris, 1910, pp. 148-149.]
+
+
+LES CONSEQUENCES
+
+Le massacre du Champ-de-Mars fut, comme on l'a dit, un "acte de guerre de
+classes", car la question n'etait pas entre la republique et la monarchie,
+mais entre la democratie populaire et la nouvelle aristocratie bourgeoise.
+
+Deja toute la partie conservatrice des jacobins avait fait scission le 16
+juillet et avait fonde un nouveau club, le club des Feuillans, qui se
+proposa la tache impossible de reconcilier Louis XVI avec la Revolution et
+la Revolution avec Louis XVI. Le massacre rendit la scission irremediable.
+
+L'Assemblee avait eu sa grande part de responsabilite dans le massacre.
+Le 16 juillet elle avait mande Bailly a sa barre et lui avait fait honte
+de sa mollesse a reprimer l'agitation republicaine. Le 17 juillet, a la
+nouvelle des meurtres du Gros-Caillou qui n'avaient aucun rapport avec le
+petitionnement qui devait avoir lieu l'apres-midi, le president de
+l'Assemblee Treilhard avait ecrit de nouveau a Bailly pour l'inviter "a
+prendre les mesures les plus sures et les plus vigoureuses pour arreter
+les desordres et en connaitre les auteurs". Le lendemain du massacre, qui
+aurait pu etre facilement evite, l'Assemblee prit l'initiative et la
+direction d'une repression supplementaire, dont le but secret etait de
+decapiter le parti democrate au moment ou allaient s'ouvrir les elections
+a la Legislative. Elle vota un decret special, veritable petite loi de
+surete generale, pour organiser cette repression, en lui donnant un effet
+retroactif. [Note: J'ai publie ce decret qui ne figure pas dans Duvergier
+dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_, p. 193-194.] Son comite des
+recherches lanca les mandats d'arret.
+
+Plusieurs centaines de patriotes furent emprisonnes: les principaux
+Cordeliers Vincent, Momoro, Verrieres, Brune. Danton, Camille Desmoulins,
+Santerre s'enfuirent pour n'avoir pas le meme sort. La petite terreur
+tricolore dura jusqu'a l'amnistie du 13 septembre votee au lendemain du
+jour ou Louis XVI avait accepte la Constitution revisee. Si l'amnistie
+ouvrit les prisons, elle laissa au coeur des democrates de terribles
+rancunes.
+
+La procedure du Champ de Mars fut comparee couramment dans les milieux
+jacobins a la fameuse procedure du Chatelet sur les journees des 5 et 6
+octobre. On peut affirmer qu'elle a beaucoup fait pour accentuer le
+caractere de violence des luttes politiques qui vont suivre et pour les
+rendre inexpiables. [Note: A. Mathiez, _Le Club des Cordeliers_, p. 225.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes journees de la Constituante
+by Albert Mathiez
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNEES DE LA CONSTITUANTE ***
+
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+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
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@@ -0,0 +1,5032 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les grandes journees de la Constituante
+by Albert Mathiez
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
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+this or any other Project Gutenberg eBook.
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+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
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+
+Title: Les grandes journees de la Constituante
+
+Author: Albert Mathiez
+
+Release Date: February, 2006 [EBook #9818]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on October 20, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNEES DE LA CONSTITUANTE ***
+
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+Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso, Tonya, Renald Levesque
+and the Online Distributed Proofreading Team.
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+LES GRANDES JOURNÉES DE LA CONSTITUANTE
+
+PAR
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+ALBERT MATHIEZ
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+TABLE DES MATIÈRES
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+Chapitre I. La réunion des trois ordres.
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+Chapitre II. La révolution du 14 juillet.
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+Chapitre III. Le roi et l'Assemblée à Paris.
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+Chapitre IV. La Fédération.
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+Chapitre V. La fuite du roi.
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+Chapitre VI. Le Massacre du Champ-de-Mars.
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+CHAPITRE I
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+LA RÉUNION DES TROIS ORDRES
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+Le 17 juin, ayant terminé depuis deux jours l'appel nominal de tous les
+députés aux États généraux, le Tiers, auquel s'étaient déjà réunis 12
+curés, se proclamait _Assemblée nationale_, et, prévoyant que cet acte
+révolutionnaire serait suivi de représailles, décidait d'opposer à une
+répression possible la menace de la grève de l'impôt: «Considérant qu'en
+effet les contributions, telles qu'elles se perçoivent actuellement dans
+le royaume, n'ayant point été consenties par la nation, sont toutes
+illégales, et, par conséquent nulles dans leur création, extension ou
+prorogation;
+
+«L'Assemblée déclare, à l'unanimité des suffrages, consentir
+provisoirement, pour la nation, que les impôts et contributions, quoique
+illégalement établis et perçus, continuent d'être levés de la même manière
+qu'ils l'ont été précédemment, et ce, jusqu'au jour seulement de la
+première séparation de cette Assemblée, _de quelque cause qu'elle puisse
+provenir_.
+
+«Passé lequel jour, l'Assemblée nationale entendait décréter que toute
+levée d'impôts et contributions de toute nature qui n'aurait pas été
+nommément, formellement et librement accordée par l'Assemblée, cessera
+entièrement dans toutes les provinces du royaume, quelle que soit la forme
+de l'administration....»
+
+Le 19 juin, l'ordre du clergé décidait par 149 voix contre 135 de se
+réunir au Tiers. Mais, le même jour, l'ordre de la noblesse adressait au
+roi une vigoureuse protestation contre les actes révolutionnaires du Tiers
+État et les chefs de la minorité du clergé, l'archevêque de Paris et le
+cardinal de La Rochefoucauld, faisaient le voyage de Marly pour pousser le
+roi à la résistance. Necker était justement absent auprès de sa
+belle-soeur mourante à Paris. Un témoin oculaire, Rabaut de Saint-Étienne,
+député à la Constituante, a raconté en ces termes la journée du lendemain:
+
+
+LE SERMENT DU JEU DE PAUME
+
+Tandis que les députés se rendaient à la salle [des séances] une
+proclamation, faite par des hérauts d'armes et affichée partout, annonça
+que les séances étaient suspendues et que le roi tiendrait une séance
+royale le 22. On donnait pour motifs de la clôture de la salle pendant
+trois jours la nécessité des préparatifs intérieurs pour la décoration du
+trône. Cette raison puérile servit à prouver qu'on n'avait voulu que
+prévenir la réunion du clergé, dont la majorité avait adopté le système
+des communes. Cependant les députés arrivent successivement, et ils
+éprouvent la plus vive indignation de trouver les portes fermées et
+gardées par des soldats. Ils se demandent les uns aux autres quelle
+puissance a le droit de suspendre les délibérations des représentants de
+la nation. Ils parlent de s'assembler sur la place même, ou d'aller sur la
+terrasse de Marly offrir au roi le spectacle des députés du peuple; de
+l'inviter à se réunir à eux dans une séance vraiment royale et paternelle,
+plus digne de son coeur que celle dont il les menace. On permet à M.
+BAILLY, leur président, d'entrer dans la salle avec quelques membres pour
+prendre les papiers; et là il proteste contre les ordres arbitraires qui
+la tiennent fermée. Enfin il rassemble des députés dans le jeu de paume de
+Versailles, devenu célèbre à jamais par la courageuse résistance des
+premiers représentants de la nation française. On s'encourage en marchant;
+on se promet de ne jamais se séparer et de résister jusqu'à la mort. On
+arrive; on fait appeler ceux des députés qui ne sont pas instruits de ce
+qui se passe. Un député malade s'y fait transporter. Le peuple, qui
+assiège la porte, couvre ses représentants de bénédictions. Des soldats
+désobéissent pour venir garder l'entrée de ce nouveau sanctuaire de la
+liberté. Une voix s'élève [celle de Mounier]; elle demande que chacun
+prête le serment de ne jamais se séparer et de se rassembler partout
+jusqu'à ce que la constitution du royaume et la régénération publique
+soient établies. Tous le jurent, tous le signent, hors un [Martin d'Auch];
+et le procès-verbal fait mention de cette circonstance remarquable. La
+cour, aveuglée, ne comprit pas que cet acte de vigueur devait renverser
+son ouvrage. [Note: _Précis de l'histoire de la Révolution française_,
+réimp. De 1819, pp. 56-57.]
+
+Armand Brette a complété ce récit. «Sur les 19 curés affiliés dès ce
+moment à la cause du Tiers, sept seulement adhérèrent au serment le 20
+juin ou le 22 juin, 12 s'abstinrent..., 4 députés du Tiers seulement
+refusèrent de signer ... il n'y eut qu'un seul opposant, Martin d'Auch,
+qui déclara qu'il ne _pouvait jurer d'exécuter des délibérations qui ne
+sont pas sanctionnées par le roi..._, tous les nobles députés du Tiers
+présents à Versailles, les royalistes les plus éprouvés, Malouet, Mounier,
+Flachslanden, l'ami intime du roi, Hardy de La Largère, dont le fils fut
+anobli sous la Restauration en souvenir du constituant, Charrier, qui en
+1792 souleva la Lozère et paya de sa tête son dévouement à la cause
+royale, vingt autres enfin, dont l'affection pour le roi était notoire,
+ont signé le serment et ont ainsi légitimé l'audacieuse constitution du
+Tiers en Assemblée nationale.» [Note: A. BRETTE, La séance royale du 23
+juin 1789, ses préliminaires et ses suites. _La Révolution française_, t.
+XX, p. 442 et 534.]
+
+Parmi ceux qui signèrent le serment, cet acte solennel de rébellion, il y
+en eut qui éprouvèrent une émotion intense. L'un d'eux devint fou.
+
+
+FOU DE REMORDS
+
+Le lendemain un député de Lorraine, nommé Mayer, est devenu fou. Il avait
+prêté le serment et en avait la conscience bourrelée. Il était à côté d'un
+filou qui venait de voler sous le costume d'un député du Tiers. Lorsqu'on
+est venu prendre ce filou, il a cru qu'on arrêtait tous les députés du
+Tiers pour avoir fait le serment; la peur l'a pris et la tête lui a sauté.
+Cette frayeur d'être arrêté n'était pas mal fondée, car le bruit général
+était que ce parti violent avait été proposé, les uns disaient dans le
+conseil et d'autres dans un de ces conseils tenus fréquemment chez MM. de
+Polignac et chez M. le comte d'Artois. [Note: Journal de l'abbé Coster
+dans Brette, _id._, pp. 37-38.]
+
+Le 21 juin, à une députation de la noblesse conduite par le duc de
+Luxembourg, le roi avait répondu qu'il ne permettrait jamais qu'on
+altérât l'autorité qui lui avait été confiée pour le bien de ses sujets.
+La séance royale qui devait avoir lieu le 22 juin fut remise au 23. Le 22
+juin, Bailly trouvant la porte des Menus fermée, se rendit aux Récollets
+qui refusèrent de le recevoir. Les marguilliers de l'église Saint-Louis
+lui offrirent leur église. On se rendit d'abord dans la chapelle des
+Charniers, où avaient lieu les catéchismes, puis dans la nef. Deux membres
+de la noblesse du Dauphiné, les premiers de leur ordre, le marquis de
+Blacons et le comte d'Agoult se réunirent au Tiers et la majorité du
+clergé se réunit aussi, conduite par les archevêques de Vienne et de
+Bordeaux, les évêques de Chartres et de Rodez.
+
+L'abbé Grégoire nous dit qu'en prévision de la séance royale du lendemain,
+les députés qui se réunissaient au club breton (berceau des Jacobins)
+arrêtèrent un plan de résistance:
+
+
+L'ACTION DU CLUB BRETON
+
+La veille au soir nous étions douze ou quinze députés réunis au Club
+Breton, ainsi nommé parce que les Bretons en avaient été les fondateurs.
+Instruits de ce que méditait la Cour pour le lendemain, chaque article fut
+discuté par tous et tous opinèrent sur le parti à prendre. La première
+résolution fut celle de rester dans la salle malgré la défense du roi. Il
+fut convenu qu'avant l'ouverture de la séance, nous circulerions dans les
+groupes de nos collègues pour leur annoncer ce qui allait se passer sous
+leurs yeux et ce qu'il fallait y opposer. [Note: _Mémoires de l'Abbé
+Grégoire_, t. I, p. 380. Ce récit est confirmé par Bouchette, Lettre du 24
+juin 1789: «Nous étions convenus d'avance quoiqu'il arrivât de ne pas nous
+séparer avant d'avoir pris une délibération et nous la fîmes ainsi»
+(_Lettres_ de Bouchette, Paris, 1909).]
+
+
+LA SÉANCE ROYALE
+
+Enfin la séance royale arriva; elle eut tout l'appareil extérieur qui
+naguère en imposait à la multitude; mais ce n'est pas un trône d'or ni un
+superbe dais, ni des hérauts d'armes, ni des panaches flottants qui
+intimident des hommes libres. La cour ignorait encore cette vérité, qu'on
+retrouve partout dans toutes les histoires. La garde nombreuse qui
+entourait la salle n'effraya pas les députés; elle accrut au contraire
+leur courage. On répéta la faute qu'on avait faite le 5 mai, de leur
+affecter une porte séparée et de les laisser exposés dans le hangar qui la
+précédait, à une pluie assez violente, pendant que les autres ordres
+prenaient leurs places distinguées; enfin ils furent introduits.
+
+Le discours et les déclarations du roi eurent pour objet de conserver la
+distinction des ordres, d'annuler les fameux arrêtés de la constitution
+des communes en assemblée nationale, d'annoncer en trente-cinq articles
+les _bienfaits_ que le roi _accordait à ses peuples_, et de déclarer à
+l'assemblée que, si elle l'abandonnait, il ferait le bien des peuples sans
+elle. D'ailleurs toutes les formes impératives furent employées, comme
+dans ces lits de justice où le roi venait semoncer le parlement. Dans ces
+bienfaits du roi promis à la nation, il n'était parlé ni de la
+Constitution tant demandée, ni de la participation des états généraux à la
+législation, ni de la responsabilité des ministres, ni de la liberté de la
+presse; et presque tout ce qui constitue la liberté civile et la liberté
+politique était oublié. Cependant les prétentions des ordres privilégiés
+étaient conservées, le despotisme du maître était consacré et les états
+généraux abaissés sous son pouvoir. Le prince ordonnait et ne consultait
+pas; et tel fut l'aveuglement de ceux qui le conseillèrent qu'ils lui
+firent gourmander les représentants de la nation, et casser leurs arrêtés
+comme si c'eût été une assemblée de notables. Enfin, et c'était le grand
+objet de cette séance royale, le roi _ordonna_ aux députés de se séparer
+tout de suite, et de se rendre le lendemain matin dans les chambres
+affectées à chaque ordre pour y reprendre leurs séances.
+
+Il sortit. On vit s'écouler de leurs bancs tous ceux de la noblesse et une
+partie du clergé. Les députés des communes, immobiles et en silence sur
+leurs sièges, contenaient à peine l'indignation dont ils étaient remplis,
+en voyant la majesté de la nation si indignement outragée. Les ouvriers,
+commandés à cet effet, emportent à grand bruit ce trône, ces bancs, ces
+tabourets, appareil fastueux de la séance; mais, frappés de l'immobilité
+des pères de la patrie, ils s'arrêtent et suspendent leur ouvrage. Les
+vils agents du despotisme courent annoncer au roi ce qu'ils appellent la
+désobéissance de l'assemblée.... [Note: Rabaut, _op. cit.,_ pp. 58-59.]
+
+A ce récit de Rabaut Saint-Étienne, Montjoye ajoute ce détail qu'«à
+l'instant même où le roi se plaça sur son trône, tous les députés des
+trois ordres, par un mouvement simultané, s'assirent et se couvrirent et
+ils étaient déjà assis et couverts lorsque M. le garde des sceaux dit: le
+roi permet à l'Assemblée de s'asseoir.»
+
+
+LES DÉCLARATIONS DU ROI
+
+Le roi veut que l'ancienne distinction des trois ordres de l'État soit
+conservée en son entier, comme essentiellement liée à la constitution de
+son royaume; que les députés librement élus par chacun des trois ordres,
+formant trois chambres, délibérant par ordre, et pouvant, avec
+l'approbation du souverain, convenir de délibérer en commun, puissent
+seuls être considérés comme formant le corps des représentans de la
+nation. En conséquence, le roi a déclaré nulles les délibérations prises
+par les députés de l'ordre du Tiers-État le 17 de ce mois ainsi que celles
+qui auraient pu s'ensuivre, comme illégales et inconstitutionnelles
+(_Décl._ I. 1).
+
+Sont nommément exceptées des affaires qui pourront être traitées en commun
+celles qui regardent les droits antiques et constitutionnels des trois
+ordres, la forme de constitution à donner aux prochains États-Généraux,
+les propriétés féodales et seigneuriales, les droits utiles et les
+prérogatives honorifiques des deux premiers ordres (_id._ 8).
+
+Le consentement particulier du clergé sera nécessaire pour toutes les
+dispositions qui pourraient intéresser la religion, la discipline
+ecclésiastique, le régime des ordres et corps séculiers et réguliers
+(_id._ 9).
+
+Les affaires qui auront été décidées dans les assemblées des trois ordres
+réunis seront remises le lendemain en délibération si cent membres de
+l'Assemblée se réunissent pour en faire la demande (_id._ 12).
+
+Toutes les propriétés sans exception seront constamment respectées et
+S.M. comprend expressément sous le nom de propriétés les _dîmes, cens,
+rentes, droits et devoirs féodaux et seigneuriaux_, et généralement tous
+les droits et prérogatives utiles ou honorifiques, attachés aux terres et
+fiefs, ou appartenant aux personnes (_Décl._ II. 12).
+
+Les deux premiers ordres de l'État continueront à jouir de l'exception des
+charges personnelles, mais le roi approuvera que les États-Généraux
+s'occupent des moyens de convertir ces sortes de charges en contributions
+pécuniaires, et qu'alors tous les ordres de l'État y soient assujettis
+également (_id._ 15).
+
+Dans d'autres articles le roi avait promis de n'établir aucun nouvel impôt
+sans le consentement des représentants de la nation, de faire connaître le
+tableau annuel des recettes et des dépenses et de le soumettre aux États
+généraux, de sanctionner la suppression de tous les privilèges en matière
+d'impôts, d'abolir la taille, le franc-fief, les lettres de cachet, la
+corvée, d'établir des États provinciaux composés de deux dixièmes de
+membres du clergé, de trois dixièmes de membres de la noblesse et de cinq
+dixièmes de membres du Tiers, etc.
+
+Le roi termina par les paroles suivantes:
+
+
+LA MENACE ROYALE
+
+Vous venez, Messieurs, d'entendre le résultat de mes dispositions et de
+mes vues; elles sont conformes au vif désir que j'ai d'opérer le bien
+public; et, si, par une fatalité loin de ma pensée, vous m'abandonniez
+dans une si belle entreprise, seul, je ferai le bien de mes peuples; seul,
+je me considérerai comme leur véritable représentant; et connaissant vos
+cahiers, connaissant l'accord parfait qui existe entre le voeu le plus
+général de la nation et mes intentions bienfaisantes, j'aurai toute la
+confiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je marcherai vers le
+but auquel je veux atteindre avec tout le courage et la fermeté qu'il doit
+m'inspirer.
+
+Réfléchissez, Messieurs, qu'aucun de vos projets, aucune de vos
+dispositions ne peut avoir force de loi sans mon approbation spéciale.
+Ainsi je suis le garant naturel de vos droits respectifs; et tous les
+ordres de l'État peuvent se reposer sur mon équitable impartialité.
+
+Toute défiance de votre part serait une grande injustice. C'est moi
+jusqu'à présent qui fais tout le bonheur de mes peuples; et il est rare
+peut-être que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses
+sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits.
+
+Je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous
+rendre demain matin chacun dans les chambres affectées à votre ordre, pour
+y reprendre vos séances, j'ordonne en conséquence au grand-maître des
+cérémonies de faire préparer les salles.
+
+Dreux-Brezé, grand-maître des cérémonies, vint rappeler aux communes
+immobiles l'ordre du roi. Bailly lui répondit que les représentants du
+peuple ne reçoivent les ordres de personne, que, du reste il allait
+prendre les ordres de l'assemblée. Alors Mirabeau lança la célèbre
+apostrophe qu'il a lui-même rappelée en ces termes:
+
+
+L'APOSTROPHE DE MIRABEAU
+
+Bientôt M. le marquis de Brezé est venu leur dire [aux députés des
+communes]: «Messieurs, vous connaissez les ordres du roi.» Sur quoi un des
+membres des communes lui adressant la parole a dit: «Oui, Monsieur, nous
+avons entendu les intentions qu'on a suggérées au Roi, et vous qui ne
+sauriez être son organe auprès des États-Généraux, vous qui n'avez ici ni
+place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous
+rappeler son discours; [Note: Le garde des sceaux, d'après le protocole,
+était seul qualifié pour communiquer les ordres du roi aux États généraux.
+Dreux-Brezé outrepassait ses pouvoirs. Il ne devait être que le porteur
+d'ordres _écrits_ du roi.] cependant pour éviter toute équivoque et tout
+délai, je vous déclare que si l'on vous a chargé de nous faire sortir
+d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne
+quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette.» Alors, d'une
+voix unanime, tous les députés se sont écriés: «Tel est le voeu de
+l'Assemblée.» [Note: _Treizième lettre_ de Mirabeau à ses _commettants_.]
+
+Le Tiers, sur la proposition de Camus et de Sieyès, déclara persister dans
+ses précédents arrêtés, récidivant ainsi sa désobéissance. Il décréta en
+outre, sur la proposition de Mirabeau, que la personne des députés était
+inviolable. «Ce n'est pas manifester une crainte, avait dit Mirabeau,
+c'est agir avec prudence; c'est un frein contre les conseils violents qui
+assiègent le trône.»
+
+Le roi céda devant l'attitude résolue des nobles patriotes, l'offre de
+démission de Necker, qui n'avait déjà pas assisté à la séance royale,
+devant l'agitation du monde des rentiers qui craignait la banqueroute,
+devant l'insubordination de l'armée et les manifestations populaires.
+
+
+LES NOBLES PATRIOTES AU SECOURS DU TIERS
+
+On se rappelle cette célèbre réponse de Mirabeau au grand maître des
+cérémonies qui nous sommait de nous retirer. Cette réponse, me dit
+d'André, [Note: D'André, député de la noblesse d'Aix aux États généraux,
+devint avec Barnave et les Lameth un des chefs du côté gauche de la
+Constituante.] ayant été rapportée à la cour par M. de Brézé, il fut donné
+ordre à deux ou trois escadrons des gardes du corps de marcher sur
+l'Assemblée et de la sabrer, s'il le fallait, pour la dissoudre. Et
+certes, les députés, dans un pareil moment, se seraient tous laissé
+égorger plutôt que de bouger. Au moment où cette troupe avançait,
+plusieurs députés de la minorité de la noblesse étaient rassemblés sur une
+terrasse attenant, si je me le rappelle bien, au logement de l'un des
+Crillon. Il y avait entre autres les deux Crillon, d'André, le marquis de
+Lafayette, les ducs de La Rochefoucauld, de Liancourt, etc., tous dans les
+opinions de Necker, voulant l'établissement d'un gouvernement
+constitutionnel à l'anglaise, avec la branche régnante de la dynastie.
+Lorsque d'André vit les gardes du corps s'avancer pour exécuter l'ordre
+dont je viens de parler: «Eh quoi! s'écrie-t-il, aurions-nous la lâcheté
+de laisser égorger sous nos yeux et sans aucune démarche vigoureuse pour
+en empêcher, des hommes qui nous donnent un si bel exemple de fermeté et
+de dévouement! Marchons au-devant des escadrons et sauvons les députés des
+communes ou périssons avec eux.» Ils partent tous à l'instant; ils barrent
+le chemin au détachement, enfoncent leurs chapeaux empanachés, mettent
+l'épée à la main et déclarent au commandant qu'il leur passera sur le
+corps à tous avant qu'il parvienne aux députés des communes, que c'était à
+lui à juger les conséquences. Le commandant répond d'abord qu'il ne
+connaît que ses ordres, et fait un mouvement pour se porter en avant et
+leur passer sur le corps. Mais ces braves gens étant restés inébranlables
+à l'approche de cette cavalerie, le commandant n'osa pas aller plus loin;
+il retourna au château rendre compte de ce qui s'était passé et demander
+de nouveaux ordres. La Cour effrayée, irrésolue, donna l'ordre de
+rétrograder. Le fait est notoire et je n'ai aucun doute sur les détails.
+D'André n'est ni imposteur ni fanfaron, et tous les hommes que je viens de
+citer étaient capables de toutes sortes de grandes et belles actions.
+[Note: _Mémoires_ de La Révellière-Lépeaux, t. I, pp. 82-84.]
+
+
+LA DÉMISSION DE NECKER
+
+Des cris de _Vive Necker_ se faisaient entendre jusqu'au château. On
+voulait le voir, on voulait le prier de rester à la tête des affaires.
+Dans l'intervalle, il a été demandé chez la reine. Le peuple l'y a suivi,
+et les cours du château sont restées pleines de monde. M. Necker a passé
+un instant chez le roi pour lui rendre compte que toutes les caisses
+étaient fermées à Paris, que la ville entière était prête à se soulever,
+et que les directeurs de la Caisse d'Escompte arrivaient dans le moment de
+Paris lui annoncer tous les dangers dont la Caisse était menacée. Le roi a
+senti que le remède à ces maux était la conservation de son ministère. Il
+a même exigé dit-on que M. Necker allât depuis le Château jusqu'au
+Contrôle général à pied, pour se montrer au peuple et l'assurer qu'il
+restait. Les rues, les fenêtres retentissaient d'applaudissements et de
+cris répétés de _Vive Necker!_ Dans un instant tous les députés du
+Tiers-État se sont rendus chez M. Necker pour le féliciter et applaudir
+avec lui au bonheur de la nation qui le conserve. On l'embrassait, on
+embrassait Mme Necker et la baronne de Staël, le public embrassait les
+députés du Tiers, les applaudissait, criait: _Vive Necker, vive
+l'Assemblée nationale_! [Note: Journal de l'abbé Coster, dans A. Brette,
+_La Révolution française,_ t. XXIII, pp. 66-67.]
+
+
+L'INSUBORDINATION DE L'ARMÉE
+
+Le jeudi [25 juin 1789], les soldats du régiment des Gardes françaises
+ayant abandonné leurs casernes s'étaient répandus dans Paris, allant par
+bandes dans tous les lieux publics, criant: _Vive le Roi, Vive le Tiers!_
+allant boire dans les cabarets, obtenant de l'argent de plusieurs
+fanatiques qui leur en distribuaient des poignées. Crainte d'une révolte
+générale, on n'osa les consigner. Le vendredi, ils se répandirent de même
+dans tous les endroits publics, firent mettre bas les armes à plusieurs
+patrouilles des gardes suisses qu'ils rencontrèrent et publièrent les deux
+imprimés ci-joints. M. du Châtelet, accouru à Paris, parvint, en allant
+lui-même à chaque caserne, à les contenir hier samedi. Et la réunion
+effectuée ne laissant pas d'animosité entre les partis, il faut espérer
+qu'on n'aura pas besoin de se servir des troupes, sur lesquelles V.E. voit
+qu'on ne pourrait faire aucun fonds.
+
+J'apprends à l'instant que le Roi ne peut pas compter davantage sur ses
+propres gardes du corps. Un maréchal des logis, bas-officier avec rang de
+lieutenant-colonel, est venu dire, au nom de la troupe, au duc de Guiche,
+capitaine de quartier, que leur devoir était de garder et de protéger la
+personne du Roi, mais non de monter à cheval pour se battre avec la
+canaille; qu'en conséquence ils ne feraient point de patrouilles. Le duc
+Guiche a cassé le bas-officier. Sur quoi les gardes du corps sont venus
+présenter au Roi un mémoire, où, en l'assurant de leur attachement pour sa
+personne, ils ont demandé son rétablissement. Le Roi a mis au bas du
+mémoire: «j'ai toujours compté sur la fidélité de mes gardes du corps», et
+il le leur a rendu. Les gardes ont fait dire à M. de Guiche que si on ne
+leur rendait point leur camarade, à la fin de leur service qui se termine
+avec le mois de juin, le Roi pouvait disposer de 600 bandoulières, ce qui
+fait la moitié de tout le corps, y ayant dans ce moment double garde.
+
+Les régiments de Reinach (Suisse) et de Lauzun (hussards) viennent
+d'arriver. La fidélité des régiments étrangers commence aussi à devenir
+suspecte. Les bourgeois les séduisent, et les Suisses de Salis-Samade
+logés à Issy et à Vaugirard ont assuré leurs hôtes qu'au cas où on les fît
+marcher, ils dévisseraient les batteries de leurs fusils. [Note: Dépêche
+de Salmour, ministre plénipotentiaire de Saxe, 28 juin 1789, dans
+FLAMMERMONT, Rapport sur les correspondances des agents diplomatiques
+étrangers en France avant la Révolution. _Nouvelles archives des
+missions_, t. VIII, p. 231.]
+
+Le 24 juin, la majorité du Clergé, désobéissant à son tour au roi se
+rendit à la délibération du Tiers. Le 25, 47 membres de la noblesse, le
+duc d'Orléans en tête, en firent autant. Le 27, le roi se résigna à
+sanctionner ce qu'il ne pouvait plus empêcher. Il ordonna aux deux ordres
+privilégiés de se réunir au Tiers. Le jour même la réunion est un fait
+accompli.
+
+Le serment du jeu de paume laissa un vif souvenir parmi les patriotes et
+une société particulière fut fondée par Gilbert Romme pour en commémorer
+l'anniversaire.
+
+
+LE PREMIER ANNIVERSAIRE DU SERMENT DU JEU DE PAUME
+
+Formés en «bataillon civique», les membres de la société du serment du jeu
+de paume entrèrent à Versailles par l'avenue de Paris. Au milieu d'eux,
+quatre volontaires de la Bastille portaient «une table d'airain sur
+laquelle était gravé en caractères ineffaçables le serment du jeu de
+paume. Quatre autres portaient les ruines de la Bastille destinées à
+sceller sur les murs du jeu de Paume cette table sacrée». La municipalité
+de Versailles vint à la rencontre du cortège. Le régiment de Flandre
+présenta les armes devant «l'arche sacrée». Arrivés au jeu de Paume, tous
+les assistants renouvelèrent le serment «dans un saisissement religieux».
+Puis un orateur les harangua: «Nos enfants iront un jour en pèlerinage à
+ce temple, comme les musulmans vont à La Mecque. Il inspirera à nos
+derniers neveux le même respect que le temple élevé par les Romains à la
+piété filiale....» Au milieu des cris d'allégresse, les vieillards
+scellèrent sur la muraille la table du serment: «Chacun envia le bonheur
+de l'enfoncer.» Tous ne quittèrent qu'à regret ce lieu si cher aux âmes
+sensibles: «Ils s'embrassèrent mutuellement et furent reconduits avec
+pompe par la municipalité, la garde nationale et le régiment de Flandre,
+jusqu'aux portes de Versailles.» Le long de la route, en rentrant à Paris,
+«ils ne s'entretenaient que du bonheur des hommes, on eût dit que
+c'étaient des Dieux qui étaient en marche». Au bois de Boulogne, un repas
+de trois cents couverts, «digne de nos vieux aïeux», leur fut servi «par
+des jeunes nymphes patriotes». Au-dessus de la table on avait placé «les
+bustes des amis de l'humanité, de J.-J. Rousseau, de Mably, de Franklin
+qui semblait encore présider la fête». Le président de la société, G.
+Romme, «lut pour bénédicité les deux premiers articles de la Déclaration
+des Droits de l'homme. Tous les convives répétèrent: Ainsi soit-il!». Au
+dessert, on donna lecture du procès-verbal de la journée. «Cet acte
+religieux excita de vifs applaudissements.» Puis vinrent les toasts.
+Danton «eut le bonheur de porter le premier». «Il dit que le Patriotisme,
+ne devant avoir d'autres bornes que l'Univers, il proposait de boire à sa
+santé, à la Liberté, au bonheur de l'Univers entier; de Menou but à la
+santé de la Nation et du Roi «qui ne fait qu'un avec elle», Charles de
+Lameth à la santé des vainqueurs de la Bastille, Santhonax à nos frères
+des colonies, Barnave au régiment de Flandre, Robespierre «aux écrivains
+courageux qui avaient couru tant de dangers et qui en couraient encore en
+se livrant à la défense de la Patrie». Un membre désigna alors Camille
+Desmoulins dont le nom fut vivement applaudi. Enfin un pieux chevalier
+termina la série des toasts en buvant «au sexe enchanteur qui a montré
+dans la Révolution un patriotisme digne des dames romaines». Alors «des
+femmes vêtues en bergères» entrèrent dans la salle du banquet et
+couronnèrent de feuilles de chêne les députés à l'Assemblée nationale:
+d'Aiguillon, Menou, les deux Lameth, Barnave, Robespierre, Laborde. Un
+artiste célèbre [Note: David, dont tout le monde connaît le célèbre
+tableau du serment du jeu de Paume.] qui assistait à la fête promit
+d'employer son talent «à transmettre à la postérité les traits des amis
+inflexibles du bien public». [Note 2: A. Mathiez, _Les Origines des Cultes
+révolutionnaires_, pp. 47-49, d'après le procès-verbal officiel de la
+cérémonie.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA RÉVOLUTION DU 14 JUILLET
+
+
+L'APPEL DES TROUPES ET LES PROJETS DE LA COUR
+
+Le roi, qui avait de l'honneur, avait ressenti vivement l'humiliation que
+le Tiers et la majorité du Clergé lui avaient imposée. Il prêta une
+oreille complaisante aux conseils de revanche qui lui venaient de la reine
+et du comte d'Artois. Dès le 26 juin il appelait autour de Paris et de
+Versailles 20,000 hommes, dont 3,000 cavaliers, la plupart des troupes
+étrangères qu'il croyait plus sûres.
+
+Les contemporains ont cru communément à un projet de coup de force
+comportant une double offensive, contre l'Assemblée et contre Paris.
+
+Le jour de la séance royale, le 23 juin, des bruits très inquiétants
+s'étaient répandus dans Paris. L'on racontait que Necker, instruit que la
+cour s'apprêtait à l'exiler, avait offert trois fois sa démission et
+n'avait réussi à la faire accepter qu'en promettant de ne point quitter
+Versailles; qu'un nouveau ministère était formé avec le prince de Conti
+comme premier ministre, le prince de Condé comme généralissime de l'armée,
+Foulon comme contrôleur général des finances; «que le projet de la cour
+était de faire arrêter un député par chaque bailliage pour le retenir en
+otage dans l'intérieur du château de la Bastille, où l'on avait vu arriver
+un grand nombre de lits et une grande quantité de matelas» (Hardy).
+
+Quelques jours plus tard, nouvelles rumeurs. L'espoir un moment nourri
+après la réunion des ordres, de voir disgracier les princes de Conti et de
+Condé ainsi que Barentin, s'évanouit, la concentration des troupes est
+connue et commentée à Paris dès la fin de juin et des bruits sinistres
+circulent. Le 3 juillet, l'on raconte au Palais-Royal que les membres du
+tiers, exposés à être assassinés par les nobles, demandent du secours, et
+peu s'en faut que plusieurs milliers d'hommes ne se mettent en route pour
+Versailles. Puis, à mesure que les troupes se rapprochent, et surtout
+après la séance du 8 juillet à l'Assemblée, les on-dit se précisent: la
+cour veut imposer à l'Assemblée, au cours d'une nouvelle séance royale,
+les déclarations du 23 juin, qui seront ensuite largement répandues dans
+tout le royaume, lues au prône de toutes les paroisses; si l'Assemblée
+résiste, elle sera transférée dans une ville éloignée ou prorogée pour un
+mois, ou immédiatement dissoute. L'on affirme qu'au cours d'une nuit
+prochaine, les troupes stationnées à Versailles prendront les armes, que
+le local de l'Assemblée sera occupé militairement, les plus turbulents
+arrêtés, voire condamnés et exécutés, les autres dispersés. Au coeur même
+de la crise, le 13 et le 14 juillet, le bruit court avec persistance que
+la salle des Menus-Plaisirs est minée; ce bruit trouve créance parmi les
+députés et Grégoire se fait à la tribune l'interprète des frayeurs qu'il
+inspire. Contre Paris, l'on méditait un assaut dans les règles: des
+batteries installées sur les hauteurs de Montmartre foudroieraient la
+ville; en même temps, les troupes campées au Champ de Mars et celles de
+Courbevoie, de Saint-Denis, etc., feraient irruption. Tout ce qui
+résisterait serait fusillé ou sabré; les soldats auraient permission de
+piller. Puis les barrières seraient fermées, garnies de canons, et Paris
+serait isolé du reste de la France. L'on se communiquait, dans le public,
+des plans d'opérations où la mission de chaque corps, les itinéraires, la
+progression méthodique de l'attaque étaient minutieusement indiqués.
+
+Ces bruits doivent être accueillis avec circonspection. Paris et
+Versailles ont passé, pendant la première quinzaine de juillet 1789, par
+un accès d'exaltation généralisée qui atteignit son paroxysme le jour de
+la prise de la Bastille, par une sorte de «grande peur» qui explique la
+naissance des rumeurs les plus folles. A l'Assemblée même, tous ceux des
+députés qui n'avaient pas partie liée avec la cour semblent y avoir prêté
+foi; et point n'est besoin, pour faire comprendre leur crédulité,
+d'invoquer les calculs politiques: ils ont subi la contagion du moment.
+
+Il n'est point douteux que, du 23 juin au 12 juillet, des projets extrêmes
+ont été agités. Dans une dépêche du 9 juillet, le comte de Salmour,
+ministre de Saxe à Paris, attribue à d'Epréménil un plan de dissolution
+Des Etats généraux à main armée. «D'après son projet, l'on devrait casser
+les Etats généraux, arrêter quelques-uns des membres qui avaient parlé
+avec plus de chaleur, les livrer au parlement, ainsi que M. Necker, pour
+instruire leur procès dans les formes juridiques et les faire périr sur
+l'échafaud comme criminels de lèse-majesté et coupables de haute
+trahison.» Le même témoin note «les rodomontades ridicules des
+aristocrates», à mesure que les régiments arrivent. Les officiers de
+l'état-major du maréchal de Broglie se laissaient aller, en parlant de
+l'Assemblée, à de graves intempérances de langage, et le maréchal
+lui-même, à en croire Salmour et Besenval, montrait une assurance, une
+jactance menaçantes. [Note: Pierre Caron, La tentative de contre-
+révolution de juin-juillet 1789 dans la _Revue d'histoire moderne et
+contemporaine, t. VII, pp. 20-23.].
+
+
+_LA RÉPLIQUE DES PATRIOTES_
+
+LA MOTION DE MIRABEAU DU 8 JUILLET
+
+Le 8 juillet, Mirabeau prononça un terrible réquisitoire contre les
+mauvais conseillers du roi qui compromettaient le trône: «Ont-ils prévu
+les conseillers de ces mesures, ont-ils prévu les suites qu'elles
+entraînent pour la sécurité même du trône? Ont-ils étudié dans l'histoire
+de tous les peuples comment les révolutions ont commencé, comment elles se
+sont opérées?» Il déposa la motion suivante:
+
+Qu'il soit fait au roi une très humble adresse, pour peindre à S.M. les
+vives alarmes qu'inspire à l'Assemblée nationale de son royaume l'abus
+qu'on s'est permis depuis quelque temps du nom d'un bon roi pour faire
+approcher de la capitale et de cette ville de Versailles des trains
+d'artillerie et des corps nombreux de troupes tant étrangères que
+nationales, dont plusieurs se sont cantonnés dans les villages voisins, et
+pour la formation annoncée de divers camps aux environs de ces deux
+villes.
+
+Qu'il soit représenté au roi, non seulement combien ces mesures sont
+opposées aux intentions bienfaisantes de S.M. pour le soulagement de ses
+peuples dans cette malheureuse circonstance de cherté et de disette de
+grains, mais encore combien elles sont contraires à la liberté et à
+l'honneur de l'Assemblée nationale, propres à altérer entre le roi et ses
+peuples cette confiance qui fait la gloire et la sûreté du monarque, qui
+seule peut assurer le repos et la tranquillité du royaume, procurer enfin
+à la nation les fruits inestimables qu'elle attend des travaux et du zèle
+de cette Assemblée.
+
+Que S.M. soit suppliée très respectueusement de rassurer ses fidèles
+sujets en donnant les ordres nécessaires pour la cessation immédiate de
+ces mesures également inutiles, dangereuses et alarmantes, et pour le
+prompt renvoi des troupes et des trains d'artillerie aux lieux d'où on les
+a tirés.
+
+Et attendu qu'il peut être convenable, en suite des inquiétudes et de
+l'effroi que ces mesures ont jetés dans le coeur du peuple, de pourvoir
+provisionnellement au maintien du calme et de la tranquillité; S.M. sera
+suppliée d'ordonner que dans les deux villes de Paris et de Versailles, il
+soit incessamment levé des gardes bourgeoises qui, sous les ordres du roi,
+suffiront pleinement à remplir ce but sans augmenter autour de deux villes
+travaillées des calamités de la disette le nombre des consommateurs.
+[Note: Réimpression du _Moniteur_.]
+
+La motion de Mirabeau fut votée, à l'unanimité moins quatre voix, à
+l'exception du dernier paragraphe que les électeurs de Paris allaient se
+charger de mettre en application. [Note: Dès le 25 juin les électeurs de
+Paris avaient agité le projet d'une milice bourgeoise.]
+
+
+L'AGITATION A PARIS. LES GARDES FRANÇAISES
+
+A ces mouvements et à ces bruits la capitale entière n'eut qu'un
+sentiment; et ce n'était pas une populace ignorante et tumultueuse,
+c'était tout ce que cette ville célèbre renferme d'hommes éclairés ou
+braves de tous les états et de toutes les conditions. Le danger commun
+avait tout réuni. Les femmes qui, dans les mouvements populaires, montrent
+toujours le plus d'audace, encourageaient les citoyens à la défense de
+leur patrie. Ceux-ci, par un instinct que leur donnaient le danger public
+et l'exaltation du patriotisme, demandaient aux soldats qu'ils rencontrent
+s'ils auront le courage de massacrer leurs frères, leurs concitoyens,
+leurs parents, leurs amis. Les gardes-françaises les premiers, ces
+citoyens généreux, rebelles à leurs maîtres, selon le langage du
+despotisme, mais fidèles à la nation, jurent de ne tourner jamais leurs
+armes contre elle. Des militaires d'autres corps les imitent. On les
+comble de caresses et de présents. On voit ces soldats, qui avaient été
+amenés pour l'oppression de la capitale, et par conséquent du royaume, se
+promener dans les rues en embrassant les citoyens. Ils arrivent en foule
+au Palais-Royal, où tout le monde s'empresse de leur offrir des
+rafraîchissements, et chacun emploie tous les moyens qu'il juge propres à
+détacher les soldats de l'obéissance arbitraire pour les réunir à la cause
+commune. On apprend cependant que quelques-uns d'entre eux vont être punis
+d'avoir refusé de tirer sur leurs concitoyens, que onze gardes françaises
+sont détenus aux prisons de l'Abbaye, et vont être transférés à Bicêtre,
+prison des plus vils scélérats. Leur cause devient la cause publique. On
+court les délivrer [le 9 juillet]; la foule grossit en marchant; on force
+les prisons, on entre, on les délivre; et ils sont amenés en triomphe au
+Palais-Royal, qui devient leur asile. Les hussards et les dragons qui
+avaient reçu ordre de charger les citoyens, posent leurs armes et se
+joignent à eux; et l'on entend partout les cris de _Vive la Nation!_ car,
+depuis la constitution des communes en assemblée nationale, c'était le cri
+de la joie publique, et l'on ne disait plus _vive le Tiers-Etat!_. [Note:
+Rabaut, _op. cit._, pp. 64-65.]
+
+Le lendemain, 10 juillet, les _Électeurs_ de Paris, c'est-à-dire les
+délégués des assemblées primaires qui avaient élu les députés de la ville
+aux États-Généraux, se réunissaient dans la grande salle de l'Hôtel de
+Ville et discutaient un projet d'organisation d'une garde bourgeoise.
+
+
+LE RENVOI DE NECKER ET LE RÔLE DES CAPITALISTES DANS L'INSURRECTION
+
+Le 11 juillet, vers 3 heures de l'après-midi, le roi révoquait Necker et
+l'invitait à sortir immédiatement du royaume. Les autres ministres
+patriotes, Montmorin, Saint-Priest, La Luzerne étaient de même disgraciés.
+Leurs successeurs étaient pris dans le parti de la résistance à outrance:
+le baron de Breteuil, le maréchal de Broglie, le duc de La Vauguyon, etc.
+Le renvoi de Necker provoqua dans le monde de la finance et de la
+bourgeoisie le même émoi que sa menace de démission le 23 juin.
+
+Le 12 juillet, lorsqu'il apprend le renvoi de Necker, le bailli de Virieu
+écrit: «Le renvoi de Necker portera un coup au crédit, et la caisse
+d'escompte pourrait bien faire banqueroute. Le roi, probablement, sera
+forcé de reculer et de faire retirer les troupes.» «Aussitôt, dit Bailly,
+qu'on apprit à Paris la nouvelle du renvoi de Necker, les agents de change
+s'assemblèrent pour délibérer sur les suites du coup que cet événement
+allait porter au commerce et aux finances. Ils décidèrent que, pour éviter
+de mettre à découvert un discrédit total de tous les effets, la Bourse
+serait fermée lundi; ils dépêchèrent l'un d'eux, M. Madimer, à Versailles
+pour avoir des nouvelles et connaître l'état des choses». Les craintes des
+agents de change n'étaient pas injustifiées; dès le 10, les rumeurs
+répétées sur le mouvement des troupes autour de Paris avaient fait tomber
+les billets de la Caisse d'escompte de 4 265 livres, où ils étaient le 8,
+à 4 165 livres. L'arrêté fameux de l'Assemblée nationale du 13 juillet
+vise expressément la banqueroute. Le Constituant Lofficial dépeint la
+consternation des bourgeois parisiens le 12 juillet: «Ils ne voyaient que
+la banqueroute royale et la perte de leur fortune certaine (la majeure
+partie des Parisiens ayant tout leur avoir sur le Trésor royal)». Le
+_Tableau des principaux événements de la Révolution_ s'exprime ainsi: «Un
+des principaux moyens employés par les factieux pour soulever Paris peuplé
+de capitalistes, de rentiers, d'agioteurs avait été d'y répandre le bruit
+que la résolution de faire banqueroute avait été prise dans le même
+conseil où l'exil de M. Necker avait été prononcé. M. Mounier eut la
+faiblesse d'adopter cette fable absurde: «Nous déclarerons ... que
+l'Assemblée nationale ne peut consentir à une honteuse banqueroute». Enfin
+Rivarol, dans ses mémoires, a fait avec amertume les mêmes constatations:
+«Les capitalistes, par lesquels la Révolution a commencé n'étaient pas si
+difficiles en fait de constitution, et ils auraient donné la main à tout,
+pourvu qu'on les payât.... Soixante mille capitalistes et la fourmilière
+des agioteurs ont décidé la Révolution». Et, dans une note, il accuse les
+principaux banquiers de Paris, Laborde-Méréville, Boscary, Dufresnoy,
+d'avoir mis à la disposition du parti révolutionnaire des sommes
+considérables. [Note: Pierre Caron, _La tentative de contre-révolution de
+juin-juillet 1789_, dans la _Revue d'histoire moderne_, t. VIII, pp. 666-
+667.]
+
+
+LE 12 JUILLET
+
+Il est impossible de dépeindre le mouvement immense qui tout à coup
+souleva la ville entière de Paris [à la nouvelle du renvoi de Necker]. On
+y prévit tout ce à quoi il fallait s'attendre, l'assemblée nationale
+dissoute par la force, et la capitale envahie par l'armée. Les citoyens
+accourent au Palais-Royal, leur rendez-vous accoutumé; la consternation
+les y avait conduits; la fureur commune s'y alluma, mais telle qu'elle dut
+se communiquer en un moment à cette vaste et populeuse enceinte. La
+première Victime du despotisme devint l'idole et la divinité du jour. Les
+citoyens prennent un buste de M. Necker; ils y joignent celui de M.
+d'Orléans, dont on disait aussi qu'il allait être exilé, et les promènent
+dans Paris suivis d'un immense cortège. Des soldats du Royal-Allemand
+reçoivent ordre de charger, et frappent de leurs sabres ces bustes
+insensibles: plusieurs personnes sont blessées. Le prince de Lambesc était
+sur la place de Louis XV avec des soldats de Royal-Allemand; le peuple lui
+jette des pierres; alors il se précipite dans les Tuileries le sabre à la
+main et blesse un vieillard qui s'y promenait. Tandis que les femmes et
+les enfans, effrayés, poussent mille cris, le canon tire et tout Paris est
+sur pied et crie aux armes; le tocsin sonne, les citoyens enfoncent les
+boutiques des armuriers.
+
+Ils battent une compagnie de Royal-Allemand, et l'émotion continue durant
+toute la journée jusqu'à ce que, la nuit étant survenue, des brigands,
+apostés hors de Paris, brûlent les barrières, entrent dans la ville et
+courent les rues, que remplissaient heureusement des patrouilles de
+citoyens, de gardes-françaises et de soldats du guet. [Note: Rabaut, _op.
+cit._, p. 68.]
+
+
+CAMILLE DESMOULINS AU PALAIS-ROYAL
+
+Il était deux heures et demie [le 12 juillet]; je venais de sonder le
+peuple. Ma colère contre les despotes était tournée en désespoir. Je ne
+voyais pas les groupes, quoique vivement émus ou consternés, assez
+disposés au soulèvement. Trois jeunes gens me parurent agités d'un plus
+véhément courage; ils se tenaient par la main. Je vis qu'ils étaient venus
+au Palais-Royal dans le même dessein que moi; quelques citoyens passifs
+les suivaient: «Messieurs, leur dis-je, voici un commencement
+d'attroupement civique; il faut qu'un de nous se dévoue et monte sur une
+table pour haranguer le peuple»--«Montez-y»--«J'y consens». Aussitôt je
+fus plutôt porté sur la table que je n'y montai. A peine y étais-je que je
+me vis entouré d'une foule immense. Voici ma courte harangue que je
+n'oublierai jamais: «Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre. J'arrive
+de Versailles, M. Necker est renvoyé; ce renvoi est le tocsin d'une
+Saint-Barthélemi de patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et
+allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste
+qu'une ressource, c'est de courir aux armes et de prendre des cocardes
+pour nous reconnaître.» J'avais les larmes aux yeux et je parlais avec une
+action que je ne pourrais ni retrouver ni peindre. Ma motion fut reçue
+avec des applaudissemens infinis. Je continuai: «--Quelles couleurs
+voulez-vous?--Quelqu'un s'écria:--Choisissez.--Voulez-vous le vert,
+couleur de l'espérance ou le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberté
+d'Amérique et de la démocratie?» Des voix s'élevèrent: «--Le vert, couleur
+de l'espérance!--Alors je m'écriai:--Amis! le signal est donné: voici les
+espions et les satellites de la police qui me regardent en face. Je ne
+tomberai pas du moins vivant entre leurs mains. Puis, tirant deux
+pistolets de ma poche, je dis: Que tous les citoyens m'imitent!» Je
+descendis étouffé d'embrassemens; les uns me serraient contre leurs
+coeurs; d'autres me baignaient de leurs larmes, un citoyen de Toulouse,
+craignant pour mes jours, ne voulut jamais m'abandonner. Cependant on
+m'avait apporté un ruban vert. J'en mis le premier à mon chapeau et j'en
+distribuai à ceux qui m'environnaient. [Note: Camille Desmoulins, _Le
+vieux cordelier_, n° 5, éd. Baudouin, 1825, pp. 81-82.]
+
+
+LE 13 JUILLET
+
+Le 13 juillet, au matin, les _Électeurs_ prennent la direction du
+mouvement. Ils s'emparent des pouvoirs municipaux, en maintenant en
+fonctions le prévôt des marchands Flesselles qu'ils appellent à présider
+leur _Comité permanent_. Ils organisent immédiatement la milice bourgeoise
+à raison de 800 hommes par district, 48 000 pour la ville. La journée se
+passa à enrôler les compagnies et à les armer. Les deux principaux
+épisodes de cette prise d'armes furent le pillage du garde-meuble et le
+pillage des Invalides.
+
+
+LE PILLAGE DES INVALIDES
+
+L'hôtel des Invalides, à la vue des troupes campées au Champ de Mars, fut
+emporté par 7 ou 8 000 bourgeois désarmés qui, sortant avec fureur des
+trois rues adjacentes, se précipitèrent dans un fossé de 12 pieds de large
+sur 8 de profondeur et l'eurent, se transportant les uns les autres sur
+les épaules, passé en moins de rien. Arrivés dans l'Esplanade pêle-mêle
+avec les Invalides qui n'eurent pas le temps de se reconnaître, ils s'y
+emparèrent de 12 pièces de canon de 14, de 10, de 18 et d'un mortier. Ils
+présentèrent alors au gouverneur un ordre de la ville de leur remettre les
+armes, qui, ne voyant plus moyen de se défendre dans son hôtel, en ouvrit
+les portes. Ils s'emparèrent de 40 000 fusils et d'un magasin de poudre.
+
+Témoin de cette opération qui se fit avec une vivacité incroyable je
+passai au camp voisin, où le spectacle des troupes tristes, mornes et
+abattues, enfermées depuis quinze jours dans un espace assez étroit, me
+parut différent de celui des hommes entreprenants et courageux que je
+venais de quitter. Les généraux convinrent dès ce moment qu'il était
+impossible de _soumettre Paris_, que le parti de la retraite était le
+seul prudent. [Note: Dépêche de Salmour, ministre de Saxe, 16 juillet
+1789, _Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 238.].
+
+
+UN MENEUR: JEAN ROSSIGNOL
+
+Si la Cour n'avait eu contre elle que les rentiers et les bourgeois, gens
+naturellement pacifiques, elle aurait triomphé facilement. Mais les
+bourgeois surent entraîner derrière eux la foule des prolétaires. Les
+véritables chefs de l'insurrection furent d'anciens soldats, vivant du
+travail de leurs mains en artisans, ne s'occupant pas généralement de
+politique, mais gagnés pour une fois par la contagion de l'exemple. L'un
+d'eux, Jean Rossignol, ouvrier orfèvre, qui avait fait auparavant de
+nombreuses garnisons sous le sobriquet militaire de _Francoeur_, a
+raconté, avec une sincérité admirable, comment il devint un des vainqueurs
+de la Bastille.
+
+«Le 12 juillet 89, dit-il, je ne savais rien de la Révolution, et je ne me
+doutais en aucune manière de tout ce qu'on pouvait tenter.» C'était un
+dimanche. Il dansait dans une guinguette quand il vit qu'on brûlait les
+barrières. Des passants l'interpellent: «Es-tu du Tiers-État? Crie _Vive
+le Tiers-État!_» Il cria _Vive le Tiers-État_ sans trop savoir ce que cela
+voulait dire. Bien lui en prit, car un de ses camarades qui s'y refusait
+fut roué de coups. Le lendemain, 13 juillet, il voit la foule qui s'arme
+dans les boutiques des fourbisseurs. Ce spectacle l'intéresse. Il fait
+comme tout le monde: «Je fus au Palais-Royal: là je vis des orateurs
+montés sur des tables qui haranguaient les citoyens et qui réellement
+disaient des vérités que je commençais à apprécier. Leurs motions
+tendaient toutes à détruire le régime de la tyrannie et appelaient aux
+armes pour chasser toutes les troupes qui étaient au Champ-de-Mars. Ces
+choses m'étaient si bien démontrées que je ne désirais plus que l'instant
+où je pourrais avoir une arme afin de me réunir à ceux qui étaient armés.»
+Voilà Rossignol converti et lancé. Il retourne dans son quartier, il
+groupe ses connaissances, il devient un chef. Il suit les bourgeois, mais
+il se défie d'eux, il n'est pas de leur classe.
+
+Nous nous rassemblâmes entre gens de connaissance et nous nous trouvâmes
+plus de soixante dans un instant tous bien décidés, car la plupart d'entre
+nous avaient au moins un congé de service dans la ligne. Nous entrâmes
+dans l'église; nous y vîmes tous ces gros aristocrates s'agiter; je dis
+aristocrates, parce que, dans cette assemblée, ceux qui parlaient étaient
+pour la plupart chevaliers de Saint-Louis, marquis, barons, etc. Le seul
+homme qui me plût, et que je ne connaissais pas, fut le citoyen Thuriot de
+La Rozière, qui s'est bien montré dans cette assemblée. Là, on était
+occupé à nommer des commandants, des sous-commandants, [Note: La réunion
+avait pour but d'organiser la milice bourgeoise que les électeurs venaient
+de décréter. On remarquera que la réunion se tient dans l'Eglise.] et
+toutes les places étaient données à ces chevaliers de Saint-Louis. Enfin,
+je fis une sortie contre cette nomination parce qu'aucun citoyen n'y était
+appelé.
+
+Un nommé Dégié, alors notaire, Saint-Martin et les derniers chevaliers de
+Saint-Louis proposaient les candidats. Je fus si outré de voir cette
+clique infernale se liguer pour commander les citoyens que je demandai la
+parole. Je montai sur une chaise et je leur dis que l'on commençait par où
+l'on devait finir, et que ce n'était pas de cette manière qu'il fallait
+agir pour nous préserver des troupes qui étaient aux environs de Paris,
+que de tous les commandants que l'on venait de nommer aucun n'était dans
+le cas d'empêcher que les citoyens fussent massacrés.
+
+On me dit que je n'avais qu'à en donner le moyen.
+
+Je leur répondis qu'il fallait commencer par avoir des soldats et ensuite
+des armes à leur distribuer, qu'il fallait absolument des armes pour
+pouvoir se défendre; ensuite on devait se rassembler par quartiers, chacun
+étant armé, chacun devait avoir le droit de nommer son chef;... je
+proposai d'aller chez tous les seigneurs qui résidaient dans la paroisse,
+d'y faire une perquisition et d'apporter dans l'église toutes les armes
+que l'on trouverait. J'ajoutai que la distribution devrait en être faite
+légalement par chaque quartier, en donnant surtout les fusils aux mains
+des hommes connus qui en savaient le maniement: c'était là le bon moyen,
+selon moi.
+
+Ma motion fut rejetée et improuvée comme venant d'un homme suspect, et Le
+Bossu, alors curé de Saint-Paul, [Note: Bossu refusera le serment, sera
+déporté et ne reviendra en France qu'en 1801.] dit qu'il fallait me mettre
+à Bicêtre; ce à quoi je répliquai que j'étais soutenu de tout mon quartier
+et que, s'il voulait me faire arrêter, j'allais lui tomber sur le corps.
+En me regardant, il vit que j'étais entouré de plus de trente hommes qui
+avaient les bras retroussés: il eut peur et ne souffla plus mot....
+
+A neuf heures on vint me dire que l'on faisait des listes chez le curé. Je
+m'y rendis et j'y fis grand tapage afin qu'aucun de mes amis venus pour
+s'inscrire sur cette liste, qui était à bien nommer liste de proscription,
+n'y fût inscrit; et je demandai: Où sont les fusils de cette ville, que
+vous aviez promis dans deux heures? En voilà six de passées et rien n'est
+encore arrivé!...
+
+Mes camarades et moi nous les laissâmes délibérer et nous nous en fûmes
+boire, tout le Tiers-État ensemble, avec promesse de nous rejoindre le
+lendemain, le plus qu'il nous serait possible afin d'avoir des armes.
+[Note: _Vie véritable du citoyen Jean Rossignol_, publiée par V.
+Barrucand, 1896, pp. 75-79.]
+
+Ce récit, d'une couleur si vive, n'a pas besoin de commentaire. La
+bourgeoisie, en déchaînant Rossignol et ses pareils contre les
+privilégiés, dut avoir très vite le sentiment qu'elle ne s'était pas donné
+seulement des alliés mais des rivaux.
+
+Rossignol participera à toutes les grandes journées révolutionnaires,
+deviendra général, commandera en Vendée, sera déporté par Bonaparte
+aux îles Seychelles puis à Anjouan où il mourra en 1802.
+
+
+LE 14 JUILLET
+
+La Cour fut surprise par la brusque offensive des Parisiens. La
+Concentration des troupes n'était pas terminée. Le maréchal de Broglie,
+sans doute mal soutenu par le roi que reprenaient ses hésitations, laisse
+Besenval sans ordre et Besenval, peu sûr de ses troupes, reste inerte et
+impuissant au Champ-de-Mars, sans rien tenter pour réprimer l'insurrection.
+L'Assemblée, encouragée par l'attitude de Paris, avait décrété le 13
+juillet que Necker emportait son estime et ses regrets, que les nouveaux
+ministres seraient responsables des événements et elle avait décidé de
+siéger jour et nuit, en se tenant en rapports avec les Électeurs parisiens.
+
+Le 14 juillet dès le matin de nombreuses députations des districts et des
+Électeurs se rendirent à la Bastille pour demander au gouverneur De Launay
+de livrer des armes à la milice qui se formait et de faire retirer les
+canons de la forteresse qui n'était défendue que par quelques Suisses et
+quelques Invalides, ceux-ci assez hésitants et presque gagnés à la cause
+populaire. Pendant que les députations parlementent en vain avec le
+gouverneur, le peuple s'attroupe et les gardes françaises amènent des
+canons. Une dernière députation est reçue à coups de fusil par les
+Suisses. C'est le signal des hostilités.
+
+L'épisode le plus dramatique du siège fut:
+
+
+LE DÉVOUEMENT D'ELIE
+
+Pour parvenir à travers la cour du gouvernement [Note: Le gouvernement
+était le logement du gouverneur, situé en avant de la forteresse. Voir le
+plan.] et tenter jusqu'au pont de pierre et tenter d'enfoncer à coups de
+canon les ponts-levis et les portes de la forteresse, les assiégeants
+étaient gênés par les voitures de paille que les combattants de la
+première heure avaient incendiées dans l'intention de se protéger par un
+rideau de fumée contre les coups de la garnison. Ce fut un officier du
+régiment de la Reine-Infanterie nommé Elie qui se dévoua pour les
+déplacer. Vieux sous-officier, nommé sous-lieutenant porte-drapeau, en
+1788, à l'âge de 40 ans et après 22 ans de service, Elie était tout dévoué
+à la cause du Tiers-Etat, sans doute en haine des officiers nobles, dont
+il avait eu tant à souffrir. Dès la première attaque contre la Bastille,
+il avait couru revêtir son uniforme et il était revenu se mettre à la tête
+des assaillants. Aidé d'un mercier du quartier nommé Réole et de quelques
+citoyens restés inconnus, Elie se mit bravement en avant et entreprit de
+retirer ces voitures. Ils écartèrent la première assez facilement; mais
+ils eurent plus de mal pour enlever la seconde qui était en face du pont
+dormant et bouchait précisément l'entrée du château. Cependant Réole
+parvint, à lui seul, à retirer cette voiture enflammée, après avoir perdu
+deux de ses camarades tués à ses côtés. En même temps Hulin faisait couper
+à coups de canon les chaînes du pont-levis de l'Avancée, afin de prévenir
+toute trahison. Alors les assiégeants passèrent en foule dans la cour du
+Gouvernement avec leurs canons, qu'ils placèrent en batterie à l'entrée du
+pont de pierre, en face des ponts-levis et des portes de la forteresse qui
+n'en étaient éloignés que d'une trentaine de mètres.
+
+Cette manoeuvre hardie décida du succès du siège et, quoi que puissent
+dire aujourd'hui les adversaires de la Révolution, ce succès fut dû à la
+bravoure des assiégeants autant et plus qu'à la faiblesse du gouverneur.
+Car pour traîner ces canons à travers les cours et pour les mettre en
+batterie devant l'entrée principale de la Bastille sous le feu continuel
+de la garnison, les assaillants eurent à faire preuve du plus grand
+courage. Les rédacteurs de la _Bastille dévoilée_ sont eux-mêmes obligés
+de le reconnaître: «Jamais, disent-ils, on n'a vu plus d'actions de
+bravoure dans une multitude tumultueuse. Ce ne sont pas seulement les
+gardes-françaises, les militaires, mais des bourgeois de toutes les
+classes, des simples ouvriers de toute espèce qui, mal armés et même sans
+armes, affrontaient le feu des remparts et avaient l'air d'y insulter. Ce
+n'est pas derrière des retranchements qu'ils se tenaient; c'est dans les
+cours de la Bastille et si près des tours que M. de Launay lui-même a fait
+plusieurs fois usage des pavés et autres débris qu'il avait fait monter
+sur la plate-forme. On ne peut disconvenir qu'il n'y eut beaucoup de
+confusion et de désordre. Chacun était chef et ne suivait que sa fougue.
+C'était des individus de tous les quartiers, dont plusieurs n'avaient
+jamais manié d'armes et cependant les Invalides qui se sont trouvés à bien
+des sièges et à bien des batailles nous ont assuré qu'ils n'ont jamais vu
+un feu de mousqueterie servi comme celui des assiégeants; ils n'osaient
+plus mettre la tête en dehors du parapet des tours.» Pour prouver que ces
+éloges ne sont que justes, il suffit de rappeler le chiffre des pertes
+subies par les vainqueurs de la Bastille. Dans cette affaire qui ne dura
+pas quatre heures, les assiégeants eurent au moins 83 des leurs tués sur
+place: les autres moururent des suites de leurs blessures; 13 furent
+estropiés et 60 blessés. [Note: J. Flammermont, _La journée du 14
+juillet 1789_ (pp. 224-227).]
+
+
+LA REDDITION DE LA BASTILLE
+
+Les assiégeants voyant que leur canon n'était d'aucun effet revinrent à
+leur premier projet de forcer les portes. Ils firent pour cela amener
+leurs pièces de canon dans la cour du Gouvernement et les placèrent sur
+l'entrée du pont, les pointant contre la porte. M. de Launay voyant ces
+dispositions du haut des tours, sans avoir consulté ni avisé son
+état-major et sa garnison, fit rappeler par un tambour qu'il avait avec
+lui. Sur cela je fus moi-même dans la chambre et aux créneaux pour faire
+cesser le feu; la foule approcha et le Gouverneur demanda à capituler. On
+ne voulut point de capitulation et les cris de _Bas les ponts!_ furent
+toute réponse.
+
+Pendant ce temps j'avais fait retirer ma troupe de devant la porte pour ne
+pas la laisser exposée au feu du canon de l'ennemi; duquel nous étions
+menacés. Je cherchai après cela le Gouverneur afin de savoir quelles
+étaient ses intentions. Je le trouvai dans la salle du Conseil occupé à
+écrire un billet par lequel il marquait aux assiégeants qu'il avait vingt
+milliers de poudre dans la place et que si on ne voulait pas accepter de
+capitulation, il ferait sauter le fort, la garnison et les environs. Il me
+rendit ce billet avec ordre de le faire passer. Je me permis dans ce
+moment de lui faire quelques représentations sur le peu de nécessité qu'il
+y avait encore dans ce moment d'en venir à cette extrémité. Je lui dis que
+la garnison et le fort n'avaient souffert encore aucun dommage, que les
+portes étaient encore entières et qu'on avait encore les moyens de se
+défendre; car nous n'avions qu'un Invalide de tué et deux ou trois
+blessés. Il parut ne point goûter ma raison; il fallut obéir.
+
+Je fis passer le billet à travers les trous que j'avais fait percer
+précédemment dans le pont-levis. Un officier ou du moins qui portait
+l'uniforme d'officier du régiment de la Reine-Infanterie [Elie], s'étant
+fait apporter une planche pour pouvoir approcher des portes, fut celui à
+qui je remis le billet; mais il fut sans effet. On persista à crier: _Bas
+les ponts_! Et _Point de capitulation_!
+
+Je retournai vers le Gouverneur et lui rapportai ce qui en était et tout
+de suite après je rejoignis ma troupe, que j'avais fait ranger à gauche de
+la porte. J'attendais le moment que le Gouverneur exécutât sa menace; je
+fus très surpris le moment d'après de voir quatre Invalides approcher des
+portes, les ouvrir et baisser les ponts. La foule entra tout à coup. On
+nous désarma à l'instant et une garde fut donnée à chacun de nous. [Note:
+Relation de l'officier suisse De Flue dans la _Revue Rétrospective,_ t. IV
+(1834), pp. 289-290.]
+
+Les vainqueurs souillèrent leur victoire du meurtre de De Launay, de son
+major De Losme, de Flesselles, de quelques autres encore, dont les têtes
+furent portées au bout des piques.
+
+On ne trouva à la Bastille que sept prisonniers d'État dont la plupart
+étaient détenus pour des crimes de droit commun.
+
+
+LES VAINQUEURS DE LA BASTILLE
+
+L'assemblée des représentants de la commune de Paris, dans le but de
+récompenser les vainqueurs, chargea une commission spéciale d'en dresser
+la liste après une enquête. La commission siégea du 22 mars au 16 juin
+1790 et retint 954 noms.
+
+La plupart des vainqueurs habitaient le faubourg Saint-Antoine que Baudot
+surnommait le père nourricier de la Révolution.
+
+Les Parisiens de Paris y figurent avec un très grand nombre de
+provinciaux.
+
+La majorité se compose d'ouvriers, mais toutes les catégories sociales
+comptent des représentants...: 51 menuisiers, 45 ébénistes, 28
+cordonniers, 28 gagne-deniers, 27 sculpteurs, 23 ouvriers en gaze, 14
+marchands de vin, 11 ciseleurs, 9 bijoutiers, autant de chapeliers, de
+cloutiers, de marbriers, de tabletiers, de tailleurs et de teinturiers, et
+des quantités moindres des autres corps d'état. En particulier,
+mentionnons des hommes de lettres, des étudiants, des militaires et des
+abbés. L'horlogerie se trouve représentée par plusieurs grands rôles:
+Hébert, J.-B. Humbert, les futurs généraux Rossignol et Hulin. [Note:
+Joseph Durieux, _Les vainqueurs de la Bastille_, p. 5.]
+
+M. Jaurès a commenté avec éloquence ces constatations.
+
+En cette héroïque journée de la Révolution bourgeoise, le sang ouvrier
+coula pour la liberté. Sur les cent combattants qui furent tués devant la
+Bastille, il en était de si pauvres, de si obscurs, de si humbles que
+plusieurs semaines après on n'en avait pas retrouvé les noms et Loustalot
+dans les _Révolutions de Paris_ gémit de cette obscurité qui couvre tant
+de dévouement sublime: plus de trente laissaient leur femme et leurs
+enfants dans un tel état de détresse que des secours immédiats furent
+nécessaires. On ne relève pas dans la liste des combattants les rentiers,
+les capitalistes pour lesquels en partie la Révolution était faite. Il n'y
+eut pas sous le feu meurtrier de la forteresse distinction de _citoyens
+actifs_ et de _citoyens passifs_. [Note: J. Jaurès. Histoire socialiste,
+_La Constituante_, p. 265. Les citoyens actifs étaient ceux qui payaient
+une imposition directe égale à la valeur locale de 3 journées de travail.
+Seuls ils étaient en possession du droit de vote.]
+
+
+_LE ROI CAPITULE DEVANT L'ÉMEUTE_
+
+Le 15 juillet, au matin, Louis XVI se rendit à l'Assemblée nationale,
+déclara qu'il avait donné l'ordre aux troupes de s'éloigner de Paris et de
+Versailles. Le lendemain, sur une nouvelle démarche de l'Assemblée, il
+rappelait Necker et les ministres renvoyés, et le même jour il se rendait
+à Paris, sanctionnant par sa présence le fait accompli.
+
+Les contemporains attribuèrent la volte-face royale à une intervention
+du duc de Liancourt.
+
+
+L'INTERVENTION DU DUC DE LIANCOURT
+
+On attribue généralement la démarche du Roi à une circonstance fort
+extraordinaire et qui mérite un détail.
+
+Le baron de Wimpfen, député de Normandie, étant à Paris le 14, le peuple
+l'a arrêté et conduit sur la place de Grève. On lui demandait: «Es-tu
+noble?--Oui, mes amis.--Es-tu pour le Tiers-État?--Oui, si je ne l'étais
+pas, je ne mériterais pas de porter cette croix (la croix de
+Saint-Louis)». On lui a demandé son nom, il l'a dit; on a cherché sur la
+liste s'il était un de ceux qu'on appelle _bons_; on l'y a trouvé.
+Cependant en passant sur la place près du corps de M. de Launay, on lui
+disait: «Tu seras bientôt à côté de lui». La fureur de la populace était
+au dernier degré; un mot, un geste, un clin d'oeil pouvaient le faire
+périr; cependant, ayant été reconnu par quelqu'un qui a attesté qu'il
+était un _brave homme_, on l'a laissé aller, en lui donnant un passeport.
+
+Le baron de Wimpfen est un des plus braves et des plus loyaux officiers de
+l'armée. Il a cette noble et touchante simplicité d'un Allemand, d'un
+militaire et d'un bon gentilhomme; il a conté cette aventure à l'Assemblée
+nationale; il y a répandu un grand intérêt et un juste effroi, d'autant
+plus qu'il a parlé immédiatement après le vicomte de Noailles et que le
+feu de l'un et le calme de l'autre rendaient infiniment plus vraisemblable
+ce qu'ils disaient tous deux.
+
+Au sortir de l'Assemblée il en a parlé au duc de Liancourt qui l'a engagé
+à aller trouver les ministres. Il a trouvé réunis chez M. de Breteuil le
+maréchal de Broglie et M. de Villedeuil: il leur a raconté les mêmes
+choses, ils l'écoutaient avec la plus froide indifférence. «Messieurs, le
+silence serait un crime, et demain je publierai votre indifférence dans
+tout le château.--Bon, ce n'est rien! Un ou deux régiments calmeront tout.
+--Messieurs, cela est impossible, et, si vous ne prenez pas le parti de
+renvoyer les troupes, la vie du Roi n'est peut-être pas en sûreté.--Il ira
+s'enfermer dans Metz.--Messieurs, qui quitte la partie la perd, et l'on ne
+sait ce qui peut arriver. Je dois vous avertir que si vous ne calmez le
+peuple, il peut se porter aux derniers excès contre la Reine et M. le
+comte d'Artois.--M. le comte d'Artois voyagera, il ira en Espagne.
+--Messieurs, on peut déclarer M. le comte d'Artois déchu de ses droits à
+la couronne, lui et sa postérité.»
+
+Rien ne pouvait faire cesser la criminelle indifférence de ces ministres,
+le duc de Liancourt qui a senti tout le danger de la position présente et
+qui, d'ailleurs, est personnellement fort attaché au Roi, a été l'éveiller
+à mi-nuit, lui a fait un récit exact des faits et lui a indiqué comme le
+seul moyen de sauver l'État celui qu'il a pris de venir seul à l'Assemblée
+nationale et de renvoyer les troupes.
+
+Il paraît que le Roi le lui a promis. Il est au moins certain que c'est
+ce conseil qui l'a déterminé.... [Note: _Journal_ de Duquesnoy, 16 juillet
+1789.]
+
+
+LA VISITE DU ROI A PARIS LE 16 JUILLET
+
+Cependant les Parisiens voulaient avoir le roi dans leur ville; déjà le
+bruit s'étoit répandu au château de Versailles qu'une députation de
+citoiens armés venoit engager le roi à visiter sa capitale; aussitôt le
+roi fit dire à l'assemblée nationale qu'il désiroit qu'elle envoiât des
+députés au devant de ceux de Paris pour les déterminer à retourner sur
+leurs pas et les assurer qu'il se rendroit le lendemain matin (16 juillet)
+à Paris. Une partie de l'assemblée nationale l'y accompagna, les députés
+se rangèrent sur deux files au milieu desquelles le roi s'avançoit dans
+une voiture très simple escorté seulement par un détachement de la milice
+bourgeoise de Paris. Cette procession commença à la porte de la conférence
+d'où elle se rendit à l'Hôtel de Ville. Il est impossible d'imaginer un
+spectacle aussi auguste et aussi sublime et encore plus de rendre les
+sensations qu'il excitoit dans les âmes capables de sentir. Figurez un
+roi, au nom duquel on fesoit trembler la veille toute la capitale et toute
+la nation, traversant dans l'espace de deux lieues, avec les représentans
+de la nation, une haie de citoiens rangés sur trois files dans toute
+l'étendue de cette route, parmi lesquels il pouvoit reconnaître ses
+soldats, entendant partout le peuple criant Vive la Nation, Vive la
+Liberté, cri qui frappoit pour la première fois ses oreilles. Si ces
+grandes idées n'avoient pas été capables d'absorber l'âme tout entière, la
+seule immensité des citoiens non armés qui sembloient amoncelés de toutes
+parts, qui couvroient les maisons, les éminences, les arbres mêmes qui se
+trouvoient sur la route, ces femmes qui décoroient les fenêtres des
+édifices élevés et superbes que nous rencontrions sur notre passage, et
+dont les battemens de main, et les transports patriotiques ajoutoient
+autant de douceur que d'éclat à cette fête nationale, toutes ces
+circonstances et une foule d'autres non moins intéressantes auroient suffi
+pour graver à jamais ce grand événement dans l'imagination et dans le
+coeur de tous ceux qui en furent les témoins. J'ai vu des moines porter la
+cocarde que tous les habitans de la capitale ont arborée. J'ai vu sur le
+portail des églises qui étoient sur notre route le clergé en étoles et en
+surplis, environné d'une foule de peuple, disputer avec lui du zèle à
+témoigner leur reconnaissance aux défenseurs de la patrie; j'ai vu des
+cocardes attachées sur des étoles (et ceci n'est point une fiction).
+
+Enfin le roi fut reçu à l'hôtel de ville où nous entrâmes avec lui, il fut
+harangué par le nouveau prévôt des marchands qui étoit l'un des députés de
+Paris dans l'assemblée nationale, M. Bailly, à qui ses concitoyens
+venoient de déférer cette charge à laquelle le gouvernement nommoit
+auparavant. Vous sçavez aussi qu'ils ont choisi pour commandant de leur
+milice bourgeoise un autre député, M. le marquis de Lafayette. A l'hôtel
+de ville le président des Communes de Paris dit au roi ces paroles libres,
+dans un discours flatteur: «Vous deviez votre couronne à la naissance,
+vous ne la devez plus qu'à vos vertus et à la fidélité de vos sujets». Au
+surplus on prodigua au monarque à l'Hôtel de Ville des démonstrations de
+joie et de tendresse les plus expressives. Il ne répondit pas lui-même aux
+discours qu'on lui adressa. Ce fut M. Bailly qui dit, pour lui, quelques
+mots destinés à exprimer sa sensibilité. On lui présenta la cocarde qu'il
+accepta. Et en le voiant décoré de ce signe de la liberté, le peuple cria
+à son retour: _Vive le Roi et la Nation!_ [Note: Lettre de Maximilien
+Robespierre à son ami Buissart, 23 juillet 1789, dans les _Mémoires de
+l'Académie de Metz_, 1903.]
+
+
+L'IMPRESSION EN FRANCE
+
+Le sang de la Bastille cria dans toute la France; l'inquiétude auparavant
+irrésolue se déchargea sur les détentions et le ministère. [Note: On remit
+en liberté tous les emprisonnés en vertu de lettres de cachet.]
+
+Ce fut l'instant public comme celui où Tarquin fut chassé de Rome. On ne
+songea point au plus solide des avantages, à la fuite des troupes qui
+bloquaient Paris; on se réjouit de la conquête d'une prison d'État. Ce qui
+portait l'empreinte de l'esclavage dont on était accablé, frappait plus
+l'imagination que ce qui menaçait la liberté qu'on n'avait pas; ce fut le
+triomphe de la servitude. On mettait en pièces les portes des cachots, on
+pressait les captifs dans leurs chaînes, on les baignait de pleurs, on fit
+de superbes obsèques aux ossements qu'on découvrit en fouillant la
+forteresse; on promena des trophées de chaînes, de verrous et d'autres
+harnois d'esclaves. Les uns n'avaient point vu la lumière depuis quarante
+années, leur délire était intéressant, tirait des larmes, perçait de
+compassion; il semblait qu'on eût pris les armes pour les lettres de
+cachet. On parcourait avec pitié les tristes murailles du fort couvertes
+d'hiéroglyphes plaintifs. On y lisait celui-ci: _je ne reverrai donc plus
+ma pauvre femme, et mes enfans, 1702._
+
+L'imagination et la pitié firent des miracles; on se représentait combien
+le despotisme avait persécuté nos pères, on plaignait les victimes; on ne
+redoutait plus rien des bourreaux. [Note: Saint-Just, _Esprit de la
+Révolution,_ 1ière partie, ch. II.]
+
+
+L'IMPRESSION A L'ÉTRANGER
+
+Ainsi s'est accomplie la plus grande révolution dont l'histoire ait
+conservé le souvenir, et, relativement parlant, si l'on considère
+l'importance des résultats, elle n'a coûté que bien peu de sang. De ce
+moment nous pouvons regarder la France comme un pays libre, le roi comme
+un monarque dont les pouvoirs sont limités et la Noblesse comme réduite au
+niveau du reste de la Nation. [Note: Duc de Dorset, ambassadeur
+d'Angleterre à Paris, dépêche du 16 juillet, dans J. Flammermont, p. 272.]
+
+A la Cour [de Russie], l'agitation fut vive et le mécontentement général;
+dans la ville, l'effet fut tout contraire, et, quoique la Bastille ne fût
+assurément menaçante pour aucun des habitants de Saint-Pétersbourg, je ne
+saurais exprimer l'enthousiasme qu'excitèrent parmi les négociants, les
+marchands, les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe plus élevée
+la chute de cette prison d'Etat et ce premier triomphe d'une liberté
+orageuse. Français, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tous
+dans les rues se félicitaient, s'embrassaient comme si on les eût délivrés
+d'une chaîne trop lourde qui pesait sur eux. [Note: _Mémoires_ de Ségur,
+III, 508. ]
+
+
+LES CONSÉQUENCES
+
+Les suites de la victoire populaire furent immenses: le parti aristocrate
+écrasé, dans toute la France une explosion de joie et de colère contre les
+privilégiés, les paysans brûlant les châteaux pour détruire les chartriers,
+la _grande peur_, l'armement des bourgeois formant partout des gardes
+nationales à l'exemple de la garde parisienne pour se protéger contre les
+«brigands» et aussi contre les aristocrates, de nouvelles municipalités
+élues surgissant révolutionnairement sous le nom de _comités permanents_ à
+côté des anciennes municipalités fermées et jalouses, bref la Révolution
+s'emparant du pouvoir sur tout le territoire, enfin la première émigration
+et la nuit du 4 août.
+
+
+LA PREMIÈRE ÉMIGRATION
+
+La première émigration ne fut pas seulement un acte de dépit, mais une
+protestation contre la lâcheté royale. Elle fut dirigée par ceux-là même
+qui avaient appelé les troupes et qui le matin du 16 juillet conseillaient
+à Louis XVI de se rendre à Metz pour se mettre à la tête de l'armée. Le
+comte d'Artois et la reine ne furent pas écoutés. Louis XVI se rangea à
+l'avis de Monsieur (le comte de Provence) qui l'invita à ne pas partir.
+Pendant qu'il se rendait à Paris, les princes se hâtaient vers la
+frontière.
+
+Toute la société de la Reine est fugitive et dispersée; plusieurs de ses
+dames l'ont abandonnée d'une manière fort vilaine. En général, tout ce qui
+a eu à se reprocher des abus de faveur auprès de LL.MM. et des princes,
+ou craint d'en être taxé, a fui. Mme de Balbi de la cour de Monsieur, Mme
+de Lagede celle de Mme de Lamballe, Mme de Châlons de celle de Mme la
+comtesse d'Artois, Mme de Bombelles de Mme Élisabeth, Mme de Polastron de
+la Reine, et tous leurs adhérents sont en pays étrangers, tous les princes
+du sang avec leur cour, hors le duc d'Orléans, Mme de Brionne et tous les
+Lorrains, la princesse de Monaco, Mme de Marsan et tous les Rohan, toute
+la famille des Broglie et toutes les filles de cette maison, mariées au
+nombre de sept, avec leurs maris, tous les officiers généraux de l'armée
+de Broglie, le maréchal de Castries, M. de Sartine, tous les Polignac,
+tous les d'Ossun, Gramont et Guiche ... un nombre considérable d'autres
+personnes de distinction, habitantes de Paris, se sont de même expatriées
+ainsi qu'une multitude de financiers, robins et gentilshommes de province
+et beaucoup d'évêques. Il est impossible qu'une misère affreuse dans la
+capitale ne soit une suite de l'absence de tant de riches consommateurs,
+qui ont renvoyé parfois presque tous leurs gens. Aussi le peuple est-il
+très irrité, et je ne crois pas que l'hiver puisse se passer sans des
+scènes cruelles. [Note: Dépêche de Salmour en date du 29 juillet 1789.
+_Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 241.]
+
+
+LA GRANDE PEUR A BOURGOIN
+
+La soudaineté de la panique qui parcourut la France en tous sens après la
+prise de la Bastille a été présentée par les écrivains conservateurs comme
+le résultat d'un complot. Les francs-maçons et les jacobins auraient
+imaginé ce moyen pour armer le peuple et le dresser contre la royauté.
+Aucune preuve n'a été donnée à l'appui de cette hypothèse, et c'est un
+fait bien significatif que les gens des villes, où se recrutaient les
+membres des sociétés secrètes, se soient partout alarmés des troubles des
+campagnes et aient participé avec les nobles, comme dans le Lyonnais et le
+Dauphiné, à leur répression. Ce qui s'est passé à Bourgoin s'est répété
+des milliers de fois sur tout le territoire.
+
+Du lundi 27 juillet 1789 à six heures et demie du soir, nous Jacques
+Antoine Roy, négociant et maire de la communauté de Bourgoin, accompagné
+de plusieurs officiers municipaux et officiers de la garde bourgeoise,
+nous étant transportés en l'hôtel de ville pour veiller autant qu'il était
+en nous à la sûreté publique et au bon ordre, avons dressé le présent
+procès-verbal.
+
+A cinq heures et demie, est arrivé le sieur Arnoux, notaire à la Tour du
+Pin, monté sur un cheval qui allait très vite; il a donné de l'inquiétude
+aux habitants qui l'ont vu passer en parlant confusément de troupes, de
+précautions, etc.; on a cru qu'il continuait sa route du côté de Lyon, et
+le peuple s'est armé de tout ce qui s'est présenté en accourant sur la
+route du Pont-de-Beauvoisin avec des démonstrations de la plus grande
+inquiétude; nous étant informé du sujet de cet alarme, on nous a fait le
+récit ci-dessus concernant le sieur Arnoux; nous avons requis un cavalier
+de maréchaussée présent de courir à la poursuite dudit Arnoux; M. Lavorel
+notable est monté à cheval pour aller s'éclaircir de la vérité sur la
+route de La Tour-du-Pin; un moment après, Dufillon commis de la poste, en
+a fait autant. Le cavalier a trouvé le sieur Arnoux chez les Augustins, où
+il était allé mettre pied à terre: nous l'avons rencontré, accompagné
+d'une foule de peuple, au devant de la maison de M. Seignoret, colonel de
+la milice bourgeoise; nous l'y avons fait entrer pour l'interroger. Il
+nous a appris que, l'alarme ayant été répandue à La Tour-du-Pin par
+quelqu'un venu des Abrets, où l'on croyait qu'il y avait dix mille hommes
+de troupes piémontaises, d'autres avaient dit que c'était une troupe de
+brigands qui ravageaient les campagnes, pillaient et brûlaient les
+habitations; ce récit offrait bien des incertitudes. Le sieur Arnoux avait
+été porté par son zèle pour le bien public à prévenir tous les villages,
+sur la route de La Tour-du-Pin jusqu'à Bourgoin, de se tenir sur leurs
+gardes et même de faire avancer des secours contre l'ennemi pour s'opposer
+à leurs ravages, et se proposait de retourner aussitôt se joindre à ses
+concitoyens pour défendre sa patrie; mais, le peuple ayant témoigné de la
+défiance sur son compte parce qu'il était attaché à une maison noble, nous
+fûmes obligé, pour le soustraire aux insultes, de le faire conduire en cet
+hôtel et de lui donner une garde de six hommes. A six heures, M. de la
+Bâtie est arrivé avec Madame son épouse, venant de Cessieu, où il assure
+que plusieurs personnes lui ont fait le même récit. Cependant, quelle que
+fût la cause du danger, il ne paraissait pas moins réel; nous avons requis
+aussitôt les officiers de la milice bourgeoise d'entrer en fonctions,
+quoique, suivant la délibération des notables, ils dussent attendre
+l'agrément des officiers municipaux, d'établir des gardes et des
+patrouilles; nous avons fait donner ordre à tous les boulangers de faire
+du pain sans discontinuer jusqu'à nouvel ordre, nous avons fait délivrer
+par des marchands des farines à ceux qui n'en avaient pas; nous avons été
+obligé, pour apaiser les clameurs, de faire délivrer de la poudre et du
+plomb à ceux qui avaient des armes à feu.
+
+Il est arrivé successivement différentes personnes du côté de La
+Tour-du-Pin qui toutes ont fait des récits alarmants, mais pleins
+d'incertitude; enfin, à sept heures et demie est arrivé M. Lavorel, qui a
+dit qu'ayant rencontré en route un courrier de MM. les officiers
+municipaux de La Tour-du-Pin, il s'était chargé de la lettre dont il était
+porteur, laquelle il nous remettait; cette lettre, signée par M. le
+chevalier de Murinais, M. Lhoste consul, et M. Guedy, curé, confirmait
+l'existence des troupes piémontaises et donnait la présomption que le
+village d'Aoste avait été saccagé; à cette nouvelle, nous nous crûmes
+obligé de prévenir les villes de Lyon, Grenoble et Vienne; nous avons
+député le sieur Toit à Lyon, Lambert à Grenoble et M. Genin à Vienne; et,
+sur les avis de la milice bourgeoise, on a fait ordonner aux officiers qui
+commandaient les compagnies assemblées sur le pont de Ruy d'avancer
+jusqu'à ce qu'on rencontrât la milice bourgeoise de La Tour-du-Pin, ce qui
+a été fait; à huit heures, les habitants des paroisses voisines, armés,
+ont commencé d'arriver; on les a distribués dans les tavernes pour leur
+donner à boire et à manger: et, à fur et à mesure qu'il en arrivait
+d'autres, on plaçait les premiers dans les rues et places; ils étaient
+surveillés par les gardes qu'on avait placées dans tous les quartiers. A
+neuf heures on a compté qu'il était arrivé environ deux mille hommes de
+douze paroisses voisines, dont la moitié était armée de faux ou de
+tridents, l'autre moitié avait des armes à feu et demandait à grands cris
+des munitions; la crainte de voir arriver l'ennemi demain à la pointe du
+jour détermina à se procurer de la poudre et du plomb dont on était
+totalement dépourvu; nous avons envoyé le sieur Germain à Lyon, chargé
+d'une lettre pour MM. les officiers municipaux, par laquelle nous
+confirmions la nouvelle que nous leurs avions donnée et nous les priions
+de nous envoyer des munitions; il est dix heures, il arrive par
+intervalles des hommes des paroisses voisines; les patrouilles sont faites
+exactement dans la ville et les environs, les officiers de la milice
+visitent exactement et sans cesse les corps de garde; les femmes et les
+enfants, effrayés des nouvelles désastreuses qui se sont répandues dès
+cinq heures et demie, ont fui et errent dans les bois, sur les coteaux
+voisins, par une pluie continuelle; les hommes que la tendresse filiale a
+obligés d'accompagner leur famille dans les lieux écartés, reviennent se
+joindre à leurs concitoyens pour défendre leur patrie; les habitations
+sont désertes, il ne leur reste d'apparence de vie que celle que leur
+procurent les illuminations placées sur les fenêtres. Les rues et les
+places sont pleines de gens armés, spectacle nouveau dans ce canton et
+pour cette génération; tous les esprits sont inquiets, mais l'on jugerait
+que la plus grande inquiétude est occasionnée par la crainte de ne pas
+voir arriver l'ennemi; quelle gloire de le voir expirer à nos portes, d'en
+purger la patrie, et d'effrayer tout ennemi public! Le courage augmente
+surtout depuis que l'alarme cédant au raisonnement, on se persuade
+que malgré les différentes assertions, ce ne pouvait être des troupes
+réglées qui nous menacent, mais seulement des brigands.... [Note: Ext. des
+pièces justificatives de Pierre Conard, _La peur en Dauphiné_, Paris,
+1904, pp. 218-220.]
+
+
+LA NUIT DU 4 AOÛT RACONTÉE PAR BOUCHETTE
+[Note: François-Joseph Bouchette, avocat à Bergues et député aux États
+généraux.]
+
+Chers Concitoyens,
+
+Réjouissez-vous, partagez avec nous la joye et la satisfaction que nous
+venons d'éprouver dans la séance d'hier qui a duré jusqu'à passé une heure
+de ce matin mercredi. C'est la plus grande et la plus belle Révolution que
+présentera l'histoire. La Noblesse vient de faire des sacrifices qu'elle
+appelle justes et le Clergé imite son exemple. Tous les droits
+seigneuriaux seront rachetés ou rachetables; il n'y aura plus de justices
+seigneuriales dans les autres tribunaux. L'administration de la justice
+sera gratuite, la vénalité des charges sera supprimée; la chasse libre à
+tout propriétaire; plus de privilège de l'une à l'autre province et un
+pacte d'association de toutes les provinces entre elles; les villes
+principales, Paris, Lyon, Marseille, etc., etc., renoncent à leurs
+franchises, les curés de campagne renoncent à leur casuel, leur pension
+sera augmentée.
+
+La pluralité des bénéfices supprimés; plus d'annates payées en Cour de
+Rome; liberté de religion aux non catholiques. Le Parlement de Paris
+consent à un démembrement de son ressort; il s'appliquera à étudier les
+loix nouvelles que l'Assemblée nationale va porter; tout cela doit être
+rédigé et consenti dans l'Assemblée d'aujourd'huy qui commencera à midy,
+après quoy députation généralevers le roy et un _Te Deum_ solennel dans la
+chapelle royale; proclamation de Louis XVI restaurateur de la liberté
+française et une médaille frappée en mémoire de la journée du 4 d'aoust
+1789. J'omets un autre article très important qui fera encore beaucoup de
+plaisir aux plus utiles des citoiens, on le devinera assez. [Note:
+Allusion à la suppression des dîmes ecclésiastiques.] Demain tout sera
+publié et ordonné un _Te Deum_ général dans tout le royaume; ainsi pour
+avertissement provisionnel à tous nos chers concitoiens et il n'y en aura
+plus d'autres; tous seront frères, tous français et glorieux d'être de la
+première nation du monde.... [Note: _Lettres_ de Bouchette, 5 août 1789.]
+
+En votant les fameux décrets, l'Assemblée avait surtout voulu arrêter les
+désordres par des sacrifices opportuns. Elle n'y réussit qu'assez mal. La
+plupart des droits féodaux n'étaient supprimés qu'à condition de rachat et
+les conditions mises au rachat étaient telles qu'il était pratiquement
+impossible. Les nobles dans beaucoup d'endroits protestèrent contre
+l'atteinte portée à leur propriété. Les paysans, d'autre part, refusèrent
+souvent d'acquitter les droits théoriquement supprimés mais toujours
+exigibles en droit. Ils exterminèrent le gibier, ravagèrent les forêts,
+brûlèrent les bancs seigneuriaux dans les églises, etc.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+LE ROI ET L'ASSEMBLÉE A PARIS
+
+LES CAUSES DE L'INSURRECTION D'OCTOBRE
+
+L'idée qu'il fallait amener le roi et l'Assemblée à Paris pour les tenir
+sous la surveillance des patriotes et les soustraire aux séductions des
+aristocrates et des monarchiens prit naissance lors de la discussion sur
+le _veto_. Le 30 et le 31 août le Palais Royal s'agita et, à la voix de
+Saint-Huruge, parla de marcher sur Versailles. Les anciens gardes
+françaises voulaient reprendre leurs postes à côté du roi.
+
+
+L'AGITATION CONTRE LE VETO
+
+Le roi aurait-il le pouvoir de s'opposer à l'exécution des lois et décrets
+votés par les représentants de la nation? Son veto serait-il absolu ou
+suspensif? La question avait une importance capitale. Donner au roi le
+veto, n'était-ce pas lui donner le pouvoir d'arrêter toutes les réformes?
+Le bon sens populaire ne s'y trompa pas: «On vit des porteurs de chaise, à
+la porte de l'Assemblée, dans une grande agitation sur le veto.» [Note:
+Malouet, _Mémoires_, I, p. 367.] C'est qu'en effet les décrets du 4 août
+n'étaient pas encore sanctionnés, et on pouvait se demander si ce retard
+du roi à les promulguer n'était pas un indice qu'il les désapprouvait.
+Beaucoup de bons esprits le pensaient et craignaient que le veto royal ne
+fût aux mains des privilégiés un moyen commode de conserver leurs riches
+prébendes. On avait cru un instant que le 14 juillet suffirait à montrer
+l'inanité de toute tentative de résistance à la Révolution; on commençait
+à s'apercevoir qu'un second avertissement ne serait pas superflu. «Il n'y
+avait qu'un cri», écrivait un publiciste, «après le 14 juillet, c'était de
+sauver le roi, ce bon roi que nous aimons tous, de l'arracher à la
+séduction, à l'obsession, de briser ses fers, afin qu'il daignât briser
+les nôtres». [Note: _Le triomphe de la nation_, p. 6.] On voyait que
+la «séduction» et que «l'obsession» persistaient, que le roi était
+toujours circonvenu par les partisans de l'ancien régime. Il fallait
+recommencer de briser ses fers.
+
+Ce n'est pas le lieu de raconter ici l'émeute avortée des 30-31 août. Mais
+nous ne pouvons nous dispenser pourtant de rappeler par combien de côtés
+elle ressemble au mouvement d'octobre qu'elle fait déjà présager. Le 30
+août comme le 4 octobre, c'est par les députations à la Commune que
+l'émeute commence. Dans les deux cas, les insurgés cherchent à donner à
+leurs démarches un caractère de légalité. Dans les deux cas encore, c'est
+la reine qui est l'objet des haines et des accusations les plus furieuses.
+Enfin, et ceci est plus remarquable, dans l'exposé des voeux des insurgés
+d'août, nous trouvons déjà ce que demanderont à leur tour les émeutiers
+d'octobre: «Le roi et son fils seront suppliés de se rendre au Louvre pour
+y demeurer au milieu des fidèles Parisiens». Nous savons qui a lancé cette
+idée au café de Foy: «Sir Thomas Garnier Dwall, secrétaire de S.A.R. le
+prince Edouard, quatrième fils de S. M. britannique», rapporte, dans la
+déposition qu'il fit devant le Châtelet, [Note: Procédure du Châtelet sur
+les événements qui se sont passés à Versailles le 6 octobre, déposition
+317.] le discours que prononça ce jour-là Camille Desmoulins. Bien que la
+déposition ait eu lieu longtemps après les événements, elle a tous les
+caractères de la véracité et d'ailleurs elle est confirmée par les
+témoignages dignes de foi. «L'empereur, disait Camille, vient de faire la
+paix avec les Turcs pour être dans le cas d'envoyer des forces contre
+nous; la reine vraisemblablement voudra l'aller rejoindre, et le roi, qui
+aime son épouse, ne voudra point la quitter; si nous lui permettons de
+sortir du royaume, il faudra au moins que nous prenions le dauphin en
+otage, mais je crois que nous ferions beaucoup mieux, pour ne point être
+exposés à perdre ce bon roi, de députer vers lui pour l'engager à faire
+enfermer la reine à Saint-Cyr et _amener le roi à Paris où nous serons
+plus sûrs de sa personne_....» [Note: Procédure du Châtelet sur les
+événements qui se sont passés à Versailles le 6 octobre, déposition
+317.]La motion fit, comme on disait, des sectateurs et le marquis de
+Saint-Huruge la joignit à ses autres réclamations.... Mais le projet
+d'amener le roi à Paris ne s'impose encore avec force qu'à l'esprit
+de quelques uns.... On le vit bien quand l'attitude de la garde nationale
+eût fait échouer la tentative de Saint-Huruge sur Versailles. Le lendemain
+l'agitation recommença ... mais il ne s'agit plus maintenant de marcher
+sur Versailles pour expulser de l'Assemblée nationale les membres
+corrompus et pour ramener le roi à Paris; des avis moins violents sont
+proposés et adoptés. Ce n'est plus l'ardent Desmoulins qu'on applaudit,
+mais le sage Loustalot. Or, celui-ci s'élève vivement contre la motion
+faite la veille d'aller à Versailles, il déclare que des hommes libres
+doivent avant tout respecter la légalité et il convie les Parisiens à
+faire connaître dans leurs districts leur opinion sur le veto. La motion
+fut adoptée d'enthousiasme. On respectait encore trop l'Assemblée
+nationale, sur laquelle on avait mis tant d'espoirs, pour qu'on n'hésitât
+pas à violer sa liberté.... Le 2 septembre Barnave proposa à l'Assemblée
+d'accorder au roi le veto suspensif. Toute la gauche, Goupil, le baron de
+Jessé, les Lameth soutinrent sa proposition. Nous savons aujourd'hui que
+le veto suspensif fut dans la pensée de Barnave un moyen d'entente, un
+terrain de conciliation entre les partis. La lettre suivante qu'il
+adressait le 10 septembre à Mme de Staël en est une preuve: «M. Barnave a
+l'honneur de prévenir Mme l'ambassadrice de Suède que, pour le succès de
+la démarche de demain [message de Necker en faveur du veto suspensif], il
+est très important que la lettre qui sera lue exprime que le roi n'entend
+point faire usage de son droit suspensif relativement aux arrêtés de
+l'Assemblée actuelle, mais seulement sur les lois qui pourront être
+proposées par les assemblées suivantes. L'intérêt que prend une partie de
+l'Assemblée aux décrets de la nuit du 4 août pourrait être un grand
+obstacle au succès de la proposition si l'on laissait subsister quelque
+doute à cet égard. Mme l'ambassadrice excusera M. Barnave de l'occuper si
+tard d'intérêts de cette nature et, en faisant de cet avertissement
+l'usage qui lui paraîtra le meilleur, elle voudra bien ne pas oublier ce
+billet sur la cheminée....» [Note: Arch. nat. W. 12.]
+
+Le lendemain Necker envoyait à l'Assemblée un message longuement motivé
+dans lequel il recommandait au nom du roi le veto suspensif.... [Note:
+Albert Mathiez, _Étude critique sur les journées des 5 et 6 octobre 1789_,
+pp. 12-14, p. 28.]
+
+Les députés modérés, qui craignaient les excès depuis la grande Peur,
+s'alarmèrent de l'agitation de Paris et demandèrent au roi ou bien de
+transférer l'Assemblée à Compiègne ou bien de la protéger contre une
+émeute possible.
+
+
+LA SCISSION DU PARTI PATRIOTE ET LE PROJET DE TRANSFÉRER L'ASSEMBLÉE A
+COMPIÈGNE
+
+La scission datait de la nuit du 4 août. La Révolution, incontestée depuis
+le 14 juillet, était entrée, cette nuit-là, dans la période des
+réalisations pratiques.... Dès le 6 août Mounier s'élevait contre la
+suppression sans indemnité des droits féodaux: «Ces droits, disait-il, se
+sont vendus et achetés depuis des siècles, c'est sur la foi publique
+qu'ils ont été mis dans le commerce, que l'on en a fait la base de
+plusieurs établissements; en les anéantissant, c'est anéantir les
+contrats, ruiner des familles entières et renverser les premiers
+fondements du bonheur public.» Quelques députés populaires, les uns comme
+Bergasse, Malouet, Virieu, parce qu'ils étaient sincèrement attachés à la
+Révolution et qu'ils craignaient de la compromettre par des mesures
+précipitées, les autres comme Sieyès, moins désintéressés, parce que les
+arrêtés du 4 août les atteignaient dans leurs revenus, pensèrent comme
+Mounier. Ils craignirent qu'en abolissant d'une façon aussi absolue le
+régime féodal, à côté d'abus iniques, on ne supprimât bien des fois des
+propriétés légitimes. «Ne portait-on pas, d'ailleurs, à la propriété en
+soi un coup profond, du moment où l'on effaçait si aisément des attributs
+qui en avaient fait l'objet, depuis tant de temps, et n'ouvrait-on point
+par là un chemin qu'il n'y avait qu'à élargir un peu pour y faire passer
+tout le reste?» [Note: H. Doniol, _La Révolution française et la
+féodalité_. Paris, 1874, p. 62.] Enfin, bourgeois tranquilles et hommes
+d'ordre, la profondeur et la généralité du mouvement révolutionnaire les
+surprenait et les effrayait, et ils appréhendaient que les décrets du 4
+août ne fussent que de nouveaux aliments à l'agitation. Aussi se
+rapprochent-ils peu à peu de la Cour. Ils veulent «qu'on rende au pouvoir
+exécutif et au pouvoir judiciaire la force dont ils ont besoin», [Note:
+Paroles de Virieu à l'Assemblée, 8 août.] et, lors de la discussion sur le
+veto, ils défendront avec les aristocrates le veto absolu.
+
+Les autres députés patriotes, au contraire, Barnave, Buzot, Petion, les
+Lameth, le comte d'Antraigues, Lacoste, etc., plus jeunes et connaissant
+mieux le peuple, suivaient une politique tout opposée. Ils avaient voté
+sans hésiter la suppression de la féodalité, parce que les cahiers le leur
+commandaient, qu'ils trouvaient la mesure juste et indispensable, qu'ils
+pensaient qu'il fallait détruire les abus de l'ancien régime avant
+d'organiser l'ordre nouveau [Note: «Vous n'auriez pas dû songer,
+permettez-moi cette expression triviale, à élever un édifice sans déblayer
+le terrain sur lequel vous devez construire.» (Mirabeau, séance du 14
+septembre, matin).] et enfin parce qu'ils ne voyaient aucun autre moyen de
+mettre fin à l'insurrection des provinces. [Note: On connaît le mot de
+Reubell: «Les peuples sont pénétrés des bienfaits qu'on leur a promis, ils
+ne s'en dépénètreront plus.» (cité par Duquesnoy, _Journal_, I, p. 351.)]
+Les décrets du 4 août votés, ils n'avaient pas compris qu'on s'opposât à
+leur sanction. Ils fréquentaient les foules et les passions populaires
+battaient dans leur cœur. Ils savaient que les Français attendaient les
+arrêtés avec impatience et que, si on tardait à les leur donner, ils
+étaient en force et en volonté de les mettre d'eux-mêmes à exécution. Ils
+craignaient que les retards et les demi-mesures n'eussent pour résultat
+que de prolonger les troubles et les émeutes qu'ils déploraient les
+premiers. Les résistances qu'ils rencontraient ne faisaient que les
+irriter et qu'augmenter la défiance qu'ils gardaient toujours contre la
+Cour et les privilégiés. [Note: «Qui ne connaît les orages de la Cour et
+ses révolutions? Qui ne voit qu'à la Cour on a toujours promis au peuple
+de ne pas le tromper et qu'on l'a trompé sans cesse» (Buzot, 8 août).] Ils
+font bientôt consister toute leur politique dans la sanction immédiate des
+arrêtés du 4 août et ils subordonnent toutes les autres questions à celle-
+là. Necker demande un emprunt, ils répondent qu'on sanctionne les arrêtés
+du 4 août. [Note: «Voulez-vous que je vote votre emprunt? Vérifiez la
+dette de l'État.... Faites surtout que le décret de l'emprunt soit
+accompagné de tous les décrets passés dans la nuit du 4, et je vote
+l'emprunt; mais rappelez-vous que telle est ma mission, que telle est la
+vôtre, et que vous ni moi n'en avons d'autres» (Buzot, 8 août).]
+
+L'Assemblée étudie la question des prérogatives royales. Ils ne conçoivent
+pas qu'avant d'avoir obtenu la sanction des décrets du 4 août, préface
+indispensable de la Révolution, on veuille donner au roi, le veto,
+c'est-à-dire le pouvoir de les ajourner et de les supprimer. S'ils
+craignent le désordre, ils craignent plus encore la contre-révolution. Ils
+soupçonnent que la Cour n'a pas désarmé, que l'accalmie qui suivit le 14
+juillet n'est pas une paix définitive. Ils redoutent surtout le clergé
+qu'ils accusent de pousser le roi à la résistance. Pour prévenir la
+contre-révolution qui se prépare, ils recherchent l'appui des clubs et des
+districts parisiens.
+
+Vers la fin d'août, la scission entre les deux fractions du parti
+populaire allait s'accentuant. Lafayette chercha vainement un terrain de
+conciliation. Des conférences eurent lieu chez lui et chez Jefferson entre
+Mounier, Lally, Bergasse, d'une part, Duport, Lameth et Barnave de
+l'autre.... [Note: Pour le détail des négociations, consulter Lafayette,
+_Mémoires_, II, p. 298; Mounier, _Exposé de ma conduite_, pp. 51-33;
+Fenières, _Mémoires_, I, p. 221.] Mounier, qui croyait alors la majorité
+de l'Assemblée gagnée à ses idées, se montra intransigeant.... Le 29 août
+les pourparlers furent définitivement rompus....
+
+L'émeute du 30 août fut pour les modérés comme un coup de foudre.
+C'étaient eux les députés infidèles et corrompus dont elle demandait la
+révocation et la mise en jugement. Qu'allait-il arriver si Lafayette ne
+parvenait pas à rétablir le calme? Lafayette lui-même ferait-il tous ses
+efforts pour sauvegarder l'indépendance de l'Assemblée? On avait foi en sa
+loyauté, on le savait parfait gentilhomme, mais on n'ignorait pas son
+admiration pour la constitution américaine et ses préférences pour les
+idées de démocratie royale chères au parti populaire. L'anxiété était
+grande. Si l'émeute était la plus forte, c'était l'Assemblée dispersée,
+ses membres insultés ou massacrés, la France livrée à la démagogie. Ou
+bien si ces scènes de sauvagerie ne se produisaient pas, c'était à tout le
+moins le roi et les députés traînés à Paris et là obligés de ratifier les
+volontés de la populace. De toute manière, c'était pour les modérés la fin
+de leur influence. Us sentaient bien que, même si l'émeute se contentait
+de transférer à Paris le siège des pouvoirs publics, la majorité leur
+échapperait.…
+
+Le 31 août, pendant que les craintes sont encore vives, Clermont-Tonnerre
+propose qu'en cas de danger l'Assemblée nationale quitte Versailles et
+s'établisse dans une autre ville, loin des entreprises du peuple de
+Paris.... Pour mettre son projet à exécution, le parti modéré avait besoin
+du concours de la droite de l'Assemblée, des ministres et du roi.... A qui
+profiterait cette alliance avec la Cour? C'était une grande naïveté de se
+figurer que les aristocrates y entraient sincèrement et sans arrière
+pensée. Les modérés voulaient le transfert de l'Assemblée en province
+parce qu'ils croyaient que l'établissement d'une constitution, d'un
+gouvernement stable en dépendait. Ils craignaient l'anarchie et avant tout
+voulaient faire régner l'ordre et la loi. C'était pour de tout autres
+raisons que les aristocrates s'associent au même projet. Pour eux, le
+départ du roi de Versailles est le commencement de la contre-révolution.
+Ils n'ont jamais cessé d'espérer le rétablissement complet de l'ancien
+régime. Ils se disent qu'en éloignant de Paris les pouvoirs publics, on
+les mettra forcément, qu'on le veuille ou non, à leur discrétion....
+
+Les chefs modérés et les chefs royalistes se réunirent au nombre de 32
+pour arrêter une ligne de conduite commune. La droite était représentée
+par Maury, Cazalès, D'Espréménil, Montlosier; la gauche par Mounier,
+Bergasse, Malouet, Bonnai, Virieu.... Tous tombèrent d'accord:
+
+«1° Que, vu les troubles et le voisinage de Paris, la position du roi à
+Versailles n'était plus tenable;
+
+«2° Que la position de l'Assemblée, menacée comme elle l'était depuis
+quelque temps dans ses principaux membres, ne l'était pas davantage;
+
+«3° Que, dans les deux cas où le roi se déciderait soit à quitter
+Versailles, soit à y demeurer, quelque corps de troupes de ligne était
+absolument nécessaire, conjointement avec sa garde, pour le préserver
+d'une entreprise populaire.»
+
+On décida en outre qu'une délégation de trois membres irait porter au roi
+la décision qu'on venait de prendre et lui demanderait «le transfert de
+l'Assemblée à vingt lieues de Paris, à Soissons ou à Compiègne». [Note:
+Montlosier, _Mémoires_, I, p. 276 et sq.] Pour donner à la démarche une
+apparence presque officielle, on désigna pour faire partie de la
+députation: l'évêque de Langres, La Luzerne, alors président de
+l'Assemblée, et Rhedon qui en était secrétaire, et on leur adjoignit
+Malouet. La hâte était telle qu'ils n'attendirent pas au lendemain pour
+remplir leur mission. Ils allèrent trouver le soir même Montmorin et
+Necker et leur firent part de la décision que leurs amis venaient de
+prendre. Les deux ministres l'approuvèrent fort. Ils entrèrent même si
+avant dans les vues des modérés qu'ils n'hésitèrent pas à convoquer
+d'urgence le conseil.... Le conseil se prolongea jusqu'à minuit. L'issue
+ne fut tout autre que celle qu'on attendait. Necker vint dire aux délégués
+«d'un air consterné» que leur proposition était rejetée, que le roi ne
+voulait pas quitter Versailles. [Note: Malouet, _Mémoires_, I, p. 340.].
+
+...«Malgré la reine, malgré M. de Mercy, malgré les insinuations plus ou
+moins pressantes d'un grand nombre de seigneurs de la Cour, le roi se
+décida à demeurer à Versailles.» [Note: Malouet, _Mémoires_, I, p. 342.]
+Sans doute, cet acte de fermeté étonne un peu de la part d'un homme dont
+le comte de Provence comparait le caractère à des boules d'ivoire huilées
+qu'on s'efforcerait en vain de retenir ensemble. Eut-il, ce soir-là, comme
+dans un éclair, la vue nette de la situation? Comprit-il la gravité de la
+mesure qu'on voulait lui faire prendre, craignit-il, en jetant un tel défi
+au peuple de Paris, de provoquer une insurrection, un nouveau 14 juillet,
+plus terrible que le premier? Si invraisemblable qu'elle puisse paraître,
+la chose n'est peut-être pas impossible. Ou bien encore, n'écoutant que sa
+rancune, hésita-t-il à se confier aux modérés, hier ses ennemis? Cette
+opinion, que nous trouvons dans les mémoires de Weber, n'est peut-être pas
+éloignée de la vérité. Il faut ajouter enfin que, si Louis XVI était
+débonnaire, il ne manquait pas d'un certain courage passif et se faisait
+une assez haute idée du point d'honneur. Malouet dit très bien: «Le roi
+qui avait un courage passif, trouvait une sorte de honte à s'éloigner de
+Versailles.» [Note: Malouet, _Mémoires_, l, p. 342.] Et nous savons que ce
+sont des scrupules du même ordre qui, le 5 octobre, l'empêcheront de
+prendre la fuite.... [Note: Albert Mathiez, _op. cit._, pp. 29-37.]
+
+Pour rassurer les modérés le roi appela à Versailles le régiment de
+Flandre. Il pensait ainsi être plus fort pour refuser sa sanction aux
+décrets du 4 août, à la déclaration des droits et aux autres articles
+constitutionnels.
+
+La disette qui sévissait, la crise économique, produite par l'émigration,
+créaient un excellent terrain aux excitations des meneurs populaires qui
+dénoncèrent le refus de sanction des décrets, l'appel des troupes,
+l'élection de Mounier à la présidence comme autant de preuves du dessein
+formé de faire rétrograder la Révolution. Il est probable enfin que les
+intrigues orléanistes ont joué un rôle.
+
+
+L'INTRIGUE ORLÉANISTE
+
+Philippe d'Orléans avait contre la cour de vieilles rancunes. Il n'avait
+pas perdu le souvenir des calomnies que le parti de la reine avait
+répandues contre lui après le combat d'Ouessant. Il avait encore sur le
+coeur le refus de Louis XVI de lui donner la charge de colonel général
+des hussards qu'il avait sollicitée pour faire taire les calomniateurs.
+Enfin, il savait que le roi blâmait fort ses moeurs et qu'on l'accusait
+tout haut à Versailles d'avoir transformé le Palais-Royal en un mauvais
+lieu et de s'enrichir avec les vices qu'il y logeait. Il se vengeait de
+ces mépris en affectant des opinions libérales, et les applaudissements
+populaires le consolaient des avanies de Versailles.... Voulait-il se
+servir de sa popularité comme d'un marchepied pour monter sur le trône ou
+se contentait-il seulement du plaisir d'humilier ses ennemis? S'il faut en
+croire les paroles que Mirabeau prononça, quelques jours avant le 14
+juillet, devant quelques députés du parti populaire, le duc d'Orléans
+désirait à cette époque la charge de lieutenant général du royaume. De là
+à la royauté effective il n'y avait qu'un pas. Mais peut-être ses
+ambitions étaient-elles plus celles de son entourage que les siennes
+propres. Tous les témoignages sont, en effet, unanimes à nous représenter
+le duc d'Orléans comme un homme faible, incapable de décisions viriles,
+constamment conduit par ses maîtresses et ses favoris. [Note: A. Mathiez,
+_op. cit._, p. 18.]
+
+Lafayette crut le duc coupable et, après l'émeute, l'obligea à accepter
+une soi-disante mission diplomatique en Angleterre, exil déguisé.
+
+Le Châtelet, qui enquêta sur les responsabilités des événements du 6
+octobre, reçut de nombreuses dépositions hostiles au duc.
+
+
+LE BANQUET DES GARDES DU CORPS
+
+C'était l'habitude, quand un régiment entrait dans une ville, que la
+garnison lui offrit un banquet de bienvenue. La Cour s'efforça de
+transformer le banquet offert par les gardes du corps au régiment de
+Flandre en une manifestation de loyalisme monarchique. L'«orgie» du 1er
+octobre, pour laquelle le roi avait prêté la salle de l'Opéra au château,
+fut racontée par Gorsas dans son _Courrier de Versailles_. C'est ce récit
+qui déchaîna l'émeute.
+
+La salle était illuminée comme dans les plus superbes fêtes. Les plus
+jolies femmes de la Cour et de la ville donnaient d'agréables distractions
+et formaient un coup d'oeil le plus attrayant et le plus enchanteur.
+
+Pendant le dîner on a porté plusieurs santés; celle du roi, de la reine,
+de Mgr le dauphin, de toute la famille royale (Je ne me rappelle pas
+cependant qu'on ait porté celle de M. le comte d'Artois ou peut-être
+étais-je distrait, je ne m'en suis pas aperçu). Pendant les santés, la
+musique du régiment de Flandres a exécuté des morceaux plus intéressants
+les uns que les autres, et tous analogues aux circonstances.
+
+A la santé du roi la salle a retenti de l'air: _ô Richard, ô mon Roi_! Une
+allemande nouvelle ou ancienne a été donnée pour la santé de la reine,
+etc.
+
+Au milieu de toutes ces santés se sont présentés dix à douze grenadiers du
+régiment de Flandres; il a bien fallu boire de nouveau à la santé du roi.
+Cette santé a été portée avec les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une
+main et le verre de l'autre. Un instant après arrivent les dragons; même
+accueil, même cérémonie. Un instant après entrent les grenadiers suisses,
+même accueil, même cérémonie. Tout jusqu'alors est gai, piquant, mais des
+scènes autrement intéressantes se préparent.
+
+Le roi, la reine, M. le dauphin, Madame sont venus pour jouir de ce
+spectacle: tout à coup la salle a retenti de cris d'allégresse. La reine
+tenant son fils par la main s'est avancée jusqu'à la balustrade du parquet;
+au même moment les grenadiers Suisses, ceux du régiment de Flandres, les
+dragons sautent dans l'orchestre. Le Roi, la Famille accompagnés par MM.
+les gardes du corps, sont reconduits chez la Reine, en traversant toutes
+les galeries, aux cris répétés de: _Vive le Roi! Vive le Roi_! etc.
+
+Tout paroissoit fini; tout à coup, comme de concert, la table joyeuse et
+La musique s'est portée à la cour de marbre et devant le balcon de S.M.
+Alors on s'est mis à chanter, à danser, à crier de nouveau: _Vive le Roi_!
+Le balcon s'est ouvert, un garde du corps, par je ne sais quel moyen, y
+monte comme à l'assaut; un dragon, un suisse, un garde bourgeois le
+suivent; en un instant, le balcon est rempli. Lorsqu'on y pensait le
+moins, le Roi et la Reine arrivent au milieu de ce groupe; les cris
+d'allégresse ont redoublé.
+
+Le Roi retiré, on s'est porté sur la terrasse, où l'on a resté fort tard
+à danser, à faire des folies et de la musique. On observera que le Roi
+arrivait de courre le cerf et qu'il a paru en habit de chasse. Un
+historien fidèle ne doit rien oublier. Quelques officiers en versant du
+vin à leurs soldats leur disoient: allons, enfans! Buvez à la santé du
+Roi, de notre maître et n'en reconnaissez point d'autre! Un autre officier
+a crié fort haut: _A bas les cocardes de couleurs! Que chacun prenne la
+noire, c'est la bonne_! (Apparemment que cette cocarde noire doit avoir
+quelque vertu, c'est ce que j'ignore [Note: Le noir était la couleur de la
+reine.]).…
+
+Tous ces détails sont parfaitement exacts, tous jusqu'à l'article de
+la _Cocarde_. [Note: _Courrier de Versailles à Paris et de Paris à
+Versailles_, nº 88, samedi 3 octobre 1789.]
+
+
+LES PRODROMES DE L'ÉMEUTE
+
+Le banquet des gardes du corps n'aurait pas suffi à provoquer un mouvement
+populaire si les esprits n'y avaient été préparés par la presse patriote.
+
+La nouvelle de l'arrivée des troupes à Versailles vint ranimer l'agitation
+politique. Tous les journaux patriotes mènent en même temps la même
+campagne. Tous les chefs populaires sont d'accord cette fois sur la
+nécessité de forcer le roi à s'établir à Paris.... Élysée Loustalot dans
+le n° 13 des _Révolutions de Paris_ (1er octobre) appelle l'élection de
+Mounier à la présidence de l'Assemblée, «un soufflet donné par
+l'aristocratie à l'opinion publique» et termine son virulent article par
+le mot souvent cité: «II faut un second accès de révolution, tout s'y
+prépare.» Parmi les «motions raisonnables» que le marquis de Villette
+publiait dans la _Chronique de Paris_ du 25 septembre, il se trouvait
+celle «d'inviter le roi et la reine à venir passer l'hiver à Paris». Le
+marquis voulait aussi que l'Assemblée vînt siéger au Louvre dans la
+galerie des tombeaux. Dans l'_Ami du peuple_, Marat réclamait des mesures
+plus énergiques: «Convaincu que l'Assemblée nationale ne peut plus rien
+faire de bien pour la nation dont elle a lâchement abandonné les arrêtés
+et sacrifié les droits, à moins que, revenant elle-même sur ses pas, elle
+ne réforme ses décrets funestes, je crois qu'elle ne saurait être assez
+tôt dissoute.» Sous des formes différentes, c'était au fond la même idée:
+l'Assemblée nationale et le roi ne voulaient pas sérieusement les
+réformes, inscrites dans les arrêtés du 4 août, sans lesquelles la
+Révolution n'était qu'un leurre, il fallait ... les obliger à faire le
+bien.... La presse n'attaquait pas seulement l'Assemblée nationale et la
+Cour, elle s'en prenait aussi à la municipalité et à Lafayette qui
+voulaient empêcher le peuple de délibérer au Palais-Royal. Les
+représentants de la Commune ont été gagnés à la Cour par les flatteries
+«et les coups de chapeau». Ils sont devenus «les oppresseurs de la
+Commune, les fauteurs d'un nouveau système d'aristocratie». Marat
+demandait chaque jour l'épurement de la Commune et même des districts:
+«Peuple insensé, seras-tu toujours victime de ton aveuglement? Ouvre enfin
+les yeux, sors, sors de ta léthargie, purge tes comités, conserves-en les
+membres sains, balayes-en les membres corrompus, ces pensionnaires royaux,
+ces aristocrates rusés, ces hommes flétris ou suspects, ces faux
+patriotes; tu n'aurais à attendre d'eux que servitude, misère,
+désolation....» [Note: _Ami du peuple_, no. 13.]
+
+Les pamphlets qui vraisemblablement ont le plus fait pour émouvoir le
+peuple et l'exciter contre ses gouvernants furent ceux qui dépeignaient sa
+situation misérable. Le titre de l'un d'eux était déjà par lui seul un cri
+déchirant: Quand aurons-nous du pain? Cette phrase revient comme un
+refrain après chaque paragraphe de cette prose pathétique: «Pourquoi,
+citoyens, Lafayette, Bailly et les chefs de la Commune vous laissent-ils
+manquer de pain?
+
+«C'est pour s'engraisser de votre substance. Pourquoi ces scélérats
+font-ils venir des troupes, font-ils environner Paris, Versailles et les
+alentours de piques et de soldats, sous prétexte de garder le roi et
+l'Assemblée nationale? Ces scélérats croient que vous avez trop de vivres.
+C'est pourquoi ils font venir des troupes pour les consommer bien vite et
+pour vous juguler ensuite. Et vous dormez! Quand aurons-nous du pain? Au
+sein de l'abondance, nous n'avons point de pain....» [Note: Sur les 30
+jours du mois de septembre, il y en eut 16 où les fusilliers montèrent la
+garde pour assurer la distribution.] Ces appels trouvaient de l'écho dans
+l'opinion publique. Paris s'agitait. Le 22 septembre, les ouvriers
+employés aux ateliers de charité de l'école militaire parlaient de partir
+pour Versailles. Le 17 septembre, on arrêtait sur la place de Grève un
+individu qui, au milieu d'un nombreux attroupement, s'écriait «qu'il
+fallait se transporter à Versailles pour l'amener à son Louvre, qui
+n'était pas fait pour des chiens». Les réunions du Palais-Royal étaient de
+plus en plus tumultueuses et Lafayette avait beaucoup de peine à dissiper
+les rassemblements. Les bourgeois eux-mêmes étaient inquiets: «On disait
+que les espèces, que le numéraire manquaient absolument, au point qu'à la
+fin du mois tous les payements de rentes qui allaient déjà fort mal au
+palais Soubise, où ils avaient été transférés de l'hôtel-de-ville,
+cesseraient entièrement.» Bref, on attendait une émeute....
+[Note: A. Mathiez, _op. cit._, p. 42 et pp. 50-51.]
+
+
+LES DISTRICTS
+
+Le district était une Assemblée élue, un véritable petit parlement ayant
+son bureau, ses commissaires, ses rapporteurs. Chaque district est maître
+chez lui et se donne lui-même son organisation. Les uns ont des comités de
+bienfaisance, tous ont un trésorier pour les pauvres. Un autre, devançant
+les vues de l'Assemblée nationale, nomme des juges de paix et de
+conciliation. Pour se concerter entre eux, les districts ont un bureau de
+correspondance qui transmet de district à district les résolutions à
+communiquer. Les districts sont la vraie force publique. Tous les services
+y sont concentrés. Le comité de police du district arrête, perquisitionne,
+juge. Le comité militaire équipe le bataillon de garde nationale, qui est
+affecté à chaque district, édicté les règlements militaires, donne des
+ordres aux compagnies. Le comité des subsistances légifère sur les halles,
+sur les boulangers, sur les convois, etc. Chaque question fait l'objet
+d'une discussion longue et suivie. A chaque instant, on placarde des
+affiches pour porter à la connaissance du public les décisions nouvelles,
+et le peuple ne se lasse pas de lire tous ces placards. Les séances sont
+très courues. Les Parisiens aimaient déjà les beaux discours et ils
+étaient servis à souhait. C'étaient en effet des avocats et des
+journalistes qui remplissaient les fonctions de président, de secrétaire
+du district. Comme on l'a dit justement, le district était un club et
+c'était un club légal. Ajoutez qu'à chaque instant on faisait de nouvelles
+élections, ce qui contribuait encore à augmenter l'agitation....
+[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 43-44.]
+
+L'émeute du 14 juillet et celle des 5 et 6 octobre furent l'oeuvre des
+districts, celle du Champ-de-Mars sera l'oeuvre des _sociétés
+Fraternelles_.
+
+
+LES DÉPUTÉS DU CÔTÉ GAUCHE ENCOURAGENT L'AGITATION
+
+Ce n'est qu'à partir du 15 septembre environ que les membres du club
+breton, [Note: Le club breton où se réunissaient d'abord les députés
+de Bretagne fut le berceau des Jacobins.] que Barnave, les Lameth, Duport,
+Chapelier et leurs amis prennent contre la Cour et le ministère une
+attitude nettement hostile. Jusque-là ils ne désespéraient pas encore de
+faire aboutir les réformes par les voies légales. L'appel des troupes
+dissipa cette dernière illusion. Il est juste de dire néanmoins que
+Barnave et les Lameth ne voulurent pas rompre sans essayer encore une
+dernière tentative de conciliation. Avant l'arrivée du régiment de Flandre
+à Versailles, ils allèrent trouver Saint-Priest et joignirent leurs
+prières à celles de Lafayette et de la Commune de Paris pour en obtenir le
+renvoi. Le ministre répondit «de manière à ôter tout espoir à ces
+démarches». [Note: Saint-Priest, _Abrégé de ma conduite_ dans les
+_Mémoires de Mme Campan_, t. II, p. 297] Désormais, la lutte est
+ouvertement déclarée. Les patriotes ont perdu toute confiance en Necker
+qu'ils considèrent comme l'instrument docile de la Cour et il ne se
+passera pas de jour sans qu'ils attaquent à l'Assemblée le ministère et la
+Cour. Le 16 septembre, Mirabeau fait distribuer un violent discours contre
+la caisse d'escompte qui était comme la création personnelle du premier
+ministre. Le 18 septembre, le roi refuse sa sanction aux arrêtés du 4
+août. L'émoi fut grand dans l'Assemblée. Duquesnoy, un modéré pourtant,
+écrit ce jour-là dans son journal: «La séance de ce matin va peut être
+décider du sort de l'empire. Le gant est jeté par le roi à l'Assemblée.
+L'amassera-t-elle? Le retirera-t-il?...» [Note: Duquesnoy, _Journal_, t.
+I, p. 551.]
+
+Il n'est guère douteux que les patriotes de l'Assemblée n'aient été en
+communion d'idées avec les pamphlétaires parisiens et n'aient préparé
+l'émeute avec eux. Sans doute les preuves formelles manquent mais les
+vraisemblances sont assez fortes. On sait que les membres du club breton
+vont souvent à Paris, qu'ils sont en relations avec les principaux
+orateurs de réunions publiques et que ceux-ci assistent souvent aux
+séances de l'Assemblée nationale. Vers la fin de septembre, on organise
+comme un service régulier de surveillance aux tribunes. Les gardes
+françaises y allaient à tour de rôle en habits civils, s'y mettaient en
+rapport avec les députés populaires, leur demandaient des instructions et
+appuyaient leurs discours de vigoureux applaudissements.…
+
+Nous avons conservé le brouillon des lettres que Barnave écrivait au
+milieu même des événements, le 4 et le 5 octobre, elles ne laissent aucun
+doute sur son véritable état d'esprit: «Si vous voyiez, disait-il le 4
+octobre, de vos propres yeux que le ministère, sans excepter M. Necker et
+la majorité de notre Assemblée, n'a jamais voulu de constitution, qu'ils
+n'ont jamais eu un moment de supériorité sans tenter de renverser avec une
+incroyable mauvaise foi tout ce qu'ils avaient paru consentir, que leurs
+relations dans l'étendue du royaume embrassent presque tout ce qui exerce
+çà et là quelque autorité, que, depuis les arrêtés du 4 août, presque
+toute la partie gouvernante de la nation est devenue notre ennemie et
+celle de la liberté, que rendre dans ces circonstances une grande énergie
+à l'ordre ancien, c'était presque certainement le rétablir, lui donner des
+moyens de nous anéantir presque sans combat, puisqu'il aurait eu pour lui
+le gouvernement et la majorité de notre Assemblée, prête à se déclarer,
+dès que la crainte ou la volonté de la nation fortement exprimée ne la
+contiendrait pas, si vous réfléchissiez que nous ne sommes point dans
+l'état naturel, où les mouvements sont libres et la volonté maîtresse de
+combiner ce qu'il y a de plus avantageux, mais dans un état tendu et
+forcé, obligés de soutenir un poids immense de forces contraires toujours
+prêtes à nous engloutir, que, pour faire adopter la constitution à un
+gouvernement et à une grande partie de la nation qui n'en veut pas, il
+fallait que cette constitution leur fût nécessaire pour les tirer d'un
+état pire, vous auriez senti....» [Note: Arch. nat. W. 12.] Le reste de la
+lettre manque, mais ce qu'il en subsiste suffit à nous éclairer sur les
+sentiments de l'auteur. Barnave partageait les craintes du peuple, il
+voyait la Révolution en danger. L'union des aristocrates et du ministère
+lui paraissait le prélude d'une réaction; il se résignait pour l'éviter à
+ce que la nation «exprimât fortement sa volonté», en bon français, il
+pensait qu'une émeute était nécessaire pour achever la défaite de
+l'aristocratie.... Le 2 novembre il parlera du mouvement d'octobre en ces
+termes: «Paris a cru devoir sauver une seconde fois la liberté publique.»
+[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 55-57.]
+
+
+LES JOURNÉES DES 5 ET 6 OCTOBRE
+
+Le récit contemporain le plus complet et dans l'ensemble le plus exact
+nous paraît être celui que rédigea le ministre de Saxe dans sa dépêche du
+9 octobre. [Note: Rapports du comte de Salmour, ministre plénipotentiaire
+de Saxe dans les _Nouvelles archives des missions_ t. VIII, p. 260 et sq.]
+
+Les événements se sont si fort multipliés dans tous les genres depuis ma
+dernière que je dois demander d'avance l'indulgence de Votre Excellence
+pour la narration qui va suivre, dans laquelle je mettrai tout l'ordre
+qu'il me sera possible de conserver au milieu de l'existence la plus
+désordonnée qui fut jamais.
+
+Je vous annonçais, Monsieur, beaucoup de fermentation dans la nuit du
+dimanche au lundi; elle s'est accrue le matin, au point que des femmes de
+la Halle, au nombre de cinq à six cents, s'étant rassemblées à la pointe
+Saint-Eustache, quelques ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Marceau
+se trouvant mêlés parmi elles, se sont réunies à l'Hôtel de ville, en ont
+chassé les représentants de la commune, forcé la faible garde qui y était,
+pris un magasin de 1700 fusils de réserve, en ont armé, ainsi que d'un
+nombre considérable de piques, la populace arrivée pour les soutenir.
+Maîtresses de quatre pièces de canon, elles se sont répandues dans toutes
+les rues de la ville, forçant sans pitié toutes les femmes qu'elles
+rencontraient en voiture ou à pied de se joindre à elles. La marquise de
+Manzi, que V. E. a vue à Dresde, allant se promener aux Tuileries, a été
+arrachée de sa voiture par ces furieuses et, après avoir marché quelque
+temps avec elles, n'a dû sa liberté qu'à deux soldats aux gardes, qui la
+leur enlevèrent sous prétexte que sa faiblesse ne lui permettrait jamais
+d'arriver. Elles alléguaient pour motif de leur insurrection le manque de
+pain et le but de leur course devait être d'aller à Versailles en demander
+au Roi et à l'Assemblée nationale. [Note: Cette «allégation» n'était pas
+un prétexte. Paris souffrait réellement de la disette et on faisait queue
+aux portes des boulangeries comme dans un siège.]
+
+L'Hôtel de ville fermé, une caisse de cent et quelques mille francs
+pillée, beaucoup de papiers déchirés, la municipalité mise en fuite, M.
+Bailly ayant donné sa démission dès la veille, M. de La Fayette sollicité
+depuis plusieurs jours par les troupes de se rendre à Versailles, n'osant
+trop se montrer de crainte d'être forcé de se mettre à leur tête, une
+foule de peuple de la dernière classe, armée, courant les rues avec des
+femmes furieuses, représentant la véritable image des bacchantes, [Note:
+L'enquête du Châtelet prouva qu'il y avait dans le nombre des femmes
+distinguées, ayant loge à l'Opéra.] toutes les boutiques fermées,
+l'impossibilité de se procurer du pain, même à prix d'argent, quelques
+boulangers déjà devenus victimes de la disette, des soldats armés de tous
+les districts réunis par bandes, errant ça et là sans chef et sans ordre,
+ni général, ni magistrat, ni puissance quelconque, voilà le tableau
+effrayant de notre position toute la journée du lundi (5 octobre).
+
+Les barrières étaient fermées dès le matin, la duchesse de l'Infatado, le
+prince de Monaco avaient été ramenés et maltraités, la voiture de ce
+dernier pillée. Les différents districts étaient rassemblés, plusieurs
+troupes s'en étaient déjà détachées pour suivre les femmes qui, avec les
+ouvriers et les quatre pièces de canon prises à l'Hôtel de ville, à leur
+tête, marchaient à Versailles. De tous côtés on battait la générale;
+toutes les compagnies soldées dont les anciennes gardes françaises forment
+le fond, demandaient à grands cris d'aller à Versailles déposter le
+régiment de Flandre, en chasser les gardes du corps qui avaient insulté la
+garde nationale. Une partie des compagnies non soldées se joignit à eux.
+Tous les districts séparément prirent à peu près une résolution unanime de
+marcher et en firent part à M. de La Fayette, qui, haranguant au milieu de
+la place de Grève, s'efforçait de contenir le peuple, de gagner du temps
+et, aidé par M. de Keralio, accouru à la tête du bataillon des Filles de
+Saint-Thomas, avait repris poste à l'Hôtel de ville. Vers 4 heures, se
+rassemblèrent de nouveau les représentants de la Commune; à la même heure
+à peu près se réunissait à la place Louis XV, le long du Cours-la-Reine
+jusqu'à la barrière de la Conférence, les troupes qui allaient attaquer
+Versailles. Attiré par le bruit des tambours, je reconnus bientôt la
+compagnie de grenadiers qui était ci-devant casernée à ma porte. [Note: M.
+de Salmour demeurait rue de Matignon, au faubourg Saint-Honoré (note de M.
+Flammermont).] Ils m'apprirent le motif qui les avait amenés là et
+m'annoncèrent que M. de la Fayette allait se mettre à leur tête, qu'ils
+étaient las de toutes ces délations, qu'ils l'avaient envoyé chercher à la
+ville et que, s'il n'arrivait pas dans un quart d'heure, on leur en
+rapporterait les morceaux, après quoi ils partiraient. Le malheureux, ne
+voyant plus aucun moyen de les contenir, arriva après 5 heures, plus mort
+que vif, et prit son poste à la tête de la colonne, que j'ai vue défiler
+dans l'ordre suivant.
+
+Deux cents cavaliers à la tête, ensuite le train d'artillerie, composé de
+quatre pièces de 24, de 12, de 16, avec quatre chariots de munitions
+traînés par des chevaux qu'on avait indistinctement pris à tous ceux qu'on
+rencontrait. Le train avait avec lui le nombre de canonniers nécessaires
+pour le service des pièces. Suivait M. de La Fayette, entouré de ses aides
+de camp; après quoi marchait à pied le comte Charles de Chabot à la tête
+de sa compagnie de grenadiers; les bataillons de chaque district étaient
+fort en ordre avec leurs drapeaux rangés par divisions de six bataillons
+chacune; le duc d'Aumont précédait la sienne, et beaucoup de canons de
+régiment étaient entremêlés dans la colonne. La compagnie soldée de chaque
+district faisait le fond du bataillon, qui était plus ou moins fort
+suivant la quantité de non soldés qui s'y était jointe; l'on pouvait
+évaluer à trois cents hommes, l'un dans l'autre, ceux des quatre premières
+divisions. Les non soldés des deux dernières étaient presque tous restés
+pour la garde de la ville, on ne pouvait guère calculer qu'à 150 hommes le
+nombre de ceux de chacun des districts, ce qui donne un complet de 15 000
+hommes de troupes régulières, marchant, avec la plus grande ardeur, par
+sections de six hommes de front, tambour battant, drapeaux déployés, un
+nombre à peu près égal de volontaires armés de mille manières différentes
+et surtout d'un grand nombre de piques précédait et couvrait en guise de
+troupes légères les flancs de cette colonne, ce qui portait en totalité à
+plus de 50 000 le nombre des gens armés, outre les 6 000 femmes, suivies
+de quelque populace, qui devaient être arrivées trois heures plus tôt.
+Aussitôt après le départ de l'armée, les districts obligèrent tout ce qui
+pouvait porter les armes de se rassembler pour faire des patrouilles. La
+ville fut illuminée et tout parfaitement tranquille, à l'exception de deux
+cents hommes de renfort qui étaient prêts à marcher dans chaque district
+et formaient ainsi un corps auxiliaire de 12,000 hommes.
+
+M. de La Fayette essaya jusqu'au pont de Sèvres de chercher à les ramener
+ou à les arrêter. Voyant qu'il était impossible de les amuser davantage,
+et qu'on avait poussé l'excès de la prévoyance jusqu'à se munir d'une
+corde neuve pour le pendre, au cas qu'il n'eût pas fait son devoir, il
+prit entièrement son parti et dépêcha un courrier à la Ville pour annoncer
+qu'il avait passé la Seine sans obstacle.
+
+Votre Excellence, instruite à présent de ce qui arrivait le lundi à Paris,
+va voir quel était à la même époque l'état des choses à Versailles. Le Roi
+avait donné une acceptation limitée à la Constitution qui avait occasionné
+des débats forts vifs. M. le Président avait à la fin reçu ordre de se
+retirer par devers S.M. pour demander son acceptation pure et simple, ce
+qui devait se faire lorsque le Roi serait revenu de Rambouillet, où il
+avait été chasser. L'Assemblée s'était séparée à 3 heures et demie. Dès
+midi, instruit apparemment de l'insurrection de Paris, on avait battu la
+générale pour rassembler la garde nationale de Versailles qui n'avait pas
+obéi.
+
+Afin que V.E. puisse mieux comprendre les détails des événements, je crois
+convenable de lui donner une idée du local de la scène. Devant le château
+de Versailles est une grande place, nommée la Place d'armes, où l'on
+arrive par trois grandes avenues fort larges, disposées en patte d'oie et
+séparées par deux grands bâtiments où sont les Écuries de S.M. qui se
+trouvent conséquemment en face du château. Sur la gauche de cette place,
+en venant de Paris, se trouve un bâtiment auquel on a donné la forme d'une
+tente. Il peut contenir à peu près 600 hommes, servait de corps de garde
+et de caserne aux ci-devant gardes françaises, et était maintenant occupé
+par la milice de Versailles avec les quatre pièces de canon que le
+régiment de Flandres avait amenées. Le devant des trois cours principales
+du château qui se succèdent toujours en se rétrécissant est fermé par une
+grille: la première s'appelle des Ministres; la seconde, Cour Royale; et
+la troisième Cour de Marbre où se trouve à gauche le grand escalier qui
+porte le même nom. C'est sur la Place d'armes que se rassemblèrent à 4
+heures et demie les gardes du corps, dès qu'on vit arriver les femmes. Ils
+faisaient face à l'avenue; la troupe à la première grille de la Cour des
+Ministres, qui était fermée et où étaient rangés en bataille les 300
+hommes des gardes suisses; à gauche des gardes du corps vint se mettre en
+bataille le régiment de Flandres, en faisant une espèce de potence qui
+fermait la Place jusqu'à l'avenue de Saint-Cloud. La droite devait être
+occupée de la même manière par la garde de Versailles qui n'a point paru
+excepté ce qui était dans le corps de garde de la tente pour fournir les
+postes au château. [Note: Voir le plan de Versailles reproduit plus haut.]
+
+Deux cents chasseurs de Montmorency qu'on avait envoyé reconnaître se
+retirèrent à l'approche de la foule. Tout le peuple de Versailles était
+sur pied. Les gardes du corps arrivaient successivement par bouquets, à
+mesure que leurs chevaux étaient sellés, et avaient de la peine à se
+former en troupe au milieu du peuple, ce qui occasionnait déjà quelques
+murmures.
+
+Un garde national de Versailles, voulant rejoindre ses camarades à la
+tente, trouva plus court de traverser les rangs des gardes du corps, où il
+se fit jour avec son fusil. M. de Savonières, chef de brigade, se détacha
+du rang avec deux gardes pour courir après et l'arrêter; poursuivi à coups
+de sabre, le milicien, toujours en fuyant, se défendit vaillamment et
+gagna la barrière qui était devant son corps de garde, d'où la sentinelle
+postée devant le canon ajusta à M. de Savonières un coup de fusil qui lui
+cassa le bras. On lui ouvrit la grille pour entrer au château se faire
+panser, les gardes regagnèrent leur rang et il ne se passa rien de plus
+pour le moment.
+
+Les femmes environnant la troupe demandaient toujours du pain et à parler
+au Roi; on leur répondit qu'il était à la chasse et tout se passait en
+paroles, lorsque quelques gardes impatientés, disent les uns, de se voir
+entourés et pressés, excités, suivant les autres, par la vue d'un de leurs
+camarades qu'ils croyaient être à l'autre bout de la Place entre les mains
+du peuple, se détachèrent de nouveau au nombre de dix à douze et, galopant
+au milieu de la multitude, parvinrent à ramener le prétendu prisonnier,
+mais avec perte d'un d'entre eux qui, blessé dans la foule d'un coup de
+lance, fut aussitôt achevé à coups de fusil. Les autres regagnèrent le
+gros de la troupe qui, au nombre de 400, continua à rester tranquillement
+en bataille.
+
+Le Roi revint de la chasse vers 7 heures, en entrant, comme il l'a
+toujours fait depuis la Révolution, par les portes de derrière le parc. Le
+président de l'Assemblée nationale fut aussitôt introduit, et avec lui une
+députation de quinze femmes qui se plaignirent au Roi de la mauvaise
+police et du manque de subsistances. Le Roi leur répondit qu'il aimait
+trop sa bonne ville de Paris pour vouloir jamais la laisser manquer de
+rien; que, tant qu'il avait été chargé de son approvisionnement, il
+croyait avoir bien réussi; mais que depuis que ces Messieurs, en montrant
+les députés de l'Assemblée, lui avaient lié les mains, ce n'était pas sa
+faute; qu'il ne croyait pas possible qu'on pût sitôt mettre le pain à 8
+sols et la viande à 6 sols, comme elles le désiraient, mais qu'il allait
+donner des ordres et se concerter avec l'Assemblée nationale pour que, dès
+le lendemain, on les satisfît du mieux qu'on pourrait.
+
+Dès qu'elles vinrent rendre compte à leurs camarades de cette réponse
+satisfaisante, on leur cria que cela ne pouvait être vrai, qu'on les avait
+sûrement corrompues avec de l'argent; et on allait les pendre, si par
+l'intercession des députés elles n'eussent obtenu de pouvoir aller
+chercher par écrit la confirmation de ce qu'elles avaient avancé;
+introduites de nouveau devant le Roi, S.M. écrivit de sa main et signa ce
+qu'elles venaient de dire. Calmées par cette assurance, toutes ces femmes
+suivirent les députés à l'Assemblée nationale, assurant les gardes du
+corps qu'il allait arriver de Paris des gens qui les vengeraient des
+mauvais traitements qu'elles prétendaient en avoir éprouvé. Arrivés à
+l'Assemblée, elles remplirent toute la salle, s'établirent sur les
+banquettes, demandèrent à faire parler M. de Mirabeau qui réclama avec
+beaucoup de dignité contre l'indécence de cette assemblée, mais ces dames
+finirent par avoir raison. On ne put rien délibérer. L'évêque de Langres
+présidait en l'absence de M. Mounier, qui, retiré par devant le Roi, vint
+enfin annoncer l'acceptation pure et simple des Droits de l'Homme et de la
+Constitution; il n'y avait aucun membre du clergé, très peu de l'ancien
+parti des aristocrates qui s'étaient tous cachés, puisque le peuple en
+avait désigné plusieurs pour être la cause des malheurs actuels, qu'il
+voulait immoler à son ressentiment. La séance fut levée à 10 heures et
+demie; il avait plu à verse toute la journée; vers 9 heures, ne voyant
+rien arriver, le Roi avait ordonné aux gardes du corps de rentrer; ils
+firent un mouvement par demi-escadron, pour se mettre en colonne; le
+peuple, croyant qu'ils allaient charger, se mit en défense; la milice de
+Versailles de son corps de garde fît un feu roulant sur eux qui en blessa
+quinze ou seize et les mit en fuite, tellement qu'ils ne purent se rallier
+que dans le parc, de l'autre côté du château, sur la terrasse, vis-à-vis
+l'appartement de M. le Dauphin. L'on vint à 11 heures annoncer que les
+troupes de Paris arrivaient. Le Roi voulut alors prendre le parti de la
+retraite, et M. de Cubières son écuyer donna l'ordre à six voitures de
+chasse d'être attelées, de se rendre au pas à la Porte de l'Orangerie, qui
+est à la gauche du château, pour de là, sous l'escorte des gardes du
+corps, gagner le large. Dès que les chevaux furent mis, on ouvrit les
+portes de l'écurie, mais les voitures qui, d'après la description du local
+que j'ai faite à V. E., devaient traverser la Place d'armes, furent
+arrêtées par le peuple qui criait: _Le Roi s'en va!_ Les deux premières
+qui, par la vitesse de leur marche, s'étaient fait jour à travers de la
+foule, arrivées à la Porte de l'Orangerie, la trouvèrent fermée et elles
+furent arrêtées au nom de la Nation par des hommes qui coupèrent les
+traits. M. Necker, pendant ce temps, était arrivé chez le Roi par
+l'intérieur et, avec M. le comte de Montmorin, détermina, contre l'avis
+des autres ministres, S. M. à ne pas s'éloigner.
+
+M. de La Fayette avait, en attendant, fait halte au Petit-Montreuil, au
+bout de l'avenue de Paris. Là, il avait rangé sa troupe en bataille, et
+après lui avoir rappelé le serment de fidélité à la Nation et au Roi, il
+la partagea en deux colonnes qui, l'artillerie à la tête, arrivèrent par
+les deux avenues de Paris et de Saint-Cloud. Beaucoup de députés étaient
+rendus au château. Le Roi avait dit qu'on les appelât tous et on les
+rappelait dans la ville au son du tambour. M. de La Fayette arriva seul
+avec quatre officiers, les grilles du château lui furent ouvertes, il
+monta dans l'appartement du Roi avec ceux qui l'accompagnaient. La foule
+qui était dans l'Oeil-de-Boeuf le suivit dans la chambre et lui entendit
+prononcer ces paroles: «Sire, vous voyez devant vous le plus malheureux
+des hommes, de devoir y paraître dans ces circonstances et de cette
+manière. Si j'avais cru pouvoir servir plus utilement V.M. aujourd'hui en
+portant ma tête sur l'échafaud, Elle ne me verrait point ici.» Le Roi lui
+répondit: «Vous ne devez pas douter, M. de La Fayette, du plaisir que j'ai
+toujours à vous voir, ainsi que nos bons Parisiens; allez leur témoigner
+de ma part ces sentiments.» Le général sortit sur-le-champ pour aller
+au-devant de ses troupes qu'il rangea en bataille dans la Place d'armes et
+dans tous les environs. Dès que les troupes de Paris arrivèrent, le
+régiment de Flandres, qui s'était retiré dans les Écuries pour se mettre à
+l'abri du mauvais temps, sortit, faisant armes plates, découvrit le bassin
+pour montrer qu'ils n'étaient point chargés; après quoi, l'on posa le
+fusil à terre, les cartouches à côté et les soldats firent demi-tour pour
+rentrer. On leur rendit aussitôt les armes, et la fraternité s'établit
+entre eux et la milice nationale. M. Mounier entra chez le Roi peu de
+moments après la sortie de M. de La Fayette.
+
+Le Roi lui dit: «Je vous avais fait venir pour m'entourer des
+représentants de la Nation, mais j'ai déjà vu M. de La Fayette.» Dès que
+le général eut fait les dispositions nécessaires au dehors, il revint chez
+le Roi, où il resta jusqu'à une heure et demie. Il dit, en sortant, à la
+foule qui était dans l'Oeil-de-Boeuf: «Messieurs, je viens de déterminer
+le Roi à de pénibles sacrifices: S. M. n'a plus de gardes que celles de la
+Nation. Elle m'a permis d'occuper avec 2,000 hommes le château; que chacun
+se retire, je m'en vais penser à la sûreté générale et à renvoyer le reste
+des troupes à Paris.» Effectivement, le château fut occupé sur-le-champ,
+des sentinelles posées partout, les postes des gardes du corps dans
+l'intérieur cependant laissés, ainsi que ceux des Suisses, qui ont été
+constamment sous les armes, sans jamais recevoir d'ordre et sans jamais
+quitter la place qui leur avait été assignée derrière la grille. Le reste
+des troupes de Paris avait été logé par bataillons dans les maisons
+principales. Les femmes, qui s'étaient emparées de la salle de l'Assemblée
+nationale, y restèrent toute la nuit; et, tout paraissant assez
+tranquille, LL.MM. se couchèrent vers 2 heures.
+
+Le peuple de Versailles, cependant, et une partie de cette populace qui
+était venue avec les femmes conservaient rancune aux gardes du corps. On
+ne savait ce qu'ils étaient devenus, restés toujours dans le parc. Vers 4
+heures du matin, une partie se détermina à regagner ses écuries, tandis
+que l'autre, préférant une retraite en rase campagne, s'éloignait de
+Versailles sans trop savoir où elle allait. Le peuple, qui furetait
+partout pour les chercher s'aperçut de leur rentrée, courut aux Écuries;
+ces malheureux n'eurent que le temps de se réfugier dans le Manège, d'où
+ils se défendirent à coups de carabines et blessèrent quelques personnes,
+jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant résister au nombre, ils cherchèrent à
+s'évader par le parc, ce qui leur réussit, à l'exception de dix à douze
+qui furent faits prisonniers. Pendant le même temps, une partie du peuple,
+piquée de leur résistance au Manège, remplit les cours du château et
+voulut s'emparer de ceux qui étaient dans les appartements. Les cours, qui
+de toute la nuit n'avaient jamais été parfaitement dégagées, s'étaient
+trouvées tout à coup remplies sans qu'on attribuât à cette multitude
+aucune mauvaise intention.
+
+Le jour commençait à poindre. Le garde, placé en faction aux pieds de
+l'Escalier de Marbre, insulté par la populace, au lieu d'appeler la garde
+nationale à son secours, cria à son brigadier d'arriver à lui. Celui-ci,
+dès qu'il vit du haut de l'escalier de quoi il s'agissait, tira un coup de
+carabine qui tua un homme. Le factionnaire en fit autant. La populace
+aussitôt s'empara d'eux et monta pour forcer les appartements. Les gardes
+de l'intérieur eurent à peine le temps de barricader les portes.
+Heureusement que M. de La Fayette, réveillé par la fusillade du Manège,
+était accouru avec ce qu'il avait pu ramasser de troupes de Paris. Les
+grenadiers arrivèrent, dissipèrent le peuple qui allait enfoncer les
+portes de la salle des gardes, qui ne voulaient absolument point ouvrir.
+S'étant fait connaître aux gardes du corps, ceux-ci crièrent du dedans:
+«jurez-nous sur votre Dieu que vous défendrez la vie du Roi.» «Nous vous
+jurons, foi de grenadiers, que nous périrons tous avant qu'il arrive rien
+à S.M.» Les portes s'ouvrirent aussitôt, et les grenadiers entrant en
+foule, suivis de toute la garde nationale de Paris à mesure qu'elle
+arrivait, enveloppèrent les gardes du corps et remplirent la galerie, les
+appartements, pénétrant jusque dans la chambre du Roi, où arrivait au même
+instant la Reine toute effrayée, qui s'était sauvée de son appartement où,
+lors de l'invasion du peuple, avaient, par un passage apparemment mal
+gardé, pénétré des femmes Qui semblaient lui en vouloir. Les troupes de
+Paris, à mesure qu'elles arrivaient, remplissaient en foule la Cour de
+Marbre et la Cour Royale, et le peuple était obligé de refluer dans celle
+des Ministres, où il traîna les deux malheureuses victimes prises au pied
+de l'escalier et les exécuta, l'une sur le perron de M. le comte de la
+Luzerne et l'autre devant la porte de M. de Saint-Priest. Leurs têtes
+furent portées en triomphe dans toutes les rues de Versailles, amenées
+ensuite à Paris et promenées dans les rues de la capitale.
+
+M. de La Fayette, après avoir mis en sûreté les appartements du Roi,
+descendit pour mettre quelque ordre dans sa troupe, trouva dans la Cour de
+Marbre, sous le balcon de S. M. les dix gardes du corps que la Garde
+nationale avait arrachés au peuple et qu'elle se préparait à exécuter sous
+les fenêtres du Roi, pour avoir, disait-elle, tiré sur les citoyens. M.
+De la Fayette, ne pouvant d'aucune manière obtenir leur grâce, jeta son
+chapeau par terre et, ouvrant son habit, dit à sa troupe qu'il ne voulait
+pas commander des anthropophages, qu'il leur rendait sa cocarde, leur épée
+et leur habit; que, s'ils voulaient ôter la vie à ces malheureux, ils
+n'avaient qu'à prendre aussi la sienne. Cette fermeté sauva ces
+infortunés, et il fut décidé qu'on les ramènerait prisonniers à Paris.
+
+M. de La Fayette, remontant aussitôt, décida le Roi à paraître avec la
+Reine et le Dauphin sur le balcon; on applaudit, et dès que S. M. fut
+retirée, on lui cria de venir à Paris. Il n'y avait point de ministre
+auprès du Roi dans ce moment. Après un instant de réflexion: «Eh bien oui,
+dit-il, j'irai avec eux.» Et aussitôt, sans écouter personne, sortant sur
+le balcon, il leur cria: «Mes enfants, j'irai vivre au milieu de vous avec
+ma femme et mon fils; mais je vous demande pour marque d'attachement que
+vous pardonniez à mes gardes du corps.» Aussitôt ils parurent tous aux
+fenêtres des appartements, jetant dans la cour leurs bandoulières, qui
+sont leur marque de service, et M. de la Fayette paraissant avec eux sur
+le balcon du Roi, l'embrassa en criant: «Mes amis, la paix est faite!»
+
+Ceux qui étaient le plus près ayant seuls pu entendre la promesse que le
+Roi avait faite de venir à Paris, les autres voulurent s'assurer par
+eux-mêmes de cette intention de S.M., et toute la troupe passant
+successivement en désordre sous ce même balcon, le Roi eut la bonté de
+faire répéter ses paroles par MM. de la Fayette et d'Estaing à chaque
+troupe qui passait et de les accompagner de ses gestes d'assurance; on fit
+aussitôt une salve générale de tout le canon et de toutes les petites
+armes qui aurait pu devenir d'autant plus dangereuse qu'elles étaient
+toutes chargées à balle.
+
+On avait envoyé de Paris une garde pour relever les troupes qui étaient à
+Versailles avant de savoir que LL.MM. viendraient à Paris. Réunis aux
+autres, on en choisit mille pour demeurer à la garde du château, et le
+reste se mit à défiler d'une manière qu'il faut avoir vue pour s'en faire
+une idée; la description des saturnales des anciens peut seule rendre une
+faible image de ce désordre. Figurez-vous une colonne défilant presque
+sans interruption depuis midi jusqu'à 7 heures du soir, où marchaient
+pêle-mêle les troupes, les goujats, toutes les femmes ivres, le mélange de
+toutes les espèces d'armes, des femmes à cheval sur des canons, d'autres
+portant les drapeaux, la plus vile populace à côté des officiers les plus
+distingués; on voyait des femmes avec des bonnets de grenadiers, d'autres
+ayant des fusils sur l'épaule, et des soldats le bâton à la main; des
+chevaux des écuries du Roi et de Monsieur attelés à des charrettes de
+farines; du pain, des cervelas attachés au bout des baïonnettes; la plus
+vile populace montée sur les chevaux enlevés aux gardes du corps, galopant
+comme des fous; d'autres armés de leurs carabines ou de hallebardes des
+Cent Suisses; des femmes et des soldats à moitié ivres, couchés dans la
+posture la plus indécente sur des chariots de munition, tandis que les
+charretiers qui les conduisaient portaient eux-mêmes et avaient décoré
+leurs chevaux, en guise de collier, des bandoulières des gardes du corps.
+
+Le Roi est arrivé à 7 heures à la barrière de la Conférence. Son carrosse
+était immédiatement précédé par la même troupe avec aussi peu de choix.
+Les gardes de la prévôté le précédaient, entremêlés de femmes armées
+entourant le cheval de M. de Tourzel, grand prévôt; des gardes du corps à
+pied, confondus avec la garde nationale, suivaient; venaient ensuite les
+Cent Suisses de la garde avec leurs drapeaux; dans un ordre à peu près
+pareil de la garde nationale montée sur des chevaux des gardes du corps,
+tandis que des gardes étaient montés sur les leurs et d'autres en croupe
+derrière des cavaliers, étaient plus près du carrosse de LL.MM.
+Immédiatement précédé par M. d'Estaing, M. de la Fayette et M. de
+Montmorin, cousin du ministre, major en second du régiment de Flandres; il
+était entouré des grenadiers de Paris, de Flandres et des recruteurs des
+différents corps, des femmes montées derrière et devant en guise de pages;
+la grosse artillerie suivait le convoi. Le Roi, la Reine, M. le Dauphin,
+Madame fille du Roi, Madame Élisabeth et Madame de Tourzel, gouvernante,
+étaient dans la même voiture. M. Bailly présenta au Roi les clefs de la
+Ville dans un plat de faïence, la vaisselle étant à la Monnaie, et lui fit
+la harangue ci-jointe. Arrivé à l'Hôtel de ville, M. Bailly rendit compte
+de ce que le Roi lui avait dit, qu'il se voyait toujours avec plaisir au
+milieu des habitants de sa bonne ville de Paris; la Reine dit alors: «Vous
+avez oublié qu'il a ajouté avec confiance.» On cria «Vive la Reine!»
+«Messieurs, reprit le maire, vous l'entendez de sa bouche, vous êtes plus
+heureux que si je vous l'avais dit.» Et alors: «Vive Monsieur Bailly!»
+
+LL.MM. vinrent ensuite coucher aux Tuileries où, par parenthèses, le Roi
+se trouva pour la première fois de sa vie....
+
+L'Assemblée nationale a décrété ce jour-là qu'elle serait inséparable de
+la personne du Roi auprès duquel elle a laissé une députation, siégeant en
+attendant à Versailles, jusqu'à ce que le manège des Tuileries soit
+arrangé pour la recevoir. Situé malheureusement dans mon quartier, je vais
+de nouveau me trouver au foyer des troubles et des émeutes....
+
+....Je ne saurais peindre à V.E. le tableau de ce que j'ai vu. Qu'elle se
+figure une cour, un vestibule, un escalier rempli de toutes les classes,
+une assez petite antichambre où des grenadiers, des gardes pêle-mêle avec
+des gardes du corps qui y ont passé ces deux nuits comme prisonniers,
+n'ayant pas de quoi se couvrir, tous leurs effets ayant été pillés, des
+laquais, des pages, des dames de la Cour, des évêques, des ambassadeurs,
+des officiers crottés en bottes et éperons, en un mot tout ce qui ne peut
+pas être contenu dans une autre chambre qu'on nomme improprement salle
+d'audience et la Reine au milieu de tout cela.
+
+Représentez-vous un M. Jauge, banquier, un des aides de camp de M. de la
+Fayette, entrant dans le cabinet du Roi, comme n'aurait pas fait autrefois
+un duc et pair, et disant au comte de Montmorin, ministre: «j'ai vu qu'on
+n'a pas laissé entrer votre voiture dans la cour, c'est que j'avais donné
+des ordres pour qu'on tînt les portes fermées; dans ces circonstances, il
+faut apprendre à souffrir; une autre fois, si je sais l'heure où vous
+venez, j'ordonnerai qu'on vous laisse passer.»
+
+Ma tête ne peut pas encore se faire à ce bouleversement d'idées…
+
+
+LES CONSÉQUENCES DE L'ÉMEUTE
+
+L'émeute s'était surtout faite contre les monarchiens. Leur chef, Mounier,
+qui présidait l'Assemblée, n'ayant pu persuader Louis XVI de quitter
+Versailles le 5 au soir, ne songea plus qu'à soulever les provinces contre
+Paris. Il partit pour le Dauphiné mais n'y rencontra que froideur et
+hostilité. La province approuva le fait accompli.
+
+Les parisiens heureux de posséder le roi multipliaient en son honneur les
+protestations d'amour et de fidélité, protestations dont la sincérité
+était accrue par les avantages remportés: la sanction des décrets du 4
+août et de la déclaration des droits. La Révolution semblait assurée du
+lendemain.
+
+
+LA SITUATION APPRÉCIÉE PAR MARIE-ANTOINETTE
+
+Les deux lettres suivantes écrites par la reine à l'ambassadeur d'Autriche
+Mercy montrent combien de ressources s'offraient encore à la royauté:
+
+7 octobre 1789.
+
+Je me porte bien, soyez tranquille. En oubliant où nous sommes et comment
+nous y sommes arrivés; _nous devons être contents du mouvement du
+Peuple_, surtout ce matin, j'espère, si le pain ne manque pas, que
+beaucoup de choses se remettront. Je parle au peuple; milices, poissardes,
+tous me tendent la main. Je la leur donne. Dans l'intérieur de l'hôtel de
+ville, j'ai été personnellement très bien reçue. Le peuple ce matin, nous
+demandait de rester, je leur ai dit de la part du Roi, qui était à côté de
+moi, qu'il dépendait d'eux que nous restions; que nous demandions pas
+mieux; que toute haine devait cesser; que le moindre sang répandu nous
+ferait fuir avec horreur. Les plus près m'ont juré que tout était fini.
+J'ai dit aux poissardes d'aller répéter tout ce que nous venions de leur
+dire. Je suis désolée que nous soyons séparés. Mais il vaut bien mieux
+que vous restiez où vous êtes pendant quelque temps. Vous aurez de mes
+nouvelles le plus souvent que je pourrai. Adieu, comptez à jamais sur tous
+mes sentiments pour vous. [Note: _Correspondance_ de Mercy, t. II, p.
+271.]
+
+10 octobre 1789.
+
+L'Assemblée va venir ici, mais on dit qu'il y aura à peine 600 députés.
+_Pourvu que ceux qui sont partis calment les provinces_ au lieu de les
+animer sur cet événement-ci, car tout est préférable aux horreurs d'une
+guerre civile. [Note 2: _Ibid_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA FÉDÉRATION
+
+
+LES PRÉCÉDENTS, LES FÉDÉRATIONS
+
+C'est pour réprimer les troubles, pour protéger les subsistances, pour
+rétablir l'ordre indispensable à la régénération de la chose publique que
+se forment, après la Grande Peur, les premières fédérations, véritables
+ligues armées au service de l'Assemblée nationale. Le sentiment qu'elles
+tiennent à exprimer tout d'abord, à proclamer bien haut, c'est leur
+confiance absolue dans le dogme politique de la toute puissance des
+représentants de la nation à préparer et à assurer le bonheur public.
+Elles ne doutent pas que les intrigues des méchants, les conspirations des
+aristocrates ne soient le seul obstacle qui retarde l'heure prochaine de
+la félicité générale et c'est pour déjouer leurs intrigues, leurs complots
+qu'elles ont pris les armes. Elles protestent de leur soumission sans
+bornes à la _Constitution_, de leur ardent amour de la _Patrie_.
+
+Et par Patrie elles n'entendaient pas une entité morte, une abstraction
+incolore, mais une fraternité réelle et durable, un mutuel désir du bien
+public, le sacrifice volontaire de l'intérêt privé à l'intérêt général,
+l'abandon de tous les privilèges provinciaux, locaux, personnels.... La
+liberté dont les Fédérés se proclament «idolâtres», ce n'est pas une
+liberté stérile, une liberté neutre, indifférente, mais c'est la faculté
+de réaliser leur idéal politique profondément unitaire, le moyen de bâtir
+leur cité future harmonieuse et fraternelle....
+
+II n'est pas exagéré de prétendre que les cultes révolutionnaires sont
+déjà en germe dans les fédérations, qu'ils y ont pris racine. Ces grandes
+scènes mystiques furent la première manifestation de la foi nouvelle.
+Elles firent sur les masses l'impression la plus vive. Elles les
+familiarisèrent avec le symbolisme révolutionnaire qui devint de suite
+populaire. Mais, surtout, elles révélèrent aux hommes politiques la
+puissance des formules et des cérémonies sur l'âme des foules. Elles leur
+suggérèrent l'idée de mettre ce moyen au service du patriotisme.... [Note:
+A. Mathiez, _Les origines des cultes révolutionnaires_. Paris, 1904, pp.
+39-46.]
+
+
+BAPTÊMES ET MARIAGES CIVIQUES
+
+C'est à la Fédération de Strasbourg (13 juin 1790) qu'on procéda, pour la
+première fois, à ma connaissance, à cette cérémonie du baptême civique
+qui, débarrassé de tout caractère confessionnel, deviendra l'un des
+sacrements du culte de la Raison. Je cite le procès-verbal: «L'épouse de
+M. Brodard, garde national de Strasbourg, était accouchée d'un fils le
+jour même du serment fédératif. Plusieurs citoyens, saisissant la
+circonstance, demandèrent que le nouveau-né fût baptisé sur l'autel de la
+Patrie.... Tout était arrangé lorsque M. Kohler, de la garde nationale de
+Strasbourg et de la confession d'Augsbourg, réclama la même faveur pour un
+fils que son épouse venait de mettre au monde. On la lui accorda d'autant
+plus volontiers qu'on trouva par là une occasion de montrer l'union qui
+règne à Strasbourg entre les différents cultes....»
+
+Et le procès-verbal décrit la cérémonie qui eut lieu en grande pompe.
+L'enfant catholique eut pour marraine Mme Dietrich de la religion
+réformée; [Note: Femme du maire de Strasbourg dans le salon duquel Rouget
+de Lisle chanta la _Marseillaise_.] l'enfant luthérien, Mme Mathieu,
+catholique, femme du procureur de la Commune. L'enfant catholique fut
+prénommé: Charles, Patrice, _Fédéré_, Prime, René, De La Plaine,
+_Fortuné_, l'enfant protestant: François, Frédéric, _Fortuné, Civique_.
+Quand les deux ministres, luthérien et catholique, eurent terminé chacun
+leur office et qu'ils se furent donné «le baiser de paix et de
+fraternité», au baptême religieux succéda le baptême civique proprement
+dit:
+
+«L'autel religieux fut enlevé. Les marraines portant les nouveau-nés
+vinrent occuper son emplacement. On déploya le drapeau de la fédération
+au-dessus de leurs têtes. Les autres drapeaux les entourèrent, ayant
+cependant le soin de ne pas les cacher aux regards de l'armée et du
+peuple. Les chefs et commandants particuliers s'approchèrent pour servir
+de témoins. Alors les parrains debout sur l'autel de la Parie prononcèrent
+à haute et intelligible voix, au nom de leurs filleuls, le serment
+solennel d'être fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi, et de maintenir
+de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et
+acceptée par le Roi. Des cris répétés de _Vive la Nation, Vive la Loi,
+Vive le Roi_, se firent aussitôt entendre de toutes parts. Pendant ces
+acclamations, les commandants et autres chefs formèrent avec leurs épées
+nues une voûte d'acier [Note: Cérémonie en usage dans la franc-maçonnerie.]
+au-dessus de la tête des enfants. Tous les drapeaux réunis au-dessus de
+cette voûte se montraient en forme de dôme, le drapeau de la fédération
+surmontait le tout et semblait le couronner. Les épées, en se froissant
+légèrement, laissèrent entendre un cliquetis imposant, pendant que le doyen
+des commandants des confédérés attachait à chacun des enfants une cocarde
+en prononçant ces mots: «_Mon enfant, je te reçois garde national. Sois
+brave et bon citoyen comme ton parrain_. Ce fut alors que les marraines
+offrirent les enfants à la patrie et les exposèrent pendant quelques
+instants aux regards du peuple. A ce spectacle, les acclamations
+redoublèrent, il laissa dans l'âme une émotion qu'il est impossible de
+rendre. Ce fut ainsi que se termina une cérémonie dont l'histoire ne
+fournit aucun exemple.»
+
+Célébré sans prêtres, sur l'autel de la Patrie, au-dessous des trois
+couleurs, accompagné du serment civique en guise du serment religieux, ce
+baptême laïque, où la cocarde tient lieu d'eau et de sel, fait déjà songer
+aux scènes de 93. Les ministres des religions ont encore paru au début de
+la cérémonie, mais ils se sont vite éclipsés, et, en se jetant dans les
+bras l'un de l'autre, ils ont semblé demander pardon pour leurs fautes
+passées....
+
+On célébra même, mais plus rarement, des _mariages civiques_ sur l'autel
+de la Patrie, par exemple à la fédération de Dôle, le 14 juillet 1790....
+
+N'est-il pas curieux aussi que les fédérations nous offrent le premier
+exemple de ce «repos civique» qui deviendra plus tard obligatoire tous les
+décadis? A Gray, le jour de la fédération, les citoyens chôment du matin
+au soir, à l'instar d'une fête religieuse. Quoique la police n'eût rien
+prescrit à ce sujet les boutiques restèrent fermées. [Note: A. Mathiez,
+op. cit., pp. 43-45.]
+
+
+LE SERMENT DE LA FÉDÉRATION BRETONNE-ANGEVINE
+
+Elle eut lieu à Pontivy du 15 au 19 janvier 1790. 150 délégués venus de 80
+villes de Bretagne et d'Anjou y représentèrent 150 000 gardes nationaux
+environ. On y prêta dans une véritable émotion religieuse le serment
+suivant:
+
+Jaloux de donner à la patrie des nouvelles preuves d'un zèle qui ne
+s'éteindra qu'avec nos jours;
+
+Nous, jeunes citoyens français, habitant les vastes pays de la Bretagne et
+de l'Anjou, extraordinairement réunis par nos représentants à Pontivy pour
+y resserrer les liens de l'amitié fraternelle que nous nous sommes
+mutuellement vouée, avons formé et exécuté au même instant le projet d'une
+confédération sacrée qui sera tout à la fois l'expression des sentiments
+qui nous animent et des motifs qui nous rapprochent malgré les distances,
+
+Nous avons unanimement arrêté et arrêtons: De former, par une coalition
+indissoluble, une force toujours active, dont l'aspect imposant frappe de
+terreur les ennemis de la régénération présente;
+
+De vouer à la nouvelle Constitution du royaume un respect et une
+soumission sans bornes et de soutenir, au péril de notre vie, les décrets
+émanés de l'Assemblée nationale;
+
+De renouveler au monarque-citoyen l'hommage respectueux de notre amour;
+
+De ne reconnaître entre nous qu'une immense famille de frères qui,
+toujours réunie sous l'étendard de la liberté, soit un rempart formidable
+où viennent se briser les efforts de l'aristocratie;
+
+De nous prêter enfin, mutuellement, tous les secours qui seront en notre
+puissance, sans y mettre d'autres conditions ni d'autres bornes que celles
+que nous inspireront l'honneur et le patriotisme;
+
+Et pour mettre le dernier sceau à nos engagements, nous avons arrêté qu'un
+serment solennel et public appellerait sur nous la protection du Dieu de
+paix que les coeurs purs invoquent avec confiance,
+
+Nous jurons donc, par l'honneur, sur l'autel de la Patrie, en présence du
+Dieu des armées, amour au père des Français; nous jurons de rester à
+jamais unis par les liens de la plus étroite fraternité; nous jurons de
+combattre les ennemis de la Révolution; de maintenir les droits de l'homme
+et du citoyen, de soutenir la nouvelle Constitution du royaume et de
+prendre au premier signal de danger, pour cri de ralliement de nos
+phalanges: _Vivre libres ou mourir!_. [Note: J. Bellec, Les deux
+fédérations bretonnes-angevines, dans _La Révolution française_. t.
+XXVIII.]
+
+
+LA SIGNIFICATION DU SERMENT
+
+Celui qu'on prête en France est le lien du contrat politique; il est pour
+le peuple un acte de consentement et d'obéissance; dans le corps
+législatif le gage de la discipline; dans le monarque le respect pour la
+liberté; ainsi la religion est le principe du gouvernement; on dira
+qu'elle est étrangement affaiblie parmi nous; j'en conviens, mais je dis
+que la honte du parjure reste encore où la piété n'est plus et qu'après la
+perte de la religion un peuple conserve encore le respect pour soi-même
+qui le ramène à elle si les lois parviennent à rétablir ses moeurs. [Note:
+Saint-Just, _Esprit de la Révolution_, troisième partie, chapitre XXII.]
+
+
+_LA FÉDÉRATION_
+
+SON ORGANISATION
+
+L'idée de fédérer toutes les fédérations particulières dans une grande
+cérémonie nationale, qui aurait lieu dans la capitale le jour anniversaire
+de la prise de la Bastille, fut exprimée par Bailly dans une adresse qu'il
+présenta à la Constituante, le 5 juin 1790, au nom de la municipalité
+parisienne. «Déjà la division des provinces ne subsiste plus, disait
+Bailly, cette division qui faisait en France comme autant d'états et de
+peuples divers. Tous les noms se confondent dans un seul; un grand peuple
+ne connaît plus que le nom de Français.» La Fédération générale ne serait
+pas seulement un acte de communion en la Patrie, elle aurait encore un
+triple but: «défendre la liberté publique, faire respecter les lois de
+l'empire et l'_autorité du monarque_,» Dans ces derniers mots se révèle la
+pensée politique de Bailly et de son parti. Effrayés par la continuation
+des troubles, par l'indiscipline croissante de l'armée, par les
+revendications des _citoyens passifs_ qui ont trouvé un organe éloquent
+dans Robespierre, les bourgeois révolutionnaires croient le moment venu de
+réveiller le sentiment monarchique en le faisant servir à la défense de
+leurs conquêtes politiques: «le roi verra un grand nombre de ses enfans,
+terminait Bailly, se presser autour de lui, élever un cri de _vive le
+roi_, prononcé par la liberté, et ce cri sera celui de la France entière».
+Il s'agissait donc d'attacher le roi à la Révolution et la Révolution au
+roi.
+
+Le décret du 9 juin ordonna que chaque garde nationale choisirait 6 hommes
+sur 100 pour se rendre au district. Les députés des gardes nationales
+ainsi choisis choisiraient à leur tour un homme sur 200 pour se rendre à
+Paris le 14 juillet. La dépense serait supportée par le district.
+
+L'armée de ligne serait représentée comme la garde nationale. On espérait
+ainsi faire cesser les divisions qui s'étaient souvent manifestées entre
+les citoyens soldats et les soldats tout courts. Chaque régiment
+députerait à Paris l'officier le plus ancien de service, le bas officier
+et les 4 soldats dans le même cas.
+
+La Fédération devait avoir lieu sur les bords de la Seine, au Champ de
+Mars, qu'on se hâta d'aménager par des corvées patriotiques et
+volontaires.
+
+
+LES TRAVAUX DE LA FÉDÉRATION
+
+Il faut voir cette fourmilière de citoyens, cette activité, cette gaieté
+dans les plus durs travaux; il faut voir cette longue chaîne qu'ils
+forment pour tirer des charrettes surchargées; des pierres énormes cèdent
+à leurs efforts, ils entraîneroient des montagnes.
+
+Il n'est point de corporation qui ne veuille contribuer à élever l'autel
+de la patrie: une musique militaire les précède; tous les individus se
+tiennent trois à trois, portant la pelle ou la pioche sur l'épaule; leur
+cri de ralliement est ce refrain si connu d'une chanson nouvelle qu'on
+appelle le _Carillon national_. Tous chantent à la fois: _Ça ira, ça ira,
+ ça ira_: oui, _ça ira_, répètent tous ceux qui les entendent. Personne ne
+se croit dispensé du travail par son âge, son sexe ou son état: on a vu
+passer les tailleurs, les cordonniers, ayant à leur tête les _frères_
+tailleurs et les _frères_ cordonniers. L'école vétérinaire, les habitants
+des villages très éloignés sont accourus, ayant à leur tête le maire avec
+son écharpe, la pelle sur l'épaule. Tous ont des drapeaux ou des
+enseignes. Sur celui des charbonniers on lit: _Le dernier soupir des
+aristocrates_.... Les bouchers avoient sur leur flamme un large couteau et
+l'on lisoit dessus: _Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers_.
+D'énormes monceaux disparaissoient sous leurs bras vigoureux. Les ouvriers
+de la Bastille ont amené dans les charrettes tous les instruments qui ont
+servi à la démolition de cette forteresse. Les employés des postes, ayant
+à leur tête M. d'Ogny, les domestiques de l'enceinte des Italiens, les
+acteurs de Mademoiselle de Montansier, conduits par leur directrice, sont
+venus contribuer à cette oeuvre patriotique.... Les chartreux conduits par
+dom Gerle ont quitté eux-mêmes leurs cellules pour venir participer à ces
+travaux civiques. Le roi est venu jouir de ce spectacle nouveau; soudain
+la pelle et la pioche sur l'épaule, les citoyens ont formé autour de lui
+une garde d'honneur. Il a visité tous les ateliers.
+
+
+LA FÉDÉRATION
+
+Grâce à l'activité des citoyens, tous les travaux ont été achevés le 11
+juillet. [Note: _Confédération nationale ou récit exact et circonstancié
+de tout ce qui s'est passé à Paris le 14 juillet 1790, à la Fédération..._
+A Paris, chez Garnery, l'an second de la liberté, pp. 61-68.]
+
+
+LE MATIN DE LA FÉDÉRATION
+
+Beaucoup de citoyens avoient passé la nuit au Champ de Mars; des
+détachements nombreux de la garde nationale parisienne s'y étoient rendus
+pour le garder. Le temps étoit très défavorable, le vent froid, et il
+tomboit des ondées de pluie fortes et fréquentes; rien cependant ne
+décourageoit les spectateurs; parmi lesquels il y avoit un très grand
+nombre de femmes. On y a fait toute la nuit des feux qui ont servi à
+réchauffer les braves enfans de la liberté et autour desquels on a formé
+des danses. Le jour venu, les soldats citoyens témoignèrent de la manière
+la plus expressive la joie que leur inspirait l'approche d'un si beau
+moment. Quelques-uns faisoient des évolutions militaires; d'autres
+formoient autour de l'autel un cercle immense; quelques-uns s'amusoient à
+la course, puis formant des corps nombreux ils tiraient le sabre se
+précipitant les uns sur les autres et entrechoquant le glaive, ils
+donnoient le spectacle d'une petite guerre; des chansons militaires
+accompagnées du son des tambours se mêloient à ces exercices, que la pluie
+ne pouvoit interrompre, quelle qu'en fût la violence. [Note:
+_Confédération nationale ou récit exact_, pp. 117-118.]
+
+
+LE PASSAGE DU CORTÈGE
+
+Les soldats citoyens sur pied depuis cinq heures du matin mouroient de
+faim. On leur jetoit par les fenêtres des pains qu'ils recevoient sur
+leurs sabres et sur leurs bayonnettes: on y joignoit des viandes froides
+ou fumées; on leur descendoit du vin, de l'eau-de-vie, des liqueurs, de
+l'eau dans des bouteilles attachées à de longs rubans aux trois couleurs.
+Ils saisissoient tout avec empressement, et cela ne doit pas étonner, car
+les héros patriotes déjeûnent tout aussi bien que des aristocrates et
+encore mieux, parce qu'ils n'ont point de remords.... [Note:
+_Confédération nationale_, p. 127.]
+
+
+LES ANGLAIS A LA FÉDÉRATION
+
+À sept heures [du matin] les gradins paroissoient couverts de spectateurs.
+Un grand nombre d'étrangers s'y trouvoient et parmi eux plus de quatre
+mille Anglais. On dit que plusieurs François crièrent _Vivent les
+Anglais_. Si cela est, ceux-ci l'entendirent avec leur sentiment national,
+d'autant plus profond qu'il est moins manifeste. Cette généreuse nation,
+très distincte et très différente de son ministère, ainsi que la nôtre,
+mérite bien la reconnoissance des François, elle prend part à leur
+bonheur, à leur gloire, au même jour il y avoit dans la plupart des
+tavernes de Londres des assemblées de citoyens qui s'unissoient en esprit
+aux François devenus leurs frères en liberté et ils en ont voté de
+pareilles au 14 juillet de chaque année. [Note: _Mercure national_ du 25
+juillet 1790.]
+
+
+LE MOMENT PATHÉTIQUE: LE SERMENT
+
+Il est impossible de décrire le spectacle qu'offroit le Champ de Mars
+quand tous les corps y ont été réunis, les soixante drapeaux de Paris,
+[Note: Les drapeaux des soixante districts auxquels allaient succéder
+les 48 sections.] et les 83 bannières flottantes [Note: Les bannières des
+83 départements.] offraient au milieu de cette foule immense de soldats le
+coup d'oeil le plus ravissant. Un peuple immense assis sur les gradins du
+cirque, les arbres le couronnant par leur cime ondoyante et la montagne de
+Chaillot et de Passy, dont les jolies maisons étoient chargées de
+spectateurs, ajoutoient à l'agrément et à la richesse du tableau.
+
+Le cortège placé, l'oriflâme et les bannières des départemens ont été
+portées en haut des marches de l'esplanade, au bas de l'autel, pour y
+recevoir la bénédiction, puis reportées à leurs départemens respectifs.
+
+A trois heures et demie, l'évêque d'Autun, accompagné des soixante
+aumôniers de la garde parisienne, a commencé le sacrifice.
+
+La musique la plus imposante commandoit aux âmes d'élever leurs pensées à
+l'éternel.
+
+La messe finie, la bombe a donné le signal convenu à toutes les
+municipalités du royaume.
+
+Un silence religieux a préparé le plus beau moment de la monarchie
+française.
+
+M. La Fayette est monté à l'autel. Là, au nom de toutes les gardes
+nationales de France, il a prononcé le serment suivant:
+
+_Je jure d'être à jamais fidèle à la nation, à la loi et au roi, de
+maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale, et acceptée
+par le roi, de protéger conformément aux lois, la sûreté des personnes et
+des propriétés, la libre circulation des grains et subsistances dans
+l'intérieur du royaume et la perception des contributions publiques sous
+quelques formes qu'elles existent, de demeurer uni à tous les Français par
+les liens indissolubles de la fraternité._
+
+Tous les députés des gardes nationales et autres troupes du royaume se
+sont écriés: _je le jure_.
+
+Le président de l'assemblée s'est avancé.
+
+_Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi et de maintenir de
+tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et
+acceptée par le roi._ Chacun des membres de l'assemblée a répété: _je le
+jure_.
+
+Le roi a levé le bras vers l'autel.
+
+_Moi, roi des Français, je jure à la nation d'employer tout le pouvoir
+qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'État, à maintenir la
+Constitution et à faire exécuter les lois._
+
+Quinze cent mille voix ont crié: _je le jure_ et ce serment a retenti
+jusqu'aux extrémités de la France.
+
+Entendez ce serment, vous tous qui menacez encore notre Constitution,
+entendez et tremblez.
+
+Pendant toute cette cérémonie, l'artillerie faisoit un bruit imposant, et
+plus de trois cents tambours étoient frappés à la fois.
+
+Au bruit de l'artillerie, les personnes restées dans Paris et qui
+bordoient les fenêtres ont levé la main avec transport....
+
+On aurait désiré que le roi se fût avancé lui-même, qu'il eût traversé le
+cirque et qu'en présence du peuple qui l'auroit vu de tous les côtés, il
+eût prêté ce serment solennel. De quelle douce jouissance l'ont privé ceux
+qui lui ont conseillé de ne pas faire cette démarche! quels cris! quels
+transports n'eût-elle pas excité! On paroissoit disposé à le porter
+jusqu'à l'autel.
+
+La reine, qui avoit des plumes aux couleurs de la nation, a également
+prêté serment. Après que le roi a eu prêté le sien, il a été joindre sa
+famille; il a embrassé ses enfans; il a pris la main de la reine et du
+dauphin, et il les a serrées avec la plus vive émotion.
+
+Quand le _Te Deum_ a été chanté, tous les soldats-citoyens ont remis leurs
+épées dans le fourreau et se sont précipités dans les bras l'un de
+L'autre, en se promettant union, amitié, constitution, et de mourir pour
+la défense de la fraternité et de la liberté. [Note: _Confédération
+nationale ou récit exact_, pp. 134-138.]
+
+
+LE RETOUR DE LA FÉDÉRATION
+
+Un spectacle très réjouissant a succédé à cette fête. Plus de 350 mille
+tant hommes que femmes étoient réunis dans le Champ-de-Mars et il n'y
+avoit pas d'intermédiaire entre le ciel et eux; or, l'on avoit remarqué
+que depuis sept heures jusqu'à midi, il y avait eu cinq orages assez
+longs, ou si l'on veut, un orage aristocratique en cinq actes (c'est ainsi
+qu'on l'a nommé), qui s'étoient _confédérés sans doute_, pour chasser nos
+Parisiennes et nos soeurs des provinces; mais elles ont tenu bon, elles
+ont défié les vents et la pluie par diverses chansons agréables, et n'ont
+quitté qu'après la cérémonie.
+
+Leur retour ressembloit à une véritable mascarade. Plusieurs sans
+chaussure, ou dont la chaussure restoit à chaque pas dans les boues,
+Toutes les cheveux épars, sans bonnets ou avec un mouchoir autour de leur
+tête, revenoient escortées d'un cavalier crotté comme elles jusqu'à
+l'échine; la gaieté cependant présidoit cette marche qui avoit l'air d'un
+triomphe. Plusieurs compagnies revenoient en dansant. [Note:
+_Confédération nationale ou récit exact_, pp. 140-141.]
+
+
+L'ENTHOUSIASME ROYALISTE A LA FÉDÉRATION
+
+Nous trahirions nos devoirs si après avoir rendu hommage à l'esprit de
+fraternité qui a caractérisé cette fête, à l'esprit de liberté qui s'est
+déployé dans la marche nous dissimulions le changement de cet esprit dans
+le camp fédératif. C'étoit un autre air, une autre âme. On croyoit être au
+camp de Xerxès et non à Sparte ou à Rome. En effet l'admiration avoit pris
+un autre cours. Elle ne se fixoit plus sur ces Parisiens qui se
+multiplioient sur nos pas, sur les emblèmes de notre liberté, sur ses
+victoires; elle s'attachoit à ce trône brillant destiné pour le chef du
+pouvoir exécutif. Il sembloit que la vue de ce trône avoit paralysé,
+_médusé_ presque toutes les âmes, et que, comme la fameuse Circé, elle
+avoit transformé des âmes patriotes en âmes royalistes. L'idolâtrie pour
+la monarchie se répand avec la force la plus violente, et on a semblé
+oublier les restaurateurs de la liberté françoise, l'Assemblée nationale,
+pour ne plus voir qu'un individu, que celui qui réunissoit autrefois dans
+sa main tous ces pouvoirs, dont ses ministres avoient si cruellement
+abusé. Les cris de _Vive l'Assemblée_ étoient étouffés par les cris de
+_Vive le Roi!_--On s'empressoit, on s'étouffoit pour contempler ce siège
+doré; étoit-ce donc là l'impatience qui convenoit à un peuple libre?
+Prouvoit-il par là qu'il s'étoit fait une juste idée et de ses pouvoirs et
+des devoirs et de l'existence d'un roi? Ne prouvoit-il pas qu'il ne
+s'étoit pas encore dépouillé du vieil homme, qu'il conservoit encore ses
+vieilles idées, ses préjugés, son culte superstitieux pour la
+monarchie?.... [Note: _Courrier de Provence,_ n° 165, t. IX, p. 250-251.]
+
+Le même son de cloche est donné dans cette lettre de Thomas Lindet,
+évêque de l'Eure et constituant à son frère Robert Lindet en date
+du 27 juillet 1790.
+
+Les fêtes de la Confédération auraient dû humilier ou intimider
+les ennemis de la Révolution. Le jour même, je jugeai qu'elles ne
+serviraient qu'à leur donner une nouvelle audace; elle va toujours
+croissant. Si la Cour était mieux organisée, quel parti elle aurait
+tiré de l'enthousiasme absurde de la majeure partie des têtes françaises!
+La Sainte Ampoule de Reims sera bientôt renvoyée à Saint
+Rémy. MM. les Commissaires de la Commune de Paris ont présenté
+une adresse tendant à conserver les dispositions du Champ-de-Mars
+auquel ils désirent qu'on donne le nom de _Champ de la Fédération_.
+Ils désirent que ce soit dans ce lieu que les monarques français
+soient investis du pouvoir qui leur est confié. Cette idée a été
+applaudie et renvoyée au comité de Constitution. [Note: _Correspondance de
+Thomas Lindet,_ publiée par A. Montier, p. 212.].
+
+Un anonyme avait proposé de proclamer Louis XVI _Empereur des Français_:
+«Mes frères, nous ne sommes plus ni sujets ni esclaves, nous sommes
+citoyens; les distinctions qui élevaient l'homme au-dessus de l'homme ont
+disparu; la nature a repris ses droits; l'égalité est rétablie parmi nous;
+le mérite et la vertu pourront seuls dorénavant prétendre aux récompenses
+et obtenir nos hommages. Dans ce nouvel ordre des choses, qu'avons-nous
+besoin de Roi? Ne formons-nous pas nous-mêmes le Peuple-Roi, puisque toute
+autorité émane du Peuple et réside dans le Peuple? N'est-ce pas nous qui
+gouvernons par nos Représentans? Nous ne disons plus le Royaume de France,
+nous disons l'Empire des Français, [Note: L'hymne célèbre _Veillons au
+salut de l'Empire_ date de cette époque.] si nous voulons être conséquens,
+c'est donc un Empereur qu'il nous faut et non pas un Roi.
+
+«Oui, c'est un Empereur, Roi et tyran sont synonymes, Empereur
+signifie celui qui commande un peuple libre; nous jouissons de cet
+avantage....» [Note: _Louis XVI proclamé Empereur des Français au Champ-
+de-Mars le 14 juillet 1790._]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA FUITE DU ROI
+
+
+SES CAUSES
+
+Louis XVI avait accepté la Constitution civile du clergé dès le 22 juillet
+1790, mais il aurait voulu en retarder l'application jusqu'à ce que le
+pape l'eût «baptisée», comme le demandait la majorité de l'épiscopat.
+Préoccupée d'assurer la vente des biens nationaux en rendant irrévocable
+la réforme religieuse, craignant d'ailleurs qu'une plus longue attente ne
+fut exploitée par le parti aristocrate. L'Assemblée mit le clergé en
+demeure de se soumettre par le décret sur le serment du 27 novembre 1790.
+Le roi ne donna sa sanction à ce décret que sur une sommation de
+l'Assemblée, après que son conseiller l'archevêque Boisgelin eût mis sa
+conscience à l'aise en lui disant que cette sanction était un «acte forcé»
+(26 décembre). Le jour même où il donnait sa signature il disait au comte
+de Fersen confident de la reine: «j'aimerais mieux être roi de Metz que de
+demeurer roi de France dans une telle position, mais cela finira bientôt».
+
+Déjà, depuis le jour (20 octobre 1790) où l'Assemblée lui avait imposé par
+une violence morale le renvoi de ses ministres, Louis XVI inclinait de
+nouveau à écouter les conseils de résistance.--Dès lors il eût son secret
+dont le chef, le baron de Breteuil, reçut pleins pouvoirs pour traiter
+avec les cours étrangères. La reine et Madame Élisabeth conseillaient à
+Louis XVI de quitter Paris et de s'enfuir aux Pays-Bas d'où il reviendrait
+mater les jacobins avec l'aide des troupes autrichiennes.
+
+
+L'APPEL A L'ÉTRANGER
+
+Le projet de fuite est arrêté dès le mois de mars 1791. Il repose presque
+entièrement sur le concours que Louis XVI espère des souverains étrangers.
+Fersen, confident de la reine, a parfaitement exposé les calculs de la
+Cour:
+
+Le mécontentement est grand et augmente, mais il ne peut se manifester
+tant qu'il n'y aura pas de chefs et de centre et, tant que le roi sera
+enfermé à Paris, il ne peut avoir ni l'un ni l'autre; et quoi qu'il
+arrive, jamais le roi ne sera roi par eux et sans des secours étrangers
+qui en imposent même à ceux de son parti. Il faut qu'il en sorte, mais
+comment et où aller?
+
+Le parti du roi n'est composé que de gens incapables ou dont
+l'exaspération et l'emportement sont tels qu'on ne peut ni les guider ni
+leur rien confier, ce qui nécessite une marche plus lente et de grandes
+précautions. Le lieu de la retraite en demande encore davantage. Il faut y
+être bien en sûreté; il faut avoir trouvé un homme capable et dévoué qui
+eût de l'influence sur les troupes, qu'il lui faut bien connaître
+auparavant. Mais tous ces moyens seraient encore insuffisants sans les
+secours des puissances voisines: l'Espagne, la Suisse et l'Empereur, et
+sans l'assistance des puissances du Nord (la Russie et la Suède) pour en
+imposer à l'Angleterre, la Prusse et la Hollande dans le cas très probable
+où elles voudraient mettre obstacle aux bonnes intentions de ces
+puissances et, en les attaquant, les empêcher de secourir efficacement le
+roi de France. [Note: Klinckovström, _Fersen et la Cour de France_, lettre
+du 7 mars 1791 au roi de Suède.]
+
+Il est bon, après avoir lu ce document, de connaître le commentaire qu'en
+a donné M. Jaurès:
+
+Cette lettre est évidemment le reflet des conversations mystérieuses qui
+se prolongeaient entre le Roi, la Reine et le comte de Fersen. C'est
+l'exposé le plus complet et le plus décisif de la pensée et de la
+politique royale en janvier et mars 1791. C'est aussi l'acte d'accusation
+le plus formidable contre la monarchie. Cette monarchie nationale n'a plus
+aucune racine en France: elle attend sa force, toute sa force, son salut,
+tout son salut de l'étranger. Le roi et la reine se méfient également de
+tous les partis, y compris le leur. Ils ont de la haine pour cette
+noblesse égoïste et étourdie qui, en refusant le sacrifice d'une partie de
+ses privilèges pécuniaires quand furent convoqués les notables, a acculé
+le roi à la convocation des États généraux et ouvert ainsi, selon le mot
+de Fersen, la Révolution....
+
+Pas plus qu'ils ne peuvent s'appuyer sur les partis organisés, ils n'ont
+confiance en la France elle-même. Ils se rendent bien compte qu'elle n'est
+pas dans l'ensemble désenchantée de la Révolution: et ceux mêmes qui se
+plaignent d'elle n'ont ni assez de ressort, ni assez de foi dans leur
+propre cause pour se soulever spontanément. Il faudra que le Roi leur
+donne de haut le signal du mouvement.
+
+Il faudra que l'étranger intervienne et Fersen, écho du roi et de la
+reine, écrit au roi de Suède cette phrase terrible qui est pour nous la
+disqualification définitive de la monarchie: «Jamais le roi ne sera roi
+par les Français et sans des secours étrangers.» Bien mieux ces secours
+étrangers, le roi les invoque non seulement pour dompter et châtier ses
+ennemis, mais pour en imposer même à ceux de son parti dont il
+n'obtiendrait ni une obéissance suffisante ni la docilité aux mesures
+nécessaires de réorganisation. Ainsi isolée de toute force française, la
+monarchie ne semble plus avoir que deux idées: imaginer des moyens de
+vengeance contre ses ennemis du dedans, imaginer des moyens pour appeler
+le plus tôt possible les amis du dehors. [Note: Jean Jaurès, Histoire
+socialiste. _La Constituante_, p. 637. ]
+
+
+LES PRESSENTIMENTS POPULAIRES
+
+LES PRÉCÉDENTS
+
+Les projets de fuite du roi transpirèrent de bonne heure. Les jacobins
+avaient des amis et des informateurs jusque dans le personnel du château.
+L'inquiétude populaire se manifesta d'une façon significative lors du
+départ de Mesdames tantes du roi pour Rome et lors du voyage que Louis XVI
+essaya de faire à Saint Cloud pour communier en cachette de la main d'un
+prêtre insermenté.
+
+
+LE DÉPART DE MESDAMES
+
+Dès le 3 février, la municipalité de Sèvres instruite par la domesticité
+des princesses [Mesdames habitaient le château de Bellevue] avise les
+jacobins. En un clin d'oeil, le bruit de leur voyage se répand dans la
+foule. Tous les orateurs des clubs, tous les pamphlétaires dévoués à la
+Révolution, Marat, Camille Desmoulins, Gorsas, jettent le cri d'alarme....
+«Bien que le roi et la reine soient les deux personnages les plus
+essentiels à la Révolution, il n'en est pas moins vrai que s'ils restaient
+seuls, leur départ serait plus facile, lorsque tout le reste de la famille
+royale serait en sûreté (Gorsas, _Courrier des 83 départements_, 3 février
+1791).... «_Salus populi suprema lex esto_. Le salut de la chose publique
+interdit à Mesdames d'aller porter leurs personnes et nos millions chez le
+pape ou ailleurs. Leurs personnes, nous devons les garder précieusement,
+car elles contribuent à nous garantir contre les intentions hostiles de
+leur neveu M. d'Artois et de leur cousin, Bourbon Condé.... Tout ce que
+Mesdames emportent est à nous, tout jusqu'à leurs chemises. Il me déplaît
+à moi que nos chemises aillent à Rome» (Corsas, 9 février).
+
+Camille Desmoulins tenait le même langage: «Il est faux, s'écriait-il, de
+dire que les tantes du roi jouissent des mêmes droits que les autres
+citoyens.--Est-ce que la nation leur a fait présent, à leur naissance,
+d'un million de rentes, comme à Mesdames?--Non, sire, vos tantes n'ont
+pas le droit d'aller manger nos millions en terre papale. Qu'elles
+renoncent à leurs pensions. Qu'elles restituent aux coffres de l'État tout
+l'or qu'elles emportent et qu'elles aillent ensuite, si bon leur semble, à
+Lorette ou à Compostelle!» (_Révolutions de France et de Brabant_,
+n°64)....
+
+«On assure, écrivait Marat, que les tantes du roi font le diable pour
+partir. Il serait de la plus haute imprudence de les laisser faire. En
+dépit de ce qu'ont dit là-dessus d'imbéciles journalistes, elles ne sont
+pas libres. Nous sommes en guerre avec les ennemis de la Révolution. Il
+faut garder ces béguines en otages et donner triple garde au reste de la
+famille» (_Ami du peuple_ du 14 février 1791).
+
+Le 8 février la municipalité de Paris vint prier le roi avec instance de
+s'opposer au départ des princesses, vu l'agitation des esprits et
+l'irritation de la foule.--Louis XVI répondit que ses tantes étaient
+libres de sortir du royaume comme tous les autres citoyens: «Ni la
+déclaration des droits de l'homme ni les lois de l'État ne me permettent
+de m'opposer à leur départ». Le 9 février, le tocsin retentit, trente-deux
+sections s'assemblent et délibèrent sur le moyen d'empêcher le départ des
+princesses.... Au nom des sections, l'abbé Mulot rédige une adresse à
+l'Assemblée pour demander une loi rendant obligatoire la résidence de la
+famille royale: «Nous ne recherchons pas, disait l'adresse, si ce voyage
+inconsidéré serait l'effet de quelques insinuations perfides. Nous ne
+voulons pas croire que les tantes du roi aient jamais eu le dessein
+d'aller encourager ou seconder par leur présence les fugitifs qui osent
+menacer la patrie; qu'elles veuillent, comme ces citoyens ingrats
+disperser hors de France des richesses qui ne leur ont pas été données
+pour cet usage et nourrir les étrangers de la substance nationale. Nous
+éloignons de nous la pensée qu'un sexe timide et fait pour conseiller la
+paix soit chargé de négocier des traités de guerre....»
+
+Les femmes de la halle, les sections députèrent auprès du roi qui resta
+inébranlable et qui se hâta de prévenir ses tantes que les femmes de la
+halle se disposaient à partir pour Bellevue. A la réception de cette
+nouvelle, Mesdames quittèrent Bellevue en toute hâte le 20 février à 10
+heures et demie du soir. «Moins d'une demi-heure après le départ des
+fugitives, le bataillon des femmes arrivait à Bellevue, forçait les
+grilles et faisait irruption dans le château....»
+
+A Moret, la municipalité vérifie les passeports, les trouve irréguliers et
+refuse de laisser les voyageuses continuer leur chemin.--La garde
+nationale cerne les voitures et s'apprête à dételer les chevaux. Il faut
+qu'un escadron de chasseurs leur ouvre passage.
+
+A Arnay-le-Duc, le 22 février, le maître de poste refuse des chevaux pour
+le relai. La garde nationale, la commune, s'opposent au passage. «Peu nous
+importe, déclare le procureur-syndic, que Mesdames soient parties avec
+l'assentiment du roi, si elles sont parties contre le gré de l'Assemblée
+nationale. En ce moment même, le comité de constitution est saisi d'un
+projet de décret sur la résidence de la famille royale. Il ne faut pas
+laisser les tantes du roi se soustraire d'avance à l'exécution d'une loi
+de sûreté générale. Elles ne partiront d'ici qu'avec un passeport émané de
+l'Assemblée.» Mesdames furent obligées de s'humilier à solliciter le
+secours de cette assemblée qu'elles considéraient comme rebelle. En
+attendant sa réponse, on les logea sous bonne garde chez le curé
+constitutionnel. En même temps grande agitation à Paris. Les dames de la
+Halle députaient chez Monsieur pour lui demander sa parole de rester à
+Paris.
+
+Mirabeau dut intervenir pour que la Constituante autorisât la continuation
+du voyage des princesses en renvoyant la décision à Louis XVI. Le peuple
+assiégea les Tuileries que Lafayette déblaya péniblement le 24 février.
+
+La municipalité d'Arnay ne se tint pas pour battue. Elle dépêcha un
+nouveau courrier à l'Assemblée. Mesdames ne purent quitter Arnay-le-Duc
+que le 3 mars. Leur captivité avait duré 12 jours. [Note: Résumé d'après
+H. Babled, _La Révolution française_, t. XXI.]
+
+
+LE DÉPART POUR SAINT-CLOUD
+
+Le 18 avril, Louis XVI ayant voulu quitter les Tuileries, pour aller à
+Saint-Cloud faire ses Pâques, le peuple s'attroupa autour de son carrosse,
+arrêta les chevaux. Les gardes nationaux eux-mêmes, rebelles aux ordres de
+Lafayette, refusèrent d'ouvrir un passage et le roi dut rentrer au
+château. Il se considéra dès lors comme prisonnier et, pendant qu'il
+chargeait son ministre des affaires étrangères d'écrire officiellement à
+tous les cabinets qu'il était libre et qu'il avait renoncé volontairement
+à son voyage à Saint-Cloud, il achevait ses derniers préparatifs de fuite.
+Lafayette qui était responsable de l'ordre a soupçonné que l'émeute du
+18 avril fût concertée avec la Cour et destinée à lui donner le prétexte
+qu'elle cherchait pour recourir à l'intervention étrangère.
+
+L'émeute excitée le 18 avril 1791 pour empêcher le roi d'aller à St Cloud
+où il se rendait assez habituellement devait fournir aux adversaires de la
+révolution un argument contre l'indépendance du monarque.
+
+Mirabeau, depuis ses intimes liaisons avec la Cour, était entré très avant
+dans ces vues. L'émeute de St Cloud elle-même avait été projetée par lui.
+Sa mort priva les chefs contre-révolutionnaires des conseils de ce
+puissant génie; tout le plan se ressentit de cette perte....
+
+Ce que voulait la Cour, c'était de constater qu'elle était violemment
+retenue à Paris. La plupart des gardes nationaux étaient de bonne foi.
+Quelques-uns pouvaient être dans le secret, nommément Danton, soldé depuis
+longtemps par les provocateurs de cette émeute, et qui arriva avec son
+bataillon sans que personne l'eût fait demander, sous prétexte de voler au
+secours de l'ordre public. Lafayette avait demandé au roi et à la reine un
+peu de temps pour ouvrir leur passage; ils se hâtèrent de monter en
+voiture. Il leur demanda d'y rester jusqu'à ce que le passage fût ouvert
+et pendant qu'il était engagé au milieu de l'émeute ils se firent prier
+par un officier municipal de remonter chez eux. [Note: Lafayette,
+_Mémoires_, II, p. 65-66.]
+
+
+LES CRAINTES INSTINCTIVES DU PEUPLE ÉTAIENT JUSTIFIÉES
+
+Le peuple avait l'instinct que le roi cherchait à fuir et il redoutait
+cette fuite comme un péril immense. Il paraît étrange et même
+contradictoire que les révolutionnaires aient redouté à ce point le départ
+d'un roi peu ami de la Révolution. Le peuple pourtant avait raison.
+
+Il n'y avait pas à cette date de parti républicain, d'opinion
+républicaine; [Note: Excessif. Il y avait dès la fin de 1790 une opinion
+républicaine, mais cette opinion était confinée dans quelques cercles
+restreints de publicistes parisiens.] nul ne savait par quelle autorité
+serait remplacée l'autorité royale: et la fuite du roi semblait creuser un
+vide immense. De plus et surtout, le peuple sentait bien qu'il y avait
+d'innombrables forces de réaction disséminées, encore à demi-latentes, qui
+n'attendaient qu'un signal éclatant pour apparaître, qu'un centre de
+ralliement pour agir.
+
+Le roi parlant haut de la frontière, dénonçant la guerre faite à l'Église,
+effrayant la partie timide de la bourgeoisie, lui faisant peur pour ses
+propriétés, grossissant son armée de contingents étrangers et les couvrant
+du pavillon de la monarchie pouvait être redoutable. [Note: Jean Jaurès,
+La _Constituante_, p. 619.]
+
+
+LE 21 JUIN 1791
+
+Après l'émeute du 18 avril, Marie-Antoinette écrivit à Mercy, représentant
+de l'Autriche aux Pays-Bas, pour que l'Empereur fît avancer 15,000 hommes
+à Arlon et Virton et autant à Mons de manière à donner à Bouillé un
+prétexte pour rassembler des troupes et des munitions à Montmédy. Le roi
+commanda une énorme berline pour lui et sa famille et se procura des
+passeports au nom de la baronne de Korff. Le départ fut retardé jusqu'au
+20 juin parce que le roi attendait deux millions qu'il devait toucher sur
+sa liste civile. Malgré la surveillance étroite dont il était l'objet, il
+s'échappa du château dans la nuit du 20 au 21 juin déguisé en valet de
+chambre et se dirigea sur Montmédy par la route de Châlons. Le même jour,
+Monsieur, son frère (le comte de Provence), fuyait en Belgique par une
+autre route.
+
+Avant de quitter Paris le roi avait lancé une proclamation violente où il
+déclarait que la seule récompense des sacrifices qu'il avait consentis
+depuis trois ans était «de voir la destruction de la royauté, tous les
+pouvoirs méconnus, les propriétés violées, la sûreté des personnes mise
+partout en danger, les crimes rester impunis et une anarchie complète
+s'établir au-dessus des lois, sans que l'apparence d'autorité que lui
+donnait la nouvelle constitution fût suffisante pour réparer un seul des
+maux qui affligent le royaume».
+
+Le premier sentiment des patriotes en apprenant la fuite du roi fût la
+colère, l'indignation contre son parjure, puis ce fut la peur, la peur de
+l'intervention étrangère et du retour et des vengeances des émigrés. Le
+grand journal démocrate _Les Révolutions de Paris_ ont bien traduit
+les impressions par lesquelles passa le peuple de Paris.
+
+
+LES SENTIMENTS DES PARISIENS
+
+_Le plus honnête homme de son royaume!_ Lâches écrivains, folliculaires
+ineptes ou gagés, c'est ainsi que vous appeliez Louis XVI. Le plus honnête
+homme de son royaume, ce père des Français, à l'exemple du héros des deux
+mondes, [Note: Lafayette que les démocrates accusaient--d'ailleurs à tort
+--de complicité avec le roi.]a donc aussi quitté son poste et s'évade avec
+l'espoir de nous envoyer, en échange de sa personne royale, une guerre
+étrangère et intestine de plusieurs années. Ce complot, digne au reste des
+maisons de Bourbon et d'Autriche coalisées, ce complot lâche et perfide,
+médité depuis 18 mois, s'est enfin effectué....
+
+Bien loin d'être _affamé de voir un roi_, la manière dont le peuple prit
+l'évasion de Louis XVI, montra qu'il étoit saoul du trône et las d'en
+payer les frais. S'il eût su dès lors que Louis XVI, dans sa déclaration
+qu'on lisoit en ce moment à l'assemblée nationale, se plaignoit de
+_n'avoir point trouvé dans le château des Tuileries les plus simples
+commodités de la vie_, le peuple indigné se seroit porté peut-être à des
+excès; mais il sent sa force et ne se permit aucune de ces petites
+vengeances familières à la faiblesse irritée; il se contenta de persiffler
+à sa manière la royauté et l'homme qui en étoit revêtu. Le portrait du roi
+fut décroché de sa place d'honneur et suspendu à la porte: une fruitière
+prit possession du lit d'Antoinette pour y vendre des cerises, et en
+disant: C'est aujourd'hui le tour de la nation pour se mettre à son aise.
+Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiffât d'un bonnet de
+la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mépris; on respecta
+davantage le cabinet d'étude du dauphin; mais nous rougirions de rapporter
+le titre des livres du choix de sa mère.
+
+Les rues et les places publiques offroient un spectacle d'un autre genre.
+La force nationale armée se déployoit en tous lieux d'une manière
+imposante. Le brave Santerre, pour sa part, enrôla deux mille piques de
+son faubourg. Ce ne furent point les citoyens actifs et les habits bleus
+de roi [Note: Les gardes nationaux portaient l'habit bleu. Les citoyens
+passifs ne faisaient pas partie de la garde nationale.] qui eurent les
+honneurs de la fête, les bonnets de laine reparurent et éclipsèrent les
+bonnets d'ours. Les femmes disputèrent aux hommes la garde des portes de
+la ville, en leur disant: Ce sont les femmes qui ont amené le roi à Paris,
+[Note: Le 6 octobre 1789.] ce sont les hommes qui le laissent évader. Mais
+on leur répliqua: Mesdames, ne vous vantez pas tant; vous ne nous aviez
+pas fait là un si grand cadeau.
+
+L'opinion dominante étoit une antipathie pour les rois et un mépris pour
+la personne de Louis XVI, qui se manifestèrent jusque dans les plus petits
+détails. A la Grève, on fit tomber en morceaux le buste de Louis XIV,
+qu'éclairoit la célèbre lanterne, l'effroi des ennemis de la Révolution.
+Quand donc le peuple se fera-t-il justice de tous ces rois de bronze,
+monumens de notre idolâtrie? Rue Saint-Honoré, on exigea d'un marchand
+le sacrifice d'une tête de plâtre, à la ressemblance de Louis XVI; dans un
+autre magasin on se contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de
+papier; les mots de _roi, reine, royale, Bourbon, Louis, Cour, Monsieur,
+frère du roi_, furent effacés partout où on les trouva écrits, sur tous
+les tableaux et enseignes des magasins et des boutiques. Le _Palais royal_
+est aujourd'hui le _Palais d'Orléans_. Les _couronnes_ peintes furent même
+proscrites, et le jour de la Fête-Dieu [23 juin] on les couvrit d'un voile
+sur les tapisseries où elles se trouvoient, afin de ne point souiller par
+leur aspect la sainteté de la procession. La Fayette ne manqua pas de s'y
+trouver avec cet air hypocrite qu'on lui connoît, on a remarqué que
+Duport [Note: Adrien Duport, un des chefs du côté gauche de la
+Constituante.] le tenoit par-dessous le bras.
+
+Un piquet de 50 lances fit des patrouilles jusque dans les Tuileries,
+portant pour bannière un écriteau avec cette inscription:
+
+ Vivre libre ou mourir.
+ Louis XVI s'expatriant
+ N'existe plus pour nous.
+
+Si le président de l'Assemblée nationale eût mis aux voix sur la place de
+Grève, dans le jardin des Tuileries et au palais d'Orléans le gouvernement
+républicain, la France ne seroit plus une monarchie....
+
+... Citoyens! C'est une seconde révolution qu'il nous faut; nous ne
+pouvons nous en passer: la première est déjà oubliée, et nous n'avons
+encore eu jusqu'ici qu'un avant-goût de la liberté; elle nous échappera si
+nous ne la fixons au milieu de nous. Pour la seconde fois, traçons à
+l'assemblée nationale le plan qu'elle doit suivre: cette fois elle n'a pas
+fait preuve de cette fermeté dont nous lui avons su tant de gré au mois de
+juin 1789. Ce n'est plus un clergé et une noblesse qu'il faut contenir et
+abattre; c'est sur Louis XVI et ses ministres que nous devons porter notre
+oeil réformateur....
+
+L'assemblée nationale vieillit; on s'en aperçoit à cette manie qu'elle a
+de se fier à tout le monde; le mauvais succès de ses épreuves ne la guérit
+point de cette funeste facilité. Et encore quelle mollesse elle a mis dans
+son premier arrêté sur la fuite de Louis XVI! Pourquoi ne pas appeler les
+choses par leur nom? Pourquoi mentir au public? Pourquoi qualifier
+d'_enlèvement_ l'évasion du roi?...
+
+Si Louis n'a fait qu'une abdication, il n'est pas coupable, il usoit de
+ses droits; la nation n'a pas plus à se plaindre de lui qu'un maître n'a
+le droit de se plaindre d'un _valet_ qui se retire de son service.
+Mais si Louis a compromis, si du moins il a eu l'intention de compromettre
+la nation en se retirant, la nation peut l'en punir comme le maître peut
+faire punir le _valet_ qui ne prend congé que pour apporter le trouble
+dans la maison de celui qui le salarioit. Reste à voir si Louis a fait une
+abdication pure et simple, ou bien si sa retraite est attentatoire au
+repos public; nous entendons par le mot abdication l'acte par lequel un
+fonctionnaire quelconque déclare à ses commettans qu'il renonce à son
+office, et qu'il en donne sa démission. Or, la conduite du ci-devant roi
+ne comporte rien qui présente ce caractère: il a fait mystère de son
+départ, son hypocrisie a trompé tout le monde, il se retire de nuit, il a
+fui comme un traître, il n'a pas craint d'abandonner Paris et la France à
+toutes les horreurs de l'anarchie; en fuyant il a laissé une déclaration
+qui le décèle et qui est une satire de la Révolution; il a osé traiter de
+captivité son séjour au milieu d'un peuple qui l'idolâtrait, il a réclamé
+contre tous les décrets favorables à la liberté, il a osé dire qu'il
+Alloit se mettre en sûreté dans un autre pays; il a prêché la révolte, il
+a rappelé les peuples à l'esclavage; le fourbe les a flattés pour les
+séduire, il a dit enfin qu'il ne rentrerait en France qu'après que le
+système actuel seroit renversé, qu'après que la constitution qu'il a jurée
+seroit établie sur des bases différentes; telle est la substance d'une
+proclamation incendiaire que Louis a laissée à sa sortie de Paris. Ajoutez
+à cela l'insolente défense à ses ministres de signer aucun acte en son
+nom, jusqu'à ce qu'ils aient reçu des ordres ultérieurs et l'injonction au
+garde des sceaux de lui renvoyer le sceau de l'état lorsqu'il en seroit
+requis de sa part.
+
+Est-ce là une abdication? Est-ce là une démission pure et simple?
+Non, c'est un crime de lèse-nation, une révolte à la nation, un assassinat
+prémédité de la nation....
+
+Mais comment procéder au jugement? Il est inviolable, et la loi n'a pas
+prononcé. Il étoit inviolable, quand il étoit roi; il a cessé d'être roi,
+quand il a fait sa proclamation, quand il a fui; il a donc cessé d'être
+inviolable. Un roi, même constitutionnel, ne jouit de l'inviolabilité
+qu'autant qu'il est en fonctions, un roi qui fuit sa patrie, qui court se
+mettre à la tête d'une armée de brigands, est-t-il en fonctions? Ce n'est
+donc pas comme roi qu'il faut le juger, mais comme individu, comme
+rebelle, comme _factieux_ et ennemi déclaré de la patrie.... La haute cour
+nationale provisoire d'Orléans le jugera....
+
+Et toi, Antoinette, toi qu'un peuple généreux vouloit forcer à être
+heureuse, toi destinée à faire respecter celui que tu as toujours avili;
+que diras-tu? As-tu trompé Louis? Non, il était d'accord avec toi, son âme
+à l'unisson de la tienne étoit faite pour le crime. Il t'aimait! Quels
+étaient donc tes desseins?... De n'entrer dans cette cité qu'en écrasant
+sous les roues de ton char ses malheureux habitans; ta main avoit désigné
+les victimes; le massacre de Paris devait être le jour de ton triomphe;
+mais ... tu pâlis! Ne crains pas pour tes jours; ton sang ne souillera pas
+le sol de la France; quoique tu sois digne du sort de Brunehaut, les
+François croiront te punir assez en te laissant la vie. C'est dans ton
+coeur que tu trouveras ton bourreau: seule désormais au milieu d'un peuple
+immense, tu seras réduite à tes complices et à tes remords; tu le verras
+heureux ce bon peuple contre qui tu aiguisois des poignards, et son
+bonheur fera ton supplice!... [Note: _Les Révolutions de Paris_ du 18 au
+25 juin 1791.]
+
+
+LA DICTATURE DE L'ASSEMBLÉE
+
+L'Assemblée se montra digne de la confiance de la nation. Elle manda sur
+le champ les ministres pour leur ordonner d'exécuter les lois. Elle envoya
+des courriers dans tous les départements pour donner l'ordre d'arrêter
+toutes personnes sortant du royaume et pour les instruire de ses
+dispositions. Elle exigea de tous les militaires fonctionnaires publics le
+serment de fidélité à la nation. Dans sa mémorable séance qui dura sept
+jours et sept nuits, elle s'occupa de prévenir les désordres, d'entretenir
+le courage des citoyens, et de montrer, par son sang-froid et sa fermeté,
+qu'elle était digne de commander aux circonstances. Il est remarquable que
+dès le second jour après qu'elle eût pris toutes les précautions
+qu'exigeait la sûreté de l'empire, elle reprit tranquillement l'ordre de
+son travail interrompu et discuta le code pénal. [Note: Rabaut Saint-
+Étienne, _op. cit._, p. 163.]
+
+
+L'ATTITUDE DE LA FRANCE
+
+Le pays se montra calme et résolu. Les gardes nationales s'armèrent, les
+municipalités siégèrent en permanence. On s'assura par endroits de la
+personne des suspects, on interna au chef-lieu du département les prêtres
+réfractaires les plus perturbateurs, mais il n'y eut aucun désordre,
+aucune violence, rien qui rappelât la Grande Peur.
+
+Ce calme imposant de la France a été bien dépeint dans deux lettres
+écrites par Thomas Lindet à son frère Robert au moment même:
+
+La France a été frappée d'un coup électrique qui s'est fait sentir d'un
+bout du royaume à l'autre avec la rapidité la plus inconcevable. Partout
+la même énergie, le même ordre, les mêmes sentiments, la même attitude
+fière et inébranlable; la liberté est défendue par deux ou trois millions
+de baïonnettes, et la Constitution est environnée de milliers de bouches à
+feu qu'on appelait jadis _ratio ultima regum_ et qui sont aujourd'hui les
+meilleurs arguments du peuple. D'un bout à l'autre de la France, on s'est
+empressé d'envoyer à l'Assemblée nationale des adresses qui renferment les
+principes du droit public les plus fortement prononcés.... [Note: Thomas
+Lindet à Robert Lindet, 27 juin 1791, dans la _Correspondance_ publiée par
+A. Montier.]
+
+Vous aurez une idée de la tranquillité qui règne dans Paris quand vous
+lirez le procès-verbal de l'Assemblée nationale toujours tenante et
+délibérante presque sans interruption, sur les matières qui étaient à
+l'ordre, et quand vous saurez que les adjudications des biens nationaux se
+sont faites avec la même tranquillité et le même avantage dans les
+enchères. J'ai vu des furieux humiliés, j'ai vu couler des larmes de
+quelques prêtres fanatiques. Était-ce le désespoir ou le repentir qui les
+arrachait? Je n'en sais rien, mais les scélérats qui ont compté que le
+peuple nous égorgerait, les imbéciles qui ont espéré que la noblesse
+détruite voudroit renaître des cendres de nos habitations, doivent être
+bien atterrés par le spectacle de cet empressement avec lequel les
+ci-devant nobles jurent de défendre la patrie, et de ce concert qui règne
+dans toutes les classes de la société! Nous pouvions jurer de défendre la
+patrie et la liberté des Français, nous pouvons jurer aujourd'hui que les
+Français seront libres et qu'aucune puissance ne renversera l'édifice de
+la Constitution. [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet, 22 juin 1791.]
+
+
+L'ARRESTATION DU ROI A VARENNES
+
+Le même jour 21, vers onze heures du soir, est arrivé à l'auberge du _Bras
+d'Or_ le sieur Drouet maître de la poste aux chevaux de Sainte-Menehould,
+accompagné du sieur Guillaume, habitant de la même ville, tous deux en
+bidet et qui sans respirer apprirent au sieur Leblanc aubergiste que deux
+voitures descendaient derrière eux et allaient passer sur le champ et
+qu'ils soupçonnaient que le roi était dans une. L'aubergiste, officier de
+la garde nationale, courut chez M. Sauce procureur de la Commune, qu'il
+fit lever aussitôt, et lui redit ce qu'il venait d'apprendre. Il retourna
+chez lui, s'arma lui et son frère et prirent un poste. Le procureur de la
+Commune avertit l'officier municipal qui représente le maire député à
+l'Assemblée nationale. [Note: Le député George.] Ayant rencontré le sieur
+Régnier homme de loi, qui était également prévenu, il le pria d'aller vite
+avertir les autres officiers. [Note: Officiers municipaux.] Le procureur
+de la Commune rentré chez lui fit lever ses enfants et leur dit de courir
+par les rues en criant _Au feu_ afin de donner l'alarme. Il prit une
+lanterne et se porta au passage. Pendant cet instant les sieurs Régnier et
+Drouet conduisirent une voiture chargée et barrèrent le passage du pont.
+Ce fut à ce moment que les voitures parurent, les deux frères Leblanc
+avaient arrêté la première qui était un cabriolet dans lequel étaient deux
+dames. [Note: Mmes Brunier et de Neuville attachées à la personne de la
+reine.]
+
+Le procureur de la Commune s'étant approché de cette voiture demande les
+passeports; on lui répondit que c'était la seconde voiture qui les avait;
+il s'y porta de suite. Cette voiture était extraordinairement chargée,
+attelée de six chevaux, avec des cavaliers sur les trois chevaux de main
+et trois personnes habillées en jaune assises sur le siège. [Note: Trois
+gardes du corps déguisés en courriers.] Les deux frères Leblanc, réunis au
+sieur Coquillard, Justin George, Pousin, tous trois gardes nationales, les
+nommés Thevenin des Islettes et Délion de Montfaucon qui étaient logés à
+l'auberge du _Bras d'Or_ et armés firent ferme et bonne contenance. Le
+procureur de la Commune s'approchant de la portière demanda aux personnes
+qui étaient dans cette voiture où elles allaient et leva sa lanterne pour
+les distinguer....
+
+Alors l'alarme sonnait, le peuple s'amassait, la garde nationale avait
+formé des postes, on s'occupait à barrer les avenues et à placer des
+hommes bien armés pour s'opposer au passage intérieur. [Note: La route
+passait près de l'auberge sous une voûte basse et étroite, à la sortie de
+laquelle se trouvait le pont sur l'Aire qui faisait communiquer la ville
+haute et la ville basse. La voûte se voit dans la gravure des _Révolutions
+de Paris_ que nous reproduisons.] On se porta sur le chemin de Clermont
+avec quelques pièces de canon et on s'occupa à former des barrières avec
+des pièces de bois, des fagots et des voitures....
+
+Tous ces moments se passèrent dans la plus cruelle agitation, incertains
+des dispositions des hussards qui occupaient une partie de la rue et des
+mouvements que pouvaient faire ceux qui étaient au quartier [Note: Les
+hussards de Lauzun dont un détachement arriva après le roi et se mit en
+bataille devant la maison du procureur Sauce où le roi était descendu. Un
+autre détachement était dans la ville basse, de l'autre côté du pont et de
+la voûte barricadés et gardés par les gardes nationaux. Les hussards
+finirent par passer au peuple.]
+
+Plusieurs personnes étaient rassemblées autour du roi, et voyant qu'on ne
+doutait plus que ce fût lui, il s'ouvrit et se précipitant dans les bras
+du procureur de la Commune, il lui dit: _Oui je suis votre roi. Placé dans
+la capitale au milieu des poignards et des baïonnettes, je viens chercher
+en province et au milieu de mes fidèles sujets la liberté et la paix dont
+vous jouissez tous; je ne puis plus rester à Paris sans y mourir, ma
+famille et moi_. Et après une explosion de son âme tendre et paternelle,
+il embrassa tous ceux qui l'entouraient. Cette prière attendrissante fit
+jeter sur lui des regards d'un feu d'amour que ses sujets connurent et
+sentirent pour la première fois et qu'ils ne purent caractériser que par
+leurs larmes.... Le spectacle était touchant mais il n'ébranlait pas la
+commune dans sa résolution et son courage pour conserver son roi....
+[Note: «Il semblait, dit Fournel, que la majesté royale eût encore gardé
+son prestige pour ces hommes qui venaient, sans s'en douter à coup sûr, et
+sans prévoir en aucune façon ni la portée, ni les conséquences de leur
+acte, de lui porter la plus terrible atteinte.»]
+
+Les gardes nationales voisines commençaient à défiler de toutes parts,
+averties par les officiers et cavaliers de la gendarmerie et par des
+citoyens. A six heures du matin, on se vit suffisamment en force pour
+hâter le départ et former l'escorte. Pendant cet intervalle, le conseil
+général de la commune, le tribunal, le juge de paix, ce dernier mandé par
+le roi, s'assemblèrent pour délibérer sur le départ du roi, lorsqu'on
+annonça deux courriers de la capitale, dont l'un était aide de camp de M.
+de Lafayette, porteurs d'ordres de l'Assemblée nationale, envoyés à la
+poursuite du roi.... [Note: Procès-verbal de la municipalité de Varennes
+dans V. Fournel, appendice.]
+
+Le départ n'eut lieu qu'à sept heures et demie du matin, le roi s'était
+efforcé de le retarder le plus longtemps possible pour donner le temps à
+Bouillé d'arriver à son secours avec le Royal-Allemand, en garnison à
+Stenay. Bouillé arriva une heure trop tard. Le retour se fit au milieu
+d'une foule de gardes nationales accourues de tous les villages. Entre
+Épernay et Château-Thierry trois députés mandatés par l'Assemblée, Pétion,
+La Tour-Maubourg et Barnave, rejoignirent le cortège qui fit dans Paris
+une entrée impressionnante.
+
+
+RETOUR DE LOUIS XVI A PARIS SAMEDI 25 JUIN
+
+Des spectateurs de tout rang et en grand nombre ne manquèrent pas de se
+trouver sur le chemin depuis Pantin jusqu'au pont tournant du jardin des
+Tuileries. Le poids de la chaleur ne rebuta personne, et l'on ne s'ennuya
+pas d'attendre: on avoit tant de choses à se communiquer sur le saint du
+jour et c'étoit à qui dirait son mot. On passa en revue les faits et
+gestes du héros de la fête. On s'étonna d'avoir été si longtemps dupe de
+ce rustre couronné, dont les pièges avoient été aussi grossiers que la
+personne....
+
+Ceux qui tenoient pour le ci-devant, ils étoient en petit nombre,
+observoient tout et osoient à peine souffler. On en vit quitter la partie
+plutôt que d'être contraints à se couvrir en la présence du roi, leur
+maître; car bien longtemps avant le passage du cortège on convint de cette
+nouvelle étiquette: on ne fit grâce à personne; ceux qui ne portoient de
+chapeaux que sous le bras, comme les autres. Plusieurs d'entre le peuple,
+qui n'en avoient point du tout, ne voulurent pas néanmoins être en reste;
+ils se ceignirent la tête d'un mouchoir. On fut sans miséricorde pour les
+femmes coiffées d'un chapeau noir. [Note: Marie Antoinette à son départ
+portait un chapeau noir.] On fit main basse dessus: _A bas le Chapeau_,
+leur disoit-on, et pour décider les plus irrésolues, on leur ajoutoit:
+Voudriez-vous, vous, honnête femme, avoir quelque ressemblance avec
+l'autrichienne? Cette considération portoit coup.
+
+
+La plupart des piques avoient un pain embroché dans le fer de la lance
+comme pour faire entendre à Louis XVI que l'absence d'un roi ne cause
+point la famine. Si notre ci-devant avoit la vue moins courte, il auroit
+pu lire cette inscription en tête d'un piquet de citoyens mal vêtus, mal
+armés, mais pénétrés des bons principes:
+
+Vive la Nation
+La loi...
+[Note: _Le Roi_ a été supprimé.]
+
+C'étoit un spectacle imposant et magnifique vu des Champs-Elysées que ces
+20 mille baïonnettes parsemées de lances, escortant avec gravité, à
+travers une population de 300 mille individus, un roi caché dans le fond
+de son coche, et cherchant à se dérober aux regards de toute une multitude
+dont il se promettoit trois jours auparavant la conquête et l'esclavage.
+Le soleil, dont les fuyards avoient prévenu le lever, le soleil, dans
+toute sa pompe, éclaira de ses derniers rayons leur rentrée ignominieuse
+au palais des Tuileries, comme pour apprendre aux despotes que leur règne
+va finir. Quel beau moment que celui où l'on vit tout le peuple de la
+première cité du monde humilier tous les potentats de la terre dans la
+personne de Louis XVI, montrer aux nations comme il convient de châtier
+les monarques, dédaigner de répandre le sang corrompu d'un roi
+réfractaire, et le réserver pour servir d'épouvantail à ses pareils! Mais
+peut-être que la journée du 14 juillet 1789 étoit encore plus belle.
+[Note: _Les Révolutions de Paris_ du 25 juin au 2 juillet 1791.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS
+
+
+LE PROBLÈME POLITIQUE AU LENDEMAIN DE VARENNES
+
+La fuite du roi avait en fait suspendu la Constitution. Son retour
+augmenta les difficultés. Un roi parjure, qui avait solennellement répudié
+ses serments, qui était allé solliciter l'aide de l'étranger pouvait-il
+être rétabli en fonctions? Et d'autre part, si on le déposait, par qui,
+par quoi le remplacerait-on?
+
+Un député du côté gauche, Thomas Lindet, dès le 22 juin, définit ainsi le
+problème politique qui se posait devant l'Assemblée et devant la France:
+
+Louis XVI remontera-t-il sur le trône d'où il est descendu?
+
+Aura-t-il un successeur?
+
+Quel rôle pourrait jouer Louis-Philippe? [Note: Philippe d'Orléans,
+premier prince du sang, le futur Philippe-Égalité.]
+
+La France ne sera-t-elle pas une République?
+
+Quand partirons-nous? [Note: Quand la Constituante se séparera-t-elle? Un
+de ses premiers actes fut de suspendre les élections déjà commencées pour
+la nomination de la Législative.]
+
+Comment nous en tirerons-nous? [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet, 22
+juin 1791.]
+
+Le même député montrait un peu plus tard toutes les difficultés qu'offrait
+chacune des solutions possibles et critiquait âprement celle qui fut
+finalement adoptée: le rétablissement de Louis XVI.
+
+Nous sommes dans une position fâcheuse. La très petite minorité [de
+l'Assemblée] pense que le contrat social est rompu par le parjure; la
+petite minorité ne peut gagner l'organisation provisoire d'un conseil
+exécutif; tout ce qui a l'air d'approcher de cette idée met en rage ceux
+qui veulent une idole.
+
+On veut un roi; il faut prendre un imbécile, un automate, un fourbe, un
+parjure, que le peuple méprisera, qu'on insultera, qui conspirera, et
+contre lequel il est à craindre qu'on ne se porte à des violences, au nom
+duquel on entreprendra chaque jour de nouvelles tentatives, sous le nom
+duquel des fripons régneront; ou bien il faut subir une minorité de 12
+ans, [Note: Le dauphin avait six ans. Sa majorité était fixée à 18 ans.]--
+querelles pour la régence, avoir un roi détrôné, trois contendants
+à la régence, [Note: Ces trois prétendants étaient le duc d'Orléans et les
+deux frères du roi, Artois et Provence.] aucun n'ayant, ni la capacité ni
+l'opinion publique,--ou bien il faut laisser le roi en curatelle
+perpétuelle, lui donner un conseil électif. Ce mot fait peur, je ne sais
+pas comment se tirera l'Assemblée d'un aussi mauvais pas, qui compromet le
+sort de la France pour longtemps. Les trois entrées du roi dans Paris
+[Note: Ces trois entrées étaient celles du 17 juillet 1789, du 6 octobre
+1789 et du 25 juin 1791.] sont des leçons perdues; il ne les comprend pas.
+Il croit que ce sont des triomphes; il se plaint de ce que l'on a empêché
+l'affection du peuple d'éclater et de lui donner des témoignages
+d'allégresse.
+
+Qu'espère-t-on d'un chef aussi avili? Il est difficile de se promettre la
+paix et le calme d'ici à longtemps. [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet,
+14 juillet 1791.]
+
+
+LES GRANDS CLUBS
+
+L'agitation pour le détrônement de Louis XVI fut conduite en première
+ligne par le Club des Cordeliers et par le Cercle social. Les Jacobins,
+d'abord partagés, se laissèrent gagner finalement par le mouvement, mais
+ce fut au prix d'une scission. Leurs éléments modérés se réunirent au
+couvent des Feuillants à la veille du massacre du Champ-de-Mars. Les
+lignes qui suivent essaient de fixer les différences qui caractérisaient
+chacun des trois grands clubs démocratiques.
+
+Les _Jacobins_ sont à l'origine une réunion des députés qui se
+concertent pour préparer les votes de l'Assemblée et pour assurer ensuite
+leur exécution. Même quand ils s'ouvrent aux simples particuliers,
+l'élément parlementaire continue d'y prédominer. Les cotisations élevées
+exigées à l'entrée en éloignent les petits bourgeois. Par le réseau de
+leurs sociétés affiliées comme par la qualité de leurs membres dirigeants,
+ils répandent leur influence sur toute la France.
+
+
+LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS
+
+Les Jacobins doivent à leur recrutement d'être un club parlementaire
+et bourgeois et à leur organisation d'être un club national.
+
+Le _Cercle social_, qui groupe, une fois par semaine, au cirque du
+Palais-Royal depuis octobre 1790 les Amis de la Vérité, est avant tout une
+Académie politique. On ne s'y occupe en public qu'accessoirement ou
+extraordinairement d'objets particuliers. Les séances sont remplies par
+les discussions de principes, par l'exposé de plans de cité future, par de
+véritables conférences, politiques sans doute, mais à tournure
+philosophique. [Note: L'abbé Fauchet y exposa et y discuta pendant six
+séances les principales idées du _Contrat social_ au moment où l'Assemblée
+votait la Constitution.] Les assistants sont des invités. Ils ne prennent
+pas part à la direction du club qui reste aux mains d'un directoire
+secret, le Cercle social proprement dit, loge maçonnique dont Nicolas de
+Bonneville, esprit fumeux et hardi, est le grand chef. Le grand point est
+d'instruire, de préparer les esprits à des changements profonds qu'on se
+borne du reste à annoncer en termes voilés et mystérieux.
+
+Les Amis de la Vérité font appel aux hommes de toutes les nations. Ils
+sont essentiellement cosmopolites et ils rêvent d'une sorte de République
+universelle, où il n'y aurait plus de riches ni de pauvres, ni de
+religions positives, mais un dressage vertueux et civique. L'idéologie ne
+fleurit nulle part mieux que dans ce milieu singulier, où les hardiesses
+de l'avenir se présentent sous la gangue du passé.
+
+Les _Amis des droits de l'homme_ ne ressemblent ni aux Amis de la
+Constitution ni aux Amis de la Vérité. Leur ambition est plus modeste,
+Leur objet plus précis, plus pratique. Ils n'aspirent pas, au début tout
+au moins, à tracer des directions à la Constituante, ils n'agitent aucun
+projet de reconstruction sociale, nationale ou internationale. «Leur but
+principal, dit leur charte constitutive, l'arrêté du 27 avril 1790, est de
+dénoncer au tribunal de l'opinion publique les abus des différents
+pouvoirs et toute espèce d'atteinte aux droits de l'homme.» Autrement dit,
+ils se donnent comme les protecteurs de tous les opprimés, les défenseurs
+des victimes de toutes les injustices, les redresseurs de tous les abus
+particuliers ou généraux. Leur mission est essentiellement une mission de
+surveillance et de contrôle à l'égard de toutes les autorités. Ils
+arborent en tête de leurs papiers officiels «l'oeil de la surveillance»,
+œil grand ouvert sur toutes les défaillances des élus et des
+fonctionnaires. Leurs séances débutent, en guise de _benedicite_, par la
+lecture de la déclaration des droits.
+
+Les Jacobins s'occupent avant tout de la rédaction des lois, les
+Cordeliers de leur mise en pratique. Les Amis de la Vérité formulent les
+théories, les Amis des droits de l'homme s'intéressent aux faits de la vie
+courante. Ils ne chérissent pas la Liberté, l'Égalité en paroles. Ils en
+exigent la consécration dans les réalités. Ceux-là s'attaquent davantage
+aux idées, ceux-ci aux personnes. Ils provoquent des dénonciations, ils
+entreprennent des enquêtes, ils visitent dans les prisons les patriotes
+opprimés, ils leur donnent des défenseurs, ils sollicitent en leur faveur
+auprès des autres clubs ou des autorités, ils saisissent l'opinion par des
+placards, ils viennent en aide aux familles des victimes par des
+souscriptions, etc. Bref, ils sont un groupement d'action et de combat.
+Ainsi, ils restent fidèles à la tradition de l'ancien district des
+Cordeliers qui protégeait Marat contre les records du Châtelet, au besoin
+à force ouverte. Ainsi, ils restent en contact avec le peuple des
+travailleurs et des petites gens, continuellement et directement
+intéressés à leurs démarches.
+
+Ils n'accueillent pas seulement parmi eux des hommes de toutes les
+conditions, de simples citoyens passifs, ils permettent aux femmes
+d'assister à leurs séances et de prendre part aux délibérations et par là
+ils ressemblent aux Amis de la Vérité....
+
+... Y eut-il parmi les Cordeliers un homme dont on puisse dire que
+l'influence fut dirigeante, un chef? Une légende trop communément
+acceptée, a donné ce rôle à Danton. Légende fausse. Si Danton exerça une
+action considérable dans l'ancien district, dont il fut quatre fois
+président, son action au club échappe à l'examen. Il n'y parut presque
+jamais. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il fut inscrit sur la liste des
+membres, c'est que les Cordeliers le comptent comme un des leurs. Mais il
+n'assiste pas aux séances, il n'y prend pas la parole. Les actes officiels
+émanés du club, les comptes rendus des journaux sont muets à son
+endroit.... [Note: A. Mathiez, _Le club des Cordeliers pendant la crise de
+Varennes et le massacre du Champ-de-Mars,_ 1910, pp. 5-12.]
+
+
+LES SOCIÉTÉS FRATERNELLES
+
+Les Cordeliers ne commencèrent à jouer un rôle important qu'au moment où
+ils eurent derrière eux ou à côté d'eux les sociétés fraternelles....
+
+La première en date des sociétés fraternelles et la plus célèbre, celle
+qu'on appelait la société fraternelle tout court, fut fondée le 2 février
+1790 par un pauvre maître de pension Claude Dansard.... Tous les soirs,
+dans une des salles de ce même couvent des Jacobins de la rue Saint-Honoré
+où siégeaient les Amis de la Constitution, il rassemblait les artisans,
+les marchands de fruits et de légumes du quartier, avec leurs femmes et
+leurs enfants, et il leur lisait, à la lueur d'une chandelle qu'il
+apportait dans sa poche, les décrets de la Constituante qu'il expliquait
+ensuite. Peu à peu, le public de Dansard grossit. Quelques-uns des
+assistants se cotisèrent pour assurer un éclairage de plus longue durée.
+Les séances purent ainsi se prolonger jusqu'à 10 heures du soir. En
+février 1791, on exigea une cotisation d'un sou par membre et on loua les
+chaises au profit de l'oeuvre.
+
+Les premières réunions organisées par Dansard datent de février 1790. Ce
+n'est qu'à la fin de la même année que la presse patriote les signale et
+les donne en exemple. L'article de la _Chronique de Paris_ sur les débuts
+de la société fraternelle est du 21 novembre 1790. Date significative! La
+lutte s'organise en ce mois de novembre 1790 contre la Constitution civile
+du clergé. Les aristocrates viennent de tourner contre la Révolution la
+meilleure des armes. Ils commencent à exploiter le sentiment religieux
+encore très profond dans les masses. Il n'est pas étonnant que les
+patriotes aient senti le péril et que, pour le conjurer, ils aient songé à
+généraliser l'institution d'éducation civique qui fonctionnait déjà
+obscurément depuis des mois dans le couvent même où délibéraient les
+Jacobins.... Si les patriotes de toutes les nuances coopérèrent à la
+formation des sociétés fraternelles, il paraît cependant résulter des
+documents que ceux qui deviendront plus tard les Montagnards et parmi eux
+particulièrement les Cordeliers exercèrent sur elles dès le début une
+action prépondérante. Les premières en date prennent naissance dans le
+voisinage immédiat du club, sur l'initiative de ses membres....
+
+Toutes ou presque toutes ces sociétés sont animées sensiblement du même
+esprit qui est un esprit de défiance et d'action démocratiques. Par là
+encore elles devaient se rapprocher forcément des Cordeliers avec lesquels
+elles avaient tant d'affinités.... Très vite elles constituèrent la garde
+personnelle des chefs populaires, le noyau permanent de toutes les
+manifestations.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 14-21. ]
+
+Citons parmi les principales sociétés fraternelles, celle que fonda le
+graveur Sergent, rue Mondétour, maison de M. Thierri, marchand de vins, le
+19 décembre 1790,--celle que fonda l'abbé Danjou le même jour, à l'église
+Saint-Jean,--le club civique du Théâtre français fondé en novembre 1790,
+--les Ennemis du despotisme (anciens vainqueurs de la Bastille) qui datent
+du 2 janvier 1791,--la société des Minimes fondée par Tallien le même
+jour,--la société de Sainte-Geneviève, séante aux Carmes de la place
+Maubert, fondée le 6 mars 1791 sous la direction de Méhée-Latouche,--la
+société des Nomophiles présidée par Concedieu,--la société des Indigents,
+etc. Toutes avaient ceci de commun qu'elles s'ouvraient aux citoyens
+passifs, aux femmes comme aux hommes. C'est par elles que s'est faite
+l'éducation politique des masses, par elles que furent levés et embrigadés
+les gros bataillons populaires les jours de manifestation et d'émeute.
+
+
+LE MOUVEMENT CORDELIER
+
+Si le club des Cordeliers exerça une action prépondérante dans l'agitation
+pour le détrônement de Louis XVI, c'est qu'il avait groupé autour de lui,
+depuis plusieurs mois déjà, toutes les forces démocratiques pour la lutte
+contre la Constituante embourgeoisée. Sans être républicains, ils
+réclamaient le gouvernement direct selon les idées du _Contrat Social_,
+ils dénonçaient avec force toutes les violations des principes de la
+déclaration des droits: la distinction des citoyens actifs et passifs, le
+cens d'éligibilité (le marc d'argent), les restrictions apportées au droit
+de pétition, au droit de porter les armes, etc. Leur mouvement est déjà un
+mouvement de classe, qui tournera facilement à l'émeute.
+
+Dès le mois de mai 1791, les Cordeliers et les sociétés fraternelles se
+rapprochent et se fédèrent. Un comité central leur sert de lien. Ce comité
+tient ses deux premières séances les 7 et 10 mai dans le local même des
+Cordeliers, au couvent de la rue de l'Observance, d'où la municipalité va
+les expulser le lendemain. Les séances sont présidées par le Cordelier
+Robert qui mène depuis sept mois dans son journal, le _Mercure national_,
+une vive campagne en faveur de la République. Le comité central se déplace
+avec les Cordeliers eux-mêmes. Il se transporte le 14 avec eux dans le jeu
+de Paume du sieur Bergeron. Mais les Cordeliers sont orgueilleux. Ils ne
+veulent pas partager leur influence avec le Comité qui s'élève au-dessus
+d'eux. Une brouille survient. Le Comité central cherche un local qui soit
+à lui. Il se réunit d'abord, le 17 mai, chez Robert lui-même, rue des
+Marais, n° 2, puis rue Glatigny, à la Cité, dans la maison de M. de
+Lombre, traiteur.
+
+Le Comité et son chef Robert se préoccupaient de gagner le coeur des
+ouvriers de Paris. Quand Bailly, le 4 mai, avait fait défense aux
+charpentiers de se coaliser pour imposer un prix uniforme aux patrons,
+Robert avait protesté contre cet «acte de tyrannie». «Défendre aux
+ouvriers défaire leur prix, s'était-il écrié, n'est-ce pas les soumettre à
+un prix qu'ils n'auraient pas fait? Et si les maîtres ne sont point
+obligés d'accéder aux prix des ouvriers, pourquoi voudrait-on que les
+ouvriers accédassent aux prix des maîtres?» Pour apprécier toute
+l'importance de ces paroles, alors très nouvelles sous une plume
+bourgeoise, il faut se rappeler qu'elles étaient prononcées en pleine
+bataille ouvrière. Les grèves furent nombreuses à Paris dans ces mois
+d'avril et mai 1791, grève des charpentiers, grève des typographes, grèves
+des maréchaux ferrants. Le Comité central de Robert ne se proposait rien
+moins que de grouper et de coordonner, de diriger aussi le mouvement
+ouvrier.
+
+Au mois de juin, à la veille de la réunion des assemblées primaires,
+l'agitation contre le régime électoral censitaire se fait plus profonde et
+plus générale. Le 14 juin, les commissaires des sociétés fraternelles
+réunis au Comité central adoptent une courte et énergique pétition rédigée
+par Bonneville: «Pères de la Patrie, ceux qui obéissent à des lois qu'ils
+n'ont pas faites ou sanctionnées sont des esclaves. Vous avez déclaré que
+la loi ne pouvait être que l'expression de la volonté générale, et la
+majorité est composée de citoyens étrangement appelés _passifs_. Si vous
+ne fixez le jour de la sanction universelle de la loi par la totalité
+absolue des citoyens, si vous ne faites cesser la démarcation cruelle que
+vous avez mise, par votre décret du marc d'argent, parmi les membres d'un
+peuple frère, si vous ne faites disparaître ces différents degrés
+d'éligibilité qui violent si manifestement votre déclaration des droits de
+l'homme, la patrie est en danger. Au 14 juillet 1789, la ville de Paris
+contenait 500,000 hommes armés: la liste active publiée par la
+municipalité offre à peine 80,000 citoyens. Comparez et jugez.»
+
+Treize sociétés populaires avaient signé, par leurs commissaires, cette
+pétition menaçante où on lisait ces mots avant-coureurs d'insurrection:
+_La Patrie est en danger!_ La pétition fut affichée dans tout Paris et
+répandue en province....
+
+La force du mouvement démocratique est attestée par l'appui qu'il trouvait
+dans la grande presse, par l'adhésion explicite de plusieurs sections de
+Paris, par le concours des artistes, savants, ingénieurs, inventeurs et
+ouvriers groupés dans la société du point central des arts et métiers qui
+tenait ses réunions au Cercle social, par l'agitation qui s'étend en
+province, par la tentative, d'ailleurs infructueuse, des fayettistes pour
+créer des sociétés fraternelles de leur parti. Elle est mieux attestée
+encore par les craintes de plus en plus vives que manifestaient les
+journaux dévoués à l'Assemblée et à Lafayette.... [Note: Le _Babillard_,
+la _Feuille du jour_, les _Philippiques_, l'_Ami des patriotes_, etc.]
+
+«Il est temps, écrivait l'_Ami des patriotes_ du 18 juin, que les gens de
+bien de tous les partis se réunissent contre l'ennemi commun: _ce n'est
+pas de liberté seulement qu'il s'agit, c'est de propriété, c'est
+d'existence_....» Il était difficile de dire plus clairement que la lutte
+engagée était une lutte de classes. De pareils appels dans les journaux
+gouvernementaux annoncent d'ordinaire les fusillades. Celui-ci, paru deux
+jours avant Varennes, quatre jours après le vote de la loi Chapelier,
+[Note: Cette loi interdisait les coalitions et supprimait par suite le
+droit de grève] ne précéda que d'un mois le massacre du Champ-de-Mars. Dès
+la fin de décembre 1790, le _Journal des clubs_ comparait aimablement les
+démocrates aux voleurs et aux brigands et appelait contre eux, en termes
+plus violents que ceux dont se servait habituellement Marat, une
+répression prompte et énergique.
+
+On ne comprend rien aux événements qui ont suivi la fuite du Roi si on n'a
+pas constamment présente à l'esprit cette lutte sociale. L'événement de
+Varennes fut exploité par les deux partis patriotes qui essayèrent de le
+faire tourner à leur avantage. Je ne mets pas en doute que si Louis XVI ne
+fut pas détrôné en juin 1791, c'est à cet antagonisme des classes qu'il le
+dût. Il fut l'enjeu de leur combat. [Note 3: A. Mathiez, _op. cit._, pp.
+30-34.]
+
+
+LES RÉPUBLICAINS
+
+Avant Varennes, les républicains n'étaient qu'une poignée de littérateurs
+et de publicistes. Leur propagande était toute théorique, presque
+académique. Le parjure royal donna à leurs idées une actualité
+saisissante.
+
+Dans toute la France se produisirent des manifestations antimonarchiques.
+Les pétitions affluèrent à l'Assemblée contre «le roi de Coblentz».
+A Paris, le club des Cordeliers votait dès le 21 juin une pétition rédigée
+par Robert qui se terminait ainsi: «Législateurs, vous avez une grande
+leçon devant les yeux, songez bien qu'après ce qui vient de se passer, il
+est impossible que vous parveniez à inspirer au peuple aucun degré de
+confiance dans un fonctionnaire appelé roi; et, d'après cela, nous vous
+conjurons, au nom de la patrie, ou de déclarer sur-le-champ que la France
+n'est plus une monarchie, qu'elle est une république; ou au moins
+d'attendre que tous les départements, toutes les assemblées primaires
+aient émis leur voeu sur cette question importante, avant de penser à
+replonger une seconde fois le plus bel empire du monde dans les chaînes et
+dans les entraves du monarchisme.»
+
+Les Cordeliers étaient des démocrates mais l'opinion républicaine ralliait
+aussi une partie des patriotes conservateurs, des gens comme La
+Rochefoucauld, Dupont de Nemours, Condorcet, Achille Duchatelet, Brissot,
+tous plus ou moins directement attachés à Lafayette, et la plupart membres
+de ce club de 89 qui s'opposait depuis un an à la politique démocratique
+des jacobins. Cette circonstance rendit suspecte la propagande
+républicaine à des démocrates aussi convaincus que Robespierre.
+Robespierre soupçonna que Lafayette et ses amis voulaient compromettre les
+démocrates dans une agitation républicaine prématurée qui servirait de
+prétexte à une répression. Il crut habile de faire porter sa campagne
+uniquement sur la punition du roi parjure et de réserver la question de la
+république et de la monarchie à une consultation populaire. Il a lui-même
+très bien défini son attitude dans son journal _Le Défenseur de la
+Constitution_. Il s'adresse à Brissot et à ses amis:
+
+Tandis que nous discutions à l'Assemblée constituante la grande question
+si Louis XVI était au-dessus des lois, tandis que, renfermé dans ces
+limites, je me contentais de défendre les principes de la liberté sans
+entamer aucune autre question étrangère et dangereuse,... soit imprudence,
+soit tout autre chose, vous secondiez de toutes vos forces les sinistres
+projets de la faction. Connus jusques là par vos liaisons avec Lafayette
+et pour votre grande _modération_; longtemps assidus d'un club
+demi-aristocratique [le club de 1789], vous fîtes tout à coup retentir le
+mot de _république_. Condorcet [Note: Robespierre n'avait pas oublié que
+Condorcet avait voulu réserver aux seuls propriétaires l'exercice des
+droits politiques, qu'il avait critiqué la déclaration des droits,
+protesté contre la suppression des titres de noblesse et des armoiries,
+contre la confiscation des biens d'église, etc.] publie un traité sur la
+_république_, dont les principes, il est vrai, étaient moins populaires
+que ceux de notre constitution actuelle. Brissot répand un journal
+intitulé _Le Républicain_ et qui n'avait de populaire que le titre. Une
+affiche dictée dans le même esprit, rédigée par le même parti sous le nom
+du ci-devant marquis Du Chatelet, parent de Lafayette, ami de Brissot et
+de Condorcet, avait paru dans le même temps sur tous les murs de la
+capitale. Alors tous les esprits fermentèrent, le seul mot de _république_
+jeta la division parmi les patriotes, donna aux ennemis de la liberté le
+prétexte qu'ils cherchaient de publier qu'il existait en France un parti
+qui conspirait contre la monarchie et contre la constitution; ils se
+hâtèrent d'imputer à ce motif la fermeté avec laquelle nous défendions à
+l'Assemblée constituante les droits de la souveraineté nationale contre le
+monstre de l'inviolabilité.... [Note: _Défenseur de la Constitution_,
+introduction intitulée Exposition de mes principes.]
+
+Quoi qu'il en soit, que Robespierre ait été dans la vérité ou dans
+l'erreur en prêtant des arrière-pensées aux républicains du groupe
+Brissot-Condorcet, il est certain que les divisions des républicains
+démocrates (ceux du groupe cordelier) et des républicains conservateurs
+(ceux du groupe Condorcet) ont paralysé jusqu'à un certain point
+l'opposition qu'ils firent au maintien de la monarchie.
+
+
+LES ORLÉANISTES
+
+La solution orléaniste rencontra un moment une grande faveur dans les
+milieux jacobins. Le jour même du retour du roi, le 25 juin, le journal
+de Perlet proposait de nommer le duc d'Orléans régent avec un conseil
+exécutif. Le duc d'Orléans déclina le lendemain toute candidature à la
+régence, «renonçant dans ce moment et pour toujours aux droits que la
+Constitution lui donnait», mais cette renonciation n'empêcha pas le
+courant orléaniste de grandir. A défaut du père on prendrait le fils, le
+duc de Chartres [le futur Louis-Philippe], qui commandait un régiment à
+Vendôme et qui fréquentait assidûment les jacobins. L'abbé Danjou,
+Anthoine, Réal, Danton, d'autres encore se firent au club les champions de
+la solution orléaniste. Le 29 juin, Anthoine prononça l'éloge du «généreux
+colonel qui, dans notre dernière séance, a déclaré qu'il marcherait à
+l'ennemi comme simple soldat si l'on croyait que sa place pût être mieux
+remplie». Ce généreux colonel était le duc de Chartres. Des républicains
+comme Brissot se rallieront à la régence d'un d'Orléans. Brissot rédigera
+avec Danton la première pétition du Champ-de-Mars où on demandait le
+remplacement de Louis XVI par «les moyens constitutionnels», c'est-à-dire
+par un d'Orléans.
+
+
+L'ASSEMBLÉE REFUSE DE DÉTRÔNER LOUIS XVI
+
+Dès le premier moment l'Assemblée conduite par Barnave et les Lameth
+manifesta sa répugnance pour la solution orléaniste comme pour la solution
+républicaine. Dans son adresse aux Français du 22 juin elle dénonça non la
+fuite, mais l'_enlèvement_ du roi. Le lendemain Thouret proposait de
+mettre en arrestation ceux qui oseraient porter atteinte au respect dû à
+la dignité royale. Le 25 juin, l'Assemblée suspendait les élections déjà
+commencées pour la nomination de la Législative, de crainte que les
+assemblées primaires et électorales ne se prononçassent pour une nouvelle
+Constitution. Louis XVI fut considéré comme inviolable. Seuls les
+complices de son «enlèvement» furent poursuivis. L'Assemblée s'engagea à
+rétablir le roi dans la plénitude de ses pouvoirs aussitôt qu'il aurait
+accepté la Constitution qu'elle se mit à reviser dans un sens rétrograde.
+
+Si la Constituante s'est refusée à détrôner Louis XVI, c'est sans doute
+par crainte d'une intervention des puissances étrangères, par crainte
+aussi d'une guerre civile que ne manqueraient pas de déchaîner,
+croyait–elle, les différents prétendants au trône du monarque déchu, mais
+c'est aussi et c'est surtout par crainte que la déchéance du roi ne
+profitât au parti démocratique. Le duc d'Orléans s'appuyait sur les
+jacobins et même sur une partie des Cordeliers. Lafayette, son rival et
+son ennemi, voyait sa main dans tous les troubles qui agitaient la
+capitale. Barnave, Duport et les Lameth combattaient avec acharnement
+depuis six mois le parti démocratique qui leur reprochait leur trahison
+dans la question du cens électoral, des droits politiques des hommes de
+couleur, etc. Ils craignirent que l'avènement du duc d'Orléans, soit comme
+régent, soit comme roi, ne fut aussi l'avènement de leurs rivaux. Ils
+préférèrent garder Louis XVI, tout discrédité qu'il fut, parce qu'ils
+pensaient que ce roi qui leur devrait la couronne ne pourrait pas
+gouverner sans eux et sans la classe sociale qu'ils représentaient.
+
+La raison profonde de la décision de l'Assemblée fut dite par Barnave dans
+son discours du 15 juillet:
+
+Tout changement dans la constitution est fatal, tout prolongement de la
+révolution est désastreux…. Je place ici la véritable question:
+Allons-nous terminer la révolution, allons-nous la recommencer? Si vous
+vous défiez une fois de la Constitution, quel sera le point où vous vous
+arrêterez? Que laisserez-vous à vos successeurs?...
+
+Vous avez rendu tous les hommes égaux devant la loi; vous avez consacré
+l'égalité civile et politique; vous avez repris pour l'État tout ce qui
+avait été enlevé à la souveraineté du peuple; un pas de plus serait un
+acte funeste et coupable, un pas de plus dans la ligne de la liberté
+serait la destruction de la royauté, dans la ligne de l'égalité, la
+destruction de la propriété. Si l'on voulait encore détruire, quand tout
+ce qu'il fallait détruire n'existe plus, si l'on croyait n'avoir pas tout
+fait pour l'égalité, quand l'égalité de tous les hommes est assurée,
+trouverait-on encore une aristocratie à anéantir, si ce n'est celle des
+propriétés?... Il est donc vrai qu'il est temps de terminer la révolution;
+que si elle a dû être commencée et soutenue pour la gloire et le bonheur
+de la nation, elle doit s'arrêter quand elle est faite et qu'au moment où
+la nation est libre, où tous les Français sont égaux, vouloir davantage,
+c'est vouloir commencer à cesser d'être libres et devenir coupables.
+[Note: _Moniteur._]
+
+
+LA PÉTITION
+
+Quand les Cordeliers et les sociétés fraternelles qui gravitaient dans
+leur orbite apprirent vers le 12 juillet que les comités de l'Assemblée
+étaient décidés à mettre Louis XVI hors de cause, ils s'efforcèrent de
+prévenir le vote qu'ils redoutaient par des manifestations et des
+pétitions réitérées.
+
+Le 15 juillet, les Cordeliers et les Amis de la Vérité décidèrent de ne
+pas reconnaître le décret par lequel l'Assemblée venait, le jour même,
+d'innocenter Louis XVI. Ils se rendirent en masse au local des jacobins et
+déterminèrent ceux-ci à nommer cinq commissaires, Lanthenas, Sergent,
+Danton, Ducancel et Brissot, pour rédiger une pétition contre le
+rétablissement du roi parjure.
+
+
+LES JACOBINS ET LA PREMIÈRE PÉTITION DU CHAMP-DE-MARS
+
+Le député de Metz Anthoine, ami de Robespierre, qui présidait la séance
+des Jacobins du 15 juillet au soir où la pétition contre le rétablissement
+de Louis XVI fut décidée, a raconté en ces termes ce qui s'est passé au
+club, dans une déposition qu'il fit le 23 août, devant le tribunal chargé
+d'informer sur les responsabilités du massacre:
+
+A 7 heures je me rendis aux Jacobins. Je trouvai le fauteuil occupé par M.
+Laclos [Note: Choderlos de Laclos, romancier et chancelier du duc
+d'Orléans.] qui étoit ainsi que moi secrétaire de la société et qui
+présidoit en l'absence de M. Bouche. [Note: Député de Provence.] Il me dit
+qu'il étoit extrêmement tourmenté, que l'on vouloit parler sur le décret
+rendu le matin par l'Assemblée nationale, [Note: Ce décret innocentait
+Louis XVI par prétérition.] qu'il ne le souffrirait pas et qu'il alloit me
+céder le fauteuil, parce qu'étant député, il présumoit que je pourrais
+plus facilement contenir les orateurs. Fortement indisposé d'un mal de
+poitrine et fort éloigné moy-même de vouloir que l'on parlât du décret, je
+refusay constamment de remplir les fonctions de Président. Cependant,
+plusieurs membres de la société rendoient compte du décret, un d'eux même
+en donna lecture et fit remarquer que le décret ne prononçoit rien
+absolument sur le sort du roy. Or, il étoit impossible d'interdire à la
+société de parler d'un décret qui n'étoit pas explicitement rendu. Pour
+détourner l'attention de la société, je montai à la tribune pour proposer
+une motion d'ordre fort étrangère au sujet. On refusa de m'entendre et,
+par acclamation, on me força de présider malgré l'épuisement de mes
+forces. Alors je priai M. de La Clos d'engager M. Petion à s'opposer à ce
+qu'on parlât du décret. M. Biauzat prit la parole et, en mon nom, il
+invita la société à écarter cet objet de la délibération. Je ne le
+désavouai point. M. La Clos proposa alors une pétition tendante à prier
+l'Assemblée nationale de s'expliquer sur le sort du Roy. Cette proposition
+ne contenant rien que de légal fut mise à la discussion. Vers 9 heures
+environ on vint me dire qu'il arrivoit 8000 hommes du Palais-Royal [Note:
+Cette foule avait assisté à la réunion ordinaire des Amis de la
+Vérité au cirque du Palais-Royal où Sergent et Momoro avaient pris la
+parole contre le rétablissement de Louis XVI.] et je donnai ordre qu'on
+fermât les deux grilles et je levay la séance. On vint me dire ensuite que
+ces 8000 hommes avoient des intentions hostiles et que nous étions dans un
+grand danger. Je repris ma place. Tous les membres de la société
+s'assirent pour éviter la confusion. M. Daubigny observa que nous devions
+mourir dans notre salle. Un instant après une grande quantité d'hommes
+sans armes et d'une contenance tranquille remplirent la salle et, d'un
+coup de sonnette, je fis mettre tout le monde à sa place et le silence
+s'établit. L'orateur de la députation monta à la tribune et fit un
+discours où je ne compris rien, sinon que le peuple craignoit d'être
+trahi, qu'il ne vouloit pas Louis XVI pour roi et qu'il venoit nous
+demander des conseils. Il ajouta cependant qu'il nous engageoit à déclarer
+avec eux que l'on ne reconnoîtroit pas Louis XVI pour roi, si le voeu des
+départemens n'en ordonnoit autrement. Forcé de répondre à cette harangue,
+l'idée me vint de leur donner le change au moyen de la pétition de M. La
+Clos en identifiant cette pétition très légale avec l'objet irrégulier de
+leur demande.... Les hommes venus du Palais-Royal crurent en effet que la
+pétition de M. La Clos n'étoit autre chose que ce qu'ils demandoient. On
+détermina qu'il serait fait une pétition le lendemain et je nommai pour
+rédacteurs MM. Lanthenas, Sergent, Danton, Ducancel et Brissot de
+Warville, cinq membres de la société dont je connoissois le patriotisme et
+les talents. On arrêta aussi que l'on feroit signer cette pétition au
+Champ-de-Mars par les personnes qui voudroient s'y trouver, qu'elle seroit
+ensuite envoyée dans les départements et portée après à l'Assemblée
+nationale par six commissaires. On convint d'être au Champ-de-Mars
+paisibles, sans armes et même sans cannes et que les commissaires-
+rédacteurs informeroient de très grand matin la municipalité. Elle fut
+informée à une heure du matin par le comité des recherches dont je suis
+membre..., j'observe que la séance, ayant été précédemment levée, on ne
+peut pas attribuer les décisions dont j'ay parlé à la société des Amis de
+la Constitution et que, dans toute cette soirée, il ne s'est rien dit de
+contraire au respect dû aux lois.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp.
+341-343.]
+
+La préoccupation d'atténuer la responsabilité des Jacobins dans la
+rédaction de la pétition est déjà très visible dans cette déposition
+d'Anthoine. Après le massacre, les Jacobins n'hésitèrent pas à fausser la
+vérité en affirmant qu'un très grand nombre de citoyens «étrangers à la
+société» nommèrent «entre eux» des commissaires pour rédiger la pétition
+(_Observations_ annexées à l'adresse des Jacobins à l'Assemblée
+nationale du 20 juillet).
+
+
+LES MANIFESTATIONS DU 16 JUILLET
+
+Pendant que les cinq commissaires nommés par les Jacobins rédigeaient la
+pétition décidée la veille, les Cordeliers tenaient une séance
+extraordinaire à laquelle ils avaient convié les sociétés fraternelles.
+Les dames Maillard et Corbin y proposèrent d'abattre les statues des rois
+qui décoraient encore les places et les ponts de la capitale. Mais le
+président des Cordeliers fit rejeter cet avis par prudence. On décida de
+se rendre au Champ-de-Mars pour signer la pétition. Les Cordeliers avaient
+chacun à la boutonnière leur carte avec l'oeil ouvert suspendue par une
+ganse bleue.
+
+Au Champ-de-Mars, les manifestants ou plutôt les pétitionnaires ont fait
+cercle autour de l'autel de la patrie.
+
+Les commissaires des Jacobins, et particulièrement Danton, [Note: Danton
+avait tenu la veille un conciliabule à son domicile avec Brune, Fabre
+d'Églantine, Camille Desmoulins, La Poype. Le jour du massacre, il ne
+parut pas au Champ-de-Mars. 11 s'éloigna de Paris sur le conseil que lui
+fit donner Alexandre Lameth. Après le massacre il ne fut pas sérieusement
+inquiété.] vêtu de gris, montent sur les cratères qui sont aux angles de
+l'autel et donnent lecture de la pétition qu'ils viennent de rédiger le
+matin par la plume de Brissot. La lecture est accueillie par les cris de:
+_Plus de monarchie! Plus de tyran!_ Legendre invite la foule au calme.
+Mais bientôt une discussion s'engage. Les Cordeliers et les Amis de la
+Vérité expriment leur mécontentement au sujet de la dernière phrase de la
+pétition qui prévoit «le remplacement de Louis XVI par les moyens
+constitutionnels». Ils déclarent qu'ils ne veulent pas remplacer un tyran
+par un autre. De violents soupçons s'élèvent. On flaire une intrigue
+orléaniste. Les soupçons se portent particulièrement sur Brissot qui a
+accepté de rédiger une pétition monarchique, alors qu'il faisait naguère
+une campagne véhémente en faveur de la République. Après une explication
+qu'on devine avoir été très vive, on décide finalement que la phrase
+suspecte sera supprimée. Les commissaires-rédacteurs acceptent d'en
+référer aux Jacobins....
+
+Vers quatre à cinq heures du soir les Cordeliers se mettent en rang. Ils
+défilent sur 7 à 8 de front comme à la parade et se dirigent comme la
+veille vers le Palais-Royal....
+
+Le soir les commissaires-rédacteurs de la pétition entretiennent les
+Jacobins des incidents de la journée, de la suppression que la réunion du
+Champ-de-Mars a exigée dans le texte arrêté par eux le matin. Ils font
+pénétrer dans l'Assemblée quelques délégués des Cordeliers qui sont
+invités à développer les raisons pour lesquelles ils ne veulent pas de la
+phrase sur le remplacement de Louis XVI par les moyens constitutionnels.
+Momoro est du nombre de ces délégués. Une discussion très vive s'engage.
+Les députés, particulièrement Coroller, réclament énergiquement, au nom de
+la légalité et de la Constitution, le maintien de la phrase incriminée. Sa
+suppression serait une adhésion indirecte à la République et ils ne
+veulent pas courir cette aventure. Après quatre heures de discussion, les
+députés ont gain de cause. A la presque unanimité les Jacobins votent le
+maintien du texte primitif sans retranchement. Il est environ minuit. Le
+manuscrit est immédiatement envoyé à l'imprimeur de la société Baudouin.
+Baudouin sait que la plupart des députés ont déjà quitté les Jacobins pour
+les Feuillans. Il craint de déplaire à l'Assemblée dont il est aussi
+l'imprimeur. Il fait des difficultés. Les commissaires des Jacobins lui
+réclament son diplôme de membre de la société pour faire procéder ailleurs
+à l'impression. Il préfère rendre son diplôme que d'engager sa
+responsabilité.
+
+Une demi-heure plus tard, le député Royer, évêque de l'Ain, qui avait
+signé le manuscrit de la pétition envoyé à l'imprimeur, en qualité du
+président des Jacobins, se ravisait. II venait d'apprendre que l'Assemblée
+avait prononcé, expressément cette fois par un nouveau décret, la mise
+hors de cause du roi. Il devenait donc inutile de la prier de s'expliquer.
+La pétition devenait même illégale puisqu'elle allait maintenant
+directement à rencontre d'une loi rendue. Royer envoya son domestique à
+Baudouin pour retirer sa signature.... La pétition n'avait plus de
+répondant. [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 125-128.]
+
+
+LE MASSACRE DU CHAMP DE LA FÉDÉRATION
+
+Le mouvement avait de trop fortes racines pour pouvoir être arrêté. Malgré
+Robespierre qui conseillait le calme et qui craignait que la pétition ne
+fournit à la majorité de l'Assemblée le prétexte d'une répression qu'elle
+cherchait, les Cordeliers persistèrent et décidèrent de se réunir de
+nouveau au Champ de Mars pour pétitionner le lendemain 17 juillet. De tous
+les récits contemporains de cette journée le plus sincère et le plus exact
+est celui que Robert fit paraître dans _Les Révolutions de Paris_.
+
+Toutes les sociétés patriotiques s'étoient donné rendez-vous pour le
+dimanche à onze heures du matin sur la place de la Bastille, afin de
+partir de là en un seul corps vers le champ de la Fédération. La
+municipalité fit garnir de troupes cette place publique, de sorte que ce
+premier rassemblement n'eut pas lieu; les citoyens se retirèrent à fur et
+mesure qu'ils se présentèrent; on a remarqué qu'il n'y avoit là que des
+gardes soldés. [Note: La garde nationale parisienne comprenait des
+compagnies soldées, dites du centre, à côté des compagnies citoyennes.]
+Quoi qu'il en soit, l'assemblée du Champ-de-Mars n'eut pas moins lieu. Un
+fait aussi malheureux qu'inconcevable servit d'abord de prétexte à la
+calomnie et aux voies de force. Malgré que les patriotes ne se fussent
+assignés que pour Midi au plus tôt, huit heures n'étoient pas sonnées que
+déjà l'autel de la patrie étoit couvert d'une foule d'inconnus. Deux
+hommes, dont l'un invalide avec une jambe de bois, s'étoient glissés sous
+les planches de l'autel de la patrie; l'un d'eux faisoit des trous avec
+une vrille: une femme sent l'instrument sous son pied, fait un cri; on
+accourt, on arrache une planche, on pénètre dans la cavité et l'on en tire
+ces deux hommes. Que faisoient-ils? Quel étoit leur dessein? Voilà ce
+qu'on se demande, voilà ce qu'on veut connoître. Le peuple les conduit
+chez le commissaire de la section du Gros Caillou; interrogés pourquoi ils
+s'étoient introduits furtivement sous l'autel de la patrie, quelles
+étoient leurs intentions, et pourquoi ils s'étoient munis de vivres pour
+plus de vingt-quatre heures, ils ont répondu de manière à faire croire
+qu'une curiosité lubrique étoit le seul motif qui les eût fait agir. Sur
+ce dire le commissaire, au lieu de s'assurer d'eux prudemment, les remet
+en Liberté. On alloit les conduire vers un magistrat plus judicieux mais
+des scélérats les arrachent à ceux qui les tenoient; les deux malheureux
+sont renversés; déjà un d'eux est poignardé de plusieurs coups de couteau;
+l'autre est attaché au réverbère; la corde casse, il retombe encore
+vivant, et sa tête, plutôt sciée que coupée, est mise au bout d'une pique
+par un jeune homme de quatorze ans. Le coeur soulève au récit de pareilles
+atrocités. Ah! sans doute les acteurs de cette scène horrible sont des
+brigands infâmes, des monstres dignes du dernier supplice. Mais qu'on se
+garde bien de les confondre avec le peuple. Le vrai peuple n'est point
+féroce, il est avare de sang et ne verse que celui des tyrans; le vrai
+peuple c'était ceux qui vouloient remettre les présumés coupables sous le
+glaive de la loi; les brigands seuls les ont assassinés. Toujours est-il
+que cette barbare exécution ne se fit point au Champ de Mars, qu'elle se
+fit au Gros Caillou; qu'elle se fit par d'autres que ceux qui avoient été
+les témoins du flagrant délit.
+
+Cette nouvelle parvient dans Paris, et elle y parvient dans toute sa
+vérité. L'assemblée nationale ouvre sa séance et le président dit: «Il
+nous vient d'être assuré que deux citoyens venoient d'être _victimes_ de
+leur zèle au Champ de Mars, pour avoir dit à une _troupe Ameutée_ qu'il
+falloit se conformer à la loi; ils ont été pendus sur le champ». M.
+Regnaut de Saint Jean d'Angély [Note: Regnaud (de Saint-Jean d'Angély),
+qu'on disait vendu à la liste civile, avait publié la veille dans le
+feuilleton de son journal Le Postillon par Calais, une fausse réponse du
+Président de l'Assemblée à une fausse pétition qui lui aurait été
+présentée par les républicains. Cette manoeuvre avait eu pour but
+d'apeurer la bourgeoisie, et de rendre les pétitionnaires suspects à la
+garde nationale. Elle ne réussit que trop.] enchérit encore, et dit que ce
+sont deux gardes nationaux qui ont réclamé l'exécution de la loi; aussitôt
+on décrète que M. le président et M. le maire s'assureront de la vérité
+des faits pour prendre des mesures rigoureuses, si elle est constatée
+telle. Deux réflexions: la première qu'il est bien singulier que M. Duport
+qui présidoit l'assemblée nationale et M. Regnaut aient été les seuls dans
+l'erreur sur ce fait extraordinaire; la seconde, que l'assemblée
+Nationale, qui vient d'envoyer des commissaires dans toutes les parties de
+l'empire, n'ait pas pris la peine d'en envoyer deux au Champ de la
+Fédération.
+
+Vers midi les citoyens commencent à arriver en foule à l'autel de la
+patrie; on attend avec impatience les commissaires de la société des amis
+de la Constitution pour entendre de nouveau lecture de la pétition et la
+signer: chacun brûloit du désir d'y apposer son nom. Il étoit entré vers
+onze heures de forts détachements, avec du canon, mais, comme ils n'y
+étoient venus que par rapport à l'assassinat du matin, ils se retirèrent
+vers une heure. C'est alors que parut un envoyé des Jacobins, [Note: Le
+chevalier de la Rivière qui avait vu Robespierre auparavant.] qui vint
+annoncer que la _pétition qui avait été lue la veille ne pouvait plus
+servir le dimanche; que cette pétition supposait que l'assemblée n'avait
+pas prononcé sur le sort de Louis, mais que l'assemblée ayant
+implicitement décrété son innocence ou son inviolabilité dans la séance de
+samedi soir, la société allait s'occuper d'une nouvelle rédaction qu'elle
+présenterait incessamment à la signature_. Un particulier propose
+d'envoyer sur le champ une députation aux amis de la Constitution, pour
+les prier de rédiger de suite son adresse, et de la renvoyer aussitôt,
+afin que l'assemblée du Champ-de-Mars pût la signer sans désemparer; suit
+une autre proposition de faire la rédaction _à l'instant_ sur l'autel de
+la patrie et celle-là est unanimement adoptée. On nomme quatre
+commissaires; l'un d'eux [Robert] prend la plume, les citoyens impatiens
+se rangent autour de lui et il écrit: _Pétition à l'assemblée nationale,
+rédigée sur l'autel de la patrie, le 17 juillet 1791_:
+
+«Représentans de la Nation, vous touchez au terme de vos travaux; bientôt
+des successeurs, tous nommés par le peuple, alloient marcher sur vos
+traces sans rencontrer les obstacles que vous ont présentés les députés
+des deux ordres privilégiés, ennemis nécessaires de tous les principes de
+la sainte égalité.
+
+Un grand crime se commet. _Louis XVI fuit_. Il abandonne indignement
+son poste. Des citoyens l'arrêtent à Varennes et il est ramené à Paris. Le
+peuple de cette capitale vous demande instamment de ne rien prononcer sur
+le sort du coupable sans avoir entendu l'expression du voeu des 82 autres
+départemens.
+
+Vous différez. Une foule d'adresses arrivent à l'Assemblée. Toutes les
+sections de l'empire demandent simultanément que Louis soit jugé. Vous,
+Messieurs, vous avez préjugé qu'il était innocent et inviolable, en
+déclarant par votre décret du 16, que la chartre (_sic_) constitutionnelle
+lui sera présentée alors que la Constitution sera achevée. Législateurs!
+Ce n'étoit pas là le voeu du peuple, et nous avons pensé que votre plus
+grande gloire, que votre devoir même consistoit à être les organes de la
+volonté publique. Sans doute, Messieurs, que vous avez été entraînés à
+cette décision par la foule de ces députés réfractaires qui ont fait
+d'avance leur protestation contre toute la Constitution. Mais,
+Messieurs..., mais, représentans d'un peuple généreux et confiant,
+rappelez-vous que ces 290 protestans n'avoient pas de voix à l'Assemblée
+nationale: que le décret est donc nul dans la forme et dans le fond; nul
+dans le fond, parce qu'il est contraire au voeu du souverain; nul en la
+forme, parce qu'il est porté par 290 individus sans qualités. [Note: 290
+députés de la droite avaient protesté contre la suspension du roi et
+dénoncé «l'interim républicain» qui était d'après eux une violation de la
+Constitution.].
+
+Ces considérations, toutes ces vues du bien général, ce désir impérieux
+d'éviter l'anarchie, laquelle nous exposeroit le défaut d'harmonie entre
+les représentans et les représentés, tout nous a fait la loi de vous
+demander, au nom de la France entière, de revenir sur ce décret, de
+prendre en considération que le délit de Louis XVI est prouvé, que ce roi
+a abdiqué; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau corps
+constituant pour procéder d'une manière vraiment nationale, au jugement du
+coupable et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau
+pouvoir exécutif.» [Note: Nous attestons l'authenticité de cette pièce
+(note du journal).]
+
+La pétition rédigée, on en fait lecture à l'assemblée; les principes de
+modération, le ton fier et respectueux qui y règne d'un bout à l'autre,
+l'ont fait couvrir de justes applaudissemens, et l'on signoit à sept ou
+huit endroits différens, sur les cratères qui forment les quatre angles de
+l'autel de la patrie. Plus de deux mille gardes nationaux de tous les
+bataillons de Paris et des environs, quantité d'officiers municipaux des
+villages voisins, ainsi que beaucoup d'électeurs, tant de la ville de
+Paris que des départemens, l'ont signée.
+
+Il étoit deux heures; arrivent trois officiers municipaux en écharpe, et
+accompagnés d'une nombreuse escorte de gardes nationales. Dès qu'ils se
+présentent à l'entrée du Champ de Mars, une députation va les recevoir.
+Parmi ceux qui la composoient, le public a remarqué un maréchal des camps
+décoré de la croix de Saint-Louis, attachée avec un ruban national. Le»
+trois officiers municipaux se rendent à l'autel; on les y reçoit avec les
+expressions de la joie et du patriotisme: «Messieurs, disent-ils, nous
+sommes charmés de connoître vos dispositions; on nous avoit dit qu'il y
+avoit ici du tumulte, on nous avoit trompés; nous ne manquerons pas de
+rendre compte de ce que nous avons vu, de la tranquillité qui règne au
+Champ de Mars; et loin de vous empêcher de faire votre pétition, si l'on
+vous troubloit, nous vous aiderions de la force publique. Si vous doutez
+de nos intentions, nous vous offrons de rester en otages parmi vous
+jusqu'à ce que toutes les signatures soient apposées.» Un citoyen leur
+donna lecture de la pétition; ils la trouvèrent conforme aux principes;
+ils dirent même qu'ils la signeraient s'ils ne se trouvoient pas en
+fonctions.
+
+Deux citoyens avoient été arrêtés précédemment à cause d'une rixe avec
+l'un des aides de camp du général; ceux qui avoient été témoins de
+l'arrestation représentèrent aux officiers municipaux qu'elle étoit
+injuste et imméritée; ceux-ci engagèrent l'assemblée à nommer une
+députation pour aller les réclamer à la municipalité, en leur promettant
+justice; et douze commissaires et les officiers municipaux partent
+entourés d'un grand nombre des pétitionnaires, qui les accompagnent
+jusqu'au détachement; là on se prend la main et l'on se quitte de la
+manière la plus amicale. Les officiers municipaux promettent de faire
+retirer les troupes et ils l'exécutent; peu d'instans après le Champ de
+Mars fut encore libre et tranquille. Il est ici un trait que nous
+n'omettrons pas, il faut être juste. Avant que la troupe se fût retirée,
+un jeune homme franchissoit le glacis en présence du bataillon et quelques
+grenadiers l'arrêtant avec rudesse, un d'eux l'atteint de sa baïonnette;
+M. Lefeuvre d'Arles, commandant le bataillon, accourt à toute bride et
+renvoie les soldats à leur poste. Le peuple applaudit et crie: _Bravo,
+commandant!_
+
+On retourne à l'autel de la patrie, et l'on continue à signer. Les jeunes
+gens s'amusent à des danses; ils font des ronds en chantant l'air _ça
+ira._ Survient un orage (le ciel vouloit-il présager celui qui alloit
+fondre sur la tête des citoyens?). On n'en est pas moins ardent à signer.
+La pluie cesse, le ciel redevient calme et serein; en moins de deux heures
+il se trouve plus de 50 mille personnes dans la plaine; c'étoit des mères
+de famille, d'intéressantes citoyennes; c'étoit une de ces assemblées
+majestueuses et touchantes telles qu'on en voyoit à Athènes et à Rome.
+
+Les commissaires députés vers la municipalité reviennent. Nous tenons de
+deux d'entre eux les détails suivans: «Nous parvenons, disent-ils, à la
+salle d'audience à travers une forêt de baïonnettes; les trois municipaux
+nous avertissent d'attendre, ils entrent, et nous ne les revoyons plus.
+[Note: Ces trois municipaux, J.-J. Hardy, J.-B.-O. Regnaultet J.-J.
+Leroux ont rédigé séance tenante un rapport sur les faits qui concorde
+avec le récit du journal. Ils y protestent contre la proclamation de la
+loi martiale et dégagent leur responsabilité des événements (cf. A.
+Mathiez, _op. cit._, pp. 352-355).]
+
+Le corps municipal sort; nous sommes compromis, dit un des membres, il
+Faut agir sévèrement. Un d'entre nous, chevalier de Saint-Louis, annonce
+au maire que l'objet de notre mission étoit de réclamer plusieurs citoyens
+honnêtes pour qui les trois municipaux avoient promis de s'intéresser. Le
+maire répond qu'il _n'entre pas dans ces promesses, et qu'il va marcher au
+Champ de la fédération pour y mettre la paix._ Le chevalier de
+Saint-Louis veut répondre que tout y est calme; il est interrompu par un
+municipal, qui lui demande d'un ton de mépris quelle étoit la croix qu'il
+portoit, et de quel ordre étoit le ruban qui l'attachoit (c'étoit un ruban
+tricolore). _C'est une Croix de Saint-Louis_, répond le chevalier, _que
+j'ai décorée du ruban national; je suis prêt à vous la remettre si vous
+voulez la porter au pouvoir exécutif pour savoir si je l'ai bien gagnée_.
+M. le maire dit à son collègue qu'il connoissoit ce chevalier de
+Saint-Louis pour un _honnête citoyen_ et qu'il le prioit ainsi que les
+autres de se retirer. Sur ces entrefaites, le capitaine de la troupe du
+centre du bataillon de Bonne Nouvelle vint dire que le Champ de Mars
+n'étoit rempli que de brigands; un de nous lui dit qu'il en imposoit
+là-dessus. La municipalité ne voulut plus nous entendre. [Note: Pour le
+commentaire, voir dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_
+l'éclaircissement intitulé: le Massacre du Champ de Mars.] Descendus de
+l'hôtel de ville, nous aperçûmes à une des fenêtres le drapeau rouge; et
+ce signal du massacre, qui devoit inspirer un sentiment de douleur à ceux
+qui alloient marcher à sa suite, produisit un effet tout contraire sur
+l'âme des gardes nationaux qui couvraient la place (ils portaient à leurs
+chapeaux le pompon rouge et bleu). A l'aspect du drapeau ils ont poussé
+des cris de joie en élevant en l'air leurs armes qu'ils ont ensuite
+chargées. Nous avons vu un officier municipal en écharpe aller de rang en
+rang, et parler à l'oreille des officiers. Glacés d'horreur, nous sommes
+retournés au champ de la fédération avertir nos frères de tout ce dont
+nous avions été les témoins.»
+
+Sans croire qu'ils en imposoient, on pensa qu'ils étoient dans l'erreur
+sur la destination de la force de la loi, et l'on conclut qu'il n'étoit
+pas possible que l'on vint disperser des citoyens qui exercoient
+paisiblement les droits qui leur sont réservés par la Constitution.
+
+On entend tout à coup le bruit du tambour, on se regarde; les membres des
+diverses sociétés patriotiques s'assemblent, ils alloient se retirer,
+quand un orateur demande et dit: «Mes frères, que faisons-nous? Ou la loi
+martiale est ou elle n'est pas dirigée contre nous, pourquoi nous sauver?
+Si elle est dirigée contre nous, attendons qu'elle soit publiée, et pour
+lors nous obéirons; mais vous savez qu'on ne peut user de la force sans
+avoir fait trois publications.» Le peuple se rappelle qu'il étoit aux
+termes de la loi et il demeure. Les bataillons se présentent avec
+l'artillerie: on pense qu'il y avoit à peu près dix mille hommes. On
+connoît le champ de la fédération, on sait que c'est une plaine immense,
+que l'autel de la patrie est au milieu, que les glacis qui entourent la
+plaine sont coupés de distance en distance pour faciliter des passages;
+une partie de la troupe entre par l'extrémité du côté de l'école
+militaire, une autre par le passage qui se trouve un peu plus bas, une
+troisième par celui qui répond à la grande rue de Chaillot; c'est là
+qu'étoit le drapeau rouge. A peine ceux qui étoient à l'autre, et il y en
+avoit plus de 15 mille l'eurent-ils aperçu que l'on entend une décharge:
+_ne bougeons pas, on tire à blanc, il faut qu'on vienne ici publier la
+loi_. [Note: Il est certain que la loi martiale ne fut pas proclamée selon
+les règles.] Les troupes s'avancent, elles font feu pour la deuxième fois,
+la contenance de ceux qui entouroient l'autel est la même; mais une
+troisième décharge ayant fait tomber beaucoup de monde, on a fui; il n'est
+resté qu'une centaine de personnes sur l'autel même. Hélas! elles y ont
+payé cher leur courage et leur aveugle confiance en la loi; des hommes,
+des femmes, un enfant y ont été massacrés; massacrés sur l'autel de la
+patrie! Ah! si désormais nous avons encore des fédérations, il faudra
+choisir un autre lieu, celui-ci est profané! Quel spectacle, grand Dieu!
+que celui qu'ont éclairé les derniers rayons de ce jour fatal! [Note: _Les
+Révolutions de Paris_, n° 106, pp. 57 et suiv. (16-22 juillet 1791).]
+
+
+LE NOMBRE DES VICTIMES
+
+La force armée ne compta que peu de victimes, neuf blessés dont deux sont
+morts ensuite, dit Charton dont le témoignage est difficile à contrôler.
+
+Du côté de la foule ce fut autre chose. Bailly évalua le lendemain les
+morts à 11 ou 12, les blessés à 10 ou 12. Un procès-verbal dressé par
+l'officier municipal Filleul constate la présence de 15 cadavres
+transportés à l'hôpital du Gros-Caillou. II est muet sur les cadavres
+recueillis ailleurs. Aucun état général des victimes n'a été dressé
+officiellement, ainsi que le constate Sergent dans son mémoire. Plusieurs
+blessés étaient soignés à l'hôpital même. La justice recueillit leurs
+dépositions qui sont perdues.
+
+Un pamphlet fayettiste, paru le lendemain du massacre, compte dix morts et
+vingt blessés.
+
+Marat prétendit dans son n° du 20 juillet que 400 cadavres avaient été
+jetés de nuit dans la Seine par les chasseurs des barrières et que Bailly
+avait fait lever les filets de Saint-Cloud pour leur livrer passage. Ce
+sont là des exagérations manifestes.
+
+Mais il est certain que le nombre des morts et des blessés fut
+considérable. Coffinhal déposa au procès de Bailly que «s'étant transporté
+avec le capitaine Ferrât de sa section entre minuit et une heure au champ
+de la Fédération, ils ont compté 54 morts». [Note: A. Mathiez, _Le club
+des Cordeliers pendant la crise de Varennes et le massacre du Champ de
+Mars_. Paris, 1910, pp. 148-149.]
+
+
+LES CONSÉQUENCES
+
+Le massacre du Champ-de-Mars fut, comme on l'a dit, un «acte de guerre de
+classes», car la question n'était pas entre la république et la monarchie,
+mais entre la démocratie populaire et la nouvelle aristocratie bourgeoise.
+
+Déjà toute la partie conservatrice des jacobins avait fait scission le 16
+juillet et avait fondé un nouveau club, le club des Feuillans, qui se
+proposa la tâche impossible de réconcilier Louis XVI avec la Révolution et
+la Révolution avec Louis XVI. Le massacre rendit la scission irrémédiable.
+
+L'Assemblée avait eu sa grande part de responsabilité dans le massacre.
+Le 16 juillet elle avait mandé Bailly à sa barre et lui avait fait honte
+de sa mollesse à réprimer l'agitation républicaine. Le 17 juillet, à la
+nouvelle des meurtres du Gros-Caillou qui n'avaient aucun rapport avec le
+pétitionnement qui devait avoir lieu l'après-midi, le président de
+l'Assemblée Treilhard avait écrit de nouveau à Bailly pour l'inviter «à
+prendre les mesures les plus sûres et les plus vigoureuses pour arrêter
+les désordres et en connaître les auteurs». Le lendemain du massacre, qui
+aurait pu être facilement évité, l'Assemblée prit l'initiative et la
+direction d'une répression supplémentaire, dont le but secret était de
+décapiter le parti démocrate au moment où allaient s'ouvrir les élections
+à la Législative. Elle vota un décret spécial, véritable petite loi de
+sûreté générale, pour organiser cette répression, en lui donnant un effet
+rétroactif. [Note: J'ai publié ce décret qui ne figure pas dans Duvergier
+dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_, p. 193-194.] Son comité des
+recherches lança les mandats d'arrêt.
+
+Plusieurs centaines de patriotes furent emprisonnés: les principaux
+Cordeliers Vincent, Momoro, Verrières, Brune. Danton, Camille Desmoulins,
+Santerre s'enfuirent pour n'avoir pas le même sort. La petite terreur
+tricolore dura jusqu'à l'amnistie du 13 septembre votée au lendemain du
+jour où Louis XVI avait accepté la Constitution révisée. Si l'amnistie
+ouvrit les prisons, elle laissa au coeur des démocrates de terribles
+rancunes.
+
+La procédure du Champ de Mars fut comparée couramment dans les milieux
+jacobins à la fameuse procédure du Châtelet sur les journées des 5 et 6
+octobre. On peut affirmer qu'elle a beaucoup fait pour accentuer le
+caractère de violence des luttes politiques qui vont suivre et pour les
+rendre inexpiables. [Note: A. Mathiez, _Le Club des Cordeliers_, p. 225.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes journees de la Constituante
+by Albert Mathiez
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNEES DE LA CONSTITUANTE ***
+
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+Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso, Tonya, Renald Levesque
+and the Online Distributed Proofreading Team.
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+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
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+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
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+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
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+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
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+as it appears in our Newsletters.
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+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
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+ 2500 2000 December
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