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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/9818-8.txt b/9818-8.txt new file mode 100644 index 0000000..904644d --- /dev/null +++ b/9818-8.txt @@ -0,0 +1,5067 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les grandes journees de la Constituante, by +Albert Mathiez + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les grandes journees de la Constituante + +Author: Albert Mathiez + +Posting Date: November 15, 2011 [EBook #9818] +Release Date: February, 2006 +First Posted: October 20, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDE JOURNEES *** + + + + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso, Tonya, Renald +Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + + + + + + + + +LES GRANDES JOURNÉES DE LA CONSTITUANTE + +PAR + +ALBERT MATHIEZ + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +Chapitre I. La réunion des trois ordres. + +Chapitre II. La révolution du 14 juillet. + +Chapitre III. Le roi et l'Assemblée à Paris. + +Chapitre IV. La Fédération. + +Chapitre V. La fuite du roi. + +Chapitre VI. Le Massacre du Champ-de-Mars. + + + + +CHAPITRE I + +LA RÉUNION DES TROIS ORDRES + + +Le 17 juin, ayant terminé depuis deux jours l'appel nominal de tous les +députés aux États généraux, le Tiers, auquel s'étaient déjà réunis 12 +curés, se proclamait _Assemblée nationale_, et, prévoyant que cet acte +révolutionnaire serait suivi de représailles, décidait d'opposer à une +répression possible la menace de la grève de l'impôt: «Considérant qu'en +effet les contributions, telles qu'elles se perçoivent actuellement dans +le royaume, n'ayant point été consenties par la nation, sont toutes +illégales, et, par conséquent nulles dans leur création, extension ou +prorogation; + +«L'Assemblée déclare, à l'unanimité des suffrages, consentir +provisoirement, pour la nation, que les impôts et contributions, quoique +illégalement établis et perçus, continuent d'être levés de la même manière +qu'ils l'ont été précédemment, et ce, jusqu'au jour seulement de la +première séparation de cette Assemblée, _de quelque cause qu'elle puisse +provenir_. + +«Passé lequel jour, l'Assemblée nationale entendait décréter que toute +levée d'impôts et contributions de toute nature qui n'aurait pas été +nommément, formellement et librement accordée par l'Assemblée, cessera +entièrement dans toutes les provinces du royaume, quelle que soit la forme +de l'administration....» + +Le 19 juin, l'ordre du clergé décidait par 149 voix contre 135 de se +réunir au Tiers. Mais, le même jour, l'ordre de la noblesse adressait au +roi une vigoureuse protestation contre les actes révolutionnaires du Tiers +État et les chefs de la minorité du clergé, l'archevêque de Paris et le +cardinal de La Rochefoucauld, faisaient le voyage de Marly pour pousser le +roi à la résistance. Necker était justement absent auprès de sa +belle-soeur mourante à Paris. Un témoin oculaire, Rabaut de Saint-Étienne, +député à la Constituante, a raconté en ces termes la journée du lendemain: + + +LE SERMENT DU JEU DE PAUME + +Tandis que les députés se rendaient à la salle [des séances] une +proclamation, faite par des hérauts d'armes et affichée partout, annonça +que les séances étaient suspendues et que le roi tiendrait une séance +royale le 22. On donnait pour motifs de la clôture de la salle pendant +trois jours la nécessité des préparatifs intérieurs pour la décoration du +trône. Cette raison puérile servit à prouver qu'on n'avait voulu que +prévenir la réunion du clergé, dont la majorité avait adopté le système +des communes. Cependant les députés arrivent successivement, et ils +éprouvent la plus vive indignation de trouver les portes fermées et +gardées par des soldats. Ils se demandent les uns aux autres quelle +puissance a le droit de suspendre les délibérations des représentants de +la nation. Ils parlent de s'assembler sur la place même, ou d'aller sur la +terrasse de Marly offrir au roi le spectacle des députés du peuple; de +l'inviter à se réunir à eux dans une séance vraiment royale et paternelle, +plus digne de son coeur que celle dont il les menace. On permet à M. +BAILLY, leur président, d'entrer dans la salle avec quelques membres pour +prendre les papiers; et là il proteste contre les ordres arbitraires qui +la tiennent fermée. Enfin il rassemble des députés dans le jeu de paume de +Versailles, devenu célèbre à jamais par la courageuse résistance des +premiers représentants de la nation française. On s'encourage en marchant; +on se promet de ne jamais se séparer et de résister jusqu'à la mort. On +arrive; on fait appeler ceux des députés qui ne sont pas instruits de ce +qui se passe. Un député malade s'y fait transporter. Le peuple, qui +assiège la porte, couvre ses représentants de bénédictions. Des soldats +désobéissent pour venir garder l'entrée de ce nouveau sanctuaire de la +liberté. Une voix s'élève [celle de Mounier]; elle demande que chacun +prête le serment de ne jamais se séparer et de se rassembler partout +jusqu'à ce que la constitution du royaume et la régénération publique +soient établies. Tous le jurent, tous le signent, hors un [Martin d'Auch]; +et le procès-verbal fait mention de cette circonstance remarquable. La +cour, aveuglée, ne comprit pas que cet acte de vigueur devait renverser +son ouvrage. [Note: _Précis de l'histoire de la Révolution française_, +réimp. De 1819, pp. 56-57.] + +Armand Brette a complété ce récit. «Sur les 19 curés affiliés dès ce +moment à la cause du Tiers, sept seulement adhérèrent au serment le 20 +juin ou le 22 juin, 12 s'abstinrent..., 4 députés du Tiers seulement +refusèrent de signer ... il n'y eut qu'un seul opposant, Martin d'Auch, +qui déclara qu'il ne _pouvait jurer d'exécuter des délibérations qui ne +sont pas sanctionnées par le roi..._, tous les nobles députés du Tiers +présents à Versailles, les royalistes les plus éprouvés, Malouet, Mounier, +Flachslanden, l'ami intime du roi, Hardy de La Largère, dont le fils fut +anobli sous la Restauration en souvenir du constituant, Charrier, qui en +1792 souleva la Lozère et paya de sa tête son dévouement à la cause +royale, vingt autres enfin, dont l'affection pour le roi était notoire, +ont signé le serment et ont ainsi légitimé l'audacieuse constitution du +Tiers en Assemblée nationale.» [Note: A. BRETTE, La séance royale du 23 +juin 1789, ses préliminaires et ses suites. _La Révolution française_, t. +XX, p. 442 et 534.] + +Parmi ceux qui signèrent le serment, cet acte solennel de rébellion, il y +en eut qui éprouvèrent une émotion intense. L'un d'eux devint fou. + + +FOU DE REMORDS + +Le lendemain un député de Lorraine, nommé Mayer, est devenu fou. Il avait +prêté le serment et en avait la conscience bourrelée. Il était à côté d'un +filou qui venait de voler sous le costume d'un député du Tiers. Lorsqu'on +est venu prendre ce filou, il a cru qu'on arrêtait tous les députés du +Tiers pour avoir fait le serment; la peur l'a pris et la tête lui a sauté. +Cette frayeur d'être arrêté n'était pas mal fondée, car le bruit général +était que ce parti violent avait été proposé, les uns disaient dans le +conseil et d'autres dans un de ces conseils tenus fréquemment chez MM. de +Polignac et chez M. le comte d'Artois. [Note: Journal de l'abbé Coster +dans Brette, _id._, pp. 37-38.] + +Le 21 juin, à une députation de la noblesse conduite par le duc de +Luxembourg, le roi avait répondu qu'il ne permettrait jamais qu'on +altérât l'autorité qui lui avait été confiée pour le bien de ses sujets. +La séance royale qui devait avoir lieu le 22 juin fut remise au 23. Le 22 +juin, Bailly trouvant la porte des Menus fermée, se rendit aux Récollets +qui refusèrent de le recevoir. Les marguilliers de l'église Saint-Louis +lui offrirent leur église. On se rendit d'abord dans la chapelle des +Charniers, où avaient lieu les catéchismes, puis dans la nef. Deux membres +de la noblesse du Dauphiné, les premiers de leur ordre, le marquis de +Blacons et le comte d'Agoult se réunirent au Tiers et la majorité du +clergé se réunit aussi, conduite par les archevêques de Vienne et de +Bordeaux, les évêques de Chartres et de Rodez. + +L'abbé Grégoire nous dit qu'en prévision de la séance royale du lendemain, +les députés qui se réunissaient au club breton (berceau des Jacobins) +arrêtèrent un plan de résistance: + + +L'ACTION DU CLUB BRETON + +La veille au soir nous étions douze ou quinze députés réunis au Club +Breton, ainsi nommé parce que les Bretons en avaient été les fondateurs. +Instruits de ce que méditait la Cour pour le lendemain, chaque article fut +discuté par tous et tous opinèrent sur le parti à prendre. La première +résolution fut celle de rester dans la salle malgré la défense du roi. Il +fut convenu qu'avant l'ouverture de la séance, nous circulerions dans les +groupes de nos collègues pour leur annoncer ce qui allait se passer sous +leurs yeux et ce qu'il fallait y opposer. [Note: _Mémoires de l'Abbé +Grégoire_, t. I, p. 380. Ce récit est confirmé par Bouchette, Lettre du 24 +juin 1789: «Nous étions convenus d'avance quoiqu'il arrivât de ne pas nous +séparer avant d'avoir pris une délibération et nous la fîmes ainsi» +(_Lettres_ de Bouchette, Paris, 1909).] + + +LA SÉANCE ROYALE + +Enfin la séance royale arriva; elle eut tout l'appareil extérieur qui +naguère en imposait à la multitude; mais ce n'est pas un trône d'or ni un +superbe dais, ni des hérauts d'armes, ni des panaches flottants qui +intimident des hommes libres. La cour ignorait encore cette vérité, qu'on +retrouve partout dans toutes les histoires. La garde nombreuse qui +entourait la salle n'effraya pas les députés; elle accrut au contraire +leur courage. On répéta la faute qu'on avait faite le 5 mai, de leur +affecter une porte séparée et de les laisser exposés dans le hangar qui la +précédait, à une pluie assez violente, pendant que les autres ordres +prenaient leurs places distinguées; enfin ils furent introduits. + +Le discours et les déclarations du roi eurent pour objet de conserver la +distinction des ordres, d'annuler les fameux arrêtés de la constitution +des communes en assemblée nationale, d'annoncer en trente-cinq articles +les _bienfaits_ que le roi _accordait à ses peuples_, et de déclarer à +l'assemblée que, si elle l'abandonnait, il ferait le bien des peuples sans +elle. D'ailleurs toutes les formes impératives furent employées, comme +dans ces lits de justice où le roi venait semoncer le parlement. Dans ces +bienfaits du roi promis à la nation, il n'était parlé ni de la +Constitution tant demandée, ni de la participation des états généraux à la +législation, ni de la responsabilité des ministres, ni de la liberté de la +presse; et presque tout ce qui constitue la liberté civile et la liberté +politique était oublié. Cependant les prétentions des ordres privilégiés +étaient conservées, le despotisme du maître était consacré et les états +généraux abaissés sous son pouvoir. Le prince ordonnait et ne consultait +pas; et tel fut l'aveuglement de ceux qui le conseillèrent qu'ils lui +firent gourmander les représentants de la nation, et casser leurs arrêtés +comme si c'eût été une assemblée de notables. Enfin, et c'était le grand +objet de cette séance royale, le roi _ordonna_ aux députés de se séparer +tout de suite, et de se rendre le lendemain matin dans les chambres +affectées à chaque ordre pour y reprendre leurs séances. + +Il sortit. On vit s'écouler de leurs bancs tous ceux de la noblesse et une +partie du clergé. Les députés des communes, immobiles et en silence sur +leurs sièges, contenaient à peine l'indignation dont ils étaient remplis, +en voyant la majesté de la nation si indignement outragée. Les ouvriers, +commandés à cet effet, emportent à grand bruit ce trône, ces bancs, ces +tabourets, appareil fastueux de la séance; mais, frappés de l'immobilité +des pères de la patrie, ils s'arrêtent et suspendent leur ouvrage. Les +vils agents du despotisme courent annoncer au roi ce qu'ils appellent la +désobéissance de l'assemblée.... [Note: Rabaut, _op. cit.,_ pp. 58-59.] + +A ce récit de Rabaut Saint-Étienne, Montjoye ajoute ce détail qu'«à +l'instant même où le roi se plaça sur son trône, tous les députés des +trois ordres, par un mouvement simultané, s'assirent et se couvrirent et +ils étaient déjà assis et couverts lorsque M. le garde des sceaux dit: le +roi permet à l'Assemblée de s'asseoir.» + + +LES DÉCLARATIONS DU ROI + +Le roi veut que l'ancienne distinction des trois ordres de l'État soit +conservée en son entier, comme essentiellement liée à la constitution de +son royaume; que les députés librement élus par chacun des trois ordres, +formant trois chambres, délibérant par ordre, et pouvant, avec +l'approbation du souverain, convenir de délibérer en commun, puissent +seuls être considérés comme formant le corps des représentans de la +nation. En conséquence, le roi a déclaré nulles les délibérations prises +par les députés de l'ordre du Tiers-État le 17 de ce mois ainsi que celles +qui auraient pu s'ensuivre, comme illégales et inconstitutionnelles +(_Décl._ I. 1). + +Sont nommément exceptées des affaires qui pourront être traitées en commun +celles qui regardent les droits antiques et constitutionnels des trois +ordres, la forme de constitution à donner aux prochains États-Généraux, +les propriétés féodales et seigneuriales, les droits utiles et les +prérogatives honorifiques des deux premiers ordres (_id._ 8). + +Le consentement particulier du clergé sera nécessaire pour toutes les +dispositions qui pourraient intéresser la religion, la discipline +ecclésiastique, le régime des ordres et corps séculiers et réguliers +(_id._ 9). + +Les affaires qui auront été décidées dans les assemblées des trois ordres +réunis seront remises le lendemain en délibération si cent membres de +l'Assemblée se réunissent pour en faire la demande (_id._ 12). + +Toutes les propriétés sans exception seront constamment respectées et +S.M. comprend expressément sous le nom de propriétés les _dîmes, cens, +rentes, droits et devoirs féodaux et seigneuriaux_, et généralement tous +les droits et prérogatives utiles ou honorifiques, attachés aux terres et +fiefs, ou appartenant aux personnes (_Décl._ II. 12). + +Les deux premiers ordres de l'État continueront à jouir de l'exception des +charges personnelles, mais le roi approuvera que les États-Généraux +s'occupent des moyens de convertir ces sortes de charges en contributions +pécuniaires, et qu'alors tous les ordres de l'État y soient assujettis +également (_id._ 15). + +Dans d'autres articles le roi avait promis de n'établir aucun nouvel impôt +sans le consentement des représentants de la nation, de faire connaître le +tableau annuel des recettes et des dépenses et de le soumettre aux États +généraux, de sanctionner la suppression de tous les privilèges en matière +d'impôts, d'abolir la taille, le franc-fief, les lettres de cachet, la +corvée, d'établir des États provinciaux composés de deux dixièmes de +membres du clergé, de trois dixièmes de membres de la noblesse et de cinq +dixièmes de membres du Tiers, etc. + +Le roi termina par les paroles suivantes: + + +LA MENACE ROYALE + +Vous venez, Messieurs, d'entendre le résultat de mes dispositions et de +mes vues; elles sont conformes au vif désir que j'ai d'opérer le bien +public; et, si, par une fatalité loin de ma pensée, vous m'abandonniez +dans une si belle entreprise, seul, je ferai le bien de mes peuples; seul, +je me considérerai comme leur véritable représentant; et connaissant vos +cahiers, connaissant l'accord parfait qui existe entre le voeu le plus +général de la nation et mes intentions bienfaisantes, j'aurai toute la +confiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je marcherai vers le +but auquel je veux atteindre avec tout le courage et la fermeté qu'il doit +m'inspirer. + +Réfléchissez, Messieurs, qu'aucun de vos projets, aucune de vos +dispositions ne peut avoir force de loi sans mon approbation spéciale. +Ainsi je suis le garant naturel de vos droits respectifs; et tous les +ordres de l'État peuvent se reposer sur mon équitable impartialité. + +Toute défiance de votre part serait une grande injustice. C'est moi +jusqu'à présent qui fais tout le bonheur de mes peuples; et il est rare +peut-être que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses +sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits. + +Je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous +rendre demain matin chacun dans les chambres affectées à votre ordre, pour +y reprendre vos séances, j'ordonne en conséquence au grand-maître des +cérémonies de faire préparer les salles. + +Dreux-Brezé, grand-maître des cérémonies, vint rappeler aux communes +immobiles l'ordre du roi. Bailly lui répondit que les représentants du +peuple ne reçoivent les ordres de personne, que, du reste il allait +prendre les ordres de l'assemblée. Alors Mirabeau lança la célèbre +apostrophe qu'il a lui-même rappelée en ces termes: + + +L'APOSTROPHE DE MIRABEAU + +Bientôt M. le marquis de Brezé est venu leur dire [aux députés des +communes]: «Messieurs, vous connaissez les ordres du roi.» Sur quoi un des +membres des communes lui adressant la parole a dit: «Oui, Monsieur, nous +avons entendu les intentions qu'on a suggérées au Roi, et vous qui ne +sauriez être son organe auprès des États-Généraux, vous qui n'avez ici ni +place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous +rappeler son discours; [Note: Le garde des sceaux, d'après le protocole, +était seul qualifié pour communiquer les ordres du roi aux États généraux. +Dreux-Brezé outrepassait ses pouvoirs. Il ne devait être que le porteur +d'ordres _écrits_ du roi.] cependant pour éviter toute équivoque et tout +délai, je vous déclare que si l'on vous a chargé de nous faire sortir +d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne +quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette.» Alors, d'une +voix unanime, tous les députés se sont écriés: «Tel est le voeu de +l'Assemblée.» [Note: _Treizième lettre_ de Mirabeau à ses _commettants_.] + +Le Tiers, sur la proposition de Camus et de Sieyès, déclara persister dans +ses précédents arrêtés, récidivant ainsi sa désobéissance. Il décréta en +outre, sur la proposition de Mirabeau, que la personne des députés était +inviolable. «Ce n'est pas manifester une crainte, avait dit Mirabeau, +c'est agir avec prudence; c'est un frein contre les conseils violents qui +assiègent le trône.» + +Le roi céda devant l'attitude résolue des nobles patriotes, l'offre de +démission de Necker, qui n'avait déjà pas assisté à la séance royale, +devant l'agitation du monde des rentiers qui craignait la banqueroute, +devant l'insubordination de l'armée et les manifestations populaires. + + +LES NOBLES PATRIOTES AU SECOURS DU TIERS + +On se rappelle cette célèbre réponse de Mirabeau au grand maître des +cérémonies qui nous sommait de nous retirer. Cette réponse, me dit +d'André, [Note: D'André, député de la noblesse d'Aix aux États généraux, +devint avec Barnave et les Lameth un des chefs du côté gauche de la +Constituante.] ayant été rapportée à la cour par M. de Brézé, il fut donné +ordre à deux ou trois escadrons des gardes du corps de marcher sur +l'Assemblée et de la sabrer, s'il le fallait, pour la dissoudre. Et +certes, les députés, dans un pareil moment, se seraient tous laissé +égorger plutôt que de bouger. Au moment où cette troupe avançait, +plusieurs députés de la minorité de la noblesse étaient rassemblés sur une +terrasse attenant, si je me le rappelle bien, au logement de l'un des +Crillon. Il y avait entre autres les deux Crillon, d'André, le marquis de +Lafayette, les ducs de La Rochefoucauld, de Liancourt, etc., tous dans les +opinions de Necker, voulant l'établissement d'un gouvernement +constitutionnel à l'anglaise, avec la branche régnante de la dynastie. +Lorsque d'André vit les gardes du corps s'avancer pour exécuter l'ordre +dont je viens de parler: «Eh quoi! s'écrie-t-il, aurions-nous la lâcheté +de laisser égorger sous nos yeux et sans aucune démarche vigoureuse pour +en empêcher, des hommes qui nous donnent un si bel exemple de fermeté et +de dévouement! Marchons au-devant des escadrons et sauvons les députés des +communes ou périssons avec eux.» Ils partent tous à l'instant; ils barrent +le chemin au détachement, enfoncent leurs chapeaux empanachés, mettent +l'épée à la main et déclarent au commandant qu'il leur passera sur le +corps à tous avant qu'il parvienne aux députés des communes, que c'était à +lui à juger les conséquences. Le commandant répond d'abord qu'il ne +connaît que ses ordres, et fait un mouvement pour se porter en avant et +leur passer sur le corps. Mais ces braves gens étant restés inébranlables +à l'approche de cette cavalerie, le commandant n'osa pas aller plus loin; +il retourna au château rendre compte de ce qui s'était passé et demander +de nouveaux ordres. La Cour effrayée, irrésolue, donna l'ordre de +rétrograder. Le fait est notoire et je n'ai aucun doute sur les détails. +D'André n'est ni imposteur ni fanfaron, et tous les hommes que je viens de +citer étaient capables de toutes sortes de grandes et belles actions. +[Note: _Mémoires_ de La Révellière-Lépeaux, t. I, pp. 82-84.] + + +LA DÉMISSION DE NECKER + +Des cris de _Vive Necker_ se faisaient entendre jusqu'au château. On +voulait le voir, on voulait le prier de rester à la tête des affaires. +Dans l'intervalle, il a été demandé chez la reine. Le peuple l'y a suivi, +et les cours du château sont restées pleines de monde. M. Necker a passé +un instant chez le roi pour lui rendre compte que toutes les caisses +étaient fermées à Paris, que la ville entière était prête à se soulever, +et que les directeurs de la Caisse d'Escompte arrivaient dans le moment de +Paris lui annoncer tous les dangers dont la Caisse était menacée. Le roi a +senti que le remède à ces maux était la conservation de son ministère. Il +a même exigé dit-on que M. Necker allât depuis le Château jusqu'au +Contrôle général à pied, pour se montrer au peuple et l'assurer qu'il +restait. Les rues, les fenêtres retentissaient d'applaudissements et de +cris répétés de _Vive Necker!_ Dans un instant tous les députés du +Tiers-État se sont rendus chez M. Necker pour le féliciter et applaudir +avec lui au bonheur de la nation qui le conserve. On l'embrassait, on +embrassait Mme Necker et la baronne de Staël, le public embrassait les +députés du Tiers, les applaudissait, criait: _Vive Necker, vive +l'Assemblée nationale_! [Note: Journal de l'abbé Coster, dans A. Brette, +_La Révolution française,_ t. XXIII, pp. 66-67.] + + +L'INSUBORDINATION DE L'ARMÉE + +Le jeudi [25 juin 1789], les soldats du régiment des Gardes françaises +ayant abandonné leurs casernes s'étaient répandus dans Paris, allant par +bandes dans tous les lieux publics, criant: _Vive le Roi, Vive le Tiers!_ +allant boire dans les cabarets, obtenant de l'argent de plusieurs +fanatiques qui leur en distribuaient des poignées. Crainte d'une révolte +générale, on n'osa les consigner. Le vendredi, ils se répandirent de même +dans tous les endroits publics, firent mettre bas les armes à plusieurs +patrouilles des gardes suisses qu'ils rencontrèrent et publièrent les deux +imprimés ci-joints. M. du Châtelet, accouru à Paris, parvint, en allant +lui-même à chaque caserne, à les contenir hier samedi. Et la réunion +effectuée ne laissant pas d'animosité entre les partis, il faut espérer +qu'on n'aura pas besoin de se servir des troupes, sur lesquelles V.E. voit +qu'on ne pourrait faire aucun fonds. + +J'apprends à l'instant que le Roi ne peut pas compter davantage sur ses +propres gardes du corps. Un maréchal des logis, bas-officier avec rang de +lieutenant-colonel, est venu dire, au nom de la troupe, au duc de Guiche, +capitaine de quartier, que leur devoir était de garder et de protéger la +personne du Roi, mais non de monter à cheval pour se battre avec la +canaille; qu'en conséquence ils ne feraient point de patrouilles. Le duc +Guiche a cassé le bas-officier. Sur quoi les gardes du corps sont venus +présenter au Roi un mémoire, où, en l'assurant de leur attachement pour sa +personne, ils ont demandé son rétablissement. Le Roi a mis au bas du +mémoire: «j'ai toujours compté sur la fidélité de mes gardes du corps», et +il le leur a rendu. Les gardes ont fait dire à M. de Guiche que si on ne +leur rendait point leur camarade, à la fin de leur service qui se termine +avec le mois de juin, le Roi pouvait disposer de 600 bandoulières, ce qui +fait la moitié de tout le corps, y ayant dans ce moment double garde. + +Les régiments de Reinach (Suisse) et de Lauzun (hussards) viennent +d'arriver. La fidélité des régiments étrangers commence aussi à devenir +suspecte. Les bourgeois les séduisent, et les Suisses de Salis-Samade +logés à Issy et à Vaugirard ont assuré leurs hôtes qu'au cas où on les fît +marcher, ils dévisseraient les batteries de leurs fusils. [Note: Dépêche +de Salmour, ministre plénipotentiaire de Saxe, 28 juin 1789, dans +FLAMMERMONT, Rapport sur les correspondances des agents diplomatiques +étrangers en France avant la Révolution. _Nouvelles archives des +missions_, t. VIII, p. 231.] + +Le 24 juin, la majorité du Clergé, désobéissant à son tour au roi se +rendit à la délibération du Tiers. Le 25, 47 membres de la noblesse, le +duc d'Orléans en tête, en firent autant. Le 27, le roi se résigna à +sanctionner ce qu'il ne pouvait plus empêcher. Il ordonna aux deux ordres +privilégiés de se réunir au Tiers. Le jour même la réunion est un fait +accompli. + +Le serment du jeu de paume laissa un vif souvenir parmi les patriotes et +une société particulière fut fondée par Gilbert Romme pour en commémorer +l'anniversaire. + + +LE PREMIER ANNIVERSAIRE DU SERMENT DU JEU DE PAUME + +Formés en «bataillon civique», les membres de la société du serment du jeu +de paume entrèrent à Versailles par l'avenue de Paris. Au milieu d'eux, +quatre volontaires de la Bastille portaient «une table d'airain sur +laquelle était gravé en caractères ineffaçables le serment du jeu de +paume. Quatre autres portaient les ruines de la Bastille destinées à +sceller sur les murs du jeu de Paume cette table sacrée». La municipalité +de Versailles vint à la rencontre du cortège. Le régiment de Flandre +présenta les armes devant «l'arche sacrée». Arrivés au jeu de Paume, tous +les assistants renouvelèrent le serment «dans un saisissement religieux». +Puis un orateur les harangua: «Nos enfants iront un jour en pèlerinage à +ce temple, comme les musulmans vont à La Mecque. Il inspirera à nos +derniers neveux le même respect que le temple élevé par les Romains à la +piété filiale....» Au milieu des cris d'allégresse, les vieillards +scellèrent sur la muraille la table du serment: «Chacun envia le bonheur +de l'enfoncer.» Tous ne quittèrent qu'à regret ce lieu si cher aux âmes +sensibles: «Ils s'embrassèrent mutuellement et furent reconduits avec +pompe par la municipalité, la garde nationale et le régiment de Flandre, +jusqu'aux portes de Versailles.» Le long de la route, en rentrant à Paris, +«ils ne s'entretenaient que du bonheur des hommes, on eût dit que +c'étaient des Dieux qui étaient en marche». Au bois de Boulogne, un repas +de trois cents couverts, «digne de nos vieux aïeux», leur fut servi «par +des jeunes nymphes patriotes». Au-dessus de la table on avait placé «les +bustes des amis de l'humanité, de J.-J. Rousseau, de Mably, de Franklin +qui semblait encore présider la fête». Le président de la société, G. +Romme, «lut pour bénédicité les deux premiers articles de la Déclaration +des Droits de l'homme. Tous les convives répétèrent: Ainsi soit-il!». Au +dessert, on donna lecture du procès-verbal de la journée. «Cet acte +religieux excita de vifs applaudissements.» Puis vinrent les toasts. +Danton «eut le bonheur de porter le premier». «Il dit que le Patriotisme, +ne devant avoir d'autres bornes que l'Univers, il proposait de boire à sa +santé, à la Liberté, au bonheur de l'Univers entier; de Menou but à la +santé de la Nation et du Roi «qui ne fait qu'un avec elle», Charles de +Lameth à la santé des vainqueurs de la Bastille, Santhonax à nos frères +des colonies, Barnave au régiment de Flandre, Robespierre «aux écrivains +courageux qui avaient couru tant de dangers et qui en couraient encore en +se livrant à la défense de la Patrie». Un membre désigna alors Camille +Desmoulins dont le nom fut vivement applaudi. Enfin un pieux chevalier +termina la série des toasts en buvant «au sexe enchanteur qui a montré +dans la Révolution un patriotisme digne des dames romaines». Alors «des +femmes vêtues en bergères» entrèrent dans la salle du banquet et +couronnèrent de feuilles de chêne les députés à l'Assemblée nationale: +d'Aiguillon, Menou, les deux Lameth, Barnave, Robespierre, Laborde. Un +artiste célèbre [Note: David, dont tout le monde connaît le célèbre +tableau du serment du jeu de Paume.] qui assistait à la fête promit +d'employer son talent «à transmettre à la postérité les traits des amis +inflexibles du bien public». [Note 2: A. Mathiez, _Les Origines des Cultes +révolutionnaires_, pp. 47-49, d'après le procès-verbal officiel de la +cérémonie.] + + + + +CHAPITRE II + +LA RÉVOLUTION DU 14 JUILLET + + +L'APPEL DES TROUPES ET LES PROJETS DE LA COUR + +Le roi, qui avait de l'honneur, avait ressenti vivement l'humiliation que +le Tiers et la majorité du Clergé lui avaient imposée. Il prêta une +oreille complaisante aux conseils de revanche qui lui venaient de la reine +et du comte d'Artois. Dès le 26 juin il appelait autour de Paris et de +Versailles 20,000 hommes, dont 3,000 cavaliers, la plupart des troupes +étrangères qu'il croyait plus sûres. + +Les contemporains ont cru communément à un projet de coup de force +comportant une double offensive, contre l'Assemblée et contre Paris. + +Le jour de la séance royale, le 23 juin, des bruits très inquiétants +s'étaient répandus dans Paris. L'on racontait que Necker, instruit que la +cour s'apprêtait à l'exiler, avait offert trois fois sa démission et +n'avait réussi à la faire accepter qu'en promettant de ne point quitter +Versailles; qu'un nouveau ministère était formé avec le prince de Conti +comme premier ministre, le prince de Condé comme généralissime de l'armée, +Foulon comme contrôleur général des finances; «que le projet de la cour +était de faire arrêter un député par chaque bailliage pour le retenir en +otage dans l'intérieur du château de la Bastille, où l'on avait vu arriver +un grand nombre de lits et une grande quantité de matelas» (Hardy). + +Quelques jours plus tard, nouvelles rumeurs. L'espoir un moment nourri +après la réunion des ordres, de voir disgracier les princes de Conti et de +Condé ainsi que Barentin, s'évanouit, la concentration des troupes est +connue et commentée à Paris dès la fin de juin et des bruits sinistres +circulent. Le 3 juillet, l'on raconte au Palais-Royal que les membres du +tiers, exposés à être assassinés par les nobles, demandent du secours, et +peu s'en faut que plusieurs milliers d'hommes ne se mettent en route pour +Versailles. Puis, à mesure que les troupes se rapprochent, et surtout +après la séance du 8 juillet à l'Assemblée, les on-dit se précisent: la +cour veut imposer à l'Assemblée, au cours d'une nouvelle séance royale, +les déclarations du 23 juin, qui seront ensuite largement répandues dans +tout le royaume, lues au prône de toutes les paroisses; si l'Assemblée +résiste, elle sera transférée dans une ville éloignée ou prorogée pour un +mois, ou immédiatement dissoute. L'on affirme qu'au cours d'une nuit +prochaine, les troupes stationnées à Versailles prendront les armes, que +le local de l'Assemblée sera occupé militairement, les plus turbulents +arrêtés, voire condamnés et exécutés, les autres dispersés. Au coeur même +de la crise, le 13 et le 14 juillet, le bruit court avec persistance que +la salle des Menus-Plaisirs est minée; ce bruit trouve créance parmi les +députés et Grégoire se fait à la tribune l'interprète des frayeurs qu'il +inspire. Contre Paris, l'on méditait un assaut dans les règles: des +batteries installées sur les hauteurs de Montmartre foudroieraient la +ville; en même temps, les troupes campées au Champ de Mars et celles de +Courbevoie, de Saint-Denis, etc., feraient irruption. Tout ce qui +résisterait serait fusillé ou sabré; les soldats auraient permission de +piller. Puis les barrières seraient fermées, garnies de canons, et Paris +serait isolé du reste de la France. L'on se communiquait, dans le public, +des plans d'opérations où la mission de chaque corps, les itinéraires, la +progression méthodique de l'attaque étaient minutieusement indiqués. + +Ces bruits doivent être accueillis avec circonspection. Paris et +Versailles ont passé, pendant la première quinzaine de juillet 1789, par +un accès d'exaltation généralisée qui atteignit son paroxysme le jour de +la prise de la Bastille, par une sorte de «grande peur» qui explique la +naissance des rumeurs les plus folles. A l'Assemblée même, tous ceux des +députés qui n'avaient pas partie liée avec la cour semblent y avoir prêté +foi; et point n'est besoin, pour faire comprendre leur crédulité, +d'invoquer les calculs politiques: ils ont subi la contagion du moment. + +Il n'est point douteux que, du 23 juin au 12 juillet, des projets extrêmes +ont été agités. Dans une dépêche du 9 juillet, le comte de Salmour, +ministre de Saxe à Paris, attribue à d'Epréménil un plan de dissolution +Des Etats généraux à main armée. «D'après son projet, l'on devrait casser +les Etats généraux, arrêter quelques-uns des membres qui avaient parlé +avec plus de chaleur, les livrer au parlement, ainsi que M. Necker, pour +instruire leur procès dans les formes juridiques et les faire périr sur +l'échafaud comme criminels de lèse-majesté et coupables de haute +trahison.» Le même témoin note «les rodomontades ridicules des +aristocrates», à mesure que les régiments arrivent. Les officiers de +l'état-major du maréchal de Broglie se laissaient aller, en parlant de +l'Assemblée, à de graves intempérances de langage, et le maréchal +lui-même, à en croire Salmour et Besenval, montrait une assurance, une +jactance menaçantes. [Note: Pierre Caron, La tentative de contre- +révolution de juin-juillet 1789 dans la _Revue d'histoire moderne et +contemporaine, t. VII, pp. 20-23.]. + + +_LA RÉPLIQUE DES PATRIOTES_ + +LA MOTION DE MIRABEAU DU 8 JUILLET + +Le 8 juillet, Mirabeau prononça un terrible réquisitoire contre les +mauvais conseillers du roi qui compromettaient le trône: «Ont-ils prévu +les conseillers de ces mesures, ont-ils prévu les suites qu'elles +entraînent pour la sécurité même du trône? Ont-ils étudié dans l'histoire +de tous les peuples comment les révolutions ont commencé, comment elles se +sont opérées?» Il déposa la motion suivante: + +Qu'il soit fait au roi une très humble adresse, pour peindre à S.M. les +vives alarmes qu'inspire à l'Assemblée nationale de son royaume l'abus +qu'on s'est permis depuis quelque temps du nom d'un bon roi pour faire +approcher de la capitale et de cette ville de Versailles des trains +d'artillerie et des corps nombreux de troupes tant étrangères que +nationales, dont plusieurs se sont cantonnés dans les villages voisins, et +pour la formation annoncée de divers camps aux environs de ces deux +villes. + +Qu'il soit représenté au roi, non seulement combien ces mesures sont +opposées aux intentions bienfaisantes de S.M. pour le soulagement de ses +peuples dans cette malheureuse circonstance de cherté et de disette de +grains, mais encore combien elles sont contraires à la liberté et à +l'honneur de l'Assemblée nationale, propres à altérer entre le roi et ses +peuples cette confiance qui fait la gloire et la sûreté du monarque, qui +seule peut assurer le repos et la tranquillité du royaume, procurer enfin +à la nation les fruits inestimables qu'elle attend des travaux et du zèle +de cette Assemblée. + +Que S.M. soit suppliée très respectueusement de rassurer ses fidèles +sujets en donnant les ordres nécessaires pour la cessation immédiate de +ces mesures également inutiles, dangereuses et alarmantes, et pour le +prompt renvoi des troupes et des trains d'artillerie aux lieux d'où on les +a tirés. + +Et attendu qu'il peut être convenable, en suite des inquiétudes et de +l'effroi que ces mesures ont jetés dans le coeur du peuple, de pourvoir +provisionnellement au maintien du calme et de la tranquillité; S.M. sera +suppliée d'ordonner que dans les deux villes de Paris et de Versailles, il +soit incessamment levé des gardes bourgeoises qui, sous les ordres du roi, +suffiront pleinement à remplir ce but sans augmenter autour de deux villes +travaillées des calamités de la disette le nombre des consommateurs. +[Note: Réimpression du _Moniteur_.] + +La motion de Mirabeau fut votée, à l'unanimité moins quatre voix, à +l'exception du dernier paragraphe que les électeurs de Paris allaient se +charger de mettre en application. [Note: Dès le 25 juin les électeurs de +Paris avaient agité le projet d'une milice bourgeoise.] + + +L'AGITATION A PARIS. LES GARDES FRANÇAISES + +A ces mouvements et à ces bruits la capitale entière n'eut qu'un +sentiment; et ce n'était pas une populace ignorante et tumultueuse, +c'était tout ce que cette ville célèbre renferme d'hommes éclairés ou +braves de tous les états et de toutes les conditions. Le danger commun +avait tout réuni. Les femmes qui, dans les mouvements populaires, montrent +toujours le plus d'audace, encourageaient les citoyens à la défense de +leur patrie. Ceux-ci, par un instinct que leur donnaient le danger public +et l'exaltation du patriotisme, demandaient aux soldats qu'ils rencontrent +s'ils auront le courage de massacrer leurs frères, leurs concitoyens, +leurs parents, leurs amis. Les gardes-françaises les premiers, ces +citoyens généreux, rebelles à leurs maîtres, selon le langage du +despotisme, mais fidèles à la nation, jurent de ne tourner jamais leurs +armes contre elle. Des militaires d'autres corps les imitent. On les +comble de caresses et de présents. On voit ces soldats, qui avaient été +amenés pour l'oppression de la capitale, et par conséquent du royaume, se +promener dans les rues en embrassant les citoyens. Ils arrivent en foule +au Palais-Royal, où tout le monde s'empresse de leur offrir des +rafraîchissements, et chacun emploie tous les moyens qu'il juge propres à +détacher les soldats de l'obéissance arbitraire pour les réunir à la cause +commune. On apprend cependant que quelques-uns d'entre eux vont être punis +d'avoir refusé de tirer sur leurs concitoyens, que onze gardes françaises +sont détenus aux prisons de l'Abbaye, et vont être transférés à Bicêtre, +prison des plus vils scélérats. Leur cause devient la cause publique. On +court les délivrer [le 9 juillet]; la foule grossit en marchant; on force +les prisons, on entre, on les délivre; et ils sont amenés en triomphe au +Palais-Royal, qui devient leur asile. Les hussards et les dragons qui +avaient reçu ordre de charger les citoyens, posent leurs armes et se +joignent à eux; et l'on entend partout les cris de _Vive la Nation!_ car, +depuis la constitution des communes en assemblée nationale, c'était le cri +de la joie publique, et l'on ne disait plus _vive le Tiers-Etat!_. [Note: +Rabaut, _op. cit._, pp. 64-65.] + +Le lendemain, 10 juillet, les _Électeurs_ de Paris, c'est-à-dire les +délégués des assemblées primaires qui avaient élu les députés de la ville +aux États-Généraux, se réunissaient dans la grande salle de l'Hôtel de +Ville et discutaient un projet d'organisation d'une garde bourgeoise. + + +LE RENVOI DE NECKER ET LE RÔLE DES CAPITALISTES DANS L'INSURRECTION + +Le 11 juillet, vers 3 heures de l'après-midi, le roi révoquait Necker et +l'invitait à sortir immédiatement du royaume. Les autres ministres +patriotes, Montmorin, Saint-Priest, La Luzerne étaient de même disgraciés. +Leurs successeurs étaient pris dans le parti de la résistance à outrance: +le baron de Breteuil, le maréchal de Broglie, le duc de La Vauguyon, etc. +Le renvoi de Necker provoqua dans le monde de la finance et de la +bourgeoisie le même émoi que sa menace de démission le 23 juin. + +Le 12 juillet, lorsqu'il apprend le renvoi de Necker, le bailli de Virieu +écrit: «Le renvoi de Necker portera un coup au crédit, et la caisse +d'escompte pourrait bien faire banqueroute. Le roi, probablement, sera +forcé de reculer et de faire retirer les troupes.» «Aussitôt, dit Bailly, +qu'on apprit à Paris la nouvelle du renvoi de Necker, les agents de change +s'assemblèrent pour délibérer sur les suites du coup que cet événement +allait porter au commerce et aux finances. Ils décidèrent que, pour éviter +de mettre à découvert un discrédit total de tous les effets, la Bourse +serait fermée lundi; ils dépêchèrent l'un d'eux, M. Madimer, à Versailles +pour avoir des nouvelles et connaître l'état des choses». Les craintes des +agents de change n'étaient pas injustifiées; dès le 10, les rumeurs +répétées sur le mouvement des troupes autour de Paris avaient fait tomber +les billets de la Caisse d'escompte de 4 265 livres, où ils étaient le 8, +à 4 165 livres. L'arrêté fameux de l'Assemblée nationale du 13 juillet +vise expressément la banqueroute. Le Constituant Lofficial dépeint la +consternation des bourgeois parisiens le 12 juillet: «Ils ne voyaient que +la banqueroute royale et la perte de leur fortune certaine (la majeure +partie des Parisiens ayant tout leur avoir sur le Trésor royal)». Le +_Tableau des principaux événements de la Révolution_ s'exprime ainsi: «Un +des principaux moyens employés par les factieux pour soulever Paris peuplé +de capitalistes, de rentiers, d'agioteurs avait été d'y répandre le bruit +que la résolution de faire banqueroute avait été prise dans le même +conseil où l'exil de M. Necker avait été prononcé. M. Mounier eut la +faiblesse d'adopter cette fable absurde: «Nous déclarerons ... que +l'Assemblée nationale ne peut consentir à une honteuse banqueroute». Enfin +Rivarol, dans ses mémoires, a fait avec amertume les mêmes constatations: +«Les capitalistes, par lesquels la Révolution a commencé n'étaient pas si +difficiles en fait de constitution, et ils auraient donné la main à tout, +pourvu qu'on les payât.... Soixante mille capitalistes et la fourmilière +des agioteurs ont décidé la Révolution». Et, dans une note, il accuse les +principaux banquiers de Paris, Laborde-Méréville, Boscary, Dufresnoy, +d'avoir mis à la disposition du parti révolutionnaire des sommes +considérables. [Note: Pierre Caron, _La tentative de contre-révolution de +juin-juillet 1789_, dans la _Revue d'histoire moderne_, t. VIII, pp. 666- +667.] + + +LE 12 JUILLET + +Il est impossible de dépeindre le mouvement immense qui tout à coup +souleva la ville entière de Paris [à la nouvelle du renvoi de Necker]. On +y prévit tout ce à quoi il fallait s'attendre, l'assemblée nationale +dissoute par la force, et la capitale envahie par l'armée. Les citoyens +accourent au Palais-Royal, leur rendez-vous accoutumé; la consternation +les y avait conduits; la fureur commune s'y alluma, mais telle qu'elle dut +se communiquer en un moment à cette vaste et populeuse enceinte. La +première Victime du despotisme devint l'idole et la divinité du jour. Les +citoyens prennent un buste de M. Necker; ils y joignent celui de M. +d'Orléans, dont on disait aussi qu'il allait être exilé, et les promènent +dans Paris suivis d'un immense cortège. Des soldats du Royal-Allemand +reçoivent ordre de charger, et frappent de leurs sabres ces bustes +insensibles: plusieurs personnes sont blessées. Le prince de Lambesc était +sur la place de Louis XV avec des soldats de Royal-Allemand; le peuple lui +jette des pierres; alors il se précipite dans les Tuileries le sabre à la +main et blesse un vieillard qui s'y promenait. Tandis que les femmes et +les enfans, effrayés, poussent mille cris, le canon tire et tout Paris est +sur pied et crie aux armes; le tocsin sonne, les citoyens enfoncent les +boutiques des armuriers. + +Ils battent une compagnie de Royal-Allemand, et l'émotion continue durant +toute la journée jusqu'à ce que, la nuit étant survenue, des brigands, +apostés hors de Paris, brûlent les barrières, entrent dans la ville et +courent les rues, que remplissaient heureusement des patrouilles de +citoyens, de gardes-françaises et de soldats du guet. [Note: Rabaut, _op. +cit._, p. 68.] + + +CAMILLE DESMOULINS AU PALAIS-ROYAL + +Il était deux heures et demie [le 12 juillet]; je venais de sonder le +peuple. Ma colère contre les despotes était tournée en désespoir. Je ne +voyais pas les groupes, quoique vivement émus ou consternés, assez +disposés au soulèvement. Trois jeunes gens me parurent agités d'un plus +véhément courage; ils se tenaient par la main. Je vis qu'ils étaient venus +au Palais-Royal dans le même dessein que moi; quelques citoyens passifs +les suivaient: «Messieurs, leur dis-je, voici un commencement +d'attroupement civique; il faut qu'un de nous se dévoue et monte sur une +table pour haranguer le peuple»--«Montez-y»--«J'y consens». Aussitôt je +fus plutôt porté sur la table que je n'y montai. A peine y étais-je que je +me vis entouré d'une foule immense. Voici ma courte harangue que je +n'oublierai jamais: «Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre. J'arrive +de Versailles, M. Necker est renvoyé; ce renvoi est le tocsin d'une +Saint-Barthélemi de patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et +allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste +qu'une ressource, c'est de courir aux armes et de prendre des cocardes +pour nous reconnaître.» J'avais les larmes aux yeux et je parlais avec une +action que je ne pourrais ni retrouver ni peindre. Ma motion fut reçue +avec des applaudissemens infinis. Je continuai: «--Quelles couleurs +voulez-vous?--Quelqu'un s'écria:--Choisissez.--Voulez-vous le vert, +couleur de l'espérance ou le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberté +d'Amérique et de la démocratie?» Des voix s'élevèrent: «--Le vert, couleur +de l'espérance!--Alors je m'écriai:--Amis! le signal est donné: voici les +espions et les satellites de la police qui me regardent en face. Je ne +tomberai pas du moins vivant entre leurs mains. Puis, tirant deux +pistolets de ma poche, je dis: Que tous les citoyens m'imitent!» Je +descendis étouffé d'embrassemens; les uns me serraient contre leurs +coeurs; d'autres me baignaient de leurs larmes, un citoyen de Toulouse, +craignant pour mes jours, ne voulut jamais m'abandonner. Cependant on +m'avait apporté un ruban vert. J'en mis le premier à mon chapeau et j'en +distribuai à ceux qui m'environnaient. [Note: Camille Desmoulins, _Le +vieux cordelier_, n° 5, éd. Baudouin, 1825, pp. 81-82.] + + +LE 13 JUILLET + +Le 13 juillet, au matin, les _Électeurs_ prennent la direction du +mouvement. Ils s'emparent des pouvoirs municipaux, en maintenant en +fonctions le prévôt des marchands Flesselles qu'ils appellent à présider +leur _Comité permanent_. Ils organisent immédiatement la milice bourgeoise +à raison de 800 hommes par district, 48 000 pour la ville. La journée se +passa à enrôler les compagnies et à les armer. Les deux principaux +épisodes de cette prise d'armes furent le pillage du garde-meuble et le +pillage des Invalides. + + +LE PILLAGE DES INVALIDES + +L'hôtel des Invalides, à la vue des troupes campées au Champ de Mars, fut +emporté par 7 ou 8 000 bourgeois désarmés qui, sortant avec fureur des +trois rues adjacentes, se précipitèrent dans un fossé de 12 pieds de large +sur 8 de profondeur et l'eurent, se transportant les uns les autres sur +les épaules, passé en moins de rien. Arrivés dans l'Esplanade pêle-mêle +avec les Invalides qui n'eurent pas le temps de se reconnaître, ils s'y +emparèrent de 12 pièces de canon de 14, de 10, de 18 et d'un mortier. Ils +présentèrent alors au gouverneur un ordre de la ville de leur remettre les +armes, qui, ne voyant plus moyen de se défendre dans son hôtel, en ouvrit +les portes. Ils s'emparèrent de 40 000 fusils et d'un magasin de poudre. + +Témoin de cette opération qui se fit avec une vivacité incroyable je +passai au camp voisin, où le spectacle des troupes tristes, mornes et +abattues, enfermées depuis quinze jours dans un espace assez étroit, me +parut différent de celui des hommes entreprenants et courageux que je +venais de quitter. Les généraux convinrent dès ce moment qu'il était +impossible de _soumettre Paris_, que le parti de la retraite était le +seul prudent. [Note: Dépêche de Salmour, ministre de Saxe, 16 juillet +1789, _Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 238.]. + + +UN MENEUR: JEAN ROSSIGNOL + +Si la Cour n'avait eu contre elle que les rentiers et les bourgeois, gens +naturellement pacifiques, elle aurait triomphé facilement. Mais les +bourgeois surent entraîner derrière eux la foule des prolétaires. Les +véritables chefs de l'insurrection furent d'anciens soldats, vivant du +travail de leurs mains en artisans, ne s'occupant pas généralement de +politique, mais gagnés pour une fois par la contagion de l'exemple. L'un +d'eux, Jean Rossignol, ouvrier orfèvre, qui avait fait auparavant de +nombreuses garnisons sous le sobriquet militaire de _Francoeur_, a +raconté, avec une sincérité admirable, comment il devint un des vainqueurs +de la Bastille. + +«Le 12 juillet 89, dit-il, je ne savais rien de la Révolution, et je ne me +doutais en aucune manière de tout ce qu'on pouvait tenter.» C'était un +dimanche. Il dansait dans une guinguette quand il vit qu'on brûlait les +barrières. Des passants l'interpellent: «Es-tu du Tiers-État? Crie _Vive +le Tiers-État!_» Il cria _Vive le Tiers-État_ sans trop savoir ce que cela +voulait dire. Bien lui en prit, car un de ses camarades qui s'y refusait +fut roué de coups. Le lendemain, 13 juillet, il voit la foule qui s'arme +dans les boutiques des fourbisseurs. Ce spectacle l'intéresse. Il fait +comme tout le monde: «Je fus au Palais-Royal: là je vis des orateurs +montés sur des tables qui haranguaient les citoyens et qui réellement +disaient des vérités que je commençais à apprécier. Leurs motions +tendaient toutes à détruire le régime de la tyrannie et appelaient aux +armes pour chasser toutes les troupes qui étaient au Champ-de-Mars. Ces +choses m'étaient si bien démontrées que je ne désirais plus que l'instant +où je pourrais avoir une arme afin de me réunir à ceux qui étaient armés.» +Voilà Rossignol converti et lancé. Il retourne dans son quartier, il +groupe ses connaissances, il devient un chef. Il suit les bourgeois, mais +il se défie d'eux, il n'est pas de leur classe. + +Nous nous rassemblâmes entre gens de connaissance et nous nous trouvâmes +plus de soixante dans un instant tous bien décidés, car la plupart d'entre +nous avaient au moins un congé de service dans la ligne. Nous entrâmes +dans l'église; nous y vîmes tous ces gros aristocrates s'agiter; je dis +aristocrates, parce que, dans cette assemblée, ceux qui parlaient étaient +pour la plupart chevaliers de Saint-Louis, marquis, barons, etc. Le seul +homme qui me plût, et que je ne connaissais pas, fut le citoyen Thuriot de +La Rozière, qui s'est bien montré dans cette assemblée. Là, on était +occupé à nommer des commandants, des sous-commandants, [Note: La réunion +avait pour but d'organiser la milice bourgeoise que les électeurs venaient +de décréter. On remarquera que la réunion se tient dans l'Eglise.] et +toutes les places étaient données à ces chevaliers de Saint-Louis. Enfin, +je fis une sortie contre cette nomination parce qu'aucun citoyen n'y était +appelé. + +Un nommé Dégié, alors notaire, Saint-Martin et les derniers chevaliers de +Saint-Louis proposaient les candidats. Je fus si outré de voir cette +clique infernale se liguer pour commander les citoyens que je demandai la +parole. Je montai sur une chaise et je leur dis que l'on commençait par où +l'on devait finir, et que ce n'était pas de cette manière qu'il fallait +agir pour nous préserver des troupes qui étaient aux environs de Paris, +que de tous les commandants que l'on venait de nommer aucun n'était dans +le cas d'empêcher que les citoyens fussent massacrés. + +On me dit que je n'avais qu'à en donner le moyen. + +Je leur répondis qu'il fallait commencer par avoir des soldats et ensuite +des armes à leur distribuer, qu'il fallait absolument des armes pour +pouvoir se défendre; ensuite on devait se rassembler par quartiers, chacun +étant armé, chacun devait avoir le droit de nommer son chef;... je +proposai d'aller chez tous les seigneurs qui résidaient dans la paroisse, +d'y faire une perquisition et d'apporter dans l'église toutes les armes +que l'on trouverait. J'ajoutai que la distribution devrait en être faite +légalement par chaque quartier, en donnant surtout les fusils aux mains +des hommes connus qui en savaient le maniement: c'était là le bon moyen, +selon moi. + +Ma motion fut rejetée et improuvée comme venant d'un homme suspect, et Le +Bossu, alors curé de Saint-Paul, [Note: Bossu refusera le serment, sera +déporté et ne reviendra en France qu'en 1801.] dit qu'il fallait me mettre +à Bicêtre; ce à quoi je répliquai que j'étais soutenu de tout mon quartier +et que, s'il voulait me faire arrêter, j'allais lui tomber sur le corps. +En me regardant, il vit que j'étais entouré de plus de trente hommes qui +avaient les bras retroussés: il eut peur et ne souffla plus mot.... + +A neuf heures on vint me dire que l'on faisait des listes chez le curé. Je +m'y rendis et j'y fis grand tapage afin qu'aucun de mes amis venus pour +s'inscrire sur cette liste, qui était à bien nommer liste de proscription, +n'y fût inscrit; et je demandai: Où sont les fusils de cette ville, que +vous aviez promis dans deux heures? En voilà six de passées et rien n'est +encore arrivé!... + +Mes camarades et moi nous les laissâmes délibérer et nous nous en fûmes +boire, tout le Tiers-État ensemble, avec promesse de nous rejoindre le +lendemain, le plus qu'il nous serait possible afin d'avoir des armes. +[Note: _Vie véritable du citoyen Jean Rossignol_, publiée par V. +Barrucand, 1896, pp. 75-79.] + +Ce récit, d'une couleur si vive, n'a pas besoin de commentaire. La +bourgeoisie, en déchaînant Rossignol et ses pareils contre les +privilégiés, dut avoir très vite le sentiment qu'elle ne s'était pas donné +seulement des alliés mais des rivaux. + +Rossignol participera à toutes les grandes journées révolutionnaires, +deviendra général, commandera en Vendée, sera déporté par Bonaparte +aux îles Seychelles puis à Anjouan où il mourra en 1802. + + +LE 14 JUILLET + +La Cour fut surprise par la brusque offensive des Parisiens. La +Concentration des troupes n'était pas terminée. Le maréchal de Broglie, +sans doute mal soutenu par le roi que reprenaient ses hésitations, laisse +Besenval sans ordre et Besenval, peu sûr de ses troupes, reste inerte et +impuissant au Champ-de-Mars, sans rien tenter pour réprimer l'insurrection. +L'Assemblée, encouragée par l'attitude de Paris, avait décrété le 13 +juillet que Necker emportait son estime et ses regrets, que les nouveaux +ministres seraient responsables des événements et elle avait décidé de +siéger jour et nuit, en se tenant en rapports avec les Électeurs parisiens. + +Le 14 juillet dès le matin de nombreuses députations des districts et des +Électeurs se rendirent à la Bastille pour demander au gouverneur De Launay +de livrer des armes à la milice qui se formait et de faire retirer les +canons de la forteresse qui n'était défendue que par quelques Suisses et +quelques Invalides, ceux-ci assez hésitants et presque gagnés à la cause +populaire. Pendant que les députations parlementent en vain avec le +gouverneur, le peuple s'attroupe et les gardes françaises amènent des +canons. Une dernière députation est reçue à coups de fusil par les +Suisses. C'est le signal des hostilités. + +L'épisode le plus dramatique du siège fut: + + +LE DÉVOUEMENT D'ELIE + +Pour parvenir à travers la cour du gouvernement [Note: Le gouvernement +était le logement du gouverneur, situé en avant de la forteresse. Voir le +plan.] et tenter jusqu'au pont de pierre et tenter d'enfoncer à coups de +canon les ponts-levis et les portes de la forteresse, les assiégeants +étaient gênés par les voitures de paille que les combattants de la +première heure avaient incendiées dans l'intention de se protéger par un +rideau de fumée contre les coups de la garnison. Ce fut un officier du +régiment de la Reine-Infanterie nommé Elie qui se dévoua pour les +déplacer. Vieux sous-officier, nommé sous-lieutenant porte-drapeau, en +1788, à l'âge de 40 ans et après 22 ans de service, Elie était tout dévoué +à la cause du Tiers-Etat, sans doute en haine des officiers nobles, dont +il avait eu tant à souffrir. Dès la première attaque contre la Bastille, +il avait couru revêtir son uniforme et il était revenu se mettre à la tête +des assaillants. Aidé d'un mercier du quartier nommé Réole et de quelques +citoyens restés inconnus, Elie se mit bravement en avant et entreprit de +retirer ces voitures. Ils écartèrent la première assez facilement; mais +ils eurent plus de mal pour enlever la seconde qui était en face du pont +dormant et bouchait précisément l'entrée du château. Cependant Réole +parvint, à lui seul, à retirer cette voiture enflammée, après avoir perdu +deux de ses camarades tués à ses côtés. En même temps Hulin faisait couper +à coups de canon les chaînes du pont-levis de l'Avancée, afin de prévenir +toute trahison. Alors les assiégeants passèrent en foule dans la cour du +Gouvernement avec leurs canons, qu'ils placèrent en batterie à l'entrée du +pont de pierre, en face des ponts-levis et des portes de la forteresse qui +n'en étaient éloignés que d'une trentaine de mètres. + +Cette manoeuvre hardie décida du succès du siège et, quoi que puissent +dire aujourd'hui les adversaires de la Révolution, ce succès fut dû à la +bravoure des assiégeants autant et plus qu'à la faiblesse du gouverneur. +Car pour traîner ces canons à travers les cours et pour les mettre en +batterie devant l'entrée principale de la Bastille sous le feu continuel +de la garnison, les assaillants eurent à faire preuve du plus grand +courage. Les rédacteurs de la _Bastille dévoilée_ sont eux-mêmes obligés +de le reconnaître: «Jamais, disent-ils, on n'a vu plus d'actions de +bravoure dans une multitude tumultueuse. Ce ne sont pas seulement les +gardes-françaises, les militaires, mais des bourgeois de toutes les +classes, des simples ouvriers de toute espèce qui, mal armés et même sans +armes, affrontaient le feu des remparts et avaient l'air d'y insulter. Ce +n'est pas derrière des retranchements qu'ils se tenaient; c'est dans les +cours de la Bastille et si près des tours que M. de Launay lui-même a fait +plusieurs fois usage des pavés et autres débris qu'il avait fait monter +sur la plate-forme. On ne peut disconvenir qu'il n'y eut beaucoup de +confusion et de désordre. Chacun était chef et ne suivait que sa fougue. +C'était des individus de tous les quartiers, dont plusieurs n'avaient +jamais manié d'armes et cependant les Invalides qui se sont trouvés à bien +des sièges et à bien des batailles nous ont assuré qu'ils n'ont jamais vu +un feu de mousqueterie servi comme celui des assiégeants; ils n'osaient +plus mettre la tête en dehors du parapet des tours.» Pour prouver que ces +éloges ne sont que justes, il suffit de rappeler le chiffre des pertes +subies par les vainqueurs de la Bastille. Dans cette affaire qui ne dura +pas quatre heures, les assiégeants eurent au moins 83 des leurs tués sur +place: les autres moururent des suites de leurs blessures; 13 furent +estropiés et 60 blessés. [Note: J. Flammermont, _La journée du 14 +juillet 1789_ (pp. 224-227).] + + +LA REDDITION DE LA BASTILLE + +Les assiégeants voyant que leur canon n'était d'aucun effet revinrent à +leur premier projet de forcer les portes. Ils firent pour cela amener +leurs pièces de canon dans la cour du Gouvernement et les placèrent sur +l'entrée du pont, les pointant contre la porte. M. de Launay voyant ces +dispositions du haut des tours, sans avoir consulté ni avisé son +état-major et sa garnison, fit rappeler par un tambour qu'il avait avec +lui. Sur cela je fus moi-même dans la chambre et aux créneaux pour faire +cesser le feu; la foule approcha et le Gouverneur demanda à capituler. On +ne voulut point de capitulation et les cris de _Bas les ponts!_ furent +toute réponse. + +Pendant ce temps j'avais fait retirer ma troupe de devant la porte pour ne +pas la laisser exposée au feu du canon de l'ennemi; duquel nous étions +menacés. Je cherchai après cela le Gouverneur afin de savoir quelles +étaient ses intentions. Je le trouvai dans la salle du Conseil occupé à +écrire un billet par lequel il marquait aux assiégeants qu'il avait vingt +milliers de poudre dans la place et que si on ne voulait pas accepter de +capitulation, il ferait sauter le fort, la garnison et les environs. Il me +rendit ce billet avec ordre de le faire passer. Je me permis dans ce +moment de lui faire quelques représentations sur le peu de nécessité qu'il +y avait encore dans ce moment d'en venir à cette extrémité. Je lui dis que +la garnison et le fort n'avaient souffert encore aucun dommage, que les +portes étaient encore entières et qu'on avait encore les moyens de se +défendre; car nous n'avions qu'un Invalide de tué et deux ou trois +blessés. Il parut ne point goûter ma raison; il fallut obéir. + +Je fis passer le billet à travers les trous que j'avais fait percer +précédemment dans le pont-levis. Un officier ou du moins qui portait +l'uniforme d'officier du régiment de la Reine-Infanterie [Elie], s'étant +fait apporter une planche pour pouvoir approcher des portes, fut celui à +qui je remis le billet; mais il fut sans effet. On persista à crier: _Bas +les ponts_! Et _Point de capitulation_! + +Je retournai vers le Gouverneur et lui rapportai ce qui en était et tout +de suite après je rejoignis ma troupe, que j'avais fait ranger à gauche de +la porte. J'attendais le moment que le Gouverneur exécutât sa menace; je +fus très surpris le moment d'après de voir quatre Invalides approcher des +portes, les ouvrir et baisser les ponts. La foule entra tout à coup. On +nous désarma à l'instant et une garde fut donnée à chacun de nous. [Note: +Relation de l'officier suisse De Flue dans la _Revue Rétrospective,_ t. IV +(1834), pp. 289-290.] + +Les vainqueurs souillèrent leur victoire du meurtre de De Launay, de son +major De Losme, de Flesselles, de quelques autres encore, dont les têtes +furent portées au bout des piques. + +On ne trouva à la Bastille que sept prisonniers d'État dont la plupart +étaient détenus pour des crimes de droit commun. + + +LES VAINQUEURS DE LA BASTILLE + +L'assemblée des représentants de la commune de Paris, dans le but de +récompenser les vainqueurs, chargea une commission spéciale d'en dresser +la liste après une enquête. La commission siégea du 22 mars au 16 juin +1790 et retint 954 noms. + +La plupart des vainqueurs habitaient le faubourg Saint-Antoine que Baudot +surnommait le père nourricier de la Révolution. + +Les Parisiens de Paris y figurent avec un très grand nombre de +provinciaux. + +La majorité se compose d'ouvriers, mais toutes les catégories sociales +comptent des représentants...: 51 menuisiers, 45 ébénistes, 28 +cordonniers, 28 gagne-deniers, 27 sculpteurs, 23 ouvriers en gaze, 14 +marchands de vin, 11 ciseleurs, 9 bijoutiers, autant de chapeliers, de +cloutiers, de marbriers, de tabletiers, de tailleurs et de teinturiers, et +des quantités moindres des autres corps d'état. En particulier, +mentionnons des hommes de lettres, des étudiants, des militaires et des +abbés. L'horlogerie se trouve représentée par plusieurs grands rôles: +Hébert, J.-B. Humbert, les futurs généraux Rossignol et Hulin. [Note: +Joseph Durieux, _Les vainqueurs de la Bastille_, p. 5.] + +M. Jaurès a commenté avec éloquence ces constatations. + +En cette héroïque journée de la Révolution bourgeoise, le sang ouvrier +coula pour la liberté. Sur les cent combattants qui furent tués devant la +Bastille, il en était de si pauvres, de si obscurs, de si humbles que +plusieurs semaines après on n'en avait pas retrouvé les noms et Loustalot +dans les _Révolutions de Paris_ gémit de cette obscurité qui couvre tant +de dévouement sublime: plus de trente laissaient leur femme et leurs +enfants dans un tel état de détresse que des secours immédiats furent +nécessaires. On ne relève pas dans la liste des combattants les rentiers, +les capitalistes pour lesquels en partie la Révolution était faite. Il n'y +eut pas sous le feu meurtrier de la forteresse distinction de _citoyens +actifs_ et de _citoyens passifs_. [Note: J. Jaurès. Histoire socialiste, +_La Constituante_, p. 265. Les citoyens actifs étaient ceux qui payaient +une imposition directe égale à la valeur locale de 3 journées de travail. +Seuls ils étaient en possession du droit de vote.] + + +_LE ROI CAPITULE DEVANT L'ÉMEUTE_ + +Le 15 juillet, au matin, Louis XVI se rendit à l'Assemblée nationale, +déclara qu'il avait donné l'ordre aux troupes de s'éloigner de Paris et de +Versailles. Le lendemain, sur une nouvelle démarche de l'Assemblée, il +rappelait Necker et les ministres renvoyés, et le même jour il se rendait +à Paris, sanctionnant par sa présence le fait accompli. + +Les contemporains attribuèrent la volte-face royale à une intervention +du duc de Liancourt. + + +L'INTERVENTION DU DUC DE LIANCOURT + +On attribue généralement la démarche du Roi à une circonstance fort +extraordinaire et qui mérite un détail. + +Le baron de Wimpfen, député de Normandie, étant à Paris le 14, le peuple +l'a arrêté et conduit sur la place de Grève. On lui demandait: «Es-tu +noble?--Oui, mes amis.--Es-tu pour le Tiers-État?--Oui, si je ne l'étais +pas, je ne mériterais pas de porter cette croix (la croix de +Saint-Louis)». On lui a demandé son nom, il l'a dit; on a cherché sur la +liste s'il était un de ceux qu'on appelle _bons_; on l'y a trouvé. +Cependant en passant sur la place près du corps de M. de Launay, on lui +disait: «Tu seras bientôt à côté de lui». La fureur de la populace était +au dernier degré; un mot, un geste, un clin d'oeil pouvaient le faire +périr; cependant, ayant été reconnu par quelqu'un qui a attesté qu'il +était un _brave homme_, on l'a laissé aller, en lui donnant un passeport. + +Le baron de Wimpfen est un des plus braves et des plus loyaux officiers de +l'armée. Il a cette noble et touchante simplicité d'un Allemand, d'un +militaire et d'un bon gentilhomme; il a conté cette aventure à l'Assemblée +nationale; il y a répandu un grand intérêt et un juste effroi, d'autant +plus qu'il a parlé immédiatement après le vicomte de Noailles et que le +feu de l'un et le calme de l'autre rendaient infiniment plus vraisemblable +ce qu'ils disaient tous deux. + +Au sortir de l'Assemblée il en a parlé au duc de Liancourt qui l'a engagé +à aller trouver les ministres. Il a trouvé réunis chez M. de Breteuil le +maréchal de Broglie et M. de Villedeuil: il leur a raconté les mêmes +choses, ils l'écoutaient avec la plus froide indifférence. «Messieurs, le +silence serait un crime, et demain je publierai votre indifférence dans +tout le château.--Bon, ce n'est rien! Un ou deux régiments calmeront tout. +--Messieurs, cela est impossible, et, si vous ne prenez pas le parti de +renvoyer les troupes, la vie du Roi n'est peut-être pas en sûreté.--Il ira +s'enfermer dans Metz.--Messieurs, qui quitte la partie la perd, et l'on ne +sait ce qui peut arriver. Je dois vous avertir que si vous ne calmez le +peuple, il peut se porter aux derniers excès contre la Reine et M. le +comte d'Artois.--M. le comte d'Artois voyagera, il ira en Espagne. +--Messieurs, on peut déclarer M. le comte d'Artois déchu de ses droits à +la couronne, lui et sa postérité.» + +Rien ne pouvait faire cesser la criminelle indifférence de ces ministres, +le duc de Liancourt qui a senti tout le danger de la position présente et +qui, d'ailleurs, est personnellement fort attaché au Roi, a été l'éveiller +à mi-nuit, lui a fait un récit exact des faits et lui a indiqué comme le +seul moyen de sauver l'État celui qu'il a pris de venir seul à l'Assemblée +nationale et de renvoyer les troupes. + +Il paraît que le Roi le lui a promis. Il est au moins certain que c'est +ce conseil qui l'a déterminé.... [Note: _Journal_ de Duquesnoy, 16 juillet +1789.] + + +LA VISITE DU ROI A PARIS LE 16 JUILLET + +Cependant les Parisiens voulaient avoir le roi dans leur ville; déjà le +bruit s'étoit répandu au château de Versailles qu'une députation de +citoiens armés venoit engager le roi à visiter sa capitale; aussitôt le +roi fit dire à l'assemblée nationale qu'il désiroit qu'elle envoiât des +députés au devant de ceux de Paris pour les déterminer à retourner sur +leurs pas et les assurer qu'il se rendroit le lendemain matin (16 juillet) +à Paris. Une partie de l'assemblée nationale l'y accompagna, les députés +se rangèrent sur deux files au milieu desquelles le roi s'avançoit dans +une voiture très simple escorté seulement par un détachement de la milice +bourgeoise de Paris. Cette procession commença à la porte de la conférence +d'où elle se rendit à l'Hôtel de Ville. Il est impossible d'imaginer un +spectacle aussi auguste et aussi sublime et encore plus de rendre les +sensations qu'il excitoit dans les âmes capables de sentir. Figurez un +roi, au nom duquel on fesoit trembler la veille toute la capitale et toute +la nation, traversant dans l'espace de deux lieues, avec les représentans +de la nation, une haie de citoiens rangés sur trois files dans toute +l'étendue de cette route, parmi lesquels il pouvoit reconnaître ses +soldats, entendant partout le peuple criant Vive la Nation, Vive la +Liberté, cri qui frappoit pour la première fois ses oreilles. Si ces +grandes idées n'avoient pas été capables d'absorber l'âme tout entière, la +seule immensité des citoiens non armés qui sembloient amoncelés de toutes +parts, qui couvroient les maisons, les éminences, les arbres mêmes qui se +trouvoient sur la route, ces femmes qui décoroient les fenêtres des +édifices élevés et superbes que nous rencontrions sur notre passage, et +dont les battemens de main, et les transports patriotiques ajoutoient +autant de douceur que d'éclat à cette fête nationale, toutes ces +circonstances et une foule d'autres non moins intéressantes auroient suffi +pour graver à jamais ce grand événement dans l'imagination et dans le +coeur de tous ceux qui en furent les témoins. J'ai vu des moines porter la +cocarde que tous les habitans de la capitale ont arborée. J'ai vu sur le +portail des églises qui étoient sur notre route le clergé en étoles et en +surplis, environné d'une foule de peuple, disputer avec lui du zèle à +témoigner leur reconnaissance aux défenseurs de la patrie; j'ai vu des +cocardes attachées sur des étoles (et ceci n'est point une fiction). + +Enfin le roi fut reçu à l'hôtel de ville où nous entrâmes avec lui, il fut +harangué par le nouveau prévôt des marchands qui étoit l'un des députés de +Paris dans l'assemblée nationale, M. Bailly, à qui ses concitoyens +venoient de déférer cette charge à laquelle le gouvernement nommoit +auparavant. Vous sçavez aussi qu'ils ont choisi pour commandant de leur +milice bourgeoise un autre député, M. le marquis de Lafayette. A l'hôtel +de ville le président des Communes de Paris dit au roi ces paroles libres, +dans un discours flatteur: «Vous deviez votre couronne à la naissance, +vous ne la devez plus qu'à vos vertus et à la fidélité de vos sujets». Au +surplus on prodigua au monarque à l'Hôtel de Ville des démonstrations de +joie et de tendresse les plus expressives. Il ne répondit pas lui-même aux +discours qu'on lui adressa. Ce fut M. Bailly qui dit, pour lui, quelques +mots destinés à exprimer sa sensibilité. On lui présenta la cocarde qu'il +accepta. Et en le voiant décoré de ce signe de la liberté, le peuple cria +à son retour: _Vive le Roi et la Nation!_ [Note: Lettre de Maximilien +Robespierre à son ami Buissart, 23 juillet 1789, dans les _Mémoires de +l'Académie de Metz_, 1903.] + + +L'IMPRESSION EN FRANCE + +Le sang de la Bastille cria dans toute la France; l'inquiétude auparavant +irrésolue se déchargea sur les détentions et le ministère. [Note: On remit +en liberté tous les emprisonnés en vertu de lettres de cachet.] + +Ce fut l'instant public comme celui où Tarquin fut chassé de Rome. On ne +songea point au plus solide des avantages, à la fuite des troupes qui +bloquaient Paris; on se réjouit de la conquête d'une prison d'État. Ce qui +portait l'empreinte de l'esclavage dont on était accablé, frappait plus +l'imagination que ce qui menaçait la liberté qu'on n'avait pas; ce fut le +triomphe de la servitude. On mettait en pièces les portes des cachots, on +pressait les captifs dans leurs chaînes, on les baignait de pleurs, on fit +de superbes obsèques aux ossements qu'on découvrit en fouillant la +forteresse; on promena des trophées de chaînes, de verrous et d'autres +harnois d'esclaves. Les uns n'avaient point vu la lumière depuis quarante +années, leur délire était intéressant, tirait des larmes, perçait de +compassion; il semblait qu'on eût pris les armes pour les lettres de +cachet. On parcourait avec pitié les tristes murailles du fort couvertes +d'hiéroglyphes plaintifs. On y lisait celui-ci: _je ne reverrai donc plus +ma pauvre femme, et mes enfans, 1702._ + +L'imagination et la pitié firent des miracles; on se représentait combien +le despotisme avait persécuté nos pères, on plaignait les victimes; on ne +redoutait plus rien des bourreaux. [Note: Saint-Just, _Esprit de la +Révolution,_ 1ière partie, ch. II.] + + +L'IMPRESSION A L'ÉTRANGER + +Ainsi s'est accomplie la plus grande révolution dont l'histoire ait +conservé le souvenir, et, relativement parlant, si l'on considère +l'importance des résultats, elle n'a coûté que bien peu de sang. De ce +moment nous pouvons regarder la France comme un pays libre, le roi comme +un monarque dont les pouvoirs sont limités et la Noblesse comme réduite au +niveau du reste de la Nation. [Note: Duc de Dorset, ambassadeur +d'Angleterre à Paris, dépêche du 16 juillet, dans J. Flammermont, p. 272.] + +A la Cour [de Russie], l'agitation fut vive et le mécontentement général; +dans la ville, l'effet fut tout contraire, et, quoique la Bastille ne fût +assurément menaçante pour aucun des habitants de Saint-Pétersbourg, je ne +saurais exprimer l'enthousiasme qu'excitèrent parmi les négociants, les +marchands, les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe plus élevée +la chute de cette prison d'Etat et ce premier triomphe d'une liberté +orageuse. Français, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tous +dans les rues se félicitaient, s'embrassaient comme si on les eût délivrés +d'une chaîne trop lourde qui pesait sur eux. [Note: _Mémoires_ de Ségur, +III, 508. ] + + +LES CONSÉQUENCES + +Les suites de la victoire populaire furent immenses: le parti aristocrate +écrasé, dans toute la France une explosion de joie et de colère contre les +privilégiés, les paysans brûlant les châteaux pour détruire les chartriers, +la _grande peur_, l'armement des bourgeois formant partout des gardes +nationales à l'exemple de la garde parisienne pour se protéger contre les +«brigands» et aussi contre les aristocrates, de nouvelles municipalités +élues surgissant révolutionnairement sous le nom de _comités permanents_ à +côté des anciennes municipalités fermées et jalouses, bref la Révolution +s'emparant du pouvoir sur tout le territoire, enfin la première émigration +et la nuit du 4 août. + + +LA PREMIÈRE ÉMIGRATION + +La première émigration ne fut pas seulement un acte de dépit, mais une +protestation contre la lâcheté royale. Elle fut dirigée par ceux-là même +qui avaient appelé les troupes et qui le matin du 16 juillet conseillaient +à Louis XVI de se rendre à Metz pour se mettre à la tête de l'armée. Le +comte d'Artois et la reine ne furent pas écoutés. Louis XVI se rangea à +l'avis de Monsieur (le comte de Provence) qui l'invita à ne pas partir. +Pendant qu'il se rendait à Paris, les princes se hâtaient vers la +frontière. + +Toute la société de la Reine est fugitive et dispersée; plusieurs de ses +dames l'ont abandonnée d'une manière fort vilaine. En général, tout ce qui +a eu à se reprocher des abus de faveur auprès de LL.MM. et des princes, +ou craint d'en être taxé, a fui. Mme de Balbi de la cour de Monsieur, Mme +de Lagede celle de Mme de Lamballe, Mme de Châlons de celle de Mme la +comtesse d'Artois, Mme de Bombelles de Mme Élisabeth, Mme de Polastron de +la Reine, et tous leurs adhérents sont en pays étrangers, tous les princes +du sang avec leur cour, hors le duc d'Orléans, Mme de Brionne et tous les +Lorrains, la princesse de Monaco, Mme de Marsan et tous les Rohan, toute +la famille des Broglie et toutes les filles de cette maison, mariées au +nombre de sept, avec leurs maris, tous les officiers généraux de l'armée +de Broglie, le maréchal de Castries, M. de Sartine, tous les Polignac, +tous les d'Ossun, Gramont et Guiche ... un nombre considérable d'autres +personnes de distinction, habitantes de Paris, se sont de même expatriées +ainsi qu'une multitude de financiers, robins et gentilshommes de province +et beaucoup d'évêques. Il est impossible qu'une misère affreuse dans la +capitale ne soit une suite de l'absence de tant de riches consommateurs, +qui ont renvoyé parfois presque tous leurs gens. Aussi le peuple est-il +très irrité, et je ne crois pas que l'hiver puisse se passer sans des +scènes cruelles. [Note: Dépêche de Salmour en date du 29 juillet 1789. +_Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 241.] + + +LA GRANDE PEUR A BOURGOIN + +La soudaineté de la panique qui parcourut la France en tous sens après la +prise de la Bastille a été présentée par les écrivains conservateurs comme +le résultat d'un complot. Les francs-maçons et les jacobins auraient +imaginé ce moyen pour armer le peuple et le dresser contre la royauté. +Aucune preuve n'a été donnée à l'appui de cette hypothèse, et c'est un +fait bien significatif que les gens des villes, où se recrutaient les +membres des sociétés secrètes, se soient partout alarmés des troubles des +campagnes et aient participé avec les nobles, comme dans le Lyonnais et le +Dauphiné, à leur répression. Ce qui s'est passé à Bourgoin s'est répété +des milliers de fois sur tout le territoire. + +Du lundi 27 juillet 1789 à six heures et demie du soir, nous Jacques +Antoine Roy, négociant et maire de la communauté de Bourgoin, accompagné +de plusieurs officiers municipaux et officiers de la garde bourgeoise, +nous étant transportés en l'hôtel de ville pour veiller autant qu'il était +en nous à la sûreté publique et au bon ordre, avons dressé le présent +procès-verbal. + +A cinq heures et demie, est arrivé le sieur Arnoux, notaire à la Tour du +Pin, monté sur un cheval qui allait très vite; il a donné de l'inquiétude +aux habitants qui l'ont vu passer en parlant confusément de troupes, de +précautions, etc.; on a cru qu'il continuait sa route du côté de Lyon, et +le peuple s'est armé de tout ce qui s'est présenté en accourant sur la +route du Pont-de-Beauvoisin avec des démonstrations de la plus grande +inquiétude; nous étant informé du sujet de cet alarme, on nous a fait le +récit ci-dessus concernant le sieur Arnoux; nous avons requis un cavalier +de maréchaussée présent de courir à la poursuite dudit Arnoux; M. Lavorel +notable est monté à cheval pour aller s'éclaircir de la vérité sur la +route de La Tour-du-Pin; un moment après, Dufillon commis de la poste, en +a fait autant. Le cavalier a trouvé le sieur Arnoux chez les Augustins, où +il était allé mettre pied à terre: nous l'avons rencontré, accompagné +d'une foule de peuple, au devant de la maison de M. Seignoret, colonel de +la milice bourgeoise; nous l'y avons fait entrer pour l'interroger. Il +nous a appris que, l'alarme ayant été répandue à La Tour-du-Pin par +quelqu'un venu des Abrets, où l'on croyait qu'il y avait dix mille hommes +de troupes piémontaises, d'autres avaient dit que c'était une troupe de +brigands qui ravageaient les campagnes, pillaient et brûlaient les +habitations; ce récit offrait bien des incertitudes. Le sieur Arnoux avait +été porté par son zèle pour le bien public à prévenir tous les villages, +sur la route de La Tour-du-Pin jusqu'à Bourgoin, de se tenir sur leurs +gardes et même de faire avancer des secours contre l'ennemi pour s'opposer +à leurs ravages, et se proposait de retourner aussitôt se joindre à ses +concitoyens pour défendre sa patrie; mais, le peuple ayant témoigné de la +défiance sur son compte parce qu'il était attaché à une maison noble, nous +fûmes obligé, pour le soustraire aux insultes, de le faire conduire en cet +hôtel et de lui donner une garde de six hommes. A six heures, M. de la +Bâtie est arrivé avec Madame son épouse, venant de Cessieu, où il assure +que plusieurs personnes lui ont fait le même récit. Cependant, quelle que +fût la cause du danger, il ne paraissait pas moins réel; nous avons requis +aussitôt les officiers de la milice bourgeoise d'entrer en fonctions, +quoique, suivant la délibération des notables, ils dussent attendre +l'agrément des officiers municipaux, d'établir des gardes et des +patrouilles; nous avons fait donner ordre à tous les boulangers de faire +du pain sans discontinuer jusqu'à nouvel ordre, nous avons fait délivrer +par des marchands des farines à ceux qui n'en avaient pas; nous avons été +obligé, pour apaiser les clameurs, de faire délivrer de la poudre et du +plomb à ceux qui avaient des armes à feu. + +Il est arrivé successivement différentes personnes du côté de La +Tour-du-Pin qui toutes ont fait des récits alarmants, mais pleins +d'incertitude; enfin, à sept heures et demie est arrivé M. Lavorel, qui a +dit qu'ayant rencontré en route un courrier de MM. les officiers +municipaux de La Tour-du-Pin, il s'était chargé de la lettre dont il était +porteur, laquelle il nous remettait; cette lettre, signée par M. le +chevalier de Murinais, M. Lhoste consul, et M. Guedy, curé, confirmait +l'existence des troupes piémontaises et donnait la présomption que le +village d'Aoste avait été saccagé; à cette nouvelle, nous nous crûmes +obligé de prévenir les villes de Lyon, Grenoble et Vienne; nous avons +député le sieur Toit à Lyon, Lambert à Grenoble et M. Genin à Vienne; et, +sur les avis de la milice bourgeoise, on a fait ordonner aux officiers qui +commandaient les compagnies assemblées sur le pont de Ruy d'avancer +jusqu'à ce qu'on rencontrât la milice bourgeoise de La Tour-du-Pin, ce qui +a été fait; à huit heures, les habitants des paroisses voisines, armés, +ont commencé d'arriver; on les a distribués dans les tavernes pour leur +donner à boire et à manger: et, à fur et à mesure qu'il en arrivait +d'autres, on plaçait les premiers dans les rues et places; ils étaient +surveillés par les gardes qu'on avait placées dans tous les quartiers. A +neuf heures on a compté qu'il était arrivé environ deux mille hommes de +douze paroisses voisines, dont la moitié était armée de faux ou de +tridents, l'autre moitié avait des armes à feu et demandait à grands cris +des munitions; la crainte de voir arriver l'ennemi demain à la pointe du +jour détermina à se procurer de la poudre et du plomb dont on était +totalement dépourvu; nous avons envoyé le sieur Germain à Lyon, chargé +d'une lettre pour MM. les officiers municipaux, par laquelle nous +confirmions la nouvelle que nous leurs avions donnée et nous les priions +de nous envoyer des munitions; il est dix heures, il arrive par +intervalles des hommes des paroisses voisines; les patrouilles sont faites +exactement dans la ville et les environs, les officiers de la milice +visitent exactement et sans cesse les corps de garde; les femmes et les +enfants, effrayés des nouvelles désastreuses qui se sont répandues dès +cinq heures et demie, ont fui et errent dans les bois, sur les coteaux +voisins, par une pluie continuelle; les hommes que la tendresse filiale a +obligés d'accompagner leur famille dans les lieux écartés, reviennent se +joindre à leurs concitoyens pour défendre leur patrie; les habitations +sont désertes, il ne leur reste d'apparence de vie que celle que leur +procurent les illuminations placées sur les fenêtres. Les rues et les +places sont pleines de gens armés, spectacle nouveau dans ce canton et +pour cette génération; tous les esprits sont inquiets, mais l'on jugerait +que la plus grande inquiétude est occasionnée par la crainte de ne pas +voir arriver l'ennemi; quelle gloire de le voir expirer à nos portes, d'en +purger la patrie, et d'effrayer tout ennemi public! Le courage augmente +surtout depuis que l'alarme cédant au raisonnement, on se persuade +que malgré les différentes assertions, ce ne pouvait être des troupes +réglées qui nous menacent, mais seulement des brigands.... [Note: Ext. des +pièces justificatives de Pierre Conard, _La peur en Dauphiné_, Paris, +1904, pp. 218-220.] + + +LA NUIT DU 4 AOÛT RACONTÉE PAR BOUCHETTE +[Note: François-Joseph Bouchette, avocat à Bergues et député aux États +généraux.] + +Chers Concitoyens, + +Réjouissez-vous, partagez avec nous la joye et la satisfaction que nous +venons d'éprouver dans la séance d'hier qui a duré jusqu'à passé une heure +de ce matin mercredi. C'est la plus grande et la plus belle Révolution que +présentera l'histoire. La Noblesse vient de faire des sacrifices qu'elle +appelle justes et le Clergé imite son exemple. Tous les droits +seigneuriaux seront rachetés ou rachetables; il n'y aura plus de justices +seigneuriales dans les autres tribunaux. L'administration de la justice +sera gratuite, la vénalité des charges sera supprimée; la chasse libre à +tout propriétaire; plus de privilège de l'une à l'autre province et un +pacte d'association de toutes les provinces entre elles; les villes +principales, Paris, Lyon, Marseille, etc., etc., renoncent à leurs +franchises, les curés de campagne renoncent à leur casuel, leur pension +sera augmentée. + +La pluralité des bénéfices supprimés; plus d'annates payées en Cour de +Rome; liberté de religion aux non catholiques. Le Parlement de Paris +consent à un démembrement de son ressort; il s'appliquera à étudier les +loix nouvelles que l'Assemblée nationale va porter; tout cela doit être +rédigé et consenti dans l'Assemblée d'aujourd'huy qui commencera à midy, +après quoy députation généralevers le roy et un _Te Deum_ solennel dans la +chapelle royale; proclamation de Louis XVI restaurateur de la liberté +française et une médaille frappée en mémoire de la journée du 4 d'aoust +1789. J'omets un autre article très important qui fera encore beaucoup de +plaisir aux plus utiles des citoiens, on le devinera assez. [Note: +Allusion à la suppression des dîmes ecclésiastiques.] Demain tout sera +publié et ordonné un _Te Deum_ général dans tout le royaume; ainsi pour +avertissement provisionnel à tous nos chers concitoiens et il n'y en aura +plus d'autres; tous seront frères, tous français et glorieux d'être de la +première nation du monde.... [Note: _Lettres_ de Bouchette, 5 août 1789.] + +En votant les fameux décrets, l'Assemblée avait surtout voulu arrêter les +désordres par des sacrifices opportuns. Elle n'y réussit qu'assez mal. La +plupart des droits féodaux n'étaient supprimés qu'à condition de rachat et +les conditions mises au rachat étaient telles qu'il était pratiquement +impossible. Les nobles dans beaucoup d'endroits protestèrent contre +l'atteinte portée à leur propriété. Les paysans, d'autre part, refusèrent +souvent d'acquitter les droits théoriquement supprimés mais toujours +exigibles en droit. Ils exterminèrent le gibier, ravagèrent les forêts, +brûlèrent les bancs seigneuriaux dans les églises, etc. + + + + +CHAPITRE III + + +LE ROI ET L'ASSEMBLÉE A PARIS + +LES CAUSES DE L'INSURRECTION D'OCTOBRE + +L'idée qu'il fallait amener le roi et l'Assemblée à Paris pour les tenir +sous la surveillance des patriotes et les soustraire aux séductions des +aristocrates et des monarchiens prit naissance lors de la discussion sur +le _veto_. Le 30 et le 31 août le Palais Royal s'agita et, à la voix de +Saint-Huruge, parla de marcher sur Versailles. Les anciens gardes +françaises voulaient reprendre leurs postes à côté du roi. + + +L'AGITATION CONTRE LE VETO + +Le roi aurait-il le pouvoir de s'opposer à l'exécution des lois et décrets +votés par les représentants de la nation? Son veto serait-il absolu ou +suspensif? La question avait une importance capitale. Donner au roi le +veto, n'était-ce pas lui donner le pouvoir d'arrêter toutes les réformes? +Le bon sens populaire ne s'y trompa pas: «On vit des porteurs de chaise, à +la porte de l'Assemblée, dans une grande agitation sur le veto.» [Note: +Malouet, _Mémoires_, I, p. 367.] C'est qu'en effet les décrets du 4 août +n'étaient pas encore sanctionnés, et on pouvait se demander si ce retard +du roi à les promulguer n'était pas un indice qu'il les désapprouvait. +Beaucoup de bons esprits le pensaient et craignaient que le veto royal ne +fût aux mains des privilégiés un moyen commode de conserver leurs riches +prébendes. On avait cru un instant que le 14 juillet suffirait à montrer +l'inanité de toute tentative de résistance à la Révolution; on commençait +à s'apercevoir qu'un second avertissement ne serait pas superflu. «Il n'y +avait qu'un cri», écrivait un publiciste, «après le 14 juillet, c'était de +sauver le roi, ce bon roi que nous aimons tous, de l'arracher à la +séduction, à l'obsession, de briser ses fers, afin qu'il daignât briser +les nôtres». [Note: _Le triomphe de la nation_, p. 6.] On voyait que +la «séduction» et que «l'obsession» persistaient, que le roi était +toujours circonvenu par les partisans de l'ancien régime. Il fallait +recommencer de briser ses fers. + +Ce n'est pas le lieu de raconter ici l'émeute avortée des 30-31 août. Mais +nous ne pouvons nous dispenser pourtant de rappeler par combien de côtés +elle ressemble au mouvement d'octobre qu'elle fait déjà présager. Le 30 +août comme le 4 octobre, c'est par les députations à la Commune que +l'émeute commence. Dans les deux cas, les insurgés cherchent à donner à +leurs démarches un caractère de légalité. Dans les deux cas encore, c'est +la reine qui est l'objet des haines et des accusations les plus furieuses. +Enfin, et ceci est plus remarquable, dans l'exposé des voeux des insurgés +d'août, nous trouvons déjà ce que demanderont à leur tour les émeutiers +d'octobre: «Le roi et son fils seront suppliés de se rendre au Louvre pour +y demeurer au milieu des fidèles Parisiens». Nous savons qui a lancé cette +idée au café de Foy: «Sir Thomas Garnier Dwall, secrétaire de S.A.R. le +prince Edouard, quatrième fils de S. M. britannique», rapporte, dans la +déposition qu'il fit devant le Châtelet, [Note: Procédure du Châtelet sur +les événements qui se sont passés à Versailles le 6 octobre, déposition +317.] le discours que prononça ce jour-là Camille Desmoulins. Bien que la +déposition ait eu lieu longtemps après les événements, elle a tous les +caractères de la véracité et d'ailleurs elle est confirmée par les +témoignages dignes de foi. «L'empereur, disait Camille, vient de faire la +paix avec les Turcs pour être dans le cas d'envoyer des forces contre +nous; la reine vraisemblablement voudra l'aller rejoindre, et le roi, qui +aime son épouse, ne voudra point la quitter; si nous lui permettons de +sortir du royaume, il faudra au moins que nous prenions le dauphin en +otage, mais je crois que nous ferions beaucoup mieux, pour ne point être +exposés à perdre ce bon roi, de députer vers lui pour l'engager à faire +enfermer la reine à Saint-Cyr et _amener le roi à Paris où nous serons +plus sûrs de sa personne_....» [Note: Procédure du Châtelet sur les +événements qui se sont passés à Versailles le 6 octobre, déposition +317.]La motion fit, comme on disait, des sectateurs et le marquis de +Saint-Huruge la joignit à ses autres réclamations.... Mais le projet +d'amener le roi à Paris ne s'impose encore avec force qu'à l'esprit +de quelques uns.... On le vit bien quand l'attitude de la garde nationale +eût fait échouer la tentative de Saint-Huruge sur Versailles. Le lendemain +l'agitation recommença ... mais il ne s'agit plus maintenant de marcher +sur Versailles pour expulser de l'Assemblée nationale les membres +corrompus et pour ramener le roi à Paris; des avis moins violents sont +proposés et adoptés. Ce n'est plus l'ardent Desmoulins qu'on applaudit, +mais le sage Loustalot. Or, celui-ci s'élève vivement contre la motion +faite la veille d'aller à Versailles, il déclare que des hommes libres +doivent avant tout respecter la légalité et il convie les Parisiens à +faire connaître dans leurs districts leur opinion sur le veto. La motion +fut adoptée d'enthousiasme. On respectait encore trop l'Assemblée +nationale, sur laquelle on avait mis tant d'espoirs, pour qu'on n'hésitât +pas à violer sa liberté.... Le 2 septembre Barnave proposa à l'Assemblée +d'accorder au roi le veto suspensif. Toute la gauche, Goupil, le baron de +Jessé, les Lameth soutinrent sa proposition. Nous savons aujourd'hui que +le veto suspensif fut dans la pensée de Barnave un moyen d'entente, un +terrain de conciliation entre les partis. La lettre suivante qu'il +adressait le 10 septembre à Mme de Staël en est une preuve: «M. Barnave a +l'honneur de prévenir Mme l'ambassadrice de Suède que, pour le succès de +la démarche de demain [message de Necker en faveur du veto suspensif], il +est très important que la lettre qui sera lue exprime que le roi n'entend +point faire usage de son droit suspensif relativement aux arrêtés de +l'Assemblée actuelle, mais seulement sur les lois qui pourront être +proposées par les assemblées suivantes. L'intérêt que prend une partie de +l'Assemblée aux décrets de la nuit du 4 août pourrait être un grand +obstacle au succès de la proposition si l'on laissait subsister quelque +doute à cet égard. Mme l'ambassadrice excusera M. Barnave de l'occuper si +tard d'intérêts de cette nature et, en faisant de cet avertissement +l'usage qui lui paraîtra le meilleur, elle voudra bien ne pas oublier ce +billet sur la cheminée....» [Note: Arch. nat. W. 12.] + +Le lendemain Necker envoyait à l'Assemblée un message longuement motivé +dans lequel il recommandait au nom du roi le veto suspensif.... [Note: +Albert Mathiez, _Étude critique sur les journées des 5 et 6 octobre 1789_, +pp. 12-14, p. 28.] + +Les députés modérés, qui craignaient les excès depuis la grande Peur, +s'alarmèrent de l'agitation de Paris et demandèrent au roi ou bien de +transférer l'Assemblée à Compiègne ou bien de la protéger contre une +émeute possible. + + +LA SCISSION DU PARTI PATRIOTE ET LE PROJET DE TRANSFÉRER L'ASSEMBLÉE A +COMPIÈGNE + +La scission datait de la nuit du 4 août. La Révolution, incontestée depuis +le 14 juillet, était entrée, cette nuit-là, dans la période des +réalisations pratiques.... Dès le 6 août Mounier s'élevait contre la +suppression sans indemnité des droits féodaux: «Ces droits, disait-il, se +sont vendus et achetés depuis des siècles, c'est sur la foi publique +qu'ils ont été mis dans le commerce, que l'on en a fait la base de +plusieurs établissements; en les anéantissant, c'est anéantir les +contrats, ruiner des familles entières et renverser les premiers +fondements du bonheur public.» Quelques députés populaires, les uns comme +Bergasse, Malouet, Virieu, parce qu'ils étaient sincèrement attachés à la +Révolution et qu'ils craignaient de la compromettre par des mesures +précipitées, les autres comme Sieyès, moins désintéressés, parce que les +arrêtés du 4 août les atteignaient dans leurs revenus, pensèrent comme +Mounier. Ils craignirent qu'en abolissant d'une façon aussi absolue le +régime féodal, à côté d'abus iniques, on ne supprimât bien des fois des +propriétés légitimes. «Ne portait-on pas, d'ailleurs, à la propriété en +soi un coup profond, du moment où l'on effaçait si aisément des attributs +qui en avaient fait l'objet, depuis tant de temps, et n'ouvrait-on point +par là un chemin qu'il n'y avait qu'à élargir un peu pour y faire passer +tout le reste?» [Note: H. Doniol, _La Révolution française et la +féodalité_. Paris, 1874, p. 62.] Enfin, bourgeois tranquilles et hommes +d'ordre, la profondeur et la généralité du mouvement révolutionnaire les +surprenait et les effrayait, et ils appréhendaient que les décrets du 4 +août ne fussent que de nouveaux aliments à l'agitation. Aussi se +rapprochent-ils peu à peu de la Cour. Ils veulent «qu'on rende au pouvoir +exécutif et au pouvoir judiciaire la force dont ils ont besoin», [Note: +Paroles de Virieu à l'Assemblée, 8 août.] et, lors de la discussion sur le +veto, ils défendront avec les aristocrates le veto absolu. + +Les autres députés patriotes, au contraire, Barnave, Buzot, Petion, les +Lameth, le comte d'Antraigues, Lacoste, etc., plus jeunes et connaissant +mieux le peuple, suivaient une politique tout opposée. Ils avaient voté +sans hésiter la suppression de la féodalité, parce que les cahiers le leur +commandaient, qu'ils trouvaient la mesure juste et indispensable, qu'ils +pensaient qu'il fallait détruire les abus de l'ancien régime avant +d'organiser l'ordre nouveau [Note: «Vous n'auriez pas dû songer, +permettez-moi cette expression triviale, à élever un édifice sans déblayer +le terrain sur lequel vous devez construire.» (Mirabeau, séance du 14 +septembre, matin).] et enfin parce qu'ils ne voyaient aucun autre moyen de +mettre fin à l'insurrection des provinces. [Note: On connaît le mot de +Reubell: «Les peuples sont pénétrés des bienfaits qu'on leur a promis, ils +ne s'en dépénètreront plus.» (cité par Duquesnoy, _Journal_, I, p. 351.)] +Les décrets du 4 août votés, ils n'avaient pas compris qu'on s'opposât à +leur sanction. Ils fréquentaient les foules et les passions populaires +battaient dans leur cœur. Ils savaient que les Français attendaient les +arrêtés avec impatience et que, si on tardait à les leur donner, ils +étaient en force et en volonté de les mettre d'eux-mêmes à exécution. Ils +craignaient que les retards et les demi-mesures n'eussent pour résultat +que de prolonger les troubles et les émeutes qu'ils déploraient les +premiers. Les résistances qu'ils rencontraient ne faisaient que les +irriter et qu'augmenter la défiance qu'ils gardaient toujours contre la +Cour et les privilégiés. [Note: «Qui ne connaît les orages de la Cour et +ses révolutions? Qui ne voit qu'à la Cour on a toujours promis au peuple +de ne pas le tromper et qu'on l'a trompé sans cesse» (Buzot, 8 août).] Ils +font bientôt consister toute leur politique dans la sanction immédiate des +arrêtés du 4 août et ils subordonnent toutes les autres questions à celle- +là. Necker demande un emprunt, ils répondent qu'on sanctionne les arrêtés +du 4 août. [Note: «Voulez-vous que je vote votre emprunt? Vérifiez la +dette de l'État.... Faites surtout que le décret de l'emprunt soit +accompagné de tous les décrets passés dans la nuit du 4, et je vote +l'emprunt; mais rappelez-vous que telle est ma mission, que telle est la +vôtre, et que vous ni moi n'en avons d'autres» (Buzot, 8 août).] + +L'Assemblée étudie la question des prérogatives royales. Ils ne conçoivent +pas qu'avant d'avoir obtenu la sanction des décrets du 4 août, préface +indispensable de la Révolution, on veuille donner au roi, le veto, +c'est-à-dire le pouvoir de les ajourner et de les supprimer. S'ils +craignent le désordre, ils craignent plus encore la contre-révolution. Ils +soupçonnent que la Cour n'a pas désarmé, que l'accalmie qui suivit le 14 +juillet n'est pas une paix définitive. Ils redoutent surtout le clergé +qu'ils accusent de pousser le roi à la résistance. Pour prévenir la +contre-révolution qui se prépare, ils recherchent l'appui des clubs et des +districts parisiens. + +Vers la fin d'août, la scission entre les deux fractions du parti +populaire allait s'accentuant. Lafayette chercha vainement un terrain de +conciliation. Des conférences eurent lieu chez lui et chez Jefferson entre +Mounier, Lally, Bergasse, d'une part, Duport, Lameth et Barnave de +l'autre.... [Note: Pour le détail des négociations, consulter Lafayette, +_Mémoires_, II, p. 298; Mounier, _Exposé de ma conduite_, pp. 51-33; +Fenières, _Mémoires_, I, p. 221.] Mounier, qui croyait alors la majorité +de l'Assemblée gagnée à ses idées, se montra intransigeant.... Le 29 août +les pourparlers furent définitivement rompus.... + +L'émeute du 30 août fut pour les modérés comme un coup de foudre. +C'étaient eux les députés infidèles et corrompus dont elle demandait la +révocation et la mise en jugement. Qu'allait-il arriver si Lafayette ne +parvenait pas à rétablir le calme? Lafayette lui-même ferait-il tous ses +efforts pour sauvegarder l'indépendance de l'Assemblée? On avait foi en sa +loyauté, on le savait parfait gentilhomme, mais on n'ignorait pas son +admiration pour la constitution américaine et ses préférences pour les +idées de démocratie royale chères au parti populaire. L'anxiété était +grande. Si l'émeute était la plus forte, c'était l'Assemblée dispersée, +ses membres insultés ou massacrés, la France livrée à la démagogie. Ou +bien si ces scènes de sauvagerie ne se produisaient pas, c'était à tout le +moins le roi et les députés traînés à Paris et là obligés de ratifier les +volontés de la populace. De toute manière, c'était pour les modérés la fin +de leur influence. Us sentaient bien que, même si l'émeute se contentait +de transférer à Paris le siège des pouvoirs publics, la majorité leur +échapperait.… + +Le 31 août, pendant que les craintes sont encore vives, Clermont-Tonnerre +propose qu'en cas de danger l'Assemblée nationale quitte Versailles et +s'établisse dans une autre ville, loin des entreprises du peuple de +Paris.... Pour mettre son projet à exécution, le parti modéré avait besoin +du concours de la droite de l'Assemblée, des ministres et du roi.... A qui +profiterait cette alliance avec la Cour? C'était une grande naïveté de se +figurer que les aristocrates y entraient sincèrement et sans arrière +pensée. Les modérés voulaient le transfert de l'Assemblée en province +parce qu'ils croyaient que l'établissement d'une constitution, d'un +gouvernement stable en dépendait. Ils craignaient l'anarchie et avant tout +voulaient faire régner l'ordre et la loi. C'était pour de tout autres +raisons que les aristocrates s'associent au même projet. Pour eux, le +départ du roi de Versailles est le commencement de la contre-révolution. +Ils n'ont jamais cessé d'espérer le rétablissement complet de l'ancien +régime. Ils se disent qu'en éloignant de Paris les pouvoirs publics, on +les mettra forcément, qu'on le veuille ou non, à leur discrétion.... + +Les chefs modérés et les chefs royalistes se réunirent au nombre de 32 +pour arrêter une ligne de conduite commune. La droite était représentée +par Maury, Cazalès, D'Espréménil, Montlosier; la gauche par Mounier, +Bergasse, Malouet, Bonnai, Virieu.... Tous tombèrent d'accord: + +«1° Que, vu les troubles et le voisinage de Paris, la position du roi à +Versailles n'était plus tenable; + +«2° Que la position de l'Assemblée, menacée comme elle l'était depuis +quelque temps dans ses principaux membres, ne l'était pas davantage; + +«3° Que, dans les deux cas où le roi se déciderait soit à quitter +Versailles, soit à y demeurer, quelque corps de troupes de ligne était +absolument nécessaire, conjointement avec sa garde, pour le préserver +d'une entreprise populaire.» + +On décida en outre qu'une délégation de trois membres irait porter au roi +la décision qu'on venait de prendre et lui demanderait «le transfert de +l'Assemblée à vingt lieues de Paris, à Soissons ou à Compiègne». [Note: +Montlosier, _Mémoires_, I, p. 276 et sq.] Pour donner à la démarche une +apparence presque officielle, on désigna pour faire partie de la +députation: l'évêque de Langres, La Luzerne, alors président de +l'Assemblée, et Rhedon qui en était secrétaire, et on leur adjoignit +Malouet. La hâte était telle qu'ils n'attendirent pas au lendemain pour +remplir leur mission. Ils allèrent trouver le soir même Montmorin et +Necker et leur firent part de la décision que leurs amis venaient de +prendre. Les deux ministres l'approuvèrent fort. Ils entrèrent même si +avant dans les vues des modérés qu'ils n'hésitèrent pas à convoquer +d'urgence le conseil.... Le conseil se prolongea jusqu'à minuit. L'issue +ne fut tout autre que celle qu'on attendait. Necker vint dire aux délégués +«d'un air consterné» que leur proposition était rejetée, que le roi ne +voulait pas quitter Versailles. [Note: Malouet, _Mémoires_, I, p. 340.]. + +...«Malgré la reine, malgré M. de Mercy, malgré les insinuations plus ou +moins pressantes d'un grand nombre de seigneurs de la Cour, le roi se +décida à demeurer à Versailles.» [Note: Malouet, _Mémoires_, I, p. 342.] +Sans doute, cet acte de fermeté étonne un peu de la part d'un homme dont +le comte de Provence comparait le caractère à des boules d'ivoire huilées +qu'on s'efforcerait en vain de retenir ensemble. Eut-il, ce soir-là, comme +dans un éclair, la vue nette de la situation? Comprit-il la gravité de la +mesure qu'on voulait lui faire prendre, craignit-il, en jetant un tel défi +au peuple de Paris, de provoquer une insurrection, un nouveau 14 juillet, +plus terrible que le premier? Si invraisemblable qu'elle puisse paraître, +la chose n'est peut-être pas impossible. Ou bien encore, n'écoutant que sa +rancune, hésita-t-il à se confier aux modérés, hier ses ennemis? Cette +opinion, que nous trouvons dans les mémoires de Weber, n'est peut-être pas +éloignée de la vérité. Il faut ajouter enfin que, si Louis XVI était +débonnaire, il ne manquait pas d'un certain courage passif et se faisait +une assez haute idée du point d'honneur. Malouet dit très bien: «Le roi +qui avait un courage passif, trouvait une sorte de honte à s'éloigner de +Versailles.» [Note: Malouet, _Mémoires_, l, p. 342.] Et nous savons que ce +sont des scrupules du même ordre qui, le 5 octobre, l'empêcheront de +prendre la fuite.... [Note: Albert Mathiez, _op. cit._, pp. 29-37.] + +Pour rassurer les modérés le roi appela à Versailles le régiment de +Flandre. Il pensait ainsi être plus fort pour refuser sa sanction aux +décrets du 4 août, à la déclaration des droits et aux autres articles +constitutionnels. + +La disette qui sévissait, la crise économique, produite par l'émigration, +créaient un excellent terrain aux excitations des meneurs populaires qui +dénoncèrent le refus de sanction des décrets, l'appel des troupes, +l'élection de Mounier à la présidence comme autant de preuves du dessein +formé de faire rétrograder la Révolution. Il est probable enfin que les +intrigues orléanistes ont joué un rôle. + + +L'INTRIGUE ORLÉANISTE + +Philippe d'Orléans avait contre la cour de vieilles rancunes. Il n'avait +pas perdu le souvenir des calomnies que le parti de la reine avait +répandues contre lui après le combat d'Ouessant. Il avait encore sur le +coeur le refus de Louis XVI de lui donner la charge de colonel général +des hussards qu'il avait sollicitée pour faire taire les calomniateurs. +Enfin, il savait que le roi blâmait fort ses moeurs et qu'on l'accusait +tout haut à Versailles d'avoir transformé le Palais-Royal en un mauvais +lieu et de s'enrichir avec les vices qu'il y logeait. Il se vengeait de +ces mépris en affectant des opinions libérales, et les applaudissements +populaires le consolaient des avanies de Versailles.... Voulait-il se +servir de sa popularité comme d'un marchepied pour monter sur le trône ou +se contentait-il seulement du plaisir d'humilier ses ennemis? S'il faut en +croire les paroles que Mirabeau prononça, quelques jours avant le 14 +juillet, devant quelques députés du parti populaire, le duc d'Orléans +désirait à cette époque la charge de lieutenant général du royaume. De là +à la royauté effective il n'y avait qu'un pas. Mais peut-être ses +ambitions étaient-elles plus celles de son entourage que les siennes +propres. Tous les témoignages sont, en effet, unanimes à nous représenter +le duc d'Orléans comme un homme faible, incapable de décisions viriles, +constamment conduit par ses maîtresses et ses favoris. [Note: A. Mathiez, +_op. cit._, p. 18.] + +Lafayette crut le duc coupable et, après l'émeute, l'obligea à accepter +une soi-disante mission diplomatique en Angleterre, exil déguisé. + +Le Châtelet, qui enquêta sur les responsabilités des événements du 6 +octobre, reçut de nombreuses dépositions hostiles au duc. + + +LE BANQUET DES GARDES DU CORPS + +C'était l'habitude, quand un régiment entrait dans une ville, que la +garnison lui offrit un banquet de bienvenue. La Cour s'efforça de +transformer le banquet offert par les gardes du corps au régiment de +Flandre en une manifestation de loyalisme monarchique. L'«orgie» du 1er +octobre, pour laquelle le roi avait prêté la salle de l'Opéra au château, +fut racontée par Gorsas dans son _Courrier de Versailles_. C'est ce récit +qui déchaîna l'émeute. + +La salle était illuminée comme dans les plus superbes fêtes. Les plus +jolies femmes de la Cour et de la ville donnaient d'agréables distractions +et formaient un coup d'oeil le plus attrayant et le plus enchanteur. + +Pendant le dîner on a porté plusieurs santés; celle du roi, de la reine, +de Mgr le dauphin, de toute la famille royale (Je ne me rappelle pas +cependant qu'on ait porté celle de M. le comte d'Artois ou peut-être +étais-je distrait, je ne m'en suis pas aperçu). Pendant les santés, la +musique du régiment de Flandres a exécuté des morceaux plus intéressants +les uns que les autres, et tous analogues aux circonstances. + +A la santé du roi la salle a retenti de l'air: _ô Richard, ô mon Roi_! Une +allemande nouvelle ou ancienne a été donnée pour la santé de la reine, +etc. + +Au milieu de toutes ces santés se sont présentés dix à douze grenadiers du +régiment de Flandres; il a bien fallu boire de nouveau à la santé du roi. +Cette santé a été portée avec les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une +main et le verre de l'autre. Un instant après arrivent les dragons; même +accueil, même cérémonie. Un instant après entrent les grenadiers suisses, +même accueil, même cérémonie. Tout jusqu'alors est gai, piquant, mais des +scènes autrement intéressantes se préparent. + +Le roi, la reine, M. le dauphin, Madame sont venus pour jouir de ce +spectacle: tout à coup la salle a retenti de cris d'allégresse. La reine +tenant son fils par la main s'est avancée jusqu'à la balustrade du parquet; +au même moment les grenadiers Suisses, ceux du régiment de Flandres, les +dragons sautent dans l'orchestre. Le Roi, la Famille accompagnés par MM. +les gardes du corps, sont reconduits chez la Reine, en traversant toutes +les galeries, aux cris répétés de: _Vive le Roi! Vive le Roi_! etc. + +Tout paroissoit fini; tout à coup, comme de concert, la table joyeuse et +La musique s'est portée à la cour de marbre et devant le balcon de S.M. +Alors on s'est mis à chanter, à danser, à crier de nouveau: _Vive le Roi_! +Le balcon s'est ouvert, un garde du corps, par je ne sais quel moyen, y +monte comme à l'assaut; un dragon, un suisse, un garde bourgeois le +suivent; en un instant, le balcon est rempli. Lorsqu'on y pensait le +moins, le Roi et la Reine arrivent au milieu de ce groupe; les cris +d'allégresse ont redoublé. + +Le Roi retiré, on s'est porté sur la terrasse, où l'on a resté fort tard +à danser, à faire des folies et de la musique. On observera que le Roi +arrivait de courre le cerf et qu'il a paru en habit de chasse. Un +historien fidèle ne doit rien oublier. Quelques officiers en versant du +vin à leurs soldats leur disoient: allons, enfans! Buvez à la santé du +Roi, de notre maître et n'en reconnaissez point d'autre! Un autre officier +a crié fort haut: _A bas les cocardes de couleurs! Que chacun prenne la +noire, c'est la bonne_! (Apparemment que cette cocarde noire doit avoir +quelque vertu, c'est ce que j'ignore [Note: Le noir était la couleur de la +reine.]).… + +Tous ces détails sont parfaitement exacts, tous jusqu'à l'article de +la _Cocarde_. [Note: _Courrier de Versailles à Paris et de Paris à +Versailles_, nº 88, samedi 3 octobre 1789.] + + +LES PRODROMES DE L'ÉMEUTE + +Le banquet des gardes du corps n'aurait pas suffi à provoquer un mouvement +populaire si les esprits n'y avaient été préparés par la presse patriote. + +La nouvelle de l'arrivée des troupes à Versailles vint ranimer l'agitation +politique. Tous les journaux patriotes mènent en même temps la même +campagne. Tous les chefs populaires sont d'accord cette fois sur la +nécessité de forcer le roi à s'établir à Paris.... Élysée Loustalot dans +le n° 13 des _Révolutions de Paris_ (1er octobre) appelle l'élection de +Mounier à la présidence de l'Assemblée, «un soufflet donné par +l'aristocratie à l'opinion publique» et termine son virulent article par +le mot souvent cité: «II faut un second accès de révolution, tout s'y +prépare.» Parmi les «motions raisonnables» que le marquis de Villette +publiait dans la _Chronique de Paris_ du 25 septembre, il se trouvait +celle «d'inviter le roi et la reine à venir passer l'hiver à Paris». Le +marquis voulait aussi que l'Assemblée vînt siéger au Louvre dans la +galerie des tombeaux. Dans l'_Ami du peuple_, Marat réclamait des mesures +plus énergiques: «Convaincu que l'Assemblée nationale ne peut plus rien +faire de bien pour la nation dont elle a lâchement abandonné les arrêtés +et sacrifié les droits, à moins que, revenant elle-même sur ses pas, elle +ne réforme ses décrets funestes, je crois qu'elle ne saurait être assez +tôt dissoute.» Sous des formes différentes, c'était au fond la même idée: +l'Assemblée nationale et le roi ne voulaient pas sérieusement les +réformes, inscrites dans les arrêtés du 4 août, sans lesquelles la +Révolution n'était qu'un leurre, il fallait ... les obliger à faire le +bien.... La presse n'attaquait pas seulement l'Assemblée nationale et la +Cour, elle s'en prenait aussi à la municipalité et à Lafayette qui +voulaient empêcher le peuple de délibérer au Palais-Royal. Les +représentants de la Commune ont été gagnés à la Cour par les flatteries +«et les coups de chapeau». Ils sont devenus «les oppresseurs de la +Commune, les fauteurs d'un nouveau système d'aristocratie». Marat +demandait chaque jour l'épurement de la Commune et même des districts: +«Peuple insensé, seras-tu toujours victime de ton aveuglement? Ouvre enfin +les yeux, sors, sors de ta léthargie, purge tes comités, conserves-en les +membres sains, balayes-en les membres corrompus, ces pensionnaires royaux, +ces aristocrates rusés, ces hommes flétris ou suspects, ces faux +patriotes; tu n'aurais à attendre d'eux que servitude, misère, +désolation....» [Note: _Ami du peuple_, no. 13.] + +Les pamphlets qui vraisemblablement ont le plus fait pour émouvoir le +peuple et l'exciter contre ses gouvernants furent ceux qui dépeignaient sa +situation misérable. Le titre de l'un d'eux était déjà par lui seul un cri +déchirant: Quand aurons-nous du pain? Cette phrase revient comme un +refrain après chaque paragraphe de cette prose pathétique: «Pourquoi, +citoyens, Lafayette, Bailly et les chefs de la Commune vous laissent-ils +manquer de pain? + +«C'est pour s'engraisser de votre substance. Pourquoi ces scélérats +font-ils venir des troupes, font-ils environner Paris, Versailles et les +alentours de piques et de soldats, sous prétexte de garder le roi et +l'Assemblée nationale? Ces scélérats croient que vous avez trop de vivres. +C'est pourquoi ils font venir des troupes pour les consommer bien vite et +pour vous juguler ensuite. Et vous dormez! Quand aurons-nous du pain? Au +sein de l'abondance, nous n'avons point de pain....» [Note: Sur les 30 +jours du mois de septembre, il y en eut 16 où les fusilliers montèrent la +garde pour assurer la distribution.] Ces appels trouvaient de l'écho dans +l'opinion publique. Paris s'agitait. Le 22 septembre, les ouvriers +employés aux ateliers de charité de l'école militaire parlaient de partir +pour Versailles. Le 17 septembre, on arrêtait sur la place de Grève un +individu qui, au milieu d'un nombreux attroupement, s'écriait «qu'il +fallait se transporter à Versailles pour l'amener à son Louvre, qui +n'était pas fait pour des chiens». Les réunions du Palais-Royal étaient de +plus en plus tumultueuses et Lafayette avait beaucoup de peine à dissiper +les rassemblements. Les bourgeois eux-mêmes étaient inquiets: «On disait +que les espèces, que le numéraire manquaient absolument, au point qu'à la +fin du mois tous les payements de rentes qui allaient déjà fort mal au +palais Soubise, où ils avaient été transférés de l'hôtel-de-ville, +cesseraient entièrement.» Bref, on attendait une émeute.... +[Note: A. Mathiez, _op. cit._, p. 42 et pp. 50-51.] + + +LES DISTRICTS + +Le district était une Assemblée élue, un véritable petit parlement ayant +son bureau, ses commissaires, ses rapporteurs. Chaque district est maître +chez lui et se donne lui-même son organisation. Les uns ont des comités de +bienfaisance, tous ont un trésorier pour les pauvres. Un autre, devançant +les vues de l'Assemblée nationale, nomme des juges de paix et de +conciliation. Pour se concerter entre eux, les districts ont un bureau de +correspondance qui transmet de district à district les résolutions à +communiquer. Les districts sont la vraie force publique. Tous les services +y sont concentrés. Le comité de police du district arrête, perquisitionne, +juge. Le comité militaire équipe le bataillon de garde nationale, qui est +affecté à chaque district, édicté les règlements militaires, donne des +ordres aux compagnies. Le comité des subsistances légifère sur les halles, +sur les boulangers, sur les convois, etc. Chaque question fait l'objet +d'une discussion longue et suivie. A chaque instant, on placarde des +affiches pour porter à la connaissance du public les décisions nouvelles, +et le peuple ne se lasse pas de lire tous ces placards. Les séances sont +très courues. Les Parisiens aimaient déjà les beaux discours et ils +étaient servis à souhait. C'étaient en effet des avocats et des +journalistes qui remplissaient les fonctions de président, de secrétaire +du district. Comme on l'a dit justement, le district était un club et +c'était un club légal. Ajoutez qu'à chaque instant on faisait de nouvelles +élections, ce qui contribuait encore à augmenter l'agitation.... +[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 43-44.] + +L'émeute du 14 juillet et celle des 5 et 6 octobre furent l'oeuvre des +districts, celle du Champ-de-Mars sera l'oeuvre des _sociétés +Fraternelles_. + + +LES DÉPUTÉS DU CÔTÉ GAUCHE ENCOURAGENT L'AGITATION + +Ce n'est qu'à partir du 15 septembre environ que les membres du club +breton, [Note: Le club breton où se réunissaient d'abord les députés +de Bretagne fut le berceau des Jacobins.] que Barnave, les Lameth, Duport, +Chapelier et leurs amis prennent contre la Cour et le ministère une +attitude nettement hostile. Jusque-là ils ne désespéraient pas encore de +faire aboutir les réformes par les voies légales. L'appel des troupes +dissipa cette dernière illusion. Il est juste de dire néanmoins que +Barnave et les Lameth ne voulurent pas rompre sans essayer encore une +dernière tentative de conciliation. Avant l'arrivée du régiment de Flandre +à Versailles, ils allèrent trouver Saint-Priest et joignirent leurs +prières à celles de Lafayette et de la Commune de Paris pour en obtenir le +renvoi. Le ministre répondit «de manière à ôter tout espoir à ces +démarches». [Note: Saint-Priest, _Abrégé de ma conduite_ dans les +_Mémoires de Mme Campan_, t. II, p. 297] Désormais, la lutte est +ouvertement déclarée. Les patriotes ont perdu toute confiance en Necker +qu'ils considèrent comme l'instrument docile de la Cour et il ne se +passera pas de jour sans qu'ils attaquent à l'Assemblée le ministère et la +Cour. Le 16 septembre, Mirabeau fait distribuer un violent discours contre +la caisse d'escompte qui était comme la création personnelle du premier +ministre. Le 18 septembre, le roi refuse sa sanction aux arrêtés du 4 +août. L'émoi fut grand dans l'Assemblée. Duquesnoy, un modéré pourtant, +écrit ce jour-là dans son journal: «La séance de ce matin va peut être +décider du sort de l'empire. Le gant est jeté par le roi à l'Assemblée. +L'amassera-t-elle? Le retirera-t-il?...» [Note: Duquesnoy, _Journal_, t. +I, p. 551.] + +Il n'est guère douteux que les patriotes de l'Assemblée n'aient été en +communion d'idées avec les pamphlétaires parisiens et n'aient préparé +l'émeute avec eux. Sans doute les preuves formelles manquent mais les +vraisemblances sont assez fortes. On sait que les membres du club breton +vont souvent à Paris, qu'ils sont en relations avec les principaux +orateurs de réunions publiques et que ceux-ci assistent souvent aux +séances de l'Assemblée nationale. Vers la fin de septembre, on organise +comme un service régulier de surveillance aux tribunes. Les gardes +françaises y allaient à tour de rôle en habits civils, s'y mettaient en +rapport avec les députés populaires, leur demandaient des instructions et +appuyaient leurs discours de vigoureux applaudissements.… + +Nous avons conservé le brouillon des lettres que Barnave écrivait au +milieu même des événements, le 4 et le 5 octobre, elles ne laissent aucun +doute sur son véritable état d'esprit: «Si vous voyiez, disait-il le 4 +octobre, de vos propres yeux que le ministère, sans excepter M. Necker et +la majorité de notre Assemblée, n'a jamais voulu de constitution, qu'ils +n'ont jamais eu un moment de supériorité sans tenter de renverser avec une +incroyable mauvaise foi tout ce qu'ils avaient paru consentir, que leurs +relations dans l'étendue du royaume embrassent presque tout ce qui exerce +çà et là quelque autorité, que, depuis les arrêtés du 4 août, presque +toute la partie gouvernante de la nation est devenue notre ennemie et +celle de la liberté, que rendre dans ces circonstances une grande énergie +à l'ordre ancien, c'était presque certainement le rétablir, lui donner des +moyens de nous anéantir presque sans combat, puisqu'il aurait eu pour lui +le gouvernement et la majorité de notre Assemblée, prête à se déclarer, +dès que la crainte ou la volonté de la nation fortement exprimée ne la +contiendrait pas, si vous réfléchissiez que nous ne sommes point dans +l'état naturel, où les mouvements sont libres et la volonté maîtresse de +combiner ce qu'il y a de plus avantageux, mais dans un état tendu et +forcé, obligés de soutenir un poids immense de forces contraires toujours +prêtes à nous engloutir, que, pour faire adopter la constitution à un +gouvernement et à une grande partie de la nation qui n'en veut pas, il +fallait que cette constitution leur fût nécessaire pour les tirer d'un +état pire, vous auriez senti....» [Note: Arch. nat. W. 12.] Le reste de la +lettre manque, mais ce qu'il en subsiste suffit à nous éclairer sur les +sentiments de l'auteur. Barnave partageait les craintes du peuple, il +voyait la Révolution en danger. L'union des aristocrates et du ministère +lui paraissait le prélude d'une réaction; il se résignait pour l'éviter à +ce que la nation «exprimât fortement sa volonté», en bon français, il +pensait qu'une émeute était nécessaire pour achever la défaite de +l'aristocratie.... Le 2 novembre il parlera du mouvement d'octobre en ces +termes: «Paris a cru devoir sauver une seconde fois la liberté publique.» +[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 55-57.] + + +LES JOURNÉES DES 5 ET 6 OCTOBRE + +Le récit contemporain le plus complet et dans l'ensemble le plus exact +nous paraît être celui que rédigea le ministre de Saxe dans sa dépêche du +9 octobre. [Note: Rapports du comte de Salmour, ministre plénipotentiaire +de Saxe dans les _Nouvelles archives des missions_ t. VIII, p. 260 et sq.] + +Les événements se sont si fort multipliés dans tous les genres depuis ma +dernière que je dois demander d'avance l'indulgence de Votre Excellence +pour la narration qui va suivre, dans laquelle je mettrai tout l'ordre +qu'il me sera possible de conserver au milieu de l'existence la plus +désordonnée qui fut jamais. + +Je vous annonçais, Monsieur, beaucoup de fermentation dans la nuit du +dimanche au lundi; elle s'est accrue le matin, au point que des femmes de +la Halle, au nombre de cinq à six cents, s'étant rassemblées à la pointe +Saint-Eustache, quelques ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Marceau +se trouvant mêlés parmi elles, se sont réunies à l'Hôtel de ville, en ont +chassé les représentants de la commune, forcé la faible garde qui y était, +pris un magasin de 1700 fusils de réserve, en ont armé, ainsi que d'un +nombre considérable de piques, la populace arrivée pour les soutenir. +Maîtresses de quatre pièces de canon, elles se sont répandues dans toutes +les rues de la ville, forçant sans pitié toutes les femmes qu'elles +rencontraient en voiture ou à pied de se joindre à elles. La marquise de +Manzi, que V. E. a vue à Dresde, allant se promener aux Tuileries, a été +arrachée de sa voiture par ces furieuses et, après avoir marché quelque +temps avec elles, n'a dû sa liberté qu'à deux soldats aux gardes, qui la +leur enlevèrent sous prétexte que sa faiblesse ne lui permettrait jamais +d'arriver. Elles alléguaient pour motif de leur insurrection le manque de +pain et le but de leur course devait être d'aller à Versailles en demander +au Roi et à l'Assemblée nationale. [Note: Cette «allégation» n'était pas +un prétexte. Paris souffrait réellement de la disette et on faisait queue +aux portes des boulangeries comme dans un siège.] + +L'Hôtel de ville fermé, une caisse de cent et quelques mille francs +pillée, beaucoup de papiers déchirés, la municipalité mise en fuite, M. +Bailly ayant donné sa démission dès la veille, M. de La Fayette sollicité +depuis plusieurs jours par les troupes de se rendre à Versailles, n'osant +trop se montrer de crainte d'être forcé de se mettre à leur tête, une +foule de peuple de la dernière classe, armée, courant les rues avec des +femmes furieuses, représentant la véritable image des bacchantes, [Note: +L'enquête du Châtelet prouva qu'il y avait dans le nombre des femmes +distinguées, ayant loge à l'Opéra.] toutes les boutiques fermées, +l'impossibilité de se procurer du pain, même à prix d'argent, quelques +boulangers déjà devenus victimes de la disette, des soldats armés de tous +les districts réunis par bandes, errant ça et là sans chef et sans ordre, +ni général, ni magistrat, ni puissance quelconque, voilà le tableau +effrayant de notre position toute la journée du lundi (5 octobre). + +Les barrières étaient fermées dès le matin, la duchesse de l'Infatado, le +prince de Monaco avaient été ramenés et maltraités, la voiture de ce +dernier pillée. Les différents districts étaient rassemblés, plusieurs +troupes s'en étaient déjà détachées pour suivre les femmes qui, avec les +ouvriers et les quatre pièces de canon prises à l'Hôtel de ville, à leur +tête, marchaient à Versailles. De tous côtés on battait la générale; +toutes les compagnies soldées dont les anciennes gardes françaises forment +le fond, demandaient à grands cris d'aller à Versailles déposter le +régiment de Flandre, en chasser les gardes du corps qui avaient insulté la +garde nationale. Une partie des compagnies non soldées se joignit à eux. +Tous les districts séparément prirent à peu près une résolution unanime de +marcher et en firent part à M. de La Fayette, qui, haranguant au milieu de +la place de Grève, s'efforçait de contenir le peuple, de gagner du temps +et, aidé par M. de Keralio, accouru à la tête du bataillon des Filles de +Saint-Thomas, avait repris poste à l'Hôtel de ville. Vers 4 heures, se +rassemblèrent de nouveau les représentants de la Commune; à la même heure +à peu près se réunissait à la place Louis XV, le long du Cours-la-Reine +jusqu'à la barrière de la Conférence, les troupes qui allaient attaquer +Versailles. Attiré par le bruit des tambours, je reconnus bientôt la +compagnie de grenadiers qui était ci-devant casernée à ma porte. [Note: M. +de Salmour demeurait rue de Matignon, au faubourg Saint-Honoré (note de M. +Flammermont).] Ils m'apprirent le motif qui les avait amenés là et +m'annoncèrent que M. de la Fayette allait se mettre à leur tête, qu'ils +étaient las de toutes ces délations, qu'ils l'avaient envoyé chercher à la +ville et que, s'il n'arrivait pas dans un quart d'heure, on leur en +rapporterait les morceaux, après quoi ils partiraient. Le malheureux, ne +voyant plus aucun moyen de les contenir, arriva après 5 heures, plus mort +que vif, et prit son poste à la tête de la colonne, que j'ai vue défiler +dans l'ordre suivant. + +Deux cents cavaliers à la tête, ensuite le train d'artillerie, composé de +quatre pièces de 24, de 12, de 16, avec quatre chariots de munitions +traînés par des chevaux qu'on avait indistinctement pris à tous ceux qu'on +rencontrait. Le train avait avec lui le nombre de canonniers nécessaires +pour le service des pièces. Suivait M. de La Fayette, entouré de ses aides +de camp; après quoi marchait à pied le comte Charles de Chabot à la tête +de sa compagnie de grenadiers; les bataillons de chaque district étaient +fort en ordre avec leurs drapeaux rangés par divisions de six bataillons +chacune; le duc d'Aumont précédait la sienne, et beaucoup de canons de +régiment étaient entremêlés dans la colonne. La compagnie soldée de chaque +district faisait le fond du bataillon, qui était plus ou moins fort +suivant la quantité de non soldés qui s'y était jointe; l'on pouvait +évaluer à trois cents hommes, l'un dans l'autre, ceux des quatre premières +divisions. Les non soldés des deux dernières étaient presque tous restés +pour la garde de la ville, on ne pouvait guère calculer qu'à 150 hommes le +nombre de ceux de chacun des districts, ce qui donne un complet de 15 000 +hommes de troupes régulières, marchant, avec la plus grande ardeur, par +sections de six hommes de front, tambour battant, drapeaux déployés, un +nombre à peu près égal de volontaires armés de mille manières différentes +et surtout d'un grand nombre de piques précédait et couvrait en guise de +troupes légères les flancs de cette colonne, ce qui portait en totalité à +plus de 50 000 le nombre des gens armés, outre les 6 000 femmes, suivies +de quelque populace, qui devaient être arrivées trois heures plus tôt. +Aussitôt après le départ de l'armée, les districts obligèrent tout ce qui +pouvait porter les armes de se rassembler pour faire des patrouilles. La +ville fut illuminée et tout parfaitement tranquille, à l'exception de deux +cents hommes de renfort qui étaient prêts à marcher dans chaque district +et formaient ainsi un corps auxiliaire de 12,000 hommes. + +M. de La Fayette essaya jusqu'au pont de Sèvres de chercher à les ramener +ou à les arrêter. Voyant qu'il était impossible de les amuser davantage, +et qu'on avait poussé l'excès de la prévoyance jusqu'à se munir d'une +corde neuve pour le pendre, au cas qu'il n'eût pas fait son devoir, il +prit entièrement son parti et dépêcha un courrier à la Ville pour annoncer +qu'il avait passé la Seine sans obstacle. + +Votre Excellence, instruite à présent de ce qui arrivait le lundi à Paris, +va voir quel était à la même époque l'état des choses à Versailles. Le Roi +avait donné une acceptation limitée à la Constitution qui avait occasionné +des débats forts vifs. M. le Président avait à la fin reçu ordre de se +retirer par devers S.M. pour demander son acceptation pure et simple, ce +qui devait se faire lorsque le Roi serait revenu de Rambouillet, où il +avait été chasser. L'Assemblée s'était séparée à 3 heures et demie. Dès +midi, instruit apparemment de l'insurrection de Paris, on avait battu la +générale pour rassembler la garde nationale de Versailles qui n'avait pas +obéi. + +Afin que V.E. puisse mieux comprendre les détails des événements, je crois +convenable de lui donner une idée du local de la scène. Devant le château +de Versailles est une grande place, nommée la Place d'armes, où l'on +arrive par trois grandes avenues fort larges, disposées en patte d'oie et +séparées par deux grands bâtiments où sont les Écuries de S.M. qui se +trouvent conséquemment en face du château. Sur la gauche de cette place, +en venant de Paris, se trouve un bâtiment auquel on a donné la forme d'une +tente. Il peut contenir à peu près 600 hommes, servait de corps de garde +et de caserne aux ci-devant gardes françaises, et était maintenant occupé +par la milice de Versailles avec les quatre pièces de canon que le +régiment de Flandres avait amenées. Le devant des trois cours principales +du château qui se succèdent toujours en se rétrécissant est fermé par une +grille: la première s'appelle des Ministres; la seconde, Cour Royale; et +la troisième Cour de Marbre où se trouve à gauche le grand escalier qui +porte le même nom. C'est sur la Place d'armes que se rassemblèrent à 4 +heures et demie les gardes du corps, dès qu'on vit arriver les femmes. Ils +faisaient face à l'avenue; la troupe à la première grille de la Cour des +Ministres, qui était fermée et où étaient rangés en bataille les 300 +hommes des gardes suisses; à gauche des gardes du corps vint se mettre en +bataille le régiment de Flandres, en faisant une espèce de potence qui +fermait la Place jusqu'à l'avenue de Saint-Cloud. La droite devait être +occupée de la même manière par la garde de Versailles qui n'a point paru +excepté ce qui était dans le corps de garde de la tente pour fournir les +postes au château. [Note: Voir le plan de Versailles reproduit plus haut.] + +Deux cents chasseurs de Montmorency qu'on avait envoyé reconnaître se +retirèrent à l'approche de la foule. Tout le peuple de Versailles était +sur pied. Les gardes du corps arrivaient successivement par bouquets, à +mesure que leurs chevaux étaient sellés, et avaient de la peine à se +former en troupe au milieu du peuple, ce qui occasionnait déjà quelques +murmures. + +Un garde national de Versailles, voulant rejoindre ses camarades à la +tente, trouva plus court de traverser les rangs des gardes du corps, où il +se fit jour avec son fusil. M. de Savonières, chef de brigade, se détacha +du rang avec deux gardes pour courir après et l'arrêter; poursuivi à coups +de sabre, le milicien, toujours en fuyant, se défendit vaillamment et +gagna la barrière qui était devant son corps de garde, d'où la sentinelle +postée devant le canon ajusta à M. de Savonières un coup de fusil qui lui +cassa le bras. On lui ouvrit la grille pour entrer au château se faire +panser, les gardes regagnèrent leur rang et il ne se passa rien de plus +pour le moment. + +Les femmes environnant la troupe demandaient toujours du pain et à parler +au Roi; on leur répondit qu'il était à la chasse et tout se passait en +paroles, lorsque quelques gardes impatientés, disent les uns, de se voir +entourés et pressés, excités, suivant les autres, par la vue d'un de leurs +camarades qu'ils croyaient être à l'autre bout de la Place entre les mains +du peuple, se détachèrent de nouveau au nombre de dix à douze et, galopant +au milieu de la multitude, parvinrent à ramener le prétendu prisonnier, +mais avec perte d'un d'entre eux qui, blessé dans la foule d'un coup de +lance, fut aussitôt achevé à coups de fusil. Les autres regagnèrent le +gros de la troupe qui, au nombre de 400, continua à rester tranquillement +en bataille. + +Le Roi revint de la chasse vers 7 heures, en entrant, comme il l'a +toujours fait depuis la Révolution, par les portes de derrière le parc. Le +président de l'Assemblée nationale fut aussitôt introduit, et avec lui une +députation de quinze femmes qui se plaignirent au Roi de la mauvaise +police et du manque de subsistances. Le Roi leur répondit qu'il aimait +trop sa bonne ville de Paris pour vouloir jamais la laisser manquer de +rien; que, tant qu'il avait été chargé de son approvisionnement, il +croyait avoir bien réussi; mais que depuis que ces Messieurs, en montrant +les députés de l'Assemblée, lui avaient lié les mains, ce n'était pas sa +faute; qu'il ne croyait pas possible qu'on pût sitôt mettre le pain à 8 +sols et la viande à 6 sols, comme elles le désiraient, mais qu'il allait +donner des ordres et se concerter avec l'Assemblée nationale pour que, dès +le lendemain, on les satisfît du mieux qu'on pourrait. + +Dès qu'elles vinrent rendre compte à leurs camarades de cette réponse +satisfaisante, on leur cria que cela ne pouvait être vrai, qu'on les avait +sûrement corrompues avec de l'argent; et on allait les pendre, si par +l'intercession des députés elles n'eussent obtenu de pouvoir aller +chercher par écrit la confirmation de ce qu'elles avaient avancé; +introduites de nouveau devant le Roi, S.M. écrivit de sa main et signa ce +qu'elles venaient de dire. Calmées par cette assurance, toutes ces femmes +suivirent les députés à l'Assemblée nationale, assurant les gardes du +corps qu'il allait arriver de Paris des gens qui les vengeraient des +mauvais traitements qu'elles prétendaient en avoir éprouvé. Arrivés à +l'Assemblée, elles remplirent toute la salle, s'établirent sur les +banquettes, demandèrent à faire parler M. de Mirabeau qui réclama avec +beaucoup de dignité contre l'indécence de cette assemblée, mais ces dames +finirent par avoir raison. On ne put rien délibérer. L'évêque de Langres +présidait en l'absence de M. Mounier, qui, retiré par devant le Roi, vint +enfin annoncer l'acceptation pure et simple des Droits de l'Homme et de la +Constitution; il n'y avait aucun membre du clergé, très peu de l'ancien +parti des aristocrates qui s'étaient tous cachés, puisque le peuple en +avait désigné plusieurs pour être la cause des malheurs actuels, qu'il +voulait immoler à son ressentiment. La séance fut levée à 10 heures et +demie; il avait plu à verse toute la journée; vers 9 heures, ne voyant +rien arriver, le Roi avait ordonné aux gardes du corps de rentrer; ils +firent un mouvement par demi-escadron, pour se mettre en colonne; le +peuple, croyant qu'ils allaient charger, se mit en défense; la milice de +Versailles de son corps de garde fît un feu roulant sur eux qui en blessa +quinze ou seize et les mit en fuite, tellement qu'ils ne purent se rallier +que dans le parc, de l'autre côté du château, sur la terrasse, vis-à-vis +l'appartement de M. le Dauphin. L'on vint à 11 heures annoncer que les +troupes de Paris arrivaient. Le Roi voulut alors prendre le parti de la +retraite, et M. de Cubières son écuyer donna l'ordre à six voitures de +chasse d'être attelées, de se rendre au pas à la Porte de l'Orangerie, qui +est à la gauche du château, pour de là, sous l'escorte des gardes du +corps, gagner le large. Dès que les chevaux furent mis, on ouvrit les +portes de l'écurie, mais les voitures qui, d'après la description du local +que j'ai faite à V. E., devaient traverser la Place d'armes, furent +arrêtées par le peuple qui criait: _Le Roi s'en va!_ Les deux premières +qui, par la vitesse de leur marche, s'étaient fait jour à travers de la +foule, arrivées à la Porte de l'Orangerie, la trouvèrent fermée et elles +furent arrêtées au nom de la Nation par des hommes qui coupèrent les +traits. M. Necker, pendant ce temps, était arrivé chez le Roi par +l'intérieur et, avec M. le comte de Montmorin, détermina, contre l'avis +des autres ministres, S. M. à ne pas s'éloigner. + +M. de La Fayette avait, en attendant, fait halte au Petit-Montreuil, au +bout de l'avenue de Paris. Là, il avait rangé sa troupe en bataille, et +après lui avoir rappelé le serment de fidélité à la Nation et au Roi, il +la partagea en deux colonnes qui, l'artillerie à la tête, arrivèrent par +les deux avenues de Paris et de Saint-Cloud. Beaucoup de députés étaient +rendus au château. Le Roi avait dit qu'on les appelât tous et on les +rappelait dans la ville au son du tambour. M. de La Fayette arriva seul +avec quatre officiers, les grilles du château lui furent ouvertes, il +monta dans l'appartement du Roi avec ceux qui l'accompagnaient. La foule +qui était dans l'Oeil-de-Boeuf le suivit dans la chambre et lui entendit +prononcer ces paroles: «Sire, vous voyez devant vous le plus malheureux +des hommes, de devoir y paraître dans ces circonstances et de cette +manière. Si j'avais cru pouvoir servir plus utilement V.M. aujourd'hui en +portant ma tête sur l'échafaud, Elle ne me verrait point ici.» Le Roi lui +répondit: «Vous ne devez pas douter, M. de La Fayette, du plaisir que j'ai +toujours à vous voir, ainsi que nos bons Parisiens; allez leur témoigner +de ma part ces sentiments.» Le général sortit sur-le-champ pour aller +au-devant de ses troupes qu'il rangea en bataille dans la Place d'armes et +dans tous les environs. Dès que les troupes de Paris arrivèrent, le +régiment de Flandres, qui s'était retiré dans les Écuries pour se mettre à +l'abri du mauvais temps, sortit, faisant armes plates, découvrit le bassin +pour montrer qu'ils n'étaient point chargés; après quoi, l'on posa le +fusil à terre, les cartouches à côté et les soldats firent demi-tour pour +rentrer. On leur rendit aussitôt les armes, et la fraternité s'établit +entre eux et la milice nationale. M. Mounier entra chez le Roi peu de +moments après la sortie de M. de La Fayette. + +Le Roi lui dit: «Je vous avais fait venir pour m'entourer des +représentants de la Nation, mais j'ai déjà vu M. de La Fayette.» Dès que +le général eut fait les dispositions nécessaires au dehors, il revint chez +le Roi, où il resta jusqu'à une heure et demie. Il dit, en sortant, à la +foule qui était dans l'Oeil-de-Boeuf: «Messieurs, je viens de déterminer +le Roi à de pénibles sacrifices: S. M. n'a plus de gardes que celles de la +Nation. Elle m'a permis d'occuper avec 2,000 hommes le château; que chacun +se retire, je m'en vais penser à la sûreté générale et à renvoyer le reste +des troupes à Paris.» Effectivement, le château fut occupé sur-le-champ, +des sentinelles posées partout, les postes des gardes du corps dans +l'intérieur cependant laissés, ainsi que ceux des Suisses, qui ont été +constamment sous les armes, sans jamais recevoir d'ordre et sans jamais +quitter la place qui leur avait été assignée derrière la grille. Le reste +des troupes de Paris avait été logé par bataillons dans les maisons +principales. Les femmes, qui s'étaient emparées de la salle de l'Assemblée +nationale, y restèrent toute la nuit; et, tout paraissant assez +tranquille, LL.MM. se couchèrent vers 2 heures. + +Le peuple de Versailles, cependant, et une partie de cette populace qui +était venue avec les femmes conservaient rancune aux gardes du corps. On +ne savait ce qu'ils étaient devenus, restés toujours dans le parc. Vers 4 +heures du matin, une partie se détermina à regagner ses écuries, tandis +que l'autre, préférant une retraite en rase campagne, s'éloignait de +Versailles sans trop savoir où elle allait. Le peuple, qui furetait +partout pour les chercher s'aperçut de leur rentrée, courut aux Écuries; +ces malheureux n'eurent que le temps de se réfugier dans le Manège, d'où +ils se défendirent à coups de carabines et blessèrent quelques personnes, +jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant résister au nombre, ils cherchèrent à +s'évader par le parc, ce qui leur réussit, à l'exception de dix à douze +qui furent faits prisonniers. Pendant le même temps, une partie du peuple, +piquée de leur résistance au Manège, remplit les cours du château et +voulut s'emparer de ceux qui étaient dans les appartements. Les cours, qui +de toute la nuit n'avaient jamais été parfaitement dégagées, s'étaient +trouvées tout à coup remplies sans qu'on attribuât à cette multitude +aucune mauvaise intention. + +Le jour commençait à poindre. Le garde, placé en faction aux pieds de +l'Escalier de Marbre, insulté par la populace, au lieu d'appeler la garde +nationale à son secours, cria à son brigadier d'arriver à lui. Celui-ci, +dès qu'il vit du haut de l'escalier de quoi il s'agissait, tira un coup de +carabine qui tua un homme. Le factionnaire en fit autant. La populace +aussitôt s'empara d'eux et monta pour forcer les appartements. Les gardes +de l'intérieur eurent à peine le temps de barricader les portes. +Heureusement que M. de La Fayette, réveillé par la fusillade du Manège, +était accouru avec ce qu'il avait pu ramasser de troupes de Paris. Les +grenadiers arrivèrent, dissipèrent le peuple qui allait enfoncer les +portes de la salle des gardes, qui ne voulaient absolument point ouvrir. +S'étant fait connaître aux gardes du corps, ceux-ci crièrent du dedans: +«jurez-nous sur votre Dieu que vous défendrez la vie du Roi.» «Nous vous +jurons, foi de grenadiers, que nous périrons tous avant qu'il arrive rien +à S.M.» Les portes s'ouvrirent aussitôt, et les grenadiers entrant en +foule, suivis de toute la garde nationale de Paris à mesure qu'elle +arrivait, enveloppèrent les gardes du corps et remplirent la galerie, les +appartements, pénétrant jusque dans la chambre du Roi, où arrivait au même +instant la Reine toute effrayée, qui s'était sauvée de son appartement où, +lors de l'invasion du peuple, avaient, par un passage apparemment mal +gardé, pénétré des femmes Qui semblaient lui en vouloir. Les troupes de +Paris, à mesure qu'elles arrivaient, remplissaient en foule la Cour de +Marbre et la Cour Royale, et le peuple était obligé de refluer dans celle +des Ministres, où il traîna les deux malheureuses victimes prises au pied +de l'escalier et les exécuta, l'une sur le perron de M. le comte de la +Luzerne et l'autre devant la porte de M. de Saint-Priest. Leurs têtes +furent portées en triomphe dans toutes les rues de Versailles, amenées +ensuite à Paris et promenées dans les rues de la capitale. + +M. de La Fayette, après avoir mis en sûreté les appartements du Roi, +descendit pour mettre quelque ordre dans sa troupe, trouva dans la Cour de +Marbre, sous le balcon de S. M. les dix gardes du corps que la Garde +nationale avait arrachés au peuple et qu'elle se préparait à exécuter sous +les fenêtres du Roi, pour avoir, disait-elle, tiré sur les citoyens. M. +De la Fayette, ne pouvant d'aucune manière obtenir leur grâce, jeta son +chapeau par terre et, ouvrant son habit, dit à sa troupe qu'il ne voulait +pas commander des anthropophages, qu'il leur rendait sa cocarde, leur épée +et leur habit; que, s'ils voulaient ôter la vie à ces malheureux, ils +n'avaient qu'à prendre aussi la sienne. Cette fermeté sauva ces +infortunés, et il fut décidé qu'on les ramènerait prisonniers à Paris. + +M. de La Fayette, remontant aussitôt, décida le Roi à paraître avec la +Reine et le Dauphin sur le balcon; on applaudit, et dès que S. M. fut +retirée, on lui cria de venir à Paris. Il n'y avait point de ministre +auprès du Roi dans ce moment. Après un instant de réflexion: «Eh bien oui, +dit-il, j'irai avec eux.» Et aussitôt, sans écouter personne, sortant sur +le balcon, il leur cria: «Mes enfants, j'irai vivre au milieu de vous avec +ma femme et mon fils; mais je vous demande pour marque d'attachement que +vous pardonniez à mes gardes du corps.» Aussitôt ils parurent tous aux +fenêtres des appartements, jetant dans la cour leurs bandoulières, qui +sont leur marque de service, et M. de la Fayette paraissant avec eux sur +le balcon du Roi, l'embrassa en criant: «Mes amis, la paix est faite!» + +Ceux qui étaient le plus près ayant seuls pu entendre la promesse que le +Roi avait faite de venir à Paris, les autres voulurent s'assurer par +eux-mêmes de cette intention de S.M., et toute la troupe passant +successivement en désordre sous ce même balcon, le Roi eut la bonté de +faire répéter ses paroles par MM. de la Fayette et d'Estaing à chaque +troupe qui passait et de les accompagner de ses gestes d'assurance; on fit +aussitôt une salve générale de tout le canon et de toutes les petites +armes qui aurait pu devenir d'autant plus dangereuse qu'elles étaient +toutes chargées à balle. + +On avait envoyé de Paris une garde pour relever les troupes qui étaient à +Versailles avant de savoir que LL.MM. viendraient à Paris. Réunis aux +autres, on en choisit mille pour demeurer à la garde du château, et le +reste se mit à défiler d'une manière qu'il faut avoir vue pour s'en faire +une idée; la description des saturnales des anciens peut seule rendre une +faible image de ce désordre. Figurez-vous une colonne défilant presque +sans interruption depuis midi jusqu'à 7 heures du soir, où marchaient +pêle-mêle les troupes, les goujats, toutes les femmes ivres, le mélange de +toutes les espèces d'armes, des femmes à cheval sur des canons, d'autres +portant les drapeaux, la plus vile populace à côté des officiers les plus +distingués; on voyait des femmes avec des bonnets de grenadiers, d'autres +ayant des fusils sur l'épaule, et des soldats le bâton à la main; des +chevaux des écuries du Roi et de Monsieur attelés à des charrettes de +farines; du pain, des cervelas attachés au bout des baïonnettes; la plus +vile populace montée sur les chevaux enlevés aux gardes du corps, galopant +comme des fous; d'autres armés de leurs carabines ou de hallebardes des +Cent Suisses; des femmes et des soldats à moitié ivres, couchés dans la +posture la plus indécente sur des chariots de munition, tandis que les +charretiers qui les conduisaient portaient eux-mêmes et avaient décoré +leurs chevaux, en guise de collier, des bandoulières des gardes du corps. + +Le Roi est arrivé à 7 heures à la barrière de la Conférence. Son carrosse +était immédiatement précédé par la même troupe avec aussi peu de choix. +Les gardes de la prévôté le précédaient, entremêlés de femmes armées +entourant le cheval de M. de Tourzel, grand prévôt; des gardes du corps à +pied, confondus avec la garde nationale, suivaient; venaient ensuite les +Cent Suisses de la garde avec leurs drapeaux; dans un ordre à peu près +pareil de la garde nationale montée sur des chevaux des gardes du corps, +tandis que des gardes étaient montés sur les leurs et d'autres en croupe +derrière des cavaliers, étaient plus près du carrosse de LL.MM. +Immédiatement précédé par M. d'Estaing, M. de la Fayette et M. de +Montmorin, cousin du ministre, major en second du régiment de Flandres; il +était entouré des grenadiers de Paris, de Flandres et des recruteurs des +différents corps, des femmes montées derrière et devant en guise de pages; +la grosse artillerie suivait le convoi. Le Roi, la Reine, M. le Dauphin, +Madame fille du Roi, Madame Élisabeth et Madame de Tourzel, gouvernante, +étaient dans la même voiture. M. Bailly présenta au Roi les clefs de la +Ville dans un plat de faïence, la vaisselle étant à la Monnaie, et lui fit +la harangue ci-jointe. Arrivé à l'Hôtel de ville, M. Bailly rendit compte +de ce que le Roi lui avait dit, qu'il se voyait toujours avec plaisir au +milieu des habitants de sa bonne ville de Paris; la Reine dit alors: «Vous +avez oublié qu'il a ajouté avec confiance.» On cria «Vive la Reine!» +«Messieurs, reprit le maire, vous l'entendez de sa bouche, vous êtes plus +heureux que si je vous l'avais dit.» Et alors: «Vive Monsieur Bailly!» + +LL.MM. vinrent ensuite coucher aux Tuileries où, par parenthèses, le Roi +se trouva pour la première fois de sa vie.... + +L'Assemblée nationale a décrété ce jour-là qu'elle serait inséparable de +la personne du Roi auprès duquel elle a laissé une députation, siégeant en +attendant à Versailles, jusqu'à ce que le manège des Tuileries soit +arrangé pour la recevoir. Situé malheureusement dans mon quartier, je vais +de nouveau me trouver au foyer des troubles et des émeutes.... + +....Je ne saurais peindre à V.E. le tableau de ce que j'ai vu. Qu'elle se +figure une cour, un vestibule, un escalier rempli de toutes les classes, +une assez petite antichambre où des grenadiers, des gardes pêle-mêle avec +des gardes du corps qui y ont passé ces deux nuits comme prisonniers, +n'ayant pas de quoi se couvrir, tous leurs effets ayant été pillés, des +laquais, des pages, des dames de la Cour, des évêques, des ambassadeurs, +des officiers crottés en bottes et éperons, en un mot tout ce qui ne peut +pas être contenu dans une autre chambre qu'on nomme improprement salle +d'audience et la Reine au milieu de tout cela. + +Représentez-vous un M. Jauge, banquier, un des aides de camp de M. de la +Fayette, entrant dans le cabinet du Roi, comme n'aurait pas fait autrefois +un duc et pair, et disant au comte de Montmorin, ministre: «j'ai vu qu'on +n'a pas laissé entrer votre voiture dans la cour, c'est que j'avais donné +des ordres pour qu'on tînt les portes fermées; dans ces circonstances, il +faut apprendre à souffrir; une autre fois, si je sais l'heure où vous +venez, j'ordonnerai qu'on vous laisse passer.» + +Ma tête ne peut pas encore se faire à ce bouleversement d'idées… + + +LES CONSÉQUENCES DE L'ÉMEUTE + +L'émeute s'était surtout faite contre les monarchiens. Leur chef, Mounier, +qui présidait l'Assemblée, n'ayant pu persuader Louis XVI de quitter +Versailles le 5 au soir, ne songea plus qu'à soulever les provinces contre +Paris. Il partit pour le Dauphiné mais n'y rencontra que froideur et +hostilité. La province approuva le fait accompli. + +Les parisiens heureux de posséder le roi multipliaient en son honneur les +protestations d'amour et de fidélité, protestations dont la sincérité +était accrue par les avantages remportés: la sanction des décrets du 4 +août et de la déclaration des droits. La Révolution semblait assurée du +lendemain. + + +LA SITUATION APPRÉCIÉE PAR MARIE-ANTOINETTE + +Les deux lettres suivantes écrites par la reine à l'ambassadeur d'Autriche +Mercy montrent combien de ressources s'offraient encore à la royauté: + +7 octobre 1789. + +Je me porte bien, soyez tranquille. En oubliant où nous sommes et comment +nous y sommes arrivés; _nous devons être contents du mouvement du +Peuple_, surtout ce matin, j'espère, si le pain ne manque pas, que +beaucoup de choses se remettront. Je parle au peuple; milices, poissardes, +tous me tendent la main. Je la leur donne. Dans l'intérieur de l'hôtel de +ville, j'ai été personnellement très bien reçue. Le peuple ce matin, nous +demandait de rester, je leur ai dit de la part du Roi, qui était à côté de +moi, qu'il dépendait d'eux que nous restions; que nous demandions pas +mieux; que toute haine devait cesser; que le moindre sang répandu nous +ferait fuir avec horreur. Les plus près m'ont juré que tout était fini. +J'ai dit aux poissardes d'aller répéter tout ce que nous venions de leur +dire. Je suis désolée que nous soyons séparés. Mais il vaut bien mieux +que vous restiez où vous êtes pendant quelque temps. Vous aurez de mes +nouvelles le plus souvent que je pourrai. Adieu, comptez à jamais sur tous +mes sentiments pour vous. [Note: _Correspondance_ de Mercy, t. II, p. +271.] + +10 octobre 1789. + +L'Assemblée va venir ici, mais on dit qu'il y aura à peine 600 députés. +_Pourvu que ceux qui sont partis calment les provinces_ au lieu de les +animer sur cet événement-ci, car tout est préférable aux horreurs d'une +guerre civile. [Note 2: _Ibid_.] + + + + +CHAPITRE IV + +LA FÉDÉRATION + + +LES PRÉCÉDENTS, LES FÉDÉRATIONS + +C'est pour réprimer les troubles, pour protéger les subsistances, pour +rétablir l'ordre indispensable à la régénération de la chose publique que +se forment, après la Grande Peur, les premières fédérations, véritables +ligues armées au service de l'Assemblée nationale. Le sentiment qu'elles +tiennent à exprimer tout d'abord, à proclamer bien haut, c'est leur +confiance absolue dans le dogme politique de la toute puissance des +représentants de la nation à préparer et à assurer le bonheur public. +Elles ne doutent pas que les intrigues des méchants, les conspirations des +aristocrates ne soient le seul obstacle qui retarde l'heure prochaine de +la félicité générale et c'est pour déjouer leurs intrigues, leurs complots +qu'elles ont pris les armes. Elles protestent de leur soumission sans +bornes à la _Constitution_, de leur ardent amour de la _Patrie_. + +Et par Patrie elles n'entendaient pas une entité morte, une abstraction +incolore, mais une fraternité réelle et durable, un mutuel désir du bien +public, le sacrifice volontaire de l'intérêt privé à l'intérêt général, +l'abandon de tous les privilèges provinciaux, locaux, personnels.... La +liberté dont les Fédérés se proclament «idolâtres», ce n'est pas une +liberté stérile, une liberté neutre, indifférente, mais c'est la faculté +de réaliser leur idéal politique profondément unitaire, le moyen de bâtir +leur cité future harmonieuse et fraternelle.... + +II n'est pas exagéré de prétendre que les cultes révolutionnaires sont +déjà en germe dans les fédérations, qu'ils y ont pris racine. Ces grandes +scènes mystiques furent la première manifestation de la foi nouvelle. +Elles firent sur les masses l'impression la plus vive. Elles les +familiarisèrent avec le symbolisme révolutionnaire qui devint de suite +populaire. Mais, surtout, elles révélèrent aux hommes politiques la +puissance des formules et des cérémonies sur l'âme des foules. Elles leur +suggérèrent l'idée de mettre ce moyen au service du patriotisme.... [Note: +A. Mathiez, _Les origines des cultes révolutionnaires_. Paris, 1904, pp. +39-46.] + + +BAPTÊMES ET MARIAGES CIVIQUES + +C'est à la Fédération de Strasbourg (13 juin 1790) qu'on procéda, pour la +première fois, à ma connaissance, à cette cérémonie du baptême civique +qui, débarrassé de tout caractère confessionnel, deviendra l'un des +sacrements du culte de la Raison. Je cite le procès-verbal: «L'épouse de +M. Brodard, garde national de Strasbourg, était accouchée d'un fils le +jour même du serment fédératif. Plusieurs citoyens, saisissant la +circonstance, demandèrent que le nouveau-né fût baptisé sur l'autel de la +Patrie.... Tout était arrangé lorsque M. Kohler, de la garde nationale de +Strasbourg et de la confession d'Augsbourg, réclama la même faveur pour un +fils que son épouse venait de mettre au monde. On la lui accorda d'autant +plus volontiers qu'on trouva par là une occasion de montrer l'union qui +règne à Strasbourg entre les différents cultes....» + +Et le procès-verbal décrit la cérémonie qui eut lieu en grande pompe. +L'enfant catholique eut pour marraine Mme Dietrich de la religion +réformée; [Note: Femme du maire de Strasbourg dans le salon duquel Rouget +de Lisle chanta la _Marseillaise_.] l'enfant luthérien, Mme Mathieu, +catholique, femme du procureur de la Commune. L'enfant catholique fut +prénommé: Charles, Patrice, _Fédéré_, Prime, René, De La Plaine, +_Fortuné_, l'enfant protestant: François, Frédéric, _Fortuné, Civique_. +Quand les deux ministres, luthérien et catholique, eurent terminé chacun +leur office et qu'ils se furent donné «le baiser de paix et de +fraternité», au baptême religieux succéda le baptême civique proprement +dit: + +«L'autel religieux fut enlevé. Les marraines portant les nouveau-nés +vinrent occuper son emplacement. On déploya le drapeau de la fédération +au-dessus de leurs têtes. Les autres drapeaux les entourèrent, ayant +cependant le soin de ne pas les cacher aux regards de l'armée et du +peuple. Les chefs et commandants particuliers s'approchèrent pour servir +de témoins. Alors les parrains debout sur l'autel de la Parie prononcèrent +à haute et intelligible voix, au nom de leurs filleuls, le serment +solennel d'être fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi, et de maintenir +de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et +acceptée par le Roi. Des cris répétés de _Vive la Nation, Vive la Loi, +Vive le Roi_, se firent aussitôt entendre de toutes parts. Pendant ces +acclamations, les commandants et autres chefs formèrent avec leurs épées +nues une voûte d'acier [Note: Cérémonie en usage dans la franc-maçonnerie.] +au-dessus de la tête des enfants. Tous les drapeaux réunis au-dessus de +cette voûte se montraient en forme de dôme, le drapeau de la fédération +surmontait le tout et semblait le couronner. Les épées, en se froissant +légèrement, laissèrent entendre un cliquetis imposant, pendant que le doyen +des commandants des confédérés attachait à chacun des enfants une cocarde +en prononçant ces mots: «_Mon enfant, je te reçois garde national. Sois +brave et bon citoyen comme ton parrain_. Ce fut alors que les marraines +offrirent les enfants à la patrie et les exposèrent pendant quelques +instants aux regards du peuple. A ce spectacle, les acclamations +redoublèrent, il laissa dans l'âme une émotion qu'il est impossible de +rendre. Ce fut ainsi que se termina une cérémonie dont l'histoire ne +fournit aucun exemple.» + +Célébré sans prêtres, sur l'autel de la Patrie, au-dessous des trois +couleurs, accompagné du serment civique en guise du serment religieux, ce +baptême laïque, où la cocarde tient lieu d'eau et de sel, fait déjà songer +aux scènes de 93. Les ministres des religions ont encore paru au début de +la cérémonie, mais ils se sont vite éclipsés, et, en se jetant dans les +bras l'un de l'autre, ils ont semblé demander pardon pour leurs fautes +passées.... + +On célébra même, mais plus rarement, des _mariages civiques_ sur l'autel +de la Patrie, par exemple à la fédération de Dôle, le 14 juillet 1790.... + +N'est-il pas curieux aussi que les fédérations nous offrent le premier +exemple de ce «repos civique» qui deviendra plus tard obligatoire tous les +décadis? A Gray, le jour de la fédération, les citoyens chôment du matin +au soir, à l'instar d'une fête religieuse. Quoique la police n'eût rien +prescrit à ce sujet les boutiques restèrent fermées. [Note: A. Mathiez, +op. cit., pp. 43-45.] + + +LE SERMENT DE LA FÉDÉRATION BRETONNE-ANGEVINE + +Elle eut lieu à Pontivy du 15 au 19 janvier 1790. 150 délégués venus de 80 +villes de Bretagne et d'Anjou y représentèrent 150 000 gardes nationaux +environ. On y prêta dans une véritable émotion religieuse le serment +suivant: + +Jaloux de donner à la patrie des nouvelles preuves d'un zèle qui ne +s'éteindra qu'avec nos jours; + +Nous, jeunes citoyens français, habitant les vastes pays de la Bretagne et +de l'Anjou, extraordinairement réunis par nos représentants à Pontivy pour +y resserrer les liens de l'amitié fraternelle que nous nous sommes +mutuellement vouée, avons formé et exécuté au même instant le projet d'une +confédération sacrée qui sera tout à la fois l'expression des sentiments +qui nous animent et des motifs qui nous rapprochent malgré les distances, + +Nous avons unanimement arrêté et arrêtons: De former, par une coalition +indissoluble, une force toujours active, dont l'aspect imposant frappe de +terreur les ennemis de la régénération présente; + +De vouer à la nouvelle Constitution du royaume un respect et une +soumission sans bornes et de soutenir, au péril de notre vie, les décrets +émanés de l'Assemblée nationale; + +De renouveler au monarque-citoyen l'hommage respectueux de notre amour; + +De ne reconnaître entre nous qu'une immense famille de frères qui, +toujours réunie sous l'étendard de la liberté, soit un rempart formidable +où viennent se briser les efforts de l'aristocratie; + +De nous prêter enfin, mutuellement, tous les secours qui seront en notre +puissance, sans y mettre d'autres conditions ni d'autres bornes que celles +que nous inspireront l'honneur et le patriotisme; + +Et pour mettre le dernier sceau à nos engagements, nous avons arrêté qu'un +serment solennel et public appellerait sur nous la protection du Dieu de +paix que les coeurs purs invoquent avec confiance, + +Nous jurons donc, par l'honneur, sur l'autel de la Patrie, en présence du +Dieu des armées, amour au père des Français; nous jurons de rester à +jamais unis par les liens de la plus étroite fraternité; nous jurons de +combattre les ennemis de la Révolution; de maintenir les droits de l'homme +et du citoyen, de soutenir la nouvelle Constitution du royaume et de +prendre au premier signal de danger, pour cri de ralliement de nos +phalanges: _Vivre libres ou mourir!_. [Note: J. Bellec, Les deux +fédérations bretonnes-angevines, dans _La Révolution française_. t. +XXVIII.] + + +LA SIGNIFICATION DU SERMENT + +Celui qu'on prête en France est le lien du contrat politique; il est pour +le peuple un acte de consentement et d'obéissance; dans le corps +législatif le gage de la discipline; dans le monarque le respect pour la +liberté; ainsi la religion est le principe du gouvernement; on dira +qu'elle est étrangement affaiblie parmi nous; j'en conviens, mais je dis +que la honte du parjure reste encore où la piété n'est plus et qu'après la +perte de la religion un peuple conserve encore le respect pour soi-même +qui le ramène à elle si les lois parviennent à rétablir ses moeurs. [Note: +Saint-Just, _Esprit de la Révolution_, troisième partie, chapitre XXII.] + + +_LA FÉDÉRATION_ + +SON ORGANISATION + +L'idée de fédérer toutes les fédérations particulières dans une grande +cérémonie nationale, qui aurait lieu dans la capitale le jour anniversaire +de la prise de la Bastille, fut exprimée par Bailly dans une adresse qu'il +présenta à la Constituante, le 5 juin 1790, au nom de la municipalité +parisienne. «Déjà la division des provinces ne subsiste plus, disait +Bailly, cette division qui faisait en France comme autant d'états et de +peuples divers. Tous les noms se confondent dans un seul; un grand peuple +ne connaît plus que le nom de Français.» La Fédération générale ne serait +pas seulement un acte de communion en la Patrie, elle aurait encore un +triple but: «défendre la liberté publique, faire respecter les lois de +l'empire et l'_autorité du monarque_,» Dans ces derniers mots se révèle la +pensée politique de Bailly et de son parti. Effrayés par la continuation +des troubles, par l'indiscipline croissante de l'armée, par les +revendications des _citoyens passifs_ qui ont trouvé un organe éloquent +dans Robespierre, les bourgeois révolutionnaires croient le moment venu de +réveiller le sentiment monarchique en le faisant servir à la défense de +leurs conquêtes politiques: «le roi verra un grand nombre de ses enfans, +terminait Bailly, se presser autour de lui, élever un cri de _vive le +roi_, prononcé par la liberté, et ce cri sera celui de la France entière». +Il s'agissait donc d'attacher le roi à la Révolution et la Révolution au +roi. + +Le décret du 9 juin ordonna que chaque garde nationale choisirait 6 hommes +sur 100 pour se rendre au district. Les députés des gardes nationales +ainsi choisis choisiraient à leur tour un homme sur 200 pour se rendre à +Paris le 14 juillet. La dépense serait supportée par le district. + +L'armée de ligne serait représentée comme la garde nationale. On espérait +ainsi faire cesser les divisions qui s'étaient souvent manifestées entre +les citoyens soldats et les soldats tout courts. Chaque régiment +députerait à Paris l'officier le plus ancien de service, le bas officier +et les 4 soldats dans le même cas. + +La Fédération devait avoir lieu sur les bords de la Seine, au Champ de +Mars, qu'on se hâta d'aménager par des corvées patriotiques et +volontaires. + + +LES TRAVAUX DE LA FÉDÉRATION + +Il faut voir cette fourmilière de citoyens, cette activité, cette gaieté +dans les plus durs travaux; il faut voir cette longue chaîne qu'ils +forment pour tirer des charrettes surchargées; des pierres énormes cèdent +à leurs efforts, ils entraîneroient des montagnes. + +Il n'est point de corporation qui ne veuille contribuer à élever l'autel +de la patrie: une musique militaire les précède; tous les individus se +tiennent trois à trois, portant la pelle ou la pioche sur l'épaule; leur +cri de ralliement est ce refrain si connu d'une chanson nouvelle qu'on +appelle le _Carillon national_. Tous chantent à la fois: _Ça ira, ça ira, + ça ira_: oui, _ça ira_, répètent tous ceux qui les entendent. Personne ne +se croit dispensé du travail par son âge, son sexe ou son état: on a vu +passer les tailleurs, les cordonniers, ayant à leur tête les _frères_ +tailleurs et les _frères_ cordonniers. L'école vétérinaire, les habitants +des villages très éloignés sont accourus, ayant à leur tête le maire avec +son écharpe, la pelle sur l'épaule. Tous ont des drapeaux ou des +enseignes. Sur celui des charbonniers on lit: _Le dernier soupir des +aristocrates_.... Les bouchers avoient sur leur flamme un large couteau et +l'on lisoit dessus: _Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers_. +D'énormes monceaux disparaissoient sous leurs bras vigoureux. Les ouvriers +de la Bastille ont amené dans les charrettes tous les instruments qui ont +servi à la démolition de cette forteresse. Les employés des postes, ayant +à leur tête M. d'Ogny, les domestiques de l'enceinte des Italiens, les +acteurs de Mademoiselle de Montansier, conduits par leur directrice, sont +venus contribuer à cette oeuvre patriotique.... Les chartreux conduits par +dom Gerle ont quitté eux-mêmes leurs cellules pour venir participer à ces +travaux civiques. Le roi est venu jouir de ce spectacle nouveau; soudain +la pelle et la pioche sur l'épaule, les citoyens ont formé autour de lui +une garde d'honneur. Il a visité tous les ateliers. + + +LA FÉDÉRATION + +Grâce à l'activité des citoyens, tous les travaux ont été achevés le 11 +juillet. [Note: _Confédération nationale ou récit exact et circonstancié +de tout ce qui s'est passé à Paris le 14 juillet 1790, à la Fédération..._ +A Paris, chez Garnery, l'an second de la liberté, pp. 61-68.] + + +LE MATIN DE LA FÉDÉRATION + +Beaucoup de citoyens avoient passé la nuit au Champ de Mars; des +détachements nombreux de la garde nationale parisienne s'y étoient rendus +pour le garder. Le temps étoit très défavorable, le vent froid, et il +tomboit des ondées de pluie fortes et fréquentes; rien cependant ne +décourageoit les spectateurs; parmi lesquels il y avoit un très grand +nombre de femmes. On y a fait toute la nuit des feux qui ont servi à +réchauffer les braves enfans de la liberté et autour desquels on a formé +des danses. Le jour venu, les soldats citoyens témoignèrent de la manière +la plus expressive la joie que leur inspirait l'approche d'un si beau +moment. Quelques-uns faisoient des évolutions militaires; d'autres +formoient autour de l'autel un cercle immense; quelques-uns s'amusoient à +la course, puis formant des corps nombreux ils tiraient le sabre se +précipitant les uns sur les autres et entrechoquant le glaive, ils +donnoient le spectacle d'une petite guerre; des chansons militaires +accompagnées du son des tambours se mêloient à ces exercices, que la pluie +ne pouvoit interrompre, quelle qu'en fût la violence. [Note: +_Confédération nationale ou récit exact_, pp. 117-118.] + + +LE PASSAGE DU CORTÈGE + +Les soldats citoyens sur pied depuis cinq heures du matin mouroient de +faim. On leur jetoit par les fenêtres des pains qu'ils recevoient sur +leurs sabres et sur leurs bayonnettes: on y joignoit des viandes froides +ou fumées; on leur descendoit du vin, de l'eau-de-vie, des liqueurs, de +l'eau dans des bouteilles attachées à de longs rubans aux trois couleurs. +Ils saisissoient tout avec empressement, et cela ne doit pas étonner, car +les héros patriotes déjeûnent tout aussi bien que des aristocrates et +encore mieux, parce qu'ils n'ont point de remords.... [Note: +_Confédération nationale_, p. 127.] + + +LES ANGLAIS A LA FÉDÉRATION + +À sept heures [du matin] les gradins paroissoient couverts de spectateurs. +Un grand nombre d'étrangers s'y trouvoient et parmi eux plus de quatre +mille Anglais. On dit que plusieurs François crièrent _Vivent les +Anglais_. Si cela est, ceux-ci l'entendirent avec leur sentiment national, +d'autant plus profond qu'il est moins manifeste. Cette généreuse nation, +très distincte et très différente de son ministère, ainsi que la nôtre, +mérite bien la reconnoissance des François, elle prend part à leur +bonheur, à leur gloire, au même jour il y avoit dans la plupart des +tavernes de Londres des assemblées de citoyens qui s'unissoient en esprit +aux François devenus leurs frères en liberté et ils en ont voté de +pareilles au 14 juillet de chaque année. [Note: _Mercure national_ du 25 +juillet 1790.] + + +LE MOMENT PATHÉTIQUE: LE SERMENT + +Il est impossible de décrire le spectacle qu'offroit le Champ de Mars +quand tous les corps y ont été réunis, les soixante drapeaux de Paris, +[Note: Les drapeaux des soixante districts auxquels allaient succéder +les 48 sections.] et les 83 bannières flottantes [Note: Les bannières des +83 départements.] offraient au milieu de cette foule immense de soldats le +coup d'oeil le plus ravissant. Un peuple immense assis sur les gradins du +cirque, les arbres le couronnant par leur cime ondoyante et la montagne de +Chaillot et de Passy, dont les jolies maisons étoient chargées de +spectateurs, ajoutoient à l'agrément et à la richesse du tableau. + +Le cortège placé, l'oriflâme et les bannières des départemens ont été +portées en haut des marches de l'esplanade, au bas de l'autel, pour y +recevoir la bénédiction, puis reportées à leurs départemens respectifs. + +A trois heures et demie, l'évêque d'Autun, accompagné des soixante +aumôniers de la garde parisienne, a commencé le sacrifice. + +La musique la plus imposante commandoit aux âmes d'élever leurs pensées à +l'éternel. + +La messe finie, la bombe a donné le signal convenu à toutes les +municipalités du royaume. + +Un silence religieux a préparé le plus beau moment de la monarchie +française. + +M. La Fayette est monté à l'autel. Là, au nom de toutes les gardes +nationales de France, il a prononcé le serment suivant: + +_Je jure d'être à jamais fidèle à la nation, à la loi et au roi, de +maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale, et acceptée +par le roi, de protéger conformément aux lois, la sûreté des personnes et +des propriétés, la libre circulation des grains et subsistances dans +l'intérieur du royaume et la perception des contributions publiques sous +quelques formes qu'elles existent, de demeurer uni à tous les Français par +les liens indissolubles de la fraternité._ + +Tous les députés des gardes nationales et autres troupes du royaume se +sont écriés: _je le jure_. + +Le président de l'assemblée s'est avancé. + +_Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi et de maintenir de +tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et +acceptée par le roi._ Chacun des membres de l'assemblée a répété: _je le +jure_. + +Le roi a levé le bras vers l'autel. + +_Moi, roi des Français, je jure à la nation d'employer tout le pouvoir +qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'État, à maintenir la +Constitution et à faire exécuter les lois._ + +Quinze cent mille voix ont crié: _je le jure_ et ce serment a retenti +jusqu'aux extrémités de la France. + +Entendez ce serment, vous tous qui menacez encore notre Constitution, +entendez et tremblez. + +Pendant toute cette cérémonie, l'artillerie faisoit un bruit imposant, et +plus de trois cents tambours étoient frappés à la fois. + +Au bruit de l'artillerie, les personnes restées dans Paris et qui +bordoient les fenêtres ont levé la main avec transport.... + +On aurait désiré que le roi se fût avancé lui-même, qu'il eût traversé le +cirque et qu'en présence du peuple qui l'auroit vu de tous les côtés, il +eût prêté ce serment solennel. De quelle douce jouissance l'ont privé ceux +qui lui ont conseillé de ne pas faire cette démarche! quels cris! quels +transports n'eût-elle pas excité! On paroissoit disposé à le porter +jusqu'à l'autel. + +La reine, qui avoit des plumes aux couleurs de la nation, a également +prêté serment. Après que le roi a eu prêté le sien, il a été joindre sa +famille; il a embrassé ses enfans; il a pris la main de la reine et du +dauphin, et il les a serrées avec la plus vive émotion. + +Quand le _Te Deum_ a été chanté, tous les soldats-citoyens ont remis leurs +épées dans le fourreau et se sont précipités dans les bras l'un de +L'autre, en se promettant union, amitié, constitution, et de mourir pour +la défense de la fraternité et de la liberté. [Note: _Confédération +nationale ou récit exact_, pp. 134-138.] + + +LE RETOUR DE LA FÉDÉRATION + +Un spectacle très réjouissant a succédé à cette fête. Plus de 350 mille +tant hommes que femmes étoient réunis dans le Champ-de-Mars et il n'y +avoit pas d'intermédiaire entre le ciel et eux; or, l'on avoit remarqué +que depuis sept heures jusqu'à midi, il y avait eu cinq orages assez +longs, ou si l'on veut, un orage aristocratique en cinq actes (c'est ainsi +qu'on l'a nommé), qui s'étoient _confédérés sans doute_, pour chasser nos +Parisiennes et nos soeurs des provinces; mais elles ont tenu bon, elles +ont défié les vents et la pluie par diverses chansons agréables, et n'ont +quitté qu'après la cérémonie. + +Leur retour ressembloit à une véritable mascarade. Plusieurs sans +chaussure, ou dont la chaussure restoit à chaque pas dans les boues, +Toutes les cheveux épars, sans bonnets ou avec un mouchoir autour de leur +tête, revenoient escortées d'un cavalier crotté comme elles jusqu'à +l'échine; la gaieté cependant présidoit cette marche qui avoit l'air d'un +triomphe. Plusieurs compagnies revenoient en dansant. [Note: +_Confédération nationale ou récit exact_, pp. 140-141.] + + +L'ENTHOUSIASME ROYALISTE A LA FÉDÉRATION + +Nous trahirions nos devoirs si après avoir rendu hommage à l'esprit de +fraternité qui a caractérisé cette fête, à l'esprit de liberté qui s'est +déployé dans la marche nous dissimulions le changement de cet esprit dans +le camp fédératif. C'étoit un autre air, une autre âme. On croyoit être au +camp de Xerxès et non à Sparte ou à Rome. En effet l'admiration avoit pris +un autre cours. Elle ne se fixoit plus sur ces Parisiens qui se +multiplioient sur nos pas, sur les emblèmes de notre liberté, sur ses +victoires; elle s'attachoit à ce trône brillant destiné pour le chef du +pouvoir exécutif. Il sembloit que la vue de ce trône avoit paralysé, +_médusé_ presque toutes les âmes, et que, comme la fameuse Circé, elle +avoit transformé des âmes patriotes en âmes royalistes. L'idolâtrie pour +la monarchie se répand avec la force la plus violente, et on a semblé +oublier les restaurateurs de la liberté françoise, l'Assemblée nationale, +pour ne plus voir qu'un individu, que celui qui réunissoit autrefois dans +sa main tous ces pouvoirs, dont ses ministres avoient si cruellement +abusé. Les cris de _Vive l'Assemblée_ étoient étouffés par les cris de +_Vive le Roi!_--On s'empressoit, on s'étouffoit pour contempler ce siège +doré; étoit-ce donc là l'impatience qui convenoit à un peuple libre? +Prouvoit-il par là qu'il s'étoit fait une juste idée et de ses pouvoirs et +des devoirs et de l'existence d'un roi? Ne prouvoit-il pas qu'il ne +s'étoit pas encore dépouillé du vieil homme, qu'il conservoit encore ses +vieilles idées, ses préjugés, son culte superstitieux pour la +monarchie?.... [Note: _Courrier de Provence,_ n° 165, t. IX, p. 250-251.] + +Le même son de cloche est donné dans cette lettre de Thomas Lindet, +évêque de l'Eure et constituant à son frère Robert Lindet en date +du 27 juillet 1790. + +Les fêtes de la Confédération auraient dû humilier ou intimider +les ennemis de la Révolution. Le jour même, je jugeai qu'elles ne +serviraient qu'à leur donner une nouvelle audace; elle va toujours +croissant. Si la Cour était mieux organisée, quel parti elle aurait +tiré de l'enthousiasme absurde de la majeure partie des têtes françaises! +La Sainte Ampoule de Reims sera bientôt renvoyée à Saint +Rémy. MM. les Commissaires de la Commune de Paris ont présenté +une adresse tendant à conserver les dispositions du Champ-de-Mars +auquel ils désirent qu'on donne le nom de _Champ de la Fédération_. +Ils désirent que ce soit dans ce lieu que les monarques français +soient investis du pouvoir qui leur est confié. Cette idée a été +applaudie et renvoyée au comité de Constitution. [Note: _Correspondance de +Thomas Lindet,_ publiée par A. Montier, p. 212.]. + +Un anonyme avait proposé de proclamer Louis XVI _Empereur des Français_: +«Mes frères, nous ne sommes plus ni sujets ni esclaves, nous sommes +citoyens; les distinctions qui élevaient l'homme au-dessus de l'homme ont +disparu; la nature a repris ses droits; l'égalité est rétablie parmi nous; +le mérite et la vertu pourront seuls dorénavant prétendre aux récompenses +et obtenir nos hommages. Dans ce nouvel ordre des choses, qu'avons-nous +besoin de Roi? Ne formons-nous pas nous-mêmes le Peuple-Roi, puisque toute +autorité émane du Peuple et réside dans le Peuple? N'est-ce pas nous qui +gouvernons par nos Représentans? Nous ne disons plus le Royaume de France, +nous disons l'Empire des Français, [Note: L'hymne célèbre _Veillons au +salut de l'Empire_ date de cette époque.] si nous voulons être conséquens, +c'est donc un Empereur qu'il nous faut et non pas un Roi. + +«Oui, c'est un Empereur, Roi et tyran sont synonymes, Empereur +signifie celui qui commande un peuple libre; nous jouissons de cet +avantage....» [Note: _Louis XVI proclamé Empereur des Français au Champ- +de-Mars le 14 juillet 1790._] + + + + +CHAPITRE V + +LA FUITE DU ROI + + +SES CAUSES + +Louis XVI avait accepté la Constitution civile du clergé dès le 22 juillet +1790, mais il aurait voulu en retarder l'application jusqu'à ce que le +pape l'eût «baptisée», comme le demandait la majorité de l'épiscopat. +Préoccupée d'assurer la vente des biens nationaux en rendant irrévocable +la réforme religieuse, craignant d'ailleurs qu'une plus longue attente ne +fut exploitée par le parti aristocrate. L'Assemblée mit le clergé en +demeure de se soumettre par le décret sur le serment du 27 novembre 1790. +Le roi ne donna sa sanction à ce décret que sur une sommation de +l'Assemblée, après que son conseiller l'archevêque Boisgelin eût mis sa +conscience à l'aise en lui disant que cette sanction était un «acte forcé» +(26 décembre). Le jour même où il donnait sa signature il disait au comte +de Fersen confident de la reine: «j'aimerais mieux être roi de Metz que de +demeurer roi de France dans une telle position, mais cela finira bientôt». + +Déjà, depuis le jour (20 octobre 1790) où l'Assemblée lui avait imposé par +une violence morale le renvoi de ses ministres, Louis XVI inclinait de +nouveau à écouter les conseils de résistance.--Dès lors il eût son secret +dont le chef, le baron de Breteuil, reçut pleins pouvoirs pour traiter +avec les cours étrangères. La reine et Madame Élisabeth conseillaient à +Louis XVI de quitter Paris et de s'enfuir aux Pays-Bas d'où il reviendrait +mater les jacobins avec l'aide des troupes autrichiennes. + + +L'APPEL A L'ÉTRANGER + +Le projet de fuite est arrêté dès le mois de mars 1791. Il repose presque +entièrement sur le concours que Louis XVI espère des souverains étrangers. +Fersen, confident de la reine, a parfaitement exposé les calculs de la +Cour: + +Le mécontentement est grand et augmente, mais il ne peut se manifester +tant qu'il n'y aura pas de chefs et de centre et, tant que le roi sera +enfermé à Paris, il ne peut avoir ni l'un ni l'autre; et quoi qu'il +arrive, jamais le roi ne sera roi par eux et sans des secours étrangers +qui en imposent même à ceux de son parti. Il faut qu'il en sorte, mais +comment et où aller? + +Le parti du roi n'est composé que de gens incapables ou dont +l'exaspération et l'emportement sont tels qu'on ne peut ni les guider ni +leur rien confier, ce qui nécessite une marche plus lente et de grandes +précautions. Le lieu de la retraite en demande encore davantage. Il faut y +être bien en sûreté; il faut avoir trouvé un homme capable et dévoué qui +eût de l'influence sur les troupes, qu'il lui faut bien connaître +auparavant. Mais tous ces moyens seraient encore insuffisants sans les +secours des puissances voisines: l'Espagne, la Suisse et l'Empereur, et +sans l'assistance des puissances du Nord (la Russie et la Suède) pour en +imposer à l'Angleterre, la Prusse et la Hollande dans le cas très probable +où elles voudraient mettre obstacle aux bonnes intentions de ces +puissances et, en les attaquant, les empêcher de secourir efficacement le +roi de France. [Note: Klinckovström, _Fersen et la Cour de France_, lettre +du 7 mars 1791 au roi de Suède.] + +Il est bon, après avoir lu ce document, de connaître le commentaire qu'en +a donné M. Jaurès: + +Cette lettre est évidemment le reflet des conversations mystérieuses qui +se prolongeaient entre le Roi, la Reine et le comte de Fersen. C'est +l'exposé le plus complet et le plus décisif de la pensée et de la +politique royale en janvier et mars 1791. C'est aussi l'acte d'accusation +le plus formidable contre la monarchie. Cette monarchie nationale n'a plus +aucune racine en France: elle attend sa force, toute sa force, son salut, +tout son salut de l'étranger. Le roi et la reine se méfient également de +tous les partis, y compris le leur. Ils ont de la haine pour cette +noblesse égoïste et étourdie qui, en refusant le sacrifice d'une partie de +ses privilèges pécuniaires quand furent convoqués les notables, a acculé +le roi à la convocation des États généraux et ouvert ainsi, selon le mot +de Fersen, la Révolution.... + +Pas plus qu'ils ne peuvent s'appuyer sur les partis organisés, ils n'ont +confiance en la France elle-même. Ils se rendent bien compte qu'elle n'est +pas dans l'ensemble désenchantée de la Révolution: et ceux mêmes qui se +plaignent d'elle n'ont ni assez de ressort, ni assez de foi dans leur +propre cause pour se soulever spontanément. Il faudra que le Roi leur +donne de haut le signal du mouvement. + +Il faudra que l'étranger intervienne et Fersen, écho du roi et de la +reine, écrit au roi de Suède cette phrase terrible qui est pour nous la +disqualification définitive de la monarchie: «Jamais le roi ne sera roi +par les Français et sans des secours étrangers.» Bien mieux ces secours +étrangers, le roi les invoque non seulement pour dompter et châtier ses +ennemis, mais pour en imposer même à ceux de son parti dont il +n'obtiendrait ni une obéissance suffisante ni la docilité aux mesures +nécessaires de réorganisation. Ainsi isolée de toute force française, la +monarchie ne semble plus avoir que deux idées: imaginer des moyens de +vengeance contre ses ennemis du dedans, imaginer des moyens pour appeler +le plus tôt possible les amis du dehors. [Note: Jean Jaurès, Histoire +socialiste. _La Constituante_, p. 637. ] + + +LES PRESSENTIMENTS POPULAIRES + +LES PRÉCÉDENTS + +Les projets de fuite du roi transpirèrent de bonne heure. Les jacobins +avaient des amis et des informateurs jusque dans le personnel du château. +L'inquiétude populaire se manifesta d'une façon significative lors du +départ de Mesdames tantes du roi pour Rome et lors du voyage que Louis XVI +essaya de faire à Saint Cloud pour communier en cachette de la main d'un +prêtre insermenté. + + +LE DÉPART DE MESDAMES + +Dès le 3 février, la municipalité de Sèvres instruite par la domesticité +des princesses [Mesdames habitaient le château de Bellevue] avise les +jacobins. En un clin d'oeil, le bruit de leur voyage se répand dans la +foule. Tous les orateurs des clubs, tous les pamphlétaires dévoués à la +Révolution, Marat, Camille Desmoulins, Gorsas, jettent le cri d'alarme.... +«Bien que le roi et la reine soient les deux personnages les plus +essentiels à la Révolution, il n'en est pas moins vrai que s'ils restaient +seuls, leur départ serait plus facile, lorsque tout le reste de la famille +royale serait en sûreté (Gorsas, _Courrier des 83 départements_, 3 février +1791).... «_Salus populi suprema lex esto_. Le salut de la chose publique +interdit à Mesdames d'aller porter leurs personnes et nos millions chez le +pape ou ailleurs. Leurs personnes, nous devons les garder précieusement, +car elles contribuent à nous garantir contre les intentions hostiles de +leur neveu M. d'Artois et de leur cousin, Bourbon Condé.... Tout ce que +Mesdames emportent est à nous, tout jusqu'à leurs chemises. Il me déplaît +à moi que nos chemises aillent à Rome» (Corsas, 9 février). + +Camille Desmoulins tenait le même langage: «Il est faux, s'écriait-il, de +dire que les tantes du roi jouissent des mêmes droits que les autres +citoyens.--Est-ce que la nation leur a fait présent, à leur naissance, +d'un million de rentes, comme à Mesdames?--Non, sire, vos tantes n'ont +pas le droit d'aller manger nos millions en terre papale. Qu'elles +renoncent à leurs pensions. Qu'elles restituent aux coffres de l'État tout +l'or qu'elles emportent et qu'elles aillent ensuite, si bon leur semble, à +Lorette ou à Compostelle!» (_Révolutions de France et de Brabant_, +n°64).... + +«On assure, écrivait Marat, que les tantes du roi font le diable pour +partir. Il serait de la plus haute imprudence de les laisser faire. En +dépit de ce qu'ont dit là-dessus d'imbéciles journalistes, elles ne sont +pas libres. Nous sommes en guerre avec les ennemis de la Révolution. Il +faut garder ces béguines en otages et donner triple garde au reste de la +famille» (_Ami du peuple_ du 14 février 1791). + +Le 8 février la municipalité de Paris vint prier le roi avec instance de +s'opposer au départ des princesses, vu l'agitation des esprits et +l'irritation de la foule.--Louis XVI répondit que ses tantes étaient +libres de sortir du royaume comme tous les autres citoyens: «Ni la +déclaration des droits de l'homme ni les lois de l'État ne me permettent +de m'opposer à leur départ». Le 9 février, le tocsin retentit, trente-deux +sections s'assemblent et délibèrent sur le moyen d'empêcher le départ des +princesses.... Au nom des sections, l'abbé Mulot rédige une adresse à +l'Assemblée pour demander une loi rendant obligatoire la résidence de la +famille royale: «Nous ne recherchons pas, disait l'adresse, si ce voyage +inconsidéré serait l'effet de quelques insinuations perfides. Nous ne +voulons pas croire que les tantes du roi aient jamais eu le dessein +d'aller encourager ou seconder par leur présence les fugitifs qui osent +menacer la patrie; qu'elles veuillent, comme ces citoyens ingrats +disperser hors de France des richesses qui ne leur ont pas été données +pour cet usage et nourrir les étrangers de la substance nationale. Nous +éloignons de nous la pensée qu'un sexe timide et fait pour conseiller la +paix soit chargé de négocier des traités de guerre....» + +Les femmes de la halle, les sections députèrent auprès du roi qui resta +inébranlable et qui se hâta de prévenir ses tantes que les femmes de la +halle se disposaient à partir pour Bellevue. A la réception de cette +nouvelle, Mesdames quittèrent Bellevue en toute hâte le 20 février à 10 +heures et demie du soir. «Moins d'une demi-heure après le départ des +fugitives, le bataillon des femmes arrivait à Bellevue, forçait les +grilles et faisait irruption dans le château....» + +A Moret, la municipalité vérifie les passeports, les trouve irréguliers et +refuse de laisser les voyageuses continuer leur chemin.--La garde +nationale cerne les voitures et s'apprête à dételer les chevaux. Il faut +qu'un escadron de chasseurs leur ouvre passage. + +A Arnay-le-Duc, le 22 février, le maître de poste refuse des chevaux pour +le relai. La garde nationale, la commune, s'opposent au passage. «Peu nous +importe, déclare le procureur-syndic, que Mesdames soient parties avec +l'assentiment du roi, si elles sont parties contre le gré de l'Assemblée +nationale. En ce moment même, le comité de constitution est saisi d'un +projet de décret sur la résidence de la famille royale. Il ne faut pas +laisser les tantes du roi se soustraire d'avance à l'exécution d'une loi +de sûreté générale. Elles ne partiront d'ici qu'avec un passeport émané de +l'Assemblée.» Mesdames furent obligées de s'humilier à solliciter le +secours de cette assemblée qu'elles considéraient comme rebelle. En +attendant sa réponse, on les logea sous bonne garde chez le curé +constitutionnel. En même temps grande agitation à Paris. Les dames de la +Halle députaient chez Monsieur pour lui demander sa parole de rester à +Paris. + +Mirabeau dut intervenir pour que la Constituante autorisât la continuation +du voyage des princesses en renvoyant la décision à Louis XVI. Le peuple +assiégea les Tuileries que Lafayette déblaya péniblement le 24 février. + +La municipalité d'Arnay ne se tint pas pour battue. Elle dépêcha un +nouveau courrier à l'Assemblée. Mesdames ne purent quitter Arnay-le-Duc +que le 3 mars. Leur captivité avait duré 12 jours. [Note: Résumé d'après +H. Babled, _La Révolution française_, t. XXI.] + + +LE DÉPART POUR SAINT-CLOUD + +Le 18 avril, Louis XVI ayant voulu quitter les Tuileries, pour aller à +Saint-Cloud faire ses Pâques, le peuple s'attroupa autour de son carrosse, +arrêta les chevaux. Les gardes nationaux eux-mêmes, rebelles aux ordres de +Lafayette, refusèrent d'ouvrir un passage et le roi dut rentrer au +château. Il se considéra dès lors comme prisonnier et, pendant qu'il +chargeait son ministre des affaires étrangères d'écrire officiellement à +tous les cabinets qu'il était libre et qu'il avait renoncé volontairement +à son voyage à Saint-Cloud, il achevait ses derniers préparatifs de fuite. +Lafayette qui était responsable de l'ordre a soupçonné que l'émeute du +18 avril fût concertée avec la Cour et destinée à lui donner le prétexte +qu'elle cherchait pour recourir à l'intervention étrangère. + +L'émeute excitée le 18 avril 1791 pour empêcher le roi d'aller à St Cloud +où il se rendait assez habituellement devait fournir aux adversaires de la +révolution un argument contre l'indépendance du monarque. + +Mirabeau, depuis ses intimes liaisons avec la Cour, était entré très avant +dans ces vues. L'émeute de St Cloud elle-même avait été projetée par lui. +Sa mort priva les chefs contre-révolutionnaires des conseils de ce +puissant génie; tout le plan se ressentit de cette perte.... + +Ce que voulait la Cour, c'était de constater qu'elle était violemment +retenue à Paris. La plupart des gardes nationaux étaient de bonne foi. +Quelques-uns pouvaient être dans le secret, nommément Danton, soldé depuis +longtemps par les provocateurs de cette émeute, et qui arriva avec son +bataillon sans que personne l'eût fait demander, sous prétexte de voler au +secours de l'ordre public. Lafayette avait demandé au roi et à la reine un +peu de temps pour ouvrir leur passage; ils se hâtèrent de monter en +voiture. Il leur demanda d'y rester jusqu'à ce que le passage fût ouvert +et pendant qu'il était engagé au milieu de l'émeute ils se firent prier +par un officier municipal de remonter chez eux. [Note: Lafayette, +_Mémoires_, II, p. 65-66.] + + +LES CRAINTES INSTINCTIVES DU PEUPLE ÉTAIENT JUSTIFIÉES + +Le peuple avait l'instinct que le roi cherchait à fuir et il redoutait +cette fuite comme un péril immense. Il paraît étrange et même +contradictoire que les révolutionnaires aient redouté à ce point le départ +d'un roi peu ami de la Révolution. Le peuple pourtant avait raison. + +Il n'y avait pas à cette date de parti républicain, d'opinion +républicaine; [Note: Excessif. Il y avait dès la fin de 1790 une opinion +républicaine, mais cette opinion était confinée dans quelques cercles +restreints de publicistes parisiens.] nul ne savait par quelle autorité +serait remplacée l'autorité royale: et la fuite du roi semblait creuser un +vide immense. De plus et surtout, le peuple sentait bien qu'il y avait +d'innombrables forces de réaction disséminées, encore à demi-latentes, qui +n'attendaient qu'un signal éclatant pour apparaître, qu'un centre de +ralliement pour agir. + +Le roi parlant haut de la frontière, dénonçant la guerre faite à l'Église, +effrayant la partie timide de la bourgeoisie, lui faisant peur pour ses +propriétés, grossissant son armée de contingents étrangers et les couvrant +du pavillon de la monarchie pouvait être redoutable. [Note: Jean Jaurès, +La _Constituante_, p. 619.] + + +LE 21 JUIN 1791 + +Après l'émeute du 18 avril, Marie-Antoinette écrivit à Mercy, représentant +de l'Autriche aux Pays-Bas, pour que l'Empereur fît avancer 15,000 hommes +à Arlon et Virton et autant à Mons de manière à donner à Bouillé un +prétexte pour rassembler des troupes et des munitions à Montmédy. Le roi +commanda une énorme berline pour lui et sa famille et se procura des +passeports au nom de la baronne de Korff. Le départ fut retardé jusqu'au +20 juin parce que le roi attendait deux millions qu'il devait toucher sur +sa liste civile. Malgré la surveillance étroite dont il était l'objet, il +s'échappa du château dans la nuit du 20 au 21 juin déguisé en valet de +chambre et se dirigea sur Montmédy par la route de Châlons. Le même jour, +Monsieur, son frère (le comte de Provence), fuyait en Belgique par une +autre route. + +Avant de quitter Paris le roi avait lancé une proclamation violente où il +déclarait que la seule récompense des sacrifices qu'il avait consentis +depuis trois ans était «de voir la destruction de la royauté, tous les +pouvoirs méconnus, les propriétés violées, la sûreté des personnes mise +partout en danger, les crimes rester impunis et une anarchie complète +s'établir au-dessus des lois, sans que l'apparence d'autorité que lui +donnait la nouvelle constitution fût suffisante pour réparer un seul des +maux qui affligent le royaume». + +Le premier sentiment des patriotes en apprenant la fuite du roi fût la +colère, l'indignation contre son parjure, puis ce fut la peur, la peur de +l'intervention étrangère et du retour et des vengeances des émigrés. Le +grand journal démocrate _Les Révolutions de Paris_ ont bien traduit +les impressions par lesquelles passa le peuple de Paris. + + +LES SENTIMENTS DES PARISIENS + +_Le plus honnête homme de son royaume!_ Lâches écrivains, folliculaires +ineptes ou gagés, c'est ainsi que vous appeliez Louis XVI. Le plus honnête +homme de son royaume, ce père des Français, à l'exemple du héros des deux +mondes, [Note: Lafayette que les démocrates accusaient--d'ailleurs à tort +--de complicité avec le roi.]a donc aussi quitté son poste et s'évade avec +l'espoir de nous envoyer, en échange de sa personne royale, une guerre +étrangère et intestine de plusieurs années. Ce complot, digne au reste des +maisons de Bourbon et d'Autriche coalisées, ce complot lâche et perfide, +médité depuis 18 mois, s'est enfin effectué.... + +Bien loin d'être _affamé de voir un roi_, la manière dont le peuple prit +l'évasion de Louis XVI, montra qu'il étoit saoul du trône et las d'en +payer les frais. S'il eût su dès lors que Louis XVI, dans sa déclaration +qu'on lisoit en ce moment à l'assemblée nationale, se plaignoit de +_n'avoir point trouvé dans le château des Tuileries les plus simples +commodités de la vie_, le peuple indigné se seroit porté peut-être à des +excès; mais il sent sa force et ne se permit aucune de ces petites +vengeances familières à la faiblesse irritée; il se contenta de persiffler +à sa manière la royauté et l'homme qui en étoit revêtu. Le portrait du roi +fut décroché de sa place d'honneur et suspendu à la porte: une fruitière +prit possession du lit d'Antoinette pour y vendre des cerises, et en +disant: C'est aujourd'hui le tour de la nation pour se mettre à son aise. +Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiffât d'un bonnet de +la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mépris; on respecta +davantage le cabinet d'étude du dauphin; mais nous rougirions de rapporter +le titre des livres du choix de sa mère. + +Les rues et les places publiques offroient un spectacle d'un autre genre. +La force nationale armée se déployoit en tous lieux d'une manière +imposante. Le brave Santerre, pour sa part, enrôla deux mille piques de +son faubourg. Ce ne furent point les citoyens actifs et les habits bleus +de roi [Note: Les gardes nationaux portaient l'habit bleu. Les citoyens +passifs ne faisaient pas partie de la garde nationale.] qui eurent les +honneurs de la fête, les bonnets de laine reparurent et éclipsèrent les +bonnets d'ours. Les femmes disputèrent aux hommes la garde des portes de +la ville, en leur disant: Ce sont les femmes qui ont amené le roi à Paris, +[Note: Le 6 octobre 1789.] ce sont les hommes qui le laissent évader. Mais +on leur répliqua: Mesdames, ne vous vantez pas tant; vous ne nous aviez +pas fait là un si grand cadeau. + +L'opinion dominante étoit une antipathie pour les rois et un mépris pour +la personne de Louis XVI, qui se manifestèrent jusque dans les plus petits +détails. A la Grève, on fit tomber en morceaux le buste de Louis XIV, +qu'éclairoit la célèbre lanterne, l'effroi des ennemis de la Révolution. +Quand donc le peuple se fera-t-il justice de tous ces rois de bronze, +monumens de notre idolâtrie? Rue Saint-Honoré, on exigea d'un marchand +le sacrifice d'une tête de plâtre, à la ressemblance de Louis XVI; dans un +autre magasin on se contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de +papier; les mots de _roi, reine, royale, Bourbon, Louis, Cour, Monsieur, +frère du roi_, furent effacés partout où on les trouva écrits, sur tous +les tableaux et enseignes des magasins et des boutiques. Le _Palais royal_ +est aujourd'hui le _Palais d'Orléans_. Les _couronnes_ peintes furent même +proscrites, et le jour de la Fête-Dieu [23 juin] on les couvrit d'un voile +sur les tapisseries où elles se trouvoient, afin de ne point souiller par +leur aspect la sainteté de la procession. La Fayette ne manqua pas de s'y +trouver avec cet air hypocrite qu'on lui connoît, on a remarqué que +Duport [Note: Adrien Duport, un des chefs du côté gauche de la +Constituante.] le tenoit par-dessous le bras. + +Un piquet de 50 lances fit des patrouilles jusque dans les Tuileries, +portant pour bannière un écriteau avec cette inscription: + + Vivre libre ou mourir. + Louis XVI s'expatriant + N'existe plus pour nous. + +Si le président de l'Assemblée nationale eût mis aux voix sur la place de +Grève, dans le jardin des Tuileries et au palais d'Orléans le gouvernement +républicain, la France ne seroit plus une monarchie.... + +... Citoyens! C'est une seconde révolution qu'il nous faut; nous ne +pouvons nous en passer: la première est déjà oubliée, et nous n'avons +encore eu jusqu'ici qu'un avant-goût de la liberté; elle nous échappera si +nous ne la fixons au milieu de nous. Pour la seconde fois, traçons à +l'assemblée nationale le plan qu'elle doit suivre: cette fois elle n'a pas +fait preuve de cette fermeté dont nous lui avons su tant de gré au mois de +juin 1789. Ce n'est plus un clergé et une noblesse qu'il faut contenir et +abattre; c'est sur Louis XVI et ses ministres que nous devons porter notre +oeil réformateur.... + +L'assemblée nationale vieillit; on s'en aperçoit à cette manie qu'elle a +de se fier à tout le monde; le mauvais succès de ses épreuves ne la guérit +point de cette funeste facilité. Et encore quelle mollesse elle a mis dans +son premier arrêté sur la fuite de Louis XVI! Pourquoi ne pas appeler les +choses par leur nom? Pourquoi mentir au public? Pourquoi qualifier +d'_enlèvement_ l'évasion du roi?... + +Si Louis n'a fait qu'une abdication, il n'est pas coupable, il usoit de +ses droits; la nation n'a pas plus à se plaindre de lui qu'un maître n'a +le droit de se plaindre d'un _valet_ qui se retire de son service. +Mais si Louis a compromis, si du moins il a eu l'intention de compromettre +la nation en se retirant, la nation peut l'en punir comme le maître peut +faire punir le _valet_ qui ne prend congé que pour apporter le trouble +dans la maison de celui qui le salarioit. Reste à voir si Louis a fait une +abdication pure et simple, ou bien si sa retraite est attentatoire au +repos public; nous entendons par le mot abdication l'acte par lequel un +fonctionnaire quelconque déclare à ses commettans qu'il renonce à son +office, et qu'il en donne sa démission. Or, la conduite du ci-devant roi +ne comporte rien qui présente ce caractère: il a fait mystère de son +départ, son hypocrisie a trompé tout le monde, il se retire de nuit, il a +fui comme un traître, il n'a pas craint d'abandonner Paris et la France à +toutes les horreurs de l'anarchie; en fuyant il a laissé une déclaration +qui le décèle et qui est une satire de la Révolution; il a osé traiter de +captivité son séjour au milieu d'un peuple qui l'idolâtrait, il a réclamé +contre tous les décrets favorables à la liberté, il a osé dire qu'il +Alloit se mettre en sûreté dans un autre pays; il a prêché la révolte, il +a rappelé les peuples à l'esclavage; le fourbe les a flattés pour les +séduire, il a dit enfin qu'il ne rentrerait en France qu'après que le +système actuel seroit renversé, qu'après que la constitution qu'il a jurée +seroit établie sur des bases différentes; telle est la substance d'une +proclamation incendiaire que Louis a laissée à sa sortie de Paris. Ajoutez +à cela l'insolente défense à ses ministres de signer aucun acte en son +nom, jusqu'à ce qu'ils aient reçu des ordres ultérieurs et l'injonction au +garde des sceaux de lui renvoyer le sceau de l'état lorsqu'il en seroit +requis de sa part. + +Est-ce là une abdication? Est-ce là une démission pure et simple? +Non, c'est un crime de lèse-nation, une révolte à la nation, un assassinat +prémédité de la nation.... + +Mais comment procéder au jugement? Il est inviolable, et la loi n'a pas +prononcé. Il étoit inviolable, quand il étoit roi; il a cessé d'être roi, +quand il a fait sa proclamation, quand il a fui; il a donc cessé d'être +inviolable. Un roi, même constitutionnel, ne jouit de l'inviolabilité +qu'autant qu'il est en fonctions, un roi qui fuit sa patrie, qui court se +mettre à la tête d'une armée de brigands, est-t-il en fonctions? Ce n'est +donc pas comme roi qu'il faut le juger, mais comme individu, comme +rebelle, comme _factieux_ et ennemi déclaré de la patrie.... La haute cour +nationale provisoire d'Orléans le jugera.... + +Et toi, Antoinette, toi qu'un peuple généreux vouloit forcer à être +heureuse, toi destinée à faire respecter celui que tu as toujours avili; +que diras-tu? As-tu trompé Louis? Non, il était d'accord avec toi, son âme +à l'unisson de la tienne étoit faite pour le crime. Il t'aimait! Quels +étaient donc tes desseins?... De n'entrer dans cette cité qu'en écrasant +sous les roues de ton char ses malheureux habitans; ta main avoit désigné +les victimes; le massacre de Paris devait être le jour de ton triomphe; +mais ... tu pâlis! Ne crains pas pour tes jours; ton sang ne souillera pas +le sol de la France; quoique tu sois digne du sort de Brunehaut, les +François croiront te punir assez en te laissant la vie. C'est dans ton +coeur que tu trouveras ton bourreau: seule désormais au milieu d'un peuple +immense, tu seras réduite à tes complices et à tes remords; tu le verras +heureux ce bon peuple contre qui tu aiguisois des poignards, et son +bonheur fera ton supplice!... [Note: _Les Révolutions de Paris_ du 18 au +25 juin 1791.] + + +LA DICTATURE DE L'ASSEMBLÉE + +L'Assemblée se montra digne de la confiance de la nation. Elle manda sur +le champ les ministres pour leur ordonner d'exécuter les lois. Elle envoya +des courriers dans tous les départements pour donner l'ordre d'arrêter +toutes personnes sortant du royaume et pour les instruire de ses +dispositions. Elle exigea de tous les militaires fonctionnaires publics le +serment de fidélité à la nation. Dans sa mémorable séance qui dura sept +jours et sept nuits, elle s'occupa de prévenir les désordres, d'entretenir +le courage des citoyens, et de montrer, par son sang-froid et sa fermeté, +qu'elle était digne de commander aux circonstances. Il est remarquable que +dès le second jour après qu'elle eût pris toutes les précautions +qu'exigeait la sûreté de l'empire, elle reprit tranquillement l'ordre de +son travail interrompu et discuta le code pénal. [Note: Rabaut Saint- +Étienne, _op. cit._, p. 163.] + + +L'ATTITUDE DE LA FRANCE + +Le pays se montra calme et résolu. Les gardes nationales s'armèrent, les +municipalités siégèrent en permanence. On s'assura par endroits de la +personne des suspects, on interna au chef-lieu du département les prêtres +réfractaires les plus perturbateurs, mais il n'y eut aucun désordre, +aucune violence, rien qui rappelât la Grande Peur. + +Ce calme imposant de la France a été bien dépeint dans deux lettres +écrites par Thomas Lindet à son frère Robert au moment même: + +La France a été frappée d'un coup électrique qui s'est fait sentir d'un +bout du royaume à l'autre avec la rapidité la plus inconcevable. Partout +la même énergie, le même ordre, les mêmes sentiments, la même attitude +fière et inébranlable; la liberté est défendue par deux ou trois millions +de baïonnettes, et la Constitution est environnée de milliers de bouches à +feu qu'on appelait jadis _ratio ultima regum_ et qui sont aujourd'hui les +meilleurs arguments du peuple. D'un bout à l'autre de la France, on s'est +empressé d'envoyer à l'Assemblée nationale des adresses qui renferment les +principes du droit public les plus fortement prononcés.... [Note: Thomas +Lindet à Robert Lindet, 27 juin 1791, dans la _Correspondance_ publiée par +A. Montier.] + +Vous aurez une idée de la tranquillité qui règne dans Paris quand vous +lirez le procès-verbal de l'Assemblée nationale toujours tenante et +délibérante presque sans interruption, sur les matières qui étaient à +l'ordre, et quand vous saurez que les adjudications des biens nationaux se +sont faites avec la même tranquillité et le même avantage dans les +enchères. J'ai vu des furieux humiliés, j'ai vu couler des larmes de +quelques prêtres fanatiques. Était-ce le désespoir ou le repentir qui les +arrachait? Je n'en sais rien, mais les scélérats qui ont compté que le +peuple nous égorgerait, les imbéciles qui ont espéré que la noblesse +détruite voudroit renaître des cendres de nos habitations, doivent être +bien atterrés par le spectacle de cet empressement avec lequel les +ci-devant nobles jurent de défendre la patrie, et de ce concert qui règne +dans toutes les classes de la société! Nous pouvions jurer de défendre la +patrie et la liberté des Français, nous pouvons jurer aujourd'hui que les +Français seront libres et qu'aucune puissance ne renversera l'édifice de +la Constitution. [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet, 22 juin 1791.] + + +L'ARRESTATION DU ROI A VARENNES + +Le même jour 21, vers onze heures du soir, est arrivé à l'auberge du _Bras +d'Or_ le sieur Drouet maître de la poste aux chevaux de Sainte-Menehould, +accompagné du sieur Guillaume, habitant de la même ville, tous deux en +bidet et qui sans respirer apprirent au sieur Leblanc aubergiste que deux +voitures descendaient derrière eux et allaient passer sur le champ et +qu'ils soupçonnaient que le roi était dans une. L'aubergiste, officier de +la garde nationale, courut chez M. Sauce procureur de la Commune, qu'il +fit lever aussitôt, et lui redit ce qu'il venait d'apprendre. Il retourna +chez lui, s'arma lui et son frère et prirent un poste. Le procureur de la +Commune avertit l'officier municipal qui représente le maire député à +l'Assemblée nationale. [Note: Le député George.] Ayant rencontré le sieur +Régnier homme de loi, qui était également prévenu, il le pria d'aller vite +avertir les autres officiers. [Note: Officiers municipaux.] Le procureur +de la Commune rentré chez lui fit lever ses enfants et leur dit de courir +par les rues en criant _Au feu_ afin de donner l'alarme. Il prit une +lanterne et se porta au passage. Pendant cet instant les sieurs Régnier et +Drouet conduisirent une voiture chargée et barrèrent le passage du pont. +Ce fut à ce moment que les voitures parurent, les deux frères Leblanc +avaient arrêté la première qui était un cabriolet dans lequel étaient deux +dames. [Note: Mmes Brunier et de Neuville attachées à la personne de la +reine.] + +Le procureur de la Commune s'étant approché de cette voiture demande les +passeports; on lui répondit que c'était la seconde voiture qui les avait; +il s'y porta de suite. Cette voiture était extraordinairement chargée, +attelée de six chevaux, avec des cavaliers sur les trois chevaux de main +et trois personnes habillées en jaune assises sur le siège. [Note: Trois +gardes du corps déguisés en courriers.] Les deux frères Leblanc, réunis au +sieur Coquillard, Justin George, Pousin, tous trois gardes nationales, les +nommés Thevenin des Islettes et Délion de Montfaucon qui étaient logés à +l'auberge du _Bras d'Or_ et armés firent ferme et bonne contenance. Le +procureur de la Commune s'approchant de la portière demanda aux personnes +qui étaient dans cette voiture où elles allaient et leva sa lanterne pour +les distinguer.... + +Alors l'alarme sonnait, le peuple s'amassait, la garde nationale avait +formé des postes, on s'occupait à barrer les avenues et à placer des +hommes bien armés pour s'opposer au passage intérieur. [Note: La route +passait près de l'auberge sous une voûte basse et étroite, à la sortie de +laquelle se trouvait le pont sur l'Aire qui faisait communiquer la ville +haute et la ville basse. La voûte se voit dans la gravure des _Révolutions +de Paris_ que nous reproduisons.] On se porta sur le chemin de Clermont +avec quelques pièces de canon et on s'occupa à former des barrières avec +des pièces de bois, des fagots et des voitures.... + +Tous ces moments se passèrent dans la plus cruelle agitation, incertains +des dispositions des hussards qui occupaient une partie de la rue et des +mouvements que pouvaient faire ceux qui étaient au quartier [Note: Les +hussards de Lauzun dont un détachement arriva après le roi et se mit en +bataille devant la maison du procureur Sauce où le roi était descendu. Un +autre détachement était dans la ville basse, de l'autre côté du pont et de +la voûte barricadés et gardés par les gardes nationaux. Les hussards +finirent par passer au peuple.] + +Plusieurs personnes étaient rassemblées autour du roi, et voyant qu'on ne +doutait plus que ce fût lui, il s'ouvrit et se précipitant dans les bras +du procureur de la Commune, il lui dit: _Oui je suis votre roi. Placé dans +la capitale au milieu des poignards et des baïonnettes, je viens chercher +en province et au milieu de mes fidèles sujets la liberté et la paix dont +vous jouissez tous; je ne puis plus rester à Paris sans y mourir, ma +famille et moi_. Et après une explosion de son âme tendre et paternelle, +il embrassa tous ceux qui l'entouraient. Cette prière attendrissante fit +jeter sur lui des regards d'un feu d'amour que ses sujets connurent et +sentirent pour la première fois et qu'ils ne purent caractériser que par +leurs larmes.... Le spectacle était touchant mais il n'ébranlait pas la +commune dans sa résolution et son courage pour conserver son roi.... +[Note: «Il semblait, dit Fournel, que la majesté royale eût encore gardé +son prestige pour ces hommes qui venaient, sans s'en douter à coup sûr, et +sans prévoir en aucune façon ni la portée, ni les conséquences de leur +acte, de lui porter la plus terrible atteinte.»] + +Les gardes nationales voisines commençaient à défiler de toutes parts, +averties par les officiers et cavaliers de la gendarmerie et par des +citoyens. A six heures du matin, on se vit suffisamment en force pour +hâter le départ et former l'escorte. Pendant cet intervalle, le conseil +général de la commune, le tribunal, le juge de paix, ce dernier mandé par +le roi, s'assemblèrent pour délibérer sur le départ du roi, lorsqu'on +annonça deux courriers de la capitale, dont l'un était aide de camp de M. +de Lafayette, porteurs d'ordres de l'Assemblée nationale, envoyés à la +poursuite du roi.... [Note: Procès-verbal de la municipalité de Varennes +dans V. Fournel, appendice.] + +Le départ n'eut lieu qu'à sept heures et demie du matin, le roi s'était +efforcé de le retarder le plus longtemps possible pour donner le temps à +Bouillé d'arriver à son secours avec le Royal-Allemand, en garnison à +Stenay. Bouillé arriva une heure trop tard. Le retour se fit au milieu +d'une foule de gardes nationales accourues de tous les villages. Entre +Épernay et Château-Thierry trois députés mandatés par l'Assemblée, Pétion, +La Tour-Maubourg et Barnave, rejoignirent le cortège qui fit dans Paris +une entrée impressionnante. + + +RETOUR DE LOUIS XVI A PARIS SAMEDI 25 JUIN + +Des spectateurs de tout rang et en grand nombre ne manquèrent pas de se +trouver sur le chemin depuis Pantin jusqu'au pont tournant du jardin des +Tuileries. Le poids de la chaleur ne rebuta personne, et l'on ne s'ennuya +pas d'attendre: on avoit tant de choses à se communiquer sur le saint du +jour et c'étoit à qui dirait son mot. On passa en revue les faits et +gestes du héros de la fête. On s'étonna d'avoir été si longtemps dupe de +ce rustre couronné, dont les pièges avoient été aussi grossiers que la +personne.... + +Ceux qui tenoient pour le ci-devant, ils étoient en petit nombre, +observoient tout et osoient à peine souffler. On en vit quitter la partie +plutôt que d'être contraints à se couvrir en la présence du roi, leur +maître; car bien longtemps avant le passage du cortège on convint de cette +nouvelle étiquette: on ne fit grâce à personne; ceux qui ne portoient de +chapeaux que sous le bras, comme les autres. Plusieurs d'entre le peuple, +qui n'en avoient point du tout, ne voulurent pas néanmoins être en reste; +ils se ceignirent la tête d'un mouchoir. On fut sans miséricorde pour les +femmes coiffées d'un chapeau noir. [Note: Marie Antoinette à son départ +portait un chapeau noir.] On fit main basse dessus: _A bas le Chapeau_, +leur disoit-on, et pour décider les plus irrésolues, on leur ajoutoit: +Voudriez-vous, vous, honnête femme, avoir quelque ressemblance avec +l'autrichienne? Cette considération portoit coup. + + +La plupart des piques avoient un pain embroché dans le fer de la lance +comme pour faire entendre à Louis XVI que l'absence d'un roi ne cause +point la famine. Si notre ci-devant avoit la vue moins courte, il auroit +pu lire cette inscription en tête d'un piquet de citoyens mal vêtus, mal +armés, mais pénétrés des bons principes: + +Vive la Nation +La loi... +[Note: _Le Roi_ a été supprimé.] + +C'étoit un spectacle imposant et magnifique vu des Champs-Elysées que ces +20 mille baïonnettes parsemées de lances, escortant avec gravité, à +travers une population de 300 mille individus, un roi caché dans le fond +de son coche, et cherchant à se dérober aux regards de toute une multitude +dont il se promettoit trois jours auparavant la conquête et l'esclavage. +Le soleil, dont les fuyards avoient prévenu le lever, le soleil, dans +toute sa pompe, éclaira de ses derniers rayons leur rentrée ignominieuse +au palais des Tuileries, comme pour apprendre aux despotes que leur règne +va finir. Quel beau moment que celui où l'on vit tout le peuple de la +première cité du monde humilier tous les potentats de la terre dans la +personne de Louis XVI, montrer aux nations comme il convient de châtier +les monarques, dédaigner de répandre le sang corrompu d'un roi +réfractaire, et le réserver pour servir d'épouvantail à ses pareils! Mais +peut-être que la journée du 14 juillet 1789 étoit encore plus belle. +[Note: _Les Révolutions de Paris_ du 25 juin au 2 juillet 1791.] + + + + +CHAPITRE VI + +LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS + + +LE PROBLÈME POLITIQUE AU LENDEMAIN DE VARENNES + +La fuite du roi avait en fait suspendu la Constitution. Son retour +augmenta les difficultés. Un roi parjure, qui avait solennellement répudié +ses serments, qui était allé solliciter l'aide de l'étranger pouvait-il +être rétabli en fonctions? Et d'autre part, si on le déposait, par qui, +par quoi le remplacerait-on? + +Un député du côté gauche, Thomas Lindet, dès le 22 juin, définit ainsi le +problème politique qui se posait devant l'Assemblée et devant la France: + +Louis XVI remontera-t-il sur le trône d'où il est descendu? + +Aura-t-il un successeur? + +Quel rôle pourrait jouer Louis-Philippe? [Note: Philippe d'Orléans, +premier prince du sang, le futur Philippe-Égalité.] + +La France ne sera-t-elle pas une République? + +Quand partirons-nous? [Note: Quand la Constituante se séparera-t-elle? Un +de ses premiers actes fut de suspendre les élections déjà commencées pour +la nomination de la Législative.] + +Comment nous en tirerons-nous? [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet, 22 +juin 1791.] + +Le même député montrait un peu plus tard toutes les difficultés qu'offrait +chacune des solutions possibles et critiquait âprement celle qui fut +finalement adoptée: le rétablissement de Louis XVI. + +Nous sommes dans une position fâcheuse. La très petite minorité [de +l'Assemblée] pense que le contrat social est rompu par le parjure; la +petite minorité ne peut gagner l'organisation provisoire d'un conseil +exécutif; tout ce qui a l'air d'approcher de cette idée met en rage ceux +qui veulent une idole. + +On veut un roi; il faut prendre un imbécile, un automate, un fourbe, un +parjure, que le peuple méprisera, qu'on insultera, qui conspirera, et +contre lequel il est à craindre qu'on ne se porte à des violences, au nom +duquel on entreprendra chaque jour de nouvelles tentatives, sous le nom +duquel des fripons régneront; ou bien il faut subir une minorité de 12 +ans, [Note: Le dauphin avait six ans. Sa majorité était fixée à 18 ans.]-- +querelles pour la régence, avoir un roi détrôné, trois contendants +à la régence, [Note: Ces trois prétendants étaient le duc d'Orléans et les +deux frères du roi, Artois et Provence.] aucun n'ayant, ni la capacité ni +l'opinion publique,--ou bien il faut laisser le roi en curatelle +perpétuelle, lui donner un conseil électif. Ce mot fait peur, je ne sais +pas comment se tirera l'Assemblée d'un aussi mauvais pas, qui compromet le +sort de la France pour longtemps. Les trois entrées du roi dans Paris +[Note: Ces trois entrées étaient celles du 17 juillet 1789, du 6 octobre +1789 et du 25 juin 1791.] sont des leçons perdues; il ne les comprend pas. +Il croit que ce sont des triomphes; il se plaint de ce que l'on a empêché +l'affection du peuple d'éclater et de lui donner des témoignages +d'allégresse. + +Qu'espère-t-on d'un chef aussi avili? Il est difficile de se promettre la +paix et le calme d'ici à longtemps. [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet, +14 juillet 1791.] + + +LES GRANDS CLUBS + +L'agitation pour le détrônement de Louis XVI fut conduite en première +ligne par le Club des Cordeliers et par le Cercle social. Les Jacobins, +d'abord partagés, se laissèrent gagner finalement par le mouvement, mais +ce fut au prix d'une scission. Leurs éléments modérés se réunirent au +couvent des Feuillants à la veille du massacre du Champ-de-Mars. Les +lignes qui suivent essaient de fixer les différences qui caractérisaient +chacun des trois grands clubs démocratiques. + +Les _Jacobins_ sont à l'origine une réunion des députés qui se +concertent pour préparer les votes de l'Assemblée et pour assurer ensuite +leur exécution. Même quand ils s'ouvrent aux simples particuliers, +l'élément parlementaire continue d'y prédominer. Les cotisations élevées +exigées à l'entrée en éloignent les petits bourgeois. Par le réseau de +leurs sociétés affiliées comme par la qualité de leurs membres dirigeants, +ils répandent leur influence sur toute la France. + + +LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS + +Les Jacobins doivent à leur recrutement d'être un club parlementaire +et bourgeois et à leur organisation d'être un club national. + +Le _Cercle social_, qui groupe, une fois par semaine, au cirque du +Palais-Royal depuis octobre 1790 les Amis de la Vérité, est avant tout une +Académie politique. On ne s'y occupe en public qu'accessoirement ou +extraordinairement d'objets particuliers. Les séances sont remplies par +les discussions de principes, par l'exposé de plans de cité future, par de +véritables conférences, politiques sans doute, mais à tournure +philosophique. [Note: L'abbé Fauchet y exposa et y discuta pendant six +séances les principales idées du _Contrat social_ au moment où l'Assemblée +votait la Constitution.] Les assistants sont des invités. Ils ne prennent +pas part à la direction du club qui reste aux mains d'un directoire +secret, le Cercle social proprement dit, loge maçonnique dont Nicolas de +Bonneville, esprit fumeux et hardi, est le grand chef. Le grand point est +d'instruire, de préparer les esprits à des changements profonds qu'on se +borne du reste à annoncer en termes voilés et mystérieux. + +Les Amis de la Vérité font appel aux hommes de toutes les nations. Ils +sont essentiellement cosmopolites et ils rêvent d'une sorte de République +universelle, où il n'y aurait plus de riches ni de pauvres, ni de +religions positives, mais un dressage vertueux et civique. L'idéologie ne +fleurit nulle part mieux que dans ce milieu singulier, où les hardiesses +de l'avenir se présentent sous la gangue du passé. + +Les _Amis des droits de l'homme_ ne ressemblent ni aux Amis de la +Constitution ni aux Amis de la Vérité. Leur ambition est plus modeste, +Leur objet plus précis, plus pratique. Ils n'aspirent pas, au début tout +au moins, à tracer des directions à la Constituante, ils n'agitent aucun +projet de reconstruction sociale, nationale ou internationale. «Leur but +principal, dit leur charte constitutive, l'arrêté du 27 avril 1790, est de +dénoncer au tribunal de l'opinion publique les abus des différents +pouvoirs et toute espèce d'atteinte aux droits de l'homme.» Autrement dit, +ils se donnent comme les protecteurs de tous les opprimés, les défenseurs +des victimes de toutes les injustices, les redresseurs de tous les abus +particuliers ou généraux. Leur mission est essentiellement une mission de +surveillance et de contrôle à l'égard de toutes les autorités. Ils +arborent en tête de leurs papiers officiels «l'oeil de la surveillance», +œil grand ouvert sur toutes les défaillances des élus et des +fonctionnaires. Leurs séances débutent, en guise de _benedicite_, par la +lecture de la déclaration des droits. + +Les Jacobins s'occupent avant tout de la rédaction des lois, les +Cordeliers de leur mise en pratique. Les Amis de la Vérité formulent les +théories, les Amis des droits de l'homme s'intéressent aux faits de la vie +courante. Ils ne chérissent pas la Liberté, l'Égalité en paroles. Ils en +exigent la consécration dans les réalités. Ceux-là s'attaquent davantage +aux idées, ceux-ci aux personnes. Ils provoquent des dénonciations, ils +entreprennent des enquêtes, ils visitent dans les prisons les patriotes +opprimés, ils leur donnent des défenseurs, ils sollicitent en leur faveur +auprès des autres clubs ou des autorités, ils saisissent l'opinion par des +placards, ils viennent en aide aux familles des victimes par des +souscriptions, etc. Bref, ils sont un groupement d'action et de combat. +Ainsi, ils restent fidèles à la tradition de l'ancien district des +Cordeliers qui protégeait Marat contre les records du Châtelet, au besoin +à force ouverte. Ainsi, ils restent en contact avec le peuple des +travailleurs et des petites gens, continuellement et directement +intéressés à leurs démarches. + +Ils n'accueillent pas seulement parmi eux des hommes de toutes les +conditions, de simples citoyens passifs, ils permettent aux femmes +d'assister à leurs séances et de prendre part aux délibérations et par là +ils ressemblent aux Amis de la Vérité.... + +... Y eut-il parmi les Cordeliers un homme dont on puisse dire que +l'influence fut dirigeante, un chef? Une légende trop communément +acceptée, a donné ce rôle à Danton. Légende fausse. Si Danton exerça une +action considérable dans l'ancien district, dont il fut quatre fois +président, son action au club échappe à l'examen. Il n'y parut presque +jamais. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il fut inscrit sur la liste des +membres, c'est que les Cordeliers le comptent comme un des leurs. Mais il +n'assiste pas aux séances, il n'y prend pas la parole. Les actes officiels +émanés du club, les comptes rendus des journaux sont muets à son +endroit.... [Note: A. Mathiez, _Le club des Cordeliers pendant la crise de +Varennes et le massacre du Champ-de-Mars,_ 1910, pp. 5-12.] + + +LES SOCIÉTÉS FRATERNELLES + +Les Cordeliers ne commencèrent à jouer un rôle important qu'au moment où +ils eurent derrière eux ou à côté d'eux les sociétés fraternelles.... + +La première en date des sociétés fraternelles et la plus célèbre, celle +qu'on appelait la société fraternelle tout court, fut fondée le 2 février +1790 par un pauvre maître de pension Claude Dansard.... Tous les soirs, +dans une des salles de ce même couvent des Jacobins de la rue Saint-Honoré +où siégeaient les Amis de la Constitution, il rassemblait les artisans, +les marchands de fruits et de légumes du quartier, avec leurs femmes et +leurs enfants, et il leur lisait, à la lueur d'une chandelle qu'il +apportait dans sa poche, les décrets de la Constituante qu'il expliquait +ensuite. Peu à peu, le public de Dansard grossit. Quelques-uns des +assistants se cotisèrent pour assurer un éclairage de plus longue durée. +Les séances purent ainsi se prolonger jusqu'à 10 heures du soir. En +février 1791, on exigea une cotisation d'un sou par membre et on loua les +chaises au profit de l'oeuvre. + +Les premières réunions organisées par Dansard datent de février 1790. Ce +n'est qu'à la fin de la même année que la presse patriote les signale et +les donne en exemple. L'article de la _Chronique de Paris_ sur les débuts +de la société fraternelle est du 21 novembre 1790. Date significative! La +lutte s'organise en ce mois de novembre 1790 contre la Constitution civile +du clergé. Les aristocrates viennent de tourner contre la Révolution la +meilleure des armes. Ils commencent à exploiter le sentiment religieux +encore très profond dans les masses. Il n'est pas étonnant que les +patriotes aient senti le péril et que, pour le conjurer, ils aient songé à +généraliser l'institution d'éducation civique qui fonctionnait déjà +obscurément depuis des mois dans le couvent même où délibéraient les +Jacobins.... Si les patriotes de toutes les nuances coopérèrent à la +formation des sociétés fraternelles, il paraît cependant résulter des +documents que ceux qui deviendront plus tard les Montagnards et parmi eux +particulièrement les Cordeliers exercèrent sur elles dès le début une +action prépondérante. Les premières en date prennent naissance dans le +voisinage immédiat du club, sur l'initiative de ses membres.... + +Toutes ou presque toutes ces sociétés sont animées sensiblement du même +esprit qui est un esprit de défiance et d'action démocratiques. Par là +encore elles devaient se rapprocher forcément des Cordeliers avec lesquels +elles avaient tant d'affinités.... Très vite elles constituèrent la garde +personnelle des chefs populaires, le noyau permanent de toutes les +manifestations.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 14-21. ] + +Citons parmi les principales sociétés fraternelles, celle que fonda le +graveur Sergent, rue Mondétour, maison de M. Thierri, marchand de vins, le +19 décembre 1790,--celle que fonda l'abbé Danjou le même jour, à l'église +Saint-Jean,--le club civique du Théâtre français fondé en novembre 1790, +--les Ennemis du despotisme (anciens vainqueurs de la Bastille) qui datent +du 2 janvier 1791,--la société des Minimes fondée par Tallien le même +jour,--la société de Sainte-Geneviève, séante aux Carmes de la place +Maubert, fondée le 6 mars 1791 sous la direction de Méhée-Latouche,--la +société des Nomophiles présidée par Concedieu,--la société des Indigents, +etc. Toutes avaient ceci de commun qu'elles s'ouvraient aux citoyens +passifs, aux femmes comme aux hommes. C'est par elles que s'est faite +l'éducation politique des masses, par elles que furent levés et embrigadés +les gros bataillons populaires les jours de manifestation et d'émeute. + + +LE MOUVEMENT CORDELIER + +Si le club des Cordeliers exerça une action prépondérante dans l'agitation +pour le détrônement de Louis XVI, c'est qu'il avait groupé autour de lui, +depuis plusieurs mois déjà, toutes les forces démocratiques pour la lutte +contre la Constituante embourgeoisée. Sans être républicains, ils +réclamaient le gouvernement direct selon les idées du _Contrat Social_, +ils dénonçaient avec force toutes les violations des principes de la +déclaration des droits: la distinction des citoyens actifs et passifs, le +cens d'éligibilité (le marc d'argent), les restrictions apportées au droit +de pétition, au droit de porter les armes, etc. Leur mouvement est déjà un +mouvement de classe, qui tournera facilement à l'émeute. + +Dès le mois de mai 1791, les Cordeliers et les sociétés fraternelles se +rapprochent et se fédèrent. Un comité central leur sert de lien. Ce comité +tient ses deux premières séances les 7 et 10 mai dans le local même des +Cordeliers, au couvent de la rue de l'Observance, d'où la municipalité va +les expulser le lendemain. Les séances sont présidées par le Cordelier +Robert qui mène depuis sept mois dans son journal, le _Mercure national_, +une vive campagne en faveur de la République. Le comité central se déplace +avec les Cordeliers eux-mêmes. Il se transporte le 14 avec eux dans le jeu +de Paume du sieur Bergeron. Mais les Cordeliers sont orgueilleux. Ils ne +veulent pas partager leur influence avec le Comité qui s'élève au-dessus +d'eux. Une brouille survient. Le Comité central cherche un local qui soit +à lui. Il se réunit d'abord, le 17 mai, chez Robert lui-même, rue des +Marais, n° 2, puis rue Glatigny, à la Cité, dans la maison de M. de +Lombre, traiteur. + +Le Comité et son chef Robert se préoccupaient de gagner le coeur des +ouvriers de Paris. Quand Bailly, le 4 mai, avait fait défense aux +charpentiers de se coaliser pour imposer un prix uniforme aux patrons, +Robert avait protesté contre cet «acte de tyrannie». «Défendre aux +ouvriers défaire leur prix, s'était-il écrié, n'est-ce pas les soumettre à +un prix qu'ils n'auraient pas fait? Et si les maîtres ne sont point +obligés d'accéder aux prix des ouvriers, pourquoi voudrait-on que les +ouvriers accédassent aux prix des maîtres?» Pour apprécier toute +l'importance de ces paroles, alors très nouvelles sous une plume +bourgeoise, il faut se rappeler qu'elles étaient prononcées en pleine +bataille ouvrière. Les grèves furent nombreuses à Paris dans ces mois +d'avril et mai 1791, grève des charpentiers, grève des typographes, grèves +des maréchaux ferrants. Le Comité central de Robert ne se proposait rien +moins que de grouper et de coordonner, de diriger aussi le mouvement +ouvrier. + +Au mois de juin, à la veille de la réunion des assemblées primaires, +l'agitation contre le régime électoral censitaire se fait plus profonde et +plus générale. Le 14 juin, les commissaires des sociétés fraternelles +réunis au Comité central adoptent une courte et énergique pétition rédigée +par Bonneville: «Pères de la Patrie, ceux qui obéissent à des lois qu'ils +n'ont pas faites ou sanctionnées sont des esclaves. Vous avez déclaré que +la loi ne pouvait être que l'expression de la volonté générale, et la +majorité est composée de citoyens étrangement appelés _passifs_. Si vous +ne fixez le jour de la sanction universelle de la loi par la totalité +absolue des citoyens, si vous ne faites cesser la démarcation cruelle que +vous avez mise, par votre décret du marc d'argent, parmi les membres d'un +peuple frère, si vous ne faites disparaître ces différents degrés +d'éligibilité qui violent si manifestement votre déclaration des droits de +l'homme, la patrie est en danger. Au 14 juillet 1789, la ville de Paris +contenait 500,000 hommes armés: la liste active publiée par la +municipalité offre à peine 80,000 citoyens. Comparez et jugez.» + +Treize sociétés populaires avaient signé, par leurs commissaires, cette +pétition menaçante où on lisait ces mots avant-coureurs d'insurrection: +_La Patrie est en danger!_ La pétition fut affichée dans tout Paris et +répandue en province.... + +La force du mouvement démocratique est attestée par l'appui qu'il trouvait +dans la grande presse, par l'adhésion explicite de plusieurs sections de +Paris, par le concours des artistes, savants, ingénieurs, inventeurs et +ouvriers groupés dans la société du point central des arts et métiers qui +tenait ses réunions au Cercle social, par l'agitation qui s'étend en +province, par la tentative, d'ailleurs infructueuse, des fayettistes pour +créer des sociétés fraternelles de leur parti. Elle est mieux attestée +encore par les craintes de plus en plus vives que manifestaient les +journaux dévoués à l'Assemblée et à Lafayette.... [Note: Le _Babillard_, +la _Feuille du jour_, les _Philippiques_, l'_Ami des patriotes_, etc.] + +«Il est temps, écrivait l'_Ami des patriotes_ du 18 juin, que les gens de +bien de tous les partis se réunissent contre l'ennemi commun: _ce n'est +pas de liberté seulement qu'il s'agit, c'est de propriété, c'est +d'existence_....» Il était difficile de dire plus clairement que la lutte +engagée était une lutte de classes. De pareils appels dans les journaux +gouvernementaux annoncent d'ordinaire les fusillades. Celui-ci, paru deux +jours avant Varennes, quatre jours après le vote de la loi Chapelier, +[Note: Cette loi interdisait les coalitions et supprimait par suite le +droit de grève] ne précéda que d'un mois le massacre du Champ-de-Mars. Dès +la fin de décembre 1790, le _Journal des clubs_ comparait aimablement les +démocrates aux voleurs et aux brigands et appelait contre eux, en termes +plus violents que ceux dont se servait habituellement Marat, une +répression prompte et énergique. + +On ne comprend rien aux événements qui ont suivi la fuite du Roi si on n'a +pas constamment présente à l'esprit cette lutte sociale. L'événement de +Varennes fut exploité par les deux partis patriotes qui essayèrent de le +faire tourner à leur avantage. Je ne mets pas en doute que si Louis XVI ne +fut pas détrôné en juin 1791, c'est à cet antagonisme des classes qu'il le +dût. Il fut l'enjeu de leur combat. [Note 3: A. Mathiez, _op. cit._, pp. +30-34.] + + +LES RÉPUBLICAINS + +Avant Varennes, les républicains n'étaient qu'une poignée de littérateurs +et de publicistes. Leur propagande était toute théorique, presque +académique. Le parjure royal donna à leurs idées une actualité +saisissante. + +Dans toute la France se produisirent des manifestations antimonarchiques. +Les pétitions affluèrent à l'Assemblée contre «le roi de Coblentz». +A Paris, le club des Cordeliers votait dès le 21 juin une pétition rédigée +par Robert qui se terminait ainsi: «Législateurs, vous avez une grande +leçon devant les yeux, songez bien qu'après ce qui vient de se passer, il +est impossible que vous parveniez à inspirer au peuple aucun degré de +confiance dans un fonctionnaire appelé roi; et, d'après cela, nous vous +conjurons, au nom de la patrie, ou de déclarer sur-le-champ que la France +n'est plus une monarchie, qu'elle est une république; ou au moins +d'attendre que tous les départements, toutes les assemblées primaires +aient émis leur voeu sur cette question importante, avant de penser à +replonger une seconde fois le plus bel empire du monde dans les chaînes et +dans les entraves du monarchisme.» + +Les Cordeliers étaient des démocrates mais l'opinion républicaine ralliait +aussi une partie des patriotes conservateurs, des gens comme La +Rochefoucauld, Dupont de Nemours, Condorcet, Achille Duchatelet, Brissot, +tous plus ou moins directement attachés à Lafayette, et la plupart membres +de ce club de 89 qui s'opposait depuis un an à la politique démocratique +des jacobins. Cette circonstance rendit suspecte la propagande +républicaine à des démocrates aussi convaincus que Robespierre. +Robespierre soupçonna que Lafayette et ses amis voulaient compromettre les +démocrates dans une agitation républicaine prématurée qui servirait de +prétexte à une répression. Il crut habile de faire porter sa campagne +uniquement sur la punition du roi parjure et de réserver la question de la +république et de la monarchie à une consultation populaire. Il a lui-même +très bien défini son attitude dans son journal _Le Défenseur de la +Constitution_. Il s'adresse à Brissot et à ses amis: + +Tandis que nous discutions à l'Assemblée constituante la grande question +si Louis XVI était au-dessus des lois, tandis que, renfermé dans ces +limites, je me contentais de défendre les principes de la liberté sans +entamer aucune autre question étrangère et dangereuse,... soit imprudence, +soit tout autre chose, vous secondiez de toutes vos forces les sinistres +projets de la faction. Connus jusques là par vos liaisons avec Lafayette +et pour votre grande _modération_; longtemps assidus d'un club +demi-aristocratique [le club de 1789], vous fîtes tout à coup retentir le +mot de _république_. Condorcet [Note: Robespierre n'avait pas oublié que +Condorcet avait voulu réserver aux seuls propriétaires l'exercice des +droits politiques, qu'il avait critiqué la déclaration des droits, +protesté contre la suppression des titres de noblesse et des armoiries, +contre la confiscation des biens d'église, etc.] publie un traité sur la +_république_, dont les principes, il est vrai, étaient moins populaires +que ceux de notre constitution actuelle. Brissot répand un journal +intitulé _Le Républicain_ et qui n'avait de populaire que le titre. Une +affiche dictée dans le même esprit, rédigée par le même parti sous le nom +du ci-devant marquis Du Chatelet, parent de Lafayette, ami de Brissot et +de Condorcet, avait paru dans le même temps sur tous les murs de la +capitale. Alors tous les esprits fermentèrent, le seul mot de _république_ +jeta la division parmi les patriotes, donna aux ennemis de la liberté le +prétexte qu'ils cherchaient de publier qu'il existait en France un parti +qui conspirait contre la monarchie et contre la constitution; ils se +hâtèrent d'imputer à ce motif la fermeté avec laquelle nous défendions à +l'Assemblée constituante les droits de la souveraineté nationale contre le +monstre de l'inviolabilité.... [Note: _Défenseur de la Constitution_, +introduction intitulée Exposition de mes principes.] + +Quoi qu'il en soit, que Robespierre ait été dans la vérité ou dans +l'erreur en prêtant des arrière-pensées aux républicains du groupe +Brissot-Condorcet, il est certain que les divisions des républicains +démocrates (ceux du groupe cordelier) et des républicains conservateurs +(ceux du groupe Condorcet) ont paralysé jusqu'à un certain point +l'opposition qu'ils firent au maintien de la monarchie. + + +LES ORLÉANISTES + +La solution orléaniste rencontra un moment une grande faveur dans les +milieux jacobins. Le jour même du retour du roi, le 25 juin, le journal +de Perlet proposait de nommer le duc d'Orléans régent avec un conseil +exécutif. Le duc d'Orléans déclina le lendemain toute candidature à la +régence, «renonçant dans ce moment et pour toujours aux droits que la +Constitution lui donnait», mais cette renonciation n'empêcha pas le +courant orléaniste de grandir. A défaut du père on prendrait le fils, le +duc de Chartres [le futur Louis-Philippe], qui commandait un régiment à +Vendôme et qui fréquentait assidûment les jacobins. L'abbé Danjou, +Anthoine, Réal, Danton, d'autres encore se firent au club les champions de +la solution orléaniste. Le 29 juin, Anthoine prononça l'éloge du «généreux +colonel qui, dans notre dernière séance, a déclaré qu'il marcherait à +l'ennemi comme simple soldat si l'on croyait que sa place pût être mieux +remplie». Ce généreux colonel était le duc de Chartres. Des républicains +comme Brissot se rallieront à la régence d'un d'Orléans. Brissot rédigera +avec Danton la première pétition du Champ-de-Mars où on demandait le +remplacement de Louis XVI par «les moyens constitutionnels», c'est-à-dire +par un d'Orléans. + + +L'ASSEMBLÉE REFUSE DE DÉTRÔNER LOUIS XVI + +Dès le premier moment l'Assemblée conduite par Barnave et les Lameth +manifesta sa répugnance pour la solution orléaniste comme pour la solution +républicaine. Dans son adresse aux Français du 22 juin elle dénonça non la +fuite, mais l'_enlèvement_ du roi. Le lendemain Thouret proposait de +mettre en arrestation ceux qui oseraient porter atteinte au respect dû à +la dignité royale. Le 25 juin, l'Assemblée suspendait les élections déjà +commencées pour la nomination de la Législative, de crainte que les +assemblées primaires et électorales ne se prononçassent pour une nouvelle +Constitution. Louis XVI fut considéré comme inviolable. Seuls les +complices de son «enlèvement» furent poursuivis. L'Assemblée s'engagea à +rétablir le roi dans la plénitude de ses pouvoirs aussitôt qu'il aurait +accepté la Constitution qu'elle se mit à reviser dans un sens rétrograde. + +Si la Constituante s'est refusée à détrôner Louis XVI, c'est sans doute +par crainte d'une intervention des puissances étrangères, par crainte +aussi d'une guerre civile que ne manqueraient pas de déchaîner, +croyait–elle, les différents prétendants au trône du monarque déchu, mais +c'est aussi et c'est surtout par crainte que la déchéance du roi ne +profitât au parti démocratique. Le duc d'Orléans s'appuyait sur les +jacobins et même sur une partie des Cordeliers. Lafayette, son rival et +son ennemi, voyait sa main dans tous les troubles qui agitaient la +capitale. Barnave, Duport et les Lameth combattaient avec acharnement +depuis six mois le parti démocratique qui leur reprochait leur trahison +dans la question du cens électoral, des droits politiques des hommes de +couleur, etc. Ils craignirent que l'avènement du duc d'Orléans, soit comme +régent, soit comme roi, ne fut aussi l'avènement de leurs rivaux. Ils +préférèrent garder Louis XVI, tout discrédité qu'il fut, parce qu'ils +pensaient que ce roi qui leur devrait la couronne ne pourrait pas +gouverner sans eux et sans la classe sociale qu'ils représentaient. + +La raison profonde de la décision de l'Assemblée fut dite par Barnave dans +son discours du 15 juillet: + +Tout changement dans la constitution est fatal, tout prolongement de la +révolution est désastreux…. Je place ici la véritable question: +Allons-nous terminer la révolution, allons-nous la recommencer? Si vous +vous défiez une fois de la Constitution, quel sera le point où vous vous +arrêterez? Que laisserez-vous à vos successeurs?... + +Vous avez rendu tous les hommes égaux devant la loi; vous avez consacré +l'égalité civile et politique; vous avez repris pour l'État tout ce qui +avait été enlevé à la souveraineté du peuple; un pas de plus serait un +acte funeste et coupable, un pas de plus dans la ligne de la liberté +serait la destruction de la royauté, dans la ligne de l'égalité, la +destruction de la propriété. Si l'on voulait encore détruire, quand tout +ce qu'il fallait détruire n'existe plus, si l'on croyait n'avoir pas tout +fait pour l'égalité, quand l'égalité de tous les hommes est assurée, +trouverait-on encore une aristocratie à anéantir, si ce n'est celle des +propriétés?... Il est donc vrai qu'il est temps de terminer la révolution; +que si elle a dû être commencée et soutenue pour la gloire et le bonheur +de la nation, elle doit s'arrêter quand elle est faite et qu'au moment où +la nation est libre, où tous les Français sont égaux, vouloir davantage, +c'est vouloir commencer à cesser d'être libres et devenir coupables. +[Note: _Moniteur._] + + +LA PÉTITION + +Quand les Cordeliers et les sociétés fraternelles qui gravitaient dans +leur orbite apprirent vers le 12 juillet que les comités de l'Assemblée +étaient décidés à mettre Louis XVI hors de cause, ils s'efforcèrent de +prévenir le vote qu'ils redoutaient par des manifestations et des +pétitions réitérées. + +Le 15 juillet, les Cordeliers et les Amis de la Vérité décidèrent de ne +pas reconnaître le décret par lequel l'Assemblée venait, le jour même, +d'innocenter Louis XVI. Ils se rendirent en masse au local des jacobins et +déterminèrent ceux-ci à nommer cinq commissaires, Lanthenas, Sergent, +Danton, Ducancel et Brissot, pour rédiger une pétition contre le +rétablissement du roi parjure. + + +LES JACOBINS ET LA PREMIÈRE PÉTITION DU CHAMP-DE-MARS + +Le député de Metz Anthoine, ami de Robespierre, qui présidait la séance +des Jacobins du 15 juillet au soir où la pétition contre le rétablissement +de Louis XVI fut décidée, a raconté en ces termes ce qui s'est passé au +club, dans une déposition qu'il fit le 23 août, devant le tribunal chargé +d'informer sur les responsabilités du massacre: + +A 7 heures je me rendis aux Jacobins. Je trouvai le fauteuil occupé par M. +Laclos [Note: Choderlos de Laclos, romancier et chancelier du duc +d'Orléans.] qui étoit ainsi que moi secrétaire de la société et qui +présidoit en l'absence de M. Bouche. [Note: Député de Provence.] Il me dit +qu'il étoit extrêmement tourmenté, que l'on vouloit parler sur le décret +rendu le matin par l'Assemblée nationale, [Note: Ce décret innocentait +Louis XVI par prétérition.] qu'il ne le souffrirait pas et qu'il alloit me +céder le fauteuil, parce qu'étant député, il présumoit que je pourrais +plus facilement contenir les orateurs. Fortement indisposé d'un mal de +poitrine et fort éloigné moy-même de vouloir que l'on parlât du décret, je +refusay constamment de remplir les fonctions de Président. Cependant, +plusieurs membres de la société rendoient compte du décret, un d'eux même +en donna lecture et fit remarquer que le décret ne prononçoit rien +absolument sur le sort du roy. Or, il étoit impossible d'interdire à la +société de parler d'un décret qui n'étoit pas explicitement rendu. Pour +détourner l'attention de la société, je montai à la tribune pour proposer +une motion d'ordre fort étrangère au sujet. On refusa de m'entendre et, +par acclamation, on me força de présider malgré l'épuisement de mes +forces. Alors je priai M. de La Clos d'engager M. Petion à s'opposer à ce +qu'on parlât du décret. M. Biauzat prit la parole et, en mon nom, il +invita la société à écarter cet objet de la délibération. Je ne le +désavouai point. M. La Clos proposa alors une pétition tendante à prier +l'Assemblée nationale de s'expliquer sur le sort du Roy. Cette proposition +ne contenant rien que de légal fut mise à la discussion. Vers 9 heures +environ on vint me dire qu'il arrivoit 8000 hommes du Palais-Royal [Note: +Cette foule avait assisté à la réunion ordinaire des Amis de la +Vérité au cirque du Palais-Royal où Sergent et Momoro avaient pris la +parole contre le rétablissement de Louis XVI.] et je donnai ordre qu'on +fermât les deux grilles et je levay la séance. On vint me dire ensuite que +ces 8000 hommes avoient des intentions hostiles et que nous étions dans un +grand danger. Je repris ma place. Tous les membres de la société +s'assirent pour éviter la confusion. M. Daubigny observa que nous devions +mourir dans notre salle. Un instant après une grande quantité d'hommes +sans armes et d'une contenance tranquille remplirent la salle et, d'un +coup de sonnette, je fis mettre tout le monde à sa place et le silence +s'établit. L'orateur de la députation monta à la tribune et fit un +discours où je ne compris rien, sinon que le peuple craignoit d'être +trahi, qu'il ne vouloit pas Louis XVI pour roi et qu'il venoit nous +demander des conseils. Il ajouta cependant qu'il nous engageoit à déclarer +avec eux que l'on ne reconnoîtroit pas Louis XVI pour roi, si le voeu des +départemens n'en ordonnoit autrement. Forcé de répondre à cette harangue, +l'idée me vint de leur donner le change au moyen de la pétition de M. La +Clos en identifiant cette pétition très légale avec l'objet irrégulier de +leur demande.... Les hommes venus du Palais-Royal crurent en effet que la +pétition de M. La Clos n'étoit autre chose que ce qu'ils demandoient. On +détermina qu'il serait fait une pétition le lendemain et je nommai pour +rédacteurs MM. Lanthenas, Sergent, Danton, Ducancel et Brissot de +Warville, cinq membres de la société dont je connoissois le patriotisme et +les talents. On arrêta aussi que l'on feroit signer cette pétition au +Champ-de-Mars par les personnes qui voudroient s'y trouver, qu'elle seroit +ensuite envoyée dans les départements et portée après à l'Assemblée +nationale par six commissaires. On convint d'être au Champ-de-Mars +paisibles, sans armes et même sans cannes et que les commissaires- +rédacteurs informeroient de très grand matin la municipalité. Elle fut +informée à une heure du matin par le comité des recherches dont je suis +membre..., j'observe que la séance, ayant été précédemment levée, on ne +peut pas attribuer les décisions dont j'ay parlé à la société des Amis de +la Constitution et que, dans toute cette soirée, il ne s'est rien dit de +contraire au respect dû aux lois.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. +341-343.] + +La préoccupation d'atténuer la responsabilité des Jacobins dans la +rédaction de la pétition est déjà très visible dans cette déposition +d'Anthoine. Après le massacre, les Jacobins n'hésitèrent pas à fausser la +vérité en affirmant qu'un très grand nombre de citoyens «étrangers à la +société» nommèrent «entre eux» des commissaires pour rédiger la pétition +(_Observations_ annexées à l'adresse des Jacobins à l'Assemblée +nationale du 20 juillet). + + +LES MANIFESTATIONS DU 16 JUILLET + +Pendant que les cinq commissaires nommés par les Jacobins rédigeaient la +pétition décidée la veille, les Cordeliers tenaient une séance +extraordinaire à laquelle ils avaient convié les sociétés fraternelles. +Les dames Maillard et Corbin y proposèrent d'abattre les statues des rois +qui décoraient encore les places et les ponts de la capitale. Mais le +président des Cordeliers fit rejeter cet avis par prudence. On décida de +se rendre au Champ-de-Mars pour signer la pétition. Les Cordeliers avaient +chacun à la boutonnière leur carte avec l'oeil ouvert suspendue par une +ganse bleue. + +Au Champ-de-Mars, les manifestants ou plutôt les pétitionnaires ont fait +cercle autour de l'autel de la patrie. + +Les commissaires des Jacobins, et particulièrement Danton, [Note: Danton +avait tenu la veille un conciliabule à son domicile avec Brune, Fabre +d'Églantine, Camille Desmoulins, La Poype. Le jour du massacre, il ne +parut pas au Champ-de-Mars. 11 s'éloigna de Paris sur le conseil que lui +fit donner Alexandre Lameth. Après le massacre il ne fut pas sérieusement +inquiété.] vêtu de gris, montent sur les cratères qui sont aux angles de +l'autel et donnent lecture de la pétition qu'ils viennent de rédiger le +matin par la plume de Brissot. La lecture est accueillie par les cris de: +_Plus de monarchie! Plus de tyran!_ Legendre invite la foule au calme. +Mais bientôt une discussion s'engage. Les Cordeliers et les Amis de la +Vérité expriment leur mécontentement au sujet de la dernière phrase de la +pétition qui prévoit «le remplacement de Louis XVI par les moyens +constitutionnels». Ils déclarent qu'ils ne veulent pas remplacer un tyran +par un autre. De violents soupçons s'élèvent. On flaire une intrigue +orléaniste. Les soupçons se portent particulièrement sur Brissot qui a +accepté de rédiger une pétition monarchique, alors qu'il faisait naguère +une campagne véhémente en faveur de la République. Après une explication +qu'on devine avoir été très vive, on décide finalement que la phrase +suspecte sera supprimée. Les commissaires-rédacteurs acceptent d'en +référer aux Jacobins.... + +Vers quatre à cinq heures du soir les Cordeliers se mettent en rang. Ils +défilent sur 7 à 8 de front comme à la parade et se dirigent comme la +veille vers le Palais-Royal.... + +Le soir les commissaires-rédacteurs de la pétition entretiennent les +Jacobins des incidents de la journée, de la suppression que la réunion du +Champ-de-Mars a exigée dans le texte arrêté par eux le matin. Ils font +pénétrer dans l'Assemblée quelques délégués des Cordeliers qui sont +invités à développer les raisons pour lesquelles ils ne veulent pas de la +phrase sur le remplacement de Louis XVI par les moyens constitutionnels. +Momoro est du nombre de ces délégués. Une discussion très vive s'engage. +Les députés, particulièrement Coroller, réclament énergiquement, au nom de +la légalité et de la Constitution, le maintien de la phrase incriminée. Sa +suppression serait une adhésion indirecte à la République et ils ne +veulent pas courir cette aventure. Après quatre heures de discussion, les +députés ont gain de cause. A la presque unanimité les Jacobins votent le +maintien du texte primitif sans retranchement. Il est environ minuit. Le +manuscrit est immédiatement envoyé à l'imprimeur de la société Baudouin. +Baudouin sait que la plupart des députés ont déjà quitté les Jacobins pour +les Feuillans. Il craint de déplaire à l'Assemblée dont il est aussi +l'imprimeur. Il fait des difficultés. Les commissaires des Jacobins lui +réclament son diplôme de membre de la société pour faire procéder ailleurs +à l'impression. Il préfère rendre son diplôme que d'engager sa +responsabilité. + +Une demi-heure plus tard, le député Royer, évêque de l'Ain, qui avait +signé le manuscrit de la pétition envoyé à l'imprimeur, en qualité du +président des Jacobins, se ravisait. II venait d'apprendre que l'Assemblée +avait prononcé, expressément cette fois par un nouveau décret, la mise +hors de cause du roi. Il devenait donc inutile de la prier de s'expliquer. +La pétition devenait même illégale puisqu'elle allait maintenant +directement à rencontre d'une loi rendue. Royer envoya son domestique à +Baudouin pour retirer sa signature.... La pétition n'avait plus de +répondant. [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 125-128.] + + +LE MASSACRE DU CHAMP DE LA FÉDÉRATION + +Le mouvement avait de trop fortes racines pour pouvoir être arrêté. Malgré +Robespierre qui conseillait le calme et qui craignait que la pétition ne +fournit à la majorité de l'Assemblée le prétexte d'une répression qu'elle +cherchait, les Cordeliers persistèrent et décidèrent de se réunir de +nouveau au Champ de Mars pour pétitionner le lendemain 17 juillet. De tous +les récits contemporains de cette journée le plus sincère et le plus exact +est celui que Robert fit paraître dans _Les Révolutions de Paris_. + +Toutes les sociétés patriotiques s'étoient donné rendez-vous pour le +dimanche à onze heures du matin sur la place de la Bastille, afin de +partir de là en un seul corps vers le champ de la Fédération. La +municipalité fit garnir de troupes cette place publique, de sorte que ce +premier rassemblement n'eut pas lieu; les citoyens se retirèrent à fur et +mesure qu'ils se présentèrent; on a remarqué qu'il n'y avoit là que des +gardes soldés. [Note: La garde nationale parisienne comprenait des +compagnies soldées, dites du centre, à côté des compagnies citoyennes.] +Quoi qu'il en soit, l'assemblée du Champ-de-Mars n'eut pas moins lieu. Un +fait aussi malheureux qu'inconcevable servit d'abord de prétexte à la +calomnie et aux voies de force. Malgré que les patriotes ne se fussent +assignés que pour Midi au plus tôt, huit heures n'étoient pas sonnées que +déjà l'autel de la patrie étoit couvert d'une foule d'inconnus. Deux +hommes, dont l'un invalide avec une jambe de bois, s'étoient glissés sous +les planches de l'autel de la patrie; l'un d'eux faisoit des trous avec +une vrille: une femme sent l'instrument sous son pied, fait un cri; on +accourt, on arrache une planche, on pénètre dans la cavité et l'on en tire +ces deux hommes. Que faisoient-ils? Quel étoit leur dessein? Voilà ce +qu'on se demande, voilà ce qu'on veut connoître. Le peuple les conduit +chez le commissaire de la section du Gros Caillou; interrogés pourquoi ils +s'étoient introduits furtivement sous l'autel de la patrie, quelles +étoient leurs intentions, et pourquoi ils s'étoient munis de vivres pour +plus de vingt-quatre heures, ils ont répondu de manière à faire croire +qu'une curiosité lubrique étoit le seul motif qui les eût fait agir. Sur +ce dire le commissaire, au lieu de s'assurer d'eux prudemment, les remet +en Liberté. On alloit les conduire vers un magistrat plus judicieux mais +des scélérats les arrachent à ceux qui les tenoient; les deux malheureux +sont renversés; déjà un d'eux est poignardé de plusieurs coups de couteau; +l'autre est attaché au réverbère; la corde casse, il retombe encore +vivant, et sa tête, plutôt sciée que coupée, est mise au bout d'une pique +par un jeune homme de quatorze ans. Le coeur soulève au récit de pareilles +atrocités. Ah! sans doute les acteurs de cette scène horrible sont des +brigands infâmes, des monstres dignes du dernier supplice. Mais qu'on se +garde bien de les confondre avec le peuple. Le vrai peuple n'est point +féroce, il est avare de sang et ne verse que celui des tyrans; le vrai +peuple c'était ceux qui vouloient remettre les présumés coupables sous le +glaive de la loi; les brigands seuls les ont assassinés. Toujours est-il +que cette barbare exécution ne se fit point au Champ de Mars, qu'elle se +fit au Gros Caillou; qu'elle se fit par d'autres que ceux qui avoient été +les témoins du flagrant délit. + +Cette nouvelle parvient dans Paris, et elle y parvient dans toute sa +vérité. L'assemblée nationale ouvre sa séance et le président dit: «Il +nous vient d'être assuré que deux citoyens venoient d'être _victimes_ de +leur zèle au Champ de Mars, pour avoir dit à une _troupe Ameutée_ qu'il +falloit se conformer à la loi; ils ont été pendus sur le champ». M. +Regnaut de Saint Jean d'Angély [Note: Regnaud (de Saint-Jean d'Angély), +qu'on disait vendu à la liste civile, avait publié la veille dans le +feuilleton de son journal Le Postillon par Calais, une fausse réponse du +Président de l'Assemblée à une fausse pétition qui lui aurait été +présentée par les républicains. Cette manoeuvre avait eu pour but +d'apeurer la bourgeoisie, et de rendre les pétitionnaires suspects à la +garde nationale. Elle ne réussit que trop.] enchérit encore, et dit que ce +sont deux gardes nationaux qui ont réclamé l'exécution de la loi; aussitôt +on décrète que M. le président et M. le maire s'assureront de la vérité +des faits pour prendre des mesures rigoureuses, si elle est constatée +telle. Deux réflexions: la première qu'il est bien singulier que M. Duport +qui présidoit l'assemblée nationale et M. Regnaut aient été les seuls dans +l'erreur sur ce fait extraordinaire; la seconde, que l'assemblée +Nationale, qui vient d'envoyer des commissaires dans toutes les parties de +l'empire, n'ait pas pris la peine d'en envoyer deux au Champ de la +Fédération. + +Vers midi les citoyens commencent à arriver en foule à l'autel de la +patrie; on attend avec impatience les commissaires de la société des amis +de la Constitution pour entendre de nouveau lecture de la pétition et la +signer: chacun brûloit du désir d'y apposer son nom. Il étoit entré vers +onze heures de forts détachements, avec du canon, mais, comme ils n'y +étoient venus que par rapport à l'assassinat du matin, ils se retirèrent +vers une heure. C'est alors que parut un envoyé des Jacobins, [Note: Le +chevalier de la Rivière qui avait vu Robespierre auparavant.] qui vint +annoncer que la _pétition qui avait été lue la veille ne pouvait plus +servir le dimanche; que cette pétition supposait que l'assemblée n'avait +pas prononcé sur le sort de Louis, mais que l'assemblée ayant +implicitement décrété son innocence ou son inviolabilité dans la séance de +samedi soir, la société allait s'occuper d'une nouvelle rédaction qu'elle +présenterait incessamment à la signature_. Un particulier propose +d'envoyer sur le champ une députation aux amis de la Constitution, pour +les prier de rédiger de suite son adresse, et de la renvoyer aussitôt, +afin que l'assemblée du Champ-de-Mars pût la signer sans désemparer; suit +une autre proposition de faire la rédaction _à l'instant_ sur l'autel de +la patrie et celle-là est unanimement adoptée. On nomme quatre +commissaires; l'un d'eux [Robert] prend la plume, les citoyens impatiens +se rangent autour de lui et il écrit: _Pétition à l'assemblée nationale, +rédigée sur l'autel de la patrie, le 17 juillet 1791_: + +«Représentans de la Nation, vous touchez au terme de vos travaux; bientôt +des successeurs, tous nommés par le peuple, alloient marcher sur vos +traces sans rencontrer les obstacles que vous ont présentés les députés +des deux ordres privilégiés, ennemis nécessaires de tous les principes de +la sainte égalité. + +Un grand crime se commet. _Louis XVI fuit_. Il abandonne indignement +son poste. Des citoyens l'arrêtent à Varennes et il est ramené à Paris. Le +peuple de cette capitale vous demande instamment de ne rien prononcer sur +le sort du coupable sans avoir entendu l'expression du voeu des 82 autres +départemens. + +Vous différez. Une foule d'adresses arrivent à l'Assemblée. Toutes les +sections de l'empire demandent simultanément que Louis soit jugé. Vous, +Messieurs, vous avez préjugé qu'il était innocent et inviolable, en +déclarant par votre décret du 16, que la chartre (_sic_) constitutionnelle +lui sera présentée alors que la Constitution sera achevée. Législateurs! +Ce n'étoit pas là le voeu du peuple, et nous avons pensé que votre plus +grande gloire, que votre devoir même consistoit à être les organes de la +volonté publique. Sans doute, Messieurs, que vous avez été entraînés à +cette décision par la foule de ces députés réfractaires qui ont fait +d'avance leur protestation contre toute la Constitution. Mais, +Messieurs..., mais, représentans d'un peuple généreux et confiant, +rappelez-vous que ces 290 protestans n'avoient pas de voix à l'Assemblée +nationale: que le décret est donc nul dans la forme et dans le fond; nul +dans le fond, parce qu'il est contraire au voeu du souverain; nul en la +forme, parce qu'il est porté par 290 individus sans qualités. [Note: 290 +députés de la droite avaient protesté contre la suspension du roi et +dénoncé «l'interim républicain» qui était d'après eux une violation de la +Constitution.]. + +Ces considérations, toutes ces vues du bien général, ce désir impérieux +d'éviter l'anarchie, laquelle nous exposeroit le défaut d'harmonie entre +les représentans et les représentés, tout nous a fait la loi de vous +demander, au nom de la France entière, de revenir sur ce décret, de +prendre en considération que le délit de Louis XVI est prouvé, que ce roi +a abdiqué; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau corps +constituant pour procéder d'une manière vraiment nationale, au jugement du +coupable et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau +pouvoir exécutif.» [Note: Nous attestons l'authenticité de cette pièce +(note du journal).] + +La pétition rédigée, on en fait lecture à l'assemblée; les principes de +modération, le ton fier et respectueux qui y règne d'un bout à l'autre, +l'ont fait couvrir de justes applaudissemens, et l'on signoit à sept ou +huit endroits différens, sur les cratères qui forment les quatre angles de +l'autel de la patrie. Plus de deux mille gardes nationaux de tous les +bataillons de Paris et des environs, quantité d'officiers municipaux des +villages voisins, ainsi que beaucoup d'électeurs, tant de la ville de +Paris que des départemens, l'ont signée. + +Il étoit deux heures; arrivent trois officiers municipaux en écharpe, et +accompagnés d'une nombreuse escorte de gardes nationales. Dès qu'ils se +présentent à l'entrée du Champ de Mars, une députation va les recevoir. +Parmi ceux qui la composoient, le public a remarqué un maréchal des camps +décoré de la croix de Saint-Louis, attachée avec un ruban national. Le» +trois officiers municipaux se rendent à l'autel; on les y reçoit avec les +expressions de la joie et du patriotisme: «Messieurs, disent-ils, nous +sommes charmés de connoître vos dispositions; on nous avoit dit qu'il y +avoit ici du tumulte, on nous avoit trompés; nous ne manquerons pas de +rendre compte de ce que nous avons vu, de la tranquillité qui règne au +Champ de Mars; et loin de vous empêcher de faire votre pétition, si l'on +vous troubloit, nous vous aiderions de la force publique. Si vous doutez +de nos intentions, nous vous offrons de rester en otages parmi vous +jusqu'à ce que toutes les signatures soient apposées.» Un citoyen leur +donna lecture de la pétition; ils la trouvèrent conforme aux principes; +ils dirent même qu'ils la signeraient s'ils ne se trouvoient pas en +fonctions. + +Deux citoyens avoient été arrêtés précédemment à cause d'une rixe avec +l'un des aides de camp du général; ceux qui avoient été témoins de +l'arrestation représentèrent aux officiers municipaux qu'elle étoit +injuste et imméritée; ceux-ci engagèrent l'assemblée à nommer une +députation pour aller les réclamer à la municipalité, en leur promettant +justice; et douze commissaires et les officiers municipaux partent +entourés d'un grand nombre des pétitionnaires, qui les accompagnent +jusqu'au détachement; là on se prend la main et l'on se quitte de la +manière la plus amicale. Les officiers municipaux promettent de faire +retirer les troupes et ils l'exécutent; peu d'instans après le Champ de +Mars fut encore libre et tranquille. Il est ici un trait que nous +n'omettrons pas, il faut être juste. Avant que la troupe se fût retirée, +un jeune homme franchissoit le glacis en présence du bataillon et quelques +grenadiers l'arrêtant avec rudesse, un d'eux l'atteint de sa baïonnette; +M. Lefeuvre d'Arles, commandant le bataillon, accourt à toute bride et +renvoie les soldats à leur poste. Le peuple applaudit et crie: _Bravo, +commandant!_ + +On retourne à l'autel de la patrie, et l'on continue à signer. Les jeunes +gens s'amusent à des danses; ils font des ronds en chantant l'air _ça +ira._ Survient un orage (le ciel vouloit-il présager celui qui alloit +fondre sur la tête des citoyens?). On n'en est pas moins ardent à signer. +La pluie cesse, le ciel redevient calme et serein; en moins de deux heures +il se trouve plus de 50 mille personnes dans la plaine; c'étoit des mères +de famille, d'intéressantes citoyennes; c'étoit une de ces assemblées +majestueuses et touchantes telles qu'on en voyoit à Athènes et à Rome. + +Les commissaires députés vers la municipalité reviennent. Nous tenons de +deux d'entre eux les détails suivans: «Nous parvenons, disent-ils, à la +salle d'audience à travers une forêt de baïonnettes; les trois municipaux +nous avertissent d'attendre, ils entrent, et nous ne les revoyons plus. +[Note: Ces trois municipaux, J.-J. Hardy, J.-B.-O. Regnaultet J.-J. +Leroux ont rédigé séance tenante un rapport sur les faits qui concorde +avec le récit du journal. Ils y protestent contre la proclamation de la +loi martiale et dégagent leur responsabilité des événements (cf. A. +Mathiez, _op. cit._, pp. 352-355).] + +Le corps municipal sort; nous sommes compromis, dit un des membres, il +Faut agir sévèrement. Un d'entre nous, chevalier de Saint-Louis, annonce +au maire que l'objet de notre mission étoit de réclamer plusieurs citoyens +honnêtes pour qui les trois municipaux avoient promis de s'intéresser. Le +maire répond qu'il _n'entre pas dans ces promesses, et qu'il va marcher au +Champ de la fédération pour y mettre la paix._ Le chevalier de +Saint-Louis veut répondre que tout y est calme; il est interrompu par un +municipal, qui lui demande d'un ton de mépris quelle étoit la croix qu'il +portoit, et de quel ordre étoit le ruban qui l'attachoit (c'étoit un ruban +tricolore). _C'est une Croix de Saint-Louis_, répond le chevalier, _que +j'ai décorée du ruban national; je suis prêt à vous la remettre si vous +voulez la porter au pouvoir exécutif pour savoir si je l'ai bien gagnée_. +M. le maire dit à son collègue qu'il connoissoit ce chevalier de +Saint-Louis pour un _honnête citoyen_ et qu'il le prioit ainsi que les +autres de se retirer. Sur ces entrefaites, le capitaine de la troupe du +centre du bataillon de Bonne Nouvelle vint dire que le Champ de Mars +n'étoit rempli que de brigands; un de nous lui dit qu'il en imposoit +là-dessus. La municipalité ne voulut plus nous entendre. [Note: Pour le +commentaire, voir dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_ +l'éclaircissement intitulé: le Massacre du Champ de Mars.] Descendus de +l'hôtel de ville, nous aperçûmes à une des fenêtres le drapeau rouge; et +ce signal du massacre, qui devoit inspirer un sentiment de douleur à ceux +qui alloient marcher à sa suite, produisit un effet tout contraire sur +l'âme des gardes nationaux qui couvraient la place (ils portaient à leurs +chapeaux le pompon rouge et bleu). A l'aspect du drapeau ils ont poussé +des cris de joie en élevant en l'air leurs armes qu'ils ont ensuite +chargées. Nous avons vu un officier municipal en écharpe aller de rang en +rang, et parler à l'oreille des officiers. Glacés d'horreur, nous sommes +retournés au champ de la fédération avertir nos frères de tout ce dont +nous avions été les témoins.» + +Sans croire qu'ils en imposoient, on pensa qu'ils étoient dans l'erreur +sur la destination de la force de la loi, et l'on conclut qu'il n'étoit +pas possible que l'on vint disperser des citoyens qui exercoient +paisiblement les droits qui leur sont réservés par la Constitution. + +On entend tout à coup le bruit du tambour, on se regarde; les membres des +diverses sociétés patriotiques s'assemblent, ils alloient se retirer, +quand un orateur demande et dit: «Mes frères, que faisons-nous? Ou la loi +martiale est ou elle n'est pas dirigée contre nous, pourquoi nous sauver? +Si elle est dirigée contre nous, attendons qu'elle soit publiée, et pour +lors nous obéirons; mais vous savez qu'on ne peut user de la force sans +avoir fait trois publications.» Le peuple se rappelle qu'il étoit aux +termes de la loi et il demeure. Les bataillons se présentent avec +l'artillerie: on pense qu'il y avoit à peu près dix mille hommes. On +connoît le champ de la fédération, on sait que c'est une plaine immense, +que l'autel de la patrie est au milieu, que les glacis qui entourent la +plaine sont coupés de distance en distance pour faciliter des passages; +une partie de la troupe entre par l'extrémité du côté de l'école +militaire, une autre par le passage qui se trouve un peu plus bas, une +troisième par celui qui répond à la grande rue de Chaillot; c'est là +qu'étoit le drapeau rouge. A peine ceux qui étoient à l'autre, et il y en +avoit plus de 15 mille l'eurent-ils aperçu que l'on entend une décharge: +_ne bougeons pas, on tire à blanc, il faut qu'on vienne ici publier la +loi_. [Note: Il est certain que la loi martiale ne fut pas proclamée selon +les règles.] Les troupes s'avancent, elles font feu pour la deuxième fois, +la contenance de ceux qui entouroient l'autel est la même; mais une +troisième décharge ayant fait tomber beaucoup de monde, on a fui; il n'est +resté qu'une centaine de personnes sur l'autel même. Hélas! elles y ont +payé cher leur courage et leur aveugle confiance en la loi; des hommes, +des femmes, un enfant y ont été massacrés; massacrés sur l'autel de la +patrie! Ah! si désormais nous avons encore des fédérations, il faudra +choisir un autre lieu, celui-ci est profané! Quel spectacle, grand Dieu! +que celui qu'ont éclairé les derniers rayons de ce jour fatal! [Note: _Les +Révolutions de Paris_, n° 106, pp. 57 et suiv. (16-22 juillet 1791).] + + +LE NOMBRE DES VICTIMES + +La force armée ne compta que peu de victimes, neuf blessés dont deux sont +morts ensuite, dit Charton dont le témoignage est difficile à contrôler. + +Du côté de la foule ce fut autre chose. Bailly évalua le lendemain les +morts à 11 ou 12, les blessés à 10 ou 12. Un procès-verbal dressé par +l'officier municipal Filleul constate la présence de 15 cadavres +transportés à l'hôpital du Gros-Caillou. II est muet sur les cadavres +recueillis ailleurs. Aucun état général des victimes n'a été dressé +officiellement, ainsi que le constate Sergent dans son mémoire. Plusieurs +blessés étaient soignés à l'hôpital même. La justice recueillit leurs +dépositions qui sont perdues. + +Un pamphlet fayettiste, paru le lendemain du massacre, compte dix morts et +vingt blessés. + +Marat prétendit dans son n° du 20 juillet que 400 cadavres avaient été +jetés de nuit dans la Seine par les chasseurs des barrières et que Bailly +avait fait lever les filets de Saint-Cloud pour leur livrer passage. Ce +sont là des exagérations manifestes. + +Mais il est certain que le nombre des morts et des blessés fut +considérable. Coffinhal déposa au procès de Bailly que «s'étant transporté +avec le capitaine Ferrât de sa section entre minuit et une heure au champ +de la Fédération, ils ont compté 54 morts». [Note: A. Mathiez, _Le club +des Cordeliers pendant la crise de Varennes et le massacre du Champ de +Mars_. Paris, 1910, pp. 148-149.] + + +LES CONSÉQUENCES + +Le massacre du Champ-de-Mars fut, comme on l'a dit, un «acte de guerre de +classes», car la question n'était pas entre la république et la monarchie, +mais entre la démocratie populaire et la nouvelle aristocratie bourgeoise. + +Déjà toute la partie conservatrice des jacobins avait fait scission le 16 +juillet et avait fondé un nouveau club, le club des Feuillans, qui se +proposa la tâche impossible de réconcilier Louis XVI avec la Révolution et +la Révolution avec Louis XVI. Le massacre rendit la scission irrémédiable. + +L'Assemblée avait eu sa grande part de responsabilité dans le massacre. +Le 16 juillet elle avait mandé Bailly à sa barre et lui avait fait honte +de sa mollesse à réprimer l'agitation républicaine. Le 17 juillet, à la +nouvelle des meurtres du Gros-Caillou qui n'avaient aucun rapport avec le +pétitionnement qui devait avoir lieu l'après-midi, le président de +l'Assemblée Treilhard avait écrit de nouveau à Bailly pour l'inviter «à +prendre les mesures les plus sûres et les plus vigoureuses pour arrêter +les désordres et en connaître les auteurs». Le lendemain du massacre, qui +aurait pu être facilement évité, l'Assemblée prit l'initiative et la +direction d'une répression supplémentaire, dont le but secret était de +décapiter le parti démocrate au moment où allaient s'ouvrir les élections +à la Législative. Elle vota un décret spécial, véritable petite loi de +sûreté générale, pour organiser cette répression, en lui donnant un effet +rétroactif. [Note: J'ai publié ce décret qui ne figure pas dans Duvergier +dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_, p. 193-194.] Son comité des +recherches lança les mandats d'arrêt. + +Plusieurs centaines de patriotes furent emprisonnés: les principaux +Cordeliers Vincent, Momoro, Verrières, Brune. Danton, Camille Desmoulins, +Santerre s'enfuirent pour n'avoir pas le même sort. La petite terreur +tricolore dura jusqu'à l'amnistie du 13 septembre votée au lendemain du +jour où Louis XVI avait accepté la Constitution révisée. Si l'amnistie +ouvrit les prisons, elle laissa au coeur des démocrates de terribles +rancunes. + +La procédure du Champ de Mars fut comparée couramment dans les milieux +jacobins à la fameuse procédure du Châtelet sur les journées des 5 et 6 +octobre. On peut affirmer qu'elle a beaucoup fait pour accentuer le +caractère de violence des luttes politiques qui vont suivre et pour les +rendre inexpiables. [Note: A. Mathiez, _Le Club des Cordeliers_, p. 225.] + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes journees de la Constituante, by +Albert Mathiez + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDE JOURNEES *** + +***** This file should be named 9818-8.txt or 9818-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/9/8/1/9818/ + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso, Tonya, Renald +Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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La revolution du 14 juillet. + +Chapitre III. Le roi et l'Assemblee a Paris. + +Chapitre IV. La Federation. + +Chapitre V. La fuite du roi. + +Chapitre VI. Le Massacre du Champ-de-Mars. + + + + +CHAPITRE I + +LA REUNION DES TROIS ORDRES + + +Le 17 juin, ayant termine depuis deux jours l'appel nominal de tous les +deputes aux Etats generaux, le Tiers, auquel s'etaient deja reunis 12 +cures, se proclamait _Assemblee nationale_, et, prevoyant que cet acte +revolutionnaire serait suivi de represailles, decidait d'opposer a une +repression possible la menace de la greve de l'impot: "Considerant qu'en +effet les contributions, telles qu'elles se percoivent actuellement dans +le royaume, n'ayant point ete consenties par la nation, sont toutes +illegales, et, par consequent nulles dans leur creation, extension ou +prorogation; + +"L'Assemblee declare, a l'unanimite des suffrages, consentir +provisoirement, pour la nation, que les impots et contributions, quoique +illegalement etablis et percus, continuent d'etre leves de la meme maniere +qu'ils l'ont ete precedemment, et ce, jusqu'au jour seulement de la +premiere separation de cette Assemblee, _de quelque cause qu'elle puisse +provenir_. + +"Passe lequel jour, l'Assemblee nationale entendait decreter que toute +levee d'impots et contributions de toute nature qui n'aurait pas ete +nommement, formellement et librement accordee par l'Assemblee, cessera +entierement dans toutes les provinces du royaume, quelle que soit la forme +de l'administration...." + +Le 19 juin, l'ordre du clerge decidait par 149 voix contre 135 de se +reunir au Tiers. Mais, le meme jour, l'ordre de la noblesse adressait au +roi une vigoureuse protestation contre les actes revolutionnaires du Tiers +Etat et les chefs de la minorite du clerge, l'archeveque de Paris et le +cardinal de La Rochefoucauld, faisaient le voyage de Marly pour pousser le +roi a la resistance. Necker etait justement absent aupres de sa +belle-soeur mourante a Paris. Un temoin oculaire, Rabaut de Saint-Etienne, +depute a la Constituante, a raconte en ces termes la journee du lendemain: + + +LE SERMENT DU JEU DE PAUME + +Tandis que les deputes se rendaient a la salle [des seances] une +proclamation, faite par des herauts d'armes et affichee partout, annonca +que les seances etaient suspendues et que le roi tiendrait une seance +royale le 22. On donnait pour motifs de la cloture de la salle pendant +trois jours la necessite des preparatifs interieurs pour la decoration du +trone. Cette raison puerile servit a prouver qu'on n'avait voulu que +prevenir la reunion du clerge, dont la majorite avait adopte le systeme +des communes. Cependant les deputes arrivent successivement, et ils +eprouvent la plus vive indignation de trouver les portes fermees et +gardees par des soldats. Ils se demandent les uns aux autres quelle +puissance a le droit de suspendre les deliberations des representants de +la nation. Ils parlent de s'assembler sur la place meme, ou d'aller sur la +terrasse de Marly offrir au roi le spectacle des deputes du peuple; de +l'inviter a se reunir a eux dans une seance vraiment royale et paternelle, +plus digne de son coeur que celle dont il les menace. On permet a M. +BAILLY, leur president, d'entrer dans la salle avec quelques membres pour +prendre les papiers; et la il proteste contre les ordres arbitraires qui +la tiennent fermee. Enfin il rassemble des deputes dans le jeu de paume de +Versailles, devenu celebre a jamais par la courageuse resistance des +premiers representants de la nation francaise. On s'encourage en marchant; +on se promet de ne jamais se separer et de resister jusqu'a la mort. On +arrive; on fait appeler ceux des deputes qui ne sont pas instruits de ce +qui se passe. Un depute malade s'y fait transporter. Le peuple, qui +assiege la porte, couvre ses representants de benedictions. Des soldats +desobeissent pour venir garder l'entree de ce nouveau sanctuaire de la +liberte. Une voix s'eleve [celle de Mounier]; elle demande que chacun +prete le serment de ne jamais se separer et de se rassembler partout +jusqu'a ce que la constitution du royaume et la regeneration publique +soient etablies. Tous le jurent, tous le signent, hors un [Martin d'Auch]; +et le proces-verbal fait mention de cette circonstance remarquable. La +cour, aveuglee, ne comprit pas que cet acte de vigueur devait renverser +son ouvrage. [Note: _Precis de l'histoire de la Revolution francaise_, +reimp. De 1819, pp. 56-57.] + +Armand Brette a complete ce recit. "Sur les 19 cures affilies des ce +moment a la cause du Tiers, sept seulement adhererent au serment le 20 +juin ou le 22 juin, 12 s'abstinrent..., 4 deputes du Tiers seulement +refuserent de signer ... il n'y eut qu'un seul opposant, Martin d'Auch, +qui declara qu'il ne _pouvait jurer d'executer des deliberations qui ne +sont pas sanctionnees par le roi..._, tous les nobles deputes du Tiers +presents a Versailles, les royalistes les plus eprouves, Malouet, Mounier, +Flachslanden, l'ami intime du roi, Hardy de La Largere, dont le fils fut +anobli sous la Restauration en souvenir du constituant, Charrier, qui en +1792 souleva la Lozere et paya de sa tete son devouement a la cause +royale, vingt autres enfin, dont l'affection pour le roi etait notoire, +ont signe le serment et ont ainsi legitime l'audacieuse constitution du +Tiers en Assemblee nationale." [Note: A. BRETTE, La seance royale du 23 +juin 1789, ses preliminaires et ses suites. _La Revolution francaise_, t. +XX, p. 442 et 534.] + +Parmi ceux qui signerent le serment, cet acte solennel de rebellion, il y +en eut qui eprouverent une emotion intense. L'un d'eux devint fou. + + +FOU DE REMORDS + +Le lendemain un depute de Lorraine, nomme Mayer, est devenu fou. Il avait +prete le serment et en avait la conscience bourrelee. Il etait a cote d'un +filou qui venait de voler sous le costume d'un depute du Tiers. Lorsqu'on +est venu prendre ce filou, il a cru qu'on arretait tous les deputes du +Tiers pour avoir fait le serment; la peur l'a pris et la tete lui a saute. +Cette frayeur d'etre arrete n'etait pas mal fondee, car le bruit general +etait que ce parti violent avait ete propose, les uns disaient dans le +conseil et d'autres dans un de ces conseils tenus frequemment chez MM. de +Polignac et chez M. le comte d'Artois. [Note: Journal de l'abbe Coster +dans Brette, _id._, pp. 37-38.] + +Le 21 juin, a une deputation de la noblesse conduite par le duc de +Luxembourg, le roi avait repondu qu'il ne permettrait jamais qu'on +alterat l'autorite qui lui avait ete confiee pour le bien de ses sujets. +La seance royale qui devait avoir lieu le 22 juin fut remise au 23. Le 22 +juin, Bailly trouvant la porte des Menus fermee, se rendit aux Recollets +qui refuserent de le recevoir. Les marguilliers de l'eglise Saint-Louis +lui offrirent leur eglise. On se rendit d'abord dans la chapelle des +Charniers, ou avaient lieu les catechismes, puis dans la nef. Deux membres +de la noblesse du Dauphine, les premiers de leur ordre, le marquis de +Blacons et le comte d'Agoult se reunirent au Tiers et la majorite du +clerge se reunit aussi, conduite par les archeveques de Vienne et de +Bordeaux, les eveques de Chartres et de Rodez. + +L'abbe Gregoire nous dit qu'en prevision de la seance royale du lendemain, +les deputes qui se reunissaient au club breton (berceau des Jacobins) +arreterent un plan de resistance: + + +L'ACTION DU CLUB BRETON + +La veille au soir nous etions douze ou quinze deputes reunis au Club +Breton, ainsi nomme parce que les Bretons en avaient ete les fondateurs. +Instruits de ce que meditait la Cour pour le lendemain, chaque article fut +discute par tous et tous opinerent sur le parti a prendre. La premiere +resolution fut celle de rester dans la salle malgre la defense du roi. Il +fut convenu qu'avant l'ouverture de la seance, nous circulerions dans les +groupes de nos collegues pour leur annoncer ce qui allait se passer sous +leurs yeux et ce qu'il fallait y opposer. [Note: _Memoires de l'Abbe +Gregoire_, t. I, p. 380. Ce recit est confirme par Bouchette, Lettre du 24 +juin 1789: "Nous etions convenus d'avance quoiqu'il arrivat de ne pas nous +separer avant d'avoir pris une deliberation et nous la fimes ainsi" +(_Lettres_ de Bouchette, Paris, 1909).] + + +LA SEANCE ROYALE + +Enfin la seance royale arriva; elle eut tout l'appareil exterieur qui +naguere en imposait a la multitude; mais ce n'est pas un trone d'or ni un +superbe dais, ni des herauts d'armes, ni des panaches flottants qui +intimident des hommes libres. La cour ignorait encore cette verite, qu'on +retrouve partout dans toutes les histoires. La garde nombreuse qui +entourait la salle n'effraya pas les deputes; elle accrut au contraire +leur courage. On repeta la faute qu'on avait faite le 5 mai, de leur +affecter une porte separee et de les laisser exposes dans le hangar qui la +precedait, a une pluie assez violente, pendant que les autres ordres +prenaient leurs places distinguees; enfin ils furent introduits. + +Le discours et les declarations du roi eurent pour objet de conserver la +distinction des ordres, d'annuler les fameux arretes de la constitution +des communes en assemblee nationale, d'annoncer en trente-cinq articles +les _bienfaits_ que le roi _accordait a ses peuples_, et de declarer a +l'assemblee que, si elle l'abandonnait, il ferait le bien des peuples sans +elle. D'ailleurs toutes les formes imperatives furent employees, comme +dans ces lits de justice ou le roi venait semoncer le parlement. Dans ces +bienfaits du roi promis a la nation, il n'etait parle ni de la +Constitution tant demandee, ni de la participation des etats generaux a la +legislation, ni de la responsabilite des ministres, ni de la liberte de la +presse; et presque tout ce qui constitue la liberte civile et la liberte +politique etait oublie. Cependant les pretentions des ordres privilegies +etaient conservees, le despotisme du maitre etait consacre et les etats +generaux abaisses sous son pouvoir. Le prince ordonnait et ne consultait +pas; et tel fut l'aveuglement de ceux qui le conseillerent qu'ils lui +firent gourmander les representants de la nation, et casser leurs arretes +comme si c'eut ete une assemblee de notables. Enfin, et c'etait le grand +objet de cette seance royale, le roi _ordonna_ aux deputes de se separer +tout de suite, et de se rendre le lendemain matin dans les chambres +affectees a chaque ordre pour y reprendre leurs seances. + +Il sortit. On vit s'ecouler de leurs bancs tous ceux de la noblesse et une +partie du clerge. Les deputes des communes, immobiles et en silence sur +leurs sieges, contenaient a peine l'indignation dont ils etaient remplis, +en voyant la majeste de la nation si indignement outragee. Les ouvriers, +commandes a cet effet, emportent a grand bruit ce trone, ces bancs, ces +tabourets, appareil fastueux de la seance; mais, frappes de l'immobilite +des peres de la patrie, ils s'arretent et suspendent leur ouvrage. Les +vils agents du despotisme courent annoncer au roi ce qu'ils appellent la +desobeissance de l'assemblee.... [Note: Rabaut, _op. cit.,_ pp. 58-59.] + +A ce recit de Rabaut Saint-Etienne, Montjoye ajoute ce detail qu'"a +l'instant meme ou le roi se placa sur son trone, tous les deputes des +trois ordres, par un mouvement simultane, s'assirent et se couvrirent et +ils etaient deja assis et couverts lorsque M. le garde des sceaux dit: le +roi permet a l'Assemblee de s'asseoir." + + +LES DECLARATIONS DU ROI + +Le roi veut que l'ancienne distinction des trois ordres de l'Etat soit +conservee en son entier, comme essentiellement liee a la constitution de +son royaume; que les deputes librement elus par chacun des trois ordres, +formant trois chambres, deliberant par ordre, et pouvant, avec +l'approbation du souverain, convenir de deliberer en commun, puissent +seuls etre consideres comme formant le corps des representans de la +nation. En consequence, le roi a declare nulles les deliberations prises +par les deputes de l'ordre du Tiers-Etat le 17 de ce mois ainsi que celles +qui auraient pu s'ensuivre, comme illegales et inconstitutionnelles +(_Decl._ I. 1). + +Sont nommement exceptees des affaires qui pourront etre traitees en commun +celles qui regardent les droits antiques et constitutionnels des trois +ordres, la forme de constitution a donner aux prochains Etats-Generaux, +les proprietes feodales et seigneuriales, les droits utiles et les +prerogatives honorifiques des deux premiers ordres (_id._ 8). + +Le consentement particulier du clerge sera necessaire pour toutes les +dispositions qui pourraient interesser la religion, la discipline +ecclesiastique, le regime des ordres et corps seculiers et reguliers +(_id._ 9). + +Les affaires qui auront ete decidees dans les assemblees des trois ordres +reunis seront remises le lendemain en deliberation si cent membres de +l'Assemblee se reunissent pour en faire la demande (_id._ 12). + +Toutes les proprietes sans exception seront constamment respectees et +S.M. comprend expressement sous le nom de proprietes les _dimes, cens, +rentes, droits et devoirs feodaux et seigneuriaux_, et generalement tous +les droits et prerogatives utiles ou honorifiques, attaches aux terres et +fiefs, ou appartenant aux personnes (_Decl._ II. 12). + +Les deux premiers ordres de l'Etat continueront a jouir de l'exception des +charges personnelles, mais le roi approuvera que les Etats-Generaux +s'occupent des moyens de convertir ces sortes de charges en contributions +pecuniaires, et qu'alors tous les ordres de l'Etat y soient assujettis +egalement (_id._ 15). + +Dans d'autres articles le roi avait promis de n'etablir aucun nouvel impot +sans le consentement des representants de la nation, de faire connaitre le +tableau annuel des recettes et des depenses et de le soumettre aux Etats +generaux, de sanctionner la suppression de tous les privileges en matiere +d'impots, d'abolir la taille, le franc-fief, les lettres de cachet, la +corvee, d'etablir des Etats provinciaux composes de deux dixiemes de +membres du clerge, de trois dixiemes de membres de la noblesse et de cinq +dixiemes de membres du Tiers, etc. + +Le roi termina par les paroles suivantes: + + +LA MENACE ROYALE + +Vous venez, Messieurs, d'entendre le resultat de mes dispositions et de +mes vues; elles sont conformes au vif desir que j'ai d'operer le bien +public; et, si, par une fatalite loin de ma pensee, vous m'abandonniez +dans une si belle entreprise, seul, je ferai le bien de mes peuples; seul, +je me considererai comme leur veritable representant; et connaissant vos +cahiers, connaissant l'accord parfait qui existe entre le voeu le plus +general de la nation et mes intentions bienfaisantes, j'aurai toute la +confiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je marcherai vers le +but auquel je veux atteindre avec tout le courage et la fermete qu'il doit +m'inspirer. + +Reflechissez, Messieurs, qu'aucun de vos projets, aucune de vos +dispositions ne peut avoir force de loi sans mon approbation speciale. +Ainsi je suis le garant naturel de vos droits respectifs; et tous les +ordres de l'Etat peuvent se reposer sur mon equitable impartialite. + +Toute defiance de votre part serait une grande injustice. C'est moi +jusqu'a present qui fais tout le bonheur de mes peuples; et il est rare +peut-etre que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses +sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits. + +Je vous ordonne, Messieurs, de vous separer tout de suite, et de vous +rendre demain matin chacun dans les chambres affectees a votre ordre, pour +y reprendre vos seances, j'ordonne en consequence au grand-maitre des +ceremonies de faire preparer les salles. + +Dreux-Breze, grand-maitre des ceremonies, vint rappeler aux communes +immobiles l'ordre du roi. Bailly lui repondit que les representants du +peuple ne recoivent les ordres de personne, que, du reste il allait +prendre les ordres de l'assemblee. Alors Mirabeau lanca la celebre +apostrophe qu'il a lui-meme rappelee en ces termes: + + +L'APOSTROPHE DE MIRABEAU + +Bientot M. le marquis de Breze est venu leur dire [aux deputes des +communes]: "Messieurs, vous connaissez les ordres du roi." Sur quoi un des +membres des communes lui adressant la parole a dit: "Oui, Monsieur, nous +avons entendu les intentions qu'on a suggerees au Roi, et vous qui ne +sauriez etre son organe aupres des Etats-Generaux, vous qui n'avez ici ni +place, ni voix, ni droit de parler, vous n'etes pas fait pour nous +rappeler son discours; [Note: Le garde des sceaux, d'apres le protocole, +etait seul qualifie pour communiquer les ordres du roi aux Etats generaux. +Dreux-Breze outrepassait ses pouvoirs. Il ne devait etre que le porteur +d'ordres _ecrits_ du roi.] cependant pour eviter toute equivoque et tout +delai, je vous declare que si l'on vous a charge de nous faire sortir +d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne +quitterons nos places que par la puissance de la baionnette." Alors, d'une +voix unanime, tous les deputes se sont ecries: "Tel est le voeu de +l'Assemblee." [Note: _Treizieme lettre_ de Mirabeau a ses _commettants_.] + +Le Tiers, sur la proposition de Camus et de Sieyes, declara persister dans +ses precedents arretes, recidivant ainsi sa desobeissance. Il decreta en +outre, sur la proposition de Mirabeau, que la personne des deputes etait +inviolable. "Ce n'est pas manifester une crainte, avait dit Mirabeau, +c'est agir avec prudence; c'est un frein contre les conseils violents qui +assiegent le trone." + +Le roi ceda devant l'attitude resolue des nobles patriotes, l'offre de +demission de Necker, qui n'avait deja pas assiste a la seance royale, +devant l'agitation du monde des rentiers qui craignait la banqueroute, +devant l'insubordination de l'armee et les manifestations populaires. + + +LES NOBLES PATRIOTES AU SECOURS DU TIERS + +On se rappelle cette celebre reponse de Mirabeau au grand maitre des +ceremonies qui nous sommait de nous retirer. Cette reponse, me dit +d'Andre, [Note: D'Andre, depute de la noblesse d'Aix aux Etats generaux, +devint avec Barnave et les Lameth un des chefs du cote gauche de la +Constituante.] ayant ete rapportee a la cour par M. de Breze, il fut donne +ordre a deux ou trois escadrons des gardes du corps de marcher sur +l'Assemblee et de la sabrer, s'il le fallait, pour la dissoudre. Et +certes, les deputes, dans un pareil moment, se seraient tous laisse +egorger plutot que de bouger. Au moment ou cette troupe avancait, +plusieurs deputes de la minorite de la noblesse etaient rassembles sur une +terrasse attenant, si je me le rappelle bien, au logement de l'un des +Crillon. Il y avait entre autres les deux Crillon, d'Andre, le marquis de +Lafayette, les ducs de La Rochefoucauld, de Liancourt, etc., tous dans les +opinions de Necker, voulant l'etablissement d'un gouvernement +constitutionnel a l'anglaise, avec la branche regnante de la dynastie. +Lorsque d'Andre vit les gardes du corps s'avancer pour executer l'ordre +dont je viens de parler: "Eh quoi! s'ecrie-t-il, aurions-nous la lachete +de laisser egorger sous nos yeux et sans aucune demarche vigoureuse pour +en empecher, des hommes qui nous donnent un si bel exemple de fermete et +de devouement! Marchons au-devant des escadrons et sauvons les deputes des +communes ou perissons avec eux." Ils partent tous a l'instant; ils barrent +le chemin au detachement, enfoncent leurs chapeaux empanaches, mettent +l'epee a la main et declarent au commandant qu'il leur passera sur le +corps a tous avant qu'il parvienne aux deputes des communes, que c'etait a +lui a juger les consequences. Le commandant repond d'abord qu'il ne +connait que ses ordres, et fait un mouvement pour se porter en avant et +leur passer sur le corps. Mais ces braves gens etant restes inebranlables +a l'approche de cette cavalerie, le commandant n'osa pas aller plus loin; +il retourna au chateau rendre compte de ce qui s'etait passe et demander +de nouveaux ordres. La Cour effrayee, irresolue, donna l'ordre de +retrograder. Le fait est notoire et je n'ai aucun doute sur les details. +D'Andre n'est ni imposteur ni fanfaron, et tous les hommes que je viens de +citer etaient capables de toutes sortes de grandes et belles actions. +[Note: _Memoires_ de La Revelliere-Lepeaux, t. I, pp. 82-84.] + + +LA DEMISSION DE NECKER + +Des cris de _Vive Necker_ se faisaient entendre jusqu'au chateau. On +voulait le voir, on voulait le prier de rester a la tete des affaires. +Dans l'intervalle, il a ete demande chez la reine. Le peuple l'y a suivi, +et les cours du chateau sont restees pleines de monde. M. Necker a passe +un instant chez le roi pour lui rendre compte que toutes les caisses +etaient fermees a Paris, que la ville entiere etait prete a se soulever, +et que les directeurs de la Caisse d'Escompte arrivaient dans le moment de +Paris lui annoncer tous les dangers dont la Caisse etait menacee. Le roi a +senti que le remede a ces maux etait la conservation de son ministere. Il +a meme exige dit-on que M. Necker allat depuis le Chateau jusqu'au +Controle general a pied, pour se montrer au peuple et l'assurer qu'il +restait. Les rues, les fenetres retentissaient d'applaudissements et de +cris repetes de _Vive Necker!_ Dans un instant tous les deputes du +Tiers-Etat se sont rendus chez M. Necker pour le feliciter et applaudir +avec lui au bonheur de la nation qui le conserve. On l'embrassait, on +embrassait Mme Necker et la baronne de Stael, le public embrassait les +deputes du Tiers, les applaudissait, criait: _Vive Necker, vive +l'Assemblee nationale_! [Note: Journal de l'abbe Coster, dans A. Brette, +_La Revolution francaise,_ t. XXIII, pp. 66-67.] + + +L'INSUBORDINATION DE L'ARMEE + +Le jeudi [25 juin 1789], les soldats du regiment des Gardes francaises +ayant abandonne leurs casernes s'etaient repandus dans Paris, allant par +bandes dans tous les lieux publics, criant: _Vive le Roi, Vive le Tiers!_ +allant boire dans les cabarets, obtenant de l'argent de plusieurs +fanatiques qui leur en distribuaient des poignees. Crainte d'une revolte +generale, on n'osa les consigner. Le vendredi, ils se repandirent de meme +dans tous les endroits publics, firent mettre bas les armes a plusieurs +patrouilles des gardes suisses qu'ils rencontrerent et publierent les deux +imprimes ci-joints. M. du Chatelet, accouru a Paris, parvint, en allant +lui-meme a chaque caserne, a les contenir hier samedi. Et la reunion +effectuee ne laissant pas d'animosite entre les partis, il faut esperer +qu'on n'aura pas besoin de se servir des troupes, sur lesquelles V.E. voit +qu'on ne pourrait faire aucun fonds. + +J'apprends a l'instant que le Roi ne peut pas compter davantage sur ses +propres gardes du corps. Un marechal des logis, bas-officier avec rang de +lieutenant-colonel, est venu dire, au nom de la troupe, au duc de Guiche, +capitaine de quartier, que leur devoir etait de garder et de proteger la +personne du Roi, mais non de monter a cheval pour se battre avec la +canaille; qu'en consequence ils ne feraient point de patrouilles. Le duc +Guiche a casse le bas-officier. Sur quoi les gardes du corps sont venus +presenter au Roi un memoire, ou, en l'assurant de leur attachement pour sa +personne, ils ont demande son retablissement. Le Roi a mis au bas du +memoire: "j'ai toujours compte sur la fidelite de mes gardes du corps", et +il le leur a rendu. Les gardes ont fait dire a M. de Guiche que si on ne +leur rendait point leur camarade, a la fin de leur service qui se termine +avec le mois de juin, le Roi pouvait disposer de 600 bandoulieres, ce qui +fait la moitie de tout le corps, y ayant dans ce moment double garde. + +Les regiments de Reinach (Suisse) et de Lauzun (hussards) viennent +d'arriver. La fidelite des regiments etrangers commence aussi a devenir +suspecte. Les bourgeois les seduisent, et les Suisses de Salis-Samade +loges a Issy et a Vaugirard ont assure leurs hotes qu'au cas ou on les fit +marcher, ils devisseraient les batteries de leurs fusils. [Note: Depeche +de Salmour, ministre plenipotentiaire de Saxe, 28 juin 1789, dans +FLAMMERMONT, Rapport sur les correspondances des agents diplomatiques +etrangers en France avant la Revolution. _Nouvelles archives des +missions_, t. VIII, p. 231.] + +Le 24 juin, la majorite du Clerge, desobeissant a son tour au roi se +rendit a la deliberation du Tiers. Le 25, 47 membres de la noblesse, le +duc d'Orleans en tete, en firent autant. Le 27, le roi se resigna a +sanctionner ce qu'il ne pouvait plus empecher. Il ordonna aux deux ordres +privilegies de se reunir au Tiers. Le jour meme la reunion est un fait +accompli. + +Le serment du jeu de paume laissa un vif souvenir parmi les patriotes et +une societe particuliere fut fondee par Gilbert Romme pour en commemorer +l'anniversaire. + + +LE PREMIER ANNIVERSAIRE DU SERMENT DU JEU DE PAUME + +Formes en "bataillon civique", les membres de la societe du serment du jeu +de paume entrerent a Versailles par l'avenue de Paris. Au milieu d'eux, +quatre volontaires de la Bastille portaient "une table d'airain sur +laquelle etait grave en caracteres ineffacables le serment du jeu de +paume. Quatre autres portaient les ruines de la Bastille destinees a +sceller sur les murs du jeu de Paume cette table sacree". La municipalite +de Versailles vint a la rencontre du cortege. Le regiment de Flandre +presenta les armes devant "l'arche sacree". Arrives au jeu de Paume, tous +les assistants renouvelerent le serment "dans un saisissement religieux". +Puis un orateur les harangua: "Nos enfants iront un jour en pelerinage a +ce temple, comme les musulmans vont a La Mecque. Il inspirera a nos +derniers neveux le meme respect que le temple eleve par les Romains a la +piete filiale...." Au milieu des cris d'allegresse, les vieillards +scellerent sur la muraille la table du serment: "Chacun envia le bonheur +de l'enfoncer." Tous ne quitterent qu'a regret ce lieu si cher aux ames +sensibles: "Ils s'embrasserent mutuellement et furent reconduits avec +pompe par la municipalite, la garde nationale et le regiment de Flandre, +jusqu'aux portes de Versailles." Le long de la route, en rentrant a Paris, +"ils ne s'entretenaient que du bonheur des hommes, on eut dit que +c'etaient des Dieux qui etaient en marche". Au bois de Boulogne, un repas +de trois cents couverts, "digne de nos vieux aieux", leur fut servi "par +des jeunes nymphes patriotes". Au-dessus de la table on avait place "les +bustes des amis de l'humanite, de J.-J. Rousseau, de Mably, de Franklin +qui semblait encore presider la fete". Le president de la societe, G. +Romme, "lut pour benedicite les deux premiers articles de la Declaration +des Droits de l'homme. Tous les convives repeterent: Ainsi soit-il!". Au +dessert, on donna lecture du proces-verbal de la journee. "Cet acte +religieux excita de vifs applaudissements." Puis vinrent les toasts. +Danton "eut le bonheur de porter le premier". "Il dit que le Patriotisme, +ne devant avoir d'autres bornes que l'Univers, il proposait de boire a sa +sante, a la Liberte, au bonheur de l'Univers entier; de Menou but a la +sante de la Nation et du Roi "qui ne fait qu'un avec elle", Charles de +Lameth a la sante des vainqueurs de la Bastille, Santhonax a nos freres +des colonies, Barnave au regiment de Flandre, Robespierre "aux ecrivains +courageux qui avaient couru tant de dangers et qui en couraient encore en +se livrant a la defense de la Patrie". Un membre designa alors Camille +Desmoulins dont le nom fut vivement applaudi. Enfin un pieux chevalier +termina la serie des toasts en buvant "au sexe enchanteur qui a montre +dans la Revolution un patriotisme digne des dames romaines". Alors "des +femmes vetues en bergeres" entrerent dans la salle du banquet et +couronnerent de feuilles de chene les deputes a l'Assemblee nationale: +d'Aiguillon, Menou, les deux Lameth, Barnave, Robespierre, Laborde. Un +artiste celebre [Note: David, dont tout le monde connait le celebre +tableau du serment du jeu de Paume.] qui assistait a la fete promit +d'employer son talent "a transmettre a la posterite les traits des amis +inflexibles du bien public". [Note 2: A. Mathiez, _Les Origines des Cultes +revolutionnaires_, pp. 47-49, d'apres le proces-verbal officiel de la +ceremonie.] + + + + +CHAPITRE II + +LA REVOLUTION DU 14 JUILLET + + +L'APPEL DES TROUPES ET LES PROJETS DE LA COUR + +Le roi, qui avait de l'honneur, avait ressenti vivement l'humiliation que +le Tiers et la majorite du Clerge lui avaient imposee. Il preta une +oreille complaisante aux conseils de revanche qui lui venaient de la reine +et du comte d'Artois. Des le 26 juin il appelait autour de Paris et de +Versailles 20,000 hommes, dont 3,000 cavaliers, la plupart des troupes +etrangeres qu'il croyait plus sures. + +Les contemporains ont cru communement a un projet de coup de force +comportant une double offensive, contre l'Assemblee et contre Paris. + +Le jour de la seance royale, le 23 juin, des bruits tres inquietants +s'etaient repandus dans Paris. L'on racontait que Necker, instruit que la +cour s'appretait a l'exiler, avait offert trois fois sa demission et +n'avait reussi a la faire accepter qu'en promettant de ne point quitter +Versailles; qu'un nouveau ministere etait forme avec le prince de Conti +comme premier ministre, le prince de Conde comme generalissime de l'armee, +Foulon comme controleur general des finances; "que le projet de la cour +etait de faire arreter un depute par chaque bailliage pour le retenir en +otage dans l'interieur du chateau de la Bastille, ou l'on avait vu arriver +un grand nombre de lits et une grande quantite de matelas" (Hardy). + +Quelques jours plus tard, nouvelles rumeurs. L'espoir un moment nourri +apres la reunion des ordres, de voir disgracier les princes de Conti et de +Conde ainsi que Barentin, s'evanouit, la concentration des troupes est +connue et commentee a Paris des la fin de juin et des bruits sinistres +circulent. Le 3 juillet, l'on raconte au Palais-Royal que les membres du +tiers, exposes a etre assassines par les nobles, demandent du secours, et +peu s'en faut que plusieurs milliers d'hommes ne se mettent en route pour +Versailles. Puis, a mesure que les troupes se rapprochent, et surtout +apres la seance du 8 juillet a l'Assemblee, les on-dit se precisent: la +cour veut imposer a l'Assemblee, au cours d'une nouvelle seance royale, +les declarations du 23 juin, qui seront ensuite largement repandues dans +tout le royaume, lues au prone de toutes les paroisses; si l'Assemblee +resiste, elle sera transferee dans une ville eloignee ou prorogee pour un +mois, ou immediatement dissoute. L'on affirme qu'au cours d'une nuit +prochaine, les troupes stationnees a Versailles prendront les armes, que +le local de l'Assemblee sera occupe militairement, les plus turbulents +arretes, voire condamnes et executes, les autres disperses. Au coeur meme +de la crise, le 13 et le 14 juillet, le bruit court avec persistance que +la salle des Menus-Plaisirs est minee; ce bruit trouve creance parmi les +deputes et Gregoire se fait a la tribune l'interprete des frayeurs qu'il +inspire. Contre Paris, l'on meditait un assaut dans les regles: des +batteries installees sur les hauteurs de Montmartre foudroieraient la +ville; en meme temps, les troupes campees au Champ de Mars et celles de +Courbevoie, de Saint-Denis, etc., feraient irruption. Tout ce qui +resisterait serait fusille ou sabre; les soldats auraient permission de +piller. Puis les barrieres seraient fermees, garnies de canons, et Paris +serait isole du reste de la France. L'on se communiquait, dans le public, +des plans d'operations ou la mission de chaque corps, les itineraires, la +progression methodique de l'attaque etaient minutieusement indiques. + +Ces bruits doivent etre accueillis avec circonspection. Paris et +Versailles ont passe, pendant la premiere quinzaine de juillet 1789, par +un acces d'exaltation generalisee qui atteignit son paroxysme le jour de +la prise de la Bastille, par une sorte de "grande peur" qui explique la +naissance des rumeurs les plus folles. A l'Assemblee meme, tous ceux des +deputes qui n'avaient pas partie liee avec la cour semblent y avoir prete +foi; et point n'est besoin, pour faire comprendre leur credulite, +d'invoquer les calculs politiques: ils ont subi la contagion du moment. + +Il n'est point douteux que, du 23 juin au 12 juillet, des projets extremes +ont ete agites. Dans une depeche du 9 juillet, le comte de Salmour, +ministre de Saxe a Paris, attribue a d'Epremenil un plan de dissolution +Des Etats generaux a main armee. "D'apres son projet, l'on devrait casser +les Etats generaux, arreter quelques-uns des membres qui avaient parle +avec plus de chaleur, les livrer au parlement, ainsi que M. Necker, pour +instruire leur proces dans les formes juridiques et les faire perir sur +l'echafaud comme criminels de lese-majeste et coupables de haute +trahison." Le meme temoin note "les rodomontades ridicules des +aristocrates", a mesure que les regiments arrivent. Les officiers de +l'etat-major du marechal de Broglie se laissaient aller, en parlant de +l'Assemblee, a de graves intemperances de langage, et le marechal +lui-meme, a en croire Salmour et Besenval, montrait une assurance, une +jactance menacantes. [Note: Pierre Caron, La tentative de contre- +revolution de juin-juillet 1789 dans la _Revue d'histoire moderne et +contemporaine, t. VII, pp. 20-23.]. + + +_LA REPLIQUE DES PATRIOTES_ + +LA MOTION DE MIRABEAU DU 8 JUILLET + +Le 8 juillet, Mirabeau prononca un terrible requisitoire contre les +mauvais conseillers du roi qui compromettaient le trone: "Ont-ils prevu +les conseillers de ces mesures, ont-ils prevu les suites qu'elles +entrainent pour la securite meme du trone? Ont-ils etudie dans l'histoire +de tous les peuples comment les revolutions ont commence, comment elles se +sont operees?" Il deposa la motion suivante: + +Qu'il soit fait au roi une tres humble adresse, pour peindre a S.M. les +vives alarmes qu'inspire a l'Assemblee nationale de son royaume l'abus +qu'on s'est permis depuis quelque temps du nom d'un bon roi pour faire +approcher de la capitale et de cette ville de Versailles des trains +d'artillerie et des corps nombreux de troupes tant etrangeres que +nationales, dont plusieurs se sont cantonnes dans les villages voisins, et +pour la formation annoncee de divers camps aux environs de ces deux +villes. + +Qu'il soit represente au roi, non seulement combien ces mesures sont +opposees aux intentions bienfaisantes de S.M. pour le soulagement de ses +peuples dans cette malheureuse circonstance de cherte et de disette de +grains, mais encore combien elles sont contraires a la liberte et a +l'honneur de l'Assemblee nationale, propres a alterer entre le roi et ses +peuples cette confiance qui fait la gloire et la surete du monarque, qui +seule peut assurer le repos et la tranquillite du royaume, procurer enfin +a la nation les fruits inestimables qu'elle attend des travaux et du zele +de cette Assemblee. + +Que S.M. soit suppliee tres respectueusement de rassurer ses fideles +sujets en donnant les ordres necessaires pour la cessation immediate de +ces mesures egalement inutiles, dangereuses et alarmantes, et pour le +prompt renvoi des troupes et des trains d'artillerie aux lieux d'ou on les +a tires. + +Et attendu qu'il peut etre convenable, en suite des inquietudes et de +l'effroi que ces mesures ont jetes dans le coeur du peuple, de pourvoir +provisionnellement au maintien du calme et de la tranquillite; S.M. sera +suppliee d'ordonner que dans les deux villes de Paris et de Versailles, il +soit incessamment leve des gardes bourgeoises qui, sous les ordres du roi, +suffiront pleinement a remplir ce but sans augmenter autour de deux villes +travaillees des calamites de la disette le nombre des consommateurs. +[Note: Reimpression du _Moniteur_.] + +La motion de Mirabeau fut votee, a l'unanimite moins quatre voix, a +l'exception du dernier paragraphe que les electeurs de Paris allaient se +charger de mettre en application. [Note: Des le 25 juin les electeurs de +Paris avaient agite le projet d'une milice bourgeoise.] + + +L'AGITATION A PARIS. LES GARDES FRANCAISES + +A ces mouvements et a ces bruits la capitale entiere n'eut qu'un +sentiment; et ce n'etait pas une populace ignorante et tumultueuse, +c'etait tout ce que cette ville celebre renferme d'hommes eclaires ou +braves de tous les etats et de toutes les conditions. Le danger commun +avait tout reuni. Les femmes qui, dans les mouvements populaires, montrent +toujours le plus d'audace, encourageaient les citoyens a la defense de +leur patrie. Ceux-ci, par un instinct que leur donnaient le danger public +et l'exaltation du patriotisme, demandaient aux soldats qu'ils rencontrent +s'ils auront le courage de massacrer leurs freres, leurs concitoyens, +leurs parents, leurs amis. Les gardes-francaises les premiers, ces +citoyens genereux, rebelles a leurs maitres, selon le langage du +despotisme, mais fideles a la nation, jurent de ne tourner jamais leurs +armes contre elle. Des militaires d'autres corps les imitent. On les +comble de caresses et de presents. On voit ces soldats, qui avaient ete +amenes pour l'oppression de la capitale, et par consequent du royaume, se +promener dans les rues en embrassant les citoyens. Ils arrivent en foule +au Palais-Royal, ou tout le monde s'empresse de leur offrir des +rafraichissements, et chacun emploie tous les moyens qu'il juge propres a +detacher les soldats de l'obeissance arbitraire pour les reunir a la cause +commune. On apprend cependant que quelques-uns d'entre eux vont etre punis +d'avoir refuse de tirer sur leurs concitoyens, que onze gardes francaises +sont detenus aux prisons de l'Abbaye, et vont etre transferes a Bicetre, +prison des plus vils scelerats. Leur cause devient la cause publique. On +court les delivrer [le 9 juillet]; la foule grossit en marchant; on force +les prisons, on entre, on les delivre; et ils sont amenes en triomphe au +Palais-Royal, qui devient leur asile. Les hussards et les dragons qui +avaient recu ordre de charger les citoyens, posent leurs armes et se +joignent a eux; et l'on entend partout les cris de _Vive la Nation!_ car, +depuis la constitution des communes en assemblee nationale, c'etait le cri +de la joie publique, et l'on ne disait plus _vive le Tiers-Etat!_. [Note: +Rabaut, _op. cit._, pp. 64-65.] + +Le lendemain, 10 juillet, les _Electeurs_ de Paris, c'est-a-dire les +delegues des assemblees primaires qui avaient elu les deputes de la ville +aux Etats-Generaux, se reunissaient dans la grande salle de l'Hotel de +Ville et discutaient un projet d'organisation d'une garde bourgeoise. + + +LE RENVOI DE NECKER ET LE ROLE DES CAPITALISTES DANS L'INSURRECTION + +Le 11 juillet, vers 3 heures de l'apres-midi, le roi revoquait Necker et +l'invitait a sortir immediatement du royaume. Les autres ministres +patriotes, Montmorin, Saint-Priest, La Luzerne etaient de meme disgracies. +Leurs successeurs etaient pris dans le parti de la resistance a outrance: +le baron de Breteuil, le marechal de Broglie, le duc de La Vauguyon, etc. +Le renvoi de Necker provoqua dans le monde de la finance et de la +bourgeoisie le meme emoi que sa menace de demission le 23 juin. + +Le 12 juillet, lorsqu'il apprend le renvoi de Necker, le bailli de Virieu +ecrit: "Le renvoi de Necker portera un coup au credit, et la caisse +d'escompte pourrait bien faire banqueroute. Le roi, probablement, sera +force de reculer et de faire retirer les troupes." "Aussitot, dit Bailly, +qu'on apprit a Paris la nouvelle du renvoi de Necker, les agents de change +s'assemblerent pour deliberer sur les suites du coup que cet evenement +allait porter au commerce et aux finances. Ils deciderent que, pour eviter +de mettre a decouvert un discredit total de tous les effets, la Bourse +serait fermee lundi; ils depecherent l'un d'eux, M. Madimer, a Versailles +pour avoir des nouvelles et connaitre l'etat des choses". Les craintes des +agents de change n'etaient pas injustifiees; des le 10, les rumeurs +repetees sur le mouvement des troupes autour de Paris avaient fait tomber +les billets de la Caisse d'escompte de 4 265 livres, ou ils etaient le 8, +a 4 165 livres. L'arrete fameux de l'Assemblee nationale du 13 juillet +vise expressement la banqueroute. Le Constituant Lofficial depeint la +consternation des bourgeois parisiens le 12 juillet: "Ils ne voyaient que +la banqueroute royale et la perte de leur fortune certaine (la majeure +partie des Parisiens ayant tout leur avoir sur le Tresor royal)". Le +_Tableau des principaux evenements de la Revolution_ s'exprime ainsi: "Un +des principaux moyens employes par les factieux pour soulever Paris peuple +de capitalistes, de rentiers, d'agioteurs avait ete d'y repandre le bruit +que la resolution de faire banqueroute avait ete prise dans le meme +conseil ou l'exil de M. Necker avait ete prononce. M. Mounier eut la +faiblesse d'adopter cette fable absurde: "Nous declarerons ... que +l'Assemblee nationale ne peut consentir a une honteuse banqueroute". Enfin +Rivarol, dans ses memoires, a fait avec amertume les memes constatations: +"Les capitalistes, par lesquels la Revolution a commence n'etaient pas si +difficiles en fait de constitution, et ils auraient donne la main a tout, +pourvu qu'on les payat.... Soixante mille capitalistes et la fourmiliere +des agioteurs ont decide la Revolution". Et, dans une note, il accuse les +principaux banquiers de Paris, Laborde-Mereville, Boscary, Dufresnoy, +d'avoir mis a la disposition du parti revolutionnaire des sommes +considerables. [Note: Pierre Caron, _La tentative de contre-revolution de +juin-juillet 1789_, dans la _Revue d'histoire moderne_, t. VIII, pp. 666- +667.] + + +LE 12 JUILLET + +Il est impossible de depeindre le mouvement immense qui tout a coup +souleva la ville entiere de Paris [a la nouvelle du renvoi de Necker]. On +y previt tout ce a quoi il fallait s'attendre, l'assemblee nationale +dissoute par la force, et la capitale envahie par l'armee. Les citoyens +accourent au Palais-Royal, leur rendez-vous accoutume; la consternation +les y avait conduits; la fureur commune s'y alluma, mais telle qu'elle dut +se communiquer en un moment a cette vaste et populeuse enceinte. La +premiere Victime du despotisme devint l'idole et la divinite du jour. Les +citoyens prennent un buste de M. Necker; ils y joignent celui de M. +d'Orleans, dont on disait aussi qu'il allait etre exile, et les promenent +dans Paris suivis d'un immense cortege. Des soldats du Royal-Allemand +recoivent ordre de charger, et frappent de leurs sabres ces bustes +insensibles: plusieurs personnes sont blessees. Le prince de Lambesc etait +sur la place de Louis XV avec des soldats de Royal-Allemand; le peuple lui +jette des pierres; alors il se precipite dans les Tuileries le sabre a la +main et blesse un vieillard qui s'y promenait. Tandis que les femmes et +les enfans, effrayes, poussent mille cris, le canon tire et tout Paris est +sur pied et crie aux armes; le tocsin sonne, les citoyens enfoncent les +boutiques des armuriers. + +Ils battent une compagnie de Royal-Allemand, et l'emotion continue durant +toute la journee jusqu'a ce que, la nuit etant survenue, des brigands, +apostes hors de Paris, brulent les barrieres, entrent dans la ville et +courent les rues, que remplissaient heureusement des patrouilles de +citoyens, de gardes-francaises et de soldats du guet. [Note: Rabaut, _op. +cit._, p. 68.] + + +CAMILLE DESMOULINS AU PALAIS-ROYAL + +Il etait deux heures et demie [le 12 juillet]; je venais de sonder le +peuple. Ma colere contre les despotes etait tournee en desespoir. Je ne +voyais pas les groupes, quoique vivement emus ou consternes, assez +disposes au soulevement. Trois jeunes gens me parurent agites d'un plus +vehement courage; ils se tenaient par la main. Je vis qu'ils etaient venus +au Palais-Royal dans le meme dessein que moi; quelques citoyens passifs +les suivaient: "Messieurs, leur dis-je, voici un commencement +d'attroupement civique; il faut qu'un de nous se devoue et monte sur une +table pour haranguer le peuple"--"Montez-y"--"J'y consens". Aussitot je +fus plutot porte sur la table que je n'y montai. A peine y etais-je que je +me vis entoure d'une foule immense. Voici ma courte harangue que je +n'oublierai jamais: "Citoyens, il n'y a pas un moment a perdre. J'arrive +de Versailles, M. Necker est renvoye; ce renvoi est le tocsin d'une +Saint-Barthelemi de patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et +allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous egorger. Il ne nous reste +qu'une ressource, c'est de courir aux armes et de prendre des cocardes +pour nous reconnaitre." J'avais les larmes aux yeux et je parlais avec une +action que je ne pourrais ni retrouver ni peindre. Ma motion fut recue +avec des applaudissemens infinis. Je continuai: "--Quelles couleurs +voulez-vous?--Quelqu'un s'ecria:--Choisissez.--Voulez-vous le vert, +couleur de l'esperance ou le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberte +d'Amerique et de la democratie?" Des voix s'eleverent: "--Le vert, couleur +de l'esperance!--Alors je m'ecriai:--Amis! le signal est donne: voici les +espions et les satellites de la police qui me regardent en face. Je ne +tomberai pas du moins vivant entre leurs mains. Puis, tirant deux +pistolets de ma poche, je dis: Que tous les citoyens m'imitent!" Je +descendis etouffe d'embrassemens; les uns me serraient contre leurs +coeurs; d'autres me baignaient de leurs larmes, un citoyen de Toulouse, +craignant pour mes jours, ne voulut jamais m'abandonner. Cependant on +m'avait apporte un ruban vert. J'en mis le premier a mon chapeau et j'en +distribuai a ceux qui m'environnaient. [Note: Camille Desmoulins, _Le +vieux cordelier_, n deg. 5, ed. Baudouin, 1825, pp. 81-82.] + + +LE 13 JUILLET + +Le 13 juillet, au matin, les _Electeurs_ prennent la direction du +mouvement. Ils s'emparent des pouvoirs municipaux, en maintenant en +fonctions le prevot des marchands Flesselles qu'ils appellent a presider +leur _Comite permanent_. Ils organisent immediatement la milice bourgeoise +a raison de 800 hommes par district, 48 000 pour la ville. La journee se +passa a enroler les compagnies et a les armer. Les deux principaux +episodes de cette prise d'armes furent le pillage du garde-meuble et le +pillage des Invalides. + + +LE PILLAGE DES INVALIDES + +L'hotel des Invalides, a la vue des troupes campees au Champ de Mars, fut +emporte par 7 ou 8 000 bourgeois desarmes qui, sortant avec fureur des +trois rues adjacentes, se precipiterent dans un fosse de 12 pieds de large +sur 8 de profondeur et l'eurent, se transportant les uns les autres sur +les epaules, passe en moins de rien. Arrives dans l'Esplanade pele-mele +avec les Invalides qui n'eurent pas le temps de se reconnaitre, ils s'y +emparerent de 12 pieces de canon de 14, de 10, de 18 et d'un mortier. Ils +presenterent alors au gouverneur un ordre de la ville de leur remettre les +armes, qui, ne voyant plus moyen de se defendre dans son hotel, en ouvrit +les portes. Ils s'emparerent de 40 000 fusils et d'un magasin de poudre. + +Temoin de cette operation qui se fit avec une vivacite incroyable je +passai au camp voisin, ou le spectacle des troupes tristes, mornes et +abattues, enfermees depuis quinze jours dans un espace assez etroit, me +parut different de celui des hommes entreprenants et courageux que je +venais de quitter. Les generaux convinrent des ce moment qu'il etait +impossible de _soumettre Paris_, que le parti de la retraite etait le +seul prudent. [Note: Depeche de Salmour, ministre de Saxe, 16 juillet +1789, _Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 238.]. + + +UN MENEUR: JEAN ROSSIGNOL + +Si la Cour n'avait eu contre elle que les rentiers et les bourgeois, gens +naturellement pacifiques, elle aurait triomphe facilement. Mais les +bourgeois surent entrainer derriere eux la foule des proletaires. Les +veritables chefs de l'insurrection furent d'anciens soldats, vivant du +travail de leurs mains en artisans, ne s'occupant pas generalement de +politique, mais gagnes pour une fois par la contagion de l'exemple. L'un +d'eux, Jean Rossignol, ouvrier orfevre, qui avait fait auparavant de +nombreuses garnisons sous le sobriquet militaire de _Francoeur_, a +raconte, avec une sincerite admirable, comment il devint un des vainqueurs +de la Bastille. + +"Le 12 juillet 89, dit-il, je ne savais rien de la Revolution, et je ne me +doutais en aucune maniere de tout ce qu'on pouvait tenter." C'etait un +dimanche. Il dansait dans une guinguette quand il vit qu'on brulait les +barrieres. Des passants l'interpellent: "Es-tu du Tiers-Etat? Crie _Vive +le Tiers-Etat!_" Il cria _Vive le Tiers-Etat_ sans trop savoir ce que cela +voulait dire. Bien lui en prit, car un de ses camarades qui s'y refusait +fut roue de coups. Le lendemain, 13 juillet, il voit la foule qui s'arme +dans les boutiques des fourbisseurs. Ce spectacle l'interesse. Il fait +comme tout le monde: "Je fus au Palais-Royal: la je vis des orateurs +montes sur des tables qui haranguaient les citoyens et qui reellement +disaient des verites que je commencais a apprecier. Leurs motions +tendaient toutes a detruire le regime de la tyrannie et appelaient aux +armes pour chasser toutes les troupes qui etaient au Champ-de-Mars. Ces +choses m'etaient si bien demontrees que je ne desirais plus que l'instant +ou je pourrais avoir une arme afin de me reunir a ceux qui etaient armes." +Voila Rossignol converti et lance. Il retourne dans son quartier, il +groupe ses connaissances, il devient un chef. Il suit les bourgeois, mais +il se defie d'eux, il n'est pas de leur classe. + +Nous nous rassemblames entre gens de connaissance et nous nous trouvames +plus de soixante dans un instant tous bien decides, car la plupart d'entre +nous avaient au moins un conge de service dans la ligne. Nous entrames +dans l'eglise; nous y vimes tous ces gros aristocrates s'agiter; je dis +aristocrates, parce que, dans cette assemblee, ceux qui parlaient etaient +pour la plupart chevaliers de Saint-Louis, marquis, barons, etc. Le seul +homme qui me plut, et que je ne connaissais pas, fut le citoyen Thuriot de +La Roziere, qui s'est bien montre dans cette assemblee. La, on etait +occupe a nommer des commandants, des sous-commandants, [Note: La reunion +avait pour but d'organiser la milice bourgeoise que les electeurs venaient +de decreter. On remarquera que la reunion se tient dans l'Eglise.] et +toutes les places etaient donnees a ces chevaliers de Saint-Louis. Enfin, +je fis une sortie contre cette nomination parce qu'aucun citoyen n'y etait +appele. + +Un nomme Degie, alors notaire, Saint-Martin et les derniers chevaliers de +Saint-Louis proposaient les candidats. Je fus si outre de voir cette +clique infernale se liguer pour commander les citoyens que je demandai la +parole. Je montai sur une chaise et je leur dis que l'on commencait par ou +l'on devait finir, et que ce n'etait pas de cette maniere qu'il fallait +agir pour nous preserver des troupes qui etaient aux environs de Paris, +que de tous les commandants que l'on venait de nommer aucun n'etait dans +le cas d'empecher que les citoyens fussent massacres. + +On me dit que je n'avais qu'a en donner le moyen. + +Je leur repondis qu'il fallait commencer par avoir des soldats et ensuite +des armes a leur distribuer, qu'il fallait absolument des armes pour +pouvoir se defendre; ensuite on devait se rassembler par quartiers, chacun +etant arme, chacun devait avoir le droit de nommer son chef;... je +proposai d'aller chez tous les seigneurs qui residaient dans la paroisse, +d'y faire une perquisition et d'apporter dans l'eglise toutes les armes +que l'on trouverait. J'ajoutai que la distribution devrait en etre faite +legalement par chaque quartier, en donnant surtout les fusils aux mains +des hommes connus qui en savaient le maniement: c'etait la le bon moyen, +selon moi. + +Ma motion fut rejetee et improuvee comme venant d'un homme suspect, et Le +Bossu, alors cure de Saint-Paul, [Note: Bossu refusera le serment, sera +deporte et ne reviendra en France qu'en 1801.] dit qu'il fallait me mettre +a Bicetre; ce a quoi je repliquai que j'etais soutenu de tout mon quartier +et que, s'il voulait me faire arreter, j'allais lui tomber sur le corps. +En me regardant, il vit que j'etais entoure de plus de trente hommes qui +avaient les bras retrousses: il eut peur et ne souffla plus mot.... + +A neuf heures on vint me dire que l'on faisait des listes chez le cure. Je +m'y rendis et j'y fis grand tapage afin qu'aucun de mes amis venus pour +s'inscrire sur cette liste, qui etait a bien nommer liste de proscription, +n'y fut inscrit; et je demandai: Ou sont les fusils de cette ville, que +vous aviez promis dans deux heures? En voila six de passees et rien n'est +encore arrive!... + +Mes camarades et moi nous les laissames deliberer et nous nous en fumes +boire, tout le Tiers-Etat ensemble, avec promesse de nous rejoindre le +lendemain, le plus qu'il nous serait possible afin d'avoir des armes. +[Note: _Vie veritable du citoyen Jean Rossignol_, publiee par V. +Barrucand, 1896, pp. 75-79.] + +Ce recit, d'une couleur si vive, n'a pas besoin de commentaire. La +bourgeoisie, en dechainant Rossignol et ses pareils contre les +privilegies, dut avoir tres vite le sentiment qu'elle ne s'etait pas donne +seulement des allies mais des rivaux. + +Rossignol participera a toutes les grandes journees revolutionnaires, +deviendra general, commandera en Vendee, sera deporte par Bonaparte +aux iles Seychelles puis a Anjouan ou il mourra en 1802. + + +LE 14 JUILLET + +La Cour fut surprise par la brusque offensive des Parisiens. La +Concentration des troupes n'etait pas terminee. Le marechal de Broglie, +sans doute mal soutenu par le roi que reprenaient ses hesitations, laisse +Besenval sans ordre et Besenval, peu sur de ses troupes, reste inerte et +impuissant au Champ-de-Mars, sans rien tenter pour reprimer l'insurrection. +L'Assemblee, encouragee par l'attitude de Paris, avait decrete le 13 +juillet que Necker emportait son estime et ses regrets, que les nouveaux +ministres seraient responsables des evenements et elle avait decide de +sieger jour et nuit, en se tenant en rapports avec les Electeurs parisiens. + +Le 14 juillet des le matin de nombreuses deputations des districts et des +Electeurs se rendirent a la Bastille pour demander au gouverneur De Launay +de livrer des armes a la milice qui se formait et de faire retirer les +canons de la forteresse qui n'etait defendue que par quelques Suisses et +quelques Invalides, ceux-ci assez hesitants et presque gagnes a la cause +populaire. Pendant que les deputations parlementent en vain avec le +gouverneur, le peuple s'attroupe et les gardes francaises amenent des +canons. Une derniere deputation est recue a coups de fusil par les +Suisses. C'est le signal des hostilites. + +L'episode le plus dramatique du siege fut: + + +LE DEVOUEMENT D'ELIE + +Pour parvenir a travers la cour du gouvernement [Note: Le gouvernement +etait le logement du gouverneur, situe en avant de la forteresse. Voir le +plan.] et tenter jusqu'au pont de pierre et tenter d'enfoncer a coups de +canon les ponts-levis et les portes de la forteresse, les assiegeants +etaient genes par les voitures de paille que les combattants de la +premiere heure avaient incendiees dans l'intention de se proteger par un +rideau de fumee contre les coups de la garnison. Ce fut un officier du +regiment de la Reine-Infanterie nomme Elie qui se devoua pour les +deplacer. Vieux sous-officier, nomme sous-lieutenant porte-drapeau, en +1788, a l'age de 40 ans et apres 22 ans de service, Elie etait tout devoue +a la cause du Tiers-Etat, sans doute en haine des officiers nobles, dont +il avait eu tant a souffrir. Des la premiere attaque contre la Bastille, +il avait couru revetir son uniforme et il etait revenu se mettre a la tete +des assaillants. Aide d'un mercier du quartier nomme Reole et de quelques +citoyens restes inconnus, Elie se mit bravement en avant et entreprit de +retirer ces voitures. Ils ecarterent la premiere assez facilement; mais +ils eurent plus de mal pour enlever la seconde qui etait en face du pont +dormant et bouchait precisement l'entree du chateau. Cependant Reole +parvint, a lui seul, a retirer cette voiture enflammee, apres avoir perdu +deux de ses camarades tues a ses cotes. En meme temps Hulin faisait couper +a coups de canon les chaines du pont-levis de l'Avancee, afin de prevenir +toute trahison. Alors les assiegeants passerent en foule dans la cour du +Gouvernement avec leurs canons, qu'ils placerent en batterie a l'entree du +pont de pierre, en face des ponts-levis et des portes de la forteresse qui +n'en etaient eloignes que d'une trentaine de metres. + +Cette manoeuvre hardie decida du succes du siege et, quoi que puissent +dire aujourd'hui les adversaires de la Revolution, ce succes fut du a la +bravoure des assiegeants autant et plus qu'a la faiblesse du gouverneur. +Car pour trainer ces canons a travers les cours et pour les mettre en +batterie devant l'entree principale de la Bastille sous le feu continuel +de la garnison, les assaillants eurent a faire preuve du plus grand +courage. Les redacteurs de la _Bastille devoilee_ sont eux-memes obliges +de le reconnaitre: "Jamais, disent-ils, on n'a vu plus d'actions de +bravoure dans une multitude tumultueuse. Ce ne sont pas seulement les +gardes-francaises, les militaires, mais des bourgeois de toutes les +classes, des simples ouvriers de toute espece qui, mal armes et meme sans +armes, affrontaient le feu des remparts et avaient l'air d'y insulter. Ce +n'est pas derriere des retranchements qu'ils se tenaient; c'est dans les +cours de la Bastille et si pres des tours que M. de Launay lui-meme a fait +plusieurs fois usage des paves et autres debris qu'il avait fait monter +sur la plate-forme. On ne peut disconvenir qu'il n'y eut beaucoup de +confusion et de desordre. Chacun etait chef et ne suivait que sa fougue. +C'etait des individus de tous les quartiers, dont plusieurs n'avaient +jamais manie d'armes et cependant les Invalides qui se sont trouves a bien +des sieges et a bien des batailles nous ont assure qu'ils n'ont jamais vu +un feu de mousqueterie servi comme celui des assiegeants; ils n'osaient +plus mettre la tete en dehors du parapet des tours." Pour prouver que ces +eloges ne sont que justes, il suffit de rappeler le chiffre des pertes +subies par les vainqueurs de la Bastille. Dans cette affaire qui ne dura +pas quatre heures, les assiegeants eurent au moins 83 des leurs tues sur +place: les autres moururent des suites de leurs blessures; 13 furent +estropies et 60 blesses. [Note: J. Flammermont, _La journee du 14 +juillet 1789_ (pp. 224-227).] + + +LA REDDITION DE LA BASTILLE + +Les assiegeants voyant que leur canon n'etait d'aucun effet revinrent a +leur premier projet de forcer les portes. Ils firent pour cela amener +leurs pieces de canon dans la cour du Gouvernement et les placerent sur +l'entree du pont, les pointant contre la porte. M. de Launay voyant ces +dispositions du haut des tours, sans avoir consulte ni avise son +etat-major et sa garnison, fit rappeler par un tambour qu'il avait avec +lui. Sur cela je fus moi-meme dans la chambre et aux creneaux pour faire +cesser le feu; la foule approcha et le Gouverneur demanda a capituler. On +ne voulut point de capitulation et les cris de _Bas les ponts!_ furent +toute reponse. + +Pendant ce temps j'avais fait retirer ma troupe de devant la porte pour ne +pas la laisser exposee au feu du canon de l'ennemi; duquel nous etions +menaces. Je cherchai apres cela le Gouverneur afin de savoir quelles +etaient ses intentions. Je le trouvai dans la salle du Conseil occupe a +ecrire un billet par lequel il marquait aux assiegeants qu'il avait vingt +milliers de poudre dans la place et que si on ne voulait pas accepter de +capitulation, il ferait sauter le fort, la garnison et les environs. Il me +rendit ce billet avec ordre de le faire passer. Je me permis dans ce +moment de lui faire quelques representations sur le peu de necessite qu'il +y avait encore dans ce moment d'en venir a cette extremite. Je lui dis que +la garnison et le fort n'avaient souffert encore aucun dommage, que les +portes etaient encore entieres et qu'on avait encore les moyens de se +defendre; car nous n'avions qu'un Invalide de tue et deux ou trois +blesses. Il parut ne point gouter ma raison; il fallut obeir. + +Je fis passer le billet a travers les trous que j'avais fait percer +precedemment dans le pont-levis. Un officier ou du moins qui portait +l'uniforme d'officier du regiment de la Reine-Infanterie [Elie], s'etant +fait apporter une planche pour pouvoir approcher des portes, fut celui a +qui je remis le billet; mais il fut sans effet. On persista a crier: _Bas +les ponts_! Et _Point de capitulation_! + +Je retournai vers le Gouverneur et lui rapportai ce qui en etait et tout +de suite apres je rejoignis ma troupe, que j'avais fait ranger a gauche de +la porte. J'attendais le moment que le Gouverneur executat sa menace; je +fus tres surpris le moment d'apres de voir quatre Invalides approcher des +portes, les ouvrir et baisser les ponts. La foule entra tout a coup. On +nous desarma a l'instant et une garde fut donnee a chacun de nous. [Note: +Relation de l'officier suisse De Flue dans la _Revue Retrospective,_ t. IV +(1834), pp. 289-290.] + +Les vainqueurs souillerent leur victoire du meurtre de De Launay, de son +major De Losme, de Flesselles, de quelques autres encore, dont les tetes +furent portees au bout des piques. + +On ne trouva a la Bastille que sept prisonniers d'Etat dont la plupart +etaient detenus pour des crimes de droit commun. + + +LES VAINQUEURS DE LA BASTILLE + +L'assemblee des representants de la commune de Paris, dans le but de +recompenser les vainqueurs, chargea une commission speciale d'en dresser +la liste apres une enquete. La commission siegea du 22 mars au 16 juin +1790 et retint 954 noms. + +La plupart des vainqueurs habitaient le faubourg Saint-Antoine que Baudot +surnommait le pere nourricier de la Revolution. + +Les Parisiens de Paris y figurent avec un tres grand nombre de +provinciaux. + +La majorite se compose d'ouvriers, mais toutes les categories sociales +comptent des representants...: 51 menuisiers, 45 ebenistes, 28 +cordonniers, 28 gagne-deniers, 27 sculpteurs, 23 ouvriers en gaze, 14 +marchands de vin, 11 ciseleurs, 9 bijoutiers, autant de chapeliers, de +cloutiers, de marbriers, de tabletiers, de tailleurs et de teinturiers, et +des quantites moindres des autres corps d'etat. En particulier, +mentionnons des hommes de lettres, des etudiants, des militaires et des +abbes. L'horlogerie se trouve representee par plusieurs grands roles: +Hebert, J.-B. Humbert, les futurs generaux Rossignol et Hulin. [Note: +Joseph Durieux, _Les vainqueurs de la Bastille_, p. 5.] + +M. Jaures a commente avec eloquence ces constatations. + +En cette heroique journee de la Revolution bourgeoise, le sang ouvrier +coula pour la liberte. Sur les cent combattants qui furent tues devant la +Bastille, il en etait de si pauvres, de si obscurs, de si humbles que +plusieurs semaines apres on n'en avait pas retrouve les noms et Loustalot +dans les _Revolutions de Paris_ gemit de cette obscurite qui couvre tant +de devouement sublime: plus de trente laissaient leur femme et leurs +enfants dans un tel etat de detresse que des secours immediats furent +necessaires. On ne releve pas dans la liste des combattants les rentiers, +les capitalistes pour lesquels en partie la Revolution etait faite. Il n'y +eut pas sous le feu meurtrier de la forteresse distinction de _citoyens +actifs_ et de _citoyens passifs_. [Note: J. Jaures. Histoire socialiste, +_La Constituante_, p. 265. Les citoyens actifs etaient ceux qui payaient +une imposition directe egale a la valeur locale de 3 journees de travail. +Seuls ils etaient en possession du droit de vote.] + + +_LE ROI CAPITULE DEVANT L'EMEUTE_ + +Le 15 juillet, au matin, Louis XVI se rendit a l'Assemblee nationale, +declara qu'il avait donne l'ordre aux troupes de s'eloigner de Paris et de +Versailles. Le lendemain, sur une nouvelle demarche de l'Assemblee, il +rappelait Necker et les ministres renvoyes, et le meme jour il se rendait +a Paris, sanctionnant par sa presence le fait accompli. + +Les contemporains attribuerent la volte-face royale a une intervention +du duc de Liancourt. + + +L'INTERVENTION DU DUC DE LIANCOURT + +On attribue generalement la demarche du Roi a une circonstance fort +extraordinaire et qui merite un detail. + +Le baron de Wimpfen, depute de Normandie, etant a Paris le 14, le peuple +l'a arrete et conduit sur la place de Greve. On lui demandait: "Es-tu +noble?--Oui, mes amis.--Es-tu pour le Tiers-Etat?--Oui, si je ne l'etais +pas, je ne meriterais pas de porter cette croix (la croix de +Saint-Louis)". On lui a demande son nom, il l'a dit; on a cherche sur la +liste s'il etait un de ceux qu'on appelle _bons_; on l'y a trouve. +Cependant en passant sur la place pres du corps de M. de Launay, on lui +disait: "Tu seras bientot a cote de lui". La fureur de la populace etait +au dernier degre; un mot, un geste, un clin d'oeil pouvaient le faire +perir; cependant, ayant ete reconnu par quelqu'un qui a atteste qu'il +etait un _brave homme_, on l'a laisse aller, en lui donnant un passeport. + +Le baron de Wimpfen est un des plus braves et des plus loyaux officiers de +l'armee. Il a cette noble et touchante simplicite d'un Allemand, d'un +militaire et d'un bon gentilhomme; il a conte cette aventure a l'Assemblee +nationale; il y a repandu un grand interet et un juste effroi, d'autant +plus qu'il a parle immediatement apres le vicomte de Noailles et que le +feu de l'un et le calme de l'autre rendaient infiniment plus vraisemblable +ce qu'ils disaient tous deux. + +Au sortir de l'Assemblee il en a parle au duc de Liancourt qui l'a engage +a aller trouver les ministres. Il a trouve reunis chez M. de Breteuil le +marechal de Broglie et M. de Villedeuil: il leur a raconte les memes +choses, ils l'ecoutaient avec la plus froide indifference. "Messieurs, le +silence serait un crime, et demain je publierai votre indifference dans +tout le chateau.--Bon, ce n'est rien! Un ou deux regiments calmeront tout. +--Messieurs, cela est impossible, et, si vous ne prenez pas le parti de +renvoyer les troupes, la vie du Roi n'est peut-etre pas en surete.--Il ira +s'enfermer dans Metz.--Messieurs, qui quitte la partie la perd, et l'on ne +sait ce qui peut arriver. Je dois vous avertir que si vous ne calmez le +peuple, il peut se porter aux derniers exces contre la Reine et M. le +comte d'Artois.--M. le comte d'Artois voyagera, il ira en Espagne. +--Messieurs, on peut declarer M. le comte d'Artois dechu de ses droits a +la couronne, lui et sa posterite." + +Rien ne pouvait faire cesser la criminelle indifference de ces ministres, +le duc de Liancourt qui a senti tout le danger de la position presente et +qui, d'ailleurs, est personnellement fort attache au Roi, a ete l'eveiller +a mi-nuit, lui a fait un recit exact des faits et lui a indique comme le +seul moyen de sauver l'Etat celui qu'il a pris de venir seul a l'Assemblee +nationale et de renvoyer les troupes. + +Il parait que le Roi le lui a promis. Il est au moins certain que c'est +ce conseil qui l'a determine.... [Note: _Journal_ de Duquesnoy, 16 juillet +1789.] + + +LA VISITE DU ROI A PARIS LE 16 JUILLET + +Cependant les Parisiens voulaient avoir le roi dans leur ville; deja le +bruit s'etoit repandu au chateau de Versailles qu'une deputation de +citoiens armes venoit engager le roi a visiter sa capitale; aussitot le +roi fit dire a l'assemblee nationale qu'il desiroit qu'elle envoiat des +deputes au devant de ceux de Paris pour les determiner a retourner sur +leurs pas et les assurer qu'il se rendroit le lendemain matin (16 juillet) +a Paris. Une partie de l'assemblee nationale l'y accompagna, les deputes +se rangerent sur deux files au milieu desquelles le roi s'avancoit dans +une voiture tres simple escorte seulement par un detachement de la milice +bourgeoise de Paris. Cette procession commenca a la porte de la conference +d'ou elle se rendit a l'Hotel de Ville. Il est impossible d'imaginer un +spectacle aussi auguste et aussi sublime et encore plus de rendre les +sensations qu'il excitoit dans les ames capables de sentir. Figurez un +roi, au nom duquel on fesoit trembler la veille toute la capitale et toute +la nation, traversant dans l'espace de deux lieues, avec les representans +de la nation, une haie de citoiens ranges sur trois files dans toute +l'etendue de cette route, parmi lesquels il pouvoit reconnaitre ses +soldats, entendant partout le peuple criant Vive la Nation, Vive la +Liberte, cri qui frappoit pour la premiere fois ses oreilles. Si ces +grandes idees n'avoient pas ete capables d'absorber l'ame tout entiere, la +seule immensite des citoiens non armes qui sembloient amonceles de toutes +parts, qui couvroient les maisons, les eminences, les arbres memes qui se +trouvoient sur la route, ces femmes qui decoroient les fenetres des +edifices eleves et superbes que nous rencontrions sur notre passage, et +dont les battemens de main, et les transports patriotiques ajoutoient +autant de douceur que d'eclat a cette fete nationale, toutes ces +circonstances et une foule d'autres non moins interessantes auroient suffi +pour graver a jamais ce grand evenement dans l'imagination et dans le +coeur de tous ceux qui en furent les temoins. J'ai vu des moines porter la +cocarde que tous les habitans de la capitale ont arboree. J'ai vu sur le +portail des eglises qui etoient sur notre route le clerge en etoles et en +surplis, environne d'une foule de peuple, disputer avec lui du zele a +temoigner leur reconnaissance aux defenseurs de la patrie; j'ai vu des +cocardes attachees sur des etoles (et ceci n'est point une fiction). + +Enfin le roi fut recu a l'hotel de ville ou nous entrames avec lui, il fut +harangue par le nouveau prevot des marchands qui etoit l'un des deputes de +Paris dans l'assemblee nationale, M. Bailly, a qui ses concitoyens +venoient de deferer cette charge a laquelle le gouvernement nommoit +auparavant. Vous scavez aussi qu'ils ont choisi pour commandant de leur +milice bourgeoise un autre depute, M. le marquis de Lafayette. A l'hotel +de ville le president des Communes de Paris dit au roi ces paroles libres, +dans un discours flatteur: "Vous deviez votre couronne a la naissance, +vous ne la devez plus qu'a vos vertus et a la fidelite de vos sujets". Au +surplus on prodigua au monarque a l'Hotel de Ville des demonstrations de +joie et de tendresse les plus expressives. Il ne repondit pas lui-meme aux +discours qu'on lui adressa. Ce fut M. Bailly qui dit, pour lui, quelques +mots destines a exprimer sa sensibilite. On lui presenta la cocarde qu'il +accepta. Et en le voiant decore de ce signe de la liberte, le peuple cria +a son retour: _Vive le Roi et la Nation!_ [Note: Lettre de Maximilien +Robespierre a son ami Buissart, 23 juillet 1789, dans les _Memoires de +l'Academie de Metz_, 1903.] + + +L'IMPRESSION EN FRANCE + +Le sang de la Bastille cria dans toute la France; l'inquietude auparavant +irresolue se dechargea sur les detentions et le ministere. [Note: On remit +en liberte tous les emprisonnes en vertu de lettres de cachet.] + +Ce fut l'instant public comme celui ou Tarquin fut chasse de Rome. On ne +songea point au plus solide des avantages, a la fuite des troupes qui +bloquaient Paris; on se rejouit de la conquete d'une prison d'Etat. Ce qui +portait l'empreinte de l'esclavage dont on etait accable, frappait plus +l'imagination que ce qui menacait la liberte qu'on n'avait pas; ce fut le +triomphe de la servitude. On mettait en pieces les portes des cachots, on +pressait les captifs dans leurs chaines, on les baignait de pleurs, on fit +de superbes obseques aux ossements qu'on decouvrit en fouillant la +forteresse; on promena des trophees de chaines, de verrous et d'autres +harnois d'esclaves. Les uns n'avaient point vu la lumiere depuis quarante +annees, leur delire etait interessant, tirait des larmes, percait de +compassion; il semblait qu'on eut pris les armes pour les lettres de +cachet. On parcourait avec pitie les tristes murailles du fort couvertes +d'hieroglyphes plaintifs. On y lisait celui-ci: _je ne reverrai donc plus +ma pauvre femme, et mes enfans, 1702._ + +L'imagination et la pitie firent des miracles; on se representait combien +le despotisme avait persecute nos peres, on plaignait les victimes; on ne +redoutait plus rien des bourreaux. [Note: Saint-Just, _Esprit de la +Revolution,_ 1iere partie, ch. II.] + + +L'IMPRESSION A L'ETRANGER + +Ainsi s'est accomplie la plus grande revolution dont l'histoire ait +conserve le souvenir, et, relativement parlant, si l'on considere +l'importance des resultats, elle n'a coute que bien peu de sang. De ce +moment nous pouvons regarder la France comme un pays libre, le roi comme +un monarque dont les pouvoirs sont limites et la Noblesse comme reduite au +niveau du reste de la Nation. [Note: Duc de Dorset, ambassadeur +d'Angleterre a Paris, depeche du 16 juillet, dans J. Flammermont, p. 272.] + +A la Cour [de Russie], l'agitation fut vive et le mecontentement general; +dans la ville, l'effet fut tout contraire, et, quoique la Bastille ne fut +assurement menacante pour aucun des habitants de Saint-Petersbourg, je ne +saurais exprimer l'enthousiasme qu'exciterent parmi les negociants, les +marchands, les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe plus elevee +la chute de cette prison d'Etat et ce premier triomphe d'une liberte +orageuse. Francais, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tous +dans les rues se felicitaient, s'embrassaient comme si on les eut delivres +d'une chaine trop lourde qui pesait sur eux. [Note: _Memoires_ de Segur, +III, 508. ] + + +LES CONSEQUENCES + +Les suites de la victoire populaire furent immenses: le parti aristocrate +ecrase, dans toute la France une explosion de joie et de colere contre les +privilegies, les paysans brulant les chateaux pour detruire les chartriers, +la _grande peur_, l'armement des bourgeois formant partout des gardes +nationales a l'exemple de la garde parisienne pour se proteger contre les +"brigands" et aussi contre les aristocrates, de nouvelles municipalites +elues surgissant revolutionnairement sous le nom de _comites permanents_ a +cote des anciennes municipalites fermees et jalouses, bref la Revolution +s'emparant du pouvoir sur tout le territoire, enfin la premiere emigration +et la nuit du 4 aout. + + +LA PREMIERE EMIGRATION + +La premiere emigration ne fut pas seulement un acte de depit, mais une +protestation contre la lachete royale. Elle fut dirigee par ceux-la meme +qui avaient appele les troupes et qui le matin du 16 juillet conseillaient +a Louis XVI de se rendre a Metz pour se mettre a la tete de l'armee. Le +comte d'Artois et la reine ne furent pas ecoutes. Louis XVI se rangea a +l'avis de Monsieur (le comte de Provence) qui l'invita a ne pas partir. +Pendant qu'il se rendait a Paris, les princes se hataient vers la +frontiere. + +Toute la societe de la Reine est fugitive et dispersee; plusieurs de ses +dames l'ont abandonnee d'une maniere fort vilaine. En general, tout ce qui +a eu a se reprocher des abus de faveur aupres de LL.MM. et des princes, +ou craint d'en etre taxe, a fui. Mme de Balbi de la cour de Monsieur, Mme +de Lagede celle de Mme de Lamballe, Mme de Chalons de celle de Mme la +comtesse d'Artois, Mme de Bombelles de Mme Elisabeth, Mme de Polastron de +la Reine, et tous leurs adherents sont en pays etrangers, tous les princes +du sang avec leur cour, hors le duc d'Orleans, Mme de Brionne et tous les +Lorrains, la princesse de Monaco, Mme de Marsan et tous les Rohan, toute +la famille des Broglie et toutes les filles de cette maison, mariees au +nombre de sept, avec leurs maris, tous les officiers generaux de l'armee +de Broglie, le marechal de Castries, M. de Sartine, tous les Polignac, +tous les d'Ossun, Gramont et Guiche ... un nombre considerable d'autres +personnes de distinction, habitantes de Paris, se sont de meme expatriees +ainsi qu'une multitude de financiers, robins et gentilshommes de province +et beaucoup d'eveques. Il est impossible qu'une misere affreuse dans la +capitale ne soit une suite de l'absence de tant de riches consommateurs, +qui ont renvoye parfois presque tous leurs gens. Aussi le peuple est-il +tres irrite, et je ne crois pas que l'hiver puisse se passer sans des +scenes cruelles. [Note: Depeche de Salmour en date du 29 juillet 1789. +_Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 241.] + + +LA GRANDE PEUR A BOURGOIN + +La soudainete de la panique qui parcourut la France en tous sens apres la +prise de la Bastille a ete presentee par les ecrivains conservateurs comme +le resultat d'un complot. Les francs-macons et les jacobins auraient +imagine ce moyen pour armer le peuple et le dresser contre la royaute. +Aucune preuve n'a ete donnee a l'appui de cette hypothese, et c'est un +fait bien significatif que les gens des villes, ou se recrutaient les +membres des societes secretes, se soient partout alarmes des troubles des +campagnes et aient participe avec les nobles, comme dans le Lyonnais et le +Dauphine, a leur repression. Ce qui s'est passe a Bourgoin s'est repete +des milliers de fois sur tout le territoire. + +Du lundi 27 juillet 1789 a six heures et demie du soir, nous Jacques +Antoine Roy, negociant et maire de la communaute de Bourgoin, accompagne +de plusieurs officiers municipaux et officiers de la garde bourgeoise, +nous etant transportes en l'hotel de ville pour veiller autant qu'il etait +en nous a la surete publique et au bon ordre, avons dresse le present +proces-verbal. + +A cinq heures et demie, est arrive le sieur Arnoux, notaire a la Tour du +Pin, monte sur un cheval qui allait tres vite; il a donne de l'inquietude +aux habitants qui l'ont vu passer en parlant confusement de troupes, de +precautions, etc.; on a cru qu'il continuait sa route du cote de Lyon, et +le peuple s'est arme de tout ce qui s'est presente en accourant sur la +route du Pont-de-Beauvoisin avec des demonstrations de la plus grande +inquietude; nous etant informe du sujet de cet alarme, on nous a fait le +recit ci-dessus concernant le sieur Arnoux; nous avons requis un cavalier +de marechaussee present de courir a la poursuite dudit Arnoux; M. Lavorel +notable est monte a cheval pour aller s'eclaircir de la verite sur la +route de La Tour-du-Pin; un moment apres, Dufillon commis de la poste, en +a fait autant. Le cavalier a trouve le sieur Arnoux chez les Augustins, ou +il etait alle mettre pied a terre: nous l'avons rencontre, accompagne +d'une foule de peuple, au devant de la maison de M. Seignoret, colonel de +la milice bourgeoise; nous l'y avons fait entrer pour l'interroger. Il +nous a appris que, l'alarme ayant ete repandue a La Tour-du-Pin par +quelqu'un venu des Abrets, ou l'on croyait qu'il y avait dix mille hommes +de troupes piemontaises, d'autres avaient dit que c'etait une troupe de +brigands qui ravageaient les campagnes, pillaient et brulaient les +habitations; ce recit offrait bien des incertitudes. Le sieur Arnoux avait +ete porte par son zele pour le bien public a prevenir tous les villages, +sur la route de La Tour-du-Pin jusqu'a Bourgoin, de se tenir sur leurs +gardes et meme de faire avancer des secours contre l'ennemi pour s'opposer +a leurs ravages, et se proposait de retourner aussitot se joindre a ses +concitoyens pour defendre sa patrie; mais, le peuple ayant temoigne de la +defiance sur son compte parce qu'il etait attache a une maison noble, nous +fumes oblige, pour le soustraire aux insultes, de le faire conduire en cet +hotel et de lui donner une garde de six hommes. A six heures, M. de la +Batie est arrive avec Madame son epouse, venant de Cessieu, ou il assure +que plusieurs personnes lui ont fait le meme recit. Cependant, quelle que +fut la cause du danger, il ne paraissait pas moins reel; nous avons requis +aussitot les officiers de la milice bourgeoise d'entrer en fonctions, +quoique, suivant la deliberation des notables, ils dussent attendre +l'agrement des officiers municipaux, d'etablir des gardes et des +patrouilles; nous avons fait donner ordre a tous les boulangers de faire +du pain sans discontinuer jusqu'a nouvel ordre, nous avons fait delivrer +par des marchands des farines a ceux qui n'en avaient pas; nous avons ete +oblige, pour apaiser les clameurs, de faire delivrer de la poudre et du +plomb a ceux qui avaient des armes a feu. + +Il est arrive successivement differentes personnes du cote de La +Tour-du-Pin qui toutes ont fait des recits alarmants, mais pleins +d'incertitude; enfin, a sept heures et demie est arrive M. Lavorel, qui a +dit qu'ayant rencontre en route un courrier de MM. les officiers +municipaux de La Tour-du-Pin, il s'etait charge de la lettre dont il etait +porteur, laquelle il nous remettait; cette lettre, signee par M. le +chevalier de Murinais, M. Lhoste consul, et M. Guedy, cure, confirmait +l'existence des troupes piemontaises et donnait la presomption que le +village d'Aoste avait ete saccage; a cette nouvelle, nous nous crumes +oblige de prevenir les villes de Lyon, Grenoble et Vienne; nous avons +depute le sieur Toit a Lyon, Lambert a Grenoble et M. Genin a Vienne; et, +sur les avis de la milice bourgeoise, on a fait ordonner aux officiers qui +commandaient les compagnies assemblees sur le pont de Ruy d'avancer +jusqu'a ce qu'on rencontrat la milice bourgeoise de La Tour-du-Pin, ce qui +a ete fait; a huit heures, les habitants des paroisses voisines, armes, +ont commence d'arriver; on les a distribues dans les tavernes pour leur +donner a boire et a manger: et, a fur et a mesure qu'il en arrivait +d'autres, on placait les premiers dans les rues et places; ils etaient +surveilles par les gardes qu'on avait placees dans tous les quartiers. A +neuf heures on a compte qu'il etait arrive environ deux mille hommes de +douze paroisses voisines, dont la moitie etait armee de faux ou de +tridents, l'autre moitie avait des armes a feu et demandait a grands cris +des munitions; la crainte de voir arriver l'ennemi demain a la pointe du +jour determina a se procurer de la poudre et du plomb dont on etait +totalement depourvu; nous avons envoye le sieur Germain a Lyon, charge +d'une lettre pour MM. les officiers municipaux, par laquelle nous +confirmions la nouvelle que nous leurs avions donnee et nous les priions +de nous envoyer des munitions; il est dix heures, il arrive par +intervalles des hommes des paroisses voisines; les patrouilles sont faites +exactement dans la ville et les environs, les officiers de la milice +visitent exactement et sans cesse les corps de garde; les femmes et les +enfants, effrayes des nouvelles desastreuses qui se sont repandues des +cinq heures et demie, ont fui et errent dans les bois, sur les coteaux +voisins, par une pluie continuelle; les hommes que la tendresse filiale a +obliges d'accompagner leur famille dans les lieux ecartes, reviennent se +joindre a leurs concitoyens pour defendre leur patrie; les habitations +sont desertes, il ne leur reste d'apparence de vie que celle que leur +procurent les illuminations placees sur les fenetres. Les rues et les +places sont pleines de gens armes, spectacle nouveau dans ce canton et +pour cette generation; tous les esprits sont inquiets, mais l'on jugerait +que la plus grande inquietude est occasionnee par la crainte de ne pas +voir arriver l'ennemi; quelle gloire de le voir expirer a nos portes, d'en +purger la patrie, et d'effrayer tout ennemi public! Le courage augmente +surtout depuis que l'alarme cedant au raisonnement, on se persuade +que malgre les differentes assertions, ce ne pouvait etre des troupes +reglees qui nous menacent, mais seulement des brigands.... [Note: Ext. des +pieces justificatives de Pierre Conard, _La peur en Dauphine_, Paris, +1904, pp. 218-220.] + + +LA NUIT DU 4 AOUT RACONTEE PAR BOUCHETTE +[Note: Francois-Joseph Bouchette, avocat a Bergues et depute aux Etats +generaux.] + +Chers Concitoyens, + +Rejouissez-vous, partagez avec nous la joye et la satisfaction que nous +venons d'eprouver dans la seance d'hier qui a dure jusqu'a passe une heure +de ce matin mercredi. C'est la plus grande et la plus belle Revolution que +presentera l'histoire. La Noblesse vient de faire des sacrifices qu'elle +appelle justes et le Clerge imite son exemple. Tous les droits +seigneuriaux seront rachetes ou rachetables; il n'y aura plus de justices +seigneuriales dans les autres tribunaux. L'administration de la justice +sera gratuite, la venalite des charges sera supprimee; la chasse libre a +tout proprietaire; plus de privilege de l'une a l'autre province et un +pacte d'association de toutes les provinces entre elles; les villes +principales, Paris, Lyon, Marseille, etc., etc., renoncent a leurs +franchises, les cures de campagne renoncent a leur casuel, leur pension +sera augmentee. + +La pluralite des benefices supprimes; plus d'annates payees en Cour de +Rome; liberte de religion aux non catholiques. Le Parlement de Paris +consent a un demembrement de son ressort; il s'appliquera a etudier les +loix nouvelles que l'Assemblee nationale va porter; tout cela doit etre +redige et consenti dans l'Assemblee d'aujourd'huy qui commencera a midy, +apres quoy deputation generalevers le roy et un _Te Deum_ solennel dans la +chapelle royale; proclamation de Louis XVI restaurateur de la liberte +francaise et une medaille frappee en memoire de la journee du 4 d'aoust +1789. J'omets un autre article tres important qui fera encore beaucoup de +plaisir aux plus utiles des citoiens, on le devinera assez. [Note: +Allusion a la suppression des dimes ecclesiastiques.] Demain tout sera +publie et ordonne un _Te Deum_ general dans tout le royaume; ainsi pour +avertissement provisionnel a tous nos chers concitoiens et il n'y en aura +plus d'autres; tous seront freres, tous francais et glorieux d'etre de la +premiere nation du monde.... [Note: _Lettres_ de Bouchette, 5 aout 1789.] + +En votant les fameux decrets, l'Assemblee avait surtout voulu arreter les +desordres par des sacrifices opportuns. Elle n'y reussit qu'assez mal. La +plupart des droits feodaux n'etaient supprimes qu'a condition de rachat et +les conditions mises au rachat etaient telles qu'il etait pratiquement +impossible. Les nobles dans beaucoup d'endroits protesterent contre +l'atteinte portee a leur propriete. Les paysans, d'autre part, refuserent +souvent d'acquitter les droits theoriquement supprimes mais toujours +exigibles en droit. Ils exterminerent le gibier, ravagerent les forets, +brulerent les bancs seigneuriaux dans les eglises, etc. + + + + +CHAPITRE III + + +LE ROI ET L'ASSEMBLEE A PARIS + +LES CAUSES DE L'INSURRECTION D'OCTOBRE + +L'idee qu'il fallait amener le roi et l'Assemblee a Paris pour les tenir +sous la surveillance des patriotes et les soustraire aux seductions des +aristocrates et des monarchiens prit naissance lors de la discussion sur +le _veto_. Le 30 et le 31 aout le Palais Royal s'agita et, a la voix de +Saint-Huruge, parla de marcher sur Versailles. Les anciens gardes +francaises voulaient reprendre leurs postes a cote du roi. + + +L'AGITATION CONTRE LE VETO + +Le roi aurait-il le pouvoir de s'opposer a l'execution des lois et decrets +votes par les representants de la nation? Son veto serait-il absolu ou +suspensif? La question avait une importance capitale. Donner au roi le +veto, n'etait-ce pas lui donner le pouvoir d'arreter toutes les reformes? +Le bon sens populaire ne s'y trompa pas: "On vit des porteurs de chaise, a +la porte de l'Assemblee, dans une grande agitation sur le veto." [Note: +Malouet, _Memoires_, I, p. 367.] C'est qu'en effet les decrets du 4 aout +n'etaient pas encore sanctionnes, et on pouvait se demander si ce retard +du roi a les promulguer n'etait pas un indice qu'il les desapprouvait. +Beaucoup de bons esprits le pensaient et craignaient que le veto royal ne +fut aux mains des privilegies un moyen commode de conserver leurs riches +prebendes. On avait cru un instant que le 14 juillet suffirait a montrer +l'inanite de toute tentative de resistance a la Revolution; on commencait +a s'apercevoir qu'un second avertissement ne serait pas superflu. "Il n'y +avait qu'un cri", ecrivait un publiciste, "apres le 14 juillet, c'etait de +sauver le roi, ce bon roi que nous aimons tous, de l'arracher a la +seduction, a l'obsession, de briser ses fers, afin qu'il daignat briser +les notres". [Note: _Le triomphe de la nation_, p. 6.] On voyait que +la "seduction" et que "l'obsession" persistaient, que le roi etait +toujours circonvenu par les partisans de l'ancien regime. Il fallait +recommencer de briser ses fers. + +Ce n'est pas le lieu de raconter ici l'emeute avortee des 30-31 aout. Mais +nous ne pouvons nous dispenser pourtant de rappeler par combien de cotes +elle ressemble au mouvement d'octobre qu'elle fait deja presager. Le 30 +aout comme le 4 octobre, c'est par les deputations a la Commune que +l'emeute commence. Dans les deux cas, les insurges cherchent a donner a +leurs demarches un caractere de legalite. Dans les deux cas encore, c'est +la reine qui est l'objet des haines et des accusations les plus furieuses. +Enfin, et ceci est plus remarquable, dans l'expose des voeux des insurges +d'aout, nous trouvons deja ce que demanderont a leur tour les emeutiers +d'octobre: "Le roi et son fils seront supplies de se rendre au Louvre pour +y demeurer au milieu des fideles Parisiens". Nous savons qui a lance cette +idee au cafe de Foy: "Sir Thomas Garnier Dwall, secretaire de S.A.R. le +prince Edouard, quatrieme fils de S. M. britannique", rapporte, dans la +deposition qu'il fit devant le Chatelet, [Note: Procedure du Chatelet sur +les evenements qui se sont passes a Versailles le 6 octobre, deposition +317.] le discours que prononca ce jour-la Camille Desmoulins. Bien que la +deposition ait eu lieu longtemps apres les evenements, elle a tous les +caracteres de la veracite et d'ailleurs elle est confirmee par les +temoignages dignes de foi. "L'empereur, disait Camille, vient de faire la +paix avec les Turcs pour etre dans le cas d'envoyer des forces contre +nous; la reine vraisemblablement voudra l'aller rejoindre, et le roi, qui +aime son epouse, ne voudra point la quitter; si nous lui permettons de +sortir du royaume, il faudra au moins que nous prenions le dauphin en +otage, mais je crois que nous ferions beaucoup mieux, pour ne point etre +exposes a perdre ce bon roi, de deputer vers lui pour l'engager a faire +enfermer la reine a Saint-Cyr et _amener le roi a Paris ou nous serons +plus surs de sa personne_...." [Note: Procedure du Chatelet sur les +evenements qui se sont passes a Versailles le 6 octobre, deposition +317.]La motion fit, comme on disait, des sectateurs et le marquis de +Saint-Huruge la joignit a ses autres reclamations.... Mais le projet +d'amener le roi a Paris ne s'impose encore avec force qu'a l'esprit +de quelques uns.... On le vit bien quand l'attitude de la garde nationale +eut fait echouer la tentative de Saint-Huruge sur Versailles. Le lendemain +l'agitation recommenca ... mais il ne s'agit plus maintenant de marcher +sur Versailles pour expulser de l'Assemblee nationale les membres +corrompus et pour ramener le roi a Paris; des avis moins violents sont +proposes et adoptes. Ce n'est plus l'ardent Desmoulins qu'on applaudit, +mais le sage Loustalot. Or, celui-ci s'eleve vivement contre la motion +faite la veille d'aller a Versailles, il declare que des hommes libres +doivent avant tout respecter la legalite et il convie les Parisiens a +faire connaitre dans leurs districts leur opinion sur le veto. La motion +fut adoptee d'enthousiasme. On respectait encore trop l'Assemblee +nationale, sur laquelle on avait mis tant d'espoirs, pour qu'on n'hesitat +pas a violer sa liberte.... Le 2 septembre Barnave proposa a l'Assemblee +d'accorder au roi le veto suspensif. Toute la gauche, Goupil, le baron de +Jesse, les Lameth soutinrent sa proposition. Nous savons aujourd'hui que +le veto suspensif fut dans la pensee de Barnave un moyen d'entente, un +terrain de conciliation entre les partis. La lettre suivante qu'il +adressait le 10 septembre a Mme de Stael en est une preuve: "M. Barnave a +l'honneur de prevenir Mme l'ambassadrice de Suede que, pour le succes de +la demarche de demain [message de Necker en faveur du veto suspensif], il +est tres important que la lettre qui sera lue exprime que le roi n'entend +point faire usage de son droit suspensif relativement aux arretes de +l'Assemblee actuelle, mais seulement sur les lois qui pourront etre +proposees par les assemblees suivantes. L'interet que prend une partie de +l'Assemblee aux decrets de la nuit du 4 aout pourrait etre un grand +obstacle au succes de la proposition si l'on laissait subsister quelque +doute a cet egard. Mme l'ambassadrice excusera M. Barnave de l'occuper si +tard d'interets de cette nature et, en faisant de cet avertissement +l'usage qui lui paraitra le meilleur, elle voudra bien ne pas oublier ce +billet sur la cheminee...." [Note: Arch. nat. W. 12.] + +Le lendemain Necker envoyait a l'Assemblee un message longuement motive +dans lequel il recommandait au nom du roi le veto suspensif.... [Note: +Albert Mathiez, _Etude critique sur les journees des 5 et 6 octobre 1789_, +pp. 12-14, p. 28.] + +Les deputes moderes, qui craignaient les exces depuis la grande Peur, +s'alarmerent de l'agitation de Paris et demanderent au roi ou bien de +transferer l'Assemblee a Compiegne ou bien de la proteger contre une +emeute possible. + + +LA SCISSION DU PARTI PATRIOTE ET LE PROJET DE TRANSFERER L'ASSEMBLEE A +COMPIEGNE + +La scission datait de la nuit du 4 aout. La Revolution, incontestee depuis +le 14 juillet, etait entree, cette nuit-la, dans la periode des +realisations pratiques.... Des le 6 aout Mounier s'elevait contre la +suppression sans indemnite des droits feodaux: "Ces droits, disait-il, se +sont vendus et achetes depuis des siecles, c'est sur la foi publique +qu'ils ont ete mis dans le commerce, que l'on en a fait la base de +plusieurs etablissements; en les aneantissant, c'est aneantir les +contrats, ruiner des familles entieres et renverser les premiers +fondements du bonheur public." Quelques deputes populaires, les uns comme +Bergasse, Malouet, Virieu, parce qu'ils etaient sincerement attaches a la +Revolution et qu'ils craignaient de la compromettre par des mesures +precipitees, les autres comme Sieyes, moins desinteresses, parce que les +arretes du 4 aout les atteignaient dans leurs revenus, penserent comme +Mounier. Ils craignirent qu'en abolissant d'une facon aussi absolue le +regime feodal, a cote d'abus iniques, on ne supprimat bien des fois des +proprietes legitimes. "Ne portait-on pas, d'ailleurs, a la propriete en +soi un coup profond, du moment ou l'on effacait si aisement des attributs +qui en avaient fait l'objet, depuis tant de temps, et n'ouvrait-on point +par la un chemin qu'il n'y avait qu'a elargir un peu pour y faire passer +tout le reste?" [Note: H. Doniol, _La Revolution francaise et la +feodalite_. Paris, 1874, p. 62.] Enfin, bourgeois tranquilles et hommes +d'ordre, la profondeur et la generalite du mouvement revolutionnaire les +surprenait et les effrayait, et ils apprehendaient que les decrets du 4 +aout ne fussent que de nouveaux aliments a l'agitation. Aussi se +rapprochent-ils peu a peu de la Cour. Ils veulent "qu'on rende au pouvoir +executif et au pouvoir judiciaire la force dont ils ont besoin", [Note: +Paroles de Virieu a l'Assemblee, 8 aout.] et, lors de la discussion sur le +veto, ils defendront avec les aristocrates le veto absolu. + +Les autres deputes patriotes, au contraire, Barnave, Buzot, Petion, les +Lameth, le comte d'Antraigues, Lacoste, etc., plus jeunes et connaissant +mieux le peuple, suivaient une politique tout opposee. Ils avaient vote +sans hesiter la suppression de la feodalite, parce que les cahiers le leur +commandaient, qu'ils trouvaient la mesure juste et indispensable, qu'ils +pensaient qu'il fallait detruire les abus de l'ancien regime avant +d'organiser l'ordre nouveau [Note: "Vous n'auriez pas du songer, +permettez-moi cette expression triviale, a elever un edifice sans deblayer +le terrain sur lequel vous devez construire." (Mirabeau, seance du 14 +septembre, matin).] et enfin parce qu'ils ne voyaient aucun autre moyen de +mettre fin a l'insurrection des provinces. [Note: On connait le mot de +Reubell: "Les peuples sont penetres des bienfaits qu'on leur a promis, ils +ne s'en depenetreront plus." (cite par Duquesnoy, _Journal_, I, p. 351.)] +Les decrets du 4 aout votes, ils n'avaient pas compris qu'on s'opposat a +leur sanction. Ils frequentaient les foules et les passions populaires +battaient dans leur coeur. Ils savaient que les Francais attendaient les +arretes avec impatience et que, si on tardait a les leur donner, ils +etaient en force et en volonte de les mettre d'eux-memes a execution. Ils +craignaient que les retards et les demi-mesures n'eussent pour resultat +que de prolonger les troubles et les emeutes qu'ils deploraient les +premiers. Les resistances qu'ils rencontraient ne faisaient que les +irriter et qu'augmenter la defiance qu'ils gardaient toujours contre la +Cour et les privilegies. [Note: "Qui ne connait les orages de la Cour et +ses revolutions? Qui ne voit qu'a la Cour on a toujours promis au peuple +de ne pas le tromper et qu'on l'a trompe sans cesse" (Buzot, 8 aout).] Ils +font bientot consister toute leur politique dans la sanction immediate des +arretes du 4 aout et ils subordonnent toutes les autres questions a celle- +la. Necker demande un emprunt, ils repondent qu'on sanctionne les arretes +du 4 aout. [Note: "Voulez-vous que je vote votre emprunt? Verifiez la +dette de l'Etat.... Faites surtout que le decret de l'emprunt soit +accompagne de tous les decrets passes dans la nuit du 4, et je vote +l'emprunt; mais rappelez-vous que telle est ma mission, que telle est la +votre, et que vous ni moi n'en avons d'autres" (Buzot, 8 aout).] + +L'Assemblee etudie la question des prerogatives royales. Ils ne concoivent +pas qu'avant d'avoir obtenu la sanction des decrets du 4 aout, preface +indispensable de la Revolution, on veuille donner au roi, le veto, +c'est-a-dire le pouvoir de les ajourner et de les supprimer. S'ils +craignent le desordre, ils craignent plus encore la contre-revolution. Ils +soupconnent que la Cour n'a pas desarme, que l'accalmie qui suivit le 14 +juillet n'est pas une paix definitive. Ils redoutent surtout le clerge +qu'ils accusent de pousser le roi a la resistance. Pour prevenir la +contre-revolution qui se prepare, ils recherchent l'appui des clubs et des +districts parisiens. + +Vers la fin d'aout, la scission entre les deux fractions du parti +populaire allait s'accentuant. Lafayette chercha vainement un terrain de +conciliation. Des conferences eurent lieu chez lui et chez Jefferson entre +Mounier, Lally, Bergasse, d'une part, Duport, Lameth et Barnave de +l'autre.... [Note: Pour le detail des negociations, consulter Lafayette, +_Memoires_, II, p. 298; Mounier, _Expose de ma conduite_, pp. 51-33; +Fenieres, _Memoires_, I, p. 221.] Mounier, qui croyait alors la majorite +de l'Assemblee gagnee a ses idees, se montra intransigeant.... Le 29 aout +les pourparlers furent definitivement rompus.... + +L'emeute du 30 aout fut pour les moderes comme un coup de foudre. +C'etaient eux les deputes infideles et corrompus dont elle demandait la +revocation et la mise en jugement. Qu'allait-il arriver si Lafayette ne +parvenait pas a retablir le calme? Lafayette lui-meme ferait-il tous ses +efforts pour sauvegarder l'independance de l'Assemblee? On avait foi en sa +loyaute, on le savait parfait gentilhomme, mais on n'ignorait pas son +admiration pour la constitution americaine et ses preferences pour les +idees de democratie royale cheres au parti populaire. L'anxiete etait +grande. Si l'emeute etait la plus forte, c'etait l'Assemblee dispersee, +ses membres insultes ou massacres, la France livree a la demagogie. Ou +bien si ces scenes de sauvagerie ne se produisaient pas, c'etait a tout le +moins le roi et les deputes traines a Paris et la obliges de ratifier les +volontes de la populace. De toute maniere, c'etait pour les moderes la fin +de leur influence. Us sentaient bien que, meme si l'emeute se contentait +de transferer a Paris le siege des pouvoirs publics, la majorite leur +echapperait.... + +Le 31 aout, pendant que les craintes sont encore vives, Clermont-Tonnerre +propose qu'en cas de danger l'Assemblee nationale quitte Versailles et +s'etablisse dans une autre ville, loin des entreprises du peuple de +Paris.... Pour mettre son projet a execution, le parti modere avait besoin +du concours de la droite de l'Assemblee, des ministres et du roi.... A qui +profiterait cette alliance avec la Cour? C'etait une grande naivete de se +figurer que les aristocrates y entraient sincerement et sans arriere +pensee. Les moderes voulaient le transfert de l'Assemblee en province +parce qu'ils croyaient que l'etablissement d'une constitution, d'un +gouvernement stable en dependait. Ils craignaient l'anarchie et avant tout +voulaient faire regner l'ordre et la loi. C'etait pour de tout autres +raisons que les aristocrates s'associent au meme projet. Pour eux, le +depart du roi de Versailles est le commencement de la contre-revolution. +Ils n'ont jamais cesse d'esperer le retablissement complet de l'ancien +regime. Ils se disent qu'en eloignant de Paris les pouvoirs publics, on +les mettra forcement, qu'on le veuille ou non, a leur discretion.... + +Les chefs moderes et les chefs royalistes se reunirent au nombre de 32 +pour arreter une ligne de conduite commune. La droite etait representee +par Maury, Cazales, D'Espremenil, Montlosier; la gauche par Mounier, +Bergasse, Malouet, Bonnai, Virieu.... Tous tomberent d'accord: + +"1 deg. Que, vu les troubles et le voisinage de Paris, la position du roi a +Versailles n'etait plus tenable; + +"2 deg. Que la position de l'Assemblee, menacee comme elle l'etait depuis +quelque temps dans ses principaux membres, ne l'etait pas davantage; + +"3 deg. Que, dans les deux cas ou le roi se deciderait soit a quitter +Versailles, soit a y demeurer, quelque corps de troupes de ligne etait +absolument necessaire, conjointement avec sa garde, pour le preserver +d'une entreprise populaire." + +On decida en outre qu'une delegation de trois membres irait porter au roi +la decision qu'on venait de prendre et lui demanderait "le transfert de +l'Assemblee a vingt lieues de Paris, a Soissons ou a Compiegne". [Note: +Montlosier, _Memoires_, I, p. 276 et sq.] Pour donner a la demarche une +apparence presque officielle, on designa pour faire partie de la +deputation: l'eveque de Langres, La Luzerne, alors president de +l'Assemblee, et Rhedon qui en etait secretaire, et on leur adjoignit +Malouet. La hate etait telle qu'ils n'attendirent pas au lendemain pour +remplir leur mission. Ils allerent trouver le soir meme Montmorin et +Necker et leur firent part de la decision que leurs amis venaient de +prendre. Les deux ministres l'approuverent fort. Ils entrerent meme si +avant dans les vues des moderes qu'ils n'hesiterent pas a convoquer +d'urgence le conseil.... Le conseil se prolongea jusqu'a minuit. L'issue +ne fut tout autre que celle qu'on attendait. Necker vint dire aux delegues +"d'un air consterne" que leur proposition etait rejetee, que le roi ne +voulait pas quitter Versailles. [Note: Malouet, _Memoires_, I, p. 340.]. + +..."Malgre la reine, malgre M. de Mercy, malgre les insinuations plus ou +moins pressantes d'un grand nombre de seigneurs de la Cour, le roi se +decida a demeurer a Versailles." [Note: Malouet, _Memoires_, I, p. 342.] +Sans doute, cet acte de fermete etonne un peu de la part d'un homme dont +le comte de Provence comparait le caractere a des boules d'ivoire huilees +qu'on s'efforcerait en vain de retenir ensemble. Eut-il, ce soir-la, comme +dans un eclair, la vue nette de la situation? Comprit-il la gravite de la +mesure qu'on voulait lui faire prendre, craignit-il, en jetant un tel defi +au peuple de Paris, de provoquer une insurrection, un nouveau 14 juillet, +plus terrible que le premier? Si invraisemblable qu'elle puisse paraitre, +la chose n'est peut-etre pas impossible. Ou bien encore, n'ecoutant que sa +rancune, hesita-t-il a se confier aux moderes, hier ses ennemis? Cette +opinion, que nous trouvons dans les memoires de Weber, n'est peut-etre pas +eloignee de la verite. Il faut ajouter enfin que, si Louis XVI etait +debonnaire, il ne manquait pas d'un certain courage passif et se faisait +une assez haute idee du point d'honneur. Malouet dit tres bien: "Le roi +qui avait un courage passif, trouvait une sorte de honte a s'eloigner de +Versailles." [Note: Malouet, _Memoires_, l, p. 342.] Et nous savons que ce +sont des scrupules du meme ordre qui, le 5 octobre, l'empecheront de +prendre la fuite.... [Note: Albert Mathiez, _op. cit._, pp. 29-37.] + +Pour rassurer les moderes le roi appela a Versailles le regiment de +Flandre. Il pensait ainsi etre plus fort pour refuser sa sanction aux +decrets du 4 aout, a la declaration des droits et aux autres articles +constitutionnels. + +La disette qui sevissait, la crise economique, produite par l'emigration, +creaient un excellent terrain aux excitations des meneurs populaires qui +denoncerent le refus de sanction des decrets, l'appel des troupes, +l'election de Mounier a la presidence comme autant de preuves du dessein +forme de faire retrograder la Revolution. Il est probable enfin que les +intrigues orleanistes ont joue un role. + + +L'INTRIGUE ORLEANISTE + +Philippe d'Orleans avait contre la cour de vieilles rancunes. Il n'avait +pas perdu le souvenir des calomnies que le parti de la reine avait +repandues contre lui apres le combat d'Ouessant. Il avait encore sur le +coeur le refus de Louis XVI de lui donner la charge de colonel general +des hussards qu'il avait sollicitee pour faire taire les calomniateurs. +Enfin, il savait que le roi blamait fort ses moeurs et qu'on l'accusait +tout haut a Versailles d'avoir transforme le Palais-Royal en un mauvais +lieu et de s'enrichir avec les vices qu'il y logeait. Il se vengeait de +ces mepris en affectant des opinions liberales, et les applaudissements +populaires le consolaient des avanies de Versailles.... Voulait-il se +servir de sa popularite comme d'un marchepied pour monter sur le trone ou +se contentait-il seulement du plaisir d'humilier ses ennemis? S'il faut en +croire les paroles que Mirabeau prononca, quelques jours avant le 14 +juillet, devant quelques deputes du parti populaire, le duc d'Orleans +desirait a cette epoque la charge de lieutenant general du royaume. De la +a la royaute effective il n'y avait qu'un pas. Mais peut-etre ses +ambitions etaient-elles plus celles de son entourage que les siennes +propres. Tous les temoignages sont, en effet, unanimes a nous representer +le duc d'Orleans comme un homme faible, incapable de decisions viriles, +constamment conduit par ses maitresses et ses favoris. [Note: A. Mathiez, +_op. cit._, p. 18.] + +Lafayette crut le duc coupable et, apres l'emeute, l'obligea a accepter +une soi-disante mission diplomatique en Angleterre, exil deguise. + +Le Chatelet, qui enqueta sur les responsabilites des evenements du 6 +octobre, recut de nombreuses depositions hostiles au duc. + + +LE BANQUET DES GARDES DU CORPS + +C'etait l'habitude, quand un regiment entrait dans une ville, que la +garnison lui offrit un banquet de bienvenue. La Cour s'efforca de +transformer le banquet offert par les gardes du corps au regiment de +Flandre en une manifestation de loyalisme monarchique. L'"orgie" du 1er +octobre, pour laquelle le roi avait prete la salle de l'Opera au chateau, +fut racontee par Gorsas dans son _Courrier de Versailles_. C'est ce recit +qui dechaina l'emeute. + +La salle etait illuminee comme dans les plus superbes fetes. Les plus +jolies femmes de la Cour et de la ville donnaient d'agreables distractions +et formaient un coup d'oeil le plus attrayant et le plus enchanteur. + +Pendant le diner on a porte plusieurs santes; celle du roi, de la reine, +de Mgr le dauphin, de toute la famille royale (Je ne me rappelle pas +cependant qu'on ait porte celle de M. le comte d'Artois ou peut-etre +etais-je distrait, je ne m'en suis pas apercu). Pendant les santes, la +musique du regiment de Flandres a execute des morceaux plus interessants +les uns que les autres, et tous analogues aux circonstances. + +A la sante du roi la salle a retenti de l'air: _o Richard, o mon Roi_! Une +allemande nouvelle ou ancienne a ete donnee pour la sante de la reine, +etc. + +Au milieu de toutes ces santes se sont presentes dix a douze grenadiers du +regiment de Flandres; il a bien fallu boire de nouveau a la sante du roi. +Cette sante a ete portee avec les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une +main et le verre de l'autre. Un instant apres arrivent les dragons; meme +accueil, meme ceremonie. Un instant apres entrent les grenadiers suisses, +meme accueil, meme ceremonie. Tout jusqu'alors est gai, piquant, mais des +scenes autrement interessantes se preparent. + +Le roi, la reine, M. le dauphin, Madame sont venus pour jouir de ce +spectacle: tout a coup la salle a retenti de cris d'allegresse. La reine +tenant son fils par la main s'est avancee jusqu'a la balustrade du parquet; +au meme moment les grenadiers Suisses, ceux du regiment de Flandres, les +dragons sautent dans l'orchestre. Le Roi, la Famille accompagnes par MM. +les gardes du corps, sont reconduits chez la Reine, en traversant toutes +les galeries, aux cris repetes de: _Vive le Roi! Vive le Roi_! etc. + +Tout paroissoit fini; tout a coup, comme de concert, la table joyeuse et +La musique s'est portee a la cour de marbre et devant le balcon de S.M. +Alors on s'est mis a chanter, a danser, a crier de nouveau: _Vive le Roi_! +Le balcon s'est ouvert, un garde du corps, par je ne sais quel moyen, y +monte comme a l'assaut; un dragon, un suisse, un garde bourgeois le +suivent; en un instant, le balcon est rempli. Lorsqu'on y pensait le +moins, le Roi et la Reine arrivent au milieu de ce groupe; les cris +d'allegresse ont redouble. + +Le Roi retire, on s'est porte sur la terrasse, ou l'on a reste fort tard +a danser, a faire des folies et de la musique. On observera que le Roi +arrivait de courre le cerf et qu'il a paru en habit de chasse. Un +historien fidele ne doit rien oublier. Quelques officiers en versant du +vin a leurs soldats leur disoient: allons, enfans! Buvez a la sante du +Roi, de notre maitre et n'en reconnaissez point d'autre! Un autre officier +a crie fort haut: _A bas les cocardes de couleurs! Que chacun prenne la +noire, c'est la bonne_! (Apparemment que cette cocarde noire doit avoir +quelque vertu, c'est ce que j'ignore [Note: Le noir etait la couleur de la +reine.]).... + +Tous ces details sont parfaitement exacts, tous jusqu'a l'article de +la _Cocarde_. [Note: _Courrier de Versailles a Paris et de Paris a +Versailles_, n 88, samedi 3 octobre 1789.] + + +LES PRODROMES DE L'EMEUTE + +Le banquet des gardes du corps n'aurait pas suffi a provoquer un mouvement +populaire si les esprits n'y avaient ete prepares par la presse patriote. + +La nouvelle de l'arrivee des troupes a Versailles vint ranimer l'agitation +politique. Tous les journaux patriotes menent en meme temps la meme +campagne. Tous les chefs populaires sont d'accord cette fois sur la +necessite de forcer le roi a s'etablir a Paris.... Elysee Loustalot dans +le n deg. 13 des _Revolutions de Paris_ (1er octobre) appelle l'election de +Mounier a la presidence de l'Assemblee, "un soufflet donne par +l'aristocratie a l'opinion publique" et termine son virulent article par +le mot souvent cite: "II faut un second acces de revolution, tout s'y +prepare." Parmi les "motions raisonnables" que le marquis de Villette +publiait dans la _Chronique de Paris_ du 25 septembre, il se trouvait +celle "d'inviter le roi et la reine a venir passer l'hiver a Paris". Le +marquis voulait aussi que l'Assemblee vint sieger au Louvre dans la +galerie des tombeaux. Dans l'_Ami du peuple_, Marat reclamait des mesures +plus energiques: "Convaincu que l'Assemblee nationale ne peut plus rien +faire de bien pour la nation dont elle a lachement abandonne les arretes +et sacrifie les droits, a moins que, revenant elle-meme sur ses pas, elle +ne reforme ses decrets funestes, je crois qu'elle ne saurait etre assez +tot dissoute." Sous des formes differentes, c'etait au fond la meme idee: +l'Assemblee nationale et le roi ne voulaient pas serieusement les +reformes, inscrites dans les arretes du 4 aout, sans lesquelles la +Revolution n'etait qu'un leurre, il fallait ... les obliger a faire le +bien.... La presse n'attaquait pas seulement l'Assemblee nationale et la +Cour, elle s'en prenait aussi a la municipalite et a Lafayette qui +voulaient empecher le peuple de deliberer au Palais-Royal. Les +representants de la Commune ont ete gagnes a la Cour par les flatteries +"et les coups de chapeau". Ils sont devenus "les oppresseurs de la +Commune, les fauteurs d'un nouveau systeme d'aristocratie". Marat +demandait chaque jour l'epurement de la Commune et meme des districts: +"Peuple insense, seras-tu toujours victime de ton aveuglement? Ouvre enfin +les yeux, sors, sors de ta lethargie, purge tes comites, conserves-en les +membres sains, balayes-en les membres corrompus, ces pensionnaires royaux, +ces aristocrates ruses, ces hommes fletris ou suspects, ces faux +patriotes; tu n'aurais a attendre d'eux que servitude, misere, +desolation...." [Note: _Ami du peuple_, no. 13.] + +Les pamphlets qui vraisemblablement ont le plus fait pour emouvoir le +peuple et l'exciter contre ses gouvernants furent ceux qui depeignaient sa +situation miserable. Le titre de l'un d'eux etait deja par lui seul un cri +dechirant: Quand aurons-nous du pain? Cette phrase revient comme un +refrain apres chaque paragraphe de cette prose pathetique: "Pourquoi, +citoyens, Lafayette, Bailly et les chefs de la Commune vous laissent-ils +manquer de pain? + +"C'est pour s'engraisser de votre substance. Pourquoi ces scelerats +font-ils venir des troupes, font-ils environner Paris, Versailles et les +alentours de piques et de soldats, sous pretexte de garder le roi et +l'Assemblee nationale? Ces scelerats croient que vous avez trop de vivres. +C'est pourquoi ils font venir des troupes pour les consommer bien vite et +pour vous juguler ensuite. Et vous dormez! Quand aurons-nous du pain? Au +sein de l'abondance, nous n'avons point de pain...." [Note: Sur les 30 +jours du mois de septembre, il y en eut 16 ou les fusilliers monterent la +garde pour assurer la distribution.] Ces appels trouvaient de l'echo dans +l'opinion publique. Paris s'agitait. Le 22 septembre, les ouvriers +employes aux ateliers de charite de l'ecole militaire parlaient de partir +pour Versailles. Le 17 septembre, on arretait sur la place de Greve un +individu qui, au milieu d'un nombreux attroupement, s'ecriait "qu'il +fallait se transporter a Versailles pour l'amener a son Louvre, qui +n'etait pas fait pour des chiens". Les reunions du Palais-Royal etaient de +plus en plus tumultueuses et Lafayette avait beaucoup de peine a dissiper +les rassemblements. Les bourgeois eux-memes etaient inquiets: "On disait +que les especes, que le numeraire manquaient absolument, au point qu'a la +fin du mois tous les payements de rentes qui allaient deja fort mal au +palais Soubise, ou ils avaient ete transferes de l'hotel-de-ville, +cesseraient entierement." Bref, on attendait une emeute.... +[Note: A. Mathiez, _op. cit._, p. 42 et pp. 50-51.] + + +LES DISTRICTS + +Le district etait une Assemblee elue, un veritable petit parlement ayant +son bureau, ses commissaires, ses rapporteurs. Chaque district est maitre +chez lui et se donne lui-meme son organisation. Les uns ont des comites de +bienfaisance, tous ont un tresorier pour les pauvres. Un autre, devancant +les vues de l'Assemblee nationale, nomme des juges de paix et de +conciliation. Pour se concerter entre eux, les districts ont un bureau de +correspondance qui transmet de district a district les resolutions a +communiquer. Les districts sont la vraie force publique. Tous les services +y sont concentres. Le comite de police du district arrete, perquisitionne, +juge. Le comite militaire equipe le bataillon de garde nationale, qui est +affecte a chaque district, edicte les reglements militaires, donne des +ordres aux compagnies. Le comite des subsistances legifere sur les halles, +sur les boulangers, sur les convois, etc. Chaque question fait l'objet +d'une discussion longue et suivie. A chaque instant, on placarde des +affiches pour porter a la connaissance du public les decisions nouvelles, +et le peuple ne se lasse pas de lire tous ces placards. Les seances sont +tres courues. Les Parisiens aimaient deja les beaux discours et ils +etaient servis a souhait. C'etaient en effet des avocats et des +journalistes qui remplissaient les fonctions de president, de secretaire +du district. Comme on l'a dit justement, le district etait un club et +c'etait un club legal. Ajoutez qu'a chaque instant on faisait de nouvelles +elections, ce qui contribuait encore a augmenter l'agitation.... +[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 43-44.] + +L'emeute du 14 juillet et celle des 5 et 6 octobre furent l'oeuvre des +districts, celle du Champ-de-Mars sera l'oeuvre des _societes +Fraternelles_. + + +LES DEPUTES DU COTE GAUCHE ENCOURAGENT L'AGITATION + +Ce n'est qu'a partir du 15 septembre environ que les membres du club +breton, [Note: Le club breton ou se reunissaient d'abord les deputes +de Bretagne fut le berceau des Jacobins.] que Barnave, les Lameth, Duport, +Chapelier et leurs amis prennent contre la Cour et le ministere une +attitude nettement hostile. Jusque-la ils ne desesperaient pas encore de +faire aboutir les reformes par les voies legales. L'appel des troupes +dissipa cette derniere illusion. Il est juste de dire neanmoins que +Barnave et les Lameth ne voulurent pas rompre sans essayer encore une +derniere tentative de conciliation. Avant l'arrivee du regiment de Flandre +a Versailles, ils allerent trouver Saint-Priest et joignirent leurs +prieres a celles de Lafayette et de la Commune de Paris pour en obtenir le +renvoi. Le ministre repondit "de maniere a oter tout espoir a ces +demarches". [Note: Saint-Priest, _Abrege de ma conduite_ dans les +_Memoires de Mme Campan_, t. II, p. 297] Desormais, la lutte est +ouvertement declaree. Les patriotes ont perdu toute confiance en Necker +qu'ils considerent comme l'instrument docile de la Cour et il ne se +passera pas de jour sans qu'ils attaquent a l'Assemblee le ministere et la +Cour. Le 16 septembre, Mirabeau fait distribuer un violent discours contre +la caisse d'escompte qui etait comme la creation personnelle du premier +ministre. Le 18 septembre, le roi refuse sa sanction aux arretes du 4 +aout. L'emoi fut grand dans l'Assemblee. Duquesnoy, un modere pourtant, +ecrit ce jour-la dans son journal: "La seance de ce matin va peut etre +decider du sort de l'empire. Le gant est jete par le roi a l'Assemblee. +L'amassera-t-elle? Le retirera-t-il?..." [Note: Duquesnoy, _Journal_, t. +I, p. 551.] + +Il n'est guere douteux que les patriotes de l'Assemblee n'aient ete en +communion d'idees avec les pamphletaires parisiens et n'aient prepare +l'emeute avec eux. Sans doute les preuves formelles manquent mais les +vraisemblances sont assez fortes. On sait que les membres du club breton +vont souvent a Paris, qu'ils sont en relations avec les principaux +orateurs de reunions publiques et que ceux-ci assistent souvent aux +seances de l'Assemblee nationale. Vers la fin de septembre, on organise +comme un service regulier de surveillance aux tribunes. Les gardes +francaises y allaient a tour de role en habits civils, s'y mettaient en +rapport avec les deputes populaires, leur demandaient des instructions et +appuyaient leurs discours de vigoureux applaudissements.... + +Nous avons conserve le brouillon des lettres que Barnave ecrivait au +milieu meme des evenements, le 4 et le 5 octobre, elles ne laissent aucun +doute sur son veritable etat d'esprit: "Si vous voyiez, disait-il le 4 +octobre, de vos propres yeux que le ministere, sans excepter M. Necker et +la majorite de notre Assemblee, n'a jamais voulu de constitution, qu'ils +n'ont jamais eu un moment de superiorite sans tenter de renverser avec une +incroyable mauvaise foi tout ce qu'ils avaient paru consentir, que leurs +relations dans l'etendue du royaume embrassent presque tout ce qui exerce +ca et la quelque autorite, que, depuis les arretes du 4 aout, presque +toute la partie gouvernante de la nation est devenue notre ennemie et +celle de la liberte, que rendre dans ces circonstances une grande energie +a l'ordre ancien, c'etait presque certainement le retablir, lui donner des +moyens de nous aneantir presque sans combat, puisqu'il aurait eu pour lui +le gouvernement et la majorite de notre Assemblee, prete a se declarer, +des que la crainte ou la volonte de la nation fortement exprimee ne la +contiendrait pas, si vous reflechissiez que nous ne sommes point dans +l'etat naturel, ou les mouvements sont libres et la volonte maitresse de +combiner ce qu'il y a de plus avantageux, mais dans un etat tendu et +force, obliges de soutenir un poids immense de forces contraires toujours +pretes a nous engloutir, que, pour faire adopter la constitution a un +gouvernement et a une grande partie de la nation qui n'en veut pas, il +fallait que cette constitution leur fut necessaire pour les tirer d'un +etat pire, vous auriez senti...." [Note: Arch. nat. W. 12.] Le reste de la +lettre manque, mais ce qu'il en subsiste suffit a nous eclairer sur les +sentiments de l'auteur. Barnave partageait les craintes du peuple, il +voyait la Revolution en danger. L'union des aristocrates et du ministere +lui paraissait le prelude d'une reaction; il se resignait pour l'eviter a +ce que la nation "exprimat fortement sa volonte", en bon francais, il +pensait qu'une emeute etait necessaire pour achever la defaite de +l'aristocratie.... Le 2 novembre il parlera du mouvement d'octobre en ces +termes: "Paris a cru devoir sauver une seconde fois la liberte publique." +[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 55-57.] + + +LES JOURNEES DES 5 ET 6 OCTOBRE + +Le recit contemporain le plus complet et dans l'ensemble le plus exact +nous parait etre celui que redigea le ministre de Saxe dans sa depeche du +9 octobre. [Note: Rapports du comte de Salmour, ministre plenipotentiaire +de Saxe dans les _Nouvelles archives des missions_ t. VIII, p. 260 et sq.] + +Les evenements se sont si fort multiplies dans tous les genres depuis ma +derniere que je dois demander d'avance l'indulgence de Votre Excellence +pour la narration qui va suivre, dans laquelle je mettrai tout l'ordre +qu'il me sera possible de conserver au milieu de l'existence la plus +desordonnee qui fut jamais. + +Je vous annoncais, Monsieur, beaucoup de fermentation dans la nuit du +dimanche au lundi; elle s'est accrue le matin, au point que des femmes de +la Halle, au nombre de cinq a six cents, s'etant rassemblees a la pointe +Saint-Eustache, quelques ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Marceau +se trouvant meles parmi elles, se sont reunies a l'Hotel de ville, en ont +chasse les representants de la commune, force la faible garde qui y etait, +pris un magasin de 1700 fusils de reserve, en ont arme, ainsi que d'un +nombre considerable de piques, la populace arrivee pour les soutenir. +Maitresses de quatre pieces de canon, elles se sont repandues dans toutes +les rues de la ville, forcant sans pitie toutes les femmes qu'elles +rencontraient en voiture ou a pied de se joindre a elles. La marquise de +Manzi, que V. E. a vue a Dresde, allant se promener aux Tuileries, a ete +arrachee de sa voiture par ces furieuses et, apres avoir marche quelque +temps avec elles, n'a du sa liberte qu'a deux soldats aux gardes, qui la +leur enleverent sous pretexte que sa faiblesse ne lui permettrait jamais +d'arriver. Elles alleguaient pour motif de leur insurrection le manque de +pain et le but de leur course devait etre d'aller a Versailles en demander +au Roi et a l'Assemblee nationale. [Note: Cette "allegation" n'etait pas +un pretexte. Paris souffrait reellement de la disette et on faisait queue +aux portes des boulangeries comme dans un siege.] + +L'Hotel de ville ferme, une caisse de cent et quelques mille francs +pillee, beaucoup de papiers dechires, la municipalite mise en fuite, M. +Bailly ayant donne sa demission des la veille, M. de La Fayette sollicite +depuis plusieurs jours par les troupes de se rendre a Versailles, n'osant +trop se montrer de crainte d'etre force de se mettre a leur tete, une +foule de peuple de la derniere classe, armee, courant les rues avec des +femmes furieuses, representant la veritable image des bacchantes, [Note: +L'enquete du Chatelet prouva qu'il y avait dans le nombre des femmes +distinguees, ayant loge a l'Opera.] toutes les boutiques fermees, +l'impossibilite de se procurer du pain, meme a prix d'argent, quelques +boulangers deja devenus victimes de la disette, des soldats armes de tous +les districts reunis par bandes, errant ca et la sans chef et sans ordre, +ni general, ni magistrat, ni puissance quelconque, voila le tableau +effrayant de notre position toute la journee du lundi (5 octobre). + +Les barrieres etaient fermees des le matin, la duchesse de l'Infatado, le +prince de Monaco avaient ete ramenes et maltraites, la voiture de ce +dernier pillee. Les differents districts etaient rassembles, plusieurs +troupes s'en etaient deja detachees pour suivre les femmes qui, avec les +ouvriers et les quatre pieces de canon prises a l'Hotel de ville, a leur +tete, marchaient a Versailles. De tous cotes on battait la generale; +toutes les compagnies soldees dont les anciennes gardes francaises forment +le fond, demandaient a grands cris d'aller a Versailles deposter le +regiment de Flandre, en chasser les gardes du corps qui avaient insulte la +garde nationale. Une partie des compagnies non soldees se joignit a eux. +Tous les districts separement prirent a peu pres une resolution unanime de +marcher et en firent part a M. de La Fayette, qui, haranguant au milieu de +la place de Greve, s'efforcait de contenir le peuple, de gagner du temps +et, aide par M. de Keralio, accouru a la tete du bataillon des Filles de +Saint-Thomas, avait repris poste a l'Hotel de ville. Vers 4 heures, se +rassemblerent de nouveau les representants de la Commune; a la meme heure +a peu pres se reunissait a la place Louis XV, le long du Cours-la-Reine +jusqu'a la barriere de la Conference, les troupes qui allaient attaquer +Versailles. Attire par le bruit des tambours, je reconnus bientot la +compagnie de grenadiers qui etait ci-devant casernee a ma porte. [Note: M. +de Salmour demeurait rue de Matignon, au faubourg Saint-Honore (note de M. +Flammermont).] Ils m'apprirent le motif qui les avait amenes la et +m'annoncerent que M. de la Fayette allait se mettre a leur tete, qu'ils +etaient las de toutes ces delations, qu'ils l'avaient envoye chercher a la +ville et que, s'il n'arrivait pas dans un quart d'heure, on leur en +rapporterait les morceaux, apres quoi ils partiraient. Le malheureux, ne +voyant plus aucun moyen de les contenir, arriva apres 5 heures, plus mort +que vif, et prit son poste a la tete de la colonne, que j'ai vue defiler +dans l'ordre suivant. + +Deux cents cavaliers a la tete, ensuite le train d'artillerie, compose de +quatre pieces de 24, de 12, de 16, avec quatre chariots de munitions +traines par des chevaux qu'on avait indistinctement pris a tous ceux qu'on +rencontrait. Le train avait avec lui le nombre de canonniers necessaires +pour le service des pieces. Suivait M. de La Fayette, entoure de ses aides +de camp; apres quoi marchait a pied le comte Charles de Chabot a la tete +de sa compagnie de grenadiers; les bataillons de chaque district etaient +fort en ordre avec leurs drapeaux ranges par divisions de six bataillons +chacune; le duc d'Aumont precedait la sienne, et beaucoup de canons de +regiment etaient entremeles dans la colonne. La compagnie soldee de chaque +district faisait le fond du bataillon, qui etait plus ou moins fort +suivant la quantite de non soldes qui s'y etait jointe; l'on pouvait +evaluer a trois cents hommes, l'un dans l'autre, ceux des quatre premieres +divisions. Les non soldes des deux dernieres etaient presque tous restes +pour la garde de la ville, on ne pouvait guere calculer qu'a 150 hommes le +nombre de ceux de chacun des districts, ce qui donne un complet de 15 000 +hommes de troupes regulieres, marchant, avec la plus grande ardeur, par +sections de six hommes de front, tambour battant, drapeaux deployes, un +nombre a peu pres egal de volontaires armes de mille manieres differentes +et surtout d'un grand nombre de piques precedait et couvrait en guise de +troupes legeres les flancs de cette colonne, ce qui portait en totalite a +plus de 50 000 le nombre des gens armes, outre les 6 000 femmes, suivies +de quelque populace, qui devaient etre arrivees trois heures plus tot. +Aussitot apres le depart de l'armee, les districts obligerent tout ce qui +pouvait porter les armes de se rassembler pour faire des patrouilles. La +ville fut illuminee et tout parfaitement tranquille, a l'exception de deux +cents hommes de renfort qui etaient prets a marcher dans chaque district +et formaient ainsi un corps auxiliaire de 12,000 hommes. + +M. de La Fayette essaya jusqu'au pont de Sevres de chercher a les ramener +ou a les arreter. Voyant qu'il etait impossible de les amuser davantage, +et qu'on avait pousse l'exces de la prevoyance jusqu'a se munir d'une +corde neuve pour le pendre, au cas qu'il n'eut pas fait son devoir, il +prit entierement son parti et depecha un courrier a la Ville pour annoncer +qu'il avait passe la Seine sans obstacle. + +Votre Excellence, instruite a present de ce qui arrivait le lundi a Paris, +va voir quel etait a la meme epoque l'etat des choses a Versailles. Le Roi +avait donne une acceptation limitee a la Constitution qui avait occasionne +des debats forts vifs. M. le President avait a la fin recu ordre de se +retirer par devers S.M. pour demander son acceptation pure et simple, ce +qui devait se faire lorsque le Roi serait revenu de Rambouillet, ou il +avait ete chasser. L'Assemblee s'etait separee a 3 heures et demie. Des +midi, instruit apparemment de l'insurrection de Paris, on avait battu la +generale pour rassembler la garde nationale de Versailles qui n'avait pas +obei. + +Afin que V.E. puisse mieux comprendre les details des evenements, je crois +convenable de lui donner une idee du local de la scene. Devant le chateau +de Versailles est une grande place, nommee la Place d'armes, ou l'on +arrive par trois grandes avenues fort larges, disposees en patte d'oie et +separees par deux grands batiments ou sont les Ecuries de S.M. qui se +trouvent consequemment en face du chateau. Sur la gauche de cette place, +en venant de Paris, se trouve un batiment auquel on a donne la forme d'une +tente. Il peut contenir a peu pres 600 hommes, servait de corps de garde +et de caserne aux ci-devant gardes francaises, et etait maintenant occupe +par la milice de Versailles avec les quatre pieces de canon que le +regiment de Flandres avait amenees. Le devant des trois cours principales +du chateau qui se succedent toujours en se retrecissant est ferme par une +grille: la premiere s'appelle des Ministres; la seconde, Cour Royale; et +la troisieme Cour de Marbre ou se trouve a gauche le grand escalier qui +porte le meme nom. C'est sur la Place d'armes que se rassemblerent a 4 +heures et demie les gardes du corps, des qu'on vit arriver les femmes. Ils +faisaient face a l'avenue; la troupe a la premiere grille de la Cour des +Ministres, qui etait fermee et ou etaient ranges en bataille les 300 +hommes des gardes suisses; a gauche des gardes du corps vint se mettre en +bataille le regiment de Flandres, en faisant une espece de potence qui +fermait la Place jusqu'a l'avenue de Saint-Cloud. La droite devait etre +occupee de la meme maniere par la garde de Versailles qui n'a point paru +excepte ce qui etait dans le corps de garde de la tente pour fournir les +postes au chateau. [Note: Voir le plan de Versailles reproduit plus haut.] + +Deux cents chasseurs de Montmorency qu'on avait envoye reconnaitre se +retirerent a l'approche de la foule. Tout le peuple de Versailles etait +sur pied. Les gardes du corps arrivaient successivement par bouquets, a +mesure que leurs chevaux etaient selles, et avaient de la peine a se +former en troupe au milieu du peuple, ce qui occasionnait deja quelques +murmures. + +Un garde national de Versailles, voulant rejoindre ses camarades a la +tente, trouva plus court de traverser les rangs des gardes du corps, ou il +se fit jour avec son fusil. M. de Savonieres, chef de brigade, se detacha +du rang avec deux gardes pour courir apres et l'arreter; poursuivi a coups +de sabre, le milicien, toujours en fuyant, se defendit vaillamment et +gagna la barriere qui etait devant son corps de garde, d'ou la sentinelle +postee devant le canon ajusta a M. de Savonieres un coup de fusil qui lui +cassa le bras. On lui ouvrit la grille pour entrer au chateau se faire +panser, les gardes regagnerent leur rang et il ne se passa rien de plus +pour le moment. + +Les femmes environnant la troupe demandaient toujours du pain et a parler +au Roi; on leur repondit qu'il etait a la chasse et tout se passait en +paroles, lorsque quelques gardes impatientes, disent les uns, de se voir +entoures et presses, excites, suivant les autres, par la vue d'un de leurs +camarades qu'ils croyaient etre a l'autre bout de la Place entre les mains +du peuple, se detacherent de nouveau au nombre de dix a douze et, galopant +au milieu de la multitude, parvinrent a ramener le pretendu prisonnier, +mais avec perte d'un d'entre eux qui, blesse dans la foule d'un coup de +lance, fut aussitot acheve a coups de fusil. Les autres regagnerent le +gros de la troupe qui, au nombre de 400, continua a rester tranquillement +en bataille. + +Le Roi revint de la chasse vers 7 heures, en entrant, comme il l'a +toujours fait depuis la Revolution, par les portes de derriere le parc. Le +president de l'Assemblee nationale fut aussitot introduit, et avec lui une +deputation de quinze femmes qui se plaignirent au Roi de la mauvaise +police et du manque de subsistances. Le Roi leur repondit qu'il aimait +trop sa bonne ville de Paris pour vouloir jamais la laisser manquer de +rien; que, tant qu'il avait ete charge de son approvisionnement, il +croyait avoir bien reussi; mais que depuis que ces Messieurs, en montrant +les deputes de l'Assemblee, lui avaient lie les mains, ce n'etait pas sa +faute; qu'il ne croyait pas possible qu'on put sitot mettre le pain a 8 +sols et la viande a 6 sols, comme elles le desiraient, mais qu'il allait +donner des ordres et se concerter avec l'Assemblee nationale pour que, des +le lendemain, on les satisfit du mieux qu'on pourrait. + +Des qu'elles vinrent rendre compte a leurs camarades de cette reponse +satisfaisante, on leur cria que cela ne pouvait etre vrai, qu'on les avait +surement corrompues avec de l'argent; et on allait les pendre, si par +l'intercession des deputes elles n'eussent obtenu de pouvoir aller +chercher par ecrit la confirmation de ce qu'elles avaient avance; +introduites de nouveau devant le Roi, S.M. ecrivit de sa main et signa ce +qu'elles venaient de dire. Calmees par cette assurance, toutes ces femmes +suivirent les deputes a l'Assemblee nationale, assurant les gardes du +corps qu'il allait arriver de Paris des gens qui les vengeraient des +mauvais traitements qu'elles pretendaient en avoir eprouve. Arrives a +l'Assemblee, elles remplirent toute la salle, s'etablirent sur les +banquettes, demanderent a faire parler M. de Mirabeau qui reclama avec +beaucoup de dignite contre l'indecence de cette assemblee, mais ces dames +finirent par avoir raison. On ne put rien deliberer. L'eveque de Langres +presidait en l'absence de M. Mounier, qui, retire par devant le Roi, vint +enfin annoncer l'acceptation pure et simple des Droits de l'Homme et de la +Constitution; il n'y avait aucun membre du clerge, tres peu de l'ancien +parti des aristocrates qui s'etaient tous caches, puisque le peuple en +avait designe plusieurs pour etre la cause des malheurs actuels, qu'il +voulait immoler a son ressentiment. La seance fut levee a 10 heures et +demie; il avait plu a verse toute la journee; vers 9 heures, ne voyant +rien arriver, le Roi avait ordonne aux gardes du corps de rentrer; ils +firent un mouvement par demi-escadron, pour se mettre en colonne; le +peuple, croyant qu'ils allaient charger, se mit en defense; la milice de +Versailles de son corps de garde fit un feu roulant sur eux qui en blessa +quinze ou seize et les mit en fuite, tellement qu'ils ne purent se rallier +que dans le parc, de l'autre cote du chateau, sur la terrasse, vis-a-vis +l'appartement de M. le Dauphin. L'on vint a 11 heures annoncer que les +troupes de Paris arrivaient. Le Roi voulut alors prendre le parti de la +retraite, et M. de Cubieres son ecuyer donna l'ordre a six voitures de +chasse d'etre attelees, de se rendre au pas a la Porte de l'Orangerie, qui +est a la gauche du chateau, pour de la, sous l'escorte des gardes du +corps, gagner le large. Des que les chevaux furent mis, on ouvrit les +portes de l'ecurie, mais les voitures qui, d'apres la description du local +que j'ai faite a V. E., devaient traverser la Place d'armes, furent +arretees par le peuple qui criait: _Le Roi s'en va!_ Les deux premieres +qui, par la vitesse de leur marche, s'etaient fait jour a travers de la +foule, arrivees a la Porte de l'Orangerie, la trouverent fermee et elles +furent arretees au nom de la Nation par des hommes qui couperent les +traits. M. Necker, pendant ce temps, etait arrive chez le Roi par +l'interieur et, avec M. le comte de Montmorin, determina, contre l'avis +des autres ministres, S. M. a ne pas s'eloigner. + +M. de La Fayette avait, en attendant, fait halte au Petit-Montreuil, au +bout de l'avenue de Paris. La, il avait range sa troupe en bataille, et +apres lui avoir rappele le serment de fidelite a la Nation et au Roi, il +la partagea en deux colonnes qui, l'artillerie a la tete, arriverent par +les deux avenues de Paris et de Saint-Cloud. Beaucoup de deputes etaient +rendus au chateau. Le Roi avait dit qu'on les appelat tous et on les +rappelait dans la ville au son du tambour. M. de La Fayette arriva seul +avec quatre officiers, les grilles du chateau lui furent ouvertes, il +monta dans l'appartement du Roi avec ceux qui l'accompagnaient. La foule +qui etait dans l'Oeil-de-Boeuf le suivit dans la chambre et lui entendit +prononcer ces paroles: "Sire, vous voyez devant vous le plus malheureux +des hommes, de devoir y paraitre dans ces circonstances et de cette +maniere. Si j'avais cru pouvoir servir plus utilement V.M. aujourd'hui en +portant ma tete sur l'echafaud, Elle ne me verrait point ici." Le Roi lui +repondit: "Vous ne devez pas douter, M. de La Fayette, du plaisir que j'ai +toujours a vous voir, ainsi que nos bons Parisiens; allez leur temoigner +de ma part ces sentiments." Le general sortit sur-le-champ pour aller +au-devant de ses troupes qu'il rangea en bataille dans la Place d'armes et +dans tous les environs. Des que les troupes de Paris arriverent, le +regiment de Flandres, qui s'etait retire dans les Ecuries pour se mettre a +l'abri du mauvais temps, sortit, faisant armes plates, decouvrit le bassin +pour montrer qu'ils n'etaient point charges; apres quoi, l'on posa le +fusil a terre, les cartouches a cote et les soldats firent demi-tour pour +rentrer. On leur rendit aussitot les armes, et la fraternite s'etablit +entre eux et la milice nationale. M. Mounier entra chez le Roi peu de +moments apres la sortie de M. de La Fayette. + +Le Roi lui dit: "Je vous avais fait venir pour m'entourer des +representants de la Nation, mais j'ai deja vu M. de La Fayette." Des que +le general eut fait les dispositions necessaires au dehors, il revint chez +le Roi, ou il resta jusqu'a une heure et demie. Il dit, en sortant, a la +foule qui etait dans l'Oeil-de-Boeuf: "Messieurs, je viens de determiner +le Roi a de penibles sacrifices: S. M. n'a plus de gardes que celles de la +Nation. Elle m'a permis d'occuper avec 2,000 hommes le chateau; que chacun +se retire, je m'en vais penser a la surete generale et a renvoyer le reste +des troupes a Paris." Effectivement, le chateau fut occupe sur-le-champ, +des sentinelles posees partout, les postes des gardes du corps dans +l'interieur cependant laisses, ainsi que ceux des Suisses, qui ont ete +constamment sous les armes, sans jamais recevoir d'ordre et sans jamais +quitter la place qui leur avait ete assignee derriere la grille. Le reste +des troupes de Paris avait ete loge par bataillons dans les maisons +principales. Les femmes, qui s'etaient emparees de la salle de l'Assemblee +nationale, y resterent toute la nuit; et, tout paraissant assez +tranquille, LL.MM. se coucherent vers 2 heures. + +Le peuple de Versailles, cependant, et une partie de cette populace qui +etait venue avec les femmes conservaient rancune aux gardes du corps. On +ne savait ce qu'ils etaient devenus, restes toujours dans le parc. Vers 4 +heures du matin, une partie se determina a regagner ses ecuries, tandis +que l'autre, preferant une retraite en rase campagne, s'eloignait de +Versailles sans trop savoir ou elle allait. Le peuple, qui furetait +partout pour les chercher s'apercut de leur rentree, courut aux Ecuries; +ces malheureux n'eurent que le temps de se refugier dans le Manege, d'ou +ils se defendirent a coups de carabines et blesserent quelques personnes, +jusqu'a ce qu'enfin, ne pouvant resister au nombre, ils chercherent a +s'evader par le parc, ce qui leur reussit, a l'exception de dix a douze +qui furent faits prisonniers. Pendant le meme temps, une partie du peuple, +piquee de leur resistance au Manege, remplit les cours du chateau et +voulut s'emparer de ceux qui etaient dans les appartements. Les cours, qui +de toute la nuit n'avaient jamais ete parfaitement degagees, s'etaient +trouvees tout a coup remplies sans qu'on attribuat a cette multitude +aucune mauvaise intention. + +Le jour commencait a poindre. Le garde, place en faction aux pieds de +l'Escalier de Marbre, insulte par la populace, au lieu d'appeler la garde +nationale a son secours, cria a son brigadier d'arriver a lui. Celui-ci, +des qu'il vit du haut de l'escalier de quoi il s'agissait, tira un coup de +carabine qui tua un homme. Le factionnaire en fit autant. La populace +aussitot s'empara d'eux et monta pour forcer les appartements. Les gardes +de l'interieur eurent a peine le temps de barricader les portes. +Heureusement que M. de La Fayette, reveille par la fusillade du Manege, +etait accouru avec ce qu'il avait pu ramasser de troupes de Paris. Les +grenadiers arriverent, dissiperent le peuple qui allait enfoncer les +portes de la salle des gardes, qui ne voulaient absolument point ouvrir. +S'etant fait connaitre aux gardes du corps, ceux-ci crierent du dedans: +"jurez-nous sur votre Dieu que vous defendrez la vie du Roi." "Nous vous +jurons, foi de grenadiers, que nous perirons tous avant qu'il arrive rien +a S.M." Les portes s'ouvrirent aussitot, et les grenadiers entrant en +foule, suivis de toute la garde nationale de Paris a mesure qu'elle +arrivait, envelopperent les gardes du corps et remplirent la galerie, les +appartements, penetrant jusque dans la chambre du Roi, ou arrivait au meme +instant la Reine toute effrayee, qui s'etait sauvee de son appartement ou, +lors de l'invasion du peuple, avaient, par un passage apparemment mal +garde, penetre des femmes Qui semblaient lui en vouloir. Les troupes de +Paris, a mesure qu'elles arrivaient, remplissaient en foule la Cour de +Marbre et la Cour Royale, et le peuple etait oblige de refluer dans celle +des Ministres, ou il traina les deux malheureuses victimes prises au pied +de l'escalier et les executa, l'une sur le perron de M. le comte de la +Luzerne et l'autre devant la porte de M. de Saint-Priest. Leurs tetes +furent portees en triomphe dans toutes les rues de Versailles, amenees +ensuite a Paris et promenees dans les rues de la capitale. + +M. de La Fayette, apres avoir mis en surete les appartements du Roi, +descendit pour mettre quelque ordre dans sa troupe, trouva dans la Cour de +Marbre, sous le balcon de S. M. les dix gardes du corps que la Garde +nationale avait arraches au peuple et qu'elle se preparait a executer sous +les fenetres du Roi, pour avoir, disait-elle, tire sur les citoyens. M. +De la Fayette, ne pouvant d'aucune maniere obtenir leur grace, jeta son +chapeau par terre et, ouvrant son habit, dit a sa troupe qu'il ne voulait +pas commander des anthropophages, qu'il leur rendait sa cocarde, leur epee +et leur habit; que, s'ils voulaient oter la vie a ces malheureux, ils +n'avaient qu'a prendre aussi la sienne. Cette fermete sauva ces +infortunes, et il fut decide qu'on les ramenerait prisonniers a Paris. + +M. de La Fayette, remontant aussitot, decida le Roi a paraitre avec la +Reine et le Dauphin sur le balcon; on applaudit, et des que S. M. fut +retiree, on lui cria de venir a Paris. Il n'y avait point de ministre +aupres du Roi dans ce moment. Apres un instant de reflexion: "Eh bien oui, +dit-il, j'irai avec eux." Et aussitot, sans ecouter personne, sortant sur +le balcon, il leur cria: "Mes enfants, j'irai vivre au milieu de vous avec +ma femme et mon fils; mais je vous demande pour marque d'attachement que +vous pardonniez a mes gardes du corps." Aussitot ils parurent tous aux +fenetres des appartements, jetant dans la cour leurs bandoulieres, qui +sont leur marque de service, et M. de la Fayette paraissant avec eux sur +le balcon du Roi, l'embrassa en criant: "Mes amis, la paix est faite!" + +Ceux qui etaient le plus pres ayant seuls pu entendre la promesse que le +Roi avait faite de venir a Paris, les autres voulurent s'assurer par +eux-memes de cette intention de S.M., et toute la troupe passant +successivement en desordre sous ce meme balcon, le Roi eut la bonte de +faire repeter ses paroles par MM. de la Fayette et d'Estaing a chaque +troupe qui passait et de les accompagner de ses gestes d'assurance; on fit +aussitot une salve generale de tout le canon et de toutes les petites +armes qui aurait pu devenir d'autant plus dangereuse qu'elles etaient +toutes chargees a balle. + +On avait envoye de Paris une garde pour relever les troupes qui etaient a +Versailles avant de savoir que LL.MM. viendraient a Paris. Reunis aux +autres, on en choisit mille pour demeurer a la garde du chateau, et le +reste se mit a defiler d'une maniere qu'il faut avoir vue pour s'en faire +une idee; la description des saturnales des anciens peut seule rendre une +faible image de ce desordre. Figurez-vous une colonne defilant presque +sans interruption depuis midi jusqu'a 7 heures du soir, ou marchaient +pele-mele les troupes, les goujats, toutes les femmes ivres, le melange de +toutes les especes d'armes, des femmes a cheval sur des canons, d'autres +portant les drapeaux, la plus vile populace a cote des officiers les plus +distingues; on voyait des femmes avec des bonnets de grenadiers, d'autres +ayant des fusils sur l'epaule, et des soldats le baton a la main; des +chevaux des ecuries du Roi et de Monsieur atteles a des charrettes de +farines; du pain, des cervelas attaches au bout des baionnettes; la plus +vile populace montee sur les chevaux enleves aux gardes du corps, galopant +comme des fous; d'autres armes de leurs carabines ou de hallebardes des +Cent Suisses; des femmes et des soldats a moitie ivres, couches dans la +posture la plus indecente sur des chariots de munition, tandis que les +charretiers qui les conduisaient portaient eux-memes et avaient decore +leurs chevaux, en guise de collier, des bandoulieres des gardes du corps. + +Le Roi est arrive a 7 heures a la barriere de la Conference. Son carrosse +etait immediatement precede par la meme troupe avec aussi peu de choix. +Les gardes de la prevote le precedaient, entremeles de femmes armees +entourant le cheval de M. de Tourzel, grand prevot; des gardes du corps a +pied, confondus avec la garde nationale, suivaient; venaient ensuite les +Cent Suisses de la garde avec leurs drapeaux; dans un ordre a peu pres +pareil de la garde nationale montee sur des chevaux des gardes du corps, +tandis que des gardes etaient montes sur les leurs et d'autres en croupe +derriere des cavaliers, etaient plus pres du carrosse de LL.MM. +Immediatement precede par M. d'Estaing, M. de la Fayette et M. de +Montmorin, cousin du ministre, major en second du regiment de Flandres; il +etait entoure des grenadiers de Paris, de Flandres et des recruteurs des +differents corps, des femmes montees derriere et devant en guise de pages; +la grosse artillerie suivait le convoi. Le Roi, la Reine, M. le Dauphin, +Madame fille du Roi, Madame Elisabeth et Madame de Tourzel, gouvernante, +etaient dans la meme voiture. M. Bailly presenta au Roi les clefs de la +Ville dans un plat de faience, la vaisselle etant a la Monnaie, et lui fit +la harangue ci-jointe. Arrive a l'Hotel de ville, M. Bailly rendit compte +de ce que le Roi lui avait dit, qu'il se voyait toujours avec plaisir au +milieu des habitants de sa bonne ville de Paris; la Reine dit alors: "Vous +avez oublie qu'il a ajoute avec confiance." On cria "Vive la Reine!" +"Messieurs, reprit le maire, vous l'entendez de sa bouche, vous etes plus +heureux que si je vous l'avais dit." Et alors: "Vive Monsieur Bailly!" + +LL.MM. vinrent ensuite coucher aux Tuileries ou, par parentheses, le Roi +se trouva pour la premiere fois de sa vie.... + +L'Assemblee nationale a decrete ce jour-la qu'elle serait inseparable de +la personne du Roi aupres duquel elle a laisse une deputation, siegeant en +attendant a Versailles, jusqu'a ce que le manege des Tuileries soit +arrange pour la recevoir. Situe malheureusement dans mon quartier, je vais +de nouveau me trouver au foyer des troubles et des emeutes.... + +....Je ne saurais peindre a V.E. le tableau de ce que j'ai vu. Qu'elle se +figure une cour, un vestibule, un escalier rempli de toutes les classes, +une assez petite antichambre ou des grenadiers, des gardes pele-mele avec +des gardes du corps qui y ont passe ces deux nuits comme prisonniers, +n'ayant pas de quoi se couvrir, tous leurs effets ayant ete pilles, des +laquais, des pages, des dames de la Cour, des eveques, des ambassadeurs, +des officiers crottes en bottes et eperons, en un mot tout ce qui ne peut +pas etre contenu dans une autre chambre qu'on nomme improprement salle +d'audience et la Reine au milieu de tout cela. + +Representez-vous un M. Jauge, banquier, un des aides de camp de M. de la +Fayette, entrant dans le cabinet du Roi, comme n'aurait pas fait autrefois +un duc et pair, et disant au comte de Montmorin, ministre: "j'ai vu qu'on +n'a pas laisse entrer votre voiture dans la cour, c'est que j'avais donne +des ordres pour qu'on tint les portes fermees; dans ces circonstances, il +faut apprendre a souffrir; une autre fois, si je sais l'heure ou vous +venez, j'ordonnerai qu'on vous laisse passer." + +Ma tete ne peut pas encore se faire a ce bouleversement d'idees... + + +LES CONSEQUENCES DE L'EMEUTE + +L'emeute s'etait surtout faite contre les monarchiens. Leur chef, Mounier, +qui presidait l'Assemblee, n'ayant pu persuader Louis XVI de quitter +Versailles le 5 au soir, ne songea plus qu'a soulever les provinces contre +Paris. Il partit pour le Dauphine mais n'y rencontra que froideur et +hostilite. La province approuva le fait accompli. + +Les parisiens heureux de posseder le roi multipliaient en son honneur les +protestations d'amour et de fidelite, protestations dont la sincerite +etait accrue par les avantages remportes: la sanction des decrets du 4 +aout et de la declaration des droits. La Revolution semblait assuree du +lendemain. + + +LA SITUATION APPRECIEE PAR MARIE-ANTOINETTE + +Les deux lettres suivantes ecrites par la reine a l'ambassadeur d'Autriche +Mercy montrent combien de ressources s'offraient encore a la royaute: + +7 octobre 1789. + +Je me porte bien, soyez tranquille. En oubliant ou nous sommes et comment +nous y sommes arrives; _nous devons etre contents du mouvement du +Peuple_, surtout ce matin, j'espere, si le pain ne manque pas, que +beaucoup de choses se remettront. Je parle au peuple; milices, poissardes, +tous me tendent la main. Je la leur donne. Dans l'interieur de l'hotel de +ville, j'ai ete personnellement tres bien recue. Le peuple ce matin, nous +demandait de rester, je leur ai dit de la part du Roi, qui etait a cote de +moi, qu'il dependait d'eux que nous restions; que nous demandions pas +mieux; que toute haine devait cesser; que le moindre sang repandu nous +ferait fuir avec horreur. Les plus pres m'ont jure que tout etait fini. +J'ai dit aux poissardes d'aller repeter tout ce que nous venions de leur +dire. Je suis desolee que nous soyons separes. Mais il vaut bien mieux +que vous restiez ou vous etes pendant quelque temps. Vous aurez de mes +nouvelles le plus souvent que je pourrai. Adieu, comptez a jamais sur tous +mes sentiments pour vous. [Note: _Correspondance_ de Mercy, t. II, p. +271.] + +10 octobre 1789. + +L'Assemblee va venir ici, mais on dit qu'il y aura a peine 600 deputes. +_Pourvu que ceux qui sont partis calment les provinces_ au lieu de les +animer sur cet evenement-ci, car tout est preferable aux horreurs d'une +guerre civile. [Note 2: _Ibid_.] + + + + +CHAPITRE IV + +LA FEDERATION + + +LES PRECEDENTS, LES FEDERATIONS + +C'est pour reprimer les troubles, pour proteger les subsistances, pour +retablir l'ordre indispensable a la regeneration de la chose publique que +se forment, apres la Grande Peur, les premieres federations, veritables +ligues armees au service de l'Assemblee nationale. Le sentiment qu'elles +tiennent a exprimer tout d'abord, a proclamer bien haut, c'est leur +confiance absolue dans le dogme politique de la toute puissance des +representants de la nation a preparer et a assurer le bonheur public. +Elles ne doutent pas que les intrigues des mechants, les conspirations des +aristocrates ne soient le seul obstacle qui retarde l'heure prochaine de +la felicite generale et c'est pour dejouer leurs intrigues, leurs complots +qu'elles ont pris les armes. Elles protestent de leur soumission sans +bornes a la _Constitution_, de leur ardent amour de la _Patrie_. + +Et par Patrie elles n'entendaient pas une entite morte, une abstraction +incolore, mais une fraternite reelle et durable, un mutuel desir du bien +public, le sacrifice volontaire de l'interet prive a l'interet general, +l'abandon de tous les privileges provinciaux, locaux, personnels.... La +liberte dont les Federes se proclament "idolatres", ce n'est pas une +liberte sterile, une liberte neutre, indifferente, mais c'est la faculte +de realiser leur ideal politique profondement unitaire, le moyen de batir +leur cite future harmonieuse et fraternelle.... + +II n'est pas exagere de pretendre que les cultes revolutionnaires sont +deja en germe dans les federations, qu'ils y ont pris racine. Ces grandes +scenes mystiques furent la premiere manifestation de la foi nouvelle. +Elles firent sur les masses l'impression la plus vive. Elles les +familiariserent avec le symbolisme revolutionnaire qui devint de suite +populaire. Mais, surtout, elles revelerent aux hommes politiques la +puissance des formules et des ceremonies sur l'ame des foules. Elles leur +suggererent l'idee de mettre ce moyen au service du patriotisme.... [Note: +A. Mathiez, _Les origines des cultes revolutionnaires_. Paris, 1904, pp. +39-46.] + + +BAPTEMES ET MARIAGES CIVIQUES + +C'est a la Federation de Strasbourg (13 juin 1790) qu'on proceda, pour la +premiere fois, a ma connaissance, a cette ceremonie du bapteme civique +qui, debarrasse de tout caractere confessionnel, deviendra l'un des +sacrements du culte de la Raison. Je cite le proces-verbal: "L'epouse de +M. Brodard, garde national de Strasbourg, etait accouchee d'un fils le +jour meme du serment federatif. Plusieurs citoyens, saisissant la +circonstance, demanderent que le nouveau-ne fut baptise sur l'autel de la +Patrie.... Tout etait arrange lorsque M. Kohler, de la garde nationale de +Strasbourg et de la confession d'Augsbourg, reclama la meme faveur pour un +fils que son epouse venait de mettre au monde. On la lui accorda d'autant +plus volontiers qu'on trouva par la une occasion de montrer l'union qui +regne a Strasbourg entre les differents cultes...." + +Et le proces-verbal decrit la ceremonie qui eut lieu en grande pompe. +L'enfant catholique eut pour marraine Mme Dietrich de la religion +reformee; [Note: Femme du maire de Strasbourg dans le salon duquel Rouget +de Lisle chanta la _Marseillaise_.] l'enfant lutherien, Mme Mathieu, +catholique, femme du procureur de la Commune. L'enfant catholique fut +prenomme: Charles, Patrice, _Federe_, Prime, Rene, De La Plaine, +_Fortune_, l'enfant protestant: Francois, Frederic, _Fortune, Civique_. +Quand les deux ministres, lutherien et catholique, eurent termine chacun +leur office et qu'ils se furent donne "le baiser de paix et de +fraternite", au bapteme religieux succeda le bapteme civique proprement +dit: + +"L'autel religieux fut enleve. Les marraines portant les nouveau-nes +vinrent occuper son emplacement. On deploya le drapeau de la federation +au-dessus de leurs tetes. Les autres drapeaux les entourerent, ayant +cependant le soin de ne pas les cacher aux regards de l'armee et du +peuple. Les chefs et commandants particuliers s'approcherent pour servir +de temoins. Alors les parrains debout sur l'autel de la Parie prononcerent +a haute et intelligible voix, au nom de leurs filleuls, le serment +solennel d'etre fideles a la Nation, a la Loi et au Roi, et de maintenir +de tout leur pouvoir la Constitution decretee par l'Assemblee nationale et +acceptee par le Roi. Des cris repetes de _Vive la Nation, Vive la Loi, +Vive le Roi_, se firent aussitot entendre de toutes parts. Pendant ces +acclamations, les commandants et autres chefs formerent avec leurs epees +nues une voute d'acier [Note: Ceremonie en usage dans la franc-maconnerie.] +au-dessus de la tete des enfants. Tous les drapeaux reunis au-dessus de +cette voute se montraient en forme de dome, le drapeau de la federation +surmontait le tout et semblait le couronner. Les epees, en se froissant +legerement, laisserent entendre un cliquetis imposant, pendant que le doyen +des commandants des confederes attachait a chacun des enfants une cocarde +en prononcant ces mots: "_Mon enfant, je te recois garde national. Sois +brave et bon citoyen comme ton parrain_. Ce fut alors que les marraines +offrirent les enfants a la patrie et les exposerent pendant quelques +instants aux regards du peuple. A ce spectacle, les acclamations +redoublerent, il laissa dans l'ame une emotion qu'il est impossible de +rendre. Ce fut ainsi que se termina une ceremonie dont l'histoire ne +fournit aucun exemple." + +Celebre sans pretres, sur l'autel de la Patrie, au-dessous des trois +couleurs, accompagne du serment civique en guise du serment religieux, ce +bapteme laique, ou la cocarde tient lieu d'eau et de sel, fait deja songer +aux scenes de 93. Les ministres des religions ont encore paru au debut de +la ceremonie, mais ils se sont vite eclipses, et, en se jetant dans les +bras l'un de l'autre, ils ont semble demander pardon pour leurs fautes +passees.... + +On celebra meme, mais plus rarement, des _mariages civiques_ sur l'autel +de la Patrie, par exemple a la federation de Dole, le 14 juillet 1790.... + +N'est-il pas curieux aussi que les federations nous offrent le premier +exemple de ce "repos civique" qui deviendra plus tard obligatoire tous les +decadis? A Gray, le jour de la federation, les citoyens choment du matin +au soir, a l'instar d'une fete religieuse. Quoique la police n'eut rien +prescrit a ce sujet les boutiques resterent fermees. [Note: A. Mathiez, +op. cit., pp. 43-45.] + + +LE SERMENT DE LA FEDERATION BRETONNE-ANGEVINE + +Elle eut lieu a Pontivy du 15 au 19 janvier 1790. 150 delegues venus de 80 +villes de Bretagne et d'Anjou y representerent 150 000 gardes nationaux +environ. On y preta dans une veritable emotion religieuse le serment +suivant: + +Jaloux de donner a la patrie des nouvelles preuves d'un zele qui ne +s'eteindra qu'avec nos jours; + +Nous, jeunes citoyens francais, habitant les vastes pays de la Bretagne et +de l'Anjou, extraordinairement reunis par nos representants a Pontivy pour +y resserrer les liens de l'amitie fraternelle que nous nous sommes +mutuellement vouee, avons forme et execute au meme instant le projet d'une +confederation sacree qui sera tout a la fois l'expression des sentiments +qui nous animent et des motifs qui nous rapprochent malgre les distances, + +Nous avons unanimement arrete et arretons: De former, par une coalition +indissoluble, une force toujours active, dont l'aspect imposant frappe de +terreur les ennemis de la regeneration presente; + +De vouer a la nouvelle Constitution du royaume un respect et une +soumission sans bornes et de soutenir, au peril de notre vie, les decrets +emanes de l'Assemblee nationale; + +De renouveler au monarque-citoyen l'hommage respectueux de notre amour; + +De ne reconnaitre entre nous qu'une immense famille de freres qui, +toujours reunie sous l'etendard de la liberte, soit un rempart formidable +ou viennent se briser les efforts de l'aristocratie; + +De nous preter enfin, mutuellement, tous les secours qui seront en notre +puissance, sans y mettre d'autres conditions ni d'autres bornes que celles +que nous inspireront l'honneur et le patriotisme; + +Et pour mettre le dernier sceau a nos engagements, nous avons arrete qu'un +serment solennel et public appellerait sur nous la protection du Dieu de +paix que les coeurs purs invoquent avec confiance, + +Nous jurons donc, par l'honneur, sur l'autel de la Patrie, en presence du +Dieu des armees, amour au pere des Francais; nous jurons de rester a +jamais unis par les liens de la plus etroite fraternite; nous jurons de +combattre les ennemis de la Revolution; de maintenir les droits de l'homme +et du citoyen, de soutenir la nouvelle Constitution du royaume et de +prendre au premier signal de danger, pour cri de ralliement de nos +phalanges: _Vivre libres ou mourir!_. [Note: J. Bellec, Les deux +federations bretonnes-angevines, dans _La Revolution francaise_. t. +XXVIII.] + + +LA SIGNIFICATION DU SERMENT + +Celui qu'on prete en France est le lien du contrat politique; il est pour +le peuple un acte de consentement et d'obeissance; dans le corps +legislatif le gage de la discipline; dans le monarque le respect pour la +liberte; ainsi la religion est le principe du gouvernement; on dira +qu'elle est etrangement affaiblie parmi nous; j'en conviens, mais je dis +que la honte du parjure reste encore ou la piete n'est plus et qu'apres la +perte de la religion un peuple conserve encore le respect pour soi-meme +qui le ramene a elle si les lois parviennent a retablir ses moeurs. [Note: +Saint-Just, _Esprit de la Revolution_, troisieme partie, chapitre XXII.] + + +_LA FEDERATION_ + +SON ORGANISATION + +L'idee de federer toutes les federations particulieres dans une grande +ceremonie nationale, qui aurait lieu dans la capitale le jour anniversaire +de la prise de la Bastille, fut exprimee par Bailly dans une adresse qu'il +presenta a la Constituante, le 5 juin 1790, au nom de la municipalite +parisienne. "Deja la division des provinces ne subsiste plus, disait +Bailly, cette division qui faisait en France comme autant d'etats et de +peuples divers. Tous les noms se confondent dans un seul; un grand peuple +ne connait plus que le nom de Francais." La Federation generale ne serait +pas seulement un acte de communion en la Patrie, elle aurait encore un +triple but: "defendre la liberte publique, faire respecter les lois de +l'empire et l'_autorite du monarque_," Dans ces derniers mots se revele la +pensee politique de Bailly et de son parti. Effrayes par la continuation +des troubles, par l'indiscipline croissante de l'armee, par les +revendications des _citoyens passifs_ qui ont trouve un organe eloquent +dans Robespierre, les bourgeois revolutionnaires croient le moment venu de +reveiller le sentiment monarchique en le faisant servir a la defense de +leurs conquetes politiques: "le roi verra un grand nombre de ses enfans, +terminait Bailly, se presser autour de lui, elever un cri de _vive le +roi_, prononce par la liberte, et ce cri sera celui de la France entiere". +Il s'agissait donc d'attacher le roi a la Revolution et la Revolution au +roi. + +Le decret du 9 juin ordonna que chaque garde nationale choisirait 6 hommes +sur 100 pour se rendre au district. Les deputes des gardes nationales +ainsi choisis choisiraient a leur tour un homme sur 200 pour se rendre a +Paris le 14 juillet. La depense serait supportee par le district. + +L'armee de ligne serait representee comme la garde nationale. On esperait +ainsi faire cesser les divisions qui s'etaient souvent manifestees entre +les citoyens soldats et les soldats tout courts. Chaque regiment +deputerait a Paris l'officier le plus ancien de service, le bas officier +et les 4 soldats dans le meme cas. + +La Federation devait avoir lieu sur les bords de la Seine, au Champ de +Mars, qu'on se hata d'amenager par des corvees patriotiques et +volontaires. + + +LES TRAVAUX DE LA FEDERATION + +Il faut voir cette fourmiliere de citoyens, cette activite, cette gaiete +dans les plus durs travaux; il faut voir cette longue chaine qu'ils +forment pour tirer des charrettes surchargees; des pierres enormes cedent +a leurs efforts, ils entraineroient des montagnes. + +Il n'est point de corporation qui ne veuille contribuer a elever l'autel +de la patrie: une musique militaire les precede; tous les individus se +tiennent trois a trois, portant la pelle ou la pioche sur l'epaule; leur +cri de ralliement est ce refrain si connu d'une chanson nouvelle qu'on +appelle le _Carillon national_. Tous chantent a la fois: _Ca ira, ca ira, + ca ira_: oui, _ca ira_, repetent tous ceux qui les entendent. Personne ne +se croit dispense du travail par son age, son sexe ou son etat: on a vu +passer les tailleurs, les cordonniers, ayant a leur tete les _freres_ +tailleurs et les _freres_ cordonniers. L'ecole veterinaire, les habitants +des villages tres eloignes sont accourus, ayant a leur tete le maire avec +son echarpe, la pelle sur l'epaule. Tous ont des drapeaux ou des +enseignes. Sur celui des charbonniers on lit: _Le dernier soupir des +aristocrates_.... Les bouchers avoient sur leur flamme un large couteau et +l'on lisoit dessus: _Tremblez, aristocrates, voici les garcons bouchers_. +D'enormes monceaux disparaissoient sous leurs bras vigoureux. Les ouvriers +de la Bastille ont amene dans les charrettes tous les instruments qui ont +servi a la demolition de cette forteresse. Les employes des postes, ayant +a leur tete M. d'Ogny, les domestiques de l'enceinte des Italiens, les +acteurs de Mademoiselle de Montansier, conduits par leur directrice, sont +venus contribuer a cette oeuvre patriotique.... Les chartreux conduits par +dom Gerle ont quitte eux-memes leurs cellules pour venir participer a ces +travaux civiques. Le roi est venu jouir de ce spectacle nouveau; soudain +la pelle et la pioche sur l'epaule, les citoyens ont forme autour de lui +une garde d'honneur. Il a visite tous les ateliers. + + +LA FEDERATION + +Grace a l'activite des citoyens, tous les travaux ont ete acheves le 11 +juillet. [Note: _Confederation nationale ou recit exact et circonstancie +de tout ce qui s'est passe a Paris le 14 juillet 1790, a la Federation..._ +A Paris, chez Garnery, l'an second de la liberte, pp. 61-68.] + + +LE MATIN DE LA FEDERATION + +Beaucoup de citoyens avoient passe la nuit au Champ de Mars; des +detachements nombreux de la garde nationale parisienne s'y etoient rendus +pour le garder. Le temps etoit tres defavorable, le vent froid, et il +tomboit des ondees de pluie fortes et frequentes; rien cependant ne +decourageoit les spectateurs; parmi lesquels il y avoit un tres grand +nombre de femmes. On y a fait toute la nuit des feux qui ont servi a +rechauffer les braves enfans de la liberte et autour desquels on a forme +des danses. Le jour venu, les soldats citoyens temoignerent de la maniere +la plus expressive la joie que leur inspirait l'approche d'un si beau +moment. Quelques-uns faisoient des evolutions militaires; d'autres +formoient autour de l'autel un cercle immense; quelques-uns s'amusoient a +la course, puis formant des corps nombreux ils tiraient le sabre se +precipitant les uns sur les autres et entrechoquant le glaive, ils +donnoient le spectacle d'une petite guerre; des chansons militaires +accompagnees du son des tambours se meloient a ces exercices, que la pluie +ne pouvoit interrompre, quelle qu'en fut la violence. [Note: +_Confederation nationale ou recit exact_, pp. 117-118.] + + +LE PASSAGE DU CORTEGE + +Les soldats citoyens sur pied depuis cinq heures du matin mouroient de +faim. On leur jetoit par les fenetres des pains qu'ils recevoient sur +leurs sabres et sur leurs bayonnettes: on y joignoit des viandes froides +ou fumees; on leur descendoit du vin, de l'eau-de-vie, des liqueurs, de +l'eau dans des bouteilles attachees a de longs rubans aux trois couleurs. +Ils saisissoient tout avec empressement, et cela ne doit pas etonner, car +les heros patriotes dejeunent tout aussi bien que des aristocrates et +encore mieux, parce qu'ils n'ont point de remords.... [Note: +_Confederation nationale_, p. 127.] + + +LES ANGLAIS A LA FEDERATION + +A sept heures [du matin] les gradins paroissoient couverts de spectateurs. +Un grand nombre d'etrangers s'y trouvoient et parmi eux plus de quatre +mille Anglais. On dit que plusieurs Francois crierent _Vivent les +Anglais_. Si cela est, ceux-ci l'entendirent avec leur sentiment national, +d'autant plus profond qu'il est moins manifeste. Cette genereuse nation, +tres distincte et tres differente de son ministere, ainsi que la notre, +merite bien la reconnoissance des Francois, elle prend part a leur +bonheur, a leur gloire, au meme jour il y avoit dans la plupart des +tavernes de Londres des assemblees de citoyens qui s'unissoient en esprit +aux Francois devenus leurs freres en liberte et ils en ont vote de +pareilles au 14 juillet de chaque annee. [Note: _Mercure national_ du 25 +juillet 1790.] + + +LE MOMENT PATHETIQUE: LE SERMENT + +Il est impossible de decrire le spectacle qu'offroit le Champ de Mars +quand tous les corps y ont ete reunis, les soixante drapeaux de Paris, +[Note: Les drapeaux des soixante districts auxquels allaient succeder +les 48 sections.] et les 83 bannieres flottantes [Note: Les bannieres des +83 departements.] offraient au milieu de cette foule immense de soldats le +coup d'oeil le plus ravissant. Un peuple immense assis sur les gradins du +cirque, les arbres le couronnant par leur cime ondoyante et la montagne de +Chaillot et de Passy, dont les jolies maisons etoient chargees de +spectateurs, ajoutoient a l'agrement et a la richesse du tableau. + +Le cortege place, l'oriflame et les bannieres des departemens ont ete +portees en haut des marches de l'esplanade, au bas de l'autel, pour y +recevoir la benediction, puis reportees a leurs departemens respectifs. + +A trois heures et demie, l'eveque d'Autun, accompagne des soixante +aumoniers de la garde parisienne, a commence le sacrifice. + +La musique la plus imposante commandoit aux ames d'elever leurs pensees a +l'eternel. + +La messe finie, la bombe a donne le signal convenu a toutes les +municipalites du royaume. + +Un silence religieux a prepare le plus beau moment de la monarchie +francaise. + +M. La Fayette est monte a l'autel. La, au nom de toutes les gardes +nationales de France, il a prononce le serment suivant: + +_Je jure d'etre a jamais fidele a la nation, a la loi et au roi, de +maintenir la constitution decretee par l'Assemblee nationale, et acceptee +par le roi, de proteger conformement aux lois, la surete des personnes et +des proprietes, la libre circulation des grains et subsistances dans +l'interieur du royaume et la perception des contributions publiques sous +quelques formes qu'elles existent, de demeurer uni a tous les Francais par +les liens indissolubles de la fraternite._ + +Tous les deputes des gardes nationales et autres troupes du royaume se +sont ecries: _je le jure_. + +Le president de l'assemblee s'est avance. + +_Je jure d'etre fidele a la nation, a la loi, au roi et de maintenir de +tout mon pouvoir la constitution decretee par l'Assemblee nationale et +acceptee par le roi._ Chacun des membres de l'assemblee a repete: _je le +jure_. + +Le roi a leve le bras vers l'autel. + +_Moi, roi des Francais, je jure a la nation d'employer tout le pouvoir +qui m'est delegue par la loi constitutionnelle de l'Etat, a maintenir la +Constitution et a faire executer les lois._ + +Quinze cent mille voix ont crie: _je le jure_ et ce serment a retenti +jusqu'aux extremites de la France. + +Entendez ce serment, vous tous qui menacez encore notre Constitution, +entendez et tremblez. + +Pendant toute cette ceremonie, l'artillerie faisoit un bruit imposant, et +plus de trois cents tambours etoient frappes a la fois. + +Au bruit de l'artillerie, les personnes restees dans Paris et qui +bordoient les fenetres ont leve la main avec transport.... + +On aurait desire que le roi se fut avance lui-meme, qu'il eut traverse le +cirque et qu'en presence du peuple qui l'auroit vu de tous les cotes, il +eut prete ce serment solennel. De quelle douce jouissance l'ont prive ceux +qui lui ont conseille de ne pas faire cette demarche! quels cris! quels +transports n'eut-elle pas excite! On paroissoit dispose a le porter +jusqu'a l'autel. + +La reine, qui avoit des plumes aux couleurs de la nation, a egalement +prete serment. Apres que le roi a eu prete le sien, il a ete joindre sa +famille; il a embrasse ses enfans; il a pris la main de la reine et du +dauphin, et il les a serrees avec la plus vive emotion. + +Quand le _Te Deum_ a ete chante, tous les soldats-citoyens ont remis leurs +epees dans le fourreau et se sont precipites dans les bras l'un de +L'autre, en se promettant union, amitie, constitution, et de mourir pour +la defense de la fraternite et de la liberte. [Note: _Confederation +nationale ou recit exact_, pp. 134-138.] + + +LE RETOUR DE LA FEDERATION + +Un spectacle tres rejouissant a succede a cette fete. Plus de 350 mille +tant hommes que femmes etoient reunis dans le Champ-de-Mars et il n'y +avoit pas d'intermediaire entre le ciel et eux; or, l'on avoit remarque +que depuis sept heures jusqu'a midi, il y avait eu cinq orages assez +longs, ou si l'on veut, un orage aristocratique en cinq actes (c'est ainsi +qu'on l'a nomme), qui s'etoient _confederes sans doute_, pour chasser nos +Parisiennes et nos soeurs des provinces; mais elles ont tenu bon, elles +ont defie les vents et la pluie par diverses chansons agreables, et n'ont +quitte qu'apres la ceremonie. + +Leur retour ressembloit a une veritable mascarade. Plusieurs sans +chaussure, ou dont la chaussure restoit a chaque pas dans les boues, +Toutes les cheveux epars, sans bonnets ou avec un mouchoir autour de leur +tete, revenoient escortees d'un cavalier crotte comme elles jusqu'a +l'echine; la gaiete cependant presidoit cette marche qui avoit l'air d'un +triomphe. Plusieurs compagnies revenoient en dansant. [Note: +_Confederation nationale ou recit exact_, pp. 140-141.] + + +L'ENTHOUSIASME ROYALISTE A LA FEDERATION + +Nous trahirions nos devoirs si apres avoir rendu hommage a l'esprit de +fraternite qui a caracterise cette fete, a l'esprit de liberte qui s'est +deploye dans la marche nous dissimulions le changement de cet esprit dans +le camp federatif. C'etoit un autre air, une autre ame. On croyoit etre au +camp de Xerxes et non a Sparte ou a Rome. En effet l'admiration avoit pris +un autre cours. Elle ne se fixoit plus sur ces Parisiens qui se +multiplioient sur nos pas, sur les emblemes de notre liberte, sur ses +victoires; elle s'attachoit a ce trone brillant destine pour le chef du +pouvoir executif. Il sembloit que la vue de ce trone avoit paralyse, +_meduse_ presque toutes les ames, et que, comme la fameuse Circe, elle +avoit transforme des ames patriotes en ames royalistes. L'idolatrie pour +la monarchie se repand avec la force la plus violente, et on a semble +oublier les restaurateurs de la liberte francoise, l'Assemblee nationale, +pour ne plus voir qu'un individu, que celui qui reunissoit autrefois dans +sa main tous ces pouvoirs, dont ses ministres avoient si cruellement +abuse. Les cris de _Vive l'Assemblee_ etoient etouffes par les cris de +_Vive le Roi!_--On s'empressoit, on s'etouffoit pour contempler ce siege +dore; etoit-ce donc la l'impatience qui convenoit a un peuple libre? +Prouvoit-il par la qu'il s'etoit fait une juste idee et de ses pouvoirs et +des devoirs et de l'existence d'un roi? Ne prouvoit-il pas qu'il ne +s'etoit pas encore depouille du vieil homme, qu'il conservoit encore ses +vieilles idees, ses prejuges, son culte superstitieux pour la +monarchie?.... [Note: _Courrier de Provence,_ n deg. 165, t. IX, p. 250-251.] + +Le meme son de cloche est donne dans cette lettre de Thomas Lindet, +eveque de l'Eure et constituant a son frere Robert Lindet en date +du 27 juillet 1790. + +Les fetes de la Confederation auraient du humilier ou intimider +les ennemis de la Revolution. Le jour meme, je jugeai qu'elles ne +serviraient qu'a leur donner une nouvelle audace; elle va toujours +croissant. Si la Cour etait mieux organisee, quel parti elle aurait +tire de l'enthousiasme absurde de la majeure partie des tetes francaises! +La Sainte Ampoule de Reims sera bientot renvoyee a Saint +Remy. MM. les Commissaires de la Commune de Paris ont presente +une adresse tendant a conserver les dispositions du Champ-de-Mars +auquel ils desirent qu'on donne le nom de _Champ de la Federation_. +Ils desirent que ce soit dans ce lieu que les monarques francais +soient investis du pouvoir qui leur est confie. Cette idee a ete +applaudie et renvoyee au comite de Constitution. [Note: _Correspondance de +Thomas Lindet,_ publiee par A. Montier, p. 212.]. + +Un anonyme avait propose de proclamer Louis XVI _Empereur des Francais_: +"Mes freres, nous ne sommes plus ni sujets ni esclaves, nous sommes +citoyens; les distinctions qui elevaient l'homme au-dessus de l'homme ont +disparu; la nature a repris ses droits; l'egalite est retablie parmi nous; +le merite et la vertu pourront seuls dorenavant pretendre aux recompenses +et obtenir nos hommages. Dans ce nouvel ordre des choses, qu'avons-nous +besoin de Roi? Ne formons-nous pas nous-memes le Peuple-Roi, puisque toute +autorite emane du Peuple et reside dans le Peuple? N'est-ce pas nous qui +gouvernons par nos Representans? Nous ne disons plus le Royaume de France, +nous disons l'Empire des Francais, [Note: L'hymne celebre _Veillons au +salut de l'Empire_ date de cette epoque.] si nous voulons etre consequens, +c'est donc un Empereur qu'il nous faut et non pas un Roi. + +"Oui, c'est un Empereur, Roi et tyran sont synonymes, Empereur +signifie celui qui commande un peuple libre; nous jouissons de cet +avantage...." [Note: _Louis XVI proclame Empereur des Francais au Champ- +de-Mars le 14 juillet 1790._] + + + + +CHAPITRE V + +LA FUITE DU ROI + + +SES CAUSES + +Louis XVI avait accepte la Constitution civile du clerge des le 22 juillet +1790, mais il aurait voulu en retarder l'application jusqu'a ce que le +pape l'eut "baptisee", comme le demandait la majorite de l'episcopat. +Preoccupee d'assurer la vente des biens nationaux en rendant irrevocable +la reforme religieuse, craignant d'ailleurs qu'une plus longue attente ne +fut exploitee par le parti aristocrate. L'Assemblee mit le clerge en +demeure de se soumettre par le decret sur le serment du 27 novembre 1790. +Le roi ne donna sa sanction a ce decret que sur une sommation de +l'Assemblee, apres que son conseiller l'archeveque Boisgelin eut mis sa +conscience a l'aise en lui disant que cette sanction etait un "acte force" +(26 decembre). Le jour meme ou il donnait sa signature il disait au comte +de Fersen confident de la reine: "j'aimerais mieux etre roi de Metz que de +demeurer roi de France dans une telle position, mais cela finira bientot". + +Deja, depuis le jour (20 octobre 1790) ou l'Assemblee lui avait impose par +une violence morale le renvoi de ses ministres, Louis XVI inclinait de +nouveau a ecouter les conseils de resistance.--Des lors il eut son secret +dont le chef, le baron de Breteuil, recut pleins pouvoirs pour traiter +avec les cours etrangeres. La reine et Madame Elisabeth conseillaient a +Louis XVI de quitter Paris et de s'enfuir aux Pays-Bas d'ou il reviendrait +mater les jacobins avec l'aide des troupes autrichiennes. + + +L'APPEL A L'ETRANGER + +Le projet de fuite est arrete des le mois de mars 1791. Il repose presque +entierement sur le concours que Louis XVI espere des souverains etrangers. +Fersen, confident de la reine, a parfaitement expose les calculs de la +Cour: + +Le mecontentement est grand et augmente, mais il ne peut se manifester +tant qu'il n'y aura pas de chefs et de centre et, tant que le roi sera +enferme a Paris, il ne peut avoir ni l'un ni l'autre; et quoi qu'il +arrive, jamais le roi ne sera roi par eux et sans des secours etrangers +qui en imposent meme a ceux de son parti. Il faut qu'il en sorte, mais +comment et ou aller? + +Le parti du roi n'est compose que de gens incapables ou dont +l'exasperation et l'emportement sont tels qu'on ne peut ni les guider ni +leur rien confier, ce qui necessite une marche plus lente et de grandes +precautions. Le lieu de la retraite en demande encore davantage. Il faut y +etre bien en surete; il faut avoir trouve un homme capable et devoue qui +eut de l'influence sur les troupes, qu'il lui faut bien connaitre +auparavant. Mais tous ces moyens seraient encore insuffisants sans les +secours des puissances voisines: l'Espagne, la Suisse et l'Empereur, et +sans l'assistance des puissances du Nord (la Russie et la Suede) pour en +imposer a l'Angleterre, la Prusse et la Hollande dans le cas tres probable +ou elles voudraient mettre obstacle aux bonnes intentions de ces +puissances et, en les attaquant, les empecher de secourir efficacement le +roi de France. [Note: Klinckovstroem, _Fersen et la Cour de France_, lettre +du 7 mars 1791 au roi de Suede.] + +Il est bon, apres avoir lu ce document, de connaitre le commentaire qu'en +a donne M. Jaures: + +Cette lettre est evidemment le reflet des conversations mysterieuses qui +se prolongeaient entre le Roi, la Reine et le comte de Fersen. C'est +l'expose le plus complet et le plus decisif de la pensee et de la +politique royale en janvier et mars 1791. C'est aussi l'acte d'accusation +le plus formidable contre la monarchie. Cette monarchie nationale n'a plus +aucune racine en France: elle attend sa force, toute sa force, son salut, +tout son salut de l'etranger. Le roi et la reine se mefient egalement de +tous les partis, y compris le leur. Ils ont de la haine pour cette +noblesse egoiste et etourdie qui, en refusant le sacrifice d'une partie de +ses privileges pecuniaires quand furent convoques les notables, a accule +le roi a la convocation des Etats generaux et ouvert ainsi, selon le mot +de Fersen, la Revolution.... + +Pas plus qu'ils ne peuvent s'appuyer sur les partis organises, ils n'ont +confiance en la France elle-meme. Ils se rendent bien compte qu'elle n'est +pas dans l'ensemble desenchantee de la Revolution: et ceux memes qui se +plaignent d'elle n'ont ni assez de ressort, ni assez de foi dans leur +propre cause pour se soulever spontanement. Il faudra que le Roi leur +donne de haut le signal du mouvement. + +Il faudra que l'etranger intervienne et Fersen, echo du roi et de la +reine, ecrit au roi de Suede cette phrase terrible qui est pour nous la +disqualification definitive de la monarchie: "Jamais le roi ne sera roi +par les Francais et sans des secours etrangers." Bien mieux ces secours +etrangers, le roi les invoque non seulement pour dompter et chatier ses +ennemis, mais pour en imposer meme a ceux de son parti dont il +n'obtiendrait ni une obeissance suffisante ni la docilite aux mesures +necessaires de reorganisation. Ainsi isolee de toute force francaise, la +monarchie ne semble plus avoir que deux idees: imaginer des moyens de +vengeance contre ses ennemis du dedans, imaginer des moyens pour appeler +le plus tot possible les amis du dehors. [Note: Jean Jaures, Histoire +socialiste. _La Constituante_, p. 637. ] + + +LES PRESSENTIMENTS POPULAIRES + +LES PRECEDENTS + +Les projets de fuite du roi transpirerent de bonne heure. Les jacobins +avaient des amis et des informateurs jusque dans le personnel du chateau. +L'inquietude populaire se manifesta d'une facon significative lors du +depart de Mesdames tantes du roi pour Rome et lors du voyage que Louis XVI +essaya de faire a Saint Cloud pour communier en cachette de la main d'un +pretre insermente. + + +LE DEPART DE MESDAMES + +Des le 3 fevrier, la municipalite de Sevres instruite par la domesticite +des princesses [Mesdames habitaient le chateau de Bellevue] avise les +jacobins. En un clin d'oeil, le bruit de leur voyage se repand dans la +foule. Tous les orateurs des clubs, tous les pamphletaires devoues a la +Revolution, Marat, Camille Desmoulins, Gorsas, jettent le cri d'alarme.... +"Bien que le roi et la reine soient les deux personnages les plus +essentiels a la Revolution, il n'en est pas moins vrai que s'ils restaient +seuls, leur depart serait plus facile, lorsque tout le reste de la famille +royale serait en surete (Gorsas, _Courrier des 83 departements_, 3 fevrier +1791).... "_Salus populi suprema lex esto_. Le salut de la chose publique +interdit a Mesdames d'aller porter leurs personnes et nos millions chez le +pape ou ailleurs. Leurs personnes, nous devons les garder precieusement, +car elles contribuent a nous garantir contre les intentions hostiles de +leur neveu M. d'Artois et de leur cousin, Bourbon Conde.... Tout ce que +Mesdames emportent est a nous, tout jusqu'a leurs chemises. Il me deplait +a moi que nos chemises aillent a Rome" (Corsas, 9 fevrier). + +Camille Desmoulins tenait le meme langage: "Il est faux, s'ecriait-il, de +dire que les tantes du roi jouissent des memes droits que les autres +citoyens.--Est-ce que la nation leur a fait present, a leur naissance, +d'un million de rentes, comme a Mesdames?--Non, sire, vos tantes n'ont +pas le droit d'aller manger nos millions en terre papale. Qu'elles +renoncent a leurs pensions. Qu'elles restituent aux coffres de l'Etat tout +l'or qu'elles emportent et qu'elles aillent ensuite, si bon leur semble, a +Lorette ou a Compostelle!" (_Revolutions de France et de Brabant_, +n deg.64).... + +"On assure, ecrivait Marat, que les tantes du roi font le diable pour +partir. Il serait de la plus haute imprudence de les laisser faire. En +depit de ce qu'ont dit la-dessus d'imbeciles journalistes, elles ne sont +pas libres. Nous sommes en guerre avec les ennemis de la Revolution. Il +faut garder ces beguines en otages et donner triple garde au reste de la +famille" (_Ami du peuple_ du 14 fevrier 1791). + +Le 8 fevrier la municipalite de Paris vint prier le roi avec instance de +s'opposer au depart des princesses, vu l'agitation des esprits et +l'irritation de la foule.--Louis XVI repondit que ses tantes etaient +libres de sortir du royaume comme tous les autres citoyens: "Ni la +declaration des droits de l'homme ni les lois de l'Etat ne me permettent +de m'opposer a leur depart". Le 9 fevrier, le tocsin retentit, trente-deux +sections s'assemblent et deliberent sur le moyen d'empecher le depart des +princesses.... Au nom des sections, l'abbe Mulot redige une adresse a +l'Assemblee pour demander une loi rendant obligatoire la residence de la +famille royale: "Nous ne recherchons pas, disait l'adresse, si ce voyage +inconsidere serait l'effet de quelques insinuations perfides. Nous ne +voulons pas croire que les tantes du roi aient jamais eu le dessein +d'aller encourager ou seconder par leur presence les fugitifs qui osent +menacer la patrie; qu'elles veuillent, comme ces citoyens ingrats +disperser hors de France des richesses qui ne leur ont pas ete donnees +pour cet usage et nourrir les etrangers de la substance nationale. Nous +eloignons de nous la pensee qu'un sexe timide et fait pour conseiller la +paix soit charge de negocier des traites de guerre...." + +Les femmes de la halle, les sections deputerent aupres du roi qui resta +inebranlable et qui se hata de prevenir ses tantes que les femmes de la +halle se disposaient a partir pour Bellevue. A la reception de cette +nouvelle, Mesdames quitterent Bellevue en toute hate le 20 fevrier a 10 +heures et demie du soir. "Moins d'une demi-heure apres le depart des +fugitives, le bataillon des femmes arrivait a Bellevue, forcait les +grilles et faisait irruption dans le chateau...." + +A Moret, la municipalite verifie les passeports, les trouve irreguliers et +refuse de laisser les voyageuses continuer leur chemin.--La garde +nationale cerne les voitures et s'apprete a deteler les chevaux. Il faut +qu'un escadron de chasseurs leur ouvre passage. + +A Arnay-le-Duc, le 22 fevrier, le maitre de poste refuse des chevaux pour +le relai. La garde nationale, la commune, s'opposent au passage. "Peu nous +importe, declare le procureur-syndic, que Mesdames soient parties avec +l'assentiment du roi, si elles sont parties contre le gre de l'Assemblee +nationale. En ce moment meme, le comite de constitution est saisi d'un +projet de decret sur la residence de la famille royale. Il ne faut pas +laisser les tantes du roi se soustraire d'avance a l'execution d'une loi +de surete generale. Elles ne partiront d'ici qu'avec un passeport emane de +l'Assemblee." Mesdames furent obligees de s'humilier a solliciter le +secours de cette assemblee qu'elles consideraient comme rebelle. En +attendant sa reponse, on les logea sous bonne garde chez le cure +constitutionnel. En meme temps grande agitation a Paris. Les dames de la +Halle deputaient chez Monsieur pour lui demander sa parole de rester a +Paris. + +Mirabeau dut intervenir pour que la Constituante autorisat la continuation +du voyage des princesses en renvoyant la decision a Louis XVI. Le peuple +assiegea les Tuileries que Lafayette deblaya peniblement le 24 fevrier. + +La municipalite d'Arnay ne se tint pas pour battue. Elle depecha un +nouveau courrier a l'Assemblee. Mesdames ne purent quitter Arnay-le-Duc +que le 3 mars. Leur captivite avait dure 12 jours. [Note: Resume d'apres +H. Babled, _La Revolution francaise_, t. XXI.] + + +LE DEPART POUR SAINT-CLOUD + +Le 18 avril, Louis XVI ayant voulu quitter les Tuileries, pour aller a +Saint-Cloud faire ses Paques, le peuple s'attroupa autour de son carrosse, +arreta les chevaux. Les gardes nationaux eux-memes, rebelles aux ordres de +Lafayette, refuserent d'ouvrir un passage et le roi dut rentrer au +chateau. Il se considera des lors comme prisonnier et, pendant qu'il +chargeait son ministre des affaires etrangeres d'ecrire officiellement a +tous les cabinets qu'il etait libre et qu'il avait renonce volontairement +a son voyage a Saint-Cloud, il achevait ses derniers preparatifs de fuite. +Lafayette qui etait responsable de l'ordre a soupconne que l'emeute du +18 avril fut concertee avec la Cour et destinee a lui donner le pretexte +qu'elle cherchait pour recourir a l'intervention etrangere. + +L'emeute excitee le 18 avril 1791 pour empecher le roi d'aller a St Cloud +ou il se rendait assez habituellement devait fournir aux adversaires de la +revolution un argument contre l'independance du monarque. + +Mirabeau, depuis ses intimes liaisons avec la Cour, etait entre tres avant +dans ces vues. L'emeute de St Cloud elle-meme avait ete projetee par lui. +Sa mort priva les chefs contre-revolutionnaires des conseils de ce +puissant genie; tout le plan se ressentit de cette perte.... + +Ce que voulait la Cour, c'etait de constater qu'elle etait violemment +retenue a Paris. La plupart des gardes nationaux etaient de bonne foi. +Quelques-uns pouvaient etre dans le secret, nommement Danton, solde depuis +longtemps par les provocateurs de cette emeute, et qui arriva avec son +bataillon sans que personne l'eut fait demander, sous pretexte de voler au +secours de l'ordre public. Lafayette avait demande au roi et a la reine un +peu de temps pour ouvrir leur passage; ils se haterent de monter en +voiture. Il leur demanda d'y rester jusqu'a ce que le passage fut ouvert +et pendant qu'il etait engage au milieu de l'emeute ils se firent prier +par un officier municipal de remonter chez eux. [Note: Lafayette, +_Memoires_, II, p. 65-66.] + + +LES CRAINTES INSTINCTIVES DU PEUPLE ETAIENT JUSTIFIEES + +Le peuple avait l'instinct que le roi cherchait a fuir et il redoutait +cette fuite comme un peril immense. Il parait etrange et meme +contradictoire que les revolutionnaires aient redoute a ce point le depart +d'un roi peu ami de la Revolution. Le peuple pourtant avait raison. + +Il n'y avait pas a cette date de parti republicain, d'opinion +republicaine; [Note: Excessif. Il y avait des la fin de 1790 une opinion +republicaine, mais cette opinion etait confinee dans quelques cercles +restreints de publicistes parisiens.] nul ne savait par quelle autorite +serait remplacee l'autorite royale: et la fuite du roi semblait creuser un +vide immense. De plus et surtout, le peuple sentait bien qu'il y avait +d'innombrables forces de reaction disseminees, encore a demi-latentes, qui +n'attendaient qu'un signal eclatant pour apparaitre, qu'un centre de +ralliement pour agir. + +Le roi parlant haut de la frontiere, denoncant la guerre faite a l'Eglise, +effrayant la partie timide de la bourgeoisie, lui faisant peur pour ses +proprietes, grossissant son armee de contingents etrangers et les couvrant +du pavillon de la monarchie pouvait etre redoutable. [Note: Jean Jaures, +La _Constituante_, p. 619.] + + +LE 21 JUIN 1791 + +Apres l'emeute du 18 avril, Marie-Antoinette ecrivit a Mercy, representant +de l'Autriche aux Pays-Bas, pour que l'Empereur fit avancer 15,000 hommes +a Arlon et Virton et autant a Mons de maniere a donner a Bouille un +pretexte pour rassembler des troupes et des munitions a Montmedy. Le roi +commanda une enorme berline pour lui et sa famille et se procura des +passeports au nom de la baronne de Korff. Le depart fut retarde jusqu'au +20 juin parce que le roi attendait deux millions qu'il devait toucher sur +sa liste civile. Malgre la surveillance etroite dont il etait l'objet, il +s'echappa du chateau dans la nuit du 20 au 21 juin deguise en valet de +chambre et se dirigea sur Montmedy par la route de Chalons. Le meme jour, +Monsieur, son frere (le comte de Provence), fuyait en Belgique par une +autre route. + +Avant de quitter Paris le roi avait lance une proclamation violente ou il +declarait que la seule recompense des sacrifices qu'il avait consentis +depuis trois ans etait "de voir la destruction de la royaute, tous les +pouvoirs meconnus, les proprietes violees, la surete des personnes mise +partout en danger, les crimes rester impunis et une anarchie complete +s'etablir au-dessus des lois, sans que l'apparence d'autorite que lui +donnait la nouvelle constitution fut suffisante pour reparer un seul des +maux qui affligent le royaume". + +Le premier sentiment des patriotes en apprenant la fuite du roi fut la +colere, l'indignation contre son parjure, puis ce fut la peur, la peur de +l'intervention etrangere et du retour et des vengeances des emigres. Le +grand journal democrate _Les Revolutions de Paris_ ont bien traduit +les impressions par lesquelles passa le peuple de Paris. + + +LES SENTIMENTS DES PARISIENS + +_Le plus honnete homme de son royaume!_ Laches ecrivains, folliculaires +ineptes ou gages, c'est ainsi que vous appeliez Louis XVI. Le plus honnete +homme de son royaume, ce pere des Francais, a l'exemple du heros des deux +mondes, [Note: Lafayette que les democrates accusaient--d'ailleurs a tort +--de complicite avec le roi.]a donc aussi quitte son poste et s'evade avec +l'espoir de nous envoyer, en echange de sa personne royale, une guerre +etrangere et intestine de plusieurs annees. Ce complot, digne au reste des +maisons de Bourbon et d'Autriche coalisees, ce complot lache et perfide, +medite depuis 18 mois, s'est enfin effectue.... + +Bien loin d'etre _affame de voir un roi_, la maniere dont le peuple prit +l'evasion de Louis XVI, montra qu'il etoit saoul du trone et las d'en +payer les frais. S'il eut su des lors que Louis XVI, dans sa declaration +qu'on lisoit en ce moment a l'assemblee nationale, se plaignoit de +_n'avoir point trouve dans le chateau des Tuileries les plus simples +commodites de la vie_, le peuple indigne se seroit porte peut-etre a des +exces; mais il sent sa force et ne se permit aucune de ces petites +vengeances familieres a la faiblesse irritee; il se contenta de persiffler +a sa maniere la royaute et l'homme qui en etoit revetu. Le portrait du roi +fut decroche de sa place d'honneur et suspendu a la porte: une fruitiere +prit possession du lit d'Antoinette pour y vendre des cerises, et en +disant: C'est aujourd'hui le tour de la nation pour se mettre a son aise. +Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiffat d'un bonnet de +la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mepris; on respecta +davantage le cabinet d'etude du dauphin; mais nous rougirions de rapporter +le titre des livres du choix de sa mere. + +Les rues et les places publiques offroient un spectacle d'un autre genre. +La force nationale armee se deployoit en tous lieux d'une maniere +imposante. Le brave Santerre, pour sa part, enrola deux mille piques de +son faubourg. Ce ne furent point les citoyens actifs et les habits bleus +de roi [Note: Les gardes nationaux portaient l'habit bleu. Les citoyens +passifs ne faisaient pas partie de la garde nationale.] qui eurent les +honneurs de la fete, les bonnets de laine reparurent et eclipserent les +bonnets d'ours. Les femmes disputerent aux hommes la garde des portes de +la ville, en leur disant: Ce sont les femmes qui ont amene le roi a Paris, +[Note: Le 6 octobre 1789.] ce sont les hommes qui le laissent evader. Mais +on leur repliqua: Mesdames, ne vous vantez pas tant; vous ne nous aviez +pas fait la un si grand cadeau. + +L'opinion dominante etoit une antipathie pour les rois et un mepris pour +la personne de Louis XVI, qui se manifesterent jusque dans les plus petits +details. A la Greve, on fit tomber en morceaux le buste de Louis XIV, +qu'eclairoit la celebre lanterne, l'effroi des ennemis de la Revolution. +Quand donc le peuple se fera-t-il justice de tous ces rois de bronze, +monumens de notre idolatrie? Rue Saint-Honore, on exigea d'un marchand +le sacrifice d'une tete de platre, a la ressemblance de Louis XVI; dans un +autre magasin on se contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de +papier; les mots de _roi, reine, royale, Bourbon, Louis, Cour, Monsieur, +frere du roi_, furent effaces partout ou on les trouva ecrits, sur tous +les tableaux et enseignes des magasins et des boutiques. Le _Palais royal_ +est aujourd'hui le _Palais d'Orleans_. Les _couronnes_ peintes furent meme +proscrites, et le jour de la Fete-Dieu [23 juin] on les couvrit d'un voile +sur les tapisseries ou elles se trouvoient, afin de ne point souiller par +leur aspect la saintete de la procession. La Fayette ne manqua pas de s'y +trouver avec cet air hypocrite qu'on lui connoit, on a remarque que +Duport [Note: Adrien Duport, un des chefs du cote gauche de la +Constituante.] le tenoit par-dessous le bras. + +Un piquet de 50 lances fit des patrouilles jusque dans les Tuileries, +portant pour banniere un ecriteau avec cette inscription: + + Vivre libre ou mourir. + Louis XVI s'expatriant + N'existe plus pour nous. + +Si le president de l'Assemblee nationale eut mis aux voix sur la place de +Greve, dans le jardin des Tuileries et au palais d'Orleans le gouvernement +republicain, la France ne seroit plus une monarchie.... + +... Citoyens! C'est une seconde revolution qu'il nous faut; nous ne +pouvons nous en passer: la premiere est deja oubliee, et nous n'avons +encore eu jusqu'ici qu'un avant-gout de la liberte; elle nous echappera si +nous ne la fixons au milieu de nous. Pour la seconde fois, tracons a +l'assemblee nationale le plan qu'elle doit suivre: cette fois elle n'a pas +fait preuve de cette fermete dont nous lui avons su tant de gre au mois de +juin 1789. Ce n'est plus un clerge et une noblesse qu'il faut contenir et +abattre; c'est sur Louis XVI et ses ministres que nous devons porter notre +oeil reformateur.... + +L'assemblee nationale vieillit; on s'en apercoit a cette manie qu'elle a +de se fier a tout le monde; le mauvais succes de ses epreuves ne la guerit +point de cette funeste facilite. Et encore quelle mollesse elle a mis dans +son premier arrete sur la fuite de Louis XVI! Pourquoi ne pas appeler les +choses par leur nom? Pourquoi mentir au public? Pourquoi qualifier +d'_enlevement_ l'evasion du roi?... + +Si Louis n'a fait qu'une abdication, il n'est pas coupable, il usoit de +ses droits; la nation n'a pas plus a se plaindre de lui qu'un maitre n'a +le droit de se plaindre d'un _valet_ qui se retire de son service. +Mais si Louis a compromis, si du moins il a eu l'intention de compromettre +la nation en se retirant, la nation peut l'en punir comme le maitre peut +faire punir le _valet_ qui ne prend conge que pour apporter le trouble +dans la maison de celui qui le salarioit. Reste a voir si Louis a fait une +abdication pure et simple, ou bien si sa retraite est attentatoire au +repos public; nous entendons par le mot abdication l'acte par lequel un +fonctionnaire quelconque declare a ses commettans qu'il renonce a son +office, et qu'il en donne sa demission. Or, la conduite du ci-devant roi +ne comporte rien qui presente ce caractere: il a fait mystere de son +depart, son hypocrisie a trompe tout le monde, il se retire de nuit, il a +fui comme un traitre, il n'a pas craint d'abandonner Paris et la France a +toutes les horreurs de l'anarchie; en fuyant il a laisse une declaration +qui le decele et qui est une satire de la Revolution; il a ose traiter de +captivite son sejour au milieu d'un peuple qui l'idolatrait, il a reclame +contre tous les decrets favorables a la liberte, il a ose dire qu'il +Alloit se mettre en surete dans un autre pays; il a preche la revolte, il +a rappele les peuples a l'esclavage; le fourbe les a flattes pour les +seduire, il a dit enfin qu'il ne rentrerait en France qu'apres que le +systeme actuel seroit renverse, qu'apres que la constitution qu'il a juree +seroit etablie sur des bases differentes; telle est la substance d'une +proclamation incendiaire que Louis a laissee a sa sortie de Paris. Ajoutez +a cela l'insolente defense a ses ministres de signer aucun acte en son +nom, jusqu'a ce qu'ils aient recu des ordres ulterieurs et l'injonction au +garde des sceaux de lui renvoyer le sceau de l'etat lorsqu'il en seroit +requis de sa part. + +Est-ce la une abdication? Est-ce la une demission pure et simple? +Non, c'est un crime de lese-nation, une revolte a la nation, un assassinat +premedite de la nation.... + +Mais comment proceder au jugement? Il est inviolable, et la loi n'a pas +prononce. Il etoit inviolable, quand il etoit roi; il a cesse d'etre roi, +quand il a fait sa proclamation, quand il a fui; il a donc cesse d'etre +inviolable. Un roi, meme constitutionnel, ne jouit de l'inviolabilite +qu'autant qu'il est en fonctions, un roi qui fuit sa patrie, qui court se +mettre a la tete d'une armee de brigands, est-t-il en fonctions? Ce n'est +donc pas comme roi qu'il faut le juger, mais comme individu, comme +rebelle, comme _factieux_ et ennemi declare de la patrie.... La haute cour +nationale provisoire d'Orleans le jugera.... + +Et toi, Antoinette, toi qu'un peuple genereux vouloit forcer a etre +heureuse, toi destinee a faire respecter celui que tu as toujours avili; +que diras-tu? As-tu trompe Louis? Non, il etait d'accord avec toi, son ame +a l'unisson de la tienne etoit faite pour le crime. Il t'aimait! Quels +etaient donc tes desseins?... De n'entrer dans cette cite qu'en ecrasant +sous les roues de ton char ses malheureux habitans; ta main avoit designe +les victimes; le massacre de Paris devait etre le jour de ton triomphe; +mais ... tu palis! Ne crains pas pour tes jours; ton sang ne souillera pas +le sol de la France; quoique tu sois digne du sort de Brunehaut, les +Francois croiront te punir assez en te laissant la vie. C'est dans ton +coeur que tu trouveras ton bourreau: seule desormais au milieu d'un peuple +immense, tu seras reduite a tes complices et a tes remords; tu le verras +heureux ce bon peuple contre qui tu aiguisois des poignards, et son +bonheur fera ton supplice!... [Note: _Les Revolutions de Paris_ du 18 au +25 juin 1791.] + + +LA DICTATURE DE L'ASSEMBLEE + +L'Assemblee se montra digne de la confiance de la nation. Elle manda sur +le champ les ministres pour leur ordonner d'executer les lois. Elle envoya +des courriers dans tous les departements pour donner l'ordre d'arreter +toutes personnes sortant du royaume et pour les instruire de ses +dispositions. Elle exigea de tous les militaires fonctionnaires publics le +serment de fidelite a la nation. Dans sa memorable seance qui dura sept +jours et sept nuits, elle s'occupa de prevenir les desordres, d'entretenir +le courage des citoyens, et de montrer, par son sang-froid et sa fermete, +qu'elle etait digne de commander aux circonstances. Il est remarquable que +des le second jour apres qu'elle eut pris toutes les precautions +qu'exigeait la surete de l'empire, elle reprit tranquillement l'ordre de +son travail interrompu et discuta le code penal. [Note: Rabaut Saint- +Etienne, _op. cit._, p. 163.] + + +L'ATTITUDE DE LA FRANCE + +Le pays se montra calme et resolu. Les gardes nationales s'armerent, les +municipalites siegerent en permanence. On s'assura par endroits de la +personne des suspects, on interna au chef-lieu du departement les pretres +refractaires les plus perturbateurs, mais il n'y eut aucun desordre, +aucune violence, rien qui rappelat la Grande Peur. + +Ce calme imposant de la France a ete bien depeint dans deux lettres +ecrites par Thomas Lindet a son frere Robert au moment meme: + +La France a ete frappee d'un coup electrique qui s'est fait sentir d'un +bout du royaume a l'autre avec la rapidite la plus inconcevable. Partout +la meme energie, le meme ordre, les memes sentiments, la meme attitude +fiere et inebranlable; la liberte est defendue par deux ou trois millions +de baionnettes, et la Constitution est environnee de milliers de bouches a +feu qu'on appelait jadis _ratio ultima regum_ et qui sont aujourd'hui les +meilleurs arguments du peuple. D'un bout a l'autre de la France, on s'est +empresse d'envoyer a l'Assemblee nationale des adresses qui renferment les +principes du droit public les plus fortement prononces.... [Note: Thomas +Lindet a Robert Lindet, 27 juin 1791, dans la _Correspondance_ publiee par +A. Montier.] + +Vous aurez une idee de la tranquillite qui regne dans Paris quand vous +lirez le proces-verbal de l'Assemblee nationale toujours tenante et +deliberante presque sans interruption, sur les matieres qui etaient a +l'ordre, et quand vous saurez que les adjudications des biens nationaux se +sont faites avec la meme tranquillite et le meme avantage dans les +encheres. J'ai vu des furieux humilies, j'ai vu couler des larmes de +quelques pretres fanatiques. Etait-ce le desespoir ou le repentir qui les +arrachait? Je n'en sais rien, mais les scelerats qui ont compte que le +peuple nous egorgerait, les imbeciles qui ont espere que la noblesse +detruite voudroit renaitre des cendres de nos habitations, doivent etre +bien atterres par le spectacle de cet empressement avec lequel les +ci-devant nobles jurent de defendre la patrie, et de ce concert qui regne +dans toutes les classes de la societe! Nous pouvions jurer de defendre la +patrie et la liberte des Francais, nous pouvons jurer aujourd'hui que les +Francais seront libres et qu'aucune puissance ne renversera l'edifice de +la Constitution. [Note: Thomas Lindet a Robert Lindet, 22 juin 1791.] + + +L'ARRESTATION DU ROI A VARENNES + +Le meme jour 21, vers onze heures du soir, est arrive a l'auberge du _Bras +d'Or_ le sieur Drouet maitre de la poste aux chevaux de Sainte-Menehould, +accompagne du sieur Guillaume, habitant de la meme ville, tous deux en +bidet et qui sans respirer apprirent au sieur Leblanc aubergiste que deux +voitures descendaient derriere eux et allaient passer sur le champ et +qu'ils soupconnaient que le roi etait dans une. L'aubergiste, officier de +la garde nationale, courut chez M. Sauce procureur de la Commune, qu'il +fit lever aussitot, et lui redit ce qu'il venait d'apprendre. Il retourna +chez lui, s'arma lui et son frere et prirent un poste. Le procureur de la +Commune avertit l'officier municipal qui represente le maire depute a +l'Assemblee nationale. [Note: Le depute George.] Ayant rencontre le sieur +Regnier homme de loi, qui etait egalement prevenu, il le pria d'aller vite +avertir les autres officiers. [Note: Officiers municipaux.] Le procureur +de la Commune rentre chez lui fit lever ses enfants et leur dit de courir +par les rues en criant _Au feu_ afin de donner l'alarme. Il prit une +lanterne et se porta au passage. Pendant cet instant les sieurs Regnier et +Drouet conduisirent une voiture chargee et barrerent le passage du pont. +Ce fut a ce moment que les voitures parurent, les deux freres Leblanc +avaient arrete la premiere qui etait un cabriolet dans lequel etaient deux +dames. [Note: Mmes Brunier et de Neuville attachees a la personne de la +reine.] + +Le procureur de la Commune s'etant approche de cette voiture demande les +passeports; on lui repondit que c'etait la seconde voiture qui les avait; +il s'y porta de suite. Cette voiture etait extraordinairement chargee, +attelee de six chevaux, avec des cavaliers sur les trois chevaux de main +et trois personnes habillees en jaune assises sur le siege. [Note: Trois +gardes du corps deguises en courriers.] Les deux freres Leblanc, reunis au +sieur Coquillard, Justin George, Pousin, tous trois gardes nationales, les +nommes Thevenin des Islettes et Delion de Montfaucon qui etaient loges a +l'auberge du _Bras d'Or_ et armes firent ferme et bonne contenance. Le +procureur de la Commune s'approchant de la portiere demanda aux personnes +qui etaient dans cette voiture ou elles allaient et leva sa lanterne pour +les distinguer.... + +Alors l'alarme sonnait, le peuple s'amassait, la garde nationale avait +forme des postes, on s'occupait a barrer les avenues et a placer des +hommes bien armes pour s'opposer au passage interieur. [Note: La route +passait pres de l'auberge sous une voute basse et etroite, a la sortie de +laquelle se trouvait le pont sur l'Aire qui faisait communiquer la ville +haute et la ville basse. La voute se voit dans la gravure des _Revolutions +de Paris_ que nous reproduisons.] On se porta sur le chemin de Clermont +avec quelques pieces de canon et on s'occupa a former des barrieres avec +des pieces de bois, des fagots et des voitures.... + +Tous ces moments se passerent dans la plus cruelle agitation, incertains +des dispositions des hussards qui occupaient une partie de la rue et des +mouvements que pouvaient faire ceux qui etaient au quartier [Note: Les +hussards de Lauzun dont un detachement arriva apres le roi et se mit en +bataille devant la maison du procureur Sauce ou le roi etait descendu. Un +autre detachement etait dans la ville basse, de l'autre cote du pont et de +la voute barricades et gardes par les gardes nationaux. Les hussards +finirent par passer au peuple.] + +Plusieurs personnes etaient rassemblees autour du roi, et voyant qu'on ne +doutait plus que ce fut lui, il s'ouvrit et se precipitant dans les bras +du procureur de la Commune, il lui dit: _Oui je suis votre roi. Place dans +la capitale au milieu des poignards et des baionnettes, je viens chercher +en province et au milieu de mes fideles sujets la liberte et la paix dont +vous jouissez tous; je ne puis plus rester a Paris sans y mourir, ma +famille et moi_. Et apres une explosion de son ame tendre et paternelle, +il embrassa tous ceux qui l'entouraient. Cette priere attendrissante fit +jeter sur lui des regards d'un feu d'amour que ses sujets connurent et +sentirent pour la premiere fois et qu'ils ne purent caracteriser que par +leurs larmes.... Le spectacle etait touchant mais il n'ebranlait pas la +commune dans sa resolution et son courage pour conserver son roi.... +[Note: "Il semblait, dit Fournel, que la majeste royale eut encore garde +son prestige pour ces hommes qui venaient, sans s'en douter a coup sur, et +sans prevoir en aucune facon ni la portee, ni les consequences de leur +acte, de lui porter la plus terrible atteinte."] + +Les gardes nationales voisines commencaient a defiler de toutes parts, +averties par les officiers et cavaliers de la gendarmerie et par des +citoyens. A six heures du matin, on se vit suffisamment en force pour +hater le depart et former l'escorte. Pendant cet intervalle, le conseil +general de la commune, le tribunal, le juge de paix, ce dernier mande par +le roi, s'assemblerent pour deliberer sur le depart du roi, lorsqu'on +annonca deux courriers de la capitale, dont l'un etait aide de camp de M. +de Lafayette, porteurs d'ordres de l'Assemblee nationale, envoyes a la +poursuite du roi.... [Note: Proces-verbal de la municipalite de Varennes +dans V. Fournel, appendice.] + +Le depart n'eut lieu qu'a sept heures et demie du matin, le roi s'etait +efforce de le retarder le plus longtemps possible pour donner le temps a +Bouille d'arriver a son secours avec le Royal-Allemand, en garnison a +Stenay. Bouille arriva une heure trop tard. Le retour se fit au milieu +d'une foule de gardes nationales accourues de tous les villages. Entre +Epernay et Chateau-Thierry trois deputes mandates par l'Assemblee, Petion, +La Tour-Maubourg et Barnave, rejoignirent le cortege qui fit dans Paris +une entree impressionnante. + + +RETOUR DE LOUIS XVI A PARIS SAMEDI 25 JUIN + +Des spectateurs de tout rang et en grand nombre ne manquerent pas de se +trouver sur le chemin depuis Pantin jusqu'au pont tournant du jardin des +Tuileries. Le poids de la chaleur ne rebuta personne, et l'on ne s'ennuya +pas d'attendre: on avoit tant de choses a se communiquer sur le saint du +jour et c'etoit a qui dirait son mot. On passa en revue les faits et +gestes du heros de la fete. On s'etonna d'avoir ete si longtemps dupe de +ce rustre couronne, dont les pieges avoient ete aussi grossiers que la +personne.... + +Ceux qui tenoient pour le ci-devant, ils etoient en petit nombre, +observoient tout et osoient a peine souffler. On en vit quitter la partie +plutot que d'etre contraints a se couvrir en la presence du roi, leur +maitre; car bien longtemps avant le passage du cortege on convint de cette +nouvelle etiquette: on ne fit grace a personne; ceux qui ne portoient de +chapeaux que sous le bras, comme les autres. Plusieurs d'entre le peuple, +qui n'en avoient point du tout, ne voulurent pas neanmoins etre en reste; +ils se ceignirent la tete d'un mouchoir. On fut sans misericorde pour les +femmes coiffees d'un chapeau noir. [Note: Marie Antoinette a son depart +portait un chapeau noir.] On fit main basse dessus: _A bas le Chapeau_, +leur disoit-on, et pour decider les plus irresolues, on leur ajoutoit: +Voudriez-vous, vous, honnete femme, avoir quelque ressemblance avec +l'autrichienne? Cette consideration portoit coup. + + +La plupart des piques avoient un pain embroche dans le fer de la lance +comme pour faire entendre a Louis XVI que l'absence d'un roi ne cause +point la famine. Si notre ci-devant avoit la vue moins courte, il auroit +pu lire cette inscription en tete d'un piquet de citoyens mal vetus, mal +armes, mais penetres des bons principes: + +Vive la Nation +La loi... +[Note: _Le Roi_ a ete supprime.] + +C'etoit un spectacle imposant et magnifique vu des Champs-Elysees que ces +20 mille baionnettes parsemees de lances, escortant avec gravite, a +travers une population de 300 mille individus, un roi cache dans le fond +de son coche, et cherchant a se derober aux regards de toute une multitude +dont il se promettoit trois jours auparavant la conquete et l'esclavage. +Le soleil, dont les fuyards avoient prevenu le lever, le soleil, dans +toute sa pompe, eclaira de ses derniers rayons leur rentree ignominieuse +au palais des Tuileries, comme pour apprendre aux despotes que leur regne +va finir. Quel beau moment que celui ou l'on vit tout le peuple de la +premiere cite du monde humilier tous les potentats de la terre dans la +personne de Louis XVI, montrer aux nations comme il convient de chatier +les monarques, dedaigner de repandre le sang corrompu d'un roi +refractaire, et le reserver pour servir d'epouvantail a ses pareils! Mais +peut-etre que la journee du 14 juillet 1789 etoit encore plus belle. +[Note: _Les Revolutions de Paris_ du 25 juin au 2 juillet 1791.] + + + + +CHAPITRE VI + +LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS + + +LE PROBLEME POLITIQUE AU LENDEMAIN DE VARENNES + +La fuite du roi avait en fait suspendu la Constitution. Son retour +augmenta les difficultes. Un roi parjure, qui avait solennellement repudie +ses serments, qui etait alle solliciter l'aide de l'etranger pouvait-il +etre retabli en fonctions? Et d'autre part, si on le deposait, par qui, +par quoi le remplacerait-on? + +Un depute du cote gauche, Thomas Lindet, des le 22 juin, definit ainsi le +probleme politique qui se posait devant l'Assemblee et devant la France: + +Louis XVI remontera-t-il sur le trone d'ou il est descendu? + +Aura-t-il un successeur? + +Quel role pourrait jouer Louis-Philippe? [Note: Philippe d'Orleans, +premier prince du sang, le futur Philippe-Egalite.] + +La France ne sera-t-elle pas une Republique? + +Quand partirons-nous? [Note: Quand la Constituante se separera-t-elle? Un +de ses premiers actes fut de suspendre les elections deja commencees pour +la nomination de la Legislative.] + +Comment nous en tirerons-nous? [Note: Thomas Lindet a Robert Lindet, 22 +juin 1791.] + +Le meme depute montrait un peu plus tard toutes les difficultes qu'offrait +chacune des solutions possibles et critiquait aprement celle qui fut +finalement adoptee: le retablissement de Louis XVI. + +Nous sommes dans une position facheuse. La tres petite minorite [de +l'Assemblee] pense que le contrat social est rompu par le parjure; la +petite minorite ne peut gagner l'organisation provisoire d'un conseil +executif; tout ce qui a l'air d'approcher de cette idee met en rage ceux +qui veulent une idole. + +On veut un roi; il faut prendre un imbecile, un automate, un fourbe, un +parjure, que le peuple meprisera, qu'on insultera, qui conspirera, et +contre lequel il est a craindre qu'on ne se porte a des violences, au nom +duquel on entreprendra chaque jour de nouvelles tentatives, sous le nom +duquel des fripons regneront; ou bien il faut subir une minorite de 12 +ans, [Note: Le dauphin avait six ans. Sa majorite etait fixee a 18 ans.]-- +querelles pour la regence, avoir un roi detrone, trois contendants +a la regence, [Note: Ces trois pretendants etaient le duc d'Orleans et les +deux freres du roi, Artois et Provence.] aucun n'ayant, ni la capacite ni +l'opinion publique,--ou bien il faut laisser le roi en curatelle +perpetuelle, lui donner un conseil electif. Ce mot fait peur, je ne sais +pas comment se tirera l'Assemblee d'un aussi mauvais pas, qui compromet le +sort de la France pour longtemps. Les trois entrees du roi dans Paris +[Note: Ces trois entrees etaient celles du 17 juillet 1789, du 6 octobre +1789 et du 25 juin 1791.] sont des lecons perdues; il ne les comprend pas. +Il croit que ce sont des triomphes; il se plaint de ce que l'on a empeche +l'affection du peuple d'eclater et de lui donner des temoignages +d'allegresse. + +Qu'espere-t-on d'un chef aussi avili? Il est difficile de se promettre la +paix et le calme d'ici a longtemps. [Note: Thomas Lindet a Robert Lindet, +14 juillet 1791.] + + +LES GRANDS CLUBS + +L'agitation pour le detronement de Louis XVI fut conduite en premiere +ligne par le Club des Cordeliers et par le Cercle social. Les Jacobins, +d'abord partages, se laisserent gagner finalement par le mouvement, mais +ce fut au prix d'une scission. Leurs elements moderes se reunirent au +couvent des Feuillants a la veille du massacre du Champ-de-Mars. Les +lignes qui suivent essaient de fixer les differences qui caracterisaient +chacun des trois grands clubs democratiques. + +Les _Jacobins_ sont a l'origine une reunion des deputes qui se +concertent pour preparer les votes de l'Assemblee et pour assurer ensuite +leur execution. Meme quand ils s'ouvrent aux simples particuliers, +l'element parlementaire continue d'y predominer. Les cotisations elevees +exigees a l'entree en eloignent les petits bourgeois. Par le reseau de +leurs societes affiliees comme par la qualite de leurs membres dirigeants, +ils repandent leur influence sur toute la France. + + +LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS + +Les Jacobins doivent a leur recrutement d'etre un club parlementaire +et bourgeois et a leur organisation d'etre un club national. + +Le _Cercle social_, qui groupe, une fois par semaine, au cirque du +Palais-Royal depuis octobre 1790 les Amis de la Verite, est avant tout une +Academie politique. On ne s'y occupe en public qu'accessoirement ou +extraordinairement d'objets particuliers. Les seances sont remplies par +les discussions de principes, par l'expose de plans de cite future, par de +veritables conferences, politiques sans doute, mais a tournure +philosophique. [Note: L'abbe Fauchet y exposa et y discuta pendant six +seances les principales idees du _Contrat social_ au moment ou l'Assemblee +votait la Constitution.] Les assistants sont des invites. Ils ne prennent +pas part a la direction du club qui reste aux mains d'un directoire +secret, le Cercle social proprement dit, loge maconnique dont Nicolas de +Bonneville, esprit fumeux et hardi, est le grand chef. Le grand point est +d'instruire, de preparer les esprits a des changements profonds qu'on se +borne du reste a annoncer en termes voiles et mysterieux. + +Les Amis de la Verite font appel aux hommes de toutes les nations. Ils +sont essentiellement cosmopolites et ils revent d'une sorte de Republique +universelle, ou il n'y aurait plus de riches ni de pauvres, ni de +religions positives, mais un dressage vertueux et civique. L'ideologie ne +fleurit nulle part mieux que dans ce milieu singulier, ou les hardiesses +de l'avenir se presentent sous la gangue du passe. + +Les _Amis des droits de l'homme_ ne ressemblent ni aux Amis de la +Constitution ni aux Amis de la Verite. Leur ambition est plus modeste, +Leur objet plus precis, plus pratique. Ils n'aspirent pas, au debut tout +au moins, a tracer des directions a la Constituante, ils n'agitent aucun +projet de reconstruction sociale, nationale ou internationale. "Leur but +principal, dit leur charte constitutive, l'arrete du 27 avril 1790, est de +denoncer au tribunal de l'opinion publique les abus des differents +pouvoirs et toute espece d'atteinte aux droits de l'homme." Autrement dit, +ils se donnent comme les protecteurs de tous les opprimes, les defenseurs +des victimes de toutes les injustices, les redresseurs de tous les abus +particuliers ou generaux. Leur mission est essentiellement une mission de +surveillance et de controle a l'egard de toutes les autorites. Ils +arborent en tete de leurs papiers officiels "l'oeil de la surveillance", +oeil grand ouvert sur toutes les defaillances des elus et des +fonctionnaires. Leurs seances debutent, en guise de _benedicite_, par la +lecture de la declaration des droits. + +Les Jacobins s'occupent avant tout de la redaction des lois, les +Cordeliers de leur mise en pratique. Les Amis de la Verite formulent les +theories, les Amis des droits de l'homme s'interessent aux faits de la vie +courante. Ils ne cherissent pas la Liberte, l'Egalite en paroles. Ils en +exigent la consecration dans les realites. Ceux-la s'attaquent davantage +aux idees, ceux-ci aux personnes. Ils provoquent des denonciations, ils +entreprennent des enquetes, ils visitent dans les prisons les patriotes +opprimes, ils leur donnent des defenseurs, ils sollicitent en leur faveur +aupres des autres clubs ou des autorites, ils saisissent l'opinion par des +placards, ils viennent en aide aux familles des victimes par des +souscriptions, etc. Bref, ils sont un groupement d'action et de combat. +Ainsi, ils restent fideles a la tradition de l'ancien district des +Cordeliers qui protegeait Marat contre les records du Chatelet, au besoin +a force ouverte. Ainsi, ils restent en contact avec le peuple des +travailleurs et des petites gens, continuellement et directement +interesses a leurs demarches. + +Ils n'accueillent pas seulement parmi eux des hommes de toutes les +conditions, de simples citoyens passifs, ils permettent aux femmes +d'assister a leurs seances et de prendre part aux deliberations et par la +ils ressemblent aux Amis de la Verite.... + +... Y eut-il parmi les Cordeliers un homme dont on puisse dire que +l'influence fut dirigeante, un chef? Une legende trop communement +acceptee, a donne ce role a Danton. Legende fausse. Si Danton exerca une +action considerable dans l'ancien district, dont il fut quatre fois +president, son action au club echappe a l'examen. Il n'y parut presque +jamais. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il fut inscrit sur la liste des +membres, c'est que les Cordeliers le comptent comme un des leurs. Mais il +n'assiste pas aux seances, il n'y prend pas la parole. Les actes officiels +emanes du club, les comptes rendus des journaux sont muets a son +endroit.... [Note: A. Mathiez, _Le club des Cordeliers pendant la crise de +Varennes et le massacre du Champ-de-Mars,_ 1910, pp. 5-12.] + + +LES SOCIETES FRATERNELLES + +Les Cordeliers ne commencerent a jouer un role important qu'au moment ou +ils eurent derriere eux ou a cote d'eux les societes fraternelles.... + +La premiere en date des societes fraternelles et la plus celebre, celle +qu'on appelait la societe fraternelle tout court, fut fondee le 2 fevrier +1790 par un pauvre maitre de pension Claude Dansard.... Tous les soirs, +dans une des salles de ce meme couvent des Jacobins de la rue Saint-Honore +ou siegeaient les Amis de la Constitution, il rassemblait les artisans, +les marchands de fruits et de legumes du quartier, avec leurs femmes et +leurs enfants, et il leur lisait, a la lueur d'une chandelle qu'il +apportait dans sa poche, les decrets de la Constituante qu'il expliquait +ensuite. Peu a peu, le public de Dansard grossit. Quelques-uns des +assistants se cotiserent pour assurer un eclairage de plus longue duree. +Les seances purent ainsi se prolonger jusqu'a 10 heures du soir. En +fevrier 1791, on exigea une cotisation d'un sou par membre et on loua les +chaises au profit de l'oeuvre. + +Les premieres reunions organisees par Dansard datent de fevrier 1790. Ce +n'est qu'a la fin de la meme annee que la presse patriote les signale et +les donne en exemple. L'article de la _Chronique de Paris_ sur les debuts +de la societe fraternelle est du 21 novembre 1790. Date significative! La +lutte s'organise en ce mois de novembre 1790 contre la Constitution civile +du clerge. Les aristocrates viennent de tourner contre la Revolution la +meilleure des armes. Ils commencent a exploiter le sentiment religieux +encore tres profond dans les masses. Il n'est pas etonnant que les +patriotes aient senti le peril et que, pour le conjurer, ils aient songe a +generaliser l'institution d'education civique qui fonctionnait deja +obscurement depuis des mois dans le couvent meme ou deliberaient les +Jacobins.... Si les patriotes de toutes les nuances coopererent a la +formation des societes fraternelles, il parait cependant resulter des +documents que ceux qui deviendront plus tard les Montagnards et parmi eux +particulierement les Cordeliers exercerent sur elles des le debut une +action preponderante. Les premieres en date prennent naissance dans le +voisinage immediat du club, sur l'initiative de ses membres.... + +Toutes ou presque toutes ces societes sont animees sensiblement du meme +esprit qui est un esprit de defiance et d'action democratiques. Par la +encore elles devaient se rapprocher forcement des Cordeliers avec lesquels +elles avaient tant d'affinites.... Tres vite elles constituerent la garde +personnelle des chefs populaires, le noyau permanent de toutes les +manifestations.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 14-21. ] + +Citons parmi les principales societes fraternelles, celle que fonda le +graveur Sergent, rue Mondetour, maison de M. Thierri, marchand de vins, le +19 decembre 1790,--celle que fonda l'abbe Danjou le meme jour, a l'eglise +Saint-Jean,--le club civique du Theatre francais fonde en novembre 1790, +--les Ennemis du despotisme (anciens vainqueurs de la Bastille) qui datent +du 2 janvier 1791,--la societe des Minimes fondee par Tallien le meme +jour,--la societe de Sainte-Genevieve, seante aux Carmes de la place +Maubert, fondee le 6 mars 1791 sous la direction de Mehee-Latouche,--la +societe des Nomophiles presidee par Concedieu,--la societe des Indigents, +etc. Toutes avaient ceci de commun qu'elles s'ouvraient aux citoyens +passifs, aux femmes comme aux hommes. C'est par elles que s'est faite +l'education politique des masses, par elles que furent leves et embrigades +les gros bataillons populaires les jours de manifestation et d'emeute. + + +LE MOUVEMENT CORDELIER + +Si le club des Cordeliers exerca une action preponderante dans l'agitation +pour le detronement de Louis XVI, c'est qu'il avait groupe autour de lui, +depuis plusieurs mois deja, toutes les forces democratiques pour la lutte +contre la Constituante embourgeoisee. Sans etre republicains, ils +reclamaient le gouvernement direct selon les idees du _Contrat Social_, +ils denoncaient avec force toutes les violations des principes de la +declaration des droits: la distinction des citoyens actifs et passifs, le +cens d'eligibilite (le marc d'argent), les restrictions apportees au droit +de petition, au droit de porter les armes, etc. Leur mouvement est deja un +mouvement de classe, qui tournera facilement a l'emeute. + +Des le mois de mai 1791, les Cordeliers et les societes fraternelles se +rapprochent et se federent. Un comite central leur sert de lien. Ce comite +tient ses deux premieres seances les 7 et 10 mai dans le local meme des +Cordeliers, au couvent de la rue de l'Observance, d'ou la municipalite va +les expulser le lendemain. Les seances sont presidees par le Cordelier +Robert qui mene depuis sept mois dans son journal, le _Mercure national_, +une vive campagne en faveur de la Republique. Le comite central se deplace +avec les Cordeliers eux-memes. Il se transporte le 14 avec eux dans le jeu +de Paume du sieur Bergeron. Mais les Cordeliers sont orgueilleux. Ils ne +veulent pas partager leur influence avec le Comite qui s'eleve au-dessus +d'eux. Une brouille survient. Le Comite central cherche un local qui soit +a lui. Il se reunit d'abord, le 17 mai, chez Robert lui-meme, rue des +Marais, n deg. 2, puis rue Glatigny, a la Cite, dans la maison de M. de +Lombre, traiteur. + +Le Comite et son chef Robert se preoccupaient de gagner le coeur des +ouvriers de Paris. Quand Bailly, le 4 mai, avait fait defense aux +charpentiers de se coaliser pour imposer un prix uniforme aux patrons, +Robert avait proteste contre cet "acte de tyrannie". "Defendre aux +ouvriers defaire leur prix, s'etait-il ecrie, n'est-ce pas les soumettre a +un prix qu'ils n'auraient pas fait? Et si les maitres ne sont point +obliges d'acceder aux prix des ouvriers, pourquoi voudrait-on que les +ouvriers accedassent aux prix des maitres?" Pour apprecier toute +l'importance de ces paroles, alors tres nouvelles sous une plume +bourgeoise, il faut se rappeler qu'elles etaient prononcees en pleine +bataille ouvriere. Les greves furent nombreuses a Paris dans ces mois +d'avril et mai 1791, greve des charpentiers, greve des typographes, greves +des marechaux ferrants. Le Comite central de Robert ne se proposait rien +moins que de grouper et de coordonner, de diriger aussi le mouvement +ouvrier. + +Au mois de juin, a la veille de la reunion des assemblees primaires, +l'agitation contre le regime electoral censitaire se fait plus profonde et +plus generale. Le 14 juin, les commissaires des societes fraternelles +reunis au Comite central adoptent une courte et energique petition redigee +par Bonneville: "Peres de la Patrie, ceux qui obeissent a des lois qu'ils +n'ont pas faites ou sanctionnees sont des esclaves. Vous avez declare que +la loi ne pouvait etre que l'expression de la volonte generale, et la +majorite est composee de citoyens etrangement appeles _passifs_. Si vous +ne fixez le jour de la sanction universelle de la loi par la totalite +absolue des citoyens, si vous ne faites cesser la demarcation cruelle que +vous avez mise, par votre decret du marc d'argent, parmi les membres d'un +peuple frere, si vous ne faites disparaitre ces differents degres +d'eligibilite qui violent si manifestement votre declaration des droits de +l'homme, la patrie est en danger. Au 14 juillet 1789, la ville de Paris +contenait 500,000 hommes armes: la liste active publiee par la +municipalite offre a peine 80,000 citoyens. Comparez et jugez." + +Treize societes populaires avaient signe, par leurs commissaires, cette +petition menacante ou on lisait ces mots avant-coureurs d'insurrection: +_La Patrie est en danger!_ La petition fut affichee dans tout Paris et +repandue en province.... + +La force du mouvement democratique est attestee par l'appui qu'il trouvait +dans la grande presse, par l'adhesion explicite de plusieurs sections de +Paris, par le concours des artistes, savants, ingenieurs, inventeurs et +ouvriers groupes dans la societe du point central des arts et metiers qui +tenait ses reunions au Cercle social, par l'agitation qui s'etend en +province, par la tentative, d'ailleurs infructueuse, des fayettistes pour +creer des societes fraternelles de leur parti. Elle est mieux attestee +encore par les craintes de plus en plus vives que manifestaient les +journaux devoues a l'Assemblee et a Lafayette.... [Note: Le _Babillard_, +la _Feuille du jour_, les _Philippiques_, l'_Ami des patriotes_, etc.] + +"Il est temps, ecrivait l'_Ami des patriotes_ du 18 juin, que les gens de +bien de tous les partis se reunissent contre l'ennemi commun: _ce n'est +pas de liberte seulement qu'il s'agit, c'est de propriete, c'est +d'existence_...." Il etait difficile de dire plus clairement que la lutte +engagee etait une lutte de classes. De pareils appels dans les journaux +gouvernementaux annoncent d'ordinaire les fusillades. Celui-ci, paru deux +jours avant Varennes, quatre jours apres le vote de la loi Chapelier, +[Note: Cette loi interdisait les coalitions et supprimait par suite le +droit de greve] ne preceda que d'un mois le massacre du Champ-de-Mars. Des +la fin de decembre 1790, le _Journal des clubs_ comparait aimablement les +democrates aux voleurs et aux brigands et appelait contre eux, en termes +plus violents que ceux dont se servait habituellement Marat, une +repression prompte et energique. + +On ne comprend rien aux evenements qui ont suivi la fuite du Roi si on n'a +pas constamment presente a l'esprit cette lutte sociale. L'evenement de +Varennes fut exploite par les deux partis patriotes qui essayerent de le +faire tourner a leur avantage. Je ne mets pas en doute que si Louis XVI ne +fut pas detrone en juin 1791, c'est a cet antagonisme des classes qu'il le +dut. Il fut l'enjeu de leur combat. [Note 3: A. Mathiez, _op. cit._, pp. +30-34.] + + +LES REPUBLICAINS + +Avant Varennes, les republicains n'etaient qu'une poignee de litterateurs +et de publicistes. Leur propagande etait toute theorique, presque +academique. Le parjure royal donna a leurs idees une actualite +saisissante. + +Dans toute la France se produisirent des manifestations antimonarchiques. +Les petitions affluerent a l'Assemblee contre "le roi de Coblentz". +A Paris, le club des Cordeliers votait des le 21 juin une petition redigee +par Robert qui se terminait ainsi: "Legislateurs, vous avez une grande +lecon devant les yeux, songez bien qu'apres ce qui vient de se passer, il +est impossible que vous parveniez a inspirer au peuple aucun degre de +confiance dans un fonctionnaire appele roi; et, d'apres cela, nous vous +conjurons, au nom de la patrie, ou de declarer sur-le-champ que la France +n'est plus une monarchie, qu'elle est une republique; ou au moins +d'attendre que tous les departements, toutes les assemblees primaires +aient emis leur voeu sur cette question importante, avant de penser a +replonger une seconde fois le plus bel empire du monde dans les chaines et +dans les entraves du monarchisme." + +Les Cordeliers etaient des democrates mais l'opinion republicaine ralliait +aussi une partie des patriotes conservateurs, des gens comme La +Rochefoucauld, Dupont de Nemours, Condorcet, Achille Duchatelet, Brissot, +tous plus ou moins directement attaches a Lafayette, et la plupart membres +de ce club de 89 qui s'opposait depuis un an a la politique democratique +des jacobins. Cette circonstance rendit suspecte la propagande +republicaine a des democrates aussi convaincus que Robespierre. +Robespierre soupconna que Lafayette et ses amis voulaient compromettre les +democrates dans une agitation republicaine prematuree qui servirait de +pretexte a une repression. Il crut habile de faire porter sa campagne +uniquement sur la punition du roi parjure et de reserver la question de la +republique et de la monarchie a une consultation populaire. Il a lui-meme +tres bien defini son attitude dans son journal _Le Defenseur de la +Constitution_. Il s'adresse a Brissot et a ses amis: + +Tandis que nous discutions a l'Assemblee constituante la grande question +si Louis XVI etait au-dessus des lois, tandis que, renferme dans ces +limites, je me contentais de defendre les principes de la liberte sans +entamer aucune autre question etrangere et dangereuse,... soit imprudence, +soit tout autre chose, vous secondiez de toutes vos forces les sinistres +projets de la faction. Connus jusques la par vos liaisons avec Lafayette +et pour votre grande _moderation_; longtemps assidus d'un club +demi-aristocratique [le club de 1789], vous fites tout a coup retentir le +mot de _republique_. Condorcet [Note: Robespierre n'avait pas oublie que +Condorcet avait voulu reserver aux seuls proprietaires l'exercice des +droits politiques, qu'il avait critique la declaration des droits, +proteste contre la suppression des titres de noblesse et des armoiries, +contre la confiscation des biens d'eglise, etc.] publie un traite sur la +_republique_, dont les principes, il est vrai, etaient moins populaires +que ceux de notre constitution actuelle. Brissot repand un journal +intitule _Le Republicain_ et qui n'avait de populaire que le titre. Une +affiche dictee dans le meme esprit, redigee par le meme parti sous le nom +du ci-devant marquis Du Chatelet, parent de Lafayette, ami de Brissot et +de Condorcet, avait paru dans le meme temps sur tous les murs de la +capitale. Alors tous les esprits fermenterent, le seul mot de _republique_ +jeta la division parmi les patriotes, donna aux ennemis de la liberte le +pretexte qu'ils cherchaient de publier qu'il existait en France un parti +qui conspirait contre la monarchie et contre la constitution; ils se +haterent d'imputer a ce motif la fermete avec laquelle nous defendions a +l'Assemblee constituante les droits de la souverainete nationale contre le +monstre de l'inviolabilite.... [Note: _Defenseur de la Constitution_, +introduction intitulee Exposition de mes principes.] + +Quoi qu'il en soit, que Robespierre ait ete dans la verite ou dans +l'erreur en pretant des arriere-pensees aux republicains du groupe +Brissot-Condorcet, il est certain que les divisions des republicains +democrates (ceux du groupe cordelier) et des republicains conservateurs +(ceux du groupe Condorcet) ont paralyse jusqu'a un certain point +l'opposition qu'ils firent au maintien de la monarchie. + + +LES ORLEANISTES + +La solution orleaniste rencontra un moment une grande faveur dans les +milieux jacobins. Le jour meme du retour du roi, le 25 juin, le journal +de Perlet proposait de nommer le duc d'Orleans regent avec un conseil +executif. Le duc d'Orleans declina le lendemain toute candidature a la +regence, "renoncant dans ce moment et pour toujours aux droits que la +Constitution lui donnait", mais cette renonciation n'empecha pas le +courant orleaniste de grandir. A defaut du pere on prendrait le fils, le +duc de Chartres [le futur Louis-Philippe], qui commandait un regiment a +Vendome et qui frequentait assidument les jacobins. L'abbe Danjou, +Anthoine, Real, Danton, d'autres encore se firent au club les champions de +la solution orleaniste. Le 29 juin, Anthoine prononca l'eloge du "genereux +colonel qui, dans notre derniere seance, a declare qu'il marcherait a +l'ennemi comme simple soldat si l'on croyait que sa place put etre mieux +remplie". Ce genereux colonel etait le duc de Chartres. Des republicains +comme Brissot se rallieront a la regence d'un d'Orleans. Brissot redigera +avec Danton la premiere petition du Champ-de-Mars ou on demandait le +remplacement de Louis XVI par "les moyens constitutionnels", c'est-a-dire +par un d'Orleans. + + +L'ASSEMBLEE REFUSE DE DETRONER LOUIS XVI + +Des le premier moment l'Assemblee conduite par Barnave et les Lameth +manifesta sa repugnance pour la solution orleaniste comme pour la solution +republicaine. Dans son adresse aux Francais du 22 juin elle denonca non la +fuite, mais l'_enlevement_ du roi. Le lendemain Thouret proposait de +mettre en arrestation ceux qui oseraient porter atteinte au respect du a +la dignite royale. Le 25 juin, l'Assemblee suspendait les elections deja +commencees pour la nomination de la Legislative, de crainte que les +assemblees primaires et electorales ne se prononcassent pour une nouvelle +Constitution. Louis XVI fut considere comme inviolable. Seuls les +complices de son "enlevement" furent poursuivis. L'Assemblee s'engagea a +retablir le roi dans la plenitude de ses pouvoirs aussitot qu'il aurait +accepte la Constitution qu'elle se mit a reviser dans un sens retrograde. + +Si la Constituante s'est refusee a detroner Louis XVI, c'est sans doute +par crainte d'une intervention des puissances etrangeres, par crainte +aussi d'une guerre civile que ne manqueraient pas de dechainer, +croyait-elle, les differents pretendants au trone du monarque dechu, mais +c'est aussi et c'est surtout par crainte que la decheance du roi ne +profitat au parti democratique. Le duc d'Orleans s'appuyait sur les +jacobins et meme sur une partie des Cordeliers. Lafayette, son rival et +son ennemi, voyait sa main dans tous les troubles qui agitaient la +capitale. Barnave, Duport et les Lameth combattaient avec acharnement +depuis six mois le parti democratique qui leur reprochait leur trahison +dans la question du cens electoral, des droits politiques des hommes de +couleur, etc. Ils craignirent que l'avenement du duc d'Orleans, soit comme +regent, soit comme roi, ne fut aussi l'avenement de leurs rivaux. Ils +prefererent garder Louis XVI, tout discredite qu'il fut, parce qu'ils +pensaient que ce roi qui leur devrait la couronne ne pourrait pas +gouverner sans eux et sans la classe sociale qu'ils representaient. + +La raison profonde de la decision de l'Assemblee fut dite par Barnave dans +son discours du 15 juillet: + +Tout changement dans la constitution est fatal, tout prolongement de la +revolution est desastreux.... Je place ici la veritable question: +Allons-nous terminer la revolution, allons-nous la recommencer? Si vous +vous defiez une fois de la Constitution, quel sera le point ou vous vous +arreterez? Que laisserez-vous a vos successeurs?... + +Vous avez rendu tous les hommes egaux devant la loi; vous avez consacre +l'egalite civile et politique; vous avez repris pour l'Etat tout ce qui +avait ete enleve a la souverainete du peuple; un pas de plus serait un +acte funeste et coupable, un pas de plus dans la ligne de la liberte +serait la destruction de la royaute, dans la ligne de l'egalite, la +destruction de la propriete. Si l'on voulait encore detruire, quand tout +ce qu'il fallait detruire n'existe plus, si l'on croyait n'avoir pas tout +fait pour l'egalite, quand l'egalite de tous les hommes est assuree, +trouverait-on encore une aristocratie a aneantir, si ce n'est celle des +proprietes?... Il est donc vrai qu'il est temps de terminer la revolution; +que si elle a du etre commencee et soutenue pour la gloire et le bonheur +de la nation, elle doit s'arreter quand elle est faite et qu'au moment ou +la nation est libre, ou tous les Francais sont egaux, vouloir davantage, +c'est vouloir commencer a cesser d'etre libres et devenir coupables. +[Note: _Moniteur._] + + +LA PETITION + +Quand les Cordeliers et les societes fraternelles qui gravitaient dans +leur orbite apprirent vers le 12 juillet que les comites de l'Assemblee +etaient decides a mettre Louis XVI hors de cause, ils s'efforcerent de +prevenir le vote qu'ils redoutaient par des manifestations et des +petitions reiterees. + +Le 15 juillet, les Cordeliers et les Amis de la Verite deciderent de ne +pas reconnaitre le decret par lequel l'Assemblee venait, le jour meme, +d'innocenter Louis XVI. Ils se rendirent en masse au local des jacobins et +determinerent ceux-ci a nommer cinq commissaires, Lanthenas, Sergent, +Danton, Ducancel et Brissot, pour rediger une petition contre le +retablissement du roi parjure. + + +LES JACOBINS ET LA PREMIERE PETITION DU CHAMP-DE-MARS + +Le depute de Metz Anthoine, ami de Robespierre, qui presidait la seance +des Jacobins du 15 juillet au soir ou la petition contre le retablissement +de Louis XVI fut decidee, a raconte en ces termes ce qui s'est passe au +club, dans une deposition qu'il fit le 23 aout, devant le tribunal charge +d'informer sur les responsabilites du massacre: + +A 7 heures je me rendis aux Jacobins. Je trouvai le fauteuil occupe par M. +Laclos [Note: Choderlos de Laclos, romancier et chancelier du duc +d'Orleans.] qui etoit ainsi que moi secretaire de la societe et qui +presidoit en l'absence de M. Bouche. [Note: Depute de Provence.] Il me dit +qu'il etoit extremement tourmente, que l'on vouloit parler sur le decret +rendu le matin par l'Assemblee nationale, [Note: Ce decret innocentait +Louis XVI par preterition.] qu'il ne le souffrirait pas et qu'il alloit me +ceder le fauteuil, parce qu'etant depute, il presumoit que je pourrais +plus facilement contenir les orateurs. Fortement indispose d'un mal de +poitrine et fort eloigne moy-meme de vouloir que l'on parlat du decret, je +refusay constamment de remplir les fonctions de President. Cependant, +plusieurs membres de la societe rendoient compte du decret, un d'eux meme +en donna lecture et fit remarquer que le decret ne prononcoit rien +absolument sur le sort du roy. Or, il etoit impossible d'interdire a la +societe de parler d'un decret qui n'etoit pas explicitement rendu. Pour +detourner l'attention de la societe, je montai a la tribune pour proposer +une motion d'ordre fort etrangere au sujet. On refusa de m'entendre et, +par acclamation, on me forca de presider malgre l'epuisement de mes +forces. Alors je priai M. de La Clos d'engager M. Petion a s'opposer a ce +qu'on parlat du decret. M. Biauzat prit la parole et, en mon nom, il +invita la societe a ecarter cet objet de la deliberation. Je ne le +desavouai point. M. La Clos proposa alors une petition tendante a prier +l'Assemblee nationale de s'expliquer sur le sort du Roy. Cette proposition +ne contenant rien que de legal fut mise a la discussion. Vers 9 heures +environ on vint me dire qu'il arrivoit 8000 hommes du Palais-Royal [Note: +Cette foule avait assiste a la reunion ordinaire des Amis de la +Verite au cirque du Palais-Royal ou Sergent et Momoro avaient pris la +parole contre le retablissement de Louis XVI.] et je donnai ordre qu'on +fermat les deux grilles et je levay la seance. On vint me dire ensuite que +ces 8000 hommes avoient des intentions hostiles et que nous etions dans un +grand danger. Je repris ma place. Tous les membres de la societe +s'assirent pour eviter la confusion. M. Daubigny observa que nous devions +mourir dans notre salle. Un instant apres une grande quantite d'hommes +sans armes et d'une contenance tranquille remplirent la salle et, d'un +coup de sonnette, je fis mettre tout le monde a sa place et le silence +s'etablit. L'orateur de la deputation monta a la tribune et fit un +discours ou je ne compris rien, sinon que le peuple craignoit d'etre +trahi, qu'il ne vouloit pas Louis XVI pour roi et qu'il venoit nous +demander des conseils. Il ajouta cependant qu'il nous engageoit a declarer +avec eux que l'on ne reconnoitroit pas Louis XVI pour roi, si le voeu des +departemens n'en ordonnoit autrement. Force de repondre a cette harangue, +l'idee me vint de leur donner le change au moyen de la petition de M. La +Clos en identifiant cette petition tres legale avec l'objet irregulier de +leur demande.... Les hommes venus du Palais-Royal crurent en effet que la +petition de M. La Clos n'etoit autre chose que ce qu'ils demandoient. On +determina qu'il serait fait une petition le lendemain et je nommai pour +redacteurs MM. Lanthenas, Sergent, Danton, Ducancel et Brissot de +Warville, cinq membres de la societe dont je connoissois le patriotisme et +les talents. On arreta aussi que l'on feroit signer cette petition au +Champ-de-Mars par les personnes qui voudroient s'y trouver, qu'elle seroit +ensuite envoyee dans les departements et portee apres a l'Assemblee +nationale par six commissaires. On convint d'etre au Champ-de-Mars +paisibles, sans armes et meme sans cannes et que les commissaires- +redacteurs informeroient de tres grand matin la municipalite. Elle fut +informee a une heure du matin par le comite des recherches dont je suis +membre..., j'observe que la seance, ayant ete precedemment levee, on ne +peut pas attribuer les decisions dont j'ay parle a la societe des Amis de +la Constitution et que, dans toute cette soiree, il ne s'est rien dit de +contraire au respect du aux lois.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. +341-343.] + +La preoccupation d'attenuer la responsabilite des Jacobins dans la +redaction de la petition est deja tres visible dans cette deposition +d'Anthoine. Apres le massacre, les Jacobins n'hesiterent pas a fausser la +verite en affirmant qu'un tres grand nombre de citoyens "etrangers a la +societe" nommerent "entre eux" des commissaires pour rediger la petition +(_Observations_ annexees a l'adresse des Jacobins a l'Assemblee +nationale du 20 juillet). + + +LES MANIFESTATIONS DU 16 JUILLET + +Pendant que les cinq commissaires nommes par les Jacobins redigeaient la +petition decidee la veille, les Cordeliers tenaient une seance +extraordinaire a laquelle ils avaient convie les societes fraternelles. +Les dames Maillard et Corbin y proposerent d'abattre les statues des rois +qui decoraient encore les places et les ponts de la capitale. Mais le +president des Cordeliers fit rejeter cet avis par prudence. On decida de +se rendre au Champ-de-Mars pour signer la petition. Les Cordeliers avaient +chacun a la boutonniere leur carte avec l'oeil ouvert suspendue par une +ganse bleue. + +Au Champ-de-Mars, les manifestants ou plutot les petitionnaires ont fait +cercle autour de l'autel de la patrie. + +Les commissaires des Jacobins, et particulierement Danton, [Note: Danton +avait tenu la veille un conciliabule a son domicile avec Brune, Fabre +d'Eglantine, Camille Desmoulins, La Poype. Le jour du massacre, il ne +parut pas au Champ-de-Mars. 11 s'eloigna de Paris sur le conseil que lui +fit donner Alexandre Lameth. Apres le massacre il ne fut pas serieusement +inquiete.] vetu de gris, montent sur les crateres qui sont aux angles de +l'autel et donnent lecture de la petition qu'ils viennent de rediger le +matin par la plume de Brissot. La lecture est accueillie par les cris de: +_Plus de monarchie! Plus de tyran!_ Legendre invite la foule au calme. +Mais bientot une discussion s'engage. Les Cordeliers et les Amis de la +Verite expriment leur mecontentement au sujet de la derniere phrase de la +petition qui prevoit "le remplacement de Louis XVI par les moyens +constitutionnels". Ils declarent qu'ils ne veulent pas remplacer un tyran +par un autre. De violents soupcons s'elevent. On flaire une intrigue +orleaniste. Les soupcons se portent particulierement sur Brissot qui a +accepte de rediger une petition monarchique, alors qu'il faisait naguere +une campagne vehemente en faveur de la Republique. Apres une explication +qu'on devine avoir ete tres vive, on decide finalement que la phrase +suspecte sera supprimee. Les commissaires-redacteurs acceptent d'en +referer aux Jacobins.... + +Vers quatre a cinq heures du soir les Cordeliers se mettent en rang. Ils +defilent sur 7 a 8 de front comme a la parade et se dirigent comme la +veille vers le Palais-Royal.... + +Le soir les commissaires-redacteurs de la petition entretiennent les +Jacobins des incidents de la journee, de la suppression que la reunion du +Champ-de-Mars a exigee dans le texte arrete par eux le matin. Ils font +penetrer dans l'Assemblee quelques delegues des Cordeliers qui sont +invites a developper les raisons pour lesquelles ils ne veulent pas de la +phrase sur le remplacement de Louis XVI par les moyens constitutionnels. +Momoro est du nombre de ces delegues. Une discussion tres vive s'engage. +Les deputes, particulierement Coroller, reclament energiquement, au nom de +la legalite et de la Constitution, le maintien de la phrase incriminee. Sa +suppression serait une adhesion indirecte a la Republique et ils ne +veulent pas courir cette aventure. Apres quatre heures de discussion, les +deputes ont gain de cause. A la presque unanimite les Jacobins votent le +maintien du texte primitif sans retranchement. Il est environ minuit. Le +manuscrit est immediatement envoye a l'imprimeur de la societe Baudouin. +Baudouin sait que la plupart des deputes ont deja quitte les Jacobins pour +les Feuillans. Il craint de deplaire a l'Assemblee dont il est aussi +l'imprimeur. Il fait des difficultes. Les commissaires des Jacobins lui +reclament son diplome de membre de la societe pour faire proceder ailleurs +a l'impression. Il prefere rendre son diplome que d'engager sa +responsabilite. + +Une demi-heure plus tard, le depute Royer, eveque de l'Ain, qui avait +signe le manuscrit de la petition envoye a l'imprimeur, en qualite du +president des Jacobins, se ravisait. II venait d'apprendre que l'Assemblee +avait prononce, expressement cette fois par un nouveau decret, la mise +hors de cause du roi. Il devenait donc inutile de la prier de s'expliquer. +La petition devenait meme illegale puisqu'elle allait maintenant +directement a rencontre d'une loi rendue. Royer envoya son domestique a +Baudouin pour retirer sa signature.... La petition n'avait plus de +repondant. [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 125-128.] + + +LE MASSACRE DU CHAMP DE LA FEDERATION + +Le mouvement avait de trop fortes racines pour pouvoir etre arrete. Malgre +Robespierre qui conseillait le calme et qui craignait que la petition ne +fournit a la majorite de l'Assemblee le pretexte d'une repression qu'elle +cherchait, les Cordeliers persisterent et deciderent de se reunir de +nouveau au Champ de Mars pour petitionner le lendemain 17 juillet. De tous +les recits contemporains de cette journee le plus sincere et le plus exact +est celui que Robert fit paraitre dans _Les Revolutions de Paris_. + +Toutes les societes patriotiques s'etoient donne rendez-vous pour le +dimanche a onze heures du matin sur la place de la Bastille, afin de +partir de la en un seul corps vers le champ de la Federation. La +municipalite fit garnir de troupes cette place publique, de sorte que ce +premier rassemblement n'eut pas lieu; les citoyens se retirerent a fur et +mesure qu'ils se presenterent; on a remarque qu'il n'y avoit la que des +gardes soldes. [Note: La garde nationale parisienne comprenait des +compagnies soldees, dites du centre, a cote des compagnies citoyennes.] +Quoi qu'il en soit, l'assemblee du Champ-de-Mars n'eut pas moins lieu. Un +fait aussi malheureux qu'inconcevable servit d'abord de pretexte a la +calomnie et aux voies de force. Malgre que les patriotes ne se fussent +assignes que pour Midi au plus tot, huit heures n'etoient pas sonnees que +deja l'autel de la patrie etoit couvert d'une foule d'inconnus. Deux +hommes, dont l'un invalide avec une jambe de bois, s'etoient glisses sous +les planches de l'autel de la patrie; l'un d'eux faisoit des trous avec +une vrille: une femme sent l'instrument sous son pied, fait un cri; on +accourt, on arrache une planche, on penetre dans la cavite et l'on en tire +ces deux hommes. Que faisoient-ils? Quel etoit leur dessein? Voila ce +qu'on se demande, voila ce qu'on veut connoitre. Le peuple les conduit +chez le commissaire de la section du Gros Caillou; interroges pourquoi ils +s'etoient introduits furtivement sous l'autel de la patrie, quelles +etoient leurs intentions, et pourquoi ils s'etoient munis de vivres pour +plus de vingt-quatre heures, ils ont repondu de maniere a faire croire +qu'une curiosite lubrique etoit le seul motif qui les eut fait agir. Sur +ce dire le commissaire, au lieu de s'assurer d'eux prudemment, les remet +en Liberte. On alloit les conduire vers un magistrat plus judicieux mais +des scelerats les arrachent a ceux qui les tenoient; les deux malheureux +sont renverses; deja un d'eux est poignarde de plusieurs coups de couteau; +l'autre est attache au reverbere; la corde casse, il retombe encore +vivant, et sa tete, plutot sciee que coupee, est mise au bout d'une pique +par un jeune homme de quatorze ans. Le coeur souleve au recit de pareilles +atrocites. Ah! sans doute les acteurs de cette scene horrible sont des +brigands infames, des monstres dignes du dernier supplice. Mais qu'on se +garde bien de les confondre avec le peuple. Le vrai peuple n'est point +feroce, il est avare de sang et ne verse que celui des tyrans; le vrai +peuple c'etait ceux qui vouloient remettre les presumes coupables sous le +glaive de la loi; les brigands seuls les ont assassines. Toujours est-il +que cette barbare execution ne se fit point au Champ de Mars, qu'elle se +fit au Gros Caillou; qu'elle se fit par d'autres que ceux qui avoient ete +les temoins du flagrant delit. + +Cette nouvelle parvient dans Paris, et elle y parvient dans toute sa +verite. L'assemblee nationale ouvre sa seance et le president dit: "Il +nous vient d'etre assure que deux citoyens venoient d'etre _victimes_ de +leur zele au Champ de Mars, pour avoir dit a une _troupe Ameutee_ qu'il +falloit se conformer a la loi; ils ont ete pendus sur le champ". M. +Regnaut de Saint Jean d'Angely [Note: Regnaud (de Saint-Jean d'Angely), +qu'on disait vendu a la liste civile, avait publie la veille dans le +feuilleton de son journal Le Postillon par Calais, une fausse reponse du +President de l'Assemblee a une fausse petition qui lui aurait ete +presentee par les republicains. Cette manoeuvre avait eu pour but +d'apeurer la bourgeoisie, et de rendre les petitionnaires suspects a la +garde nationale. Elle ne reussit que trop.] encherit encore, et dit que ce +sont deux gardes nationaux qui ont reclame l'execution de la loi; aussitot +on decrete que M. le president et M. le maire s'assureront de la verite +des faits pour prendre des mesures rigoureuses, si elle est constatee +telle. Deux reflexions: la premiere qu'il est bien singulier que M. Duport +qui presidoit l'assemblee nationale et M. Regnaut aient ete les seuls dans +l'erreur sur ce fait extraordinaire; la seconde, que l'assemblee +Nationale, qui vient d'envoyer des commissaires dans toutes les parties de +l'empire, n'ait pas pris la peine d'en envoyer deux au Champ de la +Federation. + +Vers midi les citoyens commencent a arriver en foule a l'autel de la +patrie; on attend avec impatience les commissaires de la societe des amis +de la Constitution pour entendre de nouveau lecture de la petition et la +signer: chacun bruloit du desir d'y apposer son nom. Il etoit entre vers +onze heures de forts detachements, avec du canon, mais, comme ils n'y +etoient venus que par rapport a l'assassinat du matin, ils se retirerent +vers une heure. C'est alors que parut un envoye des Jacobins, [Note: Le +chevalier de la Riviere qui avait vu Robespierre auparavant.] qui vint +annoncer que la _petition qui avait ete lue la veille ne pouvait plus +servir le dimanche; que cette petition supposait que l'assemblee n'avait +pas prononce sur le sort de Louis, mais que l'assemblee ayant +implicitement decrete son innocence ou son inviolabilite dans la seance de +samedi soir, la societe allait s'occuper d'une nouvelle redaction qu'elle +presenterait incessamment a la signature_. Un particulier propose +d'envoyer sur le champ une deputation aux amis de la Constitution, pour +les prier de rediger de suite son adresse, et de la renvoyer aussitot, +afin que l'assemblee du Champ-de-Mars put la signer sans desemparer; suit +une autre proposition de faire la redaction _a l'instant_ sur l'autel de +la patrie et celle-la est unanimement adoptee. On nomme quatre +commissaires; l'un d'eux [Robert] prend la plume, les citoyens impatiens +se rangent autour de lui et il ecrit: _Petition a l'assemblee nationale, +redigee sur l'autel de la patrie, le 17 juillet 1791_: + +"Representans de la Nation, vous touchez au terme de vos travaux; bientot +des successeurs, tous nommes par le peuple, alloient marcher sur vos +traces sans rencontrer les obstacles que vous ont presentes les deputes +des deux ordres privilegies, ennemis necessaires de tous les principes de +la sainte egalite. + +Un grand crime se commet. _Louis XVI fuit_. Il abandonne indignement +son poste. Des citoyens l'arretent a Varennes et il est ramene a Paris. Le +peuple de cette capitale vous demande instamment de ne rien prononcer sur +le sort du coupable sans avoir entendu l'expression du voeu des 82 autres +departemens. + +Vous differez. Une foule d'adresses arrivent a l'Assemblee. Toutes les +sections de l'empire demandent simultanement que Louis soit juge. Vous, +Messieurs, vous avez prejuge qu'il etait innocent et inviolable, en +declarant par votre decret du 16, que la chartre (_sic_) constitutionnelle +lui sera presentee alors que la Constitution sera achevee. Legislateurs! +Ce n'etoit pas la le voeu du peuple, et nous avons pense que votre plus +grande gloire, que votre devoir meme consistoit a etre les organes de la +volonte publique. Sans doute, Messieurs, que vous avez ete entraines a +cette decision par la foule de ces deputes refractaires qui ont fait +d'avance leur protestation contre toute la Constitution. Mais, +Messieurs..., mais, representans d'un peuple genereux et confiant, +rappelez-vous que ces 290 protestans n'avoient pas de voix a l'Assemblee +nationale: que le decret est donc nul dans la forme et dans le fond; nul +dans le fond, parce qu'il est contraire au voeu du souverain; nul en la +forme, parce qu'il est porte par 290 individus sans qualites. [Note: 290 +deputes de la droite avaient proteste contre la suspension du roi et +denonce "l'interim republicain" qui etait d'apres eux une violation de la +Constitution.]. + +Ces considerations, toutes ces vues du bien general, ce desir imperieux +d'eviter l'anarchie, laquelle nous exposeroit le defaut d'harmonie entre +les representans et les representes, tout nous a fait la loi de vous +demander, au nom de la France entiere, de revenir sur ce decret, de +prendre en consideration que le delit de Louis XVI est prouve, que ce roi +a abdique; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau corps +constituant pour proceder d'une maniere vraiment nationale, au jugement du +coupable et surtout au remplacement et a l'organisation d'un nouveau +pouvoir executif." [Note: Nous attestons l'authenticite de cette piece +(note du journal).] + +La petition redigee, on en fait lecture a l'assemblee; les principes de +moderation, le ton fier et respectueux qui y regne d'un bout a l'autre, +l'ont fait couvrir de justes applaudissemens, et l'on signoit a sept ou +huit endroits differens, sur les crateres qui forment les quatre angles de +l'autel de la patrie. Plus de deux mille gardes nationaux de tous les +bataillons de Paris et des environs, quantite d'officiers municipaux des +villages voisins, ainsi que beaucoup d'electeurs, tant de la ville de +Paris que des departemens, l'ont signee. + +Il etoit deux heures; arrivent trois officiers municipaux en echarpe, et +accompagnes d'une nombreuse escorte de gardes nationales. Des qu'ils se +presentent a l'entree du Champ de Mars, une deputation va les recevoir. +Parmi ceux qui la composoient, le public a remarque un marechal des camps +decore de la croix de Saint-Louis, attachee avec un ruban national. Le" +trois officiers municipaux se rendent a l'autel; on les y recoit avec les +expressions de la joie et du patriotisme: "Messieurs, disent-ils, nous +sommes charmes de connoitre vos dispositions; on nous avoit dit qu'il y +avoit ici du tumulte, on nous avoit trompes; nous ne manquerons pas de +rendre compte de ce que nous avons vu, de la tranquillite qui regne au +Champ de Mars; et loin de vous empecher de faire votre petition, si l'on +vous troubloit, nous vous aiderions de la force publique. Si vous doutez +de nos intentions, nous vous offrons de rester en otages parmi vous +jusqu'a ce que toutes les signatures soient apposees." Un citoyen leur +donna lecture de la petition; ils la trouverent conforme aux principes; +ils dirent meme qu'ils la signeraient s'ils ne se trouvoient pas en +fonctions. + +Deux citoyens avoient ete arretes precedemment a cause d'une rixe avec +l'un des aides de camp du general; ceux qui avoient ete temoins de +l'arrestation representerent aux officiers municipaux qu'elle etoit +injuste et immeritee; ceux-ci engagerent l'assemblee a nommer une +deputation pour aller les reclamer a la municipalite, en leur promettant +justice; et douze commissaires et les officiers municipaux partent +entoures d'un grand nombre des petitionnaires, qui les accompagnent +jusqu'au detachement; la on se prend la main et l'on se quitte de la +maniere la plus amicale. Les officiers municipaux promettent de faire +retirer les troupes et ils l'executent; peu d'instans apres le Champ de +Mars fut encore libre et tranquille. Il est ici un trait que nous +n'omettrons pas, il faut etre juste. Avant que la troupe se fut retiree, +un jeune homme franchissoit le glacis en presence du bataillon et quelques +grenadiers l'arretant avec rudesse, un d'eux l'atteint de sa baionnette; +M. Lefeuvre d'Arles, commandant le bataillon, accourt a toute bride et +renvoie les soldats a leur poste. Le peuple applaudit et crie: _Bravo, +commandant!_ + +On retourne a l'autel de la patrie, et l'on continue a signer. Les jeunes +gens s'amusent a des danses; ils font des ronds en chantant l'air _ca +ira._ Survient un orage (le ciel vouloit-il presager celui qui alloit +fondre sur la tete des citoyens?). On n'en est pas moins ardent a signer. +La pluie cesse, le ciel redevient calme et serein; en moins de deux heures +il se trouve plus de 50 mille personnes dans la plaine; c'etoit des meres +de famille, d'interessantes citoyennes; c'etoit une de ces assemblees +majestueuses et touchantes telles qu'on en voyoit a Athenes et a Rome. + +Les commissaires deputes vers la municipalite reviennent. Nous tenons de +deux d'entre eux les details suivans: "Nous parvenons, disent-ils, a la +salle d'audience a travers une foret de baionnettes; les trois municipaux +nous avertissent d'attendre, ils entrent, et nous ne les revoyons plus. +[Note: Ces trois municipaux, J.-J. Hardy, J.-B.-O. Regnaultet J.-J. +Leroux ont redige seance tenante un rapport sur les faits qui concorde +avec le recit du journal. Ils y protestent contre la proclamation de la +loi martiale et degagent leur responsabilite des evenements (cf. A. +Mathiez, _op. cit._, pp. 352-355).] + +Le corps municipal sort; nous sommes compromis, dit un des membres, il +Faut agir severement. Un d'entre nous, chevalier de Saint-Louis, annonce +au maire que l'objet de notre mission etoit de reclamer plusieurs citoyens +honnetes pour qui les trois municipaux avoient promis de s'interesser. Le +maire repond qu'il _n'entre pas dans ces promesses, et qu'il va marcher au +Champ de la federation pour y mettre la paix._ Le chevalier de +Saint-Louis veut repondre que tout y est calme; il est interrompu par un +municipal, qui lui demande d'un ton de mepris quelle etoit la croix qu'il +portoit, et de quel ordre etoit le ruban qui l'attachoit (c'etoit un ruban +tricolore). _C'est une Croix de Saint-Louis_, repond le chevalier, _que +j'ai decoree du ruban national; je suis pret a vous la remettre si vous +voulez la porter au pouvoir executif pour savoir si je l'ai bien gagnee_. +M. le maire dit a son collegue qu'il connoissoit ce chevalier de +Saint-Louis pour un _honnete citoyen_ et qu'il le prioit ainsi que les +autres de se retirer. Sur ces entrefaites, le capitaine de la troupe du +centre du bataillon de Bonne Nouvelle vint dire que le Champ de Mars +n'etoit rempli que de brigands; un de nous lui dit qu'il en imposoit +la-dessus. La municipalite ne voulut plus nous entendre. [Note: Pour le +commentaire, voir dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_ +l'eclaircissement intitule: le Massacre du Champ de Mars.] Descendus de +l'hotel de ville, nous apercumes a une des fenetres le drapeau rouge; et +ce signal du massacre, qui devoit inspirer un sentiment de douleur a ceux +qui alloient marcher a sa suite, produisit un effet tout contraire sur +l'ame des gardes nationaux qui couvraient la place (ils portaient a leurs +chapeaux le pompon rouge et bleu). A l'aspect du drapeau ils ont pousse +des cris de joie en elevant en l'air leurs armes qu'ils ont ensuite +chargees. Nous avons vu un officier municipal en echarpe aller de rang en +rang, et parler a l'oreille des officiers. Glaces d'horreur, nous sommes +retournes au champ de la federation avertir nos freres de tout ce dont +nous avions ete les temoins." + +Sans croire qu'ils en imposoient, on pensa qu'ils etoient dans l'erreur +sur la destination de la force de la loi, et l'on conclut qu'il n'etoit +pas possible que l'on vint disperser des citoyens qui exercoient +paisiblement les droits qui leur sont reserves par la Constitution. + +On entend tout a coup le bruit du tambour, on se regarde; les membres des +diverses societes patriotiques s'assemblent, ils alloient se retirer, +quand un orateur demande et dit: "Mes freres, que faisons-nous? Ou la loi +martiale est ou elle n'est pas dirigee contre nous, pourquoi nous sauver? +Si elle est dirigee contre nous, attendons qu'elle soit publiee, et pour +lors nous obeirons; mais vous savez qu'on ne peut user de la force sans +avoir fait trois publications." Le peuple se rappelle qu'il etoit aux +termes de la loi et il demeure. Les bataillons se presentent avec +l'artillerie: on pense qu'il y avoit a peu pres dix mille hommes. On +connoit le champ de la federation, on sait que c'est une plaine immense, +que l'autel de la patrie est au milieu, que les glacis qui entourent la +plaine sont coupes de distance en distance pour faciliter des passages; +une partie de la troupe entre par l'extremite du cote de l'ecole +militaire, une autre par le passage qui se trouve un peu plus bas, une +troisieme par celui qui repond a la grande rue de Chaillot; c'est la +qu'etoit le drapeau rouge. A peine ceux qui etoient a l'autre, et il y en +avoit plus de 15 mille l'eurent-ils apercu que l'on entend une decharge: +_ne bougeons pas, on tire a blanc, il faut qu'on vienne ici publier la +loi_. [Note: Il est certain que la loi martiale ne fut pas proclamee selon +les regles.] Les troupes s'avancent, elles font feu pour la deuxieme fois, +la contenance de ceux qui entouroient l'autel est la meme; mais une +troisieme decharge ayant fait tomber beaucoup de monde, on a fui; il n'est +reste qu'une centaine de personnes sur l'autel meme. Helas! elles y ont +paye cher leur courage et leur aveugle confiance en la loi; des hommes, +des femmes, un enfant y ont ete massacres; massacres sur l'autel de la +patrie! Ah! si desormais nous avons encore des federations, il faudra +choisir un autre lieu, celui-ci est profane! Quel spectacle, grand Dieu! +que celui qu'ont eclaire les derniers rayons de ce jour fatal! [Note: _Les +Revolutions de Paris_, n deg. 106, pp. 57 et suiv. (16-22 juillet 1791).] + + +LE NOMBRE DES VICTIMES + +La force armee ne compta que peu de victimes, neuf blesses dont deux sont +morts ensuite, dit Charton dont le temoignage est difficile a controler. + +Du cote de la foule ce fut autre chose. Bailly evalua le lendemain les +morts a 11 ou 12, les blesses a 10 ou 12. Un proces-verbal dresse par +l'officier municipal Filleul constate la presence de 15 cadavres +transportes a l'hopital du Gros-Caillou. II est muet sur les cadavres +recueillis ailleurs. Aucun etat general des victimes n'a ete dresse +officiellement, ainsi que le constate Sergent dans son memoire. Plusieurs +blesses etaient soignes a l'hopital meme. La justice recueillit leurs +depositions qui sont perdues. + +Un pamphlet fayettiste, paru le lendemain du massacre, compte dix morts et +vingt blesses. + +Marat pretendit dans son n deg. du 20 juillet que 400 cadavres avaient ete +jetes de nuit dans la Seine par les chasseurs des barrieres et que Bailly +avait fait lever les filets de Saint-Cloud pour leur livrer passage. Ce +sont la des exagerations manifestes. + +Mais il est certain que le nombre des morts et des blesses fut +considerable. Coffinhal deposa au proces de Bailly que "s'etant transporte +avec le capitaine Ferrat de sa section entre minuit et une heure au champ +de la Federation, ils ont compte 54 morts". [Note: A. Mathiez, _Le club +des Cordeliers pendant la crise de Varennes et le massacre du Champ de +Mars_. Paris, 1910, pp. 148-149.] + + +LES CONSEQUENCES + +Le massacre du Champ-de-Mars fut, comme on l'a dit, un "acte de guerre de +classes", car la question n'etait pas entre la republique et la monarchie, +mais entre la democratie populaire et la nouvelle aristocratie bourgeoise. + +Deja toute la partie conservatrice des jacobins avait fait scission le 16 +juillet et avait fonde un nouveau club, le club des Feuillans, qui se +proposa la tache impossible de reconcilier Louis XVI avec la Revolution et +la Revolution avec Louis XVI. Le massacre rendit la scission irremediable. + +L'Assemblee avait eu sa grande part de responsabilite dans le massacre. +Le 16 juillet elle avait mande Bailly a sa barre et lui avait fait honte +de sa mollesse a reprimer l'agitation republicaine. Le 17 juillet, a la +nouvelle des meurtres du Gros-Caillou qui n'avaient aucun rapport avec le +petitionnement qui devait avoir lieu l'apres-midi, le president de +l'Assemblee Treilhard avait ecrit de nouveau a Bailly pour l'inviter "a +prendre les mesures les plus sures et les plus vigoureuses pour arreter +les desordres et en connaitre les auteurs". Le lendemain du massacre, qui +aurait pu etre facilement evite, l'Assemblee prit l'initiative et la +direction d'une repression supplementaire, dont le but secret etait de +decapiter le parti democrate au moment ou allaient s'ouvrir les elections +a la Legislative. Elle vota un decret special, veritable petite loi de +surete generale, pour organiser cette repression, en lui donnant un effet +retroactif. [Note: J'ai publie ce decret qui ne figure pas dans Duvergier +dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_, p. 193-194.] Son comite des +recherches lanca les mandats d'arret. + +Plusieurs centaines de patriotes furent emprisonnes: les principaux +Cordeliers Vincent, Momoro, Verrieres, Brune. Danton, Camille Desmoulins, +Santerre s'enfuirent pour n'avoir pas le meme sort. La petite terreur +tricolore dura jusqu'a l'amnistie du 13 septembre votee au lendemain du +jour ou Louis XVI avait accepte la Constitution revisee. Si l'amnistie +ouvrit les prisons, elle laissa au coeur des democrates de terribles +rancunes. + +La procedure du Champ de Mars fut comparee couramment dans les milieux +jacobins a la fameuse procedure du Chatelet sur les journees des 5 et 6 +octobre. On peut affirmer qu'elle a beaucoup fait pour accentuer le +caractere de violence des luttes politiques qui vont suivre et pour les +rendre inexpiables. [Note: A. Mathiez, _Le Club des Cordeliers_, p. 225.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes journees de la Constituante +by Albert Mathiez + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNEES DE LA CONSTITUANTE *** + +This file should be named 7cnst10.txt or 7cnst10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7cnst11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7cnst10a.txt + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso, Tonya, Renald Levesque +and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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La révolution du 14 juillet. + +Chapitre III. Le roi et l'Assemblée à Paris. + +Chapitre IV. La Fédération. + +Chapitre V. La fuite du roi. + +Chapitre VI. Le Massacre du Champ-de-Mars. + + + + +CHAPITRE I + +LA RÉUNION DES TROIS ORDRES + + +Le 17 juin, ayant terminé depuis deux jours l'appel nominal de tous les +députés aux États généraux, le Tiers, auquel s'étaient déjà réunis 12 +curés, se proclamait _Assemblée nationale_, et, prévoyant que cet acte +révolutionnaire serait suivi de représailles, décidait d'opposer à une +répression possible la menace de la grève de l'impôt: «Considérant qu'en +effet les contributions, telles qu'elles se perçoivent actuellement dans +le royaume, n'ayant point été consenties par la nation, sont toutes +illégales, et, par conséquent nulles dans leur création, extension ou +prorogation; + +«L'Assemblée déclare, à l'unanimité des suffrages, consentir +provisoirement, pour la nation, que les impôts et contributions, quoique +illégalement établis et perçus, continuent d'être levés de la même manière +qu'ils l'ont été précédemment, et ce, jusqu'au jour seulement de la +première séparation de cette Assemblée, _de quelque cause qu'elle puisse +provenir_. + +«Passé lequel jour, l'Assemblée nationale entendait décréter que toute +levée d'impôts et contributions de toute nature qui n'aurait pas été +nommément, formellement et librement accordée par l'Assemblée, cessera +entièrement dans toutes les provinces du royaume, quelle que soit la forme +de l'administration....» + +Le 19 juin, l'ordre du clergé décidait par 149 voix contre 135 de se +réunir au Tiers. Mais, le même jour, l'ordre de la noblesse adressait au +roi une vigoureuse protestation contre les actes révolutionnaires du Tiers +État et les chefs de la minorité du clergé, l'archevêque de Paris et le +cardinal de La Rochefoucauld, faisaient le voyage de Marly pour pousser le +roi à la résistance. Necker était justement absent auprès de sa +belle-soeur mourante à Paris. Un témoin oculaire, Rabaut de Saint-Étienne, +député à la Constituante, a raconté en ces termes la journée du lendemain: + + +LE SERMENT DU JEU DE PAUME + +Tandis que les députés se rendaient à la salle [des séances] une +proclamation, faite par des hérauts d'armes et affichée partout, annonça +que les séances étaient suspendues et que le roi tiendrait une séance +royale le 22. On donnait pour motifs de la clôture de la salle pendant +trois jours la nécessité des préparatifs intérieurs pour la décoration du +trône. Cette raison puérile servit à prouver qu'on n'avait voulu que +prévenir la réunion du clergé, dont la majorité avait adopté le système +des communes. Cependant les députés arrivent successivement, et ils +éprouvent la plus vive indignation de trouver les portes fermées et +gardées par des soldats. Ils se demandent les uns aux autres quelle +puissance a le droit de suspendre les délibérations des représentants de +la nation. Ils parlent de s'assembler sur la place même, ou d'aller sur la +terrasse de Marly offrir au roi le spectacle des députés du peuple; de +l'inviter à se réunir à eux dans une séance vraiment royale et paternelle, +plus digne de son coeur que celle dont il les menace. On permet à M. +BAILLY, leur président, d'entrer dans la salle avec quelques membres pour +prendre les papiers; et là il proteste contre les ordres arbitraires qui +la tiennent fermée. Enfin il rassemble des députés dans le jeu de paume de +Versailles, devenu célèbre à jamais par la courageuse résistance des +premiers représentants de la nation française. On s'encourage en marchant; +on se promet de ne jamais se séparer et de résister jusqu'à la mort. On +arrive; on fait appeler ceux des députés qui ne sont pas instruits de ce +qui se passe. Un député malade s'y fait transporter. Le peuple, qui +assiège la porte, couvre ses représentants de bénédictions. Des soldats +désobéissent pour venir garder l'entrée de ce nouveau sanctuaire de la +liberté. Une voix s'élève [celle de Mounier]; elle demande que chacun +prête le serment de ne jamais se séparer et de se rassembler partout +jusqu'à ce que la constitution du royaume et la régénération publique +soient établies. Tous le jurent, tous le signent, hors un [Martin d'Auch]; +et le procès-verbal fait mention de cette circonstance remarquable. La +cour, aveuglée, ne comprit pas que cet acte de vigueur devait renverser +son ouvrage. [Note: _Précis de l'histoire de la Révolution française_, +réimp. De 1819, pp. 56-57.] + +Armand Brette a complété ce récit. «Sur les 19 curés affiliés dès ce +moment à la cause du Tiers, sept seulement adhérèrent au serment le 20 +juin ou le 22 juin, 12 s'abstinrent..., 4 députés du Tiers seulement +refusèrent de signer ... il n'y eut qu'un seul opposant, Martin d'Auch, +qui déclara qu'il ne _pouvait jurer d'exécuter des délibérations qui ne +sont pas sanctionnées par le roi..._, tous les nobles députés du Tiers +présents à Versailles, les royalistes les plus éprouvés, Malouet, Mounier, +Flachslanden, l'ami intime du roi, Hardy de La Largère, dont le fils fut +anobli sous la Restauration en souvenir du constituant, Charrier, qui en +1792 souleva la Lozère et paya de sa tête son dévouement à la cause +royale, vingt autres enfin, dont l'affection pour le roi était notoire, +ont signé le serment et ont ainsi légitimé l'audacieuse constitution du +Tiers en Assemblée nationale.» [Note: A. BRETTE, La séance royale du 23 +juin 1789, ses préliminaires et ses suites. _La Révolution française_, t. +XX, p. 442 et 534.] + +Parmi ceux qui signèrent le serment, cet acte solennel de rébellion, il y +en eut qui éprouvèrent une émotion intense. L'un d'eux devint fou. + + +FOU DE REMORDS + +Le lendemain un député de Lorraine, nommé Mayer, est devenu fou. Il avait +prêté le serment et en avait la conscience bourrelée. Il était à côté d'un +filou qui venait de voler sous le costume d'un député du Tiers. Lorsqu'on +est venu prendre ce filou, il a cru qu'on arrêtait tous les députés du +Tiers pour avoir fait le serment; la peur l'a pris et la tête lui a sauté. +Cette frayeur d'être arrêté n'était pas mal fondée, car le bruit général +était que ce parti violent avait été proposé, les uns disaient dans le +conseil et d'autres dans un de ces conseils tenus fréquemment chez MM. de +Polignac et chez M. le comte d'Artois. [Note: Journal de l'abbé Coster +dans Brette, _id._, pp. 37-38.] + +Le 21 juin, à une députation de la noblesse conduite par le duc de +Luxembourg, le roi avait répondu qu'il ne permettrait jamais qu'on +altérât l'autorité qui lui avait été confiée pour le bien de ses sujets. +La séance royale qui devait avoir lieu le 22 juin fut remise au 23. Le 22 +juin, Bailly trouvant la porte des Menus fermée, se rendit aux Récollets +qui refusèrent de le recevoir. Les marguilliers de l'église Saint-Louis +lui offrirent leur église. On se rendit d'abord dans la chapelle des +Charniers, où avaient lieu les catéchismes, puis dans la nef. Deux membres +de la noblesse du Dauphiné, les premiers de leur ordre, le marquis de +Blacons et le comte d'Agoult se réunirent au Tiers et la majorité du +clergé se réunit aussi, conduite par les archevêques de Vienne et de +Bordeaux, les évêques de Chartres et de Rodez. + +L'abbé Grégoire nous dit qu'en prévision de la séance royale du lendemain, +les députés qui se réunissaient au club breton (berceau des Jacobins) +arrêtèrent un plan de résistance: + + +L'ACTION DU CLUB BRETON + +La veille au soir nous étions douze ou quinze députés réunis au Club +Breton, ainsi nommé parce que les Bretons en avaient été les fondateurs. +Instruits de ce que méditait la Cour pour le lendemain, chaque article fut +discuté par tous et tous opinèrent sur le parti à prendre. La première +résolution fut celle de rester dans la salle malgré la défense du roi. Il +fut convenu qu'avant l'ouverture de la séance, nous circulerions dans les +groupes de nos collègues pour leur annoncer ce qui allait se passer sous +leurs yeux et ce qu'il fallait y opposer. [Note: _Mémoires de l'Abbé +Grégoire_, t. I, p. 380. Ce récit est confirmé par Bouchette, Lettre du 24 +juin 1789: «Nous étions convenus d'avance quoiqu'il arrivât de ne pas nous +séparer avant d'avoir pris une délibération et nous la fîmes ainsi» +(_Lettres_ de Bouchette, Paris, 1909).] + + +LA SÉANCE ROYALE + +Enfin la séance royale arriva; elle eut tout l'appareil extérieur qui +naguère en imposait à la multitude; mais ce n'est pas un trône d'or ni un +superbe dais, ni des hérauts d'armes, ni des panaches flottants qui +intimident des hommes libres. La cour ignorait encore cette vérité, qu'on +retrouve partout dans toutes les histoires. La garde nombreuse qui +entourait la salle n'effraya pas les députés; elle accrut au contraire +leur courage. On répéta la faute qu'on avait faite le 5 mai, de leur +affecter une porte séparée et de les laisser exposés dans le hangar qui la +précédait, à une pluie assez violente, pendant que les autres ordres +prenaient leurs places distinguées; enfin ils furent introduits. + +Le discours et les déclarations du roi eurent pour objet de conserver la +distinction des ordres, d'annuler les fameux arrêtés de la constitution +des communes en assemblée nationale, d'annoncer en trente-cinq articles +les _bienfaits_ que le roi _accordait à ses peuples_, et de déclarer à +l'assemblée que, si elle l'abandonnait, il ferait le bien des peuples sans +elle. D'ailleurs toutes les formes impératives furent employées, comme +dans ces lits de justice où le roi venait semoncer le parlement. Dans ces +bienfaits du roi promis à la nation, il n'était parlé ni de la +Constitution tant demandée, ni de la participation des états généraux à la +législation, ni de la responsabilité des ministres, ni de la liberté de la +presse; et presque tout ce qui constitue la liberté civile et la liberté +politique était oublié. Cependant les prétentions des ordres privilégiés +étaient conservées, le despotisme du maître était consacré et les états +généraux abaissés sous son pouvoir. Le prince ordonnait et ne consultait +pas; et tel fut l'aveuglement de ceux qui le conseillèrent qu'ils lui +firent gourmander les représentants de la nation, et casser leurs arrêtés +comme si c'eût été une assemblée de notables. Enfin, et c'était le grand +objet de cette séance royale, le roi _ordonna_ aux députés de se séparer +tout de suite, et de se rendre le lendemain matin dans les chambres +affectées à chaque ordre pour y reprendre leurs séances. + +Il sortit. On vit s'écouler de leurs bancs tous ceux de la noblesse et une +partie du clergé. Les députés des communes, immobiles et en silence sur +leurs sièges, contenaient à peine l'indignation dont ils étaient remplis, +en voyant la majesté de la nation si indignement outragée. Les ouvriers, +commandés à cet effet, emportent à grand bruit ce trône, ces bancs, ces +tabourets, appareil fastueux de la séance; mais, frappés de l'immobilité +des pères de la patrie, ils s'arrêtent et suspendent leur ouvrage. Les +vils agents du despotisme courent annoncer au roi ce qu'ils appellent la +désobéissance de l'assemblée.... [Note: Rabaut, _op. cit.,_ pp. 58-59.] + +A ce récit de Rabaut Saint-Étienne, Montjoye ajoute ce détail qu'«à +l'instant même où le roi se plaça sur son trône, tous les députés des +trois ordres, par un mouvement simultané, s'assirent et se couvrirent et +ils étaient déjà assis et couverts lorsque M. le garde des sceaux dit: le +roi permet à l'Assemblée de s'asseoir.» + + +LES DÉCLARATIONS DU ROI + +Le roi veut que l'ancienne distinction des trois ordres de l'État soit +conservée en son entier, comme essentiellement liée à la constitution de +son royaume; que les députés librement élus par chacun des trois ordres, +formant trois chambres, délibérant par ordre, et pouvant, avec +l'approbation du souverain, convenir de délibérer en commun, puissent +seuls être considérés comme formant le corps des représentans de la +nation. En conséquence, le roi a déclaré nulles les délibérations prises +par les députés de l'ordre du Tiers-État le 17 de ce mois ainsi que celles +qui auraient pu s'ensuivre, comme illégales et inconstitutionnelles +(_Décl._ I. 1). + +Sont nommément exceptées des affaires qui pourront être traitées en commun +celles qui regardent les droits antiques et constitutionnels des trois +ordres, la forme de constitution à donner aux prochains États-Généraux, +les propriétés féodales et seigneuriales, les droits utiles et les +prérogatives honorifiques des deux premiers ordres (_id._ 8). + +Le consentement particulier du clergé sera nécessaire pour toutes les +dispositions qui pourraient intéresser la religion, la discipline +ecclésiastique, le régime des ordres et corps séculiers et réguliers +(_id._ 9). + +Les affaires qui auront été décidées dans les assemblées des trois ordres +réunis seront remises le lendemain en délibération si cent membres de +l'Assemblée se réunissent pour en faire la demande (_id._ 12). + +Toutes les propriétés sans exception seront constamment respectées et +S.M. comprend expressément sous le nom de propriétés les _dîmes, cens, +rentes, droits et devoirs féodaux et seigneuriaux_, et généralement tous +les droits et prérogatives utiles ou honorifiques, attachés aux terres et +fiefs, ou appartenant aux personnes (_Décl._ II. 12). + +Les deux premiers ordres de l'État continueront à jouir de l'exception des +charges personnelles, mais le roi approuvera que les États-Généraux +s'occupent des moyens de convertir ces sortes de charges en contributions +pécuniaires, et qu'alors tous les ordres de l'État y soient assujettis +également (_id._ 15). + +Dans d'autres articles le roi avait promis de n'établir aucun nouvel impôt +sans le consentement des représentants de la nation, de faire connaître le +tableau annuel des recettes et des dépenses et de le soumettre aux États +généraux, de sanctionner la suppression de tous les privilèges en matière +d'impôts, d'abolir la taille, le franc-fief, les lettres de cachet, la +corvée, d'établir des États provinciaux composés de deux dixièmes de +membres du clergé, de trois dixièmes de membres de la noblesse et de cinq +dixièmes de membres du Tiers, etc. + +Le roi termina par les paroles suivantes: + + +LA MENACE ROYALE + +Vous venez, Messieurs, d'entendre le résultat de mes dispositions et de +mes vues; elles sont conformes au vif désir que j'ai d'opérer le bien +public; et, si, par une fatalité loin de ma pensée, vous m'abandonniez +dans une si belle entreprise, seul, je ferai le bien de mes peuples; seul, +je me considérerai comme leur véritable représentant; et connaissant vos +cahiers, connaissant l'accord parfait qui existe entre le voeu le plus +général de la nation et mes intentions bienfaisantes, j'aurai toute la +confiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je marcherai vers le +but auquel je veux atteindre avec tout le courage et la fermeté qu'il doit +m'inspirer. + +Réfléchissez, Messieurs, qu'aucun de vos projets, aucune de vos +dispositions ne peut avoir force de loi sans mon approbation spéciale. +Ainsi je suis le garant naturel de vos droits respectifs; et tous les +ordres de l'État peuvent se reposer sur mon équitable impartialité. + +Toute défiance de votre part serait une grande injustice. C'est moi +jusqu'à présent qui fais tout le bonheur de mes peuples; et il est rare +peut-être que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses +sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits. + +Je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous +rendre demain matin chacun dans les chambres affectées à votre ordre, pour +y reprendre vos séances, j'ordonne en conséquence au grand-maître des +cérémonies de faire préparer les salles. + +Dreux-Brezé, grand-maître des cérémonies, vint rappeler aux communes +immobiles l'ordre du roi. Bailly lui répondit que les représentants du +peuple ne reçoivent les ordres de personne, que, du reste il allait +prendre les ordres de l'assemblée. Alors Mirabeau lança la célèbre +apostrophe qu'il a lui-même rappelée en ces termes: + + +L'APOSTROPHE DE MIRABEAU + +Bientôt M. le marquis de Brezé est venu leur dire [aux députés des +communes]: «Messieurs, vous connaissez les ordres du roi.» Sur quoi un des +membres des communes lui adressant la parole a dit: «Oui, Monsieur, nous +avons entendu les intentions qu'on a suggérées au Roi, et vous qui ne +sauriez être son organe auprès des États-Généraux, vous qui n'avez ici ni +place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous +rappeler son discours; [Note: Le garde des sceaux, d'après le protocole, +était seul qualifié pour communiquer les ordres du roi aux États généraux. +Dreux-Brezé outrepassait ses pouvoirs. Il ne devait être que le porteur +d'ordres _écrits_ du roi.] cependant pour éviter toute équivoque et tout +délai, je vous déclare que si l'on vous a chargé de nous faire sortir +d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne +quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette.» Alors, d'une +voix unanime, tous les députés se sont écriés: «Tel est le voeu de +l'Assemblée.» [Note: _Treizième lettre_ de Mirabeau à ses _commettants_.] + +Le Tiers, sur la proposition de Camus et de Sieyès, déclara persister dans +ses précédents arrêtés, récidivant ainsi sa désobéissance. Il décréta en +outre, sur la proposition de Mirabeau, que la personne des députés était +inviolable. «Ce n'est pas manifester une crainte, avait dit Mirabeau, +c'est agir avec prudence; c'est un frein contre les conseils violents qui +assiègent le trône.» + +Le roi céda devant l'attitude résolue des nobles patriotes, l'offre de +démission de Necker, qui n'avait déjà pas assisté à la séance royale, +devant l'agitation du monde des rentiers qui craignait la banqueroute, +devant l'insubordination de l'armée et les manifestations populaires. + + +LES NOBLES PATRIOTES AU SECOURS DU TIERS + +On se rappelle cette célèbre réponse de Mirabeau au grand maître des +cérémonies qui nous sommait de nous retirer. Cette réponse, me dit +d'André, [Note: D'André, député de la noblesse d'Aix aux États généraux, +devint avec Barnave et les Lameth un des chefs du côté gauche de la +Constituante.] ayant été rapportée à la cour par M. de Brézé, il fut donné +ordre à deux ou trois escadrons des gardes du corps de marcher sur +l'Assemblée et de la sabrer, s'il le fallait, pour la dissoudre. Et +certes, les députés, dans un pareil moment, se seraient tous laissé +égorger plutôt que de bouger. Au moment où cette troupe avançait, +plusieurs députés de la minorité de la noblesse étaient rassemblés sur une +terrasse attenant, si je me le rappelle bien, au logement de l'un des +Crillon. Il y avait entre autres les deux Crillon, d'André, le marquis de +Lafayette, les ducs de La Rochefoucauld, de Liancourt, etc., tous dans les +opinions de Necker, voulant l'établissement d'un gouvernement +constitutionnel à l'anglaise, avec la branche régnante de la dynastie. +Lorsque d'André vit les gardes du corps s'avancer pour exécuter l'ordre +dont je viens de parler: «Eh quoi! s'écrie-t-il, aurions-nous la lâcheté +de laisser égorger sous nos yeux et sans aucune démarche vigoureuse pour +en empêcher, des hommes qui nous donnent un si bel exemple de fermeté et +de dévouement! Marchons au-devant des escadrons et sauvons les députés des +communes ou périssons avec eux.» Ils partent tous à l'instant; ils barrent +le chemin au détachement, enfoncent leurs chapeaux empanachés, mettent +l'épée à la main et déclarent au commandant qu'il leur passera sur le +corps à tous avant qu'il parvienne aux députés des communes, que c'était à +lui à juger les conséquences. Le commandant répond d'abord qu'il ne +connaît que ses ordres, et fait un mouvement pour se porter en avant et +leur passer sur le corps. Mais ces braves gens étant restés inébranlables +à l'approche de cette cavalerie, le commandant n'osa pas aller plus loin; +il retourna au château rendre compte de ce qui s'était passé et demander +de nouveaux ordres. La Cour effrayée, irrésolue, donna l'ordre de +rétrograder. Le fait est notoire et je n'ai aucun doute sur les détails. +D'André n'est ni imposteur ni fanfaron, et tous les hommes que je viens de +citer étaient capables de toutes sortes de grandes et belles actions. +[Note: _Mémoires_ de La Révellière-Lépeaux, t. I, pp. 82-84.] + + +LA DÉMISSION DE NECKER + +Des cris de _Vive Necker_ se faisaient entendre jusqu'au château. On +voulait le voir, on voulait le prier de rester à la tête des affaires. +Dans l'intervalle, il a été demandé chez la reine. Le peuple l'y a suivi, +et les cours du château sont restées pleines de monde. M. Necker a passé +un instant chez le roi pour lui rendre compte que toutes les caisses +étaient fermées à Paris, que la ville entière était prête à se soulever, +et que les directeurs de la Caisse d'Escompte arrivaient dans le moment de +Paris lui annoncer tous les dangers dont la Caisse était menacée. Le roi a +senti que le remède à ces maux était la conservation de son ministère. Il +a même exigé dit-on que M. Necker allât depuis le Château jusqu'au +Contrôle général à pied, pour se montrer au peuple et l'assurer qu'il +restait. Les rues, les fenêtres retentissaient d'applaudissements et de +cris répétés de _Vive Necker!_ Dans un instant tous les députés du +Tiers-État se sont rendus chez M. Necker pour le féliciter et applaudir +avec lui au bonheur de la nation qui le conserve. On l'embrassait, on +embrassait Mme Necker et la baronne de Staël, le public embrassait les +députés du Tiers, les applaudissait, criait: _Vive Necker, vive +l'Assemblée nationale_! [Note: Journal de l'abbé Coster, dans A. Brette, +_La Révolution française,_ t. XXIII, pp. 66-67.] + + +L'INSUBORDINATION DE L'ARMÉE + +Le jeudi [25 juin 1789], les soldats du régiment des Gardes françaises +ayant abandonné leurs casernes s'étaient répandus dans Paris, allant par +bandes dans tous les lieux publics, criant: _Vive le Roi, Vive le Tiers!_ +allant boire dans les cabarets, obtenant de l'argent de plusieurs +fanatiques qui leur en distribuaient des poignées. Crainte d'une révolte +générale, on n'osa les consigner. Le vendredi, ils se répandirent de même +dans tous les endroits publics, firent mettre bas les armes à plusieurs +patrouilles des gardes suisses qu'ils rencontrèrent et publièrent les deux +imprimés ci-joints. M. du Châtelet, accouru à Paris, parvint, en allant +lui-même à chaque caserne, à les contenir hier samedi. Et la réunion +effectuée ne laissant pas d'animosité entre les partis, il faut espérer +qu'on n'aura pas besoin de se servir des troupes, sur lesquelles V.E. voit +qu'on ne pourrait faire aucun fonds. + +J'apprends à l'instant que le Roi ne peut pas compter davantage sur ses +propres gardes du corps. Un maréchal des logis, bas-officier avec rang de +lieutenant-colonel, est venu dire, au nom de la troupe, au duc de Guiche, +capitaine de quartier, que leur devoir était de garder et de protéger la +personne du Roi, mais non de monter à cheval pour se battre avec la +canaille; qu'en conséquence ils ne feraient point de patrouilles. Le duc +Guiche a cassé le bas-officier. Sur quoi les gardes du corps sont venus +présenter au Roi un mémoire, où, en l'assurant de leur attachement pour sa +personne, ils ont demandé son rétablissement. Le Roi a mis au bas du +mémoire: «j'ai toujours compté sur la fidélité de mes gardes du corps», et +il le leur a rendu. Les gardes ont fait dire à M. de Guiche que si on ne +leur rendait point leur camarade, à la fin de leur service qui se termine +avec le mois de juin, le Roi pouvait disposer de 600 bandoulières, ce qui +fait la moitié de tout le corps, y ayant dans ce moment double garde. + +Les régiments de Reinach (Suisse) et de Lauzun (hussards) viennent +d'arriver. La fidélité des régiments étrangers commence aussi à devenir +suspecte. Les bourgeois les séduisent, et les Suisses de Salis-Samade +logés à Issy et à Vaugirard ont assuré leurs hôtes qu'au cas où on les fît +marcher, ils dévisseraient les batteries de leurs fusils. [Note: Dépêche +de Salmour, ministre plénipotentiaire de Saxe, 28 juin 1789, dans +FLAMMERMONT, Rapport sur les correspondances des agents diplomatiques +étrangers en France avant la Révolution. _Nouvelles archives des +missions_, t. VIII, p. 231.] + +Le 24 juin, la majorité du Clergé, désobéissant à son tour au roi se +rendit à la délibération du Tiers. Le 25, 47 membres de la noblesse, le +duc d'Orléans en tête, en firent autant. Le 27, le roi se résigna à +sanctionner ce qu'il ne pouvait plus empêcher. Il ordonna aux deux ordres +privilégiés de se réunir au Tiers. Le jour même la réunion est un fait +accompli. + +Le serment du jeu de paume laissa un vif souvenir parmi les patriotes et +une société particulière fut fondée par Gilbert Romme pour en commémorer +l'anniversaire. + + +LE PREMIER ANNIVERSAIRE DU SERMENT DU JEU DE PAUME + +Formés en «bataillon civique», les membres de la société du serment du jeu +de paume entrèrent à Versailles par l'avenue de Paris. Au milieu d'eux, +quatre volontaires de la Bastille portaient «une table d'airain sur +laquelle était gravé en caractères ineffaçables le serment du jeu de +paume. Quatre autres portaient les ruines de la Bastille destinées à +sceller sur les murs du jeu de Paume cette table sacrée». La municipalité +de Versailles vint à la rencontre du cortège. Le régiment de Flandre +présenta les armes devant «l'arche sacrée». Arrivés au jeu de Paume, tous +les assistants renouvelèrent le serment «dans un saisissement religieux». +Puis un orateur les harangua: «Nos enfants iront un jour en pèlerinage à +ce temple, comme les musulmans vont à La Mecque. Il inspirera à nos +derniers neveux le même respect que le temple élevé par les Romains à la +piété filiale....» Au milieu des cris d'allégresse, les vieillards +scellèrent sur la muraille la table du serment: «Chacun envia le bonheur +de l'enfoncer.» Tous ne quittèrent qu'à regret ce lieu si cher aux âmes +sensibles: «Ils s'embrassèrent mutuellement et furent reconduits avec +pompe par la municipalité, la garde nationale et le régiment de Flandre, +jusqu'aux portes de Versailles.» Le long de la route, en rentrant à Paris, +«ils ne s'entretenaient que du bonheur des hommes, on eût dit que +c'étaient des Dieux qui étaient en marche». Au bois de Boulogne, un repas +de trois cents couverts, «digne de nos vieux aïeux», leur fut servi «par +des jeunes nymphes patriotes». Au-dessus de la table on avait placé «les +bustes des amis de l'humanité, de J.-J. Rousseau, de Mably, de Franklin +qui semblait encore présider la fête». Le président de la société, G. +Romme, «lut pour bénédicité les deux premiers articles de la Déclaration +des Droits de l'homme. Tous les convives répétèrent: Ainsi soit-il!». Au +dessert, on donna lecture du procès-verbal de la journée. «Cet acte +religieux excita de vifs applaudissements.» Puis vinrent les toasts. +Danton «eut le bonheur de porter le premier». «Il dit que le Patriotisme, +ne devant avoir d'autres bornes que l'Univers, il proposait de boire à sa +santé, à la Liberté, au bonheur de l'Univers entier; de Menou but à la +santé de la Nation et du Roi «qui ne fait qu'un avec elle», Charles de +Lameth à la santé des vainqueurs de la Bastille, Santhonax à nos frères +des colonies, Barnave au régiment de Flandre, Robespierre «aux écrivains +courageux qui avaient couru tant de dangers et qui en couraient encore en +se livrant à la défense de la Patrie». Un membre désigna alors Camille +Desmoulins dont le nom fut vivement applaudi. Enfin un pieux chevalier +termina la série des toasts en buvant «au sexe enchanteur qui a montré +dans la Révolution un patriotisme digne des dames romaines». Alors «des +femmes vêtues en bergères» entrèrent dans la salle du banquet et +couronnèrent de feuilles de chêne les députés à l'Assemblée nationale: +d'Aiguillon, Menou, les deux Lameth, Barnave, Robespierre, Laborde. Un +artiste célèbre [Note: David, dont tout le monde connaît le célèbre +tableau du serment du jeu de Paume.] qui assistait à la fête promit +d'employer son talent «à transmettre à la postérité les traits des amis +inflexibles du bien public». [Note 2: A. Mathiez, _Les Origines des Cultes +révolutionnaires_, pp. 47-49, d'après le procès-verbal officiel de la +cérémonie.] + + + + +CHAPITRE II + +LA RÉVOLUTION DU 14 JUILLET + + +L'APPEL DES TROUPES ET LES PROJETS DE LA COUR + +Le roi, qui avait de l'honneur, avait ressenti vivement l'humiliation que +le Tiers et la majorité du Clergé lui avaient imposée. Il prêta une +oreille complaisante aux conseils de revanche qui lui venaient de la reine +et du comte d'Artois. Dès le 26 juin il appelait autour de Paris et de +Versailles 20,000 hommes, dont 3,000 cavaliers, la plupart des troupes +étrangères qu'il croyait plus sûres. + +Les contemporains ont cru communément à un projet de coup de force +comportant une double offensive, contre l'Assemblée et contre Paris. + +Le jour de la séance royale, le 23 juin, des bruits très inquiétants +s'étaient répandus dans Paris. L'on racontait que Necker, instruit que la +cour s'apprêtait à l'exiler, avait offert trois fois sa démission et +n'avait réussi à la faire accepter qu'en promettant de ne point quitter +Versailles; qu'un nouveau ministère était formé avec le prince de Conti +comme premier ministre, le prince de Condé comme généralissime de l'armée, +Foulon comme contrôleur général des finances; «que le projet de la cour +était de faire arrêter un député par chaque bailliage pour le retenir en +otage dans l'intérieur du château de la Bastille, où l'on avait vu arriver +un grand nombre de lits et une grande quantité de matelas» (Hardy). + +Quelques jours plus tard, nouvelles rumeurs. L'espoir un moment nourri +après la réunion des ordres, de voir disgracier les princes de Conti et de +Condé ainsi que Barentin, s'évanouit, la concentration des troupes est +connue et commentée à Paris dès la fin de juin et des bruits sinistres +circulent. Le 3 juillet, l'on raconte au Palais-Royal que les membres du +tiers, exposés à être assassinés par les nobles, demandent du secours, et +peu s'en faut que plusieurs milliers d'hommes ne se mettent en route pour +Versailles. Puis, à mesure que les troupes se rapprochent, et surtout +après la séance du 8 juillet à l'Assemblée, les on-dit se précisent: la +cour veut imposer à l'Assemblée, au cours d'une nouvelle séance royale, +les déclarations du 23 juin, qui seront ensuite largement répandues dans +tout le royaume, lues au prône de toutes les paroisses; si l'Assemblée +résiste, elle sera transférée dans une ville éloignée ou prorogée pour un +mois, ou immédiatement dissoute. L'on affirme qu'au cours d'une nuit +prochaine, les troupes stationnées à Versailles prendront les armes, que +le local de l'Assemblée sera occupé militairement, les plus turbulents +arrêtés, voire condamnés et exécutés, les autres dispersés. Au coeur même +de la crise, le 13 et le 14 juillet, le bruit court avec persistance que +la salle des Menus-Plaisirs est minée; ce bruit trouve créance parmi les +députés et Grégoire se fait à la tribune l'interprète des frayeurs qu'il +inspire. Contre Paris, l'on méditait un assaut dans les règles: des +batteries installées sur les hauteurs de Montmartre foudroieraient la +ville; en même temps, les troupes campées au Champ de Mars et celles de +Courbevoie, de Saint-Denis, etc., feraient irruption. Tout ce qui +résisterait serait fusillé ou sabré; les soldats auraient permission de +piller. Puis les barrières seraient fermées, garnies de canons, et Paris +serait isolé du reste de la France. L'on se communiquait, dans le public, +des plans d'opérations où la mission de chaque corps, les itinéraires, la +progression méthodique de l'attaque étaient minutieusement indiqués. + +Ces bruits doivent être accueillis avec circonspection. Paris et +Versailles ont passé, pendant la première quinzaine de juillet 1789, par +un accès d'exaltation généralisée qui atteignit son paroxysme le jour de +la prise de la Bastille, par une sorte de «grande peur» qui explique la +naissance des rumeurs les plus folles. A l'Assemblée même, tous ceux des +députés qui n'avaient pas partie liée avec la cour semblent y avoir prêté +foi; et point n'est besoin, pour faire comprendre leur crédulité, +d'invoquer les calculs politiques: ils ont subi la contagion du moment. + +Il n'est point douteux que, du 23 juin au 12 juillet, des projets extrêmes +ont été agités. Dans une dépêche du 9 juillet, le comte de Salmour, +ministre de Saxe à Paris, attribue à d'Epréménil un plan de dissolution +Des Etats généraux à main armée. «D'après son projet, l'on devrait casser +les Etats généraux, arrêter quelques-uns des membres qui avaient parlé +avec plus de chaleur, les livrer au parlement, ainsi que M. Necker, pour +instruire leur procès dans les formes juridiques et les faire périr sur +l'échafaud comme criminels de lèse-majesté et coupables de haute +trahison.» Le même témoin note «les rodomontades ridicules des +aristocrates», à mesure que les régiments arrivent. Les officiers de +l'état-major du maréchal de Broglie se laissaient aller, en parlant de +l'Assemblée, à de graves intempérances de langage, et le maréchal +lui-même, à en croire Salmour et Besenval, montrait une assurance, une +jactance menaçantes. [Note: Pierre Caron, La tentative de contre- +révolution de juin-juillet 1789 dans la _Revue d'histoire moderne et +contemporaine, t. VII, pp. 20-23.]. + + +_LA RÉPLIQUE DES PATRIOTES_ + +LA MOTION DE MIRABEAU DU 8 JUILLET + +Le 8 juillet, Mirabeau prononça un terrible réquisitoire contre les +mauvais conseillers du roi qui compromettaient le trône: «Ont-ils prévu +les conseillers de ces mesures, ont-ils prévu les suites qu'elles +entraînent pour la sécurité même du trône? Ont-ils étudié dans l'histoire +de tous les peuples comment les révolutions ont commencé, comment elles se +sont opérées?» Il déposa la motion suivante: + +Qu'il soit fait au roi une très humble adresse, pour peindre à S.M. les +vives alarmes qu'inspire à l'Assemblée nationale de son royaume l'abus +qu'on s'est permis depuis quelque temps du nom d'un bon roi pour faire +approcher de la capitale et de cette ville de Versailles des trains +d'artillerie et des corps nombreux de troupes tant étrangères que +nationales, dont plusieurs se sont cantonnés dans les villages voisins, et +pour la formation annoncée de divers camps aux environs de ces deux +villes. + +Qu'il soit représenté au roi, non seulement combien ces mesures sont +opposées aux intentions bienfaisantes de S.M. pour le soulagement de ses +peuples dans cette malheureuse circonstance de cherté et de disette de +grains, mais encore combien elles sont contraires à la liberté et à +l'honneur de l'Assemblée nationale, propres à altérer entre le roi et ses +peuples cette confiance qui fait la gloire et la sûreté du monarque, qui +seule peut assurer le repos et la tranquillité du royaume, procurer enfin +à la nation les fruits inestimables qu'elle attend des travaux et du zèle +de cette Assemblée. + +Que S.M. soit suppliée très respectueusement de rassurer ses fidèles +sujets en donnant les ordres nécessaires pour la cessation immédiate de +ces mesures également inutiles, dangereuses et alarmantes, et pour le +prompt renvoi des troupes et des trains d'artillerie aux lieux d'où on les +a tirés. + +Et attendu qu'il peut être convenable, en suite des inquiétudes et de +l'effroi que ces mesures ont jetés dans le coeur du peuple, de pourvoir +provisionnellement au maintien du calme et de la tranquillité; S.M. sera +suppliée d'ordonner que dans les deux villes de Paris et de Versailles, il +soit incessamment levé des gardes bourgeoises qui, sous les ordres du roi, +suffiront pleinement à remplir ce but sans augmenter autour de deux villes +travaillées des calamités de la disette le nombre des consommateurs. +[Note: Réimpression du _Moniteur_.] + +La motion de Mirabeau fut votée, à l'unanimité moins quatre voix, à +l'exception du dernier paragraphe que les électeurs de Paris allaient se +charger de mettre en application. [Note: Dès le 25 juin les électeurs de +Paris avaient agité le projet d'une milice bourgeoise.] + + +L'AGITATION A PARIS. LES GARDES FRANÇAISES + +A ces mouvements et à ces bruits la capitale entière n'eut qu'un +sentiment; et ce n'était pas une populace ignorante et tumultueuse, +c'était tout ce que cette ville célèbre renferme d'hommes éclairés ou +braves de tous les états et de toutes les conditions. Le danger commun +avait tout réuni. Les femmes qui, dans les mouvements populaires, montrent +toujours le plus d'audace, encourageaient les citoyens à la défense de +leur patrie. Ceux-ci, par un instinct que leur donnaient le danger public +et l'exaltation du patriotisme, demandaient aux soldats qu'ils rencontrent +s'ils auront le courage de massacrer leurs frères, leurs concitoyens, +leurs parents, leurs amis. Les gardes-françaises les premiers, ces +citoyens généreux, rebelles à leurs maîtres, selon le langage du +despotisme, mais fidèles à la nation, jurent de ne tourner jamais leurs +armes contre elle. Des militaires d'autres corps les imitent. On les +comble de caresses et de présents. On voit ces soldats, qui avaient été +amenés pour l'oppression de la capitale, et par conséquent du royaume, se +promener dans les rues en embrassant les citoyens. Ils arrivent en foule +au Palais-Royal, où tout le monde s'empresse de leur offrir des +rafraîchissements, et chacun emploie tous les moyens qu'il juge propres à +détacher les soldats de l'obéissance arbitraire pour les réunir à la cause +commune. On apprend cependant que quelques-uns d'entre eux vont être punis +d'avoir refusé de tirer sur leurs concitoyens, que onze gardes françaises +sont détenus aux prisons de l'Abbaye, et vont être transférés à Bicêtre, +prison des plus vils scélérats. Leur cause devient la cause publique. On +court les délivrer [le 9 juillet]; la foule grossit en marchant; on force +les prisons, on entre, on les délivre; et ils sont amenés en triomphe au +Palais-Royal, qui devient leur asile. Les hussards et les dragons qui +avaient reçu ordre de charger les citoyens, posent leurs armes et se +joignent à eux; et l'on entend partout les cris de _Vive la Nation!_ car, +depuis la constitution des communes en assemblée nationale, c'était le cri +de la joie publique, et l'on ne disait plus _vive le Tiers-Etat!_. [Note: +Rabaut, _op. cit._, pp. 64-65.] + +Le lendemain, 10 juillet, les _Électeurs_ de Paris, c'est-à-dire les +délégués des assemblées primaires qui avaient élu les députés de la ville +aux États-Généraux, se réunissaient dans la grande salle de l'Hôtel de +Ville et discutaient un projet d'organisation d'une garde bourgeoise. + + +LE RENVOI DE NECKER ET LE RÔLE DES CAPITALISTES DANS L'INSURRECTION + +Le 11 juillet, vers 3 heures de l'après-midi, le roi révoquait Necker et +l'invitait à sortir immédiatement du royaume. Les autres ministres +patriotes, Montmorin, Saint-Priest, La Luzerne étaient de même disgraciés. +Leurs successeurs étaient pris dans le parti de la résistance à outrance: +le baron de Breteuil, le maréchal de Broglie, le duc de La Vauguyon, etc. +Le renvoi de Necker provoqua dans le monde de la finance et de la +bourgeoisie le même émoi que sa menace de démission le 23 juin. + +Le 12 juillet, lorsqu'il apprend le renvoi de Necker, le bailli de Virieu +écrit: «Le renvoi de Necker portera un coup au crédit, et la caisse +d'escompte pourrait bien faire banqueroute. Le roi, probablement, sera +forcé de reculer et de faire retirer les troupes.» «Aussitôt, dit Bailly, +qu'on apprit à Paris la nouvelle du renvoi de Necker, les agents de change +s'assemblèrent pour délibérer sur les suites du coup que cet événement +allait porter au commerce et aux finances. Ils décidèrent que, pour éviter +de mettre à découvert un discrédit total de tous les effets, la Bourse +serait fermée lundi; ils dépêchèrent l'un d'eux, M. Madimer, à Versailles +pour avoir des nouvelles et connaître l'état des choses». Les craintes des +agents de change n'étaient pas injustifiées; dès le 10, les rumeurs +répétées sur le mouvement des troupes autour de Paris avaient fait tomber +les billets de la Caisse d'escompte de 4 265 livres, où ils étaient le 8, +à 4 165 livres. L'arrêté fameux de l'Assemblée nationale du 13 juillet +vise expressément la banqueroute. Le Constituant Lofficial dépeint la +consternation des bourgeois parisiens le 12 juillet: «Ils ne voyaient que +la banqueroute royale et la perte de leur fortune certaine (la majeure +partie des Parisiens ayant tout leur avoir sur le Trésor royal)». Le +_Tableau des principaux événements de la Révolution_ s'exprime ainsi: «Un +des principaux moyens employés par les factieux pour soulever Paris peuplé +de capitalistes, de rentiers, d'agioteurs avait été d'y répandre le bruit +que la résolution de faire banqueroute avait été prise dans le même +conseil où l'exil de M. Necker avait été prononcé. M. Mounier eut la +faiblesse d'adopter cette fable absurde: «Nous déclarerons ... que +l'Assemblée nationale ne peut consentir à une honteuse banqueroute». Enfin +Rivarol, dans ses mémoires, a fait avec amertume les mêmes constatations: +«Les capitalistes, par lesquels la Révolution a commencé n'étaient pas si +difficiles en fait de constitution, et ils auraient donné la main à tout, +pourvu qu'on les payât.... Soixante mille capitalistes et la fourmilière +des agioteurs ont décidé la Révolution». Et, dans une note, il accuse les +principaux banquiers de Paris, Laborde-Méréville, Boscary, Dufresnoy, +d'avoir mis à la disposition du parti révolutionnaire des sommes +considérables. [Note: Pierre Caron, _La tentative de contre-révolution de +juin-juillet 1789_, dans la _Revue d'histoire moderne_, t. VIII, pp. 666- +667.] + + +LE 12 JUILLET + +Il est impossible de dépeindre le mouvement immense qui tout à coup +souleva la ville entière de Paris [à la nouvelle du renvoi de Necker]. On +y prévit tout ce à quoi il fallait s'attendre, l'assemblée nationale +dissoute par la force, et la capitale envahie par l'armée. Les citoyens +accourent au Palais-Royal, leur rendez-vous accoutumé; la consternation +les y avait conduits; la fureur commune s'y alluma, mais telle qu'elle dut +se communiquer en un moment à cette vaste et populeuse enceinte. La +première Victime du despotisme devint l'idole et la divinité du jour. Les +citoyens prennent un buste de M. Necker; ils y joignent celui de M. +d'Orléans, dont on disait aussi qu'il allait être exilé, et les promènent +dans Paris suivis d'un immense cortège. Des soldats du Royal-Allemand +reçoivent ordre de charger, et frappent de leurs sabres ces bustes +insensibles: plusieurs personnes sont blessées. Le prince de Lambesc était +sur la place de Louis XV avec des soldats de Royal-Allemand; le peuple lui +jette des pierres; alors il se précipite dans les Tuileries le sabre à la +main et blesse un vieillard qui s'y promenait. Tandis que les femmes et +les enfans, effrayés, poussent mille cris, le canon tire et tout Paris est +sur pied et crie aux armes; le tocsin sonne, les citoyens enfoncent les +boutiques des armuriers. + +Ils battent une compagnie de Royal-Allemand, et l'émotion continue durant +toute la journée jusqu'à ce que, la nuit étant survenue, des brigands, +apostés hors de Paris, brûlent les barrières, entrent dans la ville et +courent les rues, que remplissaient heureusement des patrouilles de +citoyens, de gardes-françaises et de soldats du guet. [Note: Rabaut, _op. +cit._, p. 68.] + + +CAMILLE DESMOULINS AU PALAIS-ROYAL + +Il était deux heures et demie [le 12 juillet]; je venais de sonder le +peuple. Ma colère contre les despotes était tournée en désespoir. Je ne +voyais pas les groupes, quoique vivement émus ou consternés, assez +disposés au soulèvement. Trois jeunes gens me parurent agités d'un plus +véhément courage; ils se tenaient par la main. Je vis qu'ils étaient venus +au Palais-Royal dans le même dessein que moi; quelques citoyens passifs +les suivaient: «Messieurs, leur dis-je, voici un commencement +d'attroupement civique; il faut qu'un de nous se dévoue et monte sur une +table pour haranguer le peuple»--«Montez-y»--«J'y consens». Aussitôt je +fus plutôt porté sur la table que je n'y montai. A peine y étais-je que je +me vis entouré d'une foule immense. Voici ma courte harangue que je +n'oublierai jamais: «Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre. J'arrive +de Versailles, M. Necker est renvoyé; ce renvoi est le tocsin d'une +Saint-Barthélemi de patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et +allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste +qu'une ressource, c'est de courir aux armes et de prendre des cocardes +pour nous reconnaître.» J'avais les larmes aux yeux et je parlais avec une +action que je ne pourrais ni retrouver ni peindre. Ma motion fut reçue +avec des applaudissemens infinis. Je continuai: «--Quelles couleurs +voulez-vous?--Quelqu'un s'écria:--Choisissez.--Voulez-vous le vert, +couleur de l'espérance ou le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberté +d'Amérique et de la démocratie?» Des voix s'élevèrent: «--Le vert, couleur +de l'espérance!--Alors je m'écriai:--Amis! le signal est donné: voici les +espions et les satellites de la police qui me regardent en face. Je ne +tomberai pas du moins vivant entre leurs mains. Puis, tirant deux +pistolets de ma poche, je dis: Que tous les citoyens m'imitent!» Je +descendis étouffé d'embrassemens; les uns me serraient contre leurs +coeurs; d'autres me baignaient de leurs larmes, un citoyen de Toulouse, +craignant pour mes jours, ne voulut jamais m'abandonner. Cependant on +m'avait apporté un ruban vert. J'en mis le premier à mon chapeau et j'en +distribuai à ceux qui m'environnaient. [Note: Camille Desmoulins, _Le +vieux cordelier_, n° 5, éd. Baudouin, 1825, pp. 81-82.] + + +LE 13 JUILLET + +Le 13 juillet, au matin, les _Électeurs_ prennent la direction du +mouvement. Ils s'emparent des pouvoirs municipaux, en maintenant en +fonctions le prévôt des marchands Flesselles qu'ils appellent à présider +leur _Comité permanent_. Ils organisent immédiatement la milice bourgeoise +à raison de 800 hommes par district, 48 000 pour la ville. La journée se +passa à enrôler les compagnies et à les armer. Les deux principaux +épisodes de cette prise d'armes furent le pillage du garde-meuble et le +pillage des Invalides. + + +LE PILLAGE DES INVALIDES + +L'hôtel des Invalides, à la vue des troupes campées au Champ de Mars, fut +emporté par 7 ou 8 000 bourgeois désarmés qui, sortant avec fureur des +trois rues adjacentes, se précipitèrent dans un fossé de 12 pieds de large +sur 8 de profondeur et l'eurent, se transportant les uns les autres sur +les épaules, passé en moins de rien. Arrivés dans l'Esplanade pêle-mêle +avec les Invalides qui n'eurent pas le temps de se reconnaître, ils s'y +emparèrent de 12 pièces de canon de 14, de 10, de 18 et d'un mortier. Ils +présentèrent alors au gouverneur un ordre de la ville de leur remettre les +armes, qui, ne voyant plus moyen de se défendre dans son hôtel, en ouvrit +les portes. Ils s'emparèrent de 40 000 fusils et d'un magasin de poudre. + +Témoin de cette opération qui se fit avec une vivacité incroyable je +passai au camp voisin, où le spectacle des troupes tristes, mornes et +abattues, enfermées depuis quinze jours dans un espace assez étroit, me +parut différent de celui des hommes entreprenants et courageux que je +venais de quitter. Les généraux convinrent dès ce moment qu'il était +impossible de _soumettre Paris_, que le parti de la retraite était le +seul prudent. [Note: Dépêche de Salmour, ministre de Saxe, 16 juillet +1789, _Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 238.]. + + +UN MENEUR: JEAN ROSSIGNOL + +Si la Cour n'avait eu contre elle que les rentiers et les bourgeois, gens +naturellement pacifiques, elle aurait triomphé facilement. Mais les +bourgeois surent entraîner derrière eux la foule des prolétaires. Les +véritables chefs de l'insurrection furent d'anciens soldats, vivant du +travail de leurs mains en artisans, ne s'occupant pas généralement de +politique, mais gagnés pour une fois par la contagion de l'exemple. L'un +d'eux, Jean Rossignol, ouvrier orfèvre, qui avait fait auparavant de +nombreuses garnisons sous le sobriquet militaire de _Francoeur_, a +raconté, avec une sincérité admirable, comment il devint un des vainqueurs +de la Bastille. + +«Le 12 juillet 89, dit-il, je ne savais rien de la Révolution, et je ne me +doutais en aucune manière de tout ce qu'on pouvait tenter.» C'était un +dimanche. Il dansait dans une guinguette quand il vit qu'on brûlait les +barrières. Des passants l'interpellent: «Es-tu du Tiers-État? Crie _Vive +le Tiers-État!_» Il cria _Vive le Tiers-État_ sans trop savoir ce que cela +voulait dire. Bien lui en prit, car un de ses camarades qui s'y refusait +fut roué de coups. Le lendemain, 13 juillet, il voit la foule qui s'arme +dans les boutiques des fourbisseurs. Ce spectacle l'intéresse. Il fait +comme tout le monde: «Je fus au Palais-Royal: là je vis des orateurs +montés sur des tables qui haranguaient les citoyens et qui réellement +disaient des vérités que je commençais à apprécier. Leurs motions +tendaient toutes à détruire le régime de la tyrannie et appelaient aux +armes pour chasser toutes les troupes qui étaient au Champ-de-Mars. Ces +choses m'étaient si bien démontrées que je ne désirais plus que l'instant +où je pourrais avoir une arme afin de me réunir à ceux qui étaient armés.» +Voilà Rossignol converti et lancé. Il retourne dans son quartier, il +groupe ses connaissances, il devient un chef. Il suit les bourgeois, mais +il se défie d'eux, il n'est pas de leur classe. + +Nous nous rassemblâmes entre gens de connaissance et nous nous trouvâmes +plus de soixante dans un instant tous bien décidés, car la plupart d'entre +nous avaient au moins un congé de service dans la ligne. Nous entrâmes +dans l'église; nous y vîmes tous ces gros aristocrates s'agiter; je dis +aristocrates, parce que, dans cette assemblée, ceux qui parlaient étaient +pour la plupart chevaliers de Saint-Louis, marquis, barons, etc. Le seul +homme qui me plût, et que je ne connaissais pas, fut le citoyen Thuriot de +La Rozière, qui s'est bien montré dans cette assemblée. Là, on était +occupé à nommer des commandants, des sous-commandants, [Note: La réunion +avait pour but d'organiser la milice bourgeoise que les électeurs venaient +de décréter. On remarquera que la réunion se tient dans l'Eglise.] et +toutes les places étaient données à ces chevaliers de Saint-Louis. Enfin, +je fis une sortie contre cette nomination parce qu'aucun citoyen n'y était +appelé. + +Un nommé Dégié, alors notaire, Saint-Martin et les derniers chevaliers de +Saint-Louis proposaient les candidats. Je fus si outré de voir cette +clique infernale se liguer pour commander les citoyens que je demandai la +parole. Je montai sur une chaise et je leur dis que l'on commençait par où +l'on devait finir, et que ce n'était pas de cette manière qu'il fallait +agir pour nous préserver des troupes qui étaient aux environs de Paris, +que de tous les commandants que l'on venait de nommer aucun n'était dans +le cas d'empêcher que les citoyens fussent massacrés. + +On me dit que je n'avais qu'à en donner le moyen. + +Je leur répondis qu'il fallait commencer par avoir des soldats et ensuite +des armes à leur distribuer, qu'il fallait absolument des armes pour +pouvoir se défendre; ensuite on devait se rassembler par quartiers, chacun +étant armé, chacun devait avoir le droit de nommer son chef;... je +proposai d'aller chez tous les seigneurs qui résidaient dans la paroisse, +d'y faire une perquisition et d'apporter dans l'église toutes les armes +que l'on trouverait. J'ajoutai que la distribution devrait en être faite +légalement par chaque quartier, en donnant surtout les fusils aux mains +des hommes connus qui en savaient le maniement: c'était là le bon moyen, +selon moi. + +Ma motion fut rejetée et improuvée comme venant d'un homme suspect, et Le +Bossu, alors curé de Saint-Paul, [Note: Bossu refusera le serment, sera +déporté et ne reviendra en France qu'en 1801.] dit qu'il fallait me mettre +à Bicêtre; ce à quoi je répliquai que j'étais soutenu de tout mon quartier +et que, s'il voulait me faire arrêter, j'allais lui tomber sur le corps. +En me regardant, il vit que j'étais entouré de plus de trente hommes qui +avaient les bras retroussés: il eut peur et ne souffla plus mot.... + +A neuf heures on vint me dire que l'on faisait des listes chez le curé. Je +m'y rendis et j'y fis grand tapage afin qu'aucun de mes amis venus pour +s'inscrire sur cette liste, qui était à bien nommer liste de proscription, +n'y fût inscrit; et je demandai: Où sont les fusils de cette ville, que +vous aviez promis dans deux heures? En voilà six de passées et rien n'est +encore arrivé!... + +Mes camarades et moi nous les laissâmes délibérer et nous nous en fûmes +boire, tout le Tiers-État ensemble, avec promesse de nous rejoindre le +lendemain, le plus qu'il nous serait possible afin d'avoir des armes. +[Note: _Vie véritable du citoyen Jean Rossignol_, publiée par V. +Barrucand, 1896, pp. 75-79.] + +Ce récit, d'une couleur si vive, n'a pas besoin de commentaire. La +bourgeoisie, en déchaînant Rossignol et ses pareils contre les +privilégiés, dut avoir très vite le sentiment qu'elle ne s'était pas donné +seulement des alliés mais des rivaux. + +Rossignol participera à toutes les grandes journées révolutionnaires, +deviendra général, commandera en Vendée, sera déporté par Bonaparte +aux îles Seychelles puis à Anjouan où il mourra en 1802. + + +LE 14 JUILLET + +La Cour fut surprise par la brusque offensive des Parisiens. La +Concentration des troupes n'était pas terminée. Le maréchal de Broglie, +sans doute mal soutenu par le roi que reprenaient ses hésitations, laisse +Besenval sans ordre et Besenval, peu sûr de ses troupes, reste inerte et +impuissant au Champ-de-Mars, sans rien tenter pour réprimer l'insurrection. +L'Assemblée, encouragée par l'attitude de Paris, avait décrété le 13 +juillet que Necker emportait son estime et ses regrets, que les nouveaux +ministres seraient responsables des événements et elle avait décidé de +siéger jour et nuit, en se tenant en rapports avec les Électeurs parisiens. + +Le 14 juillet dès le matin de nombreuses députations des districts et des +Électeurs se rendirent à la Bastille pour demander au gouverneur De Launay +de livrer des armes à la milice qui se formait et de faire retirer les +canons de la forteresse qui n'était défendue que par quelques Suisses et +quelques Invalides, ceux-ci assez hésitants et presque gagnés à la cause +populaire. Pendant que les députations parlementent en vain avec le +gouverneur, le peuple s'attroupe et les gardes françaises amènent des +canons. Une dernière députation est reçue à coups de fusil par les +Suisses. C'est le signal des hostilités. + +L'épisode le plus dramatique du siège fut: + + +LE DÉVOUEMENT D'ELIE + +Pour parvenir à travers la cour du gouvernement [Note: Le gouvernement +était le logement du gouverneur, situé en avant de la forteresse. Voir le +plan.] et tenter jusqu'au pont de pierre et tenter d'enfoncer à coups de +canon les ponts-levis et les portes de la forteresse, les assiégeants +étaient gênés par les voitures de paille que les combattants de la +première heure avaient incendiées dans l'intention de se protéger par un +rideau de fumée contre les coups de la garnison. Ce fut un officier du +régiment de la Reine-Infanterie nommé Elie qui se dévoua pour les +déplacer. Vieux sous-officier, nommé sous-lieutenant porte-drapeau, en +1788, à l'âge de 40 ans et après 22 ans de service, Elie était tout dévoué +à la cause du Tiers-Etat, sans doute en haine des officiers nobles, dont +il avait eu tant à souffrir. Dès la première attaque contre la Bastille, +il avait couru revêtir son uniforme et il était revenu se mettre à la tête +des assaillants. Aidé d'un mercier du quartier nommé Réole et de quelques +citoyens restés inconnus, Elie se mit bravement en avant et entreprit de +retirer ces voitures. Ils écartèrent la première assez facilement; mais +ils eurent plus de mal pour enlever la seconde qui était en face du pont +dormant et bouchait précisément l'entrée du château. Cependant Réole +parvint, à lui seul, à retirer cette voiture enflammée, après avoir perdu +deux de ses camarades tués à ses côtés. En même temps Hulin faisait couper +à coups de canon les chaînes du pont-levis de l'Avancée, afin de prévenir +toute trahison. Alors les assiégeants passèrent en foule dans la cour du +Gouvernement avec leurs canons, qu'ils placèrent en batterie à l'entrée du +pont de pierre, en face des ponts-levis et des portes de la forteresse qui +n'en étaient éloignés que d'une trentaine de mètres. + +Cette manoeuvre hardie décida du succès du siège et, quoi que puissent +dire aujourd'hui les adversaires de la Révolution, ce succès fut dû à la +bravoure des assiégeants autant et plus qu'à la faiblesse du gouverneur. +Car pour traîner ces canons à travers les cours et pour les mettre en +batterie devant l'entrée principale de la Bastille sous le feu continuel +de la garnison, les assaillants eurent à faire preuve du plus grand +courage. Les rédacteurs de la _Bastille dévoilée_ sont eux-mêmes obligés +de le reconnaître: «Jamais, disent-ils, on n'a vu plus d'actions de +bravoure dans une multitude tumultueuse. Ce ne sont pas seulement les +gardes-françaises, les militaires, mais des bourgeois de toutes les +classes, des simples ouvriers de toute espèce qui, mal armés et même sans +armes, affrontaient le feu des remparts et avaient l'air d'y insulter. Ce +n'est pas derrière des retranchements qu'ils se tenaient; c'est dans les +cours de la Bastille et si près des tours que M. de Launay lui-même a fait +plusieurs fois usage des pavés et autres débris qu'il avait fait monter +sur la plate-forme. On ne peut disconvenir qu'il n'y eut beaucoup de +confusion et de désordre. Chacun était chef et ne suivait que sa fougue. +C'était des individus de tous les quartiers, dont plusieurs n'avaient +jamais manié d'armes et cependant les Invalides qui se sont trouvés à bien +des sièges et à bien des batailles nous ont assuré qu'ils n'ont jamais vu +un feu de mousqueterie servi comme celui des assiégeants; ils n'osaient +plus mettre la tête en dehors du parapet des tours.» Pour prouver que ces +éloges ne sont que justes, il suffit de rappeler le chiffre des pertes +subies par les vainqueurs de la Bastille. Dans cette affaire qui ne dura +pas quatre heures, les assiégeants eurent au moins 83 des leurs tués sur +place: les autres moururent des suites de leurs blessures; 13 furent +estropiés et 60 blessés. [Note: J. Flammermont, _La journée du 14 +juillet 1789_ (pp. 224-227).] + + +LA REDDITION DE LA BASTILLE + +Les assiégeants voyant que leur canon n'était d'aucun effet revinrent à +leur premier projet de forcer les portes. Ils firent pour cela amener +leurs pièces de canon dans la cour du Gouvernement et les placèrent sur +l'entrée du pont, les pointant contre la porte. M. de Launay voyant ces +dispositions du haut des tours, sans avoir consulté ni avisé son +état-major et sa garnison, fit rappeler par un tambour qu'il avait avec +lui. Sur cela je fus moi-même dans la chambre et aux créneaux pour faire +cesser le feu; la foule approcha et le Gouverneur demanda à capituler. On +ne voulut point de capitulation et les cris de _Bas les ponts!_ furent +toute réponse. + +Pendant ce temps j'avais fait retirer ma troupe de devant la porte pour ne +pas la laisser exposée au feu du canon de l'ennemi; duquel nous étions +menacés. Je cherchai après cela le Gouverneur afin de savoir quelles +étaient ses intentions. Je le trouvai dans la salle du Conseil occupé à +écrire un billet par lequel il marquait aux assiégeants qu'il avait vingt +milliers de poudre dans la place et que si on ne voulait pas accepter de +capitulation, il ferait sauter le fort, la garnison et les environs. Il me +rendit ce billet avec ordre de le faire passer. Je me permis dans ce +moment de lui faire quelques représentations sur le peu de nécessité qu'il +y avait encore dans ce moment d'en venir à cette extrémité. Je lui dis que +la garnison et le fort n'avaient souffert encore aucun dommage, que les +portes étaient encore entières et qu'on avait encore les moyens de se +défendre; car nous n'avions qu'un Invalide de tué et deux ou trois +blessés. Il parut ne point goûter ma raison; il fallut obéir. + +Je fis passer le billet à travers les trous que j'avais fait percer +précédemment dans le pont-levis. Un officier ou du moins qui portait +l'uniforme d'officier du régiment de la Reine-Infanterie [Elie], s'étant +fait apporter une planche pour pouvoir approcher des portes, fut celui à +qui je remis le billet; mais il fut sans effet. On persista à crier: _Bas +les ponts_! Et _Point de capitulation_! + +Je retournai vers le Gouverneur et lui rapportai ce qui en était et tout +de suite après je rejoignis ma troupe, que j'avais fait ranger à gauche de +la porte. J'attendais le moment que le Gouverneur exécutât sa menace; je +fus très surpris le moment d'après de voir quatre Invalides approcher des +portes, les ouvrir et baisser les ponts. La foule entra tout à coup. On +nous désarma à l'instant et une garde fut donnée à chacun de nous. [Note: +Relation de l'officier suisse De Flue dans la _Revue Rétrospective,_ t. IV +(1834), pp. 289-290.] + +Les vainqueurs souillèrent leur victoire du meurtre de De Launay, de son +major De Losme, de Flesselles, de quelques autres encore, dont les têtes +furent portées au bout des piques. + +On ne trouva à la Bastille que sept prisonniers d'État dont la plupart +étaient détenus pour des crimes de droit commun. + + +LES VAINQUEURS DE LA BASTILLE + +L'assemblée des représentants de la commune de Paris, dans le but de +récompenser les vainqueurs, chargea une commission spéciale d'en dresser +la liste après une enquête. La commission siégea du 22 mars au 16 juin +1790 et retint 954 noms. + +La plupart des vainqueurs habitaient le faubourg Saint-Antoine que Baudot +surnommait le père nourricier de la Révolution. + +Les Parisiens de Paris y figurent avec un très grand nombre de +provinciaux. + +La majorité se compose d'ouvriers, mais toutes les catégories sociales +comptent des représentants...: 51 menuisiers, 45 ébénistes, 28 +cordonniers, 28 gagne-deniers, 27 sculpteurs, 23 ouvriers en gaze, 14 +marchands de vin, 11 ciseleurs, 9 bijoutiers, autant de chapeliers, de +cloutiers, de marbriers, de tabletiers, de tailleurs et de teinturiers, et +des quantités moindres des autres corps d'état. En particulier, +mentionnons des hommes de lettres, des étudiants, des militaires et des +abbés. L'horlogerie se trouve représentée par plusieurs grands rôles: +Hébert, J.-B. Humbert, les futurs généraux Rossignol et Hulin. [Note: +Joseph Durieux, _Les vainqueurs de la Bastille_, p. 5.] + +M. Jaurès a commenté avec éloquence ces constatations. + +En cette héroïque journée de la Révolution bourgeoise, le sang ouvrier +coula pour la liberté. Sur les cent combattants qui furent tués devant la +Bastille, il en était de si pauvres, de si obscurs, de si humbles que +plusieurs semaines après on n'en avait pas retrouvé les noms et Loustalot +dans les _Révolutions de Paris_ gémit de cette obscurité qui couvre tant +de dévouement sublime: plus de trente laissaient leur femme et leurs +enfants dans un tel état de détresse que des secours immédiats furent +nécessaires. On ne relève pas dans la liste des combattants les rentiers, +les capitalistes pour lesquels en partie la Révolution était faite. Il n'y +eut pas sous le feu meurtrier de la forteresse distinction de _citoyens +actifs_ et de _citoyens passifs_. [Note: J. Jaurès. Histoire socialiste, +_La Constituante_, p. 265. Les citoyens actifs étaient ceux qui payaient +une imposition directe égale à la valeur locale de 3 journées de travail. +Seuls ils étaient en possession du droit de vote.] + + +_LE ROI CAPITULE DEVANT L'ÉMEUTE_ + +Le 15 juillet, au matin, Louis XVI se rendit à l'Assemblée nationale, +déclara qu'il avait donné l'ordre aux troupes de s'éloigner de Paris et de +Versailles. Le lendemain, sur une nouvelle démarche de l'Assemblée, il +rappelait Necker et les ministres renvoyés, et le même jour il se rendait +à Paris, sanctionnant par sa présence le fait accompli. + +Les contemporains attribuèrent la volte-face royale à une intervention +du duc de Liancourt. + + +L'INTERVENTION DU DUC DE LIANCOURT + +On attribue généralement la démarche du Roi à une circonstance fort +extraordinaire et qui mérite un détail. + +Le baron de Wimpfen, député de Normandie, étant à Paris le 14, le peuple +l'a arrêté et conduit sur la place de Grève. On lui demandait: «Es-tu +noble?--Oui, mes amis.--Es-tu pour le Tiers-État?--Oui, si je ne l'étais +pas, je ne mériterais pas de porter cette croix (la croix de +Saint-Louis)». On lui a demandé son nom, il l'a dit; on a cherché sur la +liste s'il était un de ceux qu'on appelle _bons_; on l'y a trouvé. +Cependant en passant sur la place près du corps de M. de Launay, on lui +disait: «Tu seras bientôt à côté de lui». La fureur de la populace était +au dernier degré; un mot, un geste, un clin d'oeil pouvaient le faire +périr; cependant, ayant été reconnu par quelqu'un qui a attesté qu'il +était un _brave homme_, on l'a laissé aller, en lui donnant un passeport. + +Le baron de Wimpfen est un des plus braves et des plus loyaux officiers de +l'armée. Il a cette noble et touchante simplicité d'un Allemand, d'un +militaire et d'un bon gentilhomme; il a conté cette aventure à l'Assemblée +nationale; il y a répandu un grand intérêt et un juste effroi, d'autant +plus qu'il a parlé immédiatement après le vicomte de Noailles et que le +feu de l'un et le calme de l'autre rendaient infiniment plus vraisemblable +ce qu'ils disaient tous deux. + +Au sortir de l'Assemblée il en a parlé au duc de Liancourt qui l'a engagé +à aller trouver les ministres. Il a trouvé réunis chez M. de Breteuil le +maréchal de Broglie et M. de Villedeuil: il leur a raconté les mêmes +choses, ils l'écoutaient avec la plus froide indifférence. «Messieurs, le +silence serait un crime, et demain je publierai votre indifférence dans +tout le château.--Bon, ce n'est rien! Un ou deux régiments calmeront tout. +--Messieurs, cela est impossible, et, si vous ne prenez pas le parti de +renvoyer les troupes, la vie du Roi n'est peut-être pas en sûreté.--Il ira +s'enfermer dans Metz.--Messieurs, qui quitte la partie la perd, et l'on ne +sait ce qui peut arriver. Je dois vous avertir que si vous ne calmez le +peuple, il peut se porter aux derniers excès contre la Reine et M. le +comte d'Artois.--M. le comte d'Artois voyagera, il ira en Espagne. +--Messieurs, on peut déclarer M. le comte d'Artois déchu de ses droits à +la couronne, lui et sa postérité.» + +Rien ne pouvait faire cesser la criminelle indifférence de ces ministres, +le duc de Liancourt qui a senti tout le danger de la position présente et +qui, d'ailleurs, est personnellement fort attaché au Roi, a été l'éveiller +à mi-nuit, lui a fait un récit exact des faits et lui a indiqué comme le +seul moyen de sauver l'État celui qu'il a pris de venir seul à l'Assemblée +nationale et de renvoyer les troupes. + +Il paraît que le Roi le lui a promis. Il est au moins certain que c'est +ce conseil qui l'a déterminé.... [Note: _Journal_ de Duquesnoy, 16 juillet +1789.] + + +LA VISITE DU ROI A PARIS LE 16 JUILLET + +Cependant les Parisiens voulaient avoir le roi dans leur ville; déjà le +bruit s'étoit répandu au château de Versailles qu'une députation de +citoiens armés venoit engager le roi à visiter sa capitale; aussitôt le +roi fit dire à l'assemblée nationale qu'il désiroit qu'elle envoiât des +députés au devant de ceux de Paris pour les déterminer à retourner sur +leurs pas et les assurer qu'il se rendroit le lendemain matin (16 juillet) +à Paris. Une partie de l'assemblée nationale l'y accompagna, les députés +se rangèrent sur deux files au milieu desquelles le roi s'avançoit dans +une voiture très simple escorté seulement par un détachement de la milice +bourgeoise de Paris. Cette procession commença à la porte de la conférence +d'où elle se rendit à l'Hôtel de Ville. Il est impossible d'imaginer un +spectacle aussi auguste et aussi sublime et encore plus de rendre les +sensations qu'il excitoit dans les âmes capables de sentir. Figurez un +roi, au nom duquel on fesoit trembler la veille toute la capitale et toute +la nation, traversant dans l'espace de deux lieues, avec les représentans +de la nation, une haie de citoiens rangés sur trois files dans toute +l'étendue de cette route, parmi lesquels il pouvoit reconnaître ses +soldats, entendant partout le peuple criant Vive la Nation, Vive la +Liberté, cri qui frappoit pour la première fois ses oreilles. Si ces +grandes idées n'avoient pas été capables d'absorber l'âme tout entière, la +seule immensité des citoiens non armés qui sembloient amoncelés de toutes +parts, qui couvroient les maisons, les éminences, les arbres mêmes qui se +trouvoient sur la route, ces femmes qui décoroient les fenêtres des +édifices élevés et superbes que nous rencontrions sur notre passage, et +dont les battemens de main, et les transports patriotiques ajoutoient +autant de douceur que d'éclat à cette fête nationale, toutes ces +circonstances et une foule d'autres non moins intéressantes auroient suffi +pour graver à jamais ce grand événement dans l'imagination et dans le +coeur de tous ceux qui en furent les témoins. J'ai vu des moines porter la +cocarde que tous les habitans de la capitale ont arborée. J'ai vu sur le +portail des églises qui étoient sur notre route le clergé en étoles et en +surplis, environné d'une foule de peuple, disputer avec lui du zèle à +témoigner leur reconnaissance aux défenseurs de la patrie; j'ai vu des +cocardes attachées sur des étoles (et ceci n'est point une fiction). + +Enfin le roi fut reçu à l'hôtel de ville où nous entrâmes avec lui, il fut +harangué par le nouveau prévôt des marchands qui étoit l'un des députés de +Paris dans l'assemblée nationale, M. Bailly, à qui ses concitoyens +venoient de déférer cette charge à laquelle le gouvernement nommoit +auparavant. Vous sçavez aussi qu'ils ont choisi pour commandant de leur +milice bourgeoise un autre député, M. le marquis de Lafayette. A l'hôtel +de ville le président des Communes de Paris dit au roi ces paroles libres, +dans un discours flatteur: «Vous deviez votre couronne à la naissance, +vous ne la devez plus qu'à vos vertus et à la fidélité de vos sujets». Au +surplus on prodigua au monarque à l'Hôtel de Ville des démonstrations de +joie et de tendresse les plus expressives. Il ne répondit pas lui-même aux +discours qu'on lui adressa. Ce fut M. Bailly qui dit, pour lui, quelques +mots destinés à exprimer sa sensibilité. On lui présenta la cocarde qu'il +accepta. Et en le voiant décoré de ce signe de la liberté, le peuple cria +à son retour: _Vive le Roi et la Nation!_ [Note: Lettre de Maximilien +Robespierre à son ami Buissart, 23 juillet 1789, dans les _Mémoires de +l'Académie de Metz_, 1903.] + + +L'IMPRESSION EN FRANCE + +Le sang de la Bastille cria dans toute la France; l'inquiétude auparavant +irrésolue se déchargea sur les détentions et le ministère. [Note: On remit +en liberté tous les emprisonnés en vertu de lettres de cachet.] + +Ce fut l'instant public comme celui où Tarquin fut chassé de Rome. On ne +songea point au plus solide des avantages, à la fuite des troupes qui +bloquaient Paris; on se réjouit de la conquête d'une prison d'État. Ce qui +portait l'empreinte de l'esclavage dont on était accablé, frappait plus +l'imagination que ce qui menaçait la liberté qu'on n'avait pas; ce fut le +triomphe de la servitude. On mettait en pièces les portes des cachots, on +pressait les captifs dans leurs chaînes, on les baignait de pleurs, on fit +de superbes obsèques aux ossements qu'on découvrit en fouillant la +forteresse; on promena des trophées de chaînes, de verrous et d'autres +harnois d'esclaves. Les uns n'avaient point vu la lumière depuis quarante +années, leur délire était intéressant, tirait des larmes, perçait de +compassion; il semblait qu'on eût pris les armes pour les lettres de +cachet. On parcourait avec pitié les tristes murailles du fort couvertes +d'hiéroglyphes plaintifs. On y lisait celui-ci: _je ne reverrai donc plus +ma pauvre femme, et mes enfans, 1702._ + +L'imagination et la pitié firent des miracles; on se représentait combien +le despotisme avait persécuté nos pères, on plaignait les victimes; on ne +redoutait plus rien des bourreaux. [Note: Saint-Just, _Esprit de la +Révolution,_ 1ière partie, ch. II.] + + +L'IMPRESSION A L'ÉTRANGER + +Ainsi s'est accomplie la plus grande révolution dont l'histoire ait +conservé le souvenir, et, relativement parlant, si l'on considère +l'importance des résultats, elle n'a coûté que bien peu de sang. De ce +moment nous pouvons regarder la France comme un pays libre, le roi comme +un monarque dont les pouvoirs sont limités et la Noblesse comme réduite au +niveau du reste de la Nation. [Note: Duc de Dorset, ambassadeur +d'Angleterre à Paris, dépêche du 16 juillet, dans J. Flammermont, p. 272.] + +A la Cour [de Russie], l'agitation fut vive et le mécontentement général; +dans la ville, l'effet fut tout contraire, et, quoique la Bastille ne fût +assurément menaçante pour aucun des habitants de Saint-Pétersbourg, je ne +saurais exprimer l'enthousiasme qu'excitèrent parmi les négociants, les +marchands, les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe plus élevée +la chute de cette prison d'Etat et ce premier triomphe d'une liberté +orageuse. Français, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tous +dans les rues se félicitaient, s'embrassaient comme si on les eût délivrés +d'une chaîne trop lourde qui pesait sur eux. [Note: _Mémoires_ de Ségur, +III, 508. ] + + +LES CONSÉQUENCES + +Les suites de la victoire populaire furent immenses: le parti aristocrate +écrasé, dans toute la France une explosion de joie et de colère contre les +privilégiés, les paysans brûlant les châteaux pour détruire les chartriers, +la _grande peur_, l'armement des bourgeois formant partout des gardes +nationales à l'exemple de la garde parisienne pour se protéger contre les +«brigands» et aussi contre les aristocrates, de nouvelles municipalités +élues surgissant révolutionnairement sous le nom de _comités permanents_ à +côté des anciennes municipalités fermées et jalouses, bref la Révolution +s'emparant du pouvoir sur tout le territoire, enfin la première émigration +et la nuit du 4 août. + + +LA PREMIÈRE ÉMIGRATION + +La première émigration ne fut pas seulement un acte de dépit, mais une +protestation contre la lâcheté royale. Elle fut dirigée par ceux-là même +qui avaient appelé les troupes et qui le matin du 16 juillet conseillaient +à Louis XVI de se rendre à Metz pour se mettre à la tête de l'armée. Le +comte d'Artois et la reine ne furent pas écoutés. Louis XVI se rangea à +l'avis de Monsieur (le comte de Provence) qui l'invita à ne pas partir. +Pendant qu'il se rendait à Paris, les princes se hâtaient vers la +frontière. + +Toute la société de la Reine est fugitive et dispersée; plusieurs de ses +dames l'ont abandonnée d'une manière fort vilaine. En général, tout ce qui +a eu à se reprocher des abus de faveur auprès de LL.MM. et des princes, +ou craint d'en être taxé, a fui. Mme de Balbi de la cour de Monsieur, Mme +de Lagede celle de Mme de Lamballe, Mme de Châlons de celle de Mme la +comtesse d'Artois, Mme de Bombelles de Mme Élisabeth, Mme de Polastron de +la Reine, et tous leurs adhérents sont en pays étrangers, tous les princes +du sang avec leur cour, hors le duc d'Orléans, Mme de Brionne et tous les +Lorrains, la princesse de Monaco, Mme de Marsan et tous les Rohan, toute +la famille des Broglie et toutes les filles de cette maison, mariées au +nombre de sept, avec leurs maris, tous les officiers généraux de l'armée +de Broglie, le maréchal de Castries, M. de Sartine, tous les Polignac, +tous les d'Ossun, Gramont et Guiche ... un nombre considérable d'autres +personnes de distinction, habitantes de Paris, se sont de même expatriées +ainsi qu'une multitude de financiers, robins et gentilshommes de province +et beaucoup d'évêques. Il est impossible qu'une misère affreuse dans la +capitale ne soit une suite de l'absence de tant de riches consommateurs, +qui ont renvoyé parfois presque tous leurs gens. Aussi le peuple est-il +très irrité, et je ne crois pas que l'hiver puisse se passer sans des +scènes cruelles. [Note: Dépêche de Salmour en date du 29 juillet 1789. +_Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 241.] + + +LA GRANDE PEUR A BOURGOIN + +La soudaineté de la panique qui parcourut la France en tous sens après la +prise de la Bastille a été présentée par les écrivains conservateurs comme +le résultat d'un complot. Les francs-maçons et les jacobins auraient +imaginé ce moyen pour armer le peuple et le dresser contre la royauté. +Aucune preuve n'a été donnée à l'appui de cette hypothèse, et c'est un +fait bien significatif que les gens des villes, où se recrutaient les +membres des sociétés secrètes, se soient partout alarmés des troubles des +campagnes et aient participé avec les nobles, comme dans le Lyonnais et le +Dauphiné, à leur répression. Ce qui s'est passé à Bourgoin s'est répété +des milliers de fois sur tout le territoire. + +Du lundi 27 juillet 1789 à six heures et demie du soir, nous Jacques +Antoine Roy, négociant et maire de la communauté de Bourgoin, accompagné +de plusieurs officiers municipaux et officiers de la garde bourgeoise, +nous étant transportés en l'hôtel de ville pour veiller autant qu'il était +en nous à la sûreté publique et au bon ordre, avons dressé le présent +procès-verbal. + +A cinq heures et demie, est arrivé le sieur Arnoux, notaire à la Tour du +Pin, monté sur un cheval qui allait très vite; il a donné de l'inquiétude +aux habitants qui l'ont vu passer en parlant confusément de troupes, de +précautions, etc.; on a cru qu'il continuait sa route du côté de Lyon, et +le peuple s'est armé de tout ce qui s'est présenté en accourant sur la +route du Pont-de-Beauvoisin avec des démonstrations de la plus grande +inquiétude; nous étant informé du sujet de cet alarme, on nous a fait le +récit ci-dessus concernant le sieur Arnoux; nous avons requis un cavalier +de maréchaussée présent de courir à la poursuite dudit Arnoux; M. Lavorel +notable est monté à cheval pour aller s'éclaircir de la vérité sur la +route de La Tour-du-Pin; un moment après, Dufillon commis de la poste, en +a fait autant. Le cavalier a trouvé le sieur Arnoux chez les Augustins, où +il était allé mettre pied à terre: nous l'avons rencontré, accompagné +d'une foule de peuple, au devant de la maison de M. Seignoret, colonel de +la milice bourgeoise; nous l'y avons fait entrer pour l'interroger. Il +nous a appris que, l'alarme ayant été répandue à La Tour-du-Pin par +quelqu'un venu des Abrets, où l'on croyait qu'il y avait dix mille hommes +de troupes piémontaises, d'autres avaient dit que c'était une troupe de +brigands qui ravageaient les campagnes, pillaient et brûlaient les +habitations; ce récit offrait bien des incertitudes. Le sieur Arnoux avait +été porté par son zèle pour le bien public à prévenir tous les villages, +sur la route de La Tour-du-Pin jusqu'à Bourgoin, de se tenir sur leurs +gardes et même de faire avancer des secours contre l'ennemi pour s'opposer +à leurs ravages, et se proposait de retourner aussitôt se joindre à ses +concitoyens pour défendre sa patrie; mais, le peuple ayant témoigné de la +défiance sur son compte parce qu'il était attaché à une maison noble, nous +fûmes obligé, pour le soustraire aux insultes, de le faire conduire en cet +hôtel et de lui donner une garde de six hommes. A six heures, M. de la +Bâtie est arrivé avec Madame son épouse, venant de Cessieu, où il assure +que plusieurs personnes lui ont fait le même récit. Cependant, quelle que +fût la cause du danger, il ne paraissait pas moins réel; nous avons requis +aussitôt les officiers de la milice bourgeoise d'entrer en fonctions, +quoique, suivant la délibération des notables, ils dussent attendre +l'agrément des officiers municipaux, d'établir des gardes et des +patrouilles; nous avons fait donner ordre à tous les boulangers de faire +du pain sans discontinuer jusqu'à nouvel ordre, nous avons fait délivrer +par des marchands des farines à ceux qui n'en avaient pas; nous avons été +obligé, pour apaiser les clameurs, de faire délivrer de la poudre et du +plomb à ceux qui avaient des armes à feu. + +Il est arrivé successivement différentes personnes du côté de La +Tour-du-Pin qui toutes ont fait des récits alarmants, mais pleins +d'incertitude; enfin, à sept heures et demie est arrivé M. Lavorel, qui a +dit qu'ayant rencontré en route un courrier de MM. les officiers +municipaux de La Tour-du-Pin, il s'était chargé de la lettre dont il était +porteur, laquelle il nous remettait; cette lettre, signée par M. le +chevalier de Murinais, M. Lhoste consul, et M. Guedy, curé, confirmait +l'existence des troupes piémontaises et donnait la présomption que le +village d'Aoste avait été saccagé; à cette nouvelle, nous nous crûmes +obligé de prévenir les villes de Lyon, Grenoble et Vienne; nous avons +député le sieur Toit à Lyon, Lambert à Grenoble et M. Genin à Vienne; et, +sur les avis de la milice bourgeoise, on a fait ordonner aux officiers qui +commandaient les compagnies assemblées sur le pont de Ruy d'avancer +jusqu'à ce qu'on rencontrât la milice bourgeoise de La Tour-du-Pin, ce qui +a été fait; à huit heures, les habitants des paroisses voisines, armés, +ont commencé d'arriver; on les a distribués dans les tavernes pour leur +donner à boire et à manger: et, à fur et à mesure qu'il en arrivait +d'autres, on plaçait les premiers dans les rues et places; ils étaient +surveillés par les gardes qu'on avait placées dans tous les quartiers. A +neuf heures on a compté qu'il était arrivé environ deux mille hommes de +douze paroisses voisines, dont la moitié était armée de faux ou de +tridents, l'autre moitié avait des armes à feu et demandait à grands cris +des munitions; la crainte de voir arriver l'ennemi demain à la pointe du +jour détermina à se procurer de la poudre et du plomb dont on était +totalement dépourvu; nous avons envoyé le sieur Germain à Lyon, chargé +d'une lettre pour MM. les officiers municipaux, par laquelle nous +confirmions la nouvelle que nous leurs avions donnée et nous les priions +de nous envoyer des munitions; il est dix heures, il arrive par +intervalles des hommes des paroisses voisines; les patrouilles sont faites +exactement dans la ville et les environs, les officiers de la milice +visitent exactement et sans cesse les corps de garde; les femmes et les +enfants, effrayés des nouvelles désastreuses qui se sont répandues dès +cinq heures et demie, ont fui et errent dans les bois, sur les coteaux +voisins, par une pluie continuelle; les hommes que la tendresse filiale a +obligés d'accompagner leur famille dans les lieux écartés, reviennent se +joindre à leurs concitoyens pour défendre leur patrie; les habitations +sont désertes, il ne leur reste d'apparence de vie que celle que leur +procurent les illuminations placées sur les fenêtres. Les rues et les +places sont pleines de gens armés, spectacle nouveau dans ce canton et +pour cette génération; tous les esprits sont inquiets, mais l'on jugerait +que la plus grande inquiétude est occasionnée par la crainte de ne pas +voir arriver l'ennemi; quelle gloire de le voir expirer à nos portes, d'en +purger la patrie, et d'effrayer tout ennemi public! Le courage augmente +surtout depuis que l'alarme cédant au raisonnement, on se persuade +que malgré les différentes assertions, ce ne pouvait être des troupes +réglées qui nous menacent, mais seulement des brigands.... [Note: Ext. des +pièces justificatives de Pierre Conard, _La peur en Dauphiné_, Paris, +1904, pp. 218-220.] + + +LA NUIT DU 4 AOÛT RACONTÉE PAR BOUCHETTE +[Note: François-Joseph Bouchette, avocat à Bergues et député aux États +généraux.] + +Chers Concitoyens, + +Réjouissez-vous, partagez avec nous la joye et la satisfaction que nous +venons d'éprouver dans la séance d'hier qui a duré jusqu'à passé une heure +de ce matin mercredi. C'est la plus grande et la plus belle Révolution que +présentera l'histoire. La Noblesse vient de faire des sacrifices qu'elle +appelle justes et le Clergé imite son exemple. Tous les droits +seigneuriaux seront rachetés ou rachetables; il n'y aura plus de justices +seigneuriales dans les autres tribunaux. L'administration de la justice +sera gratuite, la vénalité des charges sera supprimée; la chasse libre à +tout propriétaire; plus de privilège de l'une à l'autre province et un +pacte d'association de toutes les provinces entre elles; les villes +principales, Paris, Lyon, Marseille, etc., etc., renoncent à leurs +franchises, les curés de campagne renoncent à leur casuel, leur pension +sera augmentée. + +La pluralité des bénéfices supprimés; plus d'annates payées en Cour de +Rome; liberté de religion aux non catholiques. Le Parlement de Paris +consent à un démembrement de son ressort; il s'appliquera à étudier les +loix nouvelles que l'Assemblée nationale va porter; tout cela doit être +rédigé et consenti dans l'Assemblée d'aujourd'huy qui commencera à midy, +après quoy députation généralevers le roy et un _Te Deum_ solennel dans la +chapelle royale; proclamation de Louis XVI restaurateur de la liberté +française et une médaille frappée en mémoire de la journée du 4 d'aoust +1789. J'omets un autre article très important qui fera encore beaucoup de +plaisir aux plus utiles des citoiens, on le devinera assez. [Note: +Allusion à la suppression des dîmes ecclésiastiques.] Demain tout sera +publié et ordonné un _Te Deum_ général dans tout le royaume; ainsi pour +avertissement provisionnel à tous nos chers concitoiens et il n'y en aura +plus d'autres; tous seront frères, tous français et glorieux d'être de la +première nation du monde.... [Note: _Lettres_ de Bouchette, 5 août 1789.] + +En votant les fameux décrets, l'Assemblée avait surtout voulu arrêter les +désordres par des sacrifices opportuns. Elle n'y réussit qu'assez mal. La +plupart des droits féodaux n'étaient supprimés qu'à condition de rachat et +les conditions mises au rachat étaient telles qu'il était pratiquement +impossible. Les nobles dans beaucoup d'endroits protestèrent contre +l'atteinte portée à leur propriété. Les paysans, d'autre part, refusèrent +souvent d'acquitter les droits théoriquement supprimés mais toujours +exigibles en droit. Ils exterminèrent le gibier, ravagèrent les forêts, +brûlèrent les bancs seigneuriaux dans les églises, etc. + + + + +CHAPITRE III + + +LE ROI ET L'ASSEMBLÉE A PARIS + +LES CAUSES DE L'INSURRECTION D'OCTOBRE + +L'idée qu'il fallait amener le roi et l'Assemblée à Paris pour les tenir +sous la surveillance des patriotes et les soustraire aux séductions des +aristocrates et des monarchiens prit naissance lors de la discussion sur +le _veto_. Le 30 et le 31 août le Palais Royal s'agita et, à la voix de +Saint-Huruge, parla de marcher sur Versailles. Les anciens gardes +françaises voulaient reprendre leurs postes à côté du roi. + + +L'AGITATION CONTRE LE VETO + +Le roi aurait-il le pouvoir de s'opposer à l'exécution des lois et décrets +votés par les représentants de la nation? Son veto serait-il absolu ou +suspensif? La question avait une importance capitale. Donner au roi le +veto, n'était-ce pas lui donner le pouvoir d'arrêter toutes les réformes? +Le bon sens populaire ne s'y trompa pas: «On vit des porteurs de chaise, à +la porte de l'Assemblée, dans une grande agitation sur le veto.» [Note: +Malouet, _Mémoires_, I, p. 367.] C'est qu'en effet les décrets du 4 août +n'étaient pas encore sanctionnés, et on pouvait se demander si ce retard +du roi à les promulguer n'était pas un indice qu'il les désapprouvait. +Beaucoup de bons esprits le pensaient et craignaient que le veto royal ne +fût aux mains des privilégiés un moyen commode de conserver leurs riches +prébendes. On avait cru un instant que le 14 juillet suffirait à montrer +l'inanité de toute tentative de résistance à la Révolution; on commençait +à s'apercevoir qu'un second avertissement ne serait pas superflu. «Il n'y +avait qu'un cri», écrivait un publiciste, «après le 14 juillet, c'était de +sauver le roi, ce bon roi que nous aimons tous, de l'arracher à la +séduction, à l'obsession, de briser ses fers, afin qu'il daignât briser +les nôtres». [Note: _Le triomphe de la nation_, p. 6.] On voyait que +la «séduction» et que «l'obsession» persistaient, que le roi était +toujours circonvenu par les partisans de l'ancien régime. Il fallait +recommencer de briser ses fers. + +Ce n'est pas le lieu de raconter ici l'émeute avortée des 30-31 août. Mais +nous ne pouvons nous dispenser pourtant de rappeler par combien de côtés +elle ressemble au mouvement d'octobre qu'elle fait déjà présager. Le 30 +août comme le 4 octobre, c'est par les députations à la Commune que +l'émeute commence. Dans les deux cas, les insurgés cherchent à donner à +leurs démarches un caractère de légalité. Dans les deux cas encore, c'est +la reine qui est l'objet des haines et des accusations les plus furieuses. +Enfin, et ceci est plus remarquable, dans l'exposé des voeux des insurgés +d'août, nous trouvons déjà ce que demanderont à leur tour les émeutiers +d'octobre: «Le roi et son fils seront suppliés de se rendre au Louvre pour +y demeurer au milieu des fidèles Parisiens». Nous savons qui a lancé cette +idée au café de Foy: «Sir Thomas Garnier Dwall, secrétaire de S.A.R. le +prince Edouard, quatrième fils de S. M. britannique», rapporte, dans la +déposition qu'il fit devant le Châtelet, [Note: Procédure du Châtelet sur +les événements qui se sont passés à Versailles le 6 octobre, déposition +317.] le discours que prononça ce jour-là Camille Desmoulins. Bien que la +déposition ait eu lieu longtemps après les événements, elle a tous les +caractères de la véracité et d'ailleurs elle est confirmée par les +témoignages dignes de foi. «L'empereur, disait Camille, vient de faire la +paix avec les Turcs pour être dans le cas d'envoyer des forces contre +nous; la reine vraisemblablement voudra l'aller rejoindre, et le roi, qui +aime son épouse, ne voudra point la quitter; si nous lui permettons de +sortir du royaume, il faudra au moins que nous prenions le dauphin en +otage, mais je crois que nous ferions beaucoup mieux, pour ne point être +exposés à perdre ce bon roi, de députer vers lui pour l'engager à faire +enfermer la reine à Saint-Cyr et _amener le roi à Paris où nous serons +plus sûrs de sa personne_....» [Note: Procédure du Châtelet sur les +événements qui se sont passés à Versailles le 6 octobre, déposition +317.]La motion fit, comme on disait, des sectateurs et le marquis de +Saint-Huruge la joignit à ses autres réclamations.... Mais le projet +d'amener le roi à Paris ne s'impose encore avec force qu'à l'esprit +de quelques uns.... On le vit bien quand l'attitude de la garde nationale +eût fait échouer la tentative de Saint-Huruge sur Versailles. Le lendemain +l'agitation recommença ... mais il ne s'agit plus maintenant de marcher +sur Versailles pour expulser de l'Assemblée nationale les membres +corrompus et pour ramener le roi à Paris; des avis moins violents sont +proposés et adoptés. Ce n'est plus l'ardent Desmoulins qu'on applaudit, +mais le sage Loustalot. Or, celui-ci s'élève vivement contre la motion +faite la veille d'aller à Versailles, il déclare que des hommes libres +doivent avant tout respecter la légalité et il convie les Parisiens à +faire connaître dans leurs districts leur opinion sur le veto. La motion +fut adoptée d'enthousiasme. On respectait encore trop l'Assemblée +nationale, sur laquelle on avait mis tant d'espoirs, pour qu'on n'hésitât +pas à violer sa liberté.... Le 2 septembre Barnave proposa à l'Assemblée +d'accorder au roi le veto suspensif. Toute la gauche, Goupil, le baron de +Jessé, les Lameth soutinrent sa proposition. Nous savons aujourd'hui que +le veto suspensif fut dans la pensée de Barnave un moyen d'entente, un +terrain de conciliation entre les partis. La lettre suivante qu'il +adressait le 10 septembre à Mme de Staël en est une preuve: «M. Barnave a +l'honneur de prévenir Mme l'ambassadrice de Suède que, pour le succès de +la démarche de demain [message de Necker en faveur du veto suspensif], il +est très important que la lettre qui sera lue exprime que le roi n'entend +point faire usage de son droit suspensif relativement aux arrêtés de +l'Assemblée actuelle, mais seulement sur les lois qui pourront être +proposées par les assemblées suivantes. L'intérêt que prend une partie de +l'Assemblée aux décrets de la nuit du 4 août pourrait être un grand +obstacle au succès de la proposition si l'on laissait subsister quelque +doute à cet égard. Mme l'ambassadrice excusera M. Barnave de l'occuper si +tard d'intérêts de cette nature et, en faisant de cet avertissement +l'usage qui lui paraîtra le meilleur, elle voudra bien ne pas oublier ce +billet sur la cheminée....» [Note: Arch. nat. W. 12.] + +Le lendemain Necker envoyait à l'Assemblée un message longuement motivé +dans lequel il recommandait au nom du roi le veto suspensif.... [Note: +Albert Mathiez, _Étude critique sur les journées des 5 et 6 octobre 1789_, +pp. 12-14, p. 28.] + +Les députés modérés, qui craignaient les excès depuis la grande Peur, +s'alarmèrent de l'agitation de Paris et demandèrent au roi ou bien de +transférer l'Assemblée à Compiègne ou bien de la protéger contre une +émeute possible. + + +LA SCISSION DU PARTI PATRIOTE ET LE PROJET DE TRANSFÉRER L'ASSEMBLÉE A +COMPIÈGNE + +La scission datait de la nuit du 4 août. La Révolution, incontestée depuis +le 14 juillet, était entrée, cette nuit-là, dans la période des +réalisations pratiques.... Dès le 6 août Mounier s'élevait contre la +suppression sans indemnité des droits féodaux: «Ces droits, disait-il, se +sont vendus et achetés depuis des siècles, c'est sur la foi publique +qu'ils ont été mis dans le commerce, que l'on en a fait la base de +plusieurs établissements; en les anéantissant, c'est anéantir les +contrats, ruiner des familles entières et renverser les premiers +fondements du bonheur public.» Quelques députés populaires, les uns comme +Bergasse, Malouet, Virieu, parce qu'ils étaient sincèrement attachés à la +Révolution et qu'ils craignaient de la compromettre par des mesures +précipitées, les autres comme Sieyès, moins désintéressés, parce que les +arrêtés du 4 août les atteignaient dans leurs revenus, pensèrent comme +Mounier. Ils craignirent qu'en abolissant d'une façon aussi absolue le +régime féodal, à côté d'abus iniques, on ne supprimât bien des fois des +propriétés légitimes. «Ne portait-on pas, d'ailleurs, à la propriété en +soi un coup profond, du moment où l'on effaçait si aisément des attributs +qui en avaient fait l'objet, depuis tant de temps, et n'ouvrait-on point +par là un chemin qu'il n'y avait qu'à élargir un peu pour y faire passer +tout le reste?» [Note: H. Doniol, _La Révolution française et la +féodalité_. Paris, 1874, p. 62.] Enfin, bourgeois tranquilles et hommes +d'ordre, la profondeur et la généralité du mouvement révolutionnaire les +surprenait et les effrayait, et ils appréhendaient que les décrets du 4 +août ne fussent que de nouveaux aliments à l'agitation. Aussi se +rapprochent-ils peu à peu de la Cour. Ils veulent «qu'on rende au pouvoir +exécutif et au pouvoir judiciaire la force dont ils ont besoin», [Note: +Paroles de Virieu à l'Assemblée, 8 août.] et, lors de la discussion sur le +veto, ils défendront avec les aristocrates le veto absolu. + +Les autres députés patriotes, au contraire, Barnave, Buzot, Petion, les +Lameth, le comte d'Antraigues, Lacoste, etc., plus jeunes et connaissant +mieux le peuple, suivaient une politique tout opposée. Ils avaient voté +sans hésiter la suppression de la féodalité, parce que les cahiers le leur +commandaient, qu'ils trouvaient la mesure juste et indispensable, qu'ils +pensaient qu'il fallait détruire les abus de l'ancien régime avant +d'organiser l'ordre nouveau [Note: «Vous n'auriez pas dû songer, +permettez-moi cette expression triviale, à élever un édifice sans déblayer +le terrain sur lequel vous devez construire.» (Mirabeau, séance du 14 +septembre, matin).] et enfin parce qu'ils ne voyaient aucun autre moyen de +mettre fin à l'insurrection des provinces. [Note: On connaît le mot de +Reubell: «Les peuples sont pénétrés des bienfaits qu'on leur a promis, ils +ne s'en dépénètreront plus.» (cité par Duquesnoy, _Journal_, I, p. 351.)] +Les décrets du 4 août votés, ils n'avaient pas compris qu'on s'opposât à +leur sanction. Ils fréquentaient les foules et les passions populaires +battaient dans leur cœur. Ils savaient que les Français attendaient les +arrêtés avec impatience et que, si on tardait à les leur donner, ils +étaient en force et en volonté de les mettre d'eux-mêmes à exécution. Ils +craignaient que les retards et les demi-mesures n'eussent pour résultat +que de prolonger les troubles et les émeutes qu'ils déploraient les +premiers. Les résistances qu'ils rencontraient ne faisaient que les +irriter et qu'augmenter la défiance qu'ils gardaient toujours contre la +Cour et les privilégiés. [Note: «Qui ne connaît les orages de la Cour et +ses révolutions? Qui ne voit qu'à la Cour on a toujours promis au peuple +de ne pas le tromper et qu'on l'a trompé sans cesse» (Buzot, 8 août).] Ils +font bientôt consister toute leur politique dans la sanction immédiate des +arrêtés du 4 août et ils subordonnent toutes les autres questions à celle- +là. Necker demande un emprunt, ils répondent qu'on sanctionne les arrêtés +du 4 août. [Note: «Voulez-vous que je vote votre emprunt? Vérifiez la +dette de l'État.... Faites surtout que le décret de l'emprunt soit +accompagné de tous les décrets passés dans la nuit du 4, et je vote +l'emprunt; mais rappelez-vous que telle est ma mission, que telle est la +vôtre, et que vous ni moi n'en avons d'autres» (Buzot, 8 août).] + +L'Assemblée étudie la question des prérogatives royales. Ils ne conçoivent +pas qu'avant d'avoir obtenu la sanction des décrets du 4 août, préface +indispensable de la Révolution, on veuille donner au roi, le veto, +c'est-à-dire le pouvoir de les ajourner et de les supprimer. S'ils +craignent le désordre, ils craignent plus encore la contre-révolution. Ils +soupçonnent que la Cour n'a pas désarmé, que l'accalmie qui suivit le 14 +juillet n'est pas une paix définitive. Ils redoutent surtout le clergé +qu'ils accusent de pousser le roi à la résistance. Pour prévenir la +contre-révolution qui se prépare, ils recherchent l'appui des clubs et des +districts parisiens. + +Vers la fin d'août, la scission entre les deux fractions du parti +populaire allait s'accentuant. Lafayette chercha vainement un terrain de +conciliation. Des conférences eurent lieu chez lui et chez Jefferson entre +Mounier, Lally, Bergasse, d'une part, Duport, Lameth et Barnave de +l'autre.... [Note: Pour le détail des négociations, consulter Lafayette, +_Mémoires_, II, p. 298; Mounier, _Exposé de ma conduite_, pp. 51-33; +Fenières, _Mémoires_, I, p. 221.] Mounier, qui croyait alors la majorité +de l'Assemblée gagnée à ses idées, se montra intransigeant.... Le 29 août +les pourparlers furent définitivement rompus.... + +L'émeute du 30 août fut pour les modérés comme un coup de foudre. +C'étaient eux les députés infidèles et corrompus dont elle demandait la +révocation et la mise en jugement. Qu'allait-il arriver si Lafayette ne +parvenait pas à rétablir le calme? Lafayette lui-même ferait-il tous ses +efforts pour sauvegarder l'indépendance de l'Assemblée? On avait foi en sa +loyauté, on le savait parfait gentilhomme, mais on n'ignorait pas son +admiration pour la constitution américaine et ses préférences pour les +idées de démocratie royale chères au parti populaire. L'anxiété était +grande. Si l'émeute était la plus forte, c'était l'Assemblée dispersée, +ses membres insultés ou massacrés, la France livrée à la démagogie. Ou +bien si ces scènes de sauvagerie ne se produisaient pas, c'était à tout le +moins le roi et les députés traînés à Paris et là obligés de ratifier les +volontés de la populace. De toute manière, c'était pour les modérés la fin +de leur influence. Us sentaient bien que, même si l'émeute se contentait +de transférer à Paris le siège des pouvoirs publics, la majorité leur +échapperait.… + +Le 31 août, pendant que les craintes sont encore vives, Clermont-Tonnerre +propose qu'en cas de danger l'Assemblée nationale quitte Versailles et +s'établisse dans une autre ville, loin des entreprises du peuple de +Paris.... Pour mettre son projet à exécution, le parti modéré avait besoin +du concours de la droite de l'Assemblée, des ministres et du roi.... A qui +profiterait cette alliance avec la Cour? C'était une grande naïveté de se +figurer que les aristocrates y entraient sincèrement et sans arrière +pensée. Les modérés voulaient le transfert de l'Assemblée en province +parce qu'ils croyaient que l'établissement d'une constitution, d'un +gouvernement stable en dépendait. Ils craignaient l'anarchie et avant tout +voulaient faire régner l'ordre et la loi. C'était pour de tout autres +raisons que les aristocrates s'associent au même projet. Pour eux, le +départ du roi de Versailles est le commencement de la contre-révolution. +Ils n'ont jamais cessé d'espérer le rétablissement complet de l'ancien +régime. Ils se disent qu'en éloignant de Paris les pouvoirs publics, on +les mettra forcément, qu'on le veuille ou non, à leur discrétion.... + +Les chefs modérés et les chefs royalistes se réunirent au nombre de 32 +pour arrêter une ligne de conduite commune. La droite était représentée +par Maury, Cazalès, D'Espréménil, Montlosier; la gauche par Mounier, +Bergasse, Malouet, Bonnai, Virieu.... Tous tombèrent d'accord: + +«1° Que, vu les troubles et le voisinage de Paris, la position du roi à +Versailles n'était plus tenable; + +«2° Que la position de l'Assemblée, menacée comme elle l'était depuis +quelque temps dans ses principaux membres, ne l'était pas davantage; + +«3° Que, dans les deux cas où le roi se déciderait soit à quitter +Versailles, soit à y demeurer, quelque corps de troupes de ligne était +absolument nécessaire, conjointement avec sa garde, pour le préserver +d'une entreprise populaire.» + +On décida en outre qu'une délégation de trois membres irait porter au roi +la décision qu'on venait de prendre et lui demanderait «le transfert de +l'Assemblée à vingt lieues de Paris, à Soissons ou à Compiègne». [Note: +Montlosier, _Mémoires_, I, p. 276 et sq.] Pour donner à la démarche une +apparence presque officielle, on désigna pour faire partie de la +députation: l'évêque de Langres, La Luzerne, alors président de +l'Assemblée, et Rhedon qui en était secrétaire, et on leur adjoignit +Malouet. La hâte était telle qu'ils n'attendirent pas au lendemain pour +remplir leur mission. Ils allèrent trouver le soir même Montmorin et +Necker et leur firent part de la décision que leurs amis venaient de +prendre. Les deux ministres l'approuvèrent fort. Ils entrèrent même si +avant dans les vues des modérés qu'ils n'hésitèrent pas à convoquer +d'urgence le conseil.... Le conseil se prolongea jusqu'à minuit. L'issue +ne fut tout autre que celle qu'on attendait. Necker vint dire aux délégués +«d'un air consterné» que leur proposition était rejetée, que le roi ne +voulait pas quitter Versailles. [Note: Malouet, _Mémoires_, I, p. 340.]. + +...«Malgré la reine, malgré M. de Mercy, malgré les insinuations plus ou +moins pressantes d'un grand nombre de seigneurs de la Cour, le roi se +décida à demeurer à Versailles.» [Note: Malouet, _Mémoires_, I, p. 342.] +Sans doute, cet acte de fermeté étonne un peu de la part d'un homme dont +le comte de Provence comparait le caractère à des boules d'ivoire huilées +qu'on s'efforcerait en vain de retenir ensemble. Eut-il, ce soir-là, comme +dans un éclair, la vue nette de la situation? Comprit-il la gravité de la +mesure qu'on voulait lui faire prendre, craignit-il, en jetant un tel défi +au peuple de Paris, de provoquer une insurrection, un nouveau 14 juillet, +plus terrible que le premier? Si invraisemblable qu'elle puisse paraître, +la chose n'est peut-être pas impossible. Ou bien encore, n'écoutant que sa +rancune, hésita-t-il à se confier aux modérés, hier ses ennemis? Cette +opinion, que nous trouvons dans les mémoires de Weber, n'est peut-être pas +éloignée de la vérité. Il faut ajouter enfin que, si Louis XVI était +débonnaire, il ne manquait pas d'un certain courage passif et se faisait +une assez haute idée du point d'honneur. Malouet dit très bien: «Le roi +qui avait un courage passif, trouvait une sorte de honte à s'éloigner de +Versailles.» [Note: Malouet, _Mémoires_, l, p. 342.] Et nous savons que ce +sont des scrupules du même ordre qui, le 5 octobre, l'empêcheront de +prendre la fuite.... [Note: Albert Mathiez, _op. cit._, pp. 29-37.] + +Pour rassurer les modérés le roi appela à Versailles le régiment de +Flandre. Il pensait ainsi être plus fort pour refuser sa sanction aux +décrets du 4 août, à la déclaration des droits et aux autres articles +constitutionnels. + +La disette qui sévissait, la crise économique, produite par l'émigration, +créaient un excellent terrain aux excitations des meneurs populaires qui +dénoncèrent le refus de sanction des décrets, l'appel des troupes, +l'élection de Mounier à la présidence comme autant de preuves du dessein +formé de faire rétrograder la Révolution. Il est probable enfin que les +intrigues orléanistes ont joué un rôle. + + +L'INTRIGUE ORLÉANISTE + +Philippe d'Orléans avait contre la cour de vieilles rancunes. Il n'avait +pas perdu le souvenir des calomnies que le parti de la reine avait +répandues contre lui après le combat d'Ouessant. Il avait encore sur le +coeur le refus de Louis XVI de lui donner la charge de colonel général +des hussards qu'il avait sollicitée pour faire taire les calomniateurs. +Enfin, il savait que le roi blâmait fort ses moeurs et qu'on l'accusait +tout haut à Versailles d'avoir transformé le Palais-Royal en un mauvais +lieu et de s'enrichir avec les vices qu'il y logeait. Il se vengeait de +ces mépris en affectant des opinions libérales, et les applaudissements +populaires le consolaient des avanies de Versailles.... Voulait-il se +servir de sa popularité comme d'un marchepied pour monter sur le trône ou +se contentait-il seulement du plaisir d'humilier ses ennemis? S'il faut en +croire les paroles que Mirabeau prononça, quelques jours avant le 14 +juillet, devant quelques députés du parti populaire, le duc d'Orléans +désirait à cette époque la charge de lieutenant général du royaume. De là +à la royauté effective il n'y avait qu'un pas. Mais peut-être ses +ambitions étaient-elles plus celles de son entourage que les siennes +propres. Tous les témoignages sont, en effet, unanimes à nous représenter +le duc d'Orléans comme un homme faible, incapable de décisions viriles, +constamment conduit par ses maîtresses et ses favoris. [Note: A. Mathiez, +_op. cit._, p. 18.] + +Lafayette crut le duc coupable et, après l'émeute, l'obligea à accepter +une soi-disante mission diplomatique en Angleterre, exil déguisé. + +Le Châtelet, qui enquêta sur les responsabilités des événements du 6 +octobre, reçut de nombreuses dépositions hostiles au duc. + + +LE BANQUET DES GARDES DU CORPS + +C'était l'habitude, quand un régiment entrait dans une ville, que la +garnison lui offrit un banquet de bienvenue. La Cour s'efforça de +transformer le banquet offert par les gardes du corps au régiment de +Flandre en une manifestation de loyalisme monarchique. L'«orgie» du 1er +octobre, pour laquelle le roi avait prêté la salle de l'Opéra au château, +fut racontée par Gorsas dans son _Courrier de Versailles_. C'est ce récit +qui déchaîna l'émeute. + +La salle était illuminée comme dans les plus superbes fêtes. Les plus +jolies femmes de la Cour et de la ville donnaient d'agréables distractions +et formaient un coup d'oeil le plus attrayant et le plus enchanteur. + +Pendant le dîner on a porté plusieurs santés; celle du roi, de la reine, +de Mgr le dauphin, de toute la famille royale (Je ne me rappelle pas +cependant qu'on ait porté celle de M. le comte d'Artois ou peut-être +étais-je distrait, je ne m'en suis pas aperçu). Pendant les santés, la +musique du régiment de Flandres a exécuté des morceaux plus intéressants +les uns que les autres, et tous analogues aux circonstances. + +A la santé du roi la salle a retenti de l'air: _ô Richard, ô mon Roi_! Une +allemande nouvelle ou ancienne a été donnée pour la santé de la reine, +etc. + +Au milieu de toutes ces santés se sont présentés dix à douze grenadiers du +régiment de Flandres; il a bien fallu boire de nouveau à la santé du roi. +Cette santé a été portée avec les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une +main et le verre de l'autre. Un instant après arrivent les dragons; même +accueil, même cérémonie. Un instant après entrent les grenadiers suisses, +même accueil, même cérémonie. Tout jusqu'alors est gai, piquant, mais des +scènes autrement intéressantes se préparent. + +Le roi, la reine, M. le dauphin, Madame sont venus pour jouir de ce +spectacle: tout à coup la salle a retenti de cris d'allégresse. La reine +tenant son fils par la main s'est avancée jusqu'à la balustrade du parquet; +au même moment les grenadiers Suisses, ceux du régiment de Flandres, les +dragons sautent dans l'orchestre. Le Roi, la Famille accompagnés par MM. +les gardes du corps, sont reconduits chez la Reine, en traversant toutes +les galeries, aux cris répétés de: _Vive le Roi! Vive le Roi_! etc. + +Tout paroissoit fini; tout à coup, comme de concert, la table joyeuse et +La musique s'est portée à la cour de marbre et devant le balcon de S.M. +Alors on s'est mis à chanter, à danser, à crier de nouveau: _Vive le Roi_! +Le balcon s'est ouvert, un garde du corps, par je ne sais quel moyen, y +monte comme à l'assaut; un dragon, un suisse, un garde bourgeois le +suivent; en un instant, le balcon est rempli. Lorsqu'on y pensait le +moins, le Roi et la Reine arrivent au milieu de ce groupe; les cris +d'allégresse ont redoublé. + +Le Roi retiré, on s'est porté sur la terrasse, où l'on a resté fort tard +à danser, à faire des folies et de la musique. On observera que le Roi +arrivait de courre le cerf et qu'il a paru en habit de chasse. Un +historien fidèle ne doit rien oublier. Quelques officiers en versant du +vin à leurs soldats leur disoient: allons, enfans! Buvez à la santé du +Roi, de notre maître et n'en reconnaissez point d'autre! Un autre officier +a crié fort haut: _A bas les cocardes de couleurs! Que chacun prenne la +noire, c'est la bonne_! (Apparemment que cette cocarde noire doit avoir +quelque vertu, c'est ce que j'ignore [Note: Le noir était la couleur de la +reine.]).… + +Tous ces détails sont parfaitement exacts, tous jusqu'à l'article de +la _Cocarde_. [Note: _Courrier de Versailles à Paris et de Paris à +Versailles_, nº 88, samedi 3 octobre 1789.] + + +LES PRODROMES DE L'ÉMEUTE + +Le banquet des gardes du corps n'aurait pas suffi à provoquer un mouvement +populaire si les esprits n'y avaient été préparés par la presse patriote. + +La nouvelle de l'arrivée des troupes à Versailles vint ranimer l'agitation +politique. Tous les journaux patriotes mènent en même temps la même +campagne. Tous les chefs populaires sont d'accord cette fois sur la +nécessité de forcer le roi à s'établir à Paris.... Élysée Loustalot dans +le n° 13 des _Révolutions de Paris_ (1er octobre) appelle l'élection de +Mounier à la présidence de l'Assemblée, «un soufflet donné par +l'aristocratie à l'opinion publique» et termine son virulent article par +le mot souvent cité: «II faut un second accès de révolution, tout s'y +prépare.» Parmi les «motions raisonnables» que le marquis de Villette +publiait dans la _Chronique de Paris_ du 25 septembre, il se trouvait +celle «d'inviter le roi et la reine à venir passer l'hiver à Paris». Le +marquis voulait aussi que l'Assemblée vînt siéger au Louvre dans la +galerie des tombeaux. Dans l'_Ami du peuple_, Marat réclamait des mesures +plus énergiques: «Convaincu que l'Assemblée nationale ne peut plus rien +faire de bien pour la nation dont elle a lâchement abandonné les arrêtés +et sacrifié les droits, à moins que, revenant elle-même sur ses pas, elle +ne réforme ses décrets funestes, je crois qu'elle ne saurait être assez +tôt dissoute.» Sous des formes différentes, c'était au fond la même idée: +l'Assemblée nationale et le roi ne voulaient pas sérieusement les +réformes, inscrites dans les arrêtés du 4 août, sans lesquelles la +Révolution n'était qu'un leurre, il fallait ... les obliger à faire le +bien.... La presse n'attaquait pas seulement l'Assemblée nationale et la +Cour, elle s'en prenait aussi à la municipalité et à Lafayette qui +voulaient empêcher le peuple de délibérer au Palais-Royal. Les +représentants de la Commune ont été gagnés à la Cour par les flatteries +«et les coups de chapeau». Ils sont devenus «les oppresseurs de la +Commune, les fauteurs d'un nouveau système d'aristocratie». Marat +demandait chaque jour l'épurement de la Commune et même des districts: +«Peuple insensé, seras-tu toujours victime de ton aveuglement? Ouvre enfin +les yeux, sors, sors de ta léthargie, purge tes comités, conserves-en les +membres sains, balayes-en les membres corrompus, ces pensionnaires royaux, +ces aristocrates rusés, ces hommes flétris ou suspects, ces faux +patriotes; tu n'aurais à attendre d'eux que servitude, misère, +désolation....» [Note: _Ami du peuple_, no. 13.] + +Les pamphlets qui vraisemblablement ont le plus fait pour émouvoir le +peuple et l'exciter contre ses gouvernants furent ceux qui dépeignaient sa +situation misérable. Le titre de l'un d'eux était déjà par lui seul un cri +déchirant: Quand aurons-nous du pain? Cette phrase revient comme un +refrain après chaque paragraphe de cette prose pathétique: «Pourquoi, +citoyens, Lafayette, Bailly et les chefs de la Commune vous laissent-ils +manquer de pain? + +«C'est pour s'engraisser de votre substance. Pourquoi ces scélérats +font-ils venir des troupes, font-ils environner Paris, Versailles et les +alentours de piques et de soldats, sous prétexte de garder le roi et +l'Assemblée nationale? Ces scélérats croient que vous avez trop de vivres. +C'est pourquoi ils font venir des troupes pour les consommer bien vite et +pour vous juguler ensuite. Et vous dormez! Quand aurons-nous du pain? Au +sein de l'abondance, nous n'avons point de pain....» [Note: Sur les 30 +jours du mois de septembre, il y en eut 16 où les fusilliers montèrent la +garde pour assurer la distribution.] Ces appels trouvaient de l'écho dans +l'opinion publique. Paris s'agitait. Le 22 septembre, les ouvriers +employés aux ateliers de charité de l'école militaire parlaient de partir +pour Versailles. Le 17 septembre, on arrêtait sur la place de Grève un +individu qui, au milieu d'un nombreux attroupement, s'écriait «qu'il +fallait se transporter à Versailles pour l'amener à son Louvre, qui +n'était pas fait pour des chiens». Les réunions du Palais-Royal étaient de +plus en plus tumultueuses et Lafayette avait beaucoup de peine à dissiper +les rassemblements. Les bourgeois eux-mêmes étaient inquiets: «On disait +que les espèces, que le numéraire manquaient absolument, au point qu'à la +fin du mois tous les payements de rentes qui allaient déjà fort mal au +palais Soubise, où ils avaient été transférés de l'hôtel-de-ville, +cesseraient entièrement.» Bref, on attendait une émeute.... +[Note: A. Mathiez, _op. cit._, p. 42 et pp. 50-51.] + + +LES DISTRICTS + +Le district était une Assemblée élue, un véritable petit parlement ayant +son bureau, ses commissaires, ses rapporteurs. Chaque district est maître +chez lui et se donne lui-même son organisation. Les uns ont des comités de +bienfaisance, tous ont un trésorier pour les pauvres. Un autre, devançant +les vues de l'Assemblée nationale, nomme des juges de paix et de +conciliation. Pour se concerter entre eux, les districts ont un bureau de +correspondance qui transmet de district à district les résolutions à +communiquer. Les districts sont la vraie force publique. Tous les services +y sont concentrés. Le comité de police du district arrête, perquisitionne, +juge. Le comité militaire équipe le bataillon de garde nationale, qui est +affecté à chaque district, édicté les règlements militaires, donne des +ordres aux compagnies. Le comité des subsistances légifère sur les halles, +sur les boulangers, sur les convois, etc. Chaque question fait l'objet +d'une discussion longue et suivie. A chaque instant, on placarde des +affiches pour porter à la connaissance du public les décisions nouvelles, +et le peuple ne se lasse pas de lire tous ces placards. Les séances sont +très courues. Les Parisiens aimaient déjà les beaux discours et ils +étaient servis à souhait. C'étaient en effet des avocats et des +journalistes qui remplissaient les fonctions de président, de secrétaire +du district. Comme on l'a dit justement, le district était un club et +c'était un club légal. Ajoutez qu'à chaque instant on faisait de nouvelles +élections, ce qui contribuait encore à augmenter l'agitation.... +[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 43-44.] + +L'émeute du 14 juillet et celle des 5 et 6 octobre furent l'oeuvre des +districts, celle du Champ-de-Mars sera l'oeuvre des _sociétés +Fraternelles_. + + +LES DÉPUTÉS DU CÔTÉ GAUCHE ENCOURAGENT L'AGITATION + +Ce n'est qu'à partir du 15 septembre environ que les membres du club +breton, [Note: Le club breton où se réunissaient d'abord les députés +de Bretagne fut le berceau des Jacobins.] que Barnave, les Lameth, Duport, +Chapelier et leurs amis prennent contre la Cour et le ministère une +attitude nettement hostile. Jusque-là ils ne désespéraient pas encore de +faire aboutir les réformes par les voies légales. L'appel des troupes +dissipa cette dernière illusion. Il est juste de dire néanmoins que +Barnave et les Lameth ne voulurent pas rompre sans essayer encore une +dernière tentative de conciliation. Avant l'arrivée du régiment de Flandre +à Versailles, ils allèrent trouver Saint-Priest et joignirent leurs +prières à celles de Lafayette et de la Commune de Paris pour en obtenir le +renvoi. Le ministre répondit «de manière à ôter tout espoir à ces +démarches». [Note: Saint-Priest, _Abrégé de ma conduite_ dans les +_Mémoires de Mme Campan_, t. II, p. 297] Désormais, la lutte est +ouvertement déclarée. Les patriotes ont perdu toute confiance en Necker +qu'ils considèrent comme l'instrument docile de la Cour et il ne se +passera pas de jour sans qu'ils attaquent à l'Assemblée le ministère et la +Cour. Le 16 septembre, Mirabeau fait distribuer un violent discours contre +la caisse d'escompte qui était comme la création personnelle du premier +ministre. Le 18 septembre, le roi refuse sa sanction aux arrêtés du 4 +août. L'émoi fut grand dans l'Assemblée. Duquesnoy, un modéré pourtant, +écrit ce jour-là dans son journal: «La séance de ce matin va peut être +décider du sort de l'empire. Le gant est jeté par le roi à l'Assemblée. +L'amassera-t-elle? Le retirera-t-il?...» [Note: Duquesnoy, _Journal_, t. +I, p. 551.] + +Il n'est guère douteux que les patriotes de l'Assemblée n'aient été en +communion d'idées avec les pamphlétaires parisiens et n'aient préparé +l'émeute avec eux. Sans doute les preuves formelles manquent mais les +vraisemblances sont assez fortes. On sait que les membres du club breton +vont souvent à Paris, qu'ils sont en relations avec les principaux +orateurs de réunions publiques et que ceux-ci assistent souvent aux +séances de l'Assemblée nationale. Vers la fin de septembre, on organise +comme un service régulier de surveillance aux tribunes. Les gardes +françaises y allaient à tour de rôle en habits civils, s'y mettaient en +rapport avec les députés populaires, leur demandaient des instructions et +appuyaient leurs discours de vigoureux applaudissements.… + +Nous avons conservé le brouillon des lettres que Barnave écrivait au +milieu même des événements, le 4 et le 5 octobre, elles ne laissent aucun +doute sur son véritable état d'esprit: «Si vous voyiez, disait-il le 4 +octobre, de vos propres yeux que le ministère, sans excepter M. Necker et +la majorité de notre Assemblée, n'a jamais voulu de constitution, qu'ils +n'ont jamais eu un moment de supériorité sans tenter de renverser avec une +incroyable mauvaise foi tout ce qu'ils avaient paru consentir, que leurs +relations dans l'étendue du royaume embrassent presque tout ce qui exerce +çà et là quelque autorité, que, depuis les arrêtés du 4 août, presque +toute la partie gouvernante de la nation est devenue notre ennemie et +celle de la liberté, que rendre dans ces circonstances une grande énergie +à l'ordre ancien, c'était presque certainement le rétablir, lui donner des +moyens de nous anéantir presque sans combat, puisqu'il aurait eu pour lui +le gouvernement et la majorité de notre Assemblée, prête à se déclarer, +dès que la crainte ou la volonté de la nation fortement exprimée ne la +contiendrait pas, si vous réfléchissiez que nous ne sommes point dans +l'état naturel, où les mouvements sont libres et la volonté maîtresse de +combiner ce qu'il y a de plus avantageux, mais dans un état tendu et +forcé, obligés de soutenir un poids immense de forces contraires toujours +prêtes à nous engloutir, que, pour faire adopter la constitution à un +gouvernement et à une grande partie de la nation qui n'en veut pas, il +fallait que cette constitution leur fût nécessaire pour les tirer d'un +état pire, vous auriez senti....» [Note: Arch. nat. W. 12.] Le reste de la +lettre manque, mais ce qu'il en subsiste suffit à nous éclairer sur les +sentiments de l'auteur. Barnave partageait les craintes du peuple, il +voyait la Révolution en danger. L'union des aristocrates et du ministère +lui paraissait le prélude d'une réaction; il se résignait pour l'éviter à +ce que la nation «exprimât fortement sa volonté», en bon français, il +pensait qu'une émeute était nécessaire pour achever la défaite de +l'aristocratie.... Le 2 novembre il parlera du mouvement d'octobre en ces +termes: «Paris a cru devoir sauver une seconde fois la liberté publique.» +[Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 55-57.] + + +LES JOURNÉES DES 5 ET 6 OCTOBRE + +Le récit contemporain le plus complet et dans l'ensemble le plus exact +nous paraît être celui que rédigea le ministre de Saxe dans sa dépêche du +9 octobre. [Note: Rapports du comte de Salmour, ministre plénipotentiaire +de Saxe dans les _Nouvelles archives des missions_ t. VIII, p. 260 et sq.] + +Les événements se sont si fort multipliés dans tous les genres depuis ma +dernière que je dois demander d'avance l'indulgence de Votre Excellence +pour la narration qui va suivre, dans laquelle je mettrai tout l'ordre +qu'il me sera possible de conserver au milieu de l'existence la plus +désordonnée qui fut jamais. + +Je vous annonçais, Monsieur, beaucoup de fermentation dans la nuit du +dimanche au lundi; elle s'est accrue le matin, au point que des femmes de +la Halle, au nombre de cinq à six cents, s'étant rassemblées à la pointe +Saint-Eustache, quelques ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Marceau +se trouvant mêlés parmi elles, se sont réunies à l'Hôtel de ville, en ont +chassé les représentants de la commune, forcé la faible garde qui y était, +pris un magasin de 1700 fusils de réserve, en ont armé, ainsi que d'un +nombre considérable de piques, la populace arrivée pour les soutenir. +Maîtresses de quatre pièces de canon, elles se sont répandues dans toutes +les rues de la ville, forçant sans pitié toutes les femmes qu'elles +rencontraient en voiture ou à pied de se joindre à elles. La marquise de +Manzi, que V. E. a vue à Dresde, allant se promener aux Tuileries, a été +arrachée de sa voiture par ces furieuses et, après avoir marché quelque +temps avec elles, n'a dû sa liberté qu'à deux soldats aux gardes, qui la +leur enlevèrent sous prétexte que sa faiblesse ne lui permettrait jamais +d'arriver. Elles alléguaient pour motif de leur insurrection le manque de +pain et le but de leur course devait être d'aller à Versailles en demander +au Roi et à l'Assemblée nationale. [Note: Cette «allégation» n'était pas +un prétexte. Paris souffrait réellement de la disette et on faisait queue +aux portes des boulangeries comme dans un siège.] + +L'Hôtel de ville fermé, une caisse de cent et quelques mille francs +pillée, beaucoup de papiers déchirés, la municipalité mise en fuite, M. +Bailly ayant donné sa démission dès la veille, M. de La Fayette sollicité +depuis plusieurs jours par les troupes de se rendre à Versailles, n'osant +trop se montrer de crainte d'être forcé de se mettre à leur tête, une +foule de peuple de la dernière classe, armée, courant les rues avec des +femmes furieuses, représentant la véritable image des bacchantes, [Note: +L'enquête du Châtelet prouva qu'il y avait dans le nombre des femmes +distinguées, ayant loge à l'Opéra.] toutes les boutiques fermées, +l'impossibilité de se procurer du pain, même à prix d'argent, quelques +boulangers déjà devenus victimes de la disette, des soldats armés de tous +les districts réunis par bandes, errant ça et là sans chef et sans ordre, +ni général, ni magistrat, ni puissance quelconque, voilà le tableau +effrayant de notre position toute la journée du lundi (5 octobre). + +Les barrières étaient fermées dès le matin, la duchesse de l'Infatado, le +prince de Monaco avaient été ramenés et maltraités, la voiture de ce +dernier pillée. Les différents districts étaient rassemblés, plusieurs +troupes s'en étaient déjà détachées pour suivre les femmes qui, avec les +ouvriers et les quatre pièces de canon prises à l'Hôtel de ville, à leur +tête, marchaient à Versailles. De tous côtés on battait la générale; +toutes les compagnies soldées dont les anciennes gardes françaises forment +le fond, demandaient à grands cris d'aller à Versailles déposter le +régiment de Flandre, en chasser les gardes du corps qui avaient insulté la +garde nationale. Une partie des compagnies non soldées se joignit à eux. +Tous les districts séparément prirent à peu près une résolution unanime de +marcher et en firent part à M. de La Fayette, qui, haranguant au milieu de +la place de Grève, s'efforçait de contenir le peuple, de gagner du temps +et, aidé par M. de Keralio, accouru à la tête du bataillon des Filles de +Saint-Thomas, avait repris poste à l'Hôtel de ville. Vers 4 heures, se +rassemblèrent de nouveau les représentants de la Commune; à la même heure +à peu près se réunissait à la place Louis XV, le long du Cours-la-Reine +jusqu'à la barrière de la Conférence, les troupes qui allaient attaquer +Versailles. Attiré par le bruit des tambours, je reconnus bientôt la +compagnie de grenadiers qui était ci-devant casernée à ma porte. [Note: M. +de Salmour demeurait rue de Matignon, au faubourg Saint-Honoré (note de M. +Flammermont).] Ils m'apprirent le motif qui les avait amenés là et +m'annoncèrent que M. de la Fayette allait se mettre à leur tête, qu'ils +étaient las de toutes ces délations, qu'ils l'avaient envoyé chercher à la +ville et que, s'il n'arrivait pas dans un quart d'heure, on leur en +rapporterait les morceaux, après quoi ils partiraient. Le malheureux, ne +voyant plus aucun moyen de les contenir, arriva après 5 heures, plus mort +que vif, et prit son poste à la tête de la colonne, que j'ai vue défiler +dans l'ordre suivant. + +Deux cents cavaliers à la tête, ensuite le train d'artillerie, composé de +quatre pièces de 24, de 12, de 16, avec quatre chariots de munitions +traînés par des chevaux qu'on avait indistinctement pris à tous ceux qu'on +rencontrait. Le train avait avec lui le nombre de canonniers nécessaires +pour le service des pièces. Suivait M. de La Fayette, entouré de ses aides +de camp; après quoi marchait à pied le comte Charles de Chabot à la tête +de sa compagnie de grenadiers; les bataillons de chaque district étaient +fort en ordre avec leurs drapeaux rangés par divisions de six bataillons +chacune; le duc d'Aumont précédait la sienne, et beaucoup de canons de +régiment étaient entremêlés dans la colonne. La compagnie soldée de chaque +district faisait le fond du bataillon, qui était plus ou moins fort +suivant la quantité de non soldés qui s'y était jointe; l'on pouvait +évaluer à trois cents hommes, l'un dans l'autre, ceux des quatre premières +divisions. Les non soldés des deux dernières étaient presque tous restés +pour la garde de la ville, on ne pouvait guère calculer qu'à 150 hommes le +nombre de ceux de chacun des districts, ce qui donne un complet de 15 000 +hommes de troupes régulières, marchant, avec la plus grande ardeur, par +sections de six hommes de front, tambour battant, drapeaux déployés, un +nombre à peu près égal de volontaires armés de mille manières différentes +et surtout d'un grand nombre de piques précédait et couvrait en guise de +troupes légères les flancs de cette colonne, ce qui portait en totalité à +plus de 50 000 le nombre des gens armés, outre les 6 000 femmes, suivies +de quelque populace, qui devaient être arrivées trois heures plus tôt. +Aussitôt après le départ de l'armée, les districts obligèrent tout ce qui +pouvait porter les armes de se rassembler pour faire des patrouilles. La +ville fut illuminée et tout parfaitement tranquille, à l'exception de deux +cents hommes de renfort qui étaient prêts à marcher dans chaque district +et formaient ainsi un corps auxiliaire de 12,000 hommes. + +M. de La Fayette essaya jusqu'au pont de Sèvres de chercher à les ramener +ou à les arrêter. Voyant qu'il était impossible de les amuser davantage, +et qu'on avait poussé l'excès de la prévoyance jusqu'à se munir d'une +corde neuve pour le pendre, au cas qu'il n'eût pas fait son devoir, il +prit entièrement son parti et dépêcha un courrier à la Ville pour annoncer +qu'il avait passé la Seine sans obstacle. + +Votre Excellence, instruite à présent de ce qui arrivait le lundi à Paris, +va voir quel était à la même époque l'état des choses à Versailles. Le Roi +avait donné une acceptation limitée à la Constitution qui avait occasionné +des débats forts vifs. M. le Président avait à la fin reçu ordre de se +retirer par devers S.M. pour demander son acceptation pure et simple, ce +qui devait se faire lorsque le Roi serait revenu de Rambouillet, où il +avait été chasser. L'Assemblée s'était séparée à 3 heures et demie. Dès +midi, instruit apparemment de l'insurrection de Paris, on avait battu la +générale pour rassembler la garde nationale de Versailles qui n'avait pas +obéi. + +Afin que V.E. puisse mieux comprendre les détails des événements, je crois +convenable de lui donner une idée du local de la scène. Devant le château +de Versailles est une grande place, nommée la Place d'armes, où l'on +arrive par trois grandes avenues fort larges, disposées en patte d'oie et +séparées par deux grands bâtiments où sont les Écuries de S.M. qui se +trouvent conséquemment en face du château. Sur la gauche de cette place, +en venant de Paris, se trouve un bâtiment auquel on a donné la forme d'une +tente. Il peut contenir à peu près 600 hommes, servait de corps de garde +et de caserne aux ci-devant gardes françaises, et était maintenant occupé +par la milice de Versailles avec les quatre pièces de canon que le +régiment de Flandres avait amenées. Le devant des trois cours principales +du château qui se succèdent toujours en se rétrécissant est fermé par une +grille: la première s'appelle des Ministres; la seconde, Cour Royale; et +la troisième Cour de Marbre où se trouve à gauche le grand escalier qui +porte le même nom. C'est sur la Place d'armes que se rassemblèrent à 4 +heures et demie les gardes du corps, dès qu'on vit arriver les femmes. Ils +faisaient face à l'avenue; la troupe à la première grille de la Cour des +Ministres, qui était fermée et où étaient rangés en bataille les 300 +hommes des gardes suisses; à gauche des gardes du corps vint se mettre en +bataille le régiment de Flandres, en faisant une espèce de potence qui +fermait la Place jusqu'à l'avenue de Saint-Cloud. La droite devait être +occupée de la même manière par la garde de Versailles qui n'a point paru +excepté ce qui était dans le corps de garde de la tente pour fournir les +postes au château. [Note: Voir le plan de Versailles reproduit plus haut.] + +Deux cents chasseurs de Montmorency qu'on avait envoyé reconnaître se +retirèrent à l'approche de la foule. Tout le peuple de Versailles était +sur pied. Les gardes du corps arrivaient successivement par bouquets, à +mesure que leurs chevaux étaient sellés, et avaient de la peine à se +former en troupe au milieu du peuple, ce qui occasionnait déjà quelques +murmures. + +Un garde national de Versailles, voulant rejoindre ses camarades à la +tente, trouva plus court de traverser les rangs des gardes du corps, où il +se fit jour avec son fusil. M. de Savonières, chef de brigade, se détacha +du rang avec deux gardes pour courir après et l'arrêter; poursuivi à coups +de sabre, le milicien, toujours en fuyant, se défendit vaillamment et +gagna la barrière qui était devant son corps de garde, d'où la sentinelle +postée devant le canon ajusta à M. de Savonières un coup de fusil qui lui +cassa le bras. On lui ouvrit la grille pour entrer au château se faire +panser, les gardes regagnèrent leur rang et il ne se passa rien de plus +pour le moment. + +Les femmes environnant la troupe demandaient toujours du pain et à parler +au Roi; on leur répondit qu'il était à la chasse et tout se passait en +paroles, lorsque quelques gardes impatientés, disent les uns, de se voir +entourés et pressés, excités, suivant les autres, par la vue d'un de leurs +camarades qu'ils croyaient être à l'autre bout de la Place entre les mains +du peuple, se détachèrent de nouveau au nombre de dix à douze et, galopant +au milieu de la multitude, parvinrent à ramener le prétendu prisonnier, +mais avec perte d'un d'entre eux qui, blessé dans la foule d'un coup de +lance, fut aussitôt achevé à coups de fusil. Les autres regagnèrent le +gros de la troupe qui, au nombre de 400, continua à rester tranquillement +en bataille. + +Le Roi revint de la chasse vers 7 heures, en entrant, comme il l'a +toujours fait depuis la Révolution, par les portes de derrière le parc. Le +président de l'Assemblée nationale fut aussitôt introduit, et avec lui une +députation de quinze femmes qui se plaignirent au Roi de la mauvaise +police et du manque de subsistances. Le Roi leur répondit qu'il aimait +trop sa bonne ville de Paris pour vouloir jamais la laisser manquer de +rien; que, tant qu'il avait été chargé de son approvisionnement, il +croyait avoir bien réussi; mais que depuis que ces Messieurs, en montrant +les députés de l'Assemblée, lui avaient lié les mains, ce n'était pas sa +faute; qu'il ne croyait pas possible qu'on pût sitôt mettre le pain à 8 +sols et la viande à 6 sols, comme elles le désiraient, mais qu'il allait +donner des ordres et se concerter avec l'Assemblée nationale pour que, dès +le lendemain, on les satisfît du mieux qu'on pourrait. + +Dès qu'elles vinrent rendre compte à leurs camarades de cette réponse +satisfaisante, on leur cria que cela ne pouvait être vrai, qu'on les avait +sûrement corrompues avec de l'argent; et on allait les pendre, si par +l'intercession des députés elles n'eussent obtenu de pouvoir aller +chercher par écrit la confirmation de ce qu'elles avaient avancé; +introduites de nouveau devant le Roi, S.M. écrivit de sa main et signa ce +qu'elles venaient de dire. Calmées par cette assurance, toutes ces femmes +suivirent les députés à l'Assemblée nationale, assurant les gardes du +corps qu'il allait arriver de Paris des gens qui les vengeraient des +mauvais traitements qu'elles prétendaient en avoir éprouvé. Arrivés à +l'Assemblée, elles remplirent toute la salle, s'établirent sur les +banquettes, demandèrent à faire parler M. de Mirabeau qui réclama avec +beaucoup de dignité contre l'indécence de cette assemblée, mais ces dames +finirent par avoir raison. On ne put rien délibérer. L'évêque de Langres +présidait en l'absence de M. Mounier, qui, retiré par devant le Roi, vint +enfin annoncer l'acceptation pure et simple des Droits de l'Homme et de la +Constitution; il n'y avait aucun membre du clergé, très peu de l'ancien +parti des aristocrates qui s'étaient tous cachés, puisque le peuple en +avait désigné plusieurs pour être la cause des malheurs actuels, qu'il +voulait immoler à son ressentiment. La séance fut levée à 10 heures et +demie; il avait plu à verse toute la journée; vers 9 heures, ne voyant +rien arriver, le Roi avait ordonné aux gardes du corps de rentrer; ils +firent un mouvement par demi-escadron, pour se mettre en colonne; le +peuple, croyant qu'ils allaient charger, se mit en défense; la milice de +Versailles de son corps de garde fît un feu roulant sur eux qui en blessa +quinze ou seize et les mit en fuite, tellement qu'ils ne purent se rallier +que dans le parc, de l'autre côté du château, sur la terrasse, vis-à-vis +l'appartement de M. le Dauphin. L'on vint à 11 heures annoncer que les +troupes de Paris arrivaient. Le Roi voulut alors prendre le parti de la +retraite, et M. de Cubières son écuyer donna l'ordre à six voitures de +chasse d'être attelées, de se rendre au pas à la Porte de l'Orangerie, qui +est à la gauche du château, pour de là, sous l'escorte des gardes du +corps, gagner le large. Dès que les chevaux furent mis, on ouvrit les +portes de l'écurie, mais les voitures qui, d'après la description du local +que j'ai faite à V. E., devaient traverser la Place d'armes, furent +arrêtées par le peuple qui criait: _Le Roi s'en va!_ Les deux premières +qui, par la vitesse de leur marche, s'étaient fait jour à travers de la +foule, arrivées à la Porte de l'Orangerie, la trouvèrent fermée et elles +furent arrêtées au nom de la Nation par des hommes qui coupèrent les +traits. M. Necker, pendant ce temps, était arrivé chez le Roi par +l'intérieur et, avec M. le comte de Montmorin, détermina, contre l'avis +des autres ministres, S. M. à ne pas s'éloigner. + +M. de La Fayette avait, en attendant, fait halte au Petit-Montreuil, au +bout de l'avenue de Paris. Là, il avait rangé sa troupe en bataille, et +après lui avoir rappelé le serment de fidélité à la Nation et au Roi, il +la partagea en deux colonnes qui, l'artillerie à la tête, arrivèrent par +les deux avenues de Paris et de Saint-Cloud. Beaucoup de députés étaient +rendus au château. Le Roi avait dit qu'on les appelât tous et on les +rappelait dans la ville au son du tambour. M. de La Fayette arriva seul +avec quatre officiers, les grilles du château lui furent ouvertes, il +monta dans l'appartement du Roi avec ceux qui l'accompagnaient. La foule +qui était dans l'Oeil-de-Boeuf le suivit dans la chambre et lui entendit +prononcer ces paroles: «Sire, vous voyez devant vous le plus malheureux +des hommes, de devoir y paraître dans ces circonstances et de cette +manière. Si j'avais cru pouvoir servir plus utilement V.M. aujourd'hui en +portant ma tête sur l'échafaud, Elle ne me verrait point ici.» Le Roi lui +répondit: «Vous ne devez pas douter, M. de La Fayette, du plaisir que j'ai +toujours à vous voir, ainsi que nos bons Parisiens; allez leur témoigner +de ma part ces sentiments.» Le général sortit sur-le-champ pour aller +au-devant de ses troupes qu'il rangea en bataille dans la Place d'armes et +dans tous les environs. Dès que les troupes de Paris arrivèrent, le +régiment de Flandres, qui s'était retiré dans les Écuries pour se mettre à +l'abri du mauvais temps, sortit, faisant armes plates, découvrit le bassin +pour montrer qu'ils n'étaient point chargés; après quoi, l'on posa le +fusil à terre, les cartouches à côté et les soldats firent demi-tour pour +rentrer. On leur rendit aussitôt les armes, et la fraternité s'établit +entre eux et la milice nationale. M. Mounier entra chez le Roi peu de +moments après la sortie de M. de La Fayette. + +Le Roi lui dit: «Je vous avais fait venir pour m'entourer des +représentants de la Nation, mais j'ai déjà vu M. de La Fayette.» Dès que +le général eut fait les dispositions nécessaires au dehors, il revint chez +le Roi, où il resta jusqu'à une heure et demie. Il dit, en sortant, à la +foule qui était dans l'Oeil-de-Boeuf: «Messieurs, je viens de déterminer +le Roi à de pénibles sacrifices: S. M. n'a plus de gardes que celles de la +Nation. Elle m'a permis d'occuper avec 2,000 hommes le château; que chacun +se retire, je m'en vais penser à la sûreté générale et à renvoyer le reste +des troupes à Paris.» Effectivement, le château fut occupé sur-le-champ, +des sentinelles posées partout, les postes des gardes du corps dans +l'intérieur cependant laissés, ainsi que ceux des Suisses, qui ont été +constamment sous les armes, sans jamais recevoir d'ordre et sans jamais +quitter la place qui leur avait été assignée derrière la grille. Le reste +des troupes de Paris avait été logé par bataillons dans les maisons +principales. Les femmes, qui s'étaient emparées de la salle de l'Assemblée +nationale, y restèrent toute la nuit; et, tout paraissant assez +tranquille, LL.MM. se couchèrent vers 2 heures. + +Le peuple de Versailles, cependant, et une partie de cette populace qui +était venue avec les femmes conservaient rancune aux gardes du corps. On +ne savait ce qu'ils étaient devenus, restés toujours dans le parc. Vers 4 +heures du matin, une partie se détermina à regagner ses écuries, tandis +que l'autre, préférant une retraite en rase campagne, s'éloignait de +Versailles sans trop savoir où elle allait. Le peuple, qui furetait +partout pour les chercher s'aperçut de leur rentrée, courut aux Écuries; +ces malheureux n'eurent que le temps de se réfugier dans le Manège, d'où +ils se défendirent à coups de carabines et blessèrent quelques personnes, +jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant résister au nombre, ils cherchèrent à +s'évader par le parc, ce qui leur réussit, à l'exception de dix à douze +qui furent faits prisonniers. Pendant le même temps, une partie du peuple, +piquée de leur résistance au Manège, remplit les cours du château et +voulut s'emparer de ceux qui étaient dans les appartements. Les cours, qui +de toute la nuit n'avaient jamais été parfaitement dégagées, s'étaient +trouvées tout à coup remplies sans qu'on attribuât à cette multitude +aucune mauvaise intention. + +Le jour commençait à poindre. Le garde, placé en faction aux pieds de +l'Escalier de Marbre, insulté par la populace, au lieu d'appeler la garde +nationale à son secours, cria à son brigadier d'arriver à lui. Celui-ci, +dès qu'il vit du haut de l'escalier de quoi il s'agissait, tira un coup de +carabine qui tua un homme. Le factionnaire en fit autant. La populace +aussitôt s'empara d'eux et monta pour forcer les appartements. Les gardes +de l'intérieur eurent à peine le temps de barricader les portes. +Heureusement que M. de La Fayette, réveillé par la fusillade du Manège, +était accouru avec ce qu'il avait pu ramasser de troupes de Paris. Les +grenadiers arrivèrent, dissipèrent le peuple qui allait enfoncer les +portes de la salle des gardes, qui ne voulaient absolument point ouvrir. +S'étant fait connaître aux gardes du corps, ceux-ci crièrent du dedans: +«jurez-nous sur votre Dieu que vous défendrez la vie du Roi.» «Nous vous +jurons, foi de grenadiers, que nous périrons tous avant qu'il arrive rien +à S.M.» Les portes s'ouvrirent aussitôt, et les grenadiers entrant en +foule, suivis de toute la garde nationale de Paris à mesure qu'elle +arrivait, enveloppèrent les gardes du corps et remplirent la galerie, les +appartements, pénétrant jusque dans la chambre du Roi, où arrivait au même +instant la Reine toute effrayée, qui s'était sauvée de son appartement où, +lors de l'invasion du peuple, avaient, par un passage apparemment mal +gardé, pénétré des femmes Qui semblaient lui en vouloir. Les troupes de +Paris, à mesure qu'elles arrivaient, remplissaient en foule la Cour de +Marbre et la Cour Royale, et le peuple était obligé de refluer dans celle +des Ministres, où il traîna les deux malheureuses victimes prises au pied +de l'escalier et les exécuta, l'une sur le perron de M. le comte de la +Luzerne et l'autre devant la porte de M. de Saint-Priest. Leurs têtes +furent portées en triomphe dans toutes les rues de Versailles, amenées +ensuite à Paris et promenées dans les rues de la capitale. + +M. de La Fayette, après avoir mis en sûreté les appartements du Roi, +descendit pour mettre quelque ordre dans sa troupe, trouva dans la Cour de +Marbre, sous le balcon de S. M. les dix gardes du corps que la Garde +nationale avait arrachés au peuple et qu'elle se préparait à exécuter sous +les fenêtres du Roi, pour avoir, disait-elle, tiré sur les citoyens. M. +De la Fayette, ne pouvant d'aucune manière obtenir leur grâce, jeta son +chapeau par terre et, ouvrant son habit, dit à sa troupe qu'il ne voulait +pas commander des anthropophages, qu'il leur rendait sa cocarde, leur épée +et leur habit; que, s'ils voulaient ôter la vie à ces malheureux, ils +n'avaient qu'à prendre aussi la sienne. Cette fermeté sauva ces +infortunés, et il fut décidé qu'on les ramènerait prisonniers à Paris. + +M. de La Fayette, remontant aussitôt, décida le Roi à paraître avec la +Reine et le Dauphin sur le balcon; on applaudit, et dès que S. M. fut +retirée, on lui cria de venir à Paris. Il n'y avait point de ministre +auprès du Roi dans ce moment. Après un instant de réflexion: «Eh bien oui, +dit-il, j'irai avec eux.» Et aussitôt, sans écouter personne, sortant sur +le balcon, il leur cria: «Mes enfants, j'irai vivre au milieu de vous avec +ma femme et mon fils; mais je vous demande pour marque d'attachement que +vous pardonniez à mes gardes du corps.» Aussitôt ils parurent tous aux +fenêtres des appartements, jetant dans la cour leurs bandoulières, qui +sont leur marque de service, et M. de la Fayette paraissant avec eux sur +le balcon du Roi, l'embrassa en criant: «Mes amis, la paix est faite!» + +Ceux qui étaient le plus près ayant seuls pu entendre la promesse que le +Roi avait faite de venir à Paris, les autres voulurent s'assurer par +eux-mêmes de cette intention de S.M., et toute la troupe passant +successivement en désordre sous ce même balcon, le Roi eut la bonté de +faire répéter ses paroles par MM. de la Fayette et d'Estaing à chaque +troupe qui passait et de les accompagner de ses gestes d'assurance; on fit +aussitôt une salve générale de tout le canon et de toutes les petites +armes qui aurait pu devenir d'autant plus dangereuse qu'elles étaient +toutes chargées à balle. + +On avait envoyé de Paris une garde pour relever les troupes qui étaient à +Versailles avant de savoir que LL.MM. viendraient à Paris. Réunis aux +autres, on en choisit mille pour demeurer à la garde du château, et le +reste se mit à défiler d'une manière qu'il faut avoir vue pour s'en faire +une idée; la description des saturnales des anciens peut seule rendre une +faible image de ce désordre. Figurez-vous une colonne défilant presque +sans interruption depuis midi jusqu'à 7 heures du soir, où marchaient +pêle-mêle les troupes, les goujats, toutes les femmes ivres, le mélange de +toutes les espèces d'armes, des femmes à cheval sur des canons, d'autres +portant les drapeaux, la plus vile populace à côté des officiers les plus +distingués; on voyait des femmes avec des bonnets de grenadiers, d'autres +ayant des fusils sur l'épaule, et des soldats le bâton à la main; des +chevaux des écuries du Roi et de Monsieur attelés à des charrettes de +farines; du pain, des cervelas attachés au bout des baïonnettes; la plus +vile populace montée sur les chevaux enlevés aux gardes du corps, galopant +comme des fous; d'autres armés de leurs carabines ou de hallebardes des +Cent Suisses; des femmes et des soldats à moitié ivres, couchés dans la +posture la plus indécente sur des chariots de munition, tandis que les +charretiers qui les conduisaient portaient eux-mêmes et avaient décoré +leurs chevaux, en guise de collier, des bandoulières des gardes du corps. + +Le Roi est arrivé à 7 heures à la barrière de la Conférence. Son carrosse +était immédiatement précédé par la même troupe avec aussi peu de choix. +Les gardes de la prévôté le précédaient, entremêlés de femmes armées +entourant le cheval de M. de Tourzel, grand prévôt; des gardes du corps à +pied, confondus avec la garde nationale, suivaient; venaient ensuite les +Cent Suisses de la garde avec leurs drapeaux; dans un ordre à peu près +pareil de la garde nationale montée sur des chevaux des gardes du corps, +tandis que des gardes étaient montés sur les leurs et d'autres en croupe +derrière des cavaliers, étaient plus près du carrosse de LL.MM. +Immédiatement précédé par M. d'Estaing, M. de la Fayette et M. de +Montmorin, cousin du ministre, major en second du régiment de Flandres; il +était entouré des grenadiers de Paris, de Flandres et des recruteurs des +différents corps, des femmes montées derrière et devant en guise de pages; +la grosse artillerie suivait le convoi. Le Roi, la Reine, M. le Dauphin, +Madame fille du Roi, Madame Élisabeth et Madame de Tourzel, gouvernante, +étaient dans la même voiture. M. Bailly présenta au Roi les clefs de la +Ville dans un plat de faïence, la vaisselle étant à la Monnaie, et lui fit +la harangue ci-jointe. Arrivé à l'Hôtel de ville, M. Bailly rendit compte +de ce que le Roi lui avait dit, qu'il se voyait toujours avec plaisir au +milieu des habitants de sa bonne ville de Paris; la Reine dit alors: «Vous +avez oublié qu'il a ajouté avec confiance.» On cria «Vive la Reine!» +«Messieurs, reprit le maire, vous l'entendez de sa bouche, vous êtes plus +heureux que si je vous l'avais dit.» Et alors: «Vive Monsieur Bailly!» + +LL.MM. vinrent ensuite coucher aux Tuileries où, par parenthèses, le Roi +se trouva pour la première fois de sa vie.... + +L'Assemblée nationale a décrété ce jour-là qu'elle serait inséparable de +la personne du Roi auprès duquel elle a laissé une députation, siégeant en +attendant à Versailles, jusqu'à ce que le manège des Tuileries soit +arrangé pour la recevoir. Situé malheureusement dans mon quartier, je vais +de nouveau me trouver au foyer des troubles et des émeutes.... + +....Je ne saurais peindre à V.E. le tableau de ce que j'ai vu. Qu'elle se +figure une cour, un vestibule, un escalier rempli de toutes les classes, +une assez petite antichambre où des grenadiers, des gardes pêle-mêle avec +des gardes du corps qui y ont passé ces deux nuits comme prisonniers, +n'ayant pas de quoi se couvrir, tous leurs effets ayant été pillés, des +laquais, des pages, des dames de la Cour, des évêques, des ambassadeurs, +des officiers crottés en bottes et éperons, en un mot tout ce qui ne peut +pas être contenu dans une autre chambre qu'on nomme improprement salle +d'audience et la Reine au milieu de tout cela. + +Représentez-vous un M. Jauge, banquier, un des aides de camp de M. de la +Fayette, entrant dans le cabinet du Roi, comme n'aurait pas fait autrefois +un duc et pair, et disant au comte de Montmorin, ministre: «j'ai vu qu'on +n'a pas laissé entrer votre voiture dans la cour, c'est que j'avais donné +des ordres pour qu'on tînt les portes fermées; dans ces circonstances, il +faut apprendre à souffrir; une autre fois, si je sais l'heure où vous +venez, j'ordonnerai qu'on vous laisse passer.» + +Ma tête ne peut pas encore se faire à ce bouleversement d'idées… + + +LES CONSÉQUENCES DE L'ÉMEUTE + +L'émeute s'était surtout faite contre les monarchiens. Leur chef, Mounier, +qui présidait l'Assemblée, n'ayant pu persuader Louis XVI de quitter +Versailles le 5 au soir, ne songea plus qu'à soulever les provinces contre +Paris. Il partit pour le Dauphiné mais n'y rencontra que froideur et +hostilité. La province approuva le fait accompli. + +Les parisiens heureux de posséder le roi multipliaient en son honneur les +protestations d'amour et de fidélité, protestations dont la sincérité +était accrue par les avantages remportés: la sanction des décrets du 4 +août et de la déclaration des droits. La Révolution semblait assurée du +lendemain. + + +LA SITUATION APPRÉCIÉE PAR MARIE-ANTOINETTE + +Les deux lettres suivantes écrites par la reine à l'ambassadeur d'Autriche +Mercy montrent combien de ressources s'offraient encore à la royauté: + +7 octobre 1789. + +Je me porte bien, soyez tranquille. En oubliant où nous sommes et comment +nous y sommes arrivés; _nous devons être contents du mouvement du +Peuple_, surtout ce matin, j'espère, si le pain ne manque pas, que +beaucoup de choses se remettront. Je parle au peuple; milices, poissardes, +tous me tendent la main. Je la leur donne. Dans l'intérieur de l'hôtel de +ville, j'ai été personnellement très bien reçue. Le peuple ce matin, nous +demandait de rester, je leur ai dit de la part du Roi, qui était à côté de +moi, qu'il dépendait d'eux que nous restions; que nous demandions pas +mieux; que toute haine devait cesser; que le moindre sang répandu nous +ferait fuir avec horreur. Les plus près m'ont juré que tout était fini. +J'ai dit aux poissardes d'aller répéter tout ce que nous venions de leur +dire. Je suis désolée que nous soyons séparés. Mais il vaut bien mieux +que vous restiez où vous êtes pendant quelque temps. Vous aurez de mes +nouvelles le plus souvent que je pourrai. Adieu, comptez à jamais sur tous +mes sentiments pour vous. [Note: _Correspondance_ de Mercy, t. II, p. +271.] + +10 octobre 1789. + +L'Assemblée va venir ici, mais on dit qu'il y aura à peine 600 députés. +_Pourvu que ceux qui sont partis calment les provinces_ au lieu de les +animer sur cet événement-ci, car tout est préférable aux horreurs d'une +guerre civile. [Note 2: _Ibid_.] + + + + +CHAPITRE IV + +LA FÉDÉRATION + + +LES PRÉCÉDENTS, LES FÉDÉRATIONS + +C'est pour réprimer les troubles, pour protéger les subsistances, pour +rétablir l'ordre indispensable à la régénération de la chose publique que +se forment, après la Grande Peur, les premières fédérations, véritables +ligues armées au service de l'Assemblée nationale. Le sentiment qu'elles +tiennent à exprimer tout d'abord, à proclamer bien haut, c'est leur +confiance absolue dans le dogme politique de la toute puissance des +représentants de la nation à préparer et à assurer le bonheur public. +Elles ne doutent pas que les intrigues des méchants, les conspirations des +aristocrates ne soient le seul obstacle qui retarde l'heure prochaine de +la félicité générale et c'est pour déjouer leurs intrigues, leurs complots +qu'elles ont pris les armes. Elles protestent de leur soumission sans +bornes à la _Constitution_, de leur ardent amour de la _Patrie_. + +Et par Patrie elles n'entendaient pas une entité morte, une abstraction +incolore, mais une fraternité réelle et durable, un mutuel désir du bien +public, le sacrifice volontaire de l'intérêt privé à l'intérêt général, +l'abandon de tous les privilèges provinciaux, locaux, personnels.... La +liberté dont les Fédérés se proclament «idolâtres», ce n'est pas une +liberté stérile, une liberté neutre, indifférente, mais c'est la faculté +de réaliser leur idéal politique profondément unitaire, le moyen de bâtir +leur cité future harmonieuse et fraternelle.... + +II n'est pas exagéré de prétendre que les cultes révolutionnaires sont +déjà en germe dans les fédérations, qu'ils y ont pris racine. Ces grandes +scènes mystiques furent la première manifestation de la foi nouvelle. +Elles firent sur les masses l'impression la plus vive. Elles les +familiarisèrent avec le symbolisme révolutionnaire qui devint de suite +populaire. Mais, surtout, elles révélèrent aux hommes politiques la +puissance des formules et des cérémonies sur l'âme des foules. Elles leur +suggérèrent l'idée de mettre ce moyen au service du patriotisme.... [Note: +A. Mathiez, _Les origines des cultes révolutionnaires_. Paris, 1904, pp. +39-46.] + + +BAPTÊMES ET MARIAGES CIVIQUES + +C'est à la Fédération de Strasbourg (13 juin 1790) qu'on procéda, pour la +première fois, à ma connaissance, à cette cérémonie du baptême civique +qui, débarrassé de tout caractère confessionnel, deviendra l'un des +sacrements du culte de la Raison. Je cite le procès-verbal: «L'épouse de +M. Brodard, garde national de Strasbourg, était accouchée d'un fils le +jour même du serment fédératif. Plusieurs citoyens, saisissant la +circonstance, demandèrent que le nouveau-né fût baptisé sur l'autel de la +Patrie.... Tout était arrangé lorsque M. Kohler, de la garde nationale de +Strasbourg et de la confession d'Augsbourg, réclama la même faveur pour un +fils que son épouse venait de mettre au monde. On la lui accorda d'autant +plus volontiers qu'on trouva par là une occasion de montrer l'union qui +règne à Strasbourg entre les différents cultes....» + +Et le procès-verbal décrit la cérémonie qui eut lieu en grande pompe. +L'enfant catholique eut pour marraine Mme Dietrich de la religion +réformée; [Note: Femme du maire de Strasbourg dans le salon duquel Rouget +de Lisle chanta la _Marseillaise_.] l'enfant luthérien, Mme Mathieu, +catholique, femme du procureur de la Commune. L'enfant catholique fut +prénommé: Charles, Patrice, _Fédéré_, Prime, René, De La Plaine, +_Fortuné_, l'enfant protestant: François, Frédéric, _Fortuné, Civique_. +Quand les deux ministres, luthérien et catholique, eurent terminé chacun +leur office et qu'ils se furent donné «le baiser de paix et de +fraternité», au baptême religieux succéda le baptême civique proprement +dit: + +«L'autel religieux fut enlevé. Les marraines portant les nouveau-nés +vinrent occuper son emplacement. On déploya le drapeau de la fédération +au-dessus de leurs têtes. Les autres drapeaux les entourèrent, ayant +cependant le soin de ne pas les cacher aux regards de l'armée et du +peuple. Les chefs et commandants particuliers s'approchèrent pour servir +de témoins. Alors les parrains debout sur l'autel de la Parie prononcèrent +à haute et intelligible voix, au nom de leurs filleuls, le serment +solennel d'être fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi, et de maintenir +de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et +acceptée par le Roi. Des cris répétés de _Vive la Nation, Vive la Loi, +Vive le Roi_, se firent aussitôt entendre de toutes parts. Pendant ces +acclamations, les commandants et autres chefs formèrent avec leurs épées +nues une voûte d'acier [Note: Cérémonie en usage dans la franc-maçonnerie.] +au-dessus de la tête des enfants. Tous les drapeaux réunis au-dessus de +cette voûte se montraient en forme de dôme, le drapeau de la fédération +surmontait le tout et semblait le couronner. Les épées, en se froissant +légèrement, laissèrent entendre un cliquetis imposant, pendant que le doyen +des commandants des confédérés attachait à chacun des enfants une cocarde +en prononçant ces mots: «_Mon enfant, je te reçois garde national. Sois +brave et bon citoyen comme ton parrain_. Ce fut alors que les marraines +offrirent les enfants à la patrie et les exposèrent pendant quelques +instants aux regards du peuple. A ce spectacle, les acclamations +redoublèrent, il laissa dans l'âme une émotion qu'il est impossible de +rendre. Ce fut ainsi que se termina une cérémonie dont l'histoire ne +fournit aucun exemple.» + +Célébré sans prêtres, sur l'autel de la Patrie, au-dessous des trois +couleurs, accompagné du serment civique en guise du serment religieux, ce +baptême laïque, où la cocarde tient lieu d'eau et de sel, fait déjà songer +aux scènes de 93. Les ministres des religions ont encore paru au début de +la cérémonie, mais ils se sont vite éclipsés, et, en se jetant dans les +bras l'un de l'autre, ils ont semblé demander pardon pour leurs fautes +passées.... + +On célébra même, mais plus rarement, des _mariages civiques_ sur l'autel +de la Patrie, par exemple à la fédération de Dôle, le 14 juillet 1790.... + +N'est-il pas curieux aussi que les fédérations nous offrent le premier +exemple de ce «repos civique» qui deviendra plus tard obligatoire tous les +décadis? A Gray, le jour de la fédération, les citoyens chôment du matin +au soir, à l'instar d'une fête religieuse. Quoique la police n'eût rien +prescrit à ce sujet les boutiques restèrent fermées. [Note: A. Mathiez, +op. cit., pp. 43-45.] + + +LE SERMENT DE LA FÉDÉRATION BRETONNE-ANGEVINE + +Elle eut lieu à Pontivy du 15 au 19 janvier 1790. 150 délégués venus de 80 +villes de Bretagne et d'Anjou y représentèrent 150 000 gardes nationaux +environ. On y prêta dans une véritable émotion religieuse le serment +suivant: + +Jaloux de donner à la patrie des nouvelles preuves d'un zèle qui ne +s'éteindra qu'avec nos jours; + +Nous, jeunes citoyens français, habitant les vastes pays de la Bretagne et +de l'Anjou, extraordinairement réunis par nos représentants à Pontivy pour +y resserrer les liens de l'amitié fraternelle que nous nous sommes +mutuellement vouée, avons formé et exécuté au même instant le projet d'une +confédération sacrée qui sera tout à la fois l'expression des sentiments +qui nous animent et des motifs qui nous rapprochent malgré les distances, + +Nous avons unanimement arrêté et arrêtons: De former, par une coalition +indissoluble, une force toujours active, dont l'aspect imposant frappe de +terreur les ennemis de la régénération présente; + +De vouer à la nouvelle Constitution du royaume un respect et une +soumission sans bornes et de soutenir, au péril de notre vie, les décrets +émanés de l'Assemblée nationale; + +De renouveler au monarque-citoyen l'hommage respectueux de notre amour; + +De ne reconnaître entre nous qu'une immense famille de frères qui, +toujours réunie sous l'étendard de la liberté, soit un rempart formidable +où viennent se briser les efforts de l'aristocratie; + +De nous prêter enfin, mutuellement, tous les secours qui seront en notre +puissance, sans y mettre d'autres conditions ni d'autres bornes que celles +que nous inspireront l'honneur et le patriotisme; + +Et pour mettre le dernier sceau à nos engagements, nous avons arrêté qu'un +serment solennel et public appellerait sur nous la protection du Dieu de +paix que les coeurs purs invoquent avec confiance, + +Nous jurons donc, par l'honneur, sur l'autel de la Patrie, en présence du +Dieu des armées, amour au père des Français; nous jurons de rester à +jamais unis par les liens de la plus étroite fraternité; nous jurons de +combattre les ennemis de la Révolution; de maintenir les droits de l'homme +et du citoyen, de soutenir la nouvelle Constitution du royaume et de +prendre au premier signal de danger, pour cri de ralliement de nos +phalanges: _Vivre libres ou mourir!_. [Note: J. Bellec, Les deux +fédérations bretonnes-angevines, dans _La Révolution française_. t. +XXVIII.] + + +LA SIGNIFICATION DU SERMENT + +Celui qu'on prête en France est le lien du contrat politique; il est pour +le peuple un acte de consentement et d'obéissance; dans le corps +législatif le gage de la discipline; dans le monarque le respect pour la +liberté; ainsi la religion est le principe du gouvernement; on dira +qu'elle est étrangement affaiblie parmi nous; j'en conviens, mais je dis +que la honte du parjure reste encore où la piété n'est plus et qu'après la +perte de la religion un peuple conserve encore le respect pour soi-même +qui le ramène à elle si les lois parviennent à rétablir ses moeurs. [Note: +Saint-Just, _Esprit de la Révolution_, troisième partie, chapitre XXII.] + + +_LA FÉDÉRATION_ + +SON ORGANISATION + +L'idée de fédérer toutes les fédérations particulières dans une grande +cérémonie nationale, qui aurait lieu dans la capitale le jour anniversaire +de la prise de la Bastille, fut exprimée par Bailly dans une adresse qu'il +présenta à la Constituante, le 5 juin 1790, au nom de la municipalité +parisienne. «Déjà la division des provinces ne subsiste plus, disait +Bailly, cette division qui faisait en France comme autant d'états et de +peuples divers. Tous les noms se confondent dans un seul; un grand peuple +ne connaît plus que le nom de Français.» La Fédération générale ne serait +pas seulement un acte de communion en la Patrie, elle aurait encore un +triple but: «défendre la liberté publique, faire respecter les lois de +l'empire et l'_autorité du monarque_,» Dans ces derniers mots se révèle la +pensée politique de Bailly et de son parti. Effrayés par la continuation +des troubles, par l'indiscipline croissante de l'armée, par les +revendications des _citoyens passifs_ qui ont trouvé un organe éloquent +dans Robespierre, les bourgeois révolutionnaires croient le moment venu de +réveiller le sentiment monarchique en le faisant servir à la défense de +leurs conquêtes politiques: «le roi verra un grand nombre de ses enfans, +terminait Bailly, se presser autour de lui, élever un cri de _vive le +roi_, prononcé par la liberté, et ce cri sera celui de la France entière». +Il s'agissait donc d'attacher le roi à la Révolution et la Révolution au +roi. + +Le décret du 9 juin ordonna que chaque garde nationale choisirait 6 hommes +sur 100 pour se rendre au district. Les députés des gardes nationales +ainsi choisis choisiraient à leur tour un homme sur 200 pour se rendre à +Paris le 14 juillet. La dépense serait supportée par le district. + +L'armée de ligne serait représentée comme la garde nationale. On espérait +ainsi faire cesser les divisions qui s'étaient souvent manifestées entre +les citoyens soldats et les soldats tout courts. Chaque régiment +députerait à Paris l'officier le plus ancien de service, le bas officier +et les 4 soldats dans le même cas. + +La Fédération devait avoir lieu sur les bords de la Seine, au Champ de +Mars, qu'on se hâta d'aménager par des corvées patriotiques et +volontaires. + + +LES TRAVAUX DE LA FÉDÉRATION + +Il faut voir cette fourmilière de citoyens, cette activité, cette gaieté +dans les plus durs travaux; il faut voir cette longue chaîne qu'ils +forment pour tirer des charrettes surchargées; des pierres énormes cèdent +à leurs efforts, ils entraîneroient des montagnes. + +Il n'est point de corporation qui ne veuille contribuer à élever l'autel +de la patrie: une musique militaire les précède; tous les individus se +tiennent trois à trois, portant la pelle ou la pioche sur l'épaule; leur +cri de ralliement est ce refrain si connu d'une chanson nouvelle qu'on +appelle le _Carillon national_. Tous chantent à la fois: _Ça ira, ça ira, + ça ira_: oui, _ça ira_, répètent tous ceux qui les entendent. Personne ne +se croit dispensé du travail par son âge, son sexe ou son état: on a vu +passer les tailleurs, les cordonniers, ayant à leur tête les _frères_ +tailleurs et les _frères_ cordonniers. L'école vétérinaire, les habitants +des villages très éloignés sont accourus, ayant à leur tête le maire avec +son écharpe, la pelle sur l'épaule. Tous ont des drapeaux ou des +enseignes. Sur celui des charbonniers on lit: _Le dernier soupir des +aristocrates_.... Les bouchers avoient sur leur flamme un large couteau et +l'on lisoit dessus: _Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers_. +D'énormes monceaux disparaissoient sous leurs bras vigoureux. Les ouvriers +de la Bastille ont amené dans les charrettes tous les instruments qui ont +servi à la démolition de cette forteresse. Les employés des postes, ayant +à leur tête M. d'Ogny, les domestiques de l'enceinte des Italiens, les +acteurs de Mademoiselle de Montansier, conduits par leur directrice, sont +venus contribuer à cette oeuvre patriotique.... Les chartreux conduits par +dom Gerle ont quitté eux-mêmes leurs cellules pour venir participer à ces +travaux civiques. Le roi est venu jouir de ce spectacle nouveau; soudain +la pelle et la pioche sur l'épaule, les citoyens ont formé autour de lui +une garde d'honneur. Il a visité tous les ateliers. + + +LA FÉDÉRATION + +Grâce à l'activité des citoyens, tous les travaux ont été achevés le 11 +juillet. [Note: _Confédération nationale ou récit exact et circonstancié +de tout ce qui s'est passé à Paris le 14 juillet 1790, à la Fédération..._ +A Paris, chez Garnery, l'an second de la liberté, pp. 61-68.] + + +LE MATIN DE LA FÉDÉRATION + +Beaucoup de citoyens avoient passé la nuit au Champ de Mars; des +détachements nombreux de la garde nationale parisienne s'y étoient rendus +pour le garder. Le temps étoit très défavorable, le vent froid, et il +tomboit des ondées de pluie fortes et fréquentes; rien cependant ne +décourageoit les spectateurs; parmi lesquels il y avoit un très grand +nombre de femmes. On y a fait toute la nuit des feux qui ont servi à +réchauffer les braves enfans de la liberté et autour desquels on a formé +des danses. Le jour venu, les soldats citoyens témoignèrent de la manière +la plus expressive la joie que leur inspirait l'approche d'un si beau +moment. Quelques-uns faisoient des évolutions militaires; d'autres +formoient autour de l'autel un cercle immense; quelques-uns s'amusoient à +la course, puis formant des corps nombreux ils tiraient le sabre se +précipitant les uns sur les autres et entrechoquant le glaive, ils +donnoient le spectacle d'une petite guerre; des chansons militaires +accompagnées du son des tambours se mêloient à ces exercices, que la pluie +ne pouvoit interrompre, quelle qu'en fût la violence. [Note: +_Confédération nationale ou récit exact_, pp. 117-118.] + + +LE PASSAGE DU CORTÈGE + +Les soldats citoyens sur pied depuis cinq heures du matin mouroient de +faim. On leur jetoit par les fenêtres des pains qu'ils recevoient sur +leurs sabres et sur leurs bayonnettes: on y joignoit des viandes froides +ou fumées; on leur descendoit du vin, de l'eau-de-vie, des liqueurs, de +l'eau dans des bouteilles attachées à de longs rubans aux trois couleurs. +Ils saisissoient tout avec empressement, et cela ne doit pas étonner, car +les héros patriotes déjeûnent tout aussi bien que des aristocrates et +encore mieux, parce qu'ils n'ont point de remords.... [Note: +_Confédération nationale_, p. 127.] + + +LES ANGLAIS A LA FÉDÉRATION + +À sept heures [du matin] les gradins paroissoient couverts de spectateurs. +Un grand nombre d'étrangers s'y trouvoient et parmi eux plus de quatre +mille Anglais. On dit que plusieurs François crièrent _Vivent les +Anglais_. Si cela est, ceux-ci l'entendirent avec leur sentiment national, +d'autant plus profond qu'il est moins manifeste. Cette généreuse nation, +très distincte et très différente de son ministère, ainsi que la nôtre, +mérite bien la reconnoissance des François, elle prend part à leur +bonheur, à leur gloire, au même jour il y avoit dans la plupart des +tavernes de Londres des assemblées de citoyens qui s'unissoient en esprit +aux François devenus leurs frères en liberté et ils en ont voté de +pareilles au 14 juillet de chaque année. [Note: _Mercure national_ du 25 +juillet 1790.] + + +LE MOMENT PATHÉTIQUE: LE SERMENT + +Il est impossible de décrire le spectacle qu'offroit le Champ de Mars +quand tous les corps y ont été réunis, les soixante drapeaux de Paris, +[Note: Les drapeaux des soixante districts auxquels allaient succéder +les 48 sections.] et les 83 bannières flottantes [Note: Les bannières des +83 départements.] offraient au milieu de cette foule immense de soldats le +coup d'oeil le plus ravissant. Un peuple immense assis sur les gradins du +cirque, les arbres le couronnant par leur cime ondoyante et la montagne de +Chaillot et de Passy, dont les jolies maisons étoient chargées de +spectateurs, ajoutoient à l'agrément et à la richesse du tableau. + +Le cortège placé, l'oriflâme et les bannières des départemens ont été +portées en haut des marches de l'esplanade, au bas de l'autel, pour y +recevoir la bénédiction, puis reportées à leurs départemens respectifs. + +A trois heures et demie, l'évêque d'Autun, accompagné des soixante +aumôniers de la garde parisienne, a commencé le sacrifice. + +La musique la plus imposante commandoit aux âmes d'élever leurs pensées à +l'éternel. + +La messe finie, la bombe a donné le signal convenu à toutes les +municipalités du royaume. + +Un silence religieux a préparé le plus beau moment de la monarchie +française. + +M. La Fayette est monté à l'autel. Là, au nom de toutes les gardes +nationales de France, il a prononcé le serment suivant: + +_Je jure d'être à jamais fidèle à la nation, à la loi et au roi, de +maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale, et acceptée +par le roi, de protéger conformément aux lois, la sûreté des personnes et +des propriétés, la libre circulation des grains et subsistances dans +l'intérieur du royaume et la perception des contributions publiques sous +quelques formes qu'elles existent, de demeurer uni à tous les Français par +les liens indissolubles de la fraternité._ + +Tous les députés des gardes nationales et autres troupes du royaume se +sont écriés: _je le jure_. + +Le président de l'assemblée s'est avancé. + +_Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi et de maintenir de +tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et +acceptée par le roi._ Chacun des membres de l'assemblée a répété: _je le +jure_. + +Le roi a levé le bras vers l'autel. + +_Moi, roi des Français, je jure à la nation d'employer tout le pouvoir +qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'État, à maintenir la +Constitution et à faire exécuter les lois._ + +Quinze cent mille voix ont crié: _je le jure_ et ce serment a retenti +jusqu'aux extrémités de la France. + +Entendez ce serment, vous tous qui menacez encore notre Constitution, +entendez et tremblez. + +Pendant toute cette cérémonie, l'artillerie faisoit un bruit imposant, et +plus de trois cents tambours étoient frappés à la fois. + +Au bruit de l'artillerie, les personnes restées dans Paris et qui +bordoient les fenêtres ont levé la main avec transport.... + +On aurait désiré que le roi se fût avancé lui-même, qu'il eût traversé le +cirque et qu'en présence du peuple qui l'auroit vu de tous les côtés, il +eût prêté ce serment solennel. De quelle douce jouissance l'ont privé ceux +qui lui ont conseillé de ne pas faire cette démarche! quels cris! quels +transports n'eût-elle pas excité! On paroissoit disposé à le porter +jusqu'à l'autel. + +La reine, qui avoit des plumes aux couleurs de la nation, a également +prêté serment. Après que le roi a eu prêté le sien, il a été joindre sa +famille; il a embrassé ses enfans; il a pris la main de la reine et du +dauphin, et il les a serrées avec la plus vive émotion. + +Quand le _Te Deum_ a été chanté, tous les soldats-citoyens ont remis leurs +épées dans le fourreau et se sont précipités dans les bras l'un de +L'autre, en se promettant union, amitié, constitution, et de mourir pour +la défense de la fraternité et de la liberté. [Note: _Confédération +nationale ou récit exact_, pp. 134-138.] + + +LE RETOUR DE LA FÉDÉRATION + +Un spectacle très réjouissant a succédé à cette fête. Plus de 350 mille +tant hommes que femmes étoient réunis dans le Champ-de-Mars et il n'y +avoit pas d'intermédiaire entre le ciel et eux; or, l'on avoit remarqué +que depuis sept heures jusqu'à midi, il y avait eu cinq orages assez +longs, ou si l'on veut, un orage aristocratique en cinq actes (c'est ainsi +qu'on l'a nommé), qui s'étoient _confédérés sans doute_, pour chasser nos +Parisiennes et nos soeurs des provinces; mais elles ont tenu bon, elles +ont défié les vents et la pluie par diverses chansons agréables, et n'ont +quitté qu'après la cérémonie. + +Leur retour ressembloit à une véritable mascarade. Plusieurs sans +chaussure, ou dont la chaussure restoit à chaque pas dans les boues, +Toutes les cheveux épars, sans bonnets ou avec un mouchoir autour de leur +tête, revenoient escortées d'un cavalier crotté comme elles jusqu'à +l'échine; la gaieté cependant présidoit cette marche qui avoit l'air d'un +triomphe. Plusieurs compagnies revenoient en dansant. [Note: +_Confédération nationale ou récit exact_, pp. 140-141.] + + +L'ENTHOUSIASME ROYALISTE A LA FÉDÉRATION + +Nous trahirions nos devoirs si après avoir rendu hommage à l'esprit de +fraternité qui a caractérisé cette fête, à l'esprit de liberté qui s'est +déployé dans la marche nous dissimulions le changement de cet esprit dans +le camp fédératif. C'étoit un autre air, une autre âme. On croyoit être au +camp de Xerxès et non à Sparte ou à Rome. En effet l'admiration avoit pris +un autre cours. Elle ne se fixoit plus sur ces Parisiens qui se +multiplioient sur nos pas, sur les emblèmes de notre liberté, sur ses +victoires; elle s'attachoit à ce trône brillant destiné pour le chef du +pouvoir exécutif. Il sembloit que la vue de ce trône avoit paralysé, +_médusé_ presque toutes les âmes, et que, comme la fameuse Circé, elle +avoit transformé des âmes patriotes en âmes royalistes. L'idolâtrie pour +la monarchie se répand avec la force la plus violente, et on a semblé +oublier les restaurateurs de la liberté françoise, l'Assemblée nationale, +pour ne plus voir qu'un individu, que celui qui réunissoit autrefois dans +sa main tous ces pouvoirs, dont ses ministres avoient si cruellement +abusé. Les cris de _Vive l'Assemblée_ étoient étouffés par les cris de +_Vive le Roi!_--On s'empressoit, on s'étouffoit pour contempler ce siège +doré; étoit-ce donc là l'impatience qui convenoit à un peuple libre? +Prouvoit-il par là qu'il s'étoit fait une juste idée et de ses pouvoirs et +des devoirs et de l'existence d'un roi? Ne prouvoit-il pas qu'il ne +s'étoit pas encore dépouillé du vieil homme, qu'il conservoit encore ses +vieilles idées, ses préjugés, son culte superstitieux pour la +monarchie?.... [Note: _Courrier de Provence,_ n° 165, t. IX, p. 250-251.] + +Le même son de cloche est donné dans cette lettre de Thomas Lindet, +évêque de l'Eure et constituant à son frère Robert Lindet en date +du 27 juillet 1790. + +Les fêtes de la Confédération auraient dû humilier ou intimider +les ennemis de la Révolution. Le jour même, je jugeai qu'elles ne +serviraient qu'à leur donner une nouvelle audace; elle va toujours +croissant. Si la Cour était mieux organisée, quel parti elle aurait +tiré de l'enthousiasme absurde de la majeure partie des têtes françaises! +La Sainte Ampoule de Reims sera bientôt renvoyée à Saint +Rémy. MM. les Commissaires de la Commune de Paris ont présenté +une adresse tendant à conserver les dispositions du Champ-de-Mars +auquel ils désirent qu'on donne le nom de _Champ de la Fédération_. +Ils désirent que ce soit dans ce lieu que les monarques français +soient investis du pouvoir qui leur est confié. Cette idée a été +applaudie et renvoyée au comité de Constitution. [Note: _Correspondance de +Thomas Lindet,_ publiée par A. Montier, p. 212.]. + +Un anonyme avait proposé de proclamer Louis XVI _Empereur des Français_: +«Mes frères, nous ne sommes plus ni sujets ni esclaves, nous sommes +citoyens; les distinctions qui élevaient l'homme au-dessus de l'homme ont +disparu; la nature a repris ses droits; l'égalité est rétablie parmi nous; +le mérite et la vertu pourront seuls dorénavant prétendre aux récompenses +et obtenir nos hommages. Dans ce nouvel ordre des choses, qu'avons-nous +besoin de Roi? Ne formons-nous pas nous-mêmes le Peuple-Roi, puisque toute +autorité émane du Peuple et réside dans le Peuple? N'est-ce pas nous qui +gouvernons par nos Représentans? Nous ne disons plus le Royaume de France, +nous disons l'Empire des Français, [Note: L'hymne célèbre _Veillons au +salut de l'Empire_ date de cette époque.] si nous voulons être conséquens, +c'est donc un Empereur qu'il nous faut et non pas un Roi. + +«Oui, c'est un Empereur, Roi et tyran sont synonymes, Empereur +signifie celui qui commande un peuple libre; nous jouissons de cet +avantage....» [Note: _Louis XVI proclamé Empereur des Français au Champ- +de-Mars le 14 juillet 1790._] + + + + +CHAPITRE V + +LA FUITE DU ROI + + +SES CAUSES + +Louis XVI avait accepté la Constitution civile du clergé dès le 22 juillet +1790, mais il aurait voulu en retarder l'application jusqu'à ce que le +pape l'eût «baptisée», comme le demandait la majorité de l'épiscopat. +Préoccupée d'assurer la vente des biens nationaux en rendant irrévocable +la réforme religieuse, craignant d'ailleurs qu'une plus longue attente ne +fut exploitée par le parti aristocrate. L'Assemblée mit le clergé en +demeure de se soumettre par le décret sur le serment du 27 novembre 1790. +Le roi ne donna sa sanction à ce décret que sur une sommation de +l'Assemblée, après que son conseiller l'archevêque Boisgelin eût mis sa +conscience à l'aise en lui disant que cette sanction était un «acte forcé» +(26 décembre). Le jour même où il donnait sa signature il disait au comte +de Fersen confident de la reine: «j'aimerais mieux être roi de Metz que de +demeurer roi de France dans une telle position, mais cela finira bientôt». + +Déjà, depuis le jour (20 octobre 1790) où l'Assemblée lui avait imposé par +une violence morale le renvoi de ses ministres, Louis XVI inclinait de +nouveau à écouter les conseils de résistance.--Dès lors il eût son secret +dont le chef, le baron de Breteuil, reçut pleins pouvoirs pour traiter +avec les cours étrangères. La reine et Madame Élisabeth conseillaient à +Louis XVI de quitter Paris et de s'enfuir aux Pays-Bas d'où il reviendrait +mater les jacobins avec l'aide des troupes autrichiennes. + + +L'APPEL A L'ÉTRANGER + +Le projet de fuite est arrêté dès le mois de mars 1791. Il repose presque +entièrement sur le concours que Louis XVI espère des souverains étrangers. +Fersen, confident de la reine, a parfaitement exposé les calculs de la +Cour: + +Le mécontentement est grand et augmente, mais il ne peut se manifester +tant qu'il n'y aura pas de chefs et de centre et, tant que le roi sera +enfermé à Paris, il ne peut avoir ni l'un ni l'autre; et quoi qu'il +arrive, jamais le roi ne sera roi par eux et sans des secours étrangers +qui en imposent même à ceux de son parti. Il faut qu'il en sorte, mais +comment et où aller? + +Le parti du roi n'est composé que de gens incapables ou dont +l'exaspération et l'emportement sont tels qu'on ne peut ni les guider ni +leur rien confier, ce qui nécessite une marche plus lente et de grandes +précautions. Le lieu de la retraite en demande encore davantage. Il faut y +être bien en sûreté; il faut avoir trouvé un homme capable et dévoué qui +eût de l'influence sur les troupes, qu'il lui faut bien connaître +auparavant. Mais tous ces moyens seraient encore insuffisants sans les +secours des puissances voisines: l'Espagne, la Suisse et l'Empereur, et +sans l'assistance des puissances du Nord (la Russie et la Suède) pour en +imposer à l'Angleterre, la Prusse et la Hollande dans le cas très probable +où elles voudraient mettre obstacle aux bonnes intentions de ces +puissances et, en les attaquant, les empêcher de secourir efficacement le +roi de France. [Note: Klinckovström, _Fersen et la Cour de France_, lettre +du 7 mars 1791 au roi de Suède.] + +Il est bon, après avoir lu ce document, de connaître le commentaire qu'en +a donné M. Jaurès: + +Cette lettre est évidemment le reflet des conversations mystérieuses qui +se prolongeaient entre le Roi, la Reine et le comte de Fersen. C'est +l'exposé le plus complet et le plus décisif de la pensée et de la +politique royale en janvier et mars 1791. C'est aussi l'acte d'accusation +le plus formidable contre la monarchie. Cette monarchie nationale n'a plus +aucune racine en France: elle attend sa force, toute sa force, son salut, +tout son salut de l'étranger. Le roi et la reine se méfient également de +tous les partis, y compris le leur. Ils ont de la haine pour cette +noblesse égoïste et étourdie qui, en refusant le sacrifice d'une partie de +ses privilèges pécuniaires quand furent convoqués les notables, a acculé +le roi à la convocation des États généraux et ouvert ainsi, selon le mot +de Fersen, la Révolution.... + +Pas plus qu'ils ne peuvent s'appuyer sur les partis organisés, ils n'ont +confiance en la France elle-même. Ils se rendent bien compte qu'elle n'est +pas dans l'ensemble désenchantée de la Révolution: et ceux mêmes qui se +plaignent d'elle n'ont ni assez de ressort, ni assez de foi dans leur +propre cause pour se soulever spontanément. Il faudra que le Roi leur +donne de haut le signal du mouvement. + +Il faudra que l'étranger intervienne et Fersen, écho du roi et de la +reine, écrit au roi de Suède cette phrase terrible qui est pour nous la +disqualification définitive de la monarchie: «Jamais le roi ne sera roi +par les Français et sans des secours étrangers.» Bien mieux ces secours +étrangers, le roi les invoque non seulement pour dompter et châtier ses +ennemis, mais pour en imposer même à ceux de son parti dont il +n'obtiendrait ni une obéissance suffisante ni la docilité aux mesures +nécessaires de réorganisation. Ainsi isolée de toute force française, la +monarchie ne semble plus avoir que deux idées: imaginer des moyens de +vengeance contre ses ennemis du dedans, imaginer des moyens pour appeler +le plus tôt possible les amis du dehors. [Note: Jean Jaurès, Histoire +socialiste. _La Constituante_, p. 637. ] + + +LES PRESSENTIMENTS POPULAIRES + +LES PRÉCÉDENTS + +Les projets de fuite du roi transpirèrent de bonne heure. Les jacobins +avaient des amis et des informateurs jusque dans le personnel du château. +L'inquiétude populaire se manifesta d'une façon significative lors du +départ de Mesdames tantes du roi pour Rome et lors du voyage que Louis XVI +essaya de faire à Saint Cloud pour communier en cachette de la main d'un +prêtre insermenté. + + +LE DÉPART DE MESDAMES + +Dès le 3 février, la municipalité de Sèvres instruite par la domesticité +des princesses [Mesdames habitaient le château de Bellevue] avise les +jacobins. En un clin d'oeil, le bruit de leur voyage se répand dans la +foule. Tous les orateurs des clubs, tous les pamphlétaires dévoués à la +Révolution, Marat, Camille Desmoulins, Gorsas, jettent le cri d'alarme.... +«Bien que le roi et la reine soient les deux personnages les plus +essentiels à la Révolution, il n'en est pas moins vrai que s'ils restaient +seuls, leur départ serait plus facile, lorsque tout le reste de la famille +royale serait en sûreté (Gorsas, _Courrier des 83 départements_, 3 février +1791).... «_Salus populi suprema lex esto_. Le salut de la chose publique +interdit à Mesdames d'aller porter leurs personnes et nos millions chez le +pape ou ailleurs. Leurs personnes, nous devons les garder précieusement, +car elles contribuent à nous garantir contre les intentions hostiles de +leur neveu M. d'Artois et de leur cousin, Bourbon Condé.... Tout ce que +Mesdames emportent est à nous, tout jusqu'à leurs chemises. Il me déplaît +à moi que nos chemises aillent à Rome» (Corsas, 9 février). + +Camille Desmoulins tenait le même langage: «Il est faux, s'écriait-il, de +dire que les tantes du roi jouissent des mêmes droits que les autres +citoyens.--Est-ce que la nation leur a fait présent, à leur naissance, +d'un million de rentes, comme à Mesdames?--Non, sire, vos tantes n'ont +pas le droit d'aller manger nos millions en terre papale. Qu'elles +renoncent à leurs pensions. Qu'elles restituent aux coffres de l'État tout +l'or qu'elles emportent et qu'elles aillent ensuite, si bon leur semble, à +Lorette ou à Compostelle!» (_Révolutions de France et de Brabant_, +n°64).... + +«On assure, écrivait Marat, que les tantes du roi font le diable pour +partir. Il serait de la plus haute imprudence de les laisser faire. En +dépit de ce qu'ont dit là-dessus d'imbéciles journalistes, elles ne sont +pas libres. Nous sommes en guerre avec les ennemis de la Révolution. Il +faut garder ces béguines en otages et donner triple garde au reste de la +famille» (_Ami du peuple_ du 14 février 1791). + +Le 8 février la municipalité de Paris vint prier le roi avec instance de +s'opposer au départ des princesses, vu l'agitation des esprits et +l'irritation de la foule.--Louis XVI répondit que ses tantes étaient +libres de sortir du royaume comme tous les autres citoyens: «Ni la +déclaration des droits de l'homme ni les lois de l'État ne me permettent +de m'opposer à leur départ». Le 9 février, le tocsin retentit, trente-deux +sections s'assemblent et délibèrent sur le moyen d'empêcher le départ des +princesses.... Au nom des sections, l'abbé Mulot rédige une adresse à +l'Assemblée pour demander une loi rendant obligatoire la résidence de la +famille royale: «Nous ne recherchons pas, disait l'adresse, si ce voyage +inconsidéré serait l'effet de quelques insinuations perfides. Nous ne +voulons pas croire que les tantes du roi aient jamais eu le dessein +d'aller encourager ou seconder par leur présence les fugitifs qui osent +menacer la patrie; qu'elles veuillent, comme ces citoyens ingrats +disperser hors de France des richesses qui ne leur ont pas été données +pour cet usage et nourrir les étrangers de la substance nationale. Nous +éloignons de nous la pensée qu'un sexe timide et fait pour conseiller la +paix soit chargé de négocier des traités de guerre....» + +Les femmes de la halle, les sections députèrent auprès du roi qui resta +inébranlable et qui se hâta de prévenir ses tantes que les femmes de la +halle se disposaient à partir pour Bellevue. A la réception de cette +nouvelle, Mesdames quittèrent Bellevue en toute hâte le 20 février à 10 +heures et demie du soir. «Moins d'une demi-heure après le départ des +fugitives, le bataillon des femmes arrivait à Bellevue, forçait les +grilles et faisait irruption dans le château....» + +A Moret, la municipalité vérifie les passeports, les trouve irréguliers et +refuse de laisser les voyageuses continuer leur chemin.--La garde +nationale cerne les voitures et s'apprête à dételer les chevaux. Il faut +qu'un escadron de chasseurs leur ouvre passage. + +A Arnay-le-Duc, le 22 février, le maître de poste refuse des chevaux pour +le relai. La garde nationale, la commune, s'opposent au passage. «Peu nous +importe, déclare le procureur-syndic, que Mesdames soient parties avec +l'assentiment du roi, si elles sont parties contre le gré de l'Assemblée +nationale. En ce moment même, le comité de constitution est saisi d'un +projet de décret sur la résidence de la famille royale. Il ne faut pas +laisser les tantes du roi se soustraire d'avance à l'exécution d'une loi +de sûreté générale. Elles ne partiront d'ici qu'avec un passeport émané de +l'Assemblée.» Mesdames furent obligées de s'humilier à solliciter le +secours de cette assemblée qu'elles considéraient comme rebelle. En +attendant sa réponse, on les logea sous bonne garde chez le curé +constitutionnel. En même temps grande agitation à Paris. Les dames de la +Halle députaient chez Monsieur pour lui demander sa parole de rester à +Paris. + +Mirabeau dut intervenir pour que la Constituante autorisât la continuation +du voyage des princesses en renvoyant la décision à Louis XVI. Le peuple +assiégea les Tuileries que Lafayette déblaya péniblement le 24 février. + +La municipalité d'Arnay ne se tint pas pour battue. Elle dépêcha un +nouveau courrier à l'Assemblée. Mesdames ne purent quitter Arnay-le-Duc +que le 3 mars. Leur captivité avait duré 12 jours. [Note: Résumé d'après +H. Babled, _La Révolution française_, t. XXI.] + + +LE DÉPART POUR SAINT-CLOUD + +Le 18 avril, Louis XVI ayant voulu quitter les Tuileries, pour aller à +Saint-Cloud faire ses Pâques, le peuple s'attroupa autour de son carrosse, +arrêta les chevaux. Les gardes nationaux eux-mêmes, rebelles aux ordres de +Lafayette, refusèrent d'ouvrir un passage et le roi dut rentrer au +château. Il se considéra dès lors comme prisonnier et, pendant qu'il +chargeait son ministre des affaires étrangères d'écrire officiellement à +tous les cabinets qu'il était libre et qu'il avait renoncé volontairement +à son voyage à Saint-Cloud, il achevait ses derniers préparatifs de fuite. +Lafayette qui était responsable de l'ordre a soupçonné que l'émeute du +18 avril fût concertée avec la Cour et destinée à lui donner le prétexte +qu'elle cherchait pour recourir à l'intervention étrangère. + +L'émeute excitée le 18 avril 1791 pour empêcher le roi d'aller à St Cloud +où il se rendait assez habituellement devait fournir aux adversaires de la +révolution un argument contre l'indépendance du monarque. + +Mirabeau, depuis ses intimes liaisons avec la Cour, était entré très avant +dans ces vues. L'émeute de St Cloud elle-même avait été projetée par lui. +Sa mort priva les chefs contre-révolutionnaires des conseils de ce +puissant génie; tout le plan se ressentit de cette perte.... + +Ce que voulait la Cour, c'était de constater qu'elle était violemment +retenue à Paris. La plupart des gardes nationaux étaient de bonne foi. +Quelques-uns pouvaient être dans le secret, nommément Danton, soldé depuis +longtemps par les provocateurs de cette émeute, et qui arriva avec son +bataillon sans que personne l'eût fait demander, sous prétexte de voler au +secours de l'ordre public. Lafayette avait demandé au roi et à la reine un +peu de temps pour ouvrir leur passage; ils se hâtèrent de monter en +voiture. Il leur demanda d'y rester jusqu'à ce que le passage fût ouvert +et pendant qu'il était engagé au milieu de l'émeute ils se firent prier +par un officier municipal de remonter chez eux. [Note: Lafayette, +_Mémoires_, II, p. 65-66.] + + +LES CRAINTES INSTINCTIVES DU PEUPLE ÉTAIENT JUSTIFIÉES + +Le peuple avait l'instinct que le roi cherchait à fuir et il redoutait +cette fuite comme un péril immense. Il paraît étrange et même +contradictoire que les révolutionnaires aient redouté à ce point le départ +d'un roi peu ami de la Révolution. Le peuple pourtant avait raison. + +Il n'y avait pas à cette date de parti républicain, d'opinion +républicaine; [Note: Excessif. Il y avait dès la fin de 1790 une opinion +républicaine, mais cette opinion était confinée dans quelques cercles +restreints de publicistes parisiens.] nul ne savait par quelle autorité +serait remplacée l'autorité royale: et la fuite du roi semblait creuser un +vide immense. De plus et surtout, le peuple sentait bien qu'il y avait +d'innombrables forces de réaction disséminées, encore à demi-latentes, qui +n'attendaient qu'un signal éclatant pour apparaître, qu'un centre de +ralliement pour agir. + +Le roi parlant haut de la frontière, dénonçant la guerre faite à l'Église, +effrayant la partie timide de la bourgeoisie, lui faisant peur pour ses +propriétés, grossissant son armée de contingents étrangers et les couvrant +du pavillon de la monarchie pouvait être redoutable. [Note: Jean Jaurès, +La _Constituante_, p. 619.] + + +LE 21 JUIN 1791 + +Après l'émeute du 18 avril, Marie-Antoinette écrivit à Mercy, représentant +de l'Autriche aux Pays-Bas, pour que l'Empereur fît avancer 15,000 hommes +à Arlon et Virton et autant à Mons de manière à donner à Bouillé un +prétexte pour rassembler des troupes et des munitions à Montmédy. Le roi +commanda une énorme berline pour lui et sa famille et se procura des +passeports au nom de la baronne de Korff. Le départ fut retardé jusqu'au +20 juin parce que le roi attendait deux millions qu'il devait toucher sur +sa liste civile. Malgré la surveillance étroite dont il était l'objet, il +s'échappa du château dans la nuit du 20 au 21 juin déguisé en valet de +chambre et se dirigea sur Montmédy par la route de Châlons. Le même jour, +Monsieur, son frère (le comte de Provence), fuyait en Belgique par une +autre route. + +Avant de quitter Paris le roi avait lancé une proclamation violente où il +déclarait que la seule récompense des sacrifices qu'il avait consentis +depuis trois ans était «de voir la destruction de la royauté, tous les +pouvoirs méconnus, les propriétés violées, la sûreté des personnes mise +partout en danger, les crimes rester impunis et une anarchie complète +s'établir au-dessus des lois, sans que l'apparence d'autorité que lui +donnait la nouvelle constitution fût suffisante pour réparer un seul des +maux qui affligent le royaume». + +Le premier sentiment des patriotes en apprenant la fuite du roi fût la +colère, l'indignation contre son parjure, puis ce fut la peur, la peur de +l'intervention étrangère et du retour et des vengeances des émigrés. Le +grand journal démocrate _Les Révolutions de Paris_ ont bien traduit +les impressions par lesquelles passa le peuple de Paris. + + +LES SENTIMENTS DES PARISIENS + +_Le plus honnête homme de son royaume!_ Lâches écrivains, folliculaires +ineptes ou gagés, c'est ainsi que vous appeliez Louis XVI. Le plus honnête +homme de son royaume, ce père des Français, à l'exemple du héros des deux +mondes, [Note: Lafayette que les démocrates accusaient--d'ailleurs à tort +--de complicité avec le roi.]a donc aussi quitté son poste et s'évade avec +l'espoir de nous envoyer, en échange de sa personne royale, une guerre +étrangère et intestine de plusieurs années. Ce complot, digne au reste des +maisons de Bourbon et d'Autriche coalisées, ce complot lâche et perfide, +médité depuis 18 mois, s'est enfin effectué.... + +Bien loin d'être _affamé de voir un roi_, la manière dont le peuple prit +l'évasion de Louis XVI, montra qu'il étoit saoul du trône et las d'en +payer les frais. S'il eût su dès lors que Louis XVI, dans sa déclaration +qu'on lisoit en ce moment à l'assemblée nationale, se plaignoit de +_n'avoir point trouvé dans le château des Tuileries les plus simples +commodités de la vie_, le peuple indigné se seroit porté peut-être à des +excès; mais il sent sa force et ne se permit aucune de ces petites +vengeances familières à la faiblesse irritée; il se contenta de persiffler +à sa manière la royauté et l'homme qui en étoit revêtu. Le portrait du roi +fut décroché de sa place d'honneur et suspendu à la porte: une fruitière +prit possession du lit d'Antoinette pour y vendre des cerises, et en +disant: C'est aujourd'hui le tour de la nation pour se mettre à son aise. +Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiffât d'un bonnet de +la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mépris; on respecta +davantage le cabinet d'étude du dauphin; mais nous rougirions de rapporter +le titre des livres du choix de sa mère. + +Les rues et les places publiques offroient un spectacle d'un autre genre. +La force nationale armée se déployoit en tous lieux d'une manière +imposante. Le brave Santerre, pour sa part, enrôla deux mille piques de +son faubourg. Ce ne furent point les citoyens actifs et les habits bleus +de roi [Note: Les gardes nationaux portaient l'habit bleu. Les citoyens +passifs ne faisaient pas partie de la garde nationale.] qui eurent les +honneurs de la fête, les bonnets de laine reparurent et éclipsèrent les +bonnets d'ours. Les femmes disputèrent aux hommes la garde des portes de +la ville, en leur disant: Ce sont les femmes qui ont amené le roi à Paris, +[Note: Le 6 octobre 1789.] ce sont les hommes qui le laissent évader. Mais +on leur répliqua: Mesdames, ne vous vantez pas tant; vous ne nous aviez +pas fait là un si grand cadeau. + +L'opinion dominante étoit une antipathie pour les rois et un mépris pour +la personne de Louis XVI, qui se manifestèrent jusque dans les plus petits +détails. A la Grève, on fit tomber en morceaux le buste de Louis XIV, +qu'éclairoit la célèbre lanterne, l'effroi des ennemis de la Révolution. +Quand donc le peuple se fera-t-il justice de tous ces rois de bronze, +monumens de notre idolâtrie? Rue Saint-Honoré, on exigea d'un marchand +le sacrifice d'une tête de plâtre, à la ressemblance de Louis XVI; dans un +autre magasin on se contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de +papier; les mots de _roi, reine, royale, Bourbon, Louis, Cour, Monsieur, +frère du roi_, furent effacés partout où on les trouva écrits, sur tous +les tableaux et enseignes des magasins et des boutiques. Le _Palais royal_ +est aujourd'hui le _Palais d'Orléans_. Les _couronnes_ peintes furent même +proscrites, et le jour de la Fête-Dieu [23 juin] on les couvrit d'un voile +sur les tapisseries où elles se trouvoient, afin de ne point souiller par +leur aspect la sainteté de la procession. La Fayette ne manqua pas de s'y +trouver avec cet air hypocrite qu'on lui connoît, on a remarqué que +Duport [Note: Adrien Duport, un des chefs du côté gauche de la +Constituante.] le tenoit par-dessous le bras. + +Un piquet de 50 lances fit des patrouilles jusque dans les Tuileries, +portant pour bannière un écriteau avec cette inscription: + + Vivre libre ou mourir. + Louis XVI s'expatriant + N'existe plus pour nous. + +Si le président de l'Assemblée nationale eût mis aux voix sur la place de +Grève, dans le jardin des Tuileries et au palais d'Orléans le gouvernement +républicain, la France ne seroit plus une monarchie.... + +... Citoyens! C'est une seconde révolution qu'il nous faut; nous ne +pouvons nous en passer: la première est déjà oubliée, et nous n'avons +encore eu jusqu'ici qu'un avant-goût de la liberté; elle nous échappera si +nous ne la fixons au milieu de nous. Pour la seconde fois, traçons à +l'assemblée nationale le plan qu'elle doit suivre: cette fois elle n'a pas +fait preuve de cette fermeté dont nous lui avons su tant de gré au mois de +juin 1789. Ce n'est plus un clergé et une noblesse qu'il faut contenir et +abattre; c'est sur Louis XVI et ses ministres que nous devons porter notre +oeil réformateur.... + +L'assemblée nationale vieillit; on s'en aperçoit à cette manie qu'elle a +de se fier à tout le monde; le mauvais succès de ses épreuves ne la guérit +point de cette funeste facilité. Et encore quelle mollesse elle a mis dans +son premier arrêté sur la fuite de Louis XVI! Pourquoi ne pas appeler les +choses par leur nom? Pourquoi mentir au public? Pourquoi qualifier +d'_enlèvement_ l'évasion du roi?... + +Si Louis n'a fait qu'une abdication, il n'est pas coupable, il usoit de +ses droits; la nation n'a pas plus à se plaindre de lui qu'un maître n'a +le droit de se plaindre d'un _valet_ qui se retire de son service. +Mais si Louis a compromis, si du moins il a eu l'intention de compromettre +la nation en se retirant, la nation peut l'en punir comme le maître peut +faire punir le _valet_ qui ne prend congé que pour apporter le trouble +dans la maison de celui qui le salarioit. Reste à voir si Louis a fait une +abdication pure et simple, ou bien si sa retraite est attentatoire au +repos public; nous entendons par le mot abdication l'acte par lequel un +fonctionnaire quelconque déclare à ses commettans qu'il renonce à son +office, et qu'il en donne sa démission. Or, la conduite du ci-devant roi +ne comporte rien qui présente ce caractère: il a fait mystère de son +départ, son hypocrisie a trompé tout le monde, il se retire de nuit, il a +fui comme un traître, il n'a pas craint d'abandonner Paris et la France à +toutes les horreurs de l'anarchie; en fuyant il a laissé une déclaration +qui le décèle et qui est une satire de la Révolution; il a osé traiter de +captivité son séjour au milieu d'un peuple qui l'idolâtrait, il a réclamé +contre tous les décrets favorables à la liberté, il a osé dire qu'il +Alloit se mettre en sûreté dans un autre pays; il a prêché la révolte, il +a rappelé les peuples à l'esclavage; le fourbe les a flattés pour les +séduire, il a dit enfin qu'il ne rentrerait en France qu'après que le +système actuel seroit renversé, qu'après que la constitution qu'il a jurée +seroit établie sur des bases différentes; telle est la substance d'une +proclamation incendiaire que Louis a laissée à sa sortie de Paris. Ajoutez +à cela l'insolente défense à ses ministres de signer aucun acte en son +nom, jusqu'à ce qu'ils aient reçu des ordres ultérieurs et l'injonction au +garde des sceaux de lui renvoyer le sceau de l'état lorsqu'il en seroit +requis de sa part. + +Est-ce là une abdication? Est-ce là une démission pure et simple? +Non, c'est un crime de lèse-nation, une révolte à la nation, un assassinat +prémédité de la nation.... + +Mais comment procéder au jugement? Il est inviolable, et la loi n'a pas +prononcé. Il étoit inviolable, quand il étoit roi; il a cessé d'être roi, +quand il a fait sa proclamation, quand il a fui; il a donc cessé d'être +inviolable. Un roi, même constitutionnel, ne jouit de l'inviolabilité +qu'autant qu'il est en fonctions, un roi qui fuit sa patrie, qui court se +mettre à la tête d'une armée de brigands, est-t-il en fonctions? Ce n'est +donc pas comme roi qu'il faut le juger, mais comme individu, comme +rebelle, comme _factieux_ et ennemi déclaré de la patrie.... La haute cour +nationale provisoire d'Orléans le jugera.... + +Et toi, Antoinette, toi qu'un peuple généreux vouloit forcer à être +heureuse, toi destinée à faire respecter celui que tu as toujours avili; +que diras-tu? As-tu trompé Louis? Non, il était d'accord avec toi, son âme +à l'unisson de la tienne étoit faite pour le crime. Il t'aimait! Quels +étaient donc tes desseins?... De n'entrer dans cette cité qu'en écrasant +sous les roues de ton char ses malheureux habitans; ta main avoit désigné +les victimes; le massacre de Paris devait être le jour de ton triomphe; +mais ... tu pâlis! Ne crains pas pour tes jours; ton sang ne souillera pas +le sol de la France; quoique tu sois digne du sort de Brunehaut, les +François croiront te punir assez en te laissant la vie. C'est dans ton +coeur que tu trouveras ton bourreau: seule désormais au milieu d'un peuple +immense, tu seras réduite à tes complices et à tes remords; tu le verras +heureux ce bon peuple contre qui tu aiguisois des poignards, et son +bonheur fera ton supplice!... [Note: _Les Révolutions de Paris_ du 18 au +25 juin 1791.] + + +LA DICTATURE DE L'ASSEMBLÉE + +L'Assemblée se montra digne de la confiance de la nation. Elle manda sur +le champ les ministres pour leur ordonner d'exécuter les lois. Elle envoya +des courriers dans tous les départements pour donner l'ordre d'arrêter +toutes personnes sortant du royaume et pour les instruire de ses +dispositions. Elle exigea de tous les militaires fonctionnaires publics le +serment de fidélité à la nation. Dans sa mémorable séance qui dura sept +jours et sept nuits, elle s'occupa de prévenir les désordres, d'entretenir +le courage des citoyens, et de montrer, par son sang-froid et sa fermeté, +qu'elle était digne de commander aux circonstances. Il est remarquable que +dès le second jour après qu'elle eût pris toutes les précautions +qu'exigeait la sûreté de l'empire, elle reprit tranquillement l'ordre de +son travail interrompu et discuta le code pénal. [Note: Rabaut Saint- +Étienne, _op. cit._, p. 163.] + + +L'ATTITUDE DE LA FRANCE + +Le pays se montra calme et résolu. Les gardes nationales s'armèrent, les +municipalités siégèrent en permanence. On s'assura par endroits de la +personne des suspects, on interna au chef-lieu du département les prêtres +réfractaires les plus perturbateurs, mais il n'y eut aucun désordre, +aucune violence, rien qui rappelât la Grande Peur. + +Ce calme imposant de la France a été bien dépeint dans deux lettres +écrites par Thomas Lindet à son frère Robert au moment même: + +La France a été frappée d'un coup électrique qui s'est fait sentir d'un +bout du royaume à l'autre avec la rapidité la plus inconcevable. Partout +la même énergie, le même ordre, les mêmes sentiments, la même attitude +fière et inébranlable; la liberté est défendue par deux ou trois millions +de baïonnettes, et la Constitution est environnée de milliers de bouches à +feu qu'on appelait jadis _ratio ultima regum_ et qui sont aujourd'hui les +meilleurs arguments du peuple. D'un bout à l'autre de la France, on s'est +empressé d'envoyer à l'Assemblée nationale des adresses qui renferment les +principes du droit public les plus fortement prononcés.... [Note: Thomas +Lindet à Robert Lindet, 27 juin 1791, dans la _Correspondance_ publiée par +A. Montier.] + +Vous aurez une idée de la tranquillité qui règne dans Paris quand vous +lirez le procès-verbal de l'Assemblée nationale toujours tenante et +délibérante presque sans interruption, sur les matières qui étaient à +l'ordre, et quand vous saurez que les adjudications des biens nationaux se +sont faites avec la même tranquillité et le même avantage dans les +enchères. J'ai vu des furieux humiliés, j'ai vu couler des larmes de +quelques prêtres fanatiques. Était-ce le désespoir ou le repentir qui les +arrachait? Je n'en sais rien, mais les scélérats qui ont compté que le +peuple nous égorgerait, les imbéciles qui ont espéré que la noblesse +détruite voudroit renaître des cendres de nos habitations, doivent être +bien atterrés par le spectacle de cet empressement avec lequel les +ci-devant nobles jurent de défendre la patrie, et de ce concert qui règne +dans toutes les classes de la société! Nous pouvions jurer de défendre la +patrie et la liberté des Français, nous pouvons jurer aujourd'hui que les +Français seront libres et qu'aucune puissance ne renversera l'édifice de +la Constitution. [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet, 22 juin 1791.] + + +L'ARRESTATION DU ROI A VARENNES + +Le même jour 21, vers onze heures du soir, est arrivé à l'auberge du _Bras +d'Or_ le sieur Drouet maître de la poste aux chevaux de Sainte-Menehould, +accompagné du sieur Guillaume, habitant de la même ville, tous deux en +bidet et qui sans respirer apprirent au sieur Leblanc aubergiste que deux +voitures descendaient derrière eux et allaient passer sur le champ et +qu'ils soupçonnaient que le roi était dans une. L'aubergiste, officier de +la garde nationale, courut chez M. Sauce procureur de la Commune, qu'il +fit lever aussitôt, et lui redit ce qu'il venait d'apprendre. Il retourna +chez lui, s'arma lui et son frère et prirent un poste. Le procureur de la +Commune avertit l'officier municipal qui représente le maire député à +l'Assemblée nationale. [Note: Le député George.] Ayant rencontré le sieur +Régnier homme de loi, qui était également prévenu, il le pria d'aller vite +avertir les autres officiers. [Note: Officiers municipaux.] Le procureur +de la Commune rentré chez lui fit lever ses enfants et leur dit de courir +par les rues en criant _Au feu_ afin de donner l'alarme. Il prit une +lanterne et se porta au passage. Pendant cet instant les sieurs Régnier et +Drouet conduisirent une voiture chargée et barrèrent le passage du pont. +Ce fut à ce moment que les voitures parurent, les deux frères Leblanc +avaient arrêté la première qui était un cabriolet dans lequel étaient deux +dames. [Note: Mmes Brunier et de Neuville attachées à la personne de la +reine.] + +Le procureur de la Commune s'étant approché de cette voiture demande les +passeports; on lui répondit que c'était la seconde voiture qui les avait; +il s'y porta de suite. Cette voiture était extraordinairement chargée, +attelée de six chevaux, avec des cavaliers sur les trois chevaux de main +et trois personnes habillées en jaune assises sur le siège. [Note: Trois +gardes du corps déguisés en courriers.] Les deux frères Leblanc, réunis au +sieur Coquillard, Justin George, Pousin, tous trois gardes nationales, les +nommés Thevenin des Islettes et Délion de Montfaucon qui étaient logés à +l'auberge du _Bras d'Or_ et armés firent ferme et bonne contenance. Le +procureur de la Commune s'approchant de la portière demanda aux personnes +qui étaient dans cette voiture où elles allaient et leva sa lanterne pour +les distinguer.... + +Alors l'alarme sonnait, le peuple s'amassait, la garde nationale avait +formé des postes, on s'occupait à barrer les avenues et à placer des +hommes bien armés pour s'opposer au passage intérieur. [Note: La route +passait près de l'auberge sous une voûte basse et étroite, à la sortie de +laquelle se trouvait le pont sur l'Aire qui faisait communiquer la ville +haute et la ville basse. La voûte se voit dans la gravure des _Révolutions +de Paris_ que nous reproduisons.] On se porta sur le chemin de Clermont +avec quelques pièces de canon et on s'occupa à former des barrières avec +des pièces de bois, des fagots et des voitures.... + +Tous ces moments se passèrent dans la plus cruelle agitation, incertains +des dispositions des hussards qui occupaient une partie de la rue et des +mouvements que pouvaient faire ceux qui étaient au quartier [Note: Les +hussards de Lauzun dont un détachement arriva après le roi et se mit en +bataille devant la maison du procureur Sauce où le roi était descendu. Un +autre détachement était dans la ville basse, de l'autre côté du pont et de +la voûte barricadés et gardés par les gardes nationaux. Les hussards +finirent par passer au peuple.] + +Plusieurs personnes étaient rassemblées autour du roi, et voyant qu'on ne +doutait plus que ce fût lui, il s'ouvrit et se précipitant dans les bras +du procureur de la Commune, il lui dit: _Oui je suis votre roi. Placé dans +la capitale au milieu des poignards et des baïonnettes, je viens chercher +en province et au milieu de mes fidèles sujets la liberté et la paix dont +vous jouissez tous; je ne puis plus rester à Paris sans y mourir, ma +famille et moi_. Et après une explosion de son âme tendre et paternelle, +il embrassa tous ceux qui l'entouraient. Cette prière attendrissante fit +jeter sur lui des regards d'un feu d'amour que ses sujets connurent et +sentirent pour la première fois et qu'ils ne purent caractériser que par +leurs larmes.... Le spectacle était touchant mais il n'ébranlait pas la +commune dans sa résolution et son courage pour conserver son roi.... +[Note: «Il semblait, dit Fournel, que la majesté royale eût encore gardé +son prestige pour ces hommes qui venaient, sans s'en douter à coup sûr, et +sans prévoir en aucune façon ni la portée, ni les conséquences de leur +acte, de lui porter la plus terrible atteinte.»] + +Les gardes nationales voisines commençaient à défiler de toutes parts, +averties par les officiers et cavaliers de la gendarmerie et par des +citoyens. A six heures du matin, on se vit suffisamment en force pour +hâter le départ et former l'escorte. Pendant cet intervalle, le conseil +général de la commune, le tribunal, le juge de paix, ce dernier mandé par +le roi, s'assemblèrent pour délibérer sur le départ du roi, lorsqu'on +annonça deux courriers de la capitale, dont l'un était aide de camp de M. +de Lafayette, porteurs d'ordres de l'Assemblée nationale, envoyés à la +poursuite du roi.... [Note: Procès-verbal de la municipalité de Varennes +dans V. Fournel, appendice.] + +Le départ n'eut lieu qu'à sept heures et demie du matin, le roi s'était +efforcé de le retarder le plus longtemps possible pour donner le temps à +Bouillé d'arriver à son secours avec le Royal-Allemand, en garnison à +Stenay. Bouillé arriva une heure trop tard. Le retour se fit au milieu +d'une foule de gardes nationales accourues de tous les villages. Entre +Épernay et Château-Thierry trois députés mandatés par l'Assemblée, Pétion, +La Tour-Maubourg et Barnave, rejoignirent le cortège qui fit dans Paris +une entrée impressionnante. + + +RETOUR DE LOUIS XVI A PARIS SAMEDI 25 JUIN + +Des spectateurs de tout rang et en grand nombre ne manquèrent pas de se +trouver sur le chemin depuis Pantin jusqu'au pont tournant du jardin des +Tuileries. Le poids de la chaleur ne rebuta personne, et l'on ne s'ennuya +pas d'attendre: on avoit tant de choses à se communiquer sur le saint du +jour et c'étoit à qui dirait son mot. On passa en revue les faits et +gestes du héros de la fête. On s'étonna d'avoir été si longtemps dupe de +ce rustre couronné, dont les pièges avoient été aussi grossiers que la +personne.... + +Ceux qui tenoient pour le ci-devant, ils étoient en petit nombre, +observoient tout et osoient à peine souffler. On en vit quitter la partie +plutôt que d'être contraints à se couvrir en la présence du roi, leur +maître; car bien longtemps avant le passage du cortège on convint de cette +nouvelle étiquette: on ne fit grâce à personne; ceux qui ne portoient de +chapeaux que sous le bras, comme les autres. Plusieurs d'entre le peuple, +qui n'en avoient point du tout, ne voulurent pas néanmoins être en reste; +ils se ceignirent la tête d'un mouchoir. On fut sans miséricorde pour les +femmes coiffées d'un chapeau noir. [Note: Marie Antoinette à son départ +portait un chapeau noir.] On fit main basse dessus: _A bas le Chapeau_, +leur disoit-on, et pour décider les plus irrésolues, on leur ajoutoit: +Voudriez-vous, vous, honnête femme, avoir quelque ressemblance avec +l'autrichienne? Cette considération portoit coup. + + +La plupart des piques avoient un pain embroché dans le fer de la lance +comme pour faire entendre à Louis XVI que l'absence d'un roi ne cause +point la famine. Si notre ci-devant avoit la vue moins courte, il auroit +pu lire cette inscription en tête d'un piquet de citoyens mal vêtus, mal +armés, mais pénétrés des bons principes: + +Vive la Nation +La loi... +[Note: _Le Roi_ a été supprimé.] + +C'étoit un spectacle imposant et magnifique vu des Champs-Elysées que ces +20 mille baïonnettes parsemées de lances, escortant avec gravité, à +travers une population de 300 mille individus, un roi caché dans le fond +de son coche, et cherchant à se dérober aux regards de toute une multitude +dont il se promettoit trois jours auparavant la conquête et l'esclavage. +Le soleil, dont les fuyards avoient prévenu le lever, le soleil, dans +toute sa pompe, éclaira de ses derniers rayons leur rentrée ignominieuse +au palais des Tuileries, comme pour apprendre aux despotes que leur règne +va finir. Quel beau moment que celui où l'on vit tout le peuple de la +première cité du monde humilier tous les potentats de la terre dans la +personne de Louis XVI, montrer aux nations comme il convient de châtier +les monarques, dédaigner de répandre le sang corrompu d'un roi +réfractaire, et le réserver pour servir d'épouvantail à ses pareils! Mais +peut-être que la journée du 14 juillet 1789 étoit encore plus belle. +[Note: _Les Révolutions de Paris_ du 25 juin au 2 juillet 1791.] + + + + +CHAPITRE VI + +LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS + + +LE PROBLÈME POLITIQUE AU LENDEMAIN DE VARENNES + +La fuite du roi avait en fait suspendu la Constitution. Son retour +augmenta les difficultés. Un roi parjure, qui avait solennellement répudié +ses serments, qui était allé solliciter l'aide de l'étranger pouvait-il +être rétabli en fonctions? Et d'autre part, si on le déposait, par qui, +par quoi le remplacerait-on? + +Un député du côté gauche, Thomas Lindet, dès le 22 juin, définit ainsi le +problème politique qui se posait devant l'Assemblée et devant la France: + +Louis XVI remontera-t-il sur le trône d'où il est descendu? + +Aura-t-il un successeur? + +Quel rôle pourrait jouer Louis-Philippe? [Note: Philippe d'Orléans, +premier prince du sang, le futur Philippe-Égalité.] + +La France ne sera-t-elle pas une République? + +Quand partirons-nous? [Note: Quand la Constituante se séparera-t-elle? Un +de ses premiers actes fut de suspendre les élections déjà commencées pour +la nomination de la Législative.] + +Comment nous en tirerons-nous? [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet, 22 +juin 1791.] + +Le même député montrait un peu plus tard toutes les difficultés qu'offrait +chacune des solutions possibles et critiquait âprement celle qui fut +finalement adoptée: le rétablissement de Louis XVI. + +Nous sommes dans une position fâcheuse. La très petite minorité [de +l'Assemblée] pense que le contrat social est rompu par le parjure; la +petite minorité ne peut gagner l'organisation provisoire d'un conseil +exécutif; tout ce qui a l'air d'approcher de cette idée met en rage ceux +qui veulent une idole. + +On veut un roi; il faut prendre un imbécile, un automate, un fourbe, un +parjure, que le peuple méprisera, qu'on insultera, qui conspirera, et +contre lequel il est à craindre qu'on ne se porte à des violences, au nom +duquel on entreprendra chaque jour de nouvelles tentatives, sous le nom +duquel des fripons régneront; ou bien il faut subir une minorité de 12 +ans, [Note: Le dauphin avait six ans. Sa majorité était fixée à 18 ans.]-- +querelles pour la régence, avoir un roi détrôné, trois contendants +à la régence, [Note: Ces trois prétendants étaient le duc d'Orléans et les +deux frères du roi, Artois et Provence.] aucun n'ayant, ni la capacité ni +l'opinion publique,--ou bien il faut laisser le roi en curatelle +perpétuelle, lui donner un conseil électif. Ce mot fait peur, je ne sais +pas comment se tirera l'Assemblée d'un aussi mauvais pas, qui compromet le +sort de la France pour longtemps. Les trois entrées du roi dans Paris +[Note: Ces trois entrées étaient celles du 17 juillet 1789, du 6 octobre +1789 et du 25 juin 1791.] sont des leçons perdues; il ne les comprend pas. +Il croit que ce sont des triomphes; il se plaint de ce que l'on a empêché +l'affection du peuple d'éclater et de lui donner des témoignages +d'allégresse. + +Qu'espère-t-on d'un chef aussi avili? Il est difficile de se promettre la +paix et le calme d'ici à longtemps. [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet, +14 juillet 1791.] + + +LES GRANDS CLUBS + +L'agitation pour le détrônement de Louis XVI fut conduite en première +ligne par le Club des Cordeliers et par le Cercle social. Les Jacobins, +d'abord partagés, se laissèrent gagner finalement par le mouvement, mais +ce fut au prix d'une scission. Leurs éléments modérés se réunirent au +couvent des Feuillants à la veille du massacre du Champ-de-Mars. Les +lignes qui suivent essaient de fixer les différences qui caractérisaient +chacun des trois grands clubs démocratiques. + +Les _Jacobins_ sont à l'origine une réunion des députés qui se +concertent pour préparer les votes de l'Assemblée et pour assurer ensuite +leur exécution. Même quand ils s'ouvrent aux simples particuliers, +l'élément parlementaire continue d'y prédominer. Les cotisations élevées +exigées à l'entrée en éloignent les petits bourgeois. Par le réseau de +leurs sociétés affiliées comme par la qualité de leurs membres dirigeants, +ils répandent leur influence sur toute la France. + + +LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS + +Les Jacobins doivent à leur recrutement d'être un club parlementaire +et bourgeois et à leur organisation d'être un club national. + +Le _Cercle social_, qui groupe, une fois par semaine, au cirque du +Palais-Royal depuis octobre 1790 les Amis de la Vérité, est avant tout une +Académie politique. On ne s'y occupe en public qu'accessoirement ou +extraordinairement d'objets particuliers. Les séances sont remplies par +les discussions de principes, par l'exposé de plans de cité future, par de +véritables conférences, politiques sans doute, mais à tournure +philosophique. [Note: L'abbé Fauchet y exposa et y discuta pendant six +séances les principales idées du _Contrat social_ au moment où l'Assemblée +votait la Constitution.] Les assistants sont des invités. Ils ne prennent +pas part à la direction du club qui reste aux mains d'un directoire +secret, le Cercle social proprement dit, loge maçonnique dont Nicolas de +Bonneville, esprit fumeux et hardi, est le grand chef. Le grand point est +d'instruire, de préparer les esprits à des changements profonds qu'on se +borne du reste à annoncer en termes voilés et mystérieux. + +Les Amis de la Vérité font appel aux hommes de toutes les nations. Ils +sont essentiellement cosmopolites et ils rêvent d'une sorte de République +universelle, où il n'y aurait plus de riches ni de pauvres, ni de +religions positives, mais un dressage vertueux et civique. L'idéologie ne +fleurit nulle part mieux que dans ce milieu singulier, où les hardiesses +de l'avenir se présentent sous la gangue du passé. + +Les _Amis des droits de l'homme_ ne ressemblent ni aux Amis de la +Constitution ni aux Amis de la Vérité. Leur ambition est plus modeste, +Leur objet plus précis, plus pratique. Ils n'aspirent pas, au début tout +au moins, à tracer des directions à la Constituante, ils n'agitent aucun +projet de reconstruction sociale, nationale ou internationale. «Leur but +principal, dit leur charte constitutive, l'arrêté du 27 avril 1790, est de +dénoncer au tribunal de l'opinion publique les abus des différents +pouvoirs et toute espèce d'atteinte aux droits de l'homme.» Autrement dit, +ils se donnent comme les protecteurs de tous les opprimés, les défenseurs +des victimes de toutes les injustices, les redresseurs de tous les abus +particuliers ou généraux. Leur mission est essentiellement une mission de +surveillance et de contrôle à l'égard de toutes les autorités. Ils +arborent en tête de leurs papiers officiels «l'oeil de la surveillance», +œil grand ouvert sur toutes les défaillances des élus et des +fonctionnaires. Leurs séances débutent, en guise de _benedicite_, par la +lecture de la déclaration des droits. + +Les Jacobins s'occupent avant tout de la rédaction des lois, les +Cordeliers de leur mise en pratique. Les Amis de la Vérité formulent les +théories, les Amis des droits de l'homme s'intéressent aux faits de la vie +courante. Ils ne chérissent pas la Liberté, l'Égalité en paroles. Ils en +exigent la consécration dans les réalités. Ceux-là s'attaquent davantage +aux idées, ceux-ci aux personnes. Ils provoquent des dénonciations, ils +entreprennent des enquêtes, ils visitent dans les prisons les patriotes +opprimés, ils leur donnent des défenseurs, ils sollicitent en leur faveur +auprès des autres clubs ou des autorités, ils saisissent l'opinion par des +placards, ils viennent en aide aux familles des victimes par des +souscriptions, etc. Bref, ils sont un groupement d'action et de combat. +Ainsi, ils restent fidèles à la tradition de l'ancien district des +Cordeliers qui protégeait Marat contre les records du Châtelet, au besoin +à force ouverte. Ainsi, ils restent en contact avec le peuple des +travailleurs et des petites gens, continuellement et directement +intéressés à leurs démarches. + +Ils n'accueillent pas seulement parmi eux des hommes de toutes les +conditions, de simples citoyens passifs, ils permettent aux femmes +d'assister à leurs séances et de prendre part aux délibérations et par là +ils ressemblent aux Amis de la Vérité.... + +... Y eut-il parmi les Cordeliers un homme dont on puisse dire que +l'influence fut dirigeante, un chef? Une légende trop communément +acceptée, a donné ce rôle à Danton. Légende fausse. Si Danton exerça une +action considérable dans l'ancien district, dont il fut quatre fois +président, son action au club échappe à l'examen. Il n'y parut presque +jamais. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il fut inscrit sur la liste des +membres, c'est que les Cordeliers le comptent comme un des leurs. Mais il +n'assiste pas aux séances, il n'y prend pas la parole. Les actes officiels +émanés du club, les comptes rendus des journaux sont muets à son +endroit.... [Note: A. Mathiez, _Le club des Cordeliers pendant la crise de +Varennes et le massacre du Champ-de-Mars,_ 1910, pp. 5-12.] + + +LES SOCIÉTÉS FRATERNELLES + +Les Cordeliers ne commencèrent à jouer un rôle important qu'au moment où +ils eurent derrière eux ou à côté d'eux les sociétés fraternelles.... + +La première en date des sociétés fraternelles et la plus célèbre, celle +qu'on appelait la société fraternelle tout court, fut fondée le 2 février +1790 par un pauvre maître de pension Claude Dansard.... Tous les soirs, +dans une des salles de ce même couvent des Jacobins de la rue Saint-Honoré +où siégeaient les Amis de la Constitution, il rassemblait les artisans, +les marchands de fruits et de légumes du quartier, avec leurs femmes et +leurs enfants, et il leur lisait, à la lueur d'une chandelle qu'il +apportait dans sa poche, les décrets de la Constituante qu'il expliquait +ensuite. Peu à peu, le public de Dansard grossit. Quelques-uns des +assistants se cotisèrent pour assurer un éclairage de plus longue durée. +Les séances purent ainsi se prolonger jusqu'à 10 heures du soir. En +février 1791, on exigea une cotisation d'un sou par membre et on loua les +chaises au profit de l'oeuvre. + +Les premières réunions organisées par Dansard datent de février 1790. Ce +n'est qu'à la fin de la même année que la presse patriote les signale et +les donne en exemple. L'article de la _Chronique de Paris_ sur les débuts +de la société fraternelle est du 21 novembre 1790. Date significative! La +lutte s'organise en ce mois de novembre 1790 contre la Constitution civile +du clergé. Les aristocrates viennent de tourner contre la Révolution la +meilleure des armes. Ils commencent à exploiter le sentiment religieux +encore très profond dans les masses. Il n'est pas étonnant que les +patriotes aient senti le péril et que, pour le conjurer, ils aient songé à +généraliser l'institution d'éducation civique qui fonctionnait déjà +obscurément depuis des mois dans le couvent même où délibéraient les +Jacobins.... Si les patriotes de toutes les nuances coopérèrent à la +formation des sociétés fraternelles, il paraît cependant résulter des +documents que ceux qui deviendront plus tard les Montagnards et parmi eux +particulièrement les Cordeliers exercèrent sur elles dès le début une +action prépondérante. Les premières en date prennent naissance dans le +voisinage immédiat du club, sur l'initiative de ses membres.... + +Toutes ou presque toutes ces sociétés sont animées sensiblement du même +esprit qui est un esprit de défiance et d'action démocratiques. Par là +encore elles devaient se rapprocher forcément des Cordeliers avec lesquels +elles avaient tant d'affinités.... Très vite elles constituèrent la garde +personnelle des chefs populaires, le noyau permanent de toutes les +manifestations.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 14-21. ] + +Citons parmi les principales sociétés fraternelles, celle que fonda le +graveur Sergent, rue Mondétour, maison de M. Thierri, marchand de vins, le +19 décembre 1790,--celle que fonda l'abbé Danjou le même jour, à l'église +Saint-Jean,--le club civique du Théâtre français fondé en novembre 1790, +--les Ennemis du despotisme (anciens vainqueurs de la Bastille) qui datent +du 2 janvier 1791,--la société des Minimes fondée par Tallien le même +jour,--la société de Sainte-Geneviève, séante aux Carmes de la place +Maubert, fondée le 6 mars 1791 sous la direction de Méhée-Latouche,--la +société des Nomophiles présidée par Concedieu,--la société des Indigents, +etc. Toutes avaient ceci de commun qu'elles s'ouvraient aux citoyens +passifs, aux femmes comme aux hommes. C'est par elles que s'est faite +l'éducation politique des masses, par elles que furent levés et embrigadés +les gros bataillons populaires les jours de manifestation et d'émeute. + + +LE MOUVEMENT CORDELIER + +Si le club des Cordeliers exerça une action prépondérante dans l'agitation +pour le détrônement de Louis XVI, c'est qu'il avait groupé autour de lui, +depuis plusieurs mois déjà, toutes les forces démocratiques pour la lutte +contre la Constituante embourgeoisée. Sans être républicains, ils +réclamaient le gouvernement direct selon les idées du _Contrat Social_, +ils dénonçaient avec force toutes les violations des principes de la +déclaration des droits: la distinction des citoyens actifs et passifs, le +cens d'éligibilité (le marc d'argent), les restrictions apportées au droit +de pétition, au droit de porter les armes, etc. Leur mouvement est déjà un +mouvement de classe, qui tournera facilement à l'émeute. + +Dès le mois de mai 1791, les Cordeliers et les sociétés fraternelles se +rapprochent et se fédèrent. Un comité central leur sert de lien. Ce comité +tient ses deux premières séances les 7 et 10 mai dans le local même des +Cordeliers, au couvent de la rue de l'Observance, d'où la municipalité va +les expulser le lendemain. Les séances sont présidées par le Cordelier +Robert qui mène depuis sept mois dans son journal, le _Mercure national_, +une vive campagne en faveur de la République. Le comité central se déplace +avec les Cordeliers eux-mêmes. Il se transporte le 14 avec eux dans le jeu +de Paume du sieur Bergeron. Mais les Cordeliers sont orgueilleux. Ils ne +veulent pas partager leur influence avec le Comité qui s'élève au-dessus +d'eux. Une brouille survient. Le Comité central cherche un local qui soit +à lui. Il se réunit d'abord, le 17 mai, chez Robert lui-même, rue des +Marais, n° 2, puis rue Glatigny, à la Cité, dans la maison de M. de +Lombre, traiteur. + +Le Comité et son chef Robert se préoccupaient de gagner le coeur des +ouvriers de Paris. Quand Bailly, le 4 mai, avait fait défense aux +charpentiers de se coaliser pour imposer un prix uniforme aux patrons, +Robert avait protesté contre cet «acte de tyrannie». «Défendre aux +ouvriers défaire leur prix, s'était-il écrié, n'est-ce pas les soumettre à +un prix qu'ils n'auraient pas fait? Et si les maîtres ne sont point +obligés d'accéder aux prix des ouvriers, pourquoi voudrait-on que les +ouvriers accédassent aux prix des maîtres?» Pour apprécier toute +l'importance de ces paroles, alors très nouvelles sous une plume +bourgeoise, il faut se rappeler qu'elles étaient prononcées en pleine +bataille ouvrière. Les grèves furent nombreuses à Paris dans ces mois +d'avril et mai 1791, grève des charpentiers, grève des typographes, grèves +des maréchaux ferrants. Le Comité central de Robert ne se proposait rien +moins que de grouper et de coordonner, de diriger aussi le mouvement +ouvrier. + +Au mois de juin, à la veille de la réunion des assemblées primaires, +l'agitation contre le régime électoral censitaire se fait plus profonde et +plus générale. Le 14 juin, les commissaires des sociétés fraternelles +réunis au Comité central adoptent une courte et énergique pétition rédigée +par Bonneville: «Pères de la Patrie, ceux qui obéissent à des lois qu'ils +n'ont pas faites ou sanctionnées sont des esclaves. Vous avez déclaré que +la loi ne pouvait être que l'expression de la volonté générale, et la +majorité est composée de citoyens étrangement appelés _passifs_. Si vous +ne fixez le jour de la sanction universelle de la loi par la totalité +absolue des citoyens, si vous ne faites cesser la démarcation cruelle que +vous avez mise, par votre décret du marc d'argent, parmi les membres d'un +peuple frère, si vous ne faites disparaître ces différents degrés +d'éligibilité qui violent si manifestement votre déclaration des droits de +l'homme, la patrie est en danger. Au 14 juillet 1789, la ville de Paris +contenait 500,000 hommes armés: la liste active publiée par la +municipalité offre à peine 80,000 citoyens. Comparez et jugez.» + +Treize sociétés populaires avaient signé, par leurs commissaires, cette +pétition menaçante où on lisait ces mots avant-coureurs d'insurrection: +_La Patrie est en danger!_ La pétition fut affichée dans tout Paris et +répandue en province.... + +La force du mouvement démocratique est attestée par l'appui qu'il trouvait +dans la grande presse, par l'adhésion explicite de plusieurs sections de +Paris, par le concours des artistes, savants, ingénieurs, inventeurs et +ouvriers groupés dans la société du point central des arts et métiers qui +tenait ses réunions au Cercle social, par l'agitation qui s'étend en +province, par la tentative, d'ailleurs infructueuse, des fayettistes pour +créer des sociétés fraternelles de leur parti. Elle est mieux attestée +encore par les craintes de plus en plus vives que manifestaient les +journaux dévoués à l'Assemblée et à Lafayette.... [Note: Le _Babillard_, +la _Feuille du jour_, les _Philippiques_, l'_Ami des patriotes_, etc.] + +«Il est temps, écrivait l'_Ami des patriotes_ du 18 juin, que les gens de +bien de tous les partis se réunissent contre l'ennemi commun: _ce n'est +pas de liberté seulement qu'il s'agit, c'est de propriété, c'est +d'existence_....» Il était difficile de dire plus clairement que la lutte +engagée était une lutte de classes. De pareils appels dans les journaux +gouvernementaux annoncent d'ordinaire les fusillades. Celui-ci, paru deux +jours avant Varennes, quatre jours après le vote de la loi Chapelier, +[Note: Cette loi interdisait les coalitions et supprimait par suite le +droit de grève] ne précéda que d'un mois le massacre du Champ-de-Mars. Dès +la fin de décembre 1790, le _Journal des clubs_ comparait aimablement les +démocrates aux voleurs et aux brigands et appelait contre eux, en termes +plus violents que ceux dont se servait habituellement Marat, une +répression prompte et énergique. + +On ne comprend rien aux événements qui ont suivi la fuite du Roi si on n'a +pas constamment présente à l'esprit cette lutte sociale. L'événement de +Varennes fut exploité par les deux partis patriotes qui essayèrent de le +faire tourner à leur avantage. Je ne mets pas en doute que si Louis XVI ne +fut pas détrôné en juin 1791, c'est à cet antagonisme des classes qu'il le +dût. Il fut l'enjeu de leur combat. [Note 3: A. Mathiez, _op. cit._, pp. +30-34.] + + +LES RÉPUBLICAINS + +Avant Varennes, les républicains n'étaient qu'une poignée de littérateurs +et de publicistes. Leur propagande était toute théorique, presque +académique. Le parjure royal donna à leurs idées une actualité +saisissante. + +Dans toute la France se produisirent des manifestations antimonarchiques. +Les pétitions affluèrent à l'Assemblée contre «le roi de Coblentz». +A Paris, le club des Cordeliers votait dès le 21 juin une pétition rédigée +par Robert qui se terminait ainsi: «Législateurs, vous avez une grande +leçon devant les yeux, songez bien qu'après ce qui vient de se passer, il +est impossible que vous parveniez à inspirer au peuple aucun degré de +confiance dans un fonctionnaire appelé roi; et, d'après cela, nous vous +conjurons, au nom de la patrie, ou de déclarer sur-le-champ que la France +n'est plus une monarchie, qu'elle est une république; ou au moins +d'attendre que tous les départements, toutes les assemblées primaires +aient émis leur voeu sur cette question importante, avant de penser à +replonger une seconde fois le plus bel empire du monde dans les chaînes et +dans les entraves du monarchisme.» + +Les Cordeliers étaient des démocrates mais l'opinion républicaine ralliait +aussi une partie des patriotes conservateurs, des gens comme La +Rochefoucauld, Dupont de Nemours, Condorcet, Achille Duchatelet, Brissot, +tous plus ou moins directement attachés à Lafayette, et la plupart membres +de ce club de 89 qui s'opposait depuis un an à la politique démocratique +des jacobins. Cette circonstance rendit suspecte la propagande +républicaine à des démocrates aussi convaincus que Robespierre. +Robespierre soupçonna que Lafayette et ses amis voulaient compromettre les +démocrates dans une agitation républicaine prématurée qui servirait de +prétexte à une répression. Il crut habile de faire porter sa campagne +uniquement sur la punition du roi parjure et de réserver la question de la +république et de la monarchie à une consultation populaire. Il a lui-même +très bien défini son attitude dans son journal _Le Défenseur de la +Constitution_. Il s'adresse à Brissot et à ses amis: + +Tandis que nous discutions à l'Assemblée constituante la grande question +si Louis XVI était au-dessus des lois, tandis que, renfermé dans ces +limites, je me contentais de défendre les principes de la liberté sans +entamer aucune autre question étrangère et dangereuse,... soit imprudence, +soit tout autre chose, vous secondiez de toutes vos forces les sinistres +projets de la faction. Connus jusques là par vos liaisons avec Lafayette +et pour votre grande _modération_; longtemps assidus d'un club +demi-aristocratique [le club de 1789], vous fîtes tout à coup retentir le +mot de _république_. Condorcet [Note: Robespierre n'avait pas oublié que +Condorcet avait voulu réserver aux seuls propriétaires l'exercice des +droits politiques, qu'il avait critiqué la déclaration des droits, +protesté contre la suppression des titres de noblesse et des armoiries, +contre la confiscation des biens d'église, etc.] publie un traité sur la +_république_, dont les principes, il est vrai, étaient moins populaires +que ceux de notre constitution actuelle. Brissot répand un journal +intitulé _Le Républicain_ et qui n'avait de populaire que le titre. Une +affiche dictée dans le même esprit, rédigée par le même parti sous le nom +du ci-devant marquis Du Chatelet, parent de Lafayette, ami de Brissot et +de Condorcet, avait paru dans le même temps sur tous les murs de la +capitale. Alors tous les esprits fermentèrent, le seul mot de _république_ +jeta la division parmi les patriotes, donna aux ennemis de la liberté le +prétexte qu'ils cherchaient de publier qu'il existait en France un parti +qui conspirait contre la monarchie et contre la constitution; ils se +hâtèrent d'imputer à ce motif la fermeté avec laquelle nous défendions à +l'Assemblée constituante les droits de la souveraineté nationale contre le +monstre de l'inviolabilité.... [Note: _Défenseur de la Constitution_, +introduction intitulée Exposition de mes principes.] + +Quoi qu'il en soit, que Robespierre ait été dans la vérité ou dans +l'erreur en prêtant des arrière-pensées aux républicains du groupe +Brissot-Condorcet, il est certain que les divisions des républicains +démocrates (ceux du groupe cordelier) et des républicains conservateurs +(ceux du groupe Condorcet) ont paralysé jusqu'à un certain point +l'opposition qu'ils firent au maintien de la monarchie. + + +LES ORLÉANISTES + +La solution orléaniste rencontra un moment une grande faveur dans les +milieux jacobins. Le jour même du retour du roi, le 25 juin, le journal +de Perlet proposait de nommer le duc d'Orléans régent avec un conseil +exécutif. Le duc d'Orléans déclina le lendemain toute candidature à la +régence, «renonçant dans ce moment et pour toujours aux droits que la +Constitution lui donnait», mais cette renonciation n'empêcha pas le +courant orléaniste de grandir. A défaut du père on prendrait le fils, le +duc de Chartres [le futur Louis-Philippe], qui commandait un régiment à +Vendôme et qui fréquentait assidûment les jacobins. L'abbé Danjou, +Anthoine, Réal, Danton, d'autres encore se firent au club les champions de +la solution orléaniste. Le 29 juin, Anthoine prononça l'éloge du «généreux +colonel qui, dans notre dernière séance, a déclaré qu'il marcherait à +l'ennemi comme simple soldat si l'on croyait que sa place pût être mieux +remplie». Ce généreux colonel était le duc de Chartres. Des républicains +comme Brissot se rallieront à la régence d'un d'Orléans. Brissot rédigera +avec Danton la première pétition du Champ-de-Mars où on demandait le +remplacement de Louis XVI par «les moyens constitutionnels», c'est-à-dire +par un d'Orléans. + + +L'ASSEMBLÉE REFUSE DE DÉTRÔNER LOUIS XVI + +Dès le premier moment l'Assemblée conduite par Barnave et les Lameth +manifesta sa répugnance pour la solution orléaniste comme pour la solution +républicaine. Dans son adresse aux Français du 22 juin elle dénonça non la +fuite, mais l'_enlèvement_ du roi. Le lendemain Thouret proposait de +mettre en arrestation ceux qui oseraient porter atteinte au respect dû à +la dignité royale. Le 25 juin, l'Assemblée suspendait les élections déjà +commencées pour la nomination de la Législative, de crainte que les +assemblées primaires et électorales ne se prononçassent pour une nouvelle +Constitution. Louis XVI fut considéré comme inviolable. Seuls les +complices de son «enlèvement» furent poursuivis. L'Assemblée s'engagea à +rétablir le roi dans la plénitude de ses pouvoirs aussitôt qu'il aurait +accepté la Constitution qu'elle se mit à reviser dans un sens rétrograde. + +Si la Constituante s'est refusée à détrôner Louis XVI, c'est sans doute +par crainte d'une intervention des puissances étrangères, par crainte +aussi d'une guerre civile que ne manqueraient pas de déchaîner, +croyait–elle, les différents prétendants au trône du monarque déchu, mais +c'est aussi et c'est surtout par crainte que la déchéance du roi ne +profitât au parti démocratique. Le duc d'Orléans s'appuyait sur les +jacobins et même sur une partie des Cordeliers. Lafayette, son rival et +son ennemi, voyait sa main dans tous les troubles qui agitaient la +capitale. Barnave, Duport et les Lameth combattaient avec acharnement +depuis six mois le parti démocratique qui leur reprochait leur trahison +dans la question du cens électoral, des droits politiques des hommes de +couleur, etc. Ils craignirent que l'avènement du duc d'Orléans, soit comme +régent, soit comme roi, ne fut aussi l'avènement de leurs rivaux. Ils +préférèrent garder Louis XVI, tout discrédité qu'il fut, parce qu'ils +pensaient que ce roi qui leur devrait la couronne ne pourrait pas +gouverner sans eux et sans la classe sociale qu'ils représentaient. + +La raison profonde de la décision de l'Assemblée fut dite par Barnave dans +son discours du 15 juillet: + +Tout changement dans la constitution est fatal, tout prolongement de la +révolution est désastreux…. Je place ici la véritable question: +Allons-nous terminer la révolution, allons-nous la recommencer? Si vous +vous défiez une fois de la Constitution, quel sera le point où vous vous +arrêterez? Que laisserez-vous à vos successeurs?... + +Vous avez rendu tous les hommes égaux devant la loi; vous avez consacré +l'égalité civile et politique; vous avez repris pour l'État tout ce qui +avait été enlevé à la souveraineté du peuple; un pas de plus serait un +acte funeste et coupable, un pas de plus dans la ligne de la liberté +serait la destruction de la royauté, dans la ligne de l'égalité, la +destruction de la propriété. Si l'on voulait encore détruire, quand tout +ce qu'il fallait détruire n'existe plus, si l'on croyait n'avoir pas tout +fait pour l'égalité, quand l'égalité de tous les hommes est assurée, +trouverait-on encore une aristocratie à anéantir, si ce n'est celle des +propriétés?... Il est donc vrai qu'il est temps de terminer la révolution; +que si elle a dû être commencée et soutenue pour la gloire et le bonheur +de la nation, elle doit s'arrêter quand elle est faite et qu'au moment où +la nation est libre, où tous les Français sont égaux, vouloir davantage, +c'est vouloir commencer à cesser d'être libres et devenir coupables. +[Note: _Moniteur._] + + +LA PÉTITION + +Quand les Cordeliers et les sociétés fraternelles qui gravitaient dans +leur orbite apprirent vers le 12 juillet que les comités de l'Assemblée +étaient décidés à mettre Louis XVI hors de cause, ils s'efforcèrent de +prévenir le vote qu'ils redoutaient par des manifestations et des +pétitions réitérées. + +Le 15 juillet, les Cordeliers et les Amis de la Vérité décidèrent de ne +pas reconnaître le décret par lequel l'Assemblée venait, le jour même, +d'innocenter Louis XVI. Ils se rendirent en masse au local des jacobins et +déterminèrent ceux-ci à nommer cinq commissaires, Lanthenas, Sergent, +Danton, Ducancel et Brissot, pour rédiger une pétition contre le +rétablissement du roi parjure. + + +LES JACOBINS ET LA PREMIÈRE PÉTITION DU CHAMP-DE-MARS + +Le député de Metz Anthoine, ami de Robespierre, qui présidait la séance +des Jacobins du 15 juillet au soir où la pétition contre le rétablissement +de Louis XVI fut décidée, a raconté en ces termes ce qui s'est passé au +club, dans une déposition qu'il fit le 23 août, devant le tribunal chargé +d'informer sur les responsabilités du massacre: + +A 7 heures je me rendis aux Jacobins. Je trouvai le fauteuil occupé par M. +Laclos [Note: Choderlos de Laclos, romancier et chancelier du duc +d'Orléans.] qui étoit ainsi que moi secrétaire de la société et qui +présidoit en l'absence de M. Bouche. [Note: Député de Provence.] Il me dit +qu'il étoit extrêmement tourmenté, que l'on vouloit parler sur le décret +rendu le matin par l'Assemblée nationale, [Note: Ce décret innocentait +Louis XVI par prétérition.] qu'il ne le souffrirait pas et qu'il alloit me +céder le fauteuil, parce qu'étant député, il présumoit que je pourrais +plus facilement contenir les orateurs. Fortement indisposé d'un mal de +poitrine et fort éloigné moy-même de vouloir que l'on parlât du décret, je +refusay constamment de remplir les fonctions de Président. Cependant, +plusieurs membres de la société rendoient compte du décret, un d'eux même +en donna lecture et fit remarquer que le décret ne prononçoit rien +absolument sur le sort du roy. Or, il étoit impossible d'interdire à la +société de parler d'un décret qui n'étoit pas explicitement rendu. Pour +détourner l'attention de la société, je montai à la tribune pour proposer +une motion d'ordre fort étrangère au sujet. On refusa de m'entendre et, +par acclamation, on me força de présider malgré l'épuisement de mes +forces. Alors je priai M. de La Clos d'engager M. Petion à s'opposer à ce +qu'on parlât du décret. M. Biauzat prit la parole et, en mon nom, il +invita la société à écarter cet objet de la délibération. Je ne le +désavouai point. M. La Clos proposa alors une pétition tendante à prier +l'Assemblée nationale de s'expliquer sur le sort du Roy. Cette proposition +ne contenant rien que de légal fut mise à la discussion. Vers 9 heures +environ on vint me dire qu'il arrivoit 8000 hommes du Palais-Royal [Note: +Cette foule avait assisté à la réunion ordinaire des Amis de la +Vérité au cirque du Palais-Royal où Sergent et Momoro avaient pris la +parole contre le rétablissement de Louis XVI.] et je donnai ordre qu'on +fermât les deux grilles et je levay la séance. On vint me dire ensuite que +ces 8000 hommes avoient des intentions hostiles et que nous étions dans un +grand danger. Je repris ma place. Tous les membres de la société +s'assirent pour éviter la confusion. M. Daubigny observa que nous devions +mourir dans notre salle. Un instant après une grande quantité d'hommes +sans armes et d'une contenance tranquille remplirent la salle et, d'un +coup de sonnette, je fis mettre tout le monde à sa place et le silence +s'établit. L'orateur de la députation monta à la tribune et fit un +discours où je ne compris rien, sinon que le peuple craignoit d'être +trahi, qu'il ne vouloit pas Louis XVI pour roi et qu'il venoit nous +demander des conseils. Il ajouta cependant qu'il nous engageoit à déclarer +avec eux que l'on ne reconnoîtroit pas Louis XVI pour roi, si le voeu des +départemens n'en ordonnoit autrement. Forcé de répondre à cette harangue, +l'idée me vint de leur donner le change au moyen de la pétition de M. La +Clos en identifiant cette pétition très légale avec l'objet irrégulier de +leur demande.... Les hommes venus du Palais-Royal crurent en effet que la +pétition de M. La Clos n'étoit autre chose que ce qu'ils demandoient. On +détermina qu'il serait fait une pétition le lendemain et je nommai pour +rédacteurs MM. Lanthenas, Sergent, Danton, Ducancel et Brissot de +Warville, cinq membres de la société dont je connoissois le patriotisme et +les talents. On arrêta aussi que l'on feroit signer cette pétition au +Champ-de-Mars par les personnes qui voudroient s'y trouver, qu'elle seroit +ensuite envoyée dans les départements et portée après à l'Assemblée +nationale par six commissaires. On convint d'être au Champ-de-Mars +paisibles, sans armes et même sans cannes et que les commissaires- +rédacteurs informeroient de très grand matin la municipalité. Elle fut +informée à une heure du matin par le comité des recherches dont je suis +membre..., j'observe que la séance, ayant été précédemment levée, on ne +peut pas attribuer les décisions dont j'ay parlé à la société des Amis de +la Constitution et que, dans toute cette soirée, il ne s'est rien dit de +contraire au respect dû aux lois.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. +341-343.] + +La préoccupation d'atténuer la responsabilité des Jacobins dans la +rédaction de la pétition est déjà très visible dans cette déposition +d'Anthoine. Après le massacre, les Jacobins n'hésitèrent pas à fausser la +vérité en affirmant qu'un très grand nombre de citoyens «étrangers à la +société» nommèrent «entre eux» des commissaires pour rédiger la pétition +(_Observations_ annexées à l'adresse des Jacobins à l'Assemblée +nationale du 20 juillet). + + +LES MANIFESTATIONS DU 16 JUILLET + +Pendant que les cinq commissaires nommés par les Jacobins rédigeaient la +pétition décidée la veille, les Cordeliers tenaient une séance +extraordinaire à laquelle ils avaient convié les sociétés fraternelles. +Les dames Maillard et Corbin y proposèrent d'abattre les statues des rois +qui décoraient encore les places et les ponts de la capitale. Mais le +président des Cordeliers fit rejeter cet avis par prudence. On décida de +se rendre au Champ-de-Mars pour signer la pétition. Les Cordeliers avaient +chacun à la boutonnière leur carte avec l'oeil ouvert suspendue par une +ganse bleue. + +Au Champ-de-Mars, les manifestants ou plutôt les pétitionnaires ont fait +cercle autour de l'autel de la patrie. + +Les commissaires des Jacobins, et particulièrement Danton, [Note: Danton +avait tenu la veille un conciliabule à son domicile avec Brune, Fabre +d'Églantine, Camille Desmoulins, La Poype. Le jour du massacre, il ne +parut pas au Champ-de-Mars. 11 s'éloigna de Paris sur le conseil que lui +fit donner Alexandre Lameth. Après le massacre il ne fut pas sérieusement +inquiété.] vêtu de gris, montent sur les cratères qui sont aux angles de +l'autel et donnent lecture de la pétition qu'ils viennent de rédiger le +matin par la plume de Brissot. La lecture est accueillie par les cris de: +_Plus de monarchie! Plus de tyran!_ Legendre invite la foule au calme. +Mais bientôt une discussion s'engage. Les Cordeliers et les Amis de la +Vérité expriment leur mécontentement au sujet de la dernière phrase de la +pétition qui prévoit «le remplacement de Louis XVI par les moyens +constitutionnels». Ils déclarent qu'ils ne veulent pas remplacer un tyran +par un autre. De violents soupçons s'élèvent. On flaire une intrigue +orléaniste. Les soupçons se portent particulièrement sur Brissot qui a +accepté de rédiger une pétition monarchique, alors qu'il faisait naguère +une campagne véhémente en faveur de la République. Après une explication +qu'on devine avoir été très vive, on décide finalement que la phrase +suspecte sera supprimée. Les commissaires-rédacteurs acceptent d'en +référer aux Jacobins.... + +Vers quatre à cinq heures du soir les Cordeliers se mettent en rang. Ils +défilent sur 7 à 8 de front comme à la parade et se dirigent comme la +veille vers le Palais-Royal.... + +Le soir les commissaires-rédacteurs de la pétition entretiennent les +Jacobins des incidents de la journée, de la suppression que la réunion du +Champ-de-Mars a exigée dans le texte arrêté par eux le matin. Ils font +pénétrer dans l'Assemblée quelques délégués des Cordeliers qui sont +invités à développer les raisons pour lesquelles ils ne veulent pas de la +phrase sur le remplacement de Louis XVI par les moyens constitutionnels. +Momoro est du nombre de ces délégués. Une discussion très vive s'engage. +Les députés, particulièrement Coroller, réclament énergiquement, au nom de +la légalité et de la Constitution, le maintien de la phrase incriminée. Sa +suppression serait une adhésion indirecte à la République et ils ne +veulent pas courir cette aventure. Après quatre heures de discussion, les +députés ont gain de cause. A la presque unanimité les Jacobins votent le +maintien du texte primitif sans retranchement. Il est environ minuit. Le +manuscrit est immédiatement envoyé à l'imprimeur de la société Baudouin. +Baudouin sait que la plupart des députés ont déjà quitté les Jacobins pour +les Feuillans. Il craint de déplaire à l'Assemblée dont il est aussi +l'imprimeur. Il fait des difficultés. Les commissaires des Jacobins lui +réclament son diplôme de membre de la société pour faire procéder ailleurs +à l'impression. Il préfère rendre son diplôme que d'engager sa +responsabilité. + +Une demi-heure plus tard, le député Royer, évêque de l'Ain, qui avait +signé le manuscrit de la pétition envoyé à l'imprimeur, en qualité du +président des Jacobins, se ravisait. II venait d'apprendre que l'Assemblée +avait prononcé, expressément cette fois par un nouveau décret, la mise +hors de cause du roi. Il devenait donc inutile de la prier de s'expliquer. +La pétition devenait même illégale puisqu'elle allait maintenant +directement à rencontre d'une loi rendue. Royer envoya son domestique à +Baudouin pour retirer sa signature.... La pétition n'avait plus de +répondant. [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 125-128.] + + +LE MASSACRE DU CHAMP DE LA FÉDÉRATION + +Le mouvement avait de trop fortes racines pour pouvoir être arrêté. Malgré +Robespierre qui conseillait le calme et qui craignait que la pétition ne +fournit à la majorité de l'Assemblée le prétexte d'une répression qu'elle +cherchait, les Cordeliers persistèrent et décidèrent de se réunir de +nouveau au Champ de Mars pour pétitionner le lendemain 17 juillet. De tous +les récits contemporains de cette journée le plus sincère et le plus exact +est celui que Robert fit paraître dans _Les Révolutions de Paris_. + +Toutes les sociétés patriotiques s'étoient donné rendez-vous pour le +dimanche à onze heures du matin sur la place de la Bastille, afin de +partir de là en un seul corps vers le champ de la Fédération. La +municipalité fit garnir de troupes cette place publique, de sorte que ce +premier rassemblement n'eut pas lieu; les citoyens se retirèrent à fur et +mesure qu'ils se présentèrent; on a remarqué qu'il n'y avoit là que des +gardes soldés. [Note: La garde nationale parisienne comprenait des +compagnies soldées, dites du centre, à côté des compagnies citoyennes.] +Quoi qu'il en soit, l'assemblée du Champ-de-Mars n'eut pas moins lieu. Un +fait aussi malheureux qu'inconcevable servit d'abord de prétexte à la +calomnie et aux voies de force. Malgré que les patriotes ne se fussent +assignés que pour Midi au plus tôt, huit heures n'étoient pas sonnées que +déjà l'autel de la patrie étoit couvert d'une foule d'inconnus. Deux +hommes, dont l'un invalide avec une jambe de bois, s'étoient glissés sous +les planches de l'autel de la patrie; l'un d'eux faisoit des trous avec +une vrille: une femme sent l'instrument sous son pied, fait un cri; on +accourt, on arrache une planche, on pénètre dans la cavité et l'on en tire +ces deux hommes. Que faisoient-ils? Quel étoit leur dessein? Voilà ce +qu'on se demande, voilà ce qu'on veut connoître. Le peuple les conduit +chez le commissaire de la section du Gros Caillou; interrogés pourquoi ils +s'étoient introduits furtivement sous l'autel de la patrie, quelles +étoient leurs intentions, et pourquoi ils s'étoient munis de vivres pour +plus de vingt-quatre heures, ils ont répondu de manière à faire croire +qu'une curiosité lubrique étoit le seul motif qui les eût fait agir. Sur +ce dire le commissaire, au lieu de s'assurer d'eux prudemment, les remet +en Liberté. On alloit les conduire vers un magistrat plus judicieux mais +des scélérats les arrachent à ceux qui les tenoient; les deux malheureux +sont renversés; déjà un d'eux est poignardé de plusieurs coups de couteau; +l'autre est attaché au réverbère; la corde casse, il retombe encore +vivant, et sa tête, plutôt sciée que coupée, est mise au bout d'une pique +par un jeune homme de quatorze ans. Le coeur soulève au récit de pareilles +atrocités. Ah! sans doute les acteurs de cette scène horrible sont des +brigands infâmes, des monstres dignes du dernier supplice. Mais qu'on se +garde bien de les confondre avec le peuple. Le vrai peuple n'est point +féroce, il est avare de sang et ne verse que celui des tyrans; le vrai +peuple c'était ceux qui vouloient remettre les présumés coupables sous le +glaive de la loi; les brigands seuls les ont assassinés. Toujours est-il +que cette barbare exécution ne se fit point au Champ de Mars, qu'elle se +fit au Gros Caillou; qu'elle se fit par d'autres que ceux qui avoient été +les témoins du flagrant délit. + +Cette nouvelle parvient dans Paris, et elle y parvient dans toute sa +vérité. L'assemblée nationale ouvre sa séance et le président dit: «Il +nous vient d'être assuré que deux citoyens venoient d'être _victimes_ de +leur zèle au Champ de Mars, pour avoir dit à une _troupe Ameutée_ qu'il +falloit se conformer à la loi; ils ont été pendus sur le champ». M. +Regnaut de Saint Jean d'Angély [Note: Regnaud (de Saint-Jean d'Angély), +qu'on disait vendu à la liste civile, avait publié la veille dans le +feuilleton de son journal Le Postillon par Calais, une fausse réponse du +Président de l'Assemblée à une fausse pétition qui lui aurait été +présentée par les républicains. Cette manoeuvre avait eu pour but +d'apeurer la bourgeoisie, et de rendre les pétitionnaires suspects à la +garde nationale. Elle ne réussit que trop.] enchérit encore, et dit que ce +sont deux gardes nationaux qui ont réclamé l'exécution de la loi; aussitôt +on décrète que M. le président et M. le maire s'assureront de la vérité +des faits pour prendre des mesures rigoureuses, si elle est constatée +telle. Deux réflexions: la première qu'il est bien singulier que M. Duport +qui présidoit l'assemblée nationale et M. Regnaut aient été les seuls dans +l'erreur sur ce fait extraordinaire; la seconde, que l'assemblée +Nationale, qui vient d'envoyer des commissaires dans toutes les parties de +l'empire, n'ait pas pris la peine d'en envoyer deux au Champ de la +Fédération. + +Vers midi les citoyens commencent à arriver en foule à l'autel de la +patrie; on attend avec impatience les commissaires de la société des amis +de la Constitution pour entendre de nouveau lecture de la pétition et la +signer: chacun brûloit du désir d'y apposer son nom. Il étoit entré vers +onze heures de forts détachements, avec du canon, mais, comme ils n'y +étoient venus que par rapport à l'assassinat du matin, ils se retirèrent +vers une heure. C'est alors que parut un envoyé des Jacobins, [Note: Le +chevalier de la Rivière qui avait vu Robespierre auparavant.] qui vint +annoncer que la _pétition qui avait été lue la veille ne pouvait plus +servir le dimanche; que cette pétition supposait que l'assemblée n'avait +pas prononcé sur le sort de Louis, mais que l'assemblée ayant +implicitement décrété son innocence ou son inviolabilité dans la séance de +samedi soir, la société allait s'occuper d'une nouvelle rédaction qu'elle +présenterait incessamment à la signature_. Un particulier propose +d'envoyer sur le champ une députation aux amis de la Constitution, pour +les prier de rédiger de suite son adresse, et de la renvoyer aussitôt, +afin que l'assemblée du Champ-de-Mars pût la signer sans désemparer; suit +une autre proposition de faire la rédaction _à l'instant_ sur l'autel de +la patrie et celle-là est unanimement adoptée. On nomme quatre +commissaires; l'un d'eux [Robert] prend la plume, les citoyens impatiens +se rangent autour de lui et il écrit: _Pétition à l'assemblée nationale, +rédigée sur l'autel de la patrie, le 17 juillet 1791_: + +«Représentans de la Nation, vous touchez au terme de vos travaux; bientôt +des successeurs, tous nommés par le peuple, alloient marcher sur vos +traces sans rencontrer les obstacles que vous ont présentés les députés +des deux ordres privilégiés, ennemis nécessaires de tous les principes de +la sainte égalité. + +Un grand crime se commet. _Louis XVI fuit_. Il abandonne indignement +son poste. Des citoyens l'arrêtent à Varennes et il est ramené à Paris. Le +peuple de cette capitale vous demande instamment de ne rien prononcer sur +le sort du coupable sans avoir entendu l'expression du voeu des 82 autres +départemens. + +Vous différez. Une foule d'adresses arrivent à l'Assemblée. Toutes les +sections de l'empire demandent simultanément que Louis soit jugé. Vous, +Messieurs, vous avez préjugé qu'il était innocent et inviolable, en +déclarant par votre décret du 16, que la chartre (_sic_) constitutionnelle +lui sera présentée alors que la Constitution sera achevée. Législateurs! +Ce n'étoit pas là le voeu du peuple, et nous avons pensé que votre plus +grande gloire, que votre devoir même consistoit à être les organes de la +volonté publique. Sans doute, Messieurs, que vous avez été entraînés à +cette décision par la foule de ces députés réfractaires qui ont fait +d'avance leur protestation contre toute la Constitution. Mais, +Messieurs..., mais, représentans d'un peuple généreux et confiant, +rappelez-vous que ces 290 protestans n'avoient pas de voix à l'Assemblée +nationale: que le décret est donc nul dans la forme et dans le fond; nul +dans le fond, parce qu'il est contraire au voeu du souverain; nul en la +forme, parce qu'il est porté par 290 individus sans qualités. [Note: 290 +députés de la droite avaient protesté contre la suspension du roi et +dénoncé «l'interim républicain» qui était d'après eux une violation de la +Constitution.]. + +Ces considérations, toutes ces vues du bien général, ce désir impérieux +d'éviter l'anarchie, laquelle nous exposeroit le défaut d'harmonie entre +les représentans et les représentés, tout nous a fait la loi de vous +demander, au nom de la France entière, de revenir sur ce décret, de +prendre en considération que le délit de Louis XVI est prouvé, que ce roi +a abdiqué; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau corps +constituant pour procéder d'une manière vraiment nationale, au jugement du +coupable et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau +pouvoir exécutif.» [Note: Nous attestons l'authenticité de cette pièce +(note du journal).] + +La pétition rédigée, on en fait lecture à l'assemblée; les principes de +modération, le ton fier et respectueux qui y règne d'un bout à l'autre, +l'ont fait couvrir de justes applaudissemens, et l'on signoit à sept ou +huit endroits différens, sur les cratères qui forment les quatre angles de +l'autel de la patrie. Plus de deux mille gardes nationaux de tous les +bataillons de Paris et des environs, quantité d'officiers municipaux des +villages voisins, ainsi que beaucoup d'électeurs, tant de la ville de +Paris que des départemens, l'ont signée. + +Il étoit deux heures; arrivent trois officiers municipaux en écharpe, et +accompagnés d'une nombreuse escorte de gardes nationales. Dès qu'ils se +présentent à l'entrée du Champ de Mars, une députation va les recevoir. +Parmi ceux qui la composoient, le public a remarqué un maréchal des camps +décoré de la croix de Saint-Louis, attachée avec un ruban national. Le» +trois officiers municipaux se rendent à l'autel; on les y reçoit avec les +expressions de la joie et du patriotisme: «Messieurs, disent-ils, nous +sommes charmés de connoître vos dispositions; on nous avoit dit qu'il y +avoit ici du tumulte, on nous avoit trompés; nous ne manquerons pas de +rendre compte de ce que nous avons vu, de la tranquillité qui règne au +Champ de Mars; et loin de vous empêcher de faire votre pétition, si l'on +vous troubloit, nous vous aiderions de la force publique. Si vous doutez +de nos intentions, nous vous offrons de rester en otages parmi vous +jusqu'à ce que toutes les signatures soient apposées.» Un citoyen leur +donna lecture de la pétition; ils la trouvèrent conforme aux principes; +ils dirent même qu'ils la signeraient s'ils ne se trouvoient pas en +fonctions. + +Deux citoyens avoient été arrêtés précédemment à cause d'une rixe avec +l'un des aides de camp du général; ceux qui avoient été témoins de +l'arrestation représentèrent aux officiers municipaux qu'elle étoit +injuste et imméritée; ceux-ci engagèrent l'assemblée à nommer une +députation pour aller les réclamer à la municipalité, en leur promettant +justice; et douze commissaires et les officiers municipaux partent +entourés d'un grand nombre des pétitionnaires, qui les accompagnent +jusqu'au détachement; là on se prend la main et l'on se quitte de la +manière la plus amicale. Les officiers municipaux promettent de faire +retirer les troupes et ils l'exécutent; peu d'instans après le Champ de +Mars fut encore libre et tranquille. Il est ici un trait que nous +n'omettrons pas, il faut être juste. Avant que la troupe se fût retirée, +un jeune homme franchissoit le glacis en présence du bataillon et quelques +grenadiers l'arrêtant avec rudesse, un d'eux l'atteint de sa baïonnette; +M. Lefeuvre d'Arles, commandant le bataillon, accourt à toute bride et +renvoie les soldats à leur poste. Le peuple applaudit et crie: _Bravo, +commandant!_ + +On retourne à l'autel de la patrie, et l'on continue à signer. Les jeunes +gens s'amusent à des danses; ils font des ronds en chantant l'air _ça +ira._ Survient un orage (le ciel vouloit-il présager celui qui alloit +fondre sur la tête des citoyens?). On n'en est pas moins ardent à signer. +La pluie cesse, le ciel redevient calme et serein; en moins de deux heures +il se trouve plus de 50 mille personnes dans la plaine; c'étoit des mères +de famille, d'intéressantes citoyennes; c'étoit une de ces assemblées +majestueuses et touchantes telles qu'on en voyoit à Athènes et à Rome. + +Les commissaires députés vers la municipalité reviennent. Nous tenons de +deux d'entre eux les détails suivans: «Nous parvenons, disent-ils, à la +salle d'audience à travers une forêt de baïonnettes; les trois municipaux +nous avertissent d'attendre, ils entrent, et nous ne les revoyons plus. +[Note: Ces trois municipaux, J.-J. Hardy, J.-B.-O. Regnaultet J.-J. +Leroux ont rédigé séance tenante un rapport sur les faits qui concorde +avec le récit du journal. Ils y protestent contre la proclamation de la +loi martiale et dégagent leur responsabilité des événements (cf. A. +Mathiez, _op. cit._, pp. 352-355).] + +Le corps municipal sort; nous sommes compromis, dit un des membres, il +Faut agir sévèrement. Un d'entre nous, chevalier de Saint-Louis, annonce +au maire que l'objet de notre mission étoit de réclamer plusieurs citoyens +honnêtes pour qui les trois municipaux avoient promis de s'intéresser. Le +maire répond qu'il _n'entre pas dans ces promesses, et qu'il va marcher au +Champ de la fédération pour y mettre la paix._ Le chevalier de +Saint-Louis veut répondre que tout y est calme; il est interrompu par un +municipal, qui lui demande d'un ton de mépris quelle étoit la croix qu'il +portoit, et de quel ordre étoit le ruban qui l'attachoit (c'étoit un ruban +tricolore). _C'est une Croix de Saint-Louis_, répond le chevalier, _que +j'ai décorée du ruban national; je suis prêt à vous la remettre si vous +voulez la porter au pouvoir exécutif pour savoir si je l'ai bien gagnée_. +M. le maire dit à son collègue qu'il connoissoit ce chevalier de +Saint-Louis pour un _honnête citoyen_ et qu'il le prioit ainsi que les +autres de se retirer. Sur ces entrefaites, le capitaine de la troupe du +centre du bataillon de Bonne Nouvelle vint dire que le Champ de Mars +n'étoit rempli que de brigands; un de nous lui dit qu'il en imposoit +là-dessus. La municipalité ne voulut plus nous entendre. [Note: Pour le +commentaire, voir dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_ +l'éclaircissement intitulé: le Massacre du Champ de Mars.] Descendus de +l'hôtel de ville, nous aperçûmes à une des fenêtres le drapeau rouge; et +ce signal du massacre, qui devoit inspirer un sentiment de douleur à ceux +qui alloient marcher à sa suite, produisit un effet tout contraire sur +l'âme des gardes nationaux qui couvraient la place (ils portaient à leurs +chapeaux le pompon rouge et bleu). A l'aspect du drapeau ils ont poussé +des cris de joie en élevant en l'air leurs armes qu'ils ont ensuite +chargées. Nous avons vu un officier municipal en écharpe aller de rang en +rang, et parler à l'oreille des officiers. Glacés d'horreur, nous sommes +retournés au champ de la fédération avertir nos frères de tout ce dont +nous avions été les témoins.» + +Sans croire qu'ils en imposoient, on pensa qu'ils étoient dans l'erreur +sur la destination de la force de la loi, et l'on conclut qu'il n'étoit +pas possible que l'on vint disperser des citoyens qui exercoient +paisiblement les droits qui leur sont réservés par la Constitution. + +On entend tout à coup le bruit du tambour, on se regarde; les membres des +diverses sociétés patriotiques s'assemblent, ils alloient se retirer, +quand un orateur demande et dit: «Mes frères, que faisons-nous? Ou la loi +martiale est ou elle n'est pas dirigée contre nous, pourquoi nous sauver? +Si elle est dirigée contre nous, attendons qu'elle soit publiée, et pour +lors nous obéirons; mais vous savez qu'on ne peut user de la force sans +avoir fait trois publications.» Le peuple se rappelle qu'il étoit aux +termes de la loi et il demeure. Les bataillons se présentent avec +l'artillerie: on pense qu'il y avoit à peu près dix mille hommes. On +connoît le champ de la fédération, on sait que c'est une plaine immense, +que l'autel de la patrie est au milieu, que les glacis qui entourent la +plaine sont coupés de distance en distance pour faciliter des passages; +une partie de la troupe entre par l'extrémité du côté de l'école +militaire, une autre par le passage qui se trouve un peu plus bas, une +troisième par celui qui répond à la grande rue de Chaillot; c'est là +qu'étoit le drapeau rouge. A peine ceux qui étoient à l'autre, et il y en +avoit plus de 15 mille l'eurent-ils aperçu que l'on entend une décharge: +_ne bougeons pas, on tire à blanc, il faut qu'on vienne ici publier la +loi_. [Note: Il est certain que la loi martiale ne fut pas proclamée selon +les règles.] Les troupes s'avancent, elles font feu pour la deuxième fois, +la contenance de ceux qui entouroient l'autel est la même; mais une +troisième décharge ayant fait tomber beaucoup de monde, on a fui; il n'est +resté qu'une centaine de personnes sur l'autel même. Hélas! elles y ont +payé cher leur courage et leur aveugle confiance en la loi; des hommes, +des femmes, un enfant y ont été massacrés; massacrés sur l'autel de la +patrie! Ah! si désormais nous avons encore des fédérations, il faudra +choisir un autre lieu, celui-ci est profané! Quel spectacle, grand Dieu! +que celui qu'ont éclairé les derniers rayons de ce jour fatal! [Note: _Les +Révolutions de Paris_, n° 106, pp. 57 et suiv. (16-22 juillet 1791).] + + +LE NOMBRE DES VICTIMES + +La force armée ne compta que peu de victimes, neuf blessés dont deux sont +morts ensuite, dit Charton dont le témoignage est difficile à contrôler. + +Du côté de la foule ce fut autre chose. Bailly évalua le lendemain les +morts à 11 ou 12, les blessés à 10 ou 12. Un procès-verbal dressé par +l'officier municipal Filleul constate la présence de 15 cadavres +transportés à l'hôpital du Gros-Caillou. II est muet sur les cadavres +recueillis ailleurs. Aucun état général des victimes n'a été dressé +officiellement, ainsi que le constate Sergent dans son mémoire. Plusieurs +blessés étaient soignés à l'hôpital même. La justice recueillit leurs +dépositions qui sont perdues. + +Un pamphlet fayettiste, paru le lendemain du massacre, compte dix morts et +vingt blessés. + +Marat prétendit dans son n° du 20 juillet que 400 cadavres avaient été +jetés de nuit dans la Seine par les chasseurs des barrières et que Bailly +avait fait lever les filets de Saint-Cloud pour leur livrer passage. Ce +sont là des exagérations manifestes. + +Mais il est certain que le nombre des morts et des blessés fut +considérable. Coffinhal déposa au procès de Bailly que «s'étant transporté +avec le capitaine Ferrât de sa section entre minuit et une heure au champ +de la Fédération, ils ont compté 54 morts». [Note: A. Mathiez, _Le club +des Cordeliers pendant la crise de Varennes et le massacre du Champ de +Mars_. Paris, 1910, pp. 148-149.] + + +LES CONSÉQUENCES + +Le massacre du Champ-de-Mars fut, comme on l'a dit, un «acte de guerre de +classes», car la question n'était pas entre la république et la monarchie, +mais entre la démocratie populaire et la nouvelle aristocratie bourgeoise. + +Déjà toute la partie conservatrice des jacobins avait fait scission le 16 +juillet et avait fondé un nouveau club, le club des Feuillans, qui se +proposa la tâche impossible de réconcilier Louis XVI avec la Révolution et +la Révolution avec Louis XVI. Le massacre rendit la scission irrémédiable. + +L'Assemblée avait eu sa grande part de responsabilité dans le massacre. +Le 16 juillet elle avait mandé Bailly à sa barre et lui avait fait honte +de sa mollesse à réprimer l'agitation républicaine. Le 17 juillet, à la +nouvelle des meurtres du Gros-Caillou qui n'avaient aucun rapport avec le +pétitionnement qui devait avoir lieu l'après-midi, le président de +l'Assemblée Treilhard avait écrit de nouveau à Bailly pour l'inviter «à +prendre les mesures les plus sûres et les plus vigoureuses pour arrêter +les désordres et en connaître les auteurs». Le lendemain du massacre, qui +aurait pu être facilement évité, l'Assemblée prit l'initiative et la +direction d'une répression supplémentaire, dont le but secret était de +décapiter le parti démocrate au moment où allaient s'ouvrir les élections +à la Législative. Elle vota un décret spécial, véritable petite loi de +sûreté générale, pour organiser cette répression, en lui donnant un effet +rétroactif. [Note: J'ai publié ce décret qui ne figure pas dans Duvergier +dans mon livre sur le _Club des Cordeliers_, p. 193-194.] Son comité des +recherches lança les mandats d'arrêt. + +Plusieurs centaines de patriotes furent emprisonnés: les principaux +Cordeliers Vincent, Momoro, Verrières, Brune. Danton, Camille Desmoulins, +Santerre s'enfuirent pour n'avoir pas le même sort. La petite terreur +tricolore dura jusqu'à l'amnistie du 13 septembre votée au lendemain du +jour où Louis XVI avait accepté la Constitution révisée. Si l'amnistie +ouvrit les prisons, elle laissa au coeur des démocrates de terribles +rancunes. + +La procédure du Champ de Mars fut comparée couramment dans les milieux +jacobins à la fameuse procédure du Châtelet sur les journées des 5 et 6 +octobre. On peut affirmer qu'elle a beaucoup fait pour accentuer le +caractère de violence des luttes politiques qui vont suivre et pour les +rendre inexpiables. [Note: A. Mathiez, _Le Club des Cordeliers_, p. 225.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes journees de la Constituante +by Albert Mathiez + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNEES DE LA CONSTITUANTE *** + +This file should be named 8cnst10.txt or 8cnst10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8cnst11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8cnst10a.txt + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso, Tonya, Renald Levesque +and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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