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+The Project Gutenberg EBook of La dame de Monsoreau v.2, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La dame de Monsoreau v.2
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Posting Date: November 15, 2011 [EBook #9638]
+Release Date: January, 2006
+First Posted: October 12, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME DE MONSOREAU V.2 ***
+
+
+
+
+Produced by the Online Distributed Proofreading Team. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
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+
+
+
+LA DAME DE MONSOREAU
+
+PAR
+
+ALEXANDRE DUMAS
+
+ÉDITION ILLUSTRÉE PAR J.-A. BEAUCÉ
+
+
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+PARIS
+
+1890
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES DE LA DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+I.--Comment frère Gorenflot se réveilla, et de l'accueil qui lui fut
+fait à son couvent.
+
+II.--Comment frère Gorenflot demeura convaincu qu'il était somnambule,
+et déplora amèrement cette infirmité.
+
+III.--Comment frère Gorenflot voyagea sur un âne nommé Panurge, et
+apprit dans son voyage beaucoup de choses qu'il ne savait pas.
+
+IV.--Comment frère Gorenflot troqua son âne contre une mule, et sa
+mule contre un cheval.
+
+V.--Comment Chicot et son compagnon s'installèrent à l'hôtellerie du
+Cygne de la Croix, et comment ils y furent reçus par l'hôte.
+
+VI.--Comment le moine confessa l'avocat, et comment l'avocat confessa
+le moine.
+
+VII.--Comment Chicot, après avoir fait un trou avec une vrille, en fit
+un avec son épée.
+
+VIII.--Comment le duc d'Anjou apprit que Diane de Méridor n'était
+point morte.
+
+IX.--Comment Chicot revint au Louvre et fut reçu par le roi Henri III.
+
+X.--Ce qui s'était passé entre monseigneur le duc d'Anjou et le grand
+veneur.
+
+XI.--Comment se tint le Conseil du roi.
+
+XII.--Ce que venait faire M. de Guise au Louvre.
+
+XIII.--Castor et Pollux.
+
+XIV.--Comment il est prouvé qu'écouler est le meilleur moyen pour
+entendre.
+
+XV.--La soirée de la Ligue.
+
+XVI.--La rue de la Ferronnerie.
+
+XVII.--Le prince et l'ami.
+
+XVIII.--Étymologie de la rue de la Jussienne.
+
+XIX.--Comment d'Épernon eut son pourpoint déchiré, et comment
+Schomberg fut teint en bleu.
+
+XX.--Chicot est de plus en plus roi de France.
+
+XXI.--Comment Chicot fit une visite à Bussy, et de ce qui s'ensuivit.
+
+XXII.--Les échecs de Chicot, le bilboquet de Quélus la sarbacane de
+Schomberg.
+
+XXIII.--Comment le roi nomma un chef à la Ligue, et comment ce ne fut
+ni Son Altesse le duc d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise.
+
+XXIV.--Comment le roi nomma un chef qui n'était ni Son Altesse le duc
+d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise.
+
+XXV.--Étéocle et Polynice.
+
+XXVI.--Comment on ne perd pas toujours son temps en fouillant dans les
+armoires vides.
+
+XXVII.--Ventre-saint-gris.
+
+XXVIII.--Les amis.
+
+XXIX.--Les amants.
+
+XXX.--Comment Bussy trouva trois cents pistoles de son cheval et le
+donna pour rien.
+
+XXXI.--Diplomatie de M. le duc d'Anjou.
+
+XXXII.--Diplomatie de M. de Saint-Luc.
+
+XXXIII.--Une volée d'Angevins.
+
+XXXIV.--Roland.
+
+
+
+IMAGES
+
+
+Titre
+
+Comment Frère Gorenflot se réveilla, et de l'accueil qui lui fut fait
+à son couvent.
+
+Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes
+les expressions de l'étonnement.
+
+Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille... on dirait que
+je connais cela.
+
+Gorenflot se cramponnait des deux mains à la longe de son âne.
+
+Le moine portant les deux selles sur la tête et les deux brides à ses
+mains.
+
+Chicot prit une vrille et fit un trou dans la cloison.
+
+Voilà le coup, dit Chicot.
+
+Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que je dois à M. de Mayenne;
+vous voudriez donc que je devinsse votre débiteur comme je suis le
+sien.
+
+Je te briserai comme je brise ce verre.
+
+M. de Guise.
+
+Henri posa son coude sur son genou et emporta son menton dans sa main.
+
+Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frère, qui soyez
+véritablement mes amis.
+
+Qui aime bien châtie bien.
+
+Croyez-vous que je pense que c'est par amitié que vous me venez voir?
+Non, pardieu, car vous n'aimez personne.
+
+Vous pouvez regarder cet entretien comme le dernier. Demain je pars
+pour Méridor.
+
+A moi! au secours! à l'aide! mon frère veut me tuer.
+
+Schomberg.
+
+Monsieur, dit Chicot, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur
+de m'inviter à m'asseoir.
+
+François: te voilà tombé sous ma justice.
+
+Le duc s'approcha de la lumière.
+
+Puis il enjamba la balustrade et passa le pied sur le premier échelon.
+
+N'est-ce pas que j'ai bien fait, madame, que vous m'approuvez?
+
+Eh bien, vous en avez menti, monseigneur.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+COMMENT FRÈRE GORENFLOT SE RÉVEILLA, ET DE L'ACCUEIL QUI LUI FUT FAIT
+A SON COUVENT.
+
+
+Nous avons laissé notre ami Chicot en extase devant le sommeil non
+interrompu et devant le ronflement splendide de frère Gorenflot; il
+fit signe à l'aubergiste de se retirer et d'emporter la lumière, après
+lui avoir recommandé sur toutes choses de ne pas dire un mot au digne
+frère de la sortie qu'il avait faite à dix heures du soir, et de la
+rentrée qu'il venait de faire a trois heures du matin.
+
+Comme maître Bonhomet avait remarqué une chose, c'est que dans les
+relations qui existaient entre le fou et le moine, c'était toujours le
+fou qui payait, il tenait le fou en grande considération, tandis qu'il
+n'avait au contraire qu'une vénération fort médiocre pour le moine. Il
+promit en conséquence à Chicot de n'ouvrir en aucun cas la bouche sur
+les événements de la nuit, et se retira, laissant les deux amis dans
+l'obscurité, ainsi que la chose venait de lui être recommandée.
+
+Bientôt Chicot s'aperçut d'une chose qui excita son admiration, c'est
+que frère Gorenflot ronflait et parlait en même temps. Ce qui
+indiquait, non pas, comme on pourrait le croire, une conscience
+bourrelée de remords, mais un estomac surchargé de nourriture.
+
+Les paroles que prononçait Gorenflot dans son sommeil formaient,
+recousues les unes aux autres, un affreux mélange d'éloquence sacrée
+et de maximes bachiques.
+
+Cependant Chicot s'aperçut que, s'il restait dans une obscurité
+complète, il aurait grand'peine à accomplir la restitution qui lui
+restait à faire pour que Gorenflot, à son réveil, ne se doutât de
+rien; en effet, il pouvait, dans les ténèbres, marcher imprudemment
+sur quelques-uns des quatre membres du moine, dont il ignorait les
+différentes directions, et, par la douleur, le tirer de sa léthargie.
+
+Chicot souffla donc sur les charbons du brasier pour éclairer un peu
+la scène.
+
+Au bruit de ce souffle, Gorenflot cessa de ronfler et murmura:
+
+--Mes frères! voici un vent féroce: c'est le souffle du Seigneur,
+c'est son haleine qui m'inspire.
+
+--Et il se remit à ronfler.
+
+Chicot attendit un instant que le sommeil eût bien repris toute son
+influence, et commença de démailloter le moine.
+
+--Brrrrou! fit Gorenflot. Quel froid! Cela empêchera le raisin de
+mûrir.
+
+Chicot s'arrêta au milieu de son opération, qu'il reprit un instant
+après.
+
+--Vous connaissez mon zèle, mes frères, continua le moine, tout pour
+l'Église et pour monseigneur le duc de Guise.
+
+--Canaille! dit Chicot.
+
+--Voilà mon opinion, reprit Gorenflot; mais il est certain...
+
+--Qu'est-ce qui est certain? demanda Chicot en soulevant le moine pour
+lui passer sa robe.
+
+--Il est certain que l'homme est plus fort que le vin; frère Gorenflot
+a combattu contre le vin, comme Jacob contre l'ange, et frère
+Gorenflot a dompté le vin.
+
+Chicot haussa les épaules.
+
+Ce mouvement intempestif fit ouvrir un oeil au moine, et, au-dessus de
+lui, il vit le sourire de Chicot, qui semblait livide et sinistré à
+cette douteuse lueur.
+
+--Ah! pas de fantômes, voyons, pas de farfadets, dit le moine, comme
+s'il se plaignait à quelque démon familier, oublieux des conventions
+qu'il avait faites avec lui.
+
+--Il est ivre mort, dit Chicot en achevant de rouler Gorenflot dans sa
+robe et en ramenant son capuchon sur sa tête.
+
+--A la bonne heure, grommela le moine, le sacristain a fermé la porte
+du choeur, et le vent ne vient plus.
+
+--Réveille-toi maintenant si tu veux, dit Chicot, cela m'est bien
+égal.
+
+--Le Seigneur a entendu ma prière, murmura le moine, et l'aquilon
+qu'il avait envoyé pour geler les vignes s'est changé en doux zéphyr.
+
+--_Amen!_ dit Chicot.
+
+Et, se faisant un oreiller des serviettes et un drap de la nappe,
+après avoir le plus vraisemblablement possible disposé les bouteilles
+vides et les assiettes salies, il s'endormit côte à côte avec son
+compagnon.
+
+Le grand jour qui lui donnait sur les yeux, et la voix aigre de l'hôte
+grondant ses marmitons, qui retentissait dans la cuisine, réussirent à
+percer l'épaisse vapeur qui assoupissait les idées de Gorenflot.
+
+Il se souleva, et parvint, à l'aide de ses deux mains, à s'établir sur
+la partie que la nature prévoyante a donnée à l'homme pour être son
+principal centre de gravité.
+
+Cet effort accompli, non sans difficulté. Gorenflot se mit à
+considérer le pêle-mêle significatif de la vaisselle; puis Chicot,
+qui, disposé, grâce à la circonflexion gracieuse de l'un de ses bras,
+de manière à tout voir, ne perdait pas un seul mouvement du moine,
+Chicot faisait semblant de ronfler, et cela avec un naturel qui
+faisait honneur à ce fameux talent d'imitation dont nous avons déjà
+parlé.
+
+--Grand jour! s'écria le moine; corbleu! grand jour! il paraît que
+j'ai passé la nuit ici.
+
+Puis, rassemblant ses idées:
+
+--Et l'abbaye! dit-il; oh! oh!
+
+Il se mit à resserrer le cordon de sa robe, soin que Chicot n'avait
+pas cru devoir prendre.
+
+--C'est égal, dit-il, j'ai fait un étrange rêve: il me semblait être
+mort et enveloppé dans un linceul taché de sang.
+
+Gorenflot ne se trompait pas tout à fait; il avait pris, en se
+réveillant à moitié, la nappe qui l'enveloppait pour un linceul, et
+les taches de vin pour des gouttes de sang.
+
+--Heureusement que c'était un rêve, dit Gorenflot en regardant de
+nouveau autour de lui.
+
+Dans cet examen, ses yeux s'arrêtèrent sur Chicot, qui, sentant que le
+moine le regardait, ronfla de double force.
+
+--Que c'est beau, un ivrogne! dit Gorenflot contemplant Chicot avec
+admiration.
+
+--Est-il heureux, ajouta-t-il, de dormir ainsi! Ah! c'est qu'il n'est
+pas dans ma position, lui.
+
+Et il poussa un soupir qui monta à l'unisson du ronflement de Chicot,
+de sorte que le soupir eût probablement réveillé le Gascon, si le
+Gascon eût dormi véritablement.
+
+--Si je le réveillais pour lui demander avis? il est homme de bon
+conseil.
+
+Chicot tripla la dose, et le ronflement, qui avait atteint le diapason
+de l'orgue, passa à l'imitation du tonnerre.
+
+--Non, reprit Gorenflot, cela lui donnerait trop d'avantages sur moi.
+Je trouverai bien un bon mensonge sans lui.
+
+Mais, quel que soit ce mensonge, continua le moine, j'aurai bien de la
+peine à éviter le cachot. Ce n'est pas encore précisément le cachot,
+c'est le pain et l'eau qui en sont la conséquence. Si j'avais du moins
+quelque argent pour séduire le frère geôlier!
+
+Ce qu'entendant Chicot, il tira subtilement de sa poche une bourse
+assez ronde qu'il cacha sous son ventre.
+
+Ce n'était pas une précaution inutile; plus contrit que jamais,
+Gorenflot s'approcha de son ami et murmura ces paroles mélancoliques:
+
+--S'il était éveillé, il ne me refuserait pas un écu; mais son sommeil
+m'est sacré... et je vais le prendre.
+
+A ces mots, frère Gorenflot, qui, après être demeuré un certain temps
+assis, venait de s'agenouiller, se pencha à son tour vers Chicot et
+fouilla délicatement dans la poche du dormeur.
+
+Chicot ne jugea point à propos, malgré l'exemple donné par son
+compagnon, de faire appel à son démon familier, et le laissa fouiller
+à son aise dans l'une et l'autre poche de son pourpoint.
+
+--C'est singulier, dit le moine, rien dans les poches. Ah! dans le
+chapeau peut-être.
+
+Tandis que le moine se mettait en quête, Chicot vidait sa bourse dans
+sa main, et la remettait vide et plate dans la poche de son
+haut-de-chausses.
+
+--Rien dans le chapeau, dit le moine, cela m'étonne. Mon ami Chicot,
+qui est un fou plein de raison, ne sort cependant jamais sans argent.
+Ah! vieux Gaulois, ajouta-t-il avec un sourire qui fendait sa bouche
+jusqu'aux oreilles, j'oubliais tes braies.
+
+Et, glissant sa main dans les chausses de Chicot, il en retira la
+bourse vide.
+
+--Jésus! murmura-t-il, et l'écot, qui le payera?
+
+Cette pensée produisit sur le moine une profonde impression, car il se
+mit aussitôt sur ses jambes, et, d'un pas encore un peu aviné, mais
+cependant rapide, il se dirigea vers la porte, traversa la cuisine
+sans lier conversation avec l'hôte, malgré les avances que celui-ci
+lui faisait, et s'enfuit.
+
+Alors Chicot remit son argent dans sa bourse, sa bourse dans sa poche,
+et, s'accoudant contre la fenêtre, que mordait déjà un rayon de
+soleil, il oublia Gorenflot dans une méditation profonde.
+
+Cependant le frère quêteur, sa besace sur l'épaule, poursuivait son
+chemin avec une mine composée qui pouvait paraître aux passants du
+recueillement, et qui n'était que de la préoccupation, car Gorenflot
+cherchait un de ces magnifiques mensonges de moine en goguette ou de
+soldat attardé, mensonge dont le fond est toujours le même, tandis que
+la trame se brode capricieusement selon l'imagination du menteur.
+
+Du plus loin que frère Gorenflot aperçut les portes du couvent, elles
+lui parurent plus sombres encore que de coutume, et il tira de fâcheux
+indices de la présence de plusieurs moines conversant sur le seuil et
+regardant tour à tour avec inquiétude vers les quatre points
+cardinaux.
+
+Mais, à peine eut-il débouché de la rue Saint-Jacques, qu'un grand
+mouvement opéré par les frères au moment même où ils l'aperçurent lui
+donna une des plus horribles frayeurs qu'il eût éprouvées de sa vie.
+
+--C'est de moi qu'ils parlent, dit-il; ils me désignent, ils
+m'attendent; on m'a cherché cette nuit; mon absence a fait scandale;
+je suis perdu!
+
+Et la tête lui tourna; une folle idée de fuir lui vint à l'esprit;
+mais plusieurs religieux venaient déjà à sa rencontre; on le
+poursuivrait indubitablement. Frère Gorenflot se rendait justice, il
+n'était pas taillé pour la course; il serait rejoint, garrotté, traîné
+au couvent; il préféra la résignation.
+
+Il s'avança donc, l'oreille basse, vers ses compagnons, qui semblaient
+hésiter à venir lui parler.
+
+--Hélas! dit Gorenflot, ils font semblant de ne plus me connaître, je
+suis une pierre d'achoppement.
+
+Enfin l'un d'eux se hasarda, et, allant à Gorenflot:
+
+--Pauvre cher frère! dit-il.
+
+Gorenflot poussa un soupir et leva les yeux au ciel.
+
+--Vous savez que le prieur vous attend, dit un autre.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Oh! mon Dieu, oui, ajouta un troisième, il a dit qu'aussitôt rentré
+au couvent on vous conduisît près de lui.
+
+--Voilà ce que je craignais, dit Gorenflot. Et, plus mort que vif, il
+entra dans le couvent, dont la porte se referma sur lui.
+
+--Ah! c'est vous! s'écria le frère portier, venez vite, vite, le
+révérend prieur Joseph Foulon vous demande.
+
+Et le frère portier, prenant Gorenflot par la main, le conduisit ou
+plutôt le traîna jusque dans la chambre du prieur.
+
+Là aussi les portes se refermèrent.
+
+Gorenflot baissa les yeux, craignant de rencontrer le regard courroucé
+de l'abbé; il se sentait seul, abandonné de tout le monde, en
+tête-tête avec un supérieur qui devait être irrité, et irrité
+justement.
+
+--Ah! c'est vous enfin! dit l'abbé.
+
+--Mon révérend... balbutia le moine.
+
+--Que d'inquiétudes vous nous avez données! dit le prieur.
+
+--C'est trop de bontés, mon père, reprit Gorenflot, qui ne comprenait
+rien à ce ton indulgent auquel il ne s'attendait pas.
+
+--Vous avez craint de rentrer après la scène de cette nuit, n'est-ce
+pas?
+
+--J'avoue que je n'ai point osé rentrer, dit le moine, dont le front
+distillait une sueur glacée.
+
+--Ah! cher frère, cher frère, dit l'abbé, c'est bien jeune et bien
+imprudent ce que vous avez fait là.
+
+--Laissez-moi vous expliquer, mon père....
+
+--Et qu'avez-vous besoin de m'expliquer? Votre sortie....
+
+--Je n'ai pas besoin de vous expliquer, dit Gorenflot, tant mieux, car
+j'étais embarrassé de le faire.
+
+--Je le comprends à merveille. Un moment d'exaltation, l'enthousiasme
+vous a entraîné; l'exaltation est une vertu sainte; l'enthousiasme est
+un sentiment sacré; mais les vertus outrées deviennent presque vices,
+les sentiments les plus honorables, exagérés, sont répréhensibles.
+
+--Pardon, mon père, dit Gorenflot; mais, si vous comprenez, je ne
+comprends pas bien, moi. De quelle sortie parlez-vous?
+
+--De celle que vous avez faite cette nuit.
+
+--Hors du couvent? demanda timidement le moine.
+
+--Non pas, dans le couvent.
+
+--J'ai fait une sortie dans le couvent, moi?
+
+--Oui, vous.
+
+Gorenflot se gratta le bout du nez. Il commençait à comprendre qu'il
+jouait aux propos interrompus.
+
+--Je suis aussi bon catholique que vous; mais cependant votre audace
+m'a épouvanté.
+
+--Mon audace! dit Gorenflot, j'ai donc été bien audacieux?
+
+--Plus qu'audacieux, mon fils; vous avez été téméraire.
+
+--Hélas! il faut pardonner aux écarts d'un tempérament encore mal
+assoupli; je me corrigerai, mon père.
+
+--Oui, mais, en attendant, je ne puis m'empêcher de craindre pour vous
+et pour nous les conséquences de cet éclat. Si la chose s'était passée
+entre nous, ce ne serait rien.
+
+--Comment! dit Gorenflot, la chose est sue dans le monde?
+
+--Sans doute, vous saviez bien qu'il y avait là plus de cent laïques
+qui n'ont pas perdu un mot de votre discours.
+
+--De mon discours? fit Gorenflot de plus en plus étonné.
+
+--J'avoue qu'il était beau, j'avoue que les applaudissements ont dû
+vous enivrer, que l'assentiment unanime a pu vous monter la tête;
+mais, que cela en arrive au point de proposer une procession dans les
+rues de Paris, au point d'offrir de revêtir une cuirasse et de faire
+appel aux bons catholiques, le casque en tête et la pertuisane sur
+l'épaule, vous en conviendrez, c'est trop fort.
+
+Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes
+les expressions de l'étonnement.
+
+--Maintenant, continua le prieur, il y a un moyen de tout concilier.
+Cette sève religieuse qui bout,dans votre coeur généreux vous ferait
+tort à Paris, où il y a tant d'yeux méchants qui vous épient. Je
+désire que vous alliez la dépenser....
+
+--Où cela, mon père? demanda Gorenflot, convaincu qu'il allait faire
+un tour de cachot.
+
+--En province.
+
+--Un exil? s'écria Gorenflot.
+
+--En restant ici, il pourrait vous arriver bien pis, très-cher frère.
+
+--Et que peut-il donc m'arriver?
+
+--Un procès criminel, qui amènerait, selon toute probabilité, la
+prison éternelle, sinon la mort.
+
+Gorenflot pâlit affreusement; il ne pouvait comprendre comment il
+avait encouru la prison perpétuelle et même la peine de mort pour
+s'être grisé dans un cabaret et avoir passé une nuit hors de son
+couvent.
+
+--Tandis qu'en vous soumettant à cet exil momentané, mon très-cher
+frère, non-seulement vous échappez au danger, mais encore vous plantez
+le drapeau de la foi en province; ce que vous avez fait et dit cette
+nuit, dangereux et même impossible sous les yeux du roi et de ses
+mignons maudits, devient en province plus facile à exécuter. Partez
+donc au plus vite, frère Gorenflot; peut-être même est-il déjà trop
+tard, et les archers ont-ils reçu l'ordre de vous arrêter.
+
+--Ouais! mon révérend père, que dites-vous là? balbutia le moine en
+roulant des yeux épouvantés; car, à mesure que le prieur, dont il
+avait d'abord admiré la mansuétude, parlait, il s'étonnait des
+proportions que prenait un péché, à tout prendre, très-véniel.--Les
+archers, dites-vous, et qu'ai-je affaire aux archers, moi?
+
+--Vous n'avez point affaire à eux; mais ils pourraient bien avoir
+affaire à vous.
+
+--Mais on m'a donc dénoncé? dit frère Gorenflot.
+
+--Je le parierais. Partez donc, partez.
+
+--Partir! mon révérend, dit Gorenflot atterré. C'est bien aisé à dire;
+mais comment vivrai-je quand je serai parti?
+
+--Eh! rien de plus facile. Vous êtes le frère quêteur du couvent;
+voilà vos moyens d'existence. De votre quête vous avez nourri les
+autres jusqu'à présent; de votre quête vous vous nourrirez. Et puis,
+soyez tranquille, mon Dieu! le système que vous avez développé vous
+fera assez de partisans en province pour que j'aie la certitude que
+vous ne manquerez de rien. Mais, allez, pour Dieu! allez, et surtout
+ne revenez pas que l'on ne vous prévienne.
+
+Et le prieur, après avoir tendrement embrassé frère Gorenflot, le
+poussa doucement, mais avec une persistance qui fut couronnée de
+succès, à la porte de sa cellule.
+
+Là, toute la communauté était réunie, attendant frère Gorenflot.
+
+A peine parut-il, que chacun s'élança vers lui, et que chacun voulut
+lui toucher les mains, le cou, les habits. Il y en avait dont la
+vénération allait jusqu'à baiser le bas de sa robe.
+
+--Adieu, disait l'un en le pressant sur son coeur; adieu, vous êtes un
+saint homme, ne m'oubliez point dans vos prières.
+
+--Bah! se dit Gorenflot, un saint homme, moi? tiens!
+
+--Adieu! dit un autre en lui serrant la main, brave champion de la
+foi, adieu! Godefroy de Bouillon était bien peu de chose auprès de
+vous.
+
+--Adieu! martyr, lui dit un troisième en baisant le bout de son
+cordon; l'aveuglement habite encore parmi nous; mais l'heure de la
+lumière arrivera.
+
+Et Gorenflot se trouva ainsi, de bras en bras, de baisers en baisers,
+et d'épithètes en épithètes, porté jusqu'à la porte de la rue, qui se
+referma derrière lui dès qu'il l'eut franchie.
+
+Gorenflot regarda cette porte avec une expression que rien ne saurait
+rendre, et finit par sortir de Paris à reculons, comme si l'ange
+exterminateur lui eût montré la pointe de son épée flamboyante.
+
+Le seul mot qui lui échappa en arrivant à la porte fut celui-ci:
+
+--Le diable m'emporte! ils sont tous fous; ou, s'ils ne le sont pas;
+miséricorde, mon Dieu! c'est moi qui le suis.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT FRÈRE GORENFLOT DEMEURA CONVAINCU QU'IL ÉTAIT SOMNAMBULE, ET
+DÉPLORA AMÈREMENT CETTE INFIRMITÉ.
+
+
+Jusqu'au jour néfaste où nous sommes arrivés, jour où tombait sur le
+pauvre moine cette persécution inattendue, frère Gorenflot avait mené
+la vie contemplative, c'est-à-dire que, sortant de bon matin quand il
+voulait prendre le frais, tard quand il recherchait le soleil,
+confiant en Dieu et dans la cuisine de l'abbaye, il n'avait jamais
+pensé à se procurer que les extra fort mondains, et assez rares au
+reste, de la Corne d'Abondance; ces extra étaient soumis aux caprices
+des fidèles, et ne pouvaient se prélever que sur les aumônes en
+argent, auxquelles frère Gorenflot faisait faire, en passant rue Saint
+Jacques, une halte; après cette halte, ces aumônes rentraient au
+couvent, diminuées de la somme que frère Gorenflot avait laissée en
+route. Il y avait bien encore Chicot, son ami, lequel aimait les bons
+repas et les bons convives. Mais Chicot était très-fantasque dans sa
+vie. Le moine le voyait parfois trois ou quatre jours de suite, puis
+il était quinze jours, un mois, six semaines sans reparaître, soit
+qu'il restât enfermé avec le roi, soit qu'il l'accompagnât dans
+quelque pèlerinage, soit enfin qu'il exécutât pour son propre compte
+un voyage d'affaires ou de fantaisie. Gorenflot était donc un de ces
+moines pour qui, comme pour certains soldats enfants de troupe, le
+monde commençait au supérieur de la maison, c'est-à-dire au colonel du
+couvent, et finissait à la marmite vide. Aussi ce soldat de l'Église,
+cet enfant de froc, si l'on nous permet de lui appliquer l'expression
+pittoresque que nous employions tout à l'heure à l'égard des
+défenseurs de la patrie, ne s'était-il jamais figuré qu'un jour il lui
+fallût laborieusement se mettre en route et chercher les aventures.
+
+Encore s'il eût eu de l'argent! mais la réponse du prieur à sa demande
+avait été simple et sans ornement apostolique, comme un fragment de
+saint Luc.
+
+--Cherche, et tu trouveras.
+
+Gorenflot, en songeant qu'il allait être obligé de chercher au loin,
+se sentait las avant de commencer.
+
+Cependant le principal était de se soustraire d'abord au danger qui le
+menaçait, danger inconnu, mais pressant, d'après ce qui avait paru
+ressortir du moins des paroles du prieur. Le pauvre moine n'était pas
+de ceux qui peuvent déguiser leur physique et échapper aux
+investigations par quelque habile métamorphose; il résolut donc de
+gagner au large d'abord, et, dans cette résolution, franchit d'un pas
+assez rapide la porte Bordelle, dépassa prudemment, et en se faisant
+le plus mince possible, la guérite des veilleurs de nuit et le poste
+des Suisses, dans la crainte que ces archers, dont l'abbé de
+Sainte-Geneviève lui avait fait fête, ne fussent des réalités trop
+saisissantes.
+
+Mais, une fois en plein air, une fois en rase campagne, lorsqu'il fut
+à cinq cents pas de la porte de la ville; lorsqu'il vit, sur le revers
+du fossé, disposée en manière de fauteuil, cette première herbe du
+printemps qui s'efforce de percer la terre déjà verdoyante; lorsqu'il
+vit le soleil joyeux à l'horizon, la solitude à droite et à gauche, la
+ville murmurante derrière lui, il s'assit sur le talus de la route,
+emboîta son double menton dans sa large et grasse main, se gratta de
+l'index le bout carré d'un nez de dogue, et commença une rêverie
+accompagnée de gémissements.
+
+Sauf la cythare qui lui manquait, frère Gorenflot ne ressemblait pas
+mal à l'un de ces Hébreux qui, suspendant leur harpe au saule,
+fournissaient, au temps de la désolation de Jérusalem, le texte du
+fameux verset: _Super flumina Babylonis_, et le sujet d'une myriade de
+tableaux mélancoliques.
+
+Gorenflot gémissait d'autant plus, que neuf heures approchaient, heure
+à laquelle on dînait au couvent, car les moines, en arrière de la
+civilisation, comme il convient à des gens détachés du monde,
+suivaient encore, en l'an de grâce 1578, les pratiques du bon roi
+Charles V, lequel dînait à huit heures du matin, après sa messe.
+
+Autant vaudrait compter les grains de sable soulevés par le vent au
+bord de la mer pendant un jour de tempête que d'énumérer les idées
+contradictoires qui vinrent, l'une après l'autre, éclore dans le
+cerveau de Gorenflot à jeun.
+
+La première idée, celle dont il eut le plus de peine à se débarrasser,
+nous devons le dire, fut de rentrer dans Paris, d'aller droit au
+couvent, de déclarer à l'abbé que bien décidément il préférait le
+cachot à l'exil, de consentir même, s'il le fallait, à subir la
+discipline, le fouet, le double fouet et l'_in pace_, pourvu que l'on
+jurât sur l'honneur de s'occuper de ses repas, qu'il consentirait même
+à réduire à cinq par jour.
+
+A cette idée, si tenace, qu'elle laboura pendant plus d'un grand quart
+d'heure le cerveau du pauvre moine, en succéda une autre un peu plus
+raisonnable: c'était d'aller droit à la Corne d'Abondance, d'y mander
+Chicot, si toutefois il ne le retrouvait pas endormi encore, de lui
+exposer la situation déplorable dans laquelle il se trouvait à la
+suite de ses suggestions bachiques, suggestions auxquelles lui,
+Gorenflot, avait eu la faiblesse de céder, et d'obtenir de ce généreux
+ami une pension alimentaire.
+
+Ce plan arrêta Gorenflot un autre quart d'heure, car c'était un esprit
+judicieux, et l'idée n'était pas sans mérite.
+
+C'était enfin, autre idée qui ne manquait pas d'une certaine audace,
+de tourner autour des murs de la capitale, de rentrer par la porte
+Saint-Germain ou par la tour de Nesle, et de continuer clandestinement
+ses quêtes dans Paris. Il connaissait les bons endroits, les coins
+fertiles, les petites rues où certaines commères, élevant de
+succulentes volailles, avaient toujours quelque chapon mort de gras
+fondu à jeter dans le sac du quêteur, il voyait, dans le miroir
+reconnaissant de ses souvenirs, certaine maison à perron où l'été se
+fabriquaient des conserves de tous genres, et cela dans le but
+principal, du moins frère Gorenflot aimait à se l'imaginer ainsi, de
+jeter au sac du frère quêteur, en échange de sa fraternelle
+bénédiction, tantôt un quartier de gelée de coings séchés, tantôt une
+douzaine de noix confites, et tantôt une boîte de pommes tapées, dont
+l'odeur seule eût fait boire un moribond. Car, il faut le dire, les
+idées de frère Gorenflot étaient surtout tournées vers les plaisirs de
+la table et les douceurs du repos; de sorte qu'il pensait parfois, non
+sans une certaine inquiétude, à ces deux avocats du diable qui, au
+jour du jugement dernier, plaideraient contre lui, et qu'on appelait
+la Paresse et la Gourmandise. Mais, en attendant, nous devons le dire,
+le digne moine suivait, non sans remords peut-être, mais enfin suivait
+la pente fleurie qui mène à l'abîme au fond duquel hurlent
+incessamment, comme Charybde et Scylla, ces deux péchés mortels.
+
+Aussi ce dernier plan lui souriait-il; aussi ce genre de vie lui
+paraissait-il celui auquel il était naturellement destiné; mais, pour
+accomplir ce plan, pour suivre ce genre de vie, il fallait rester dans
+Paris, et risquer de rencontrer à chaque pas les archers, les
+sergents, les autorités ecclésiastiques, troupeau dangereux pour un
+moine vagabond.
+
+Et puis un autre inconvénient se présentait: le trésorier du couvent
+de Sainte-Geneviève était un administrateur trop soigneux pour laisser
+Paris sans frère quêteur; Gorenflot courait donc le risque de se
+trouver face à face avec un collègue qui aurait sur lui cette
+incontestable supériorité d'être dans l'exercice légitime de ses
+fonctions.
+
+Cette idée fit frémir Gorenflot, et certes il y avait bien de quoi.
+
+Il en était là de ses monologues et de ses appréhensions quand il vit
+poindre au loin sous la porte Bordelle un cavalier qui bientôt ébranla
+la voûte sous le galop de sa monture.
+
+Cet homme mit pied à terre près d'une maison située à cent pas à peu
+près de l'endroit où était assis Gorenflot; il frappa: on lui ouvrit,
+et cheval et cavalier disparurent dans la maison.
+
+Gorenflot remarqua cette circonstance, parce qu'il avait envié le
+bonheur de ce cavalier qui avait un cheval et qui par conséquent
+pouvait le vendre.
+
+Mais, au bout d'un instant, le cavalier, Gorenflot le reconnut à son
+manteau, le cavalier, disons-nous, sortit de la maison, et, comme il y
+avait un massif d'arbres à quelque distance et devant le massif un
+gros tas de pierres, il alla se blottir entre les arbres et ce bastion
+d'une nouvelle espèce.
+
+--Voilà bien certainement quelque guet-apens qui se prépare, murmura
+Gorenflot. Si j'étais moins suspect aux archers, j'irais les prévenir,
+ou, si j'étais plus brave, je m'y opposerais.
+
+A ce moment, l'homme qui se tenait en embuscade et dont les yeux ne
+quittaient la porte de la ville que pour inspecter les environs avec
+une certaine inquiétude, aperçut, dans un des regards rapides qu'il
+jetait à droite et à gauche, Gorenflot, toujours assis et tenant
+toujours son menton. Cette vue le gêna; il feignit de se promener d'un
+air indifférent derrière les moellons.
+
+--Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille... on dirait que
+je connais cela...; mais non, c'est impossible.
+
+En ce moment, l'inconnu, qui tournait le dos à Gorenflot, s'affaissa
+tout à coup comme si les muscles de ses jambes eussent manqué sous
+lui. Il venait d'entendre certain bruit de fers de chevaux qui
+venaient de la porte de la ville.
+
+En effet, trois hommes, dont deux semblaient des laquais, trois bonnes
+mules et trois gros porte-manteaux venaient lentement de Paris par la
+porte Bordelle. Aussitôt qu'il les eut aperçus, l'homme aux moellons
+se fit plus petit encore, si c'était possible; et, rampant plutôt
+qu'il ne marchait, il gagna le groupe d'arbres, et, choisissant le
+plus gros, il se blottit derrière, dans la posture d'un chasseur à
+l'affût.
+
+La cavalcade passa sans le voir, ou du moins sans le remarquer, tandis
+qu'au contraire l'homme embusqué semblait la dévorer des yeux.
+
+--C'est moi qui ai empêché le crime de se commettre, se dit Gorenflot,
+et ma présence sur le chemin, juste en ce moment, est une de ces
+manifestations de la volonté divine, comme il m'en faudrait une autre
+à moi pour me faire déjeuner.
+
+La cavalcade passée, le guetteur rentra dans la maison.
+
+--Bon! dit Gorenflot, voilà une circonstance qui va me procurer, ou je
+me trompe fort, l'aubaine que je désirais. Homme qui guette n'aime pas
+être vu. C'est un secret que je possède, et, ne valût-il que six
+deniers, eh bien, je le mettrai à prix.
+
+Et, sans tarder, Gorenflot se dirigea vers la maison; mais, à mesure
+qu'il approchait, il se remémorait la tournure martiale du cavalier,
+la longue rapière qui battait ses mollets, et l'oeil terrible avec
+lequel il avait regardé passer la cavalcade; puis il se disait:
+
+--Je crois décidément que j'avais tort et qu'un pareil homme ne se
+laisserait point intimider.
+
+A la porte, Gorenflot était tout à fait convaincu, et ce n'était plus
+le nez qu'il se grattait, mais l'oreille.
+
+Tout à coup, sa figure s'illumina:
+
+--Une idée, dit-il.
+
+C'était un tel progrès que l'éveil d'une idée dans le cerveau endormi
+du moine, qu'il s'étonna lui-même que cette idée fût venue; mais, on
+le disait déjà en ce temps-là, nécessité est mère de l'industrie.
+
+--Une idée, répéta-t-il, et une idée un peu ingénieuse! Je lui dirai:
+«Monsieur, tout homme a ses projets, ses désirs, ses espérances; je
+prierai pour vos projets, donnez-moi quelque chose.» Si ses projets
+sont mauvais, comme je n'en ai aucun doute, il aura un double besoin
+que l'on prie pour lui, et, dans ce but, il me fera quelque aumône. Et
+moi, je soumettrai le cas au premier docteur que je rencontrerai.
+C'est à savoir si l'on doit prier pour des projets qui vous sont
+inconnus, quand on a conçu un mauvais doute sur ces projets. Ce que me
+dira le docteur, je le ferai; par conséquent ce ne sera plus moi qui
+serai responsable, mais lui; et, si je ne rencontre pas de docteur, eh
+bien si je ne rencontre pas de docteur, comme il y a doute, je
+m'abstiendrai. En attendant, j'aurai déjeuné avec l'aumône de cet
+homme aux mauvaises intentions.
+
+En conséquence de cette détermination, Gorenflot s'effaça contre les
+murs et attendit.
+
+Cinq minutes après, la porte s'ouvrit, et le cheval et l'homme
+apparurent, l'un portant l'autre.
+
+Gorenflot s'approcha.
+
+--Monsieur, dit-il, si cinq _Pater_ et cinq _Ave_ pour la réussite de
+vos projets peuvent vous être agréables....
+
+L'homme tourna la tête du côté de Gorenflot.
+
+--Gorenflot! s'écria-t-il.
+
+--Monsieur Chicot! fit le moine tout ébahi.
+
+--Où diable vas-tu donc comme cela, compère? demanda Chicot.
+
+--Je n'en sais rien, et vous?
+
+--C'est différent, moi, je le sais, dit Chicot, je vais droit devant
+moi.
+
+--Bien loin?
+
+--Jusqu'à ce que je m'arrête. Mais toi, compère, puisque tu ne peux
+pas me dire dans quel but tu te trouves ici, je soupçonne une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que tu m'espionnais.
+
+--Jésus Dieu! moi vous espionner, le Seigneur m'en préserve! Je vous
+ai vu, voilà tout.
+
+--Vu, quoi?
+
+--Guetter le passage des mules.
+
+--Tu es fou.
+
+--Cependant, derrière ces pierres, avec vos yeux attentifs....
+
+--Écoute, Gorenflot, je veux me faire bâtir une maison hors les murs;
+ces moellons sont à moi, et je m'assurais qu'ils étaient de bonne
+qualité.
+
+--Alors c'est différent, dit le moine, qui ne crut pas un mot de ce
+que lui répondait Chicot, je me trompais.
+
+--Mais enfin, toi-même, que fais-tu hors des barrières?
+
+--Hélas! monsieur Chicot, je suis proscrit, répondit Gorenflot avec un
+énorme soupir.
+
+--Hein? fit Chicot.
+
+--Proscrit, vous dis-je.
+
+Et Gorenflot, se drapant dans son froc, redressa sa courte taille et
+balança sa tête d'avant en arrière avec le regard impératif de l'homme
+à qui une grande catastrophe donne le droit de réclamer la pitié de
+ses semblables.--Mes frères me rejettent de leur sein, continua-t-il;
+je suis excommunié, anathématisé.
+
+--Bah! et pourquoi cela?
+
+--Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine en mettant la main sur son
+coeur, vous me croirez si vous voulez, mais, foi de Gorenflot, je n'en
+sais rien.
+
+--Ne serait-ce pas que vous auriez été rencontré cette nuit, courant
+le guilledou, compère?
+
+--Affreuse plaisanterie, dit Gorenflot, vous savez parfaitement bien
+ce que j'ai fait depuis hier soir.
+
+--C'est-à-dire, reprit Chicot, oui, depuis huit heures jusqu'à dix,
+mais non depuis dix jusqu'à trois.
+
+--Comment, depuis dix heures jusqu'à trois?
+
+--Sans doute, à dix heures vous êtes sorti.
+
+--Moi! fit Gorenflot en regardant le Gascon avec des yeux dilatés par
+la surprise.
+
+--Si bien sorti, que je vous ai demandé où vous alliez.
+
+--Où j'allais; vous m'avez demandé cela?
+
+--Oui!
+
+--Et que vous ai-je répondu?
+
+--Vous m'avez répondu que vous alliez prononcer un discours.
+
+--Il y a du vrai dans tout ceci cependant, murmura Gorenflot ébranlé.
+
+--Parbleu! c'est si vrai, que vous me l'avez dit en partie, votre
+discours; il était fort long.
+
+--Il était en trois parties, c'est la coupe que recommande Aristote.
+
+--Il y avait même de terribles choses contre le roi Henri III dans
+votre discours.
+
+--Bah! dit Gorenflot.
+
+--Si terribles, que je ne serais pas étonné qu'on vous poursuivît
+comme fauteur de troubles.
+
+--Monsieur Chicot, vous m'ouvrez les yeux; avais-je l'air bien éveillé
+en vous parlant?
+
+--Je dois vous dire, compère, que vous me paraissiez fort étrange;
+votre regard surtout était d'une fixité qui m'effrayait; on eût dit
+que vous étiez éveillé sans l'être, et que vous parliez tout en
+dormant.
+
+--Cependant, dit Gorenflot, je suis sûr de m'être réveillé ce matin à
+la Corne d'Abondance, quand le diable y serait.
+
+--Eh bien, qu'y a-t il d'étonnant à cela?
+
+--Comment! ce qu'il y a d'étonnant, puisque vous dites que j'en suis
+sorti à dix heures, de la Corne d'Abondance!
+
+--Oui; mais vous y êtes rentré à trois heures du matin, et, comme
+preuve, je vous dirai même que vous aviez laissé la porte ouverte, et
+que j'ai eu très-froid.
+
+--Et moi aussi, dit Gorenflot, je me rappelle cela.
+
+--Vous voyez bien! répliqua Chicot.
+
+--Si ce que vous me dites est vrai....
+
+--Comment! si ce que je vous dis est vrai? compère, c'est la vérité.
+Demandez plutôt à maître Bonhomet.
+
+--A maître Bonhomet?
+
+--Sans doute; c'est lui qui vous a ouvert la porte. Je dois même dire
+que vous étiez gonflé d'orgueil à votre retour, et que je vous ai dit:
+
+--«Fi donc! compère, l'orgueil ne sied point à l'homme, surtout quand
+cet homme est un moine.»
+
+--Et de quoi étais-je orgueilleux?
+
+--Du succès qu'avait eu votre discours, des compliments que vous
+avaient faits le duc de Guise, le cardinal et M. de Mayenne, que Dieu
+conserve, ajouta le Gascon en levant son chapeau.
+
+--Alors tout m'est expliqué, dit Gorenflot.
+
+--C'est bien heureux; vous convenez donc que vous avez été à cette
+assemblée? comment diable rappelez-vous? Attendez donc! l'assemblée de
+la Sainte-Union. C'est cela.
+
+Gorenflot laissa tomber sa tête sur sa poitrine et poussa un
+gémissement.
+
+--Je suis somnambule, dit-il; il y a longtemps que je m'en doutais.
+
+--Somnambule, dit Chicot, qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Cela signifie, monsieur Chicot, dit le moine, que chez moi l'esprit
+domine la matière à tel point, que, tandis que la matière dort,
+l'esprit veille, et qu'alors l'esprit commande à la matière, qui, tout
+endormie qu'elle est, est forcée d'obéir.
+
+--Eh! compère, dit Chicot, cela ressemble fort à quelque magie; si
+vous êtes possédé, dites-le-moi franchement; un homme qui marche en
+dormant, qui gesticule en dormant, qui fait des discours dans lesquels
+il attaque le roi, toujours en dormant, ventre de biche! ce n'est
+point naturel, cela; arrière, Belzébuth, _vade retro, Satanas!_
+
+Et Chicot fit faire un écart à son cheval.
+
+--Ainsi, dit Gorenflot, vous aussi vous m'abandonnez, monsieur Chicot.
+_Tu quoque, Brute._ Ah! ah! je n'aurais jamais cru cela de votre part.
+
+Et le moine désespéré essaya de moduler un sanglot.
+
+Chicot eut pitié de cet immense désespoir, qui n'en paraissait que
+plus terrible pour être concentré.
+
+--Voyons, dit-il, que m'as-tu dit?
+
+--Quand cela?
+
+--Tout à l'heure.
+
+--Hélas! je n'en sais rien, je suis prêt à devenir fou, j'ai la tête
+pleine et l'estomac vide; mettez-moi sur la voie, monsieur Chicot.
+
+--Tu m'as parlé de voyager?
+
+--C'est vrai, je vous ai dit que le révérend prieur m'avait invité à
+voyager.
+
+--De quel côté? demanda Chicot.
+
+--Du côté où je voudrai, répondit le moine.
+
+--Et tu vas?
+
+--Je n'en sais rien. Gorenflot leva ses deux mains au ciel.--A la
+grâce de Dieu! dit-il. Monsieur Chicot, prêtez-moi deux écus pour
+m'aider à faire mon voyage.
+
+--Je fais mieux que cela, dit Chicot.
+
+--Ah! voyons, que faites-vous?
+
+--Moi aussi, je vous ai dit que je voyageais.
+
+--C'est vrai, vous me l'avez dit.
+
+--Eh bien, je vous emmène.
+
+Gorenflot regarda le Gascon avec défiance et en homme qui n'ose pas
+croire à une pareille faveur.
+
+--Mais à condition que vous serez bien sage, moyennant quoi je vous
+permets d'être très-impie. Acceptez-vous ma proposition?
+
+--Si je l'accepte! dit le moine; si je l'accepte!... Mais avons-nous
+de l'argent pour voyager?
+
+--Tenez, dit Chicot en tirant une longue bourse gracieusement arrondie
+à partir du col.
+
+Gorenflot fit un bond de joie.
+
+--Combien? demanda-t-il.
+
+--Cent cinquante pistoles.
+
+--Et où allons-nous?
+
+--Tu le verras, compère.
+
+--Quand déjeunons nous?
+
+--Tout de suite.
+
+--Mais sur quoi monterai-je? demanda Gorenflot avec inquiétude.
+
+--Pas sur mon cheval, corboeuf! tu le tuerais.
+
+--Alors, fit Gorenflot désappointé, comment faire?
+
+--Rien de plus simple; tu as un ventre comme Silène, tu es ivrogne
+comme lui. Eh bien, pour que la ressemblance soit parfaite, je
+t'achèterai un âne.
+
+--Vous êtes mon roi, monsieur Chicot; vous êtes mon soleil. Prenez
+l'âne un peu fort; vous êtes mon dieu. Maintenant, où déjeunons-nous?
+
+--Ici, morbleu! ici même. Regarde au-dessus de cette porte, et lis, si
+tu sais lire.
+
+En effet, on était arrivé devant une espèce d'auberge. Gorenflot
+suivit la direction indiquée par le doigt de Chicot et lut:
+
+«Ici, jambons, oeufs, pâtés d'anguilles et vin blanc.»
+
+Il serait difficile de dire la révolution qui se fit sur le visage de
+Gorenflot à cette vue: sa figure s'épanouit, ses yeux
+s'écarquillèrent, sa bouche se fendit pour montrer une double rangée
+de dents blanches et affamées. Enfin il leva ses deux bras en l'air en
+signe de joyeux remercîment, et, balançant son énorme corps avec une
+sorte de cadence, il chanta la chanson suivante, à laquelle son
+ravissement pouvait seul servir d'excuse:
+
+ Quand l'ânon est deslâché,
+ Quand le vin est débouché,
+ L'un redresse son oreille,
+ L'autre sort de la bouteille.
+ Mais rien n'est si éventé
+ Que le moine en pleine treille,
+ Mais rien n'est si desbasté
+ Que le moine en liberté.
+
+--Bien dit, s'écria Chicot, et, pour ne pas perdre de temps,
+mettez-vous à table, mon cher frère; moi, je vais vous faire servir et
+chercher un âne.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+COMMENT FRÈRE GORENFLOT VOYAGEA SUR UN ÂNE NOMMÉ PANURGE, ET APPRIT
+DANS SON VOYAGE BEAUCOUP DE CHOSES QU'IL NE SAVAIT PAS.
+
+
+Ce qui rendait Chicot si indifférent du soin de son propre estomac,
+pour lequel, tout fou qu'il était ou qu'il se vantait d'être, il avait
+d'ordinaire autant de condescendance que pouvait en avoir un moine,
+c'est qu'avant de quitter l'hôtel de la Corne d'Abondance il avait
+copieusement déjeuné.
+
+Puis les grandes passions nourrissent, à ce qu'on dit, et Chicot, dans
+ce moment même, avait une grande passion.
+
+Il installa donc frère Gorenflot à une table de la petite maison, et
+on lui passa par une sorte de tour du jambon, des oeufs et du vin,
+qu'il se mit à expédier avec sa célérité et sa continuité ordinaires.
+
+Cependant Chicot était allé dans le voisinage s'enquérir de l'âne
+demandé par son compagnon; il trouva chez des paysans de Sceaux, entre
+un boeuf et un cheval, cet âne pacifique, objet des voeux de
+Gorenflot: il avait quatre ans, tirait sur le brun et soutenait un
+corps assez dodu sur quatre jambes effilées comme des fuseaux. En ce
+temps, un pareil âne coûtait vingt livres; Chicot en donna vingt-deux
+et fut béni pour sa magnificence.
+
+Lorsque Chicot revint avec sa conquête, et qu'il entra avec elle dans
+la chambre même où dînait Gorenflot, Gorenflot, qui venait d'absorber
+la moitié d'un pâté d'anguilles et de vider sa troisième bouteille,
+Gorenflot, enthousiasmé de la vue de sa monture et d'ailleurs disposé
+par les fumées d'un vin généreux à tous les sentiments tendres,
+Gorenflot sauta au cou de son âne, et, après l'avoir embrassé sur
+l'une et l'autre mâchoire, il introduisit entre les deux une longue
+croûte de pain, qui fit braire d'aise celui-ci.
+
+--Oh! oh! dit Gorenflot, voilà un animal qui a une belle voix, nous
+chanterons quelquefois ensemble. Merci, ami Chicot, merci.
+
+Et il baptisa incontinent son âne du nom de Panurge.
+
+Chicot jeta un coup d'oeil sur la table et vit que, sans tyrannie
+aucune, il pouvait exiger de son compagnon qu'il restât de son dîner
+où il en était.
+
+Il se mit donc à dire de cette voix à laquelle Gorenflot ne savait
+point résister:
+
+--Allons, en route, compère, en route. A Melun nous goûterons.
+
+Le ton de voix de Chicot était si impératif, et Chicot, au milieu de
+ce commandement un peu dur, avait su glisser une si douce promesse,
+qu'au lieu de faire aucune observation Gorenflot répéta:
+
+--A Melun! à Melun!
+
+Et, sans plus tarder, Gorenflot, à l'aide d'une chaise, se hissa sur
+son âne vêtu d'un simple coussin de cuir, d'où pendaient deux lanières
+en guise d'étriers. Le moine passa ses sandales dans les deux
+lanières, prit la longe de l'âne dans sa main droite, appuya son poing
+gauche sur la hanche, et sortit de l'hôtel, majestueux comme le dieu
+auquel Chicot avait avec quelque raison prétendu qu'il ressemblait.
+
+Quant à Chicot, il enfourcha son cheval avec l'aplomb d'un cavalier
+consommé, et les deux cavaliers prirent incontinent la route de Melun
+au petit trot de leurs montures.
+
+On fit de la sorte quatre lieues tout d'une traite, puis on s'arrêta
+un instant. Le moine profita d'un beau soleil pour s'étendre sur
+l'herbe et dormir. Chicot, de son côté, fit un calcul d'étapes d'après
+lequel il reconnut que, pour faire cent vingt lieues, à dix lieues par
+jour, il mettrait douze jours.
+
+Panurge brouta du bout des lèvres une touffe de chardons.
+
+Dix lieues était raisonnablement tout ce qu'on pouvait exiger des
+forces combinées d'un âne et d'un moine.
+
+Chicot secoua la tête.
+
+--Ce n'est pas possible, murmura-t-il en regardant Gorenflot, qui
+dormait sur le revers de ce fossé ni plus ni moins que sur le plus
+doux édredon; ce n'est pas possible, il faut, s'il veut me suivre, que
+le frocard fasse au moins quinze lieues par jour.
+
+Comme on le voit, frère Gorenflot était depuis quelque temps destiné
+aux cauchemars.
+
+Chicot le poussa du coude afin de le réveiller, et, quand il serait
+réveillé, de lui communiquer son observation.
+
+Gorenflot ouvrit les yeux.
+
+--Est-ce que nous sommes à Melun? dit-il, j'ai faim.
+
+--Non, compère, dit Chicot, pas encore, et voilà justement pourquoi je
+vous éveille; c'est qu'il est urgent d'y arriver. Nous allons trop
+doucement, ventre de biche! nous allons trop doucement.
+
+--Eh! cela vous fâche-t-il, cher monsieur Chicot, de marcher
+doucement? la route de la vie va en montant, puisqu'elle aboutit au
+ciel, et c'est très-fatigant de monter; d'ailleurs, qui nous presse?
+Plus de temps nous mettrons à faire la route, plus de temps nous
+demeurerons ensemble. Est-ce que je ne voyage pas, moi, pour la
+propagation de la foi, et vous pour votre plaisir? Eh bien, moins vite
+nous irons, mieux la foi sera propagée; moins vite nous irons, mieux
+vous vous amuserez. Par exemple, mon avis serait de demeurer quelques
+jours à Melun; on y mange, à ce que l'on assure, d'excellents pâtés
+d'anguilles, et je voudrais faire une comparaison consciencieuse et
+raisonnée entre le pâté d'anguilles de Melun et celui des autres pays.
+Que dites-vous de cela, monsieur Chicot?
+
+--Je dis, reprit le Gascon, que mon avis, au contraire, est d'aller le
+plus vite possible; de ne pas goûter à Melun, et de souper seulement à
+Montereau, pour regagner le temps perdu.
+
+Gorenflot regarda son compagnon de voyage en homme qui ne comprend
+pas.
+
+--Allons! en route, en route! dit Chicot.
+
+Le moine, qui était couché tout de son long, les mains croisées sous
+sa tête, se contenta de s'asseoir sur son derrière en poussant un
+gémissement.
+
+--Ensuite, continua Chicot, si vous voulez rester en arrière et
+voyager à votre guise, compère, vous en êtes le maître.
+
+--Non pas, dit Gorenflot, effrayé de cet isolement auquel il venait
+d'échapper comme par miracle, non pas. Je vous suis, monsieur Chicot,
+je vous aime trop pour vous quitter.
+
+--Alors, en selle, compère, en selle!
+
+Gorenflot tira son âne contre une borne, et parvint à s'établir
+dessus, cette fois, non plus à califourchon, mais de côté, à la
+manière des femmes: il prétendait que cela lui était plus commode pour
+causer. Le fait est que le moine avait prévu un redoublement de
+vitesse dans la marche de sa monture, et que, disposé ainsi, il avait
+deux points d'appui: la crinière et la queue.
+
+Chicot prit le grand trot: l'âne suivit en brayant.
+
+Les premiers moments furent terribles pour Gorenflot; heureusement la
+partie sur laquelle il reposait avait une telle surface, qu'il lui
+était moins difficile qu'à un autre de maintenir son centre de
+gravité.
+
+De temps en temps Chicot se haussait sur ses étriers, explorait la
+route, et, ne voyant pas à l'horizon ce qu'il cherchait, redoublait de
+vitesse.
+
+Gorenflot laissa passer ces premiers signes d'investigation et
+d'impatience sans en demander la cause, préoccupé qu'il était de
+demeurer sur sa monture. Mais, quand peu à peu il se fut remis, quand
+il eut appris à respirer sa brassée, comme disent les nageurs, et
+quand il eut remarqué que Chicot continuait le même jeu:
+
+--Eh! dit-il, que cherchez-vous donc? cher monsieur Chicot.
+
+--Rien, répliqua celui-ci. Je regarde où nous allons.
+
+--Mais nous allons à Melun, ce me semble; vous l'avez dit vous-même,
+vous aviez même ajouté d'abord....
+
+--Nous n'allons pas, compère, nous n'allons pas, dit Chicot en piquant
+son cheval.
+
+--Comment! nous n'allons pas! s'écria le moine; mais nous ne quittons
+pas le trot!
+
+--Au galop! au galop! dit le Gascon en faisant prendre cette allure à
+son cheval.
+
+Panurge, entraîné par l'exemple, prit le galop, mais avec une rage mal
+déguisée, qui ne promettait rien de bon à son cavalier.
+
+Les suffocations de Gorenflot redoublèrent.
+
+--Dites donc, dites donc, monsieur Chicot, s'écria-t-il aussitôt qu'il
+put parler, vous appelez cela un voyage d'agrément; mais je ne m'amuse
+pas du tout, moi.
+
+--En avant! en avant! répondit Chicot.
+
+--Mais la côte est dure.
+
+--Les bons cavaliers ne galopent qu'en montant.
+
+--Oui, mais moi, je n'ai pas la prétention d'être un bon cavalier.
+
+--Alors, restez en arrière.
+
+--Non pas, ventrebleu! s'écria Gorenflot, pour rien au monde.
+
+--Eh bien, alors, comme je vous le disais, en avant! en avant!
+
+Et Chicot imprima à son cheval un degré de rapidité de plus.
+
+--Voilà Panurge qui râle, cria Gorenflot, voilà Panurge qui s'arrête.
+
+--Alors, adieu, compère, fit Chicot.
+
+Gorenflot eut un instant envie de répondre de la même façon; mais il
+se rappela que ce cheval qu'il maudissait au fond du coeur et qui
+portait un homme si fantasque portait aussi la bourse qui était dans
+la poche de cet homme. Il se résigna donc, et, battant avec ses
+sandales les flancs de l'âne en fureur, il le força de reprendre le
+galop.
+
+--Je tuerai mon pauvre Panurge, s'écria lamentablement le moine pour
+porter un coup décisif à l'intérêt de Chicot, puisqu'il ne paraissait
+avoir aucune influence sur sa sensibilité. Je le tuerai, bien sûr.
+
+--Eh bien, tuez-le, compère, tuez-le, répondit Chicot, sans que cette
+observation, si importante que la jugeait Gorenflot, lui fît en aucune
+façon ralentir sa marche; tuez-le, nous achèterons une mule.
+
+Comme s'il eût compris ces paroles menaçantes, l'âne quitta le milieu
+de la route, et vola dans un petit chemin latéral bien sec, où
+Gorenflot ne se fût point hasardé à marcher à pied.
+
+--A moi, criait le moine, à moi, je vais rouler dans la rivière.
+
+--Il n'y a aucun danger, dit Chicot: si vous tombez dans la rivière,
+je vous garantis que vous nagerez tout seul.
+
+--Oh! murmura Gorenflot, j'en mourrai, c'est sûr. Et quand on pense
+que tout cela m'arrive parce que je suis somnambule!
+
+Et le moine leva au ciel un regard qui voulait dire:
+
+--Seigneur! Seigneur! quel crime ai-je donc commis pour que vous
+m'affligiez de cette infirmité?
+
+Tout à coup Chicot, arrivé au sommet de la montée, arrêta son cheval
+d'un temps si court et si saccadé, que l'animal, surpris, plia sur ses
+jarrets de derrière au point que sa croupe toucha presque le sol.
+
+Gorenflot, moins bon cavalier que Chicot, et qui, d'ailleurs, au lieu
+de bride, n'avait qu'une longe, Gorenflot, disons-nous, continua son
+chemin.
+
+--Arrête, corboeuf! arrête, cria Chicot.
+
+Mais l'âne s'était fait à l'idée de galoper, et l'idée d'un âne est
+chose tenace.
+
+--Arrêteras-tu? cria Chicot, ou, foi de gentilhomme, je t'envoie une
+balle de pistolet.
+
+--Quel diable d'homme est-ce là! se dit Gorenflot, et par quel animal
+a-t-il été mordu?
+
+Puis, comme la voix de Chicot retentissait de plus en plus terrible,
+et que le moine croyait déjà entendre siffler la balle dont il était
+menacé, il exécuta une manoeuvre pour laquelle la manière dont il
+était placé lui donnait la plus grande facilité, ce fut de se laisser
+glisser de sa monture à terre.
+
+--Voilà! dit-il en se laissant bravement tomber sur son derrière et en
+se cramponnant des deux mains à la longe de son âne, qui lui fit faire
+quelques pas ainsi, mais qui finit enfin par s'arrêter.
+
+Alors Gorenflot chercha Chicot pour recueillir sur son visage les
+marques de satisfaction qui ne pouvaient manquer de s'y peindre, à la
+vue d'une manoeuvre si habilement exécutée.
+
+Chicot était caché derrière une roche, et continuait de là ses signaux
+et ses menaces.
+
+Cette précaution fit comprendre au moine qu'il y avait quelque chose
+sous jeu. Il regarda en avant et aperçut à cinq cents pas sur la route
+trois hommes qui cheminaient tranquillement sur leurs mules. Au
+premier coup d'oeil, il reconnut les voyageurs qui étaient sortis le
+matin de Paris par la porte Bordelle, et que Chicot, à l'affût
+derrière son arbre, avait si ardemment suivis des yeux.
+
+Chicot attendit dans la même posture que les trois voyageurs fussent
+hors de vue; puis, alors seulement, il rejoignit son compagnon, qui
+était resté assis à la même place où il était tombé, tenant toujours
+la longe de Panurge entre les mains.
+
+--Ah çà! dit Gorenflot, qui commençait à perdre patience,
+expliquez-moi un peu, cher monsieur Chicot, le commerce que nous
+faisons: tout à l'heure il fallait courir ventre à terre, maintenant
+il faut demeurer court à l'endroit où nous sommes.
+
+--Mon bon ami, dit Chicot, je voulais savoir si votre âne était de
+bonne race et si je n'avais pas été volé en le payant vingt-deux
+livres; maintenant l'expérience est faite, et je suis on ne peut plus
+satisfait.
+
+Le moine ne fut pas dupe, comme on le comprend bien, d'une pareille
+réponse, et il se préparait à le faire voir à son compagnon, lorsque
+sa paresse naturelle l'emporta, lui soufflant à l'oreille de n'entrer
+dans aucune discussion.
+
+Il se contenta donc de répondre, sans même cacher sa mauvaise humeur:
+
+--N'importe, je suis fort las, et j'ai très-faim.
+
+--Eh bien, qu'à cela ne tienne, reprit Chicot en frappant
+gaillardement sur l'épaule du frocard, moi aussi je suis las, moi
+aussi j'ai faim, et à la première hôtellerie que nous trouverons sur
+notre....
+
+--Eh bien, demanda Gorenflot, qui avait peine à croire au retour
+qu'annonçaient les premières paroles du Gascon.
+
+--Eh bien, dit celui-ci, nous commanderons une grillade de porc, un ou
+deux poulets fricassés et un broc du meilleur vin de la cave.
+
+--Vraiment! reprit Gorenflot; est-ce bien sûr, cette fois? voyons.
+
+--Je vous le promets, compère.
+
+--Eh bien! alors, dit le moine en se relevant, mettons-nous sans
+retard à la recherche de cette bienheureuse hôtellerie. Viens,
+Panurge, tu auras du son.
+
+L'âne se mit à braire de plaisir.
+
+Chicot remonta sur son cheval, Gorenflot conduisit son âne par la
+longe.
+
+L'auberge tant désirée apparut bientôt à la vue des voyageurs; elle
+s'élevait entre Corbeil et Melun; mais, à la grande surprise de
+Gorenflot, qui en admirait de loin l'aspect affriolant, Chicot ordonna
+au moine de remonter sur son âne, et commença d'exécuter un détour par
+la gauche pour passer derrière la maison; au reste, par un seul coup
+d'oeil, Gorenflot, dont la compréhension faisait de rapides progrès,
+se rendit compte de cette bizarrerie; les trois mules des voyageurs,
+dont Chicot paraissait suivre les traces, étaient arrêtées devant la
+porte.
+
+--C'est donc au gré de ces voyageurs maudits, pensa Gorenflot, que
+vont se disposer les événements de notre voyage et se régler les
+heures de nos repas? C'est triste.
+
+Et il poussa un profond soupir.
+
+Panurge, qui, de son côté, vit qu'on l'écartait de la ligne droite,
+que tout le monde, même les ânes, sait être la plus courte, s'arrêta
+court, et se roidit sur les quatre pieds, comme s'il était décidé à
+prendre racine à l'endroit même où il se trouvait.
+
+--Voyez, dit Gorenflot d'un ton lamentable, mon âne lui-même ne veut
+plus avancer.
+
+--Ah! il ne veut plus avancer, dit Chicot, attends! attends!
+
+Et il s'approcha d'une haie de cornouillers, où il tailla une baguette
+longue de cinq pieds, grosse comme le pouce, solide et flexible à la
+fois.
+
+Panurge n'était pas un de ces quadrupèdes stupides qui ne se
+préoccupent point de ce qui se passe autour d'eux et qui ne
+pressentent les événements que lorsque ces événements leur tombent sur
+le dos. Il avait suivi la manoeuvre de Chicot, pour lequel il
+commençait sans doute à ressentir la considération qu'il méritait, et
+dès qu'il avait cru remarquer ses intentions, il avait déroidi ses
+jambes et était parti au pas relevé.
+
+--Il va, il va! cria le moine à Chicot.
+
+--N'importe, dit celui-ci, pour qui voyage en compagnie d'un âne et
+d'un moine, un bâton n'est jamais inutile.
+
+Et le Gascon acheva de cueillir le sien.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+COMMENT FRÈRE GORENFLOT TROQUA SON ÂNE CONTRE UNE MULE, ET SA MULE
+CONTRE UN CHEVAL.
+
+
+Cependant les tribulations de Gorenflot touchaient à leur terme, pour
+cette journée du moins; après le détour fait, on reprit le grand
+chemin, et l'on s'arrêta à trois quarts de lieue plus loin, dans une
+auberge rivale. Chicot prit une chambre qui donnait sur la route et
+commanda le souper, qui lui fut servi dans la chambre; mais on voyait
+que la nutrition n'était que la préoccupation secondaire de Chicot. Il
+ne mangeait que de la moitié de ses dents, tandis qu'il regardait de
+tous ses yeux et écoutait de toutes ses oreilles. Cette préoccupation
+dura jusqu'à dix heures; cependant, comme à dix heures Chicot n'avait
+rien vu ni rien entendu, il leva le siége, ordonnant que son cheval et
+l'âne du moine, renforcés d'une double ration d'avoine et de son,
+fussent prêts au point du jour.
+
+A cet ordre, Gorenflot, qui depuis une heure paraissait endormi et qui
+n'était qu'assoupi dans cette douce extase qui suit un bon repas
+arrosé d'une quantité suffisante de vin généreux, poussa un soupir.
+
+--Au point du jour? dit-il.
+
+--Eh! ventre de biche! reprit Chicot, tu dois avoir l'habitude de te
+lever à cette heure-là!
+
+--Pourquoi donc? demanda Gorenflot.
+
+--Et les matines?
+
+--J'avais une exemption du supérieur, répondit le moine.
+
+Chicot haussa les épaules, et le mot fainéants avec un _s,_ lettre qui
+indiquait la pluralité, vint mourir sur ses lèvres.
+
+--Mais oui, fainéants, dit Gorenflot; mais oui, pourquoi pas donc?
+
+--L'homme est né pour le travail, dit sentencieusement le Gascon.
+
+--Et le moine pour le repos, dit le frère; le moine est l'exception de
+l'homme.
+
+Et, satisfait de cet argument, qui avait paru toucher Chicot lui-même,
+Gorenflot fit une sortie pleine de dignité et gagna son lit, que
+Chicot, de peur de quelque imprudence sans doute, avait fait dresser
+dans la même chambre que le sien.
+
+Le lendemain, en effet, à la pointe du jour, si frère Gorenflot n'eût
+point dormi du plus profond sommeil il eût pu voir Chicot se lever,
+s'approcher de la fenêtre et se mettre en observation derrière le
+rideau.
+
+Bientôt, quoique protégé par la tenture, Chicot fit un pas rapide en
+arrière, et, si Gorenflot, au lieu de continuer de dormir, eût été
+éveillé, il eût entendu claqueter sur le pavé les fers des trois
+mules.
+
+Chicot alla aussitôt à Gorenflot, qu'il secoua par le bras jusqu'à ce
+que celui-ci ouvrit les yeux.
+
+--Mais n'aurai-je donc plus un instant de tranquillité? balbutia
+Gorenflot, qui venait de dormir dix heures de suite.
+
+--Alerte! alerte! dit Chicot, habillons-nous et parlons.
+
+--Mais le déjeuner? fit le moine.
+
+--Il est sur la route de Montereau.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela, Montereau? demanda le moine, fort
+ignare en géographie.
+
+--Montereau, dit le Gascon, est la ville où l'on déjeune; cela vous
+suffit-il?
+
+--Oui, répondit laconiquement Gorenflot.
+
+--Alors, compère, fit le Gascon, je descends pour payer notre dépense
+et celle de nos bêtes; dans cinq minutes, si vous n'êtes pas prêt, je
+pars sans vous.
+
+Une toilette de moine n'est pas longue à faire; cependant Gorenflot
+mit six minutes. Aussi, en arrivant à la porte, vit-il Chicot qui,
+exact comme un Suisse, avait déjà pris les devants.
+
+Le moine enfourcha Panurge, qui, excité par la double ration de foin
+et d'avoine que venait de lui faire administrer Chicot, prit le galop
+de lui-même, et eut bientôt conduit son cavalier côte à côte du
+Gascon.
+
+Le Gascon était droit sur les étriers, et de la tête aux pieds ne
+faisait pas un pli.
+
+Gorenflot se dressa sur les siens, et vit à l'horizon les trois mules
+et les trois cavaliers qui descendaient derrière un monticule.
+
+Le moine poussa un soupir en songeant combien il était triste qu'une
+influence étrangère agît ainsi sur sa destinée.
+
+Cette fois Chicot lui tint parole, et l'on déjeuna à Montereau.
+
+La journée eut de grandes ressemblances avec celle de la veille; et
+celle du lendemain présenta à peu près la même série d'événements.
+Nous passerons donc rapidement sur les détails; et Gorenflot
+commençait à se faire tant bien que mal à cette existence accidentée,
+quand, vers le soir, il vit Chicot perdre graduellement toute sa
+gaieté; depuis midi, il n'avait pas aperçu l'ombre des trois voyageurs
+qu'il suivait; aussi soupa-t-il de mauvaise humeur et dormit-il mal.
+
+Gorenflot mangea et but pour deux, essaya ses meilleures chansons.
+Chicot demeura dans son impassibilité.
+
+Le jour naissait à peine, qu'il était sur pied, secouant son
+compagnon; le moine s'habilla, et, dès le départ, on prit un trot qui
+se changea bientôt en galop frénétique.
+
+Mais on eut beau courir, pas de mules à l'horizon.
+
+Vers midi, âne et cheval étaient sur les dents.
+
+Chicot alla droit à un bureau de péage établi sur le pont de
+Villeneuve-le-Roi pour les bêtes à pied fourchu.
+
+--Avez-vous vu, demanda-t-il, trois voyageurs montés sur des mules,
+qui ont dû passer ce matin?
+
+--Ce matin, mon gentilhomme? répondit le péager; non; hier, à la bonne
+heure.
+
+--Hier?
+
+--Oui, hier soir, à sept heures.
+
+--Les avez-vous remarqués?
+
+--Dame! comme on remarque des voyageurs.
+
+--Je vous demande si vous vous souvenez de la condition de ces hommes.
+
+--Il m'a paru qu'il y avait un maître et deux laquais.
+
+--C'est bien cela, dit Chicot.
+
+Et il donna un écu au péager.
+
+Puis, se parlant à lui-même:
+
+--Hier soir, à sept heures, murmura-t-il; ventre de biche! ils ont
+douze heures d'avance sur moi. Allons, du courage!
+
+--Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine, du courage, j'en ai encore
+pour moi; mais je n'en ai plus pour Panurge.
+
+En effet, le pauvre animal, surmené depuis deux jours, tremblait sur
+ses quatre jambes et communiquait à Gorenflot l'agitation de son
+pauvre corps.
+
+--Et votre cheval lui-même, continua Gorenflot, voyez dans quel état
+ il est.
+
+En effet, le noble animal, si ardent qu'il fût et à cause même de son
+ardeur, était ruisselant d'écume, et une chaude fumée sortait par ses
+naseaux, tandis que le sang paraissait prêt à jaillir de ses yeux.
+
+Chicot examina rapidement les deux bêtes, et parut se ranger à l'avis
+de son compagnon.
+
+Gorenflot respirait, quant tout à coup:
+
+--Là! frère quêteur, dit Chicot: il s'agit ici de prendre une grande
+résolution.
+
+--Mais nous ne prenons que cela depuis quelques jours! s'écria
+Gorenflot, dont le visage se décomposa d'avance sans même qu'il sût ce
+qui allait lui être proposé.
+
+--Il s'agit de nous quitter, dit Chicot, prenant du premier coup,
+comme on dit, le taureau par les cornes.
+
+--Bah! fit Gorenflot; toujours la même plaisanterie! Nous quitter, et
+pourquoi?
+
+--Vous allez trop doucement, compère.
+
+--Vertudieu! dit Gorenflot; mais je vais comme le vent; mais nous
+avons galopé ce matin cinq heures de suite!
+
+--Ce n'est point encore assez.
+
+--Alors repartons; plus nous irons vite, plus nous arriverons tôt; car
+enfin je présume que nous arriverons.
+
+--Mon cheval ne veut pas aller, et votre âne refuse le service.
+
+--Alors comment faire?
+
+--Nous allons les laisser ici, et nous les reprendrons en passant.
+
+--Mais nous? Comptez-vous donc continuer la route à pied?
+
+--Nous monterons sur des mules.
+
+--Et en avoir?
+
+--Nous en achèterons.
+
+--Allons, dit Gorenflot en soupirant, encore ce sacrifice,
+
+--Ainsi?
+
+--Ainsi, va pour la mule.
+
+--Bravo! compère, vous commencez à vous former; recommandez Bayard et
+Panurge aux soins de l'aubergiste; moi, je vais faire nos
+acquisitions.
+
+Gorenflot s'acquitta en conscience du soin dont il était chargé;
+pendant les quatre jours de relations qu'il avait eues avec Panurge,
+il avait apprécié, nous ne dirons pas ses qualités, mais ses défauts,
+et il avait remarqué que ces trois défauts éminents étaient ceux
+auxquels lui-même était enclin, la paresse, la luxure et la
+gourmandise. Cette remarque l'avait touché, et ce n'était qu'avec
+regret que Gorenflot se séparait de son âne; mais Gorenflot était
+non-seulement paresseux, luxurieux et gourmant, il était de plus
+égoïste, et il préférait encore se séparer de Panurge que se séparer
+de Chicot, attendu, nous l'avons dit, que Chicot portait la bourse.
+
+Chicot revint avec deux mules, sur lesquelles on fit vingt lieues ce
+jour-là: de sorte que le soir, à la porte d'un maréchal, Chicot eut la
+joie d'apercevoir les trois mules.
+
+--Ah! fit-il, respirant pour la première fois.
+
+--Ah! soupira à son tour le moine.
+
+Mais l'oeil exercé du Gascon ne reconnut ni les harnais des mules, ni
+leur maître, ni ses valets; les mules en étaient réduites à leur
+ornement naturel, c'est-à-dire qu'elles étaient complètement
+dépouillées; quant au maître et aux laquais, ils étaient disparus.
+
+Bien plus, autour de ces animaux étaient des gens inconnus qui les
+examinaient et semblaient en faire l'expertise: c'était un maquignon
+d'abord, et puis le maréchal avec deux franciscains; ils faisaient
+tourner et retourner les mules, puis ils regardaient les dents, les
+pieds et les oreilles; en un mot, ils les essayaient.
+
+Un frisson parcourut tout le corps de Chicot.
+
+--Va devant, dit-il à Gorenflot, approche-toi des franciscains;
+tire-les à part, interroge-les; de moines à moines, vous n'aurez pas
+de secrets, j'espère; informe-toi adroitement de qui viennent ces
+mules, le prix qu'on veut les vendre et ce que sont devenus leurs
+propriétaires; puis reviens me dire tout cela.
+
+Gorenflot, inquiet de l'inquiétude de son ami, partit au grand trot de
+sa mule, et revint l'instant d'après.
+
+Voilà l'histoire, dit-il. D'abord, savez-vous où nous sommes?
+
+--Eh! morbleu! nous sommes sur la route de Lyon, dit Chicot, c'est la
+seule chose qu'il m'importe de savoir.
+
+--Si fait, il vous importe encore de savoir, à ce que vous m'avez dit
+du moins, ce que sont devenus les propriétaires de ces mules.
+
+--Oui, va.
+
+--Celui qui semble un gentilhomme....
+
+--Bon.
+
+--Celui qui semble un gentilhomme a pris ici la route d'Avignon, une
+route qui raccourcit le chemin, à ce qu'il paraît, et qui passe par
+Château-Chinon et Privas.
+
+--Seul?
+
+--Comment, seul?
+
+--Je demande s'il a pris cette route seul.
+
+--Avec un laquais.
+
+--Et l'autre laquais?
+
+--L'autre laquais à continué son chemin.
+
+--Vers Lyon?
+
+--Vers Lyon.
+
+--A merveille. Et pourquoi le gentilhomme va-t-il à Avignon? Je
+croyais qu'il allait à Rome. Mais, reprit Chicot, comme se parlant à
+lui-même, je te demande là des choses que tu ne peux savoir.
+
+--Si fait... je le sais, répondit Gorenflot. Ah! voilà qui vous
+étonne!
+
+--Comment, tu le sais?
+
+--Oui, il va à Avignon, parce que S.S. le pape Grégoire XIII a envoyé
+à Avignon un légat chargé de ses pleins pouvoirs.
+
+--Bon, dit Chicot, je comprends... et les mules?
+
+--Les mules étaient fatiguées; ils les ont vendues à un maquignon, qui
+veut les revendre à des franciscains.
+
+--Combien?
+
+--Quinze pistoles la pièce.
+
+--Comment donc ont-ils continué leur route?
+
+--Sur des chevaux qu'ils ont achetés.
+
+--A qui?
+
+--A un capitaine de reîtres qui se trouve ici en remonte.
+
+--Ventre de biche! compère, s'écria Chicot; tu es un homme précieux,
+et c'est d'aujourd'hui seulement que je t'apprécie.
+
+Gorenflot fit la roue.
+
+--Maintenant, continua Chicot, achève ce que tu as si bien commencé.
+
+--Que faut-il faire?
+
+Chicot mit pied à terre, et, jetant la bride au bras du moine:
+
+--Prends les deux mules et va les offrir pour vingt pistoles aux
+franciscains; ils te doivent la préférence.
+
+--Et ils me la donneront, dit Gorenflot, ou je les dénonce à leur
+supérieur.
+
+--Bravo, compère, tu te formes.
+
+--Ah! mais, demanda Gorenflot, comment continuerons-nous notre route?
+
+--A cheval, morbleu, à cheval!
+
+--Diable! fit le moine en se grattant l'oreille.
+
+--Allons donc, dit Chicot, un écuyer comme toi!
+
+--Bah! dit Gorenflot, au petit bonheur! Mais où vous retrouverai-je?
+
+--Sur la place de la ville.
+
+--Allez m'y attendre.
+
+Et le moine s'avança d'un pas résolu vers les franciscains, tandis que
+Chicot, par une rue de traverse, gagnait la place principale du petit
+bourg.
+
+Là il trouva, dans l'auberge du Coq-Hardi, le capitaine de reîtres qui
+buvait d'un jolit petit vin d'Auxerre que les amateurs de second ordre
+confondaient avec les crus de Bourgogne; il prit de lui de nouveaux
+renseignements, qui confirmèrent en tous points ceux que lui avait
+donnés Gorenflot.
+
+En un instant, Chicot eut traité avec le remonteur de deux chevaux que
+celui-ci porta à l'instant même comme _morts en route_, et que, grâce
+à cet accident, il put donner pour trente-cinq pistoles les deux.
+
+Il ne s'agissait plus que de faire prix pour les selles et les brides,
+quand Chicot vit, par une petite rue latérale, déboucher le moine
+portant les deux selles sur sa tête et les deux brides à ses mains.
+
+--Oh! oh! fit-il, qu'est-ce que cela, compère?
+
+--Eh bien, dit Gorenflot, ce sont les selles et les brides de nos
+mules.
+
+--Tu les as donc retenues, frocard? dit Chicot avec son large sourire.
+
+--Oui-da! fit le moine.
+
+--Et tu as vendu les mules?
+
+--Dix pistoles chacune.
+
+--Qu'on t'a payées?
+
+--Voici l'argent.
+
+Et Gorenflot fit sonner sa poche pleine de monnaies de toute espèce.
+
+--Ventre de biche! s'écria Chicot, tu es un grand homme, compère.
+
+--Voilà comme je suis, dit Gorenflot avec une modeste fatuité.
+
+--A l'oeuvre! dit Chicot.
+
+--Ah! mais j'ai soif, dit le moine.
+
+--Eh bien, bois pendant que je vais aller seller nos bêtes; mais pas
+trop.
+
+--Une bouteille.
+
+--Va pour une bouteille.
+
+Gorenflot en but deux, et vint rendre le reste de l'argent à Chicot.
+
+Chicot eut un instant l'idée de laisser au moine les vingt pistoles
+diminuées du prix des deux bouteilles; mais il réfléchit que, du jour
+où Gorenflot posséderait deux écus, il n'en serait plus le maître. Il
+prit donc l'argent sans que le moine s'aperçut même du moment
+d'hésitation qu'il venait d'éprouver, et se mit en selle.
+
+Le moine en fit autant, avec l'aide de l'officier des reîtres, qui
+était un homme craignant Dieu, et qui tint le pied de Gorenflot,
+service en échange duquel, aussitôt qu'il fut juché sur son cheval,
+Gorenflot lui donna sa bénédiction.
+
+--A la bonne heure, dit Chicot en mettant sa monture au galop, voilà
+un gaillard bien béni!
+
+Gorenflot, voyant courir son souper devant lui, lança son cheval sur
+ses traces; d'ailleurs, il faisait des progrès en équitation; au lieu
+d'empoigner la crinière d'une main et la queue de l'autre, comme il
+faisait autrefois, il saisit à deux mains le pommeau de selle, et,
+avec ce seul point d'appui, il courut tant que Chicot le voulut bien.
+
+Il finit par y mettre plus d'activité que son patron, car toutes les
+fois que Chicot changeait d'allure et modérait son cheval, le moine,
+qui préférait le galop au trot, continuait son chemin en criant hurrah
+à sa monture.
+
+De si nobles efforts méritaient d'être récompensés; le lendemain soir,
+un peu en avant de Châlons, Chicot avait retrouvé maître Nicolas
+David, toujours déguisé en laquais, qu'il ne perdit plus de vue
+jusqu'à Lyon, dont tous trois franchirent les portes vers le soir du
+huitième jour après leur départ de Paris.
+
+C'était à peu près le moment où, suivant une route opposée, Bussy,
+Saint-Luc et sa femme arrivaient, comme nous l'avons dit, au château
+de Méridor.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+COMMENT CHICOT ET SON COMPAGNON S'INSTALLÈRENT A L'HÔTELLERIE DU CYGNE
+DE LA CROIX, ET COMMENT ILS Y FURENT REÇUS PAR L'HÔTE.
+
+
+Maître Nicolas David, toujours déguisé en laquais, se dirigea vers la
+place des Terreaux et choisit la principale hôtellerie de la place,
+qui était celle du Cygne de la Croix.
+
+Chicot l'y vit entrer et demeura un instant en observation pour
+s'assurer qu'il y avait trouvé de la place et que, par conséquent, il
+n'en sortirait pas.
+
+--As-tu quelque objection contre l'auberge du Cygne de la Croix? dit
+le Gascon à son compagnon de voyage.
+
+--Pas la moindre, répondit celui-ci.
+
+--Tu vas donc entrer là, tu feras prix pour une chambre retirée: tu
+diras que tu attends ton frère, et, en effet, tu m'attendras sur le
+seuil de la porte; moi, je vais me promener et je ne rentrerai qu'à la
+nuit close; à la nuit close je reviendrai, je te trouverai à ton
+poste, et, comme tu auras fait sentinelle, que tu connaîtras le plan
+de la maison, tu me conduiras à la chambre sans que je me heurte aux
+gens que je ne veux pas voir. Comprends-tu?
+
+--Parfaitement, dit Gorenflot.
+
+--Choisis la chambre spacieuse, gaie, abordable, contiguë, s'il est
+possible, à celle du voyageur qui vient d'arriver; fais en sorte
+qu'elle ait des fenêtres sur la rue, afin que je voie qui entre et qui
+sort, ne prononce mon nom sous aucun prétexte, et promets des monts
+d'or au cuisinier.
+
+En effet, Gorenflot s'acquitta merveilleusement de la commission. La
+chambre choisie, la nuit vint, et, la nuit venue, il alla prendre
+Chicot par la main et le conduisit à la chambre en question. Le moine,
+rusé comme l'est toujours un homme d'Église, si sot d'ailleurs que la
+nature l'ait créé, fit observer à Chicot que leur chambre, située sur
+un autre palier que celle de Nicolas David, était contiguë à cette
+chambre, et qu'elle n'en était séparée que par une cloison de bois et
+de chaux, facile à percer, si on le voulait.
+
+Chicot écouta le moine avec la plus grande attention, et quelqu'un qui
+eût écouté l'orateur et vu l'auditeur aurait pu suivre à
+l'épanouissement de l'un les paroles de l'autre.
+
+Puis, lorsque le moine eut fini:
+
+--Tout ce que tu viens de me dire mérite récompense, répondit Chicot,
+tu auras ce soir du vin de Xérès à souper, Gorenflot; oui, tu en
+auras, morbleu! ou je ne suis pas ton compère.
+
+--Je ne connais pas l'ivresse de ce vin, dit Gorenflot; elle doit être
+agréable.
+
+--Ventre de biche! répliqua Chicot en prenant possession de la
+chambre, tu la connaîtras dans deux heures, c'est moi qui te le dis.
+
+Chicot fit demander l'hôte.
+
+On trouvera peut-être que le narrateur de cette histoire promène, à la
+suite de ses personnages, son récit dans un bien grand nombre
+d'hôtelleries: à ceci il répondra que ce n'est point sa faute si ses
+personnages, les uns pour servir les désirs de leur maîtresse, les
+autres pour fuir la colère du roi, vont, les uns au nord et les autres
+au midi. Or, placé qu'il est entre l'antiquité, qui se passait
+d'auberge grâce à l'hospitalité fraternelle, et la vie moderne, où
+l'auberge s'est transformée en table d'hôte, force lui est de
+s'arrêter dans les hôtelleries où doivent se passer les scènes
+importantes de son livre; d'ailleurs, les caravansérais de notre
+Occident se présentaient à cette époque sous une triple forme qui
+n'était pas à dédaigner, et qui de nos jours a perdu beaucoup de son
+caractère: cette triple forme était l'auberge, l'hôtellerie et le
+cabaret. Notez que nous ne parlons point ici de ces agréables maisons
+de baigneurs qui n'ont point leur équivalent de nos jours, et qui,
+léguées par la Rome des empereurs au Paris de nos rois, empruntaient à
+l'antiquité le multiple agrément de ses profanes tolérances.
+
+Mais ces établissements étaient encore renfermés, sous le règne du roi
+Henri III, dans les murs de la capitale: la province n'avait encore
+que l'hôtellerie, l'auberge et le cabaret.
+
+Or nous sommes dans une hôtellerie.
+
+C'est ce que fit très-bien sentir l'hôte, lorsqu'il répondit à Chicot,
+qui l'avait fait demander, comme nous l'avons dit, qu'il eût à prendre
+patience, attendu qu'il causait avec un voyageur qui, arrivé avant
+lui, avait le droit de priorité.
+
+Chicot devina que ce voyageur était son avocat.
+
+--Que peuvent-ils se dire? demanda Chicot.
+
+--Vous croyez donc que l'hôte et votre homme en sont aux secrets?
+
+--Dame! vous le voyez bien, puisque cette figure rogue que nous avons
+aperçue, et qui, je le présume, est celle de l'hôte....
+
+--Elle-même, dit le moine.
+
+--Consent à causer avec un homme habillé en laquais.
+
+--Ah! dit Gorenflot, il a changé d'habit; je l'ai aperçu: il est
+maintenant vêtu tout de noir.
+
+--Raison de plus, dit Chicot. L'hôte est sans doute de l'intrigue.
+
+--Voulez-vous que je tâche de confesser sa femme? dit Gorenflot.
+
+--Non, dit Chicot, j'aime mieux que tu ailles faire un tour par la
+ville.
+
+--Bah! et le souper? dit Gorenflot.
+
+--Je le ferai préparer en ton absence, tiens, voilà un écu pour te
+mettre en train.
+
+Gorenflot prit l'écu avec reconnaissance.
+
+Le moine, dans le courant du voyage, s'était déjà plus d'une fois
+livré à ces excursions demi-nocturnes qu'il adorait, et que, grâce à
+son titre de frère quêteur, il risquait de temps en temps à Paris.
+Mais, depuis sa sortie du couvent, ces excursions lui étaient encore
+plus chères. Gorenflot maintenant aspirait la liberté par tous les
+pores, et il en était arrivé à ce que son couvent ne se présentât déjà
+plus à son souvenir que sous l'aspect d'une prison.
+
+Il sortit donc avec la robe retroussée sur le côté et son écu dans sa
+poche.
+
+A peine Gorenflot fut-il hors de la chambre, que Chicot, sans perdre
+un instant, prit une vrille et fit un trou dans la cloison à la
+hauteur de l'oeil. Cette ouverture, grande comme celle d'une
+sarbacane, ne lui permettait pas, à cause de l'épaisseur des planches,
+de voir distinctement les différentes parties de la chambre; mais, en
+collant son oreille à ce trou, il entendait assez distinctement les
+voix.
+
+Cependant, grâce à la disposition des personnages et à la place qu'ils
+occupaient dans l'appartement, le hasard voulut que Chicot pût voir
+distinctement l'hôte, qui causait avec Nicolas David.
+
+Quelques mots échappaient, comme nous l'avons dit, à Chicot; mais ce
+qu'il saisit de la conversation cependant suffit à lui prouver que
+David faisait grand étalage de sa fidélité envers le roi, parlant même
+d'une mission qui lui était confiée par M. de Morvilliers.
+
+Tandis qu'il parlait ainsi, l'hôte écoutait respectueusement sans
+doute, mais avec un sentiment qui était au moins de l'indifférence,
+car il répondait peu. Chicot crut même remarquer, soit dans ses
+regards, soit dans l'intonation de sa voix, une ironie assez marquée
+chaque fois qu'il prononçait le nom du roi.
+
+--Eh! eh! dit Chicot, notre hôte serait-il ligueur, par hasard?
+mordieu, je le verrai bien!
+
+Et, comme il ne se disait rien de bien important dans la chambre de
+maître Nicolas David, Chicot attendit que l'hôte lui vînt rendre
+visite à son tour.
+
+Enfin la porte s'ouvrit.
+
+L'hôte tenait son bonnet à la main, mais il avait absolument la même
+physionomie goguenarde qui venait de frapper Chicot lorsqu'il l'avait
+vu causant avec l'avocat.
+
+--Asseyez-vous là, mon cher monsieur, lui dit Chicot, et, avant que
+nous fassions un arrangement définitif, écoutez, s'il vous plaît, mon
+histoire.
+
+L'hôte parut écouter défavorablement cet exorde, et fit même signe de
+la tête qu'il désirait rester debout.
+
+--A votre aise, mon cher monsieur, reprit Chicot.
+
+L'hôte fit un signe qui voulait dire que, pour prendre ses aises, il
+n'avait besoin de la permission de personne.
+
+--Vous m'avez vu ce matin avec un moine, continua Chicot.
+
+--Oui, monsieur, dit l'hôte.
+
+--Silence! il n'en faut rien dire... ce moine est proscrit.
+
+--Bah! fit l'hôte, serait-ce donc quelque huguenot déguisé?
+
+Chicot prit un air de dignité offensée.
+
+--Huguenot! dit-il avec dégoût, qui donc a dit huguenot? Sachez que ce
+moine est mon parent, et que je n'ai point de parents huguenots.
+Allons donc! brave homme, vous devriez rougir de dire de pareilles
+énormités.
+
+--Ah! monsieur, reprit l'hôte, cela s'est vu.
+
+--Jamais dans ma famille, seigneur hôtelier! Ce moine, au contraire,
+est l'ennemi le plus acharné qui se soit jamais déchaîné contre les
+huguenots, de sorte qu'il est tombé dans la disgrâce de S.M. Henri
+III, qui les protège, comme vous savez.
+
+L'hôte paraissait commencer à prendre un vif intérêt à la persécution
+de Gorenflot.
+
+--Silence! dit-il en approchant un doigt de ses lèvres.
+
+--Comment, silence! demanda Chicot, est-ce que vous auriez ici des
+gens du roi, par hasard?
+
+--J'en ai peur, dit l'hôte avec un signe de tête; là, à côté, il y a
+un voyageur.
+
+--C'est qu'alors, reprit Chicot, nous nous sauverions tout de suite,
+mon parent et moi; car, proscrit, menacé...
+
+--Et où iriez-vous?
+
+--Nous avons deux ou trois adresses que nous a données un aubergiste
+de nos amis, maître la Hurière.
+
+--La Hurière, vous connaissez la Hurière?
+
+--Chut! il ne faut pas le dire; mais nous avons fait connaissance le
+soir de la Saint-Barthélemy.
+
+--Allons, dit l'hôte, je vois que vous êtes tous deux, votre parent et
+vous, de saintes gens; moi aussi je connais la Hurière. J'avais même
+envie, quand j'achetai cette hôtellerie, de prendre en témoignage
+d'amitié la même enseigne que lui: A la Belle-Étoile; mais
+l'hôtellerie était connue sous la dénomination de l'hôtellerie du
+Cygne de la Croix; j'ai eu peur que ce changement ne me fit tort;
+ainsi vous dites donc, monsieur, que votre parent...
+
+--A eu l'imprudence de prêcher contre les huguenots; qu'il a eu un
+succès énorme, et que Sa Majesté Très-Chrétienne, furieuse de ce
+succès, qui lui dévoilait la disposition des esprits, le cherchait
+pour le faire emprisonner.
+
+--Et alors? demanda l'hôte avec un accent d'intérêt auquel il n'y
+avait point à se tromper.
+
+--Ma foi, je l'ai enlevé, dit Chicot.
+
+--Et vous avez bien fait, pauvre cher homme.
+
+--M. de Guise m'avait bien offert de le protéger.
+
+--Comment, le grand Henri de Guise? Henri le Balafré?
+
+--Henri le saint.
+
+--Oui, vous l'avez dit, Henri le saint.
+
+--Mais j'ai craint la guerre civile.
+
+--Alors, dit l'hôte, si vous êtes des amis de M. de Guise, vous
+connaissez ceci?
+
+Et l'hôte fit de la main à Chicot un espèce de signe maçonique à
+l'aide duquel les ligueurs se reconnaissaient.
+
+Chicot, dans la fameuse nuit qu'il avait passée au couvent
+Sainte-Geneviève, avait remarqué, non-seulement ce signe, qui avait
+été vingt fois répété devant lui, mais encore le signe qui y
+répondait.
+
+--Parbleu, dit-il, et vous ceci?
+
+Et Chicot à son tour fit le second signe.
+
+--Alors, dit l'aubergiste avec le plus complet abandon, vous êtes ici
+chez vous: ma maison est la vôtre; regardez-moi comme un ami, je vous
+regarde comme un frère, et, si vous n'avez pas d'argent...
+
+Chicot, pour toute réponse, tira de sa poche une bourse qui, quoique
+déjà un peu entamée, présentait encore une corpulence assez honorable.
+
+La vue d'une bourse bien rondelette est toujours agréable, même à
+l'homme généreux qui vous offre de l'argent, et qui apprend ainsi que
+vous n'en avez pas besoin; de sorte qu'il conserve le mérite de son
+offre sans avoir eu besoin de la mettre à exécution.
+
+--Bien, dit l'hôte.
+
+--Je vous dirai, ajouta Chicot, pour vous tranquilliser davantage
+encore, que nous voyageons pour la propagation de la foi, et que notre
+voyage nous est payé par le trésorier de la Sainte-Union.
+Indiquez-nous donc une hôtellerie où nous n'ayons rien à craindre.
+
+--Morbleu, dit l'hôte, vous ne serez nulle part plus en sûreté qu'ici,
+messieurs: c'est moi qui vous le dis.
+
+--Mais vous parliez tout à l'heure d'un homme qui logeait là, à côté.
+
+--Oui; mais qu'il se tienne bien, car, au premier espionnage que je
+lui vois faire, foi de Bernouillet, il déménagera.
+
+--Vous vous nommez Bernouillet? demanda Chicot.
+
+--C'est mon propre nom, monsieur, et il est connu parmi les fidèles,
+peut-être pas de la capitale, mais de la province. Je m'en vante
+aussi. Dites un mot, un seul, et je le mets à la porte.
+
+--Pourquoi cela? dit Chicot; laissez-le, au contraire; mieux vaut
+avoir ses ennemis près de soi; on les surveille au moins.
+
+--Vous avez raison, dit Bernouillet avec admiration.
+
+--Mais qui vous fait croire que cet homme est notre ennemi? je dis
+notre ennemi, continua le Gascon avec un tendre sourire, parce que je
+vois bien que nous sommes frères.
+
+--Oh! oui, bien certainement, dit l'hôte; ce qui me le fait croire....
+
+--Je vous le demande.
+
+--C'est qu'il est arrivé ici déguisé on laquais, puis, qu'il a passé
+une espèce d'habit d'avocat; or il n'est pas plus avocat que laquais,
+attendu que, sous un manteau jeté sur une chaise, j'ai vu passer la
+pointe d'une longue rapière. Puis il m'a parlé du roi comme personne
+n'en parle; puis enfin il m'a avoué qu'il avait une mission de M. de
+Morvilliers, qui est, comme vous savez, un ministre du Nabuchodonosor.
+
+--De l'Hérode, comme je l'appelle.
+
+--Du Sardanapale!
+
+--Bravo!
+
+--Ah! je vois que nous nous entendons, dit l'hôte.
+
+--Pardieu, fit Chicot, ainsi je reste.
+
+--Je le crois bien.
+
+--Mais pas un mot de mon parent.
+
+--Pardieu.
+
+--Ni de moi?
+
+--Pour qui me prenez-vous? Mais, silence, voici quelqu'un.
+
+Gorenflot parut sur le seuil.
+
+--Oh! c'est lui, le digne homme! s'écria l'hôte.
+
+Et il alla au moine, et lui fit le signe des ligueurs.
+
+Ce signe frappa Gorenflot d'étonnement et d'effroi.
+
+--Répondez, répondez donc, mon frère, dit Chicot. Notre hôte sait
+tout, il en est.
+
+--Il en est, dit Gorenflot, de quoi est-il?
+
+--De la Sainte-Union, dit Bernouillet à demi-voix.
+
+--Vous voyez bien que vous pouvez répondre; répondez donc.
+
+Gorenflot répondit, ce qui combla de joie l'aubergiste.
+
+--Mais, dit Gorenflot, qui avait hâte de changer la conversation, on
+m'a promis du xérès.
+
+--Du vin de Xérès, du vin de Malaga, du vin d'Alicante, tous les vins
+de ma cave sont à votre disposition, mon frère.
+
+Gorenflot promena son regard de l'hôte à Chicot et de Chicot au ciel.
+Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, et il était évident que,
+dans son humilité toute monacale, il reconnaissait que son bonheur
+dépassait de beaucoup ses mérites.
+
+Trois jours de suite Gorenflot s'enivra: le premier jour avec du
+xérès, le second jour avec du malaga, le troisième jour avec de
+l'alicante; mais, de toutes ces ivresses, Gorenflot avoua que c'était
+encore celle du bourgogne qui lui semblait la plus agréable, et il en
+revint au chambertin.
+
+Pendant ces quatre jours où Gorenflot avait fait ses expériences
+oenophiles, Chicot n'était pas sorti de sa chambre, et avait guetté du
+soir au matin l'avocat Nicolas David.
+
+L'hôte, qui attribuait cette réclusion de Chicot à la peur qu'il avait
+du prétendu royaliste, s'évertuait à l'aire mille tours à celui-ci.
+
+Mais rien n'y faisait, du moins en apparence. Nicolas David, qui avait
+donné rendez-vous à Pierre de Gondy à l'hôtellerie du Cygne de la
+Croix, ne voulait point quitter son domicile provisoire, de peur que
+le messager de messieurs de Guise ne le retrouvât point, de sorte
+qu'en présence de l'hôte il paraissait insensible à tout. Il est vrai
+que, la porte fermée derrière maître Bernouillet, Nicolas David
+donnait à Chicot, qui ne quittait pas son trou, le spectacle
+divertissant de ses fureurs solitaires.
+
+Dès le lendemain de son installation dans l'auberge, s'apercevant déjà
+des mauvaises intentions de son hôte, il lui était échappé de dire, en
+lui montrant le poing, on plutôt en montrant le poing à la porte par
+laquelle il était sorti:
+
+--Encore cinq ou six jours, drôle, et tu me le payeras.
+
+Chicot en savait assez, il était sûr que Nicolas David ne quitterait
+pas l'hôtellerie qu'il n'eût la réponse du légat.
+
+Mais, à l'approche de ce sixième jour, qui était le septième de
+l'arrivée dans l'auberge, Nicolas David, à qui l'hôte, malgré les
+instances de Chicot, avait signifié le prochain besoin qu'il aurait de
+sa chambre, Nicolas David, disons-nous, tomba malade.
+
+L'hôte insista pour qu'il quittât son logement tandis qu'il pouvait
+marcher encore; l'avocat demanda jusqu'au lendemain, prétendant que le
+lendemain il serait mieux certainement; le lendemain il était plus
+mal.
+
+Ce fut l'hôte qui vint annoncer cette nouvelle à son ami le ligueur.
+
+--Eh bien, dit-il en se frottant les mains, notre royaliste, noire ami
+d'Hérode, il va passer la revue de l'amiral, ran tan plan plan plan
+plan plan.
+
+On appelait, parmi les ligueurs, _passer la revue de l'amiral_,
+enjamber de ce monde dans l'autre.
+
+--Bah! fit Chicot, vous croyez qu'il va mourir?
+
+--Fièvre abominable, mon cher frère, fièvre tierce, fièvre quartaine,
+avec des redoublements qui le font bondir dans son lit; il a une faim
+de démon, il a voulu m'étrangler et bat mes valets; les médecins n'y
+comprennent rien.
+
+Chicot réfléchit.
+
+--L'avez-vous vu? demanda-t-il.
+
+--Certainement, puisque je vous dis qu'il a voulu m'étrangler!
+
+--Comment était-il?
+
+--Pâle, agité, défait, criant comme un possédé.
+
+--Que criait-il?
+
+--Prenez garde au roi. On veut du mal au roi.
+
+--Le misérable!
+
+--Le gueux! Puis de temps en temps il dit qu'il attend un homme qui
+vient d'Avignon, et qu'il veut voir cet homme avant de mourir.
+
+--Voyez-vous cela! dit Chicot. Ah! il parle d'Avignon!
+
+--A chaque minute.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot, laissant échapper son juron favori.
+
+--Dites donc, reprit l'hôte; ce serait drôle s'il allait mourir.
+
+--Très-drôle, dit Chicot; mais je voudrais qu'il ne mourût pas avant
+l'arrivée de l'homme d'Avignon.
+
+--Pourquoi cela? plus tôt mourra-t-il, plus tôt en serons-nous
+débarrassés.
+
+--Oui; mais je ne pousse pas la haine jusqu'à vouloir perdre l'âme et
+le corps; et, puisque cet homme vient d'Avignon pour le confesser....
+
+--Eh! vous voyez bien que c'est quelque fantaisie de sa fièvre,
+quelque imagination que la maladie lui a mise en tête, et il n'attend
+personne.
+
+--Bah! qui sait? dit Chicot.
+
+--Ah! vous êtes d'une bonne pâte de chrétien, vous! répliqua l'hôte.
+
+--Rends le bien pour le mal, dit la loi divine.
+
+L'hôte se retira émerveillé.
+
+Quant à Gorenflot, demeuré parfaitement en dehors de toutes ces
+préoccupations, il engraissait à vue d'oeil: au bout de huit jours,
+l'escalier qui conduisait à sa chambre criait sous son poids et
+commençait de l'enserrer entre la rampe et le mur, si bien que
+Gorenflot annonça un soir, avec terreur, à Chicot que l'escalier
+maigrissait. Au reste, David, ni la Ligue, ni l'état déplorable où
+était tombée la religion, ne l'occupait: il n'avait d'autre soin que
+de varier les menus et d'harmoniser les différents crus de Bourgogne
+avec les différents mets qu'il se faisait servir, tandis que l'hôte
+ébahi répétait, chaque fois qu'il le voyait rentrer ou sortir:
+
+--Et dire que c'est un torrent d'éloquence que ce gros père!
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+COMMENT LE MOINE CONFESSA L'AVOCAT, ET COMMENT L'AVOCAT CONFESSA LE
+MOINE.
+
+
+Enfin, le jour qui devait débarrasser l'hôtellerie de son hôte arriva
+ou parut arriver. Maître Bernouillet se précipita dans la chambre de
+Chicot avec des éclats de rire tellement immodérés, que celui-ci dut
+attendre quelque temps avant d'en connaître la cause.
+
+--Il se meurt, s'écriait le charitable aubergiste, il expire, il crève
+enfin!
+
+--Et cela vous fait rire à ce point? demanda Chicot.
+
+--Je crois bien; c'est que le tour est merveilleux.
+
+--Quel tour?
+
+--Non. Avouez que c'est vous qui le lui avez joué, mon gentilhomme.
+
+--Moi, un tour au malade?
+
+--Oui!
+
+--De quoi s'agit-il? que lui est-il arrivé?
+
+--Ce qui lui est arrivé! Vous savez qu'il criait toujours après son
+homme d'Avignon!
+
+--Eh bien, cet homme serait-il venu enfin?
+
+--Il est venu.
+
+--L'avez-vous vu?
+
+--Parbleu! est-ce qu'il entre ici une seule personne sans que je la
+voie?
+
+--Et comment était-il?
+
+--L'homme d'Avignon? petit, mince et rose.
+
+--C'est cela! laissa échapper Chicot.
+
+--Là, vous voyez bien que c'est vous qui le lui avez envoyé, puisque
+vous le reconnaissez.
+
+--Le messager est arrivé! s'écria Chicot en se levant et en frisant sa
+moustache, ventre de biche! contez-moi donc cela, compère Bernouillet.
+
+--Rien de plus simple, d'autant plus que, si ce n'est pas vous qui
+avez fait le tour, vous me direz qui cela peut être. Il y a une heure
+donc, je suspendais un lapin au volet, quand un grand cheval et un
+petit homme s'arrêtèrent devant la porte.
+
+--Maître Nicolas est-il ici? demanda le petit homme. Vous savez que
+c'est sous ce nom que cet infâme royaliste s'est fait inscrire.
+
+--Oui, monsieur, répondis-je.
+
+--Dites-lui alors que la personne qu'il attend d'Avignon est arrivée.
+
+--Volontiers, monsieur, mais je dois vous prévenir d'une chose.
+
+--De laquelle?
+
+--Que maître Nicolas, comme vous l'appelez, se meurt.
+
+--Raison de plus pour que vous fassiez ma commission sans retard.
+
+--Mais vous ne savez peut-être pas qu'il se meurt d'une fièvre
+maligne.
+
+--Vraiment! fit l'homme, alors je ne saurais vous recommander trop de
+diligence.
+
+--Comment? vous persistez?
+
+--Je persiste.
+
+--Malgré le danger?
+
+--Malgré tout, je vous dis qu'il faut que je le voie.
+
+Le petit homme se fâchait et parlait avec un ton impératif qui
+n'admettait pas de réplique; en conséquence, je le conduisis à la
+chambre du moribond.
+
+--De sorte qu'il est là? dit Chicot en étendant la main dans la
+direction de cette chambre.
+
+--Il y est; n'est-ce pas que c'est drôle?
+
+--Excessivement drôle, dit Chicot.
+
+--Quel malheur de ne pas pouvoir entendre!
+
+--Oui, c'est un malheur.
+
+--La scène doit être bouffonne.
+
+--Au dernier degré; mais qui donc vous empêche d'entrer?
+
+--Il m'a renvoyé.
+
+--Sous quel prétexte?
+
+--Sous prétexte qu'il allait se confesser.
+
+--Qui vous empêche d'écouter à la porte?
+
+--Eh! vous avez raison, dit l'hôte en s'élançant hors de la chambre.
+
+Chicot, de son côté, courut à son trou.
+
+Pierre de Gondy était assis au chevet du lit du malade: mais ils
+parlaient si bas tous deux, que Chicot ne put entendre un seul mot de
+leur conversation.
+
+D'ailleurs, l'eût-il entendue, cette conversation, tirant à sa fin,
+lui eût appris peu de chose; car, après cinq minutes, M. de Gondy se
+leva, prit congé du mourant et sortit.
+
+Chicot courut à la fenêtre.
+
+Un laquais, monté sur un courtaud, tenait en bride le grand cheval
+dont avait parlé l'hôte: un instant après l'ambassadeur de MM. de
+Guise parut, se mit en selle et tourna l'angle de la rue qui
+conduisait à la grande rue de Paris.
+
+--Mordieu! dit Chicot, pourvu qu'il n'emporte pas la généalogie; en
+tout cas, je le rejoindrai toujours, dussé-je crever dix chevaux pour
+le rejoindre.
+
+Mais non, dit-il, ces avocats sont de fins renards, le nôtre surtout,
+et je soupçonne... Je vous demande un peu, continua Chicot frappant du
+pied avec impatience, et rattachant sans doute dans son esprit son
+idée à une autre, je vous demande un peu où est ce drôle de Gorenflot.
+
+En ce moment l'hôte rentra.
+
+--Eh bien? demanda Chicot.
+
+--Il est parti, dit l'hôte.
+
+--Le confesseur?
+
+--Qui n'est pas plus un confesseur que moi.
+
+--Et le malade?
+
+--Il s'est évanoui après la conférence.
+
+--Vous êtes sûr qu'il est toujours dans sa chambre?
+
+--Parbleu! il n'en sortira probablement que pour se faire conduire au
+cimetière.
+
+--C'est bon; allez, et envoyez-moi mon frère aussitôt qu'il
+reparaîtra.
+
+--Même s'il est ivre?
+
+--En quelque état qu'il soit.
+
+--C'est donc urgent?
+
+--C'est pour le bien de la chose.
+
+Bernouillet sortit précipitamment: c'était un homme plein de zèle.
+
+C'était au tour de Chicot d'avoir la fièvre; il ne savait s'il devait
+courir après Gondy ou pénétrer chez David; si l'avocat était aussi
+malade que le prétendait l'aubergiste, il était probable qu'il avait
+chargé M. de Gondy de ses dépêches. Chicot arpentait donc sa chambre
+comme un fou, se frappant le front et cherchant une idée parmi les
+millions de globules bouillonnant dans son cerveau.
+
+On n'entendait plus rien dans la chambre de son observatoire, Chicot
+ne pouvait apercevoir que l'angle du lit enveloppé dans ses rideaux.
+
+Tout à coup une voix retentit dans l'escalier. Chicot tressaillit:
+c'était celle du moine.
+
+Gorenflot, poussé par l'hôte, qui voulait inutilement le faire taire,
+montait une à une les marches de l'escalier, en chantant d'une voix
+avinée:
+
+ Le vin
+ Et le chagrin
+ Se battent dans ma tête;
+ Ils y font un tel train
+ Que c'est une tempête.
+ Mais l'un est le plus fort:
+ C'est le vin!
+ Si bien que le chagrin
+ En sort
+ Grand train.
+
+Chicot courut à la porte.
+
+--Silence donc, ivrogne! cria-t-il.
+
+--Ivrogne, dit Gorenflot, parce qu'on a bu!
+
+--Voyons! viens ici, et vous, Bernouillet, vous savez....
+
+--Oui, dit l'aubergiste en faisant un signe d'intelligence et en
+descendant les escaliers quatre à quatre.
+
+--Viens ici, te dis-je, continua Chicot en tirant le moine dans sa
+chambre, et causons sérieusement, si tu peux.
+
+--Parbleu! dit Gorenflot, vous raillez, compère. Je suis sérieux comme
+un âne qui boit.
+
+--Ou qui a bu, dit Chicot en levant les épaules.
+
+Puis il le conduisit à un siège sur lequel Gorenflot se laissa aller
+en poussant un ah! plein de jubilation.
+
+Chicot alla fermer la porte et revint à Gorenflot avec un visage si
+sérieux, que celui-ci comprit qu'il s'agissait d'écouter.
+
+--Voyons, qu'y a-t-il _encore?_ dit le moine, comme si ce mot résumait
+toutes les persécutions que Chicot lui faisait endurer.
+
+--Il y a, répondit Chicot fort rudement, que tu ne songes pas assez
+aux devoirs de ta profession; tu te vautres dans la débauche, tu
+pourris dans l'ivrognerie, et, pendant ce temps, la religion devient
+ce qu'elle peut, corboeuf!
+
+Gorenflot leva ses deux gros yeux étonnés sur son interlocuteur.
+
+--Moi? dit-il.
+
+--Oui, toi; regarde, tu es ignoble à voir. Ta robe est déchirée, tu
+t'es battu en chemin, tu as l'oeil gauche cerclé de noir.
+
+--Moi! reprit Gorenflot, de plus en plus étonné des reproches auxquels
+Chicot ne l'avait point habitué.
+
+--Sans doute; tu as de la boue par-dessus les genoux, et quelle boue!
+de la boue blanche, ce qui prouve que tu as été t'enivrer dans les
+faubourgs.
+
+--C'est ma foi vrai, dit Gorenflot.
+
+--Malheureux! un moine génovéfain! si tu étais cordelier encore!
+
+--Chicot, mon ami, je suis donc bien coupable? dit Gorenflot attendri.
+
+--C'est-à-dire que tu mérites que le feu du ciel te consume jusqu'aux
+sandales; prends garde, si cela continue, je t'abandonne.
+
+--Chicot, mon ami, dit le moine, tu ne ferais pas cela.
+
+--Il y a aussi des archers à Lyon.
+
+--Oh! grâce, mon cher protecteur! balbutia le moine, qui se mit non
+pas à pleurer, mais à beugler comme un taureau.
+
+--Fi! la laide brute! continua Chicot, et dans quel moment, je le le
+demande, te livres-tu à de pareils déportements? quand nous avons un
+voisin qui se meurt.
+
+--C'est vrai, dit Gorenflot d'un air profondément contrit.
+
+--Voyons, es-tu chrétien, oui ou non?
+
+--Si je suis chrétien! s'écria Gorenflot en se levant, si je suis
+chrétien! tripes du pape! je le suis; je le proclamerais sur le gril
+de saint Laurent.
+
+Et, le bras étendu comme pour jurer, il se mit à chanter, de façon à
+briser les vitres:
+
+ Je suis chrétien,
+ C'est mon seul bien.
+
+--Assez, dit Chicot en le bâillonnant avec la main, si tu es chrétien,
+ne laisse pas mourir ton frère sans confession.
+
+--C'est juste, où est mon frère? que je le confesse, dit Gorenflot,
+c'est-à-dire quand j'aurai bu, car je meurs de soif.
+
+Et Chicot passa au moine un pot plein d'eau, que celui-ci vida presque
+entièrement.
+
+--Ah! mon fils, dit-il en reposant le pot sur la table, je commence à
+voir clair.
+
+--C'est bien heureux, répondit Chicot, décidé à profiter de ce moment
+de lucidité.
+
+--Maintenant, mon tendre ami, continua le moine, qui faut-il que je
+confesse?
+
+--Notre malheureux voisin qui se meurt.
+
+--Qu'on lui donne une pinte de vin au miel, dit Gorenflot.
+
+--Je ne dis pas non; mais il a plus besoin des secours spirituels que
+des secours temporels. Tu vas l'aller trouver.
+
+--Croyez-vous que je sois suffisamment préparé, monsieur Chicot?
+demanda timidement le moine.
+
+--Toi! je ne t'ai jamais vu si plein d'onction qu'en ce moment. Tu le
+ramèneras au bien s'il est égaré, tu l'enverras droit au paradis s'il
+en cherche la route.
+
+--J'y cours.
+
+--Attends donc, il faut que je t'indique la marche à suivre.
+
+--Pourquoi faire? on sait son état peut-être, depuis vingt ans qu'on
+est moine.
+
+--Oui, mais ce n'est pas seulement ton état qu'il faut que tu fasses
+aujourd'hui, c'est aussi ma volonté.
+
+--Votre volonté?
+
+--Et si tu l'exécutes ponctuellement, entends-tu bien? je te place
+cent pistoles à la Corne d'Abondance, à boire ou à manger, à ton
+choix.
+
+--A boire et à manger, j'aime mieux cela.
+
+--Eh bien, soit, cent pistoles, tu entends? si tu confesses ce digne
+moribond.
+
+--Je le confesserai, ou la peste m'étouffe. Comment faut-il que je le
+confesse?
+
+--Écoute: ta robe te donne une grande autorité, tu parles au nom de
+Dieu et au nom du roi; il faut, par ton éloquence, contraindre cet
+homme à te remettre les papiers qu'on vient de lui apporter d'Avignon.
+
+--Pourquoi faire le contraindre à me remettre ces papiers?
+
+Chicot regarda en pitié le moine.
+
+--Pour avoir mille livres, double brute, lui dit-il.
+
+--C'est juste, fit Gorenflot; j'y vais.
+
+--Attends donc, il te dira qu'il vient de se confesser.
+
+--Alors, s'il vient de se confesser?
+
+--Tu lui répondras qu'il en a menti; que celui qui sort de sa chambre
+n'est point un confesseur, mais un intrigant comme lui.
+
+--Mais il se fâchera.
+
+--Que t'importe, puisqu'il se meurt?
+
+--C'est juste.
+
+--Alors, tu comprends, tu parleras de Dieu, tu parleras du diable, tu
+parleras de ce que tu voudras; mais, d'une façon ou de l'autre, tu lui
+tireras des mains des papiers qui viennent d'Avignon.
+
+--Et s'il refuse?
+
+--Tu lui refuseras l'absolution, tu le maudiras, tu l'anathématiseras.
+
+--Ou je les lui prendrai de force.
+
+--Eh bien, encore, soit; mais, voyons, es-tu suffisamment dégrisé pour
+exécuter ponctuellement mes instructions?
+
+--Ponctuellement, vous allez voir.
+
+Et Gorenflot, passant une main sur son large visage, sembla en effacer
+les traces superficielles de l'ivresse; ses yeux devinrent calmes,
+bien qu on eût pu, avec de l'attention, les trouver hébétés; sa bouche
+n'articula plus que des paroles scandées avec modération, son geste
+devint sobre, tout en demeurant un peu tremblant.
+
+Puis il se dirigea vers la porte avec solennité.
+
+--Un moment, dit Chicot; quand il t'aura donné les papiers, serre-les
+bien dans une main et frappe de l'autre à la muraille.
+
+--Et s'il me les refuse?
+
+--Frappe encore.
+
+--Alors, dans l'un et l'autre cas, je dois frapper?
+
+--Oui.
+
+--C'est bien.
+
+Et Gorenflot sortit de la chambre, tandis que Chicot, en proie à une
+émotion indéfinissable, collait son oreille à la muraille, afin de
+percevoir jusqu'au moindre bruit.
+
+Dix minutes après, le craquement du plancher lui annonça que Gorenflot
+entrait chez son voisin, et bientôt il le vit apparaître dans le
+cercle que son rayon visuel pouvait embrasser.
+
+L'avocat se souleva dans son lit, et regarda s'approcher l'étrange
+apparition.
+
+--Eh! bonjour, mon frère, dit Gorenflot s'arrêtant au milieu de la
+chambre et équilibrant ses larges épaules.
+
+--Que venez-vous faire ici, mon père? murmura le malade d'une voix
+affaiblie.
+
+--Mon fils, je suis un religieux indigne, j'apprends que vous êtes en
+danger, et je viens vous parler des intérêts de votre âme.
+
+--Merci, dit le moribond; mais je crois votre soin inutile. Je vais un
+peu mieux.
+
+Gorenflot secoua la tête.
+
+--Vous le croyez? dit-il.
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Ruse de Satan, qui voudrait vous voir mourir sans confession.
+
+--Satan serait attrapé, dit le malade; je viens de me confesser à
+l'instant même.
+
+--A qui?
+
+--A un digne prêtre qui vient d'Avignon.
+
+Gorenflot secoua la tête.
+
+--Comment! ce n'est pas un prêtre?
+
+--Non.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Je le connais.
+
+--Celui qui sort d'ici?
+
+--Oui, dit Gorenflot avec un accent plein d'une telle conviction, que,
+si difficiles à démonter que soient en général les avocats, celui-ci
+se troubla.
+
+--Or, comme vous n'allez pas mieux, dit Gorenflot, et comme cet homme
+n'était pas un prêtre, il faut vous confesser.
+
+--Je ne demande pas mieux, dit l'avocat d'une voix un peu plus forte;
+mais je veux me confesser à qui me plaît.
+
+--Vous n'avez pas le temps d'en envoyer chercher un autre, mon fils,
+et puisque me voilà....
+
+--Comment! je n'aurai pas le temps! s'écria le malade avec une voix
+qui se développa de plus en plus; quand je vous dis que je vais mieux!
+quand je vous affirme que je suis sûr d'en réchapper!
+
+Gorenflot secoua une troisième fois la tête.
+
+--Et moi, dit-il avec le même flegme, je vous affirme à mon tour, mon
+fils, que je ne compte sur rien de bon à votre égard; vous êtes
+condamné par les médecins et aussi par la divine Providence; c'est
+cruel à vous dire, je le sais bien; mais enfin nous en arrivons tous
+là, soit un peu plus tôt, soit un peu plus tard; il y a la balance, la
+balance de la justice; et puis c'est consolant de mourir en cette vie,
+puisque l'on ressuscite dans l'autre. Pythagoras lui-même le disait,
+mon fils, et ce n'était qu'un païen. Allons, confessez-vous, mon cher
+enfant.
+
+--Mais je vous assure, mon père, que je me sens déjà plus fort, et
+c'est probablement un effet de votre sainte présence.
+
+--Erreur, mon fils, erreur, insista Gorenflot; il y a au dernier
+moment une recrudescence vitale: c'est la lampe qui se ranime pour
+jeter un dernier éclat. Voyons, continua le moine en s'asseyant près
+du lit, dites-moi vos intrigues, vos complots, vos machinations.
+
+--Mes intrigues, mes complots, mes machinations! répéta Nicolas David
+en se reculant devant le singulier moine qu'il ne connaissait pas et
+qui paraissait le connaître si bien.
+
+--Oui, dit Gorenflot en disposant tranquillement ses larges oreilles à
+entendre et en joignant ses deux pouces au-dessus de ses mains
+entrelacées; puis, quand vous m'aurez dit tout cela, vous me donnerez
+les papiers, et peut-être Dieu permettra-t-il que je vous absolve.
+
+--Et quels papiers? s'écria le malade d'une voix aussi forte et aussi
+vigoureusement accentuée que s'il eût été en pleine santé.
+
+--Les papiers que ce prétendu prêtre vient de vous apporter d'Avignon.
+
+--Et qui vous a dit que ce prétendu prêtre m'avait apporté des
+papiers? demanda l'avocat en sortant une jambe de la couverture et
+avec un accent si brusque que Gorenflot en fut troublé dans le
+commencement de béatitude qui l'assoupissait sur son fauteuil.
+
+Gorenflot pensa que le moment était venu de montrer de la vigueur.
+
+--Celui qui l'a dit sait ce qu'il dit, reprit-il; allons, les papiers,
+les papiers, ou pas d'absolution.
+
+--Eh! je me moque bien de ton absolution, bélître, s'écria David en
+bondissant hors du lit et en sautant à la gorge de Gorenflot.
+
+--Eh! mais, s'écria celui-ci, vous avez donc la fièvre chaude? vous ne
+voulez donc pas vous confesser, vous?
+
+Le pouce de l'avocat, adroitement et vigoureusement appliqué sur la
+gorge du moine, interrompit sa phrase, qui fut continuée par un
+sifflement qui ressemblait fort à un râle.
+
+--Je ne veux confesser que toi, frocard de Belzébuth, s'écria l'avocat
+David, et quant à la fièvre chaude, tu vas voir si elle me serre au
+point de m'empêcher de t'étrangler.
+
+Frère Gorenflot était robuste, mais il en était malheureusement à ce
+moment de réaction où l'ivresse agit sur le système nerveux et le
+paralyse, ce qui arrive d'ordinaire en même temps que, par une
+réaction opposée, les facultés commencent à reprendre de la vigueur.
+
+Il ne put donc, en réunissant toutes ses forces, que se soulever sur
+son siège, empoigner la chemise de l'avocat à deux mains, et le
+repousser violemment loin de lui.
+
+Il est juste de dire que, tout paralysé qu'il était, frère Gorenflot
+repoussa si violemment Nicolas David, que celui-ci alla rouler au
+milieu de la chambre.
+
+Mais il se releva furieux, et sautant sur cette longue épée qu'avait
+remarquée maître Bernouillet, laquelle était suspendue à la muraille
+derrière ses habits, il la tira du fourreau et en vint présenter la
+pointe au col du moine, qui, épuisé par cet effort suprême, était
+retombé sur son fauteuil.
+
+--C'est à ton tour de te confesser, lui dit-il d'une voix sourde, ou
+tu vas mourir!
+
+Gorenflot, complètement dégrisé par la désagréable pression de cette
+pointe froide sur sa chair, comprit la gravité de la situation.
+
+--Oh! dit-il, vous n'étiez donc pas malade, c'était donc une comédie
+que cette prétendue agonie?
+
+--Tu oublies que ce n'est point à toi d'interroger, dit l'avocat, mais
+de répondre.
+
+--Répondre à quoi?
+
+--A ce que je te vais demander.
+
+--Faites.
+
+--Qui es-tu?
+
+--Vous le voyez bien, dit le moine.
+
+--Ce n'est pas répondre, fit l'avocat en appuyant l'épée un degré plus
+fort.
+
+--Et que diable! faites donc attention! si vous me tuez avant que je
+vous réponde, vous ne saurez rien du tout.
+
+--Tu as raison, ton nom?
+
+--Frère Gorenflot.
+
+--Tu es donc un vrai moine?
+
+--Comment, un vrai moine? je le crois bien.
+
+--Pourquoi te trouves-tu à Lyon?
+
+--Parce que je suis exilé.
+
+--Qui t'a conduit dans cet hôtel?
+
+--Le hasard.
+
+--Depuis combien de jours y es-tu?
+
+--Depuis seize jours.
+
+--Pourquoi m'espionnais-tu?
+
+--Je ne vous espionnais pas.
+
+--Comment savais-tu que j'avais reçu des papiers?
+
+--Parce qu'on me l'avait dit.
+
+--Qui te l'avait dit?
+
+--Celui qui m'a envoyé vers vous.
+
+--Qui t'a envoyé vers moi?
+
+--Voilà ce que je ne puis dire.
+
+--Et ce que tu me diras cependant.
+
+--Oh là! s'écria le moine. Vertudieu! j'appelle, je crie.
+
+--Et moi je tue.
+
+Le moine jeta un cri; une goutte de sang parut à la pointe de l'épée
+de l'avocat.
+
+--Son nom? dit celui-ci.
+
+--Ah! ma foi, tant pis, dit le moine; j'ai tenu tant que j'ai pu.
+
+--Oui, va, et ton honneur est à couvert. Celui qui t'a envoyé vers
+moi?...
+
+--C'est....
+
+Gorenflot hésita encore, il lui en coûtait de trahir l'amitié.
+
+--Achève donc, dit l'avocat en frappant du pied.
+
+--Ma foi, tant pis! c'est Chicot.
+
+--Le fou du roi?
+
+--Lui-même!
+
+--Et où est-il?
+
+--Me voilà! dit une voix.
+
+Et Chicot, à son tour, parut sur la porte, pâle, grave, et l'épée nue
+à la main.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+COMMENT CHICOT, APRÈS AVOIR FAIT UN TROU AVEC UNE VRILLE, EN FIT UN
+AVEC SON ÉPÉE.
+
+
+Maître Nicolas David, en reconnaissant celui qu'il savait être son
+ennemi mortel, ne put retenir un mouvement de terreur.
+
+Gorenflot profita de ce mouvement pour se jeter de côté, et rompre
+ainsi la rectitude de la ligne qui se trouvait entre son cou et l'épée
+de l'avocat.
+
+--A moi, tendre ami, cria-t-il, à moi, à l'aide, au secours, à la
+rescousse, on m'égorge.
+
+--Ah! ah! cher monsieur David, dit Chicot, c'est donc vous?
+
+--Oui, balbutia David, oui, sans doute, c'est moi.
+
+--Enchanté de vous rencontrer, reprit le Gascon.
+
+Puis, se retournant vers le moine:
+
+--Mon bon Gorenflot, lui dit-il, ta présence comme moine était fort
+nécessaire ici tout à l'heure, quand on croyait monsieur mourant; mais
+à présent que monsieur se porte à merveille, ce n'est plus un
+confesseur qu'il lui faut; aussi il va avoir affaire à un gentilhomme.
+
+David essaya de ricaner avec mépris.
+
+--Oui, à un gentilhomme, dit Chicot, et qui va vous faire voir qu'il
+est de bonne race. Mon cher Gorenflot, continua-t-il en s'adressant au
+moine, faites moi le plaisir d'aller vous mettre en sentinelle sur le
+palier, et d'empêcher qui que ce soit au monde de venir me déranger
+dans la petite conversation que je vais avoir avec monsieur.
+
+Gorenflot ne demandait pas mieux que de se trouver à distance de
+Nicolas David; aussi accomplit-il le cercle qu'il lui fallait
+parcourir en serrant les murs le plus près possible; puis, arrivé à la
+porte, il s'élança dehors, plus léger de cent livres qu'il ne l'était
+en entrant.
+
+Chicot ferma la porte derrière lui, et, toujours avec le même flegme,
+poussa le verrou.
+
+David avait d'abord considéré ce préambule avec un saisissement qui
+résultait de l'imprévu de la situation; mais, bientôt, se reposant sur
+sa force bien connue dans les armes, et sur ce qu'au bout du compte il
+était seul à seul avec Chicot, il s'était remis, et, quand le Gascon
+se retourna, après avoir fermé la porte, il le trouva appuyé au pied
+du lit, son épée à la main et le sourire sur les lèvres.
+
+--Habillez-vous, monsieur, dit Chicot, je vous en donnerai le temps et
+la facilité, car je ne veux avoir aucun avantage sur vous. Je sais que
+vous êtes un vaillant escrimeur, et que vous maniez l'épée comme
+Leclerc en personne; mais cela m'est parfaitement égal.
+
+David se mit à rire.
+
+--La plaisanterie est bonne, dit-il.
+
+--Oui, répondit Chicot; elle me paraît telle, du moins, puisque c'est
+moi qui la fais, et elle vous paraîtra bien meilleure tout à l'heure à
+vous qui êtes homme de goût. Savez-vous ce que je viens chercher en
+cette chambre, maître Nicolas?
+
+--Le reste des coups de lanière que je vous redevais au nom du duc de
+Mayenne, le jour où vous avez si lestement sauté par une fenêtre.
+
+--Non, monsieur; j'en sais le compte, et je les rendrai à celui qui me
+les a fait donner, soyez tranquille. Ce que je viens chercher, c'est
+certaine généalogie que M. Pierre de Gondy, sans savoir ce qu'il
+portait, a portée à Avignon, et, sans savoir ce qu'il rapportait, vous
+a remise tout à l'heure.
+
+David pâlit.
+
+--Quelle généalogie? dit-il.
+
+--Celle de MM. de Guise, qui descendent, comme vous savez, de
+Charlemagne en droite ligne.
+
+--Ah! ah! dit David, vous êtes donc espion, monsieur; je vous croyais
+seulement bouffon, moi?
+
+--Cher monsieur David, je serai, si vous le voulez bien, l'un et
+l'autre dans cette occasion: espion pour vous faire pendre, et bouffon
+pour en rire.
+
+--Me faire pendre!
+
+--Haut et court, monsieur. Vous n'avez pas la prétention d'être
+décapité, j'espère; c'est bon pour les gentilshommes.
+
+--Et comment vous y prendrez-vous pour cela?
+
+--Oh! ce sera bien simple; je raconterai la vérité, voilà tout. Il
+faut vous dire, cher monsieur David, que j'ai assisté le mois passé à
+ce petit conciliabule tenu dans le couvent de Sainte-Geneviève, entre
+LL. AA. SS. MM. de Guise et madame de Montpensier.
+
+--Vous?
+
+--Oui, j'étais logé dans le confessionnal en face du vôtre; on y est
+fort mal, n'est-ce pas? d'autant plus mal, pour mon compte du moins,
+que j'ai été obligé, pour en sortir, d'attendre que tout fût fini, et
+que la chose a été fort longue à se terminer. J'ai donc assisté aux
+discours de M. de Monsoreau, de la Hurière et d'un certain moine dont
+j'ai oublié le nom, mais qui m'a paru fort éloquent. Je connais
+l'affaire du couronnement de M. d'Anjou, qui a été moins amusante;
+mais en échange la petite pièce a été drôle; on jouait la généalogie
+de MM. de Lorraine, revue, augmentée et corrigée par maître Nicolas
+David. C'était une fort drôle de pièce, à laquelle il ne manquait plus
+que le visa de Sa Sainteté.
+
+--Ah! vous connaissez la généalogie? dit David se contenant à peine et
+mordant ses lèvres avec colère.
+
+--Oui, dit Chicot, et je l'ai trouvée infiniment ingénieuse, surtout à
+l'endroit de la loi salique. Seulement, c'est un grand malheur d'avoir
+tant d'esprit que cela: on se fait pendre; aussi, me sentant ému d'un
+tendre intérêt pour un homme si ingénieux, Comment? me suis-je dit, je
+laisserais pendre ce brave monsieur David, un maître d'armes
+très-agréable, un avocat de première force, un de mes bons amis,
+enfin, et cela quand je puis au contraire non-seulement lui sauver la
+corde, mais encore faire sa fortune, à ce brave avocat, ce bon maître,
+cet excellent ami, le premier qui m'ait donné la mesure de mon coeur
+en prenant la mesure de mon dos; non, cela ne sera pas. Alors, vous
+ayant entendu parler de voyage, j'ai pris la résolution, rien ne me
+retenant, de voyager avec vous, c'est-à-dire derrière vous. Vous êtes
+sorti par la porte Bordelle, n'est-ce pas? je vous guettais, vous ne
+m'avez pas vu, cela ne m'étonne point, j'étais bien caché; de ce
+moment-là, je vous ai suivi, vous perdant, vous rattrapant, prenant
+beaucoup de peine, je vous assure; enfin, nous sommes arrivés à Lyon;
+je dis nous sommes, parce que, une heure après vous, j'étais installé
+dans le même hôtel que vous, non-seulement dans le même hôtel, mais
+encore dans la chambre à côté; dans celle-ci, tenez, qui n'est séparée
+de la vôtre que par une simple cloison; vous pensez bien que je
+n'étais pas venu de Paris à Lyon, ne vous quittant pas des yeux, pour
+vous perdre de vue ici. Non, j'ai percé un petit trou à l'aide duquel
+j'avais l'avantage de vous examiner tant que je voulais, et, je
+l'avoue, je me donnais ce plaisir plusieurs fois le jour. Enfin vous
+êtes tombé malade; l'hôte voulait vous mettre à la porte; vous aviez
+donné rendez-vous à M. de Gondy au Cygne-de-la-Croix; vous aviez peur
+qu'il ne vous trouvât point autre part, ou du moins qu'il ne vous
+retrouvât point assez vite. C'était un moyen, je n'en ai été dupe qu'à
+moitié; cependant, comme à tout prendre vous pouviez être malade
+réellement, comme nous sommes tous mortels, vérité dont je tâcherai de
+vous convaincre tout à l'heure, je vous ai envoyé un brave moine, mon
+ami, mon compagnon, pour vous exciter au repentir, vous ramener à la
+résipiscence; mais point, pécheur endurci que vous êtes, vous avez
+voulu lui perforer la gorge avec votre rapière, oubliant cette maxime
+de l'Évangile: «Qui frappe de l'épée périra par l'épée.» C'est alors,
+cher monsieur David, que je suis venu et que je vous ai dit: Voyons,
+nous sommes de vieilles connaissances, de vieux amis; arrangeons la
+chose ensemble; voyons, dites, à cette heure que vous êtes au courant,
+voulez-vous l'arranger, la chose?
+
+--Et de quelle façon?
+
+--De la façon dont elle se fût arrangée si vous eussiez été
+véritablement malade, que mon ami Gorenflot vous eût confessé et que
+vous lui eussiez remis les papiers qu'il vous demandait. Alors je vous
+eusse pardonné et j'eusse même dit de grand coeur un _in manus_ pour
+vous. Eh bien, je ne serai pas plus exigeant pour le vivant que pour
+le mort; et ce qui me reste à vous dire, le voici: Monsieur David,
+vous êtes un homme accompli: l'escrime, le cheval, la chicane, l'art
+de mettre de grosses bourses dans de larges poches, vous possédez
+tout. Il serait fâcheux qu'un homme comme vous disparût tout à coup du
+monde, où il est destiné à faire une si belle fortune. Eh bien, cher
+monsieur David, ne faites plus de conspirations, fiez-vous à moi,
+rompez avec les Guises, donnez-moi vos papiers, et, foi de
+gentilhomme! je ferai votre paix avec le roi.
+
+--Tandis qu'au contraire, si je ne vous les donne pas? demanda Nicolas
+David.
+
+--Ah! si vous ne me les donnez pas, c'est autre chose. Foi de
+gentilhomme, je vous tuerai! Est-ce toujours drôle, cher monsieur
+David?
+
+--De plus en plus, répondit l'avocat en caressant son épée.
+
+--Mais si vous me les donnez, continua Chicot, tout sera oublié; vous
+ne me croyez pas peut-être, cher monsieur David, car vous êtes d'une
+nature mauvaise, et vous vous figurez que mon ressentiment est
+incrusté dans mon coeur comme la rouille dans le fer. Non, je vous
+hais, c'est vrai, mais je hais M. de Mayenne plus que vous; donnez-moi
+de quoi perdre M. de Mayenne, et je vous sauve; et puis, voulez-vous
+que j'ajoute encore quelques paroles, que vous ne croirez pas, vous
+qui n'aimez rien que vous-même? Eh bien, c'est que j'aime le roi, moi,
+tout niais, tout corrompu, tout abâtardi qu'il est; le roi qui m'a
+donné un refuge, une protection contre votre boucher de Mayenne, qui
+assassine de nuit, à la tête de quinze bandits, un seul gentilhomme,
+sur la place du Louvre; vous savez de qui je veux parler, c'est de ce
+pauvre Saint-Mégrin; n'en étiez-vous pas de ses bourreaux, vous? Non,
+tant mieux, je le croyais tout à l'heure, et je le crois bien plus
+encore maintenant. Eh bien, je veux qu'il règne tranquillement, mon
+pauvre roi Henri, ce qui est impossible avec les Mayenne et les
+généalogies de Nicolas David. Livrez-moi donc la généalogie, et, foi
+de gentilhomme, je tais votre nom et fais votre fortune.
+
+Pendant cette longue exposition de ses idées, qu'il n'avait même faite
+si longue que dans ce but, Chicot avait observé David en homme
+intelligent et ferme. Pendant cet examen, il ne vit pas se détendre
+une seule fois la fibre d'acier qui dilatait l'oeil fauve de l'avocat;
+pas une bonne pensée n'éclaira ses traits assombris; pas un retour de
+coeur n'amollit sa main crispée sur l'épée.
+
+--Allons, dit Chicot, je vois que tout ce que je vous dis est de
+l'éloquence perdue, et que vous ne me croyez pas; il me reste donc un
+moyen de vous punir d'abord de vos torts anciens envers moi, puis de
+débarrasser la terre d'un homme qui ne croit plus à la probité ni à
+l'humanité. Je vais vous faire pendre. Adieu, monsieur David.
+
+Et Chicot fit à reculons un pas vers la porte sans perdre de vue
+l'avocat.
+
+Celui-ci fit un bond en avant.
+
+--Et vous croyez que je vous laisserai sortir? s'écria l'avocat; non
+pas, mon bel espion; non pas, Chicot, mon ami: quand on sait des
+secrets comme ceux de la généalogie, on meurt! Quand on menace Nicolas
+David, on meurt! Quand on entre ici comme tu y es entré, on meurt!
+
+--Vous me mettez parfaitement à mon aise, répondit Chicot avec le même
+calme; je n'hésitais que parce que je suis sûr de vous tuer. Crillon,
+en faisant des armes avec moi, m'a appris, il y a deux mois, une botte
+particulière, une seule; mais elle suffira, parole d'honneur. Allons,
+remettez-moi les papiers, ajouta-t-il d'une voix terrible, ou je vous
+tue! et je vais vous dire comment: je vous percerai la gorge où vous
+vouliez saigner mon ami Gorenflot.
+
+Chicot n'avait point achevé ces paroles, que David, avec un sauvage
+éclat de rire, s'élança sur lui; Chicot le reçut l'épée au poing.
+
+Les deux adversaires étaient à peu près de la même taille; mais les
+vêtements de Chicot dissimulaient sa maigreur, tandis que rien ne
+dissimulait la nature longue, mince et flexible de l'avocat. Il
+semblait un long serpent, tant son bras prolongeait sa tête, tant son
+épée agile s'agitait comme un triple dard; mais, comme le lui avait
+annoncé Chicot, il avait affaire à un rude adversaire; Chicot, faisant
+des armes presque tous les jours avec le roi, était devenu un des plus
+forts tireurs du royaume; c'est ce dont Nicolas David put
+s'apercevoir, en trouvant toujours le fer de son adversaire, de
+quelque façon qu'il cherchât à l'attaquer.
+
+Il fit un pas de retraite.
+
+--Ah! ah! dit Chicot, vous commencez à comprendre, n'est-ce pas? Eh
+bien, encore une fois, les papiers.
+
+David, pour toute réponse, se jeta de nouveau sur le Gascon, et un
+second combat s'engagea plus long et plus acharné que le premier,
+quoique Chicot se contentât de parer et n'eût pas encore porté un
+coup. Cette seconde lutte se termina, comme la première, par un pas de
+retraite de l'avocat.
+
+--Ah! ah! dit Chicot, à mon tour maintenant.
+
+Et il fit un pas en avant.
+
+Pendant qu'il marchait, Nicolas David dégagea pour l'arrêter. Chicot
+para prime, lia l'épée de son adversaire tierce sur tierce, et
+l'atteignit à l'endroit qu'il avait indiqué d'avance; il lui enfonça
+la moitié de sa rapière dans la gorge.
+
+--Voilà le coup, dit Chicot.
+
+David ne répondit pas; il tomba du coup aux pieds de Chicot en
+crachant une gorgée de sang.
+
+Chicot à son tour fit un pas de retraite. Tout blessé à mort qu'il
+est, le serpent peut encore se redresser et mordre.
+
+Mais David, par un mouvement naturel, essaya de se traîner vers son
+lit comme pour défendre encore son secret.
+
+--Ah! dit Chicot, je te croyais retors, et tu es sot, au contraire,
+comme un reître. Je ne savais pas l'endroit où tu avais caché tes
+papiers, et voilà que tu me l'apprends.
+
+Et, tandis que David se tordait dans les convulsions de l'agonie,
+Chicot courut au lit, souleva le matelas et trouva, sous le chevet, un
+petit rouleau de parchemin, que David, dans l'ignorance de la
+catastrophe qui le menaçait, n'avait pas songé à cacher mieux.
+
+Au moment même où il le déroulait pour s'assurer que c'était bien le
+papier qu'il cherchait, David se soulevait avec rage; puis, retombant
+aussitôt, rendait le dernier soupir.
+
+Chicot parcourut d'abord d'un oeil étincelant de joie et d'orgueil le
+parchemin rapporté d'Avignon par Pierre de Gondy.
+
+Le légat du pape, fidèle à la politique du souverain pontife depuis
+son avènement au trône, avait écrit au bas:
+
+_Fiat ut voluit Deus: Deus jura hominum fecit._
+
+--Voilà, dit Chicot, un pape qui traite assez mal le roi
+très-chrétien.
+
+Et il plia soigneusement le parchemin, qu'il introduisit dans la poche
+la plus sûre de son justaucorps, c'est-à-dire dans celle qui
+s'appuyait sur sa poitrine.
+
+Puis il prit le corps de l'avocat, qui était mort sans presque
+répandre de sang, la nature de la plaie ayant concentré l'hémorragie
+au dedans, le replaça dans le lit, la face tournée contre la ruelle,
+et, rouvrant la porte, appela Gorenflot.
+
+Gorenflot entra.
+
+--Comme vous êtes pâle! dit le moine.
+
+--Oui, dit Chicot; les derniers moments de ce pauvre homme m'ont causé
+quelque émotion.
+
+--Il est donc mort? demanda Gorenflot.
+
+--Il y a tout lieu de le croire, répondit Chicot.
+
+--Il se portait si bien tout à l'heure!
+
+--Trop bien. Il a voulu manger des choses difficiles à digérer, et,
+comme Anacréon, il est mort pour avoir avalé de travers.
+
+--Oh! oh! dit Gorenflot, le coquin qui voulait m'étrangler, moi, un
+homme d'Église; voilà ce qui lui aura porté malheur.
+
+--Pardonnez-lui, compère, vous êtes chrétien.
+
+--Je lui pardonne, dit Gorenflot, quoiqu'il m'ait fait grand'peur.
+
+--Ce n'est pas le tout, dit Chicot; il conviendrait que vous allumiez
+les cires, et que vous marmottiez quelques prières près de son corps.
+
+--Pourquoi faire?
+
+C'était le mot de Gorenflot, on se le rappelle.
+
+--Comment! pourquoi faire? Pour n'être point pris et conduit dans les
+prisons de la ville comme meurtrier.
+
+--Moi! meurtrier de cet homme! Allons donc; c'est lui qui voulait
+m'étrangler.
+
+--Mon Dieu, oui! Et, comme il n'a pu y réussir, la colère lui a mis le
+sang en mouvement; un vaisseau se sera brisé dans sa poitrine, et
+bonsoir. Vous voyez bien qu'en somme, Gorenflot, c'est vous qui êtes
+la cause de sa mort. Cause innocente, c'est vrai; mais n'importe! En
+attendant, que votre innocence soit reconnue, on pourrait vous faire
+un mauvais parti.
+
+--Je crois que vous avez raison, monsieur Chicot, dit le moine.
+
+--D'autant plus raison, qu'il y a dans cette bonne ville, à Lyon, un
+official un peu coriace.
+
+--Jésus! murmura le moine.
+
+--Faites donc ce que je vous dis, compère.
+
+--Que faut-il que je fasse?
+
+--Installez-vous ici, récitez avec onction toutes les prières que vous
+savez, et même celles que vous ne savez pas, et quand le soir sera
+venu et que vous serez seul, sortez de l'hôtellerie, sans lenteur et
+sans précipitation; vous connaissez le travail du maréchal ferrant qui
+fait le coin de la rue?
+
+--Certainement, c'est à lui que je me suis donné ce coup hier soir,
+dit Gorenflot montrant son oeil cerclé de noir.
+
+--Touchant souvenir. Eh bien, j'aurai soin que vous retrouviez là
+votre cheval, entendez-vous? Vous monterez dessus sans donner
+d'explication à personne; ensuite, pour peu que le coeur vous en dise,
+vous connaissez la route de Paris; à Villeneuve-le-Roi vous vendrez
+votre cheval; et vous reprendrez Panurge.
+
+--Ah! ce bon Panurge; vous avez raison, je serai heureux de le revoir,
+je l'aime. Mais d'ici là, ajouta le moine d'un ton piteux, comment
+vivrai-je?
+
+--Quand je donne, je donne, dit Chicot, et ne laisse pas mendier mes
+amis, comme on fait au couvent de Sainte-Geneviève; tenez.
+
+Et Chicot tira de sa poche une poignée d'écus qu'il mit dans la large
+main du moine.
+
+--Homme généreux! dit Gorenflot attendri jusqu'aux larmes, laissez-moi
+rester avec vous à Lyon. J'aime assez Lyon; c'est la seconde capitale
+du royaume, puis la ville est hospitalière.
+
+--Mais comprends donc une chose, triple brute! c'est que je ne reste
+pas, c'est que je pars, et cela si rapidement, que je ne t'engage
+point à me suivre.
+
+--Que votre volonté soit faite, monsieur Chicot, dit Gorenflot
+résigné.
+
+--A la bonne heure! dit Chicot, te voilà comme je t'aime, compère.
+
+Et il installa le moine près du lit, descendit chez l'hôte, et, le
+prenant à part:
+
+--Maître Bernouillet, dit-il, sans que vous vous en doutiez, un grand
+événement s'est passé dans votre maison.
+
+--Bah! répondit l'hôte avec des yeux effarés, qu'y a-t il donc?
+
+--Cet enragé royaliste, ce contempteur de la religion, cet abominable
+hanteur de huguenots...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il a reçu la visite ce matin d'un messager de Rome.
+
+--Je le sais bien, puisque c'est moi qui vous l'ai dit.
+
+--Eh bien! notre saint-père le pape, à qui toute justice temporelle
+est dévolue en ce monde, notre saint-père le pape l'envoyait
+directement au conspirateur: seulement, selon toute probabilité, le
+conspirateur ne se doutait pas dans quel but.
+
+--Et dans quel but l'envoyait-il?
+
+--Montez dans la chambre de votre hôte, maître Bernouillet, levez un
+peu sa couverture, regardez-lui aux environs du cou, et vous le
+saurez.
+
+--Holà! vous m'effrayez.
+
+--Je ne vous en dis pas davantage. Cette justice s'est accomplie chez
+vous, maître Bernouillet. C'est un bien grand honneur que vous fait le
+pape.
+
+Puis Chicot glissa dix écus d'or dans la main de son hôte et gagna
+l'écurie, d'où il fit sortir les deux chevaux.
+
+Cependant l'hôte avait grimpé ses escaliers plus leste que l'oiseau,
+et était entré dans la chambre de Nicolas David.
+
+Il y trouva Gorenflot en prières.
+
+Alors il s'approcha du lit, et, selon les instructions qu'il avait
+reçues, releva les couvertures.
+
+La blessure était bien à la place indiquée, encore vermeille; mais le
+corps était déjà froid.
+
+--Ainsi meurent tous les ennemis de la sainte religion! dit-il en
+faisant un signe d'intelligence à Gorenflot.
+
+--Amen! répondit le moine.
+
+Ces événements se passaient à peu près vers le même temps où Bussy
+remettait Diane de Méridor entre les bras du vieux baron, qui la
+croyait morte.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+COMMENT LE DUC D'ANJOU APPRIT QUE DIANE DE MÉRIDOR N'ÉTAIT POINT
+MORTE.
+
+
+Pendant ce temps, les derniers jours d'avril étaient arrivés.
+
+La grande cathédrale de Chartres était tendue de blanc, et sur les
+piliers, des gerbes de feuillage (car on a vu par l'époque où nous
+sommes arrivés que le feuillage était encore une rareté), et sur les
+piliers, disons-nous, des gerbes de feuillage remplaçaient les fleurs
+absentes.
+
+Le roi, pieds nus, comme il était venu depuis la porte de Chartres, se
+tenait debout au milieu de la nef, regardant de temps en temps si tous
+ses courtisans et tous ses amis s'étaient trouvés fidèlement au
+rendez-vous. Mais les uns, écorchés par le pavé de la rue, avaient
+repris leurs souliers; les autres, affamés ou fatigués, se reposaient
+ou mangeaient dans quelque hôtellerie de la route, où ils s'étaient
+glissés en contrebande, et un petit nombre seulement avait eu le
+courage de demeurer dans l'église sur la dalle humide, avec les jambes
+nues sous leurs longues robes de pénitents.
+
+La cérémonie religieuse qui avait pour but de donner un héritier à la
+couronne de France s'accomplissait; les deux chemises de Notre-Dame,
+dont, vu la grande quantité de miracles qu'elles avaient faits, la
+vertu prolifique ne pouvait être mise en doute, avaient été tirées de
+leurs châsses d'or, et le peuple, accouru en foule à cette solennité,
+s'inclinait sous le feu des rayons qui jaillirent du tabernacle quand
+les deux tuniques en sortirent.
+
+Henri III, en ce moment, au milieu du silence général, entendit un
+bruit étrange, un bruit qui ressemblait à un éclat de rire étouffé, et
+il chercha par habitude si Chicot n'était pas là, car il lui sembla
+qu'il n'y avait que Chicot qui dût avoir l'audace de rire en un pareil
+moment.
+
+Ce n'était pas Chicot cependant qui avait ri à l'aspect des deux
+saintes tuniques; car Chicot, hélas! était absent, ce qui attristait
+fort le roi, qui, on se le rappelle, l'avait perdu de vue tout à coup
+sur la route de Fontainebleau et n'en avait pas entendu reparler
+depuis. C'était un cavalier que son cheval encore fumant venait
+d'amener à la porte de l'église, et qui s'était fait un chemin, avec
+ses habits et ses bottes tout souillés de boue, au milieu des
+courtisans affublés de leurs robes de pénitents ou coiffés de sacs,
+mais, dans l'un et l'autre cas, pieds nus.
+
+Voyant le roi se retourner, il resta bravement debout dans le choeur
+avec l'apparence du respect; car ce cavalier était homme de cour; cela
+se voyait dans son attitude encore plus que dans l'élégance des habits
+dont il était couvert.
+
+Henri, mécontent de voir ce cavalier arrivé si tard faire tant de
+bruit, et différer si insolemment par ses habits de ce costume monacal
+qui était d'ordonnance ce jour-là, lui adressa un coup d'oeil plein de
+reproche et de dépit.
+
+Le nouveau venu ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et
+franchissant quelques dalles où étaient sculptées des effigies
+d'évêques en faisant crier ses souliers pont-levis (c'était la mode
+alors), il alla s'agenouiller près de la chaise de velours de M. le
+duc d'Anjou, lequel, absorbé dans ses pensées bien plutôt que dans ses
+prières, ne prêtait pas la moindre attention à ce qui se passait
+autour de lui.
+
+Cependant, lorsqu'il sentit le contact de ce nouveau personnage, il se
+retourna vivement, et à demi-voix s'écria: Bussy!
+
+--Bonjour, monseigneur, répondit le gentilhomme, comme s'il eût quitté
+le duc depuis la veille seulement et qu'il ne se fût rien passé
+d'important depuis qu'il l'avait quitté.
+
+--Mais, lui dit le prince, tu es donc enragé?
+
+--Pourquoi cela, monseigneur?
+
+--Pour quitter n'importe quel lieu où tu étais, et pour venir voir à
+Chartres les chemises de Notre-Dame.
+
+--Monseigneur, dit Bussy, c'est que j'ai à vous parler tout de suite.
+
+--Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?
+
+--Probablement parce que la chose était impossible.
+
+--Mais que s'est-il passé depuis tantôt trois semaines que tu as
+disparu?
+
+--C'est justement de cela que j'ai à vous parler.
+
+--Bah! tu attendras bien que nous soyons sortis de l'église?
+
+--Hélas! il le faut bien, et c'est justement ce qui me fâche.
+
+--Chut! voici la fin; prends patience, et nous retournerons ensemble à
+mon logis.
+
+--J'y compte bien, monseigneur.
+
+En effet, le roi venait de passer sur sa chemise de fine toile la
+chemise assez grossière de Notre-Dame, et la reine, avec l'aide de ses
+femmes, était occupée à en faire autant.
+
+Alors le roi se mit à genoux, la reine l'imita; chacun d'eux demeura
+un moment sous un vaste poêle, priant de tout son coeur, tandis que
+les assistants, pour faire leur cour au roi, frappaient du front la
+terre.
+
+Après quoi, le roi se releva, ôta sa tunique sainte, salua
+l'archevêque, salua la reine et se dirigea vers la porte de la
+cathédrale.
+
+Mais, sur la route, il s'arrêta: il venait d'apercevoir Bussy.
+
+--Ah! monsieur, dit-il, il paraît que nos dévotions ne sont point de
+votre goût, car vous ne pouvez vous décider à quitter l'or et la soie,
+tandis que votre roi prend la bure et la serge?
+
+--Sire, répondit Bussy avec dignité, mais en pâlissant d'impatience
+sous l'apostrophe, nul ne prend à coeur comme moi le service de Votre
+Majesté, même parmi ceux dont le froc est le plus humble et dont les
+pieds sont le plus déchirés; mais j'arrive d'un voyage long et
+fatigant, et je n'ai su que ce matin le départ de Votre Majesté pour
+Chartres, j'ai donc fait vingt-deux lieues en cinq heures, sire, pour
+venir joindre Votre Majesté: voilà pourquoi je n'ai pas eu le temps de
+changer d'habit, ce dont Votre Majesté ne se serait point aperçue au
+reste si, au lieu de venir pour joindre humblement mes prières aux
+siennes, j'étais resté à Paris.
+
+Le roi parut assez satisfait de cette raison; mais, comme il avait
+regardé ses amis, dont quelques-uns avaient haussé les épaules aux
+paroles de Bussy, il craignit de les désobliger en faisant bonne mine
+au gentilhomme de son frère, et il passa outre.
+
+Bussy laissa passer le roi sans sourciller.
+
+--Eh quoi! dit le duc, tu ne vois donc pas?
+
+--Quoi?
+
+--Que Schomberg, que Quélus et que Maugiron ont haussé les épaules à
+ton excuse?
+
+--Si fait, monseigneur, je l'ai parfaitement vu, dit Bussy très-calme.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, croyez-vous que je vais égorger mes semblables ou à peu
+près dans une église? Je suis trop bon chrétien pour cela.
+
+--Ah! fort bien, dit le duc d'Anjou étonné, je croyais que tu n'avais
+pas vu, ou que tu n'avais pas voulu voir.
+
+Bussy haussa les épaules à son tour, et, à la sortie de l'église,
+prenant le prince à part.
+
+--Chez vous, n'est-ce pas, monseigneur? dit-il.
+
+--Tout de suite, car tu dois avoir bien des choses à m'apprendre.
+
+--Oui, en effet, monseigneur, et des choses dont vous ne vous doutez
+pas, j'en suis sûr.
+
+Le duc regarda Bussy avec étonnement.
+
+--C'est comme cela, dit Bussy.
+
+--Eh bien, laisse-moi seulement saluer le roi, et je suis à toi.
+
+Le duc alla prendre congé de son frère, qui, par une grâce toute
+particulière de Notre-Dame, disposé sans doute à l'indulgence, donna
+au duc d'Anjou la permission de retourner à Paris quand bon lui
+semblerait.
+
+Alors, revenant en toute hâte vers Bussy, et s'enfermant avec lui dans
+une des chambres de l'hôtel qui lui était assigné pour logement:
+
+--Voyons, compagnon, dit-il, assieds-toi là et raconte-moi ton
+aventure; sais-tu que je t'ai cru mort?
+
+--Je le crois bien, monseigneur.
+
+--Sais-tu que toute la cour a pris les habits blancs en réjouissance
+de ta disparition, et que beaucoup de poitrines ont respiré librement
+pour la première fois depuis que tu sais tenir une épée? Mais il ne
+s'agit pas de cela; voyons, tu m'as quitté pour te mettre à la
+poursuite d'une belle inconnue! Quelle était cette femme et que
+dois-je attendre?
+
+--Vous devez récolter ce que vous avez semé, monseigneur, c'est-à-dire
+beaucoup de honte!
+
+--Plaît-il? fit le duc, plus étonné encore de ces étranges paroles que
+du ton irrévérencieux de Bussy.
+
+--Monseigneur a entendu, dit froidement Bussy; il est donc inutile que
+je répète.
+
+--Expliquez-vous, monsieur, et laissez à Chicot les énigmes et les
+anagrammes.
+
+--Oh! rien de plus facile, monseigneur, et je me contenterai d'en
+appeler à votre souvenir.
+
+--Mais qui est cette femme?
+
+--Je croyais que monseigneur l'avait reconnue.
+
+--C'était donc elle? s'écria le duc.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Tu l'as vue?
+
+--Oui.
+
+--T'a-t-elle parlé?
+
+--Sans doute; il n'y a que les spectres qui ne parlent pas. Après
+cela, peut-être monseigneur avait-il le droit de la croire morte, et
+l'espérance qu'elle l'était?
+
+Le duc pâlit, et demeura comme écrasé par la rudesse des paroles de
+celui qui eût dû être son courtisan.
+
+--Eh bien, oui, monseigneur, continua Bussy, quoique vous ayez poussé
+au martyre une jeune fille de race noble, cette jeune fille a échappé
+au martyre; mais ne respirez pas encore, et ne vous croyez pas encore
+absous, car, en conservant la vie, elle a trouvé un malheur plus grand
+que la mort.
+
+--Qu'est-ce donc, et que lui est-il arrivé? demanda le duc tout
+tremblant.
+
+--Monseigneur, il lui est arrivé qu'un homme lui a conservé l'honneur,
+qu'un homme lui a sauvé la vie; mais cet homme s'est fait payer son
+service si cher, que c'est à regretter qu'il l'ait rendu.
+
+--Achève, voyons.
+
+--Eh bien, monseigneur, la demoiselle de Méridor, pour échapper aux
+bras déjà étendus de M. le duc d'Anjou, dont elle ne voulait pas être
+la maîtresse, la demoiselle de Méridor s'est jetée aux bras d'un homme
+qu'elle exècre.
+
+--Que dis-tu?
+
+--Je dis que Diane de Méridor s'appelle aujourd'hui madame de
+Monsoreau.
+
+A ces mots, au lieu de la pâleur qui couvrait ordinairement les joues
+de François, le sang reflua si violemment à son visage, qu'on eût cru
+qu'il allait lui jaillir par les yeux.
+
+--Sang du Christ! s'écria le prince furieux; cela est-il bien vrai?
+
+--Pardieu! puisque je le dis, répliqua Bussy avec son air hautain.
+
+--Ce n'est point ce que je voulais dire, répéta le prince, et je ne
+suspectais point votre loyauté, Bussy; je me demandais seulement s'il
+était possible qu'un de mes gentilshommes, un Monsoreau, eût eu
+l'audace de protéger contre mon amour une femme que j'honorais de mon
+amour.
+
+--Et pourquoi pas? dit Bussy.
+
+--Tu eusses donc fait ce qu'il a fait, toi?
+
+--J'eusse fait mieux, monseigneur, je vous eusse averti que votre
+honneur se fourvoyait.
+
+--Un moment, Bussy, dit le duc redevenu calme, écoutez, s'il vous
+plaît; vous comprenez, mon cher, que je ne me justifie pas.
+
+--Et vous avez tort, mon prince, car vous n'êtes qu'un gentilhomme
+toutes les fois qu'il s'agit de prud'homme.
+
+--Eh bien c'est pour cela que je vous prie d'être le juge de M. de
+Monsoreau.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous, et de me dire s'il n'est point un traître, traître envers
+moi?
+
+--Envers vous?
+
+--Envers moi, dont il connaissait les intentions.
+
+--Et les intentions de Votre Altesse étaient?...
+
+--De me faire aimer de Diane sans doute!
+
+--De vous faire aimer?
+
+--Oui, mais dans aucun cas de n'employer la violence.
+
+--C'étaient là vos intentions, monseigneur? dit Bussy avec un sourire
+ironique.
+
+--Sans doute, et ces intentions, je les ai conservées jusqu'au dernier
+moment, quoique M. de Monsoreau les ait combattues avec toute la
+logique dont il était capable.
+
+--Monseigneur! monseigneur! que dites-vous là? Cet homme vous a poussé
+à déshonorer Diane?
+
+--Oui.
+
+--Par ses conseils!
+
+--Par ses lettres. En veux-tu voir une, de ses lettres?
+
+--Oh! s'écria Bussy, si je pouvais croire cela!
+
+--Attends une seconde, tu verras.
+
+Et le duc courut à une petite caisse que gardait toujours un page dans
+son cabinet, et en tira un billet qu'il donna à Bussy:
+
+--Lis, dit-il, puisque tu doutes de la parole de ton prince.
+
+Bussy prit le billet d'une main tremblante de doute, et lut:
+
+
+«Monseigneur,
+
+Que Votre Altesse se rassure: ce coup de main se fera sans risques,
+car la jeune personne part ce soir pour aller passer huit jours chez
+une tante qui demeure au château de Lude; je m'en charge donc, et vous
+n'avez pas besoin de vous en inquiéter. Quant aux scrupules de la
+demoiselle, croyez bien qu'ils s'évanouiront dès qu'elle se trouvera
+en présence de Votre Altesse; en attendant, j'agis... et ce soir...
+elle sera au château de Beaugé.
+
+De Votre Altesse, le très-respectueux serviteur,
+
+BRYANT DE MONSOREAU.»
+
+--Eh bien, qu'en dis-tu, Bussy? demanda le prince après que le
+gentilhomme eut relu la lettre une seconde fois.
+
+--Je dis que vous êtes bien servi, monseigneur.
+
+--C'est-à-dire que je suis trahi, au contraire.
+
+--Ah! c'est juste! j'oubliais la suite.
+
+--Joué! le misérable. Il m'a fait croire à la mort d'une femme....
+
+--Qu'il vous volait; en effet, le trait est noir; mais, ajouta Bussy
+avec une ironie poignante, l'amour de M. de Monsoreau est une excuse.
+
+--Ah! tu crois? dit le duc avec son plus mauvais sourire.
+
+--Dame! reprit Bussy, je n'ai pas d'opinion là-dessus; je le crois si
+vous le croyez.
+
+--Que ferais-tu à ma place? Mais d'abord, attends; qu'a-t-il fait
+lui-même?
+
+--Il a fait accroire au père de la jeune fille que c'était vous qui
+étiez le ravisseur. Il s'est offert pour appui; il s'est présenté au
+château de Beaugé avec une lettre du baron de Méridor; enfin il a fait
+approcher une barque des fenêtres du château, et il a enlevé la
+prisonnière; puis, la renfermant dans la maison que vous savez, il l'a
+poussée, de terreurs en terreurs, à devenir sa femme.
+
+--Et ce n'est point là une déloyauté infâme? s'écria le duc.
+
+--Mise à l'abri sous la vôtre, monseigneur, répondit le gentilhomme
+avec sa hardiesse ordinaire.
+
+--Ah! Bussy!... tu verras si je sais me venger!
+
+--Vous venger! allons donc, monseigneur, vous ne ferez point une chose
+pareille.
+
+--Comment?
+
+--Les princes ne se vengent point, monseigneur, ils punissent. Vous
+reprocherez son infamie à ce Monsoreau, et vous le punirez.
+
+--Et de quelle façon?
+
+--En rendant le bonheur à mademoiselle de Méridor.
+
+--Et le puis-je?
+
+--Certainement.
+
+--Et comment cela?
+
+--En lui rendant la liberté.
+
+--Voyons, explique-toi.
+
+--Rien de plus facile; le mariage a été forcé, donc le mariage est
+nul.
+
+--Tu as raison.
+
+--Faites donc annuler le mariage, et vous aurez agi, monseigneur, en
+digne gentilhomme et en noble prince.
+
+--Ah! ah! dit le prince soupçonneux, quelle chaleur! cela t'intéresse
+donc, Bussy?
+
+--Moi, pas le moins du monde; ce qui m'intéresse, monseigneur, c'est
+qu'on ne dise pas que Louis de Clermont, comte de Bussy, sert un
+prince perfide et un homme sans honneur.
+
+--Eh bien, tu verras. Mais comment rompre ce mariage?
+
+--Rien de plus facile, en faisant agir le père.
+
+--Le baron de Méridor?
+
+--Oui.
+
+--Mais il est au fond de l'Anjou.
+
+--Il est ici, monseigneur, c'est-à-dire à Paris.
+
+--Chez toi?
+
+--Non, près de sa fille. Parlez-lui, monseigneur, qu'il puisse compter
+sur vous; qu'au lieu de voir dans Votre Altesse ce qu'il y a vu
+jusqu'à présent, c'est-à-dire un ennemi, il y voie un protecteur, et
+lui, qui maudissait votre nom, va vous adorer comme son bon génie.
+
+--C'est un puissant seigneur dans son pays, dit le duc, et l'on assure
+qu'il est très-influent dans toute la province.
+
+--Oui, monseigneur; mais ce dont vous devez vous souvenir avant toute
+chose, c'est qu'il est père, c'est que sa fille est malheureuse, et
+qu'il est malheureux du malheur de sa fille.
+
+--Et quand pourrais-je le voir?
+
+--Aussitôt votre retour à Paris.
+
+--Bien.
+
+--C'est convenu alors, n'est-ce pas, monseigneur?
+
+--Oui.
+
+--Foi de gentilhomme?
+
+--Foi de prince.
+
+--Et quand partez-vous?
+
+--Ce soir; m'attends-tu?
+
+--Non, je cours devant.
+
+--Va, et tiens-toi prêt.
+
+--Tout à vous, monseigneur. Où retrouverai-je Votre Altesse?
+
+--Au lever du roi, demain, vers midi.
+
+--J'y serai, monseigneur; adieu.
+
+Bussy ne perdit pas un moment, et le chemin que le duc fit en dormant
+dans sa litière et qu'il mit quinze heures à faire, le jeune homme,
+qui revenait à Paris le coeur gonflé d'amour et de joie, le dévora en
+cinq heures pour consoler plus tôt le baron, auquel il avait promis
+assistance, et Diane, à laquelle il allait porter la moitié de sa vie.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+COMMENT CHICOT REVINT AU LOUVRE ET FUT REÇU PAR LE ROI HENRI III.
+
+
+Tout dormait au Louvre, car il n'était encore que onze heures du
+matin; les sentinelles de la cour semblaient marcher avec précaution;
+les chevaliers qui relevaient la garde allaient au pas.
+
+On laissait reposer le roi, fatigué de son pèlerinage.
+
+Deux hommes se présentèrent en même temps à la porte principale du
+Louvre: l'un, sur un barbe d'une fraîcheur incomparable; l'autre, sur
+un andalous tout floconneux d'écume.
+
+Ils s'arrêtèrent de front à la porte et se regardèrent; car, venus par
+deux chemins opposés, ils se rencontraient là seulement.
+
+--Monsieur de Chicot, s'écria le plus jeune des deux en saluant avec
+politesse, comment vous portez-vous ce matin?
+
+--Eh! c'est le seigneur de Bussy. Mais, à merveille, monsieur,
+répondit Chicot avec une aisance et une courtoisie qui sentaient le
+gentilhomme pour le moins autant que le salut de Bussy sentait son
+grand seigneur et son homme délicat.
+
+--Vous venez voir le lever du roi, monsieur? demanda Bussy.
+
+--Et vous aussi, je présume?
+
+--Non. Je viens pour saluer monseigneur le due d'Anjou. Vous savez,
+monsieur de Chicot, ajouta Bussy en souriant, que je n'ai pas le
+bonheur d'être des favoris de Sa Majesté?
+
+--C'est un reproche que je ferai au roi et non à vous, monsieur.
+
+Bussy s'inclina.
+
+--Et vous arrivez de loin? demanda Bussy. On vous disait en voyage.
+
+--Oui, monsieur, je chassais, répliqua Chicot. Mais, de votre côté, ne
+voyagiez-vous point aussi?
+
+--En effet, j'ai fait une course en province; maintenant, monsieur,
+continua Bussy, serez-vous assez bon pour me rendre un service?
+
+--Comment donc, chaque fois que M. de Bussy voudra disposer de moi
+pour quelque chose que ce soit, dit Chicot, il m'honorera infiniment.
+
+--Eh bien, vous allez pénétrer dans le Louvre, vous le privilégié,
+tandis que moi, je resterai dans l'antichambre; veuillez donc faire
+prévenir le duc d'Anjou que j'attends.
+
+--M. le duc d'Anjou est au Louvre, dit Chicot, et va sans doute
+assister au lever de Sa Majesté; que n'entrez-vous avec moi, monsieur?
+
+--Je crains le mauvais visage du roi.
+
+--Bah!
+
+--Dame! il ne m'a point jusqu'à présent habitué à ses plus gracieux
+sourires.
+
+--D'ici à quelque temps, soyez tranquille, tout cela changera.
+
+--Ah! ah! vous êtes donc nécromancien, monsieur de Chicot?
+
+--Quelquefois. Allons, du courage, venez, monsieur de Bussy.
+
+Ils entrèrent en effet, et se dirigèrent, l'un vers le logis de M. le
+duc d'Anjou, qui habitait, nous croyons l'avoir déjà dit,
+l'appartement qu'avait habité jadis la reine Marguerite, l'autre vers
+la chambre du roi.
+
+--Henri III venait de s'éveiller; il avait sonné sur le grand timbre,
+et une nuée de valets et d'amis s'était précipitée dans la chambre
+royale: déjà le bouillon de volaille, le vin épicé et les pâtes de
+viandes étaient servis, quand Chicot entra tout fringant chez son
+auguste maître, et commença, avant de dire bonjour, par manger au plat
+et boire à l'écuelle d'or.
+
+--Par la mordieu! s'écria le roi ravi, quoiqu'il jouât la colère,
+c'est ce coquin de Chicot, je crois; un fugitif, un vagabond, un
+pendard!
+
+--Eh bien! eh bien! qu'as-tu donc, mon fils, dit Chicot en s'asseyant
+sans façon avec ses bottes poudreuses sur l'immense fauteuil à fleurs
+de lis d'or où était assis Henri III lui-même, nous oublions donc ce
+petit retour de Pologne où nous avons joué le rôle de cerf, tandis que
+les magnats jouaient celui de chiens. Taïaut! taïaut!...
+
+--Allons, voilà mon malheur revenu, dit Henri; je ne vais plus
+entendre que des choses désagréables. J'étais bien tranquille
+cependant depuis trois semaines.
+
+--Bah! bah! dit Chicot, tu te plains toujours; on te prendrait pour un
+de tes sujets, le diable m'emporte. Voyons, qu'as-tu fait en mon
+absence, mon petit Henriquet? A-t-on un peu drôlement gouverné ce beau
+royaume de France?
+
+--Monsieur Chicot!
+
+--Nos peuples tirent-ils la langue, hein?
+
+--Drôle!
+
+--A-t-on pendu quelqu'un de ces petits messieurs frisés? Ah! pardon!
+monsieur de Quélus, je ne vous voyais pas.
+
+--Chicot, nous nous brouillerons.
+
+--Enfin, reste-t-il quelque argent dans nos coffres ou dans ceux des
+juifs? Ce ne serait pas malheureux, nous avons bien besoin de nous
+divertir, ventre de biche! c'est bien assommant, la vie!
+
+Et il acheva de rafler sur le plat de vermeil des pâtes de viandes
+dorées à la poêle.
+
+Le roi se mit à rire: c'était toujours par là qu'il finissait.
+
+--Voyons, dit-il, qu'as-tu fait pendant cette longue absence?
+
+--J'ai, dit Chicot, imaginé le plan d'une petite procession en trois
+actes.
+
+Premier acte.--Des pénitents habillés d'une chemise et d'un
+haut-de-chausses seulement, se tirant les cheveux et se gourmant
+réciproquement, montent du Louvre à Montmartre.
+
+Deuxième acte.--Les mêmes pénitents, dépouillés jusqu'à la ceinture et
+se fouettant avec des chapelets de pointes d'épine, descendent de
+Montmartre à l'abbaye de Sainte-Geneviève.
+
+Troisième acte.--Enfin, ces mêmes pénitents tout nus, se découpant
+mutuellement, à grands coups de martinet, des lanières sur les
+omoplates, reviennent de l'abbaye Sainte-Geneviève au Louvre.
+
+J'avais bien pensé, comme péripétie inattendue, à les faire passer par
+la place de Grève, où le bourreau les eût tous brûlés depuis le
+premier jusqu'au dernier; mais j'ai pensé que le Seigneur avait gardé
+là-haut un peu de soufre de Sodome et un peu de bitume de Gomorrhe, et
+je ne veux pas lui ôter le plaisir de faire lui-même la grillade.
+--Ça, messieurs, en attendant ce grand jour, divertissons-nous.
+
+--Et d'abord, voyons: Qu'es-tu devenu? demanda le roi, sais-tu que je
+t'ai fait chercher dans tous les mauvais lieux de Paris?
+
+--As-tu bien fouillé le Louvre?
+
+--Quelque paillard, ton ami, t'aura confisqué.
+
+--Cela ne se peut pas, Henri, c'est toi qui as confisqué tous les
+paillards.
+
+--Je me trompais donc?
+
+--Eh! mon Dieu! oui; comme toujours, du tout au tout.
+
+--Nous verrons que tu faisais pénitence.
+
+--Justement. Je me suis mis un peu en religion pour voir ce que
+c'était, et, ma foi, j'en suis revenu. J'ai assez des moines. Fi! les
+sales animaux!
+
+En ce moment M. de Monsoreau entra chez le roi, qu'il salua avec un
+profond respect.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur le grand veneur! dit Henri. Quand nous
+ferez-vous faire quelque belle chasse? voyons.
+
+--Quand il plaira à Votre Majesté. Je reçois la nouvelle que nous
+avons force sangliers à Saint-Germain-en-Laye.
+
+--C'est bien dangereux, le sanglier, dit Chicot. Le roi Charles IX, je
+me le rappelle, a manqué être tué à une chasse au sanglier; et puis
+les épieux sont durs, et cela fait des ampoules à nos petites mains.
+N'est-ce pas, mon fils?
+
+M. de Monsoreau regarda Chicot de travers.
+
+--Tiens, dit le Gascon à Henri, il n'y a pas longtemps que ton grand
+veneur a rencontré un loup.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que, comme les Nuées du poëte Aristophane, il en a retenu la
+figure, l'oeil surtout; c'est frappant.
+
+M. de Monsoreau se retourna, et dit en pâlissant à Chicot:
+
+--Monsieur Chicot, je suis peu fait aux bouffons, ayant rarement vécu
+à la cour, et je vous préviens que, devant mon roi, je n'aime point à
+être humilié, surtout lorsqu'il s'agit de son service.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous êtes tout le contraire de nous,
+qui sommes gens de cour; aussi avons-nous bien ri de la dernière
+bouffonnerie.
+
+--Et quelle est cette bouffonnerie? demanda Monsoreau.
+
+--Il vous a nommé grand veneur; vous voyez que, s'il est moins bouffon
+que moi, il est encore plus fou, ce cher Henriquet.
+
+Monsoreau lança un regard terrible au Gascon.
+
+--Allons, allons, dit Henri, qui prévoyait une querelle, parlons
+d'autre chose, messieurs.
+
+--Oui, dit Chicot, parlons des mérites de Notre-Dame de Chartres.
+
+--Chicot, pas d'impiétés, dit le roi d'un ton sévère.
+
+--Des impiétés, moi? dit Chicot, allons donc; tu me prends pour un
+homme d'Église, tandis que je suis un homme d'épée. Au contraire,
+c'est moi qui te préviendrai d'une chose, mon fils.
+
+--Et de laquelle?
+
+--C'est que tu en uses mal avec Notre-Dame de Chartres, Henri, on ne
+peut plus mal.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute. Nôtre-Dame avait deux chemises accoutumées à se trouver
+ensemble, et tu les as séparées. A ta place, je les eusse réunies,
+Henri, et il y eût eu chance au moins pour qu'un miracle se fit.
+
+Cette allusion un peu brutale à la séparation du roi et de la reine
+fit rire les amis du roi.
+
+Henri se détira les bras, se frotta les yeux et sourit à son tour.
+
+--Pour cette fois, dit-il, le fou a, mordieu, raison.
+
+Et il parla d'autre chose.
+
+--Monsieur, dit tout bas Monsoreau à Chicot, vous plairait-il, sans
+faire semblant de rien, d'aller m'attendre dans l'embrasure de cette
+fenêtre?
+
+--Comment donc, monsieur! dit Chicot, mais avec le plus grand plaisir.
+
+--Eh bien, alors, tirons à l'écart.
+
+--Au fond d'un bois, si cela vous convient, monsieur.
+
+--Trêve de plaisanteries, elles sont inutiles, car il n'y a plus
+personne pour en rire, dit Monsoreau en rejoignant le bouffon dans
+l'embrasure où celui-ci l'avait précédé. Nous sommes face à face, nous
+nous devons la vérité, monsieur Chicot, monsieur le fou, monsieur le
+bouffon; un gentilhomme vous défend, entendez-vous bien ce mot, vous
+défend de rire de lui; il vous invite surtout à bien réfléchir avant
+de donner vos rendez-vous dans les bois, car dans ces bois où vous
+vouliez me conduire tout à l'heure, il pousse une collection de bâtons
+volants et autres, tout à fait dignes de faire suite à ceux qui vous
+ont si rudement étrillés de la part de M. de Mayenne.
+
+--Ah! fit Chicot sans s'émouvoir en apparence, bien que son oeil noir
+eût lancé un sombre éclair. Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que
+je dois à M. de Mayenne; vous voudriez donc que je devinsse votre
+débiteur comme je suis le sien, et que je vous plaçasse sur la même
+ligne dans mon souvenir et vous gardasse une part égale de ma
+reconnaissance?
+
+--Il me semble que, parmi vos créanciers, monsieur, vous oubliez de
+compter le principal.
+
+--Cela m'étonne, monsieur, car je me vante d'avoir excellente mémoire;
+quel est donc ce créancier, je vous prie?
+
+--Maître Nicolas David.
+
+--Oh! pour celui-là, vous vous trompez, dit Chicot avec un sourire
+sinistre; je ne lui dois plus rien, il est payé.
+
+En ce moment, un troisième interlocuteur vint se mêler à la
+conversation.
+
+C'était Bussy.
+
+--Ah! monsieur de Bussy, dit Chicot, venez un peu à mon aide. Voici M.
+de Monsoreau qui m'a détourné comme vous voyez, et qui veut me mener
+ni plus ni moins qu'un cerf ou un daim; dites-lui qu'il se trompe,
+monsieur de Bussy, qu'il a affaire à un sanglier, et que le sanglier
+revient sur le chasseur.
+
+--Monsieur Chicot, dit Bussy, je crois que vous faites tort à M. le
+grand veneur en pensant qu'il ne vous tient pas pour ce que vous êtes,
+c'est-à-dire pour un bon gentilhomme. Monsieur, continua Bussy en
+s'adressant au comte, j'ai l'honneur de vous prévenir que M. le duc
+d'Anjou désire vous parler.
+
+--A moi? fit Monsoreau inquiet.
+
+--A vous-même, monsieur, dit Bussy.
+
+Monsoreau dirigea sur son interlocuteur un regard qui avait
+l'intention de pénétrer jusqu'au fond de son âme, mais fut forcé de
+s'arrêter à la surface, tant les yeux et le sourire de Bussy étaient
+pleins de sérénité.
+
+--M'accompagnez-vous, monsieur? demanda le grand veneur au
+gentilhomme.
+
+--Non, monsieur, je cours prévenir Son Altesse que vous vous rendez à
+ses ordres, tandis que vous prendrez congé du roi.
+
+Et Bussy s'en retourna comme il était venu, se glissant, avec son
+adresse ordinaire, parmi la foule des courtisans.
+
+Le duc d'Anjou attendait effectivement dans son cabinet et relisait la
+lettre que nos lecteurs connaissent déjà. Entendant du bruit aux
+portières, il crut que c'était Monsoreau qui se rendait à ses ordres,
+et cacha cette lettre.
+
+Bussy parut.
+
+--Eh bien? dit le duc.
+
+--Eh bien, monseigneur, le voici.
+
+--Il ne se doute de rien?
+
+--Et quand cela serait, lorsqu'il serait sur ses gardes? dit Bussy;
+n'est-ce pas votre créature? Tiré du néant par vous, ne pouvez-vous
+pas le réduire au néant?
+
+--Sans doute, répondit le duc avec cet air préoccupé que lui donnait
+toujours l'approche des événements où il fallait développer quelque
+énergie.
+
+--Vous paraît-il moins coupable qu'il ne l'était hier?
+
+--Cent fois plus! ses crimes sont de ceux qui s'accroissent quand on y
+réfléchit.
+
+--D'ailleurs, dit Bussy, tout se borne à un seul point: il a enlevé
+par trahison une jeune fille noble; il l'a épousée frauduleusement et
+par des moyens indignes d'un gentilhomme; il demandera lui-même la
+résolution de ce mariage, ou vous la demanderez pour lui.
+
+--C'est arrêté ainsi.
+
+--Et au nom du père, au nom de la jeune fille, au nom du château de
+Méridor, au nom de Diane, j'ai votre parole?
+
+--Vous l'avez.
+
+--Songez qu'ils sont prévenus, qu'ils attendent dans l'anxiété le
+résultat de votre entrevue avec cet homme.
+
+--La jeune fille sera libre, Bussy, je t'en engage ma foi.
+
+--Ah! dit Bussy, si vous faites cela, vous serez réellement un grand
+prince, monseigneur.
+
+Et il prit la main du duc, cette main qui avait signé tant de fausses
+promesses, qui avait manqué à tant de serments jurés, et il la baisa
+respectueusement.
+
+En ce moment on entendit des pas dans le vestibule.
+
+--Le voici, dit Bussy.
+
+--Faites entrer M. de Monsoreau, cria François avec une sévérité qui
+parut de bon augure à Bussy.
+
+Et cette fois le jeune gentilhomme, presque sûr d'atteindre enfin au
+résultat ambitionné par lui, ne put empêcher son regard de prendre, en
+saluant Monsoreau, une légère teinte d'ironie orgueilleuse; le grand
+veneur reçut, de son côté, le salut de Bussy avec ce regard vitreux
+derrière lequel il retranchait les sentiments de son âme, comme
+derrière une infranchissable forteresse.
+
+Bussy attendit dans ce corridor que nous connaissons déjà, dans ce
+même corridor où la Mole, une nuit, avait failli être étranglé par
+Charles IX, Henri III, le duc d'Alençon et le duc de Guise, avec la
+cordelière de la reine mère. Ce corridor, ainsi que le palier auquel
+il correspondait, était pour le moment encombré de gentilshommes qui
+venaient faire leur cour au duc.
+
+Bussy prit place avec eux, et chacun s'empressa de lui faire sa place,
+autant pour la considération dont il jouissait par lui-même que pour
+sa faveur près du duc d'Anjou. Le gentilhomme enferma toutes ses
+sensations en lui-même, et, sans rien laisser apercevoir de la
+terrible angoisse qu'il concentrait dans son coeur, il attendit le
+résultat de cette conférence où tout son bonheur à venir était en jeu.
+
+La conversation ne pouvait manquer d'être animée: Bussy avait assez vu
+de M. de Monsoreau pour comprendre que celui-ci ne se laisserait pas
+détruire sans lutte. Mais, enfin, il ne s'agissait pour le duc d'Anjou
+que d'appuyer la main sur lui, et s'il ne pliait pas, eh bien, alors
+il romprait.
+
+Tout à coup l'éclat bien connu de la voix du prince se fît entendre.
+Cette voix semblait commander.
+
+Bussy tressaillit de joie.
+
+--Ah! dit-il, voilà le duc qui me tient parole. Mais à cet éclat il
+n'en succéda aucun autre, et, comme chacun se taisait en se regardant
+avec inquiétude, un profond silence régna bientôt parmi les
+courtisans.
+
+Inquiet, troublé dans son rêve commencé, soumis maintenant au flux des
+espérances et au reflux de la crainte, Bussy sentit s'écouler minute
+par minute près d'un quart d'heure.
+
+Tout à coup la porte de la chambre du duc s'ouvrit, et l'on entendit à
+travers les portières sortir de cette chambre des voix enjouées.
+
+Bussy savait que le duc était seul avec le grand veneur, et que, si
+leur conversation avait suivi son cours ordinaire, elle ne devrait
+être rien moins que joyeuse en ce moment.
+
+Cette placidité le fit frissonner.
+
+Bientôt les voix se rapprochèrent, la portière se souleva. Monsoreau
+sortit à reculons et en saluant. Le duc le reconduisit jusqu'à la
+limite de sa chambre, en disant:
+
+--Adieu! notre ami. C'est chose convenue.
+
+--Notre ami, murmura Bussy, sangdieu! que signifie cela?
+
+--Ainsi, monseigneur, dit Monsoreau toujours tourné vers le prince,
+c'est bien l'avis de Votre Altesse; le meilleur moyen à présent, c'est
+la publicité.
+
+--Oui, oui, dit le duc, ce sont jeux d'enfants que tous ces mystères.
+
+--Alors, dit le grand veneur, dès ce soir je la présenterai au roi.
+
+--Marchez sans crainte, j'aurai tout préparé.
+
+Le duc se pencha vers le grand veneur et lui dit quelques mots à
+l'oreille.
+
+--C'est fait, monseigneur, répondit celui-ci.
+
+Monsoreau salua une dernière fois le duc, qui, sans voir Bussy, caché
+qu'il était par les plis d'une portière à laquelle il se cramponnait
+pour ne pas tomber, examinait les assistants.
+
+--Messieurs, dit Monsoreau se retournant vers les gentilshommes qui
+attendaient leur tour d'audience, et qui s'inclinaient déjà devant une
+faveur à l'éclat de laquelle semblait pâlir celle de Bussy; messieurs,
+permettez que je vous annonce une nouvelle: monseigneur me permet que
+je rende public mon mariage avec mademoiselle Diane de Méridor, ma
+femme depuis plus d'un mois, et que, sous ses auspices, je la présente
+ce soir à la cour.
+
+Bussy chancela; quoique le coup ne fût déjà plus inattendu, il était
+si violent, qu'il pensa en être écrasé.
+
+Ce fut alors qu'il avança la tête, et que le duc et lui, tous deux
+pâles de sentiments bien opposés, échangèrent un regard de mépris de
+la part de Bussy, de terreur de la part du duc d'Anjou.
+
+Monsoreau traversa le groupe des gentilshommes, au milieu des
+compliments et des félicitations.
+
+Quant à Bussy, il fit un mouvement pour aller au duc; mais celui-ci
+vit ce mouvement, et le prévint en laissant retomber la portière; en
+même temps, derrière la portière, la porte se referma, et l'on
+entendit le grincement de la clef dans la serrure.
+
+Bussy sentit alors son sang affluer chaud et tumultueux à ses tempes
+et à son coeur. Sa main, rencontrant la dague pendue à son ceinturon,
+la tira machinalement à moitié du fourreau; car, chez cet homme, les
+passions prenaient un premier élan irrésistible; mais l'amour, qui
+l'avait poussé à cette violence, paralysa toute sa fougue; une douleur
+amère, profonde, lancinante, étouffa la colère: au lieu de se gonfler,
+le coeur éclata.
+
+Dans ce paroxysme de deux passions qui luttaient ensemble, l'énergie
+du jeune homme succomba, comme tombent ensemble, pour s'être choquées
+au plus fort de leur ascension, deux vagues courroucées qui semblaient
+vouloir escalader le ciel.
+
+Bussy comprit que, s'il restait là, il allait donner le spectacle de
+sa douleur insensée; il suivit le corridor, gagna l'escalier secret,
+descendit par une poterne dans la cour du Louvre, sauta sur son cheval
+et prit au galop le chemin de la rue Saint-Antoine.
+
+Le baron et Diane attendaient la réponse promise par Bussy; ils virent
+le jeune homme apparaître, pâle, le visage bouleversé et les yeux
+sanglants.
+
+--Madame, s'écria Bussy, méprisez-moi, haïssez-moi; je croyais être
+quelque chose dans ce monde, et je ne suis qu'un atome; je croyais
+pouvoir quelque chose, et je ne peux pas même m'arracher le coeur.
+Madame, vous êtes bien la femme de M. de Monsoreau, et sa femme
+légitime reconnue à cette heure, et qui doit être présentée ce soir.
+Mais je suis un pauvre fou, un misérable insensé, ou plutôt, ou
+plutôt, oui, comme vous le disiez, monsieur le baron, c'est M. le duc
+d'Anjou qui est un lâche et un infâme.
+
+Et, laissant le père et la fille épouvantés, fou de douleur, ivre de
+rage, Bussy sortit de la chambre, se précipita par les montées, sauta
+sur son cheval, lui enfonça ses deux éperons dans le ventre, et, sans
+savoir où il allait, lâchant les rênes, ne s'occupant que d'étreindre
+son coeur grondant sous sa main crispée, il partit, semant sur son
+passage le vertige et la terreur.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ ENTRE MONSEIGNEUR LE DUC D'ANJOU ET LE GRAND
+VENEUR.
+
+
+Il est temps d'expliquer ce changement subit qui s'était opéré dans
+les façons du duc d'Anjou à l'égard de Bussy.
+
+Le duc, lorsqu'il reçut M. de Monsoreau, après les exhortations de son
+gentilhomme, était monté sur le ton le plus favorable aux projets de
+ce dernier. Sa bile, facile à s'irriter, débordait d'un coeur ulcéré
+par les deux passions dominantes dans ce coeur: l'amour-propre du duc
+avait reçu sa blessure; la peur d'un éclat, dont menaçait Bussy, au
+nom de M. de Méridor, fouettait plus douloureusement encore la colère
+de François.
+
+En effet, deux sentiments de cette nature produisent, en se combinant,
+d'épouvantables explosions, quand le coeur qui les renferme, pareil à
+ces bombes saturées de poudre, est assez solidement construit, assez
+hermétiquement clos pour que la compression double l'éclat.
+
+M. d'Alençon reçut donc le grand veneur avec un de ces visages sévères
+qui faisaient trembler à la cour les plus intrépides, car on savait
+les ressources de François en matière de vengeance.
+
+--Votre Altesse m'a mandé? dit Monsoreau fort calme et avec un regard
+aux tapisseries; car il devinait, cet homme habitué à manier l'âme du
+prince, tout le feu qui couvait sous ces froideurs apparentes, et l'on
+eût dit, pour transporter la figure de l'être vivant aux objets
+inanimés, qu'il demandait compte à l'appartement des projets au
+maître.
+
+--Ne craignez rien, monsieur, dit le duc qui avait compris; il n'y a
+personne derrière ces tentures; nous pourrons causer librement et
+surtout franchement.
+
+Monsoreau s'inclina.
+
+--Car vous êtes un bon serviteur, monsieur le grand veneur de France,
+et vous avez de l'attachement pour ma personne?
+
+--Je le crois, monseigneur.
+
+--Moi, j'en suis sûr, monsieur, c'est vous qui, en mainte occasion,
+m'avez instruit des complots ourdis contre moi, vous qui avez aidé mes
+entreprises, oubliant souvent vos intérêts, exposant votre vie.
+
+--Altesse!....
+
+--Je le sais. Dernièrement encore, il faut que je vous le rappelle,
+car, en vérité, vous avez tant de délicatesse, que jamais chez vous
+aucune allusion, même indirecte, ne remet en évidence les services
+rendus. Dernièrement, pour cette malheureuse aventure....
+
+--Quelle aventure, monseigneur?
+
+--Cet enlèvement de mademoiselle de Méridor; pauvre jeune fille!
+
+--Hélas! murmura Monsoreau de façon que la réponse ne fût pas
+sérieusement applicable au sens des paroles de François.
+
+--Vous la plaignez, n'est-ce pas? dit ce dernier l'appelant sur un
+terrain sûr.
+
+--Ne la plaindriez-vous pas, Altesse?
+
+--Moi! oh! vous savez si j'ai regretté ce funeste caprice! Et tenez,
+il a fallu toute l'amitié que j'ai pour vous, toute l'habitude que
+j'ai de vos bons services, pour me faire oublier que sans vous je
+n'eusse pas enlevé la jeune fille.
+
+Monsoreau sentit le coup.
+
+--Voyons, se dit-il, seraient-ce simplement des remords? Monseigneur,
+répliqua-t-il, votre bonté naturelle vous conduit à exagérer: vous
+n'avez pas plus causé la mort de cette jeune fille, que moi-même....
+
+--Comment cela?
+
+--Certes, vous n'aviez pas l'intention de pousser la violence jusqu'à
+la mort de mademoiselle de Méridor?
+
+--Oh! non.
+
+--Alors l'intention vous absout, monseigneur; c'est un malheur, un
+malheur comme le hasard en cause tous les jours.
+
+---Et, d'ailleurs, ajouta le duc en plongeant son regard dans le coeur
+de Monsoreau, la mort a tout enveloppé dans son éternel silence....
+
+Il y eut assez de vibration dans la voix du prince pour que Monsoreau
+levât les yeux aussitôt, et se dit:
+
+--Ce ne sont pas des remords....
+
+--Monseigneur, reprit-il, voulez-vous que je parle franc à Votre
+Altesse?
+
+--Pourquoi hésiteriez-vous? dit aussitôt le prince avec un étonnement
+mêlé de hauteur.
+
+--En effet, dit Monsoreau, je ne sais pas pourquoi j'hésiterais.
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--Oh! monseigneur, je veux dire qu'avec un prince aussi éminent par
+son intelligence et sa noblesse de coeur, la franchise doit entrer
+désormais comme un élément principal dans cette conversation.
+
+--Désormais?... Que signifie?
+
+--C'est que, au début, Votre Altesse n'a pas jugé à propos d'user avec
+moi de cette franchise.
+
+--Vraiment! riposta le duc avec un éclat de rire qui décelait une
+furieuse colère.
+
+--Écoutez-moi, monseigneur, dit humblement Monsoreau; je sais ce que
+Votre Altesse voulait me dire.
+
+--Parlez donc, alors.
+
+--Votre Altesse voulait me faire entendre que peut-être mademoiselle
+de Méridor n'était pas morte, et qu'elle dispensait de remords ceux
+qui se croyaient ses meurtriers.
+
+--Oh! quel temps vous avez mis, monsieur, à me faire faire cette
+réflexion consolante! Vous êtes un fidèle serviteur, sur ma parole!
+vous m'avez vu sombre, affligé; vous m'avez ouï parler des rêves
+funèbres que je faisais depuis la mort de cette femme, moi dont la
+sensibilité n'est pas banale, Dieu merci... et vous m'avez laissé
+vivre ainsi, lorsque, avec ce seul doute, vous pouviez m'épargner tant
+de souffrances!... Comment faut-il que j'appelle cette conduite,
+monsieur?....
+
+Le duc prononça ces paroles avec tout l'éclat d'un courroux prêt à
+déborder.
+
+--Monseigneur, répondit Monsoreau, on dirait que Votre Altesse dirige
+contre moi une accusation....
+
+--Traître! s'écria tout à coup le duc en faisant un pas vers le grand
+veneur, je la dirige et je l'appuie... Tu m'as trompé! tu m'as pris
+cette femme que j'aimais.
+
+Monsoreau pâlit affreusement, mais ne perdit rien de son attitude
+calme et presque fière.
+
+--C'est vrai, dit-il.
+
+--Ah! c'est vrai... l'impudent, le fourbe!
+
+--Veuillez parler plus bas, monseigneur, dit Monsoreau toujours aussi
+calme. Votre Altesse oublie qu'elle parle à un gentilhomme, à un bon
+serviteur.
+
+Le duc se mit à rire convulsivement.
+
+--A un bon serviteur du roi! continua Monsoreau aussi impassible
+qu'avant cette terrible menace.
+
+Le duc s'arrêta sur ce seul mot.
+
+--Que voulez-vous dire? murmura-t-il.
+
+--Je veux dire, reprit avec douceur et obséquiosité Monsoreau, que, si
+monseigneur voulait bien m'entendre, il comprendrait que j'aie pu
+prendre cette femme, puisque son Altesse voulait elle-même la prendre.
+
+Le duc ne trouva rien à répondre, stupéfait de tant d'audace.
+
+--Voici mon excuse, dit humblement le grand veneur; j'aimais ardemment
+mademoiselle de Méridor....
+
+--Moi aussi! répondit François avec une inexprimable dignité.
+
+--C'est vrai, monseigneur, vous êtes mon maître; mais mademoiselle de
+Méridor ne vous aimait pas.
+
+--Et elle t'aimait, toi?
+
+--Peut-être, murmura Monsoreau.
+
+--Tu mens! tu mens! tu l'as violentée comme je la violentais.
+Seulement, moi, le maître, j'ai échoué; toi, le valet, tu as réussi.
+C'est que je n'ai que la puissance, tandis que tu avais la trahison.
+
+--Monseigneur, je l'aimais.
+
+--Que m'importe, à moi?
+
+--Monseigneur....
+
+--Des menaces, serpent?
+
+--Monseigneur! prenez garde! dit Monsoreau en baissant la tête comme
+le tigre qui médite son élan. Je l'aimais, vous dis-je, et je ne suis
+pas un de vos valets comme vous disiez tout à l'heure. Ma femme est à
+moi comme ma terre; nul ne peut me la prendre, pas même le roi. Or
+j'ai voulu avoir cette femme, et je l'ai prise.
+
+--Vraiment! dit François en s'élançant vers le timbre d'argent placé
+sur la table, tu l'as prise, eh bien, tu la rendras.
+
+--Vous vous trompez, monseigneur, s'écria Monsoreau en se précipitant
+vers la table pour empêcher le prince d'appeler. Arrêtez cette
+mauvaise pensée qui vous vient de me nuire; car, si vous appeliez une
+fois, si vous me faisiez une injure publique....
+
+--Tu rendras cette femme, te dis-je.
+
+--La rendre, comment?... Elle est ma femme, je l'ai épousée devant
+Dieu.
+
+Monsoreau comptait sur l'effet de cette parole, mais le prince ne
+quitta point son attitude irritée.
+
+--Si elle est ta femme devant Dieu, dit-il, tu la rendras aux hommes!
+
+--Il sait donc tout? murmura Monsoreau.
+
+--Oui, je sais tout. Ce mariage, tu le rompras; je le romprai,
+fusses-tu cent fois engagé devant tous les dieux qui ont régné dans le
+ciel.
+
+--Ah! monseigneur, vous blasphémez, dit Monsoreau.
+
+--Demain, mademoiselle de Méridor sera rendue à son père; demain tu
+partiras pour l'exil que je vais t'imposer. Dans une heure, tu auras
+vendu ta charge de grand veneur: voilà mes conditions, sinon, prends
+garde, vassal, je te briserai comme je brise ce verre.
+
+Et le prince, saisissant une coupe de cristal émaillée, présent de
+l'archiduc d'Autriche, la lança comme un furieux vers Monsoreau qui
+fut enveloppé de ses débris.
+
+--Je ne rendrai pas la femme, je ne quitterai pas ma charge et je
+demeurerai en France, reprit Monsoreau en courant à François
+stupéfait.
+
+--Pourquoi cela... maudit?
+
+--Parce que je demanderai ma grâce au roi de France, au roi élu à
+l'abbaye de Sainte-Geneviève, et que ce nouveau souverain, si bon, si
+noble, si heureux de la faveur divine, toute récente encore, ne
+refusera pas d'écouter le premier suppliant qui lui présentera une
+requête.
+
+Monsoreau avait accentué progressivement ces mots terribles; le feu de
+ses yeux passait peu à peu dans sa parole, qui devenait éclatante.
+
+François pâlit à son tour, fît un pas en arrière, alla pousser la
+lourde tapisserie de la porte d'entrée, puis, saisissant Monsoreau par
+la main, il lui dit, en saccadant chaque mot comme s'il eût été au
+bout de ses forces:
+
+--C'est bien... c'est bien..., comte, cette requête, présentez-la-moi
+plus bas... je vous écoute.
+
+--Je parlerai humblement, dit Monsoreau redevenu tout à coup
+tranquille, humblement comme il convient au très-humble serviteur de
+Votre Altesse.
+
+François fit lentement le tour de la vaste chambre, et, quand il fut à
+portée de regarder derrière les tapisseries, il y regarda chaque fois.
+Il semblait ne pouvoir croire que les paroles de Monsoreau n'eussent
+pas été entendues.
+
+--Vous disiez? demanda-t-il.
+
+--Je disais, monseigneur, qu'un fatal amour a tout fait. L'amour,
+noble seigneur, est la plus impérieuse des passions.... Pour me faire
+oublier que Votre Altesse avait jeté les yeux sur Diane, il fallait
+que je ne fusse plus maître de moi.
+
+--Je vous le disais, comte, c'est une trahison.
+
+--Ne m'accablez pas, monseigneur, voilà quelle est la pensée qui me
+vint. Je vous voyais riche, jeune, heureux; je vous voyais le premier
+prince du monde chrétien.
+
+Le duc fit un mouvement.
+
+--Car vous l'êtes... murmura Monsoreau à l'oreille du duc; entre ce
+rang suprême et vous, il n'y a plus qu'une ombre, facile à
+dissiper.... Je voyais toute la splendeur de votre avenir, et,
+comparant cette immense fortune au peu de chose que j'ambitionnais,
+ébloui de votre rayonnement futur qui m'empêchait presque de voir la
+pauvre petite fleur que je désirais, moi chétif, près de vous, mon
+maître, je me suis dit: Laissons le prince à ses rêves brillants, à
+ses projets splendides; là est son but; moi, je cherche le mien dans
+l'ombre.... A peine s'apercevra-t-il de ma retraite, à peine
+sentira-t-il glisser la chétive perle que je dérobe à son bandeau
+royal.
+
+--Comte! comte! dit le duc, enivré malgré lui par la magie de cette
+peinture.
+
+--Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monseigneur?
+
+A ce moment, le duc leva les yeux. Il vit au mur, tapissé de cuir
+doré, le portrait de Bussy, qu'il aimait à regarder parfois comme il
+avait jadis aimé à regarder le portrait de la Mole. Ce portrait avait
+l'oeil si fier, la mine si haute, il tenait son bras si superbement
+arrondi sur la hanche, que le duc se figura voir Bussy lui-même avec
+son oeil de feu, Bussy qui sortait de la muraille pour l'exciter à
+prendre courage.
+
+--Non, dit-il, je ne puis vous pardonner: ce n'est pas pour moi que je
+tiens rigueur, Dieu m'en est témoin; c'est parce qu'un père en deuil,
+un père indignement abusé, réclame sa fille; c'est parce qu'une femme,
+forcée à vous épouser, crie vengeance contre vous; c'est parce que, en
+un mot, le premier devoir d'un prince est la justice.
+
+--Monseigneur!
+
+--C'est, vous dis-je, le premier devoir d'un prince, et je ferai
+justice....
+
+--Si la justice, dit Monsoreau, est le premier devoir d'un prince, la
+reconnaissance est le premier devoir d'un roi.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Je dis que jamais un roi ne doit oublier celui auquel il doit sa
+couronne.... Or, monseigneur....
+
+--Eh bien?...
+
+--Vous me devez la couronne, sire!
+
+--Monsoreau! s'écria le duc avec une terreur plus grande encore qu'aux
+premières attaques du grand veneur. Monsoreau! reprit-il d'une voix
+basse et tremblante, êtes-vous donc alors un traître envers le roi
+comme vous fûtes un traître envers le prince?
+
+--Je m'attache à qui me soutient, sire! continua Monsoreau d'une voix
+de plus en plus élevée.
+
+--Malheureux!...
+
+Et le duc regarda encore le portrait de Bussy.
+
+--Je ne puis! dit-il... Vous êtes un loyal gentilhomme, Monsoreau,
+vous comprendrez que je ne puis approuver ce que vous avez fait.
+
+--Pourquoi cela, monseigneur?
+
+--Parce que c'est une action indigne de vous et de moi.... Renoncez à
+cette femme. Eh! mon cher comte... encore ce sacrifice; mon cher
+comte, je vous en dédommagerai par tout ce que vous me demanderez....
+
+--Votre Altesse aime donc encore Diane de Méridor? fit Monsoreau pâle
+de jalousie.
+
+--Non! non! je le jure, non!
+
+--Eh bien, alors, qui peut arrêter Votre Altesse? Elle est ma femme;
+ne suis-je pas bon gentilhomme? quelqu'un peut-il s'immiscer ainsi
+dans les secrets de ma vie?
+
+--Mais elle ne vous aime pas.
+
+--Qu'importe?
+
+--Faites cela pour moi, Monsoreau....
+
+--Je ne le puis....
+
+--Alors... dit le duc plongé dans la plus horrible perplexité...
+alors....
+
+--Réfléchissez, sire!
+
+Le duc essuya son front couvert de la sueur que ce titre prononcé par
+le comte venait d'y faire monter.
+
+--Vous me dénonceriez?
+
+--Au roi détrôné pour vous, oui, Votre Majesté; car, si mon nouveau
+prince me blessait dans mon honneur, dans mon bonheur, je retournerais
+à l'ancien.
+
+--C'est infâme!
+
+--C'est vrai, sire; mais j'aime assez pour être infâme.
+
+--C'est lâche!
+
+--Oui, Votre Majesté, mais j'aime assez pour être lâche.
+
+Le duc fit un mouvement vers Monsoreau. Mais celui-ci l'arrêta d'un
+seul regard, d'un seul sourire.
+
+--Vous ne gagneriez rien à me tuer, monseigneur, dit-il; il est des
+secrets qui surnagent avec les cadavres! Restons, vous un roi plein de
+clémence, moi le plus humble de vos sujets!
+
+Le duc se brisait les doigts les uns contre les autres, il les
+déchirait avec les ongles.
+
+--Allons, allons, mon bon seigneur, faites quelque chose pour l'homme
+qui vous a le mieux servi en toute chose.
+
+François se leva.
+
+--Que demandez-vous? dit-il.
+
+--Que Votre Majesté....
+
+--Malheureux! malheureux! tu veux donc que je le supplie?
+
+--Oh! monseigneur!
+
+Et Monsoreau s'inclina.
+
+--Dites, murmura François.
+
+--Monseigneur, vous me pardonnerez?
+
+--Oui.
+
+--Monseigneur, vous me réconcilierez avec M. de Méridor?
+
+--Oui.
+
+--Monseigneur, vous signerez mon contrat de mariage avec mademoiselle
+de Méridor?
+
+--Oui, fit le duc d'une voix étouffée.
+
+--Et vous honorerez ma femme d'un sourire, le jour où elle paraîtra en
+cérémonie au cercle de la reine, à qui je veux avoir l'honneur de la
+présenter?
+
+--Oui, dit François; est-ce tout?
+
+--Absolument tout, monseigneur.
+
+--Allez, vous avez ma parole.
+
+--Et vous, dit Monsoreau en s'approchant de l'oreille du duc, vous
+conserverez le trône où je vous ai fait monter! Adieu, sire.
+
+Cette fois il le dit si bas, que l'harmonie de ce mot parut suave au
+prince.
+
+--Il ne me reste plus, pensa Monsoreau, qu'à savoir comment le duc a
+été instruit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+COMMENT SE TINT LE CONSEIL DU ROI.
+
+
+Le jour même, M. de Monsoreau avait, selon son désir manifesté au duc
+d'Anjou, présenté sa femme au cercle de la reine mère et à celui de la
+reine.
+
+Henri, soucieux comme à son ordinaire, avait été se coucher, prévenu
+par M. de Morvilliers que le lendemain il faudrait tenir un grand
+conseil.
+
+Henri ne fit pas même de questions au chancelier; il était tard, Sa
+Majesté avait envie de dormir. On prit l'heure la plus commode pour ne
+déranger ni le repos ni le sommeil du roi.
+
+Ce digne magistrat connaissait parfaitement son maître, et savait
+qu'au contraire de Philippe de Macédoine le roi endormi ou à jeun
+n'écouterait pas avec une lucidité suffisante les communications qu'il
+avait à lui faire.
+
+Il savait aussi que Henri, dont les insomnies étaient
+fréquentes,--c'est l'apanage de l'homme qui doit veiller sur le
+sommeil d'autrui de ne pas dormir lui-même,--songerait au milieu de la
+nuit à l'audience demandée, et la donnerait avec une curiosité
+aiguillonnée selon la gravité de la circonstance.
+
+Tout se passa comme M. de Morvilliers l'avait prévu.
+
+Après un premier sommeil de trois ou quatre heures, Henri se réveilla;
+la demande du chancelier lui revint en tête, il s'assit sur son lit,
+se mit à penser, et, las de penser tout seul, il se laissa glisser le
+long de ses matelas, passa ses caleçons de soie, chaussa ses
+pantoufles, et, sans rien changer à sa toilette de nuit, qui le
+rendait pareil à un fantôme, il s'achemina, à la lueur de sa lampe,
+qui, depuis que le souffle de l'Éternel était passé dans l'Anjou avec
+Saint-Luc, ne s'éteignait plus; il s'achemina, disons-nous, vers la
+chambre de Chicot, la même où s'étaient si heureusement célébrées les
+noces de mademoiselle de Brissac.
+
+Le Gascon dormait à plein sommeil et ronflait comme une forge.
+
+Henri le tira trois fois par le bras sans parvenir à le réveiller.
+
+A la troisième fois cependant, le roi ayant accompagné le geste de la
+voix et appelé Chicot à tue-tête, le Gascon ouvrit un oeil.
+
+--Chicot! répéta le roi.
+
+--Qu'y a-t-il encore? demanda Chicot.
+
+--Eh! mon ami, dit Henri, comment peux-tu dormir ainsi quand ton roi
+veille?
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Chicot, feignant de ne pas reconnaître le roi,
+est-ce que Sa Majesté a pris une indigestion?
+
+--Chicot, mon ami, dit Henri, c'est moi!
+
+--Qui, toi?
+
+--Moi, Henri.
+
+--Décidément, mon fils, ce sont les bécassines qui t'étouffent. Je
+t'avais cependant prévenu; tu en as trop mangé hier soir, comme aussi
+de ces bisques aux écrevisses.
+
+--Non, dit Henri, car à peine y ai-je goûté.
+
+--Alors, dit Chicot, c'est qu'on t'a empoisonné. Ventre de biche! que
+tu es pâle! Henri.
+
+--C'est mon masque de toile, mon ami, dit le roi.
+
+--Tu n'es donc pas malade?
+
+--Non.
+
+--Alors pourquoi me réveilles-tu?
+
+--Parce que le chagrin me persécute.
+
+--Tu as du chagrin?
+
+--Beaucoup.
+
+--Tant mieux.
+
+--Comment, tant mieux?
+
+--Oui, le chagrin fait réfléchir; et tu réfléchiras qu'on ne réveille
+un honnête homme à deux heures du matin que pour lui faire un cadeau.
+Que m'apportes-tu, voyons?
+
+--Rien, Chicot; je viens causer avec toi.
+
+--Ce n'est point assez.
+
+--Chicot, M. de Morvilliers est venu hier soir à la cour.
+
+--Tu reçois bien mauvaise compagnie, Henri; et que venait-il faire?
+
+--Il venait me demander audience.
+
+--Ah! voilà un homme qui sait vivre; ce n'est pas comme toi, qui
+entres dans la chambre des gens à deux heures du matin sans dire gare.
+
+--Que pouvait-il avoir à me dire, Chicot?
+
+--Comment! malheureux, s'écria le Gascon, c'est pour me demander cela
+que tu me réveilles?
+
+--Chicot, mon ami, tu sais que M. de Morvilliers s'occupe de ma
+police.
+
+--Non, ma foi, dit Chicot, je ne le savais pas.
+
+--Chicot, dit le roi, je trouve, au contraire, moi, que M. de
+Morvilliers est toujours très-bien renseigné.
+
+--Et quand je pense, dit le Gascon, que je pourrais dormir au lieu
+d'entendre de pareilles sornettes!
+
+--Tu doutes de la surveillance du chancelier? demanda Henri.
+
+--Oui, corbeuf, j'en doute, dit Chicot, et j'ai mes raisons.
+
+--Lesquelles?
+
+--Si je t'en donne une seule, cela te suffira-t-il?
+
+--Oui, si elle est bonne.
+
+--Et tu me laisseras tranquille après?
+
+--Certainement.
+
+--Eh bien, un jour, non, c'était un soir.
+
+--Peu importe!
+
+--Au contraire, cela importe beaucoup. Eh bien, un soir je t'ai battu
+dans la rue Froidmantel; tu avais avec toi Quélus et Schomberg....
+
+--Tu m'as battu?
+
+--Oui, bâtonné, bâtonné, tous trois.
+
+--A quel propos?
+
+--Vous aviez insulté mon page, vous avez reçu les coups, et M. de
+Morvilliers ne vous en a rien dit.
+
+--Comment! s'écria Henri, c'était toi, scélérat? c'était toi,
+sacrilège?
+
+--Moi-même, dit Chicot en se frottant les mains; n'est-ce pas, mon
+fils, que je frappe bien quand je frappe?
+
+--Misérable!
+
+--Tu avoues donc que c'est la vérité?
+
+--Je te ferai fouetter, Chicot.
+
+--Il ne s'agit pas de cela: est-ce vrai, oui ou non? voilà tout ce que
+je te demande.
+
+--Tu sais bien que c'est vrai, malheureux!
+
+--As-tu fait venir le lendemain M. de Morvilliers?
+
+--Oui, puisque tu étais là quand il est venu.
+
+--Lui as-tu raconté le fâcheux accident qui était arrivé la veille à
+un gentilhomme de tes amis?
+
+--Oui.
+
+--Lui as-tu ordonné de retrouver le coupable?
+
+--Oui.
+
+--Te l'a-t-il retrouvé?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, va donc te coucher, Henri: tu, vois que ta police est mal
+faite.
+
+Et, se retournant vers le mur, sans vouloir répondre davantage, Chicot
+se remit à ronfler avec un bruit de grosse artillerie qui ôta au roi
+toute espérance de le tirer de ce second sommeil.
+
+Henri rentra en soupirant dans sa chambre, et, à défaut d'autre
+interlocuteur, se mit à déplorer, avec son lévrier Narcisse, le
+malheur qu'ont les rois de ne jamais connaître la vérité qu'à leurs
+dépens.
+
+Le lendemain le conseil s'assembla. Il variait selon les changeantes
+amitiés du roi. Cette fois il se composait de Quélus, de Maugiron, de
+d'Épernon et de Schomberg, en faveur tous quatre depuis plus de six
+mois.
+
+Chicot, assis au haut bout de la table, taillait des bateaux en
+papier, et les alignait méthodiquement, pour faire, disait-il, une
+flotte à Sa Majesté très-chrétienne, à l'instar de la flotte du roi
+très-catholique.
+
+On annonça M. de Morvilliers.
+
+L'homme d'État avait pris son plus sombre costume et son air le plus
+lugubre. Après un salut profond, qui lui fut rendu par Chicot, il
+s'approcha du roi:
+
+--Je suis, dit-il, devant le conseil de Votre Majesté?
+
+--Oui, devant mes meilleurs amis. Parlez.
+
+--Eh bien, sire, je prends assurance et j'en ai besoin. Il s'agit de
+dénoncer un complot bien terrible à Votre Majesté.
+
+--Un complot! s'écrièrent tous les assistants.
+
+Chicot dressa l'oreille et suspendit la fabrication d'une superbe
+galiote à deux têtes, dont il voulait faire la barque amirale de la
+flotte.
+
+--Un complot, oui, Majesté, dit M. de Morvilliers, baissant la voix
+avec ce mystère qui présage les terribles confidences.
+
+--Oh! oh! fit le roi. Voyons, est-ce un complot espagnol?
+
+A ce moment M. le duc d'Anjou, mandé au conseil, entra dans la salle,
+dont les portes se refermèrent aussitôt.
+
+--Vous entendez, mon frère, dit Henri après le cérémonial. M. de
+Morvilliers nous dénonce un complot contre la sûreté de l'État.
+
+Le duc jeta lentement sur les gentilshommes présents ce regard si
+clair et si défiant que nous lui connaissons.
+
+--Est-il bien possible?... murmura-t-il.
+
+--Hélas! oui, monseigneur, dit M. de Morvilliers, un complot menaçant.
+
+--Contez-nous cela, répliqua Chicot en mettant sa galiote terminée
+dans le bassin de cristal placé sur la table.
+
+--Oui, balbutia le duc d'Anjou, contez-nous cela, monsieur le
+chancelier.
+
+--J'écoute, dit Henri.
+
+Le chancelier prit sa voix la plus voilée, sa pose la plus courbée,
+son regard le plus affairé.
+
+--Sire, dit-il, depuis très-longtemps je veillais sur les menées de
+quelques mécontents....
+
+--Oh! fit Chicot... quelques?... Vous êtes bien modeste, monsieur de
+Morvilliers!...
+
+--C'étaient, continua le chancelier, des hommes sans aveu, des
+boutiquiers, des gens de métiers ou de petits clercs de robe... il y
+avait de ci, de là, des moines et des écoliers.
+
+--Ce ne sont pas là de bien grands princes, dit Chicot avec une
+parfaite tranquillité, et en recommençant un nouveau vaisseau à deux
+pointes.
+
+Le duc d'Anjou sourit forcément.
+
+--Vous allez voir, sire, dit le chancelier; je savais que les
+mécontents profitent toujours de deux occasions principales, la guerre
+ou la religion....
+
+--C'est fort sensé, dit Henri. Après?
+
+Le chancelier, heureux de cet éloge, poursuivit:
+
+--Dans l'armée, j'avais des officiers dévoués à Votre Majesté qui
+m'informaient de tout; dans la religion, c'est plus difficile. Alors
+j'ai mis des hommes en campagne.
+
+--Toujours fort sensé, dit Chicot.
+
+Et enfin, continua Morvilliers, je réussis à faire décider par mes
+agents un homme de la prévôté de Paris.
+
+--A quoi faire? dit le roi.
+
+--A espionner les prédicateurs qui vont excitant le peuple contre
+Votre Majesté.
+
+--Oh! oh! pensa Chicot, mon ami serait-il connu?
+
+--Ces gens reçoivent les inspirations, non pas de Dieu, sire, mais
+d'un parti fort hostile à la couronne. Ce parti, je l'ai étudié.
+
+--Fort bien, dit le roi.
+
+--Très-sensé, dit Chicot.
+
+--Et j'en connais les espérances, ajouta triomphalement Morvilliers.
+
+--C'est superbe! s'écria Chicot.
+
+Le roi fit signe au Gascon de se taire.
+
+Le duc d'Anjou ne perdit pas de vue l'orateur.
+
+--Pendant plus de deux mois, dit le chancelier, j'entretins aux gages
+de Votre Majesté des hommes de beaucoup d'adresse, d'un courage à
+toute épreuve, d'une avidité insatiable, c'est vrai, mais que j'avais
+soin de faire tourner au profit du roi; car, tout en les payant
+magnifiquement, j'y gagnais encore. J'appris d'eux que, moyennant le
+sacrifice d'une forte somme d'argent, je connaîtrais le premier
+rendez-vous des conspirateurs.
+
+--Voilà qui est bon, dit Chicot, paye, mon roi, paye!
+
+--Eh! qu'à cela ne tienne, s'écria Henri, voyons... chancelier, le but
+de ce complot, l'espérance des conspirateurs?...
+
+--Sire! il ne s'agit de rien moins que d'une seconde Saint-Barthélemy.
+
+--Contre qui?
+
+--Contre les huguenots. Les assistants se regardèrent surpris.
+
+--Combien cela vous a-t-il coûté, à peu près? demanda Chicot.
+
+--Soixante-quinze mille livres d'une part, cent mille de l'autre.
+
+Chicot se retourna vers le roi.
+
+--Si tu veux, pour mille écus, je te dis le secret de M. de
+Morvilliers, s'écria le Gascon.
+
+Celui-ci fit un geste de surprise; le duc d'Anjou fit meilleur visage
+qu'on n'eût pu s'y attendre.
+
+--Dis, répliqua le roi.
+
+--C'est la Ligue pure et simple, fit Chicot, la Ligue commencée depuis
+dix ans. M. de Morvilliers a découvert ce que tout bourgeois parisien
+sait comme son _pater._
+
+--Monsieur... interrompit le chancelier.
+
+--Je dis la vérité... et je le prouverai, s'écria Chicot d'un ton
+d'avocat.
+
+--Dites-moi le lieu de la réunion des ligueurs, alors.
+
+--Très-volontiers, 1° la place publique; 2° la place publique; 3° les
+places publiques.
+
+--Monsieur Chicot veut rire, dit en grimaçant le chancelier, et leur
+signe de ralliement?
+
+--Ils sont habillés en parisiens et remuent les jambes lorsqu'ils
+marchent, répondit gravement Chicot.
+
+Un éclat de rire général accueillit cette explication. M. de
+Morvilliers crut qu'il serait de bon goût de céder à l'entraînement,
+et il rit avec les autres. Mais, redevenant sombre:
+
+--Enfin, dit-il, mon espion a assisté à l'une de leurs séances, et
+cela dans un lieu que M. Chicot ne connaît pas.
+
+Le duc d'Anjou pâlit.
+
+--Où cela? dit le roi.
+
+--A l'abbaye Sainte-Geneviève!
+
+Chicot laissa tomber une poule en papier qu'il embarquait dans la
+barque amirale.
+
+--L'abbaye Sainte-Geneviève! dit le roi.
+
+--C'est impossible, murmura le duc.
+
+--Cela est, dit Morvilliers, satisfait de l'effet produit et regardant
+avec triomphe toute l'assemblée.
+
+--Et qu'ont-ils fait, monsieur le chancelier? qu'ont-ils décidé?
+demanda le roi.
+
+--Que les ligueurs se nommeraient des chefs, que chaque enrôlé
+s'armerait, que chaque province recevrait un envoyé de la métropole
+insurrectionnelle, que tous les huguenots chéris de Sa Majesté, ce
+sont leurs expressions....
+
+Le roi sourit.
+
+--Seraient massacrés à un jour désigné.
+
+--Voilà tout? demanda Henri.
+
+--Peste! dit Chicot, on voit que tu es catholique.
+
+--Est-ce bien tout? dit le duc.
+
+--Non, monseigneur....
+
+--Peste! je crois bien que ce n'est pas tout. Si nous n'avions que
+cela pour cent soixante-quinze mille livres, le roi serait volé.
+
+--Parlez, chancelier, dit le roi.
+
+--Il y a des chefs....
+
+Chicot vit s'agiter sur le coeur du duc son pourpoint, que soulevaient
+les battements.
+
+--Tiens, tiens, tiens, dit-il, un complot qui a des chefs; c'est
+étonnant. Cependant il nous faut encore quelque chose pour nos cent
+soixante-quinze mille livres.
+
+--Ces chefs... leurs noms? demanda le roi; comment s'appellent ces
+chefs?
+
+--D'abord, un prédicateur, un fanatique, un énergumène, dont j'ai
+acheté le nom dix mille livres.
+
+--Et vous avez bien fait.
+
+--Le frère génovéfain Gorenflot!
+
+--Pauvre diable! fit Chicot avec une commisération véritable. Il était
+dit que cette aventure ne lui réussirait pas!
+
+--Gorenflot! dit le roi en écrivant ce nom; bien... après....
+
+--Après... dit le chancelier avec hésitation, mais, sire, c'est
+tout....
+
+Et Morvilliers promena encore sur l'assemblée son regard inquisiteur
+et mystérieux, qui semblait dire: Si Votre Majesté était seule, elle
+en saurait bien davantage.
+
+--Dites, chancelier, je n'ai que des amis ici... dites.
+
+--Oh! sire, celui que j'hésite à nommer a aussi des amis bien
+puissants....
+
+--Près de moi?
+
+--Partout.
+
+--Sont-ils plus puissants que moi? s'écria Henri pâle de colère et
+d'inquiétude.
+
+--Sire, un secret ne se dit pas à haute voix. Excusez-moi, je suis
+homme d'État.
+
+--C'est juste.
+
+--C'est fort sensé! dit Chicot, mais nous sommes tous hommes d'État.
+
+--Monsieur, dit le duc d'Anjou, nous allons présenter au roi nos
+très-humbles respects, si la communication ne peut être faite en notre
+présence.
+
+M. de Morvilliers hésitait. Chicot guettait jusqu'au moindre geste,
+craignant que le chancelier, tout naïf qu'il semblait être, n'eût
+réussi à découvrir quelque chose de moins simple que ses premières
+révélations.
+
+Le roi fit signe au chancelier de s'approcher, au duc d'Anjou de
+demeurer en place, à Chicot de faire silence, aux trois favoris de
+détourner leur attention.
+
+Aussitôt M. de Morvilliers se pencha vers l'oreille de Sa Majesté;
+mais il n'avait pas fait la moitié du mouvement compassé selon toutes
+les règles de l'étiquette, qu'une immense clameur retentit dans la
+cour du Louvre. Le roi se redressa subitement; MM. de Quélus et
+d'Épernon se précipitèrent vers la fenêtre; M. d'Anjou porta la main à
+son épée, comme si tout ce bruit menaçant eût été dirigé contre lui.
+
+Chicot, se haussant sur les pieds, voyait dans la cour et dans la
+chambre.
+
+--Tiens! M. de Guise, s'écria-t-il le premier, M. de Guise qui entre
+au Louvre!
+
+Le roi fit un mouvement.
+
+--C'est vrai, dirent les gentilshommes.
+
+--Le duc de Guise? balbutia M. d'Anjou.
+
+--Voilà qui est bizarre... n'est-ce pas? que M. le duc de Guise soit à
+Paris, dit lentement le roi, qui venait de lire dans le regard presque
+hébété de M. de Morvilliers le nom que ce dernier voulait lui dire à
+l'oreille.
+
+--Est-ce que la communication que vous vouliez me faire avait trait à
+mon cousin de Guise? demanda-t-il à voix basse au magistrat.
+
+--Oui, sire, c'est lui qui présidait la séance, répondit le chancelier
+sur le même ton.
+
+--Et les autres?....
+
+--Je n'en connais pas d'autres....
+
+Henri consulta Chicot d'un coup d'oeil.
+
+--Ventre de biche! s'écria le Gascon en se posant royalement; faites
+entrer mon cousin de de Guise!
+
+Et, se penchant vers Henri:
+
+--En voilà un, lui dit-il à l'oreille, dont tu connais assez le nom, à
+ce que je crois, pour n'avoir pas besoin de l'inscrire sur tes
+tablettes.
+
+Les huissiers ouvrirent la porte avec fracas.
+
+--Un seul battant, messieurs, dit Henri, un seul! les deux sont pour
+le roi!
+
+Le duc de Guise était assez avant dans la galerie pour entendre ces
+paroles; mais cela ne changea rien au sourire avec lequel il avait
+résolu d'aborder le roi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+CE QUE VENAIT FAIRE M. DE GUISE AU LOUVRE.
+
+
+Derrière M. de Guise venaient en grand nombre des officiers, des
+courtisans, des gentilshommes; derrière cette brillante escorte venait
+le peuple, escorte moins brillante, mais plus sûre et surtout plus
+redoutable. Seulement les gentilshommes étaient entrés au palais et le
+peuple était resté à la porte.
+
+C'était des rangs de ce peuple que les cris partaient encore au moment
+même où le duc de Guise, qu'il avait perdu de vue, pénétrait dans la
+galerie.
+
+A la vue de cette espèce d'armée qui faisait cortège au héros parisien
+chaque fois qu'il apparaissait dans les rues, les gardes avaient pris
+les armes, et, rangés derrière leur brave colonel, lançaient au peuple
+des regards menaçants, au triomphateur des provocations muettes.
+
+Guise avait remarqué l'attitude de ces soldats que commandait Grillon;
+il adressa un petit salut plein de grâce au colonel, qui, l'épée au
+poing, se tenait à quatre pas en avant de ses hommes, et qui demeura
+roide et impassible dans sa dédaigneuse immobilité.
+
+Cette révolte d'un homme et d'un régiment contre son pouvoir si
+généralement établi frappa le duc. Son front devint un instant
+soucieux; mais, à mesure qu'il s'approchait du roi, son front
+s'éclaircit: si bien que, comme nous l'avons vu arriver au cabinet de
+Henri III, il y entra en souriant.
+
+--Ah! c'est vous, mon cousin, dit le roi, comme vous menez grand
+bruit! Est-ce que les trompettes ne sonnent pas? Il m'avait semblé les
+entendre.
+
+--Sire, répondit le duc, les trompettes ne sonnent à Paris que pour le
+roi, en campagne que pour le général, et je suis trop familier à la
+fois avec la cour et avec les champs de bataille pour m'y tromper. Ici
+les trompettes feraient trop de bruit pour un sujet; là-bas elles n'en
+feraient point assez pour un prince.
+
+Henri se mordit les lèvres.
+
+--Par la mordieu! dit-il après un silence employé à dévorer des yeux
+le prince lorrain, vous êtes bien reluisant, mon cousin? est-ce que
+vous arrivez du siège de la Charité d'aujourd'hui seulement?
+
+--D'aujourd'hui seulement, oui, sire, répondit le duc avec une légère
+rougeur.
+
+--Ma foi, c'est beaucoup d'honneur pour nous, mon cousin, que votre
+visite, beaucoup d'honneur, beaucoup d'honneur.
+
+Henri III répétait les mots quand il avait trop d'idées à cacher,
+comme on épaissit les rangs des soldats devant une batterie de canons
+qui ne doit être démasquée qu'à un certain moment.
+
+--Beaucoup d'honneur, répéta Chicot avec une intonation si exacte,
+qu'on eût pu croire que ces deux mots venaient encore du roi.
+
+--Sire, dit le duc, Votre Majesté veut railler sans doute: comment ma
+visite pourrait-elle honorer celui de qui vient tout honneur?
+
+--Je veux dire, monsieur de Guise, répliqua Henri, que tout bon
+catholique a l'habitude, au retour de la campagne, d'aller voir Dieu
+d'abord, dans quelqu'un de ses temples; le roi ne vient qu'après Dieu.
+Honorez Dieu, servez le roi: vous savez, mon cousin, c'est un axiome
+moitié religieux, moitié politique.
+
+La rougeur du duc de Guise fut cette fois plus distincte; le roi, qui
+avait parlé en regardant le duc bien en face, vit cette rougeur, et,
+son regard, comme guidé par un mouvement instinctif, étant passé du
+duc de Guise au duc d'Anjou, il vit avec étonnement que son bon frère
+était aussi pâle que son beau cousin était rouge.
+
+Cette émotion, se traduisant de deux façons si opposées, le frappa. Il
+détourna les yeux avec affectation, et prit un air affable, velours
+sous lequel personne mieux que Henri III ne savait cacher ses griffes
+royales.
+
+--En tout cas, duc, dit-il, rien n'égale ma joie de vous voir échappé
+à toutes ces mauvaises chances de la guerre, quoique vous cherchiez le
+danger, dit-on, d'une façon téméraire. Mais le danger vous connaît,
+mon cousin, il vous fuit.
+
+Le duc s'inclina devant le compliment.
+
+--Aussi je vous dirai, mon cousin, ne soyez pas si ambitieux de périls
+mortels; car ce serait en vérité bien dur pour des fainéants comme
+nous, qui dormons, qui mangeons, qui chassons, et qui, pour toutes
+conquêtes, inventons de nouvelles modes et de nouvelles prières....
+
+--Oui, sire, dit le duc, se rattachant à ce dernier mot. Nous savons
+que vous êtes un prince éclairé et pieux, et qu'aucun plaisir ne peut
+vous faire perdre de vue la gloire de Dieu et les intérêts de
+l'Église. C'est pourquoi nous sommes venus avec tant de confiance vers
+Votre Majesté.
+
+--Regarde donc la confiance de ton cousin, Henri, dit Chicot en
+montrant au roi les gentilshommes qui, par respect, se tenaient hors
+de l'appartement, il en a laissé un tiers à la porte de ton cabinet et
+les deux autres tiers à celle du Louvre.
+
+--Avec confiance? répéta Henri; ne venez-vous point toujours avec
+confiance près de moi, mon cousin?
+
+--Sire, je m'entends; cette confiance dont je parle a rapport à la
+proposition que je compte vous faire.
+
+--Ah! ah! vous avez à me proposer quelque chose, mon cousin? Alors
+parlez avec confiance, comme vous dites, avec toute confiance.
+Qu'avez-vous à nous proposer?
+
+--L'exécution d'une des plus belles idées qui aient encore ému le
+monde chrétien depuis que les croisades sont devenues impossibles.
+
+--Parlez, duc.
+
+--Sire, continua le duc, mais cette fois en haussant la voix de
+manière à être entendu de l'antichambre, sire, ce n'est pas un vain
+titre que celui de roi très-chrétien, il oblige à un zèle ardent pour
+la défense de la religion. Le fils aîné de l'Église, et c'est votre
+titre, sire, doit être toujours prêt à défendre sa mère.
+
+--Tiens, dit Chicot, mon cousin qui prêche avec une grande rapière au
+côté et une salade en tête; c'est drôle! ça ne m'étonne plus que les
+moines veuillent faire la guerre; Henri, je te demande un régiment
+pour Gorenflot.
+
+Le duc feignit de ne pas entendre; Henri croisa ses jambes l'une sur
+l'autre, posa son coude sur son genou et emboîta son menton dans sa
+main.
+
+--Est-ce que l'Église est menacée par les Sarrasins, mon cher duc?
+demanda-t-il, ou bien aspireriez-vous par hasard au titre de roi... de
+Jérusalem?
+
+--Sire, reprit le duc, cette grande affluence de peuple qui me suivait
+en bénissant mon nom ne m'honorait de cet accueil, croyez-le bien, que
+pour payer l'ardeur de mon zèle à défendre la foi. J'ai déjà eu
+l'honneur de parler à Votre Majesté, avant son avénement au trône,
+d'un projet d'alliance entre tous les vrais catholiques.
+
+--Oui, oui, dit Chicot; oui, je m'en souviens, moi, la Ligue, ventre
+de biche! Henri, la Ligue, par Saint-Barthélemy; la Ligue, mon roi;
+sur ma parole, tu es bien oublieux, mon fils, de ne point te souvenir
+d'une si triomphante idée.
+
+Le duc se retourna au bruit de ces paroles, et laissa tomber un regard
+dédaigneux sur celui qui les avait prononcées, ne sachant pas combien
+ces paroles avaient de poids sur l'esprit du roi, surchargées qu'elles
+étaient des révélations toutes récentes de M. de Morvilliers.
+
+Le duc d'Anjou en fut ému, lui, et appuyant un doigt sur ses lèvres,
+il regarda fixement le duc de Guise, pâle et immobile comme la statue
+de la Circonspection.
+
+Cette fois le roi ne s'apercevait point du signe d'intelligence qui
+reliait entre eux les intérêts des deux princes; mais Chicot,
+s'approchant de son oreille, sous prétexte de planter une de ses deux
+poules dans les chaînettes en rubis de sa toque, lui dit tout bas:
+
+--Vois ton frère, Henri.
+
+L'oeil de Henri se leva rapide; le doigt du duc s'abaissa presque
+aussi prompt; mais il était déjà trop tard. Henri avait vu le
+mouvement et deviné la recommandation.
+
+--Sire, continua le duc de Guise, qui avait bien vu l'action de
+Chicot, mais qui n'avait pu entendre ses paroles, les catholiques ont,
+en effet, appelé cette association la sainte Ligue, et elle a pour but
+principal de fortifier le trône contre les huguenots, ses ennemis
+mortels.
+
+--Bien dit! s'écria Chicot. J'approuve _pedibus et nutu._
+
+--Mais, continua le duc, c'est peu de s'associer, sire, c'est peu de
+former une masse, si compacte qu'elle soit, il faut lui imprimer une
+direction. Or, dans un royaume comme la France, plusieurs millions
+d'hommes ne se rassemblent pas sans l'aveu du roi.
+
+--Plusieurs millions d'hommes! fit Henri n'essayant aucun effort pour
+dissimuler une surprise qu'on eût pu, avec raison, interpréter comme
+de la frayeur.
+
+--Plusieurs millions d'hommes, répéta Chicot, léger noyau des
+mécontents, et qui, s'il est planté, comme je n'en doute point, par
+des mains habiles, fera pousser de jolis fruits.
+
+Pour cette fois, la patience du duc parut être à bout; il serra ses
+lèvres dédaigneuses, et, pressant la terre d'un pied dont il n'osait
+point la frapper:
+
+--Je m'étonne, sire, dit-il, que Votre Majesté souffre qu'on
+m'interrompe si souvent quand j'ai l'honneur de lui parler de matières
+si graves.
+
+Chicot, à cette démonstration, dont il parut sentir toute la justesse,
+tourna autour de lui des yeux furibonds, et, imitant la voix
+glapissante de l'huissier du Parlement:
+
+--Silence, donc! s'écria-t-il, ou, ventre de biche! on aura affaire à
+moi.
+
+--Plusieurs millions d'hommes! reprit le roi, qui avait peine à avaler
+le chiffre, c'est flatteur pour la religion catholique; mais, en face
+de ces plusieurs millions d'associés, combien y a-t-il donc de
+protestants dans mon royaume?
+
+Le duc parut chercher.
+
+--Quatre, dit Chicot.
+
+Cette nouvelle saillie fit éclater de rire les amis du roi, tandis que
+Guise fronçait le sourcil et que les gentilshommes de l'antichambre
+murmuraient hautement contre l'audace du Gascon.
+
+Le roi se tourna lentement vers la porte d'où venaient ces murmures,
+et, comme, lorsqu'il le voulait, Henri avait un regard plein de
+dignité, les murmures cessèrent.
+
+Puis, ramenant ce même regard sur le duc, sans rien changer à son
+expression:
+
+--Voyons, monsieur, dit-il, que demandez-vous?... Au but... au but....
+
+--Je demande, sire, car la popularité de mon roi m'est plus chère
+encore peut-être que la mienne, je demande que Votre Majesté montre
+clairement qu'elle nous est aussi supérieure dans son zèle pour la
+religion catholique que pour toutes les autres choses, et qu'elle ôte
+ainsi tout prétexte aux mécontents de recommencer les guerres.
+
+--Ah! s'il ne s'agit que de guerre, mon cousin, dit Henri, j'ai des
+troupes, et rien que sous vos ordres vous tenez, je crois, dans le
+camp que vous venez de quitter pour me donner ces excellents conseils,
+près de vingt-cinq mille hommes.
+
+--Sire, quand je parle de guerre, j'aurais dû peut-être m'expliquer.
+
+--Expliquez-vous, mon cousin; vous êtes un grand capitaine, et
+j'aurai, vous n'en doutez pas, plaisir à vous entendre discourir sur
+de pareilles matières.
+
+--Sire, je voulais dire que, par le temps qui court, les rois sont
+appelés à soutenir deux guerres, la guerre morale, si je puis
+m'exprimer ainsi, et la guerre politique, la guerre contre les idées
+et la guerre contre les hommes.
+
+--Mordieu! dit Chicot, comme c'est puissamment exposé!
+
+--Silence! fou, dit le roi.
+
+--Les hommes, continua le duc, les hommes sont visibles, palpables,
+mortels; on les joint, on les attaque, on les bat; et, quand on les a
+battus, on leur fait leur procès et on les pend, ou mieux encore.
+
+--Oui, dit Chicot, on les pend sans leur faire leur procès; c'est plus
+court et plus royal.
+
+--Mais les idées, continua le duc, on ne les rencontre point ainsi.
+Sire, elles se glissent invisibles et pénétrantes; elles se cachent
+surtout aux yeux de ceux-là qui veulent les détruire; abritées au fond
+des âmes, elles y projettent de profondes racines; et plus on coupe
+les rameaux imprudents qui sortent au dehors, plus les racines
+intérieures deviennent puissantes et inextirpables. Une idée, sire,
+c'est un nain géant qu'il faut surveiller nuit et jour; car l'idée qui
+rampait hier à vos pieds demain dominera votre tête. Une idée, sire,
+c'est l'étincelle qui tombe sur le chaume, il faut de bons yeux en
+plein jour pour deviner les commencements de l'incendie, et voilà
+pourquoi, sire, des millions de surveillants sont nécessaires.
+
+--Voilà les quatre huguenots de France à tous les diables, s'écria
+Chicot; ventre de biche! je les plains.
+
+--Et c'était pour veiller à cette surveillance, continua le duc, que
+je proposais à Votre Majesté de nommer un chef à cette sainte union.
+
+--Vous avez parlé, mon cousin? demanda Henri au duc.
+
+--Oui, sire, et sans détour, comme a pu le voir Votre Majesté.
+
+Chicot poussa un soupir effrayant, tandis que le duc d'Anjou, remis de
+sa frayeur première, souriait au prince lorrain.
+
+--Eh bien! dit le roi à ceux qui l'entouraient, que pensez-vous de
+cela, messieurs?
+
+Chicot, sans rien répondre, prit son chapeau et ses gants; puis,
+empoignant une peau de lion par la queue, il la traîna dans un coin de
+l'appartement, et se coucha dessus.
+
+--Que faites-vous, Chicot? demanda le roi.
+
+--Sire, dit Chicot, la nuit, prétend-on, est bonne conseillère.
+Pourquoi prétend-on cela? parce que la nuit on dort. Je vais dormir,
+sire; et demain, à tête reposée, je rendrai réponse à mon cousin de
+Guise.
+
+Et il s'allongea jusqu'aux ongles de l'animal.
+
+Le duc lança au Gascon un furieux regard, auquel en rouvrant un oeil
+celui-ci répondit par un ronflement pareil au bruit du tonnerre.
+
+--Eh bien, sire, demanda le duc, que pense Votre Majesté?
+
+--Je pense que, comme toujours, vous avez, raison, mon cousin;
+convoquez donc vos principaux ligueurs, venez à leur tête, et je
+choisirai l'homme qu'il faut à la religion.
+
+--Et quand cela, sire? demanda le duc.
+
+--Demain.
+
+Et, en prononçant ce dernier mot, il divisa habilement son sourire. Le
+duc de Guise en eut la première partie, le duc d'Anjou la seconde.
+
+Ce dernier allait se retirer avec la cour, mais, au premier pas qu'il
+fit dans cette intention:
+
+--Restez, mon frère, dit Henri, j'ai à vous parler.
+
+Le duc de Guise appuya un instant sa main sur son front comme pour y
+comprimer un monde de pensées, et partit avec toute sa suite, qui se
+perdit sous les voûtes.
+
+Un instant après on entendit les cris de la foule qui saluait sa
+sortie du Louvre, comme elle avait salué son entrée.
+
+Chicot ronflait toujours, mais nous n'oserions pas répondre qu'il
+dormait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+CASTOR ET POLLUX.
+
+
+Le roi avait congédié tous les favoris, en même temps qu'il retenait
+son frère.
+
+Le duc d'Anjou, qui, pendant toute la scène précédente, avait réussi à
+conserver l'attitude d'un homme indifférent, excepté aux yeux de
+Chicot et du duc de Guise, accepta sans défiance l'invitation de
+Henri. Il n'avait aucune connaissance de ce coup d'oeil que le Gascon
+lui avait fait envoyer par le roi, et qui avait surpris son doigt
+indiscret trop près de ses lèvres.
+
+--Mon frère, dit Henri après s'être assuré qu'à l'exception de Chicot
+personne n'était resté dans le cabinet et en marchant à grands pas de
+la porte à la fenêtre, savez-vous que je suis un prince bien heureux?
+
+--Sire, dit le duc, le bonheur de Votre Majesté, si véritablement
+Votre Majesté se trouve heureuse, n'est qu'une récompense que le ciel
+doit à ses mérites.
+
+Henri regarda son frère.
+
+--Oui, bien heureux, reprit-il; car, lorsque les grandes idées ne me
+viennent pas, à moi, elles viennent à ceux qui m'entourent. Or c'est
+une grande idée que celle que vient d'avoir mon cousin de Guise.
+
+Le duc s'inclina en signe d'assentiment.
+
+Chicot ouvrit un oeil, comme s'il n'entendait pas si bien les deux
+yeux fermés, et comme s'il avait besoin de voir le visage du roi pour
+mieux comprendre ses paroles.
+
+--En effet, continua Henri, réunir sous une même bannière tous les
+catholiques, faire du royaume l'Église, armer ainsi, sans en avoir
+l'air, toute la France, depuis Calais jusqu'au Languedoc, depuis la
+Bretagne jusqu'à la Bourgogne, de manière que j'aie toujours une armée
+prête à marcher contre l'Anglais, le Flamand ou l'Espagnol, sans que
+jamais le Flamand, l'Espagnol ni l'Anglais puissent s'en alarmer,
+savez-vous, François, que c'est là une magnifique pensée?
+
+--N'est-ce pas, sire? dit le duc d'Anjou enchanté de voir que son
+frère abondait dans les vues du duc de Guise, son allié.
+
+--Oui, et j'avoue que je me sens porté de tout mon coeur à récompenser
+largement l'auteur d'un si beau projet.
+
+Chicot ouvrit les deux yeux; mais il les referma aussitôt: il venait
+de surprendre sur la figure du roi un de ces imperceptibles sourires,
+visibles pour lui seul qui connaissait son Henri mieux que personne,
+et ce sourire lui suffisait.
+
+--Oui, continua le roi, je le répète, un tel projet mérite récompense,
+et je ferai tout pour celui qui l'a conçu; est-ce véritablement le duc
+de Guise, François, qui est le père de cette belle idée, ou plutôt de
+cette belle oeuvre? car l'oeuvre est commencée, n'est-ce pas, mon
+frère?
+
+Le duc d'Anjou fit signe qu'effectivement la chose avait reçu un
+commencement d'exécution.
+
+--De mieux en mieux, reprit le roi. J'avais dit que j'étais un prince
+bien heureux, j'aurais dû dire trop heureux, François, puisque,
+non-seulement ces idées viennent à mes proches, mais encore que, dans
+leur empressement à être utiles à leur roi et à leur parent, ils
+exécutent ces idées; mais je vous ai déjà demandé, mon cher François,
+dit Henri en posant sa main sur l'épaule de son frère, je vous ai déjà
+demandé si c'était bien à mon cousin de Guise que je devais être
+reconnaissant de cette royale pensée.
+
+--Non, sire, M. le cardinal de Lorraine l'avait déjà eue il y a plus
+de vingt ans, et la Saint-Barthélemy seule en a empêché l'exécution,
+on plutôt momentanément en a rendu l'exécution inutile.
+
+--Ah! quel malheur que le cardinal de Lorraine soit mort! dit Henri,
+je l'aurais fait papéfier à la mort de Sa Sainteté Grégoire XIII; mais
+il n'en est pas moins vrai, continua Henri avec cette admirable
+bonhomie qui faisait de lui le premier comédien de son royaume, il
+n'en est pas moins vrai que son neveu a hérité de l'idée et l'a fait
+fructifier. Malheureusement je ne peux pas le faire pape, lui; mais je
+le ferai... Qu'est-ce que je pourrais donc le faire qu'il ne fût pas,
+François?
+
+--Sire, dit François complètement trompé aux paroles de son frère,
+vous vous exagérez les mérites de votre cousin; l'idée n'est qu'un
+héritage, comme je vous l'ai déjà dit, et un homme l'a fort aidé à
+cultiver cet héritage.
+
+--Son frère le cardinal, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, il s'en est occupé; mais ce n'est point lui encore.
+
+--C'est donc Mayenne?
+
+--Oh! sire, dit le duc, vous lui faites trop d'honneur.
+
+--C'est vrai. Comment supposer qu'une idée politique vînt à un pareil
+boucher? Mais à qui donc dois-je être reconnaissant de cette aide
+donnée à mon cousin de Guise, François?
+
+--A moi, sire, dit le duc.
+
+--A vous! fit Henri, comme s'il était au comble de l'étonnement.
+
+Chicot rouvrit un oeil.
+
+Le duc s'inclina.
+
+--Comment! dit Henri, quand je voyais tout le monde déchaîné contre
+moi, les prédicateurs contre mes vices, les poëtes et les faiseurs de
+pasquils contre mes ridicules, les docteurs en politique contre mes
+fautes; tandis que mes amis riaient de mon impuissance; tandis que la
+situation était devenue si perplexe, que je maigrissais à vue d'oeil
+et faisais des cheveux blancs chaque jour, une idée pareille vous est
+venue, François? à vous que, je dois l'avouer (tenez, l'homme est
+faible et les rois sont aveugles), à vous que je ne regardais pas
+toujours comme mon ami! Ah! François, que je suis coupable!
+
+Et Henri, attendri jusqu'aux larmes, tendit la main à son frère.
+
+Chicot rouvrit les deux yeux.
+
+--Oh! mais, continua Henri, c'est que l'idée est triomphante. Ne
+pouvant lever d'impôts ni lever de troupes sans faire crier; ne
+pouvant me promener, dormir ni aimer sans faire rire, voilà que l'idée
+de M. de Guise, ou plutôt la vôtre, mon frère, me donne à la fois
+armée, argent, amis et repos. Maintenant, pour que ce repos dure,
+François, une seule chose est nécessaire.
+
+--Laquelle?
+
+--Mon cousin a parlé tout à l'heure de donner un chef à tout ce grand
+mouvement.
+
+--Oui, sans doute.
+
+--Ce chef, vous le comprenez bien, François, ce ne peut être aucun de
+mes favoris; aucun n'a à la fois la tête et le coeur nécessaires à une
+si grande fortune. Quélus est brave, mais le malheureux n'est occupé
+que de ses amours. Maugiron est brave, mais le vaniteux ne songe qu'à
+sa toilette. Schomberg est brave, mais ce n'est pas un profond esprit,
+ses meilleurs amis sont forcés de l'avouer. D'Épernon est brave, mais
+c'est un franc hypocrite, à qui je ne me fierais pas un seul instant,
+quoique je lui fasse bon visage. Mais vous le savez, François, dit
+Henri avec un abandon croissant, c'est une des plus lourdes charges
+des rois que d'être forcés sans cesse de dissimuler. Aussi, tenez,
+ajouta Henri, quand je puis parler à coeur ouvert comme en ce moment,
+ah! je respire.
+
+Chicot referma les deux yeux.
+
+--Eh bien, je disais donc, continua Henri, que, si mon cousin de Guise
+a eu cette idée, idée au développement de laquelle vous avez pris si
+bonne part, François, c'est à lui que doit revenir la charge de la
+mettre à exécution.
+
+--Que dites-vous, sire? s'écria François haletant d'inquiétude.
+
+--Je dis que, pour diriger un pareil mouvement, il faut un grand
+prince.
+
+--Sire, prenez garde!
+
+--Un bon capitaine, un adroit négociateur.
+
+--Un adroit négociateur surtout, répéta le duc.
+
+--Eh bien, François, est-ce que ce poste, sous tous les rapports, ne
+convient pas à M. de Guise? voyons.
+
+--Mon frère, dit François, M. de Guise est bien puissant déjà.
+
+--Oui, sans doute, mais c'est sa puissance qui fait ma force.
+
+--Le duc de Guise tient l'armée et la bourgeoisie; le cardinal de
+Lorraine tient l'Église; Mayenne est un instrument aux mains des deux
+frères; vous allez réunir bien des forces dans une seule maison.
+
+--C'est vrai, dit Henri, j'y avais déjà songé, François.
+
+--Si les Guise étaient princes français encore, cela se comprendrait:
+leur intérêt serait de grandir la maison de France.
+
+--Sans doute; mais, tout au contraire, ce sont des princes lorrains.
+
+--D'une maison toujours en rivalité avec la nôtre.
+
+--Tenez, François, vous venez de toucher la plaie, tudieu! je ne vous
+croyais pas si bon politique; eh bien, oui, voilà ce qui me fait
+maigrir, ce qui me fait blanchir les cheveux; tenez, c'est cette
+élévation de la maison de Lorraine à côté de la nôtre; il ne se passe
+pas de jour, voyez-vous, François, que ces trois Guise,--vous l'avez
+bien dit, à eux trois ils tiennent tout,--il n'y a pas de jour que,
+soit le duc, soit le cardinal, soit Mayenne, l'un ou l'autre enfin,
+par audace ou par adresse, soit par force, soit par ruse, ne m'enlève
+quelque lambeau de mon pouvoir, quelques parcelles de mes
+prérogatives, sans que moi, pauvre, faible et isolé que je suis, je
+puisse réagir contre eux. Ah! François, si nous avions eu cette
+explication plus tôt, si j'avais pu lire dans votre coeur comme j'y
+lis en ce moment, certes, trouvant en vous un appui, j'eusse résisté
+mieux que je ne l'ai fait; mais maintenant, voyez-vous, il est trop
+tard.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que ce serait une lutte, et qu'en vérité toute lutte me
+fatigue, je le nommerai donc chef de la Ligue.
+
+--Et vous aurez tort, mon frère, dit François.
+
+--Mais qui voulez-vous que je nomme, François? Qui acceptera ce poste
+périlleux, oui, périlleux? Car ne voyez-vous pas quelle était son
+idée, au duc? c'était que je le nommasse chef de cette Ligue.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, tout homme que je nommerai à sa place deviendra son ennemi.
+
+--Nommez un homme assez puissant pour que sa force, appuyée à la
+vôtre, n'ait rien à craindre de la force et de la puissance de nos
+trois Lorrains réunis.
+
+--Eh! mon bon frère, dit Henri avec l'accent du découragement, je ne
+sais aucune personne qui soit dans les conditions que vous dites.
+
+--Regardez autour de vous, sire.
+
+--Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frère, qui soyez
+véritablement mes amis.
+
+--Oh! oh! murmura Chicot, est-ce qu'il me voudrait jouer quelque
+mauvais tour?
+
+Et il referma ses deux yeux.
+
+--Eh bien, dit le duc, vous ne comprenez pas, mon frère?
+
+Henri regarda le duc d'Anjou, comme si un voile venait de lui tomber
+des yeux.
+
+--Eh quoi! s'écria-t-il.
+
+François fit un mouvement de tête.
+
+--Mais non, dit Henri, vous n'y consentirez jamais, François. La tâche
+est trop rude: ce n'est pas vous certainement qui vous habitueriez à
+faire faire l'exercice à tous ces bourgeois; ce n'est pas vous qui
+vous donneriez la peine de revoir les discours de leurs prédicateurs;
+ce n'est pas vous qui, en cas de bataille, iriez faire le boucher dans
+les rues de Paris transformées en abattoir; il faut être triple comme
+M. de Guise, et avoir un bras droit qui s'appelle Charles et un bras
+gauche qui s'appelle Louis. Or le duc a fort bien tué le jour de la
+Saint-Barthélemy; que vous en semble, François?
+
+--Trop bien tué, sire?
+
+--Oui, peut-être. Mais vous ne répondez pas à ma question, François.
+Quoi! vous aimeriez faire le métier que je viens de dire! vous vous
+frotteriez aux cuirasses faussées de ces badauds et aux casseroles
+qu'ils se mettent sur le chef en guise de casques? Quoi? vous vous
+feriez populaire, vous, le suprême seigneur de notre cour? Mort de ma
+vie, mon frère, comme on change avec l'âge!
+
+--Je ne ferais peut-être pas cela pour moi, sire; mais je le ferais
+certes pour vous.
+
+--Bon frère, excellent frère, dit Henri en essuyant du bout du doigt
+une larme qui n'avait jamais existé.
+
+--Donc, dit François, cela ne vous déplairait pas trop, Henri, que je
+me chargeasse de cette besogne que vous comptez confier à M. de Guise?
+
+--Me déplaire à moi! s'écria Henri. Cornes du diable! non, cela ne me
+déplaît pas, cela me charme, au contraire. Ainsi, vous aussi, vous
+aviez pensé à la Ligue! Tant mieux, mordieu! tant mieux. Ainsi, vous
+aussi, vous aviez eu un petit bout de l'idée, que dis-je, un petit
+bout? le grand bout! D'après ce que vous m'avez dit, c'est
+merveilleux, sur ma parole. Je ne suis entouré, en vérité, que
+d'esprits supérieurs; et je suis le grand âne de mon royaume.
+
+--Oh! Votre Majesté raille.
+
+--Moi! Dieu m'en préserve; la situation est trop grave. Je le dis
+comme je le pense, François; vous me tirez d'un grand embarras,
+d'autant plus grand, que, depuis quelque temps, voyez-vous, François,
+je suis malade, mes facultés baissent. Miron m'explique cela souvent;
+mais, voyons, revenons à la chose sérieuse; d'ailleurs, qu'ai-je
+besoin de mon esprit, si je puis m'éclairer à la lumière du vôtre?
+Nous disons donc que je vous nommerai chef de la Ligue, hein?
+
+François tressaillit de joie.
+
+--Oh! dit-il, si Votre Majesté me croyait digne de cette confiance!
+
+--Confiance? ah! François, confiance? du moment où ce n'est pas M. de
+Guise qui est ce chef, de qui veux-tu que je me défie? de la Ligue
+elle même? est-ce que par hasard la Ligue me mettrait en danger?
+Parle, mon bon François, dis-moi tout.
+
+--Oh! sire, fit le duc.
+
+--Que je suis fou! reprit Henri; dans ce cas, mon frère n'en serait
+pas le chef, ou, mieux encore, du moment où mon frère en serait le
+chef, il n'y aurait plus de danger. Hein! c'est de la logique, cela,
+et notre pédagogue ne nous a pas volé notre argent; non, ma foi, je
+n'ai pas de défiance. D'ailleurs, je connais encore assez d'hommes
+d'épée en France pour être sûr de dégainer en bonne compagnie contre
+la Ligue, le jour où la Ligue me gênera trop les coudes.
+
+--C'est vrai, sire, répondit le duc avec une naïveté presque aussi
+bien affectée que celle de son frère, le roi est toujours le roi.
+
+--Chicot rouvrit un oeil.
+
+--Pardieu, dit Henri. Mais malheureusement à moi aussi il me vient une
+idée; c'est incroyable combien il en pousse aujourd'hui, il y a des
+jours comme cela.
+
+--Quelle idée? mon frère, demanda le duc, déjà inquiet, parce qu'il ne
+pouvait pas croire qu'un si grand bonheur s'accomplît sans
+empêchement.
+
+--Eh! notre cousin de Guise, le père, ou plutôt qui se croit le père
+de l'invention, notre cousin de Guise s'est probablement bouté dans
+l'esprit d'en être le chef. Il voudra aussi du commandement?
+
+--Du commandement, sire?
+
+--Sans doute; sans aucun doute même, il n'a probablement nourri la
+chose que pour que la chose lui profitât. Il est vrai que vous dites
+l'avoir nourrie avec lui. Prenez garde, François, ce n'est pas un
+homme à être victime du _Sic vos non vobis_... vous connaissez
+Virgile, _nidificatis, aves._
+
+--Oh! sire.
+
+--François, je gagerais qu'il en a la pensée. Il me sait si
+insoucieux!
+
+--Oui; mais, du moment où vous lui aurez signifié votre volonté, il
+cédera.
+
+--Ou fera semblant de céder. Et je vous l'ai déjà dit: Prenez garde,
+François, il a le bras long, mon cousin de Guise. Je dirai même plus,
+je dirai qu'il a les bras longs, et que pas un dans le royaume, pas
+même le roi, ne toucherait comme lui, en les étendant, d'une main aux
+Espagnes et de l'autre a l'Angleterre, à don Juan d'Autriche et à
+Élisabeth. Bourbon avait l'épée moins longue que mon cousin de Guise
+n'a le bras, et cependant il a fait bien du mal à François 1er, notre
+aïeul.
+
+--Mais, dit François, si Votre Majesté le tient pour si dangereux,
+raison de plus pour me donner le commandement de la Ligue, pour le
+prendre entre mon pouvoir et le vôtre, et alors, à la première
+trahison qu'il entreprendra, pour lui faire son procès.
+
+Chicot rouvrit l'autre oeil.
+
+--Son procès! François, son procès! c'était bon pour Louis XI, qui
+était puissant et riche, de faire faire des procès et de faire dresser
+des échafauds. Mais moi, je n'ai pas même assez d'argent pour acheter
+tout le velours noir dont, en pareil cas, je pourrais avoir besoin.
+
+En disant ces mots, Henri, qui, malgré sa puissance sur lui-même,
+s'était animé sourdement, laissa percer un regard dont le duc ne put
+soutenir l'éclat.
+
+Chicot referma les deux yeux.
+
+Il se fit un silence d'un instant entre les deux princes.
+
+Le roi le rompit le premier.
+
+--Il faut donc tout ménager, mon cher François, dit-il; pas de guerres
+civiles, pas de querelles entre mes sujets. Je suis fils de Henri le
+batailleur et de Catherine la rusée; j'ai un peu de l'astuce de ma
+bonne mère; je vais faire rappeler le duc de Guise, et je lui ferai
+tant de belles promesses, que nous arrangerons votre affaire à
+l'amiable.
+
+--Sire, s'écria le duc d'Anjou, vous m'accorderez le commandement,
+n'est-ce pas?
+
+--Je le crois bien.
+
+--Vous tenez à ce que je l'aie?
+
+--Énormément.
+
+--Vous le voulez, enfin?
+
+--C'est mon plus grand désir; mais il ne faut pas cependant que cela
+déplaise trop à mon cousin de Guise.
+
+--Eh bien, soyez tranquille, dit le duc d'Anjou, si vous ne voyez à ma
+nomination que cet empêchement, je me charge, moi, d'arranger la chose
+avec le duc.
+
+--Et quand cela?
+
+--Tout de suite.
+
+--Vous allez donc aller le trouver? vous allez donc aller lui rendre
+visite? Oh! mon frère, songez-y; l'honneur est bien grand!
+
+--Non pas, sire, je ne vais point le trouver.
+
+--Comment cela?
+
+--Il m'attend.
+
+--Où?
+
+--Chez moi.
+
+--Chez vous? j'ai entendu les cris qui ont salué sa sortie du Louvre.
+
+--Oui, mais, après être sorti par la grande porte, il sera rentré par
+la poterne. Le roi avait droit à la première visite du duc de Guise;
+mais j'ai droit, moi, à la seconde.
+
+--Ah! mon frère, dit Henri, que je vous sais gré de soutenir ainsi nos
+prérogatives, que j'ai la faiblesse d'abandonner quelquefois! Allez
+donc, François, et accordez-vous.
+
+Le duc prit la main de son frère et s'inclina pour la baiser.
+
+--Que faites-vous, François? dans mes bras, sur mon coeur, s'écria
+Henri, c'est là votre véritable place.
+
+Et les deux frères se tinrent embrassés à plusieurs reprises; puis,
+après une dernière étreinte, le duc d'Anjou, rendu à la liberté,
+sortit du cabinet, traversa rapidement les galeries, et courut à son
+appartement. Il fallait que son coeur, comme celui du premier
+navigateur, fût cerclé de chêne et d'acier pour ne pas éclater de
+joie.
+
+Le roi, voyant son frère parti, poussa un grincement de colère, et,
+s'élançant par le corridor secret qui conduisait à la chambre de
+Marguerite de Navarre, devenue celle du duc d'Anjou, il gagna une
+espèce de tambour d'où l'on pouvait entendre aussi facilement
+l'entretien qui allait avoir lieu entre les ducs d'Anjou et de Guise
+que Denis de sa cachette pouvait entendre la conversation de ses
+prisonniers.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot en rouvrant les deux yeux à la fois et
+en s'asseyant sur son derrière, que c'est touchant les scènes de
+famille! Je me suis cru un instant dans l'Olympe assistant à la
+réunion de Castor et Pollux, après leurs six mois de séparation.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+COMMENT IL EST PROUVÉ QU'ÉCOUTER EST LE MEILLEUR MOYEN POUR ENTENDRE.
+
+
+Le duc d'Anjou avait rejoint son hôte, le duc de Guise, dans cette
+chambre de la reine de Navarre, où autrefois le Béarnais et de Mouy
+avaient, à voix basse et la bouche contre l'oreille, arrêté leurs
+projets d'évasion; c'est que le prudent Henri savait bien qu'il
+existait peu de chambres au Louvre qui ne fussent ménagées de manière
+à laisser arriver les paroles même dites à demi-voix à l'oreille de
+celui qui avait intérêt à les entendre. Le duc d'Anjou n'ignorait pas
+non plus ce détail si important; mais, complètement séduit par la
+bonhomie de son frère, il l'oublia ou n'y attacha aucune importance.
+
+Henri III, comme nous venons de le dire, entra dans son observatoire
+au moment où, de son côté, son frère entrait dans la chambre, de sorte
+qu'aucune des paroles des deux interlocuteurs n'échappa au roi.
+
+--Eh bien, monseigneur? demanda vivement le duc de Guise.
+
+--Eh bien, duc! la séance est levée.
+
+--Vous étiez bien pâle, monseigneur.
+
+--Visiblement? demanda le duc avec inquiétude.
+
+--Pour moi, oui, monseigneur!
+
+--Le roi n'a rien vu?
+
+--Rien, du moins à ce que je crois, et Sa Majesté a retenu Votre
+Altesse?
+
+--Vous l'avez vu, duc.
+
+--Sans doute pour lui parler de la proposition que j'étais venu lui
+faire?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Il y eut en ce moment un silence assez embarrassant dont Henri III,
+placé de manière à ne pas perdre une parole de leur entretien, comprit
+le sens.
+
+--Et que dit Sa Majesté, monseigneur? demanda le duc de Guise.
+
+--Le roi approuve l'idée; mais plus l'idée est gigantesque, plus un
+homme tel que vous, mis à la tête de cette idée, lui semble dangereux.
+
+--Alors nous sommes près d'échouer.
+
+--J'en ai peur, mon cher duc, et la Ligue me paraît supprimée.
+
+--Diable! fit le duc, ce serait mourir avant de naître, finir avant
+d'avoir commencé.
+
+--Ils ont autant d'esprit l'un que l'autre, dit une voix basse et
+mordante, retentissant à l'oreille de Henri penché sur son
+observatoire.
+
+Henri se retourna vivement et vit le grand corps de Chicot, courbé
+pour écouter à son trou, comme lui écoutait au sien.
+
+--Tu m'as suivi, coquin! s'écria le roi.
+
+--Tais-toi, dis Chicot en faisant un geste de la main; tais-toi, mon
+fils, tu m'empêches d'entendre.
+
+Le roi haussa les épaules; mais, comme Chicot était, à tout prendre,
+le seul être humain auquel il eût entière confiance, il se remit à
+écouter.
+
+Le duc de Guise venait de reprendre la parole.
+
+--Monseigneur, disait-il, il me semble que, dans ce cas, le roi eût
+tout de suite annoncé son refus; il m'a fait assez mauvais accueil
+pour m'oser dire toute sa pensée. Veut-il m'évincer par hasard?
+
+--Je le crois, dit le prince avec hésitation.
+
+--Il ruinerait l'entreprise alors?
+
+--Assurément, reprit le duc d'Anjou, et, comme vous avez engagé
+l'action, j'ai dû vous seconder de toutes mes ressources, et je l'ai
+fait.
+
+--En quoi, monseigneur?
+
+--En ceci: que le roi m'a laissé à peu près maître de vivifier ou de
+tuer à jamais la Ligue.
+
+--Et comment cela? dit le duc lorrain, dont le regard étincela malgré
+lui.
+
+--Écoutez, cela est toujours soumis à l'approbation des principaux
+meneurs, vous le comprenez bien. Si, au lieu de vous expulser et de
+dissoudre la Ligue, il nommait un chef favorable à l'entreprise; si,
+au lieu d'élever le duc de Guise à ce poste, il y plaçait le duc
+d'Anjou?
+
+--Ah! fit le duc de Guise, qui ne put ni retenir l'exclamation ni
+comprimer le sang qui lui montait au visage.
+
+--Bon! dit Chicot, les deux dogues vont se battre sur leur os.
+
+Mais, à la grande surprise de Chicot, et surtout du roi, qui, sur
+cette matière, en savait moins que Chicot, le duc de Guise cessa tout
+à coup de s'étonner et de s'irriter, et reprenant d'une voix calme et
+presque joyeuse:
+
+--Vous êtes un adroit politique, monseigneur, dit-il, si vous avez
+fait cela.
+
+--Je l'ai fait, répondit le duc.
+
+--Bien rapidement!
+
+--Oui; mais, il faut le dire, la circonstance m'aidait, et j'en ai
+profité; toutefois, mon cher duc, ajouta le prince, rien n'est arrêté,
+et je n'ai pas voulu conclure avant de vous avoir vu.
+
+--Comment cela, monseigneur?
+
+--Parce que je ne sais encore à quoi cela nous mènera.
+
+--Je le sais bien, moi, dit Chicot.
+
+--C'est un petit complot, dit Henri en souriant.
+
+--Et dont M. de Morvilliers, qui est toujours si bien informé, à ce
+que tu prétends, ne te parlait cependant pas; mais laisse-nous
+écouter, cela devient intéressant.
+
+--Eh bien, je vais vous dire, moi, monseigneur, non pas à quoi cela
+nous mènera, car Dieu seul le sait, mais à quoi cela peut nous servir,
+reprit le duc de Guise; la Ligue est une seconde armée; or, comme je
+tiens la première, comme mon frère le cardinal tient l'Église, rien ne
+pourra nous résister tant que nous resterons unis.
+
+--Sans compter, dit le duc d'Anjou, que je suis l'héritier présomptif
+de la couronne.
+
+--Ah! ah! fit Henri.
+
+--Il a raison, dit Chicot; c'est ta faute, mon fils; tu sépares
+toujours les deux chemises de Notre-Dame de Chartres.
+
+--Puis, monseigneur, tout héritier présomptif de la couronne que vous
+êtes, calculez les mauvaises chances.
+
+--Duc, croyez-vous que ce ne soit point fait déjà, et que je ne les
+aie pas cent fois pesées toutes?
+
+--Il y a d'abord le roi de Navarre.
+
+--Oh! il ne m'inquiète pas, celui-là; il est tout occupé de ses amours
+avec la Fosseuse.
+
+--Celui-là, monseigneur, celui-là vous disputera jusqu'aux cordons de
+votre bourse; il est râpé, il est maigre, il est affamé, il ressemble
+à ces chats de gouttière à qui la simple odeur d'une souris fait
+passer des nuits tout entières sur une lucarne, tandis que le chat
+engraissé, fourré, emmitouflé, ne peut, tant sa patte est lourde,
+tirer sa griffe de son fourreau de velours; le roi de Navarre vous
+guette; il est à l'affût, il ne perd de vue ni vous ni votre frère; il
+a faim de votre trône. Attendez qu'il arrive un accident à celui qui
+est assis dessus, vous verrez si le chat maigre a des muscles
+élastiques, et si d'un seul bond il ne sautera pas, pour vous faire
+sentir sa griffe, de Pau à Paris; vous verrez, monseigneur, vous
+verrez.
+
+--Un accident à celui qui est assis sur le trône? répéta lentement
+François en fixant ses yeux interrogateurs sur le duc de Guise.
+
+--Eh! eh! fit Chicot, écoute Henri: ce Guise dit ou plutôt va dire des
+choses fort instructives et dont je te conseille de faire ton profit.
+
+--Oui, monseigneur, répéta le duc de Guise. Un accident! Les accidents
+ne sont pas rares dans votre famille, vous le savez comme moi, et
+peut-être même mieux que moi. Tel prince est en bonne santé, qui tout
+à coup tombe en langueur; tel autre compte encore sur de longues
+années, qui n'a déjà plus que des heures à vivre.
+
+--Entends-tu, Henri? entends-tu? dit Chicot en prenant la main du roi
+qui, frissonnante, se couvrait d'une sueur froide.
+
+--Oui, c'est vrai, dit le duc d'Anjou d'une voix si sourde, que, pour
+l'entendre, le roi et Chicot furent forcés de redoubler d'attention,
+c'est vrai, les princes de ma maison naissent sous des influences
+fatales; mais mon frère Henri III est, Dieu merci! valide et sain: il
+a supporté autrefois les fatigues de la guerre, et il y a résisté: à
+plus forte raison résistera-t-il maintenant que sa vie n'est plus
+qu'une suite de récréations, récréations qu'il supporte aussi bien
+qu'il supporta autrefois la guerre.
+
+--Oui, mais, monseigneur, souvenez-vous d'une chose, reprit le duc:
+c'est que les récréations auxquelles se livrent les rois en France ne
+sont pas toujours sans danger: comment est mort votre père, le roi
+Henri II par exemple, lui qui aussi avait échappé heureusement aux
+dangers de la guerre, dans une de ces récréations dont vous parlez? Le
+fer de la lance de Montgommery était une arme courtoise, c'est vrai,
+mais pour une cuirasse, et non pas pour un oeil; aussi le roi Henri II
+est mort, et c'est là un accident, que je pense. Vous me direz que,
+quinze ans après cet accident, la reine mère a fait prendre M. de
+Montgommery, qui se croyait en plein bénéfice de prescription, et l'a
+fait décapiter. Cela est vrai, mais le roi n'en est pas moins mort.
+Quant à votre frère, le feu roi François, voyez comme sa faiblesse
+d'esprit lui a fait tort dans l'esprit des peuples; il est mort bien
+malheureusement aussi, ce digne prince. Vous l'avouerez, monseigneur,
+un mal d'oreille, qui diable prendrait cela pour un accident? C'en
+était un cependant, et des plus graves. Aussi ai-je plus d'une fois
+entendu dire au camp, par la ville et à la cour même, que cette
+maladie mortelle avait été versée dans l'oreille du roi François II
+par quelqu'un qu'on avait grand tort d'appeler le hasard, attendu
+qu'il portait un autre nom très-connu.
+
+--Duc! murmura François en rougissant.
+
+--Oui, monseigneur, oui, continua le duc, le nom de roi porte malheur
+depuis quelque temps; qui dit _roi_ dit _aventuré_. Voyez Antoine de
+Bourbon: c'est bien certainement ce nom de roi qui lui a valu dans
+l'épaule ce coup d'arquebuse, accident qui, pour tout autre qu'un roi,
+n'eût été nullement mortel, et à la suite duquel il est cependant
+mort. L'oeil, l'oreille et l'épaule ont causé bien du deuil en France,
+et cela me rappelle même que votre M. de Bussy a fait de jolis vers à
+cette occasion.
+
+--Quels vers? demanda Henri.
+
+--Allons donc! fit Chicot; est-ce que tu ne les connais pas?
+
+--Non.
+
+--Mais tu serais donc décidément un vrai roi, que l'on te cache ces
+choses-là! Je vais te les dire, moi; écoute:
+
+ Par l'oreille, l'épaule et l'oeil,
+ La France eut trois rois au cercueil.
+ Par l'oreille, l'oeil et l'épaule,
+ Il mourut trois rois dans la Gaule....
+
+Mais chut! chut! J'ai dans l'idée que ton frère va dire quelque chose
+de plus intéressant encore.
+
+--Mais le dernier vers?
+
+--Je te le dirai plus tard, quand M. de Bussy de son sixain aura fait
+un dizain.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Je veux dire qu'il manque deux personnages au tableau de famille;
+mais écoute, M. de Guise va parler, et il ne les oubliera point, lui.
+
+En effet, en ce moment le dialogue recommença.
+
+--Sans compter, Monseigneur, reprit le duc de Guise, que l'histoire de
+vos parents et de vos alliés n'est pas tout entière dans les vers de
+Bussy.
+
+--Quand je te le disais, fit Chicot en poussant Henri du coude.
+
+--Vous oubliez Jeanne d'Albret, la mère du Béarnais, qui est morte par
+le nez pour avoir respiré une paire de gants parfumés qu'elle achetait
+au pont Saint-Michel, chez le Florentin; accident bien inattendu, et
+qui surprit d'autant plus tout le monde, que l'on connaissait des gens
+qui, en ce moment-là, avaient bien besoin de cette mort. Nierez-vous,
+monseigneur, que cette mort vous ait fort surpris?
+
+Le duc ne fit d'autre réponse qu'un mouvement de sourcil qui donna à
+son regard enfoncé une expression plus sombre encore.
+
+--Et l'accident du roi Charles IX, que Votre Altesse oublie, dit le
+duc; en voilà un cependant qui mérite d'être relaté. Lui, ce n'est ni
+par l'oeil, ni par l'oreille, ni par l'épaule, ni par le nez, que
+l'accident l'a saisi, c'est par la bouche.
+
+--Plaît-il? s'écria François.
+
+Et Henri III entendit retentir sur le parquet sonore le pas de son
+frère qui reculait d'épouvante.
+
+--Oui, monseigneur, par la bouche, répéta Guise; c'est dangereux, les
+livres de chasse dont les pages sont collées les unes aux autres, et
+qu'on ne peut feuilleter qu'en portant son doigt à sa bouche à chaque
+instant; cela corrompt la salive, les vieux bouquins, et un homme,
+fût-ce un roi, ne va pas loin quand il a la salive corrompue.
+
+--Duc! duc! répéta deux fois le prince, je crois qu'à plaisir vous
+forgez des crimes.
+
+--Des crimes! demanda Guise; eh! qui donc vous parle de crimes?
+Monseigneur, je relate des accidents, voilà tout; des accidents,
+entendez-vous bien? Il n'a jamais été question d'autre chose que
+d'accidents. N'est-ce pas aussi un accident que cette aventure arrivée
+au roi Charles IX à la chasse?
+
+--Tiens, dit Chicot, voilà du nouveau pour toi, qui es chasseur,
+Henri; écoute, écoute, ce doit être curieux.
+
+--Je sais ce que c'est, dit Henri.
+
+--Oui, mais je ne le sais pas, moi; je n'étais pas encore présenté à
+la cour; laisse-moi donc écouter, mon fils.
+
+--Vous savez, monseigneur, de quelle chasse je veux parler? continua
+le prince lorrain; je veux parler de cette chasse où, dans la
+généreuse intention de tuer le sanglier qui revenait sur votre frère,
+vous fîtes feu avec une telle précipitation, qu'au lieu d'atteindre
+l'animal que vous visiez, vous atteignîtes celui que vous ne visiez
+pas. Ce coup d'arquebuse, monseigneur, prouve mieux que toute autre
+chose combien il faut se défier des accidents. A la cour, en effet,
+tout le monde connaît votre adresse, monseigneur. Jamais Votre Altesse
+ne manque son coup, et vous avez dû être bien étonné d'avoir manqué le
+vôtre, surtout lorsque la malveillance a propagé que cette chute du
+roi sous son cheval pouvait causer sa mort, si le roi de Navarre
+n'avait si heureusement mis à mort le sanglier que Votre Altesse avait
+manqué, elle.
+
+--Eh bien, mais, dit le duc d'Anjou en essayant de reprendre
+l'assurance que l'ironie du duc de Guise venait de battre si
+cruellement en brèche, quel intérêt avais-je donc à la mort du roi mon
+frère, puisque le successeur de Charles IX devait se nommer Henri III?
+
+--Un instant, monseigneur, entendons-nous: il y avait déjà un trône
+vacant, celui de Pologne. La mort du roi Charles IX en laissait un
+autre, celui de France. Sans doute, je le sais bien, votre frère aîné
+eût incontestablement choisi le trône de France. Mais c'était encore
+un pis-aller fort désirable que le trône de Pologne; il y a bien des
+gens qui, à ce qu'on m'assure, ont ambitionné le pauvre petit trônelet
+du roi de Navarre. Puis, d'ailleurs, cela vous rapprochait toujours
+d'un degré, et c'était alors à vous que profitaient les accidents. Le
+roi Henri III est bien revenu de Varsovie en dix jours, pourquoi
+n'eussiez-vous pas fait, en cas d'accident toujours, ce qu'a fait le
+roi Henri III?
+
+Henri III regarda Chicot, qui à son tour regarda le roi, non plus avec
+cette expression de malice et de sarcasme qu'on lisait d'ordinaire
+dans l'oeil du fou, mais avec un intérêt presque tendre qui s'effaça
+presque aussitôt sur son visage bronzé par le soleil du Midi.
+
+--Que concluez-vous, duc? demanda alors le duc d'Anjou, mettant ou
+plutôt essayant de mettre fin à cet entretien dans lequel venait de
+percer tout le mécontentement du duc de Guise.
+
+--Monseigneur, je conclus que chaque roi a son accident, comme nous
+l'avons dit tout à l'heure. Or vous, vous êtes l'accident inévitable
+du roi Henri III, surtout si vous êtes chef de la Ligue, attendu
+qu'être chef de la Ligue, c'est presque être le roi du roi, sans
+compter qu'en vous faisant chef de la Ligue vous supprimez l'accident
+du règne prochain de Votre Altesse, c'est-à-dire le Béarnais.
+
+--Prochain! l'entends-tu? s'écria Henri III.
+
+--Ventre de biche! je le crois bien que j'entends! dit Chicot.
+
+--Ainsi... dit le duc de Guise.
+
+--Ainsi, répéta le duc d'Anjou, j'accepterai, c'est votre avis,
+n'est-ce pas?
+
+--Comment donc! dit le prince lorrain, je vous en supplie d'accepter,
+monseigneur.
+
+--Et vous, ce soir?
+
+--Oh! soyez tranquille, depuis ce matin mes hommes sont en campagne,
+et ce soir Paris sera curieux.
+
+--Que fait-on donc ce soir à Paris? demanda Henri.
+
+--Comment! tu ne devines pas?
+
+--Non.
+
+--Oh! que tu es niais, mon fils! Ce soir on signe la Ligue,
+publiquement, s'entend, car il y a longtemps qu'on la signe et qu'on
+la ressigne en cachette; on n'attendait que ton aveu; tu l'as donné ce
+matin, et l'on signe ce soir, ventre de biche! Tu le vois, Henri, tes
+accidents, car tu en as deux, toi...--Tes accidents ne perdent pas de
+temps.
+
+--C'est bien, dit le duc d'Anjou: à ce soir, duc.
+
+--Oui, à ce soir, dit Henri.
+
+--Comment, reprit Chicot, tu t'exposeras à courir les rues de la
+capitale ce soir, Henri?
+
+--Sans doute.
+
+--Tu as tort, Henri.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Gare les accidents!
+
+--Je serai bien accompagné, sois tranquille; d'ailleurs, viens avec
+moi.
+
+--Allons donc, tu me prends pour un huguenot, mon fils, non pas. Je
+suis bon catholique, moi, et je veux signer la Ligue, et cela plutôt
+dix fois qu'une, plutôt cent fois que dix.
+
+Les voix du duc d'Anjou et du duc de Guise s'éteignirent.
+
+--Encore un mot, dit le roi en arrêtant Chicot, qui tendait à
+s'éloigner:--Que penses-tu de tout ceci?
+
+--Je pense que chacun des rois vos prédécesseurs ignorait son
+accident: Henri II n'avait pas prévu l'oeil; François II n'avait pas
+prévu l'oreille; Antoine de Bourbon n'avait pas prévu l'épaule; Jeanne
+d'Albret n'avait pas prévu le nez; Charles IX n'avait pas prévu la
+bouche. Vous avez donc un grand avantage sur eux, maître Henri, car,
+ventre de biche! vous connaissez votre frère, n'est-ce pas, sire?
+
+--Oui, dit Henri, et par la mordieu! avant peu on s'en apercevra.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+
+LA SOIRÉE DE LA LIGUE.
+
+
+Paris, tel que nous le connaissons, n'a plus dans ses fêtes qu'un
+bruit plus ou moins grand, qu'une foule plus ou moins considérable;
+mais c'est toujours le même bruit; c'est toujours la même foule; le
+Paris d'autrefois avait plus que cela. Le coup d'oeil était beau, à
+travers ces rues étroites, au pied de ces maisons à balcons, à
+poutrelles et à pignons, dont chacune avait son caractère, de voir les
+myriades de gens pressés qui se ruaient vers un même point, occupés en
+chemin de se regarder, de s'admirer, de se huer les uns les autres, à
+cause de l'étrangeté de celui-ci ou de celui-là. C'est qu'autrefois
+habits, armes, langage, geste, voix, allure, tout faisait un détail
+curieux, et ces mille détails assemblés sur un seul point composaient
+un tout des plus intéressants.
+
+Or voilà ce qu'était Paris, à huit heures du soir, le jour où M. de
+Guise, après sa visite au roi et sa conversation avec M. le duc
+d'Anjou, imagina de faire signer la Ligue aux bourgeois de la bonne
+ville, capitale du royaume.
+
+Une foule de bourgeois vêtus de leurs plus beaux habits, comme pour
+une fête, ou couverts de leurs plus belles armes, comme pour une revue
+ou un combat, se dirigeaient vers les églises: la contenance de tous
+ces hommes mus par un même sentiment, et marchant vers un même but,
+était à la fois joyeuse et menaçante, surtout lorsqu'ils passaient
+devant un poste de Suisses ou de chevau-légers. Cette contenance, et
+notamment les cris, les huées et les bravades qui l'accompagnaient,
+eussent donné de l'inquiétude à M. de Morvilliers, si ce magistrat
+n'eût connu ses bons Parisiens, gens railleurs et agaçants, mais
+incapables de faire du mal les premiers, à moins qu'un méchant ami ne
+les y pousse, ou qu'un ennemi imprudent ne les provoque.
+
+Ce qui ajoutait encore au bruit que faisait cette foule, et surtout à
+la variété du coup d'oeil qu'elle présentait, c'est que beaucoup de
+femmes, dédaignant de garder la maison pendant un si grand jour,
+avaient, de gré ou de force, suivi leurs maris; quelques-unes avaient
+fait mieux encore: elles avaient amené la kyrielle de leurs enfants;
+et c'était une chose curieuse à voir que ces marmots attelés aux
+monstrueux mousquets, aux sabres gigantesques ou aux terribles
+hallebardes de leurs pères. En effet, dans tous les temps, dans toutes
+les époques, dans tous les siècles, le gamin de Paris aima toujours à
+traîner une arme quand il ne pouvait pas encore la porter, ou à
+l'admirer chez autrui quand il ne peut pas la traîner lui-même.
+
+De temps en temps un groupe, plus animé que les autres, faisait voir
+le jour aux vieilles épées en les tirant du fourreau: c'était surtout
+lorsqu'on passait devant quelque logis flairant son huguenot que cette
+démonstration hostile avait lieu. Alors les enfants criaient à
+tue-tête: «A la Saint-Barthélemy!... my! my!» tandis que les pères
+criaient: «Aux fagots les parpaillots! aux fagots! aux fagots!»
+
+Ces cris attiraient d'abord aux croisées quelque figure pâle de
+vieille servante ou de noir ministre, et causaient ensuite un bruit de
+verrous à la porte de la rue. Alors le bourgeois, heureux et fier
+d'avoir, comme le lièvre de la Fontaine, fait peur à plus poltron que
+soi, continuait son chemin triomphal et colportait en d'autres lieux
+sa bruyante et inoffensive menace.
+
+Mais c'était rue de l'Arbre-Sec surtout que le rassemblement était le
+plus considérable. La rue était littéralement interceptée, et la foule
+se portait, pressée et tumultueuse, vers un falot brillant, suspendu
+au-dessous d'une enseigne, que bon nombre de nos lecteurs
+reconnaîtront quand nous leur dirons que cette enseigne représentait
+un poulet au naturel tournant sur fond d'azur, avec cette légende: A
+la Belle-Étoile.
+
+Au seuil de ce logis, un homme remarquable par son bonnet de coton
+carré, selon la mode de l'époque, lequel recouvrait une tête
+parfaitement chauve, pérorait et argumentait. D'une main ce personnage
+brandissait une épée nue, et de l'autre il agitait un registre aux
+feuilles à demi couvertes déjà de signatures, en criant:
+
+--Venez, venez, braves catholiques; entrez à l'hôtellerie de la
+Belle-Étoile, où vous trouverez bon vin et bon visage; venez, le
+moment est propice; cette nuit, les bons seront séparés des méchants;
+demain matin, l'on connaîtra le bon grain et l'on connaîtra l'ivraie;
+venez, messieurs: vous qui savez écrire, venez et écrivez; vous qui ne
+savez pas écrire, venez encore et confiez vos noms et vos prénoms,
+soit à moi maître la Hurière, soit à mon aide M. Croquentin.
+
+En effet, M. Croquentin, jeune drôle du Périgord, vêtu de blanc comme
+Éliacin, et le corps entouré d'une corde dans laquelle un couteau et
+une écritoire se disputaient l'espace compris entre la dernière et
+l'avant-dernière côte, M. Croquentin, disons-nous, écrivait d'avance
+les noms de ses voisins, et en tête celui de son respectable patron,
+maître la Hurière.
+
+--Messieurs, c'est pour la messe! criait à tue-tête l'aubergiste de la
+Belle-Étoile; messieurs, c'est pour la sainte religion!
+
+--Vive la sainte religion, messieurs! vive la messe! Ah!...
+
+Et il étranglait d'émotion et de lassitude, car cet enthousiasme
+durait depuis quatre heures de l'après-midi.
+
+Il en résultait que beaucoup de gens, animés du même zèle, signaient
+sur le registre de maître la Hurière s'ils savaient écrire, et
+livraient leurs noms à Croquentin s'ils ne le savaient pas.
+
+La chose était d'autant plus flatteuse pour la Hurière, que le
+voisinage de Saint-Germain-l'Auxerrois lui faisait une terrible
+concurrence, mais heureusement les fidèles étaient nombreux à cette
+époque, et les deux établissements, au lieu de se nuire,
+s'alimentaient: ceux qui n'avaient pas pu pénétrer dans l'église pour
+aller déposer leurs noms sur le maître-autel où l'on signait tâchaient
+de se glisser jusqu'aux tréteaux où la Hurière tenait son double
+secrétariat, et ceux qui avaient échoué au double secrétariat de la
+Hurière gardaient l'espérance d'être plus heureux à
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Quand le registre de la Hurière et celui de Croquentin furent pleins
+tous deux, le maître de la Belle-Étoile en fit incontinent demander
+deux autres, afin qu'il n'y eût aucune interruption dans les
+signatures, et les invitations recommencèrent de plus belle de la part
+de l'hôtelier et de son chef, fier de ce premier résultat, qui devait
+faire enfin à maître la Hurière, dans l'esprit de M. de Guise, la
+haute position à laquelle il aspirait depuis si longtemps.
+
+Tandis que les signataires des nouveaux registres se livraient aux
+élans d'un zèle qui allait sans cesse s'augmentant, et refluaient,
+comme nous l'avons dit, d'une rue et même d'un quartier à l'autre, on
+vit arriver, à travers la foule, un homme de haute taille, lequel, se
+frayant un passage en distribuant bon nombre de bourrades et de coups
+de pieds, parvint jusqu'au registre de M. Croquentin.
+
+Arrivé là, il prit la plume des mains d'un honnête bourgeois qui
+venait d'apposer sa signature ornée d'un parafe tremblotant, et traça
+son nom en lettres d'un demi-pouce sur une page toute blanche qui se
+trouva noire du coup, et sabrant un héroïque parafe enjolivé
+d'éclaboussure et tortillé comme le labyrinthe de Dédale, il passa la
+plume à un aspirant qui faisait queue derrière lui.
+
+--Chicot! lut le futur signataire. Peste, voici un monsieur qui écrit
+superbement.
+
+Chicot, car c'était lui, qui, n'ayant pas, comme nous l'avons vu,
+voulu accompagner Henri, courait la Ligue pour son propre compte.
+Chicot, après avoir fait acte de présence au registre de M.
+Croquentin, passa aussitôt à celui de maître la Hurière. Celui-ci
+avait vu la flamboyante signature, et il avait envié pour lui un si
+glorieux parafe. Chicot fut donc reçu, non pas à bras ouverts, mais à
+registre ouvert, et, prenant la plume d'un marchand de laine de la rue
+de Béthisy, il écrivit une seconde fois son nom avec une griffe cent
+fois plus magnifique encore que la première; après quoi il demanda à
+la Hurière s'il n'avait pas un troisième registre.
+
+La Hurière n'entendait pas raillerie: c'était un mauvais hôte hors de
+son auberge. Il regarda Chicot de travers, Chicot le regarda en face.
+La Hurière murmura le nom de parpaillot; Chicot mâchonna celui de
+gargotier. La Hurière lâcha son registre pour porter la main à son
+épée; Chicot déposa la plume pour être à même de tirer la sienne du
+fourreau; enfin, selon toute probabilité, la scène allait se terminer
+par quelques estocades dont l'hôtelier de la Belle-Étoile eût, sans
+aucun doute, été le mauvais marchand, lorsque Chicot se sentit pincé
+au coude et se retourna.
+
+Celui qui le pinçait, c'était le roi, déguisé en simple bourgeois, et
+ayant à ses côtés Quélus et Maugiron, déguisés comme lui, et portant,
+outre leur rapière, chacun une arquebuse sur l'épaule.
+
+--Eh bien! eh bien! dit le roi, qu'y a-t-il? de bons catholiques qui
+se disputent entre eux! par la mordieu! c'est d'un mauvais exemple.
+
+--Mon gentilhomme, dit Chicot sans faire semblant de reconnaître
+Henri, prenez-vous-en à qui de droit; voilà un maraud qui braille
+après les passants pour qu'on signe sur son registre, et, quand on a
+signé, il braille plus haut encore.
+
+L'attention de la Hurière fut détournée par de nouveaux amateurs, et
+une bousculade sépara de l'établissement du fanatique hôtelier Chicot,
+le roi et les mignons, qui se trouvèrent dominer l'assemblée, montés
+qu'ils étaient sur le seuil d'une porte.
+
+--Quel feu! dit Henri, et qu'il fait bon ce soir pour la religion dans
+les rues de ma bonne ville!
+
+--Oui, sire; mais il fait mauvais pour les hérétiques, et Votre
+Majesté sait qu'on la tient pour telle. Regardez à gauche encore, là,
+bien, que voyez-vous?
+
+--Ah! ah! la large face de M. de Mayenne et le museau pointu du
+cardinal!
+
+--Chut, sire; on joue à coup sûr quand on sait où sont nos ennemis et
+que nos ennemis ne savent point où nous sommes.
+
+--Crois-tu donc que j'aie quelque chose à craindre?
+
+--Eh, bon Dieu! dans une foule comme celle-ci, on ne peut répondre de
+rien. On a un couteau tout ouvert dans sa poche, ce couteau entre
+ingénument dans le ventre du voisin, sans savoir ce qu'il fait, par
+ignorance; le voisin pousse un juron et rend l'âme. Tournons d'un
+autre côté, sire.
+
+--Ai-je été vu?
+
+--Je ne crois pas; mais vous le serez indubitablement si vous restez
+plus longtemps ici.
+
+--Vive la messe! vive la messe! cria un flot de peuple qui venait des
+halles et s'engouffrait, comme une marée qui monte, dans la rue de
+l'Arbre-Sec.
+
+--Vive M. de Guise! vive le cardinal! vive M. de Mayenne! répondit la
+foule stationnant à la porte de la Hurière, laquelle venait de
+reconnaître les deux princes lorrains.
+
+--Oh! oh! quels sont ces cris? dit Henri III en fronçant le sourcil.
+
+--Ce sont des cris qui prouvent que chacun est bien à sa place et
+devrait y rester: M. de Guise dans les rues et vous au Louvre; allez
+au Louvre, sire, allez au Louvre.
+
+--Viens-tu avec nous?
+
+--Moi? oh! non pas! tu n'as pas besoin de moi, mon fils, tu as tes
+gardes du corps ordinaires. En avant, Quélus! en avant, Maugiron! Moi,
+je veux voir le spectacle jusqu'au bout. Je le trouve curieux, sinon
+amusant.
+
+--Où vas-tu?
+
+--Je vais mettre mon nom sur les autres registres. Je veux que demain
+il y ait mille autographes de moi qui courent les rues de Paris. Nous
+voilà sur le quai, bonsoir, mon fils; tire à droite, je tirerai à
+gauche; chacun son chemin; je cours à Saint-Merry entendre un fameux
+prédicateur.
+
+--Oh! oh! qu'est-ce encore que ce bruit? dit tout à coup le roi, et
+pourquoi court-on ainsi du côté du pont Neuf?
+
+Chicot se haussa sur la pointe des pieds, mais il ne put rien voir
+qu'une masse de peuple criant, hurlant, se bousculant, et qui
+paraissait porter quelqu'un ou quelque chose en triomphe.
+
+Tout à coup les ondes du populaire s'ouvrirent au moment où le quai,
+en s'élargissant en face de la rue des Lavandières, permit à la foule
+de se répandre à droite et à gauche, et, comme le monstre apporté par
+le flot jusqu'aux pieds d'Hippolyte, un homme, qui semblait être le
+personnage principal de cette scène burlesque, fut poussé par ces
+vagues humaines jusqu'aux pieds du roi.
+
+Cet homme était un moine monté sur un âne; le moine parlait et
+gesticulait.
+
+L'âne brayait.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot, sitôt qu'il eut distingué l'homme et
+l'animal qui venaient d'entrer en scène l'un portant l'autre: je te
+parlais d'un fameux prédicateur qui prêchait à Saint-Merry; il n'est
+plus nécessaire d'aller si loin; écoute un peu celui-là.
+
+--Un prédicateur à âne? dit Quélus.
+
+--Pourquoi pas? mon fils.
+
+--Mais c'est Silène! dit Maugiron.
+
+--Lequel est le prédicateur? dit Henri, ils parlent tous deux en même
+temps.
+
+--C'est celui du bas qui est le plus éloquent, dit Chicot; mais c'est
+celui du haut qui parle le mieux le français; écoute, Henri, écoute.
+
+--Silence! cria-t-on de tous côtés, silence!
+
+--Silence! cria Chicot d'une voix qui domina toutes les voix.
+
+Chacun se tut. On fit cercle autour du moine et de l'âne. Le moine
+entama l'exorde:
+
+--Mes frères, dit-il, Paris est une superbe ville; Paris est l'orgueil
+du royaume de France, et les Parisiens sont un peuple de gens
+spirituels, la chanson le dit. Et le moine se mit à chanter à pleine
+gorge:
+
+ Parisien, mon bel ami,
+ Que tu sais de sciences!
+
+Mais à ces mots, ou plutôt à cet air, l'âne mêla son accompagnement si
+haut et avec tant d'acharnement, qu'il coupa la parole à son cavalier.
+
+Le peuple éclata de rire.
+
+--Tais-toi, Panurge, tais-toi donc, cria le moine, tu parleras à ton
+tour; mais laisse-moi parler le premier.
+
+L'âne se tut.
+
+--Mes frères, continua le prédicateur, la terre est une vallée de
+douleur où l'homme, pour la plupart du temps, ne peut se désaltérer
+qu'avec ses larmes.
+
+--Mais il est ivre mort! dit le roi.
+
+--Parbleu! fit Chicot.
+
+--Moi qui vous parle, continua le moine, tel que vous me voyez, je
+reviens d'exil comme les Hébreux, et depuis huit jours nous ne vivons
+que d'aumônes et de privations, Panurge et moi.
+
+--Qu'est-ce que Panurge? demanda le roi.
+
+--Le supérieur de son couvent, selon toute probabilité, dit Chicot.
+Mais laisse-moi écouter, le bonhomme me touche.
+
+--Qui m'a valu cela, mes amis? C'est Hérodes. Vous savez de quel
+Hérodes je veux parler.
+
+--Et toi aussi, mon fils, dit Chicot, je t'ai expliqué l'anagramme.
+
+--Drôle!
+
+--A qui parles-tu, à moi, au moine ou à l'âne?
+
+--A tous les trois.
+
+--Mes frères, continua le moine, voici mon âne que j'aime comme une
+brebis; il vous dira que nous sommes venus de Villeneuve-le-Roi ici en
+trois jours pour assister à la grande solennité de ce soir, et comment
+sommes-nous venus?
+
+ La bourse vide,
+ Le gosier sec.
+
+Mais rien ne nous a coûté, à Panurge et à moi.
+
+--Mais qui diable appelle-t-il donc Panurge? demanda Henri, que ce nom
+pantagruélique préoccupait.
+
+--Nous sommes donc venus, continua le moine, et nous sommes arrivés
+pour voir ce qui se passe; seulement, nous voyons, mais nous ne
+comprenons pas. Que se passe-t-il, mes frères? Est-ce aujourd'hui
+qu'on dépose Hérodes? est-ce aujourd'hui que l'on met frère Henri dans
+un couvent?
+
+--Oh! oh! dit Quélus, j'ai bien envie de mettre cette grosse futaille
+en perce; qu'en dis-tu, Maugiron?
+
+--Bah! dit Chicot, tu te fâches pour si peu, Quélus? Est-ce que le roi
+ne s'y met pas tous les jours, dans un couvent? Crois-moi donc, Henri,
+si on ne te fait que cela, tu n'auras pas à te plaindre, n'est-ce pas,
+Panurge?
+
+L'âne, interpellé par son nom, dressa les oreilles et se mit à braire
+d'une façon terrible.
+
+--Oh! Panurge; oh! dit le moine, avez-vous des passions? Messieurs,
+continua-t-il, je suis sorti de Paris avec deux compagnons de route:
+Panurge, qui est mon âne, et M. Chicot, qui est le fou de Sa Majesté.
+Messieurs, pouvez-vous me dire ce qu'est devenu mon ami Chicot?
+
+Chicot fit la grimace.
+
+--Ah! dit le roi, c'est ton ami?
+
+Quélus et Maugiron éclatèrent de rire.
+
+--Il est beau, continua le roi, ton ami, et respectable surtout;
+comment l'appelle-t-on?
+
+--C'est Gorenflot, Henri; tu sais ce cher Gorenflot dont M. de
+Morvilliers t'a déjà touché deux mots.
+
+--L'incendiaire de Sainte-Geneviève?
+
+--Lui-même.
+
+--En ce cas, je vais le faire pendre.
+
+--Impossible!
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il n'a pas de cou.
+
+--Mes frères, continua Gorenflot, mes frères, vous voyez un véritable
+martyr. Mes frères, c'est ma cause que l'on défend en ce moment, ou
+plutôt c'est celle de tous les bons catholiques. Vous ne savez pas ce
+qui se passe en province et ce que brassent les huguenots. Nous avons
+été obligés d'en tuer un à Lyon qui prêchait la révolte. Tant qu'il en
+restera une seule couvée par toute la France, les bons coeurs n'auront
+pas un instant de tranquillité. Exterminons donc les huguenots. Aux
+armes, mes frères, aux armes!
+
+Plusieurs voix répétèrent: Aux armes!
+
+--Par la mordieu! dit le roi, fais taire ce soûlard, ou il va nous
+faire une seconde Saint-Barthélemy.
+
+--Attends, attends, dit Chicot.
+
+Et, prenant une sarbacane des mains de Quélus, il passa derrière le
+moine et lui allongea de toute sa force un coup de l'instrument creux
+et sonore sur l'omoplate.
+
+--Au meurtre! cria le moine.
+
+--Tiens! c'est toi! dit Chicot en passant sa tête sous le bras du
+moine; comment vas-tu, frocard?
+
+--A mon aide, monsieur Chicot, à mon aide, s'écria Gorenflot, les
+ennemis de la foi veulent m'assassiner; mais je ne mourrai pas sans
+que ma voix se fasse entendre. Au feu les huguenots! aux fagots le
+Béarnais!
+
+--Veux-tu te taire, animal!
+
+--Au diable les Gascons! continua le moine. En ce moment, un second
+coup, non pas de sarbacane, mais de bâton, tomba sur l'autre épaule de
+Gorenflot, qui, cette fois, poussa véritablement un cri de douleur.
+
+Chicot, étonné, regarda autour de lui; mais il ne vit que le bâton. Le
+coup avait été détaché par un homme qui venait de se perdre dans la
+foule, après avoir administré cette correction volante à frère
+Gorenflot.
+
+--Oh! oh! dit Chicot, qui diable nous venge ainsi? Serait-ce quelque
+enfant du pays? Il faut que je m'en assure.
+
+Et il se mit à courir après l'homme au bâton, qui se glissait le long
+du quai, escorté d'un seul compagnon.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LA RUE DE LA FERRONNERIE.
+
+
+Chicot avait de bonnes jambes, et il s'en fût servi avec avantage pour
+rejoindre l'homme qui venait de bâtonner Gorenflot, si quelque chose
+d'étrange dans la tournure de cet homme, et surtout dans celle de son
+compagnon, ne lui eût fait comprendre qu'il y avait danger à provoquer
+brusquement une reconnaissance qu'ils paraissaient vouloir éviter. En
+effet, les deux fuyards cherchaient visiblement à se perdre dans la
+foule, ne se détournant qu'aux angles des rues pour s'assurer qu'ils
+n'étaient pas suivis.
+
+Chicot songea qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de n'avoir pas
+l'air de les suivre: c'était de les précéder. Tous deux regagnaient la
+rue Saint-Honoré par la rue de la Monnaie et la rue Tirechappe: au
+coin de cette dernière, il les dépassa, et, toujours courant, il alla
+s'embusquer au bout de la rue des Bourdonnais.
+
+Les deux hommes remontaient la rue Saint-Honoré, longeant les maisons
+du côté de la halle au blé, et, le chapeau rabattu sur les sourcils,
+le manteau drapé jusqu'aux yeux, marchaient d'un pas pressé, et qui
+avait quelque chose de militaire, vers la rue de la Ferronnerie.
+Chicot continua de les précéder.
+
+Au coin de la rue de la Ferronnerie, les deux hommes s'arrêtèrent de
+nouveau pour jeter un dernier regard autour d'eux.
+
+Pendant ce temps, Chicot avait continué de gagner du terrain et était
+arrivé, lui, au milieu de la rue.
+
+Au milieu de la rue, et en face d'une maison qui semblait prête à
+tomber en ruines, tant elle était vieille, stationnait une litière
+attelée de deux chevaux massifs. Chicot jeta un coup d'oeil autour de
+lui, vit le conducteur endormi sur le devant, une femme paraissant
+inquiète et collant son visage à la jalousie; une illumination lui
+vint que la litière attendait les deux hommes; il tourna derrière
+elle, et, protégé par son ombre combinée avec celle de la maison, il
+se glissa sous un large banc de pierre, lequel servait d'étalage aux
+marchands de légumes qui, deux fois par semaine, faisaient, à cette
+époque, un marché rue de la Ferronnerie.
+
+A peine y était-il blotti, qu'il vit apparaître les deux hommes à la
+tête des chevaux, où de nouveau ils s'arrêtèrent inquiets; un d'eux
+alors réveilla le cocher, et, comme il avait le sommeil dur, celui-là
+laissa échapper un _cap dé diou_ des mieux accentués, tandis que
+l'autre, plus impatient encore, lui piquait le derrière avec la pointe
+de son poignard.
+
+--Oh! oh! dit Chicot, je ne m'étais donc pas trompé: c'étaient des
+compatriotes; cela ne m'étonne plus qu'ils aient si bien étrillé
+Gorenflot parce qu'il disait du mal des Gascons.
+
+La jeune femme, reconnaissant à son tour les deux hommes pour ceux
+qu'elle attendait, se pencha rapidement hors de la portière de la
+lourde machine. Chicot alors l'aperçut plus distinctement: elle
+pouvait avoir de vingt à vingt-deux ans; elle était fort belle et fort
+pâle; et, s'il eût fait jour, à la moite vapeur qui humectait ses
+cheveux d'un blond doré et ses yeux cerclés de noir, à ses mains d'un
+blanc mat, à l'attitude languissante de tout son corps, on eût pu
+reconnaître qu'elle était en proie à un état de maladie dont ses
+fréquentes défaillances et l'arrondissement de sa taille eussent bien
+vite donné le secret.
+
+Mais de tout cela Chicot ne vit que trois choses: c'est qu'elle était
+jeune, pâle et blonde.
+
+Les deux hommes s'approchèrent de la litière, et se trouvèrent
+naturellement placés entre elle et le banc sous lequel Chicot s'était
+tapi.
+
+Le plus grand des deux prit à deux mains la main blanche que la dame
+lui tendait par l'ouverture de la litière, et, posant le pied sur le
+marchepied et les deux bras sur la portière:
+
+--Eh bien! ma mie, demanda-t-il à la dame, mon petit coeur, mon
+mignon, comment allons-nous?
+
+La dame répondit en secouant la tête avec un triste sourire et en
+montrant son flacon de sels.
+
+--Encore des faiblesses, ventre-saint-gris! Que je vous en voudrais
+d'être malade ainsi, mon cher amour, si je n'avais pas votre douce
+maladie à me reprocher!
+
+--Et pourquoi diable aussi emmenez-vous madame à Paris? dit l'autre
+homme assez rudement: c'est une malédiction, par ma foi, qu'il faut
+que vous ayez toujours ainsi quelque jupe cousue à votre pourpoint.
+
+--Eh! cher Agrippa, dit celui des deux hommes qui avait parlé le
+premier, et qui paraissait le mari ou l'amant de la dame, c'est une si
+grande douleur que de se séparer de ce qu'on aime!
+
+Et il échangea avec la dame un regard plein d'amoureuse langueur.
+
+--Cordioux! vous me damnez, sur mon âme, quand je vous entends parler,
+reprit l'aigre compagnon; êtes-vous donc venu à Paris pour faire
+l'amour, beau vert-galant? Il me semble cependant que le Béarn est
+assez grand pour vos promenades sentimentales, sans pousser ces
+promenades jusqu'à la Babylone où vous avez failli vingt fois nous
+faire éreinter ce soir. Retournez là-bas, si vous voulez mugueter aux
+rideaux des litières; mais ici, mordioux! ne faites d'autres intrigues
+que des intrigues politiques, mon maître.
+
+Chicot, à ce mot de maître, eût bien voulu lever la tête; mais il ne
+pouvait guère, sans être vu, risquer un pareil mouvement.
+
+--Laissez-le gronder, ma mie, et ne vous inquiétez point de ce qu'il
+dit. Je crois qu'il tomberait malade comme vous, et qu'il aurait,
+comme vous, des vapeurs et des défaillances s'il ne grondait plus.
+
+--Mais au moins, ventre-saint-gris, comme vous dites, s'écria le
+marronneur, montez dans la litière, si vous voulez dire des tendresses
+à madame, et vous risquerez moins d'être reconnu qu'en vous tenant
+ainsi dans la rue.
+
+--Tu as raison, Agrippa, dit le Gascon amoureux. Et vous voyez, ma
+mie, qu'il n'est pas de si mauvais conseil qu'il en a l'air. Là,
+faites-moi place, mon mignon, si vous permettez toutefois que, ne
+pouvant me tenir à vos genoux, je m'asseye à vos côtés.
+
+--Non-seulement je le permets, sire, répondit la jeune dame, mais je
+le désire ardemment,
+
+--Sire, murmura Chicot, qui, emporté par un mouvement irréfléchi,
+voulait lever la tête et se la heurta douloureusement au banc de grès;
+sire! que dit-elle donc là?
+
+Mais, pendant ce temps, l'amant heureux profitait de la permission
+donnée, et l'on entendait le plancher du chariot grincer sous un
+nouveau poids.
+
+Puis le bruit d'un long et tendre baiser succéda au grincement.
+
+--Mordioux! s'écria le compagnon demeuré en dehors de la litière,
+l'homme est en vérité un bien stupide animal.
+
+--Je veux être pendu si j'y comprends quelque chose, murmura Chicot;
+mais attendons: tout vient à point pour qui sait attendre.
+
+--Oh! que je suis heureux! continua, sans s'inquiéter le moins du
+monde des impatiences de son ami, auxquelles d'ailleurs il semblait
+depuis longtemps habitué, celui qu'on appelait sire;
+ventre-saint-gris, aujourd'hui est un beau jour. Voici mes bons
+Parisiens, qui m'exècrent de toute leur âme et qui me tueraient sans
+miséricorde s'ils savaient où me venir prendre pour cela; voici mes
+Parisiens qui travaillent de leur mieux à m'aplanir le chemin du
+trône, et j'ai dans mes bras la femme que j'aime. Où sommes-nous,
+d'Aubigné? je veux, quand je serai roi, faire élever, à cet endroit
+même, une statue au génie du Béarnais.
+
+--Du Béarn....
+
+Chicot s'arrêta; il venait de se faire une deuxième bosse juxtaposée à
+la première.
+
+--Nous sommes dans la rue de la Ferronnerie, sire, et il n'y flaire
+pas bon, dit d'Aubigné, qui, toujours de mauvaise humeur, s'en prenait
+aux choses quand il était las de s'en prendre aux hommes.
+
+--Il me semble, continua Henri, car nos lecteurs ont sans doute
+reconnu déjà le roi de Navarre; il me semble que j'embrasse clairement
+toute ma vie, que je me vois roi, que je me sens sur le trône, fort et
+puissant, mais peut-être moins aimé que je ne le suis à cette heure,
+et que mon regard plonge dans l'avenir jusqu'à l'heure de ma mort. Oh!
+mes amours, répétez-moi encore que vous m'aimez, car, à votre voix,
+mon coeur se fond.
+
+Et le Béarnais, dans un sentiment de mélancolie qui parfois
+l'envahissait, laissa, avec un profond soupir, tomber sa tête sur
+l'épaule de sa maîtresse.
+
+--Oh! mon Dieu! dit la jeune femme effrayée, tous trouvez-vous mal,
+sire?
+
+--Bon! il ne manquerait plus que cela, dit d'Aubigné, beau soldat,
+beau général, beau roi qui s'évanouit.
+
+--Non, ma mie, rassurez-vous, dit Henri, si je m'évanouissais près de
+vous, ce serait de bonheur.
+
+--En vérité, sire, dit d'Aubigné, je ne sais pas pourquoi vous signez
+Henri de Navarre, vous devriez signer Ronsard ou Clément Marot.
+Cordioux! comment donc faites-vous si mauvais ménage avec madame
+Margot, étant tous deux si tendres à la poésie?
+
+--Ah! d'Aubigné! par grâce, ne parle pas de ma femme.
+Ventre-sans-gris! tu sais le proverbe: si nous allions la rencontrer?
+
+--Bien qu'elle soit en Navarre, n'est-ce pas? dit d'Aubigné.
+
+--Ventre-saint-gris! est-ce que je n'y suis pas aussi, moi, en
+Navarre? est-ce que je ne suis pas censé y être, du moins? Tiens,
+Agrippa, tu m'as donné le frisson; monte et rentrons.
+
+--Ma foi non, dit d'Aubigné, marchez, je vous suivrai par derrière; je
+vous gênerais, et, ce qui pis est, vous me gêneriez.
+
+--Ferme donc la portière, ours du Béarn, et fais ce que tu voudras,
+dit Henri.
+
+Puis, s'adressant au cocher:
+
+--Lavarenne, où tu sais! dit-il.
+
+La litière s'éloigna lentement, suivi de d'Aubigné, qui, tout en
+gourmandant l'ami, avait voulu veiller sur le roi.
+
+Ce départ délivrait Chicot d'une appréhension terrible, car, après une
+telle conversation avec Henri, d'Aubigné n'était pas homme à laisser
+vivre l'imprudent qui l'aurait entendue.
+
+--Voyons, dit Chicot tout en sortant à quatre pattes de dessous son
+banc, faut-il que le Valois sache ce qui vient de se passer?
+
+Et Chicot se redressa pour rendre l'élasticité à ses longues jambes
+engourdies par la crampe.
+
+--Et pourquoi le saurait-il? reprit le Gascon, continuant de se parler
+à lui-même; deux hommes qui se cachent et une femme enceinte! En
+vérité, ce serait lâche. Non, je ne dirai rien; et puis, que je sois
+instruit, moi, n'est-ce pas le point important, puisqu'au bout du
+compte c'est moi qui règne?
+
+Et Chicot fit tout seul une joyeuse gambade.
+
+--C'est joli, les amoureux! continua Chicot; mais d'Aubigné a raison:
+il aime trop souvent, pour un roi _in partibus_, ce cher Henri de
+Navarre. Il y a un an, c'était pour madame de Sauve qu'il revenait à
+Paris. Aujourd'hui, il s'y fait suivre par cette charmante petite
+créature qui a des défaillances. Qui diable cela peut-il être? la
+Fosseuse, probablement. Et puis, j'y songe, si Henri de Navarre est un
+prétendant sérieux, s'il aspire au trône véritablement, le pauvre
+garçon, il doit penser un peu à détruire son ennemi le Balafré, son
+ennemi le cardinal de Guise, et son ennemi ce cher duc de Mayenne. Eh
+bien! je l'aime, moi, le Béarnais, et je suis sûr qu'il jouera un jour
+ou l'autre quelque mauvais tour à cet affreux boucher lorrain.
+Décidément, je ne soufflerai pas le mot de ce que j'ai vu et entendu.
+
+En ce moment, une bande de ligueurs ivres passa en criant: «Vive la
+messe, mort au Béarnais! au bûcher les huguenots! aux fagots les
+hérétiques!»
+
+Cependant la litière tournait l'angle du mur du cimetière des
+Saints-Innocents et passait dans les profondeurs de la rue
+Saint-Denis.
+
+--Voyons, dit Chicot, récapitulons: j'ai vu le cardinal de Guise, j'ai
+vu le duc de Mayenne, j'ai vu le roi Henri de Valois, j'ai vu le roi
+Henri de Navarre; un seul prince manque à ma collection, c'est le duc
+d'Anjou; cherchons-le jusqu'à ce que je le trouve. Voyons, où est mon
+François III? ventre de biche! j'ai soif de l'apercevoir, ce digne
+monarque.
+
+Et Chicot reprit le chemin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Chicot n'était pas le seul qui cherchât le duc d'Anjou et qui
+s'inquiétât de son absence; les Guise, eux aussi, le cherchaient de
+tous côtés, mais ils n'étaient pas plus heureux que Chicot. M. d'Anjou
+n'était pas homme à se hasarder imprudemment, et nous verrons plus
+tard quelles précautions le retenaient encore éloigné de ses amis.
+
+Un instant, Chicot crut l'avoir trouvé: c'était dans la rue Béthisy;
+un groupe nombreux s'était formé à la porte d'un marchand de vins, et
+dans ce groupe Chicot reconnut M. de Monsoreau et le Balafré.
+
+--Bon, dit-il, voici les remoras: le requin ne doit pas être loin.
+
+Chicot se trompait. M. de Monsoreau et le Balafré étaient occupés à
+verser, à la porte d'un cabaret regorgeant d'ivrognes, force rasades à
+un orateur dont ils excitaient ainsi la balbutiante éloquence.
+
+Cet orateur, c'était Gorenflot ivre mort. Gorenflot racontant son
+voyage de Lyon et son duel dans une auberge avec un effroyable suppôt
+de Calvin.
+
+M. de Guise prêtait à ce récit, dans lequel il croyait reconnaître des
+coïncidences avec le silence de Nicolas David, l'attention la plus
+soutenue.
+
+Au reste, la rue Béthisy était encombrée de monde; plusieurs
+gentilshommes ligueurs avaient attaché leurs chevaux à une espèce de
+rond-point assez commun dans la plupart des rues de cette époque.
+Chicot s'arrêta à l'extrémité du groupe qui fermait ce rond-point et
+tendit l'oreille.
+
+Gorenflot, tourbillonnant, éclatant, culbutant incessamment, renversé
+de sa chaire vivante, et remis tant bien que mal en selle sur Panurge;
+Gorenflot ne parlant plus que par saccades, mais malheureusement
+parlant encore, était le jouet de l'insistance du duc et de l'adresse
+de M. de Monsoreau, qui tiraient de lui des bribes de raison et des
+fragments d'aveux.
+
+Une pareille confession effraya le Gascon aux écoutes bien autrement
+que la présence du roi de Navarre à Paris. Il voyait venir le moment
+où Gorenflot laisserait échapper son nom, et ce nom pouvait éclaircir
+tout le mystère d'une lueur funeste. Chicot ne perdit pas de temps, il
+coupa ou dénoua les brides des chevaux qui se caressaient aux volets
+des boutiques du rond-point, et, donnant à deux ou trois d'entre eux
+de violents coups d'étrivières, il les lança au milieu de la foule,
+qui, devant leur galop et leur hennissement, s'ouvrit, rompue et
+dispersée.
+
+Gorenflot eut peur pour Panurge, les gentilshommes eurent peur pour
+eux-mêmes; l'assemblée s'ouvrit, chacun se dispersa. Le cri: «Au feu!»
+retentit, répété par une douzaine de voix. Chicot passa comme une
+flèche au milieu des groupes, et, s'approchant de Gorenflot, tout en
+lui montrant une paire d'yeux flamboyants qui commencèrent à le
+dégriser, saisit Panurge par la bride, et, au lieu de suivre la foule,
+lui tourna le dos, de sorte que ce double mouvement, fait en sens
+contraire, laissa bientôt un notable espace entre Gorenflot et le duc
+de Guise, espace que remplit à l'instant même le noyau toujours
+grossissant des curieux accourus trop tard.
+
+Alors Chicot entraîna le moine chancelant au fond du cul-de-sac formé
+par l'abside de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, et, l'adossant au
+mur, lui et Panurge, comme un statuaire eût fait d'un bas-relief qu'il
+eût voulu incruster dans la pierre:
+
+--Ah! ivrogne! lui dit-il; ah! païen! ah! traître! ah! renégat! tu
+préféreras donc toujours un pot de vin à ton ami?
+
+--Ah! monsieur Chicot! balbutia le moine.
+
+--Comment! je te nourris, infâme! continua Chicot, je t'abreuve, je
+t'emplis les poches et l'estomac, et tu trahis ton seigneur!
+
+--Ah! Chicot! dit le moine attendri.
+
+--Tu racontes mes secrets, misérable!
+
+--Cher ami!
+
+--Tais-toi! tu n'es qu'un sycophante, et tu mérites un châtiment.
+
+Le moine trapu, vigoureux, énorme, puissant comme un taureau, mais
+dompté par le repentir et surtout par le vin, vacillait sans se
+défendre, aux mains de Chicot, qui le secouait comme un ballon gonflé
+d'air.
+
+Panurge seul protestait contre la violence faite à son ami par des
+coups de pieds qui n'atteignaient personne, et que Chicot lui rendait
+en coups de bâton.
+
+--Un châtiment à moi! murmurait le moine; un châtiment à votre ami,
+cher monsieur Chicot!
+
+--Oui, oui, un châtiment, dit Chicot, et tu vas le recevoir.
+
+Et le bâton du Gascon passa pour un instant de la croupe de l'âne aux
+épaules larges et charnues du moine.
+
+--Oh! si j'étais à jeun! fit Gorenflot avec un mouvement de colère.
+
+--Tu me battrais, n'est-ce pas, ingrat? moi, ton ami?
+
+--Vous, mon ami, monsieur Chicot! et vous m'assommez.
+
+--Qui aime bien châtie bien.
+
+--Arrachez-moi donc la vie tout de suite! s'écria Gorenflot.
+
+--Je le devrais.
+
+--Oh! si j'étais à jeun! répéta le moine avec un profond gémissement.
+
+--Tu l'as déjà dit.
+
+Et Chicot redoubla de preuves d'amitié envers le pauvre genovéfain,
+qui se mit à beugler de toutes ses forces.
+
+--Allons, après le boeuf voici le veau, dit le Gascon. Çà, maintenant,
+qu'on se cramponne à Panurge et qu'on aille se coucher gentiment à _la
+Corne d'Abondance._
+
+--Je ne vois plus mon chemin, dit le moine, des yeux duquel coulaient
+de grosses larmes.
+
+--Ah! dit Chicot, si tu pleurais le vin que tu as bu, cela au moins te
+dégriserait peut-être. Mais non, il va falloir encore que je te serve
+de guide.
+
+Et Chicot se mit à tirer l'âne par la bride, tandis que le moine, se
+cramponnant des deux mains à la blatrière, faisait tous ses efforts
+pour conserver son centre de gravité.
+
+Ils traversèrent ainsi le pont aux Meuniers, la rue Saint-Barthélemy,
+le Petit-Pont, et remontèrent la rue Saint-Jacques, le moine toujours
+pleurant, le Gascon toujours tirant.
+
+Deux garçons, aides de maître Bonhomet, descendirent, sur l'ordre de
+Chicot, le moine de son âne, et le conduisirent dans le cabinet que
+nos lecteurs connaissent déjà.
+
+--C'est fait, dit maître Bonhomet en revenant.
+
+--Il est couché? demanda Chicot.
+
+--Il ronfle.
+
+--A merveille! mais, comme il se réveillera un jour ou l'autre,
+rappelez-vous que je ne veux point qu'il sache comment il est revenu
+ici, pas un mot d'explication, il ne serait même pas mal qu'il crût
+n'en être pas sorti depuis la fameuse nuit où il a fait un si grand
+esclandre dans son couvent, et qu'il prit pour un rêve ce qui lui est
+arrivé dans l'intervalle.
+
+--Il suffit, seigneur Chicot, répondit l'hôtelier; mais que lui est-il
+donc arrivé à ce pauvre moine?
+
+--Un grand malheur; il paraît qu'à Lyon il s'est pris de querelle avec
+un envoyé de M. de Mayenne, et qu'il l'a tué.
+
+--Oh! mon Dieu!... s'écria l'hôte, de sorte que....
+
+--De sorte que M. de Mayenne a juré, à ce qu'il paraît, qu'il le
+ferait rouer vif ou qu'il y perdrait son nom, répondit Chicot.
+
+--Soyez tranquille, dit Bonhomet, sous aucun prétexte il ne sortira
+d'ici.
+
+--A la bonne heure; et maintenant, continua le Gascon rassuré sur
+Gorenflot, il faut absolument que je retrouve mon duc d'Anjou,
+cherchons.
+
+Et il prit sa course vers l'hôtel de Sa Majesté François III.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LE PRINCE ET L'AMI.
+
+
+Comme on l'a vu, Chicot avait vainement cherché le duc d'Anjou par les
+rues de Paris pendant la soirée de la Ligue.
+
+Le duc de Guise, on se le rappelle, avait invité le prince à sortir:
+cette invitation avait inquiété l'ombrageuse altesse. François avait
+réfléchi, et, après réflexion, François dépassait le serpent en
+prudence.
+
+Cependant, comme son intérêt à lui-même exigeait qu'il vît de ses
+propres yeux ce qui devait se passer ce soir-là, il se décida à
+accepter l'invitation, mais il prit en même temps la résolution de ne
+mettre le pied hors de son palais que bien et dûment accompagné.
+
+De même que tout homme qui craint appelle une arme favorite à son
+secours, le duc alla chercher son épée, qui était Bussy d'Amboise.
+
+--Pour que le duc se décidât à cette démarche, il fallait que la peur
+le talonnât bien fort. Depuis sa déception à l'endroit de M. de
+Monsoreau, Bussy boudait, et François s'avouait à lui-même qu'à la
+place de Bussy, et en supposant qu'en prenant sa place il eût en même
+temps pris son courage, il aurait témoigné plus que du dépit au prince
+qui l'eût trahi d'une si cruelle façon.
+
+Au reste, Bussy, comme toutes les natures d'élite, sentait plus
+vivement la douleur que le plaisir: il est rare qu'un homme intrépide
+au danger, froid et calme en face du fer et du feu, ne succombe pas
+plus facilement qu'un lâche aux émotions d'une contrariété. Ceux que
+les femmes font pleurer le plus facilement, ce sont les hommes qui se
+font le plus craindre des hommes.
+
+Bussy dormait, pour ainsi dire, dans sa douleur: il avait vu Diane
+reçue à la cour, reconnue comme comtesse de Monsoreau, admise par la
+reine Louise au rang de ses dames d'honneur; il avait vu mille regards
+curieux dévorer cette beauté sans rivale, qu'il avait pour ainsi dire
+découverte et tirée du tombeau où elle était ensevelie. Il avait,
+pendant toute une soirée, attaché ses yeux ardents sur la jeune femme
+qui ne levait point ses yeux appesantis; et, dans tout l'éclat de
+cette fête, Bussy, injuste comme tout homme qui aime véritablement,
+Bussy, oubliant le passé et détruisant lui-même dans son esprit tous
+les fantômes de bonheur que le passé y avait fait naître, Bussy ne
+s'était pas demandé combien Diane devait souffrir de tenir ainsi ses
+yeux baissés, elle qui pouvait, en face d'elle, apercevoir un visage
+voilé par une tristesse sympathique, au milieu de toutes ces figures
+indifférentes ou sottement curieuses.
+
+--Oh! se dit Bussy à lui-même, en voyant qu'il attendait inutilement
+un regard, les femmes n'ont d'adresse et d'audace que lorsqu'il s'agit
+de tromper un tuteur, un époux ou une mère; elles sont gauches, elles
+sont lâches, lorsqu'il s'agit de payer une dette de simple
+reconnaissance; elles ont tellement peur de paraître aimer, elles
+attachent un prix si exagéré à leur moindre faveur, que, pour
+désespérer celui qui prétend à elles, elles ne regardent point, quand
+tel est leur caprice, à lui briser le coeur. Diane pouvait me dire
+franchement: «Merci de ce que vous avez fait pour moi, monsieur de
+Bussy, mais je ne vous aime pas.» J'eusse été tué du coup, ou j'en
+eusse guéri. Mais non! elle me préfère, me laisse l'aimer inutilement;
+mais elle n'y a rien gagné, car je ne l'aime plus, je la méprise.
+
+Et il s'éloigna du cercle royal, la rage dans le coeur.
+
+En ce moment, ce n'était plus cette noble figure que toutes les femmes
+regardaient avec amour et tous les hommes avec terreur: c'était un
+front terni, un oeil faux, un sourire oblique.
+
+Bussy, en sortant, se vit passer dans un grand miroir de Venise et se
+trouva lui-même insupportable à voir.
+
+--Mais je suis fou, dit-il; comment, pour une personne qui me
+dédaigne, je me rendrais odieux à cent qui me recherchent! Mais
+pourquoi me dédaigne-t-elle, ou plutôt pour qui?
+
+Est-ce pour ce long squelette à face livide, qui, toujours planté à
+dix pas d'elle, la couve sans cesse de son jaloux regard... et qui,
+lui aussi, feint de ne pas me voir? Et dire cependant que, si je le
+voulais, dans un quart d'heure, je le tiendrais muet et glacé sous mon
+genou avec dix pouces de mon épée dans le coeur; dire que, si je le
+voulais, je pourrais jeter sur cette robe blanche le sang de celui qui
+y a cousu ces fleurs; dire que, si je le voulais, ne pouvant être
+aimé, je serais au moins terrible et haï!
+
+Oh! sa haine! sa haine! plutôt que son indifférence.
+
+Oui, mais ce serait banal et mesquin: c'est ce que feraient un Quélus
+et un Maugiron, si un Quélus et un Maugiron savaient aimer. Mieux vaut
+ressembler à ce héros de Plutarque que j'ai tant admiré, à ce jeune
+Antiochus mourant d'amour, sans risquer un aveu, sans proférer une
+plainte. Oui, je me tairai! Oui, moi qui ai lutté corps à corps avec
+tous les hommes effrayants de ce siècle; moi qui ai vu Crillon, le
+brave Crillon lui-même, désarmé devant moi, et qui ai tenu sa vie à ma
+merci. Oui, j'éteindrai ma douleur et l'étoufferai dans mon âme, comme
+a fait Hercule du géant Antée, sans lui laisser toucher une seule fois
+du pied l'Espérance, sa mère. Non, rien ne m'est impossible à moi,
+Bussy, que, comme Crillon, on a surnommé le brave, et tout ce que les
+héros ont fait, je le ferai.
+
+Et, sur ces mots, il déroidit la main convulsive avec laquelle il
+déchirait sa poitrine, il essuya la sueur de son front et marcha
+lentement vers la porte; son poing allait frapper rudement la
+tapisserie: il se commanda la patience et la douceur, et il sortit, le
+sourire sur les lèvres et le calme sur le front, avec un volcan dans
+le coeur.
+
+Il est vrai que, sur sa route, il rencontra M. le duc d'Anjou et
+détourna la tête, car il sentait que toute sa fermeté d'âme ne
+pourrait aller jusqu'à sourire, et même saluer le prince qui
+l'appelait son ami et qui l'avait trahi si odieusement.
+
+En passant, le prince prononça le nom de Bussy, mais Bussy ne se
+détourna même point.
+
+Bussy rentra chez lui. Il plaça son épée sur la table, ôta son
+poignard de sa gaîne, dégrafa lui-même pourpoint et manteau, et
+s'assit dans un grand fauteuil en appuyant sa tête à l'écusson de ses
+armes qui en ornait le dossier.
+
+Ses gens le virent absorbé; ils crurent qu'il voulait reposer, et
+s'éloignèrent. Bussy ne dormait pas: il rêvait.
+
+Il passa de cette façon plusieurs heures sans s'apercevoir qu'à
+l'autre bout de la chambre un homme, assis comme lui, l'épiait
+curieusement, sans faire un geste, sans prononcer un mot, attendant,
+selon toute probabilité, l'occasion d'entrer en relation, soit par un
+mot, soit par un signe.
+
+Enfin, un frisson glacial courut sur les épaules de Bussy et fit
+vaciller ses yeux; l'observateur ne bougea point.
+
+Bientôt les dents du comte cliquèrent les unes contre les autres; ses
+bras se roidirent; sa tête, devenue trop pesante, glissa le long du
+dossier du fauteuil et tomba sur son épaule.
+
+En ce moment, l'homme qui l'examinait se leva de sa chaise en poussant
+un soupir, et s'approcha de lui.
+
+--Monsieur le comte, dit-il, vous avez la fièvre.
+
+Le comte leva son front qu'empourprait la chaleur de l'accès.
+
+--Ah! c'est toi, Remy, dit-il.
+
+--Oui, comte; je vous attendais ici.
+
+--Ici, et pourquoi?
+
+--Parce que là où l'on souffre on ne reste pas longtemps.
+
+--Merci, mon ami, dit Bussy en prenant la main du jeune homme.
+
+Remy garda entre les siennes cette main terrible, devenue plus faible
+que la main d'un enfant, et, la pressant avec affection et respect
+contre son coeur:
+
+--Voyons, dit-il, il s'agit de savoir, monsieur le comte, si vous
+voulez demeurer ainsi: voulez-vous que la fièvre gagne et vous abatte?
+restez debout; voulez-vous la dompter? mettez-vous au lit, et
+faites-vous lire quelque beau livre où vous puissiez puiser l'exemple
+et la force.
+
+Le comte n'avait plus rien à faire au monde qu'obéir; il obéit.
+
+C'est donc en son lit que le trouvèrent tous les amis qui le vinrent
+visiter.
+
+Pendant toute la journée du lendemain, Remy ne quitta point le chevet
+du comte; il avait la double attribution de médecin du corps et de
+médecin de l'âme; il avait des breuvages rafraîchissants pour l'un, il
+avait de douces paroles pour l'autre.
+
+Mais le lendemain, qui était le jour où M. de Guise était venu au
+Louvre, Bussy regarda autour de lui, Remy n'y était point.
+
+--Il s'est fatigué, pensa Bussy; c'est bien naturel! pauvre garçon,
+qui doit avoir tant besoin d'air, de soleil et de printemps! Et puis
+Gertrude l'attendait, sans doute; Gertrude n'est qu'une femme de
+chambre, mais elle l'aime... Une femme de chambre qui aime vaut mieux
+qu'une reine qui n'aime pas.
+
+La journée se passa ainsi, Remy ne reparut pas; justement parce qu'il
+était absent, Bussy le désirait; il se sentait contre ce pauvre garçon
+de terribles mouvements d'impatience.
+
+--Oh! murmura-t-il une fois ou deux, moi qui croyais encore à la
+reconnaissance et à l'amitié! Non, désormais je ne veux plus croire à
+rien.
+
+Vers le soir, quand les rues commençaient à s'emplir de monde et de
+rumeurs, quand le jour déjà disparu ne permettait plus de distinguer
+les objets dans l'appartement, Bussy entendit des voix très-hautes et
+très-nombreuses dans son antichambre.
+
+Un serviteur accourut alors tout effaré.
+
+--Monseigneur le duc d'Anjou, dit-il.
+
+--Fais entrer, répliqua Bussy en fronçant le sourcil à l'idée que son
+maître s'inquiétait de lui, ce maître dont il méprisait jusqu'à la
+politesse.
+
+Le duc entra. La chambre de Bussy était sans lumière; les coeurs
+malades aiment l'obscurité, car ils peuplent l'obscurité de fantômes.
+
+--Il fait trop sombre chez toi, Bussy, dit le duc; cela doit te
+chagriner.
+
+Bussy garda le silence; le dégoût lui fermait la bouche.
+
+--Es-tu donc malade gravement, continua le duc, que tu ne me réponds
+pas?
+
+--Je suis fort malade, en effet, monseigneur, murmura Bussy.
+
+--Alors, c'est pour cela que je ne t'ai point vu chez moi depuis deux
+jours? dit le duc.
+
+--Oui, monseigneur, dit Bussy.
+
+Le prince, piqué de ce laconisme, fit deux ou trois tours par la
+chambre en regardant les sculptures qui se détachaient dans l'ombre,
+et en maniant les étoffes.
+
+--Tu es bien logé, Bussy, ce me semble du moins, dit le duc.
+
+Bussy ne répondit pas.
+
+--Messieurs, dit le duc à ses gentilshommes, demeurez dans la chambre
+à côté; il faut croire que, décidément, mon pauvre Bussy est bien
+malade. Çà, pourquoi n'a-t-on pas prévenu Miron? Le médecin d'un roi
+n'est pas trop bon pour Bussy.
+
+Un serviteur de Bussy secoua la tête: le duc regarda ce mouvement.
+
+--Voyons, Bussy, as-tu des chagrins? demanda le prince presque
+obséquieusement.
+
+--Je ne sais pas, répondit le comte.
+
+Le duc s'approcha, pareil à ces amants qu'on rebute, et qui, à mesure
+qu'on les rebute, deviennent plus souples et plus complaisants.
+
+--Voyons! parle-moi donc, Bussy! dit-il.
+
+--Eh! que vous dirai-je, monseigneur?
+
+--Tu es fâché contre moi, hein? ajouta-t-il à voix basse.
+
+--Moi, fâché, de quoi? D'ailleurs, on ne se fâche point contre les
+princes. A quoi cela servirait-il?
+
+Le duc se tut.
+
+--Mais, dit Bussy à son tour, nous perdons le temps en préambules.
+Allons au fait, monseigneur.
+
+Le duc regarda Bussy.
+
+--Vous avez besoin de moi, n'est-ce pas? dit ce dernier avec une
+dureté incroyable.
+
+--Ah! monsieur de Bussy!
+
+--Eh! sans doute, vous avez besoin de moi, je le répète; croyez-vous
+que je pense que c'est par amitié, que vous me venez voir? Non,
+pardieu, car vous n'aimez personne.
+
+--Oh! Bussy!... toi, me dire de pareilles choses!
+
+--Voyons, finissons-en; parlez, monseigneur, que vous faut-il? Quand
+on appartient à un prince, quand ce prince dissimule au point de vous
+appeler mon ami, eh bien! il faut lui savoir gré de la dissimulation
+et lui faire tout sacrifice, même celui de la vie. Parlez.
+
+Le duc rougit; mais, comme il était dans l'ombre, personne ne vit
+cette rougeur.
+
+--Je ne voulais rien de toi, Bussy, et tu te trompes, dit-il, en
+croyant ma visite intéressée. Je désire seulement, voyant le beau
+temps qu'il fait, et tout Paris étant ému ce soir de la signature de
+la Ligue, t'avoir en ma compagnie pour courir un peu la ville.
+
+Bussy regarda le duc.
+
+--N'avez-vous pas Aurilly? dit-il.
+
+--Un joueur de luth.
+
+--Ah! monseigneur! vous ne lui donnez pas toutes ses qualités, je
+croyais qu'il remplissait encore près de vous d'autres fonctions. Et,
+en dehors d'Aurilly, d'ailleurs, vous avez encore dix ou douze
+gentilshommes dont j'entends les épées retentir sur les boiseries de
+mon antichambre.
+
+La portière se souleva lentement.
+
+--Qui est là? demanda le duc avec hauteur, et qui entre sans se faire
+annoncer dans la chambre où je suis?
+
+--Moi, Remy, répondit le Haudoin en faisant une entrée majestueuse et
+nullement embarrassée.
+
+--Qu'est-ce que Remy? demanda le duc.
+
+--Remy, monseigneur, répondit le jeune homme, c'est le médecin.
+
+--Remy, dit Bussy, c'est plus que le médecin, monseigneur, c'est
+l'ami.
+
+--Ah! fît le duc blessé.
+
+--Tu as entendu ce que monseigneur désire, demanda Bussy en
+s'apprêtant à sortir du lit.
+
+--Oui, que vous l'accompagniez, mais....
+
+--Mais quoi? dit le duc.
+
+--Mais vous ne l'accompagnerez pas, monseigneur, répondit le Haudoin.
+
+--Et pourquoi cela? s'écria François.
+
+--Parce qu'il fait trop froid dehors, monseigneur.
+
+--Trop froid? dit le duc surpris qu'on osât lui résister.
+
+--Oui! trop froid. En conséquence, moi qui réponds de la santé de M.
+de Bussy à ses amis et à moi-même, je lui défends de sortir.
+
+Bussy n'en allait pas moins sauter en bas du lit, mais la main de Remy
+rencontra la sienne et la lui serra d'une façon significative.
+
+--C'est bon, dit le duc. Puisqu'il courrait si gros risque à sortir,
+il restera.
+
+Et Son Altesse, piquée outre mesure, fit deux pas vers la porte.
+
+Bussy ne bougea point.
+
+Le duc revint vers le lit.
+
+--Ainsi c'est décidé, dit-il, tu ne te risques point?
+
+--Vous le voyez, monseigneur, dit Bussy, le médecin le défend.
+
+--Tu devrais voir Miron, Bussy; c'est un grand docteur.
+
+--Monseigneur, j'aime mieux un médecin ami qu'un médecin savant, dit
+Bussy.
+
+--En ce cas, adieu!
+
+--Adieu, monseigneur!
+
+Et le duc sortit avec grand fracas.
+
+A peine fut-il dehors, que Remy, qui l'avait suivi des yeux jusqu'à ce
+qu'il fût sorti de l'hôtel, accourut près du malade.
+
+--Çà, dit-il, monseigneur, qu'on se lève, et tout de suite, s'il vous
+plaît.
+
+--Pour quoi faire me lever?
+
+--Pour venir faire un tour avec moi. Il fait trop chaud dans cette
+chambre.
+
+--Mais tu disais tout à l'heure au duc qu'il faisait trop froid
+dehors!
+
+--Depuis qu'il est sorti la température a changé.
+
+--De sorte que... dit Bussy en se soulevant avec curiosité.
+
+--De sorte qu'en ce moment, répondit le Haudoin, je suis convaincu que
+l'air vous serait bon.
+
+--Je ne comprends pas, fit Bussy.
+
+--Est-ce que vous comprenez quelque chose aux potions que je vous
+donne? vous les avalez cependant. Allons! sus! levons-nous: une
+promenade avec M. le duc d'Anjou était dangereuse, avec le médecin
+elle est salutaire; c'est moi qui vous le dis. N'avez-vous donc plus
+confiance en moi? alors il faut me renvoyer.
+
+--Allons donc, dit Bussy, puisque tu le veux.
+
+--Il le faut.
+
+Bussy se leva pâle et tremblant.
+
+--L'intéressante pâleur, dit Remy, le beau malade!
+
+--Mais où allons-nous?
+
+--Dans un quartier dont j'ai analysé l'air aujourd'hui même.
+
+--Et cet air?
+
+--Est souverain pour votre maladie, monseigneur.
+
+Bussy s'habilla.
+
+--Mon chapeau et mon épée! dit-il.
+
+Il se coiffa de l'un et ceignit l'autre.
+
+Puis tous deux sortirent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+
+ÉTYMOLOGIE DE LA RUE DE LA JUSSIENNE
+
+
+Remy prit son malade pardessous le bras, tourna à gauche, prit la rue
+Coquillère et la suivit jusqu'au rempart.
+
+--C'est étrange, dit Bussy, tu me conduis du côté des marais de la
+Grange-Batelière, et tu prétends que ce quartier est sain?
+
+--Oh! monsieur! dit Remy, un peu de patience, nous allons tourner
+autour de la rue Pagevin, nous allons laisser à droite la rue
+Breneuse, et nous allons rentrer dans la rue Montmartre; vous verrez
+la belle rue que la rue Montmartre!
+
+--Crois-tu donc que je ne la connais pas?
+
+--Eh bien! alors, si vous la connaissez, tant mieux! je n'aurai pas
+besoin de perdre du temps à vous en faire voir les beautés, et je vous
+conduirai tout de suite dans une petite jolie rue. Venez toujours, je
+ne vous dis que cela.
+
+Et, en effet, après avoir laissé la porte Montmartre à gauche et avoir
+fait deux cents pas, à peu près, dans la rue, Remy tourna à droite.
+
+--Ah çà! mais tu le fais exprès, s'écria Bussy; nous retournons d'où
+nous venons.
+
+--Ceci, dit Remy, est la rue de la Gypecienne, ou de l'Égyptienne,
+comme vous voudrez, rue que le peuple commence déjà à nommer la rue de
+la Gyssienne, et qu'il finira par appeler, avant peu, la rue de la
+Jussienne, parce que c'est plus doux, et que le génie des langues tend
+toujours, à mesure qu'on s'avance vers le Midi, à multiplier les
+voyelles. Vous devez savoir cela, vous, monseigneur, qui avez été en
+Pologne; les coquins n'en sont-ils pas encore à leurs quatre consonnes
+de suite, ce qui fait qu'ils ont l'air, en parlant, de broyer de
+petits cailloux et de jurer en les broyant?
+
+--C'est très-juste, dit Bussy; mais comme je ne crois pas que nous
+soyons venus ici pour faire un cours de phylologie voyons, dis-moi où
+allons-nous?
+
+--Voyez-vous cette petite église? dit Remy sans répondre autrement à
+ce que lui disait Bussy. Hein! monseigneur! comme elle est fièrement
+campée, avec sa façade sur la rue et son abside sur le jardin de la
+communauté! Je parie que vous ne l'avez, jusqu'à ce jour, jamais
+remarquée?
+
+--En effet, dit Bussy, je ne la connaissais pas.
+
+Et Bussy n'était pas le seul seigneur qui ne fût jamais entré dans
+cette église de Sainte-Marie-L'Égyptienne, église toute populaire, et
+qui était connue aussi des fidèles qui la fréquentaient sous le nom de
+chapelle Quoqhéron.
+
+--Eh bien! dit Remy, maintenant que vous savez comment s'appelle cette
+église, monseigneur, et que vous en avez suffisamment examiné
+l'extérieur, entrons-y, et vous verrez les vitraux de la nef: ils sont
+curieux.
+
+Bussy regarda le Haudoin, et il vit sur le visage du jeune homme un si
+doux sourire, qu'il comprit que le jeune docteur avait, en le faisant
+entrer dans l'église, un autre but que celui de lui faire voir des
+vitraux qu'on ne pouvait voir, attendu qu'il faisait nuit.
+
+Mais il y avait autre chose encore que l'on pouvait voir, car
+l'intérieur de l'église était éclairé pour l'office du Salut: c'était
+ces naïves peintures du seizième siècle, comme l'Italie, grâce à son
+beau climat, en garde encore beaucoup, tandis que, chez nous,
+l'humidité d'un côté, et le vandalisme de l'autre, ont effacé, à qui
+mieux mieux, sur nos murailles, ces traditions d'un âge écoulé, et ces
+preuves d'une foi qui n'est plus.
+
+En effet, le peintre avait peint à fresque, pour François Ier et par
+les ordres de ce roi, la vie de sainte Marie l'Égyptienne; or, au
+nombre des sujets les plus intéressants de cette vie, l'artiste
+imagier, naïf et grand ami de la vérité, sinon anatomique, du moins
+historique, avait, dans l'endroit le plus apparent de la chapelle,
+placé ce moment difficile où, sainte Marie, n'ayant point d'argent
+pour payer le batelier, s'offre elle-même comme salaire de son
+passage.
+
+Maintenant, il est juste de dire que, malgré la vénération des fidèles
+pour Marie l'Égyptienne convertie, beaucoup d'honnêtes femmes du
+quartier trouvaient que le peintre aurait pu mettre ailleurs ce sujet,
+ou tout au moins le traiter d'une façon moins naïve, et la raison
+qu'elles donnaient, ou plutôt qu'elles ne donnaient point, était que
+certains détails de la fresque détournaient trop souvent la vue des
+jeunes courtauds de boutique que les drapiers, leurs patrons,
+amenaient à l'église les dimanches et fêtes.
+
+Bussy regarda le Baudoin, qui, devenu courtaud pour un instant,
+donnait une grande attention à cette peinture.
+
+--As-tu la prétention, lui dit-il, de faire naître en moi des idées
+anacréontiques, avec ta chapelle de Sainte-Marie-l'Égyptienne? S'il en
+est ainsi, tu t'es trompé d'espèce. Il faut amener ici des moines et
+des écoliers.
+
+--Dieu m'en garde, dit le Haudoin: _Omnis cogitatio libidinosa
+cerebrum inficit._
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Dame! écoutez donc, on ne peut cependant pas se crever les yeux
+quand on entre ici.
+
+--Voyons, tu avais un autre but, en m'amenant ici, n'est-ce pas, que
+de me faire voir les genoux de sainte Marie l'Égyptienne?
+
+--Ma foi, non, dit Remy.
+
+--Alors, j'ai vu, partons.
+
+--Patience! voici que l'office s'achève. En sortant maintenant nous
+dérangerions les fidèles.
+
+Et le Haudoin retint doucement Bussy par le bras.
+
+--Ah! voilà que chacun se retire, dit Remy. faisons comme les autres,
+s'il vous plaît.
+
+Bussy se dirigea vers la porte avec une indifférence et une
+distraction visibles.
+
+--Eh bien, dit le Haudoin, voilà que vous allez sortir sans prendre de
+l'eau bénite. Où diable avez-vous donc la tête?
+
+Bussy, obéissant comme un enfant, s'achemina vers la colonne dans
+laquelle était incrusté le bénitier.
+
+Le Haudoin profita de ce mouvement pour faire un signe d'intelligence
+à une femme qui, sur le signe du jeune docteur, s'achemina de son côté
+vers la même colonne où tendait Bussy.
+
+Aussi, au moment où le comte portait la main vers le bénitier en forme
+de coquille, que soutenaient deux Égyptiens en marbre noir, une main
+un peu grosse et un peu rouge, qui cependant était une main de femme,
+s'allongea vers la sienne et humecta ses doigts de l'eau lustrale.
+
+Bussy ne put s'empêcher de porter ses yeux de la main grosse et rouge
+au visage de la femme; mais, à l'instant même, il recula d'un pas et
+pâlit subitement, car il venait de reconnaître, dans la propriétaire
+de cette main, Gertrude, à moitié cachée sous un voile de laine noir.
+
+Il resta le bras étendu, sans songer à faire le signe de la croix,
+tandis que Gertrude passait en le saluant et profilait sa haute taille
+sous le porche de la petite église.
+
+A deux pas derrière Gertrude, dont les coudes robustes faisaient faire
+place, venait une femme soigneusement enveloppée dans un mantelet de
+soie, une femme dont les formes élégantes et jeunes, dont le pied
+charmant, dont la taille délicate, firent songer à Bussy qu'il n'y
+avait au monde qu'une taille, qu'un pied, qu'une forme semblables.
+
+Remy n'eut rien à lui dire, il le regarda seulement; Bussy comprenait
+maintenant pourquoi le jeune homme l'avait amené rue
+Sainte-Marie-l'Égyptienne et l'avait fait entrer dans l'église.
+
+Bussy suivit cette femme, le Haudoin suivit Bussy.
+
+C'eût été une chose amusante que cette procession de quatre figures se
+suivant d'un pas égal, si la tristesse et la pâleur de deux d'entre
+elles n'eussent pas décelé de cruelles souffrances.
+
+Gertrude, toujours marchant la première, tourna l'angle de la rue
+Montmartre, fit quelques pas en suivant cette rue, puis tout à coup se
+jeta à droite dans une impasse sur laquelle s'ouvrait une porte.
+
+Bussy hésita.
+
+--Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, vous voulez donc que je
+vous marche sur les talons?
+
+Bussy continua sa route.
+
+Gertrude, qui marchait toujours la première, tira une clef de sa
+poche, et fit entrer sa maîtresse, qui passa devant elle sans
+retourner la tête.
+
+Le Haudoin dit deux mots à la camériste, s'effaça et laissa passer
+Bussy; puis Gertrude et lui entrèrent de front, refermèrent la porte,
+et l'impasse se retrouva déserte.
+
+Il était sept heures et demie du soir, on allait atteindre les
+premiers jours de mai; à l'air tiède qui indiquait les premières
+haleines du printemps, les feuilles commençaient à se développer au
+sein de leurs enveloppes crevassées.
+
+Bussy regarda autour de lui: il se trouvait dans un petit jardin de
+cinquante pieds carrés, entouré de murs très-hauts, sur le sommet
+desquels la vigne vierge et le lierre, élançant leurs pousses
+nouvelles, faisaient ébouler, de temps à autre, quelques petites
+parcelles de plâtre, et jetaient à la brise ce parfum âcre et
+vigoureux que le frais du soir arrache à leurs feuilles.
+
+De longues ravenelles, joyeusement élancées hors des crevasses du
+vieux mur de l'église, épanouissaient leurs boutons rouges comme un
+cuivre sans alliage.
+
+Enfin, les premiers lilas, éclos au soleil de la matinée, venaient, de
+leurs suaves émanations, ébranler le cerveau encore vacillant du jeune
+homme, qui se demandait si tant de parfums, de chaleur et de vie ne
+lui venaient pas à lui, si seul, si faible, si abandonné il y avait
+une heure à peine, ne lui venaient pas uniquement de la présence d'une
+femme si tendrement aimée.
+
+Sous un berceau de jasmin et de clématite, sur un petit banc de bois
+adossé au mur de l'église, Diane s'était assise, le front penché, les
+mains inertes et tombant à ses côtés, et l'on voyait s'effeuiller,
+froissée entre ses doigts, une giroflée qu'elle brisait sans s'en
+douter et dont elle éparpillait les fleurs sur le sable.
+
+A ce moment, un rossignol, caché dans un marronnier voisin, commença
+sa longue et mélancolique chanson, brodée de temps en temps de notes
+éclatantes comme des fusées.
+
+Bussy était seul dans ce jardin avec madame de Monsoreau, car Remy et
+Gertrude se tenaient à distance: il s'approcha d'elle; Diane leva la
+tête.
+
+--Monsieur le comte, dit-elle d'une voix timide, tout détour serait
+indigne de nous: si vous m'avez trouvée tout à l'heure à l'église
+Sainte-Marie-l'Égyptienne, ce n'est point le hasard qui vous y a
+conduit.
+
+--Non, madame, dit Bussy, c'est le Haudoin qui m'a fait sortir sans me
+dire dans quel but, et je vous jure que j'ignorais....
+
+--Vous vous trompez au sens de mes paroles, monsieur, dit tristement
+Diane. Oui, je sais bien que c'est M. Remy qui vous a conduit à
+l'église, et de force peut-être?
+
+--Madame, dit Bussy, ce n'est point de force... Je ne savais pas que
+j'y devais voir....
+
+--Voilà une dure parole, monsieur le comte, murmura Diane en secouant
+la tête et en levant sur Bussy un regard humide. Avez-vous l'intention
+de me faire comprendre que, si vous eussiez connu le secret de Remy,
+vous ne l'eussiez point accompagné?
+
+--Oh! madame!
+
+--C'est naturel, c'est juste, monsieur, vous m'avez rendu un service
+signalé, et je ne vous ai point encore remercié de votre courtoisie.
+Pardonnez-moi, et agréez toutes mes actions de grâces.
+
+--Madame....
+
+Bussy s'arrêta; il était tellement étourdi, qu'il n'avait à son
+service ni paroles ni idées.
+
+--Mais j'ai voulu vous prouver, moi, continua Diane en s'animant, que
+je ne suis pas une femme ingrate ni un coeur sans mémoire. C'est moi
+qui ai prié M. Remy de me procurer l'honneur de votre entretien; c'est
+moi qui ai indiqué ce rendez-vous: pardonnez-moi si je vous ai déplu.
+
+Bussy appuya une main sur son coeur.
+
+--Oh! madame, dit-il, vous ne le pensez pas.
+
+Les idées commençaient à revenir à ce pauvre coeur brisé, et il lui
+semblait que cette douce brise du soir qui lui apportait de si doux
+parfums et de si tendres paroles lui enlevait en même temps un nuage
+de dessus les yeux.
+
+--Je sais, continua Diane, qui était la plus forte, parce que depuis
+longtemps elle était préparée à cette entrevue, je sais combien vous
+avez eu de mal à faire ma commission. Je connais toute votre
+délicatesse. Je vous connais et vous apprécie, croyez-le bien. Jugez
+donc ce que j'ai dû souffrir à l'idée que vous méconnaîtriez les
+sentiments de mon coeur.
+
+--Madame, dit Bussy, depuis trois jours je suis malade.
+
+--Oui, je le sais, répondit Diane avec une rougeur qui trahissait tout
+l'intérêt qu'elle prenait à cette maladie, et je souffrais plus que
+vous, car M. Remy,--il me trompait sans doute,--M. Remy me laissait
+croire....
+
+--Que votre oubli causait ma souffrance. Oh! c'est vrai.
+
+--Donc, j'ai dû faire ce que je fais, comte, reprit madame de
+Monsoreau. Je vous vois, je vous remercie de vos soins obligeants, et
+vous en jure une reconnaissance éternelle.... Maintenant croyez que je
+parle du fond du coeur.
+
+Bussy secoua tristement la tête et ne répondit pas.
+
+--Doutez-vous de mes paroles? reprit Diane.
+
+--Madame, répondit Bussy, les gens qui ont de l'amitié pour quelqu'un
+témoignent cette amitié comme ils peuvent: vous me saviez au palais le
+soir de votre présentation à la cour; vous me saviez devant vous, vous
+deviez sentir mon regard peser sur toute votre personne, et vous
+n'avez pas seulement levé les yeux sur moi; vous ne m'avez pas fait
+comprendre, par un mot, par un geste, par un signe, que vous saviez
+que j'étais là; après cela, j'ai tort, madame; peut-être ne
+m'avez-vous pas reconnu, vous ne m'aviez vu que deux fois.
+
+Diane répondit par un regard de si triste reproche, que Bussy en fut
+remué jusqu'au fond des entrailles.
+
+--Pardon, madame, pardon, dit-il; vous n'êtes point une femme comme
+toutes les autres, et cependant vous agissez comme les femmes
+vulgaires; ce mariage?
+
+--Ne savez-vous pas comment j'ai été forcée à le conclure?
+
+--Oui, mais il était facile à rompre.
+
+--Impossible, au contraire.
+
+--Mais rien ne vous avertissait donc que, près de vous, veillait un
+homme dévoué?
+
+Diane baissa les yeux.
+
+--C'était cela surtout qui me faisait peur, dit-elle.
+
+--Et voilà à quelles considérations vous m'avez sacrifié. Oh! songez à
+ce que m'est la vie depuis que vous appartenez à un autre.
+
+--Monsieur, dit la comtesse avec dignité, une femme ne change point de
+nom sans qu'il n'en résulte un grand dommage pour son honneur, lorsque
+deux hommes vivent, qui portent, l'un le nom qu'elle a quitté, l'autre
+le nom qu'elle a pris.
+
+--Toujours est-il que vous avez gardé le nom de Monsoreau par
+préférence.
+
+--Le croyez-vous? balbutia Diane. Tant mieux!
+
+Et ses yeux se remplirent de larmes.
+
+Bussy, qui la vit laisser retomber sa tête sur sa poitrine, marcha
+avec agitation devant elle.
+
+--Enfin, dit Bussy, me voilà redevenu ce que j'étais, madame,
+c'est-à-dire un étranger pour vous.
+
+--Hélas! fit Diane.
+
+--Votre silence le dit assez.
+
+--Je ne puis parler que par mon silence.
+
+--Votre silence, madame, est la suite de votre accueil du Louvre. Au
+Louvre, vous ne me voyiez pas; ici vous ne me parlez pas.
+
+--Au Louvre, j'étais en présence de M. de Monsoreau. M. de Monsoreau
+me regardait, et il est jaloux.
+
+--Jaloux! Eh! que lui faut-il donc, mon Dieu! quel bonheur peut-il
+envier, quand tout le monde envie son bonheur?
+
+--Je vous dis qu'il est jaloux, monsieur; depuis quelques jours il a
+vu rôder quelqu'un autour de notre nouvelle demeure.
+
+--Vous avez donc quitté la petite maison de la rue Saint-Antoine?
+
+--Comment! s'écria Diane emportée par un mouvement irréfléchi, cet
+homme, ce n'était donc pas vous?
+
+--Madame, depuis que votre mariage a été annoncé publiquement, depuis
+que vous avez été présentée, depuis cette soirée du Louvre, enfin, où
+vous n'avez pas daigné me regarder, je suis couché; la fièvre me
+dévore, je me meurs; vous voyez que votre mari ne saurait être jaloux
+de moi, du moins, puisque ce n'est pas moi qu'il a pu voir autour de
+votre maison.
+
+--Eh bien, monsieur le comte, s'il est vrai, comme vous me l'avez dit,
+que vous eussiez quelque désir de me revoir, remerciez cet homme
+inconnu; car, connaissant M. de Monsoreau comme je le connais, cet
+homme m'a fait trembler pour vous, et j'ai voulu vous voir pour vous
+dire: «Ne vous exposez pas ainsi, monsieur le comte, ne me rendez pas
+plus malheureuse que je ne le suis.»
+
+--Rassurez-vous, madame; je vous le répète, ce n'était pas moi.
+
+--Maintenant, laissez-moi achever tout ce que j'avais à vous dire.
+Dans la crainte de cet homme, que nous ne connaissons pas, mais que M.
+de Monsoreau connaît peut-être, dans la crainte de cet homme, il exige
+que je quitte Paris; de sorte que, ajouta Diane en tendant la main à
+Bussy, de sorte que, monsieur le comte, vous pouvez regarder cet
+entretien comme le dernier... Demain je pars pour Méridor.
+
+--Vous partez, madame! s'écria Bussy.
+
+--Il n'est que ce moyen de rassurer M. de Monsoreau, dit Diane; il
+n'est que ce moyen de retrouver ma tranquillité. D'ailleurs, de mon
+côté, je déteste Paris; je déteste le monde, la cour, le Louvre. Je
+suis heureuse de m'isoler avec mes souvenirs de jeune fille; il me
+semble qu'en repassant par le sentier de mes jeunes années, un peu de
+mon bonheur d'autrefois retombera sur ma tête comme une douce rosée.
+Mon père m'accompagne. Je vais retrouver là-bas M. et madame de
+Saint-Luc, qui regrettent de ne pas m'avoir près d'eux. Adieu,
+monsieur de Bussy.
+
+Bussy cacha son visage entre ses deux mains.
+
+--Allons, murmura-t-il, tout est fini pour moi.
+
+--Que dites-vous là? s'écria Diane en se levant.
+
+--Je dis, madame, que cet homme qui vous exile, que cet homme qui
+m'enlève le seul espoir qui me restait, c'est-à-dire celui de respirer
+le même air que vous, de vous entrevoir derrière une jalousie, de
+toucher votre robe en passant, d'adorer enfin un être vivant et non
+pas une ombre, je dis, je dis que cet homme est mon ennemi mortel, et
+que, dussé-je y périr, je détruirai cet homme de mes mains.
+
+--Oh! monsieur le comte!
+
+--Le misérable! s'écria Bussy; comment! ce n'est point assez pour lui
+de vous avoir pour femme, vous, la plus belle et la plus chaste des
+créatures; il est encore jaloux! Jaloux! monstre ridicule et dévorant:
+il absorberait le monde.
+
+--Oh! calmez-vous, comte, calmez-vous, mon Dieu!... il est excusable,
+peut-être.
+
+--Il est excusable! c'est vous qui le défendez, madame!
+
+--Oh! si vous saviez! dit Diane en couvrant son visage de ses deux
+mains, comme si elle eût craint que, malgré l'obscurité, Bussy n'en
+distinguât la rougeur.
+
+--Si je savais? répéta Bussy. Eh! madame, je sais une chose, c'est
+qu'on a tort de penser au reste du monde quand on est votre mari.
+
+--Mais, dit Diane d'une voix entrecoupée, sourde, ardente; mais, si
+vous vous trompiez, monsieur le comte, s'il ne l'était pas!
+
+Et la jeune femme, à ces paroles, effleurant de sa main froide les
+mains brûlantes de Bussy, se leva et s'enfuit, légère comme une ombre,
+dans les détours sombres du petit jardin, saisit le bras de Gertrude
+et disparut en l'entraînant, avant que Bussy, ivre, insensé, radieux,
+eût seulement essayé d'étendre les bras pour la retenir.
+
+Il poussa un cri, et se leva chancelant.
+
+Remy arriva juste pour le retenir dans ses bras et le faire asseoir
+sur le banc que Diane venait de quitter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+COMMENT D'ÉPERNON EUT SON POURPOINT DÉCHIRÉ, ET COMMENT SCHOMBERG FUT
+TEINT EN BLEU.
+
+
+Tandis que maître la Hurière entassait signatures sur signatures,
+tandis que Chicot consignait Gorenflot à la Corne-d'Abondance, tandis
+que Bussy revenait à la vie, dans ce bienheureux petit jardin tout
+plein de parfums, de chants et d'amour, Henri, sombre de tout ce qu'il
+avait vu par la ville, irrité des prédications qu'il avait entendues
+dans les églises, furieux des saluts mystérieux recueillis par son
+frère d'Anjou, qu'il avait vu passer devant lui dans la rue
+Saint-Honoré, accompagné de M. de Guise et de M. de Mayenne, avec tout
+une suite de gentilshommes que semblait commander M. de Monsoreau,
+Henri, disons-nous, était rentré au Louvre en compagnie de Maugiron et
+de Quélus.
+
+Le roi, selon son habitude, était sorti avec ses quatre amis; mais, à
+quelques pas du Louvre, Schomberg et d'Épernon, ennuyés de voir Henri
+soucieux, et comptant qu'au milieu d'un pareil remue-ménage il y avait
+des chances pour le plaisir et les aventures, Schomberg et d'Épernon
+avaient profité de la première bousculade pour disparaître au coin de
+la rue de l'Astruce, et, tandis que le roi et ses deux amis
+continuaient leur promenade par le quai, ils s'étaient laissé emporter
+par la rue d'Orléans.
+
+Ils n'avaient pas fait cent pas, que chacun avait déjà son affaire.
+D'Épernon avait passé sa sarbacane entre les jambes d'un bourgeois qui
+courait, et qui s'en était allé du coup rouler à dix pas, et Schomberg
+avait enlevé la coiffe d'une femme qu'il avait cru laide et vieille,
+et qui s'était trouvée, par fortune, jeune et jolie.
+
+Mais tous deux avaient mal choisi leur jour pour s'attaquer à ces bons
+Parisiens, d'ordinaire si patients; il courait par les rues cette
+fièvre de révolte qui bat quelquefois tout à coup des ailes dans les
+murs des capitales: le bourgeois culbuté s'était relevé et avait crié:
+«Au parpaillot!» C'était un zélé, on le crut, et on s'élança vers
+d'Épernon; la femme décoiffée avait crié: «Au mignon!» ce qui était
+bien pis; et son mari, qui était un teinturier, avait lâché sur
+Schomberg ses apprentis.
+
+Schomberg était brave; il s'arrêta, voulut parler haut, et mit la main
+à son épée.
+
+D'Épernon était prudent, il s'enfuit.
+
+Henri ne s'était plus occupé de ses deux mignons, il les connaissait
+pour avoir l'habitude de se tirer d'affaire tous deux: l'un, grâce à
+ses jambes, l'autre, grâce à ses bras; il avait donc fait sa tournée
+comme nous avons vu, et, sa tournée faite, il était revenu au Louvre.
+
+Il était rentré dans son cabinet d'armes, et, assis sur son grand
+fauteuil, il tremblait d'impatience, cherchant un bon sujet de se
+mettre en colère.
+
+Maugiron jouait avec Narcisse, le grand lévrier du roi.
+
+Quélus, les poings appuyés contre ses joues, s'était accroupi sur un
+coussin, et regardait Henri.
+
+--Ils vont, ils vont, disait le roi. Leur complot marche; tantôt
+tigres, tantôt serpents; quand ils ne bondissent pas, ils rampent.
+
+--Eh! sire, dit Quélus, est-ce qu'il n'y a pas toujours des complots,
+dans un royaume? Que diable voudriez-vous que fissent les fils de
+rois, les frères de rois, les cousins de rois, s'ils ne complotaient
+pas?
+
+--Tenez, en vérité, Quélus, avec vos maximes absurdes et vos grosses
+joues boursouflées, vous me faites l'effet d'être, en politique, de la
+force du Gilles de la foire Saint-Laurent.
+
+Quélus pivota sur son coussin et tourna irrévérencieusement le dos au
+roi.
+
+--Voyons, Maugiron, reprit Henri, ai-je raison ou tort, mordieu! et
+doit-on me bercer avec des fadaises et des lieux communs, comme si
+j'étais un roi vulgaire ou un marchand de laine qui craint de perdre
+son chat favori?
+
+--Eh! sire, dit Maugiron qui était toujours et en tout point de l'avis
+de Quélus, si vous n'êtes pas un roi vulgaire, prouvez-le en faisant
+le grand roi. Que diable! voilà Narcisse, c'est un bon chien, c'est
+une bonne bête; mais, quand on lui tire les oreilles, il grogne, et
+quand on lui marche sur les pattes, il mord.
+
+--Bon! dit Henri, voilà l'autre qui me compare à mon chien.
+
+--Non pas, sire, dit Maugiron; vous voyez bien, au contraire, que je
+mets Narcisse fort au-dessus de vous, puisque Narcisse sait se
+défendre et que Votre Majesté ne le sait pas.
+
+Et, à son tour, il tourna le dos à Henri.
+
+--Allons, me voilà seul, dit le roi; fort bien, continuez, mes bons
+amis, pour qui l'on me reproche de dilapider le royaume;
+abandonnez-moi, insultez-moi, égorgez-moi tous; je n'ai que des
+bourreaux autour de ma personne, parole d'honneur. Ah! Chicot! mon
+pauvre Chicot, où es-tu?
+
+--Bon, dit Quélus, il ne nous manquait plus que cela. Voilà qu'il
+appelle Chicot, à présent.
+
+--C'est tout simple, répondit Maugiron.
+
+Et l'insolent se mit à mâchonner entre ses dents certain proverbe
+latin qui se traduit en français par l'axiome: _Dis-moi qui tu hantes,
+je te dirai qui tu es._
+
+Henri fronça le sourcil, un éclair de terrible courroux illumina ses
+grands yeux noirs, et, pour cette fois, certes, c'était bien un regard
+de roi que le prince lança sur ses indiscrets amis.
+
+Mais, sans doute épuisé par cette velléité de colère, Henri retomba
+sur sa chaise et frotta les oreilles d'un des petits chiens de sa
+corbeille.
+
+En ce moment un pas rapide retentit dans les antichambres, et
+d'Épernon apparut sans toquet, sans manteau, et son pourpoint tout
+déchiré.
+
+Quélus et Maugiron se retournèrent, et Narcisse s'élança vers le
+nouveau venu en jappant, comme si, des courtisans du roi, il ne
+reconnaissait que les habits.
+
+--Jésus-Dieu! s'écria Henri, que t'est-il donc arrivé?
+
+--Sire, dit d'Épernon, regardez-moi; voici de quelle façon l'on traite
+les amis de Votre Majesté.
+
+--Et qui t'a traité ainsi? demanda le roi.
+
+--Mordieu! votre peuple, ou plutôt le peuple de M. le duc d'Anjou, qui
+criait: Vive la Ligue! vive la messe! vive Guise! vive François! vive
+tout le monde enfin! excepté: Vive le roi.
+
+--Et que lui as-tu donc fait, à ce peuple, pour qu'il te traite ainsi?
+
+--Moi? rien. Que voulez-vous qu'un homme fasse à un peuple? Il m'a
+reconnu pour ami de Votre Majesté, et cela lui a suffi.
+
+--Mais Schomberg?
+
+--Quoi! Schomberg?
+
+--Schomberg n'est pas venu à ton secours? Schomberg ne t'a pas
+défendu?
+
+--Corboeuf! Schomberg avait assez à faire pour son propre compte.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, je l'ai laissé aux mains d'un teinturier dont il avait décoiffé
+la femme, et qui, avec cinq ou six garçons, était en train de lui
+faire passer un mauvais quart d'heure.
+
+--Par la mordieu! s'écria le roi, et où l'as-tu laissé, mon pauvre
+Schomberg? dit Henri en se levant; j'irai moi-même à son aide.
+Peut-être pourra-t-on dire, ajouta Henri en regardant Maugiron et
+Quélus, que mes amis m'ont abandonné, mais on ne dira pas au moins que
+j'ai abandonné mes amis.
+
+--Merci, sire, dit une voix derrière Henri, merci, me voilà, _Gott
+verdamme mih_; je m'en suis tiré tout seul, mais ce n'est pas sans
+peine.
+
+--Oh! Schomberg! c'est la voix de Schomberg! crièrent les trois
+mignons. Mais où diable es-tu?
+
+--Pardieu, où je suis, vous me voyez bien, s'écria la même voix.
+
+Et, en effet, des profondeurs obscures du cabinet on vit s'avancer,
+non pas un homme, mais une ombre.
+
+--Schomberg! s'écria le roi, d'où viens-tu, d'où sors-tu, et pourquoi
+es-tu de cette couleur?
+
+En effet, Schomberg, des pieds à la tète, sans exception d'aucune
+partie de ses vêtements ou de sa personne, Schomberg était du plus
+beau bleu de roi qu'il fût possible de voir.
+
+--_Der Teufel_! s'écria-t-il; les misérables! Je ne m'étonne plus si
+tout ce peuple courait après moi.
+
+--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Henri. Si tu étais jaune, cela
+s'expliquerait par la peur; mais bleu!
+
+--Il y a qu'ils m'ont trempé dans une cuve, les coquins; j'ai cru
+qu'ils me trempaient tout bonnement dans une cuve d'eau, et c'était
+dans une cuve d'indigo.
+
+--Oh! mordieu, dit Quélus en éclatant de rire, ils sont punis par où
+ils ont péché. C'est très-cher l'indigo, et tu leur emportes au moins
+pour vingt écus de teinture.
+
+--Je te conseille de plaisanter, toi; j'aurais voulu te voir à ma
+place.
+
+--Et tu n'en as pas étripé quelqu'un? demanda Maugiron.
+
+--J'ai laissé mon poignard quelque part, voilà tout ce que je sais,
+enfoncé jusqu'à la garde dans un fourreau de chair; mais, en une
+seconde, tout a été dit: j'ai été pris, soulevé, emporté, trempé dans
+la cuve et presque noyé.
+
+--Et comment t'es-tu tiré de leurs mains?
+
+--J'ai eu le courage de commettre une lâcheté, sire.
+
+--Et qu'as-tu fait?
+
+--J'ai crié: Vive la Ligue!
+
+--C'est comme moi, dit d'Épernon; seulement on m'a forcé d'ajouter:
+Vive le duc d'Anjou!
+
+--Et moi aussi, dit Schomberg en mordant ses mains de rage; moi aussi
+je l'ai crié. Mais ce n'est pas le tout.
+
+--Comment! dit le roi, ils t'ont encore fait crier autre chose, mon
+pauvre Schomberg?
+
+--Non, ils ne m'ont pas fait crier autre chose, et c'est bien assez
+comme cela, Dieu merci; mais au moment où je criais: Vive le duc
+d'Anjou!...
+
+--Eh bien!
+
+--Devinez qui passait?
+
+--Comment veux-tu que je devine?
+
+--Bussy, son damné Bussy, lequel m'a entendu crier vive son maître.
+
+--Le fait est qu'il n'a rien dû y comprendre, dit Quélus.
+
+--Parbleu! comme il était difficile de voir ce qui se passait! j'avais
+le poignard sur la gorge, et j'étais dans une cuve.
+
+--Comment, dit Maugiron, il ne t'a pas porté secours? Cela se devait
+cependant de gentilhomme à gentilhomme.
+
+--Lui, il paraît qu'il avait à songer à bien autre chose; il ne lui
+manquait que des ailes pour s'envoler; à peine touchait-il encore la
+terre.
+
+--Et puis, dit Maugiron, il ne t'aura peut-être pas reconnu?
+
+--La belle raison!
+
+--Étais-tu déjà passé au bleu?
+
+--Ah! c'est juste, dit Schomberg.
+
+--Dans ce cas, il serait excusable, reprit Henri, car, en vérité, mon
+pauvre Schomberg, je ne te reconnais pas moi-même.
+
+--N'importe, répliqua le jeune homme, qui n'était pas pour rien
+d'origine allemande, nous nous retrouverons autre part qu'au coin de
+la rue Coquillière, et un jour que je ne serai pas dans une cuve.
+
+--Oh! moi, dit d'Épernon, ce n'est pas au valet que j'en veux, c'est
+au maître; ce n'est pas à Bussy que je voudrais avoir affaire, c'est à
+monseigneur le duc d'Anjou.
+
+--Oui, oui, s'écria Schomberg, monseigneur le duc d'Anjou qui veut
+nous tuer par le ridicule, en attendant qu'il nous tue par le
+poignard.
+
+--Au duc d'Anjou, dont on chantait les louanges par les rues,--vous
+les avez entendues, sire, dirent ensemble Quélus et Maugiron.
+
+--Le fait est que c'est lui qui est duc et maître dans Paris à cette
+heure, et non plus le roi: essayez un peu de sortir, lui dit
+d'Épernon, et vous verrez si l'on vous respectera plus que nous.
+
+--Ah! mon frère! mon frère! murmura Henri d'un ton menaçant.
+
+--Ah! oui, sire, vous direz encore bien des fois, comme vous venez de
+le dire: «Ah! mon frère! mon frère!» sans prendre aucun parti contre
+ce frère, dit Schomberg; et cependant, je vous le déclare, et c'est
+clair pour moi, ce frère est à la tête de quelque complot.
+
+--Eh! mordieu! s'écria Henri, c'est ce que je disais à ces messieurs
+quand tu es entré tout à l'heure, d'Épernon; mais ils m'ont répondu en
+haussant les épaules et en me tournant le dos.
+
+--Sire, dit Maugiron, nous avons haussé les épaules et tourné le dos,
+non point parce que vous disiez qu'il y avait un complot, mais parce
+que nous ne vous voyions pas en humeur de le comprimer.
+
+--Et maintenant, continua Quélus, nous nous retournons vers vous pour
+vous redire: «Sauvez-nous, sire, ou plutôt sauvez-vous, car, nous
+tombés, vous êtes mort; demain M. de Guise vient au Louvre, demain il
+demandera que vous nommiez un chef à la Ligue; demain vous nommerez le
+duc d'Anjou comme vous avez promis de le faire, et alors, une fois le
+duc d'Anjou chef de la Ligue, c'est-à-dire à la tête de cent mille
+Parisiens échauffés par les orgies de cette nuit, le duc d'Anjou fera
+de vous ce qu'il voudra.»
+
+--Ah! ah! dit Henri, et en cas de résolution extrême, vous seriez donc
+disposés à me seconder?
+
+--Oui, sire, répondirent les jeunes gens d'une seule voix.
+
+--Pourvu cependant, sire, dit d'Épernon, que Votre Majesté me donne le
+temps de mettre un autre toquet, un autre manteau et un autre
+pourpoint.
+
+--Passe dans ma garde-robe, d'Épernon, et mon valet de chambre te
+donnera tout cela; nous sommes de même taille.
+
+--Et pourvu que vous me donniez le temps, à moi, de prendre un bain.
+
+--Passe dans mon étuve, Schomberg, et mon baigneur aura soin de toi.
+
+--Sire, dit Schomberg, nous pouvons donc espérer que l'insulte ne
+restera pas sans vengeance?
+
+Henri étendit la main en signe de silence, et, baissant la tête sur sa
+poitrine, parut réfléchir profondément. Puis, au bout d'un instant:
+
+--Quélus, dit-il, informez-vous si M. d'Anjou est rentré au Louvre.
+
+Quélus sortit. D'Épernon et Schomberg attendaient avec les autres la
+réponse de Quélus, tant leur zèle s'était ranimé par l'imminence du
+danger. Ce n'est point pendant la tempête, c'est pendant le calme
+qu'on voit les matelots récalcitrants.
+
+--Sire, demanda Maugiron, Votre Majesté prend donc un parti?
+
+--Vous allez voir, répliqua le roi.
+
+Quélus revint.
+
+--M. le duc n'est pas encore rentré, dit-il.
+
+--C'est bien, répondit le roi. D'Épernon, allez changer d'habit;
+Schomberg, allez changer de couleur; et vous, Quélus, et vous,
+Maugiron, descendez dans le préau et faites-moi bonne garde jusqu'à ce
+que mon frère rentre.
+
+--Et quand il rentrera? demanda Quélus.
+
+--Quand il rentrera, vous ferez fermer toutes les portes; allez.
+
+--Bravo, sire! dit Quélus.
+
+--Sire, dit d'Épernon, dans dix minutes je suis ici.
+
+--Moi, sire, je ne puis dire quand j'y serai, ce sera selon la qualité
+de la teinture.
+
+--Venez le plus tôt possible, répondit le roi, voilà tout ce que j'ai
+à vous dire.
+
+--Mais Votre Majesté va donc rester seule? demanda Maugiron.
+
+--Non, Maugiron, je reste avec Dieu, à qui je vais demander sa
+protection pour notre entreprise.
+
+--Priez-le bien, sire, dit Quélus, car je commence à croire qu'il
+s'entend avec le diable pour nous damner tous ensemble dans ce monde
+et dans l'autre.
+
+--_Amen_! dit Maugiron.
+
+Les deux jeunes gens qui devaient faire la garde sortirent par une
+porte. Les deux qui devaient changer de costume sortirent par l'autre.
+
+Le roi, resté seul, alla s'agenouiller à son prie-Dieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+CHICOT EST DE PLUS EN PLUS ROI DE FRANCE.
+
+
+Minuit sonna; les portes du Louvre fermaient d'ordinaire à minuit.
+Mais Henri avait sagement calculé que le duc d'Anjou ne manquerait pas
+de coucher ce soir-là au Louvre, pour laisser moins de prise aux
+soupçons que le tumulte de Paris, pendant cette soirée, pouvait faire
+naître dans l'esprit du roi.
+
+Le roi avait donc ordonné que les portes restassent ouvertes jusqu'à
+une heure.
+
+A minuit un quart, Quélus remonta.
+
+--Sire, le duc est rentré, dit-il.
+
+--Que fait Maugiron?
+
+--Il est resté en sentinelle pour voir si le duc ne sortira point.
+
+--Il n'y a pas de danger.
+
+--Alors.... dit Quélus en faisant un mouvement pour indiquer au roi
+qu'il n'y avait plus qu'à agir.
+
+--Alors... laissons-le se coucher tranquillement, dit Henri. Qui
+a-t-il près de lui?
+
+--M. de Monsoreau et ses gentilshommes ordinaires.
+
+--Et M. de Bussy?
+
+--M. de Bussy n'y est pas.
+
+--Bon, dit le roi, à qui c'était un grand soulagement que de sentir
+son frère privé de sa meilleure épée.
+
+--Qu'ordonne le roi? demanda Quélus.
+
+--Qu'on dise à d'Épernon et à Schomberg de se hâter, et qu'on
+prévienne M. de Monsoreau que je désire lui parler.
+
+Quélus s'inclina, et s'acquitta de la commission avec toute la
+promptitude que peuvent donner à la volonté humaine le sentiment de la
+haine et le désir de la vengeance réunis dans le même coeur.
+
+Cinq minutes après, d'Épernon et Schomberg entraient, l'un rhabillé à
+neuf, l'autre débarbouillé au vif; il n'y avait que les cavités du
+visage qui avaient conservé une teinte bleuâtre, qui, au dire de
+l'étuviste, ne s'en irait tout à fait qu'à la suite de plusieurs bains
+de vapeur.
+
+Après les deux mignons, M. de Monsoreau parut.
+
+--M. le capitaine des gardes de Votre Majesté vient de m'annoncer
+qu'elle me faisait l'honneur de m'appeler près d'elle, dit le grand
+veneur en s'inclinant.
+
+--Oui, monsieur, dit Henri; oui, en me promenant ce soir j'ai vu les
+étoiles si brillantes et la lune si belle, que j'ai pensé que, par un
+si magnifique temps, nous pourrions faire demain une chasse superbe;
+il n'est que minuit, monsieur le comte, partez donc pour Vincennes à
+l'instant même; faites-moi détourner un daim, et demain nous le
+courrons.
+
+--Mais, sire, dit Monsoreau, je croyais que demain Votre Majesté avait
+fait donner rendez-vous à monseigneur d'Anjou et à M. de Guise pour
+nommer un chef de la Ligue.
+
+--Eh bien, monsieur, après? dit le roi avec cet accent hautain auquel
+il était si difficile de répondre.
+
+--Après, sire... après, le temps manquera peut-être.
+
+--Le temps ne manque jamais, monsieur le grand veneur, à celui qui
+sait l'employer, c'est pour cela que je vous dis: «Vous avez le temps
+de partir ce soir, pourvu que vous partiez à l'instant même.» Vous
+avez le temps de détourner un daim cette nuit, et vous aurez le temps
+de tenir les équipages prêts pour demain dix heures. Allez donc, et à
+l'instant même! Quélus, Schomberg, faites ouvrir à M. de Monsoreau la
+porte du Louvre de ma part, de la part du roi; et toujours de la part
+du roi, faites-la fermer quand il sera sorti.
+
+Le grand veneur se retira tout étonné.
+
+--C'est donc une fantaisie du roi? demanda-t-il aux jeunes gens dans
+l'antichambre.
+
+--Oui, répondirent laconiquement ceux-ci.
+
+M. de Monsoreau vit qu'il n'y avait rien à tirer de ce côté-là et se
+tut.
+
+--Oh! oh! murmura-t-il en lui-même en jetant un regard du côté des
+appartements du duc d'Anjou, il me semble que cela ne flaire pas bon
+pour Son Altesse Royale.
+
+Mais il n'y avait pas moyen de donner l'éveil au prince: Quélus et
+Schomberg se tenaient, l'un à droite, l'autre à gauche du grand
+veneur. Un instant il crut que les deux mignons avaient des ordres
+particuliers et le tenaient prisonnier, et ce ne fut que lorsqu'il se
+trouva hors du Louvre et qu'il entendit la porte se refermer derrière
+lui, qu'il comprit que ses soupçons étaient mal fondés.
+
+Au bout de dix minutes, Schomberg et Quélus étaient de retour près du
+roi.
+
+--Maintenant, dit Henri, du silence, et suivez-moi tous quatre.
+
+--Où allons-nous, sire? demanda d'Épernon toujours prudent.
+
+--Ceux qui viendront le verront, répondit le roi.
+
+Les mignons assurèrent leurs épées, agrafèrent leurs manteaux et
+suivirent le roi, qui, un falot à la main, les conduisit par le
+corridor secret que nous connaissons, et par lequel, plus d'une fois
+déjà, nous avons vu la reine mère et le roi Charles IX se rendre chez
+leur fille et chez leur soeur, cette bonne Margot dont le duc d'Anjou,
+nous l'avons déjà dit, avait repris les appartements.
+
+Un valet de chambre veillait dans ce corridor; mais, avant qu'il eût
+eu le temps de se replier pour avertir son maître, Henri l'avait saisi
+de sa main en lui ordonnant de se taire, et l'avait passé à ses
+compagnons, lesquels l'avaient poussé et enfermé dans un cabinet.
+
+Ce fut donc le roi qui tourna lui-même le bouton de la chambre où
+couchait monseigneur le duc d'Anjou.
+
+Le duc venait de se mettre au lit, bercé par les rêves d'ambition
+qu'avaient fait naître en lui tous les événements de la soirée: il
+avait vu son nom exalté et le nom du roi flétri. Conduit par le duc de
+Guise, il avait vu le peuple parisien s'ouvrir devant lui et ses
+gentilshommes, tandis que les gentilshommes du roi étaient hués,
+bafoués, insultés. Jamais, depuis le commencement de cette longue
+carrière, si pleine de sourdes menées, de timides complots et de mines
+souterraines, il n'avait encore été si avant dans la popularité, et
+par conséquent dans l'espérance.
+
+Il venait de déposer sur sa table une lettre que M. de Monsoreau lui
+avait remise de la part du duc de Guise, lequel lui faisait en même
+temps recommander de ne pas manquer de se trouver le lendemain au
+lever du roi.
+
+Le duc d'Anjou n'avait pas besoin d'une pareille recommandation, et
+s'était bien promis de ne pas se manquer à lui-même à l'heure du
+triomphe.
+
+Mais sa surprise fut grande quand il vit la porte du couloir secret
+s'ouvrir, et sa terreur fut au comble lorsqu'il reconnut que c'était
+sous la main du roi qu'elle s'était ouverte ainsi.
+
+Henri fit signe à ses compagnons de demeurer sur le seuil de la porte,
+et s'avança vers le lit de François, grave, le sourcil froncé, et sans
+prononcer une parole.
+
+--Sire, balbutia le duc, l'honneur que me fait Votre Majesté est si
+imprévu....
+
+--Qu'il vous effraye, n'est-ce pas? dit le roi, je comprends cela;
+mais non, non, demeurez, mon frère, ne vous levez pas.
+
+--Mais, sire, cependant... permettez, fit le duc tremblant et attirant
+à lui la lettre du duc de Guise qu'il venait d'achever de lire.
+
+--Vous lisiez? demanda le roi.
+
+--Oui, sire.
+
+--Lecture intéressante, sans doute, puisqu'elle vous tenait éveillé à
+cette heure avancée de la nuit?
+
+--Oh! sire, répondit le duc avec un sourire glacé, rien de bien
+important, le petit courrier du soir.
+
+--Oui, fit Henri, je comprends cela, courrier du soir, courrier de
+Vénus; mais non, je me trompe, on ne cachette point avec des sceaux
+d'une pareille dimension les billets qu'on fait porter par Iris ou par
+Mercure.
+
+Le duc cacha tout à fait la lettre.
+
+--Il est discret, ce cher François, dit le roi avec un rire qui
+ressemblait trop à un grincement de dents pour que son frère n'en fût
+pas effrayé.
+
+Cependant il fit un effort et essaya de reprendre quelque assurance.
+
+--Votre Majesté veut-elle me dire quelque chose en particulier?
+demanda le duc à qui un mouvement des quatre gentilshommes demeurés à
+la porte venaient de révéler qu'ils écoutaient et se réjouissaient du
+commencement de la scène.
+
+--Ce que j'ai de particulier à vous dire, monsieur, dit le roi en
+appuyant sur ce mot, qui était celui que le cérémonial de France
+accorde aux frères des rois, vous trouverez bon que pour aujourd'hui
+je vous le dise devant témoins. Çà, messieurs, continua-t-il en se
+retournant vers les quatre jeunes gens, écoutez bien, le roi vous le
+permet.
+
+Le duc releva la tête.
+
+--Sire, dit-il avec ce regard haineux et plein de venin que l'homme a
+emprunté au serpent, avant d'insulter un homme de mon rang, vous
+eussiez dû me refuser l'hospitalité du Louvre; dans l'hôtel d'Anjou,
+au moins, j'eusse été maître de vous répondre.
+
+--En vérité, dit Henri avec une ironie terrible, vous oubliez donc que
+partout où vous êtes vous êtes mon sujet, et que mes sujets sont chez
+moi partout où ils sont; car, Dieu merci, je suis le roi!... le roi du
+sol!...
+
+--Sire, s'écria François, je suis au Louvre... chez ma mère.
+
+--Et votre mère est chez moi, répondit Henri. Voyons, abrégeons,
+monsieur: donnez-moi ce papier.
+
+--Lequel?
+
+--Celui que vous lisiez, parbleu! celui qui était tout ouvert sur
+votre table de nuit et que vous avez caché quand vous m'avez vu.
+
+--Sire, réfléchissez! dit le duc.
+
+--A quoi? demanda le roi.
+
+--A ceci: que vous faites une demande indigne d'un bon gentilhomme,
+mais, en revanche, digne d'un officier de votre police.
+
+Le roi devint livide.
+
+--Cette lettre, monsieur! dit-il.
+
+--Une lettre de femme, sire, réfléchissez, dit François.
+
+--Il y a des lettres de femmes fort bonnes à voir, fort dangereuses à
+ne pas être vues, témoin celles qu'écrit notre mère.
+
+--Mon frère! dit François.
+
+--Cette lettre, monsieur! s'écria le roi en frappant du pied, ou je
+vous la fais arracher par quatre Suisses!
+
+Le duc bondit hors de son lit, en tenant la lettre froissée dans ses
+mains, et avec l'intention manifeste de gagner la cheminée, afin de la
+jeter dans le feu.
+
+--Vous feriez cela, dit-il, à votre frère?
+
+Henri devina son intention et se plaça entre lui et la cheminée.
+
+--Non pas à mon frère, dit-il, mais à mon plus mortel ennemi! Non pas
+à mon frère, mais au duc d'Anjou, qui a couru toute la soirée les rues
+de Paris à la queue du cheval de M. de Guise! à mon frère, qui essaye
+de me cacher quelque lettre de l'un ou de l'autre de ses complices,
+MM. les princes lorrains.
+
+--Pour cette fois, dit le duc, votre police est mal faite.
+
+--Je vous dis que j'ai vu sur le cachet ces trois fameuses merlettes
+de Lorraine, qui ont la prétention d'avaler les fleurs de lis de
+France. Donnez donc, mordieu! donnez, ou....
+
+Henri fit un pas vers le duc et lui posa la main sur l'épaule.
+
+François n'eut pas plutôt senti s'appesantir sur lui la main royale,
+il n'eut pas plutôt d'un regard oblique considéré l'attitude menaçante
+des quatre mignons, lesquels commençaient à dégainer, que, tombant à
+genoux, à demi renversé contre son lit, il s'écria:
+
+--A moi! au secours! à l'aide! mon frère veut me tuer.
+
+Ces paroles, empreintes d'un accent de profonde terreur que leur
+donnait la conviction, firent impression sur le roi et éteignirent sa
+colère, par cela même qu'elles la supposaient plus grande qu'elle
+n'était. Il pensa qu'en effet François pouvait craindre un assassinat,
+et que ce meurtre eût été un fratricide. Alors il lui passa comme un
+vertige, à l'idée que sa famille, famille maudite comme toutes celles
+dans lesquelles doit s'éteindre une race, il lui passa un vertige en
+songeant que, dans sa famille, les frères assassinaient les frères par
+tradition.
+
+--Non, dit-il, vous vous trompez, mon frère, et le roi ne vous veut
+aucun mal du genre de celui que vous redoutez; du moins vous avez
+lutté, avouez-vous vaincu. Vous savez que le roi est le maître, ou si
+vous l'ignoriez, vous le savez maintenant. Eh bien, dites-le,
+non-seulement tout bas, mais encore tout haut.
+
+--Oh! je le dis, mon frère, je le proclame, s'écria le duc.
+
+--Fort bien. Cette lettre, alors... car le roi vous ordonne de lui
+rendre cette lettre.
+
+Le duc d'Anjou laissa tomber le papier.
+
+Le roi le ramassa, et, sans le lire, le plia et l'enferma dans son
+aumônière.
+
+--Est-ce tout, sire? dit le duc avec son regard louche.
+
+--Non, monsieur, dit Henri, il vous faudra encore pour cette
+rébellion, qui heureusement n'a point eu de fâcheux résultats, il vous
+faudra, si vous le voulez bien, garder la chambre jusqu'à ce que mes
+soupçons à votre égard aient été complètement dissipés. Vous êtes ici,
+l'appartement vous est familier, commode, et n'a pas trop l'air d'une
+prison; restez-y. Vous aurez bonne compagnie, du moins de l'autre côté
+de la porte, car, pour cette nuit, ces quatre messieurs vous
+garderont; demain matin ils seront relevés par un poste de Suisses.
+
+--Mais, mes amis, à moi, ne pourrai-je les voir?
+
+--Qui appelez-vous vos amis?
+
+--Mais M. de Monsoreau, par exemple, M. de Ribeirac, M. Antraguet, M.
+de Bussy.
+
+--Ah, oui! dit le roi, parlez de celui-là encore.
+
+--Aurait-il eu le malheur de déplaire à Votre Majesté?
+
+--Oui, dit le roi.
+
+--Quand cela?
+
+--Toujours, et cette nuit particulièrement.
+
+--Cette nuit; qu'a-t-il donc fait, cette nuit?
+
+--Il m'a fait insulter dans les rues de Paris.
+
+--Vous, sire?
+
+--Oui, moi, ou mes fidèles, ce qui est la même chose.
+
+--Bussy a fait insulter quelqu'un dans les rues de Paris, cette nuit?
+On vous a trompé, sire.
+
+--Je sais ce que je dis, monsieur.
+
+--Sire, s'écria le duc avec un air de triomphe, M. de Bussy n'est pas
+sorti de son hôtel depuis deux jours! il est chez lui, couché, malade,
+grelottant la fièvre.
+
+Le roi se retourna vers Schomberg.
+
+--S'il grelottait la fièvre, dit le jeune homme, ce n'était pas chez
+lui du moins, mais dans la rue Coquillière.
+
+--Qui vous a dit cela, demanda le duc d'Anjou en se soulevant, que
+Bussy était dans la rue Coquillière?
+
+--Je l'ai vu.
+
+--Vous avez vu Bussy dehors?
+
+--Bussy frais, dispos, joyeux, et qui paraissait le plus heureux homme
+du monde, et accompagné de son acolyte ordinaire, ce Remy, cet écuyer,
+ce médecin, que sais-je!
+
+--Alors je n'y comprends plus rien, dit le duc avec stupeur: j'ai vu
+M. de Bussy dans la soirée; il était sous les couvertures. Il faut
+qu'il m'ait trompé moi-même.
+
+--C'est bien, dit le roi, M. de Bussy sera puni comme les autres et
+avec les autres, lorsque l'affaire s'éclaircira.
+
+Le duc, qui pensa que c'était un moyen de détourner de lui la colère
+du roi que de la laisser s'écouler sur Bussy, le duc n'essaya point de
+prendre davantage la défense de son gentilhomme.
+
+--Si M. de Bussy a fait cela, dit-il; si, après avoir refusé de sortir
+avec moi, il est sorti seul, c'est qu'il avait effectivement, sans
+doute, des intentions qu'il ne pouvait m'avouer à moi dont il connaît
+le dévouement pour Votre Majesté.
+
+--Vous entendez, messieurs, ce que prétend mon frère, dit le roi; il
+prétend qu'il n'a pas autorisé M. de Bussy.
+
+--Tant mieux, dit Schomberg.
+
+--Pourquoi tant mieux?
+
+--Parce qu'alors Votre Majesté nous en laissera peut-être faire ce que
+nous voulons.
+
+--C'est bien, c'est bien, on verra plus tard, dit Henri. Messieurs, je
+vous recommande mon frère: ayez pour lui, pendant toute cette nuit, où
+vous allez avoir l'honneur de lui servir de garde, tous les égards
+qu'on a pour un prince du sang, c'est-à-dire au premier du royaume,
+après moi.
+
+--Oh! sire, dit Quélus avec un regard qui fit frissonner le duc, soyez
+donc tranquille, nous savons tout ce que nous devons à Son Altesse.
+
+--C'est bien; adieu, messieurs, dit Henri.
+
+--Sire! s'écria le duc plus épouvanté de l'absence du roi qu'il ne
+l'avait été de sa présence, quoi! je suis sérieusement prisonnier!
+quoi! mes amis ne pourront me visiter! quoi! il me sera défendu de
+sortir!
+
+Et l'idée du lendemain lui passait par l'esprit, de ce lendemain où sa
+présence était si nécessaire près de M. de Guise.
+
+--Sire, dit le duc qui voyait le roi prêt à se laisser fléchir,
+laissez-moi paraître au moins près de Votre Majesté; près de Votre
+Majesté est ma place; je suis prisonnier là aussi bien qu'ailleurs, et
+mieux gardé à vue même que dans toutes les places possibles. Sire,
+accordez-moi donc la faveur de rester près de Votre Majesté.
+
+Le roi, sur le point d'accorder au duc d'Anjou sa demande, à laquelle
+il ne voyait pas, d'ailleurs, un grand inconvénient, allait répondre
+_oui_, quand son attention fut distraite de son frère et attirée vers
+la porte par un corps très-long et très-agile, qui, avec les bras,
+avec la tête, avec le cou, avec tout ce qu'il pouvait remuer, enfin,
+faisait les gestes les plus négatifs qu'on pût inventer et exécuter
+sans se disloquer les os.
+
+--C'était Chicot qui faisait _non_.
+
+--Non, dit Henri à son frère, vous êtes fort bien ici, monsieur; et il
+me convient que vous y restiez.
+
+--Sire, balbutia le duc.
+
+--Dès que cela est le bon plaisir du roi de France, il me semble que
+cela doit vous suffire, monsieur, ajouta Henri d'un air de hauteur qui
+acheva d'accabler le duc.
+
+--Quand je disais que j'étais le véritable roi de France? murmura
+Chicot....
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+COMMENT CHICOT FIT UNE VISITE A BUSSY, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT.
+
+
+Le lendemain de ce jour, ou plutôt de cette nuit, Bussy, vers neuf
+heures du matin, déjeunait tranquillement avec Remy, qui, en sa
+qualité de médecin, lui ordonnait des confortants; ils causaient des
+événements de la veille, et Remy cherchait à se rappeler les légendes
+des fresques de la petite église de Sainte-Marie-l'Égyptienne.
+
+--Dis donc, Remy, lui demanda tout à coup Bussy, ne t'a-t-il pas
+semblé reconnaître ce gentilhomme qu'on trempait dans une cuve, quand
+nous sommes passés au coin de la rue Coquillière?
+
+--Sans doute, monsieur le comte: et même à ce point que, depuis ce
+moment, je cherche à me rappeler son nom.
+
+--Tu ne l'as donc pas reconnu non plus?
+
+--Non. Il était déjà bien bleu.
+
+--J'aurais dû le délivrer, dit Bussy: c'est un devoir entre gens comme
+il faut de se porter secours contre les manans; mais, on vérité, Remy,
+j'étais trop occupé de mes affaires.
+
+--Mais, si nous ne l'avons pas reconnu, lui, dit le Haudoin, il nous
+a, à coup sûr, reconnus, nous qui avions notre couleur naturelle, car
+il m'a semblé qu'il roulait des yeux effroyables, et qu'il nous
+montrait le poing en nous envoyant quelque menace.
+
+--Tu es sûr de cela, Remy?
+
+--Je réponds des yeux effroyables; mais je suis moins sûr du poing et
+des menaces, dit le Haudoin, qui connaissait le caractère irascible de
+Bussy.
+
+--Alors il faudra savoir quel est ce gentilhomme, Remy: je ne puis pas
+laisser passer ainsi une pareille injure.
+
+--Attendez donc, attendez donc, s'écria le Haudoin, comme s'il fût
+sorti de l'eau froide ou entré dans l'eau chaude. Oh! mon Dieu! j'y
+suis, je le connais.
+
+--Comment cela?
+
+--Je l'ai entendu jurer.
+
+--Je le crois mordieu bien, tout le monde eût juré en pareille
+situation.
+
+--Oui, mais lui, il a juré en allemand.
+
+--Bah!
+
+--Il a dit: _Gott verdamme._
+
+--C'est Schomberg, alors.
+
+--Lui-même, monsieur le comte, lui-même.
+
+--Alors, mon cher Remy, apprête tes onguents.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il y aura avant peu quelque raccommodage à faire à sa peau
+ou à la mienne.
+
+--Vous ne serez pas si fou que de vous faire tuer, étant en si bonne
+santé et si heureux, dit Remy en clignant de l'oeil; dame! voilà déjà
+une fois que sainte Marie l'Égyptienne vous ressuscite, elle pourrait
+bien se lasser de faire un miracle que le Christ lui-même n'a essayé
+que deux fois.
+
+--Au contraire, Remy, dit le comte, tu ne te doutes pas du bonheur
+qu'il y a, quand on est heureux, à s'en aller jouer sa vie contre
+celle d'un autre homme. Je t'assure que jamais je ne me suis battu de
+bon coeur quand j'avais perdu au jeu de grosses sommes, quand j'avais
+surpris ma maîtresse en faute ou quand j'avais quelque chose à me
+reprocher; mais chaque fois, au contraire, que ma bourse est ronde,
+mon coeur léger et ma conscience nette, je m'en vais hardi et railleur
+sur le pré; là, je suis sûr de ma main. Je lis jusqu'au fond des yeux
+de mon adversaire; je l'écrase de ma chance. Je suis dans la position
+d'un homme qui joue au passe-dix avec la veine, et qui sent le vent de
+la fortune pousser à lui l'or de son antagoniste. Non, c'est alors que
+je suis brillant, sûr de moi; c'est alors que je me fends à fond. Je
+me battrais admirablement bien aujourd'hui, Remy, dit le jeune homme
+en tendant la main au docteur, car, grâce à toi, je suis bien heureux!
+
+--Un moment, un moment, dit le Haudoin, vous vous priverez cependant,
+s'il vous plaît, de ce plaisir. Une belle dame de mes amies vous a
+recommandé à moi, et m'a fait jurer de vous garder sain et sauf, sous
+prétexte que vous lui deviez déjà la vie, et qu'on n'a pas la liberté
+de disposer de ce qu'on doit.
+
+--Bon Remy, fit Bussy en se plongeant dans ce vague de la pensée qui
+permet à l'homme amoureux d'entendre et de voir tout ce qu'on dit et
+tout ce qu'on fait, comme derrière une gaze, au théâtre, on voit les
+objets sans leurs angles et sans les crudités de leurs tons: état
+délicieux qui est presque un rêve, car, tout en suivant de l'âme sa
+pensée douce et fidèle, on a les sens distraits par la parole ou le
+geste d'un ami.
+
+--Vous m'appelez bon Remy, dit le Haudoin, parce que je vous ai fait
+revoir madame de Monsoreau; mais m'appellerez-vous encore bon Remy
+quand vous allez être séparé d'elle, et malheureusement le jour
+approche, s'il n'est pas arrivé.
+
+--Plaît-il? s'écria énergiquement Bussy. Ne plaisantons pas là-dessus,
+maître le Haudoin.
+
+--Eh! monsieur, je ne plaisante pas; ne savez-vous point qu'elle part
+pour l'Anjou, et que moi-même je vais avoir la douleur d'être séparé
+de mademoiselle Gertrude?... Ah!
+
+Bussy ne put s'empêcher de sourire au prétendu désespoir de Remy.
+
+--Tu l'aimes beaucoup? demanda-t-il.
+
+--Je crois bien... et elle donc.... Si vous saviez comme elle me bat.
+
+--Et tu te laisses faire?
+
+--Par amour pour la science: elle m'a forcé d'inventer une pommade
+souveraine pour faire disparaître les bleus.
+
+--En ce cas, tu devrais bien en envoyer plusieurs pots à Schomberg.
+
+--Ne parlons plus de Schomberg, il est convenu que nous le laissons se
+débarbouiller à sa guise.
+
+--Oui, et revenons à madame de Monsoreau, ou plutôt à Diane de
+Méridor, car tu sais....
+
+--Oh! mon Dieu, oui; je sais.
+
+--Remy, quand partons-nous?
+
+--Ah! voilà ce dont je me doutais; le plus tard possible, monsieur le
+comte.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--D'abord parce que nous avons à Paris ce cher M. d'Anjou, le chef de
+la communauté, qui s'est mis, hier soir, à ce qu'il m'a semblé, dans
+de telles affaires, qu'il va évidemment avoir besoin de vous.
+
+--Ensuite.
+
+--Ensuite parce que M. de Monsoreau, par une bénédiction toute
+particulière, ne se doute de rien, à votre endroit du moins, et qu'il
+se douterait peut-être de quelque chose s'il vous voyait disparaître
+de Paris en même temps que sa femme qui n'est point sa femme.
+
+--Eh bien, que m'importe qu'il s'en doute?
+
+--Oh! oui, mais cela m'importe beaucoup, à moi, mon cher seigneur. Je
+me charge de raccommoder les coups d'épée reçus en duel, parce que,
+comme vous tirez de première force, vous ne recevez jamais de coups
+d'épée bien sérieux, mais je récuse les coups de poignard poussés dans
+les guet-apens et surtout par les maris jaloux; ce sont des animaux
+qui, en pareil cas, tapent fort dur; voyez plutôt ce pauvre M. de
+Saint-Mégrin, si méchamment mis à mort par notre ami M. de Guise.
+
+--Que veux-tu, cher ami, s'il est dans ma destinée d'être tué par le
+Monsoreau!
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il me tuera.
+
+--Et puis, huit jours, un mois, un an après, madame de Monsoreau
+épousera son mari, ce qui fera énormément enrager votre pauvre âme,
+qui verra cela d'en haut ou d'en bas, et qui ne pourra pas s'y
+opposer, vu qu'elle n'aura plus de corps.
+
+--Tu as raison, Remy, je veux vivre.
+
+--A la bonne heure! Mais ce n'est pas le tout que de vivre,
+croyez-moi, il faut encore suivre mes conseils, être charmant pour le
+Monsoreau; il est, pour le moment, d'une affreuse jalousie contre M.
+le duc d'Anjou, qui, tandis que vous grelottiez la fièvre dans votre
+lit, se promenait sous les fenêtres de la dame, comme un Espagnol à
+bonnes fortunes, et qui a été reconnu à son Aurilly. Faites-lui toutes
+sortes d'avance, à ce bon mari, qui ne l'est pas; n'ayez pas même
+l'air de lui demander ce qu'est devenue sa femme; c'est inutile,
+puisque vous le savez, et il répandra partout que vous êtes le seul
+gentilhomme qui possédiez les vertus de Scipion: sobriété et chasteté.
+
+--Je crois que tu as raison, dit Bussy. A présent que je ne suis plus
+jaloux de l'ours, je veux l'apprivoiser, ce sera d'un suprême comique!
+Ah! maintenant, Remy, demande-moi tout ce que tu voudras, tout m'est
+facile, je suis heureux.
+
+En ce moment quelqu'un frappa à la porte, les deux convives firent
+silence.
+
+--Qui va là? demanda Bussy.
+
+--Monseigneur, répondit un page, il y a en bas un gentilhomme qui veut
+vous parler.
+
+--Me parler, à moi, si matin! qui est-ce?
+
+--Un grand monsieur, vêtu de velours vert, avec des bas roses, une
+figure un peu risible, mais l'air d'un honnête homme.
+
+--Eh! pensa tout haut Bussy, serait-ce Schomberg?
+
+--Il a dit: un grand monsieur.
+
+--C'est vrai; ou le Monsoreau?
+
+--Il a dit: l'air d'un honnête homme.
+
+--Tu as raison, Remy, ce ne peut être ni l'un ni l'autre; fais entrer.
+
+L'homme annoncé parut au bout d'un instant sur le seuil.
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria Bussy en se levant précipitamment à la vue du
+visiteur, tandis que Remy, en ami discret, se retirait par la porte
+d'un cabinet.
+
+--Monsieur Chicot! exclama Bussy.
+
+--Lui-même, monsieur le comte, répondit le Gascon.
+
+Le regard de Bussy s'était fixé sur lui avec cet étonnement qui veut
+dire en toutes lettres, sans que la bouche ait besoin de prendre le
+moins du monde part à la conversation: «Monsieur, que venez-vous faire
+ici?»
+
+Aussi, sans être autrement interrogé, Chicot répondit d'un ton fort
+sérieux:
+
+--Monsieur, je viens vous proposer un petit marché.
+
+--Parlez, monsieur, répliqua Bussy avec surprise.
+
+--Que me promettez-vous si je vous rendais un grand service?
+
+--Cela dépend du service, monsieur, répondit assez dédaigneusement
+Bussy.
+
+Le Gascon feignit de ne point remarquer cet air de dédain.
+
+--Monsieur, dit Chicot en s'asseyant et en croisant ses longues jambes
+l'une sur l'autre, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur de
+m'inviter à m'asseoir.
+
+Le rouge monta au visage de Bussy.
+
+--C'est autant à ajouter encore, dit Chicot, à la récompense qui me
+reviendra quand je vous aurai rendu le service en question.
+
+Bussy ne répondit point.
+
+--Monsieur, continua Chicot sans se démonter, connaissez-vous la
+Ligue?
+
+--J'en ai fort entendu parler, répondit Bussy, commençant à prêter une
+certaine attention à ce que lui disait le Gascon.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous devez savoir en ce cas que c'est
+une association d'honnêtes chrétiens, réunis dans le but de massacrer
+religieusement leurs voisins, les huguenots.--En êtes-vous, monsieur,
+de la Ligue?--Moi, j'en suis.
+
+--Mais, monsieur?
+
+--Dites seulement oui ou non.
+
+--Permettez-moi de m'étonner, dit Bussy.
+
+--Je me faisais l'honneur de vous demander si vous étiez de la Ligue;
+m'avez-vous entendu?
+
+--Monsieur Chicot, dit Bussy, comme je n'aime pas les questions dont
+je ne comprends pas le sens, je vous prie de changer la conversation,
+et j'attendrai encore quelques minutes accordées à la bienséance pour
+vous répéter que, n'aimant point les questions, je n'aime
+naturellement pas les questionneurs.
+
+--Fort bien: la bienséance est bienséante, comme dit ce cher M. de
+Monsoreau lorsqu'il est en belle humeur.
+
+A ce nom de Monsoreau, que le Gascon prononça sans apparente allusion,
+Bussy recommença de prêter attention.
+
+--Hein, se dit-il tout bas, se douterait-il de quelque chose, et
+m'aurait-il envoyé ce Chicot pour m'espionner?...
+
+Puis tout haut:
+
+--Voyons, monsieur Chicot, au fait, vous savez que nous n'avons plus
+que quelques minutes.
+
+--_Optime,_ dit Chicot; quelques minutes, c'est beaucoup: en quelques
+minutes on se dit bien des choses. Je vous dirai donc qu'en effet
+j'aurais pu me dispenser de vous questionner, attendu que, si vous
+n'êtes pas de la sainte Ligue, vous en serez bientôt, indubitablement,
+attendu que M. d'Anjou en est.
+
+--M. d'Anjou! qui vous a dit cela?
+
+--Lui-même parlant à ma personne, comme disent ou plutôt comme
+écrivent messieurs les gens de loi, comme écrivait par exemple ce bon
+et cher M. Nicolas David, ce flambeau du _forum parisiense,_ lequel
+flambeau s'est éteint sans qu'on sache qui a soufflé dessus; or vous
+comprenez bien que si M. le duc d'Anjou est de la Ligue, vous ne
+pouvez vous dispenser d'en être, vous qui êtes son bras droit, que
+diable! La Ligue sait trop bien ce qu'elle fait pour accepter un chef
+manchot.
+
+--Eh bien, monsieur Chicot, après! dit Bussy d'un ton évidemment plus
+courtois qu'il n'avait été jusque-là.
+
+--Après, reprit Chicot. Eh bien, après, si vous en êtes, ou si l'on
+croit seulement que vous devez en être, et on le croira certainement,
+il vous arrivera, à vous, ce qui est arrivé à Son Altesse Royale.
+
+--Qu'est-il donc arrivé à Son Altesse Royale? s'écria Bussy.
+
+--Monsieur, dit Chicot en se relevant et en imitant la pose qu'avait
+prise Bussy un instant auparavant, monsieur, je n'aime pas les
+questions, et, si vous me permettez de le dire tout de suite, je
+n'aime pas les questionneurs; j'ai donc grande envie de vous laisser
+faire, à vous, ce qu'on a fait cette nuit à votre maître.
+
+--Monsieur Chicot, dit Bussy avec un sourire qui contenait toutes les
+excuses qu'un gentilhomme peut faire, parlez, je vous en supplie; où
+est le duc?
+
+--Il est en prison.
+
+--Où cela?
+
+--Dans sa chambre. Quatre de mes bons amis l'y gardent même à vue. M.
+de Schomberg, qui fut teint en bleu hier au soir, comme vous savez,
+puisque vous passiez là au moment de l'opération; M. d'Épernon, qui
+est jaune de la peur qu'il a eue; M. de Quélus, qui est rouge de
+colère, et M. de Maugiron, qui est blanc d'ennui; c'est fort beau à
+voir, attendu que, comme M. le duc commence à verdir de peur, nous
+allons jouir d'un arc-en-ciel complet, nous autres privilégiés du
+Louvre.
+
+--Ainsi, monsieur, dit Bussy, vous croyez qu'il y a danger pour ma
+liberté?
+
+--Danger! un instant, monsieur: je suppose même qu'en ce moment, on
+est... on doit... ou l'on devrait être en chemin pour vous arrêter.
+
+Bussy tressaillit.
+
+--Aimez-vous la Bastille, monsieur de Bussy? C'est un endroit fort
+propre aux méditations, et Laurent Testu, qui en est le gouverneur,
+fait une cuisine assez agréable à ses pigeonneaux.
+
+--On me mettrait à la Bastille? s'écria Bussy.
+
+--Ma foi! je dois avoir dans ma poche quelque chose comme un ordre de
+vous y conduire, monsieur de Bussy. Le voulez-vous voir?
+
+Et Chicot tira effectivement des poches de ses chausses, dans
+lesquelles eussent tenu trois cuisses comme la sienne, un ordre du roi
+en bonne forme, commandant d'appréhender au corps, partout où il
+serait, M. Louis de Clermont, seigneur de Bussy-d'Amboise.
+
+--Rédaction de M. de Quélus, dit Chicot, c'est fort bien écrit.
+
+--Alors, monsieur, s'écria Bussy touché de l'action de Chicot, vous me
+rendez donc véritablement un service.
+
+--Mais je crois que oui, dit le Gascon; êtes-vous de mon avis,
+monsieur?
+
+--Monsieur, dit Bussy, je vous en conjure, traitez-moi comme un galant
+homme; est-ce pour me nuire en quelque autre rencontre que vous me
+sauvez aujourd'hui? car vous aimez le roi, et le roi ne m'aime pas.
+
+--Monsieur le comte, dit Chicot en se soulevant sur sa chaise et en
+saluant, je vous sauve pour vous sauver; maintenant pensez ce qu'il
+vous plaira de mon action.
+
+--Mais, de grâce, à quoi dois-je attribuer une pareille bienveillance?
+
+--Oubliez-vous que je vous ai demandé une récompense?
+
+--C'est vrai.
+
+--Eh bien?
+
+--Ah! monsieur, de grand coeur!
+
+--Vous ferez donc à votre tour ce que je vous demanderai, un jour ou
+l'autre?
+
+--Foi de Bussy! en tant que la chose sera faisable.
+
+--Eh bien, voilà qui me suffit, dit Chicot en se levant. Maintenant
+montez à cheval et disparaissez; moi, je porte l'ordre de vous arrêter
+à qui de droit.
+
+--Vous ne deviez donc pas m'arrêter vous-même?
+
+--Allons donc, pour qui me prenez-vous? Je suis gentilhomme, monsieur.
+
+--Mais j'abandonne mon maître.
+
+--N'en ayez pas remords, car il vous a déjà abandonné.
+
+--Vous êtes un brave gentilhomme, monsieur Chicot, dit Bussy au
+Gascon.
+
+--Parbleu, je le sais bien, répliqua celui-ci.
+
+Bussy appela le Haudoin. Le Haudoin, il faut lui rendre justice,
+écoutait à la porte; il entra aussitôt.
+
+--Remy, s'écria Bussy, Remy, Remy, nos chevaux!
+
+--Ils sont sellés, monseigneur, répondit tranquillement Remy.
+
+--Monsieur, dit Chicot, voilà un jeune homme qui a beaucoup d'esprit.
+
+--Parbleu, dit Remy, je le sais bien.
+
+Et, Chicot le saluant, il salua Chicot comme l'eussent fait, quelque
+cinquante ans plus tard, Guillaume Gorin et Gauthier Garguille.
+
+Bussy rassembla quelques piles d'écus, qu'il fourra dans ses poches et
+dans celles du Haudoin.
+
+Après quoi, saluant Chicot et le remerciant une dernière fois, il
+s'apprêta à descendre.
+
+--Pardon, monsieur, dit Chicot; mais permettez-moi d'assister à votre
+départ.
+
+Et Chicot suivit Bussy et le Haudoin jusqu'à la petite cour des
+écuries, où effectivement deux chevaux attendaient tout sellés aux
+mains du page.
+
+--Et où allons-nous? fit Remy en rassemblant négligemment les rênes de
+son cheval.
+
+--Mais... fit Bussy en hésitant ou en paraissant hésiter.
+
+--Que dites-vous de la Normandie, monsieur? dit Chicot, qui regardait
+faire et examinait les chevaux en connaisseur.
+
+--Non, répondit Bussy, c'est trop près.
+
+--Que pensez-vous des Flandres? continua Chicot.
+
+--C'est trop loin.
+
+--Je crois, dit Remy, que vous vous décideriez pour l'Anjou, qui est à
+une distance raisonnable, n'est-ce pas, monsieur le comte?
+
+--Oui, va pour l'Anjou, dit Bussy en rougissant.
+
+--Monsieur, dit Chicot, puisque vous avez fait votre choix et que vous
+allez partir....
+
+--A l'instant même.
+
+--J'ai bien l'honneur de vous saluer; pensez à moi dans vos prières.
+
+Et le digne gentilhomme s'en alla toujours aussi grave et aussi
+majestueux, en écornant les angles des maisons avec son immense
+rapière.
+
+--Ce que c'est que le destin, cependant, monsieur! dit Remy.
+
+--Allons, vite! s'écria Bussy, et peut-être la rattraperons-nous.
+
+--Ah! monsieur, dit le Haudoin, si vous aidez le destin, vous lui ôtez
+de son mérite.
+
+Et ils partirent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+LES ÉCHECS DE CHICOT, LE BILBOQUET DE QUÉLUS ET LA SARBACANE DE
+SCHOMBERG.
+
+
+On peut dire que Chicot, malgré son apparente froideur, s'en
+retournait au Louvre avec la joie la plus complète.
+
+C'était pour lui une triple satisfaction d'avoir rendu service à un
+brave comme l'était Bussy, d'avoir travaillé à quelque intrigue et
+d'avoir rendu possible, pour le roi, un coup d'État que réclamaient
+les circonstances.
+
+En effet, avec la tête et surtout le coeur que l'on connaissait à M.
+de Bussy, avec l'esprit d'association que l'on connaissait à MM. de
+Guise, on risquait fort de voir se lever un jour orageux sur la bonne
+ville de Paris.
+
+Tout ce que le roi avait craint, tout ce que Chicot avait prévu,
+arriva comme on pouvait s'y attendre.
+
+M. de Guise, après avoir reçu, le matin, chez lui, les principaux
+ligueurs, qui, chacun de son côté, étaient venus lui apporter les
+registres couverts de signatures que nous avons vus ouverts dans les
+carrefours, aux portes des principales auberges et jusque sur les
+autels des églises; M. de Guise, après avoir promis un chef à la
+Ligue, et après avoir fait jurer à chacun de reconnaître le chef que
+le roi nommerait; M. de Guise, après avoir enfin conféré avec le
+cardinal et avec M. de Mayenne, était sorti pour se rendre chez M. le
+duc d'Anjou, qu'il avait perdu de vue la veille, vers les dix heures
+du soir.
+
+Chicot se doutait de la visite; aussi, en sortant de chez Bussy,
+avait-il été incontinent flâner aux environs de l'hôtel d'Alençon,
+situé au coin de la rue Hautefeuille et de la rue Saint-André. il y
+était depuis un quart d'heure à peine, quand il vit déboucher celui
+qu'il attendait par la rue de la Huchette.
+
+Chicot s'effaça à l'angle de la rue du Cimetière, et le duc de Guise
+entra à l'hôtel sans l'avoir aperçu.
+
+Le duc trouva le premier valet de chambre du prince assez inquiet de
+n'avoir pas vu revenir son maître; mais il s'était douté de ce qui
+était arrivé, c'est-à-dire que le duc avait été coucher au Louvre.
+
+Le duc demanda si, en l'absence du prince, il ne pourrait point parler
+à Aurilly: le valet de chambre répondit au duc qu'Aurilly était dans
+le cabinet de son maître, et qu'il avait toute liberté de
+l'interroger.
+
+Le duc passa. Aurilly, en effet, on se le rappelle, joueur de luth et
+confident du prince, était de tous les secrets de M. le duc d'Anjou,
+et devait savoir mieux que personne où se trouvait Son Altesse.
+
+Aurilly était, pour le moins, aussi inquiet que le valet de chambre,
+et, de temps en temps, il quittait son luth, sur lequel ses doigts
+couraient avec distraction, pour se rapprocher de la fenêtre et
+regarder, à travers les vitres, si le duc ne revenait pas.
+
+Trois fois on avait envoyé au Louvre, et, à chaque fois, on avait fait
+répondre que monseigneur, rentré fort tard au palais, dormait encore.
+
+M. de Guise s'informa à Aurilly du duc d'Anjou.
+
+Aurilly avait été séparé de son maître la veille, au coin de la rue de
+l'Abre-Sec, par un groupe qui venait augmenter le rassemblement qui se
+faisait à la porte de l'hôtellerie de la Belle-Étoile, de sorte qu'il
+était revenu attendre le duc à l'hôtel d'Alençon, ignorant la
+résolution qu'avait prise Son Altesse Royale de coucher au Louvre.
+
+Le joueur de luth raconta alors au prince lorrain la triple ambassade
+qu'il avait envoyée au Louvre, et lui transmit la réponse identique
+qui avait été faite à chacun des trois messagers.
+
+--Il dort à onze heures, dit le duc; ce n'est guère probable; le roi
+est debout d'ordinaire à cette heure. Vous devriez aller au Louvre,
+Aurilly.
+
+--J'y ai songé, monseigneur, dit Aurilly, mais je crains que ce
+prétendu sommeil ne soit une recommandation qu'il ait faite au
+concierge du Louvre, et qu'il ne soit en galanterie par la ville; or,
+s'il en était ainsi, monseigneur serait peut-être contrarié qu'on le
+cherchât.
+
+--Aurilly, reprit le duc, croyez-moi, monseigneur est un homme trop
+raisonnable pour être en galanterie un jour comme aujourd'hui. Allez
+donc au Louvre sans crainte, et vous y trouverez monseigneur.
+
+--J'irai donc, monsieur, puisque vous le désirez; mais que lui
+dirai-je?
+
+--Vous lui direz que la convocation au Louvre était pour deux heures,
+et qu'il sait bien que nous devions conférer ensemble avant de nous
+trouver chez le roi. Vous comprenez, Aurilly, ajouta le duc avec un
+mouvement de mauvaise humeur assez irrespectueux, que ce n'est point
+au moment où le roi va nommer un chef à la Ligue qu'il s'agit de
+dormir.
+
+--Fort bien, monseigneur, et je prierai Son Altesse de venir ici.
+
+--Où je l'attends bien impatiemment, lui direz-vous; car, convoqués
+pour deux heures, beaucoup sont déjà au Louvre, et il n'y a pas un
+instant à perdre. Moi, pendant ce temps, j'enverrai quérir M. de
+Bussy.
+
+--C'est entendu, monseigneur. Mais, au cas où je ne trouverais point
+Son Altesse, que ferais-je?
+
+--Si vous ne trouvez point Son Altesse, Aurilly, n'affectez point de
+la chercher; il suffira que vous lui disiez plus tard avec quel zèle
+j'ai tenté de la rencontrer. Dans tous les cas, à deux heures moins un
+quart je serai au Louvre.
+
+Aurilly salua le duc, et partit.
+
+Chicot le vit sortir et devina la cause de sa sortie. Si M. le duc de
+Guise apprenait l'arrestation de M. d'Anjou, tout était perdu, ou, du
+moins, tout s'embrouillait fort. Chicot vit qu'Aurilly remontait la
+rue de la Huchette pour prendre le pont Saint-Michel; lui, au
+contraire alors, descendit la rue Saint-André-des-Arts de toute la
+vitesse de ses longues jambes, et passa la Seine au bas de Nesle, au
+moment où Aurilly arrivait à peine en vue du grand Châtelet.
+
+Nous suivrons Aurilly, qui nous conduit au théâtre même des événements
+importants de la journée.
+
+Il descendit les quais garnis de bourgeois, ayant tout l'aspect de
+triomphateurs, et gagna le Louvre, qui lui apparut, au milieu de toute
+cette joie parisienne, avec sa plus tranquille et sa plus benoîte
+apparence.
+
+Aurilly savait son monde et connaissait sa cour; il causa d'abord avec
+l'officier de la porte, qui était toujours un personnage considérable
+pour les chercheurs de nouvelles et les flaireurs de scandale.
+
+L'officier de la porte était tout miel; le roi s'était réveillé de la
+meilleure humeur du monde.
+
+Aurilly passa de l'officier de la porte au concierge.
+
+Le concierge passait une revue de serviteurs habillés à neuf, et leur
+distribuait des hallebardes d'un nouveau modèle.
+
+Il sourit au joueur de luth, répondit à ses commentaires sur la pluie
+et le beau temps, ce qui donna à Aurilly la meilleure opinion de
+l'atmosphère politique.
+
+En conséquence, Aurilly passa outre et prit le grand escalier qui
+conduisait chez le duc, en distribuant force saluts aux courtisans
+déjà disséminés par les montées et les antichambres.
+
+A la porte de l'appartement de Son Altesse, il trouva Chicot assis sur
+un pliant.
+
+Chicot jouait aux échecs tout seul, et paraissait absorbé dans une
+profonde combinaison.
+
+Aurilly essaya de passer, mais Chicot, avec ses longues jambes, tenait
+toute la longueur du palier.
+
+Il fut forcé de frapper sur l'épaule du Gascon.
+
+--Ah! c'est vous, dit Chicot; pardon, monsieur Aurilly.
+
+--Que faites-vous donc, monsieur Chicot?
+
+--Je joue aux échecs, comme vous voyez.
+
+--Tout seul?
+
+--Oui... j'étudie un coup... savez-vous jouer aux échecs, monsieur?
+
+--A peine.
+
+--Oui, je sais, vous êtes musicien, et la musique est un art si
+difficile, que les privilégiés qui se livrent à cet art sont forcés de
+lui donner tout leur temps et toute leur intelligence.
+
+--Il paraît que le coup est sérieux, demanda en riant Aurilly.
+
+--Oui, c'est mon roi qui m'inquiète; vous saurez, monsieur Aurilly,
+qu'aux échecs le roi est un personnage très-niais, très-insignifiant,
+qui n'a pas de volonté, qui ne peut faire qu'un pas à droite, un pas à
+gauche, un pas en avant, un pas en arrière, tandis qu'il est entouré
+d'ennemis très-alertes, de cavaliers qui sautent trois cases d'un
+coup, et d'une foule de pions qui l'entourent, qui le pressent, qui le
+harcèlent; de sorte que, s'il est mal conseillé, ah! dame! en peu de
+temps, c'est un monarque perdu; il est vrai qu'il a son fou qui va,
+qui vient, qui trotte d'un bout de l'échiquier à l'autre, qui a le
+droit de se mettre devant lui, derrière lui et à côté de lui; mais il
+n'en est pas moins certain que plus le fou est dévoué à son roi, plus
+il s'aventure lui-même, monsieur Aurilly; et, dans ce moment, je vous
+avouerai que mon roi et son fou sont dans une situation des plus
+périlleuses.
+
+--Mais, demanda Aurilly, par quel hasard, monsieur Chicot, êtes-vous
+venu étudier toutes ces combinaisons à la porte de Son Altesse Royale?
+
+--Parce que j'attends M. de Quélus, qui est là.
+
+--Où là? demanda Aurilly.
+
+--Mais chez Son Altesse.
+
+--Chez Son Altesse, M. de Quélus? fit avec surprise Aurilly.
+
+Pendant tout ce dialogue, Chicot avait livré passage au joueur de
+luth; mais de telle façon qu'il avait transporté son établissement
+dans le corridor, et que le messager de M. de Guise se trouvait placé
+maintenant entre lui et la porte d'entrée.
+
+Cependant il hésitait à ouvrir cette porte.
+
+--Mais, dit-il, que fait donc M. de Quélus chez M. le duc d'Anjou? je
+ne les savais pas si grands amis.
+
+--Chut! dit Chicot avec un air de mystère.
+
+Puis, tenant toujours son échiquier entre ses deux mains, il décrivit
+une courbe avec sa longue personne, de sorte que, sans que ses pieds
+quittassent leur place, ses lèvres arrivèrent à l'oreille d'Aurilly.
+
+--Il vient demander pardon à Son Altesse Royale, dit-il, pour une
+petite querelle qu'ils eurent hier.
+
+--En vérité? dit Aurilly.
+
+--C'est le roi qui a exigé cela; vous savez dans quels excellents
+termes les deux frères sont en ce moment. Le roi n'a pas voulu
+souffrir une impertinence de Quélus, et Quélus a reçu l'ordre de
+s'humilier.
+
+--Vraiment?
+
+--Ah! monsieur Aurilly, dit Chicot, je crois que véritablement nous
+entrons dans l'âge d'or; le Louvre va devenir l'Arcadie, et les deux
+frères _Arcades ambo_. Ah! pardon, monsieur Aurilly, j'oublie toujours
+que vous êtes musicien.
+
+Aurilly sourit et passa dans l'antichambre, en ouvrant la porte assez
+grande pour que Chicot pût échanger un coup d'oeil des plus
+significatifs avec Quélus, qui d'ailleurs était probablement prévenu à
+l'avance.
+
+Chicot reprit alors ses combinaisons palamédiques, en gourmandant son
+roi, non pas plus durement peut-être que ne l'eût mérité un souverain
+en chair et en os, mais plus durement certes que ne le méritait un
+innocent morceau d'ivoire.
+
+Aurilly, une fois entré dans l'antichambre, fut salué
+très-courtoisement par Quélus, entre les mains de qui un superbe
+bilboquet d'ébène, enjolivé d'incrustations d'ivoire, faisait de
+rapides évolutions.
+
+--Bravo! monsieur de Quélus, dit Aurilly en voyant le jeune homme
+accomplir un coup difficile, bravo!
+
+--Ah! mon cher monsieur Aurilly, dit Quélus, quand jouerai-je du
+bilboquet comme vous jouez du luth!
+
+--Quand vous aurez étudié autant de jours votre joujou, dit Aurilly un
+peu piqué, que j'ai mis, moi, d'années à étudier mon instrument. Mais
+où est donc monseigneur? ne lui parliez-vous pas ce matin, monsieur?
+
+--J'ai en effet audience de lui, mon cher Aurilly, mais Schomberg a le
+pas sur moi!
+
+--Ah! M. de Schomberg aussi! dit le joueur de luth avec une nouvelle
+surprise.
+
+--Oh! mon Dieu! oui. C'est le roi qui règle cela ainsi; il est là dans
+la salle à manger. Entrez donc, monsieur d'Aurilly, et faites-moi le
+plaisir de rappeler au prince que nous attendons.
+
+Aurilly ouvrit la seconde porte, et aperçut Schomberg couché plutôt
+qu'assis sur un large escabeau tout rembourré de plumes.
+
+Schomberg, ainsi renversé, visait, avec une sarbacane, à faire passer
+dans un anneau d'or, suspendu au plafond par un fil de soie, de
+petites boules de terre parfumée, dont il avait ample provision dans
+sa gibecière, et qu'un chien favori lui rapportait toutes les fois
+qu'elles ne s'étaient pas brisées contre la muraille.
+
+--Quoi! s'écria Aurilly, chez monseigneur un pareil exercice!... Ah!
+monsieur Schomberg!
+
+--Ah! _guten Morgen!_ monsieur Aurilly, dit Schomberg en interrompant
+le cours de son jeu d'adresse, vous voyez, je tue le temps en
+attendant mon audience.
+
+--Mais où est donc monseigneur? demanda Aurilly.
+
+--Chut! monseigneur est occupé dans ce moment à pardonner à d'Épernon
+et à Maugiron. Mais ne voulez-vous point entrer, vous qui jouissez de
+toutes familiarités près du prince?
+
+--Peut-être y a-t-il indiscrétion? demanda le musicien.
+
+--Pas le moins du monde, au contraire; vous le trouverez dans son
+cabinet de peinture; entrez, monsieur Aurilly, entrez.
+
+Et il poussa Aurilly par les épaules dans la pièce voisine, où le
+musicien ébahi aperçut tout d'abord d'Épernon occupé devant un miroir
+à se roidir les moustaches avec de la gomme, tandis que Maugiron,
+assis près de la fenêtre, découpait des gravures près desquelles les
+bas-reliefs du temple de Vénus Aphrodite, à Gnide, et les peintures de
+la piscine de Tibère, à Caprée, pouvaient passer pour des images de
+sainteté.
+
+Le duc, sans épée, se tenait dans son fauteuil entre ces deux hommes,
+qui ne le regardaient que pour surveiller ses mouvements, et qui ne
+lui parlaient que pour lui faire entendre des paroles désagréables.
+
+En voyant Aurilly, il voulut s'élancer au-devant de lui.
+
+--Tout doux, monseigneur, dit Maugiron, vous marchez sur mes images.
+
+--Mon Dieu! s'écria le musicien, que vois-je là? on insulte mon
+maître!
+
+--Ce cher monsieur Aurilly, dit d'Épernon tout en continuant de
+cambrer ses moustaches, comment va-t-il? Très-bien, car il me paraît
+un peu rouge.
+
+--Faites-moi donc l'amitié, monsieur le musicien, de m'apporter votre
+petite dague, s'il vous plaît, dit Maugiron.
+
+--Messieurs, messieurs, dit Aurilly, ne vous rappelez-vous donc plus
+où vous êtes?
+
+--Si fait, si fait, mon cher Orphée, dit d'Épernon, voilà pourquoi mon
+ami vous demande votre poignard. Vous voyez bien que M. le duc n'en a
+pas.
+
+--Aurilly, dit le duc avec une voix pleine de douleur et de rage, ne
+devines-tu donc pas que je suis prisonnier?
+
+--Prisonnier de qui?
+
+--De mon frère. N'aurais-tu donc pas dû le comprendre, en voyant quels
+sont mes geôliers?
+
+Aurilly poussa un cri de surprise.
+
+--Oh! si je m'en étais douté! dit-il.
+
+--Vous eussiez pris votre luth pour distraire Son Altesse, cher
+monsieur Aurilly, dit une voix railleuse; mais j'y ai songé: je l'ai
+envoyé prendre, et le voici.
+
+Et Chicot tendit effectivement son luth au pauvre musicien; derrière
+Chicot, on pouvait voir Quélus et Schomberg qui bâillaient à se
+démonter la mâchoire.
+
+--Et cette partie d'échecs, Chicot? demanda d'Épernon.
+
+--Ah! oui, c'est vrai, dit Quélus.
+
+--Messieurs, je crois que mon fou sauvera son roi; mais, morbleu! ce
+ne sera pas sans peine. Allons, monsieur Aurilly, donnez-moi votre
+poignard en échange de ce luth, troc pour troc.
+
+Le musicien, consterné, obéit et alla s'asseoir sur un coussin, aux
+pieds de son maître.
+
+--En voilà déjà un dans la ratière, dit Quélus; passons aux autres.
+
+Et sur ces mots, qui donnaient à Aurilly l'explication des scènes
+précédentes, Quélus retourna prendre son poste dans l'antichambre, en
+priant seulement Schomberg de changer sa sarbacane contre son
+bilboquet.
+
+--C'est juste, dit Chicot, il faut varier ses plaisirs; moi, pour
+varier les miens, je vais signer la Ligue.
+
+Et il referma la porte, laissant la société de Son Altesse Royale
+augmentée du pauvre joueur de luth.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF A LA LIGUE, ET COMMENT CE NE FUT NI SON
+ALTESSE LE DUC D'ANJOU NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE.
+
+
+L'heure de la grande réception était arrivée ou plutôt allait arriver;
+car, depuis midi, le Louvre recevait déjà les principaux chefs, les
+intéressés et même les curieux. Paris, tumultueux comme la veille,
+mais avec cette différence que les Suisses, qui n'étaient pas de la
+fête la veille, en étaient, le lendemain, les acteurs principaux;
+Paris, tumultueux comme la veille, disons-nous, avait envoyé vers le
+Louvre ses députations de ligueurs, ses corporations d'ouvriers, ses
+échevins, ses milices et ses flots toujours renaissants de
+spectateurs, qui, dans les jours où le peuple tout entier est occupé à
+quelque chose, apparaissent autour du peuple pour le regarder, aussi
+nombreux, aussi actifs, aussi curieux que s'il y avait à Paris deux
+peuples, et comme si, dans cette grande ville, en petit l'image du
+monde, chaque individu se dédoublait à volonté en deux parties, l'une
+agissant, l'autre qui regarde agir.
+
+Il y avait donc autour du Louvre une masse considérable de populaire;
+mais qu'on ne tremble pas pour le Louvre. Ce n'est pas encore le temps
+où le murmure des peuples, changé en tonnerre, renverse les murailles
+avec le souffle de ses canons et renverse le château sur ses maîtres;
+les Suisses, ce jour-là, ces ancêtres du 10 août et du 27 juillet, les
+Suisses souriaient aux masses de Parisiens, tout armées que fussent
+ces masses, et les Parisiens souriaient aux Suisses: le temps n'était
+pas encore venu pour le peuple d'ensanglanter le vestibule de ses
+rois.
+
+Qu'on n'aille pas croire toutefois que, pour être moins sombre, le
+drame fût dénué d'intérêt; c'était, au contraire, une des scènes les
+plus curieuses que nous ayons encore esquissées, que celle que
+présentait le Louvre. Le roi, dans sa grande salle, dans la salle du
+trône, était entouré de ses officiers, de ses amis, de ses serviteurs,
+de sa famille, attendant que toutes les corporations eussent défilé
+devant lui, pour aller ensuite, en laissant leurs chefs dans ce
+palais, prendre les places qui leur étaient assignées sous les
+fenêtres et dans les cours du Louvre.
+
+Il pouvait ainsi, d'un seul coup, d'un seul bloc, en masse, embrasser
+d'un coup d'oeil et presque compter ses ennemis, renseigné de temps en
+temps par Chicot, caché derrière son fauteuil royal; averti par un
+signe de la reine mère, ou réveillé par quelques frémissements des
+infimes ligueurs, plus impatients que leurs chefs, parce qu'ils
+étaient moins avant qu'eux dans le secret.
+
+Tout à coup M. de Monsoreau entra.
+
+--Tiens, dit Chicot, regarde donc, Henriquet.
+
+--Que veux-tu que je regarde?
+
+--Regarde ton grand veneur, pardieu! il en vaut bien la peine; il est
+assez pâle et assez crotté pour mériter d'être vu.
+
+--En effet, dit le roi, c'est lui-même.
+
+Henri fit un signe à M. de Monsoreau; le grand veneur s'approcha.
+
+--Comment êtes-vous au Louvre, monsieur? demanda Henri. Je vous
+croyais à Vincennes, occupé à nous détourner un cerf.
+
+--Le cerf était, en effet, détourné à sept heures du matin, sire;
+mais, voyant que midi était prêt à sonner et que je n'avais aucune
+nouvelle, j'ai craint qu'il ne vous fût arrivé malheur, et je suis
+accouru.
+
+--En vérité? fit le roi.
+
+--Sire, dit le comte, si j'ai manqué à mon devoir, n'attribuez cette
+faute qu'à un excès de dévouement.
+
+--Oui, monsieur, dit Henri, et croyez bien que je l'apprécie.
+
+--Maintenant, reprit le comte avec hésitation, si Votre Majesté exige
+que je retourne à Vincennes, comme je suis rassuré....
+
+--Non, non, restez, notre grand veneur; cette chasse était une
+fantaisie qui nous était passée par la tête, et qui s'en est allée
+comme elle était venue; restez, et ne vous éloignez pas; j'ai besoin
+d'avoir autour de moi des gens qui me sont dévoués, et vous venez de
+vous ranger vous-même parmi ceux sur le dévouement desquels je puis
+compter.
+
+Monsoreau s'inclina.
+
+--Où Votre Majesté veut-elle que je me tienne? demanda le comte.
+
+--Veux-tu me le donner pour une demi-heure? demanda tout bas Chicot à
+l'oreille du roi.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour le tourmenter un peu. Qu'est-ce que cela te fait? Tu me dois
+bien un dédommagement pour m'obliger d'assister à une cérémonie aussi
+fastidieuse que celle que tu nous promets.
+
+--Eh bien, prends-le.
+
+--J'ai eu l'honneur de demander à Votre Majesté où elle désirait que
+je prisse place? demanda une seconde fois le comte.
+
+--Je croyais vous avoir répondu: «Où vous voudrez.» Derrière mon
+fauteuil, par exemple. C'est là que je mets mes amis.
+
+--Venez çà, notre grand veneur, dit Chicot en livrant à M. de
+Monsoreau une portion du terrain qu'il s'était réservé pour lui tout
+seul, et flairez-moi un peu ces gaillards-là. Voilà un gibier qui se
+peut détourner sans limier. Ventre de biche! monsieur le comte, quel
+fumet! Ce sont les cordonniers qui passent, ou plutôt qui sont passés;
+puis, voici les tanneurs. Mort de ma vie! notre grand veneur, si vous
+perdez la trace de ceux-ci, je vous déclare que je vous ôte le brevet
+de votre charge!
+
+M. de Monsoreau faisait semblant d'écouter, ou plutôt il écoutait sans
+entendre. Il était fort affairé et regardait tout autour de lui avec
+une préoccupation qui échappa d'autant moins au roi, que Chicot eut le
+soin de la lui faire remarquer.
+
+--Eh! dit-il tout bas au roi, sais-tu ce que chasse en ce moment ton
+grand veneur?
+
+--Non; que chasse-t-il?
+
+--Il chasse ton frère d'Anjou.
+
+--Ce n'est pas à vue, en tout cas, dit Henri en riant.
+
+--Non, c'est au juger. Tiens-tu à ce qu'il ignore où il est?
+
+--Mais je ne serais pas fâché, je l'avoue, qu'il fit fausse route.
+
+--Attends, attends, dit Chicot, je vais le lancer sur une piste, moi.
+On dit que le loup a le fumet du renard; il s'y trompera. Demande-lui
+seulement où est la comtesse.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Demande toujours, tu verras.
+
+--Monsieur le comte, dit Henri, qu'avez-vous donc fait de madame de
+Monsoreau? Je ne l'aperçois pas parmi ces dames?
+
+Le comte tressaillit comme si un serpent l'eût mordu au pied.
+
+Chicot ce grattait le bout du nez en clignant des yeux à l'adresse du
+roi.
+
+--Sire, répondit le grand veneur, madame la comtesse était malade,
+l'air de Paris lui est mauvais, et elle est partie cette nuit, après
+avoir sollicité et obtenu congé de la reine, avec le baron de Méridor,
+son père.
+
+--Et vers quelle partie de la France s'achemine-t-elle? demanda le
+roi, enchanté d'avoir une occasion de détourner la tête tandis que les
+tanneurs passaient.
+
+--Vers l'Anjou, son pays, sire.
+
+--Le fait est, dit Chicot gravement, que l'air de Paris ne sied point
+aux femmes enceintes: _Gravidis uxoribus Lutetia inclemens._ Je te
+conseille d'imiter l'exemple du comte, Henri, et d'envoyer aussi la
+reine quelque part quand elle le sera....
+
+Monsoreau pâlit et regarda furieusement Chicot, qui, le coude appuyé
+sur le fauteuil royal et le menton dans sa main, paraissait fort
+attentif à considérer les passementiers qui suivaient immédiatement
+les tanneurs.
+
+--Et qui vous a dit, monsieur l'impertinent, que madame la comtesse
+fût enceinte? murmura Monsoreau.
+
+--Ne l'est-elle point? dit Chicot; voilà ce qui serait plus
+impertinent, ce me semble, à supposer.
+
+--Elle ne l'est pas, monsieur.
+
+--Tiens, tiens, tiens, dit Chicot, as-tu entendu, Henri? il paraît que
+ton grand veneur a commis la même faute que toi: il a oublié de
+rapprocher les chemises de Notre-Dame.
+
+Monsoreau ferma ses poings et dévora sa colère, après avoir lancé à
+Chicot un regard de haine et de menace auquel Chicot répondit en
+enfonçant son chapeau sur ses yeux et en faisant jouer, comme un
+serpent, la mince et longue plume qui ombrageait son feutre.
+
+Le comte vit que le moment était mal choisi, et secoua la tête, comme
+pour faire tomber de son front les nuages dont il était chargé.
+
+Chicot se désassombrit à son tour, et, passant de l'air matamore au
+plus gracieux sourire:
+
+--Cette pauvre comtesse, ajouta-t-il, elle est dans le cas de périr
+d'ennui par les chemins!
+
+--J'ai dit au roi, répondit Monsoreau, qu'elle voyageait avec son
+père.
+
+--Soit, c'est respectable, un père, je ne dis pas non; mais ce n'est
+pas amusant; et, si elle n'avait que ce digne baron pour la distraire
+par les chemins... mais heureusement....
+
+--Quoi? demanda vivement le comte.
+
+--Quoi, quoi? répondit Chicot.
+
+--Que veut dire: heureusement?
+
+--Ah! ah! c'était une ellipse que vous faisiez, monsieur le comte.
+
+Le comte haussa les épaules.
+
+--Je vous demande bien pardon, notre grand veneur. La forme
+interrogatoire dont vous venez de vous servir s'appelle une ellipse.
+Demandez plutôt à Henri, qui est un philologue?
+
+--Oui, dit Henri, mais que signifiait ton adverbe.
+
+--Quel adverbe?
+
+--_Heureusement._
+
+--Heureusement signifiait heureusement. Heureusement, disais-je, et,
+en cela, j'admirais la bonté de Dieu. Heureusement donc qu'il existe à
+l'heure qu'il est, par les chemins, quelques-uns de nos amis, et des
+plus facétieux même, qui, s'ils rencontrent la comtesse, la
+distrairont à coup sûr; et, ajouta négligemment Chicot, comme ils
+suivent la même route, il est probable qu'ils la rencontreront. Oh! je
+les vois d'ici. Les vois-tu, Henri, toi qui es un homme d'imagination?
+Les vois-tu sur un beau chemin vert, caracolant avec leurs chevaux, et
+contant à madame la comtesse cinquante gaillardises dont elle pâme, la
+chère dame?
+
+Second poignard, plus acéré que le premier, planté dans la poitrine du
+grand veneur.
+
+Cependant il n'y avait pas moyen d'éclater; le roi était là, et Chicot
+avait, momentanément du moins, un allié dans le roi; aussi, avec une
+affabilité qui témoignait des efforts qu'il avait dû faire pour
+dompter sa méchante humeur:
+
+--Quoi! vous avez des amis qui voyagent vers l'Anjou? dit-il en
+caressant Chicot du regard et de la voix.
+
+--Vous pourriez même dire nous avons, monsieur le comte, car ces
+amis-là sont encore plus vos amis que les miens.
+
+--Vous m'étonnez, monsieur Chicot, dit le comte; je ne connais
+personne qui....
+
+--Bon! faites le mystérieux.
+
+--Je vous jure.
+
+--Vous en avez si bien, monsieur le comte, et même ce vous sont des
+amis si chers, que tout à l'heure, par habitude, car vous savez
+parfaitement qu'ils sont sur la route de l'Anjou, que tout à l'heure,
+par habitude, je vous les ai vu chercher dans la foule, inutilement,
+bien entendu.
+
+--Moi, fit le comte, vous m'avez vu?
+
+--Oui, vous, le grand veneur, le plus pâle de tous les grands veneurs
+passés, présents et futurs, depuis Nemrod jusqu'à M. d'Autefort, votre
+prédécesseur.
+
+--Monsieur Chicot!
+
+--Le plus pâle, je le répète: _Veritas veritatum._ Ceci est un
+--barbarisme, attendu qu'il n'y a jamais qu'une vérité, vu que, s'il y
+--en avait deux, il y en aurait au moins une qui ne serait pas vraie;
+--mais vous n'êtes pas philologue, cher monsieur Esaü.
+
+--Non, monsieur, je ne le suis pas; voilà donc pourquoi je vous
+prierai de revenir tout directement à ces amis dont vous me parliez,
+et de vouloir bien, si cependant cette surabondance d'imagination
+qu'on remarque en vous vous le permet, et de vouloir bien nommer ces
+amis par leurs véritables noms.
+
+--Eh! vous répétez toujours la même chose. Cherchez, monsieur le grand
+veneur. Morbleu! cherchez, c'est votre métier de détourner les bêtes,
+témoin ce malheureux cerf que vous avez dérangé ce matin, et qui ne
+devait point s'attendre à cela de votre part. Si l'on venait vous
+empêcher de dormir, vous, est-ce que vous seriez content?
+
+Les yeux de Monsoreau erraient avec effroi sur l'entourage de Henri.
+
+--Quoi! s'écria-t-il en voyant une place vide près du roi.
+
+--Allons donc! dit Chicot.
+
+--M. le duc d'Anjou, s'écria le grand veneur.
+
+--Taïaut, taïaut! dit le Gascon, voilà la bête lancée.
+
+--Il est parti aujourd'hui! exclama le comte.
+
+--Il est parti aujourd'hui, répondit Chicot, mais il est possible
+qu'il _ait_ parti hier au soir. Vous n'êtes pas philologue, monsieur;
+mais demandez au roi, qui l'est. Quand, c'est-à-dire à quel moment a
+disparu ton frère, Henriquet?
+
+--Cette nuit, répondit le roi.
+
+--Le duc, le duc est parti, murmura Monsoreau blême et tremblant. Ah!
+mon Dieu! mon Dieu! que me dites-vous là, sire?
+
+--Je ne dis pas, reprit le roi, que mon frère soit parti; je dis
+seulement que, cette nuit, il a disparu, et que ses meilleurs amis ne
+savent point où il est.
+
+--Oh! fit le comte avec colère, si je croyais cela!....
+
+--Eh bien, eh bien, que feriez-vous? d'ailleurs, voyez un peu le grand
+malheur, quand il conterait quelque douceur à madame de Monsoreau?
+C'est le galant de la famille que notre ami François; il l'était pour
+le roi Charles IX, du temps que le roi Charles IX vivait, et il l'est
+pour le roi Henri III, qui a autre chose à faire que d'être galant.
+Que diable! c'est bien le moins qu'il y ait à la cour un prince qui
+représente l'esprit français!
+
+--Le duc, le duc parti! répéta Monsoreau, en êtes-vous bien sûr,
+monsieur?
+
+--Et vous? demanda Chicot.
+
+Le grand veneur se tourna encore une fois vers la place occupée
+ordinairement par le duc près de son frère, place qui continuait de
+demeurer vide.
+
+--Je suis perdu, murmura-t-il avec un mouvement si marqué pour fuir,
+que Chicot le retint.
+
+--Tenez-vous donc tranquille, mordieu! vous ne faites que bouger, et
+cela fait mal au coeur au roi. Mort de ma vie! je voudrais bien être à
+la place de votre femme, ne fût-ce que pour voir tout le jour un
+prince à deux nez, et pour entendre M. Aurilly, qui joue du luth comme
+feu Orphée. Quelle chance elle a, votre femme! quelle chance!
+
+Monsoreau frissonna de colère.
+
+--Tout doux, monsieur le grand veneur, dit Chicot, cachez donc votre
+joie! voici la séance qui s'ouvre; c'est indécent de manifester ainsi
+ses passions; écoutez le discours du roi.
+
+Force fut au grand veneur de se tenir à sa place; car, en effet, petit
+à petit la salle du Louvre s'était remplie: il demeura donc immobile
+et dans l'attitude du cérémonial. Toute l'assemblée avait pris séance;
+M. de Guise venait d'entrer et de plier le genou devant le roi, non
+sans jeter, lui aussi, un regard de surprise inquiète sur le siège
+laissé vacant par M. le duc d'Anjou.
+
+Le roi se leva. Les hérauts commandèrent la silence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF QUI N'ÉTAIT NI SON ALTESSE LE DUC D'ANJOU
+NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE.
+
+
+Messieurs, dit le roi au milieu du plus profond silence, et après
+s'être assuré que d'Épernon, Schomberg, Maugiron et Quélus, remplacés
+dans leur garde par un poste de dix Suisses, étaient venus le
+rejoindre et se tenaient derrière lui; Messieurs, un roi entend
+également, placé qu'il est, pour ainsi dire, entre le ciel et la
+terre, les voix qui viennent d'en haut et les voix qui viennent d'en
+bas, c'est-à-dire ce que commande Dieu et ce que demande son peuple.
+C'est une garantie pour tous mes sujets, et je comprends aussi
+parfaitement cela, que l'association de tous les pouvoirs réunis en un
+seul faisceau pour défendre la foi catholique. Aussi ai-je pour
+agréable le conseil que nous a donné mon cousin de Guise. Je déclare
+donc la sainte Ligue bien et dûment autorisée et instituée, et, comme
+il faut qu'un si grand corps ait une bonne et puissante tête, comme il
+importe que le chef appelé à soutenir l'Église soit un des fils les
+plus zélés de l'Église, et que ce zèle lui soit imposé par sa nature
+même et sa charge, je prends un prince chrétien pour le mettre à la
+tête de la Ligue, et je déclare que désormais ce chef s'appellera....
+
+Henri fit à dessein une pause.
+
+Le vol d'un moucheron eût fait événement au milieu de l'immobilité
+générale.
+
+Henri répéta.
+
+--Et je déclare que ce chef s'appellera Henri de Valois, roi de France
+et de Pologne.
+
+Henri, en prononçant ces paroles, avait haussé la voix avec une sorte
+d'affectation, en signe de triomphe et pour échauffer l'enthousiasme
+de ses amis prêts à éclater, comme aussi pour achever d'écraser les
+ligueurs dont les sourds murmures décelaient le mécontentement, la
+surprise et l'épouvante.
+
+Quant au duc de Guise, il était demeuré anéanti: de larges gouttes de
+sueur coulaient de son front; il échangea un regard avec le duc de
+Mayenne et le cardinal son frère, qui se tenaient au milieu des deux
+groupes de chefs, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche.
+
+Monsoreau, plus étonné que jamais de l'absence du duc d'Anjou,
+commença à se rassurer en se rappelant les paroles de Henri III.
+
+En effet, le duc pouvait être disparu sans être parti.
+
+Le cardinal quitta sans affectation le groupe dans lequel il se
+trouvait et se glissa jusqu'à son frère.
+
+--François, lui dit-il à l'oreille, ou je me trompe fort, ou nous ne
+sommes plus en sûreté ici. Hâtons-nous de prendre congé, car la
+populace est étrange, et le roi qu'elle exécrait hier va devenir son
+idole pour quelques jours.
+
+--Soit, dit Mayenne, partons. Attendez notre frère ici: moi, je vais
+préparer la retraite.
+
+--Allez.
+
+Pendant ce temps, le roi avait signé l'acte préparé sur la table et
+dressé d'avance par M. de Morvilliers, la seule personne qui fût, avec
+la reine mère, dans la connaissance du secret; puis il avait, de ce
+ton goguenard qu'il savait si bien prendre dans l'occasion, dit en
+nasillant à M. de Guise:
+
+--Signez donc, mon beau cousin.
+
+Et il lui avait passé la plume.
+
+Puis, lui désignant la place du bout du doigt:
+
+--Là, là, avait-il dit, au-dessous de moi. Maintenant passez à M. le
+cardinal et à M. le duc de Mayenne.
+
+Mais le duc de Mayenne était déjà au bas des degrés et le cardinal
+dans l'autre chambre.
+
+Le roi remarqua leur absence.
+
+--Alors, passez à M. le grand veneur, dit-il.
+
+Le duc signa, passa la plume au grand veneur, et fit un mouvement pour
+se retirer.
+
+--Attendez, dit le roi.
+
+Et, pendant que Quélus reprenait d'un air narquois la plume des mains
+de M. de Monsoreau, et que non seulement toute la noblesse présente,
+mais encore tous les chefs de corporations convoqués pour ce grand
+événement s'apprêtaient à signer au-dessous du roi, et sur des
+feuilles volantes auxquelles devaient faire suite les différents
+registres où, la veille, chacun avait pu, qu'il fût petit ou grand,
+noble ou vilain, inscrire son nom en toutes lettres, pendant ce temps,
+le roi disait au duc de Guise:
+
+--Mon cousin, c'était votre avis, je crois: faire, pour garde de notre
+capitale, une bonne armée avec toutes les forces de la Ligue? L'armée
+est faite et convenablement faite, puisque le général naturel des
+Parisiens, c'est le roi.
+
+--Assurément, sire, répondit le duc sans trop savoir ce qu'il disait.
+
+--Mais je n'oublie pas, continua le roi, que j'ai une autre armée à
+commander, et que ce commandement appartient de droit au premier homme
+de guerre du royaume. Tandis que moi je commanderai à la Ligue, allez
+donc commander l'armée, mon cousin.
+
+--Et quand dois-je partir? demanda le duc.
+
+--Sur-le-champ, répondit le roi.
+
+--Henri! Henri! fit Chicot que l'étiquette empêcha de courir sus au
+roi pour l'arrêter en pleine harangue, comme il en avait bonne envie.
+
+Mais, comme le roi ne l'avait pas entendu, ou, s'il l'avait entendu,
+ne l'avait pas compris, il s'avança révérencieusement, tenant à la
+main une énorme plume, et, se faisant jour jusqu'à ce qu'il fût près
+du roi:
+
+--Tu te tairas, j'espère, double niais, lui dit-il tout bas.
+
+Mais il était déjà trop tard. Le roi, comme nous l'avons vu, avait
+déjà annoncé au duc de Guise sa nomination, et lui remettait son
+brevet signé à l'avance, et cela malgré tous les gestes et toutes les
+grimaces du Gascon.
+
+Le duc de Guise prit son brevet et sortit.
+
+Le cardinal l'attendait à la porte de la salle, et le duc de Mayenne
+les attendait tous deux à la porte du Louvre.
+
+Ils montèrent à cheval à l'instant même, et dix minutes ne s'étaient
+pas écoulées, que tous trois étaient hors de Paris.
+
+Le reste de l'assemblée se retira peu à peu. Les uns criaient: Vive le
+roi! les autres: Vive la Ligue!
+
+--Au moins, dit Henri en riant, j'ai résolu un grand problème.
+
+--Oh! oui, murmura Chicot, tu es un fier mathématicien, va!
+
+--Sans doute, reprit le roi, en faisant pousser à tous ces coquins les
+deux cris opposés,je suis parvenu à leur faire crier la même chose.
+
+--_Sta bene!_ dit la reine mère à Henri en lui serrant la main.
+
+--Crois cela et bois du lait, dit le Gascon; elle enrage: ses Guises
+sont presque aplatis du coup.
+
+--Oh! sire, sire, s'écrièrent les favoris en s'approchant
+tumultueusement du roi, la sublime imagination que vous avez eue là!
+
+--Ils croient que l'argent va leur pleuvoir comme manne, dit Chicot à
+l'autre oreille du roi.
+
+Henri fut reconduit en triomphe à son appartement; au milieu du
+cortège qui accompagnait et suivait le roi, Chicot jouait le rôle du
+détracteur antique en poursuivant son maître de ses lamentations.
+
+Cette persistance de Chicot à rappeler au demi-dieu du jour qu'il
+n'était qu'un homme frappa le roi au point qu'il congédia tout le
+monde et demeura seul avec Chicot.
+
+--Ah ça! dit Henri en se retournant vers le Gascon, savez-vous que
+vous n'êtes jamais content, maître Chicot, et que cela devient
+assommant? Que diable! ce n'est pas de la complaisance que je vous
+demande, c'est du bon sens.
+
+--Tu as raison, Henri, dit Chicot, car c'est ce dont tu as le plus
+besoin.
+
+--Conviens, au moins, que le coup est bien joué?
+
+--C'est justement de cela que je ne veux pas convenir.
+
+--Ah! tu es jaloux, monsieur le roi de France!
+
+--Moi, Dieu m'en garde! je choisirais mieux mes sujets de jalousie.
+
+--Corbleu! monsieur l'épilogueur!....
+
+--Oh! quel amour-propre féroce!
+
+--Voyons, suis-je, ou non, roi de la Ligue?
+
+--Certainement, et c'est incontestable, tu l'es. Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Mais tu n'es plus roi de France.
+
+--Et qui donc est roi de France?
+
+--Tout le monde, excepté toi, Henri; ton frère d'abord.
+
+--Mon frère! de qui veux-tu parler?
+
+--De M. d'Anjou, parbleu!
+
+--Que je tiens prisonnier?
+
+--Oui, car, tout prisonnier qu'il est, il est sacré, et toi, tu ne
+l'es pas.
+
+--Par qui est-il sacré?
+
+--Par le cardinal de Guise; en vérité, Henri, je te conseille de
+parler encore de ta police; on sacre un roi à Paris devant
+trente-trois personnes, en pleine église Sainte-Geneviève, et tu ne le
+sais pas.
+
+--Ouais; et tu le sais, toi?
+
+--Certainement que je le sais.
+
+--Et comment peux-tu savoir ce que je ne sais pas?
+
+--Ah! parce que tu fais faire ta police par M. de Morvilliers, et que
+moi je fais ma police moi-même.
+
+Le roi fronça le sourcil.
+
+--Nous avons donc déjà, comme roi de France, sans compter Henri de
+Valois, nous avons François d'Anjou, puis nous avons encore, voyons,
+dit Chicot en ayant l'air de chercher, nous avons encore le duc de
+Guise.
+
+--Le duc de Guise?
+
+--Le duc de Guise, Henri de Guise, Henri le Balafré. Je répète donc:
+nous avons encore le duc de Guise.
+
+--Beau roi, en vérité, que j'exile, que j'envoie à l'armée!
+
+--Bon! comme si on ne t'avait pas exilé en Pologne, toi; comme s'il
+n'y avait pas plus près de La Charité au Louvre que de Cracovie à
+Paris! Ah! il est vrai que tu l'envoies à l'armée; voilà où est la
+finesse du coup, l'habileté de la botte; tu l'envoies à l'armée,
+c'est-à-dire que tu mets trente mille hommes sous ses ordres; ventre
+de biche! et quelle armée! une vraie armée... ce n'est pas comme ton
+armée de la Ligue... Non... une armée de bourgeois, c'est bon pour
+Henri de Valois, roi des mignons; à Henri de Guise, il faut une armée
+de soldats, et de quels soldats! durs, aguerris, roussis par le canon,
+capables de dévorer vingt armées de la Ligue; de sorte que si, étant
+roi de fait, Henri de Guise avait un jour la sotte fantaisie de le
+devenir de nom, il n'aurait qu'à tourner ses trompettes du côté de la
+capitale, et dire: «En avant! avalons Paris d'une bouchée, et Henri de
+Valois et le Louvre avec.» Ils le feraient, les drôles, je les
+connais.
+
+--Vous oubliez une chose seulement dans votre argumentation, illustre
+politique que vous êtes, dit Henri.
+
+--Ah! dame, cela c'est possible, surtout si ce que j'oublie est un
+quatrième roi.
+
+--Non; vous oubliez, dit Henri avec un suprême dédain, que, pour
+songer à régner sur la France, quand c'est un Valois qui porte la
+couronne, il faut un peu regarder en arrière et compter ses ancêtres.
+Que pareille idée vienne à M. d'Anjou, passe encore; il est de race à
+y prétendre, lui, ses aïeux sont les miens; il peut y avoir lutte et
+balance entre nous, car, entre nous, c'est une question de
+primogéniture, et voilà tout. Mais M. de Guise... allons donc, maître
+Chicot! allez étudier le blason, notre ami, et dites-nous si les
+fleurs de lis de France ne sont pas de meilleure maison que les
+merlettes de Lorraine.
+
+--Eh! eh! fit Chicot, voilà justement où est l'erreur, Henri.
+
+--Comment, où est l'erreur?
+
+--Sans doute. M. de Guise est de bien meilleure maison que tu ne
+crois, va.
+
+--De meilleure maison que moi peut-être? dit Henri en souriant.
+
+--Il n'y a pas de peut-être, mon petit Henriquet.
+
+--Vous êtes fou, monsieur Chicot.
+
+--Dame! c'est mon titre.
+
+--Mais je dis véritablement fou, mais je dis fou à lier. Allez
+apprendre à lire, mon ami.
+
+--Eh bien, Henri, dit Chicot, toi qui sais lire, toi qui n'as pas
+besoin de retourner comme moi à l'école, lis un peu ceci.
+
+Et Chicot tira de sa poitrine le parchemin sur lequel Nicolas David
+avait écrit la généalogie que nous connaissons, celle-là même qui
+était revenue d'Avignon, approuvée par le pape, et qui faisait
+descendre Henri de Guise de Charlemagne.
+
+Henri pâlit dès qu'il eut jeté les yeux sur le parchemin, et reconnut,
+près de la signature du légat, le sceau de saint Pierre.
+
+--Qu'en dis-tu, Henri? demanda Chicot, les fleurs de lis sont un peu
+distancées, hein? Ventre de biche! les merlettes me paraissent vouloir
+voler aussi haut que l'aigle de César; prends-y garde, mon fils!
+
+--Mais par quels moyens t'es-tu procuré cette généalogie?
+
+--Moi, est-ce que je m'occupe de ces choses-là? elle est venue me
+trouver toute seule.
+
+--Mais où était-elle avant de venir te trouver?
+
+--Sous le traversin d'un avocat?
+
+--Et comment s'appelait cet avocat?
+
+--Maître Nicolas David.
+
+--Où était-il?
+
+--A Lyon.
+
+--Et qui l'a été prendre à Lyon, sous le traversin de cet avocat?
+
+--Un de mes bons amis.
+
+--Que fait cet ami?
+
+--Il prêche.
+
+--C'est donc un moine?
+
+--Juste.
+
+--Et qui se nomme?
+
+--Gorenflot.
+
+--Comment! s'écria Henri; cet abominable ligueur qui a fait ce
+discours incendiaire à Sainte-Geneviève, et qui, hier, dans les rues
+de Paris, m'insultait?
+
+--Te rappelles-tu l'histoire de Brutus qui faisait le fou....
+
+--Mais c'est donc un profond politique que ton génovésain?
+
+--Avez-vous entendu parler de M. Machiavelli, secrétaire de la
+république de Florence? votre grand'mère est son élève.
+
+--Alors il a soustrait cette pièce à l'avocat.
+
+--Ah! bien oui, soustrait, il la lui a prise de force.
+
+--A Nicolas David, à ce spadassin?
+
+--A Nicolas David, à ce spadassin.
+
+--Mais il est donc brave, ton moine?
+
+--Comme Bayard!
+
+--Et, ayant fait ce beau coup, il ne s'est pas encore présenté devant
+moi pour recevoir sa récompense?
+
+--Il est rentré humblement dans son couvent, et il ne demande qu'une
+chose, c'est qu'on oublie qu'il en est sorti.
+
+--Mais il est-donc modeste!
+
+--Comme saint Crépin.
+
+--Chicot, foi de gentilhomme, ton ami aura la première abbaye vacante,
+dit le roi.
+
+--Merci pour lui, Henri.
+
+Puis à lui-même:
+
+--Ma foi, se dit Chicot, le voilà entre Mayenne et Valois, entre une
+corde et une prébende; sera-t-il pendu? sera-t-il abbé? Bien fin qui
+pourrait le dire. En tous cas, s'il dort encore, il doit faire en ce
+moment-ci de drôles de rêves.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+ÉTÉOCLE ET POLYNICE.
+
+
+Cette journée de la Ligue finissait tumultueuse et brillante comme
+elle avait commencé.
+
+Les amis du roi se réjouissaient; les prédicateurs de la Ligue se
+préparaient à canoniser frère Henri, et s'entretenaient, comme on
+avait fait autrefois pour saint Maurice, des grandes actions
+guerrières de Valois, dont la jeunesse avait été si éclatante.
+
+Les favoris disaient: «Enfin le renard a deviné le piège.»
+
+Et, comme le caractère de la nation française est principalement
+l'amour-propre, et que les Français n'aiment pas les chefs d'une
+intelligence inférieure, les conspirateurs eux-mêmes se réjouissaient
+d'être joués par leur roi.
+
+Il est vrai que les principaux d'entre eux s'étaient mis à l'abri.
+
+Les trois princes lorrains, comme on l'a vu, avaient quitté Paris à
+franc étrier, et leur agent principal, M. de Monsoreau, allait sortir
+du Louvre pour faire ses préparatifs de départ, dans le but de
+rattraper le duc d'Anjou.
+
+Mais, au moment où il allait mettre le pied sur le seuil, Chicot
+l'aborda. Le palais était vide de ligueurs, le Gascon ne craignait
+plus rien pour son roi.
+
+--Où allez-vous donc en si grande hâte, monsieur le grand veneur?
+demanda-t-il.
+
+--Auprès de Son Altesse, répondit laconiquement le comte.
+
+--Auprès de Son Altesse?
+
+--Oui! je suis inquiet de monseigneur. Nous ne vivons pas dans un
+temps où les princes puissent se mettre en route sans une bonne suite.
+
+--Oh! celui-là est si brave, dit Chicot, qu'il en est téméraire.
+
+Le grand veneur regarda le Gascon.
+
+--En tout cas, lui dit-il, si vous êtes inquiet, je le suis bien plus
+encore, moi!
+
+--De qui?
+
+--Toujours de la même Altesse.
+
+--Pourquoi?
+
+--Vous ne savez pas ce que l'on dit?
+
+--Ne dit-on pas qu'il est parti? demanda le comte.
+
+--On dit qu'il est mort, souffla tout bas le Gascon à l'oreille de son
+interlocuteur.
+
+--Bah! fit Monsoreau avec une intonation de surprise qui n'était pas
+exempte d'une certaine joie; vous disiez qu'il était en route.
+
+--Dame! on me l'avait persuadé. Je suis de si bonne foi, moi, que je
+crois toutes les bourdes qu'on me conte; mais maintenant, voyez-vous,
+j'ai tout lieu de croire, pauvre prince! que, s'il est en route, c'est
+pour l'autre monde.
+
+--Voyons, qui vous donne ces funèbres idées?
+
+--Il est entré au Louvre hier, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, puisque j'y suis entré avec lui.
+
+--Eh bien, on ne l'en a pas vu sortir.
+
+--Du Louvre?
+
+--Non.
+
+--Mais Aurilly?
+
+--Disparu!
+
+--Mais ses gens?
+
+--Disparus! disparus! disparus!
+
+--C'est une raillerie, n'est-ce pas, monsieur Chicot?
+
+--Demandez!
+
+--A qui?
+
+--Au roi.
+
+--On n'interroge point Sa Majesté?
+
+--Bah! il n'y a que manière de s'y prendre.
+
+--Voyons, dit le comte, je ne puis rester dans un pareil doute.
+
+Et, quittant Chicot, ou plutôt marchant devant lui, il s'achemina vers
+le cabinet du roi.
+
+Sa Majesté venait de sortir.
+
+--Où est allé le roi? demanda le grand veneur; je dois lui rendre
+compte de certains ordres qu'il m'a donnés.
+
+--Chez M. le duc d'Anjou, lui répondit celui auquel il s'adressait.
+
+--Chez M. le duc d'Anjou! dit le comte à Chicot; le prince n'est donc
+pas mort?
+
+--Heu! fit le Gascon, m'est avis qu'il n'en vaut guère mieux.
+
+Pour le coup, les idées du grand veneur s'embrouillèrent tout à fait:
+il devenait certain que M. d'Anjou n'avait pas quitté le Louvre.
+Certains bruits qu'il recueillit, certains mouvements de gens
+d'office, lui confirmèrent la vérité.
+
+Or, comme il ignorait les véritables causes de l'absence du prince,
+cette absence l'étonnait au delà de toute mesure dans un moment si
+décisif.
+
+Le roi, en effet, était allé chez le duc d'Anjou; mais, comme le grand
+veneur, malgré le grand désir où il était de savoir ce qui se passait
+chez le prince, ne pouvait y pénétrer, force lui fut d'attendre les
+nouvelles dans le corridor.
+
+Nous avons dit que, pour assister à la séance, les quatre mignons
+s'étaient fait remplacer par des Suisses; mais, aussitôt la séance
+finie, malgré l'ennui que leur causait la garde qu'ils montaient près
+du prince, le désir d'être désagréables à Son Altesse en lui apprenant
+le triomphe du roi l'avait emporté sur l'ennui, et ils étaient venus
+reprendre leur poste, Schomberg et d'Épernon dans le salon, Maugiron
+et Quélus dans la chambre même de Son Altesse.
+
+François, de son côté, s'ennuyait mortellement, de cet ennui terrible
+doublé d'inquiétudes, et, il faut le dire, la conversation de ces
+messieurs n'était pas faite pour le distraire.
+
+--Vois-tu, disait Quélus à Maugiron d'un bout de la chambre à l'autre,
+et comme si le prince n'eût point été là, vois-tu, Maugiron, je
+commence, depuis une heure seulement, à apprécier notre ami Valois; en
+vérité, c'est un grand politique.
+
+--Explique ton dire, répondit Maugiron en se carrant dans une chaise
+longue.
+
+--Le roi a parlé tout haut de la conspiration, donc il la dissimulait;
+s'il la dissimulait, c'est qu'il la craignait; s'il en a parlé tout
+haut, c'est qu'il ne la craint plus.
+
+--Voilà qui est logique, répondit Maugiron.
+
+--S'il ne la craint plus, il va la punir; tu connais Valois: il brille
+certainement par un grand nombre de qualités, mais sa resplendissante
+personne est assez obscure à l'endroit de la clémence.
+
+--Accordé.
+
+--Or, s'il punit la susdite conspiration, ce sera par un procès; s'il
+y a procès, nous allons jouir, sans nous déranger, d'une seconde
+représentation de l'affaire d'Amboise.
+
+--Beau spectacle, morbleu!
+
+--Oui, et dans lequel nos places sont marquées d'avance, à moins
+que....
+
+--A moins que... c'est possible encore... à moins qu'on ne laisse de
+côté les formes judiciaires, à cause de la position des accusés, et
+qu'on arrange cela sous le manteau de la cheminée, comme on dit.
+
+--Je suis pour ce dernier avis, dit Maugiron; c'est assez comme cela
+que se traitent d'habitude les affaires de famille, et cette dernière
+conspiration est une véritable affaire de famille.
+
+Aurilly lança un coup d'oeil inquiet au prince.
+
+--Ma foi, dit Maugiron, je sais une chose, moi: c'est qu'à la place du
+roi je n'épargnerais pas les grosses têtes, en vérité, parce qu'ils
+sont deux fois plus coupables que les autres en se permettant de
+conspirer; ces messieurs se croient toute conspiration permise. Je dis
+donc que j'en sanglerais un ou deux, un surtout, mais là, carément;
+puis je nouerais tout le fretin. La Seine est profonde au devant de
+Nesle, et à la place du roi, parole d'honneur, je ne résisterais pas à
+la tentation.
+
+--En ce cas, dit Quélus, je crois qu'il ne serait point mal de faire
+revivre la fameuse invention des sacs.
+
+--Et quelle était cette invention? demanda Maugiron.
+
+--Une fantaisie royale qui date de 1350 à peu près; voici la chose: on
+enfermait un homme dans un sac en compagnie de trois ou quatre chats,
+puis on jetait le tout à l'eau. Les chats, qui ne peuvent pas souffrir
+l'humidité, ne se sentaient pas plutôt dans la Seine qu'ils s'en
+prenaient à l'homme de l'accident qui leur arrivait; alors il se
+passait dans ce sac des choses que malheureusement on ne pouvait pas
+voir.
+
+--En vérité, dit Maugiron, tu es un puits de science, Quélus, et ta
+conversation est des plus intéressantes.
+
+--On pourrait ne pas appliquer cette invention aux chefs: les chefs
+ont toujours droit de réclamer le bénéfice de décapitation en place
+publique ou de l'assassinat dans quelque coin; mais comme tu le
+disais, au fretin, et par le fretin j'entends les favoris, les
+écuyers, les maîtres d'hôtel, les joueurs de luth....
+
+--Messieurs! balbutia Aurilly pâle de terreur.
+
+--Ne réponds donc pas, Aurilly, dit François, cela ne peut s'adresser
+à moi ni par conséquent à ma maison: on ne raille pas les princes du
+sang en France.
+
+--Non, on les traite plus sérieusement, dit Quélus, on leur coupe le
+cou; Louis XI ne s'en privait pas, lui, le grand roi! témoin M. de
+Nemours.
+
+Les mignons en étaient là de leur dialogue, lorsqu'on entendit du
+bruit dans le salon; puis la porte de la chambre s'ouvrit, et le roi
+parut sur le seuil.
+
+François se leva.
+
+--Sire, s'écria-t-il, j'en appelle à votre justice du traitement
+indigne que me font subir vos gens.
+
+Mais Henri ne parut ni avoir vu ni avoir entendu son frère.
+
+--Bonjour, Quélus, dit Henri en baisant son favori sur les deux joues;
+bonjour, mon enfant, la vue me réjouit l'âme; et toi, mon pauvre
+Maugiron, comment allons-nous?
+
+--Je m'ennuie à périr, dit Maugiron; j'avais cru, quand je me suis
+chargé de garder votre frère, sire, qu'il était plus divertissant que
+cela. Fi! l'ennuyeux prince! est-ce bien le fils de votre père et de
+votre mère?
+
+--Sire, vous l'entendez, dit François, est-il donc dans vos intentions
+royales que l'on insulte ainsi votre frère?
+
+--Silence, monsieur, dit Henri sans se retourner, je n'aime pas que
+mes prisonniers se plaignent.
+
+--Prisonnier tant qu'il vous plaira, mais ce prisonnier n'en est pas
+moins votre....
+
+--Le titre que vous invoquez est justement celui qui vous perd dans
+mon esprit. Mon frère, coupable, est coupable deux fois.
+
+--Mais s'il ne l'est pas?
+
+--Il l'est!
+
+--De quel crime?
+
+--De m'avoir déplu, monsieur.
+
+--Sire, dit François humilié, nos querelles de famille ont-elles
+besoin d'avoir des témoins?
+
+--Vous avez raison, monsieur. Mes amis, laissez-moi donc causer un
+instant avec monsieur mon frère.
+
+--Sire, dit tout bas Quélus, ce n'est pas prudent à Votre Majesté de
+rester entre deux ennemis.
+
+--J'emmène Aurilly, dit Maugiron à l'autre oreille du roi.
+
+Les deux gentilshommes emmenèrent Aurilly, à la fois brûlant de
+curiosité et mourant d'inquiétude.
+
+--Nous voici donc seuls, dit le roi.
+
+--J'attendais ce moment avec impatience, sire.
+
+--Et moi aussi, Ah! vous en voulez à ma couronne, mon digne Étéocle;
+ah! vous vous faisiez de la Ligue un moyen et du trône un but. Ah!
+l'on vous sacrait dans un coin de Paris, dans une église perdue, pour
+vous montrer tout à coup aux Parisiens tout reluisant d'huile sainte?
+
+--Hélas! dit François, qui sentait peu à peu la colère du roi, Votre
+Majesté ne me laisse pas parler.
+
+--Pourquoi faire? dit Henri, pour mentir, ou pour me dire du moins des
+choses que je sais aussi bien que vous? Mais non, vous mentiriez, mon
+frère; car l'aveu de ce que vous avez fait, ce serait l'aveu que vous
+méritez la mort. Vous mentiriez, et c'est une honte que je vous
+épargne.
+
+--Mon frère, mon frère, dit François éperdu, est-ce bien votre
+intention de m'abreuver de pareils outrages?
+
+--Alors, si ce que je vous dis peut être tenu pour outrageant, c'est
+moi qui mens, et je ne demande pas mieux que de mentir. Voyons,
+parlez, parlez, j'écoute; apprenez-nous comment vous n'êtes pas un
+déloyal, et, qui pis est, un maladroit.
+
+--Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire, et elle semble avoir pris
+à tâche de me parler par énigmes.
+
+--Alors je vais vous expliquer mes paroles, moi, s'écria Henri d'une
+voix pleine de menaces et qui vibrait à la portée des oreilles de
+François: oui, vous avez conspiré contre moi, comme vous avez
+autrefois conspiré contre mon frère Charles; seulement autrefois
+c'était à l'aide du roi de Navarre, aujourd'hui c'est à l'aide du duc
+de Guise. Beau projet, que j'admire et qui vous eût fait une riche
+place dans l'histoire des usurpateurs. Il est vrai qu'autrefois vous
+rampiez comme un serpent, et qu'aujourd'hui vous voulez mordre comme
+un lion; après la perfidie, la force ouverte; après le poison, l'épée.
+
+--Le poison! Que voulez-vous dire, monsieur? s'écria François, pâle de
+rage et cherchant, comme cet Étéocle à qui Henri l'avait comparé, une
+place où frapper Polynice avec ses regards de flamme, a défaut de
+glaive et de poignard. Quel poison?
+
+--Le poison avec lequel tu as assassiné notre frère Charles; le poison
+que tu destinais à Henri de Navarre, ton associé. Il est connu, va, ce
+poison fatal; notre mère en a déjà usé tant de fois! Voilà sans doute
+pourquoi tu y as renoncé à mon égard; voilà pourquoi tu as voulu
+prendre des airs de capitaine, en commandant les milices de la Ligue.
+Mais regarde-moi bien en face, François, continua Henri en faisant
+vers son frère un pas menaçant, et demeure bien convaincu qu'un homme
+de ta trempe ne tuera jamais un homme de la mienne.
+
+François chancela sous le poids de cette terrible attaque; mais, sans
+égards, sans miséricorde pour son prisonnier, le roi reprit:
+
+--L'épée! l'épée! je voudrais bien te voir dans cette chambre seul à
+seul avec moi, tenant une épée. Je t'ai déjà vaincu en fourberie,
+François, car, moi aussi, j'ai pris les chemins tortueux pour arriver
+au trône de France; mais ces chemins, il fallait les franchir en
+passant sur le ventre d'un million de Polonais; à la bonne heure! Si
+vous voulez être fourbe, soyez-le, mais de cette façon; si vous voulez
+m'imiter, imitez-moi, mais pas en me rapetissant. Voilà des intrigues
+royales, voilà de la fourberie digne d'un capitaine; donc, je le
+répète, en ruses tu es vaincu, et dans un combat loyal tu serais tué;
+ne songe donc plus à lutter d'une façon ni de l'autre; car, dès à
+présent, j'agis en roi, en maître, en desposte; dès à présent, je te
+surveille dans tes oscillations, je te poursuis dans tes ténèbres, et
+à la moindre hésitation, à la moindre obscurité, au moindre doute,
+j'étends ma large main sur toi, chétif, et je te jette pantelant à la
+hache de mon bourreau.
+
+Voilà ce que j'avais à te dire relativement à nos affaires de famille,
+mon frère; voilà pourquoi je voulais te parler tête à tête, François;
+voilà pourquoi je vais ordonner à mes amis de te laisser seul cette
+nuit, afin que, dans la solitude, tu puisses méditer mes paroles. Si
+la nuit porte véritablement conseil, comme on dit, ce doit être
+surtout aux prisonniers.
+
+--Ainsi, murmura le duc, par un caprice de Votre Majesté, sur un
+soupçon qui ressemble à un mauvais rêve que vous auriez fait, me voilà
+tombé dans votre disgrâce?
+
+--Mieux que cela François: te voilà tombé sous ma justice.
+
+--Mais au moins, sire, fixez un terme à ma captivité, que je sache à
+quoi m'en tenir.
+
+--Quand on vous lira votre jugement, vous le saurez.
+
+--Ma mère! ne pourrais-je pas voir ma mère?
+
+--Pourquoi faire? Il n'y avait que trois exemplaires au monde du
+fameux livre de chasse que mon pauvre frère Charles a dévoré, c'est le
+mot, et les deux autres sont: l'un à Florence et l'autre à Londres.
+D'ailleurs, je ne suis pas un Nemrod, moi, comme mon pauvre frère.
+Adieu! François.
+
+Le prince tomba atterré sur un fauteuil.
+
+--Messieurs, dit le roi en rouvrant la porte, messieurs, M. le duc
+d'Anjou m'a demandé la liberté de réfléchir cette nuit à une réponse
+qu'il doit me faire demain matin. Vous le laisserez donc seul dans sa
+chambre, sauf les visites de précaution que, de temps en temps, vous
+croirez devoir faire. Vous trouverez peut-être votre prisonnier un peu
+exalté par la conversation que nous venons d'avoir ensemble; mais
+souvenez-vous qu'en conspirant contre moi M. le duc d'Anjou a renoncé
+au titre de mon frère; il n'y a par conséquent ici qu'un captif et des
+gardes; pas de cérémonies: si le captif vous désoblige,
+avertissez-moi; j'ai la Bastille sous ma main, et dans la Bastille,
+maître Laurent Testu, le premier homme du monde pour dompter les
+rebelles humeurs.
+
+--Sire! sire! murmura François tentant un dernier effort,
+souvenez-vous que je suis votre...
+
+--Vous étiez aussi le frère du roi Charles IX, je crois, dit Henri.
+
+--Mais, au moins, qu'on me rende mes serviteurs, mes amis.
+
+--Plaignez-vous! je me prive des miens pour vous les donner.
+
+Et Henri referma la porte sur la face de son frère, qui recula pâle et
+chancelant jusqu'à son fauteuil, dans lequel il tomba.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+COMMENT ON NE PERD PAS TOUJOURS SON TEMPS EN FOUILLANT DANS LES
+ARMOIRES VIDES.
+
+
+La scène que venait d'avoir le duc d'Anjou avec le roi lui avait fait
+considérer sa position comme tout a fait désespérée. Les mignons ne
+lui avaient rien laissé ignorer de ce qui s'était passé au Louvre: ils
+lui avaient montré la défaite de MM. de Guise et le triomphe de Henri
+plus grands encore qu'ils n'étaient en réalité, il avait entendu la
+voix du peuple criant, chose qui lui avait paru incompréhensible
+d'abord. Vive le roi et Vive la Ligue! Il se sentait abandonné des
+principaux chefs, qui, eux aussi, avaient à défendre leurs personnes.
+Abandonné de sa famille, décimée par les empoisonnements et par les
+assassinats, divisée par les ressentiments et les discordes, il
+soupirait en tournant les yeux vers ce passé que lui avait rappelé le
+roi, et en songeant que, dans sa lutte contre Charles IX, il avait au
+moins pour confidents, ou plutôt pour dupes, ces deux âmes dévouées,
+ces deux épées flamboyantes qu'on appelait Coconnas et la Mole.
+
+Le regret de certains avantages perdus est le remords pour beaucoup de
+consciences.
+
+Pour la première fois de sa vie, en se sentant seul et isolé, M.
+d'Anjou éprouva comme une espèce de remords d'avoir sacrifié la Mole
+et Coconnas.
+
+Dans ce temps-là, sa soeur Marguerite l'aimait, le consolait. Comment
+avait-il récompensé sa soeur Marguerite?
+
+Restait sa mère, la reine Catherine. Mais sa mère ne l'avait jamais
+aimé. Elle ne s'était jamais servie de lui que comme il se serait
+servi des autres, c'est-à-dire à titre d'instrument; et François se
+rendait justice. Une fois aux mains de sa mère, il sentait qu'il ne
+s'appartenait pas plus que le vaisseau ne s'appartient au milieu de
+l'Océan lorsque souffle la tempête.
+
+Il songea que, récemment encore, il avait près de lui un coeur qui
+valait tous les coeurs, une épée qui valait toutes les épées.
+
+Bussy, le brave Bussy, lui revint tout entier à la mémoire.
+
+Ah! pour le coup, ce fut alors que le sentiment qu'éprouva François
+ressembla à du remords, car il avait désobligé Bussy pour plaire à
+Monsoreau; il avait voulu plaire à Monsoreau, parce que Monsoreau
+savait son secret, et voilà tout à coup que ce secret, dont menaçait
+toujours Monsoreau, était parvenu à la connaissance du roi, de sorte
+que Monsoreau n'était plus à craindre.
+
+Il s'était donc brouillé avec Bussy inutilement et surtout
+gratuitement, action qui, comme l'a dit depuis un grand politique,
+était bien plus qu'un crime: c'était une faute.
+
+Or quel avantage c'eût été pour le prince, dans la situation où il se
+trouvait, que de savoir que Bussy, Bussy reconnaissant, et par
+conséquent fidèle, veillait sur lui; Bussy l'invincible; Bussy le
+coeur loyal; Bussy le favori de tout le monde, tant un coeur loyal et
+une lourde main font d'amis à quiconque a reçu l'un de Dieu et l'autre
+du hasard!
+
+Bussy veillant sur lui, c'était la liberté probable, c'était la
+vengeance certaine.
+
+Mais, comme nous l'avons dit, Bussy, blessé au coeur, boudait le
+prince et s'était retiré sous sa tente, et le prisonnier restait avec
+cinquante pieds de hauteur à franchir pour descendre dans les fossés,
+et quatre mignons à mettre hors de combat pour pénétrer jusqu'au
+corridor.
+
+Sans compter que les cours étaient pleines de Suisses et de soldats.
+
+Aussi, de temps en temps, il revenait à la fenêtre et plongeait son
+regard jusqu'au fond des fossés; mais une pareille hauteur était
+capable de donner le vertige aux plus braves, et M. d'Anjou était loin
+d'être à l'épreuve des vertiges.
+
+Outre cela, d'heure en heure, un des gardiens du prince, soit
+Schomberg, soit Maugiron, tantôt d'Épernon, tantôt Quélus, entrait, et
+sans s'inquiéter de la présence du prince, quelquefois même sans le
+saluer, faisait sa tournée, ouvrant les portes et les fenêtres,
+fouillant les armoires et les bahuts, regardant sous les lits et sous
+les tables, s'assurant même que les rideaux étaient à leur place, et
+que les draps n'étaient point découpés en lanières.
+
+De temps en temps, ils se penchaient en dehors du balcon, et les
+quarante-cinq pieds de hauteur les rassuraient.
+
+--Ma foi, dit Maugiron en rentrant de faire sa perquisition, moi j'y
+renonce; je demande à ne plus bouger du salon, où, le jour, nos amis
+viennent nous voir, et à ne plus me réveiller, la nuit, de quatre
+heures en quatre heures, pour aller faire visite à M. le duc d'Anjou.
+
+--C'est qu'aussi, dit d'Épernon, on voit bien que nous sommes de
+grands enfants, et que nous avons toujours été capitaines, et jamais
+soldats: nous ne savons pas, en vérité, interpréter une consigne.
+
+--Comment cela? demanda Quélus.
+
+--Sans doute; que veut le roi? c'est que nous gardions M. d'Anjou, et
+non pas que nous le regardions.
+
+--D'autant mieux, dit Maugiron, qu'il est bon à garder, mais qu'il
+n'est pas beau à regarder.
+
+--Fort bien, dit Schomberg; mais songeons à ne point nous relâcher de
+notre surveillance, car le diable est fin.
+
+--Soit, dit d'Épernon, mais il ne suffit pas d'être fin, ce me semble,
+pour passer sur le corps à quatre gaillards comme nous.
+
+Et d'Épernon, se redressant, frisa superbement sa moustache.
+
+--Il a raison, dit Quélus.
+
+--Bon! répondit Schomberg, crois-tu donc M. le duc d'Anjou assez niais
+pour essayer de s'enfuir précisément par notre galerie? S'il tient
+absolument à se sauver, il fera un trou dans le mur.
+
+--Avec quoi? il n'a pas d'armes.
+
+--Il a les fenêtres, dit assez timidement Schomberg, qui se rappelait
+avoir lui-même mesuré la profondeur des fossés.
+
+--Ah! les fenêtres! il est charmant, sur ma parole, s'écria d'Épernon;
+bravo, Schomberg, les fenêtres! c'est-à-dire que tu sauterais
+quarante-cinq pieds de hauteur?
+
+--J'avoue que quarante-cinq pieds....
+
+--Eh bien, lui qui boite, lui qui est lourd, lui qui est peureux
+comme....
+
+--Toi, dit Schomberg.
+
+--Mon cher, dit d'Épernon, tu sais bien que je n'ai peur que des
+fantômes, ça, c'est une affaire de nerfs.
+
+--C'est, dit gravement Quélus, que tous ceux qu'il a tués en duel lui
+sont apparus la même nuit.
+
+--Ne rions pas, dit Maugiron; j'ai lu une foule d'évasions
+miraculeuses... avec les draps, par exemple.
+
+--Ah! pour ceci, l'observation de Maugiron est des plus sensées, dit
+d'Épernon. Moi, j'ai vu, à Bordeaux, un prisonnier qui s'était sauvé
+avec ses draps.
+
+--Tu vois! dit Schomberg.
+
+--Oui, reprit d'Épernon; mais il avait les reins cassés et la tête
+fendue; son drap s'était trouvé d'une trentaine de pieds trop court,
+il avait été forcé de sauter, de sorte que l'évasion était complète:
+son corps s'était sauvé de sa prison, et son âme s'était sauvée de son
+corps.
+
+--Eh bien, d'ailleurs, s'il s'échappe, dit Quélus, cela nous fera une
+chasse au prince du sang; nous le poursuivrons, nous le traquerons,
+et, en le traquant, sans faire semblant de rien, et nous tâcherons de
+lui casser quelque chose.
+
+--Et alors, mordieu! nous rentrerons dans notre rôle, s'écria
+Maugiron: nous sommes des chasseurs et non des geôliers.
+
+La péroraison parut concluante, et l'on parla d'autre chose, tout en
+décidant néanmoins que, d'heure en heure, on continuerait de faire une
+visite dans la chambre de M. d'Anjou.
+
+Les mignons avaient parfaitement raison en ceci: que le duc d'Anjou ne
+tenterait jamais de fuir de vive force, et que, d'un autre côté, il ne
+se déciderait jamais à une évasion périlleuse on difficile.
+
+Ce n'est pas qu'il manquât d'imagination, le digne prince, et, nous
+devons même le dire, son imagination se livrait à un furieux travail,
+tout en se promenant de son lit au fameux cabinet occupé, pendant deux
+ou trois nuits, par la Mole, quand Marguerite l'avait recueilli
+pendant la soirée de la Saint-Barthélemy.
+
+De temps en temps, la figure pâle du prince allait se coller aux
+carreaux de la fenêtre donnant dans les fossés du Louvre. Au delà des
+fossés s'étendait une grève d'une quinzaine de pieds de large, et, au
+delà de cette grève, on voyait, au milieu de l'obscurité, se dérouler
+la Seine, calme comme un miroir.
+
+De l'autre côté, au milieu des ténèbres, se dressait comme un géant
+immobile: c'était la tour de Nesle.
+
+Le duc d'Anjou avait suivi le coucher du soleil dans toutes ses
+phases; il avait suivi, avec l'intérêt qu'accorde le prisonnier à ces
+sortes de spectacles, la dégradation de la lumière et les progrès de
+l'obscurité. Il avait contemplé cet admirable spectacle du vieux
+Paris, avec ses toits dorés, à une heure de distance, par les derniers
+feux du soleil, et argentés par les premiers rayons de la lune; puis,
+peu à peu, il s'était senti saisi d'une grande terreur en voyant
+d'immenses nuages rouler au ciel et annoncer, en s'accumulant
+au-dessus du Louvre, un orage pour la nuit.
+
+Entre autres faiblesses, le duc d'Anjou avait celle de trembler au
+bruit de la foudre.
+
+Alors il eût donné bien des choses pour que les mignons le gardassent
+encore à vue, dussent-ils l'insulter en le gardant.
+
+Cependant il n'y avait pas moyen de les rappeler: c'était donner trop
+beau jeu à leurs railleries.
+
+Il essaya de se jeter sur son lit, impossible de dormir; il voulut
+lire, les caractères tourbillonnaient devant ses yeux comme des
+diables noirs; il tenta de boire, le vin lui parut amer; il frôla du
+bout des doigts le luth d'Aurilly resté suspendu à la muraille, mais
+il sentit que la vibration des cordes agissait sur ses nerfs de telle
+façon qu'il avait envie de pleurer.
+
+Alors il se mit à jurer comme un païen et à briser tout ce qu'il
+trouva à la portée de sa main. C'était un défaut de famille, et l'on y
+était habitué dans le Louvre.
+
+Les mignons entr'ouvrirent la porte pour voir d'où venait cet horrible
+sabbat; puis, ayant reconnu que c'était le prince qui se distrayait,
+ils avaient refermé la porte, ce qui avait doublé la colère du
+prisonnier.
+
+Il venait justement de briser une chaise, quand un cliquetis au son
+duquel on ne se méprend jamais, un cliquetis cristallin retentit du
+côté de la fenêtre, et en même temps M. d'Anjou ressentit une douleur
+assez aiguë à la hanche.
+
+Sa première idée fut qu'il était blessé d'un coup d'arquebuse, et que
+ce coup lui était tiré par un émissaire du roi.
+
+--Ah! traître! ah! lâche! s'écria le prisonnier, tu me fais arquebuser
+comme tu me l'avais promis. Ah! je suis mort!
+
+Et il se laissa aller sur le tapis.
+
+Mais, en tombant, il posa la main sur un objet assez dur, plus inégal
+et surtout plus gros que ne l'est la balle d'une arquebuse.
+
+--Oh! une pierre, dit-il, c'est donc un coup de fauconneau? mais
+encore, j'eusse entendu l'explosion.
+
+Et, en même temps, il retira et allongea la jambe; quoique la douleur
+eût été assez vive, le prince n'avait évidemment rien de cassé.
+
+Il ramassa la pierre et examina le carreau.
+
+La pierre avait été lancée si rudement, quelle avait plutôt troué que
+brisé la vitre.
+
+La pierre paraissait enveloppée dans un papier.
+
+Alors les idées du duc commencèrent à changer de direction. Cette
+pierre, au lieu de lui être lancée par quelque ennemi, ne lui
+venait-elle pas, au contraire, de quelque ami?
+
+La sueur lui monta au front; l'espérance, comme l'effroi, à ses
+angoisses.
+
+Le duc s'approcha de la lumière.
+
+En effet, autour de la pierre, un papier était roulé et maintenu avec
+une soie nouée de plusieurs noeuds. Le papier avait naturellement
+amorti la dureté du silex, qui, sans cette enveloppe, eût certes causé
+au prince une douleur plus vive que celle qu'il avait ressentie.
+
+Briser la soie, dérouler le papier et le lire, fut pour le duc
+l'affaire d'une seconde: il était complètement ressuscité.
+
+Une lettre! murmura-t-il en jetant autour de lui un regard furtif.
+
+Et il lut:
+
+ «Êtes-vous las de garder la chambre? aimez-vous le grand air et la
+ liberté? Entrez dans le cabinet où la reine de Navarre avait caché
+ votre pauvre ami, M. de la Mole; ouvrez l'armoire, et, en déplaçant
+ le tasseau du bas, vous trouverez un double fond: dans ce double
+ fond, il y a une échelle de soie, attachez-la vous-même au balcon,
+ deux bras vigoureux vous roidiront l'échelle au bas du fossé. Un
+ cheval, vite comme la pensée, vous mènera en lieu sûr.
+
+ «UN AMI.»
+
+
+--Un ami! s'écria le prince; un ami! oh! je ne savais pas avoir un
+ami. Quel est donc cet ami qui songe à moi?
+
+Et le duc réfléchit un moment; mais, ne sachant sur qui arrêter sa
+pensée, il courut regarder à la fenêtre; il ne vit personne.
+
+--Serait-ce un piège? murmura le prince, chez lequel la peur
+s'éveillait, le premier de tous les sentiments.
+
+--Mais d'abord, ajouta-t-il, on peut savoir si cette armoire a un
+double fond, et si, dans ce double fond, il y a une échelle.
+
+Le duc alors, sans changer la lumière de place, et résolu, pour plus
+de précaution, au simple témoignage de ses mains, se dirigea vers ce
+cabinet dont tant de fois jadis il avait poussé la porte avec un coeur
+palpitant, alors qu'il s'attendait à y trouver madame la reine de
+Navarre, éblouissante de cette beauté que François appréciait plus
+qu'il ne convenait peut-être à un frère.
+
+Cette fois encore, il faut l'avouer, le coeur battait au duc avec
+violence.
+
+Il ouvrit l'armoire à tâtons, explora toutes les planches, et, arrivé
+à celle d'en bas, après avoir pesé au fond et pesé sur le devant, il
+pesa sur un des côtés, et sentit la planche qui faisait la bascule.
+
+Aussitôt il introduisit sa main dans la cavité et sentit au bout de
+ses doigts le contact d'une échelle de soie.
+
+Comme un voleur qui s'enfuit avec sa proie, le duc se sauva dans sa
+chambre emportant son trésor.
+
+Dix heures sonnèrent, le duc songea aussitôt à la visite qui avait
+lieu toutes les heures; il se hâta de cacher son échelle sous le
+coussin d'un fauteuil et s'assit dessus.
+
+Elle était si artistement faite, qu'elle tenait parfaitement cachée
+dans l'étroit espace où le duc l'avait enfouie.
+
+En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que Maugiron parut
+en robe de chambre, tenant une épée nue sous son bras gauche et un
+bougeoir de la main droite.
+
+Tout en entrant chez le duc, il continuait de parler à ses amis.
+
+--L'ours est en fureur, dit une voix, il cassait tout il n'y a qu'un
+instant: prends garde qu'il ne te dévore, Maugiron.
+
+--Insolent! murmura le duc.
+
+--Je crois que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser la
+parole, dit Maugiron de son air le plus impertinent.
+
+Le duc, prêt à éclater, se contint en réfléchissant qu'une querelle
+entraînerait une perte de temps et ferait peut-être manquer son
+évasion.
+
+Il dévora son ressentiment et fit pivoter son fauteuil de manière à
+tourner le dos au jeune homme.
+
+Maugiron, suivant les données traditionnelles, s'approcha du lit pour
+examiner les draps, et de la fenêtre pour reconnaître la présence des
+rideaux; il vit bien une vitre cassée, mais il songea que c'était le
+duc qui, dans sa colère, l'avait brisée ainsi.
+
+--Ouais, Maugiron, cria Schomberg, es-tu déjà mangé, que tu ne dis
+mot? Dans ce cas, soupire au moins, qu'on sache au moins à quoi s'en
+tenir et qu'on te venge.
+
+Le duc faisait craquer ses doigts d'impatience.
+
+--Non pas, dit Maugiron. Au contraire, mon ours est fort doux et tout
+à fait dompté.
+
+Le duc sourit silencieusement au milieu des ténèbres.
+
+Quant à Maugiron, sans même saluer le prince, ce qui était la moindre
+politesse qu'il dût à un si haut seigneur, il sortit, et, en sortant,
+il ferma la porte à double tour.
+
+Le prince le laissa faire, puis, lorsque la clef eut cessé de grincer
+dans la serrure:
+
+--Messieurs, murmura-t-il, prenez garde à vous, c'est un animal
+très-fin qu'un ours.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+VENTRE SAINT-GRIS.
+
+
+Resté seul, le duc d'Anjou, sachant qu'il avait au moins une heure de
+tranquillité devant lui, tira son échelle de cordes de dessous son
+coussin, la déroula, en examina chaque noeud, en sonda chaque échelon,
+tout cela avec la plus minutieuse prudence.
+
+--L'échelle est bonne, dit-il, et, en ce qui dépend d'elle, on ne me
+l'offre point comme un moyen de me briser les côtes.
+
+Alors il la déploya toute, compta trente-huit échelons distants de
+quinze pouces chacun.
+
+--Allons, la longueur est suffisante, pensa-t-il; rien à craindre
+encore de ce côté.
+
+Il resta un instant pensif.
+
+--Ah! j'y songe, dit-il, ce sont ces damnés mignons qui m'envoient
+cette échelle: je l'attacherai au balcon, ils me laisseront faire, et
+tandis que je descendrai, ils viendront couper les liens, voilà le
+piège.
+
+Puis, réfléchissant encore:
+
+--Eh! non, dit-il, ce n'est pas possible; ils ne sont point assez
+niais pour croire que je m'exposerai à descendre sans barricader la
+porte, et, la porte barricadée, ils ont dû calculer que j'aurai le
+temps de fuir avant qu'ils l'aient enfoncée.--Ainsi ferai-je, dit-il
+en regardant autour de lui, ainsi ferais-je certainement si je me
+décidais à fuir.--Cependant, comment supposer que je croirai à
+l'innocence de cette échelle trouvée dans une armoire de la reine de
+Navarre? Car, enfin, quelle personne au monde, excepte ma soeur
+Marguerite, pourrait connaître l'existence de cette échelle?--Voyons,
+répéta-t-il, quel est l'ami? Le billet est signé: _Un ami_. Quel est
+l'ami du duc d'Anjou qui connaît si bien le fond des armoires de mon
+appartement ou de celui de ma soeur?
+
+Le duc achevait à peine de formuler cet argument, qui lui semblait
+victorieux, que, relisant le billet pour en reconnaître l'écriture, si
+la chose était possible, il fut pris d'une idée soudaine.
+
+--Bussy! s'écria-t-il.
+
+En effet, Bussy, que tant de dames adoraient, Bussy qui semblait un
+héros à la reine de Navarre, laquelle poussait, elle l'avoue elle-même
+dans ses Mémoires, des cris d'effroi chaque fois qu'il se battait en
+duel; Bussy discret, Bussy versé dans la science des armoires,
+n'était-ce pas, selon toute probabilité, Bussy, le seul de tous ses
+amis sur lequel le duc pouvait véritablement compter, n'était-ce pas
+Bussy qui avait envoyé le billet?
+
+Et la perplexité du prince s'augmenta encore.
+
+Tout se réunissait cependant pour persuader au duc d'Anjou que
+l'auteur du billet était Bussy. Le duc ne connaissait pas tous les
+motifs que le gentilhomme avait de lui en vouloir, puisqu'il ignorait
+son amour pour Diane de Méridor; il est vrai qu'il s'en doutait
+quelque peu; comme le duc avait aimé Diane, il devait comprendre la
+difficulté qu'il y avait pour Bussy à voir cette belle jeune femme
+sans l'aimer, mais ce léger soupçon ne s'effaçait pas moins devant les
+probabilités. La loyauté de Bussy ne lui avait pas permis de demeurer
+oisif tandis qu'on enchaînait son maître; Bussy avait été séduit par
+les dehors aventureux de cette expédition; il avait voulu se venger du
+duc à sa façon, c'est-à-dire en lui rendant la liberté. Plus de doute,
+c'était Bussy qui avait écrit, c'était Bussy qui attendait.
+
+Pour achever de s'éclaircir, le prince s'approcha de la fenêtre, il
+vit, dans le brouillard qui montait de la rivière, trois silhouettes
+oblongues qui devaient être des chevaux, et deux espèces de pieux qui
+semblaient plantés sur la grève: ce devait être deux hommes.
+
+Deux hommes, c'était bien cela: Bussy et son fidèle le Haudoin.
+
+--La tentation est dévorante, murmura le duc, et le piège, si piège il
+y a, est tendu trop artistement pour qu'il y ait honte à moi de m'y
+laisser prendre.
+
+François alla regarder au trou de la serrure du salon; il vit ses
+quatre gardiens; deux dormaient, deux autres avaient hérité de
+l'échiquier de Chicot et jouaient aux échecs.
+
+Il éteignit sa lumière.
+
+Puis il alla ouvrir sa fenêtre et se pencha en dehors de son balcon.
+
+Le gouffre, qu'il essayait de sonder du regard, était rendu plus
+effrayant encore par l'obscurité. Il recula.
+
+Mais c'est un attrait si irrésistible que l'air et l'espace pour un
+prisonnier, que François, en rentrant dans sa chambre, se figura qu'il
+étouffait. Ce sentiment fut tellement ressenti par lui, que quelque
+chose comme le dégoût de la vie et l'indifférence de la mort passa
+dans son esprit.
+
+Le prince, étonné, se figura que le courage lui venait.
+
+Alors, profitant de ce moment d'exaltation, il saisit l'échelle de
+soie, la fixa à son balcon par les crochets de fer qu'elle présentait
+à l'une de ses extrémités, puis il retourna à la porte qu'il barricada
+de son mieux, et, bien persuadé que, pour vaincre l'obstacle qu'il
+venait de créer, on serait forcé de perdre dix minutes, c'est-à-dire
+plus de temps qu'il ne lui en fallait pour atteindre le bas de son
+échelle, il revint à la fenêtre.
+
+Il chercha alors à revoir au loin les chevaux et les hommes, mais il
+n'aperçut plus rien.
+
+--J'aimerais mieux cela, murmura-t-il, fuir seul vaut mieux que fuir
+avec l'ami le mieux connu; à plus forte raison avec un ami inconnu.
+
+En ce moment, l'obscurité était complète, et les premiers grondements
+de l'orage, qui menaçait depuis une heure, commençaient à faire
+retentir le ciel, un gros nuage aux franges argentées s'étendait comme
+un éléphant couché d'un côté à l'autre de la rivière; sa croupe
+s'appuyant au palais; sa trompe, indéfiniment recourbée, dépassant la
+tour de Nesle, et se perdant à l'extrémité sud de la ville.
+
+Un éclair lézarda pour un instant le nuage immense, et il sembla au
+prince apercevoir dans le fossé, au-dessous de lui, ceux qu'il avait
+cherchés inutilement sur la grève.
+
+Un cheval hennit; il n'y avait pas de doute, il était attendu.
+
+Le duc secoua l'échelle pour s'assurer qu'elle était solidement
+attachée, puis il enjamba la balustrade et posa le pied sur le premier
+échelon.
+
+Nul ne pourrait rendre l'angoisse terrible qui étreignait en ce moment
+le coeur du prisonnier, placé entre un frêle cordonnet de soie pour
+tout appui, et les menaces mortelles de son frère.
+
+Mais à peine eut-il posé le pied sur la première traverse de bois,
+qu'il lui sembla que l'échelle, au lieu de vaciller comme il s'y était
+attendu, se roidissait, au contraire, et que le second échelon se
+présentait à son second pied sans que l'échelle eût fait ou paru faire
+le mouvement de rotation bien naturel en pareil cas.
+
+Était-ce un ami ou un ennemi qui tenait le bas de l'échelle;
+étaient-ce des bras ouverts ou des bras armés qui l'attendaient au
+dernier échelon?
+
+Une terreur irrésistible s'empara de François; il tenait encore le
+balcon de la main gauche, il fit un mouvement pour remonter.
+
+On eût dit que la personne invisible qui attendait le prince au pied
+de la muraille devinait tout se qui se passait dans son coeur, car, au
+moment même, un petit tiraillement, bien doux et bien égal, une sorte
+de sollicitation de la soie, arriva jusqu'au pied du prince.
+
+--Voilà qu'on tient l'échelle par en bas, dit-il, on ne veut donc pas
+que je tombe. Allons, du courage.
+
+Et il continua de descendre; les deux montants de l'échelle étaient
+tendus comme des bâtons. François remarqua que l'on avait soin
+d'écarter les échelons du mur pour faciliter l'appui de son pied. Dès
+lors il se laissa glisser comme une flèche, coulant sur les mains
+plutôt que sur les échelons, et sacrifiant à cette rapide descente le
+pan doublé de son manteau.
+
+Tout à coup, au lieu de toucher la terre, qu'il sentait
+instinctivement être proche de ses pieds, il se sentit enlevé dans les
+bras d'un homme qui lui glissa à l'oreille ces trois mots:
+
+--Vous êtes sauvé.
+
+Alors on le porta jusqu'au revers du fossé, et là on le poussa le long
+d'un chemin pratiqué entre des éboulements de terre et de pierre; il
+parvint enfin à la crête; à la crête, un autre homme attendait, qui le
+saisit par le collet et le tira à lui; puis, ayant aidé de même son
+compagnon, courut, courbé comme un vieillard, jusqu'à la rivière. Les
+chevaux étaient bien où François les avait vus d'abord.
+
+Le prince comprit qu'il n'y avait plus à reculer; il était
+complètement à la merci de ses sauveurs. Il courut à l'un des trois
+chevaux, sauta dessus; ses deux compagnons en firent autant. La même
+voix qui lui avait déjà parlé tout bas à l'oreille lui dit avec le
+même laconisme et le même mystère:
+
+--Piquez.
+
+Et tous trois partirent au galop.
+
+--Cela va bien jusqu'à présent, pensait tout bas le prince, espérons
+que la suite de l'aventure ne démentira point le commencement.
+
+--Merci, merci, mon brave Bussy, murmurait tout bas le prince à son
+camarade de droite, enveloppé jusqu'au nez dans un grand manteau brun.
+
+--Piquez, répondait celui-ci du fond de son manteau.
+
+Et, lui-même donnant l'exemple, les trois chevaux et les trois
+cavaliers passaient comme des ombres.
+
+On arriva ainsi au grand fossé de la Bastille, que l'on traversa sur
+un pont improvisé la veille par les ligueurs, qui, ne voulant pas que
+leurs communications fussent interrompues avec leurs amis, avaient
+avisé à ce moyen, qui facilitait, comme on le voit, les relations.
+
+Les trois cavaliers se dirigèrent vers Charenton. Le cheval du prince
+semblait avoir des ailes.
+
+Tout à coup le compagnon de droite sauta le fossé, et se lança dans la
+forêt de Vincennes, en disant avec son laconisme ordinaire ce seul mot
+au prince:
+
+--Venez.
+
+Le compagnon de gauche en fit autant, mais sans parler. Depuis le
+moment du départ, pas une parole n'était sortie de la bouche de
+celui-ci.
+
+Le prince n'eut pas même besoin de faire sentir la bride ou les genoux
+à sa monture, le noble animal sauta le fossé avec la même ardeur
+qu'avaient montré les deux autres chevaux; et, au hennissement avec
+lequel il franchit l'obstacle, plusieurs hennissements répondirent des
+profondeurs de la forêt.
+
+Le prince voulut arrêter son cheval, car il craignait qu'on ne le
+conduisit à quelque embuscade.
+
+Mais il était trop tard; l'animal était lancé de façon à ne plus
+sentir le mors; cependant, en voyant ses deux compagnons relentir sa
+course, il ralentit aussi la sienne, et François se trouva dans une
+sorte de clairière où huit ou dix hommes à cheval, rangés
+militairement, se révélaient aux yeux par le reflet de la lune qui
+argentait leur cuirasse.
+
+--Oh! oh! fit le prince, que veut dire ceci, monsieur?
+
+--Ventre Saint-Gris! s'écria celui auquel s'adressait la question,
+cela veut dire que nous sommes saufs.
+
+--Vous, Henri, s'écria le duc d'Anjou stupéfait, vous, mon libérateur?
+
+--Eh! dit le Béarnais, en quoi cela peut-il vous étonner, ne
+sommes-nous point alliés?
+
+Puis, jetant les yeux autour de lui pour chercher un second compagnon.
+
+--Agrippa, dit-il, où diable es-tu?
+
+--Me voilà, dit d'Aubigné, qui n'avait pas encore desserré les dents;
+bon! si c'est comme cela que vous arrangez vos chevaux.... Avec cela
+que vous en avez tant!
+
+--Bon! bon! dit le roi de Navarre. Ne gronde pas, pourvu qu'il en
+reste deux, reposés et frais, avec lesquels nous puissions faire une
+douzaine de lieues d'une seule traite, c'est tout ce qu'il me faut.
+
+--Mais où me menez-vous donc, mon cousin? demanda François avec
+inquiétude.
+
+--Où vous voudrez, dit Henri; seulement allons-y vite, car d'Aubigné a
+raison; le roi de France a des écuries mieux montées que les miennes,
+et il est assez riche pour crever une vingtaine de chevaux, s'il a mis
+dans sa tête de nous rejoindre.
+
+--En vérité, je suis libre d'aller où je veux? demanda François.
+
+--Certainement, et j'attends vos ordres, dit Henri.
+
+--Eh bien, alors, à Angers.
+
+--Vous voulez aller à Angers? A Angers, soit: c'est vrai, là vous êtes
+chez vous.
+
+--Mais vous, mon cousin?
+
+--Moi, en vue d'Angers, je vous quitte, et je pique vers la Navarre,
+où ma bonne Margot m'attend; elle doit même fort s'ennuyer de moi!
+
+--Mais personne ne vous savait ici? dit François.
+
+--J'y suis venu vendre trois diamants de ma femme.
+
+--Ah! fort bien.
+
+--Et puis savoir un peu, en même temps, si décidément la Ligue
+m'allait ruiner.
+
+--Vous voyez qu'il n'en est rien.
+
+--Grâce à vous, oui.
+
+--Comment! grâce à moi?
+
+--Eh! oui, sans doute: si au lieu de refuser d'être chef de la Ligue,
+quand vous avez su qu'elle était dirigée contre moi, vous eussiez
+accepté et fait cause commune avec mes ennemis, j'étais perdu. Aussi,
+quand j'ai appris que le roi avait puni votre refus de la prison, j'ai
+juré que je vous en tirerais, et je vous en ai tiré.
+
+--Toujours aussi simple, se dit en lui-même le duc d'Anjou; en vérité,
+c'est conscience que de le tromper.
+
+--Va, mon cousin, dit en souriant le Béarnais, va dans l'Anjou. Ah!
+monsieur de Guise, vous croyez avoir ville gagnée! mais je vous envoie
+là un compagnon un peu bien gênant; gare à vous!
+
+Et, comme on leur amenait les chevaux frais que Henri avait demandés,
+tous deux sautèrent en selle et partirent au galop, accompagnés
+d'Agrippa d'Aubigné, qui les suivait en grondant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+LES AMIS.
+
+
+Pendant que Paris bouillonnait comme l'intérieur d'une fournaise,
+madame de Monsoreau, escortée par son père et deux de ces serviteurs
+qu'on recrutait alors comme des troupes auxiliaires pour une
+expédition, s'acheminait vers le château de Méridor, par étapes de dix
+lieues à la journée.
+
+Elle aussi commençait à goûter cette liberté précieuse aux gens qui
+ont souffert. L'azur du ciel et de la campagne, comparé à ce ciel
+toujours menaçant, suspendu comme un crêpe sur les tours noires de la
+Bastille, les feuillages déjà verts, les belles routes se perdant
+comme de longs rubans onduleux dans le fond des bois; tout cela lui
+paraissait frais et jeune, riche et nouveau, comme si réellement elle
+fût sortie du cercueil où la croyait plongée son père.
+
+Lui, le vieux baron, était rajeuni de vingt ans. A le voir d'aplomb
+sur ses étriers, et talonnant le vieux Jarnac, on eût pris le noble
+seigneur pour un de ces époux barbons qui accompagnent leur jeune
+fiancée en veillant amoureusement sur elle.
+
+Nous n'entreprendrons pas de décrire ce long voyage. Il n'eut d'autres
+incidents que le lever et le coucher du soleil. Quelquefois
+impatiente, Diane se jetait à bas de son lit, lorsque la lune
+argentait les vitres de sa chambre d'hôtellerie, réveillait le baron,
+secouait le lourd sommeil de ses gens, et l'on partait, par un beau
+clair de lune, pour gagner quelques lieues sur le long chemin que la
+jeune femme trouvait infini.
+
+Il fallait, d'autres fois, la voir, en pleine marche, laisser passer
+devant Jarnac, tout fier de devancer les autres, puis les serviteurs,
+et demeurer seule en arrière sur un tertre, afin de regarder dans la
+profondeur de la vallée si quelqu'un ne suivait pas.... Et, lorsque la
+vallée était déserte, lorsque Diane n'avait aperçu que les troupeaux
+épars dans le pâturage, ou le clocher silencieux de quelque bourg
+dressé au bout de la route, elle revenait plus impatiente que jamais.
+Alors son père, qui l'avait suivie du coin de l'oeil, lui disait:
+
+--Ne crains rien, Diane.
+
+--Craindre quoi, mon père?
+
+--Ne regardes-tu pas si M. de Monsoreau te suit?
+
+--Ah! c'est vrai.... Oui, je regardais cela, disait la jeune femme
+avec un nouveau regard en arrière.
+
+Ainsi, de crainte en crainte, d'espoir en déception, Diane arriva,
+vers la fin du huitième jour, au château de Méridor, et fut reçue au
+pont-levis par madame de Saint-Luc et son mari, devenus châtelains en
+l'absence du baron.
+
+Alors commença pour ces quatre personnes une de ces existences comme
+tout homme en a rêvé en lisant Virgile, Longus et Théocrite.
+
+Le baron et Saint-Luc chassaient du soir au matin. Sur les traces de
+leurs chevaux s'élançaient les piqueurs. On voyait des avalanches de
+chiens rouler du haut des collines à la poursuite d'un lièvre ou d'un
+renard, et quand le tonnerre de cette cavalcade furieuse passait dans
+les bois, Diane et Jeanne, assises l'une auprès de l'autre sur la
+mousse, à l'ombre de quelque hallier, tressaillaient un moment, et
+reprenaient bientôt leur tendre et mystérieuse conversation.
+
+--Raconte-moi, disait Jeanne, raconte-moi tout ce qui t'est arrivé
+dans la tombe, car tu étais bien morte pour nous.... Vois, l'aubépine
+en fleurs nous jette ses dernières miettes de neige, et les sureaux
+envoient leurs parfums enivrants. Un doux soleil se joue aux grandes
+branches des chênes. Pas un souffle dans l'air, pas un être vivant
+dans le parc, car les daims se sont enfuis tout à l'heure en sentant
+trembler la terre, et les renards ont bien vite gagné le terrier...
+Raconte, petite soeur, raconte.
+
+--Que te disais-je?
+
+--Tu ne me disais rien. Tu es donc heureuse?... Oh! cependant ce bel
+oeil noyé dans une ombre bleuâtre, cette pâleur nacrée de tes joues,
+ce vague élan de paupière, tandis que la bouche essaye un sourire
+jamais achevé... Diane, tu dois avoir bien des choses à me dire!
+
+--Rien, rien.
+
+--Tu es donc heureuse... avec M. de Monsoreau?
+
+Diane tressaillit.
+
+--Tu vois bien! fit Jeanne avec un tendre reproche.
+
+--Avec M. de Monsoreau! répéta Diane; pourquoi as-tu prononcé ce nom?
+pourquoi viens-tu d'évoquer ce fantôme au milieu de nos bois, au
+milieu de nos fleurs, au milieu de notre bonheur....
+
+--Bien, je sais maintenant pourquoi tes beaux yeux sont cerclés de
+bistre, et pourquoi ils se lèvent si souvent vers le ciel; mais je ne
+sais pas encore pourquoi ta bouche essaye de sourire.
+
+Diane secoua tristement la tête.
+
+--Tu m'as dit, je crois, continua Jeanne en entourant de son bras
+blanc et rond les épaules de Diane, tu m'as dit que M. de Bussy
+t'avait montré beaucoup d'intérêt....
+
+Diane rougit si fort, que son oreille, si délicate et si ronde, parut
+tout à coup enflammée.
+
+--C'est un charmant cavalier que M. de Bussy, dit Jeanne, et elle
+chanta:
+
+ Un beau chercheur de noise,
+ C'est le seigneur d'Amboise.
+
+Diane appuya sa tête sur le sein de son amie, et murmura d'une voix
+plus douce que celle des fauvettes qui chantaient sous la feuillée:
+
+ Tendre, fidèle aussi,
+ C'est le brave....
+
+--Bussy!... dis-le donc, acheva Jeanne en appuyant un joyeux baiser
+sur les yeux de son amie.
+
+--Assez de folies, dit Diane tout à coup; M. de Bussy ne pense plus à
+Diane de Méridor.
+
+--C'est possible, dit Jeanne; mais je croirais assez qu'il plaît
+beaucoup à Diane de Monsoreau.
+
+--Ne me dis pas cela.
+
+--Pourquoi? est-ce que cela te déplaît?
+
+Diane ne répondit pas.
+
+--Je te dis que M. de Bussy ne songe pas à moi... et il fait bien...
+Oh! j'ai été lâche... murmura la jeune femme....
+
+--Que dis-tu là?
+
+--Rien, rien.
+
+--Voyons, Diane, tu vas recommencer à pleurer, à t'accuser... Toi,
+lâche! toi, mon héroïne; tu as été contrainte.
+
+--Je le croyais... je voyais des dangers, des gouffres sous mes pas...
+A présent, Jeanne, ces dangers me semblent chimériques, ces gouffres,
+un enfant pouvait les franchir d'une enjambée. J'ai été lâche, te
+dis-je, oh! que n'ai-je eu le temps de réfléchir!....
+
+--Tu me parles par énigmes.
+
+--Non, ce n'est pas encore cela, s'écria Diane en se levant dans un
+désordre extrême. Non, ce n'est pas ma faute, c'est lui, Jeanne, c'est
+lui qui n'a pas voulu. Je me rappelle la situation qui me semblait
+terrible; j'hésitais, je flottais... mon père m'offrait son appui et
+j'avais peur... _lui, lui_ m'offrait sa protection... mais il ne l'a
+pas offerte de façon à me convaincre; le duc d'Anjou était contre lui.
+Le duc d'Anjou s'était ligué avec M. de Monsoreau, diras-tu. Eh bien,
+qu'importent le duc d'Anjou et le comte de Monsoreau! Quand on veut
+bien une chose, quand on aime bien quelqu'un, oh! il n'y aurait ni
+prince ni maître qui me retiendrait. Vois-tu, Jeanne, si une fois
+j'aimais....
+
+Et Diane, en proie à son exaltation, s'était adossée à un chêne, comme
+si, l'âme ayant brisé le corps, celui-ci n'eût plus renfermé assez de
+force pour se soutenir.
+
+--Voyons, calme-toi, chère amie, raisonne....
+
+--Je te dis que _nous_ avons été _lâches_.
+
+--_Nous_... Oh! Diane, de qui parles-tu là? Ce _nous_ est éloquent, ma
+Diane chérie....
+
+--Je veux dire mon père et moi; j'espère que tu n'entends pas autre
+chose... Mon père est un bon gentilhomme, et pouvait parler au roi;
+moi, je suis fière et ne crains pas un homme quand je le hais... Mais,
+vois-tu! le secret de cette lâcheté, le voici: j'ai compris qu'_il_ ne
+m'aimait pas.
+
+--Tu te mens à toi-même; s'écria Jeanne;... si tu croyais cela, au
+point où je te vois, tu irais le lui reprocher à lui-même... Mais tu
+ne le crois pas, tu sais le contraire, hypocrite, ajouta-t-elle avec
+une tendre caresse pour son amie.
+
+--Tu es payée pour croire à l'amour, toi, répliqua Diane en reprenant
+sa place auprès de Jeanne; toi, que M. de Saint-Luc a épousée malgré
+un roi! toi, qu'il a enlevée du milieu de Paris; toi; qu'on a
+poursuivie peut-être et qui le payes, par tes caresses, de la
+proscription et de l'exil!
+
+--Et il se trouve richement payé, dit l'espiègle jeune femme.
+
+--Mais moi,--réfléchis un peu, et ne sois pas égoïste;--moi, que ce
+fougueux jeune homme prétend aimer; moi, qui ai fixé les regards de
+l'indomptable Bussy, cet homme qui ne connaît pas d'obstacles, je me
+suis mariée publiquement, je me suis offerte aux yeux de toute la
+cour, et il ne m'a pas regardée; je me suis confiée à lui dans le
+cloître de la Gypecienne: nous étions seuls, il avait Gertrude, le
+Haudoin, ses deux complices, et moi, plus complice encore!... Oh! j'y
+songe, par l'église même, un cheval à la porte, il pouvait m'enlever
+dans un pan de son manteau! A ce moment, vois-tu, je le sentais
+souffrant, désolé à cause de moi; je voyais ses yeux languissants, sa
+lèvre pâlie et brûlée par la fièvre. S'il m'avait demandé de mourir
+pour rendre l'éclat à ses yeux, la fraîcheur à ses lèvres, je serais
+morte.... Eh bien, je suis partie, et il n'a pas songé à me retenir
+par un coin de mon voile.--Attends, attends encore.... Oh! tu ne sais
+pas ce que je souffre.... Il savait que je quittais Paris, que je
+revenais à Méridor; il savait que M. de Monsoreau... tiens, j'en
+rougis... que M. de Monsoreau n'est pas mon époux; il savait que je
+venais seule, et, tout le long de la route, chère Jeanne, je me suis
+retournée, croyant à chaque instant que j'entendais le galop de son
+cheval derrière nous. Rien! c'était l'écho du chemin qui parlait! Je
+te dis qu'il ne pense pas à moi, et que je ne vaux pas un voyage en
+Anjou... quand il y a tant de femmes belles et courtoises à la cour du
+roi de France, dont un sourire vaut cent aveux de la provinciale
+enterrée dans les halliers de Méridor. Comprends-tu maintenant? Es-tu
+convaincue? ai-je raison? suis-je oubliée, méprisée; ma pauvre Jeanne?
+
+Elle n'avait pas achevé ces mots que le feuillage du chêne craqua
+violemment; une poussière de mousse et de plâtre brisé roula le long
+du vieux mur, et un homme, bondissant du milieu des lierres et des
+mûriers sauvages, vint tomber aux pieds de Diane, qui poussa un cri
+terrible.
+
+Jeanne s'était écartée; elle avait vu et reconnut cet homme.
+
+--Vous voyez bien que me voici, murmura Bussy agenouillé en baisant le
+bas de la robe de Diane; qu'il tenait respectueusement dans sa main
+tremblante.
+
+Diane reconnut, à son tour, la voix, le sourire du comte, et, saisie
+au coeur, hors d'elle-même, suffoquée par ce bonheur inespéré; elle
+ouvrit ses bras et se laissa tomber, privée de sentiment, sur la
+poitrine de celui qu'elle venait d'accuser d'indifférence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+LES AMANTS.
+
+
+Les pâmoisons de joie ne sont jamais bien longues ni bien dangereuses.
+On en a vu de mortelles, mais l'exemple est excessivement rare.
+
+Diane ne tarda donc point à ouvrir les yeux, et se trouva dans les
+bras de Bussy; car Bussy n'avait pas voulu céder à madame de Saint-Luc
+le privilège de recueillir le premier regard de Diane.
+
+--Oh! murmura-t-elle en se réveillant, oh! c'est affreux, comte, de
+nous surprendre ainsi.
+
+Bussy attendait d'autres paroles. Eh, qui sait? les hommes sont si
+exigeants! qui sait, disons-nous, s'il n'attendait pas autre chose que
+des paroles, lui qui avait expérimenté plus d'une fois les retours à
+la vie après les pâmoisons et les évanouissements?
+
+Non-seulement Diane en demeura là, mais encore elle s'arracha
+doucement des bras qui la tenaient captive et revint à son amie, qui,
+discrète d'abord, avait fait plusieurs pas sous les arbres; puis,
+curieuse comme l'est toute femme de ce charmant spectacle d'une
+réconciliation entre gens qui s'aiment, était revenue tout doucement,
+non pas pour prendre sa part de la conversation, mais assez près des
+interlocuteurs pour n'en rien perdre.
+
+--Eh bien, demanda Bussy, est-ce donc ainsi que vous me recevez,
+madame?
+
+--Non, dit Diane; car, en vérité, monsieur de Bussy, c'est tendre,
+c'est affectueux, ce que vous venez de faire là... Mais....
+
+--Oh! de grâce, pas de mais... soupira Bussy en reprenant sa place aux
+genoux de Diane.
+
+--Non, non, pas ainsi, pas à genoux, monsieur de Bussy.
+
+--Oh! laissez-moi un instant vous prier comme je le fais, dit le comte
+en joignant les mains, j'ai si longtemps envié cette place.
+
+--Oui; mais, pour la venir prendre, vous avez passé par-dessus le mur.
+Non-seulement ce n'est pas convenable à un seigneur de votre rang,
+mais c'est bien imprudent pour quelqu'un qui aurait soin de mon
+honneur.
+
+--Comment cela?
+
+--Si l'on vous avait vu, par hasard?
+
+--Qui donc m'aurait vu?
+
+--Mais nos chasseurs, qui, il y a un quart d'heure à peine, passaient
+dans le fourré, derrière le mur.
+
+--Oh! tranquillisez-vous, madame, je me cache avec trop de soin pour
+être vu.
+
+--Caché! Oh! vraiment, dit Jeanne, c'est du suprême romanesque;
+racontez-nous cela, monsieur de Bussy.
+
+--D'abord, si je ne vous ai pas rejointe en route, ce n'est pas ma
+faute; j'ai pris un chemin et vous l'autre. Vous êtes venue par
+Rambouillet, moi, par Chartres. Puis, écoutez, et jugez si votre
+pauvre Bussy est amoureux; je n'ai point osé vous rejoindre, et je ne
+doutais pas cependant que je ne le pusse. Je sentais bien que Jarnac
+n'était point amoureux, et que le digne animal ne s'exalterait que
+médiocrement à revenir à Méridor; votre père aussi n'avait aucun motif
+de se hâter, puisqu'il vous avait près de lui. Mais ce n'était pas en
+présence de votre père, ce n'était pas dans la compagnie de vos gens,
+que je voulais vous revoir; car j'ai plus souci que vous ne le croyez
+de vous compromettre; j'ai fait le chemin étape par étape, en mangeant
+le manche de ma houssine; le manche de ma houssine fût ma plus
+habituelle nourriture pendant ces jours.
+
+--Pauvre garçon! dit Jeanne; aussi, vois comme il est maigri.
+
+--Vous arrivâtes enfin, continua Bussy; j'avais pris logement au
+faubourg de la ville; je vous vis passer, caché derrière une jalousie.
+
+--Oh! mon Dieu, demanda Diane, êtes-vous donc à Angers sous votre nom?
+
+--Pour qui me prenez-vous? dit en souriant Bussy; non pas, je suis un
+marchand qui voyage; voyez mon costume couleur cannelle; il ne me
+trahit pas trop, c'est une couleur qui se porte beaucoup parmi les
+drapiers et les orfèvres, et, puis encore, j'ai un certain air inquiet
+et affairé qui ne messied pas à un botaniste qui cherche des simples.
+Bref, on ne m'a pas encore remarqué.
+
+--Bussy, le beau Bussy, deux jours de suite dans une ville de
+province, sans avoir encore été remarqué? On ne croira jamais cela à
+la cour.
+
+--Continuez, comte, dit Diane en rougissant. Comment venez-vous de la
+ville ici, par exemple?
+
+--J'ai deux chevaux d'une race choisie; je monte l'un d'eux, je sors
+au pas de la ville, m'arrêtant à regarder les écriteaux et les
+enseignes; mais, quand une fois je suis loin des regards, mon cheval
+prend un galop qui lui permet de franchir en vingt minutes les trois
+lieues et demie qu'il y a d'ici à la ville. Une fois dans le bois de
+Méridor, je m'oriente et je trouve le mur du parc; mais il est long,
+fort long, le parc est grand. Hier j'ai exploré ce mur pendant plus de
+quatre heures, grimpant çà et là, espérant vous apercevoir toujours.
+Enfin, je désespérais presque, quand je vous ai aperçue le soir, au
+moment où vous rentriez à la maison; les deux grands chiens du baron
+sautaient après vous, et madame de Saint-Luc leur tenait en l'air un
+perdreau qu'ils essayaient d'atteindre; puis vous disparûtes.--Je
+sautai là; j'accourus ici, où vous étiez tout à l'heure; je vis
+l'herbe et la mousse assidûment foulées, j'en conclus que vous
+pourriez bien avoir adopté cet endroit, qui est charmant pendant le
+soleil; pour me reconnaître alors, j'ai fait des brisées comme à la
+chasse; et, tout en soupirant, ce qui me fait un mal affreux....
+
+--Par défaut d'habitude, interrompit Jeanne en souriant.
+
+--Je ne dis pas non, madame; en soupirant donc, ce qui me fait un mal
+affreux, je le répète, j'ai repris la route de la ville; j'étais bien
+fatigué; j'avais en outre déchiré mon pourpoint cannelle en montant
+aux arbres, et, cependant, malgré les accrocs de mon pourpoint, malgré
+l'oppression de ma poitrine, j'avais la joie au coeur: je vous avais
+vue.
+
+--Il me semble que voilà un admirable récit, dit Jeanne, et que vous
+avez surmonté là de terribles obstacles: c'est beau et c'est héroïque;
+mais moi, qui crains de monter aux arbres, j'aurais, à votre place,
+conservé mon pourpoint et surtout ménagé mes belles mains blanches.
+Voyez dans quel affreux état sont les vôtres, tout égratignées par les
+ronces.
+
+--Oui. Mais je n'aurais pas vu celle que je venais voir.
+
+--Au contraire; j'aurais vu, et beaucoup mieux que vous ne l'aviez
+fait, Diane de Méridor, et même madame de Saint-Luc.
+
+--Qu'eussiez-vous donc fait? demanda Bussy avec empressement.
+
+--Je fusse venu droit au pont du château de Méridor, et j'y fusse
+entré. M. le baron me serrait dans ses bras, madame de Monsoreau me
+plaçait près d'elle à table, M. de Saint-Luc me comblait de caresse,
+madame de Saint-Luc faisait avec moi des anagrammes. C'était la chose
+du monde la plus simple: il est vrai que la chose du monde la plus
+simple est celle dont les amoureux ne s'avisent jamais.
+
+Bussy secoua la tête avec un sourire et un regard à l'adresse de
+Diane.
+
+--Oh! non! dit-il, non. Ce que vous eussiez fait là, c'était bon pour
+tout le monde, et non pour moi.
+
+Diane rougit comme un enfant, et le même sourire et le même regard se
+reflétèrent dans ses yeux et sur ses lèvres.
+
+--Allons! dit Jeanne, voilà, à ce qu'il paraît, que je ne comprends
+plus rien aux belles manières!
+
+--Non! dit Bussy en secouant la tête. Non! je ne pouvais aller au
+château. Madame est mariée, M. le baron doit au mari de sa fille, quel
+qu'il soit, une surveillance sévère.
+
+--Bien, dit Jeanne, voilà une leçon de civilité que je reçois; merci,
+monsieur de Bussy, car je mérite de la recevoir; cela m'apprendra à me
+mêler aux propos des fous.
+
+--Des fous? répéta Diane.
+
+--Des fous ou des amoureux, répondit madame de Saint-Luc, et en
+conséquence....
+
+Elle embrassa Diane au front, fit une révérence à Bussy et s'enfuit.
+
+Diane la voulut retenir d'une main, mais Bussy saisit l'autre, et il
+fallut bien que Diane, si bien retenue par son amant, se décidât à
+lâcher son amie.
+
+Bussy et Diane restèrent donc seuls.
+
+Diane regarda madame de Saint-Luc, qui s'éloignait en cueillant des
+fleurs, puis elle s'assit en rougissant.
+
+Bussy se coucha à ses pieds.
+
+--N'est-ce pas, dit-il, que j'ai bien fait, madame, que vous
+m'approuvez?
+
+--Je ne vais pas feindre, répondit Diane, et, d'ailleurs, vous savez
+le fond de ma pensée, oui, je vous approuve, mais ici s'arrêtera mon
+indulgence; en vous désirant, en vous appelant comme je faisais tout à
+l'heure, j'étais insensée, j'étais coupable.
+
+--Mon Dieu! que dites-vous donc là, Diane?
+
+--Hélas! comte, je dis la vérité! j'ai le droit de rendre malheureux
+M. de Monsoreau, qui m'a poussée à cette extrémité; mais je n'ai ce
+droit qu'en m'abstenant de rendre un autre heureux. Je puis lui
+refuser ma présence, mon sourire, mon amour; mais, si je donnais ces
+faveurs à un autre, je volerais celui-là, qui, malgré moi, est mon
+maître.
+
+Bussy écouta patiemment toute cette morale, fort adoucie, il est vrai,
+par la grâce et la mansuétude de Diane.
+
+--A mon tour de parler, n'est-ce pas? dit-il.
+
+--Parlez, répondit Diane.
+
+--Avec franchise?
+
+--Parlez!
+
+--Eh bien, de tout ce que vous venez de dire, madame, vous n'avez pas
+trouvé un mot au fond de votre coeur.
+
+--Comment?
+
+--Écoutez-moi sans impatience, madame, vous voyez que je vous ai
+écoutée patiemment; vous m'avez accablé de sophismes.
+
+Diane fit un mouvement.
+
+--Les lieux communs de morale, continua Bussy, ne sont que cela quand
+ils manquent d'application. En échange de ces sophismes, moi, madame,
+je vais vous rendre des vérités. Un homme est votre maître,
+dites-vous; mais avez-vous choisi cet homme? Non, une fatalité vous
+l'a imposé, et vous l'avez subi. Maintenant, avez-vous dessein de
+souffrir toute votre vie des suites d'une contrainte si odieuse? Alors
+c'est à moi de vous en délivrer.
+
+Diane ouvrit la bouche pour parler, Bussy l'arrêta d'un signe.
+
+--Oh! je sais ce que vous m'allez répondre, dit le jeune homme. Vous
+me répondrez que, si je provoque M. de Monsoreau et si je le tue, vous
+ne me reverrez jamais.--Soit, je mourrai de douleur de ne pas vous
+revoir; mais vous vivrez libre, mais vous vivrez heureuse, mais vous
+pourrez rendre heureux un galant homme, qui dans sa joie, bénira
+quelquefois mon nom, et dira: «Merci! Bussy, merci! de nous avoir
+délivrés de cet affreux Monsoreau;» et vous-même, Diane, vous qui
+n'oseriez me remercier vivant, vous me remercierez mort.
+
+La jeune femme saisit la main du comte et la serra tendrement.
+
+--Vous n'avez pas encore imploré, Bussy, dit-elle, et voilà que vous
+menacez déjà.
+
+--Vous menacer? Oh! Dieu m'entend, et il sait quelle est mon
+intention; je vous aime si ardemment, Diane, que je n'agirai point
+comme ferait un autre homme. Je sais que vous m'aimez. Mon Dieu!
+n'allez pas vous en défendre, vous rentreriez dans la classe de ces
+esprits vulgaires dont les paroles démentent les actions. Je le sais,
+car vous l'avez avoué. Puis, un amour comme le mien, voyez-vous,
+rayonne comme le soleil, et vivifie tous les coeurs qu'il touche;
+ainsi je ne vous supplierai pas, je ne me consumerai pas en désespoir.
+Non, je me mettrai à vos genoux, que je baise, et je vous dirai, la
+main droite sur mon coeur, sur ce coeur qui n'a jamais menti ni par
+intérêt ni par crainte, je vous dirai: «Diane, je vous aime, et ce
+sera pour toute ma vie! Diane, je vous jure à la face du ciel que je
+mourrai pour vous, que je mourrai en vous adorant.» Si vous me dites
+encore: «Partez, ne volez pas le bonheur d'un autre,» je me relèverai
+sans soupir, sans un signe, de cette place, où je suis si heureux
+cependant, et je vous saluerai profondément en me disant: «Cette femme
+ne m'aime pas; cette femme ne m'aimera jamais.» Alors je partirai et
+vous ne me reverrez plus jamais. Mais, comme mon dévouement pour vous
+est encore plus grand que mon amour, comme mon désir de vous voir
+heureuse survivra à la certitude que je ne puis pas être heureux
+moi-même, comme je n'aurai pas volé le bonheur d'un autre, j'aurai le
+droit de lui voler sa vie en y sacrifiant la mienne: voilà ce que je
+ferai, madame, et cela de peur que vous ne soyez esclave
+éternellement, et que ce ne vous soit un prétexte à rendre malheureux
+les braves gens qui vous aiment.
+
+Bussy s'était ému en prononçant ces paroles. Diane lut dans son regard
+si brillant et si loyal toute la vigueur de sa résolution: elle
+comprit que ce qu'il disait, il allait le faire; que ces paroles se
+traduiraient indubitablement en action, et, comme la neige d'avril
+fond aux rayons du soleil, sa rigueur se fondit à la flamme de ce
+regard.
+
+--Eh bien! dit-elle, merci de cette violence que vous me faites, ami.
+C'est encore une délicatesse de votre part, de m'ôter ainsi jusqu'au
+remords de vous avoir cédé. Maintenant, m'aimerez-vous jusqu'à la
+mort, comme vous dites? maintenant, ne serai-je pas le jeu de votre
+fantaisie, et ne me laisserez-vous pas un jour l'odieux regret de ne
+pas avoir écouté l'amour de M. de Monsoreau? Mais non, je n'ai pas de
+conditions à vous faire; je suis vaincue, je suis livrée; je suis à
+vous, Bussy, d'amour, du moins. Restez donc, ami, et maintenant que ma
+vie est la vôtre, veillez sur nous.
+
+En disant ces mots, Diane posa une de ses mains si blanches et si
+effilées sur l'épaule de Bussy, et lui tendit l'autre, qu'il tint
+amoureusement collée à ses lèvres; Diane frissonna sous ce baiser.
+
+On entendit alors les pas légers de Jeanne, accompagnés d'une petite
+toux indicatrice: elle rapportait une gerbe de fleurs nouvelles et le
+premier papillon qui se fût encore hasardé peut-être hors de sa coque
+de soie: c'était une atalante aux ailes rouges et noires.
+
+Instinctivement, les mains entrelacées se désunirent.
+
+Jeanne remarqua ce mouvement.
+
+--Pardon, mes bons amis, de vous déranger, dit-elle, mais il nous faut
+rentrer sous peine que l'on vienne nous chercher ici. Monsieur le
+comte, regagnez, s'il vous plaît, votre excellent cheval qui fait
+quatre lieues en une demi-heure, et laissez-nous faire le plus
+lentement possible, car je présume que nous aurons fort à causer, les
+quinze cents pas qui nous séparent de la maison. Dame! voici ce que
+vous perdez à votre entêtement, monsieur de Bussy: le dîner du
+château, qui est excellent surtout pour un homme qui vient de monter à
+cheval et de grimper par-dessus les murailles, et cent bonnes
+plaisanteries que nous eussions faites, sans compter certains coups
+d'oeil échangés qui chatouillent mortellement le coeur.--Allons,
+Diane, rentrons.
+
+Et Jeanne prit le bras de son amie et fit un léger effort pour
+l'entraîner avec elle.
+
+Bussy regarda les deux amies avec un sourire. Diane, encore à demi
+retournée de son côté, lui tendit la main.
+
+Il se rapprocha d'elles.
+
+--Eh bien! demanda-t-il, c'est tout ce que vous me dites?
+
+--A demain, répliqua Diane, n'est-ce pas convenu?
+
+--A demain seulement?
+
+--A demain et à toujours!
+
+Bussy ne put retenir un petit cri de joie; il inclina ses lèvres sur
+la main de Diane; puis, jetant un dernier adieu aux deux femmes, il
+s'éloigna ou plutôt s'enfuit.
+
+Il sentait qu'il lui fallait un effort de volonté pour consentir à se
+séparer de celle à laquelle il avait si longtemps désespéré d'être
+réuni.
+
+Diane le suivit du regard jusqu'au fond du taillis, et, retenant son
+amie par le bras, écouta jusqu'au son le plus lointain de ses pas dans
+les broussailles.
+
+--Ah! maintenant, dit Jeanne, lorsque Bussy fut disparu tout à fait,
+veux-tu causer un peu avec moi, Diane?
+
+--Oh! oui, dit la jeune femme tressaillant comme si la voix de son
+amie la tirait d'un rêve. Je t'écoute.
+
+--Eh bien! vois-tu, demain j'irai à la chasse avec Saint-Luc et ton
+père.
+
+--Comment! tu me laisseras seule au château?
+
+--Écoute, chère amie, dit Jeanne; moi aussi, j'ai mes principes de
+morale, et il y a certaines choses que je ne puis consentir à faire.
+
+--Oh! Jeanne, s'écria madame de Monsoreau en pâlissant, peux-tu bien
+me dire de ses duretés-là, à moi, à ton amie?
+
+--Il n'y a pas d'amie qui tienne, continua mademoislle de Brissac avec
+la même tranquillité. Je ne puis continuer ainsi.
+
+--Je croyais que tu m'aimais, Jeanne, et voilà que tu me perces te
+coeur, dit la jeune femme avec des larmes dans les yeux; tu ne veux
+pas continuer, dis-tu, eh! quoi donc ne veux-tu pas continuer?
+
+--Continuer, murmura Jeanne à l'oreille de son amie, continuer de vous
+empêcher, pauvres amants que vous êtes, de vous aimer tout à votre
+aise.
+
+Diane saisit dans ses bras la rieuse jeune femme, et couvrit de
+baisers son visage épanoui. Comme elle la tenait embrassée, les
+trompes de la chasse firent entendre leurs bruyantes fanfares.
+
+--Allons, on nous appelle, dit Jeanne; le pauvre Saint-Luc
+s'impatiente. Ne sois donc pas plus dure envers lui que je ne veux
+l'être envers l'amoureux en pourpoint cannelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+COMMENT BUSSY TROUVA TROIS CENTS PISTOLES DE SON CHEVAL ET LES DONNA
+POUR RIEN.
+
+
+Le lendemain Bussy partit d'Angers avant que les plus matineux
+bourgeois de la ville eussent pris leur repas du matin.
+
+Il ne courait pas, il volait sur la route. Diane était montée sur une
+terrasse du château, d'où l'on voyait le chemin sinueux et blanchâtre
+qui ondulait dans les prés verts. Elle vit ce point noir qui avançait
+comme un météore et laissait plus long derrière lui le ruban tordu de
+la route.
+
+Aussitôt elle redescendit pour ne pas laisser à Bussy le temps
+d'attendre, et pour se faire un mérite d'avoir attendu.
+
+Le soleil atteignait à peine les cimes des grands chênes, l'herbe
+était perlée et rosée; on entendait au loin, sur la montagne, le cor
+de Saint-Luc que Jeanne excitait à sonner pour rappeler à son amie le
+service qu'elle lui rendait en la laissant seule.
+
+Il y avait une joie si grande, si poignante dans le coeur de Diane,
+elle se sentait si enivrée de sa jeunesse, de sa beauté, de son amour,
+que parfois, en courant, il lui semblait que son âme enlevait son
+corps sur des ailes comme pour le rapprocher de Dieu.
+
+Mais le chemin de la maison au hallier était long, les petits pieds de
+la jeune femme se lassèrent de fouler l'herbe épaisse, et la
+respiration lui manqua plusieurs fois en route; elle ne put donc
+arriver au rendez-vous qu'au moment où Bussy paraissait sur la crête
+du mur et s'élançait en bas.
+
+Il la vit courir; elle poussa un petit cri de joie; il arriva vers
+elle les bras étendus; elle se précipita vers lui en appuyant ses deux
+mains sur son coeur: leur salut du matin fut une longue, une ardente
+étreinte. Qu'avaient-ils à se dire? ils s'aimaient. Qu'avaient-ils à
+penser? ils se voyaient. Qu'avaient-ils à souhaiter? ils étaient assis
+côte à côte et se tenaient la main.
+
+La journée passa comme une heure. Bussy, lorsque Diane, la première,
+sortit de cette torpeur veloutée qui est le sommeil d'une âme lasse de
+félicité, Bussy serra la jeune femme rêveuse sur son coeur, et lui
+dit:
+
+--Diane, il me semble qu'aujourd'hui a commencé ma vie; il me semble
+que d'aujourd'hui je vois clair sur le chemin qui mène à l'éternité.
+Vous êtes, n'en doutez pas, la lumière qui me révèle tant de bonheur;
+je ne savais rien de ce monde ni de la condition des hommes en ce
+monde; aussi, je puis vous répéter ce que, hier, je vous disais: ayant
+commencé par vous à vivre, c'est avec vous que je mourrai.
+
+--Et moi, lui répondit-elle, moi qui, un jour, me suis jetée sans
+regret dans les bras de la mort, je tremble aujourd'hui de ne pas
+vivre assez longtemps pour épuiser tous les trésors que me promet
+votre amour. Mais pourquoi ne venez-vous pas au château, Louis? mon
+père serait heureux de vous voir; M. de Saint-Luc est votre ami, et il
+est discret.... Songez qu'une heure de plus à nous voir, c'est
+inappréciable.
+
+--Hélas! Diane, si je vais une heure au château, j'irai toujours; si
+j'y vais, toute la province le saura; si le bruit en vient aux
+oreilles de cet ogre, votre époux, il accourra.... Vous m'avez défendu
+de vous en délivrer....
+
+--A quoi bon? dit-elle avec cette expression qu'on ne trouve jamais
+que dans la voix de la femme qu'on aime.
+
+--Eh bien! pour notre sûreté, c'est-à-dire pour la sécurité de notre
+bonheur, il importe que nous cachions notre secret à tout le monde:
+madame de Saint-Luc le sait déjà... Saint-Luc le saura aussi.
+
+--Oh! pourquoi....
+
+--Me cacheriez-vous quelque chose, dit Bussy, à moi, à présent?
+
+--Non... c'est vrai.
+
+--J'ai écrit ce matin un mot à Saint-Luc pour lui demander une
+entrevue à Angers. Il viendra; j'aurai sa parole de gentilhomme que
+jamais un mot de cette aventure ne lui échappera. C'est d'autant plus
+important, chère Diane, que partout, certainement, on me cherche. Les
+événements étaient graves lorsque nous avons quitté Paris.
+
+--Vous avez raison... et puis mon père est un homme si scrupuleux,
+bien qu'il m'aime, qu'il serait capable de me dénoncer à M. de
+Monsoreau.
+
+--Cachons-nous bien... et, si Dieu nous livre à nos ennemis, au moins
+pourrons-nous dire que faire autrement était impossible.
+
+--Dieu est bon, Louis; ne doutez pas de lui en ce moment.
+
+--Je ne doute pas de Dieu, j'ai peur de quelque démon, jaloux de voir
+notre joie.
+
+--Dites-moi adieu, monseigneur, et ne retournez pas si vite, votre
+cheval me fait peur.
+
+--Ne craignez rien, il connaît déjà la route; c'est le plus doux, le
+plus sûr coursier que j'aie encore monté. Quand je retourne à la
+ville, abîmé dans mes douces pensées, il me conduit sans que je touche
+à la bride.
+
+Les deux amants échangèrent mille propos de ce genre entrecoupés de
+mille baisers. Enfin la trompe de chasse, rapprochée du château, fit
+entendre l'air dont Jeanne était convenue avec son amie, et Bussy
+partit.
+
+--Comme il approchait de la ville, rêvant à cette enivrante journée,
+et tout fier d'être libre, lui, que les honneurs, les soins de la
+richesse et les faveurs d'un prince du sang tenaient toujours embrassé
+dans des chaînes d'or, il remarqua que l'heure approchait où l'on
+allait fermer les portes de la ville. Le cheval, qui avait brouté tout
+le jour sous les feuillages et l'herbe, avait continué en chemin, et
+la nuit venait.
+
+Bussy se préparait à piquer pour réparer le temps perdu, quand il
+entendit derrière lui le galop de quelques chevaux.
+
+Pour un homme qui se cache, et surtout pour un amant, tout semble une
+menace; les amants heureux ont cela de commun avec les voleurs. Bussy
+se demandait s'il valait mieux prendre le galop pour gagner l'avance,
+ou se jeter de côté pour laisser passer les cavaliers; mais leur
+course était si rapide, qu'ils furent sur lui en un moment.
+
+Ils étaient deux. Bussy, jugeant qu'il n'y avait pas de lâcheté à
+éviter deux hommes lorsqu'on en vaut quatre, se rangea, et aperçut un
+des cavaliers dont les talons entraient dans les flancs de sa monture,
+stimulée d'ailleurs par bon nombre de coups d'étrivières que lui
+détachait son compagnon.
+
+--Allons, voici la ville, disait cet homme avec un accent gascon des
+plus prononcés; encore trois cents coups de fouet et cent coups
+d'éperon, du courage et de la vigueur.
+
+--La bête n'a plus le souffle, elle frissonne, elle faiblit, elle
+refuse de marcher, répondit celui qui précédait... Je donnerais
+pourtant cent chevaux pour être dans ma ville.
+
+--C'est quelque Angevin attardé, se dit Bussy.... Cependant... comme
+la peur rend les gens stupides! j'avais cru reconnaître cette voix.
+Mais voilà le cheval de ce brave homme qui chancelle....
+
+En ce moment les cavaliers étaient au niveau de Bussy sur la route.
+
+--Eh! prenez garde, s'écria-t-il, monsieur; quittez l'étrier, quittez
+vite, la bête va choir.
+
+En effet, le cheval tomba lourdement sur le flanc, remua
+convulsivement une jambe comme s'il labourait la terre, et, tout d'un
+coup, son souffle bruyant s'arrêta, ses yeux s'obscurcirent; l'écume
+l'étouffait; il expira.
+
+--Monsieur, cria le cavalier démonté à Bussy, trois cents pistoles du
+cheval qui vous porte.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Bussy en se rapprochant....
+
+--M'entendez-vous? monsieur, je suis pressé....
+
+--Eh! mon prince, prenez-le pour rien, dit avec le tremblement d'une
+émotion indicible Bussy, qui venait de reconnaître le duc d'Anjou.
+
+En même temps on entendit le bruit sec d'un pistolet qu'armait le
+compagnon du prince.
+
+--Arrêtez! cria le duc d'Anjou à ce défenseur impitoyable;--arrêtez!
+monsieur d'Aubigné; c'est Bussy, ou le diable m'emporte!
+
+--Eh oui, mon prince, c'est moi! mais que diable faites-vous à crever
+des chevaux à l'heure qu'il est sur ce chemin?
+
+--Ah! c'est M. de Bussy? dit d'Aubigné; alors, monseigneur, vous
+n'avez plus besoin de moi... Permettez-moi de m'en retourner vers
+celui qui m'a envoyé, comme dit la sainte Écriture.
+
+--Non pas sans recevoir mes remercîments bien sincères et la promesse
+d'une solide amitié, dit le prince.
+
+--J'accepte tout, monseigneur, et vous rappellerai vos paroles quelque
+jour.
+
+--M. d'Aubigné!... Monseigneur!... Ah! mais je tombe des nues! fit
+Bussy....
+
+--Ne le savais-tu pas? dit le prince avec une expression de
+mécontentement et de défiance qui n'échappa point au gentilhomme... Si
+tu es ici, n'est-ce pas que tu m'y attendais?
+
+--Diable! se dit Bussy réfléchissant à tout ce que son séjour caché
+dans l'Anjou pouvait offrir d'équivoque à l'esprit soupçonneux de
+François, ne nous compromettons pas!
+
+--Je faisais mieux que de vous attendre, dit-il, et, tenez, puisque
+vous voulez entrer en ville avant la fermeture des portes, en selle,
+monseigneur.
+
+Il offrit son cheval au prince, qui s'était occupé de débarrasser le
+sien de quelques papiers importants cachés entre la selle et la
+housse.
+
+--Adieu donc, monseigneur, dit d'Aubigné qui fit volte-face. Monsieur
+de Bussy, serviteur.
+
+Et il partit.
+
+Bussy sauta légèrement en croupe de son maître, et dirigea le cheval
+vers la ville, en se demandant tout bas si ce prince, habillé de noir,
+n'était pas le sombre démon que lui suscitait l'enfer, jaloux déjà de
+son bonheur.
+
+Ils entrèrent dans Angers au premier son des trompettes de
+l'échevinage.
+
+--Que faire maintenant, monseigneur?
+
+--Au château! qu'on arbore ma bannière, qu'on vienne me reconnaître,
+que l'on convoque la noblesse de la province.
+
+--Rien de plus facile, dit Bussy, décidé à faire de la docilité pour
+gagner du temps, et d'ailleurs trop surpris lui-même pour être autre
+chose que passif.
+
+--Çà, messieurs de la trompette! cria-t-il aux hérauts qui revenaient
+après le premier son.
+
+Ceux-ci regardèrent et ne prêtèrent pas grande attention, parce qu'ils
+voyaient deux hommes poudreux, suants, et en assez mince équipage.
+
+--Oh! oh! dit Bussy en marchant à eux... est-ce que le maître n'est
+pas connu dans sa maison?... Qu'on fasse venir l'échevin de service!
+
+Ce ton arrogant imposa aux hérauts; l'un d'eux s'approcha.
+
+--Jésus-Dieu! s'écria-t-il avec effroi en regardant attentivement le
+duc... n'est-ce pas là notre seigneur et maître?
+
+Le duc était fort reconnaissable à la difformité de son nez partagé en
+deux, comme le disait la chanson de Chicot.
+
+--Monseigneur le duc! ajouta-t-il en saisissant le bras de l'autre
+héraut, qui bondit d'une surprise pareille.
+
+--Vous en savez aussi long que moi maintenant, dit Bussy; enflez-moi
+votre haleine, faites suer sang et eau à vos trompettes, et que toute
+la ville sache dans un quart d'heure que monseigneur est arrivé chez
+lui. Nous, monseigneur, allons lentement au château. Quand nous y
+arriverons, la broche sera déjà mise pour nous recevoir.
+
+En effet, au premier cri des hérauts, les groupes se formèrent; au
+second, les enfants et les commères coururent tous les quartiers en
+criant:
+
+--Monseigneur est dans la ville!... Noël à monseigneur!
+
+Les échevins, le gouverneur, les principaux gentilshommes, se
+précipitèrent vers le palais, suivis d'une foule qui devenait de plus
+en plus compacte.
+
+Ainsi que l'avait prévu Bussy, les autorités de la ville étaient au
+château avant le prince pour le recevoir dignement. Lorsqu'il traversa
+le quai, à peine put-il fendre la presse; mais Bussy avait retrouvé un
+des hérauts, qui, frappant à coups de trompette sur le populaire
+empressé, fraya un passage à son prince jusqu'aux degrés de la maison
+de ville.
+
+Bussy formait l'arrière-garde.
+
+«Messieurs et très-féaux âmes, dit le prince, je suis venu me jeter
+dans ma bonne ville d'Angers. A Paris, les dangers les plus terribles
+ont menacé ma vie; j'avais perdu même ma liberté. J'ai réussi à fuir,
+grâce à de bons amis.»
+
+Bussy se mordit les lèvres: il devinait le sens du regard ironique de
+François.
+
+«Et depuis que je me sens dans votre ville, ma tranquillité, ma vie,
+sont assurées.»
+
+Les magistrats, stupéfaits, crièrent faiblement: Vive notre seigneur!
+
+Le peuple, qui espérait les aubaines usitées à chaque voyage du
+prince, cria vigoureusement: Noël!
+
+--Soupons, dit le prince, je n'ai rien pris depuis ce matin.
+
+Le duc fut entouré en un moment de toute la maison qu'il entretenait à
+Angers en qualité de duc d'Anjou, et dont les principaux serviteurs
+seuls connaissaient leur maître.
+
+Puis ce fut le tour des gentilshommes et des dames de la ville.
+
+La réception dura jusqu'à minuit. La ville fut illuminée, les coups de
+mousquet retentirent dans les rues et sur les places, la cloche de la
+cathédrale fut mise en branle, et le vent porta jusqu'à Méridor les
+bouffées bruyantes de la joie traditionnelle des bons Angevins.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+DIPLOMATIE DE M. LE DUC D'ANJOU.
+
+
+Quand le bruit des mousquets se fut un peu calmé dans les rues, quand
+les battements de la cloche eurent ralenti leurs vibrations, quand les
+antichambres furent dégarnies, quand enfin Bussy et le duc d'Anjou se
+trouvèrent seuls:
+
+--Causons, dit le duc.
+
+En effet, grâce à sa perspicacité, François comprenait que Bussy,
+depuis leur rencontre, avait fait beaucoup plus d'avances qu'il
+n'avait l'habitude d'en faire; il jugea alors, avec sa connaissance de
+la cour, qu'il était dans une position embarrassée, et que, par
+conséquent, il pouvait, avec un peu d'adresse, prendre avantage sur
+lui.
+
+Mais Bussy avait eu le temps de se préparer, et il attendait son
+prince de pied ferme.
+
+--Causons, monseigneur, répliqua-t-il.
+
+--Le dernier jour que nous nous vîmes, dit le prince, vous étiez bien
+malade, mon pauvre Bussy!
+
+--C'est vrai, monseigneur, répliqua le jeune homme; j'étais
+très-malade, et c'est presque un miracle qui m'a sauvé.
+
+--Ce jour-là, il y avait près de vous, continua le duc, certain
+médecin bien enragé pour votre salut, car il mordait vigoureusement,
+ce me semble, ceux qui vous approchaient.
+
+--C'est encore vrai, mon prince, car le Haudoin m'aime beaucoup.
+
+--Il vous tenait rigoureusement au lit, n'est-ce pas?
+
+--Ce dont j'enrageais de toute mon âme, comme Votre Altesse a pu le
+voir.
+
+--Mais, dit le duc, si vous eussiez si fort enragé, vous auriez pu
+envoyer la Faculté à tous les diables, et sortir avec moi, comme je
+vous en priais.
+
+--Dame! fit Bussy en tournant et retournant de cent façons entre ses
+doigts son chapeau de pharmacien.
+
+--Mais, continua le duc, comme il s'agissait d'une grave affaire, vous
+avez eu peur de vous compromettre.
+
+--Plaît-il? dit Bussy en enfonçant d'un coup de poing le même chapeau
+sur ses yeux: vous avez dit, je crois, que j'avais eu peur de me
+compromettre, mon prince?
+
+--Je l'ai dit, répliqua le duc d'Anjou.
+
+Bussy bondit sur sa chaise, et se trouva debout.
+
+--Eh bien! vous en avez menti, monseigneur, s'écria-t-il, menti à
+vous-même, entendez-vous, car vous ne croyez pas un mot, mais pas un
+seul, de ce que vous venez de dire; il y a sur ma peau vingt
+cicatrices, qui prouvent que je me suis compromis quelquefois, mais
+que je n'ai jamais eu peur; et, ma foi, je connais beaucoup de gens
+qui ne sauraient pas en dire et surtout en montrer autant.
+
+--Vous avez toujours des arguments irréfragables, monsieur de Bussy,
+reprit le duc fort pâle et fort agité; quand on vous accuse, vous
+criez plus haut que le reproche, et alors vous vous figurez que vous
+avez raison.
+
+--Oh! je n'ai pas toujours raison, monseigneur, dit Bussy, je le sais
+bien; mais je sais bien aussi dans quelles occasions j'ai tort.
+
+--Et dans lesquelles avez-vous tort? dites, je vous prie.
+
+--Quand je sers des ingrats.
+
+--En vérité, monsieur, je croie que vous vous oubliez, dit le prince
+en se levant tout à coup avec cette dignité qui lui était propre dans
+certaines circonstances.
+
+--Eh bien! je m'oublie, monseigneur, dit Bussy; une fois dans votre
+vie, faites-en autant, oubliez-vous ou oubliez-moi.
+
+Bussy fit alors deux pas pour sortir; mais le prince fut encore plus
+prompt que lui, et le gentilhomme trouva le duc devant la porte.
+
+--Nierez-vous, monsieur, dit le duc, que, le jour où vous avez refusé
+de sortir avec moi, vous ne soyez sorti l'instant d'après?
+
+--Moi, dit Bussy, je ne nie jamais rien, monseigneur, si ce n'est ce
+qu'on veut me forcer d'avouer.
+
+--Dites-moi donc alors pourquoi vous vous êtes obstiné à rester en
+votre hôtel?
+
+--Parce que j'avais des affaires.
+
+--Chez vous?
+
+--Chez moi ou ailleurs.
+
+--Je croyais que, quand un gentilhomme est au service d'un prince, ses
+principales affaires sont les affaires de ce prince.
+
+--Et, d'habitude, qui donc les fait, vos affaires, monseigneur, si ce
+n'est moi?
+
+--Je ne dis pas non, dit François; et d'ordinaire je vous trouve
+fidèle et dévoué, je dirai même plus, j'excuse votre mauvaise humeur.
+
+--Ah! vous êtes bien bon.
+
+--Oui, car vous aviez quelque raison de m'en vouloir.
+
+--Vous l'avouez, monseigneur?
+
+--Oui. Je vous avais promis la disgrâce de M. de Monsoreau. Il paraît
+que vous le détestez fort, M. de Monsoreau?
+
+--Moi, pas du tout. Je lui trouve une laide figure et j'aurais voulu
+qu'il s'éloignât de la cour pour ne point avoir cette figure sous les
+yeux. Vous, au contraire, monseigneur, vous aimez cette figure-là. Il
+ne faut pas discuter sur les goûts.
+
+--Eh bien! alors, comme c'était votre seule excuse que de me bouder
+comme eût fait un enfant gâté et hargneux, je vous dirai que vous avez
+doublement eu tort de ne pas vouloir sortir avec moi, et de sortir
+après moi pour faire des vaillantises inutiles.
+
+--J'ai fait des vaillantises inutiles, moi? et tout à l'heure vous me
+reprochiez d'avoir eu.... Voyons, monseigneur, soyons conséquent;
+quelles vaillantises ai-je faites?
+
+--Sans doute; que vous en vouliez à M. d'Épernon et à M. de Schomberg,
+je conçois cela. Je leur en veux, moi aussi, et même mortellement;
+mais il fallait se borner à leur en vouloir, et attendre le moment.
+
+--Oh! oh! dit Bussy, qu'y a-t-il encore là-dessous, monseigneur?
+
+--Tuez-les, morbleu! tuez-les tous deux, tuez-les tous quatre, je ne
+vous en serai que plus reconnaissant; mais ne les exaspérez pas,
+surtout quand vous êtes loin: car leur exaspération retombe sur moi.
+
+--Voyons, que lui ai-je donc fait, à ce digne Gascon?
+
+--Vous parlez de d'Épernon, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! vous l'avez fait lapider.
+
+--Moi?
+
+--Au point que son pourpoint a été mis en lambeaux, son manteau en
+pièces, et qu'il est rentré au Louvre en haut-de-chausses.
+
+--Bon, dit Bussy, et d'un; passons à l'Allemand. Quels sont mes torts
+envers M. de Schomberg?
+
+--Nierez-vous que vous ne l'ayez fait teindre en indigo? Quand je l'ai
+revu trois heures après son accident, il était encore couleur d'azur;
+et vous appelez cela une bonne plaisanterie. Allons donc!
+
+Et le prince se mit à rire malgré lui, tandis que Bussy, se rappelant
+de son côté la figure que faisait Schomberg dans son cuvier, ne
+pouvait s'empêcher de rire aux éclats.
+
+--Alors, dit-il, c'est moi qui passe pour leur avoir joué ce tour.
+
+--Pardieu! c'est moi peut-être?
+
+--Et vous vous sentez le courage, monseigneur, de venir faire des
+reproches à un homme qui a de ces idées-là. Tenez, je vous le disais
+tout à l'heure, vous êtes un ingrat.
+
+--D'accord. Maintenant, voyons, et si tu es réellement sorti pour
+cela, je te pardonne.
+
+--Bien sûr?
+
+--Oui, parole d'honneur; mais tu n'es pas au bout de mes griefs.
+
+--Allez.
+
+--Parlons de moi un peu.
+
+--Soit.
+
+--Qu'as-tu fait pour me tirer d'embarras?
+
+--Vous le voyez bien, dit Bussy, ce que j'ai fait.
+
+--Non, je ne le vois pas.
+
+--Eh bien! je suis parti pour l'Anjou.
+
+--C'est-à-dire que tu t'es sauvé.
+
+--Oui, car en me sauvant je vous sauvais.
+
+--Mais, au lieu de te sauver si loin, ne pouvais-tu donc rester aux
+environs de Paris? Il me semble que tu m'étais plus utile à Montmartre
+qu'à Angers.
+
+--Ah! voilà où nous différons d'avis, monseigneur: j'aimais mieux
+venir en Anjou.
+
+--C'est une médiocre raison, vous en conviendrez, que votre
+caprice....
+
+--Non pas, car ce caprice avait pour but de vous recruter des
+partisans.
+
+--Ah! voilà qui est différent. Eh bien! voyons, qu'avez-vous fait?
+
+--Il sera temps de vous l'expliquer demain, monseigneur, car voici
+justement l'heure à laquelle je dois vous quitter.
+
+--Et pourquoi me quitter?
+
+--Pour m'aboucher avec un personnage des plus importants.
+
+--Ah! s'il en est ainsi, c'est autre chose; allez, Bussy, mais soyez
+prudent.
+
+--Prudent, à quoi bon? Ne sommes-nous pas les plus forts ici!
+
+--N'importe, ne risque rien; as-tu déjà fait beaucoup de démarches?
+
+--Je suis ici depuis deux jours, comment voulez-vous....
+
+--Mais tu te caches, au moins.
+
+--Si je me cache, je le crois morbleu bien! Voyez-vous sous quel
+costume je vous parle, est-ce que j'ai l'habitude de porter des
+pourpoints cannelle? C'est pourtant pour vous encore que je suis entré
+dans cet affreux fourreau.
+
+--Et où loges-tu?
+
+--Ah! voilà où vous apprécierez mon dévouement. Je loge... je loge
+dans une masure près du rempart, avec une sortie sur la rivière, mais
+vous, mon prince, à votre tour, voyons, comment êtes-vous sorti du
+Louvre? comment vous ai-je trouvé sur un grand chemin, avec un cheval
+fourbu entre les jambes et M. d'Aubigné à vos côtés?
+
+--Parce que j'ai des amis, dit le prince.
+
+--Vous, des amis? fit Bussy. Allons donc!
+
+--Oui, des amis que tu ne connais pas.
+
+--A la bonne heure! et quels sont ces amis?
+
+--Le roi de Navarre et M. d'Aubigné que tu as vu.
+
+--Le roi de Navarre!... Ah! c'est vrai. N'avez-vous point conspiré
+ensemble?
+
+--Je n'ai jamais conspiré, monsieur de Bussy.
+
+--Non! demandez un peu à la Mole et à Coconnas.
+
+--La Mole, dit le prince d'un air sombre, avait commis un autre crime
+que celui pour lequel on croit qu'il est mort.
+
+--Bien! laissons la Mole et revenons à vous; d'autant plus,
+monseigneur, que nous aurions quelque peine à nous entendre sur ce
+point-là. Par où diable êtes-vous sorti du Louvre?
+
+--Par la fenêtre.
+
+--Ah! vraiment. Et par laquelle?
+
+--Par celle de ma chambre à coucher.
+
+--Vous connaissiez donc l'échelle de corde?
+
+--Quelle échelle de corde?
+
+--Celle de l'armoire.
+
+--Ah! il paraît que tu la connaissais, toi? dit le prince en
+pâlissant.
+
+--Dame! dit Bussy. Votre Altesse sait que j'ai eu quelquefois le
+bonheur d'entrer dans cette chambre.
+
+--Du temps de ma soeur Margot, n'est-ce pas! et tu entrais par la
+fenêtre?
+
+--Dame! vous sortez bien par là, vous. Ce qui m'étonne seulement,
+c'est que vous ayez trouvé l'échelle.
+
+--Ce n'est pas moi qui l'ai trouvée.
+
+--Qui donc?
+
+--Personne; on me l'a indiquée.
+
+--Qui cela?
+
+--Le roi de Navarre.
+
+--Ah! ah! le roi de Navarre connaît l'échelle; je ne l'aurais pas cru.
+Enfin, tant il y a que vous voici, monseigneur, sain et sauf et bien
+portant! nous allons mettre l'Anjou en feu, et, de la même traînée,
+l'Angoumois et le Béarn s'enflammeront: cela fera un assez joli petit
+incendie.
+
+--Mais ne parlais-tu pas d'un rendez-vous? dit le duc.
+
+--Ah! morbleu! c'est vrai; mais l'intérêt de la conversation me le
+faisait oublier. Adieu, monseigneur.
+
+--Prends-tu ton cheval?
+
+--Dame! s'il est utile à monseigneur, Son Altesse peut le garder; j'en
+ai un second.
+
+--Alors, j'accepte; plus tard nous ferons nos comptes.
+
+--Oui, monseigneur, et Dieu veuille que ce ne soit pas moi qui vous
+redoive quelque chose!
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je n'aime pas celui que vous chargez d'ordinaire d'apurer
+vos comptes.
+
+--Bussy!
+
+--C'est vrai, monseigneur; il était convenu que nous ne parlerions
+plus de cela.
+
+Le prince, qui sentait le besoin qu'il avait de Bussy, lui tendit la
+main.
+
+Bussy lui donna la sienne, mais en secouant la tête.
+
+Tous deux se séparèrent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+DIPLOMATIE DE M. DE SAINT-LUC.
+
+
+Bussy retourna chez lui à pied, au milieu d'une nuit épaisse; mais, au
+lieu de Saint-Luc qu'il s'attendait à y rencontrer, il ne trouva
+qu'une lettre qui lui annonçait l'arrivée de son ami pour le
+lendemain.
+
+En effet, vers six heures du matin, Saint-Luc, suivi d'un piqueur,
+avait quitté Méridor et avait dirigé sa course vers Angers. Il était
+arrivé au pied des remparts à l'ouverture des portes, et, sans
+remarquer l'agitation singulière du peuple à son lever, il avait gagné
+la maison de Bussy. Les deux amis s'embrassèrent cordialement.
+
+--Daignez, mon cher Saint-Luc, dit Bussy, accepter l'hospitalité de ma
+pauvre chaumière. Je campe à Angers.
+
+--Oui, dit Saint-Luc, à la manière des vainqueurs, c'est-à-dire sur le
+champ de bataille.
+
+--Que voulez-vous dire, cher ami?
+
+--Que ma femme n'a pas plus de secrets pour moi que je n'en ai pour
+elle, mon cher Bussy, et qu'elle m'a tout raconté. Il y a communauté
+entre nous: recevez tous mes compliments, mon maître en toutes choses,
+et, puisque vous m'avez mandé, permettez-moi de vous donner un
+conseil.
+
+--Donnez.
+
+--Débarrassez-vous vite de cet abominable Monsoreau: personne ne
+connaît à la cour votre liaison avec sa femme, c'est le bon moment;
+seulement, il ne faut pas le laisser échapper; lorsque, plus tard,
+vous épouserez la veuve, on ne dira pas au moins que vous l'avez faite
+veuve pour l'épouser.
+
+--Il n'y a qu'un obstacle à ce beau projet, qui m'était venu d'abord à
+l'esprit comme il s'est présenté au vôtre.
+
+--Vous voyez bien, et lequel?
+
+--C'est que j'ai juré à Diane de respecter la vie de son mari, tant
+qu'il ne m'attaquera point, bien entendu.
+
+--Vous avez eu tort.
+
+--Moi!
+
+--Vous avez eu le plus grand tort.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'on ne fait point de pareils serments. Que diable! si vous
+ne vous dépêchez pas, si vous ne prenez pas les devants, c'est moi qui
+vous le dis, le Monsoreau, qui est confit en malices, vous découvrira,
+et, s'il vous découvre, comme il n'est rien moins que chevaleresque,
+il vous tuera.
+
+--Il arrivera ce que Dieu aura décidé, dit Bussy en souriant; mais,
+outre que je manquerais au serment que j'ai fait à Diane en lui tuant
+son mari....
+
+--Son mari!... vous savez bien qu'il ne l'est pas.
+
+--Oui, mais il n'en porte pas moins le titre. Outre, dis-je, que je
+manquerais au serment que je lui ai fait, le monde me lapiderait, mon
+cher, et celui qui aujourd'hui est un monstre à tous les regards
+paraîtrait dans sa bière un ange que j'aurais mis au cercueil.
+
+--Aussi ne vous conseillerais-je pas de le tuer vous-même.
+
+--Des assassins! ah! Saint-Luc, vous me donnez là un triste conseil.
+
+--Allons donc! qui vous parle d'assassins?
+
+--De quoi parlez-vous donc, alors?
+
+--De rien, cher ami; une idée qui m'est passée par l'esprit et qui
+n'est pas suffisamment mûre pour que je vous la communique. Je n'aime
+pas plus ce Monsoreau que vous, quoique je n'aie pas les mêmes raisons
+de le détester: parlons donc de la femme au lieu de parler du mari.
+
+Bussy sourit.
+
+--Vous êtes un brave compagnon, Saint-Luc, dit Bussy, et vous pouvez
+compter sur mon amitié. Or, vous le savez, mon amitié se compose de
+trois choses: de ma bourse, de mon épée et de ma vie.
+
+--Merci, dit Saint-Luc, j'accepte, mais à charge de revanche.
+
+--Maintenant que vouliez-vous me dire de Diane? voyons.
+
+--Je voulais vous demander si vous ne comptiez pas venir un peu à
+Méridor?
+
+--Mon cher ami, je vous remercie de l'insistance, mais vous savez mes
+scrupules.
+
+--Je sais tout. A Méridor, vous êtes exposé à rencontrer le Monsoreau,
+bien qu'il soit à quatre-vingts lieues de nous; exposé à lui serrer la
+main, et c'est dur de serrer la main à un homme qu'on voudrait
+étrangler; enfin exposé à lui voir embrasser Diane, et c'est dur de
+voir embrasser la femme qu'on aime.
+
+--Ah! fit Bussy avec rage, comme vous comprenez bien pourquoi je ne
+vais pas à Méridor! Maintenant, cher ami....
+
+--Vous me congédiez? dit Saint-Luc se méprenant à l'intention de
+Bussy.
+
+--Non pas; au contraire, reprit celui-ci, je vous prie de rester, car
+maintenant c'est à mon tour de vous interroger.
+
+--Faites.
+
+--N'avez-vous donc pas entendu, cette nuit, le bruit des cloches et
+des mousquetons?
+
+--En effet, et nous nous sommes demandé là-bas ce qu'il y avait de
+nouveau.
+
+--Ce matin, n'avez-vous point remarqué quelque changement en
+traversant la ville?
+
+--Quelque chose comme une grande agitation, n'est-ce pas?
+
+--Oui. J'allais vous demander d'où elle provenait.
+
+--Elle provient de ce que M. le duc d'Anjou vient d'arriver hier, cher
+ami.
+
+Saint-Luc fit un bond sur sa chaise, comme si on lui eût annoncé la
+présence du diable.
+
+--Le duc à Angers! on le disait en prison au Louvre.
+
+--C'est justement parce qu'il était en prison au Louvre qu'il est
+maintenant à Angers. Il est parvenu à s'évader par une fenêtre, et il
+est venu se réfugier ici.
+
+--Eh bien? demanda Saint-Luc.
+
+--Eh bien! cher ami, dit Bussy, voici une excellente occasion de vous
+venger des petites persécutions de Sa Majesté. Le prince a déjà un
+parti, il va avoir des troupes, et nous brasserons quelque chose comme
+une jolie petite guerre civile.
+
+--Oh! oh! fit Saint-Luc.
+
+--Et j'ai compté sur vous pour faire le coup d'épée ensemble.
+
+--Contre le roi? dit Saint-Luc avec une froideur soudaine.
+
+--Je ne dis pas précisément contre le roi, dit Bussy; je dis contre
+ceux qui tireront l'épée contre nous.
+
+--Mon cher Bussy, dit Saint-Luc, je suis venu en Anjou pour prendre
+l'air de la campagne, et non pas pour me battre contre Sa Majesté.
+
+--Mais laissez-moi toujours vous présenter à monseigneur.
+
+--Inutile, mon cher Bussy; je n'aime pas Angers, et comptais le
+quitter bientôt; c'est une ville ennuyeuse et noire; les pierres y
+sont molles comme du fromage, et le fromage y est dur comme de la
+pierre.
+
+--Mon cher Saint-Luc, vous me rendriez un grand service de consentir à
+ce que je sollicite de vous: le duc m'a demandé ce que j'étais venu
+faire ici, et, ne pouvant pas le lui dire, attendu que lui-même a aimé
+Diane et a échoué près d'elle, je lui ai fait accroire que j'étais
+venu pour attirer à sa cause tous les gentilshommes du canton; j'ai
+même ajouté que j'avais, ce matin, rendez-vous avec l'un d'eux.
+
+--Eh bien! vous direz que vous avez vu ce gentilhomme, et qu'il
+demande six mois pour réfléchir.
+
+--Je trouve, mon cher Saint-Luc, s'il faut que je vous le dise, que
+votre logique n'est pas moins hérissée que la mienne.
+
+--Écoutez: je ne tiens en ce monde qu'à ma femme; vous ne tenez, vous,
+qu'à votre maîtresse, convenons d'une chose: en toute occasion, je
+défendrai Diane; en toute occasion, vous défendrez madame de
+Saint-Luc. Un pacte amoureux, soit, mais pas de pacte politique. Voilà
+seulement comment nous réussirons à nous entendre.
+
+--Je vois qu'il faut que je vous cède, Saint-Luc, dit Bussy, car, en
+ce moment, vous avez l'avantage. J'ai besoin de vous, tandis que vous
+pouvez vous passer de moi.
+
+--Pas du tout, et c'est moi, au contraire, qui réclame votre
+protection.
+
+--Comment cela?
+
+--Supposez que les Angevins, car c'est ainsi que vont s'appeler les
+rebelles, viennent assiéger et mettre à sac Méridor.
+
+--Ah! diable, vous avez raison, dit Bussy, vous ne voulez pas que les
+habitants subissent la conséquence d'une prise d'assaut.
+
+Les deux amis se mirent à rire, et, comme on tirait le canon dans la
+ville, comme le valet de Bussy venait l'avertir que déjà le prince
+l'avait appelé trois fois, ils se jurèrent de nouveau association
+extra-politique, et se séparèrent enchantés l'un de l'autre.
+
+Bussy courut au château ducal, où déjà la noblesse affluait de toutes
+les parties de la province; l'arrivée du duc d'Anjou avait retenti
+comme un écho porté sur le bruit du canon, et, à trois ou quatre
+lieues autour d'Angers, villes et villages étaient déjà soulevés par
+cette grande nouvelle.
+
+Le gentilhomme se dépêcha d'arranger une réception officielle, un
+repas, des harangues; il pensait que, tandis que le prince recevrait,
+mangerait, et surtout haranguerait, il aurait le temps de voir Diane,
+ne fût-ce qu'un instant. Puis, lorsqu'il eut taillé pour quelques
+heures de l'occupation au duc, il regagna sa maison, monta son second
+cheval, et prit au galop le chemin de Méridor.
+
+Le duc, livré à lui-même, prononça de fort beaux discours et produisit
+un effet merveilleux en parlant de la Ligue, touchant avec discrétion
+les points qui concernaient son alliance avec les Guise, et se donnant
+comme un prince persécuté par le roi à cause de la confiance que les
+Parisiens lui avaient témoignée.
+
+Pendant les réponses et les baise-mains, le duc passait la revue des
+gentilshommes, notant avec soin ceux qui étaient déjà arrivés, et avec
+plus de soin ceux qui manquaient encore.
+
+Quand Bussy revint, il était quatre heures de l'après-midi; il sauta à
+bas de son cheval et se présenta devant le duc, couvert de sueur et de
+poussière.
+
+--Ah! ah! mon brave Bussy, dit le duc, te voilà à l'oeuvre, à ce qu'il
+paraît.
+
+--Vous voyez, monseigneur.
+
+--Tu as chaud?
+
+--J'ai fort couru.
+
+--Prends garde de te rendre malade, tu n'es peut-être pas encore bien
+remis.
+
+--Il n'y a pas de danger.
+
+--Et d'où viens-tu?
+
+--Des environs. Votre Altesse est-elle contente, et a-t-elle eu cour
+nombreuse?
+
+--Oui, je suis assez satisfait; mais, à cette cour, Bussy, quelqu'un
+manque.
+
+--Qui cela?
+
+--Ton protégé.
+
+--Mon protégé?
+
+--Oui, le baron de Méridor.
+
+--Ah! dit Bussy en changeant de couleur.
+
+--Et, cependant, il ne faudrait pas le négliger, quoiqu'il me néglige.
+Le baron est influent dans la province.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sûr. C'était lui le correspondant de la Ligue à Angers; il
+avait été choisi par M. de Guise, et, en général, MM. de Guise
+choisissent bien leurs hommes: il faut qu'il vienne, Bussy.
+
+--Mais, s'il ne vient pas, cependant, monseigneur?
+
+--S'il ne vient pas à moi, je ferai les avances, et c'est moi qui irai
+à lui.
+
+--A Méridor?
+
+--Pourquoi pas?
+
+Bussy ne put retenir l'éclair jaloux et dévorant qui jaillit de ses
+yeux.
+
+--Au fait, dit-il, pourquoi pas? vous êtes prince, tout vous est
+permis.
+
+--Ah çà! tu crois donc qu'il m'en veut toujours?
+
+--Je ne sais. Comment le saurais-je, moi?
+
+--Tu ne l'as pas vu?
+
+--Non.
+
+--Agissant près des grands de la province, tu aurais cependant pu
+avoir affaire à lui.
+
+--Je n'y eusse pas manqué, s'il n'avait pas eu lui-même affaire à moi.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! dit Bussy, je n'ai pas été assez heureux dans les promesses
+que je lui avais faites, pour avoir grande hâte de me présenter devant
+lui.
+
+--N'a-t-il pas ce qu'il désirait?
+
+--Comment cela?
+
+--Il voulait que sa fille épousât le comte, et le comte l'a épousée.
+
+--Bien, monseigneur, n'en parlons plus, dit Bussy; et il tourna le dos
+au prince.
+
+En ce moment, de nouveaux gentilshommes entrèrent; le duc alla à eux,
+Bussy resta seul.
+
+Les paroles du prince lui avaient fort donné à penser.
+
+Quelles pouvaient être les idées réelles du prince à l'égard du baron
+de Méridor?
+
+Étaient-elles telles que le prince les avait exprimées? Ne voyait-il
+dans le vieux seigneur qu'un moyen de renforcer sa cause de l'appui
+d'un homme estimé et puissant?
+
+Ou bien ses projets politiques n'étaient-ils qu'un moyen de se
+rapprocher de Diane?
+
+Bussy examina la position du prince telle qu'elle était: il le vit
+brouillé avec son frère, exilé du Louvre, chef d'une insurrection en
+province. Il jeta dans la balance les intérêts matériels du prince et
+ses fantaisies amoureuses. Ce dernier intérêt était bien léger,
+comparé aux autres. Bussy était disposé à pardonner au duc tous ses
+autres torts, s'il voulait bien ne pas avoir celui-là.
+
+Il passa toute la nuit à banqueter avec Son Altesse royale et les
+gentilshommes angevins, et à faire la révérence aux dames angevines;
+puis, comme on avait fait venir les violons, à leur apprendre les
+danses les plus nouvelles.
+
+Il va sans dire qu'il fit l'admiration des femmes et le désespoir des
+maris, et, comme quelques-uns de ces derniers le regardaient autrement
+qu'il ne plaisait à Bussy d'être regardé, il retroussa huit ou dix
+fois sa moustache, et demanda à trois ou quatre de ces messieurs s'ils
+ne lui accorderaient pas la faveur d'une promenade au clair de la
+lune, dans le boulingrin.
+
+Mais sa réputation l'avait précédé à Angers, et Bussy en fut quitte
+pour ses avances.
+
+A la porte du palais ducal, Bussy trouva une figure franche, loyale et
+rieuse, qu'il croyait à quatre-vingts lieues de lui.
+
+--Ah! dit-il avec un vif sentiment de joie, c'est toi, Remy!
+
+--Eh! mon Dieu oui, monseigneur.
+
+--J'allais t'écrire de venir me rejoindre.
+
+--En vérité?
+
+--Parole d'honneur!
+
+--En ce cas, cela tombe à merveille: je craignais que vous ne me
+grondassiez.
+
+--Et de quoi?
+
+--De ce que j'étais venu sans permission. Mais, ma foi! j'ai entendu
+dire que monseigneur le duc d'Anjou s'était évadé du Louvre, et qu'il
+était parti pour sa province. Je me suis rappelé que vous étiez dans
+les environs d'Angers, j'ai pensé qu'il y aurait guerre civile et
+force estocades données et rendues, bon nombre de trous faits à la
+peau de mon prochain; et, attendu que j'aime mon prochain comme
+moi-même et même plus que moi-même, je suis accouru.
+
+--Tu as bien fait, Remy; d'honneur, tu me manquais.
+
+--Comment va Gertrude, monseigneur?
+
+Le gentilhomme sourit.
+
+--Je te promets de m'en informer à Diane, la première fois que je la
+verrai, dit-il.
+
+--Et moi, en revanche, soyez tranquille, la première fois que je la
+verrai, dit-il, de mon côté, je lui demanderai des nouvelles de madame
+de Monsoreau.
+
+--Tu es un charmant compagnon, et comment m'as-tu trouvé?
+
+--Parbleu, belle difficulté! j'ai demandé où était l'hôtel ducal, et
+je vous ai attendu à la porte, après avoir été conduire mon cheval
+dans les écuries du prince, où, Dieu me pardonne, j'ai reconnu le
+vôtre.
+
+--Oui, le prince avait tué le sien, je lui ai prêté Roland, et, comme
+il n'en avait pas d'autre, il l'a gardé.
+
+--Je vous reconnais bien là, c'est vous qui êtes prince, et le prince
+qui est le serviteur.
+
+--Ne te presse pas de me mettre si haut, Remy, tu vas voir comment
+monseigneur est logé.
+
+Et, en disant cela, il introduisit le Haudoin dans sa petite maison du
+rempart.
+
+--Ma foi! dit Bussy, tu vois le palais; loge-toi où tu voudras et
+comme tu pourras.
+
+--Cela ne sera point difficile, et il ne me faut pas grand'place,
+comme vous savez; d'ailleurs, je dormirai debout, s'il le faut. Je
+suis assez fatigué pour cela.
+
+Les deux amis, car Bussy traitait le Haudoin plutôt en ami qu'en
+serviteur, se séparèrent, et Bussy, le coeur doublement content de se
+retrouver entre Diane et Remy, dormit tout d'une traite.
+
+Il est vrai que, pour dormir à son aise, le duc, de son côté, avait
+fait prier qu'on ne tirât plus le canon, et que les mousquetades
+cessassent; quant aux cloches, elles s'étaient endormies toutes
+seules, grâce aux ampoules des sonneurs.
+
+Bussy se leva de bonne heure, et courut au château en ordonnant qu'on
+prévint Remy de l'y venir rejoindre: il tenait à guetter les premiers
+bâillements du réveil de Son Altesse, afin de surprendre, s'il était
+possible, sa pensée dans la grimace, ordinairement très-significative,
+du dormeur qu'on éveille.
+
+Le duc se réveilla, mais on eût dit que, comme son frère Henri, il
+mettait un masque pour dormir. Bussy en fut pour ses frais de
+matinalité.
+
+Il tenait tout prêt un catalogue de choses toutes plus importantes les
+unes que les autres.
+
+D'abord une promenade extra-muros pour reconnaître les fortifications
+de la place.
+
+Une revue des habitants et de leurs armes.
+
+Visite à l'arsenal et commande de munitions de toutes espèces.
+
+Examen minutieux des tailles de la province, à l'effet de procurer aux
+bons et fidèles vassaux du prince un petit supplément d'impôt destiné
+à l'ornement intérieur des coffres.
+
+Enfin, correspondance.
+
+Mais Bussy savait d'avance qu'il ne devait pas énormément compter sur
+ce dernier article; le duc d'Anjou écrivait peu; dès cette époque, il
+pratiquait le proverbe: Les écrits restent.
+
+Ainsi muni contre les mauvaises pensées qui pouvaient venir au duc, le
+comte vit ses yeux s'ouvrir, mais, comme nous l'avons dit, sans
+pouvoir rien lire dans ces yeux.
+
+--Ah! ah! fit le duc, déjà toi!
+
+--Ma foi oui, monseigneur; je n'ai pas pu dormir, tant les intérêts de
+Votre Altesse m'ont, toute la nuit, trotté par la tête. Çà, que
+faisons-nous ce matin? Tiens! si nous chassions.
+
+Bon! se dit tout bas Bussy, voilà encore une occupation à laquelle je
+n'avais pas songé.
+
+--Comment! dit le duc, tu prétends que tu as pensé à mes intérêts
+toute la nuit, et le résultat de la veille et de la méditation est de
+venir me proposer une chasse. Allons donc!
+
+--C'est vrai, dit Bussy; d'ailleurs nous n'avons pas de meute.
+
+--Ni de grand veneur, fit le prince.
+
+--Ah! ma foi, je n'en trouverais la chasse que plus agréable pour
+chasser sans lui.
+
+--Ah! je ne suis pas comme toi, il me manque.
+
+Le duc dit cela d'un singulier air. Bussy le remarqua.
+
+--Ce digne homme, dit-il, votre ami; il paraît qu'il ne vous a pas
+délivré non plus, celui-là.
+
+Le duc sourit.
+
+--Bon, dit Bussy, je connais ce sourire-là; c'est le mauvais: gare au
+Monsoreau!
+
+--Tu lui en veux donc? demanda le prince.
+
+--Au Monsoreau?
+
+--Oui.
+
+--Et de quoi lui en voudrais-je?
+
+--De ce qu'il est mon ami.
+
+--Je le plains fort, au contraire.
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--Que plus vous le ferez monter, plus il tombera de haut, quand il
+tombera.
+
+--Allons, je vois que tu es de bonne humeur.
+
+--Moi?
+
+--Oui, c'est quand tu es de bonne humeur que tu me dis de ces
+choses-là. N'importe, continua le duc, je maintiens mon dire, et
+Monsoreau nous eût été bien utile dans ce pays-ci.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il a des biens aux environs.
+
+--Lui?
+
+--Lui ou sa femme.
+
+Bussy se mordit les lèvres: le duc ramenait la conversation au point
+d'où il avait eu tant de peine à l'écarter la veille.
+
+--Ah! vous croyez? dit-il.
+
+--Sans doute. Méridor est à trois lieues d'Angers; ne le sais-tu pas,
+toi qui m'as amené le vieux baron?
+
+Bussy comprit qu'il s'agissait de n'être point déferré.
+
+--Dame! dit-il, je vous l'ai amené, moi, parce qu'il s'est pendu à mon
+manteau, et qu'à moins de lui en laisser la moitié entre les doigts,
+comme faisait saint Martin, il fallait bien le conduire devers vous...
+Au reste ma protection ne lui a pas servi à grand'chose.
+
+--Écoute, dit le duc, j'ai une idée.
+
+--Diable! dit Bussy, qui se défiait toujours des idées du prince.
+
+--Oui... Monsoreau a eu sur toi la première partie; mais je veux te
+donner la seconde.
+
+--Comment l'entendez-vous, mon prince?
+
+--C'est tout simple. Tu me connais, Bussy?
+
+--J'ai ce malheur, mon prince.
+
+--Crois-tu que je sois homme à subir un affront et à le laisser
+impuni?
+
+--C'est selon.
+
+Le duc sourit d'un sourire plus mauvais encore que le premier, en se
+mordant les lèvres et en secouant la tête de haut en bas.
+
+--Voyons, expliquez-vous, monseigneur, dit Bussy.
+
+--Eh bien! le grand veneur m'a volé une jeune fille que j'aimais, pour
+en faire sa femme; moi, à mon tour, je veux lui voler sa femme pour en
+faire ma maîtresse.
+
+Bussy fit un effort pour sourire; mais, si ardemment qu'il désirât
+arriver à ce but, il ne parvint qu'à faire une grimace.
+
+--Voler la femme de M. de Monsoreau! balbutia-t-il.
+
+--Mais il n'y a rien de plus facile, ce me semble, dit le duc: la
+femme est revenue dans ses terres. Tu m'as dit qu'elle détestait son
+mari; je puis donc compter, sans trop de vanité, qu'elle me préférera
+au Monsoreau, surtout si je lui promets... ce que je lui promettrai.
+
+--Et que lui promettrez-vous, monseigneur?
+
+--De la débarrasser de son mari.
+
+--Eh! fut sur le point de s'écrier Bussy, pourquoi donc ne l'avez-vous
+pas fait tout de suite?
+
+Mais il eut le courage de se retenir.
+
+--Vous feriez cette belle action? dit-il.
+
+--Tu verras. En attendant, j'irai toujours faire une visite à Méridor.
+
+--Vous oserez?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Vous vous présenterez devant le vieux baron, que vous avez
+abandonné, après m'avoir promis....
+
+--J'ai une excellente excuse à lui donner.
+
+--Où diable allez-vous donc les prendre?
+
+--Eh! sans doute. Je lui dirai: Je n'ai pas rompu ce mariage parce que
+le Monsoreau, qui savait que vous étiez un des principaux agents de la
+Ligue, et que j'en étais le chef, m'a menacé de nous vendre tous deux
+au roi.
+
+--Ah! ah! Votre Altesse invente-t-elle celle-là?
+
+--Pas entièrement, je dois le dire, répondit le duc.
+
+--Alors je comprends, dit Bussy.
+
+--Tu comprends? dit le duc qui se trompait à la réponse de son
+gentilhomme.
+
+--Oui.
+
+--Je lui fais accroire qu'en mariant sa fille j'ai sauvé sa vie, à
+lui, qui était menacée.
+
+--C'est superbe, dit Bussy.
+
+--N'est-ce pas? Eh! mais, j'y pense, regarde donc par la fenêtre,
+Bussy.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Regarde toujours.
+
+--M'y voilà.
+
+--Quel temps fait-il?
+
+--Je suis forcé d'avouer à Votre Altesse qu'il fait beau.
+
+--Eh bien! commande les chevaux, et allons un peu voir comment va le
+bonhomme Méridor.
+
+--Tout de suite, monseigneur?
+
+Et Bussy, qui, depuis un quart d'heure, jouait ce rôle éternellement
+comique de Mascarille dans l'embarras, feignant de sortir, alla
+jusqu'à la porte et revint.
+
+--Pardon, monseigneur, dit-il; mais combien de chevaux commandez-vous?
+
+--Mais quatre, cinq, ce que tu voudras.
+
+--Alors, si vous vous en rapportez de ce soin à moi, monseigneur, dit
+Bussy, j'en commanderai un cent.
+
+--Bon, un cent, dit le prince surpris, pour quoi faire?
+
+--Pour en avoir à peu près vingt-cinq, dont je sois sûr en cas
+d'attaque.
+
+Le duc tressaillit.
+
+--En cas d'attaque? dit-il.
+
+--Oui. J'ai ouï dire, continua Bussy, qu'il y avait force bois dans
+ces pays-là; et il n'y aurait rien de rare à ce que nous tombassions
+dans quelque embuscade.
+
+--Ah! ah! dit le duc, tu penserais?
+
+--Monseigneur sait que le vrai courage n'exclut pas la prudence.
+
+Le duc devint rêveur.
+
+--Je vais en commander cent cinquante, dit Bussy.
+
+Et il s'avança une seconde fois vers la porte.
+
+--Un instant, dit le prince.
+
+--Qu'y a-t-il, monseigneur?
+
+--Crois-tu que je sois en sûreté à Angers, Bussy?
+
+--Dame, la ville n'est pas forte; bien défendue, cependant....
+
+--Oui, bien défendue; mais elle peut être mal défendue; si brave que
+tu sois, tu ne seras jamais qu'à un seul endroit.
+
+--C'est probable.
+
+--Si je ne suis pas en sûreté dans la ville, et je n'y suis pas,
+puisque Bussy en doute....
+
+--Je n'ai pas dit que je doutais, Monseigneur.
+
+--Bon, bon; si je ne suis pas en sûreté, il faut que je m'y mette
+promptement.
+
+--C'est parler d'or, monseigneur.
+
+--Eh bien! je veux visiter le château et m'y retrancher.
+
+--Vous avez raison, monseigneur; de bons retranchements,
+voyez-vous....
+
+Bussy balbutia; il n'avait pas l'habitude de la peur, et les paroles
+prudentes lui manquaient.
+
+--Et puis, une autre idée encore.
+
+--La matinée est féconde, monseigneur.
+
+--Je veux faire venir ici les Méridor.
+
+--Monseigneur, vous avez aujourd'hui une justesse et une vigueur de
+pensées!... Levez-vous et visitons le château.
+
+Le prince appela ses gens; Bussy profita de ce moment pour sortir.
+
+Il trouva le Haudoin dans les appartements. C'était lui qu'il
+cherchait.
+
+Il l'emmena dans le cabinet du duc, écrivit un petit mot, entra dans
+une serre, cueillit un bouquet de roses, roula le billet autour des
+tiges, passa à l'écurie, sella Roland, mit le bouquet dans la main du
+Haudoin, et invita le Haudoin à se mettre en selle.
+
+Puis, le conduisant hors de la ville, comme Aman conduisait Mardochée,
+il le plaça dans une espèce de sentier.
+
+--Là, lui dit-il, laisse aller Roland; au bout du sentier, tu
+trouveras la forêt, dans la forêt un parc, autour de ce parc un mur, à
+l'endroit du mur où Roland s'arrêtera, tu jetteras ce bouquet.
+
+«Celui qu'on attend ne vient pas, disait le billet, parce que celui
+qu'on n'attendait pas est venu, et plus menaçant que jamais, car il
+aime toujours. Prenez avec les lèvres et le coeur tout ce qu'il y a
+d'invisible aux yeux dans ce papier.»
+
+Bussy lâcha la bride à Roland qui partit au galop dans la direction de
+Méridor.
+
+Bussy revint au palais ducal et trouva le prince habillé.
+
+Quant à Remy, ce fut pour lui l'affaire d'une demi-heure. Emporté
+comme un nuage par le vent, Remy, confiant dans les paroles de son
+maître, traversa prés, champs, bois, ruisseaux, collines, et s'arrêta
+au pied d'un mur à demi dégradé dont le chaperon tapissé de lierres
+semblait relié par eux aux branches des chênes.
+
+Arrivé là, Remy se dressa sur ses étriers, attacha de nouveau et plus
+solidement encore qu'il ne l'était le papier au billet, et, poussant
+un hem! vigoureux, il lança le bouquet par-dessus le mur.
+
+Un petit cri qui retentit de l'autre côté lui apprit que le message
+était arrivé à bon port.
+
+Remy n'avait plus rien à faire, car on ne lui avait pas demandé de
+réponse.
+
+Il tourna donc du côté par lequel il était venu, la tête du cheval,
+qui se disposait à prendre son repas aux dépens de la glandée, et qui
+témoigna un vif mécontentement d'être dérangé dans ses habitudes; mais
+Remy fit une sérieuse application de l'éperon et de la cravache.
+Roland sentit son tort et repartit de son train habituel.
+
+Quarante minutes après, il se reconnaissait dans sa nouvelle écurie,
+comme il s'était reconnu dans le hallier, et il venait prendre de
+lui-même sa place au râtelier bien garni de foin et à la mangeoire
+regorgeant d'avoine.
+
+Bussy visitait le château avec le prince.
+
+Remy le joignit au moment où il examinait un souterrain conduisant à
+une poterne.
+
+--Eh bien! demanda-t-il à son messager, qu'as-tu vu? qu'as-tu entendu?
+qu'as-tu fait?
+
+--Un mur, un cri, sept lieues, répondit Remy avec le laconisme d'un de
+ces enfants de Sparte qui se faisaient dévorer le ventre par les
+renards pour la plus grande gloire des lois de Lycurgue.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+UNE VOLÉE D'ANGEVINS.
+
+
+Bussy parvint à occuper si bien le duc d'Anjou de ses préparatifs de
+guerre, que, pendant deux jours, il ne trouva ni le temps d'aller à
+Méridor, ni le temps de faire venir le baron à Angers.
+
+Quelquefois cependant le duc revenait à ses idées de visite. Mais
+aussitôt Bussy faisait l'empressé, visitait les mousquets de toute la
+garde, faisait équiper les chevaux en guerre, roulait les canons, les
+affûts, comme s'il s'agissait de conquérir une cinquième partie du
+monde.
+
+Ce que voyant Remy, il se mettait à faire de la charpie, à repasser
+ses instruments, à confectionner ses baumes, comme s'il s'agissait de
+soigner la moitié du genre humain.
+
+Le duc alors reculait devant l'énormité de pareils préparatifs.
+
+Il va sans dire que, de temps en temps, Bussy, sous prétexte de faire
+le tour des fortifications extérieures, sautait sur Roland, et, en
+quarante minutes, arrivait à certain mur, qu'il enjambait d'autant
+plus lestement, qu'à chaque enjambement il faisait tomber quelque
+pierre, et que le chaperon, croulant sous son poids, devenait peu à
+peu une brèche.
+
+Quant à Roland, il n'était plus besoin de lui dire où l'on allait,
+Bussy n'avait qu'à lui lâcher la bride et fermer les yeux.
+
+--Voilà déjà deux jours de gagnés, disait Bussy, j'aurai bien du
+malheur si, d'ici à deux autres jours, il ne m'arrive pas un petit
+bonheur.
+
+Bussy n'avait pas tort de compter sur sa bonne fortune.
+
+Vers le soir du troisième jour, comme on faisait entrer dans la ville
+un énorme convoi de vivres, produit d'une réquisition frappée par le
+duc sur ses bons et féaux Angevins; comme M. d'Anjou, pour faire le
+bon prince, goûtait le pain noir des soldats et déchirait à belles
+dents les harengs salés et la morue sèche, on entendit une grande
+rumeur vers une des portes de la ville.
+
+M. d'Anjou s'informa d'où venait cette rumeur; mais personne ne put le
+lui dire.
+
+Il se faisait par là une distribution de coups de manche de pertuisane
+et de coups de crosse de mousquet à bon nombre de bourgeois attirés
+par la nouveauté d'un spectacle curieux.
+
+Un homme, monté sur un cheval blanc ruisselant de sueur, s'était
+présenté à la barrière de la porte de Paris.
+
+Or Bussy, par suite de son système d'intimidation, s'était fait nommer
+capitaine général du pays d'Anjou, grand-maître de toutes les places,
+et avait établi la plus sévère discipline, notamment dans Angers. Nul
+ne pouvait sortir de la ville sans un mot d'ordre, nul ne pouvait y
+entrer sans ce même mot d'ordre, une lettre d'appel ou un signe de
+ralliement quelconque.
+
+Toute cette discipline n'avait d'autre but que d'empêcher le duc
+d'envoyer quelqu'un à Diane sans qu'il le sût, et d'empêcher Diane
+d'entrer à Angers sans qu'il en fût averti.
+
+Cela paraîtra peut-être un peu exagéré; mais cinquante ans plus tard
+Buckingham faisait bien d'autres folies pour Anne d'Autriche.
+
+L'homme et le cheval blanc étaient donc, comme nous l'avons dit,
+arrivés d'un galop furieux, et ils avaient été donner droit dans le
+poste.
+
+Mais le poste avait sa consigne. La consigne avait été donnée à la
+sentinelle; la sentinelle avait croisé la pertuisane; le cavalier
+avait paru s'en inquiéter médiocrement; mais la sentinelle avait crié:
+«Aux armes!» le poste était sorti, et force avait été d'entrer en
+explication.
+
+--Je suis Antraguet, avait dit le cavalier, et je veux parler au duc
+d'Anjou.
+
+--Nous ne connaissons pas Antraguet, avait répondu le chef du poste;
+quant à parler au duc d'Anjou, votre désir sera satisfait, car nous
+allons vous arrêter et vous conduire à Son Altesse.
+
+--M'arrêter! répondit le cavalier, voilà encore un plaisant maroufle
+pour arrêter Charles de Balzac d'Entragues, baron de Cuneo et comte de
+Graville.
+
+--Ce sera pourtant comme cela, dit en ajustant son hausse-col le
+bourgeois qui avait vingt hommes derrière lui, et qui n'en voyait
+qu'un seul en face.
+
+--Attendez un peu, mes bons amis, dit Antraguet. Vous ne connaissez
+pas encore les Parisiens, n'est-ce pas? eh bien! je vais vous montrer
+un échantillon de ce qu'ils savent taire.
+
+--Arrêtons-le! conduisons-le à monseigneur! crièrent les miliciens
+furieux.
+
+--Tout doux, mes petits agneaux, d'Anjou, dit Antraguet, c'est moi qui
+aurai ce plaisir.
+
+--Que dit-il donc là? se demandèrent les bourgeois.
+
+--Il dit que son cheval n'a encore fait que dix lieues, répondit
+Antraguet, ce qui fait qu'il va vous passer sur le ventre à tous, si
+vous ne vous rangez pas. Rangez-vous donc, ou ventre-boeuf....
+
+Et, comme les bourgeois d'Angers avaient l'air de ne pas comprendre le
+juron parisien, Antraguet avait mis l'épée à la main, et, par un
+moulinet prestigieux, avait abattu çà et là les hampes les plus
+rapprochées des hallebardes dont on lui présentait la pointe.
+
+En moins de dix minutes, quinze ou vingt hallebardes furent changées
+en manches à balais.
+
+Les bourgeois furieux fondirent à coups de bâton sur le nouveau venu,
+qui parait devant, derrière, à droite et à gauche, avec une adresse
+prodigieuse, et en riant de tout son coeur.
+
+--Ah! la belle entrée, disait-il en se tordant sur son cheval; oh! les
+honnêtes bourgeois que les bourgeois d'Angers! Morbleu, comme on
+s'amuse ici! Que le prince a bien eu raison de quitter Paris, et que
+j'ai bien fait de venir le rejoindre!
+
+Et Antraguet, non-seulement parait de plus belle, mais, de temps en
+temps, quand il se sentait serré de trop près, il taillait, avec sa
+lame espagnole, le buffle de celui-là, la salade de celui-ci, et
+quelquefois, choisissant son homme, il étourdissait d'un coup de plat
+d'épée quelque guerrier imprudent qui se jetait dans la mêlée, le chef
+protégé par le simple bonnet de laine angevin.
+
+Les bourgeois ameutés frappaient à l'envi, s'estropiant les uns les
+autres, puis revenaient à la charge; comme les soldats de Cadmus, on
+eût dit qu'ils sortaient de terre.
+
+Antraguet sentit qu'il commençait à se fatiguer.
+
+--Allons, dit-il, voyant que les rangs devenaient de plus en plus
+compacts, c'est bon; vous êtes braves comme des lions, c'est convenu,
+et j'en rendrai témoignage. Mais vous voyez qu'il ne vous reste plus
+que vos manches de hallebardes, et que vous ne savez pas charger vos
+mousquets. J'avais résolu d'entrer dans la ville, mais j'ignorais
+qu'elle était gardée par une armée de Césars. Je renonce à vous
+vaincre; adieu, bonsoir, je m'en vais. Dites seulement au prince que
+j'étais venu exprès de Paris pour le voir.
+
+Cependant le capitaine était parvenu à communiquer le feu à la mèche
+de son mousquet; mais, au moment où il appuyait la crosse à son
+épaule, Antraguet lui cingla de si furieux coups de sa canne flexible
+sur les doigts, qu'il lâcha son arme et qu'il se mit à sauter
+alternativement sur le pied droit et sur le pied gauche.
+
+--A mort! à mort! crièrent les miliciens meurtris et enragés, ne le
+laissons pas fuir! qu'il ne puisse pas s'échapper!
+
+--Ah! dit Antraguet, vous ne vouliez pas me laisser entrer tout à
+l'heure, et voilà maintenant que vous ne voulez plus me laisser
+sortir; prenez garde! cela va changer ma tactique: au lieu d'user du
+plat, j'userai de la pointe; au lieu d'abattre les hallebardes,
+j'abatterai les poignets. Çà, voyons, mes agneaux d'Anjou, me
+laisse-t-on partir?
+
+--Non! à mort! à mort! il se lasse! assommons-le!
+
+--Fort bien! c'est pour tout de bon, alors?
+
+--Oui! oui!
+
+--Eh bien! gare les doigts, je coupe les mains!
+
+Il achevait à peine, et se mettait en mesure de mettre sa menace à
+exécution, quand un second cavalier apparut à l'horizon, accourant
+avec la même frénésie, entra dans la barrière au triple galop, et
+tomba comme la foudre au milieu de la mêlée, qui tournait peu à peu en
+véritable combat.
+
+--Antraguet, cria le nouveau venu, Antraguet! eh! que diable fais-tu
+au milieu de tous ces bourgeois?
+
+--Livarot! s'écria Antraguet en se retournant, ah! mordieu, tu es le
+bienvenu, Montjoie et Saint-Denis, à la rescousse!
+
+--Je savais bien que je te rattraperais; il y a quatre heures que j'ai
+eu de tes nouvelles, et, depuis ce moment, je te suis. Mais où t'es-tu
+donc fourré? on te massacre, Dieu me pardonne.
+
+--Oui, ce sont nos amis d'Anjou, qui ne veulent ni me laisser entrer
+ni me laisser sortir.
+
+--Messieurs, dit Livarot en mettant le chapeau à la main, vous
+plairait-il de vous ranger à droite ou à gauche, afin que nous
+passions?
+
+--Ils nous insultent! crièrent les bourgeois; à mort! à mort!
+
+--Ah! voilà comme ils sont à Angers! fit Livarot en remettant d'une
+main son chapeau sur sa tête, et en tirant de l'autre son épée.
+
+--Oui, tu vois, dit Antraguet; malheureusement ils sont beaucoup.
+
+--Bah! à nous trois nous en viendrons bien à bout.
+
+--Oui, à nous trois, si nous étions trois; mais nous ne sommes que
+nous deux.
+
+--Voici Ribérac qui arrive.
+
+--Lui aussi?
+
+--L'entends-tu?
+
+--Je le vois. Eh! Ribérac! eh! ici! ici!
+
+En effet, au moment même, Ribérac, non moins pressé que ses
+compagnons, à ce qu'il paraissait, faisait la même entrée qu'eux dans
+la ville d'Angers.
+
+--Tiens! on se bat, dit Ribérac, voilà une chance! Bonjour, Antraguet;
+bonjour, Livarot.
+
+--Chargeons, répondit Antraguet.
+
+Les miliciens regardaient, assez étourdis, le nouveau renfort qui
+venait d'arriver aux deux amis, lesquels, de l'état d'assaillis, se
+préparaient à passer à celui d'assaillants.
+
+--Ah çà! mais ils sont donc un régiment, dit le capitaine de la milice
+à ces hommes; messieurs, notre ordre de bataille me paraît vicieux, et
+je propose que nous fassions demi-tour à gauche.
+
+Les bourgeois, avec cette habileté qui les caractérise dans
+l'exécution des mouvements militaires, commencèrent aussitôt un
+demi-tour à droite.
+
+C'est qu'outre l'invitation de leur capitaine qui les ramenait
+naturellement à la prudence, ils voyaient les trois cavaliers se
+ranger de front avec une contenance martiale qui faisait frémir les
+plus intrépides.
+
+--C'est leur avant-garde, crièrent les bourgeois qui voulaient se
+donner à eux-mêmes un prétexte pour fuir. Alarme! alarme!
+
+--Au feu! crièrent les autres, au feu!
+
+--L'ennemi! l'ennemi! dirent la plupart.
+
+--Nous sommes des pères de famille; nous nous devons à nos femmes et à
+nos enfants. Sauve qui peut! hurla le capitaine.
+
+Et en raison de ces cris divers, qui tous cependant, comme on le voit,
+avaient le même but, un effroyable tumulte se fit dans la rue, et les
+coups de bâton commencèrent à tomber comme la grêle sur les curieux,
+dont le cercle pressé empêchait les peureux de fuir.
+
+Ce fut alors que le bruit de la bagarre arriva jusqu'à la place du
+Château, où, comme nous l'avons dit, le prince goûtait le pain noir,
+les harengs saurs et la morue sèche de ses partisans.
+
+Bussy et le prince s'informèrent; on leur dit que c'étaient trois
+hommes, ou plutôt trois diables incarnés arrivant de Paris, qui
+faisaient tout ce tapage.
+
+--Trois hommes? dit le prince; va donc voir ce que c'est, Bussy.
+
+--Trois hommes? dit Bussy: venez, monseigneur.
+
+Et tous deux partirent: Bussy en avant, le prince le suivant
+prudemment, accompagné d'une vingtaine de cavaliers.
+
+Ils arrivèrent comme les bourgeois commençaient d'exécuter la
+manoeuvre que nous avons dite, au grand détriment des épaules et des
+crâne des curieux.
+
+Bussy se dressa sur ses étriers, et, son oeil d'aigle plongeant dans
+la mêlée, il reconnut Livarot à sa longue figure.
+
+--Mort de ma vie! cria-t-il au prince d'une voix tonnante, accourez
+donc, monseigneur, ce sont nos amis de Paris qui nous assiègent.
+
+--Eh non! répondit Livarot d'une voix qui dominait le bruit de la
+bataille, ce sont, au contraire, les amis d'Anjou qui nous écharpent.
+
+--Bas les armes! cria le duc; bas les armes, marauds, ce sont des
+amis.
+
+--Des amis! s'écrièrent les bourgeois contusionnés, écorchés, rendus.
+Des amis! il fallait donc leur donner le mot d'ordre alors; depuis une
+bonne heure, nous les traitons comme des païens, et ils nous traitent
+comme des Turcs.
+
+Et le mouvement rétrograde acheva de se faire.
+
+Livarot, Antraguet et Ribérac s'avancèrent en triomphateurs dans
+l'espace laissé libre par la retraite des bourgeois, et tous
+s'empressèrent d'aller baiser la main de Son Altesse; après quoi,
+chacun, à son tour, se jeta dans les bras de Bussy.
+
+--Il paraît, dit philosophiquement le capitaine, que c'est une volée
+d'Angevins que nous prenions pour un vol de vautours.
+
+--Monseigneur, glissa Bussy à l'oreille du duc, comptez vos miliciens,
+je vous prie.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Comptez toujours, à peu près, en gros; je ne dis pas un à un.
+
+--Ils sont au moins cent cinquante.
+
+--Au moins, oui.
+
+--Eh bien! que veux-tu dire?
+
+--Je veux dire que vous n'avez point là de fameux soldats, puisque
+trois hommes les ont battus.
+
+--C'est vrai, dit le duc. Après?
+
+--Après! sortez donc de la ville avec des gaillards comme ceux-là!
+
+--Oui, dit le duc; mais j'en sortirai avec les trois hommes qui ont
+battu les autres, répliqua le duc.
+
+--Ouais! fit tout bas Bussy, je n'avais pas songé à celle-là. Vivent
+les poltrons pour être logiques!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+ROLAND.
+
+
+Grâce au renfort qui lui était arrivé, M. le duc d'Anjou put se livrer
+à des reconnaissances sans fin autour de la place.
+
+Accompagné de ses amis, arrivés d'une façon si opportune, il marchait
+dans un équipage de guerre dont les bourgeois d'Angers se montraient
+on ne peut plus orgueilleux, bien que la comparaison de ces
+gentilshommes bien montés, bien équipés, avec les harnais déchirés et
+les armures rouillées de la milice urbaine, ne fût pas précisément à
+l'avantage de cette dernière.
+
+On explora d'abord les remparts, puis les jardins attenants aux
+remparts, puis la campagne attenante aux jardins, puis enfin les
+châteaux épars dans cette campagne, et ce n'était point sans un
+sentiment d'arrogance très-marquée que le duc narguait, en passant,
+soit près d'eux, soit au milieu d'eux, les bois qui lui avaient fait
+si grande peur, ou plutôt dont Bussy lui avait fait si grande peur.
+
+Les gentilshommes angevins arrivaient avec de l'argent, ils trouvaient
+à la cour du duc d'Anjou une liberté qu'ils étaient loin de rencontrer
+à la cour de Henri III; ils ne pouvaient donc manquer de faire joyeuse
+vie dans une ville toute disposée, comme doit l'être une capitale
+quelconque, à piller la bourse de ses hôtes.
+
+Trois jours ne s'étaient point encore écoulés, qu'Antraguet, Ribérac
+et Livarot avaient lié des relations avec les nobles angevins les plus
+épris des modes et des façons parisiennes. Il va sans dire que ces
+dignes seigneurs étaient mariés et avaient de jeunes et jolies femmes.
+
+Aussi n'était-ce pas pour son plaisir particulier, comme pourraient le
+croire ceux qui connaissent l'égoïsme du duc d'Anjou, qu'il faisait de
+si belles cavalcades dans la ville. Non. Ces promenades tournaient au
+plaisir des gentilshommes parisiens, qui étaient venus le rejoindre,
+des seigneurs angevins, et surtout des dames angevines.
+
+Dieu d'abord devait s'en réjouir, puisque la cause de la Ligue était
+la cause de Dieu.
+
+Puis le roi devait incontestablement en enrager.
+
+Enfin les dames en étaient heureuses.
+
+Ainsi, la grande Trinité de l'époque était représentée: Dieu, le roi
+et les dames.
+
+La joie fut à son comble le jour où l'on vit arriver, en superbe
+ordonnance, vingt-deux chevaux de main, trente chevaux de trait,
+enfin, quarante mulets, qui, avec les litières, les chariots et les
+fourgons, formaient les équipages de M. le duc d'Anjou.
+
+Tout cela venait, comme par enchantement, de Tours, pour la modique
+somme de cinquante mille écus, que M. le duc d'Anjou avait consacrée à
+cet usage.
+
+Il faut dire que ces chevaux étaient sellés, mais que les selles
+étaient dues aux selliers; il faut dire que les coffres avaient de
+magnifiques serrures, fermant à clef, mais que les coffres étaient
+vides; il faut dire que ce dernier article était tout à la louange du
+prince, puisque le prince aurait pu les remplir par des exactions.
+
+Mais ce n'était pas dans la nature du prince de prendre; il aimait
+mieux soustraire.
+
+Néanmoins l'entrée de ce cortège produisit un magnifique effet dans
+Angers.
+
+Les chevaux entrèrent dans les écuries, les chariots furent rangés
+sous les remises. Les coffres furent portés par les familiers les plus
+intimes du prince. Il fallait des mains bien sûres, pour qu'on osât
+leur confier les sommes qu'ils ne contenaient pas.
+
+Enfin on ferma les portes du palais au nez d'une foule empressée, qui
+fut convaincue, grâce à cette mesure de prévoyance, que le prince
+venait de faire entrer deux millions dans la ville, tandis qu'il ne
+s'agissait, au contraire, que de faire sortir de la ville une somme à
+peu près pareille, sur laquelle comptaient les coffres vides.
+
+La réputation d'opulence de M. le duc d'Anjou fut solidement établie à
+partir de ce jour-là; et toute la province demeura convaincue, d'après
+le spectacle qui avait passé sous ses yeux, qu'il était assez riche
+pour guerroyer contre l'Europe entière, si besoin était.
+
+Cette confiance devait aider les bourgeois à prendre en patience les
+nouvelles tailles que le duc, aidé des conseils de ses amis, était
+dans l'intention de lever sur les Angevins. D'ailleurs, les Angevins
+allaient presque au-devant des désirs du duc d'Anjou.
+
+On ne regrette jamais l'argent que l'on prête ou que l'on donne aux
+riches.
+
+Le roi de Navarre, avec sa renommée de misère, n'aurait pas obtenu le
+quart du succès qu'obtenait le duc d'Anjou avec sa renommée
+d'opulence.
+
+Mais revenons au duc.
+
+Le digne prince vivait en patriarche, regorgeant de tous les biens de
+la terre, et, chacun le sait, l'Anjou est une bonne terre.
+
+Les routes étaient couvertes de cavaliers accourant vers Angers, pour
+faire au prince leurs soumissions ou leurs offres de services.
+
+De son côté, M. d'Anjou poussait des reconnaissances aboutissant
+toujours à la recherche de quelque trésor.
+
+Bussy était arrivé à ce qu'aucune de ces reconnaissances n'eût été
+poussée jusqu'au château qu'habitait Diane.
+
+C'est que Bussy se réservait ce trésor-là pour lui seul, pillant, à sa
+manière, ce petit coin de la province, qui, après s'être défendu de
+façon convenable, s'était enfin livré à discrétion.
+
+Or, tandis que M. d'Anjou reconnaissait et que Bussy pillait, M. de
+Monsoreau, monté sur son cheval de chasse, arrivait aux portes
+d'Anjou.
+
+Il pouvait être quatre heures du soir; pour arriver à quatre heures,
+M. de Monsoreau avait fait dix-huit lieues dans la journée. Aussi, ses
+éperons étaient rouges; et son cheval, blanc d'écume, était à moitié
+mort.
+
+Le temps était passé de faire aux portes de la ville des difficultés à
+ceux qui arrivaient: on était si fier, si dédaigneux maintenant à
+Angers, qu'on eût laissé passer sans conteste un bataillon de Suisses,
+ces Suisses eussent-ils été commandés par le brave Crillon lui-même.
+
+M. de Monsoreau, qui n'était pas Crillon, entra tout droit en disant:
+
+--Au palais de monseigneur le duc d'Anjou.
+
+Il n'écouta point la réponse des gardes, qui hurlaient une réponse
+derrière lui. Son cheval ne semblait tenir sur ses jambes que par un
+miracle d'équilibre dû à la vitesse même avec laquelle il marchait: il
+allait, le pauvre animal, sans avoir plus aucune conscience de sa vie,
+et il y avait à parier qu'il tomberait quand il s'arrêterait.
+
+Il s'arrêta au palais; mais M. de Monsoreau était excellent écuyer, le
+cheval était de race: le cheval et le cavalier restèrent debout.
+
+--Monsieur le duc! cria le grand veneur.
+
+--Monseigneur est allé faire une reconnaissance, répondit la
+sentinelle.
+
+--Où cela? demanda M. de Monsoreau.
+
+--Par-là, dit le factionnaire en étendant la main vers un des quatre
+points cardinaux.
+
+--Diable! fit Monsoreau, ce que j'avais à dire au duc était cependant
+bien pressé; comment faire?
+
+--Mettre t'abord fotre chifal à l'égurie, répliqua la sentinelle, qui
+était un reître d'Alsace; gar si fous ne l'abbuyez pas contre un mur
+il dombera.
+
+--Le conseil est bon, quoique donné en mauvais français, dit
+Monsoreau. Où sont les écuries, mon brave homme?
+
+--Là-pas!
+
+En ce moment un homme s'approcha du gentilhomme et déclina ses
+qualités.
+
+C'était le majordome.
+
+M. de Monsoreau répondit à son tour par l'énumération de ses nom,
+prénoms et qualités.
+
+Le majordome salua respectueusement; le nom du grand veneur était dès
+longtemps connu dans la province.
+
+--Monsieur, dit-il, veuillez entrer et prendre quelque repos. Il y a
+dix minutes à peine que monseigneur est sorti; Son Altesse ne rentrera
+pas avant huit heures du soir.
+
+--Huit heures du soir! reprit Monsoreau en rongeant sa moustache, ce
+serait perdre trop de temps. Je suis porteur d'une grande nouvelle qui
+ne peut être sue trop tôt par Son Altesse. N'avez-vous pas un cheval
+et un guide à me donner?
+
+--Un cheval! il y en a dix, monsieur, dit le majordome. Quant à un
+guide, c'est différent, car monseigneur n'a pas dit où il allait, et
+vous en saurez, en interrogeant, autant que qui que ce soit, sous ce
+rapport; d'ailleurs, je ne voudrais pas dégarnir le château. C'est une
+des grandes recommandations de Son Altesse.
+
+--Ah! ah! fit le grand veneur, on n'est donc pas en sûreté ici?
+
+--Oh! monsieur, on est toujours en sûreté au milieu d'hommes tels que
+MM. Bussy, Livarot, Ribérac, Antraguet, sans compter notre invincible
+prince, monseigneur le duc d'Anjou; mais vous comprenez....
+
+--Oui, je comprends que lorsqu'ils n'y sont pas, il y a moins de
+sûreté.
+
+--C'est cela même, monsieur.
+
+--Alors je prendrai un cheval frais dans l'écurie, et je tâcherai de
+joindre Son Altesse en m'informant.
+
+--Il y a tout à parier, monsieur, que, de cette façon, vous rejoindrez
+monseigneur.
+
+--On n'est point parti au galop?
+
+--Au pas, monsieur, au pas.
+
+--Très-bien! c'est chose conclue; montrez-moi le cheval que je puis
+prendre.
+
+--Entrez dans l'écurie, monsieur, et choisissez vous-même: tous sont à
+monseigneur.
+
+--Très-bien.
+
+Monsoreau entra.
+
+Dix ou douze chevaux, des plus beaux et des plus frais, prenaient un
+ample repas dans les crèches bourrées du grain et du fourrage le plus
+savoureux de l'Anjou.
+
+--Voilà, dit le majordome, choisissez. Monsoreau promena sur la rangée
+de quadrupèdes un regard de connaisseur.
+
+--Je prends ce cheval bai-brun, dit-il, faites-le-moi seller.
+
+--Roland.
+
+--Il s'appelle Roland?
+
+--Oui, c'est le cheval de prédilection de Son Altesse. Il le monte
+tous les jours; il lui a été donné par M. de Bussy, et vous ne le
+trouveriez certes pas à l'écurie si Son Altesse n'essayait pas de
+nouveaux chevaux qui lui sont arrivés de Tours.
+
+--Allons, il paraît que je n'ai pas le coup d'oeil mauvais.
+
+Un palefrenier s'approcha.
+
+--Sellez Roland, dit le majordome.
+
+Quant au cheval du comte, il était entré de lui-même dans l'écurie et
+s'était étendu sur la litière, sans attendre même qu'on lui ôtât son
+harnais.
+
+Roland fut sellé en quelques secondes. M. de Monsoreau se mit
+légèrement en selle, et s'informa une seconde fois de quel côté la
+cavalcade s'était dirigée.
+
+--Elle est sortie par cette porte, et elle a suivi cette rue, dit le
+majordome en indiquant au grand veneur le même point que lui avait
+déjà indiqué la sentinelle.
+
+--Ma foi, dit Monsoreau en lâchant le bride, en voyant que de lui-même
+le cheval prenait ce chemin, on dirait, ma parole, que Roland suit la
+piste.
+
+--Oh! n'en soyez pas inquiet, dit le majordome, j'ai entendu dire à M.
+de Bussy et à son médecin, M. Remy, que c'était l'animal le plus
+intelligent qui existât; dès qu'il sentira ses compagnons, il les
+rejoindra. Voyez les belles jambes, elles feraient envie à un cerf.
+
+Monsoreau se pencha de côté.
+
+--Magnifiques, dit-il.
+
+En effet, le cheval partit sans attendre qu'on l'excitât, et sortit
+fort délibérément de la ville; il fit même un détour, avant d'arriver
+à la porte, pour abréger la route, qui se bifurquait circulairement à
+gauche, directement à droite.
+
+Tout en donnant cette preuve d'intelligence, le cheval secouait la
+tête comme pour échapper au frein qu'il sentait peser sur ses lèvres;
+il semblait dire au cavalier que toute influence dominatrice lui était
+inutile, et, à mesure qu'il approchait de la porte de la ville, il
+accélérait sa marche.
+
+--En vérité, murmura Monsoreau, je vois qu'on ne m'en avait pas trop
+dit; ainsi, puisque tu sais si bien ton chemin, va, Roland, va.
+
+Et il abandonna les rênes sur le cou de Roland.
+
+Le cheval, arrivé au boulevard extérieur, hésita un moment pour savoir
+s'il tournerait à droite ou à gauche,
+
+Il tourna à gauche.
+
+Un paysan passait en ce moment.
+
+--Avez-vous vu une troupe de cavaliers, l'ami? demanda Monsoreau.
+
+--Oui, monsieur, répondit le rustique, je l'ai rencontrée là-bas, en
+avant.
+
+C'était justement dans la direction qu'avait prise Roland, que le
+paysan venait de rencontrer cette troupe.
+
+--Va, Roland, va, dit le grand veneur en lâchant les rênes à son
+cheval, qui prit un trot allongé avec lequel on devait naturellement
+faire trois ou quatre lieues à l'heure.
+
+Le cheval suivit encore quelque temps le boulevard, puis il donna tout
+à coup à droite, prenant un sentier fleuri qui coupait à travers la
+campagne.
+
+Monsoreau hésita un instant pour savoir s'il n'arrêterait pas Roland;
+mais Roland paraissait si sûr de son affaire, qu'il le laissa aller.
+
+A mesure que le cheval s'avançait, il s'animait. Il passa du trot au
+galop, et, en moins d'un quart d'heure, la ville eut disparu aux
+regards du cavalier.
+
+De son côté aussi, le cavalier, à mesure qu'il s'avançait, semblait
+reconnaître les localités.
+
+--Eh! mais, dit-il en entrant sous le bois, on dirait que nous allons
+vers Méridor; est-ce que Son Altesse, par hasard, se serait dirigée du
+côté du château?
+
+Et le front du grand veneur se rembrunit à cette idée, qui ne se
+présentait pas à son esprit pour la première fois.
+
+--Oh! oh! murmura-t-il, moi qui venais d'abord voir le prince,
+remettant à demain de voir ma femme. Aurais-je donc le bonheur de les
+voir tous les deux en même temps?
+
+Un sourire terrible passa sur les lèvres du grand veneur.
+
+Le cheval allait toujours, continuant d'appuyer à droite avec une
+ténacité qui indiquait la marche la plus résolue et la plus sûre.
+
+--Mais, sur mon âme, pensa Monsoreau, je ne dois plus maintenant être
+bien loin du parc de Méridor.
+
+En ce moment, le cheval se mit à hennir.
+
+Au même instant, un autre hennissement lui répondit du fond de la
+feuillée.
+
+--Ah! ah! dit le grand veneur, voilà Roland qui a trouvé ses
+compagnons, à ce qu'il paraît.
+
+Le cheval redoublait de vitesse, passant comme l'éclair sous les
+hautes futaies.
+
+Soudain Monsoreau aperçut un mur et un cheval attaché près de ce mur.
+Le cheval hennit une seconde fois, et Monsoreau reconnut que c'était
+lui qui avait dû hennir la première.
+
+--Il y a quelqu'un ici! dit Monsoreau pâlissant.
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La dame de Monsoreau v.2, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME DE MONSOREAU V.2 ***
+
+***** This file should be named 9638-8.txt or 9638-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by the Online Distributed Proofreading Team. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+works. See paragraph 1.E below.
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #9638 (https://www.gutenberg.org/ebooks/9638)
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@@ -0,0 +1,15110 @@
+The Project Gutenberg EBook of La dame de Monsoreau v.2, by Alexandre Dumas
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: La dame de Monsoreau v.2
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: January, 2006 [EBook #9638]
+[This file was first posted on October 12, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: US-ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.2 ***
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+The Online Distributed Proofreading Team.
+
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LA DAME DE MONSOREAU
+
+PAR
+
+ALEXANDRE DUMAS
+
+EDITION ILLUSTREE PAR J.-A. BEAUCE
+
+
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+PARIS
+
+1890
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES DE LA DEUXIEME PARTIE.
+
+
+I.--Comment frere Gorenflot se reveilla, et de l'accueil qui lui fut
+fait a son couvent.
+
+II.--Comment frere Gorenflot demeura convaincu qu'il etait somnambule,
+et deplora amerement cette infirmite.
+
+III.--Comment frere Gorenflot voyagea sur un ane nomme Panurge, et
+apprit dans son voyage beaucoup de choses qu'il ne savait pas.
+
+IV.--Comment frere Gorenflot troqua son ane contre une mule, et sa
+mule contre un cheval.
+
+V.--Comment Chicot et son compagnon s'installerent a l'hotellerie du
+Cygne de la Croix, et comment ils y furent recus par l'hote.
+
+VI.--Comment le moine confessa l'avocat, et comment l'avocat confessa
+le moine.
+
+VII.--Comment Chicot, apres avoir fait un trou avec une vrille, en fit
+un avec son epee.
+
+VIII.--Comment le duc d'Anjou apprit que Diane de Meridor n'etait
+point morte.
+
+IX.--Comment Chicot revint au Louvre et fut recu par le roi Henri III.
+
+X.--Ce qui s'etait passe entre monseigneur le duc d'Anjou et le grand
+veneur.
+
+XI.--Comment se tint le Conseil du roi.
+
+XII.--Ce que venait faire M. de Guise au Louvre.
+
+XIII.--Castor et Pollux.
+
+XIV.--Comment il est prouve qu'ecouler est le meilleur moyen pour
+entendre.
+
+XV.--La soiree de la Ligue.
+
+XVI.--La rue de la Ferronnerie.
+
+XVII.--Le prince et l'ami.
+
+XVIII.--Etymologie de la rue de la Jussienne.
+
+XIX.--Comment d'Epernon eut son pourpoint dechire, et comment
+Schomberg fut teint en bleu.
+
+XX.--Chicot est de plus en plus roi de France.
+
+XXI.--Comment Chicot fit une visite a Bussy, et de ce qui s'ensuivit.
+
+XXII.--Les echecs de Chicot, le bilboquet de Quelus la sarbacane de
+Schomberg.
+
+XXIII.--Comment le roi nomma un chef a la Ligue, et comment ce ne fut
+ni Son Altesse le duc d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise.
+
+XXIV.--Comment le roi nomma un chef qui n'etait ni Son Altesse le duc
+d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise.
+
+XXV.--Eteocle et Polynice.
+
+XXVI.--Comment on ne perd pas toujours son temps en fouillant dans les
+armoires vides.
+
+XXVII.--Ventre-saint-gris.
+
+XXVIII.--Les amis.
+
+XXIX.--Les amants.
+
+XXX.--Comment Bussy trouva trois cents pistoles de son cheval et le
+donna pour rien.
+
+XXXI.--Diplomatie de M. le duc d'Anjou.
+
+XXXII.--Diplomatie de M. de Saint-Luc.
+
+XXXIII.--Une volee d'Angevins.
+
+XXXIV.--Roland.
+
+
+
+IMAGES
+
+
+Titre
+
+Comment Frere Gorenflot se reveilla, et de l'accueil qui lui fut fait
+a son couvent.
+
+Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes
+les expressions de l'etonnement.
+
+Voila une tournure, dit Gorenflot, voila une taille... on dirait que
+je connais cela.
+
+Gorenflot se cramponnait des deux mains a la longe de son ane.
+
+Le moine portant les deux selles sur la tete et les deux brides a ses
+mains.
+
+Chicot prit une vrille et fit un trou dans la cloison.
+
+Voila le coup, dit Chicot.
+
+Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que je dois a M. de Mayenne;
+vous voudriez donc que je devinsse votre debiteur comme je suis le
+sien.
+
+Je te briserai comme je brise ce verre.
+
+M. de Guise.
+
+Henri posa son coude sur son genou et emporta son menton dans sa main.
+
+Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frere, qui soyez
+veritablement mes amis.
+
+Qui aime bien chatie bien.
+
+Croyez-vous que je pense que c'est par amitie que vous me venez voir?
+Non, pardieu, car vous n'aimez personne.
+
+Vous pouvez regarder cet entretien comme le dernier. Demain je pars
+pour Meridor.
+
+A moi! au secours! a l'aide! mon frere veut me tuer.
+
+Schomberg.
+
+Monsieur, dit Chicot, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur
+de m'inviter a m'asseoir.
+
+Francois: te voila tombe sous ma justice.
+
+Le duc s'approcha de la lumiere.
+
+Puis il enjamba la balustrade et passa le pied sur le premier echelon.
+
+N'est-ce pas que j'ai bien fait, madame, que vous m'approuvez?
+
+Eh bien, vous en avez menti, monseigneur.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+COMMENT FRERE GORENFLOT SE REVEILLA, ET DE L'ACCUEIL QUI LUI FUT FAIT
+A SON COUVENT.
+
+
+Nous avons laisse notre ami Chicot en extase devant le sommeil non
+interrompu et devant le ronflement splendide de frere Gorenflot; il
+fit signe a l'aubergiste de se retirer et d'emporter la lumiere, apres
+lui avoir recommande sur toutes choses de ne pas dire un mot au digne
+frere de la sortie qu'il avait faite a dix heures du soir, et de la
+rentree qu'il venait de faire a trois heures du matin.
+
+Comme maitre Bonhomet avait remarque une chose, c'est que dans les
+relations qui existaient entre le fou et le moine, c'etait toujours le
+fou qui payait, il tenait le fou en grande consideration, tandis qu'il
+n'avait au contraire qu'une veneration fort mediocre pour le moine. Il
+promit en consequence a Chicot de n'ouvrir en aucun cas la bouche sur
+les evenements de la nuit, et se retira, laissant les deux amis dans
+l'obscurite, ainsi que la chose venait de lui etre recommandee.
+
+Bientot Chicot s'apercut d'une chose qui excita son admiration, c'est
+que frere Gorenflot ronflait et parlait en meme temps. Ce qui
+indiquait, non pas, comme on pourrait le croire, une conscience
+bourrelee de remords, mais un estomac surcharge de nourriture.
+
+Les paroles que prononcait Gorenflot dans son sommeil formaient,
+recousues les unes aux autres, un affreux melange d'eloquence sacree
+et de maximes bachiques.
+
+Cependant Chicot s'apercut que, s'il restait dans une obscurite
+complete, il aurait grand'peine a accomplir la restitution qui lui
+restait a faire pour que Gorenflot, a son reveil, ne se doutat de
+rien; en effet, il pouvait, dans les tenebres, marcher imprudemment
+sur quelques-uns des quatre membres du moine, dont il ignorait les
+differentes directions, et, par la douleur, le tirer de sa lethargie.
+
+Chicot souffla donc sur les charbons du brasier pour eclairer un peu
+la scene.
+
+Au bruit de ce souffle, Gorenflot cessa de ronfler et murmura:
+
+--Mes freres! voici un vent feroce: c'est le souffle du Seigneur,
+c'est son haleine qui m'inspire.
+
+--Et il se remit a ronfler.
+
+Chicot attendit un instant que le sommeil eut bien repris toute son
+influence, et commenca de demailloter le moine.
+
+--Brrrrou! fit Gorenflot. Quel froid! Cela empechera le raisin de
+murir.
+
+Chicot s'arreta au milieu de son operation, qu'il reprit un instant
+apres.
+
+--Vous connaissez mon zele, mes freres, continua le moine, tout pour
+l'Eglise et pour monseigneur le duc de Guise.
+
+--Canaille! dit Chicot.
+
+--Voila mon opinion, reprit Gorenflot; mais il est certain...
+
+--Qu'est-ce qui est certain? demanda Chicot en soulevant le moine pour
+lui passer sa robe.
+
+--Il est certain que l'homme est plus fort que le vin; frere Gorenflot
+a combattu contre le vin, comme Jacob contre l'ange, et frere
+Gorenflot a dompte le vin.
+
+Chicot haussa les epaules.
+
+Ce mouvement intempestif fit ouvrir un oeil au moine, et, au-dessus de
+lui, il vit le sourire de Chicot, qui semblait livide et sinistre a
+cette douteuse lueur.
+
+--Ah! pas de fantomes, voyons, pas de farfadets, dit le moine, comme
+s'il se plaignait a quelque demon familier, oublieux des conventions
+qu'il avait faites avec lui.
+
+--Il est ivre mort, dit Chicot en achevant de rouler Gorenflot dans sa
+robe et en ramenant son capuchon sur sa tete.
+
+--A la bonne heure, grommela le moine, le sacristain a ferme la porte
+du choeur, et le vent ne vient plus.
+
+--Reveille-toi maintenant si tu veux, dit Chicot, cela m'est bien
+egal.
+
+--Le Seigneur a entendu ma priere, murmura le moine, et l'aquilon
+qu'il avait envoye pour geler les vignes s'est change en doux zephyr.
+
+--_Amen!_ dit Chicot.
+
+Et, se faisant un oreiller des serviettes et un drap de la nappe,
+apres avoir le plus vraisemblablement possible dispose les bouteilles
+vides et les assiettes salies, il s'endormit cote a cote avec son
+compagnon.
+
+Le grand jour qui lui donnait sur les yeux, et la voix aigre de l'hote
+grondant ses marmitons, qui retentissait dans la cuisine, reussirent a
+percer l'epaisse vapeur qui assoupissait les idees de Gorenflot.
+
+Il se souleva, et parvint, a l'aide de ses deux mains, a s'etablir sur
+la partie que la nature prevoyante a donnee a l'homme pour etre son
+principal centre de gravite.
+
+Cet effort accompli, non sans difficulte. Gorenflot se mit a
+considerer le pele-mele significatif de la vaisselle; puis Chicot,
+qui, dispose, grace a la circonflexion gracieuse de l'un de ses bras,
+de maniere a tout voir, ne perdait pas un seul mouvement du moine,
+Chicot faisait semblant de ronfler, et cela avec un naturel qui
+faisait honneur a ce fameux talent d'imitation dont nous avons deja
+parle.
+
+--Grand jour! s'ecria le moine; corbleu! grand jour! il parait que
+j'ai passe la nuit ici.
+
+Puis, rassemblant ses idees:
+
+--Et l'abbaye! dit-il; oh! oh!
+
+Il se mit a resserrer le cordon de sa robe, soin que Chicot n'avait
+pas cru devoir prendre.
+
+--C'est egal, dit-il, j'ai fait un etrange reve: il me semblait etre
+mort et enveloppe dans un linceul tache de sang.
+
+Gorenflot ne se trompait pas tout a fait; il avait pris, en se
+reveillant a moitie, la nappe qui l'enveloppait pour un linceul, et
+les taches de vin pour des gouttes de sang.
+
+--Heureusement que c'etait un reve, dit Gorenflot en regardant de
+nouveau autour de lui.
+
+Dans cet examen, ses yeux s'arreterent sur Chicot, qui, sentant que le
+moine le regardait, ronfla de double force.
+
+--Que c'est beau, un ivrogne! dit Gorenflot contemplant Chicot avec
+admiration.
+
+--Est-il heureux, ajouta-t-il, de dormir ainsi! Ah! c'est qu'il n'est
+pas dans ma position, lui.
+
+Et il poussa un soupir qui monta a l'unisson du ronflement de Chicot,
+de sorte que le soupir eut probablement reveille le Gascon, si le
+Gascon eut dormi veritablement.
+
+--Si je le reveillais pour lui demander avis? il est homme de bon
+conseil.
+
+Chicot tripla la dose, et le ronflement, qui avait atteint le diapason
+de l'orgue, passa a l'imitation du tonnerre.
+
+--Non, reprit Gorenflot, cela lui donnerait trop d'avantages sur moi.
+Je trouverai bien un bon mensonge sans lui.
+
+Mais, quel que soit ce mensonge, continua le moine, j'aurai bien de la
+peine a eviter le cachot. Ce n'est pas encore precisement le cachot,
+c'est le pain et l'eau qui en sont la consequence. Si j'avais du moins
+quelque argent pour seduire le frere geolier!
+
+Ce qu'entendant Chicot, il tira subtilement de sa poche une bourse
+assez ronde qu'il cacha sous son ventre.
+
+Ce n'etait pas une precaution inutile; plus contrit que jamais,
+Gorenflot s'approcha de son ami et murmura ces paroles melancoliques:
+
+--S'il etait eveille, il ne me refuserait pas un ecu; mais son sommeil
+m'est sacre... et je vais le prendre.
+
+A ces mots, frere Gorenflot, qui, apres etre demeure un certain temps
+assis, venait de s'agenouiller, se pencha a son tour vers Chicot et
+fouilla delicatement dans la poche du dormeur.
+
+Chicot ne jugea point a propos, malgre l'exemple donne par son
+compagnon, de faire appel a son demon familier, et le laissa fouiller
+a son aise dans l'une et l'autre poche de son pourpoint.
+
+--C'est singulier, dit le moine, rien dans les poches. Ah! dans le
+chapeau peut-etre.
+
+Tandis que le moine se mettait en quete, Chicot vidait sa bourse dans
+sa main, et la remettait vide et plate dans la poche de son
+haut-de-chausses.
+
+--Rien dans le chapeau, dit le moine, cela m'etonne. Mon ami Chicot,
+qui est un fou plein de raison, ne sort cependant jamais sans argent.
+Ah! vieux Gaulois, ajouta-t-il avec un sourire qui fendait sa bouche
+jusqu'aux oreilles, j'oubliais tes braies.
+
+Et, glissant sa main dans les chausses de Chicot, il en retira la
+bourse vide.
+
+--Jesus! murmura-t-il, et l'ecot, qui le payera?
+
+Cette pensee produisit sur le moine une profonde impression, car il se
+mit aussitot sur ses jambes, et, d'un pas encore un peu avine, mais
+cependant rapide, il se dirigea vers la porte, traversa la cuisine
+sans lier conversation avec l'hote, malgre les avances que celui-ci
+lui faisait, et s'enfuit.
+
+Alors Chicot remit son argent dans sa bourse, sa bourse dans sa poche,
+et, s'accoudant contre la fenetre, que mordait deja un rayon de
+soleil, il oublia Gorenflot dans une meditation profonde.
+
+Cependant le frere queteur, sa besace sur l'epaule, poursuivait son
+chemin avec une mine composee qui pouvait paraitre aux passants du
+recueillement, et qui n'etait que de la preoccupation, car Gorenflot
+cherchait un de ces magnifiques mensonges de moine en goguette ou de
+soldat attarde, mensonge dont le fond est toujours le meme, tandis que
+la trame se brode capricieusement selon l'imagination du menteur.
+
+Du plus loin que frere Gorenflot apercut les portes du couvent, elles
+lui parurent plus sombres encore que de coutume, et il tira de facheux
+indices de la presence de plusieurs moines conversant sur le seuil et
+regardant tour a tour avec inquietude vers les quatre points
+cardinaux.
+
+Mais, a peine eut-il debouche de la rue Saint-Jacques, qu'un grand
+mouvement opere par les freres au moment meme ou ils l'apercurent lui
+donna une des plus horribles frayeurs qu'il eut eprouvees de sa vie.
+
+--C'est de moi qu'ils parlent, dit-il; ils me designent, ils
+m'attendent; on m'a cherche cette nuit; mon absence a fait scandale;
+je suis perdu!
+
+Et la tete lui tourna; une folle idee de fuir lui vint a l'esprit;
+mais plusieurs religieux venaient deja a sa rencontre; on le
+poursuivrait indubitablement. Frere Gorenflot se rendait justice, il
+n'etait pas taille pour la course; il serait rejoint, garrotte, traine
+au couvent; il prefera la resignation.
+
+Il s'avanca donc, l'oreille basse, vers ses compagnons, qui semblaient
+hesiter a venir lui parler.
+
+--Helas! dit Gorenflot, ils font semblant de ne plus me connaitre, je
+suis une pierre d'achoppement.
+
+Enfin l'un d'eux se hasarda, et, allant a Gorenflot:
+
+--Pauvre cher frere! dit-il.
+
+Gorenflot poussa un soupir et leva les yeux au ciel.
+
+--Vous savez que le prieur vous attend, dit un autre.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Oh! mon Dieu, oui, ajouta un troisieme, il a dit qu'aussitot rentre
+au couvent on vous conduisit pres de lui.
+
+--Voila ce que je craignais, dit Gorenflot. Et, plus mort que vif, il
+entra dans le couvent, dont la porte se referma sur lui.
+
+--Ah! c'est vous! s'ecria le frere portier, venez vite, vite, le
+reverend prieur Joseph Foulon vous demande.
+
+Et le frere portier, prenant Gorenflot par la main, le conduisit ou
+plutot le traina jusque dans la chambre du prieur.
+
+La aussi les portes se refermerent.
+
+Gorenflot baissa les yeux, craignant de rencontrer le regard courrouce
+de l'abbe; il se sentait seul, abandonne de tout le monde, en
+tete-tete avec un superieur qui devait etre irrite, et irrite
+justement.
+
+--Ah! c'est vous enfin! dit l'abbe.
+
+--Mon reverend... balbutia le moine.
+
+--Que d'inquietudes vous nous avez donnees! dit le prieur.
+
+--C'est trop de bontes, mon pere, reprit Gorenflot, qui ne comprenait
+rien a ce ton indulgent auquel il ne s'attendait pas.
+
+--Vous avez craint de rentrer apres la scene de cette nuit, n'est-ce
+pas?
+
+--J'avoue que je n'ai point ose rentrer, dit le moine, dont le front
+distillait une sueur glacee.
+
+--Ah! cher frere, cher frere, dit l'abbe, c'est bien jeune et bien
+imprudent ce que vous avez fait la.
+
+--Laissez-moi vous expliquer, mon pere....
+
+--Et qu'avez-vous besoin de m'expliquer? Votre sortie....
+
+--Je n'ai pas besoin de vous expliquer, dit Gorenflot, tant mieux, car
+j'etais embarrasse de le faire.
+
+--Je le comprends a merveille. Un moment d'exaltation, l'enthousiasme
+vous a entraine; l'exaltation est une vertu sainte; l'enthousiasme est
+un sentiment sacre; mais les vertus outrees deviennent presque vices,
+les sentiments les plus honorables, exageres, sont reprehensibles.
+
+--Pardon, mon pere, dit Gorenflot; mais, si vous comprenez, je ne
+comprends pas bien, moi. De quelle sortie parlez-vous?
+
+--De celle que vous avez faite cette nuit.
+
+--Hors du couvent? demanda timidement le moine.
+
+--Non pas, dans le couvent.
+
+--J'ai fait une sortie dans le couvent, moi?
+
+--Oui, vous.
+
+Gorenflot se gratta le bout du nez. Il commencait a comprendre qu'il
+jouait aux propos interrompus.
+
+--Je suis aussi bon catholique que vous; mais cependant votre audace
+m'a epouvante.
+
+--Mon audace! dit Gorenflot, j'ai donc ete bien audacieux?
+
+--Plus qu'audacieux, mon fils; vous avez ete temeraire.
+
+--Helas! il faut pardonner aux ecarts d'un temperament encore mal
+assoupli; je me corrigerai, mon pere.
+
+--Oui, mais, en attendant, je ne puis m'empecher de craindre pour vous
+et pour nous les consequences de cet eclat. Si la chose s'etait passee
+entre nous, ce ne serait rien.
+
+--Comment! dit Gorenflot, la chose est sue dans le monde?
+
+--Sans doute, vous saviez bien qu'il y avait la plus de cent laiques
+qui n'ont pas perdu un mot de votre discours.
+
+--De mon discours? fit Gorenflot de plus en plus etonne.
+
+--J'avoue qu'il etait beau, j'avoue que les applaudissements ont du
+vous enivrer, que l'assentiment unanime a pu vous monter la tete;
+mais, que cela en arrive au point de proposer une procession dans les
+rues de Paris, au point d'offrir de revetir une cuirasse et de faire
+appel aux bons catholiques, le casque en tete et la pertuisane sur
+l'epaule, vous en conviendrez, c'est trop fort.
+
+Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes
+les expressions de l'etonnement.
+
+--Maintenant, continua le prieur, il y a un moyen de tout concilier.
+Cette seve religieuse qui bout,dans votre coeur genereux vous ferait
+tort a Paris, ou il y a tant d'yeux mechants qui vous epient. Je
+desire que vous alliez la depenser....
+
+--Ou cela, mon pere? demanda Gorenflot, convaincu qu'il allait faire
+un tour de cachot.
+
+--En province.
+
+--Un exil? s'ecria Gorenflot.
+
+--En restant ici, il pourrait vous arriver bien pis, tres-cher frere.
+
+--Et que peut-il donc m'arriver?
+
+--Un proces criminel, qui amenerait, selon toute probabilite, la
+prison eternelle, sinon la mort.
+
+Gorenflot palit affreusement; il ne pouvait comprendre comment il
+avait encouru la prison perpetuelle et meme la peine de mort pour
+s'etre grise dans un cabaret et avoir passe une nuit hors de son
+couvent.
+
+--Tandis qu'en vous soumettant a cet exil momentane, mon tres-cher
+frere, non-seulement vous echappez au danger, mais encore vous plantez
+le drapeau de la foi en province; ce que vous avez fait et dit cette
+nuit, dangereux et meme impossible sous les yeux du roi et de ses
+mignons maudits, devient en province plus facile a executer. Partez
+donc au plus vite, frere Gorenflot; peut-etre meme est-il deja trop
+tard, et les archers ont-ils recu l'ordre de vous arreter.
+
+--Ouais! mon reverend pere, que dites-vous la? balbutia le moine en
+roulant des yeux epouvantes; car, a mesure que le prieur, dont il
+avait d'abord admire la mansuetude, parlait, il s'etonnait des
+proportions que prenait un peche, a tout prendre, tres-veniel.--Les
+archers, dites-vous, et qu'ai-je affaire aux archers, moi?
+
+--Vous n'avez point affaire a eux; mais ils pourraient bien avoir
+affaire a vous.
+
+--Mais on m'a donc denonce? dit frere Gorenflot.
+
+--Je le parierais. Partez donc, partez.
+
+--Partir! mon reverend, dit Gorenflot atterre. C'est bien aise a dire;
+mais comment vivrai-je quand je serai parti?
+
+--Eh! rien de plus facile. Vous etes le frere queteur du couvent;
+voila vos moyens d'existence. De votre quete vous avez nourri les
+autres jusqu'a present; de votre quete vous vous nourrirez. Et puis,
+soyez tranquille, mon Dieu! le systeme que vous avez developpe vous
+fera assez de partisans en province pour que j'aie la certitude que
+vous ne manquerez de rien. Mais, allez, pour Dieu! allez, et surtout
+ne revenez pas que l'on ne vous previenne.
+
+Et le prieur, apres avoir tendrement embrasse frere Gorenflot, le
+poussa doucement, mais avec une persistance qui fut couronnee de
+succes, a la porte de sa cellule.
+
+La, toute la communaute etait reunie, attendant frere Gorenflot.
+
+A peine parut-il, que chacun s'elanca vers lui, et que chacun voulut
+lui toucher les mains, le cou, les habits. Il y en avait dont la
+veneration allait jusqu'a baiser le bas de sa robe.
+
+--Adieu, disait l'un en le pressant sur son coeur; adieu, vous etes un
+saint homme, ne m'oubliez point dans vos prieres.
+
+--Bah! se dit Gorenflot, un saint homme, moi? tiens!
+
+--Adieu! dit un autre en lui serrant la main, brave champion de la
+foi, adieu! Godefroy de Bouillon etait bien peu de chose aupres de
+vous.
+
+--Adieu! martyr, lui dit un troisieme en baisant le bout de son
+cordon; l'aveuglement habite encore parmi nous; mais l'heure de la
+lumiere arrivera.
+
+Et Gorenflot se trouva ainsi, de bras en bras, de baisers en baisers,
+et d'epithetes en epithetes, porte jusqu'a la porte de la rue, qui se
+referma derriere lui des qu'il l'eut franchie.
+
+Gorenflot regarda cette porte avec une expression que rien ne saurait
+rendre, et finit par sortir de Paris a reculons, comme si l'ange
+exterminateur lui eut montre la pointe de son epee flamboyante.
+
+Le seul mot qui lui echappa en arrivant a la porte fut celui-ci:
+
+--Le diable m'emporte! ils sont tous fous; ou, s'ils ne le sont pas;
+misericorde, mon Dieu! c'est moi qui le suis.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT FRERE GORENFLOT DEMEURA CONVAINCU QU'IL ETAIT SOMNAMBULE, ET
+DEPLORA AMEREMENT CETTE INFIRMITE.
+
+
+Jusqu'au jour nefaste ou nous sommes arrives, jour ou tombait sur le
+pauvre moine cette persecution inattendue, frere Gorenflot avait mene
+la vie contemplative, c'est-a-dire que, sortant de bon matin quand il
+voulait prendre le frais, tard quand il recherchait le soleil,
+confiant en Dieu et dans la cuisine de l'abbaye, il n'avait jamais
+pense a se procurer que les extra fort mondains, et assez rares au
+reste, de la Corne d'Abondance; ces extra etaient soumis aux caprices
+des fideles, et ne pouvaient se prelever que sur les aumones en
+argent, auxquelles frere Gorenflot faisait faire, en passant rue Saint
+Jacques, une halte; apres cette halte, ces aumones rentraient au
+couvent, diminuees de la somme que frere Gorenflot avait laissee en
+route. Il y avait bien encore Chicot, son ami, lequel aimait les bons
+repas et les bons convives. Mais Chicot etait tres-fantasque dans sa
+vie. Le moine le voyait parfois trois ou quatre jours de suite, puis
+il etait quinze jours, un mois, six semaines sans reparaitre, soit
+qu'il restat enferme avec le roi, soit qu'il l'accompagnat dans
+quelque pelerinage, soit enfin qu'il executat pour son propre compte
+un voyage d'affaires ou de fantaisie. Gorenflot etait donc un de ces
+moines pour qui, comme pour certains soldats enfants de troupe, le
+monde commencait au superieur de la maison, c'est-a-dire au colonel du
+couvent, et finissait a la marmite vide. Aussi ce soldat de l'Eglise,
+cet enfant de froc, si l'on nous permet de lui appliquer l'expression
+pittoresque que nous employions tout a l'heure a l'egard des
+defenseurs de la patrie, ne s'etait-il jamais figure qu'un jour il lui
+fallut laborieusement se mettre en route et chercher les aventures.
+
+Encore s'il eut eu de l'argent! mais la reponse du prieur a sa demande
+avait ete simple et sans ornement apostolique, comme un fragment de
+saint Luc.
+
+--Cherche, et tu trouveras.
+
+Gorenflot, en songeant qu'il allait etre oblige de chercher au loin,
+se sentait las avant de commencer.
+
+Cependant le principal etait de se soustraire d'abord au danger qui le
+menacait, danger inconnu, mais pressant, d'apres ce qui avait paru
+ressortir du moins des paroles du prieur. Le pauvre moine n'etait pas
+de ceux qui peuvent deguiser leur physique et echapper aux
+investigations par quelque habile metamorphose; il resolut donc de
+gagner au large d'abord, et, dans cette resolution, franchit d'un pas
+assez rapide la porte Bordelle, depassa prudemment, et en se faisant
+le plus mince possible, la guerite des veilleurs de nuit et le poste
+des Suisses, dans la crainte que ces archers, dont l'abbe de
+Sainte-Genevieve lui avait fait fete, ne fussent des realites trop
+saisissantes.
+
+Mais, une fois en plein air, une fois en rase campagne, lorsqu'il fut
+a cinq cents pas de la porte de la ville; lorsqu'il vit, sur le revers
+du fosse, disposee en maniere de fauteuil, cette premiere herbe du
+printemps qui s'efforce de percer la terre deja verdoyante; lorsqu'il
+vit le soleil joyeux a l'horizon, la solitude a droite et a gauche, la
+ville murmurante derriere lui, il s'assit sur le talus de la route,
+emboita son double menton dans sa large et grasse main, se gratta de
+l'index le bout carre d'un nez de dogue, et commenca une reverie
+accompagnee de gemissements.
+
+Sauf la cythare qui lui manquait, frere Gorenflot ne ressemblait pas
+mal a l'un de ces Hebreux qui, suspendant leur harpe au saule,
+fournissaient, au temps de la desolation de Jerusalem, le texte du
+fameux verset: _Super flumina Babylonis_, et le sujet d'une myriade de
+tableaux melancoliques.
+
+Gorenflot gemissait d'autant plus, que neuf heures approchaient, heure
+a laquelle on dinait au couvent, car les moines, en arriere de la
+civilisation, comme il convient a des gens detaches du monde,
+suivaient encore, en l'an de grace 1578, les pratiques du bon roi
+Charles V, lequel dinait a huit heures du matin, apres sa messe.
+
+Autant vaudrait compter les grains de sable souleves par le vent au
+bord de la mer pendant un jour de tempete que d'enumerer les idees
+contradictoires qui vinrent, l'une apres l'autre, eclore dans le
+cerveau de Gorenflot a jeun.
+
+La premiere idee, celle dont il eut le plus de peine a se debarrasser,
+nous devons le dire, fut de rentrer dans Paris, d'aller droit au
+couvent, de declarer a l'abbe que bien decidement il preferait le
+cachot a l'exil, de consentir meme, s'il le fallait, a subir la
+discipline, le fouet, le double fouet et l'_in pace_, pourvu que l'on
+jurat sur l'honneur de s'occuper de ses repas, qu'il consentirait meme
+a reduire a cinq par jour.
+
+A cette idee, si tenace, qu'elle laboura pendant plus d'un grand quart
+d'heure le cerveau du pauvre moine, en succeda une autre un peu plus
+raisonnable: c'etait d'aller droit a la Corne d'Abondance, d'y mander
+Chicot, si toutefois il ne le retrouvait pas endormi encore, de lui
+exposer la situation deplorable dans laquelle il se trouvait a la
+suite de ses suggestions bachiques, suggestions auxquelles lui,
+Gorenflot, avait eu la faiblesse de ceder, et d'obtenir de ce genereux
+ami une pension alimentaire.
+
+Ce plan arreta Gorenflot un autre quart d'heure, car c'etait un esprit
+judicieux, et l'idee n'etait pas sans merite.
+
+C'etait enfin, autre idee qui ne manquait pas d'une certaine audace,
+de tourner autour des murs de la capitale, de rentrer par la porte
+Saint-Germain ou par la tour de Nesle, et de continuer clandestinement
+ses quetes dans Paris. Il connaissait les bons endroits, les coins
+fertiles, les petites rues ou certaines commeres, elevant de
+succulentes volailles, avaient toujours quelque chapon mort de gras
+fondu a jeter dans le sac du queteur, il voyait, dans le miroir
+reconnaissant de ses souvenirs, certaine maison a perron ou l'ete se
+fabriquaient des conserves de tous genres, et cela dans le but
+principal, du moins frere Gorenflot aimait a se l'imaginer ainsi, de
+jeter au sac du frere queteur, en echange de sa fraternelle
+benediction, tantot un quartier de gelee de coings seches, tantot une
+douzaine de noix confites, et tantot une boite de pommes tapees, dont
+l'odeur seule eut fait boire un moribond. Car, il faut le dire, les
+idees de frere Gorenflot etaient surtout tournees vers les plaisirs de
+la table et les douceurs du repos; de sorte qu'il pensait parfois, non
+sans une certaine inquietude, a ces deux avocats du diable qui, au
+jour du jugement dernier, plaideraient contre lui, et qu'on appelait
+la Paresse et la Gourmandise. Mais, en attendant, nous devons le dire,
+le digne moine suivait, non sans remords peut-etre, mais enfin suivait
+la pente fleurie qui mene a l'abime au fond duquel hurlent
+incessamment, comme Charybde et Scylla, ces deux peches mortels.
+
+Aussi ce dernier plan lui souriait-il; aussi ce genre de vie lui
+paraissait-il celui auquel il etait naturellement destine; mais, pour
+accomplir ce plan, pour suivre ce genre de vie, il fallait rester dans
+Paris, et risquer de rencontrer a chaque pas les archers, les
+sergents, les autorites ecclesiastiques, troupeau dangereux pour un
+moine vagabond.
+
+Et puis un autre inconvenient se presentait: le tresorier du couvent
+de Sainte-Genevieve etait un administrateur trop soigneux pour laisser
+Paris sans frere queteur; Gorenflot courait donc le risque de se
+trouver face a face avec un collegue qui aurait sur lui cette
+incontestable superiorite d'etre dans l'exercice legitime de ses
+fonctions.
+
+Cette idee fit fremir Gorenflot, et certes il y avait bien de quoi.
+
+Il en etait la de ses monologues et de ses apprehensions quand il vit
+poindre au loin sous la porte Bordelle un cavalier qui bientot ebranla
+la voute sous le galop de sa monture.
+
+Cet homme mit pied a terre pres d'une maison situee a cent pas a peu
+pres de l'endroit ou etait assis Gorenflot; il frappa: on lui ouvrit,
+et cheval et cavalier disparurent dans la maison.
+
+Gorenflot remarqua cette circonstance, parce qu'il avait envie le
+bonheur de ce cavalier qui avait un cheval et qui par consequent
+pouvait le vendre.
+
+Mais, au bout d'un instant, le cavalier, Gorenflot le reconnut a son
+manteau, le cavalier, disons-nous, sortit de la maison, et, comme il y
+avait un massif d'arbres a quelque distance et devant le massif un
+gros tas de pierres, il alla se blottir entre les arbres et ce bastion
+d'une nouvelle espece.
+
+--Voila bien certainement quelque guet-apens qui se prepare, murmura
+Gorenflot. Si j'etais moins suspect aux archers, j'irais les prevenir,
+ou, si j'etais plus brave, je m'y opposerais.
+
+A ce moment, l'homme qui se tenait en embuscade et dont les yeux ne
+quittaient la porte de la ville que pour inspecter les environs avec
+une certaine inquietude, apercut, dans un des regards rapides qu'il
+jetait a droite et a gauche, Gorenflot, toujours assis et tenant
+toujours son menton. Cette vue le gena; il feignit de se promener d'un
+air indifferent derriere les moellons.
+
+--Voila une tournure, dit Gorenflot, voila une taille... on dirait que
+je connais cela...; mais non, c'est impossible.
+
+En ce moment, l'inconnu, qui tournait le dos a Gorenflot, s'affaissa
+tout a coup comme si les muscles de ses jambes eussent manque sous
+lui. Il venait d'entendre certain bruit de fers de chevaux qui
+venaient de la porte de la ville.
+
+En effet, trois hommes, dont deux semblaient des laquais, trois bonnes
+mules et trois gros porte-manteaux venaient lentement de Paris par la
+porte Bordelle. Aussitot qu'il les eut apercus, l'homme aux moellons
+se fit plus petit encore, si c'etait possible; et, rampant plutot
+qu'il ne marchait, il gagna le groupe d'arbres, et, choisissant le
+plus gros, il se blottit derriere, dans la posture d'un chasseur a
+l'affut.
+
+La cavalcade passa sans le voir, ou du moins sans le remarquer, tandis
+qu'au contraire l'homme embusque semblait la devorer des yeux.
+
+--C'est moi qui ai empeche le crime de se commettre, se dit Gorenflot,
+et ma presence sur le chemin, juste en ce moment, est une de ces
+manifestations de la volonte divine, comme il m'en faudrait une autre
+a moi pour me faire dejeuner.
+
+La cavalcade passee, le guetteur rentra dans la maison.
+
+--Bon! dit Gorenflot, voila une circonstance qui va me procurer, ou je
+me trompe fort, l'aubaine que je desirais. Homme qui guette n'aime pas
+etre vu. C'est un secret que je possede, et, ne valut-il que six
+deniers, eh bien, je le mettrai a prix.
+
+Et, sans tarder, Gorenflot se dirigea vers la maison; mais, a mesure
+qu'il approchait, il se rememorait la tournure martiale du cavalier,
+la longue rapiere qui battait ses mollets, et l'oeil terrible avec
+lequel il avait regarde passer la cavalcade; puis il se disait:
+
+--Je crois decidement que j'avais tort et qu'un pareil homme ne se
+laisserait point intimider.
+
+A la porte, Gorenflot etait tout a fait convaincu, et ce n'etait plus
+le nez qu'il se grattait, mais l'oreille.
+
+Tout a coup, sa figure s'illumina:
+
+--Une idee, dit-il.
+
+C'etait un tel progres que l'eveil d'une idee dans le cerveau endormi
+du moine, qu'il s'etonna lui-meme que cette idee fut venue; mais, on
+le disait deja en ce temps-la, necessite est mere de l'industrie.
+
+--Une idee, repeta-t-il, et une idee un peu ingenieuse! Je lui dirai:
+"Monsieur, tout homme a ses projets, ses desirs, ses esperances; je
+prierai pour vos projets, donnez-moi quelque chose." Si ses projets
+sont mauvais, comme je n'en ai aucun doute, il aura un double besoin
+que l'on prie pour lui, et, dans ce but, il me fera quelque aumone. Et
+moi, je soumettrai le cas au premier docteur que je rencontrerai.
+C'est a savoir si l'on doit prier pour des projets qui vous sont
+inconnus, quand on a concu un mauvais doute sur ces projets. Ce que me
+dira le docteur, je le ferai; par consequent ce ne sera plus moi qui
+serai responsable, mais lui; et, si je ne rencontre pas de docteur, eh
+bien si je ne rencontre pas de docteur, comme il y a doute, je
+m'abstiendrai. En attendant, j'aurai dejeune avec l'aumone de cet
+homme aux mauvaises intentions.
+
+En consequence de cette determination, Gorenflot s'effaca contre les
+murs et attendit.
+
+Cinq minutes apres, la porte s'ouvrit, et le cheval et l'homme
+apparurent, l'un portant l'autre.
+
+Gorenflot s'approcha.
+
+--Monsieur, dit-il, si cinq _Pater_ et cinq _Ave_ pour la reussite de
+vos projets peuvent vous etre agreables....
+
+L'homme tourna la tete du cote de Gorenflot.
+
+--Gorenflot! s'ecria-t-il.
+
+--Monsieur Chicot! fit le moine tout ebahi.
+
+--Ou diable vas-tu donc comme cela, compere? demanda Chicot.
+
+--Je n'en sais rien, et vous?
+
+--C'est different, moi, je le sais, dit Chicot, je vais droit devant
+moi.
+
+--Bien loin?
+
+--Jusqu'a ce que je m'arrete. Mais toi, compere, puisque tu ne peux
+pas me dire dans quel but tu te trouves ici, je soupconne une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que tu m'espionnais.
+
+--Jesus Dieu! moi vous espionner, le Seigneur m'en preserve! Je vous
+ai vu, voila tout.
+
+--Vu, quoi?
+
+--Guetter le passage des mules.
+
+--Tu es fou.
+
+--Cependant, derriere ces pierres, avec vos yeux attentifs....
+
+--Ecoute, Gorenflot, je veux me faire batir une maison hors les murs;
+ces moellons sont a moi, et je m'assurais qu'ils etaient de bonne
+qualite.
+
+--Alors c'est different, dit le moine, qui ne crut pas un mot de ce
+que lui repondait Chicot, je me trompais.
+
+--Mais enfin, toi-meme, que fais-tu hors des barrieres?
+
+--Helas! monsieur Chicot, je suis proscrit, repondit Gorenflot avec un
+enorme soupir.
+
+--Hein? fit Chicot.
+
+--Proscrit, vous dis-je.
+
+Et Gorenflot, se drapant dans son froc, redressa sa courte taille et
+balanca sa tete d'avant en arriere avec le regard imperatif de l'homme
+a qui une grande catastrophe donne le droit de reclamer la pitie de
+ses semblables.--Mes freres me rejettent de leur sein, continua-t-il;
+je suis excommunie, anathematise.
+
+--Bah! et pourquoi cela?
+
+--Ecoutez, monsieur Chicot, dit le moine en mettant la main sur son
+coeur, vous me croirez si vous voulez, mais, foi de Gorenflot, je n'en
+sais rien.
+
+--Ne serait-ce pas que vous auriez ete rencontre cette nuit, courant
+le guilledou, compere?
+
+--Affreuse plaisanterie, dit Gorenflot, vous savez parfaitement bien
+ce que j'ai fait depuis hier soir.
+
+--C'est-a-dire, reprit Chicot, oui, depuis huit heures jusqu'a dix,
+mais non depuis dix jusqu'a trois.
+
+--Comment, depuis dix heures jusqu'a trois?
+
+--Sans doute, a dix heures vous etes sorti.
+
+--Moi! fit Gorenflot en regardant le Gascon avec des yeux dilates par
+la surprise.
+
+--Si bien sorti, que je vous ai demande ou vous alliez.
+
+--Ou j'allais; vous m'avez demande cela?
+
+--Oui!
+
+--Et que vous ai-je repondu?
+
+--Vous m'avez repondu que vous alliez prononcer un discours.
+
+--Il y a du vrai dans tout ceci cependant, murmura Gorenflot ebranle.
+
+--Parbleu! c'est si vrai, que vous me l'avez dit en partie, votre
+discours; il etait fort long.
+
+--Il etait en trois parties, c'est la coupe que recommande Aristote.
+
+--Il y avait meme de terribles choses contre le roi Henri III dans
+votre discours.
+
+--Bah! dit Gorenflot.
+
+--Si terribles, que je ne serais pas etonne qu'on vous poursuivit
+comme fauteur de troubles.
+
+--Monsieur Chicot, vous m'ouvrez les yeux; avais-je l'air bien eveille
+en vous parlant?
+
+--Je dois vous dire, compere, que vous me paraissiez fort etrange;
+votre regard surtout etait d'une fixite qui m'effrayait; on eut dit
+que vous etiez eveille sans l'etre, et que vous parliez tout en
+dormant.
+
+--Cependant, dit Gorenflot, je suis sur de m'etre reveille ce matin a
+la Corne d'Abondance, quand le diable y serait.
+
+--Eh bien, qu'y a-t il d'etonnant a cela?
+
+--Comment! ce qu'il y a d'etonnant, puisque vous dites que j'en suis
+sorti a dix heures, de la Corne d'Abondance!
+
+--Oui; mais vous y etes rentre a trois heures du matin, et, comme
+preuve, je vous dirai meme que vous aviez laisse la porte ouverte, et
+que j'ai eu tres-froid.
+
+--Et moi aussi, dit Gorenflot, je me rappelle cela.
+
+--Vous voyez bien! repliqua Chicot.
+
+--Si ce que vous me dites est vrai....
+
+--Comment! si ce que je vous dis est vrai? compere, c'est la verite.
+Demandez plutot a maitre Bonhomet.
+
+--A maitre Bonhomet?
+
+--Sans doute; c'est lui qui vous a ouvert la porte. Je dois meme dire
+que vous etiez gonfle d'orgueil a votre retour, et que je vous ai dit:
+
+--"Fi donc! compere, l'orgueil ne sied point a l'homme, surtout quand
+cet homme est un moine."
+
+--Et de quoi etais-je orgueilleux?
+
+--Du succes qu'avait eu votre discours, des compliments que vous
+avaient faits le duc de Guise, le cardinal et M. de Mayenne, que Dieu
+conserve, ajouta le Gascon en levant son chapeau.
+
+--Alors tout m'est explique, dit Gorenflot.
+
+--C'est bien heureux; vous convenez donc que vous avez ete a cette
+assemblee? comment diable rappelez-vous? Attendez donc! l'assemblee de
+la Sainte-Union. C'est cela.
+
+Gorenflot laissa tomber sa tete sur sa poitrine et poussa un
+gemissement.
+
+--Je suis somnambule, dit-il; il y a longtemps que je m'en doutais.
+
+--Somnambule, dit Chicot, qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Cela signifie, monsieur Chicot, dit le moine, que chez moi l'esprit
+domine la matiere a tel point, que, tandis que la matiere dort,
+l'esprit veille, et qu'alors l'esprit commande a la matiere, qui, tout
+endormie qu'elle est, est forcee d'obeir.
+
+--Eh! compere, dit Chicot, cela ressemble fort a quelque magie; si
+vous etes possede, dites-le-moi franchement; un homme qui marche en
+dormant, qui gesticule en dormant, qui fait des discours dans lesquels
+il attaque le roi, toujours en dormant, ventre de biche! ce n'est
+point naturel, cela; arriere, Belzebuth, _vade retro, Satanas!_
+
+Et Chicot fit faire un ecart a son cheval.
+
+--Ainsi, dit Gorenflot, vous aussi vous m'abandonnez, monsieur Chicot.
+_Tu quoque, Brute._ Ah! ah! je n'aurais jamais cru cela de votre part.
+
+Et le moine desespere essaya de moduler un sanglot.
+
+Chicot eut pitie de cet immense desespoir, qui n'en paraissait que
+plus terrible pour etre concentre.
+
+--Voyons, dit-il, que m'as-tu dit?
+
+--Quand cela?
+
+--Tout a l'heure.
+
+--Helas! je n'en sais rien, je suis pret a devenir fou, j'ai la tete
+pleine et l'estomac vide; mettez-moi sur la voie, monsieur Chicot.
+
+--Tu m'as parle de voyager?
+
+--C'est vrai, je vous ai dit que le reverend prieur m'avait invite a
+voyager.
+
+--De quel cote? demanda Chicot.
+
+--Du cote ou je voudrai, repondit le moine.
+
+--Et tu vas?
+
+--Je n'en sais rien. Gorenflot leva ses deux mains au ciel.--A la
+grace de Dieu! dit-il. Monsieur Chicot, pretez-moi deux ecus pour
+m'aider a faire mon voyage.
+
+--Je fais mieux que cela, dit Chicot.
+
+--Ah! voyons, que faites-vous?
+
+--Moi aussi, je vous ai dit que je voyageais.
+
+--C'est vrai, vous me l'avez dit.
+
+--Eh bien, je vous emmene.
+
+Gorenflot regarda le Gascon avec defiance et en homme qui n'ose pas
+croire a une pareille faveur.
+
+--Mais a condition que vous serez bien sage, moyennant quoi je vous
+permets d'etre tres-impie. Acceptez-vous ma proposition?
+
+--Si je l'accepte! dit le moine; si je l'accepte!... Mais avons-nous
+de l'argent pour voyager?
+
+--Tenez, dit Chicot en tirant une longue bourse gracieusement arrondie
+a partir du col.
+
+Gorenflot fit un bond de joie.
+
+--Combien? demanda-t-il.
+
+--Cent cinquante pistoles.
+
+--Et ou allons-nous?
+
+--Tu le verras, compere.
+
+--Quand dejeunons nous?
+
+--Tout de suite.
+
+--Mais sur quoi monterai-je? demanda Gorenflot avec inquietude.
+
+--Pas sur mon cheval, corboeuf! tu le tuerais.
+
+--Alors, fit Gorenflot desappointe, comment faire?
+
+--Rien de plus simple; tu as un ventre comme Silene, tu es ivrogne
+comme lui. Eh bien, pour que la ressemblance soit parfaite, je
+t'acheterai un ane.
+
+--Vous etes mon roi, monsieur Chicot; vous etes mon soleil. Prenez
+l'ane un peu fort; vous etes mon dieu. Maintenant, ou dejeunons-nous?
+
+--Ici, morbleu! ici meme. Regarde au-dessus de cette porte, et lis, si
+tu sais lire.
+
+En effet, on etait arrive devant une espece d'auberge. Gorenflot
+suivit la direction indiquee par le doigt de Chicot et lut:
+
+"Ici, jambons, oeufs, pates d'anguilles et vin blanc."
+
+Il serait difficile de dire la revolution qui se fit sur le visage de
+Gorenflot a cette vue: sa figure s'epanouit, ses yeux
+s'ecarquillerent, sa bouche se fendit pour montrer une double rangee
+de dents blanches et affamees. Enfin il leva ses deux bras en l'air en
+signe de joyeux remerciment, et, balancant son enorme corps avec une
+sorte de cadence, il chanta la chanson suivante, a laquelle son
+ravissement pouvait seul servir d'excuse:
+
+ Quand l'anon est deslache,
+ Quand le vin est debouche,
+ L'un redresse son oreille,
+ L'autre sort de la bouteille.
+ Mais rien n'est si evente
+ Que le moine en pleine treille,
+ Mais rien n'est si desbaste
+ Que le moine en liberte.
+
+--Bien dit, s'ecria Chicot, et, pour ne pas perdre de temps,
+mettez-vous a table, mon cher frere; moi, je vais vous faire servir et
+chercher un ane.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+COMMENT FRERE GORENFLOT VOYAGEA SUR UN ANE NOMME PANURGE, ET APPRIT
+DANS SON VOYAGE BEAUCOUP DE CHOSES QU'IL NE SAVAIT PAS.
+
+
+Ce qui rendait Chicot si indifferent du soin de son propre estomac,
+pour lequel, tout fou qu'il etait ou qu'il se vantait d'etre, il avait
+d'ordinaire autant de condescendance que pouvait en avoir un moine,
+c'est qu'avant de quitter l'hotel de la Corne d'Abondance il avait
+copieusement dejeune.
+
+Puis les grandes passions nourrissent, a ce qu'on dit, et Chicot, dans
+ce moment meme, avait une grande passion.
+
+Il installa donc frere Gorenflot a une table de la petite maison, et
+on lui passa par une sorte de tour du jambon, des oeufs et du vin,
+qu'il se mit a expedier avec sa celerite et sa continuite ordinaires.
+
+Cependant Chicot etait alle dans le voisinage s'enquerir de l'ane
+demande par son compagnon; il trouva chez des paysans de Sceaux, entre
+un boeuf et un cheval, cet ane pacifique, objet des voeux de
+Gorenflot: il avait quatre ans, tirait sur le brun et soutenait un
+corps assez dodu sur quatre jambes effilees comme des fuseaux. En ce
+temps, un pareil ane coutait vingt livres; Chicot en donna vingt-deux
+et fut beni pour sa magnificence.
+
+Lorsque Chicot revint avec sa conquete, et qu'il entra avec elle dans
+la chambre meme ou dinait Gorenflot, Gorenflot, qui venait d'absorber
+la moitie d'un pate d'anguilles et de vider sa troisieme bouteille,
+Gorenflot, enthousiasme de la vue de sa monture et d'ailleurs dispose
+par les fumees d'un vin genereux a tous les sentiments tendres,
+Gorenflot sauta au cou de son ane, et, apres l'avoir embrasse sur
+l'une et l'autre machoire, il introduisit entre les deux une longue
+croute de pain, qui fit braire d'aise celui-ci.
+
+--Oh! oh! dit Gorenflot, voila un animal qui a une belle voix, nous
+chanterons quelquefois ensemble. Merci, ami Chicot, merci.
+
+Et il baptisa incontinent son ane du nom de Panurge.
+
+Chicot jeta un coup d'oeil sur la table et vit que, sans tyrannie
+aucune, il pouvait exiger de son compagnon qu'il restat de son diner
+ou il en etait.
+
+Il se mit donc a dire de cette voix a laquelle Gorenflot ne savait
+point resister:
+
+--Allons, en route, compere, en route. A Melun nous gouterons.
+
+Le ton de voix de Chicot etait si imperatif, et Chicot, au milieu de
+ce commandement un peu dur, avait su glisser une si douce promesse,
+qu'au lieu de faire aucune observation Gorenflot repeta:
+
+--A Melun! a Melun!
+
+Et, sans plus tarder, Gorenflot, a l'aide d'une chaise, se hissa sur
+son ane vetu d'un simple coussin de cuir, d'ou pendaient deux lanieres
+en guise d'etriers. Le moine passa ses sandales dans les deux
+lanieres, prit la longe de l'ane dans sa main droite, appuya son poing
+gauche sur la hanche, et sortit de l'hotel, majestueux comme le dieu
+auquel Chicot avait avec quelque raison pretendu qu'il ressemblait.
+
+Quant a Chicot, il enfourcha son cheval avec l'aplomb d'un cavalier
+consomme, et les deux cavaliers prirent incontinent la route de Melun
+au petit trot de leurs montures.
+
+On fit de la sorte quatre lieues tout d'une traite, puis on s'arreta
+un instant. Le moine profita d'un beau soleil pour s'etendre sur
+l'herbe et dormir. Chicot, de son cote, fit un calcul d'etapes d'apres
+lequel il reconnut que, pour faire cent vingt lieues, a dix lieues par
+jour, il mettrait douze jours.
+
+Panurge brouta du bout des levres une touffe de chardons.
+
+Dix lieues etait raisonnablement tout ce qu'on pouvait exiger des
+forces combinees d'un ane et d'un moine.
+
+Chicot secoua la tete.
+
+--Ce n'est pas possible, murmura-t-il en regardant Gorenflot, qui
+dormait sur le revers de ce fosse ni plus ni moins que sur le plus
+doux edredon; ce n'est pas possible, il faut, s'il veut me suivre, que
+le frocard fasse au moins quinze lieues par jour.
+
+Comme on le voit, frere Gorenflot etait depuis quelque temps destine
+aux cauchemars.
+
+Chicot le poussa du coude afin de le reveiller, et, quand il serait
+reveille, de lui communiquer son observation.
+
+Gorenflot ouvrit les yeux.
+
+--Est-ce que nous sommes a Melun? dit-il, j'ai faim.
+
+--Non, compere, dit Chicot, pas encore, et voila justement pourquoi je
+vous eveille; c'est qu'il est urgent d'y arriver. Nous allons trop
+doucement, ventre de biche! nous allons trop doucement.
+
+--Eh! cela vous fache-t-il, cher monsieur Chicot, de marcher
+doucement? la route de la vie va en montant, puisqu'elle aboutit au
+ciel, et c'est tres-fatigant de monter; d'ailleurs, qui nous presse?
+Plus de temps nous mettrons a faire la route, plus de temps nous
+demeurerons ensemble. Est-ce que je ne voyage pas, moi, pour la
+propagation de la foi, et vous pour votre plaisir? Eh bien, moins vite
+nous irons, mieux la foi sera propagee; moins vite nous irons, mieux
+vous vous amuserez. Par exemple, mon avis serait de demeurer quelques
+jours a Melun; on y mange, a ce que l'on assure, d'excellents pates
+d'anguilles, et je voudrais faire une comparaison consciencieuse et
+raisonnee entre le pate d'anguilles de Melun et celui des autres pays.
+Que dites-vous de cela, monsieur Chicot?
+
+--Je dis, reprit le Gascon, que mon avis, au contraire, est d'aller le
+plus vite possible; de ne pas gouter a Melun, et de souper seulement a
+Montereau, pour regagner le temps perdu.
+
+Gorenflot regarda son compagnon de voyage en homme qui ne comprend
+pas.
+
+--Allons! en route, en route! dit Chicot.
+
+Le moine, qui etait couche tout de son long, les mains croisees sous
+sa tete, se contenta de s'asseoir sur son derriere en poussant un
+gemissement.
+
+--Ensuite, continua Chicot, si vous voulez rester en arriere et
+voyager a votre guise, compere, vous en etes le maitre.
+
+--Non pas, dit Gorenflot, effraye de cet isolement auquel il venait
+d'echapper comme par miracle, non pas. Je vous suis, monsieur Chicot,
+je vous aime trop pour vous quitter.
+
+--Alors, en selle, compere, en selle!
+
+Gorenflot tira son ane contre une borne, et parvint a s'etablir
+dessus, cette fois, non plus a califourchon, mais de cote, a la
+maniere des femmes: il pretendait que cela lui etait plus commode pour
+causer. Le fait est que le moine avait prevu un redoublement de
+vitesse dans la marche de sa monture, et que, dispose ainsi, il avait
+deux points d'appui: la criniere et la queue.
+
+Chicot prit le grand trot: l'ane suivit en brayant.
+
+Les premiers moments furent terribles pour Gorenflot; heureusement la
+partie sur laquelle il reposait avait une telle surface, qu'il lui
+etait moins difficile qu'a un autre de maintenir son centre de
+gravite.
+
+De temps en temps Chicot se haussait sur ses etriers, explorait la
+route, et, ne voyant pas a l'horizon ce qu'il cherchait, redoublait de
+vitesse.
+
+Gorenflot laissa passer ces premiers signes d'investigation et
+d'impatience sans en demander la cause, preoccupe qu'il etait de
+demeurer sur sa monture. Mais, quand peu a peu il se fut remis, quand
+il eut appris a respirer sa brassee, comme disent les nageurs, et
+quand il eut remarque que Chicot continuait le meme jeu:
+
+--Eh! dit-il, que cherchez-vous donc? cher monsieur Chicot.
+
+--Rien, repliqua celui-ci. Je regarde ou nous allons.
+
+--Mais nous allons a Melun, ce me semble; vous l'avez dit vous-meme,
+vous aviez meme ajoute d'abord....
+
+--Nous n'allons pas, compere, nous n'allons pas, dit Chicot en piquant
+son cheval.
+
+--Comment! nous n'allons pas! s'ecria le moine; mais nous ne quittons
+pas le trot!
+
+--Au galop! au galop! dit le Gascon en faisant prendre cette allure a
+son cheval.
+
+Panurge, entraine par l'exemple, prit le galop, mais avec une rage mal
+deguisee, qui ne promettait rien de bon a son cavalier.
+
+Les suffocations de Gorenflot redoublerent.
+
+--Dites donc, dites donc, monsieur Chicot, s'ecria-t-il aussitot qu'il
+put parler, vous appelez cela un voyage d'agrement; mais je ne m'amuse
+pas du tout, moi.
+
+--En avant! en avant! repondit Chicot.
+
+--Mais la cote est dure.
+
+--Les bons cavaliers ne galopent qu'en montant.
+
+--Oui, mais moi, je n'ai pas la pretention d'etre un bon cavalier.
+
+--Alors, restez en arriere.
+
+--Non pas, ventrebleu! s'ecria Gorenflot, pour rien au monde.
+
+--Eh bien, alors, comme je vous le disais, en avant! en avant!
+
+Et Chicot imprima a son cheval un degre de rapidite de plus.
+
+--Voila Panurge qui rale, cria Gorenflot, voila Panurge qui s'arrete.
+
+--Alors, adieu, compere, fit Chicot.
+
+Gorenflot eut un instant envie de repondre de la meme facon; mais il
+se rappela que ce cheval qu'il maudissait au fond du coeur et qui
+portait un homme si fantasque portait aussi la bourse qui etait dans
+la poche de cet homme. Il se resigna donc, et, battant avec ses
+sandales les flancs de l'ane en fureur, il le forca de reprendre le
+galop.
+
+--Je tuerai mon pauvre Panurge, s'ecria lamentablement le moine pour
+porter un coup decisif a l'interet de Chicot, puisqu'il ne paraissait
+avoir aucune influence sur sa sensibilite. Je le tuerai, bien sur.
+
+--Eh bien, tuez-le, compere, tuez-le, repondit Chicot, sans que cette
+observation, si importante que la jugeait Gorenflot, lui fit en aucune
+facon ralentir sa marche; tuez-le, nous acheterons une mule.
+
+Comme s'il eut compris ces paroles menacantes, l'ane quitta le milieu
+de la route, et vola dans un petit chemin lateral bien sec, ou
+Gorenflot ne se fut point hasarde a marcher a pied.
+
+--A moi, criait le moine, a moi, je vais rouler dans la riviere.
+
+--Il n'y a aucun danger, dit Chicot: si vous tombez dans la riviere,
+je vous garantis que vous nagerez tout seul.
+
+--Oh! murmura Gorenflot, j'en mourrai, c'est sur. Et quand on pense
+que tout cela m'arrive parce que je suis somnambule!
+
+Et le moine leva au ciel un regard qui voulait dire:
+
+--Seigneur! Seigneur! quel crime ai-je donc commis pour que vous
+m'affligiez de cette infirmite?
+
+Tout a coup Chicot, arrive au sommet de la montee, arreta son cheval
+d'un temps si court et si saccade, que l'animal, surpris, plia sur ses
+jarrets de derriere au point que sa croupe toucha presque le sol.
+
+Gorenflot, moins bon cavalier que Chicot, et qui, d'ailleurs, au lieu
+de bride, n'avait qu'une longe, Gorenflot, disons-nous, continua son
+chemin.
+
+--Arrete, corboeuf! arrete, cria Chicot.
+
+Mais l'ane s'etait fait a l'idee de galoper, et l'idee d'un ane est
+chose tenace.
+
+--Arreteras-tu? cria Chicot, ou, foi de gentilhomme, je t'envoie une
+balle de pistolet.
+
+--Quel diable d'homme est-ce la! se dit Gorenflot, et par quel animal
+a-t-il ete mordu?
+
+Puis, comme la voix de Chicot retentissait de plus en plus terrible,
+et que le moine croyait deja entendre siffler la balle dont il etait
+menace, il executa une manoeuvre pour laquelle la maniere dont il
+etait place lui donnait la plus grande facilite, ce fut de se laisser
+glisser de sa monture a terre.
+
+--Voila! dit-il en se laissant bravement tomber sur son derriere et en
+se cramponnant des deux mains a la longe de son ane, qui lui fit faire
+quelques pas ainsi, mais qui finit enfin par s'arreter.
+
+Alors Gorenflot chercha Chicot pour recueillir sur son visage les
+marques de satisfaction qui ne pouvaient manquer de s'y peindre, a la
+vue d'une manoeuvre si habilement executee.
+
+Chicot etait cache derriere une roche, et continuait de la ses signaux
+et ses menaces.
+
+Cette precaution fit comprendre au moine qu'il y avait quelque chose
+sous jeu. Il regarda en avant et apercut a cinq cents pas sur la route
+trois hommes qui cheminaient tranquillement sur leurs mules. Au
+premier coup d'oeil, il reconnut les voyageurs qui etaient sortis le
+matin de Paris par la porte Bordelle, et que Chicot, a l'affut
+derriere son arbre, avait si ardemment suivis des yeux.
+
+Chicot attendit dans la meme posture que les trois voyageurs fussent
+hors de vue; puis, alors seulement, il rejoignit son compagnon, qui
+etait reste assis a la meme place ou il etait tombe, tenant toujours
+la longe de Panurge entre les mains.
+
+--Ah ca! dit Gorenflot, qui commencait a perdre patience,
+expliquez-moi un peu, cher monsieur Chicot, le commerce que nous
+faisons: tout a l'heure il fallait courir ventre a terre, maintenant
+il faut demeurer court a l'endroit ou nous sommes.
+
+--Mon bon ami, dit Chicot, je voulais savoir si votre ane etait de
+bonne race et si je n'avais pas ete vole en le payant vingt-deux
+livres; maintenant l'experience est faite, et je suis on ne peut plus
+satisfait.
+
+Le moine ne fut pas dupe, comme on le comprend bien, d'une pareille
+reponse, et il se preparait a le faire voir a son compagnon, lorsque
+sa paresse naturelle l'emporta, lui soufflant a l'oreille de n'entrer
+dans aucune discussion.
+
+Il se contenta donc de repondre, sans meme cacher sa mauvaise humeur:
+
+--N'importe, je suis fort las, et j'ai tres-faim.
+
+--Eh bien, qu'a cela ne tienne, reprit Chicot en frappant
+gaillardement sur l'epaule du frocard, moi aussi je suis las, moi
+aussi j'ai faim, et a la premiere hotellerie que nous trouverons sur
+notre....
+
+--Eh bien, demanda Gorenflot, qui avait peine a croire au retour
+qu'annoncaient les premieres paroles du Gascon.
+
+--Eh bien, dit celui-ci, nous commanderons une grillade de porc, un ou
+deux poulets fricasses et un broc du meilleur vin de la cave.
+
+--Vraiment! reprit Gorenflot; est-ce bien sur, cette fois? voyons.
+
+--Je vous le promets, compere.
+
+--Eh bien! alors, dit le moine en se relevant, mettons-nous sans
+retard a la recherche de cette bienheureuse hotellerie. Viens,
+Panurge, tu auras du son.
+
+L'ane se mit a braire de plaisir.
+
+Chicot remonta sur son cheval, Gorenflot conduisit son ane par la
+longe.
+
+L'auberge tant desiree apparut bientot a la vue des voyageurs; elle
+s'elevait entre Corbeil et Melun; mais, a la grande surprise de
+Gorenflot, qui en admirait de loin l'aspect affriolant, Chicot ordonna
+au moine de remonter sur son ane, et commenca d'executer un detour par
+la gauche pour passer derriere la maison; au reste, par un seul coup
+d'oeil, Gorenflot, dont la comprehension faisait de rapides progres,
+se rendit compte de cette bizarrerie; les trois mules des voyageurs,
+dont Chicot paraissait suivre les traces, etaient arretees devant la
+porte.
+
+--C'est donc au gre de ces voyageurs maudits, pensa Gorenflot, que
+vont se disposer les evenements de notre voyage et se regler les
+heures de nos repas? C'est triste.
+
+Et il poussa un profond soupir.
+
+Panurge, qui, de son cote, vit qu'on l'ecartait de la ligne droite,
+que tout le monde, meme les anes, sait etre la plus courte, s'arreta
+court, et se roidit sur les quatre pieds, comme s'il etait decide a
+prendre racine a l'endroit meme ou il se trouvait.
+
+--Voyez, dit Gorenflot d'un ton lamentable, mon ane lui-meme ne veut
+plus avancer.
+
+--Ah! il ne veut plus avancer, dit Chicot, attends! attends!
+
+Et il s'approcha d'une haie de cornouillers, ou il tailla une baguette
+longue de cinq pieds, grosse comme le pouce, solide et flexible a la
+fois.
+
+Panurge n'etait pas un de ces quadrupedes stupides qui ne se
+preoccupent point de ce qui se passe autour d'eux et qui ne
+pressentent les evenements que lorsque ces evenements leur tombent sur
+le dos. Il avait suivi la manoeuvre de Chicot, pour lequel il
+commencait sans doute a ressentir la consideration qu'il meritait, et
+des qu'il avait cru remarquer ses intentions, il avait deroidi ses
+jambes et etait parti au pas releve.
+
+--Il va, il va! cria le moine a Chicot.
+
+--N'importe, dit celui-ci, pour qui voyage en compagnie d'un ane et
+d'un moine, un baton n'est jamais inutile.
+
+Et le Gascon acheva de cueillir le sien.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+COMMENT FRERE GORENFLOT TROQUA SON ANE CONTRE UNE MULE, ET SA MULE
+CONTRE UN CHEVAL.
+
+
+Cependant les tribulations de Gorenflot touchaient a leur terme, pour
+cette journee du moins; apres le detour fait, on reprit le grand
+chemin, et l'on s'arreta a trois quarts de lieue plus loin, dans une
+auberge rivale. Chicot prit une chambre qui donnait sur la route et
+commanda le souper, qui lui fut servi dans la chambre; mais on voyait
+que la nutrition n'etait que la preoccupation secondaire de Chicot. Il
+ne mangeait que de la moitie de ses dents, tandis qu'il regardait de
+tous ses yeux et ecoutait de toutes ses oreilles. Cette preoccupation
+dura jusqu'a dix heures; cependant, comme a dix heures Chicot n'avait
+rien vu ni rien entendu, il leva le siege, ordonnant que son cheval et
+l'ane du moine, renforces d'une double ration d'avoine et de son,
+fussent prets au point du jour.
+
+A cet ordre, Gorenflot, qui depuis une heure paraissait endormi et qui
+n'etait qu'assoupi dans cette douce extase qui suit un bon repas
+arrose d'une quantite suffisante de vin genereux, poussa un soupir.
+
+--Au point du jour? dit-il.
+
+--Eh! ventre de biche! reprit Chicot, tu dois avoir l'habitude de te
+lever a cette heure-la!
+
+--Pourquoi donc? demanda Gorenflot.
+
+--Et les matines?
+
+--J'avais une exemption du superieur, repondit le moine.
+
+Chicot haussa les epaules, et le mot faineants avec un _s,_ lettre qui
+indiquait la pluralite, vint mourir sur ses levres.
+
+--Mais oui, faineants, dit Gorenflot; mais oui, pourquoi pas donc?
+
+--L'homme est ne pour le travail, dit sentencieusement le Gascon.
+
+--Et le moine pour le repos, dit le frere; le moine est l'exception de
+l'homme.
+
+Et, satisfait de cet argument, qui avait paru toucher Chicot lui-meme,
+Gorenflot fit une sortie pleine de dignite et gagna son lit, que
+Chicot, de peur de quelque imprudence sans doute, avait fait dresser
+dans la meme chambre que le sien.
+
+Le lendemain, en effet, a la pointe du jour, si frere Gorenflot n'eut
+point dormi du plus profond sommeil il eut pu voir Chicot se lever,
+s'approcher de la fenetre et se mettre en observation derriere le
+rideau.
+
+Bientot, quoique protege par la tenture, Chicot fit un pas rapide en
+arriere, et, si Gorenflot, au lieu de continuer de dormir, eut ete
+eveille, il eut entendu claqueter sur le pave les fers des trois
+mules.
+
+Chicot alla aussitot a Gorenflot, qu'il secoua par le bras jusqu'a ce
+que celui-ci ouvrit les yeux.
+
+--Mais n'aurai-je donc plus un instant de tranquillite? balbutia
+Gorenflot, qui venait de dormir dix heures de suite.
+
+--Alerte! alerte! dit Chicot, habillons-nous et parlons.
+
+--Mais le dejeuner? fit le moine.
+
+--Il est sur la route de Montereau.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela, Montereau? demanda le moine, fort
+ignare en geographie.
+
+--Montereau, dit le Gascon, est la ville ou l'on dejeune; cela vous
+suffit-il?
+
+--Oui, repondit laconiquement Gorenflot.
+
+--Alors, compere, fit le Gascon, je descends pour payer notre depense
+et celle de nos betes; dans cinq minutes, si vous n'etes pas pret, je
+pars sans vous.
+
+Une toilette de moine n'est pas longue a faire; cependant Gorenflot
+mit six minutes. Aussi, en arrivant a la porte, vit-il Chicot qui,
+exact comme un Suisse, avait deja pris les devants.
+
+Le moine enfourcha Panurge, qui, excite par la double ration de foin
+et d'avoine que venait de lui faire administrer Chicot, prit le galop
+de lui-meme, et eut bientot conduit son cavalier cote a cote du
+Gascon.
+
+Le Gascon etait droit sur les etriers, et de la tete aux pieds ne
+faisait pas un pli.
+
+Gorenflot se dressa sur les siens, et vit a l'horizon les trois mules
+et les trois cavaliers qui descendaient derriere un monticule.
+
+Le moine poussa un soupir en songeant combien il etait triste qu'une
+influence etrangere agit ainsi sur sa destinee.
+
+Cette fois Chicot lui tint parole, et l'on dejeuna a Montereau.
+
+La journee eut de grandes ressemblances avec celle de la veille; et
+celle du lendemain presenta a peu pres la meme serie d'evenements.
+Nous passerons donc rapidement sur les details; et Gorenflot
+commencait a se faire tant bien que mal a cette existence accidentee,
+quand, vers le soir, il vit Chicot perdre graduellement toute sa
+gaiete; depuis midi, il n'avait pas apercu l'ombre des trois voyageurs
+qu'il suivait; aussi soupa-t-il de mauvaise humeur et dormit-il mal.
+
+Gorenflot mangea et but pour deux, essaya ses meilleures chansons.
+Chicot demeura dans son impassibilite.
+
+Le jour naissait a peine, qu'il etait sur pied, secouant son
+compagnon; le moine s'habilla, et, des le depart, on prit un trot qui
+se changea bientot en galop frenetique.
+
+Mais on eut beau courir, pas de mules a l'horizon.
+
+Vers midi, ane et cheval etaient sur les dents.
+
+Chicot alla droit a un bureau de peage etabli sur le pont de
+Villeneuve-le-Roi pour les betes a pied fourchu.
+
+--Avez-vous vu, demanda-t-il, trois voyageurs montes sur des mules,
+qui ont du passer ce matin?
+
+--Ce matin, mon gentilhomme? repondit le peager; non; hier, a la bonne
+heure.
+
+--Hier?
+
+--Oui, hier soir, a sept heures.
+
+--Les avez-vous remarques?
+
+--Dame! comme on remarque des voyageurs.
+
+--Je vous demande si vous vous souvenez de la condition de ces hommes.
+
+--Il m'a paru qu'il y avait un maitre et deux laquais.
+
+--C'est bien cela, dit Chicot.
+
+Et il donna un ecu au peager.
+
+Puis, se parlant a lui-meme:
+
+--Hier soir, a sept heures, murmura-t-il; ventre de biche! ils ont
+douze heures d'avance sur moi. Allons, du courage!
+
+--Ecoutez, monsieur Chicot, dit le moine, du courage, j'en ai encore
+pour moi; mais je n'en ai plus pour Panurge.
+
+En effet, le pauvre animal, surmene depuis deux jours, tremblait sur
+ses quatre jambes et communiquait a Gorenflot l'agitation de son
+pauvre corps.
+
+--Et votre cheval lui-meme, continua Gorenflot, voyez dans quel etat
+ il est.
+
+En effet, le noble animal, si ardent qu'il fut et a cause meme de son
+ardeur, etait ruisselant d'ecume, et une chaude fumee sortait par ses
+naseaux, tandis que le sang paraissait pret a jaillir de ses yeux.
+
+Chicot examina rapidement les deux betes, et parut se ranger a l'avis
+de son compagnon.
+
+Gorenflot respirait, quant tout a coup:
+
+--La! frere queteur, dit Chicot: il s'agit ici de prendre une grande
+resolution.
+
+--Mais nous ne prenons que cela depuis quelques jours! s'ecria
+Gorenflot, dont le visage se decomposa d'avance sans meme qu'il sut ce
+qui allait lui etre propose.
+
+--Il s'agit de nous quitter, dit Chicot, prenant du premier coup,
+comme on dit, le taureau par les cornes.
+
+--Bah! fit Gorenflot; toujours la meme plaisanterie! Nous quitter, et
+pourquoi?
+
+--Vous allez trop doucement, compere.
+
+--Vertudieu! dit Gorenflot; mais je vais comme le vent; mais nous
+avons galope ce matin cinq heures de suite!
+
+--Ce n'est point encore assez.
+
+--Alors repartons; plus nous irons vite, plus nous arriverons tot; car
+enfin je presume que nous arriverons.
+
+--Mon cheval ne veut pas aller, et votre ane refuse le service.
+
+--Alors comment faire?
+
+--Nous allons les laisser ici, et nous les reprendrons en passant.
+
+--Mais nous? Comptez-vous donc continuer la route a pied?
+
+--Nous monterons sur des mules.
+
+--Et en avoir?
+
+--Nous en acheterons.
+
+--Allons, dit Gorenflot en soupirant, encore ce sacrifice,
+
+--Ainsi?
+
+--Ainsi, va pour la mule.
+
+--Bravo! compere, vous commencez a vous former; recommandez Bayard et
+Panurge aux soins de l'aubergiste; moi, je vais faire nos
+acquisitions.
+
+Gorenflot s'acquitta en conscience du soin dont il etait charge;
+pendant les quatre jours de relations qu'il avait eues avec Panurge,
+il avait apprecie, nous ne dirons pas ses qualites, mais ses defauts,
+et il avait remarque que ces trois defauts eminents etaient ceux
+auxquels lui-meme etait enclin, la paresse, la luxure et la
+gourmandise. Cette remarque l'avait touche, et ce n'etait qu'avec
+regret que Gorenflot se separait de son ane; mais Gorenflot etait
+non-seulement paresseux, luxurieux et gourmant, il etait de plus
+egoiste, et il preferait encore se separer de Panurge que se separer
+de Chicot, attendu, nous l'avons dit, que Chicot portait la bourse.
+
+Chicot revint avec deux mules, sur lesquelles on fit vingt lieues ce
+jour-la: de sorte que le soir, a la porte d'un marechal, Chicot eut la
+joie d'apercevoir les trois mules.
+
+--Ah! fit-il, respirant pour la premiere fois.
+
+--Ah! soupira a son tour le moine.
+
+Mais l'oeil exerce du Gascon ne reconnut ni les harnais des mules, ni
+leur maitre, ni ses valets; les mules en etaient reduites a leur
+ornement naturel, c'est-a-dire qu'elles etaient completement
+depouillees; quant au maitre et aux laquais, ils etaient disparus.
+
+Bien plus, autour de ces animaux etaient des gens inconnus qui les
+examinaient et semblaient en faire l'expertise: c'etait un maquignon
+d'abord, et puis le marechal avec deux franciscains; ils faisaient
+tourner et retourner les mules, puis ils regardaient les dents, les
+pieds et les oreilles; en un mot, ils les essayaient.
+
+Un frisson parcourut tout le corps de Chicot.
+
+--Va devant, dit-il a Gorenflot, approche-toi des franciscains;
+tire-les a part, interroge-les; de moines a moines, vous n'aurez pas
+de secrets, j'espere; informe-toi adroitement de qui viennent ces
+mules, le prix qu'on veut les vendre et ce que sont devenus leurs
+proprietaires; puis reviens me dire tout cela.
+
+Gorenflot, inquiet de l'inquietude de son ami, partit au grand trot de
+sa mule, et revint l'instant d'apres.
+
+Voila l'histoire, dit-il. D'abord, savez-vous ou nous sommes?
+
+--Eh! morbleu! nous sommes sur la route de Lyon, dit Chicot, c'est la
+seule chose qu'il m'importe de savoir.
+
+--Si fait, il vous importe encore de savoir, a ce que vous m'avez dit
+du moins, ce que sont devenus les proprietaires de ces mules.
+
+--Oui, va.
+
+--Celui qui semble un gentilhomme....
+
+--Bon.
+
+--Celui qui semble un gentilhomme a pris ici la route d'Avignon, une
+route qui raccourcit le chemin, a ce qu'il parait, et qui passe par
+Chateau-Chinon et Privas.
+
+--Seul?
+
+--Comment, seul?
+
+--Je demande s'il a pris cette route seul.
+
+--Avec un laquais.
+
+--Et l'autre laquais?
+
+--L'autre laquais a continue son chemin.
+
+--Vers Lyon?
+
+--Vers Lyon.
+
+--A merveille. Et pourquoi le gentilhomme va-t-il a Avignon? Je
+croyais qu'il allait a Rome. Mais, reprit Chicot, comme se parlant a
+lui-meme, je te demande la des choses que tu ne peux savoir.
+
+--Si fait... je le sais, repondit Gorenflot. Ah! voila qui vous
+etonne!
+
+--Comment, tu le sais?
+
+--Oui, il va a Avignon, parce que S.S. le pape Gregoire XIII a envoye
+a Avignon un legat charge de ses pleins pouvoirs.
+
+--Bon, dit Chicot, je comprends... et les mules?
+
+--Les mules etaient fatiguees; ils les ont vendues a un maquignon, qui
+veut les revendre a des franciscains.
+
+--Combien?
+
+--Quinze pistoles la piece.
+
+--Comment donc ont-ils continue leur route?
+
+--Sur des chevaux qu'ils ont achetes.
+
+--A qui?
+
+--A un capitaine de reitres qui se trouve ici en remonte.
+
+--Ventre de biche! compere, s'ecria Chicot; tu es un homme precieux,
+et c'est d'aujourd'hui seulement que je t'apprecie.
+
+Gorenflot fit la roue.
+
+--Maintenant, continua Chicot, acheve ce que tu as si bien commence.
+
+--Que faut-il faire?
+
+Chicot mit pied a terre, et, jetant la bride au bras du moine:
+
+--Prends les deux mules et va les offrir pour vingt pistoles aux
+franciscains; ils te doivent la preference.
+
+--Et ils me la donneront, dit Gorenflot, ou je les denonce a leur
+superieur.
+
+--Bravo, compere, tu te formes.
+
+--Ah! mais, demanda Gorenflot, comment continuerons-nous notre route?
+
+--A cheval, morbleu, a cheval!
+
+--Diable! fit le moine en se grattant l'oreille.
+
+--Allons donc, dit Chicot, un ecuyer comme toi!
+
+--Bah! dit Gorenflot, au petit bonheur! Mais ou vous retrouverai-je?
+
+--Sur la place de la ville.
+
+--Allez m'y attendre.
+
+Et le moine s'avanca d'un pas resolu vers les franciscains, tandis que
+Chicot, par une rue de traverse, gagnait la place principale du petit
+bourg.
+
+La il trouva, dans l'auberge du Coq-Hardi, le capitaine de reitres qui
+buvait d'un jolit petit vin d'Auxerre que les amateurs de second ordre
+confondaient avec les crus de Bourgogne; il prit de lui de nouveaux
+renseignements, qui confirmerent en tous points ceux que lui avait
+donnes Gorenflot.
+
+En un instant, Chicot eut traite avec le remonteur de deux chevaux que
+celui-ci porta a l'instant meme comme _morts en route_, et que, grace
+a cet accident, il put donner pour trente-cinq pistoles les deux.
+
+Il ne s'agissait plus que de faire prix pour les selles et les brides,
+quand Chicot vit, par une petite rue laterale, deboucher le moine
+portant les deux selles sur sa tete et les deux brides a ses mains.
+
+--Oh! oh! fit-il, qu'est-ce que cela, compere?
+
+--Eh bien, dit Gorenflot, ce sont les selles et les brides de nos
+mules.
+
+--Tu les as donc retenues, frocard? dit Chicot avec son large sourire.
+
+--Oui-da! fit le moine.
+
+--Et tu as vendu les mules?
+
+--Dix pistoles chacune.
+
+--Qu'on t'a payees?
+
+--Voici l'argent.
+
+Et Gorenflot fit sonner sa poche pleine de monnaies de toute espece.
+
+--Ventre de biche! s'ecria Chicot, tu es un grand homme, compere.
+
+--Voila comme je suis, dit Gorenflot avec une modeste fatuite.
+
+--A l'oeuvre! dit Chicot.
+
+--Ah! mais j'ai soif, dit le moine.
+
+--Eh bien, bois pendant que je vais aller seller nos betes; mais pas
+trop.
+
+--Une bouteille.
+
+--Va pour une bouteille.
+
+Gorenflot en but deux, et vint rendre le reste de l'argent a Chicot.
+
+Chicot eut un instant l'idee de laisser au moine les vingt pistoles
+diminuees du prix des deux bouteilles; mais il reflechit que, du jour
+ou Gorenflot possederait deux ecus, il n'en serait plus le maitre. Il
+prit donc l'argent sans que le moine s'apercut meme du moment
+d'hesitation qu'il venait d'eprouver, et se mit en selle.
+
+Le moine en fit autant, avec l'aide de l'officier des reitres, qui
+etait un homme craignant Dieu, et qui tint le pied de Gorenflot,
+service en echange duquel, aussitot qu'il fut juche sur son cheval,
+Gorenflot lui donna sa benediction.
+
+--A la bonne heure, dit Chicot en mettant sa monture au galop, voila
+un gaillard bien beni!
+
+Gorenflot, voyant courir son souper devant lui, lanca son cheval sur
+ses traces; d'ailleurs, il faisait des progres en equitation; au lieu
+d'empoigner la criniere d'une main et la queue de l'autre, comme il
+faisait autrefois, il saisit a deux mains le pommeau de selle, et,
+avec ce seul point d'appui, il courut tant que Chicot le voulut bien.
+
+Il finit par y mettre plus d'activite que son patron, car toutes les
+fois que Chicot changeait d'allure et moderait son cheval, le moine,
+qui preferait le galop au trot, continuait son chemin en criant hurrah
+a sa monture.
+
+De si nobles efforts meritaient d'etre recompenses; le lendemain soir,
+un peu en avant de Chalons, Chicot avait retrouve maitre Nicolas
+David, toujours deguise en laquais, qu'il ne perdit plus de vue
+jusqu'a Lyon, dont tous trois franchirent les portes vers le soir du
+huitieme jour apres leur depart de Paris.
+
+C'etait a peu pres le moment ou, suivant une route opposee, Bussy,
+Saint-Luc et sa femme arrivaient, comme nous l'avons dit, au chateau
+de Meridor.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+COMMENT CHICOT ET SON COMPAGNON S'INSTALLERENT A L'HOTELLERIE DU CYGNE
+DE LA CROIX, ET COMMENT ILS Y FURENT RECUS PAR L'HOTE.
+
+
+Maitre Nicolas David, toujours deguise en laquais, se dirigea vers la
+place des Terreaux et choisit la principale hotellerie de la place,
+qui etait celle du Cygne de la Croix.
+
+Chicot l'y vit entrer et demeura un instant en observation pour
+s'assurer qu'il y avait trouve de la place et que, par consequent, il
+n'en sortirait pas.
+
+--As-tu quelque objection contre l'auberge du Cygne de la Croix? dit
+le Gascon a son compagnon de voyage.
+
+--Pas la moindre, repondit celui-ci.
+
+--Tu vas donc entrer la, tu feras prix pour une chambre retiree: tu
+diras que tu attends ton frere, et, en effet, tu m'attendras sur le
+seuil de la porte; moi, je vais me promener et je ne rentrerai qu'a la
+nuit close; a la nuit close je reviendrai, je te trouverai a ton
+poste, et, comme tu auras fait sentinelle, que tu connaitras le plan
+de la maison, tu me conduiras a la chambre sans que je me heurte aux
+gens que je ne veux pas voir. Comprends-tu?
+
+--Parfaitement, dit Gorenflot.
+
+--Choisis la chambre spacieuse, gaie, abordable, contigue, s'il est
+possible, a celle du voyageur qui vient d'arriver; fais en sorte
+qu'elle ait des fenetres sur la rue, afin que je voie qui entre et qui
+sort, ne prononce mon nom sous aucun pretexte, et promets des monts
+d'or au cuisinier.
+
+En effet, Gorenflot s'acquitta merveilleusement de la commission. La
+chambre choisie, la nuit vint, et, la nuit venue, il alla prendre
+Chicot par la main et le conduisit a la chambre en question. Le moine,
+ruse comme l'est toujours un homme d'Eglise, si sot d'ailleurs que la
+nature l'ait cree, fit observer a Chicot que leur chambre, situee sur
+un autre palier que celle de Nicolas David, etait contigue a cette
+chambre, et qu'elle n'en etait separee que par une cloison de bois et
+de chaux, facile a percer, si on le voulait.
+
+Chicot ecouta le moine avec la plus grande attention, et quelqu'un qui
+eut ecoute l'orateur et vu l'auditeur aurait pu suivre a
+l'epanouissement de l'un les paroles de l'autre.
+
+Puis, lorsque le moine eut fini:
+
+--Tout ce que tu viens de me dire merite recompense, repondit Chicot,
+tu auras ce soir du vin de Xeres a souper, Gorenflot; oui, tu en
+auras, morbleu! ou je ne suis pas ton compere.
+
+--Je ne connais pas l'ivresse de ce vin, dit Gorenflot; elle doit etre
+agreable.
+
+--Ventre de biche! repliqua Chicot en prenant possession de la
+chambre, tu la connaitras dans deux heures, c'est moi qui te le dis.
+
+Chicot fit demander l'hote.
+
+On trouvera peut-etre que le narrateur de cette histoire promene, a la
+suite de ses personnages, son recit dans un bien grand nombre
+d'hotelleries: a ceci il repondra que ce n'est point sa faute si ses
+personnages, les uns pour servir les desirs de leur maitresse, les
+autres pour fuir la colere du roi, vont, les uns au nord et les autres
+au midi. Or, place qu'il est entre l'antiquite, qui se passait
+d'auberge grace a l'hospitalite fraternelle, et la vie moderne, ou
+l'auberge s'est transformee en table d'hote, force lui est de
+s'arreter dans les hotelleries ou doivent se passer les scenes
+importantes de son livre; d'ailleurs, les caravanserais de notre
+Occident se presentaient a cette epoque sous une triple forme qui
+n'etait pas a dedaigner, et qui de nos jours a perdu beaucoup de son
+caractere: cette triple forme etait l'auberge, l'hotellerie et le
+cabaret. Notez que nous ne parlons point ici de ces agreables maisons
+de baigneurs qui n'ont point leur equivalent de nos jours, et qui,
+leguees par la Rome des empereurs au Paris de nos rois, empruntaient a
+l'antiquite le multiple agrement de ses profanes tolerances.
+
+Mais ces etablissements etaient encore renfermes, sous le regne du roi
+Henri III, dans les murs de la capitale: la province n'avait encore
+que l'hotellerie, l'auberge et le cabaret.
+
+Or nous sommes dans une hotellerie.
+
+C'est ce que fit tres-bien sentir l'hote, lorsqu'il repondit a Chicot,
+qui l'avait fait demander, comme nous l'avons dit, qu'il eut a prendre
+patience, attendu qu'il causait avec un voyageur qui, arrive avant
+lui, avait le droit de priorite.
+
+Chicot devina que ce voyageur etait son avocat.
+
+--Que peuvent-ils se dire? demanda Chicot.
+
+--Vous croyez donc que l'hote et votre homme en sont aux secrets?
+
+--Dame! vous le voyez bien, puisque cette figure rogue que nous avons
+apercue, et qui, je le presume, est celle de l'hote....
+
+--Elle-meme, dit le moine.
+
+--Consent a causer avec un homme habille en laquais.
+
+--Ah! dit Gorenflot, il a change d'habit; je l'ai apercu: il est
+maintenant vetu tout de noir.
+
+--Raison de plus, dit Chicot. L'hote est sans doute de l'intrigue.
+
+--Voulez-vous que je tache de confesser sa femme? dit Gorenflot.
+
+--Non, dit Chicot, j'aime mieux que tu ailles faire un tour par la
+ville.
+
+--Bah! et le souper? dit Gorenflot.
+
+--Je le ferai preparer en ton absence, tiens, voila un ecu pour te
+mettre en train.
+
+Gorenflot prit l'ecu avec reconnaissance.
+
+Le moine, dans le courant du voyage, s'etait deja plus d'une fois
+livre a ces excursions demi-nocturnes qu'il adorait, et que, grace a
+son titre de frere queteur, il risquait de temps en temps a Paris.
+Mais, depuis sa sortie du couvent, ces excursions lui etaient encore
+plus cheres. Gorenflot maintenant aspirait la liberte par tous les
+pores, et il en etait arrive a ce que son couvent ne se presentat deja
+plus a son souvenir que sous l'aspect d'une prison.
+
+Il sortit donc avec la robe retroussee sur le cote et son ecu dans sa
+poche.
+
+A peine Gorenflot fut-il hors de la chambre, que Chicot, sans perdre
+un instant, prit une vrille et fit un trou dans la cloison a la
+hauteur de l'oeil. Cette ouverture, grande comme celle d'une
+sarbacane, ne lui permettait pas, a cause de l'epaisseur des planches,
+de voir distinctement les differentes parties de la chambre; mais, en
+collant son oreille a ce trou, il entendait assez distinctement les
+voix.
+
+Cependant, grace a la disposition des personnages et a la place qu'ils
+occupaient dans l'appartement, le hasard voulut que Chicot put voir
+distinctement l'hote, qui causait avec Nicolas David.
+
+Quelques mots echappaient, comme nous l'avons dit, a Chicot; mais ce
+qu'il saisit de la conversation cependant suffit a lui prouver que
+David faisait grand etalage de sa fidelite envers le roi, parlant meme
+d'une mission qui lui etait confiee par M. de Morvilliers.
+
+Tandis qu'il parlait ainsi, l'hote ecoutait respectueusement sans
+doute, mais avec un sentiment qui etait au moins de l'indifference,
+car il repondait peu. Chicot crut meme remarquer, soit dans ses
+regards, soit dans l'intonation de sa voix, une ironie assez marquee
+chaque fois qu'il prononcait le nom du roi.
+
+--Eh! eh! dit Chicot, notre hote serait-il ligueur, par hasard?
+mordieu, je le verrai bien!
+
+Et, comme il ne se disait rien de bien important dans la chambre de
+maitre Nicolas David, Chicot attendit que l'hote lui vint rendre
+visite a son tour.
+
+Enfin la porte s'ouvrit.
+
+L'hote tenait son bonnet a la main, mais il avait absolument la meme
+physionomie goguenarde qui venait de frapper Chicot lorsqu'il l'avait
+vu causant avec l'avocat.
+
+--Asseyez-vous la, mon cher monsieur, lui dit Chicot, et, avant que
+nous fassions un arrangement definitif, ecoutez, s'il vous plait, mon
+histoire.
+
+L'hote parut ecouter defavorablement cet exorde, et fit meme signe de
+la tete qu'il desirait rester debout.
+
+--A votre aise, mon cher monsieur, reprit Chicot.
+
+L'hote fit un signe qui voulait dire que, pour prendre ses aises, il
+n'avait besoin de la permission de personne.
+
+--Vous m'avez vu ce matin avec un moine, continua Chicot.
+
+--Oui, monsieur, dit l'hote.
+
+--Silence! il n'en faut rien dire... ce moine est proscrit.
+
+--Bah! fit l'hote, serait-ce donc quelque huguenot deguise?
+
+Chicot prit un air de dignite offensee.
+
+--Huguenot! dit-il avec degout, qui donc a dit huguenot? Sachez que ce
+moine est mon parent, et que je n'ai point de parents huguenots.
+Allons donc! brave homme, vous devriez rougir de dire de pareilles
+enormites.
+
+--Ah! monsieur, reprit l'hote, cela s'est vu.
+
+--Jamais dans ma famille, seigneur hotelier! Ce moine, au contraire,
+est l'ennemi le plus acharne qui se soit jamais dechaine contre les
+huguenots, de sorte qu'il est tombe dans la disgrace de S.M. Henri
+III, qui les protege, comme vous savez.
+
+L'hote paraissait commencer a prendre un vif interet a la persecution
+de Gorenflot.
+
+--Silence! dit-il en approchant un doigt de ses levres.
+
+--Comment, silence! demanda Chicot, est-ce que vous auriez ici des
+gens du roi, par hasard?
+
+--J'en ai peur, dit l'hote avec un signe de tete; la, a cote, il y a
+un voyageur.
+
+--C'est qu'alors, reprit Chicot, nous nous sauverions tout de suite,
+mon parent et moi; car, proscrit, menace...
+
+--Et ou iriez-vous?
+
+--Nous avons deux ou trois adresses que nous a donnees un aubergiste
+de nos amis, maitre la Huriere.
+
+--La Huriere, vous connaissez la Huriere?
+
+--Chut! il ne faut pas le dire; mais nous avons fait connaissance le
+soir de la Saint-Barthelemy.
+
+--Allons, dit l'hote, je vois que vous etes tous deux, votre parent et
+vous, de saintes gens; moi aussi je connais la Huriere. J'avais meme
+envie, quand j'achetai cette hotellerie, de prendre en temoignage
+d'amitie la meme enseigne que lui: A la Belle-Etoile; mais
+l'hotellerie etait connue sous la denomination de l'hotellerie du
+Cygne de la Croix; j'ai eu peur que ce changement ne me fit tort;
+ainsi vous dites donc, monsieur, que votre parent...
+
+--A eu l'imprudence de precher contre les huguenots; qu'il a eu un
+succes enorme, et que Sa Majeste Tres-Chretienne, furieuse de ce
+succes, qui lui devoilait la disposition des esprits, le cherchait
+pour le faire emprisonner.
+
+--Et alors? demanda l'hote avec un accent d'interet auquel il n'y
+avait point a se tromper.
+
+--Ma foi, je l'ai enleve, dit Chicot.
+
+--Et vous avez bien fait, pauvre cher homme.
+
+--M. de Guise m'avait bien offert de le proteger.
+
+--Comment, le grand Henri de Guise? Henri le Balafre?
+
+--Henri le saint.
+
+--Oui, vous l'avez dit, Henri le saint.
+
+--Mais j'ai craint la guerre civile.
+
+--Alors, dit l'hote, si vous etes des amis de M. de Guise, vous
+connaissez ceci?
+
+Et l'hote fit de la main a Chicot un espece de signe maconique a
+l'aide duquel les ligueurs se reconnaissaient.
+
+Chicot, dans la fameuse nuit qu'il avait passee au couvent
+Sainte-Genevieve, avait remarque, non-seulement ce signe, qui avait
+ete vingt fois repete devant lui, mais encore le signe qui y
+repondait.
+
+--Parbleu, dit-il, et vous ceci?
+
+Et Chicot a son tour fit le second signe.
+
+--Alors, dit l'aubergiste avec le plus complet abandon, vous etes ici
+chez vous: ma maison est la votre; regardez-moi comme un ami, je vous
+regarde comme un frere, et, si vous n'avez pas d'argent...
+
+Chicot, pour toute reponse, tira de sa poche une bourse qui, quoique
+deja un peu entamee, presentait encore une corpulence assez honorable.
+
+La vue d'une bourse bien rondelette est toujours agreable, meme a
+l'homme genereux qui vous offre de l'argent, et qui apprend ainsi que
+vous n'en avez pas besoin; de sorte qu'il conserve le merite de son
+offre sans avoir eu besoin de la mettre a execution.
+
+--Bien, dit l'hote.
+
+--Je vous dirai, ajouta Chicot, pour vous tranquilliser davantage
+encore, que nous voyageons pour la propagation de la foi, et que notre
+voyage nous est paye par le tresorier de la Sainte-Union.
+Indiquez-nous donc une hotellerie ou nous n'ayons rien a craindre.
+
+--Morbleu, dit l'hote, vous ne serez nulle part plus en surete qu'ici,
+messieurs: c'est moi qui vous le dis.
+
+--Mais vous parliez tout a l'heure d'un homme qui logeait la, a cote.
+
+--Oui; mais qu'il se tienne bien, car, au premier espionnage que je
+lui vois faire, foi de Bernouillet, il demenagera.
+
+--Vous vous nommez Bernouillet? demanda Chicot.
+
+--C'est mon propre nom, monsieur, et il est connu parmi les fideles,
+peut-etre pas de la capitale, mais de la province. Je m'en vante
+aussi. Dites un mot, un seul, et je le mets a la porte.
+
+--Pourquoi cela? dit Chicot; laissez-le, au contraire; mieux vaut
+avoir ses ennemis pres de soi; on les surveille au moins.
+
+--Vous avez raison, dit Bernouillet avec admiration.
+
+--Mais qui vous fait croire que cet homme est notre ennemi? je dis
+notre ennemi, continua le Gascon avec un tendre sourire, parce que je
+vois bien que nous sommes freres.
+
+--Oh! oui, bien certainement, dit l'hote; ce qui me le fait croire....
+
+--Je vous le demande.
+
+--C'est qu'il est arrive ici deguise on laquais, puis, qu'il a passe
+une espece d'habit d'avocat; or il n'est pas plus avocat que laquais,
+attendu que, sous un manteau jete sur une chaise, j'ai vu passer la
+pointe d'une longue rapiere. Puis il m'a parle du roi comme personne
+n'en parle; puis enfin il m'a avoue qu'il avait une mission de M. de
+Morvilliers, qui est, comme vous savez, un ministre du Nabuchodonosor.
+
+--De l'Herode, comme je l'appelle.
+
+--Du Sardanapale!
+
+--Bravo!
+
+--Ah! je vois que nous nous entendons, dit l'hote.
+
+--Pardieu, fit Chicot, ainsi je reste.
+
+--Je le crois bien.
+
+--Mais pas un mot de mon parent.
+
+--Pardieu.
+
+--Ni de moi?
+
+--Pour qui me prenez-vous? Mais, silence, voici quelqu'un.
+
+Gorenflot parut sur le seuil.
+
+--Oh! c'est lui, le digne homme! s'ecria l'hote.
+
+Et il alla au moine, et lui fit le signe des ligueurs.
+
+Ce signe frappa Gorenflot d'etonnement et d'effroi.
+
+--Repondez, repondez donc, mon frere, dit Chicot. Notre hote sait
+tout, il en est.
+
+--Il en est, dit Gorenflot, de quoi est-il?
+
+--De la Sainte-Union, dit Bernouillet a demi-voix.
+
+--Vous voyez bien que vous pouvez repondre; repondez donc.
+
+Gorenflot repondit, ce qui combla de joie l'aubergiste.
+
+--Mais, dit Gorenflot, qui avait hate de changer la conversation, on
+m'a promis du xeres.
+
+--Du vin de Xeres, du vin de Malaga, du vin d'Alicante, tous les vins
+de ma cave sont a votre disposition, mon frere.
+
+Gorenflot promena son regard de l'hote a Chicot et de Chicot au ciel.
+Il ne comprenait rien a ce qui lui arrivait, et il etait evident que,
+dans son humilite toute monacale, il reconnaissait que son bonheur
+depassait de beaucoup ses merites.
+
+Trois jours de suite Gorenflot s'enivra: le premier jour avec du
+xeres, le second jour avec du malaga, le troisieme jour avec de
+l'alicante; mais, de toutes ces ivresses, Gorenflot avoua que c'etait
+encore celle du bourgogne qui lui semblait la plus agreable, et il en
+revint au chambertin.
+
+Pendant ces quatre jours ou Gorenflot avait fait ses experiences
+oenophiles, Chicot n'etait pas sorti de sa chambre, et avait guette du
+soir au matin l'avocat Nicolas David.
+
+L'hote, qui attribuait cette reclusion de Chicot a la peur qu'il avait
+du pretendu royaliste, s'evertuait a l'aire mille tours a celui-ci.
+
+Mais rien n'y faisait, du moins en apparence. Nicolas David, qui avait
+donne rendez-vous a Pierre de Gondy a l'hotellerie du Cygne de la
+Croix, ne voulait point quitter son domicile provisoire, de peur que
+le messager de messieurs de Guise ne le retrouvat point, de sorte
+qu'en presence de l'hote il paraissait insensible a tout. Il est vrai
+que, la porte fermee derriere maitre Bernouillet, Nicolas David
+donnait a Chicot, qui ne quittait pas son trou, le spectacle
+divertissant de ses fureurs solitaires.
+
+Des le lendemain de son installation dans l'auberge, s'apercevant deja
+des mauvaises intentions de son hote, il lui etait echappe de dire, en
+lui montrant le poing, on plutot en montrant le poing a la porte par
+laquelle il etait sorti:
+
+--Encore cinq ou six jours, drole, et tu me le payeras.
+
+Chicot en savait assez, il etait sur que Nicolas David ne quitterait
+pas l'hotellerie qu'il n'eut la reponse du legat.
+
+Mais, a l'approche de ce sixieme jour, qui etait le septieme de
+l'arrivee dans l'auberge, Nicolas David, a qui l'hote, malgre les
+instances de Chicot, avait signifie le prochain besoin qu'il aurait de
+sa chambre, Nicolas David, disons-nous, tomba malade.
+
+L'hote insista pour qu'il quittat son logement tandis qu'il pouvait
+marcher encore; l'avocat demanda jusqu'au lendemain, pretendant que le
+lendemain il serait mieux certainement; le lendemain il etait plus
+mal.
+
+Ce fut l'hote qui vint annoncer cette nouvelle a son ami le ligueur.
+
+--Eh bien, dit-il en se frottant les mains, notre royaliste, noire ami
+d'Herode, il va passer la revue de l'amiral, ran tan plan plan plan
+plan plan.
+
+On appelait, parmi les ligueurs, _passer la revue de l'amiral_,
+enjamber de ce monde dans l'autre.
+
+--Bah! fit Chicot, vous croyez qu'il va mourir?
+
+--Fievre abominable, mon cher frere, fievre tierce, fievre quartaine,
+avec des redoublements qui le font bondir dans son lit; il a une faim
+de demon, il a voulu m'etrangler et bat mes valets; les medecins n'y
+comprennent rien.
+
+Chicot reflechit.
+
+--L'avez-vous vu? demanda-t-il.
+
+--Certainement, puisque je vous dis qu'il a voulu m'etrangler!
+
+--Comment etait-il?
+
+--Pale, agite, defait, criant comme un possede.
+
+--Que criait-il?
+
+--Prenez garde au roi. On veut du mal au roi.
+
+--Le miserable!
+
+--Le gueux! Puis de temps en temps il dit qu'il attend un homme qui
+vient d'Avignon, et qu'il veut voir cet homme avant de mourir.
+
+--Voyez-vous cela! dit Chicot. Ah! il parle d'Avignon!
+
+--A chaque minute.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot, laissant echapper son juron favori.
+
+--Dites donc, reprit l'hote; ce serait drole s'il allait mourir.
+
+--Tres-drole, dit Chicot; mais je voudrais qu'il ne mourut pas avant
+l'arrivee de l'homme d'Avignon.
+
+--Pourquoi cela? plus tot mourra-t-il, plus tot en serons-nous
+debarrasses.
+
+--Oui; mais je ne pousse pas la haine jusqu'a vouloir perdre l'ame et
+le corps; et, puisque cet homme vient d'Avignon pour le confesser....
+
+--Eh! vous voyez bien que c'est quelque fantaisie de sa fievre,
+quelque imagination que la maladie lui a mise en tete, et il n'attend
+personne.
+
+--Bah! qui sait? dit Chicot.
+
+--Ah! vous etes d'une bonne pate de chretien, vous! repliqua l'hote.
+
+--Rends le bien pour le mal, dit la loi divine.
+
+L'hote se retira emerveille.
+
+Quant a Gorenflot, demeure parfaitement en dehors de toutes ces
+preoccupations, il engraissait a vue d'oeil: au bout de huit jours,
+l'escalier qui conduisait a sa chambre criait sous son poids et
+commencait de l'enserrer entre la rampe et le mur, si bien que
+Gorenflot annonca un soir, avec terreur, a Chicot que l'escalier
+maigrissait. Au reste, David, ni la Ligue, ni l'etat deplorable ou
+etait tombee la religion, ne l'occupait: il n'avait d'autre soin que
+de varier les menus et d'harmoniser les differents crus de Bourgogne
+avec les differents mets qu'il se faisait servir, tandis que l'hote
+ebahi repetait, chaque fois qu'il le voyait rentrer ou sortir:
+
+--Et dire que c'est un torrent d'eloquence que ce gros pere!
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+COMMENT LE MOINE CONFESSA L'AVOCAT, ET COMMENT L'AVOCAT CONFESSA LE
+MOINE.
+
+
+Enfin, le jour qui devait debarrasser l'hotellerie de son hote arriva
+ou parut arriver. Maitre Bernouillet se precipita dans la chambre de
+Chicot avec des eclats de rire tellement immoderes, que celui-ci dut
+attendre quelque temps avant d'en connaitre la cause.
+
+--Il se meurt, s'ecriait le charitable aubergiste, il expire, il creve
+enfin!
+
+--Et cela vous fait rire a ce point? demanda Chicot.
+
+--Je crois bien; c'est que le tour est merveilleux.
+
+--Quel tour?
+
+--Non. Avouez que c'est vous qui le lui avez joue, mon gentilhomme.
+
+--Moi, un tour au malade?
+
+--Oui!
+
+--De quoi s'agit-il? que lui est-il arrive?
+
+--Ce qui lui est arrive! Vous savez qu'il criait toujours apres son
+homme d'Avignon!
+
+--Eh bien, cet homme serait-il venu enfin?
+
+--Il est venu.
+
+--L'avez-vous vu?
+
+--Parbleu! est-ce qu'il entre ici une seule personne sans que je la
+voie?
+
+--Et comment etait-il?
+
+--L'homme d'Avignon? petit, mince et rose.
+
+--C'est cela! laissa echapper Chicot.
+
+--La, vous voyez bien que c'est vous qui le lui avez envoye, puisque
+vous le reconnaissez.
+
+--Le messager est arrive! s'ecria Chicot en se levant et en frisant sa
+moustache, ventre de biche! contez-moi donc cela, compere Bernouillet.
+
+--Rien de plus simple, d'autant plus que, si ce n'est pas vous qui
+avez fait le tour, vous me direz qui cela peut etre. Il y a une heure
+donc, je suspendais un lapin au volet, quand un grand cheval et un
+petit homme s'arreterent devant la porte.
+
+--Maitre Nicolas est-il ici? demanda le petit homme. Vous savez que
+c'est sous ce nom que cet infame royaliste s'est fait inscrire.
+
+--Oui, monsieur, repondis-je.
+
+--Dites-lui alors que la personne qu'il attend d'Avignon est arrivee.
+
+--Volontiers, monsieur, mais je dois vous prevenir d'une chose.
+
+--De laquelle?
+
+--Que maitre Nicolas, comme vous l'appelez, se meurt.
+
+--Raison de plus pour que vous fassiez ma commission sans retard.
+
+--Mais vous ne savez peut-etre pas qu'il se meurt d'une fievre
+maligne.
+
+--Vraiment! fit l'homme, alors je ne saurais vous recommander trop de
+diligence.
+
+--Comment? vous persistez?
+
+--Je persiste.
+
+--Malgre le danger?
+
+--Malgre tout, je vous dis qu'il faut que je le voie.
+
+Le petit homme se fachait et parlait avec un ton imperatif qui
+n'admettait pas de replique; en consequence, je le conduisis a la
+chambre du moribond.
+
+--De sorte qu'il est la? dit Chicot en etendant la main dans la
+direction de cette chambre.
+
+--Il y est; n'est-ce pas que c'est drole?
+
+--Excessivement drole, dit Chicot.
+
+--Quel malheur de ne pas pouvoir entendre!
+
+--Oui, c'est un malheur.
+
+--La scene doit etre bouffonne.
+
+--Au dernier degre; mais qui donc vous empeche d'entrer?
+
+--Il m'a renvoye.
+
+--Sous quel pretexte?
+
+--Sous pretexte qu'il allait se confesser.
+
+--Qui vous empeche d'ecouter a la porte?
+
+--Eh! vous avez raison, dit l'hote en s'elancant hors de la chambre.
+
+Chicot, de son cote, courut a son trou.
+
+Pierre de Gondy etait assis au chevet du lit du malade: mais ils
+parlaient si bas tous deux, que Chicot ne put entendre un seul mot de
+leur conversation.
+
+D'ailleurs, l'eut-il entendue, cette conversation, tirant a sa fin,
+lui eut appris peu de chose; car, apres cinq minutes, M. de Gondy se
+leva, prit conge du mourant et sortit.
+
+Chicot courut a la fenetre.
+
+Un laquais, monte sur un courtaud, tenait en bride le grand cheval
+dont avait parle l'hote: un instant apres l'ambassadeur de MM. de
+Guise parut, se mit en selle et tourna l'angle de la rue qui
+conduisait a la grande rue de Paris.
+
+--Mordieu! dit Chicot, pourvu qu'il n'emporte pas la genealogie; en
+tout cas, je le rejoindrai toujours, dusse-je crever dix chevaux pour
+le rejoindre.
+
+Mais non, dit-il, ces avocats sont de fins renards, le notre surtout,
+et je soupconne... Je vous demande un peu, continua Chicot frappant du
+pied avec impatience, et rattachant sans doute dans son esprit son
+idee a une autre, je vous demande un peu ou est ce drole de Gorenflot.
+
+En ce moment l'hote rentra.
+
+--Eh bien? demanda Chicot.
+
+--Il est parti, dit l'hote.
+
+--Le confesseur?
+
+--Qui n'est pas plus un confesseur que moi.
+
+--Et le malade?
+
+--Il s'est evanoui apres la conference.
+
+--Vous etes sur qu'il est toujours dans sa chambre?
+
+--Parbleu! il n'en sortira probablement que pour se faire conduire au
+cimetiere.
+
+--C'est bon; allez, et envoyez-moi mon frere aussitot qu'il
+reparaitra.
+
+--Meme s'il est ivre?
+
+--En quelque etat qu'il soit.
+
+--C'est donc urgent?
+
+--C'est pour le bien de la chose.
+
+Bernouillet sortit precipitamment: c'etait un homme plein de zele.
+
+C'etait au tour de Chicot d'avoir la fievre; il ne savait s'il devait
+courir apres Gondy ou penetrer chez David; si l'avocat etait aussi
+malade que le pretendait l'aubergiste, il etait probable qu'il avait
+charge M. de Gondy de ses depeches. Chicot arpentait donc sa chambre
+comme un fou, se frappant le front et cherchant une idee parmi les
+millions de globules bouillonnant dans son cerveau.
+
+On n'entendait plus rien dans la chambre de son observatoire, Chicot
+ne pouvait apercevoir que l'angle du lit enveloppe dans ses rideaux.
+
+Tout a coup une voix retentit dans l'escalier. Chicot tressaillit:
+c'etait celle du moine.
+
+Gorenflot, pousse par l'hote, qui voulait inutilement le faire taire,
+montait une a une les marches de l'escalier, en chantant d'une voix
+avinee:
+
+ Le vin
+ Et le chagrin
+ Se battent dans ma tete;
+ Ils y font un tel train
+ Que c'est une tempete.
+ Mais l'un est le plus fort:
+ C'est le vin!
+ Si bien que le chagrin
+ En sort
+ Grand train.
+
+Chicot courut a la porte.
+
+--Silence donc, ivrogne! cria-t-il.
+
+--Ivrogne, dit Gorenflot, parce qu'on a bu!
+
+--Voyons! viens ici, et vous, Bernouillet, vous savez....
+
+--Oui, dit l'aubergiste en faisant un signe d'intelligence et en
+descendant les escaliers quatre a quatre.
+
+--Viens ici, te dis-je, continua Chicot en tirant le moine dans sa
+chambre, et causons serieusement, si tu peux.
+
+--Parbleu! dit Gorenflot, vous raillez, compere. Je suis serieux comme
+un ane qui boit.
+
+--Ou qui a bu, dit Chicot en levant les epaules.
+
+Puis il le conduisit a un siege sur lequel Gorenflot se laissa aller
+en poussant un ah! plein de jubilation.
+
+Chicot alla fermer la porte et revint a Gorenflot avec un visage si
+serieux, que celui-ci comprit qu'il s'agissait d'ecouter.
+
+--Voyons, qu'y a-t-il _encore?_ dit le moine, comme si ce mot resumait
+toutes les persecutions que Chicot lui faisait endurer.
+
+--Il y a, repondit Chicot fort rudement, que tu ne songes pas assez
+aux devoirs de ta profession; tu te vautres dans la debauche, tu
+pourris dans l'ivrognerie, et, pendant ce temps, la religion devient
+ce qu'elle peut, corboeuf!
+
+Gorenflot leva ses deux gros yeux etonnes sur son interlocuteur.
+
+--Moi? dit-il.
+
+--Oui, toi; regarde, tu es ignoble a voir. Ta robe est dechiree, tu
+t'es battu en chemin, tu as l'oeil gauche cercle de noir.
+
+--Moi! reprit Gorenflot, de plus en plus etonne des reproches auxquels
+Chicot ne l'avait point habitue.
+
+--Sans doute; tu as de la boue par-dessus les genoux, et quelle boue!
+de la boue blanche, ce qui prouve que tu as ete t'enivrer dans les
+faubourgs.
+
+--C'est ma foi vrai, dit Gorenflot.
+
+--Malheureux! un moine genovefain! si tu etais cordelier encore!
+
+--Chicot, mon ami, je suis donc bien coupable? dit Gorenflot attendri.
+
+--C'est-a-dire que tu merites que le feu du ciel te consume jusqu'aux
+sandales; prends garde, si cela continue, je t'abandonne.
+
+--Chicot, mon ami, dit le moine, tu ne ferais pas cela.
+
+--Il y a aussi des archers a Lyon.
+
+--Oh! grace, mon cher protecteur! balbutia le moine, qui se mit non
+pas a pleurer, mais a beugler comme un taureau.
+
+--Fi! la laide brute! continua Chicot, et dans quel moment, je le le
+demande, te livres-tu a de pareils deportements? quand nous avons un
+voisin qui se meurt.
+
+--C'est vrai, dit Gorenflot d'un air profondement contrit.
+
+--Voyons, es-tu chretien, oui ou non?
+
+--Si je suis chretien! s'ecria Gorenflot en se levant, si je suis
+chretien! tripes du pape! je le suis; je le proclamerais sur le gril
+de saint Laurent.
+
+Et, le bras etendu comme pour jurer, il se mit a chanter, de facon a
+briser les vitres:
+
+ Je suis chretien,
+ C'est mon seul bien.
+
+--Assez, dit Chicot en le baillonnant avec la main, si tu es chretien,
+ne laisse pas mourir ton frere sans confession.
+
+--C'est juste, ou est mon frere? que je le confesse, dit Gorenflot,
+c'est-a-dire quand j'aurai bu, car je meurs de soif.
+
+Et Chicot passa au moine un pot plein d'eau, que celui-ci vida presque
+entierement.
+
+--Ah! mon fils, dit-il en reposant le pot sur la table, je commence a
+voir clair.
+
+--C'est bien heureux, repondit Chicot, decide a profiter de ce moment
+de lucidite.
+
+--Maintenant, mon tendre ami, continua le moine, qui faut-il que je
+confesse?
+
+--Notre malheureux voisin qui se meurt.
+
+--Qu'on lui donne une pinte de vin au miel, dit Gorenflot.
+
+--Je ne dis pas non; mais il a plus besoin des secours spirituels que
+des secours temporels. Tu vas l'aller trouver.
+
+--Croyez-vous que je sois suffisamment prepare, monsieur Chicot?
+demanda timidement le moine.
+
+--Toi! je ne t'ai jamais vu si plein d'onction qu'en ce moment. Tu le
+rameneras au bien s'il est egare, tu l'enverras droit au paradis s'il
+en cherche la route.
+
+--J'y cours.
+
+--Attends donc, il faut que je t'indique la marche a suivre.
+
+--Pourquoi faire? on sait son etat peut-etre, depuis vingt ans qu'on
+est moine.
+
+--Oui, mais ce n'est pas seulement ton etat qu'il faut que tu fasses
+aujourd'hui, c'est aussi ma volonte.
+
+--Votre volonte?
+
+--Et si tu l'executes ponctuellement, entends-tu bien? je te place
+cent pistoles a la Corne d'Abondance, a boire ou a manger, a ton
+choix.
+
+--A boire et a manger, j'aime mieux cela.
+
+--Eh bien, soit, cent pistoles, tu entends? si tu confesses ce digne
+moribond.
+
+--Je le confesserai, ou la peste m'etouffe. Comment faut-il que je le
+confesse?
+
+--Ecoute: ta robe te donne une grande autorite, tu parles au nom de
+Dieu et au nom du roi; il faut, par ton eloquence, contraindre cet
+homme a te remettre les papiers qu'on vient de lui apporter d'Avignon.
+
+--Pourquoi faire le contraindre a me remettre ces papiers?
+
+Chicot regarda en pitie le moine.
+
+--Pour avoir mille livres, double brute, lui dit-il.
+
+--C'est juste, fit Gorenflot; j'y vais.
+
+--Attends donc, il te dira qu'il vient de se confesser.
+
+--Alors, s'il vient de se confesser?
+
+--Tu lui repondras qu'il en a menti; que celui qui sort de sa chambre
+n'est point un confesseur, mais un intrigant comme lui.
+
+--Mais il se fachera.
+
+--Que t'importe, puisqu'il se meurt?
+
+--C'est juste.
+
+--Alors, tu comprends, tu parleras de Dieu, tu parleras du diable, tu
+parleras de ce que tu voudras; mais, d'une facon ou de l'autre, tu lui
+tireras des mains des papiers qui viennent d'Avignon.
+
+--Et s'il refuse?
+
+--Tu lui refuseras l'absolution, tu le maudiras, tu l'anathematiseras.
+
+--Ou je les lui prendrai de force.
+
+--Eh bien, encore, soit; mais, voyons, es-tu suffisamment degrise pour
+executer ponctuellement mes instructions?
+
+--Ponctuellement, vous allez voir.
+
+Et Gorenflot, passant une main sur son large visage, sembla en effacer
+les traces superficielles de l'ivresse; ses yeux devinrent calmes,
+bien qu on eut pu, avec de l'attention, les trouver hebetes; sa bouche
+n'articula plus que des paroles scandees avec moderation, son geste
+devint sobre, tout en demeurant un peu tremblant.
+
+Puis il se dirigea vers la porte avec solennite.
+
+--Un moment, dit Chicot; quand il t'aura donne les papiers, serre-les
+bien dans une main et frappe de l'autre a la muraille.
+
+--Et s'il me les refuse?
+
+--Frappe encore.
+
+--Alors, dans l'un et l'autre cas, je dois frapper?
+
+--Oui.
+
+--C'est bien.
+
+Et Gorenflot sortit de la chambre, tandis que Chicot, en proie a une
+emotion indefinissable, collait son oreille a la muraille, afin de
+percevoir jusqu'au moindre bruit.
+
+Dix minutes apres, le craquement du plancher lui annonca que Gorenflot
+entrait chez son voisin, et bientot il le vit apparaitre dans le
+cercle que son rayon visuel pouvait embrasser.
+
+L'avocat se souleva dans son lit, et regarda s'approcher l'etrange
+apparition.
+
+--Eh! bonjour, mon frere, dit Gorenflot s'arretant au milieu de la
+chambre et equilibrant ses larges epaules.
+
+--Que venez-vous faire ici, mon pere? murmura le malade d'une voix
+affaiblie.
+
+--Mon fils, je suis un religieux indigne, j'apprends que vous etes en
+danger, et je viens vous parler des interets de votre ame.
+
+--Merci, dit le moribond; mais je crois votre soin inutile. Je vais un
+peu mieux.
+
+Gorenflot secoua la tete.
+
+--Vous le croyez? dit-il.
+
+--J'en suis sur.
+
+--Ruse de Satan, qui voudrait vous voir mourir sans confession.
+
+--Satan serait attrape, dit le malade; je viens de me confesser a
+l'instant meme.
+
+--A qui?
+
+--A un digne pretre qui vient d'Avignon.
+
+Gorenflot secoua la tete.
+
+--Comment! ce n'est pas un pretre?
+
+--Non.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Je le connais.
+
+--Celui qui sort d'ici?
+
+--Oui, dit Gorenflot avec un accent plein d'une telle conviction, que,
+si difficiles a demonter que soient en general les avocats, celui-ci
+se troubla.
+
+--Or, comme vous n'allez pas mieux, dit Gorenflot, et comme cet homme
+n'etait pas un pretre, il faut vous confesser.
+
+--Je ne demande pas mieux, dit l'avocat d'une voix un peu plus forte;
+mais je veux me confesser a qui me plait.
+
+--Vous n'avez pas le temps d'en envoyer chercher un autre, mon fils,
+et puisque me voila....
+
+--Comment! je n'aurai pas le temps! s'ecria le malade avec une voix
+qui se developpa de plus en plus; quand je vous dis que je vais mieux!
+quand je vous affirme que je suis sur d'en rechapper!
+
+Gorenflot secoua une troisieme fois la tete.
+
+--Et moi, dit-il avec le meme flegme, je vous affirme a mon tour, mon
+fils, que je ne compte sur rien de bon a votre egard; vous etes
+condamne par les medecins et aussi par la divine Providence; c'est
+cruel a vous dire, je le sais bien; mais enfin nous en arrivons tous
+la, soit un peu plus tot, soit un peu plus tard; il y a la balance, la
+balance de la justice; et puis c'est consolant de mourir en cette vie,
+puisque l'on ressuscite dans l'autre. Pythagoras lui-meme le disait,
+mon fils, et ce n'etait qu'un paien. Allons, confessez-vous, mon cher
+enfant.
+
+--Mais je vous assure, mon pere, que je me sens deja plus fort, et
+c'est probablement un effet de votre sainte presence.
+
+--Erreur, mon fils, erreur, insista Gorenflot; il y a au dernier
+moment une recrudescence vitale: c'est la lampe qui se ranime pour
+jeter un dernier eclat. Voyons, continua le moine en s'asseyant pres
+du lit, dites-moi vos intrigues, vos complots, vos machinations.
+
+--Mes intrigues, mes complots, mes machinations! repeta Nicolas David
+en se reculant devant le singulier moine qu'il ne connaissait pas et
+qui paraissait le connaitre si bien.
+
+--Oui, dit Gorenflot en disposant tranquillement ses larges oreilles a
+entendre et en joignant ses deux pouces au-dessus de ses mains
+entrelacees; puis, quand vous m'aurez dit tout cela, vous me donnerez
+les papiers, et peut-etre Dieu permettra-t-il que je vous absolve.
+
+--Et quels papiers? s'ecria le malade d'une voix aussi forte et aussi
+vigoureusement accentuee que s'il eut ete en pleine sante.
+
+--Les papiers que ce pretendu pretre vient de vous apporter d'Avignon.
+
+--Et qui vous a dit que ce pretendu pretre m'avait apporte des
+papiers? demanda l'avocat en sortant une jambe de la couverture et
+avec un accent si brusque que Gorenflot en fut trouble dans le
+commencement de beatitude qui l'assoupissait sur son fauteuil.
+
+Gorenflot pensa que le moment etait venu de montrer de la vigueur.
+
+--Celui qui l'a dit sait ce qu'il dit, reprit-il; allons, les papiers,
+les papiers, ou pas d'absolution.
+
+--Eh! je me moque bien de ton absolution, belitre, s'ecria David en
+bondissant hors du lit et en sautant a la gorge de Gorenflot.
+
+--Eh! mais, s'ecria celui-ci, vous avez donc la fievre chaude? vous ne
+voulez donc pas vous confesser, vous?
+
+Le pouce de l'avocat, adroitement et vigoureusement applique sur la
+gorge du moine, interrompit sa phrase, qui fut continuee par un
+sifflement qui ressemblait fort a un rale.
+
+--Je ne veux confesser que toi, frocard de Belzebuth, s'ecria l'avocat
+David, et quant a la fievre chaude, tu vas voir si elle me serre au
+point de m'empecher de t'etrangler.
+
+Frere Gorenflot etait robuste, mais il en etait malheureusement a ce
+moment de reaction ou l'ivresse agit sur le systeme nerveux et le
+paralyse, ce qui arrive d'ordinaire en meme temps que, par une
+reaction opposee, les facultes commencent a reprendre de la vigueur.
+
+Il ne put donc, en reunissant toutes ses forces, que se soulever sur
+son siege, empoigner la chemise de l'avocat a deux mains, et le
+repousser violemment loin de lui.
+
+Il est juste de dire que, tout paralyse qu'il etait, frere Gorenflot
+repoussa si violemment Nicolas David, que celui-ci alla rouler au
+milieu de la chambre.
+
+Mais il se releva furieux, et sautant sur cette longue epee qu'avait
+remarquee maitre Bernouillet, laquelle etait suspendue a la muraille
+derriere ses habits, il la tira du fourreau et en vint presenter la
+pointe au col du moine, qui, epuise par cet effort supreme, etait
+retombe sur son fauteuil.
+
+--C'est a ton tour de te confesser, lui dit-il d'une voix sourde, ou
+tu vas mourir!
+
+Gorenflot, completement degrise par la desagreable pression de cette
+pointe froide sur sa chair, comprit la gravite de la situation.
+
+--Oh! dit-il, vous n'etiez donc pas malade, c'etait donc une comedie
+que cette pretendue agonie?
+
+--Tu oublies que ce n'est point a toi d'interroger, dit l'avocat, mais
+de repondre.
+
+--Repondre a quoi?
+
+--A ce que je te vais demander.
+
+--Faites.
+
+--Qui es-tu?
+
+--Vous le voyez bien, dit le moine.
+
+--Ce n'est pas repondre, fit l'avocat en appuyant l'epee un degre plus
+fort.
+
+--Et que diable! faites donc attention! si vous me tuez avant que je
+vous reponde, vous ne saurez rien du tout.
+
+--Tu as raison, ton nom?
+
+--Frere Gorenflot.
+
+--Tu es donc un vrai moine?
+
+--Comment, un vrai moine? je le crois bien.
+
+--Pourquoi te trouves-tu a Lyon?
+
+--Parce que je suis exile.
+
+--Qui t'a conduit dans cet hotel?
+
+--Le hasard.
+
+--Depuis combien de jours y es-tu?
+
+--Depuis seize jours.
+
+--Pourquoi m'espionnais-tu?
+
+--Je ne vous espionnais pas.
+
+--Comment savais-tu que j'avais recu des papiers?
+
+--Parce qu'on me l'avait dit.
+
+--Qui te l'avait dit?
+
+--Celui qui m'a envoye vers vous.
+
+--Qui t'a envoye vers moi?
+
+--Voila ce que je ne puis dire.
+
+--Et ce que tu me diras cependant.
+
+--Oh la! s'ecria le moine. Vertudieu! j'appelle, je crie.
+
+--Et moi je tue.
+
+Le moine jeta un cri; une goutte de sang parut a la pointe de l'epee
+de l'avocat.
+
+--Son nom? dit celui-ci.
+
+--Ah! ma foi, tant pis, dit le moine; j'ai tenu tant que j'ai pu.
+
+--Oui, va, et ton honneur est a couvert. Celui qui t'a envoye vers
+moi?...
+
+--C'est....
+
+Gorenflot hesita encore, il lui en coutait de trahir l'amitie.
+
+--Acheve donc, dit l'avocat en frappant du pied.
+
+--Ma foi, tant pis! c'est Chicot.
+
+--Le fou du roi?
+
+--Lui-meme!
+
+--Et ou est-il?
+
+--Me voila! dit une voix.
+
+Et Chicot, a son tour, parut sur la porte, pale, grave, et l'epee nue
+a la main.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+COMMENT CHICOT, APRES AVOIR FAIT UN TROU AVEC UNE VRILLE, EN FIT UN
+AVEC SON EPEE.
+
+
+Maitre Nicolas David, en reconnaissant celui qu'il savait etre son
+ennemi mortel, ne put retenir un mouvement de terreur.
+
+Gorenflot profita de ce mouvement pour se jeter de cote, et rompre
+ainsi la rectitude de la ligne qui se trouvait entre son cou et l'epee
+de l'avocat.
+
+--A moi, tendre ami, cria-t-il, a moi, a l'aide, au secours, a la
+rescousse, on m'egorge.
+
+--Ah! ah! cher monsieur David, dit Chicot, c'est donc vous?
+
+--Oui, balbutia David, oui, sans doute, c'est moi.
+
+--Enchante de vous rencontrer, reprit le Gascon.
+
+Puis, se retournant vers le moine:
+
+--Mon bon Gorenflot, lui dit-il, ta presence comme moine etait fort
+necessaire ici tout a l'heure, quand on croyait monsieur mourant; mais
+a present que monsieur se porte a merveille, ce n'est plus un
+confesseur qu'il lui faut; aussi il va avoir affaire a un gentilhomme.
+
+David essaya de ricaner avec mepris.
+
+--Oui, a un gentilhomme, dit Chicot, et qui va vous faire voir qu'il
+est de bonne race. Mon cher Gorenflot, continua-t-il en s'adressant au
+moine, faites moi le plaisir d'aller vous mettre en sentinelle sur le
+palier, et d'empecher qui que ce soit au monde de venir me deranger
+dans la petite conversation que je vais avoir avec monsieur.
+
+Gorenflot ne demandait pas mieux que de se trouver a distance de
+Nicolas David; aussi accomplit-il le cercle qu'il lui fallait
+parcourir en serrant les murs le plus pres possible; puis, arrive a la
+porte, il s'elanca dehors, plus leger de cent livres qu'il ne l'etait
+en entrant.
+
+Chicot ferma la porte derriere lui, et, toujours avec le meme flegme,
+poussa le verrou.
+
+David avait d'abord considere ce preambule avec un saisissement qui
+resultait de l'imprevu de la situation; mais, bientot, se reposant sur
+sa force bien connue dans les armes, et sur ce qu'au bout du compte il
+etait seul a seul avec Chicot, il s'etait remis, et, quand le Gascon
+se retourna, apres avoir ferme la porte, il le trouva appuye au pied
+du lit, son epee a la main et le sourire sur les levres.
+
+--Habillez-vous, monsieur, dit Chicot, je vous en donnerai le temps et
+la facilite, car je ne veux avoir aucun avantage sur vous. Je sais que
+vous etes un vaillant escrimeur, et que vous maniez l'epee comme
+Leclerc en personne; mais cela m'est parfaitement egal.
+
+David se mit a rire.
+
+--La plaisanterie est bonne, dit-il.
+
+--Oui, repondit Chicot; elle me parait telle, du moins, puisque c'est
+moi qui la fais, et elle vous paraitra bien meilleure tout a l'heure a
+vous qui etes homme de gout. Savez-vous ce que je viens chercher en
+cette chambre, maitre Nicolas?
+
+--Le reste des coups de laniere que je vous redevais au nom du duc de
+Mayenne, le jour ou vous avez si lestement saute par une fenetre.
+
+--Non, monsieur; j'en sais le compte, et je les rendrai a celui qui me
+les a fait donner, soyez tranquille. Ce que je viens chercher, c'est
+certaine genealogie que M. Pierre de Gondy, sans savoir ce qu'il
+portait, a portee a Avignon, et, sans savoir ce qu'il rapportait, vous
+a remise tout a l'heure.
+
+David palit.
+
+--Quelle genealogie? dit-il.
+
+--Celle de MM. de Guise, qui descendent, comme vous savez, de
+Charlemagne en droite ligne.
+
+--Ah! ah! dit David, vous etes donc espion, monsieur; je vous croyais
+seulement bouffon, moi?
+
+--Cher monsieur David, je serai, si vous le voulez bien, l'un et
+l'autre dans cette occasion: espion pour vous faire pendre, et bouffon
+pour en rire.
+
+--Me faire pendre!
+
+--Haut et court, monsieur. Vous n'avez pas la pretention d'etre
+decapite, j'espere; c'est bon pour les gentilshommes.
+
+--Et comment vous y prendrez-vous pour cela?
+
+--Oh! ce sera bien simple; je raconterai la verite, voila tout. Il
+faut vous dire, cher monsieur David, que j'ai assiste le mois passe a
+ce petit conciliabule tenu dans le couvent de Sainte-Genevieve, entre
+LL. AA. SS. MM. de Guise et madame de Montpensier.
+
+--Vous?
+
+--Oui, j'etais loge dans le confessionnal en face du votre; on y est
+fort mal, n'est-ce pas? d'autant plus mal, pour mon compte du moins,
+que j'ai ete oblige, pour en sortir, d'attendre que tout fut fini, et
+que la chose a ete fort longue a se terminer. J'ai donc assiste aux
+discours de M. de Monsoreau, de la Huriere et d'un certain moine dont
+j'ai oublie le nom, mais qui m'a paru fort eloquent. Je connais
+l'affaire du couronnement de M. d'Anjou, qui a ete moins amusante;
+mais en echange la petite piece a ete drole; on jouait la genealogie
+de MM. de Lorraine, revue, augmentee et corrigee par maitre Nicolas
+David. C'etait une fort drole de piece, a laquelle il ne manquait plus
+que le visa de Sa Saintete.
+
+--Ah! vous connaissez la genealogie? dit David se contenant a peine et
+mordant ses levres avec colere.
+
+--Oui, dit Chicot, et je l'ai trouvee infiniment ingenieuse, surtout a
+l'endroit de la loi salique. Seulement, c'est un grand malheur d'avoir
+tant d'esprit que cela: on se fait pendre; aussi, me sentant emu d'un
+tendre interet pour un homme si ingenieux, Comment? me suis-je dit, je
+laisserais pendre ce brave monsieur David, un maitre d'armes
+tres-agreable, un avocat de premiere force, un de mes bons amis,
+enfin, et cela quand je puis au contraire non-seulement lui sauver la
+corde, mais encore faire sa fortune, a ce brave avocat, ce bon maitre,
+cet excellent ami, le premier qui m'ait donne la mesure de mon coeur
+en prenant la mesure de mon dos; non, cela ne sera pas. Alors, vous
+ayant entendu parler de voyage, j'ai pris la resolution, rien ne me
+retenant, de voyager avec vous, c'est-a-dire derriere vous. Vous etes
+sorti par la porte Bordelle, n'est-ce pas? je vous guettais, vous ne
+m'avez pas vu, cela ne m'etonne point, j'etais bien cache; de ce
+moment-la, je vous ai suivi, vous perdant, vous rattrapant, prenant
+beaucoup de peine, je vous assure; enfin, nous sommes arrives a Lyon;
+je dis nous sommes, parce que, une heure apres vous, j'etais installe
+dans le meme hotel que vous, non-seulement dans le meme hotel, mais
+encore dans la chambre a cote; dans celle-ci, tenez, qui n'est separee
+de la votre que par une simple cloison; vous pensez bien que je
+n'etais pas venu de Paris a Lyon, ne vous quittant pas des yeux, pour
+vous perdre de vue ici. Non, j'ai perce un petit trou a l'aide duquel
+j'avais l'avantage de vous examiner tant que je voulais, et, je
+l'avoue, je me donnais ce plaisir plusieurs fois le jour. Enfin vous
+etes tombe malade; l'hote voulait vous mettre a la porte; vous aviez
+donne rendez-vous a M. de Gondy au Cygne-de-la-Croix; vous aviez peur
+qu'il ne vous trouvat point autre part, ou du moins qu'il ne vous
+retrouvat point assez vite. C'etait un moyen, je n'en ai ete dupe qu'a
+moitie; cependant, comme a tout prendre vous pouviez etre malade
+reellement, comme nous sommes tous mortels, verite dont je tacherai de
+vous convaincre tout a l'heure, je vous ai envoye un brave moine, mon
+ami, mon compagnon, pour vous exciter au repentir, vous ramener a la
+resipiscence; mais point, pecheur endurci que vous etes, vous avez
+voulu lui perforer la gorge avec votre rapiere, oubliant cette maxime
+de l'Evangile: "Qui frappe de l'epee perira par l'epee." C'est alors,
+cher monsieur David, que je suis venu et que je vous ai dit: Voyons,
+nous sommes de vieilles connaissances, de vieux amis; arrangeons la
+chose ensemble; voyons, dites, a cette heure que vous etes au courant,
+voulez-vous l'arranger, la chose?
+
+--Et de quelle facon?
+
+--De la facon dont elle se fut arrangee si vous eussiez ete
+veritablement malade, que mon ami Gorenflot vous eut confesse et que
+vous lui eussiez remis les papiers qu'il vous demandait. Alors je vous
+eusse pardonne et j'eusse meme dit de grand coeur un _in manus_ pour
+vous. Eh bien, je ne serai pas plus exigeant pour le vivant que pour
+le mort; et ce qui me reste a vous dire, le voici: Monsieur David,
+vous etes un homme accompli: l'escrime, le cheval, la chicane, l'art
+de mettre de grosses bourses dans de larges poches, vous possedez
+tout. Il serait facheux qu'un homme comme vous disparut tout a coup du
+monde, ou il est destine a faire une si belle fortune. Eh bien, cher
+monsieur David, ne faites plus de conspirations, fiez-vous a moi,
+rompez avec les Guises, donnez-moi vos papiers, et, foi de
+gentilhomme! je ferai votre paix avec le roi.
+
+--Tandis qu'au contraire, si je ne vous les donne pas? demanda Nicolas
+David.
+
+--Ah! si vous ne me les donnez pas, c'est autre chose. Foi de
+gentilhomme, je vous tuerai! Est-ce toujours drole, cher monsieur
+David?
+
+--De plus en plus, repondit l'avocat en caressant son epee.
+
+--Mais si vous me les donnez, continua Chicot, tout sera oublie; vous
+ne me croyez pas peut-etre, cher monsieur David, car vous etes d'une
+nature mauvaise, et vous vous figurez que mon ressentiment est
+incruste dans mon coeur comme la rouille dans le fer. Non, je vous
+hais, c'est vrai, mais je hais M. de Mayenne plus que vous; donnez-moi
+de quoi perdre M. de Mayenne, et je vous sauve; et puis, voulez-vous
+que j'ajoute encore quelques paroles, que vous ne croirez pas, vous
+qui n'aimez rien que vous-meme? Eh bien, c'est que j'aime le roi, moi,
+tout niais, tout corrompu, tout abatardi qu'il est; le roi qui m'a
+donne un refuge, une protection contre votre boucher de Mayenne, qui
+assassine de nuit, a la tete de quinze bandits, un seul gentilhomme,
+sur la place du Louvre; vous savez de qui je veux parler, c'est de ce
+pauvre Saint-Megrin; n'en etiez-vous pas de ses bourreaux, vous? Non,
+tant mieux, je le croyais tout a l'heure, et je le crois bien plus
+encore maintenant. Eh bien, je veux qu'il regne tranquillement, mon
+pauvre roi Henri, ce qui est impossible avec les Mayenne et les
+genealogies de Nicolas David. Livrez-moi donc la genealogie, et, foi
+de gentilhomme, je tais votre nom et fais votre fortune.
+
+Pendant cette longue exposition de ses idees, qu'il n'avait meme faite
+si longue que dans ce but, Chicot avait observe David en homme
+intelligent et ferme. Pendant cet examen, il ne vit pas se detendre
+une seule fois la fibre d'acier qui dilatait l'oeil fauve de l'avocat;
+pas une bonne pensee n'eclaira ses traits assombris; pas un retour de
+coeur n'amollit sa main crispee sur l'epee.
+
+--Allons, dit Chicot, je vois que tout ce que je vous dis est de
+l'eloquence perdue, et que vous ne me croyez pas; il me reste donc un
+moyen de vous punir d'abord de vos torts anciens envers moi, puis de
+debarrasser la terre d'un homme qui ne croit plus a la probite ni a
+l'humanite. Je vais vous faire pendre. Adieu, monsieur David.
+
+Et Chicot fit a reculons un pas vers la porte sans perdre de vue
+l'avocat.
+
+Celui-ci fit un bond en avant.
+
+--Et vous croyez que je vous laisserai sortir? s'ecria l'avocat; non
+pas, mon bel espion; non pas, Chicot, mon ami: quand on sait des
+secrets comme ceux de la genealogie, on meurt! Quand on menace Nicolas
+David, on meurt! Quand on entre ici comme tu y es entre, on meurt!
+
+--Vous me mettez parfaitement a mon aise, repondit Chicot avec le meme
+calme; je n'hesitais que parce que je suis sur de vous tuer. Crillon,
+en faisant des armes avec moi, m'a appris, il y a deux mois, une botte
+particuliere, une seule; mais elle suffira, parole d'honneur. Allons,
+remettez-moi les papiers, ajouta-t-il d'une voix terrible, ou je vous
+tue! et je vais vous dire comment: je vous percerai la gorge ou vous
+vouliez saigner mon ami Gorenflot.
+
+Chicot n'avait point acheve ces paroles, que David, avec un sauvage
+eclat de rire, s'elanca sur lui; Chicot le recut l'epee au poing.
+
+Les deux adversaires etaient a peu pres de la meme taille; mais les
+vetements de Chicot dissimulaient sa maigreur, tandis que rien ne
+dissimulait la nature longue, mince et flexible de l'avocat. Il
+semblait un long serpent, tant son bras prolongeait sa tete, tant son
+epee agile s'agitait comme un triple dard; mais, comme le lui avait
+annonce Chicot, il avait affaire a un rude adversaire; Chicot, faisant
+des armes presque tous les jours avec le roi, etait devenu un des plus
+forts tireurs du royaume; c'est ce dont Nicolas David put
+s'apercevoir, en trouvant toujours le fer de son adversaire, de
+quelque facon qu'il cherchat a l'attaquer.
+
+Il fit un pas de retraite.
+
+--Ah! ah! dit Chicot, vous commencez a comprendre, n'est-ce pas? Eh
+bien, encore une fois, les papiers.
+
+David, pour toute reponse, se jeta de nouveau sur le Gascon, et un
+second combat s'engagea plus long et plus acharne que le premier,
+quoique Chicot se contentat de parer et n'eut pas encore porte un
+coup. Cette seconde lutte se termina, comme la premiere, par un pas de
+retraite de l'avocat.
+
+--Ah! ah! dit Chicot, a mon tour maintenant.
+
+Et il fit un pas en avant.
+
+Pendant qu'il marchait, Nicolas David degagea pour l'arreter. Chicot
+para prime, lia l'epee de son adversaire tierce sur tierce, et
+l'atteignit a l'endroit qu'il avait indique d'avance; il lui enfonca
+la moitie de sa rapiere dans la gorge.
+
+--Voila le coup, dit Chicot.
+
+David ne repondit pas; il tomba du coup aux pieds de Chicot en
+crachant une gorgee de sang.
+
+Chicot a son tour fit un pas de retraite. Tout blesse a mort qu'il
+est, le serpent peut encore se redresser et mordre.
+
+Mais David, par un mouvement naturel, essaya de se trainer vers son
+lit comme pour defendre encore son secret.
+
+--Ah! dit Chicot, je te croyais retors, et tu es sot, au contraire,
+comme un reitre. Je ne savais pas l'endroit ou tu avais cache tes
+papiers, et voila que tu me l'apprends.
+
+Et, tandis que David se tordait dans les convulsions de l'agonie,
+Chicot courut au lit, souleva le matelas et trouva, sous le chevet, un
+petit rouleau de parchemin, que David, dans l'ignorance de la
+catastrophe qui le menacait, n'avait pas songe a cacher mieux.
+
+Au moment meme ou il le deroulait pour s'assurer que c'etait bien le
+papier qu'il cherchait, David se soulevait avec rage; puis, retombant
+aussitot, rendait le dernier soupir.
+
+Chicot parcourut d'abord d'un oeil etincelant de joie et d'orgueil le
+parchemin rapporte d'Avignon par Pierre de Gondy.
+
+Le legat du pape, fidele a la politique du souverain pontife depuis
+son avenement au trone, avait ecrit au bas:
+
+_Fiat ut voluit Deus: Deus jura hominum fecit._
+
+--Voila, dit Chicot, un pape qui traite assez mal le roi
+tres-chretien.
+
+Et il plia soigneusement le parchemin, qu'il introduisit dans la poche
+la plus sure de son justaucorps, c'est-a-dire dans celle qui
+s'appuyait sur sa poitrine.
+
+Puis il prit le corps de l'avocat, qui etait mort sans presque
+repandre de sang, la nature de la plaie ayant concentre l'hemorragie
+au dedans, le replaca dans le lit, la face tournee contre la ruelle,
+et, rouvrant la porte, appela Gorenflot.
+
+Gorenflot entra.
+
+--Comme vous etes pale! dit le moine.
+
+--Oui, dit Chicot; les derniers moments de ce pauvre homme m'ont cause
+quelque emotion.
+
+--Il est donc mort? demanda Gorenflot.
+
+--Il y a tout lieu de le croire, repondit Chicot.
+
+--Il se portait si bien tout a l'heure!
+
+--Trop bien. Il a voulu manger des choses difficiles a digerer, et,
+comme Anacreon, il est mort pour avoir avale de travers.
+
+--Oh! oh! dit Gorenflot, le coquin qui voulait m'etrangler, moi, un
+homme d'Eglise; voila ce qui lui aura porte malheur.
+
+--Pardonnez-lui, compere, vous etes chretien.
+
+--Je lui pardonne, dit Gorenflot, quoiqu'il m'ait fait grand'peur.
+
+--Ce n'est pas le tout, dit Chicot; il conviendrait que vous allumiez
+les cires, et que vous marmottiez quelques prieres pres de son corps.
+
+--Pourquoi faire?
+
+C'etait le mot de Gorenflot, on se le rappelle.
+
+--Comment! pourquoi faire? Pour n'etre point pris et conduit dans les
+prisons de la ville comme meurtrier.
+
+--Moi! meurtrier de cet homme! Allons donc; c'est lui qui voulait
+m'etrangler.
+
+--Mon Dieu, oui! Et, comme il n'a pu y reussir, la colere lui a mis le
+sang en mouvement; un vaisseau se sera brise dans sa poitrine, et
+bonsoir. Vous voyez bien qu'en somme, Gorenflot, c'est vous qui etes
+la cause de sa mort. Cause innocente, c'est vrai; mais n'importe! En
+attendant, que votre innocence soit reconnue, on pourrait vous faire
+un mauvais parti.
+
+--Je crois que vous avez raison, monsieur Chicot, dit le moine.
+
+--D'autant plus raison, qu'il y a dans cette bonne ville, a Lyon, un
+official un peu coriace.
+
+--Jesus! murmura le moine.
+
+--Faites donc ce que je vous dis, compere.
+
+--Que faut-il que je fasse?
+
+--Installez-vous ici, recitez avec onction toutes les prieres que vous
+savez, et meme celles que vous ne savez pas, et quand le soir sera
+venu et que vous serez seul, sortez de l'hotellerie, sans lenteur et
+sans precipitation; vous connaissez le travail du marechal ferrant qui
+fait le coin de la rue?
+
+--Certainement, c'est a lui que je me suis donne ce coup hier soir,
+dit Gorenflot montrant son oeil cercle de noir.
+
+--Touchant souvenir. Eh bien, j'aurai soin que vous retrouviez la
+votre cheval, entendez-vous? Vous monterez dessus sans donner
+d'explication a personne; ensuite, pour peu que le coeur vous en dise,
+vous connaissez la route de Paris; a Villeneuve-le-Roi vous vendrez
+votre cheval; et vous reprendrez Panurge.
+
+--Ah! ce bon Panurge; vous avez raison, je serai heureux de le revoir,
+je l'aime. Mais d'ici la, ajouta le moine d'un ton piteux, comment
+vivrai-je?
+
+--Quand je donne, je donne, dit Chicot, et ne laisse pas mendier mes
+amis, comme on fait au couvent de Sainte-Genevieve; tenez.
+
+Et Chicot tira de sa poche une poignee d'ecus qu'il mit dans la large
+main du moine.
+
+--Homme genereux! dit Gorenflot attendri jusqu'aux larmes, laissez-moi
+rester avec vous a Lyon. J'aime assez Lyon; c'est la seconde capitale
+du royaume, puis la ville est hospitaliere.
+
+--Mais comprends donc une chose, triple brute! c'est que je ne reste
+pas, c'est que je pars, et cela si rapidement, que je ne t'engage
+point a me suivre.
+
+--Que votre volonte soit faite, monsieur Chicot, dit Gorenflot
+resigne.
+
+--A la bonne heure! dit Chicot, te voila comme je t'aime, compere.
+
+Et il installa le moine pres du lit, descendit chez l'hote, et, le
+prenant a part:
+
+--Maitre Bernouillet, dit-il, sans que vous vous en doutiez, un grand
+evenement s'est passe dans votre maison.
+
+--Bah! repondit l'hote avec des yeux effares, qu'y a-t il donc?
+
+--Cet enrage royaliste, ce contempteur de la religion, cet abominable
+hanteur de huguenots...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il a recu la visite ce matin d'un messager de Rome.
+
+--Je le sais bien, puisque c'est moi qui vous l'ai dit.
+
+--Eh bien! notre saint-pere le pape, a qui toute justice temporelle
+est devolue en ce monde, notre saint-pere le pape l'envoyait
+directement au conspirateur: seulement, selon toute probabilite, le
+conspirateur ne se doutait pas dans quel but.
+
+--Et dans quel but l'envoyait-il?
+
+--Montez dans la chambre de votre hote, maitre Bernouillet, levez un
+peu sa couverture, regardez-lui aux environs du cou, et vous le
+saurez.
+
+--Hola! vous m'effrayez.
+
+--Je ne vous en dis pas davantage. Cette justice s'est accomplie chez
+vous, maitre Bernouillet. C'est un bien grand honneur que vous fait le
+pape.
+
+Puis Chicot glissa dix ecus d'or dans la main de son hote et gagna
+l'ecurie, d'ou il fit sortir les deux chevaux.
+
+Cependant l'hote avait grimpe ses escaliers plus leste que l'oiseau,
+et etait entre dans la chambre de Nicolas David.
+
+Il y trouva Gorenflot en prieres.
+
+Alors il s'approcha du lit, et, selon les instructions qu'il avait
+recues, releva les couvertures.
+
+La blessure etait bien a la place indiquee, encore vermeille; mais le
+corps etait deja froid.
+
+--Ainsi meurent tous les ennemis de la sainte religion! dit-il en
+faisant un signe d'intelligence a Gorenflot.
+
+--Amen! repondit le moine.
+
+Ces evenements se passaient a peu pres vers le meme temps ou Bussy
+remettait Diane de Meridor entre les bras du vieux baron, qui la
+croyait morte.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+COMMENT LE DUC D'ANJOU APPRIT QUE DIANE DE MERIDOR N'ETAIT POINT
+MORTE.
+
+
+Pendant ce temps, les derniers jours d'avril etaient arrives.
+
+La grande cathedrale de Chartres etait tendue de blanc, et sur les
+piliers, des gerbes de feuillage (car on a vu par l'epoque ou nous
+sommes arrives que le feuillage etait encore une rarete), et sur les
+piliers, disons-nous, des gerbes de feuillage remplacaient les fleurs
+absentes.
+
+Le roi, pieds nus, comme il etait venu depuis la porte de Chartres, se
+tenait debout au milieu de la nef, regardant de temps en temps si tous
+ses courtisans et tous ses amis s'etaient trouves fidelement au
+rendez-vous. Mais les uns, ecorches par le pave de la rue, avaient
+repris leurs souliers; les autres, affames ou fatigues, se reposaient
+ou mangeaient dans quelque hotellerie de la route, ou ils s'etaient
+glisses en contrebande, et un petit nombre seulement avait eu le
+courage de demeurer dans l'eglise sur la dalle humide, avec les jambes
+nues sous leurs longues robes de penitents.
+
+La ceremonie religieuse qui avait pour but de donner un heritier a la
+couronne de France s'accomplissait; les deux chemises de Notre-Dame,
+dont, vu la grande quantite de miracles qu'elles avaient faits, la
+vertu prolifique ne pouvait etre mise en doute, avaient ete tirees de
+leurs chasses d'or, et le peuple, accouru en foule a cette solennite,
+s'inclinait sous le feu des rayons qui jaillirent du tabernacle quand
+les deux tuniques en sortirent.
+
+Henri III, en ce moment, au milieu du silence general, entendit un
+bruit etrange, un bruit qui ressemblait a un eclat de rire etouffe, et
+il chercha par habitude si Chicot n'etait pas la, car il lui sembla
+qu'il n'y avait que Chicot qui dut avoir l'audace de rire en un pareil
+moment.
+
+Ce n'etait pas Chicot cependant qui avait ri a l'aspect des deux
+saintes tuniques; car Chicot, helas! etait absent, ce qui attristait
+fort le roi, qui, on se le rappelle, l'avait perdu de vue tout a coup
+sur la route de Fontainebleau et n'en avait pas entendu reparler
+depuis. C'etait un cavalier que son cheval encore fumant venait
+d'amener a la porte de l'eglise, et qui s'etait fait un chemin, avec
+ses habits et ses bottes tout souilles de boue, au milieu des
+courtisans affubles de leurs robes de penitents ou coiffes de sacs,
+mais, dans l'un et l'autre cas, pieds nus.
+
+Voyant le roi se retourner, il resta bravement debout dans le choeur
+avec l'apparence du respect; car ce cavalier etait homme de cour; cela
+se voyait dans son attitude encore plus que dans l'elegance des habits
+dont il etait couvert.
+
+Henri, mecontent de voir ce cavalier arrive si tard faire tant de
+bruit, et differer si insolemment par ses habits de ce costume monacal
+qui etait d'ordonnance ce jour-la, lui adressa un coup d'oeil plein de
+reproche et de depit.
+
+Le nouveau venu ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et
+franchissant quelques dalles ou etaient sculptees des effigies
+d'eveques en faisant crier ses souliers pont-levis (c'etait la mode
+alors), il alla s'agenouiller pres de la chaise de velours de M. le
+duc d'Anjou, lequel, absorbe dans ses pensees bien plutot que dans ses
+prieres, ne pretait pas la moindre attention a ce qui se passait
+autour de lui.
+
+Cependant, lorsqu'il sentit le contact de ce nouveau personnage, il se
+retourna vivement, et a demi-voix s'ecria: Bussy!
+
+--Bonjour, monseigneur, repondit le gentilhomme, comme s'il eut quitte
+le duc depuis la veille seulement et qu'il ne se fut rien passe
+d'important depuis qu'il l'avait quitte.
+
+--Mais, lui dit le prince, tu es donc enrage?
+
+--Pourquoi cela, monseigneur?
+
+--Pour quitter n'importe quel lieu ou tu etais, et pour venir voir a
+Chartres les chemises de Notre-Dame.
+
+--Monseigneur, dit Bussy, c'est que j'ai a vous parler tout de suite.
+
+--Pourquoi n'es-tu pas venu plus tot?
+
+--Probablement parce que la chose etait impossible.
+
+--Mais que s'est-il passe depuis tantot trois semaines que tu as
+disparu?
+
+--C'est justement de cela que j'ai a vous parler.
+
+--Bah! tu attendras bien que nous soyons sortis de l'eglise?
+
+--Helas! il le faut bien, et c'est justement ce qui me fache.
+
+--Chut! voici la fin; prends patience, et nous retournerons ensemble a
+mon logis.
+
+--J'y compte bien, monseigneur.
+
+En effet, le roi venait de passer sur sa chemise de fine toile la
+chemise assez grossiere de Notre-Dame, et la reine, avec l'aide de ses
+femmes, etait occupee a en faire autant.
+
+Alors le roi se mit a genoux, la reine l'imita; chacun d'eux demeura
+un moment sous un vaste poele, priant de tout son coeur, tandis que
+les assistants, pour faire leur cour au roi, frappaient du front la
+terre.
+
+Apres quoi, le roi se releva, ota sa tunique sainte, salua
+l'archeveque, salua la reine et se dirigea vers la porte de la
+cathedrale.
+
+Mais, sur la route, il s'arreta: il venait d'apercevoir Bussy.
+
+--Ah! monsieur, dit-il, il parait que nos devotions ne sont point de
+votre gout, car vous ne pouvez vous decider a quitter l'or et la soie,
+tandis que votre roi prend la bure et la serge?
+
+--Sire, repondit Bussy avec dignite, mais en palissant d'impatience
+sous l'apostrophe, nul ne prend a coeur comme moi le service de Votre
+Majeste, meme parmi ceux dont le froc est le plus humble et dont les
+pieds sont le plus dechires; mais j'arrive d'un voyage long et
+fatigant, et je n'ai su que ce matin le depart de Votre Majeste pour
+Chartres, j'ai donc fait vingt-deux lieues en cinq heures, sire, pour
+venir joindre Votre Majeste: voila pourquoi je n'ai pas eu le temps de
+changer d'habit, ce dont Votre Majeste ne se serait point apercue au
+reste si, au lieu de venir pour joindre humblement mes prieres aux
+siennes, j'etais reste a Paris.
+
+Le roi parut assez satisfait de cette raison; mais, comme il avait
+regarde ses amis, dont quelques-uns avaient hausse les epaules aux
+paroles de Bussy, il craignit de les desobliger en faisant bonne mine
+au gentilhomme de son frere, et il passa outre.
+
+Bussy laissa passer le roi sans sourciller.
+
+--Eh quoi! dit le duc, tu ne vois donc pas?
+
+--Quoi?
+
+--Que Schomberg, que Quelus et que Maugiron ont hausse les epaules a
+ton excuse?
+
+--Si fait, monseigneur, je l'ai parfaitement vu, dit Bussy tres-calme.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, croyez-vous que je vais egorger mes semblables ou a peu
+pres dans une eglise? Je suis trop bon chretien pour cela.
+
+--Ah! fort bien, dit le duc d'Anjou etonne, je croyais que tu n'avais
+pas vu, ou que tu n'avais pas voulu voir.
+
+Bussy haussa les epaules a son tour, et, a la sortie de l'eglise,
+prenant le prince a part.
+
+--Chez vous, n'est-ce pas, monseigneur? dit-il.
+
+--Tout de suite, car tu dois avoir bien des choses a m'apprendre.
+
+--Oui, en effet, monseigneur, et des choses dont vous ne vous doutez
+pas, j'en suis sur.
+
+Le duc regarda Bussy avec etonnement.
+
+--C'est comme cela, dit Bussy.
+
+--Eh bien, laisse-moi seulement saluer le roi, et je suis a toi.
+
+Le duc alla prendre conge de son frere, qui, par une grace toute
+particuliere de Notre-Dame, dispose sans doute a l'indulgence, donna
+au duc d'Anjou la permission de retourner a Paris quand bon lui
+semblerait.
+
+Alors, revenant en toute hate vers Bussy, et s'enfermant avec lui dans
+une des chambres de l'hotel qui lui etait assigne pour logement:
+
+--Voyons, compagnon, dit-il, assieds-toi la et raconte-moi ton
+aventure; sais-tu que je t'ai cru mort?
+
+--Je le crois bien, monseigneur.
+
+--Sais-tu que toute la cour a pris les habits blancs en rejouissance
+de ta disparition, et que beaucoup de poitrines ont respire librement
+pour la premiere fois depuis que tu sais tenir une epee? Mais il ne
+s'agit pas de cela; voyons, tu m'as quitte pour te mettre a la
+poursuite d'une belle inconnue! Quelle etait cette femme et que
+dois-je attendre?
+
+--Vous devez recolter ce que vous avez seme, monseigneur, c'est-a-dire
+beaucoup de honte!
+
+--Plait-il? fit le duc, plus etonne encore de ces etranges paroles que
+du ton irreverencieux de Bussy.
+
+--Monseigneur a entendu, dit froidement Bussy; il est donc inutile que
+je repete.
+
+--Expliquez-vous, monsieur, et laissez a Chicot les enigmes et les
+anagrammes.
+
+--Oh! rien de plus facile, monseigneur, et je me contenterai d'en
+appeler a votre souvenir.
+
+--Mais qui est cette femme?
+
+--Je croyais que monseigneur l'avait reconnue.
+
+--C'etait donc elle? s'ecria le duc.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Tu l'as vue?
+
+--Oui.
+
+--T'a-t-elle parle?
+
+--Sans doute; il n'y a que les spectres qui ne parlent pas. Apres
+cela, peut-etre monseigneur avait-il le droit de la croire morte, et
+l'esperance qu'elle l'etait?
+
+Le duc palit, et demeura comme ecrase par la rudesse des paroles de
+celui qui eut du etre son courtisan.
+
+--Eh bien, oui, monseigneur, continua Bussy, quoique vous ayez pousse
+au martyre une jeune fille de race noble, cette jeune fille a echappe
+au martyre; mais ne respirez pas encore, et ne vous croyez pas encore
+absous, car, en conservant la vie, elle a trouve un malheur plus grand
+que la mort.
+
+--Qu'est-ce donc, et que lui est-il arrive? demanda le duc tout
+tremblant.
+
+--Monseigneur, il lui est arrive qu'un homme lui a conserve l'honneur,
+qu'un homme lui a sauve la vie; mais cet homme s'est fait payer son
+service si cher, que c'est a regretter qu'il l'ait rendu.
+
+--Acheve, voyons.
+
+--Eh bien, monseigneur, la demoiselle de Meridor, pour echapper aux
+bras deja etendus de M. le duc d'Anjou, dont elle ne voulait pas etre
+la maitresse, la demoiselle de Meridor s'est jetee aux bras d'un homme
+qu'elle execre.
+
+--Que dis-tu?
+
+--Je dis que Diane de Meridor s'appelle aujourd'hui madame de
+Monsoreau.
+
+A ces mots, au lieu de la paleur qui couvrait ordinairement les joues
+de Francois, le sang reflua si violemment a son visage, qu'on eut cru
+qu'il allait lui jaillir par les yeux.
+
+--Sang du Christ! s'ecria le prince furieux; cela est-il bien vrai?
+
+--Pardieu! puisque je le dis, repliqua Bussy avec son air hautain.
+
+--Ce n'est point ce que je voulais dire, repeta le prince, et je ne
+suspectais point votre loyaute, Bussy; je me demandais seulement s'il
+etait possible qu'un de mes gentilshommes, un Monsoreau, eut eu
+l'audace de proteger contre mon amour une femme que j'honorais de mon
+amour.
+
+--Et pourquoi pas? dit Bussy.
+
+--Tu eusses donc fait ce qu'il a fait, toi?
+
+--J'eusse fait mieux, monseigneur, je vous eusse averti que votre
+honneur se fourvoyait.
+
+--Un moment, Bussy, dit le duc redevenu calme, ecoutez, s'il vous
+plait; vous comprenez, mon cher, que je ne me justifie pas.
+
+--Et vous avez tort, mon prince, car vous n'etes qu'un gentilhomme
+toutes les fois qu'il s'agit de prud'homme.
+
+--Eh bien c'est pour cela que je vous prie d'etre le juge de M. de
+Monsoreau.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous, et de me dire s'il n'est point un traitre, traitre envers
+moi?
+
+--Envers vous?
+
+--Envers moi, dont il connaissait les intentions.
+
+--Et les intentions de Votre Altesse etaient?...
+
+--De me faire aimer de Diane sans doute!
+
+--De vous faire aimer?
+
+--Oui, mais dans aucun cas de n'employer la violence.
+
+--C'etaient la vos intentions, monseigneur? dit Bussy avec un sourire
+ironique.
+
+--Sans doute, et ces intentions, je les ai conservees jusqu'au dernier
+moment, quoique M. de Monsoreau les ait combattues avec toute la
+logique dont il etait capable.
+
+--Monseigneur! monseigneur! que dites-vous la? Cet homme vous a pousse
+a deshonorer Diane?
+
+--Oui.
+
+--Par ses conseils!
+
+--Par ses lettres. En veux-tu voir une, de ses lettres?
+
+--Oh! s'ecria Bussy, si je pouvais croire cela!
+
+--Attends une seconde, tu verras.
+
+Et le duc courut a une petite caisse que gardait toujours un page dans
+son cabinet, et en tira un billet qu'il donna a Bussy:
+
+--Lis, dit-il, puisque tu doutes de la parole de ton prince.
+
+Bussy prit le billet d'une main tremblante de doute, et lut:
+
+
+"Monseigneur,
+
+Que Votre Altesse se rassure: ce coup de main se fera sans risques,
+car la jeune personne part ce soir pour aller passer huit jours chez
+une tante qui demeure au chateau de Lude; je m'en charge donc, et vous
+n'avez pas besoin de vous en inquieter. Quant aux scrupules de la
+demoiselle, croyez bien qu'ils s'evanouiront des qu'elle se trouvera
+en presence de Votre Altesse; en attendant, j'agis... et ce soir...
+elle sera au chateau de Beauge.
+
+De Votre Altesse, le tres-respectueux serviteur,
+
+BRYANT DE MONSOREAU."
+
+--Eh bien, qu'en dis-tu, Bussy? demanda le prince apres que le
+gentilhomme eut relu la lettre une seconde fois.
+
+--Je dis que vous etes bien servi, monseigneur.
+
+--C'est-a-dire que je suis trahi, au contraire.
+
+--Ah! c'est juste! j'oubliais la suite.
+
+--Joue! le miserable. Il m'a fait croire a la mort d'une femme....
+
+--Qu'il vous volait; en effet, le trait est noir; mais, ajouta Bussy
+avec une ironie poignante, l'amour de M. de Monsoreau est une excuse.
+
+--Ah! tu crois? dit le duc avec son plus mauvais sourire.
+
+--Dame! reprit Bussy, je n'ai pas d'opinion la-dessus; je le crois si
+vous le croyez.
+
+--Que ferais-tu a ma place? Mais d'abord, attends; qu'a-t-il fait
+lui-meme?
+
+--Il a fait accroire au pere de la jeune fille que c'etait vous qui
+etiez le ravisseur. Il s'est offert pour appui; il s'est presente au
+chateau de Beauge avec une lettre du baron de Meridor; enfin il a fait
+approcher une barque des fenetres du chateau, et il a enleve la
+prisonniere; puis, la renfermant dans la maison que vous savez, il l'a
+poussee, de terreurs en terreurs, a devenir sa femme.
+
+--Et ce n'est point la une deloyaute infame? s'ecria le duc.
+
+--Mise a l'abri sous la votre, monseigneur, repondit le gentilhomme
+avec sa hardiesse ordinaire.
+
+--Ah! Bussy!... tu verras si je sais me venger!
+
+--Vous venger! allons donc, monseigneur, vous ne ferez point une chose
+pareille.
+
+--Comment?
+
+--Les princes ne se vengent point, monseigneur, ils punissent. Vous
+reprocherez son infamie a ce Monsoreau, et vous le punirez.
+
+--Et de quelle facon?
+
+--En rendant le bonheur a mademoiselle de Meridor.
+
+--Et le puis-je?
+
+--Certainement.
+
+--Et comment cela?
+
+--En lui rendant la liberte.
+
+--Voyons, explique-toi.
+
+--Rien de plus facile; le mariage a ete force, donc le mariage est
+nul.
+
+--Tu as raison.
+
+--Faites donc annuler le mariage, et vous aurez agi, monseigneur, en
+digne gentilhomme et en noble prince.
+
+--Ah! ah! dit le prince soupconneux, quelle chaleur! cela t'interesse
+donc, Bussy?
+
+--Moi, pas le moins du monde; ce qui m'interesse, monseigneur, c'est
+qu'on ne dise pas que Louis de Clermont, comte de Bussy, sert un
+prince perfide et un homme sans honneur.
+
+--Eh bien, tu verras. Mais comment rompre ce mariage?
+
+--Rien de plus facile, en faisant agir le pere.
+
+--Le baron de Meridor?
+
+--Oui.
+
+--Mais il est au fond de l'Anjou.
+
+--Il est ici, monseigneur, c'est-a-dire a Paris.
+
+--Chez toi?
+
+--Non, pres de sa fille. Parlez-lui, monseigneur, qu'il puisse compter
+sur vous; qu'au lieu de voir dans Votre Altesse ce qu'il y a vu
+jusqu'a present, c'est-a-dire un ennemi, il y voie un protecteur, et
+lui, qui maudissait votre nom, va vous adorer comme son bon genie.
+
+--C'est un puissant seigneur dans son pays, dit le duc, et l'on assure
+qu'il est tres-influent dans toute la province.
+
+--Oui, monseigneur; mais ce dont vous devez vous souvenir avant toute
+chose, c'est qu'il est pere, c'est que sa fille est malheureuse, et
+qu'il est malheureux du malheur de sa fille.
+
+--Et quand pourrais-je le voir?
+
+--Aussitot votre retour a Paris.
+
+--Bien.
+
+--C'est convenu alors, n'est-ce pas, monseigneur?
+
+--Oui.
+
+--Foi de gentilhomme?
+
+--Foi de prince.
+
+--Et quand partez-vous?
+
+--Ce soir; m'attends-tu?
+
+--Non, je cours devant.
+
+--Va, et tiens-toi pret.
+
+--Tout a vous, monseigneur. Ou retrouverai-je Votre Altesse?
+
+--Au lever du roi, demain, vers midi.
+
+--J'y serai, monseigneur; adieu.
+
+Bussy ne perdit pas un moment, et le chemin que le duc fit en dormant
+dans sa litiere et qu'il mit quinze heures a faire, le jeune homme,
+qui revenait a Paris le coeur gonfle d'amour et de joie, le devora en
+cinq heures pour consoler plus tot le baron, auquel il avait promis
+assistance, et Diane, a laquelle il allait porter la moitie de sa vie.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+COMMENT CHICOT REVINT AU LOUVRE ET FUT RECU PAR LE ROI HENRI III.
+
+
+Tout dormait au Louvre, car il n'etait encore que onze heures du
+matin; les sentinelles de la cour semblaient marcher avec precaution;
+les chevaliers qui relevaient la garde allaient au pas.
+
+On laissait reposer le roi, fatigue de son pelerinage.
+
+Deux hommes se presenterent en meme temps a la porte principale du
+Louvre: l'un, sur un barbe d'une fraicheur incomparable; l'autre, sur
+un andalous tout floconneux d'ecume.
+
+Ils s'arreterent de front a la porte et se regarderent; car, venus par
+deux chemins opposes, ils se rencontraient la seulement.
+
+--Monsieur de Chicot, s'ecria le plus jeune des deux en saluant avec
+politesse, comment vous portez-vous ce matin?
+
+--Eh! c'est le seigneur de Bussy. Mais, a merveille, monsieur,
+repondit Chicot avec une aisance et une courtoisie qui sentaient le
+gentilhomme pour le moins autant que le salut de Bussy sentait son
+grand seigneur et son homme delicat.
+
+--Vous venez voir le lever du roi, monsieur? demanda Bussy.
+
+--Et vous aussi, je presume?
+
+--Non. Je viens pour saluer monseigneur le due d'Anjou. Vous savez,
+monsieur de Chicot, ajouta Bussy en souriant, que je n'ai pas le
+bonheur d'etre des favoris de Sa Majeste?
+
+--C'est un reproche que je ferai au roi et non a vous, monsieur.
+
+Bussy s'inclina.
+
+--Et vous arrivez de loin? demanda Bussy. On vous disait en voyage.
+
+--Oui, monsieur, je chassais, repliqua Chicot. Mais, de votre cote, ne
+voyagiez-vous point aussi?
+
+--En effet, j'ai fait une course en province; maintenant, monsieur,
+continua Bussy, serez-vous assez bon pour me rendre un service?
+
+--Comment donc, chaque fois que M. de Bussy voudra disposer de moi
+pour quelque chose que ce soit, dit Chicot, il m'honorera infiniment.
+
+--Eh bien, vous allez penetrer dans le Louvre, vous le privilegie,
+tandis que moi, je resterai dans l'antichambre; veuillez donc faire
+prevenir le duc d'Anjou que j'attends.
+
+--M. le duc d'Anjou est au Louvre, dit Chicot, et va sans doute
+assister au lever de Sa Majeste; que n'entrez-vous avec moi, monsieur?
+
+--Je crains le mauvais visage du roi.
+
+--Bah!
+
+--Dame! il ne m'a point jusqu'a present habitue a ses plus gracieux
+sourires.
+
+--D'ici a quelque temps, soyez tranquille, tout cela changera.
+
+--Ah! ah! vous etes donc necromancien, monsieur de Chicot?
+
+--Quelquefois. Allons, du courage, venez, monsieur de Bussy.
+
+Ils entrerent en effet, et se dirigerent, l'un vers le logis de M. le
+duc d'Anjou, qui habitait, nous croyons l'avoir deja dit,
+l'appartement qu'avait habite jadis la reine Marguerite, l'autre vers
+la chambre du roi.
+
+--Henri III venait de s'eveiller; il avait sonne sur le grand timbre,
+et une nuee de valets et d'amis s'etait precipitee dans la chambre
+royale: deja le bouillon de volaille, le vin epice et les pates de
+viandes etaient servis, quand Chicot entra tout fringant chez son
+auguste maitre, et commenca, avant de dire bonjour, par manger au plat
+et boire a l'ecuelle d'or.
+
+--Par la mordieu! s'ecria le roi ravi, quoiqu'il jouat la colere,
+c'est ce coquin de Chicot, je crois; un fugitif, un vagabond, un
+pendard!
+
+--Eh bien! eh bien! qu'as-tu donc, mon fils, dit Chicot en s'asseyant
+sans facon avec ses bottes poudreuses sur l'immense fauteuil a fleurs
+de lis d'or ou etait assis Henri III lui-meme, nous oublions donc ce
+petit retour de Pologne ou nous avons joue le role de cerf, tandis que
+les magnats jouaient celui de chiens. Taiaut! taiaut!...
+
+--Allons, voila mon malheur revenu, dit Henri; je ne vais plus
+entendre que des choses desagreables. J'etais bien tranquille
+cependant depuis trois semaines.
+
+--Bah! bah! dit Chicot, tu te plains toujours; on te prendrait pour un
+de tes sujets, le diable m'emporte. Voyons, qu'as-tu fait en mon
+absence, mon petit Henriquet? A-t-on un peu drolement gouverne ce beau
+royaume de France?
+
+--Monsieur Chicot!
+
+--Nos peuples tirent-ils la langue, hein?
+
+--Drole!
+
+--A-t-on pendu quelqu'un de ces petits messieurs frises? Ah! pardon!
+monsieur de Quelus, je ne vous voyais pas.
+
+--Chicot, nous nous brouillerons.
+
+--Enfin, reste-t-il quelque argent dans nos coffres ou dans ceux des
+juifs? Ce ne serait pas malheureux, nous avons bien besoin de nous
+divertir, ventre de biche! c'est bien assommant, la vie!
+
+Et il acheva de rafler sur le plat de vermeil des pates de viandes
+dorees a la poele.
+
+Le roi se mit a rire: c'etait toujours par la qu'il finissait.
+
+--Voyons, dit-il, qu'as-tu fait pendant cette longue absence?
+
+--J'ai, dit Chicot, imagine le plan d'une petite procession en trois
+actes.
+
+Premier acte.--Des penitents habilles d'une chemise et d'un
+haut-de-chausses seulement, se tirant les cheveux et se gourmant
+reciproquement, montent du Louvre a Montmartre.
+
+Deuxieme acte.--Les memes penitents, depouilles jusqu'a la ceinture et
+se fouettant avec des chapelets de pointes d'epine, descendent de
+Montmartre a l'abbaye de Sainte-Genevieve.
+
+Troisieme acte.--Enfin, ces memes penitents tout nus, se decoupant
+mutuellement, a grands coups de martinet, des lanieres sur les
+omoplates, reviennent de l'abbaye Sainte-Genevieve au Louvre.
+
+J'avais bien pense, comme peripetie inattendue, a les faire passer par
+la place de Greve, ou le bourreau les eut tous brules depuis le
+premier jusqu'au dernier; mais j'ai pense que le Seigneur avait garde
+la-haut un peu de soufre de Sodome et un peu de bitume de Gomorrhe, et
+je ne veux pas lui oter le plaisir de faire lui-meme la grillade.
+--Ca, messieurs, en attendant ce grand jour, divertissons-nous.
+
+--Et d'abord, voyons: Qu'es-tu devenu? demanda le roi, sais-tu que je
+t'ai fait chercher dans tous les mauvais lieux de Paris?
+
+--As-tu bien fouille le Louvre?
+
+--Quelque paillard, ton ami, t'aura confisque.
+
+--Cela ne se peut pas, Henri, c'est toi qui as confisque tous les
+paillards.
+
+--Je me trompais donc?
+
+--Eh! mon Dieu! oui; comme toujours, du tout au tout.
+
+--Nous verrons que tu faisais penitence.
+
+--Justement. Je me suis mis un peu en religion pour voir ce que
+c'etait, et, ma foi, j'en suis revenu. J'ai assez des moines. Fi! les
+sales animaux!
+
+En ce moment M. de Monsoreau entra chez le roi, qu'il salua avec un
+profond respect.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur le grand veneur! dit Henri. Quand nous
+ferez-vous faire quelque belle chasse? voyons.
+
+--Quand il plaira a Votre Majeste. Je recois la nouvelle que nous
+avons force sangliers a Saint-Germain-en-Laye.
+
+--C'est bien dangereux, le sanglier, dit Chicot. Le roi Charles IX, je
+me le rappelle, a manque etre tue a une chasse au sanglier; et puis
+les epieux sont durs, et cela fait des ampoules a nos petites mains.
+N'est-ce pas, mon fils?
+
+M. de Monsoreau regarda Chicot de travers.
+
+--Tiens, dit le Gascon a Henri, il n'y a pas longtemps que ton grand
+veneur a rencontre un loup.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que, comme les Nuees du poete Aristophane, il en a retenu la
+figure, l'oeil surtout; c'est frappant.
+
+M. de Monsoreau se retourna, et dit en palissant a Chicot:
+
+--Monsieur Chicot, je suis peu fait aux bouffons, ayant rarement vecu
+a la cour, et je vous previens que, devant mon roi, je n'aime point a
+etre humilie, surtout lorsqu'il s'agit de son service.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous etes tout le contraire de nous,
+qui sommes gens de cour; aussi avons-nous bien ri de la derniere
+bouffonnerie.
+
+--Et quelle est cette bouffonnerie? demanda Monsoreau.
+
+--Il vous a nomme grand veneur; vous voyez que, s'il est moins bouffon
+que moi, il est encore plus fou, ce cher Henriquet.
+
+Monsoreau lanca un regard terrible au Gascon.
+
+--Allons, allons, dit Henri, qui prevoyait une querelle, parlons
+d'autre chose, messieurs.
+
+--Oui, dit Chicot, parlons des merites de Notre-Dame de Chartres.
+
+--Chicot, pas d'impietes, dit le roi d'un ton severe.
+
+--Des impietes, moi? dit Chicot, allons donc; tu me prends pour un
+homme d'Eglise, tandis que je suis un homme d'epee. Au contraire,
+c'est moi qui te previendrai d'une chose, mon fils.
+
+--Et de laquelle?
+
+--C'est que tu en uses mal avec Notre-Dame de Chartres, Henri, on ne
+peut plus mal.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute. Notre-Dame avait deux chemises accoutumees a se trouver
+ensemble, et tu les as separees. A ta place, je les eusse reunies,
+Henri, et il y eut eu chance au moins pour qu'un miracle se fit.
+
+Cette allusion un peu brutale a la separation du roi et de la reine
+fit rire les amis du roi.
+
+Henri se detira les bras, se frotta les yeux et sourit a son tour.
+
+--Pour cette fois, dit-il, le fou a, mordieu, raison.
+
+Et il parla d'autre chose.
+
+--Monsieur, dit tout bas Monsoreau a Chicot, vous plairait-il, sans
+faire semblant de rien, d'aller m'attendre dans l'embrasure de cette
+fenetre?
+
+--Comment donc, monsieur! dit Chicot, mais avec le plus grand plaisir.
+
+--Eh bien, alors, tirons a l'ecart.
+
+--Au fond d'un bois, si cela vous convient, monsieur.
+
+--Treve de plaisanteries, elles sont inutiles, car il n'y a plus
+personne pour en rire, dit Monsoreau en rejoignant le bouffon dans
+l'embrasure ou celui-ci l'avait precede. Nous sommes face a face, nous
+nous devons la verite, monsieur Chicot, monsieur le fou, monsieur le
+bouffon; un gentilhomme vous defend, entendez-vous bien ce mot, vous
+defend de rire de lui; il vous invite surtout a bien reflechir avant
+de donner vos rendez-vous dans les bois, car dans ces bois ou vous
+vouliez me conduire tout a l'heure, il pousse une collection de batons
+volants et autres, tout a fait dignes de faire suite a ceux qui vous
+ont si rudement etrilles de la part de M. de Mayenne.
+
+--Ah! fit Chicot sans s'emouvoir en apparence, bien que son oeil noir
+eut lance un sombre eclair. Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que
+je dois a M. de Mayenne; vous voudriez donc que je devinsse votre
+debiteur comme je suis le sien, et que je vous placasse sur la meme
+ligne dans mon souvenir et vous gardasse une part egale de ma
+reconnaissance?
+
+--Il me semble que, parmi vos creanciers, monsieur, vous oubliez de
+compter le principal.
+
+--Cela m'etonne, monsieur, car je me vante d'avoir excellente memoire;
+quel est donc ce creancier, je vous prie?
+
+--Maitre Nicolas David.
+
+--Oh! pour celui-la, vous vous trompez, dit Chicot avec un sourire
+sinistre; je ne lui dois plus rien, il est paye.
+
+En ce moment, un troisieme interlocuteur vint se meler a la
+conversation.
+
+C'etait Bussy.
+
+--Ah! monsieur de Bussy, dit Chicot, venez un peu a mon aide. Voici M.
+de Monsoreau qui m'a detourne comme vous voyez, et qui veut me mener
+ni plus ni moins qu'un cerf ou un daim; dites-lui qu'il se trompe,
+monsieur de Bussy, qu'il a affaire a un sanglier, et que le sanglier
+revient sur le chasseur.
+
+--Monsieur Chicot, dit Bussy, je crois que vous faites tort a M. le
+grand veneur en pensant qu'il ne vous tient pas pour ce que vous etes,
+c'est-a-dire pour un bon gentilhomme. Monsieur, continua Bussy en
+s'adressant au comte, j'ai l'honneur de vous prevenir que M. le duc
+d'Anjou desire vous parler.
+
+--A moi? fit Monsoreau inquiet.
+
+--A vous-meme, monsieur, dit Bussy.
+
+Monsoreau dirigea sur son interlocuteur un regard qui avait
+l'intention de penetrer jusqu'au fond de son ame, mais fut force de
+s'arreter a la surface, tant les yeux et le sourire de Bussy etaient
+pleins de serenite.
+
+--M'accompagnez-vous, monsieur? demanda le grand veneur au
+gentilhomme.
+
+--Non, monsieur, je cours prevenir Son Altesse que vous vous rendez a
+ses ordres, tandis que vous prendrez conge du roi.
+
+Et Bussy s'en retourna comme il etait venu, se glissant, avec son
+adresse ordinaire, parmi la foule des courtisans.
+
+Le duc d'Anjou attendait effectivement dans son cabinet et relisait la
+lettre que nos lecteurs connaissent deja. Entendant du bruit aux
+portieres, il crut que c'etait Monsoreau qui se rendait a ses ordres,
+et cacha cette lettre.
+
+Bussy parut.
+
+--Eh bien? dit le duc.
+
+--Eh bien, monseigneur, le voici.
+
+--Il ne se doute de rien?
+
+--Et quand cela serait, lorsqu'il serait sur ses gardes? dit Bussy;
+n'est-ce pas votre creature? Tire du neant par vous, ne pouvez-vous
+pas le reduire au neant?
+
+--Sans doute, repondit le duc avec cet air preoccupe que lui donnait
+toujours l'approche des evenements ou il fallait developper quelque
+energie.
+
+--Vous parait-il moins coupable qu'il ne l'etait hier?
+
+--Cent fois plus! ses crimes sont de ceux qui s'accroissent quand on y
+reflechit.
+
+--D'ailleurs, dit Bussy, tout se borne a un seul point: il a enleve
+par trahison une jeune fille noble; il l'a epousee frauduleusement et
+par des moyens indignes d'un gentilhomme; il demandera lui-meme la
+resolution de ce mariage, ou vous la demanderez pour lui.
+
+--C'est arrete ainsi.
+
+--Et au nom du pere, au nom de la jeune fille, au nom du chateau de
+Meridor, au nom de Diane, j'ai votre parole?
+
+--Vous l'avez.
+
+--Songez qu'ils sont prevenus, qu'ils attendent dans l'anxiete le
+resultat de votre entrevue avec cet homme.
+
+--La jeune fille sera libre, Bussy, je t'en engage ma foi.
+
+--Ah! dit Bussy, si vous faites cela, vous serez reellement un grand
+prince, monseigneur.
+
+Et il prit la main du duc, cette main qui avait signe tant de fausses
+promesses, qui avait manque a tant de serments jures, et il la baisa
+respectueusement.
+
+En ce moment on entendit des pas dans le vestibule.
+
+--Le voici, dit Bussy.
+
+--Faites entrer M. de Monsoreau, cria Francois avec une severite qui
+parut de bon augure a Bussy.
+
+Et cette fois le jeune gentilhomme, presque sur d'atteindre enfin au
+resultat ambitionne par lui, ne put empecher son regard de prendre, en
+saluant Monsoreau, une legere teinte d'ironie orgueilleuse; le grand
+veneur recut, de son cote, le salut de Bussy avec ce regard vitreux
+derriere lequel il retranchait les sentiments de son ame, comme
+derriere une infranchissable forteresse.
+
+Bussy attendit dans ce corridor que nous connaissons deja, dans ce
+meme corridor ou la Mole, une nuit, avait failli etre etrangle par
+Charles IX, Henri III, le duc d'Alencon et le duc de Guise, avec la
+cordeliere de la reine mere. Ce corridor, ainsi que le palier auquel
+il correspondait, etait pour le moment encombre de gentilshommes qui
+venaient faire leur cour au duc.
+
+Bussy prit place avec eux, et chacun s'empressa de lui faire sa place,
+autant pour la consideration dont il jouissait par lui-meme que pour
+sa faveur pres du duc d'Anjou. Le gentilhomme enferma toutes ses
+sensations en lui-meme, et, sans rien laisser apercevoir de la
+terrible angoisse qu'il concentrait dans son coeur, il attendit le
+resultat de cette conference ou tout son bonheur a venir etait en jeu.
+
+La conversation ne pouvait manquer d'etre animee: Bussy avait assez vu
+de M. de Monsoreau pour comprendre que celui-ci ne se laisserait pas
+detruire sans lutte. Mais, enfin, il ne s'agissait pour le duc d'Anjou
+que d'appuyer la main sur lui, et s'il ne pliait pas, eh bien, alors
+il romprait.
+
+Tout a coup l'eclat bien connu de la voix du prince se fit entendre.
+Cette voix semblait commander.
+
+Bussy tressaillit de joie.
+
+--Ah! dit-il, voila le duc qui me tient parole. Mais a cet eclat il
+n'en succeda aucun autre, et, comme chacun se taisait en se regardant
+avec inquietude, un profond silence regna bientot parmi les
+courtisans.
+
+Inquiet, trouble dans son reve commence, soumis maintenant au flux des
+esperances et au reflux de la crainte, Bussy sentit s'ecouler minute
+par minute pres d'un quart d'heure.
+
+Tout a coup la porte de la chambre du duc s'ouvrit, et l'on entendit a
+travers les portieres sortir de cette chambre des voix enjouees.
+
+Bussy savait que le duc etait seul avec le grand veneur, et que, si
+leur conversation avait suivi son cours ordinaire, elle ne devrait
+etre rien moins que joyeuse en ce moment.
+
+Cette placidite le fit frissonner.
+
+Bientot les voix se rapprocherent, la portiere se souleva. Monsoreau
+sortit a reculons et en saluant. Le duc le reconduisit jusqu'a la
+limite de sa chambre, en disant:
+
+--Adieu! notre ami. C'est chose convenue.
+
+--Notre ami, murmura Bussy, sangdieu! que signifie cela?
+
+--Ainsi, monseigneur, dit Monsoreau toujours tourne vers le prince,
+c'est bien l'avis de Votre Altesse; le meilleur moyen a present, c'est
+la publicite.
+
+--Oui, oui, dit le duc, ce sont jeux d'enfants que tous ces mysteres.
+
+--Alors, dit le grand veneur, des ce soir je la presenterai au roi.
+
+--Marchez sans crainte, j'aurai tout prepare.
+
+Le duc se pencha vers le grand veneur et lui dit quelques mots a
+l'oreille.
+
+--C'est fait, monseigneur, repondit celui-ci.
+
+Monsoreau salua une derniere fois le duc, qui, sans voir Bussy, cache
+qu'il etait par les plis d'une portiere a laquelle il se cramponnait
+pour ne pas tomber, examinait les assistants.
+
+--Messieurs, dit Monsoreau se retournant vers les gentilshommes qui
+attendaient leur tour d'audience, et qui s'inclinaient deja devant une
+faveur a l'eclat de laquelle semblait palir celle de Bussy; messieurs,
+permettez que je vous annonce une nouvelle: monseigneur me permet que
+je rende public mon mariage avec mademoiselle Diane de Meridor, ma
+femme depuis plus d'un mois, et que, sous ses auspices, je la presente
+ce soir a la cour.
+
+Bussy chancela; quoique le coup ne fut deja plus inattendu, il etait
+si violent, qu'il pensa en etre ecrase.
+
+Ce fut alors qu'il avanca la tete, et que le duc et lui, tous deux
+pales de sentiments bien opposes, echangerent un regard de mepris de
+la part de Bussy, de terreur de la part du duc d'Anjou.
+
+Monsoreau traversa le groupe des gentilshommes, au milieu des
+compliments et des felicitations.
+
+Quant a Bussy, il fit un mouvement pour aller au duc; mais celui-ci
+vit ce mouvement, et le prevint en laissant retomber la portiere; en
+meme temps, derriere la portiere, la porte se referma, et l'on
+entendit le grincement de la clef dans la serrure.
+
+Bussy sentit alors son sang affluer chaud et tumultueux a ses tempes
+et a son coeur. Sa main, rencontrant la dague pendue a son ceinturon,
+la tira machinalement a moitie du fourreau; car, chez cet homme, les
+passions prenaient un premier elan irresistible; mais l'amour, qui
+l'avait pousse a cette violence, paralysa toute sa fougue; une douleur
+amere, profonde, lancinante, etouffa la colere: au lieu de se gonfler,
+le coeur eclata.
+
+Dans ce paroxysme de deux passions qui luttaient ensemble, l'energie
+du jeune homme succomba, comme tombent ensemble, pour s'etre choquees
+au plus fort de leur ascension, deux vagues courroucees qui semblaient
+vouloir escalader le ciel.
+
+Bussy comprit que, s'il restait la, il allait donner le spectacle de
+sa douleur insensee; il suivit le corridor, gagna l'escalier secret,
+descendit par une poterne dans la cour du Louvre, sauta sur son cheval
+et prit au galop le chemin de la rue Saint-Antoine.
+
+Le baron et Diane attendaient la reponse promise par Bussy; ils virent
+le jeune homme apparaitre, pale, le visage bouleverse et les yeux
+sanglants.
+
+--Madame, s'ecria Bussy, meprisez-moi, haissez-moi; je croyais etre
+quelque chose dans ce monde, et je ne suis qu'un atome; je croyais
+pouvoir quelque chose, et je ne peux pas meme m'arracher le coeur.
+Madame, vous etes bien la femme de M. de Monsoreau, et sa femme
+legitime reconnue a cette heure, et qui doit etre presentee ce soir.
+Mais je suis un pauvre fou, un miserable insense, ou plutot, ou
+plutot, oui, comme vous le disiez, monsieur le baron, c'est M. le duc
+d'Anjou qui est un lache et un infame.
+
+Et, laissant le pere et la fille epouvantes, fou de douleur, ivre de
+rage, Bussy sortit de la chambre, se precipita par les montees, sauta
+sur son cheval, lui enfonca ses deux eperons dans le ventre, et, sans
+savoir ou il allait, lachant les renes, ne s'occupant que d'etreindre
+son coeur grondant sous sa main crispee, il partit, semant sur son
+passage le vertige et la terreur.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+CE QUI S'ETAIT PASSE ENTRE MONSEIGNEUR LE DUC D'ANJOU ET LE GRAND
+VENEUR.
+
+
+Il est temps d'expliquer ce changement subit qui s'etait opere dans
+les facons du duc d'Anjou a l'egard de Bussy.
+
+Le duc, lorsqu'il recut M. de Monsoreau, apres les exhortations de son
+gentilhomme, etait monte sur le ton le plus favorable aux projets de
+ce dernier. Sa bile, facile a s'irriter, debordait d'un coeur ulcere
+par les deux passions dominantes dans ce coeur: l'amour-propre du duc
+avait recu sa blessure; la peur d'un eclat, dont menacait Bussy, au
+nom de M. de Meridor, fouettait plus douloureusement encore la colere
+de Francois.
+
+En effet, deux sentiments de cette nature produisent, en se combinant,
+d'epouvantables explosions, quand le coeur qui les renferme, pareil a
+ces bombes saturees de poudre, est assez solidement construit, assez
+hermetiquement clos pour que la compression double l'eclat.
+
+M. d'Alencon recut donc le grand veneur avec un de ces visages severes
+qui faisaient trembler a la cour les plus intrepides, car on savait
+les ressources de Francois en matiere de vengeance.
+
+--Votre Altesse m'a mande? dit Monsoreau fort calme et avec un regard
+aux tapisseries; car il devinait, cet homme habitue a manier l'ame du
+prince, tout le feu qui couvait sous ces froideurs apparentes, et l'on
+eut dit, pour transporter la figure de l'etre vivant aux objets
+inanimes, qu'il demandait compte a l'appartement des projets au
+maitre.
+
+--Ne craignez rien, monsieur, dit le duc qui avait compris; il n'y a
+personne derriere ces tentures; nous pourrons causer librement et
+surtout franchement.
+
+Monsoreau s'inclina.
+
+--Car vous etes un bon serviteur, monsieur le grand veneur de France,
+et vous avez de l'attachement pour ma personne?
+
+--Je le crois, monseigneur.
+
+--Moi, j'en suis sur, monsieur, c'est vous qui, en mainte occasion,
+m'avez instruit des complots ourdis contre moi, vous qui avez aide mes
+entreprises, oubliant souvent vos interets, exposant votre vie.
+
+--Altesse!....
+
+--Je le sais. Dernierement encore, il faut que je vous le rappelle,
+car, en verite, vous avez tant de delicatesse, que jamais chez vous
+aucune allusion, meme indirecte, ne remet en evidence les services
+rendus. Dernierement, pour cette malheureuse aventure....
+
+--Quelle aventure, monseigneur?
+
+--Cet enlevement de mademoiselle de Meridor; pauvre jeune fille!
+
+--Helas! murmura Monsoreau de facon que la reponse ne fut pas
+serieusement applicable au sens des paroles de Francois.
+
+--Vous la plaignez, n'est-ce pas? dit ce dernier l'appelant sur un
+terrain sur.
+
+--Ne la plaindriez-vous pas, Altesse?
+
+--Moi! oh! vous savez si j'ai regrette ce funeste caprice! Et tenez,
+il a fallu toute l'amitie que j'ai pour vous, toute l'habitude que
+j'ai de vos bons services, pour me faire oublier que sans vous je
+n'eusse pas enleve la jeune fille.
+
+Monsoreau sentit le coup.
+
+--Voyons, se dit-il, seraient-ce simplement des remords? Monseigneur,
+repliqua-t-il, votre bonte naturelle vous conduit a exagerer: vous
+n'avez pas plus cause la mort de cette jeune fille, que moi-meme....
+
+--Comment cela?
+
+--Certes, vous n'aviez pas l'intention de pousser la violence jusqu'a
+la mort de mademoiselle de Meridor?
+
+--Oh! non.
+
+--Alors l'intention vous absout, monseigneur; c'est un malheur, un
+malheur comme le hasard en cause tous les jours.
+
+---Et, d'ailleurs, ajouta le duc en plongeant son regard dans le coeur
+de Monsoreau, la mort a tout enveloppe dans son eternel silence....
+
+Il y eut assez de vibration dans la voix du prince pour que Monsoreau
+levat les yeux aussitot, et se dit:
+
+--Ce ne sont pas des remords....
+
+--Monseigneur, reprit-il, voulez-vous que je parle franc a Votre
+Altesse?
+
+--Pourquoi hesiteriez-vous? dit aussitot le prince avec un etonnement
+mele de hauteur.
+
+--En effet, dit Monsoreau, je ne sais pas pourquoi j'hesiterais.
+
+--Qu'est-ce a dire?
+
+--Oh! monseigneur, je veux dire qu'avec un prince aussi eminent par
+son intelligence et sa noblesse de coeur, la franchise doit entrer
+desormais comme un element principal dans cette conversation.
+
+--Desormais?... Que signifie?
+
+--C'est que, au debut, Votre Altesse n'a pas juge a propos d'user avec
+moi de cette franchise.
+
+--Vraiment! riposta le duc avec un eclat de rire qui decelait une
+furieuse colere.
+
+--Ecoutez-moi, monseigneur, dit humblement Monsoreau; je sais ce que
+Votre Altesse voulait me dire.
+
+--Parlez donc, alors.
+
+--Votre Altesse voulait me faire entendre que peut-etre mademoiselle
+de Meridor n'etait pas morte, et qu'elle dispensait de remords ceux
+qui se croyaient ses meurtriers.
+
+--Oh! quel temps vous avez mis, monsieur, a me faire faire cette
+reflexion consolante! Vous etes un fidele serviteur, sur ma parole!
+vous m'avez vu sombre, afflige; vous m'avez oui parler des reves
+funebres que je faisais depuis la mort de cette femme, moi dont la
+sensibilite n'est pas banale, Dieu merci... et vous m'avez laisse
+vivre ainsi, lorsque, avec ce seul doute, vous pouviez m'epargner tant
+de souffrances!... Comment faut-il que j'appelle cette conduite,
+monsieur?....
+
+Le duc prononca ces paroles avec tout l'eclat d'un courroux pret a
+deborder.
+
+--Monseigneur, repondit Monsoreau, on dirait que Votre Altesse dirige
+contre moi une accusation....
+
+--Traitre! s'ecria tout a coup le duc en faisant un pas vers le grand
+veneur, je la dirige et je l'appuie... Tu m'as trompe! tu m'as pris
+cette femme que j'aimais.
+
+Monsoreau palit affreusement, mais ne perdit rien de son attitude
+calme et presque fiere.
+
+--C'est vrai, dit-il.
+
+--Ah! c'est vrai... l'impudent, le fourbe!
+
+--Veuillez parler plus bas, monseigneur, dit Monsoreau toujours aussi
+calme. Votre Altesse oublie qu'elle parle a un gentilhomme, a un bon
+serviteur.
+
+Le duc se mit a rire convulsivement.
+
+--A un bon serviteur du roi! continua Monsoreau aussi impassible
+qu'avant cette terrible menace.
+
+Le duc s'arreta sur ce seul mot.
+
+--Que voulez-vous dire? murmura-t-il.
+
+--Je veux dire, reprit avec douceur et obsequiosite Monsoreau, que, si
+monseigneur voulait bien m'entendre, il comprendrait que j'aie pu
+prendre cette femme, puisque son Altesse voulait elle-meme la prendre.
+
+Le duc ne trouva rien a repondre, stupefait de tant d'audace.
+
+--Voici mon excuse, dit humblement le grand veneur; j'aimais ardemment
+mademoiselle de Meridor....
+
+--Moi aussi! repondit Francois avec une inexprimable dignite.
+
+--C'est vrai, monseigneur, vous etes mon maitre; mais mademoiselle de
+Meridor ne vous aimait pas.
+
+--Et elle t'aimait, toi?
+
+--Peut-etre, murmura Monsoreau.
+
+--Tu mens! tu mens! tu l'as violentee comme je la violentais.
+Seulement, moi, le maitre, j'ai echoue; toi, le valet, tu as reussi.
+C'est que je n'ai que la puissance, tandis que tu avais la trahison.
+
+--Monseigneur, je l'aimais.
+
+--Que m'importe, a moi?
+
+--Monseigneur....
+
+--Des menaces, serpent?
+
+--Monseigneur! prenez garde! dit Monsoreau en baissant la tete comme
+le tigre qui medite son elan. Je l'aimais, vous dis-je, et je ne suis
+pas un de vos valets comme vous disiez tout a l'heure. Ma femme est a
+moi comme ma terre; nul ne peut me la prendre, pas meme le roi. Or
+j'ai voulu avoir cette femme, et je l'ai prise.
+
+--Vraiment! dit Francois en s'elancant vers le timbre d'argent place
+sur la table, tu l'as prise, eh bien, tu la rendras.
+
+--Vous vous trompez, monseigneur, s'ecria Monsoreau en se precipitant
+vers la table pour empecher le prince d'appeler. Arretez cette
+mauvaise pensee qui vous vient de me nuire; car, si vous appeliez une
+fois, si vous me faisiez une injure publique....
+
+--Tu rendras cette femme, te dis-je.
+
+--La rendre, comment?... Elle est ma femme, je l'ai epousee devant
+Dieu.
+
+Monsoreau comptait sur l'effet de cette parole, mais le prince ne
+quitta point son attitude irritee.
+
+--Si elle est ta femme devant Dieu, dit-il, tu la rendras aux hommes!
+
+--Il sait donc tout? murmura Monsoreau.
+
+--Oui, je sais tout. Ce mariage, tu le rompras; je le romprai,
+fusses-tu cent fois engage devant tous les dieux qui ont regne dans le
+ciel.
+
+--Ah! monseigneur, vous blasphemez, dit Monsoreau.
+
+--Demain, mademoiselle de Meridor sera rendue a son pere; demain tu
+partiras pour l'exil que je vais t'imposer. Dans une heure, tu auras
+vendu ta charge de grand veneur: voila mes conditions, sinon, prends
+garde, vassal, je te briserai comme je brise ce verre.
+
+Et le prince, saisissant une coupe de cristal emaillee, present de
+l'archiduc d'Autriche, la lanca comme un furieux vers Monsoreau qui
+fut enveloppe de ses debris.
+
+--Je ne rendrai pas la femme, je ne quitterai pas ma charge et je
+demeurerai en France, reprit Monsoreau en courant a Francois
+stupefait.
+
+--Pourquoi cela... maudit?
+
+--Parce que je demanderai ma grace au roi de France, au roi elu a
+l'abbaye de Sainte-Genevieve, et que ce nouveau souverain, si bon, si
+noble, si heureux de la faveur divine, toute recente encore, ne
+refusera pas d'ecouter le premier suppliant qui lui presentera une
+requete.
+
+Monsoreau avait accentue progressivement ces mots terribles; le feu de
+ses yeux passait peu a peu dans sa parole, qui devenait eclatante.
+
+Francois palit a son tour, fit un pas en arriere, alla pousser la
+lourde tapisserie de la porte d'entree, puis, saisissant Monsoreau par
+la main, il lui dit, en saccadant chaque mot comme s'il eut ete au
+bout de ses forces:
+
+--C'est bien... c'est bien..., comte, cette requete, presentez-la-moi
+plus bas... je vous ecoute.
+
+--Je parlerai humblement, dit Monsoreau redevenu tout a coup
+tranquille, humblement comme il convient au tres-humble serviteur de
+Votre Altesse.
+
+Francois fit lentement le tour de la vaste chambre, et, quand il fut a
+portee de regarder derriere les tapisseries, il y regarda chaque fois.
+Il semblait ne pouvoir croire que les paroles de Monsoreau n'eussent
+pas ete entendues.
+
+--Vous disiez? demanda-t-il.
+
+--Je disais, monseigneur, qu'un fatal amour a tout fait. L'amour,
+noble seigneur, est la plus imperieuse des passions.... Pour me faire
+oublier que Votre Altesse avait jete les yeux sur Diane, il fallait
+que je ne fusse plus maitre de moi.
+
+--Je vous le disais, comte, c'est une trahison.
+
+--Ne m'accablez pas, monseigneur, voila quelle est la pensee qui me
+vint. Je vous voyais riche, jeune, heureux; je vous voyais le premier
+prince du monde chretien.
+
+Le duc fit un mouvement.
+
+--Car vous l'etes... murmura Monsoreau a l'oreille du duc; entre ce
+rang supreme et vous, il n'y a plus qu'une ombre, facile a
+dissiper.... Je voyais toute la splendeur de votre avenir, et,
+comparant cette immense fortune au peu de chose que j'ambitionnais,
+ebloui de votre rayonnement futur qui m'empechait presque de voir la
+pauvre petite fleur que je desirais, moi chetif, pres de vous, mon
+maitre, je me suis dit: Laissons le prince a ses reves brillants, a
+ses projets splendides; la est son but; moi, je cherche le mien dans
+l'ombre.... A peine s'apercevra-t-il de ma retraite, a peine
+sentira-t-il glisser la chetive perle que je derobe a son bandeau
+royal.
+
+--Comte! comte! dit le duc, enivre malgre lui par la magie de cette
+peinture.
+
+--Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monseigneur?
+
+A ce moment, le duc leva les yeux. Il vit au mur, tapisse de cuir
+dore, le portrait de Bussy, qu'il aimait a regarder parfois comme il
+avait jadis aime a regarder le portrait de la Mole. Ce portrait avait
+l'oeil si fier, la mine si haute, il tenait son bras si superbement
+arrondi sur la hanche, que le duc se figura voir Bussy lui-meme avec
+son oeil de feu, Bussy qui sortait de la muraille pour l'exciter a
+prendre courage.
+
+--Non, dit-il, je ne puis vous pardonner: ce n'est pas pour moi que je
+tiens rigueur, Dieu m'en est temoin; c'est parce qu'un pere en deuil,
+un pere indignement abuse, reclame sa fille; c'est parce qu'une femme,
+forcee a vous epouser, crie vengeance contre vous; c'est parce que, en
+un mot, le premier devoir d'un prince est la justice.
+
+--Monseigneur!
+
+--C'est, vous dis-je, le premier devoir d'un prince, et je ferai
+justice....
+
+--Si la justice, dit Monsoreau, est le premier devoir d'un prince, la
+reconnaissance est le premier devoir d'un roi.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Je dis que jamais un roi ne doit oublier celui auquel il doit sa
+couronne.... Or, monseigneur....
+
+--Eh bien?...
+
+--Vous me devez la couronne, sire!
+
+--Monsoreau! s'ecria le duc avec une terreur plus grande encore qu'aux
+premieres attaques du grand veneur. Monsoreau! reprit-il d'une voix
+basse et tremblante, etes-vous donc alors un traitre envers le roi
+comme vous futes un traitre envers le prince?
+
+--Je m'attache a qui me soutient, sire! continua Monsoreau d'une voix
+de plus en plus elevee.
+
+--Malheureux!...
+
+Et le duc regarda encore le portrait de Bussy.
+
+--Je ne puis! dit-il... Vous etes un loyal gentilhomme, Monsoreau,
+vous comprendrez que je ne puis approuver ce que vous avez fait.
+
+--Pourquoi cela, monseigneur?
+
+--Parce que c'est une action indigne de vous et de moi.... Renoncez a
+cette femme. Eh! mon cher comte... encore ce sacrifice; mon cher
+comte, je vous en dedommagerai par tout ce que vous me demanderez....
+
+--Votre Altesse aime donc encore Diane de Meridor? fit Monsoreau pale
+de jalousie.
+
+--Non! non! je le jure, non!
+
+--Eh bien, alors, qui peut arreter Votre Altesse? Elle est ma femme;
+ne suis-je pas bon gentilhomme? quelqu'un peut-il s'immiscer ainsi
+dans les secrets de ma vie?
+
+--Mais elle ne vous aime pas.
+
+--Qu'importe?
+
+--Faites cela pour moi, Monsoreau....
+
+--Je ne le puis....
+
+--Alors... dit le duc plonge dans la plus horrible perplexite...
+alors....
+
+--Reflechissez, sire!
+
+Le duc essuya son front couvert de la sueur que ce titre prononce par
+le comte venait d'y faire monter.
+
+--Vous me denonceriez?
+
+--Au roi detrone pour vous, oui, Votre Majeste; car, si mon nouveau
+prince me blessait dans mon honneur, dans mon bonheur, je retournerais
+a l'ancien.
+
+--C'est infame!
+
+--C'est vrai, sire; mais j'aime assez pour etre infame.
+
+--C'est lache!
+
+--Oui, Votre Majeste, mais j'aime assez pour etre lache.
+
+Le duc fit un mouvement vers Monsoreau. Mais celui-ci l'arreta d'un
+seul regard, d'un seul sourire.
+
+--Vous ne gagneriez rien a me tuer, monseigneur, dit-il; il est des
+secrets qui surnagent avec les cadavres! Restons, vous un roi plein de
+clemence, moi le plus humble de vos sujets!
+
+Le duc se brisait les doigts les uns contre les autres, il les
+dechirait avec les ongles.
+
+--Allons, allons, mon bon seigneur, faites quelque chose pour l'homme
+qui vous a le mieux servi en toute chose.
+
+Francois se leva.
+
+--Que demandez-vous? dit-il.
+
+--Que Votre Majeste....
+
+--Malheureux! malheureux! tu veux donc que je le supplie?
+
+--Oh! monseigneur!
+
+Et Monsoreau s'inclina.
+
+--Dites, murmura Francois.
+
+--Monseigneur, vous me pardonnerez?
+
+--Oui.
+
+--Monseigneur, vous me reconcilierez avec M. de Meridor?
+
+--Oui.
+
+--Monseigneur, vous signerez mon contrat de mariage avec mademoiselle
+de Meridor?
+
+--Oui, fit le duc d'une voix etouffee.
+
+--Et vous honorerez ma femme d'un sourire, le jour ou elle paraitra en
+ceremonie au cercle de la reine, a qui je veux avoir l'honneur de la
+presenter?
+
+--Oui, dit Francois; est-ce tout?
+
+--Absolument tout, monseigneur.
+
+--Allez, vous avez ma parole.
+
+--Et vous, dit Monsoreau en s'approchant de l'oreille du duc, vous
+conserverez le trone ou je vous ai fait monter! Adieu, sire.
+
+Cette fois il le dit si bas, que l'harmonie de ce mot parut suave au
+prince.
+
+--Il ne me reste plus, pensa Monsoreau, qu'a savoir comment le duc a
+ete instruit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+COMMENT SE TINT LE CONSEIL DU ROI.
+
+
+Le jour meme, M. de Monsoreau avait, selon son desir manifeste au duc
+d'Anjou, presente sa femme au cercle de la reine mere et a celui de la
+reine.
+
+Henri, soucieux comme a son ordinaire, avait ete se coucher, prevenu
+par M. de Morvilliers que le lendemain il faudrait tenir un grand
+conseil.
+
+Henri ne fit pas meme de questions au chancelier; il etait tard, Sa
+Majeste avait envie de dormir. On prit l'heure la plus commode pour ne
+deranger ni le repos ni le sommeil du roi.
+
+Ce digne magistrat connaissait parfaitement son maitre, et savait
+qu'au contraire de Philippe de Macedoine le roi endormi ou a jeun
+n'ecouterait pas avec une lucidite suffisante les communications qu'il
+avait a lui faire.
+
+Il savait aussi que Henri, dont les insomnies etaient
+frequentes,--c'est l'apanage de l'homme qui doit veiller sur le
+sommeil d'autrui de ne pas dormir lui-meme,--songerait au milieu de la
+nuit a l'audience demandee, et la donnerait avec une curiosite
+aiguillonnee selon la gravite de la circonstance.
+
+Tout se passa comme M. de Morvilliers l'avait prevu.
+
+Apres un premier sommeil de trois ou quatre heures, Henri se reveilla;
+la demande du chancelier lui revint en tete, il s'assit sur son lit,
+se mit a penser, et, las de penser tout seul, il se laissa glisser le
+long de ses matelas, passa ses calecons de soie, chaussa ses
+pantoufles, et, sans rien changer a sa toilette de nuit, qui le
+rendait pareil a un fantome, il s'achemina, a la lueur de sa lampe,
+qui, depuis que le souffle de l'Eternel etait passe dans l'Anjou avec
+Saint-Luc, ne s'eteignait plus; il s'achemina, disons-nous, vers la
+chambre de Chicot, la meme ou s'etaient si heureusement celebrees les
+noces de mademoiselle de Brissac.
+
+Le Gascon dormait a plein sommeil et ronflait comme une forge.
+
+Henri le tira trois fois par le bras sans parvenir a le reveiller.
+
+A la troisieme fois cependant, le roi ayant accompagne le geste de la
+voix et appele Chicot a tue-tete, le Gascon ouvrit un oeil.
+
+--Chicot! repeta le roi.
+
+--Qu'y a-t-il encore? demanda Chicot.
+
+--Eh! mon ami, dit Henri, comment peux-tu dormir ainsi quand ton roi
+veille?
+
+--Ah! mon Dieu! s'ecria Chicot, feignant de ne pas reconnaitre le roi,
+est-ce que Sa Majeste a pris une indigestion?
+
+--Chicot, mon ami, dit Henri, c'est moi!
+
+--Qui, toi?
+
+--Moi, Henri.
+
+--Decidement, mon fils, ce sont les becassines qui t'etouffent. Je
+t'avais cependant prevenu; tu en as trop mange hier soir, comme aussi
+de ces bisques aux ecrevisses.
+
+--Non, dit Henri, car a peine y ai-je goute.
+
+--Alors, dit Chicot, c'est qu'on t'a empoisonne. Ventre de biche! que
+tu es pale! Henri.
+
+--C'est mon masque de toile, mon ami, dit le roi.
+
+--Tu n'es donc pas malade?
+
+--Non.
+
+--Alors pourquoi me reveilles-tu?
+
+--Parce que le chagrin me persecute.
+
+--Tu as du chagrin?
+
+--Beaucoup.
+
+--Tant mieux.
+
+--Comment, tant mieux?
+
+--Oui, le chagrin fait reflechir; et tu reflechiras qu'on ne reveille
+un honnete homme a deux heures du matin que pour lui faire un cadeau.
+Que m'apportes-tu, voyons?
+
+--Rien, Chicot; je viens causer avec toi.
+
+--Ce n'est point assez.
+
+--Chicot, M. de Morvilliers est venu hier soir a la cour.
+
+--Tu recois bien mauvaise compagnie, Henri; et que venait-il faire?
+
+--Il venait me demander audience.
+
+--Ah! voila un homme qui sait vivre; ce n'est pas comme toi, qui
+entres dans la chambre des gens a deux heures du matin sans dire gare.
+
+--Que pouvait-il avoir a me dire, Chicot?
+
+--Comment! malheureux, s'ecria le Gascon, c'est pour me demander cela
+que tu me reveilles?
+
+--Chicot, mon ami, tu sais que M. de Morvilliers s'occupe de ma
+police.
+
+--Non, ma foi, dit Chicot, je ne le savais pas.
+
+--Chicot, dit le roi, je trouve, au contraire, moi, que M. de
+Morvilliers est toujours tres-bien renseigne.
+
+--Et quand je pense, dit le Gascon, que je pourrais dormir au lieu
+d'entendre de pareilles sornettes!
+
+--Tu doutes de la surveillance du chancelier? demanda Henri.
+
+--Oui, corbeuf, j'en doute, dit Chicot, et j'ai mes raisons.
+
+--Lesquelles?
+
+--Si je t'en donne une seule, cela te suffira-t-il?
+
+--Oui, si elle est bonne.
+
+--Et tu me laisseras tranquille apres?
+
+--Certainement.
+
+--Eh bien, un jour, non, c'etait un soir.
+
+--Peu importe!
+
+--Au contraire, cela importe beaucoup. Eh bien, un soir je t'ai battu
+dans la rue Froidmantel; tu avais avec toi Quelus et Schomberg....
+
+--Tu m'as battu?
+
+--Oui, batonne, batonne, tous trois.
+
+--A quel propos?
+
+--Vous aviez insulte mon page, vous avez recu les coups, et M. de
+Morvilliers ne vous en a rien dit.
+
+--Comment! s'ecria Henri, c'etait toi, scelerat? c'etait toi,
+sacrilege?
+
+--Moi-meme, dit Chicot en se frottant les mains; n'est-ce pas, mon
+fils, que je frappe bien quand je frappe?
+
+--Miserable!
+
+--Tu avoues donc que c'est la verite?
+
+--Je te ferai fouetter, Chicot.
+
+--Il ne s'agit pas de cela: est-ce vrai, oui ou non? voila tout ce que
+je te demande.
+
+--Tu sais bien que c'est vrai, malheureux!
+
+--As-tu fait venir le lendemain M. de Morvilliers?
+
+--Oui, puisque tu etais la quand il est venu.
+
+--Lui as-tu raconte le facheux accident qui etait arrive la veille a
+un gentilhomme de tes amis?
+
+--Oui.
+
+--Lui as-tu ordonne de retrouver le coupable?
+
+--Oui.
+
+--Te l'a-t-il retrouve?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, va donc te coucher, Henri: tu, vois que ta police est mal
+faite.
+
+Et, se retournant vers le mur, sans vouloir repondre davantage, Chicot
+se remit a ronfler avec un bruit de grosse artillerie qui ota au roi
+toute esperance de le tirer de ce second sommeil.
+
+Henri rentra en soupirant dans sa chambre, et, a defaut d'autre
+interlocuteur, se mit a deplorer, avec son levrier Narcisse, le
+malheur qu'ont les rois de ne jamais connaitre la verite qu'a leurs
+depens.
+
+Le lendemain le conseil s'assembla. Il variait selon les changeantes
+amities du roi. Cette fois il se composait de Quelus, de Maugiron, de
+d'Epernon et de Schomberg, en faveur tous quatre depuis plus de six
+mois.
+
+Chicot, assis au haut bout de la table, taillait des bateaux en
+papier, et les alignait methodiquement, pour faire, disait-il, une
+flotte a Sa Majeste tres-chretienne, a l'instar de la flotte du roi
+tres-catholique.
+
+On annonca M. de Morvilliers.
+
+L'homme d'Etat avait pris son plus sombre costume et son air le plus
+lugubre. Apres un salut profond, qui lui fut rendu par Chicot, il
+s'approcha du roi:
+
+--Je suis, dit-il, devant le conseil de Votre Majeste?
+
+--Oui, devant mes meilleurs amis. Parlez.
+
+--Eh bien, sire, je prends assurance et j'en ai besoin. Il s'agit de
+denoncer un complot bien terrible a Votre Majeste.
+
+--Un complot! s'ecrierent tous les assistants.
+
+Chicot dressa l'oreille et suspendit la fabrication d'une superbe
+galiote a deux tetes, dont il voulait faire la barque amirale de la
+flotte.
+
+--Un complot, oui, Majeste, dit M. de Morvilliers, baissant la voix
+avec ce mystere qui presage les terribles confidences.
+
+--Oh! oh! fit le roi. Voyons, est-ce un complot espagnol?
+
+A ce moment M. le duc d'Anjou, mande au conseil, entra dans la salle,
+dont les portes se refermerent aussitot.
+
+--Vous entendez, mon frere, dit Henri apres le ceremonial. M. de
+Morvilliers nous denonce un complot contre la surete de l'Etat.
+
+Le duc jeta lentement sur les gentilshommes presents ce regard si
+clair et si defiant que nous lui connaissons.
+
+--Est-il bien possible?... murmura-t-il.
+
+--Helas! oui, monseigneur, dit M. de Morvilliers, un complot menacant.
+
+--Contez-nous cela, repliqua Chicot en mettant sa galiote terminee
+dans le bassin de cristal place sur la table.
+
+--Oui, balbutia le duc d'Anjou, contez-nous cela, monsieur le
+chancelier.
+
+--J'ecoute, dit Henri.
+
+Le chancelier prit sa voix la plus voilee, sa pose la plus courbee,
+son regard le plus affaire.
+
+--Sire, dit-il, depuis tres-longtemps je veillais sur les menees de
+quelques mecontents....
+
+--Oh! fit Chicot... quelques?... Vous etes bien modeste, monsieur de
+Morvilliers!...
+
+--C'etaient, continua le chancelier, des hommes sans aveu, des
+boutiquiers, des gens de metiers ou de petits clercs de robe... il y
+avait de ci, de la, des moines et des ecoliers.
+
+--Ce ne sont pas la de bien grands princes, dit Chicot avec une
+parfaite tranquillite, et en recommencant un nouveau vaisseau a deux
+pointes.
+
+Le duc d'Anjou sourit forcement.
+
+--Vous allez voir, sire, dit le chancelier; je savais que les
+mecontents profitent toujours de deux occasions principales, la guerre
+ou la religion....
+
+--C'est fort sense, dit Henri. Apres?
+
+Le chancelier, heureux de cet eloge, poursuivit:
+
+--Dans l'armee, j'avais des officiers devoues a Votre Majeste qui
+m'informaient de tout; dans la religion, c'est plus difficile. Alors
+j'ai mis des hommes en campagne.
+
+--Toujours fort sense, dit Chicot.
+
+Et enfin, continua Morvilliers, je reussis a faire decider par mes
+agents un homme de la prevote de Paris.
+
+--A quoi faire? dit le roi.
+
+--A espionner les predicateurs qui vont excitant le peuple contre
+Votre Majeste.
+
+--Oh! oh! pensa Chicot, mon ami serait-il connu?
+
+--Ces gens recoivent les inspirations, non pas de Dieu, sire, mais
+d'un parti fort hostile a la couronne. Ce parti, je l'ai etudie.
+
+--Fort bien, dit le roi.
+
+--Tres-sense, dit Chicot.
+
+--Et j'en connais les esperances, ajouta triomphalement Morvilliers.
+
+--C'est superbe! s'ecria Chicot.
+
+Le roi fit signe au Gascon de se taire.
+
+Le duc d'Anjou ne perdit pas de vue l'orateur.
+
+--Pendant plus de deux mois, dit le chancelier, j'entretins aux gages
+de Votre Majeste des hommes de beaucoup d'adresse, d'un courage a
+toute epreuve, d'une avidite insatiable, c'est vrai, mais que j'avais
+soin de faire tourner au profit du roi; car, tout en les payant
+magnifiquement, j'y gagnais encore. J'appris d'eux que, moyennant le
+sacrifice d'une forte somme d'argent, je connaitrais le premier
+rendez-vous des conspirateurs.
+
+--Voila qui est bon, dit Chicot, paye, mon roi, paye!
+
+--Eh! qu'a cela ne tienne, s'ecria Henri, voyons... chancelier, le but
+de ce complot, l'esperance des conspirateurs?...
+
+--Sire! il ne s'agit de rien moins que d'une seconde Saint-Barthelemy.
+
+--Contre qui?
+
+--Contre les huguenots. Les assistants se regarderent surpris.
+
+--Combien cela vous a-t-il coute, a peu pres? demanda Chicot.
+
+--Soixante-quinze mille livres d'une part, cent mille de l'autre.
+
+Chicot se retourna vers le roi.
+
+--Si tu veux, pour mille ecus, je te dis le secret de M. de
+Morvilliers, s'ecria le Gascon.
+
+Celui-ci fit un geste de surprise; le duc d'Anjou fit meilleur visage
+qu'on n'eut pu s'y attendre.
+
+--Dis, repliqua le roi.
+
+--C'est la Ligue pure et simple, fit Chicot, la Ligue commencee depuis
+dix ans. M. de Morvilliers a decouvert ce que tout bourgeois parisien
+sait comme son _pater._
+
+--Monsieur... interrompit le chancelier.
+
+--Je dis la verite... et je le prouverai, s'ecria Chicot d'un ton
+d'avocat.
+
+--Dites-moi le lieu de la reunion des ligueurs, alors.
+
+--Tres-volontiers, 1o la place publique; 2o la place publique; 3o les
+places publiques.
+
+--Monsieur Chicot veut rire, dit en grimacant le chancelier, et leur
+signe de ralliement?
+
+--Ils sont habilles en parisiens et remuent les jambes lorsqu'ils
+marchent, repondit gravement Chicot.
+
+Un eclat de rire general accueillit cette explication. M. de
+Morvilliers crut qu'il serait de bon gout de ceder a l'entrainement,
+et il rit avec les autres. Mais, redevenant sombre:
+
+--Enfin, dit-il, mon espion a assiste a l'une de leurs seances, et
+cela dans un lieu que M. Chicot ne connait pas.
+
+Le duc d'Anjou palit.
+
+--Ou cela? dit le roi.
+
+--A l'abbaye Sainte-Genevieve!
+
+Chicot laissa tomber une poule en papier qu'il embarquait dans la
+barque amirale.
+
+--L'abbaye Sainte-Genevieve! dit le roi.
+
+--C'est impossible, murmura le duc.
+
+--Cela est, dit Morvilliers, satisfait de l'effet produit et regardant
+avec triomphe toute l'assemblee.
+
+--Et qu'ont-ils fait, monsieur le chancelier? qu'ont-ils decide?
+demanda le roi.
+
+--Que les ligueurs se nommeraient des chefs, que chaque enrole
+s'armerait, que chaque province recevrait un envoye de la metropole
+insurrectionnelle, que tous les huguenots cheris de Sa Majeste, ce
+sont leurs expressions....
+
+Le roi sourit.
+
+--Seraient massacres a un jour designe.
+
+--Voila tout? demanda Henri.
+
+--Peste! dit Chicot, on voit que tu es catholique.
+
+--Est-ce bien tout? dit le duc.
+
+--Non, monseigneur....
+
+--Peste! je crois bien que ce n'est pas tout. Si nous n'avions que
+cela pour cent soixante-quinze mille livres, le roi serait vole.
+
+--Parlez, chancelier, dit le roi.
+
+--Il y a des chefs....
+
+Chicot vit s'agiter sur le coeur du duc son pourpoint, que soulevaient
+les battements.
+
+--Tiens, tiens, tiens, dit-il, un complot qui a des chefs; c'est
+etonnant. Cependant il nous faut encore quelque chose pour nos cent
+soixante-quinze mille livres.
+
+--Ces chefs... leurs noms? demanda le roi; comment s'appellent ces
+chefs?
+
+--D'abord, un predicateur, un fanatique, un energumene, dont j'ai
+achete le nom dix mille livres.
+
+--Et vous avez bien fait.
+
+--Le frere genovefain Gorenflot!
+
+--Pauvre diable! fit Chicot avec une commiseration veritable. Il etait
+dit que cette aventure ne lui reussirait pas!
+
+--Gorenflot! dit le roi en ecrivant ce nom; bien... apres....
+
+--Apres... dit le chancelier avec hesitation, mais, sire, c'est
+tout....
+
+Et Morvilliers promena encore sur l'assemblee son regard inquisiteur
+et mysterieux, qui semblait dire: Si Votre Majeste etait seule, elle
+en saurait bien davantage.
+
+--Dites, chancelier, je n'ai que des amis ici... dites.
+
+--Oh! sire, celui que j'hesite a nommer a aussi des amis bien
+puissants....
+
+--Pres de moi?
+
+--Partout.
+
+--Sont-ils plus puissants que moi? s'ecria Henri pale de colere et
+d'inquietude.
+
+--Sire, un secret ne se dit pas a haute voix. Excusez-moi, je suis
+homme d'Etat.
+
+--C'est juste.
+
+--C'est fort sense! dit Chicot, mais nous sommes tous hommes d'Etat.
+
+--Monsieur, dit le duc d'Anjou, nous allons presenter au roi nos
+tres-humbles respects, si la communication ne peut etre faite en notre
+presence.
+
+M. de Morvilliers hesitait. Chicot guettait jusqu'au moindre geste,
+craignant que le chancelier, tout naif qu'il semblait etre, n'eut
+reussi a decouvrir quelque chose de moins simple que ses premieres
+revelations.
+
+Le roi fit signe au chancelier de s'approcher, au duc d'Anjou de
+demeurer en place, a Chicot de faire silence, aux trois favoris de
+detourner leur attention.
+
+Aussitot M. de Morvilliers se pencha vers l'oreille de Sa Majeste;
+mais il n'avait pas fait la moitie du mouvement compasse selon toutes
+les regles de l'etiquette, qu'une immense clameur retentit dans la
+cour du Louvre. Le roi se redressa subitement; MM. de Quelus et
+d'Epernon se precipiterent vers la fenetre; M. d'Anjou porta la main a
+son epee, comme si tout ce bruit menacant eut ete dirige contre lui.
+
+Chicot, se haussant sur les pieds, voyait dans la cour et dans la
+chambre.
+
+--Tiens! M. de Guise, s'ecria-t-il le premier, M. de Guise qui entre
+au Louvre!
+
+Le roi fit un mouvement.
+
+--C'est vrai, dirent les gentilshommes.
+
+--Le duc de Guise? balbutia M. d'Anjou.
+
+--Voila qui est bizarre... n'est-ce pas? que M. le duc de Guise soit a
+Paris, dit lentement le roi, qui venait de lire dans le regard presque
+hebete de M. de Morvilliers le nom que ce dernier voulait lui dire a
+l'oreille.
+
+--Est-ce que la communication que vous vouliez me faire avait trait a
+mon cousin de Guise? demanda-t-il a voix basse au magistrat.
+
+--Oui, sire, c'est lui qui presidait la seance, repondit le chancelier
+sur le meme ton.
+
+--Et les autres?....
+
+--Je n'en connais pas d'autres....
+
+Henri consulta Chicot d'un coup d'oeil.
+
+--Ventre de biche! s'ecria le Gascon en se posant royalement; faites
+entrer mon cousin de de Guise!
+
+Et, se penchant vers Henri:
+
+--En voila un, lui dit-il a l'oreille, dont tu connais assez le nom, a
+ce que je crois, pour n'avoir pas besoin de l'inscrire sur tes
+tablettes.
+
+Les huissiers ouvrirent la porte avec fracas.
+
+--Un seul battant, messieurs, dit Henri, un seul! les deux sont pour
+le roi!
+
+Le duc de Guise etait assez avant dans la galerie pour entendre ces
+paroles; mais cela ne changea rien au sourire avec lequel il avait
+resolu d'aborder le roi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+CE QUE VENAIT FAIRE M. DE GUISE AU LOUVRE.
+
+
+Derriere M. de Guise venaient en grand nombre des officiers, des
+courtisans, des gentilshommes; derriere cette brillante escorte venait
+le peuple, escorte moins brillante, mais plus sure et surtout plus
+redoutable. Seulement les gentilshommes etaient entres au palais et le
+peuple etait reste a la porte.
+
+C'etait des rangs de ce peuple que les cris partaient encore au moment
+meme ou le duc de Guise, qu'il avait perdu de vue, penetrait dans la
+galerie.
+
+A la vue de cette espece d'armee qui faisait cortege au heros parisien
+chaque fois qu'il apparaissait dans les rues, les gardes avaient pris
+les armes, et, ranges derriere leur brave colonel, lancaient au peuple
+des regards menacants, au triomphateur des provocations muettes.
+
+Guise avait remarque l'attitude de ces soldats que commandait Grillon;
+il adressa un petit salut plein de grace au colonel, qui, l'epee au
+poing, se tenait a quatre pas en avant de ses hommes, et qui demeura
+roide et impassible dans sa dedaigneuse immobilite.
+
+Cette revolte d'un homme et d'un regiment contre son pouvoir si
+generalement etabli frappa le duc. Son front devint un instant
+soucieux; mais, a mesure qu'il s'approchait du roi, son front
+s'eclaircit: si bien que, comme nous l'avons vu arriver au cabinet de
+Henri III, il y entra en souriant.
+
+--Ah! c'est vous, mon cousin, dit le roi, comme vous menez grand
+bruit! Est-ce que les trompettes ne sonnent pas? Il m'avait semble les
+entendre.
+
+--Sire, repondit le duc, les trompettes ne sonnent a Paris que pour le
+roi, en campagne que pour le general, et je suis trop familier a la
+fois avec la cour et avec les champs de bataille pour m'y tromper. Ici
+les trompettes feraient trop de bruit pour un sujet; la-bas elles n'en
+feraient point assez pour un prince.
+
+Henri se mordit les levres.
+
+--Par la mordieu! dit-il apres un silence employe a devorer des yeux
+le prince lorrain, vous etes bien reluisant, mon cousin? est-ce que
+vous arrivez du siege de la Charite d'aujourd'hui seulement?
+
+--D'aujourd'hui seulement, oui, sire, repondit le duc avec une legere
+rougeur.
+
+--Ma foi, c'est beaucoup d'honneur pour nous, mon cousin, que votre
+visite, beaucoup d'honneur, beaucoup d'honneur.
+
+Henri III repetait les mots quand il avait trop d'idees a cacher,
+comme on epaissit les rangs des soldats devant une batterie de canons
+qui ne doit etre demasquee qu'a un certain moment.
+
+--Beaucoup d'honneur, repeta Chicot avec une intonation si exacte,
+qu'on eut pu croire que ces deux mots venaient encore du roi.
+
+--Sire, dit le duc, Votre Majeste veut railler sans doute: comment ma
+visite pourrait-elle honorer celui de qui vient tout honneur?
+
+--Je veux dire, monsieur de Guise, repliqua Henri, que tout bon
+catholique a l'habitude, au retour de la campagne, d'aller voir Dieu
+d'abord, dans quelqu'un de ses temples; le roi ne vient qu'apres Dieu.
+Honorez Dieu, servez le roi: vous savez, mon cousin, c'est un axiome
+moitie religieux, moitie politique.
+
+La rougeur du duc de Guise fut cette fois plus distincte; le roi, qui
+avait parle en regardant le duc bien en face, vit cette rougeur, et,
+son regard, comme guide par un mouvement instinctif, etant passe du
+duc de Guise au duc d'Anjou, il vit avec etonnement que son bon frere
+etait aussi pale que son beau cousin etait rouge.
+
+Cette emotion, se traduisant de deux facons si opposees, le frappa. Il
+detourna les yeux avec affectation, et prit un air affable, velours
+sous lequel personne mieux que Henri III ne savait cacher ses griffes
+royales.
+
+--En tout cas, duc, dit-il, rien n'egale ma joie de vous voir echappe
+a toutes ces mauvaises chances de la guerre, quoique vous cherchiez le
+danger, dit-on, d'une facon temeraire. Mais le danger vous connait,
+mon cousin, il vous fuit.
+
+Le duc s'inclina devant le compliment.
+
+--Aussi je vous dirai, mon cousin, ne soyez pas si ambitieux de perils
+mortels; car ce serait en verite bien dur pour des faineants comme
+nous, qui dormons, qui mangeons, qui chassons, et qui, pour toutes
+conquetes, inventons de nouvelles modes et de nouvelles prieres....
+
+--Oui, sire, dit le duc, se rattachant a ce dernier mot. Nous savons
+que vous etes un prince eclaire et pieux, et qu'aucun plaisir ne peut
+vous faire perdre de vue la gloire de Dieu et les interets de
+l'Eglise. C'est pourquoi nous sommes venus avec tant de confiance vers
+Votre Majeste.
+
+--Regarde donc la confiance de ton cousin, Henri, dit Chicot en
+montrant au roi les gentilshommes qui, par respect, se tenaient hors
+de l'appartement, il en a laisse un tiers a la porte de ton cabinet et
+les deux autres tiers a celle du Louvre.
+
+--Avec confiance? repeta Henri; ne venez-vous point toujours avec
+confiance pres de moi, mon cousin?
+
+--Sire, je m'entends; cette confiance dont je parle a rapport a la
+proposition que je compte vous faire.
+
+--Ah! ah! vous avez a me proposer quelque chose, mon cousin? Alors
+parlez avec confiance, comme vous dites, avec toute confiance.
+Qu'avez-vous a nous proposer?
+
+--L'execution d'une des plus belles idees qui aient encore emu le
+monde chretien depuis que les croisades sont devenues impossibles.
+
+--Parlez, duc.
+
+--Sire, continua le duc, mais cette fois en haussant la voix de
+maniere a etre entendu de l'antichambre, sire, ce n'est pas un vain
+titre que celui de roi tres-chretien, il oblige a un zele ardent pour
+la defense de la religion. Le fils aine de l'Eglise, et c'est votre
+titre, sire, doit etre toujours pret a defendre sa mere.
+
+--Tiens, dit Chicot, mon cousin qui preche avec une grande rapiere au
+cote et une salade en tete; c'est drole! ca ne m'etonne plus que les
+moines veuillent faire la guerre; Henri, je te demande un regiment
+pour Gorenflot.
+
+Le duc feignit de ne pas entendre; Henri croisa ses jambes l'une sur
+l'autre, posa son coude sur son genou et emboita son menton dans sa
+main.
+
+--Est-ce que l'Eglise est menacee par les Sarrasins, mon cher duc?
+demanda-t-il, ou bien aspireriez-vous par hasard au titre de roi... de
+Jerusalem?
+
+--Sire, reprit le duc, cette grande affluence de peuple qui me suivait
+en benissant mon nom ne m'honorait de cet accueil, croyez-le bien, que
+pour payer l'ardeur de mon zele a defendre la foi. J'ai deja eu
+l'honneur de parler a Votre Majeste, avant son avenement au trone,
+d'un projet d'alliance entre tous les vrais catholiques.
+
+--Oui, oui, dit Chicot; oui, je m'en souviens, moi, la Ligue, ventre
+de biche! Henri, la Ligue, par Saint-Barthelemy; la Ligue, mon roi;
+sur ma parole, tu es bien oublieux, mon fils, de ne point te souvenir
+d'une si triomphante idee.
+
+Le duc se retourna au bruit de ces paroles, et laissa tomber un regard
+dedaigneux sur celui qui les avait prononcees, ne sachant pas combien
+ces paroles avaient de poids sur l'esprit du roi, surchargees qu'elles
+etaient des revelations toutes recentes de M. de Morvilliers.
+
+Le duc d'Anjou en fut emu, lui, et appuyant un doigt sur ses levres,
+il regarda fixement le duc de Guise, pale et immobile comme la statue
+de la Circonspection.
+
+Cette fois le roi ne s'apercevait point du signe d'intelligence qui
+reliait entre eux les interets des deux princes; mais Chicot,
+s'approchant de son oreille, sous pretexte de planter une de ses deux
+poules dans les chainettes en rubis de sa toque, lui dit tout bas:
+
+--Vois ton frere, Henri.
+
+L'oeil de Henri se leva rapide; le doigt du duc s'abaissa presque
+aussi prompt; mais il etait deja trop tard. Henri avait vu le
+mouvement et devine la recommandation.
+
+--Sire, continua le duc de Guise, qui avait bien vu l'action de
+Chicot, mais qui n'avait pu entendre ses paroles, les catholiques ont,
+en effet, appele cette association la sainte Ligue, et elle a pour but
+principal de fortifier le trone contre les huguenots, ses ennemis
+mortels.
+
+--Bien dit! s'ecria Chicot. J'approuve _pedibus et nutu._
+
+--Mais, continua le duc, c'est peu de s'associer, sire, c'est peu de
+former une masse, si compacte qu'elle soit, il faut lui imprimer une
+direction. Or, dans un royaume comme la France, plusieurs millions
+d'hommes ne se rassemblent pas sans l'aveu du roi.
+
+--Plusieurs millions d'hommes! fit Henri n'essayant aucun effort pour
+dissimuler une surprise qu'on eut pu, avec raison, interpreter comme
+de la frayeur.
+
+--Plusieurs millions d'hommes, repeta Chicot, leger noyau des
+mecontents, et qui, s'il est plante, comme je n'en doute point, par
+des mains habiles, fera pousser de jolis fruits.
+
+Pour cette fois, la patience du duc parut etre a bout; il serra ses
+levres dedaigneuses, et, pressant la terre d'un pied dont il n'osait
+point la frapper:
+
+--Je m'etonne, sire, dit-il, que Votre Majeste souffre qu'on
+m'interrompe si souvent quand j'ai l'honneur de lui parler de matieres
+si graves.
+
+Chicot, a cette demonstration, dont il parut sentir toute la justesse,
+tourna autour de lui des yeux furibonds, et, imitant la voix
+glapissante de l'huissier du Parlement:
+
+--Silence, donc! s'ecria-t-il, ou, ventre de biche! on aura affaire a
+moi.
+
+--Plusieurs millions d'hommes! reprit le roi, qui avait peine a avaler
+le chiffre, c'est flatteur pour la religion catholique; mais, en face
+de ces plusieurs millions d'associes, combien y a-t-il donc de
+protestants dans mon royaume?
+
+Le duc parut chercher.
+
+--Quatre, dit Chicot.
+
+Cette nouvelle saillie fit eclater de rire les amis du roi, tandis que
+Guise froncait le sourcil et que les gentilshommes de l'antichambre
+murmuraient hautement contre l'audace du Gascon.
+
+Le roi se tourna lentement vers la porte d'ou venaient ces murmures,
+et, comme, lorsqu'il le voulait, Henri avait un regard plein de
+dignite, les murmures cesserent.
+
+Puis, ramenant ce meme regard sur le duc, sans rien changer a son
+expression:
+
+--Voyons, monsieur, dit-il, que demandez-vous?... Au but... au but....
+
+--Je demande, sire, car la popularite de mon roi m'est plus chere
+encore peut-etre que la mienne, je demande que Votre Majeste montre
+clairement qu'elle nous est aussi superieure dans son zele pour la
+religion catholique que pour toutes les autres choses, et qu'elle ote
+ainsi tout pretexte aux mecontents de recommencer les guerres.
+
+--Ah! s'il ne s'agit que de guerre, mon cousin, dit Henri, j'ai des
+troupes, et rien que sous vos ordres vous tenez, je crois, dans le
+camp que vous venez de quitter pour me donner ces excellents conseils,
+pres de vingt-cinq mille hommes.
+
+--Sire, quand je parle de guerre, j'aurais du peut-etre m'expliquer.
+
+--Expliquez-vous, mon cousin; vous etes un grand capitaine, et
+j'aurai, vous n'en doutez pas, plaisir a vous entendre discourir sur
+de pareilles matieres.
+
+--Sire, je voulais dire que, par le temps qui court, les rois sont
+appeles a soutenir deux guerres, la guerre morale, si je puis
+m'exprimer ainsi, et la guerre politique, la guerre contre les idees
+et la guerre contre les hommes.
+
+--Mordieu! dit Chicot, comme c'est puissamment expose!
+
+--Silence! fou, dit le roi.
+
+--Les hommes, continua le duc, les hommes sont visibles, palpables,
+mortels; on les joint, on les attaque, on les bat; et, quand on les a
+battus, on leur fait leur proces et on les pend, ou mieux encore.
+
+--Oui, dit Chicot, on les pend sans leur faire leur proces; c'est plus
+court et plus royal.
+
+--Mais les idees, continua le duc, on ne les rencontre point ainsi.
+Sire, elles se glissent invisibles et penetrantes; elles se cachent
+surtout aux yeux de ceux-la qui veulent les detruire; abritees au fond
+des ames, elles y projettent de profondes racines; et plus on coupe
+les rameaux imprudents qui sortent au dehors, plus les racines
+interieures deviennent puissantes et inextirpables. Une idee, sire,
+c'est un nain geant qu'il faut surveiller nuit et jour; car l'idee qui
+rampait hier a vos pieds demain dominera votre tete. Une idee, sire,
+c'est l'etincelle qui tombe sur le chaume, il faut de bons yeux en
+plein jour pour deviner les commencements de l'incendie, et voila
+pourquoi, sire, des millions de surveillants sont necessaires.
+
+--Voila les quatre huguenots de France a tous les diables, s'ecria
+Chicot; ventre de biche! je les plains.
+
+--Et c'etait pour veiller a cette surveillance, continua le duc, que
+je proposais a Votre Majeste de nommer un chef a cette sainte union.
+
+--Vous avez parle, mon cousin? demanda Henri au duc.
+
+--Oui, sire, et sans detour, comme a pu le voir Votre Majeste.
+
+Chicot poussa un soupir effrayant, tandis que le duc d'Anjou, remis de
+sa frayeur premiere, souriait au prince lorrain.
+
+--Eh bien! dit le roi a ceux qui l'entouraient, que pensez-vous de
+cela, messieurs?
+
+Chicot, sans rien repondre, prit son chapeau et ses gants; puis,
+empoignant une peau de lion par la queue, il la traina dans un coin de
+l'appartement, et se coucha dessus.
+
+--Que faites-vous, Chicot? demanda le roi.
+
+--Sire, dit Chicot, la nuit, pretend-on, est bonne conseillere.
+Pourquoi pretend-on cela? parce que la nuit on dort. Je vais dormir,
+sire; et demain, a tete reposee, je rendrai reponse a mon cousin de
+Guise.
+
+Et il s'allongea jusqu'aux ongles de l'animal.
+
+Le duc lanca au Gascon un furieux regard, auquel en rouvrant un oeil
+celui-ci repondit par un ronflement pareil au bruit du tonnerre.
+
+--Eh bien, sire, demanda le duc, que pense Votre Majeste?
+
+--Je pense que, comme toujours, vous avez, raison, mon cousin;
+convoquez donc vos principaux ligueurs, venez a leur tete, et je
+choisirai l'homme qu'il faut a la religion.
+
+--Et quand cela, sire? demanda le duc.
+
+--Demain.
+
+Et, en prononcant ce dernier mot, il divisa habilement son sourire. Le
+duc de Guise en eut la premiere partie, le duc d'Anjou la seconde.
+
+Ce dernier allait se retirer avec la cour, mais, au premier pas qu'il
+fit dans cette intention:
+
+--Restez, mon frere, dit Henri, j'ai a vous parler.
+
+Le duc de Guise appuya un instant sa main sur son front comme pour y
+comprimer un monde de pensees, et partit avec toute sa suite, qui se
+perdit sous les voutes.
+
+Un instant apres on entendit les cris de la foule qui saluait sa
+sortie du Louvre, comme elle avait salue son entree.
+
+Chicot ronflait toujours, mais nous n'oserions pas repondre qu'il
+dormait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+CASTOR ET POLLUX.
+
+
+Le roi avait congedie tous les favoris, en meme temps qu'il retenait
+son frere.
+
+Le duc d'Anjou, qui, pendant toute la scene precedente, avait reussi a
+conserver l'attitude d'un homme indifferent, excepte aux yeux de
+Chicot et du duc de Guise, accepta sans defiance l'invitation de
+Henri. Il n'avait aucune connaissance de ce coup d'oeil que le Gascon
+lui avait fait envoyer par le roi, et qui avait surpris son doigt
+indiscret trop pres de ses levres.
+
+--Mon frere, dit Henri apres s'etre assure qu'a l'exception de Chicot
+personne n'etait reste dans le cabinet et en marchant a grands pas de
+la porte a la fenetre, savez-vous que je suis un prince bien heureux?
+
+--Sire, dit le duc, le bonheur de Votre Majeste, si veritablement
+Votre Majeste se trouve heureuse, n'est qu'une recompense que le ciel
+doit a ses merites.
+
+Henri regarda son frere.
+
+--Oui, bien heureux, reprit-il; car, lorsque les grandes idees ne me
+viennent pas, a moi, elles viennent a ceux qui m'entourent. Or c'est
+une grande idee que celle que vient d'avoir mon cousin de Guise.
+
+Le duc s'inclina en signe d'assentiment.
+
+Chicot ouvrit un oeil, comme s'il n'entendait pas si bien les deux
+yeux fermes, et comme s'il avait besoin de voir le visage du roi pour
+mieux comprendre ses paroles.
+
+--En effet, continua Henri, reunir sous une meme banniere tous les
+catholiques, faire du royaume l'Eglise, armer ainsi, sans en avoir
+l'air, toute la France, depuis Calais jusqu'au Languedoc, depuis la
+Bretagne jusqu'a la Bourgogne, de maniere que j'aie toujours une armee
+prete a marcher contre l'Anglais, le Flamand ou l'Espagnol, sans que
+jamais le Flamand, l'Espagnol ni l'Anglais puissent s'en alarmer,
+savez-vous, Francois, que c'est la une magnifique pensee?
+
+--N'est-ce pas, sire? dit le duc d'Anjou enchante de voir que son
+frere abondait dans les vues du duc de Guise, son allie.
+
+--Oui, et j'avoue que je me sens porte de tout mon coeur a recompenser
+largement l'auteur d'un si beau projet.
+
+Chicot ouvrit les deux yeux; mais il les referma aussitot: il venait
+de surprendre sur la figure du roi un de ces imperceptibles sourires,
+visibles pour lui seul qui connaissait son Henri mieux que personne,
+et ce sourire lui suffisait.
+
+--Oui, continua le roi, je le repete, un tel projet merite recompense,
+et je ferai tout pour celui qui l'a concu; est-ce veritablement le duc
+de Guise, Francois, qui est le pere de cette belle idee, ou plutot de
+cette belle oeuvre? car l'oeuvre est commencee, n'est-ce pas, mon
+frere?
+
+Le duc d'Anjou fit signe qu'effectivement la chose avait recu un
+commencement d'execution.
+
+--De mieux en mieux, reprit le roi. J'avais dit que j'etais un prince
+bien heureux, j'aurais du dire trop heureux, Francois, puisque,
+non-seulement ces idees viennent a mes proches, mais encore que, dans
+leur empressement a etre utiles a leur roi et a leur parent, ils
+executent ces idees; mais je vous ai deja demande, mon cher Francois,
+dit Henri en posant sa main sur l'epaule de son frere, je vous ai deja
+demande si c'etait bien a mon cousin de Guise que je devais etre
+reconnaissant de cette royale pensee.
+
+--Non, sire, M. le cardinal de Lorraine l'avait deja eue il y a plus
+de vingt ans, et la Saint-Barthelemy seule en a empeche l'execution,
+on plutot momentanement en a rendu l'execution inutile.
+
+--Ah! quel malheur que le cardinal de Lorraine soit mort! dit Henri,
+je l'aurais fait papefier a la mort de Sa Saintete Gregoire XIII; mais
+il n'en est pas moins vrai, continua Henri avec cette admirable
+bonhomie qui faisait de lui le premier comedien de son royaume, il
+n'en est pas moins vrai que son neveu a herite de l'idee et l'a fait
+fructifier. Malheureusement je ne peux pas le faire pape, lui; mais je
+le ferai... Qu'est-ce que je pourrais donc le faire qu'il ne fut pas,
+Francois?
+
+--Sire, dit Francois completement trompe aux paroles de son frere,
+vous vous exagerez les merites de votre cousin; l'idee n'est qu'un
+heritage, comme je vous l'ai deja dit, et un homme l'a fort aide a
+cultiver cet heritage.
+
+--Son frere le cardinal, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, il s'en est occupe; mais ce n'est point lui encore.
+
+--C'est donc Mayenne?
+
+--Oh! sire, dit le duc, vous lui faites trop d'honneur.
+
+--C'est vrai. Comment supposer qu'une idee politique vint a un pareil
+boucher? Mais a qui donc dois-je etre reconnaissant de cette aide
+donnee a mon cousin de Guise, Francois?
+
+--A moi, sire, dit le duc.
+
+--A vous! fit Henri, comme s'il etait au comble de l'etonnement.
+
+Chicot rouvrit un oeil.
+
+Le duc s'inclina.
+
+--Comment! dit Henri, quand je voyais tout le monde dechaine contre
+moi, les predicateurs contre mes vices, les poetes et les faiseurs de
+pasquils contre mes ridicules, les docteurs en politique contre mes
+fautes; tandis que mes amis riaient de mon impuissance; tandis que la
+situation etait devenue si perplexe, que je maigrissais a vue d'oeil
+et faisais des cheveux blancs chaque jour, une idee pareille vous est
+venue, Francois? a vous que, je dois l'avouer (tenez, l'homme est
+faible et les rois sont aveugles), a vous que je ne regardais pas
+toujours comme mon ami! Ah! Francois, que je suis coupable!
+
+Et Henri, attendri jusqu'aux larmes, tendit la main a son frere.
+
+Chicot rouvrit les deux yeux.
+
+--Oh! mais, continua Henri, c'est que l'idee est triomphante. Ne
+pouvant lever d'impots ni lever de troupes sans faire crier; ne
+pouvant me promener, dormir ni aimer sans faire rire, voila que l'idee
+de M. de Guise, ou plutot la votre, mon frere, me donne a la fois
+armee, argent, amis et repos. Maintenant, pour que ce repos dure,
+Francois, une seule chose est necessaire.
+
+--Laquelle?
+
+--Mon cousin a parle tout a l'heure de donner un chef a tout ce grand
+mouvement.
+
+--Oui, sans doute.
+
+--Ce chef, vous le comprenez bien, Francois, ce ne peut etre aucun de
+mes favoris; aucun n'a a la fois la tete et le coeur necessaires a une
+si grande fortune. Quelus est brave, mais le malheureux n'est occupe
+que de ses amours. Maugiron est brave, mais le vaniteux ne songe qu'a
+sa toilette. Schomberg est brave, mais ce n'est pas un profond esprit,
+ses meilleurs amis sont forces de l'avouer. D'Epernon est brave, mais
+c'est un franc hypocrite, a qui je ne me fierais pas un seul instant,
+quoique je lui fasse bon visage. Mais vous le savez, Francois, dit
+Henri avec un abandon croissant, c'est une des plus lourdes charges
+des rois que d'etre forces sans cesse de dissimuler. Aussi, tenez,
+ajouta Henri, quand je puis parler a coeur ouvert comme en ce moment,
+ah! je respire.
+
+Chicot referma les deux yeux.
+
+--Eh bien, je disais donc, continua Henri, que, si mon cousin de Guise
+a eu cette idee, idee au developpement de laquelle vous avez pris si
+bonne part, Francois, c'est a lui que doit revenir la charge de la
+mettre a execution.
+
+--Que dites-vous, sire? s'ecria Francois haletant d'inquietude.
+
+--Je dis que, pour diriger un pareil mouvement, il faut un grand
+prince.
+
+--Sire, prenez garde!
+
+--Un bon capitaine, un adroit negociateur.
+
+--Un adroit negociateur surtout, repeta le duc.
+
+--Eh bien, Francois, est-ce que ce poste, sous tous les rapports, ne
+convient pas a M. de Guise? voyons.
+
+--Mon frere, dit Francois, M. de Guise est bien puissant deja.
+
+--Oui, sans doute, mais c'est sa puissance qui fait ma force.
+
+--Le duc de Guise tient l'armee et la bourgeoisie; le cardinal de
+Lorraine tient l'Eglise; Mayenne est un instrument aux mains des deux
+freres; vous allez reunir bien des forces dans une seule maison.
+
+--C'est vrai, dit Henri, j'y avais deja songe, Francois.
+
+--Si les Guise etaient princes francais encore, cela se comprendrait:
+leur interet serait de grandir la maison de France.
+
+--Sans doute; mais, tout au contraire, ce sont des princes lorrains.
+
+--D'une maison toujours en rivalite avec la notre.
+
+--Tenez, Francois, vous venez de toucher la plaie, tudieu! je ne vous
+croyais pas si bon politique; eh bien, oui, voila ce qui me fait
+maigrir, ce qui me fait blanchir les cheveux; tenez, c'est cette
+elevation de la maison de Lorraine a cote de la notre; il ne se passe
+pas de jour, voyez-vous, Francois, que ces trois Guise,--vous l'avez
+bien dit, a eux trois ils tiennent tout,--il n'y a pas de jour que,
+soit le duc, soit le cardinal, soit Mayenne, l'un ou l'autre enfin,
+par audace ou par adresse, soit par force, soit par ruse, ne m'enleve
+quelque lambeau de mon pouvoir, quelques parcelles de mes
+prerogatives, sans que moi, pauvre, faible et isole que je suis, je
+puisse reagir contre eux. Ah! Francois, si nous avions eu cette
+explication plus tot, si j'avais pu lire dans votre coeur comme j'y
+lis en ce moment, certes, trouvant en vous un appui, j'eusse resiste
+mieux que je ne l'ai fait; mais maintenant, voyez-vous, il est trop
+tard.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que ce serait une lutte, et qu'en verite toute lutte me
+fatigue, je le nommerai donc chef de la Ligue.
+
+--Et vous aurez tort, mon frere, dit Francois.
+
+--Mais qui voulez-vous que je nomme, Francois? Qui acceptera ce poste
+perilleux, oui, perilleux? Car ne voyez-vous pas quelle etait son
+idee, au duc? c'etait que je le nommasse chef de cette Ligue.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, tout homme que je nommerai a sa place deviendra son ennemi.
+
+--Nommez un homme assez puissant pour que sa force, appuyee a la
+votre, n'ait rien a craindre de la force et de la puissance de nos
+trois Lorrains reunis.
+
+--Eh! mon bon frere, dit Henri avec l'accent du decouragement, je ne
+sais aucune personne qui soit dans les conditions que vous dites.
+
+--Regardez autour de vous, sire.
+
+--Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frere, qui soyez
+veritablement mes amis.
+
+--Oh! oh! murmura Chicot, est-ce qu'il me voudrait jouer quelque
+mauvais tour?
+
+Et il referma ses deux yeux.
+
+--Eh bien, dit le duc, vous ne comprenez pas, mon frere?
+
+Henri regarda le duc d'Anjou, comme si un voile venait de lui tomber
+des yeux.
+
+--Eh quoi! s'ecria-t-il.
+
+Francois fit un mouvement de tete.
+
+--Mais non, dit Henri, vous n'y consentirez jamais, Francois. La tache
+est trop rude: ce n'est pas vous certainement qui vous habitueriez a
+faire faire l'exercice a tous ces bourgeois; ce n'est pas vous qui
+vous donneriez la peine de revoir les discours de leurs predicateurs;
+ce n'est pas vous qui, en cas de bataille, iriez faire le boucher dans
+les rues de Paris transformees en abattoir; il faut etre triple comme
+M. de Guise, et avoir un bras droit qui s'appelle Charles et un bras
+gauche qui s'appelle Louis. Or le duc a fort bien tue le jour de la
+Saint-Barthelemy; que vous en semble, Francois?
+
+--Trop bien tue, sire?
+
+--Oui, peut-etre. Mais vous ne repondez pas a ma question, Francois.
+Quoi! vous aimeriez faire le metier que je viens de dire! vous vous
+frotteriez aux cuirasses faussees de ces badauds et aux casseroles
+qu'ils se mettent sur le chef en guise de casques? Quoi? vous vous
+feriez populaire, vous, le supreme seigneur de notre cour? Mort de ma
+vie, mon frere, comme on change avec l'age!
+
+--Je ne ferais peut-etre pas cela pour moi, sire; mais je le ferais
+certes pour vous.
+
+--Bon frere, excellent frere, dit Henri en essuyant du bout du doigt
+une larme qui n'avait jamais existe.
+
+--Donc, dit Francois, cela ne vous deplairait pas trop, Henri, que je
+me chargeasse de cette besogne que vous comptez confier a M. de Guise?
+
+--Me deplaire a moi! s'ecria Henri. Cornes du diable! non, cela ne me
+deplait pas, cela me charme, au contraire. Ainsi, vous aussi, vous
+aviez pense a la Ligue! Tant mieux, mordieu! tant mieux. Ainsi, vous
+aussi, vous aviez eu un petit bout de l'idee, que dis-je, un petit
+bout? le grand bout! D'apres ce que vous m'avez dit, c'est
+merveilleux, sur ma parole. Je ne suis entoure, en verite, que
+d'esprits superieurs; et je suis le grand ane de mon royaume.
+
+--Oh! Votre Majeste raille.
+
+--Moi! Dieu m'en preserve; la situation est trop grave. Je le dis
+comme je le pense, Francois; vous me tirez d'un grand embarras,
+d'autant plus grand, que, depuis quelque temps, voyez-vous, Francois,
+je suis malade, mes facultes baissent. Miron m'explique cela souvent;
+mais, voyons, revenons a la chose serieuse; d'ailleurs, qu'ai-je
+besoin de mon esprit, si je puis m'eclairer a la lumiere du votre?
+Nous disons donc que je vous nommerai chef de la Ligue, hein?
+
+Francois tressaillit de joie.
+
+--Oh! dit-il, si Votre Majeste me croyait digne de cette confiance!
+
+--Confiance? ah! Francois, confiance? du moment ou ce n'est pas M. de
+Guise qui est ce chef, de qui veux-tu que je me defie? de la Ligue
+elle meme? est-ce que par hasard la Ligue me mettrait en danger?
+Parle, mon bon Francois, dis-moi tout.
+
+--Oh! sire, fit le duc.
+
+--Que je suis fou! reprit Henri; dans ce cas, mon frere n'en serait
+pas le chef, ou, mieux encore, du moment ou mon frere en serait le
+chef, il n'y aurait plus de danger. Hein! c'est de la logique, cela,
+et notre pedagogue ne nous a pas vole notre argent; non, ma foi, je
+n'ai pas de defiance. D'ailleurs, je connais encore assez d'hommes
+d'epee en France pour etre sur de degainer en bonne compagnie contre
+la Ligue, le jour ou la Ligue me genera trop les coudes.
+
+--C'est vrai, sire, repondit le duc avec une naivete presque aussi
+bien affectee que celle de son frere, le roi est toujours le roi.
+
+--Chicot rouvrit un oeil.
+
+--Pardieu, dit Henri. Mais malheureusement a moi aussi il me vient une
+idee; c'est incroyable combien il en pousse aujourd'hui, il y a des
+jours comme cela.
+
+--Quelle idee? mon frere, demanda le duc, deja inquiet, parce qu'il ne
+pouvait pas croire qu'un si grand bonheur s'accomplit sans
+empechement.
+
+--Eh! notre cousin de Guise, le pere, ou plutot qui se croit le pere
+de l'invention, notre cousin de Guise s'est probablement boute dans
+l'esprit d'en etre le chef. Il voudra aussi du commandement?
+
+--Du commandement, sire?
+
+--Sans doute; sans aucun doute meme, il n'a probablement nourri la
+chose que pour que la chose lui profitat. Il est vrai que vous dites
+l'avoir nourrie avec lui. Prenez garde, Francois, ce n'est pas un
+homme a etre victime du _Sic vos non vobis_... vous connaissez
+Virgile, _nidificatis, aves._
+
+--Oh! sire.
+
+--Francois, je gagerais qu'il en a la pensee. Il me sait si
+insoucieux!
+
+--Oui; mais, du moment ou vous lui aurez signifie votre volonte, il
+cedera.
+
+--Ou fera semblant de ceder. Et je vous l'ai deja dit: Prenez garde,
+Francois, il a le bras long, mon cousin de Guise. Je dirai meme plus,
+je dirai qu'il a les bras longs, et que pas un dans le royaume, pas
+meme le roi, ne toucherait comme lui, en les etendant, d'une main aux
+Espagnes et de l'autre a l'Angleterre, a don Juan d'Autriche et a
+Elisabeth. Bourbon avait l'epee moins longue que mon cousin de Guise
+n'a le bras, et cependant il a fait bien du mal a Francois 1er, notre
+aieul.
+
+--Mais, dit Francois, si Votre Majeste le tient pour si dangereux,
+raison de plus pour me donner le commandement de la Ligue, pour le
+prendre entre mon pouvoir et le votre, et alors, a la premiere
+trahison qu'il entreprendra, pour lui faire son proces.
+
+Chicot rouvrit l'autre oeil.
+
+--Son proces! Francois, son proces! c'etait bon pour Louis XI, qui
+etait puissant et riche, de faire faire des proces et de faire dresser
+des echafauds. Mais moi, je n'ai pas meme assez d'argent pour acheter
+tout le velours noir dont, en pareil cas, je pourrais avoir besoin.
+
+En disant ces mots, Henri, qui, malgre sa puissance sur lui-meme,
+s'etait anime sourdement, laissa percer un regard dont le duc ne put
+soutenir l'eclat.
+
+Chicot referma les deux yeux.
+
+Il se fit un silence d'un instant entre les deux princes.
+
+Le roi le rompit le premier.
+
+--Il faut donc tout menager, mon cher Francois, dit-il; pas de guerres
+civiles, pas de querelles entre mes sujets. Je suis fils de Henri le
+batailleur et de Catherine la rusee; j'ai un peu de l'astuce de ma
+bonne mere; je vais faire rappeler le duc de Guise, et je lui ferai
+tant de belles promesses, que nous arrangerons votre affaire a
+l'amiable.
+
+--Sire, s'ecria le duc d'Anjou, vous m'accorderez le commandement,
+n'est-ce pas?
+
+--Je le crois bien.
+
+--Vous tenez a ce que je l'aie?
+
+--Enormement.
+
+--Vous le voulez, enfin?
+
+--C'est mon plus grand desir; mais il ne faut pas cependant que cela
+deplaise trop a mon cousin de Guise.
+
+--Eh bien, soyez tranquille, dit le duc d'Anjou, si vous ne voyez a ma
+nomination que cet empechement, je me charge, moi, d'arranger la chose
+avec le duc.
+
+--Et quand cela?
+
+--Tout de suite.
+
+--Vous allez donc aller le trouver? vous allez donc aller lui rendre
+visite? Oh! mon frere, songez-y; l'honneur est bien grand!
+
+--Non pas, sire, je ne vais point le trouver.
+
+--Comment cela?
+
+--Il m'attend.
+
+--Ou?
+
+--Chez moi.
+
+--Chez vous? j'ai entendu les cris qui ont salue sa sortie du Louvre.
+
+--Oui, mais, apres etre sorti par la grande porte, il sera rentre par
+la poterne. Le roi avait droit a la premiere visite du duc de Guise;
+mais j'ai droit, moi, a la seconde.
+
+--Ah! mon frere, dit Henri, que je vous sais gre de soutenir ainsi nos
+prerogatives, que j'ai la faiblesse d'abandonner quelquefois! Allez
+donc, Francois, et accordez-vous.
+
+Le duc prit la main de son frere et s'inclina pour la baiser.
+
+--Que faites-vous, Francois? dans mes bras, sur mon coeur, s'ecria
+Henri, c'est la votre veritable place.
+
+Et les deux freres se tinrent embrasses a plusieurs reprises; puis,
+apres une derniere etreinte, le duc d'Anjou, rendu a la liberte,
+sortit du cabinet, traversa rapidement les galeries, et courut a son
+appartement. Il fallait que son coeur, comme celui du premier
+navigateur, fut cercle de chene et d'acier pour ne pas eclater de
+joie.
+
+Le roi, voyant son frere parti, poussa un grincement de colere, et,
+s'elancant par le corridor secret qui conduisait a la chambre de
+Marguerite de Navarre, devenue celle du duc d'Anjou, il gagna une
+espece de tambour d'ou l'on pouvait entendre aussi facilement
+l'entretien qui allait avoir lieu entre les ducs d'Anjou et de Guise
+que Denis de sa cachette pouvait entendre la conversation de ses
+prisonniers.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot en rouvrant les deux yeux a la fois et
+en s'asseyant sur son derriere, que c'est touchant les scenes de
+famille! Je me suis cru un instant dans l'Olympe assistant a la
+reunion de Castor et Pollux, apres leurs six mois de separation.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+COMMENT IL EST PROUVE QU'ECOUTER EST LE MEILLEUR MOYEN POUR ENTENDRE.
+
+
+Le duc d'Anjou avait rejoint son hote, le duc de Guise, dans cette
+chambre de la reine de Navarre, ou autrefois le Bearnais et de Mouy
+avaient, a voix basse et la bouche contre l'oreille, arrete leurs
+projets d'evasion; c'est que le prudent Henri savait bien qu'il
+existait peu de chambres au Louvre qui ne fussent menagees de maniere
+a laisser arriver les paroles meme dites a demi-voix a l'oreille de
+celui qui avait interet a les entendre. Le duc d'Anjou n'ignorait pas
+non plus ce detail si important; mais, completement seduit par la
+bonhomie de son frere, il l'oublia ou n'y attacha aucune importance.
+
+Henri III, comme nous venons de le dire, entra dans son observatoire
+au moment ou, de son cote, son frere entrait dans la chambre, de sorte
+qu'aucune des paroles des deux interlocuteurs n'echappa au roi.
+
+--Eh bien, monseigneur? demanda vivement le duc de Guise.
+
+--Eh bien, duc! la seance est levee.
+
+--Vous etiez bien pale, monseigneur.
+
+--Visiblement? demanda le duc avec inquietude.
+
+--Pour moi, oui, monseigneur!
+
+--Le roi n'a rien vu?
+
+--Rien, du moins a ce que je crois, et Sa Majeste a retenu Votre
+Altesse?
+
+--Vous l'avez vu, duc.
+
+--Sans doute pour lui parler de la proposition que j'etais venu lui
+faire?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Il y eut en ce moment un silence assez embarrassant dont Henri III,
+place de maniere a ne pas perdre une parole de leur entretien, comprit
+le sens.
+
+--Et que dit Sa Majeste, monseigneur? demanda le duc de Guise.
+
+--Le roi approuve l'idee; mais plus l'idee est gigantesque, plus un
+homme tel que vous, mis a la tete de cette idee, lui semble dangereux.
+
+--Alors nous sommes pres d'echouer.
+
+--J'en ai peur, mon cher duc, et la Ligue me parait supprimee.
+
+--Diable! fit le duc, ce serait mourir avant de naitre, finir avant
+d'avoir commence.
+
+--Ils ont autant d'esprit l'un que l'autre, dit une voix basse et
+mordante, retentissant a l'oreille de Henri penche sur son
+observatoire.
+
+Henri se retourna vivement et vit le grand corps de Chicot, courbe
+pour ecouter a son trou, comme lui ecoutait au sien.
+
+--Tu m'as suivi, coquin! s'ecria le roi.
+
+--Tais-toi, dis Chicot en faisant un geste de la main; tais-toi, mon
+fils, tu m'empeches d'entendre.
+
+Le roi haussa les epaules; mais, comme Chicot etait, a tout prendre,
+le seul etre humain auquel il eut entiere confiance, il se remit a
+ecouter.
+
+Le duc de Guise venait de reprendre la parole.
+
+--Monseigneur, disait-il, il me semble que, dans ce cas, le roi eut
+tout de suite annonce son refus; il m'a fait assez mauvais accueil
+pour m'oser dire toute sa pensee. Veut-il m'evincer par hasard?
+
+--Je le crois, dit le prince avec hesitation.
+
+--Il ruinerait l'entreprise alors?
+
+--Assurement, reprit le duc d'Anjou, et, comme vous avez engage
+l'action, j'ai du vous seconder de toutes mes ressources, et je l'ai
+fait.
+
+--En quoi, monseigneur?
+
+--En ceci: que le roi m'a laisse a peu pres maitre de vivifier ou de
+tuer a jamais la Ligue.
+
+--Et comment cela? dit le duc lorrain, dont le regard etincela malgre
+lui.
+
+--Ecoutez, cela est toujours soumis a l'approbation des principaux
+meneurs, vous le comprenez bien. Si, au lieu de vous expulser et de
+dissoudre la Ligue, il nommait un chef favorable a l'entreprise; si,
+au lieu d'elever le duc de Guise a ce poste, il y placait le duc
+d'Anjou?
+
+--Ah! fit le duc de Guise, qui ne put ni retenir l'exclamation ni
+comprimer le sang qui lui montait au visage.
+
+--Bon! dit Chicot, les deux dogues vont se battre sur leur os.
+
+Mais, a la grande surprise de Chicot, et surtout du roi, qui, sur
+cette matiere, en savait moins que Chicot, le duc de Guise cessa tout
+a coup de s'etonner et de s'irriter, et reprenant d'une voix calme et
+presque joyeuse:
+
+--Vous etes un adroit politique, monseigneur, dit-il, si vous avez
+fait cela.
+
+--Je l'ai fait, repondit le duc.
+
+--Bien rapidement!
+
+--Oui; mais, il faut le dire, la circonstance m'aidait, et j'en ai
+profite; toutefois, mon cher duc, ajouta le prince, rien n'est arrete,
+et je n'ai pas voulu conclure avant de vous avoir vu.
+
+--Comment cela, monseigneur?
+
+--Parce que je ne sais encore a quoi cela nous menera.
+
+--Je le sais bien, moi, dit Chicot.
+
+--C'est un petit complot, dit Henri en souriant.
+
+--Et dont M. de Morvilliers, qui est toujours si bien informe, a ce
+que tu pretends, ne te parlait cependant pas; mais laisse-nous
+ecouter, cela devient interessant.
+
+--Eh bien, je vais vous dire, moi, monseigneur, non pas a quoi cela
+nous menera, car Dieu seul le sait, mais a quoi cela peut nous servir,
+reprit le duc de Guise; la Ligue est une seconde armee; or, comme je
+tiens la premiere, comme mon frere le cardinal tient l'Eglise, rien ne
+pourra nous resister tant que nous resterons unis.
+
+--Sans compter, dit le duc d'Anjou, que je suis l'heritier presomptif
+de la couronne.
+
+--Ah! ah! fit Henri.
+
+--Il a raison, dit Chicot; c'est ta faute, mon fils; tu separes
+toujours les deux chemises de Notre-Dame de Chartres.
+
+--Puis, monseigneur, tout heritier presomptif de la couronne que vous
+etes, calculez les mauvaises chances.
+
+--Duc, croyez-vous que ce ne soit point fait deja, et que je ne les
+aie pas cent fois pesees toutes?
+
+--Il y a d'abord le roi de Navarre.
+
+--Oh! il ne m'inquiete pas, celui-la; il est tout occupe de ses amours
+avec la Fosseuse.
+
+--Celui-la, monseigneur, celui-la vous disputera jusqu'aux cordons de
+votre bourse; il est rape, il est maigre, il est affame, il ressemble
+a ces chats de gouttiere a qui la simple odeur d'une souris fait
+passer des nuits tout entieres sur une lucarne, tandis que le chat
+engraisse, fourre, emmitoufle, ne peut, tant sa patte est lourde,
+tirer sa griffe de son fourreau de velours; le roi de Navarre vous
+guette; il est a l'affut, il ne perd de vue ni vous ni votre frere; il
+a faim de votre trone. Attendez qu'il arrive un accident a celui qui
+est assis dessus, vous verrez si le chat maigre a des muscles
+elastiques, et si d'un seul bond il ne sautera pas, pour vous faire
+sentir sa griffe, de Pau a Paris; vous verrez, monseigneur, vous
+verrez.
+
+--Un accident a celui qui est assis sur le trone? repeta lentement
+Francois en fixant ses yeux interrogateurs sur le duc de Guise.
+
+--Eh! eh! fit Chicot, ecoute Henri: ce Guise dit ou plutot va dire des
+choses fort instructives et dont je te conseille de faire ton profit.
+
+--Oui, monseigneur, repeta le duc de Guise. Un accident! Les accidents
+ne sont pas rares dans votre famille, vous le savez comme moi, et
+peut-etre meme mieux que moi. Tel prince est en bonne sante, qui tout
+a coup tombe en langueur; tel autre compte encore sur de longues
+annees, qui n'a deja plus que des heures a vivre.
+
+--Entends-tu, Henri? entends-tu? dit Chicot en prenant la main du roi
+qui, frissonnante, se couvrait d'une sueur froide.
+
+--Oui, c'est vrai, dit le duc d'Anjou d'une voix si sourde, que, pour
+l'entendre, le roi et Chicot furent forces de redoubler d'attention,
+c'est vrai, les princes de ma maison naissent sous des influences
+fatales; mais mon frere Henri III est, Dieu merci! valide et sain: il
+a supporte autrefois les fatigues de la guerre, et il y a resiste: a
+plus forte raison resistera-t-il maintenant que sa vie n'est plus
+qu'une suite de recreations, recreations qu'il supporte aussi bien
+qu'il supporta autrefois la guerre.
+
+--Oui, mais, monseigneur, souvenez-vous d'une chose, reprit le duc:
+c'est que les recreations auxquelles se livrent les rois en France ne
+sont pas toujours sans danger: comment est mort votre pere, le roi
+Henri II par exemple, lui qui aussi avait echappe heureusement aux
+dangers de la guerre, dans une de ces recreations dont vous parlez? Le
+fer de la lance de Montgommery etait une arme courtoise, c'est vrai,
+mais pour une cuirasse, et non pas pour un oeil; aussi le roi Henri II
+est mort, et c'est la un accident, que je pense. Vous me direz que,
+quinze ans apres cet accident, la reine mere a fait prendre M. de
+Montgommery, qui se croyait en plein benefice de prescription, et l'a
+fait decapiter. Cela est vrai, mais le roi n'en est pas moins mort.
+Quant a votre frere, le feu roi Francois, voyez comme sa faiblesse
+d'esprit lui a fait tort dans l'esprit des peuples; il est mort bien
+malheureusement aussi, ce digne prince. Vous l'avouerez, monseigneur,
+un mal d'oreille, qui diable prendrait cela pour un accident? C'en
+etait un cependant, et des plus graves. Aussi ai-je plus d'une fois
+entendu dire au camp, par la ville et a la cour meme, que cette
+maladie mortelle avait ete versee dans l'oreille du roi Francois II
+par quelqu'un qu'on avait grand tort d'appeler le hasard, attendu
+qu'il portait un autre nom tres-connu.
+
+--Duc! murmura Francois en rougissant.
+
+--Oui, monseigneur, oui, continua le duc, le nom de roi porte malheur
+depuis quelque temps; qui dit _roi_ dit _aventure_. Voyez Antoine de
+Bourbon: c'est bien certainement ce nom de roi qui lui a valu dans
+l'epaule ce coup d'arquebuse, accident qui, pour tout autre qu'un roi,
+n'eut ete nullement mortel, et a la suite duquel il est cependant
+mort. L'oeil, l'oreille et l'epaule ont cause bien du deuil en France,
+et cela me rappelle meme que votre M. de Bussy a fait de jolis vers a
+cette occasion.
+
+--Quels vers? demanda Henri.
+
+--Allons donc! fit Chicot; est-ce que tu ne les connais pas?
+
+--Non.
+
+--Mais tu serais donc decidement un vrai roi, que l'on te cache ces
+choses-la! Je vais te les dire, moi; ecoute:
+
+ Par l'oreille, l'epaule et l'oeil,
+ La France eut trois rois au cercueil.
+ Par l'oreille, l'oeil et l'epaule,
+ Il mourut trois rois dans la Gaule....
+
+Mais chut! chut! J'ai dans l'idee que ton frere va dire quelque chose
+de plus interessant encore.
+
+--Mais le dernier vers?
+
+--Je te le dirai plus tard, quand M. de Bussy de son sixain aura fait
+un dizain.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Je veux dire qu'il manque deux personnages au tableau de famille;
+mais ecoute, M. de Guise va parler, et il ne les oubliera point, lui.
+
+En effet, en ce moment le dialogue recommenca.
+
+--Sans compter, Monseigneur, reprit le duc de Guise, que l'histoire de
+vos parents et de vos allies n'est pas tout entiere dans les vers de
+Bussy.
+
+--Quand je te le disais, fit Chicot en poussant Henri du coude.
+
+--Vous oubliez Jeanne d'Albret, la mere du Bearnais, qui est morte par
+le nez pour avoir respire une paire de gants parfumes qu'elle achetait
+au pont Saint-Michel, chez le Florentin; accident bien inattendu, et
+qui surprit d'autant plus tout le monde, que l'on connaissait des gens
+qui, en ce moment-la, avaient bien besoin de cette mort. Nierez-vous,
+monseigneur, que cette mort vous ait fort surpris?
+
+Le duc ne fit d'autre reponse qu'un mouvement de sourcil qui donna a
+son regard enfonce une expression plus sombre encore.
+
+--Et l'accident du roi Charles IX, que Votre Altesse oublie, dit le
+duc; en voila un cependant qui merite d'etre relate. Lui, ce n'est ni
+par l'oeil, ni par l'oreille, ni par l'epaule, ni par le nez, que
+l'accident l'a saisi, c'est par la bouche.
+
+--Plait-il? s'ecria Francois.
+
+Et Henri III entendit retentir sur le parquet sonore le pas de son
+frere qui reculait d'epouvante.
+
+--Oui, monseigneur, par la bouche, repeta Guise; c'est dangereux, les
+livres de chasse dont les pages sont collees les unes aux autres, et
+qu'on ne peut feuilleter qu'en portant son doigt a sa bouche a chaque
+instant; cela corrompt la salive, les vieux bouquins, et un homme,
+fut-ce un roi, ne va pas loin quand il a la salive corrompue.
+
+--Duc! duc! repeta deux fois le prince, je crois qu'a plaisir vous
+forgez des crimes.
+
+--Des crimes! demanda Guise; eh! qui donc vous parle de crimes?
+Monseigneur, je relate des accidents, voila tout; des accidents,
+entendez-vous bien? Il n'a jamais ete question d'autre chose que
+d'accidents. N'est-ce pas aussi un accident que cette aventure arrivee
+au roi Charles IX a la chasse?
+
+--Tiens, dit Chicot, voila du nouveau pour toi, qui es chasseur,
+Henri; ecoute, ecoute, ce doit etre curieux.
+
+--Je sais ce que c'est, dit Henri.
+
+--Oui, mais je ne le sais pas, moi; je n'etais pas encore presente a
+la cour; laisse-moi donc ecouter, mon fils.
+
+--Vous savez, monseigneur, de quelle chasse je veux parler? continua
+le prince lorrain; je veux parler de cette chasse ou, dans la
+genereuse intention de tuer le sanglier qui revenait sur votre frere,
+vous fites feu avec une telle precipitation, qu'au lieu d'atteindre
+l'animal que vous visiez, vous atteignites celui que vous ne visiez
+pas. Ce coup d'arquebuse, monseigneur, prouve mieux que toute autre
+chose combien il faut se defier des accidents. A la cour, en effet,
+tout le monde connait votre adresse, monseigneur. Jamais Votre Altesse
+ne manque son coup, et vous avez du etre bien etonne d'avoir manque le
+votre, surtout lorsque la malveillance a propage que cette chute du
+roi sous son cheval pouvait causer sa mort, si le roi de Navarre
+n'avait si heureusement mis a mort le sanglier que Votre Altesse avait
+manque, elle.
+
+--Eh bien, mais, dit le duc d'Anjou en essayant de reprendre
+l'assurance que l'ironie du duc de Guise venait de battre si
+cruellement en breche, quel interet avais-je donc a la mort du roi mon
+frere, puisque le successeur de Charles IX devait se nommer Henri III?
+
+--Un instant, monseigneur, entendons-nous: il y avait deja un trone
+vacant, celui de Pologne. La mort du roi Charles IX en laissait un
+autre, celui de France. Sans doute, je le sais bien, votre frere aine
+eut incontestablement choisi le trone de France. Mais c'etait encore
+un pis-aller fort desirable que le trone de Pologne; il y a bien des
+gens qui, a ce qu'on m'assure, ont ambitionne le pauvre petit tronelet
+du roi de Navarre. Puis, d'ailleurs, cela vous rapprochait toujours
+d'un degre, et c'etait alors a vous que profitaient les accidents. Le
+roi Henri III est bien revenu de Varsovie en dix jours, pourquoi
+n'eussiez-vous pas fait, en cas d'accident toujours, ce qu'a fait le
+roi Henri III?
+
+Henri III regarda Chicot, qui a son tour regarda le roi, non plus avec
+cette expression de malice et de sarcasme qu'on lisait d'ordinaire
+dans l'oeil du fou, mais avec un interet presque tendre qui s'effaca
+presque aussitot sur son visage bronze par le soleil du Midi.
+
+--Que concluez-vous, duc? demanda alors le duc d'Anjou, mettant ou
+plutot essayant de mettre fin a cet entretien dans lequel venait de
+percer tout le mecontentement du duc de Guise.
+
+--Monseigneur, je conclus que chaque roi a son accident, comme nous
+l'avons dit tout a l'heure. Or vous, vous etes l'accident inevitable
+du roi Henri III, surtout si vous etes chef de la Ligue, attendu
+qu'etre chef de la Ligue, c'est presque etre le roi du roi, sans
+compter qu'en vous faisant chef de la Ligue vous supprimez l'accident
+du regne prochain de Votre Altesse, c'est-a-dire le Bearnais.
+
+--Prochain! l'entends-tu? s'ecria Henri III.
+
+--Ventre de biche! je le crois bien que j'entends! dit Chicot.
+
+--Ainsi... dit le duc de Guise.
+
+--Ainsi, repeta le duc d'Anjou, j'accepterai, c'est votre avis,
+n'est-ce pas?
+
+--Comment donc! dit le prince lorrain, je vous en supplie d'accepter,
+monseigneur.
+
+--Et vous, ce soir?
+
+--Oh! soyez tranquille, depuis ce matin mes hommes sont en campagne,
+et ce soir Paris sera curieux.
+
+--Que fait-on donc ce soir a Paris? demanda Henri.
+
+--Comment! tu ne devines pas?
+
+--Non.
+
+--Oh! que tu es niais, mon fils! Ce soir on signe la Ligue,
+publiquement, s'entend, car il y a longtemps qu'on la signe et qu'on
+la ressigne en cachette; on n'attendait que ton aveu; tu l'as donne ce
+matin, et l'on signe ce soir, ventre de biche! Tu le vois, Henri, tes
+accidents, car tu en as deux, toi...--Tes accidents ne perdent pas de
+temps.
+
+--C'est bien, dit le duc d'Anjou: a ce soir, duc.
+
+--Oui, a ce soir, dit Henri.
+
+--Comment, reprit Chicot, tu t'exposeras a courir les rues de la
+capitale ce soir, Henri?
+
+--Sans doute.
+
+--Tu as tort, Henri.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Gare les accidents!
+
+--Je serai bien accompagne, sois tranquille; d'ailleurs, viens avec
+moi.
+
+--Allons donc, tu me prends pour un huguenot, mon fils, non pas. Je
+suis bon catholique, moi, et je veux signer la Ligue, et cela plutot
+dix fois qu'une, plutot cent fois que dix.
+
+Les voix du duc d'Anjou et du duc de Guise s'eteignirent.
+
+--Encore un mot, dit le roi en arretant Chicot, qui tendait a
+s'eloigner:--Que penses-tu de tout ceci?
+
+--Je pense que chacun des rois vos predecesseurs ignorait son
+accident: Henri II n'avait pas prevu l'oeil; Francois II n'avait pas
+prevu l'oreille; Antoine de Bourbon n'avait pas prevu l'epaule; Jeanne
+d'Albret n'avait pas prevu le nez; Charles IX n'avait pas prevu la
+bouche. Vous avez donc un grand avantage sur eux, maitre Henri, car,
+ventre de biche! vous connaissez votre frere, n'est-ce pas, sire?
+
+--Oui, dit Henri, et par la mordieu! avant peu on s'en apercevra.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+
+LA SOIREE DE LA LIGUE.
+
+
+Paris, tel que nous le connaissons, n'a plus dans ses fetes qu'un
+bruit plus ou moins grand, qu'une foule plus ou moins considerable;
+mais c'est toujours le meme bruit; c'est toujours la meme foule; le
+Paris d'autrefois avait plus que cela. Le coup d'oeil etait beau, a
+travers ces rues etroites, au pied de ces maisons a balcons, a
+poutrelles et a pignons, dont chacune avait son caractere, de voir les
+myriades de gens presses qui se ruaient vers un meme point, occupes en
+chemin de se regarder, de s'admirer, de se huer les uns les autres, a
+cause de l'etrangete de celui-ci ou de celui-la. C'est qu'autrefois
+habits, armes, langage, geste, voix, allure, tout faisait un detail
+curieux, et ces mille details assembles sur un seul point composaient
+un tout des plus interessants.
+
+Or voila ce qu'etait Paris, a huit heures du soir, le jour ou M. de
+Guise, apres sa visite au roi et sa conversation avec M. le duc
+d'Anjou, imagina de faire signer la Ligue aux bourgeois de la bonne
+ville, capitale du royaume.
+
+Une foule de bourgeois vetus de leurs plus beaux habits, comme pour
+une fete, ou couverts de leurs plus belles armes, comme pour une revue
+ou un combat, se dirigeaient vers les eglises: la contenance de tous
+ces hommes mus par un meme sentiment, et marchant vers un meme but,
+etait a la fois joyeuse et menacante, surtout lorsqu'ils passaient
+devant un poste de Suisses ou de chevau-legers. Cette contenance, et
+notamment les cris, les huees et les bravades qui l'accompagnaient,
+eussent donne de l'inquietude a M. de Morvilliers, si ce magistrat
+n'eut connu ses bons Parisiens, gens railleurs et agacants, mais
+incapables de faire du mal les premiers, a moins qu'un mechant ami ne
+les y pousse, ou qu'un ennemi imprudent ne les provoque.
+
+Ce qui ajoutait encore au bruit que faisait cette foule, et surtout a
+la variete du coup d'oeil qu'elle presentait, c'est que beaucoup de
+femmes, dedaignant de garder la maison pendant un si grand jour,
+avaient, de gre ou de force, suivi leurs maris; quelques-unes avaient
+fait mieux encore: elles avaient amene la kyrielle de leurs enfants;
+et c'etait une chose curieuse a voir que ces marmots atteles aux
+monstrueux mousquets, aux sabres gigantesques ou aux terribles
+hallebardes de leurs peres. En effet, dans tous les temps, dans toutes
+les epoques, dans tous les siecles, le gamin de Paris aima toujours a
+trainer une arme quand il ne pouvait pas encore la porter, ou a
+l'admirer chez autrui quand il ne peut pas la trainer lui-meme.
+
+De temps en temps un groupe, plus anime que les autres, faisait voir
+le jour aux vieilles epees en les tirant du fourreau: c'etait surtout
+lorsqu'on passait devant quelque logis flairant son huguenot que cette
+demonstration hostile avait lieu. Alors les enfants criaient a
+tue-tete: "A la Saint-Barthelemy!... my! my!" tandis que les peres
+criaient: "Aux fagots les parpaillots! aux fagots! aux fagots!"
+
+Ces cris attiraient d'abord aux croisees quelque figure pale de
+vieille servante ou de noir ministre, et causaient ensuite un bruit de
+verrous a la porte de la rue. Alors le bourgeois, heureux et fier
+d'avoir, comme le lievre de la Fontaine, fait peur a plus poltron que
+soi, continuait son chemin triomphal et colportait en d'autres lieux
+sa bruyante et inoffensive menace.
+
+Mais c'etait rue de l'Arbre-Sec surtout que le rassemblement etait le
+plus considerable. La rue etait litteralement interceptee, et la foule
+se portait, pressee et tumultueuse, vers un falot brillant, suspendu
+au-dessous d'une enseigne, que bon nombre de nos lecteurs
+reconnaitront quand nous leur dirons que cette enseigne representait
+un poulet au naturel tournant sur fond d'azur, avec cette legende: A
+la Belle-Etoile.
+
+Au seuil de ce logis, un homme remarquable par son bonnet de coton
+carre, selon la mode de l'epoque, lequel recouvrait une tete
+parfaitement chauve, perorait et argumentait. D'une main ce personnage
+brandissait une epee nue, et de l'autre il agitait un registre aux
+feuilles a demi couvertes deja de signatures, en criant:
+
+--Venez, venez, braves catholiques; entrez a l'hotellerie de la
+Belle-Etoile, ou vous trouverez bon vin et bon visage; venez, le
+moment est propice; cette nuit, les bons seront separes des mechants;
+demain matin, l'on connaitra le bon grain et l'on connaitra l'ivraie;
+venez, messieurs: vous qui savez ecrire, venez et ecrivez; vous qui ne
+savez pas ecrire, venez encore et confiez vos noms et vos prenoms,
+soit a moi maitre la Huriere, soit a mon aide M. Croquentin.
+
+En effet, M. Croquentin, jeune drole du Perigord, vetu de blanc comme
+Eliacin, et le corps entoure d'une corde dans laquelle un couteau et
+une ecritoire se disputaient l'espace compris entre la derniere et
+l'avant-derniere cote, M. Croquentin, disons-nous, ecrivait d'avance
+les noms de ses voisins, et en tete celui de son respectable patron,
+maitre la Huriere.
+
+--Messieurs, c'est pour la messe! criait a tue-tete l'aubergiste de la
+Belle-Etoile; messieurs, c'est pour la sainte religion!
+
+--Vive la sainte religion, messieurs! vive la messe! Ah!...
+
+Et il etranglait d'emotion et de lassitude, car cet enthousiasme
+durait depuis quatre heures de l'apres-midi.
+
+Il en resultait que beaucoup de gens, animes du meme zele, signaient
+sur le registre de maitre la Huriere s'ils savaient ecrire, et
+livraient leurs noms a Croquentin s'ils ne le savaient pas.
+
+La chose etait d'autant plus flatteuse pour la Huriere, que le
+voisinage de Saint-Germain-l'Auxerrois lui faisait une terrible
+concurrence, mais heureusement les fideles etaient nombreux a cette
+epoque, et les deux etablissements, au lieu de se nuire,
+s'alimentaient: ceux qui n'avaient pas pu penetrer dans l'eglise pour
+aller deposer leurs noms sur le maitre-autel ou l'on signait tachaient
+de se glisser jusqu'aux treteaux ou la Huriere tenait son double
+secretariat, et ceux qui avaient echoue au double secretariat de la
+Huriere gardaient l'esperance d'etre plus heureux a
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Quand le registre de la Huriere et celui de Croquentin furent pleins
+tous deux, le maitre de la Belle-Etoile en fit incontinent demander
+deux autres, afin qu'il n'y eut aucune interruption dans les
+signatures, et les invitations recommencerent de plus belle de la part
+de l'hotelier et de son chef, fier de ce premier resultat, qui devait
+faire enfin a maitre la Huriere, dans l'esprit de M. de Guise, la
+haute position a laquelle il aspirait depuis si longtemps.
+
+Tandis que les signataires des nouveaux registres se livraient aux
+elans d'un zele qui allait sans cesse s'augmentant, et refluaient,
+comme nous l'avons dit, d'une rue et meme d'un quartier a l'autre, on
+vit arriver, a travers la foule, un homme de haute taille, lequel, se
+frayant un passage en distribuant bon nombre de bourrades et de coups
+de pieds, parvint jusqu'au registre de M. Croquentin.
+
+Arrive la, il prit la plume des mains d'un honnete bourgeois qui
+venait d'apposer sa signature ornee d'un parafe tremblotant, et traca
+son nom en lettres d'un demi-pouce sur une page toute blanche qui se
+trouva noire du coup, et sabrant un heroique parafe enjolive
+d'eclaboussure et tortille comme le labyrinthe de Dedale, il passa la
+plume a un aspirant qui faisait queue derriere lui.
+
+--Chicot! lut le futur signataire. Peste, voici un monsieur qui ecrit
+superbement.
+
+Chicot, car c'etait lui, qui, n'ayant pas, comme nous l'avons vu,
+voulu accompagner Henri, courait la Ligue pour son propre compte.
+Chicot, apres avoir fait acte de presence au registre de M.
+Croquentin, passa aussitot a celui de maitre la Huriere. Celui-ci
+avait vu la flamboyante signature, et il avait envie pour lui un si
+glorieux parafe. Chicot fut donc recu, non pas a bras ouverts, mais a
+registre ouvert, et, prenant la plume d'un marchand de laine de la rue
+de Bethisy, il ecrivit une seconde fois son nom avec une griffe cent
+fois plus magnifique encore que la premiere; apres quoi il demanda a
+la Huriere s'il n'avait pas un troisieme registre.
+
+La Huriere n'entendait pas raillerie: c'etait un mauvais hote hors de
+son auberge. Il regarda Chicot de travers, Chicot le regarda en face.
+La Huriere murmura le nom de parpaillot; Chicot machonna celui de
+gargotier. La Huriere lacha son registre pour porter la main a son
+epee; Chicot deposa la plume pour etre a meme de tirer la sienne du
+fourreau; enfin, selon toute probabilite, la scene allait se terminer
+par quelques estocades dont l'hotelier de la Belle-Etoile eut, sans
+aucun doute, ete le mauvais marchand, lorsque Chicot se sentit pince
+au coude et se retourna.
+
+Celui qui le pincait, c'etait le roi, deguise en simple bourgeois, et
+ayant a ses cotes Quelus et Maugiron, deguises comme lui, et portant,
+outre leur rapiere, chacun une arquebuse sur l'epaule.
+
+--Eh bien! eh bien! dit le roi, qu'y a-t-il? de bons catholiques qui
+se disputent entre eux! par la mordieu! c'est d'un mauvais exemple.
+
+--Mon gentilhomme, dit Chicot sans faire semblant de reconnaitre
+Henri, prenez-vous-en a qui de droit; voila un maraud qui braille
+apres les passants pour qu'on signe sur son registre, et, quand on a
+signe, il braille plus haut encore.
+
+L'attention de la Huriere fut detournee par de nouveaux amateurs, et
+une bousculade separa de l'etablissement du fanatique hotelier Chicot,
+le roi et les mignons, qui se trouverent dominer l'assemblee, montes
+qu'ils etaient sur le seuil d'une porte.
+
+--Quel feu! dit Henri, et qu'il fait bon ce soir pour la religion dans
+les rues de ma bonne ville!
+
+--Oui, sire; mais il fait mauvais pour les heretiques, et Votre
+Majeste sait qu'on la tient pour telle. Regardez a gauche encore, la,
+bien, que voyez-vous?
+
+--Ah! ah! la large face de M. de Mayenne et le museau pointu du
+cardinal!
+
+--Chut, sire; on joue a coup sur quand on sait ou sont nos ennemis et
+que nos ennemis ne savent point ou nous sommes.
+
+--Crois-tu donc que j'aie quelque chose a craindre?
+
+--Eh, bon Dieu! dans une foule comme celle-ci, on ne peut repondre de
+rien. On a un couteau tout ouvert dans sa poche, ce couteau entre
+ingenument dans le ventre du voisin, sans savoir ce qu'il fait, par
+ignorance; le voisin pousse un juron et rend l'ame. Tournons d'un
+autre cote, sire.
+
+--Ai-je ete vu?
+
+--Je ne crois pas; mais vous le serez indubitablement si vous restez
+plus longtemps ici.
+
+--Vive la messe! vive la messe! cria un flot de peuple qui venait des
+halles et s'engouffrait, comme une maree qui monte, dans la rue de
+l'Arbre-Sec.
+
+--Vive M. de Guise! vive le cardinal! vive M. de Mayenne! repondit la
+foule stationnant a la porte de la Huriere, laquelle venait de
+reconnaitre les deux princes lorrains.
+
+--Oh! oh! quels sont ces cris? dit Henri III en froncant le sourcil.
+
+--Ce sont des cris qui prouvent que chacun est bien a sa place et
+devrait y rester: M. de Guise dans les rues et vous au Louvre; allez
+au Louvre, sire, allez au Louvre.
+
+--Viens-tu avec nous?
+
+--Moi? oh! non pas! tu n'as pas besoin de moi, mon fils, tu as tes
+gardes du corps ordinaires. En avant, Quelus! en avant, Maugiron! Moi,
+je veux voir le spectacle jusqu'au bout. Je le trouve curieux, sinon
+amusant.
+
+--Ou vas-tu?
+
+--Je vais mettre mon nom sur les autres registres. Je veux que demain
+il y ait mille autographes de moi qui courent les rues de Paris. Nous
+voila sur le quai, bonsoir, mon fils; tire a droite, je tirerai a
+gauche; chacun son chemin; je cours a Saint-Merry entendre un fameux
+predicateur.
+
+--Oh! oh! qu'est-ce encore que ce bruit? dit tout a coup le roi, et
+pourquoi court-on ainsi du cote du pont Neuf?
+
+Chicot se haussa sur la pointe des pieds, mais il ne put rien voir
+qu'une masse de peuple criant, hurlant, se bousculant, et qui
+paraissait porter quelqu'un ou quelque chose en triomphe.
+
+Tout a coup les ondes du populaire s'ouvrirent au moment ou le quai,
+en s'elargissant en face de la rue des Lavandieres, permit a la foule
+de se repandre a droite et a gauche, et, comme le monstre apporte par
+le flot jusqu'aux pieds d'Hippolyte, un homme, qui semblait etre le
+personnage principal de cette scene burlesque, fut pousse par ces
+vagues humaines jusqu'aux pieds du roi.
+
+Cet homme etait un moine monte sur un ane; le moine parlait et
+gesticulait.
+
+L'ane brayait.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot, sitot qu'il eut distingue l'homme et
+l'animal qui venaient d'entrer en scene l'un portant l'autre: je te
+parlais d'un fameux predicateur qui prechait a Saint-Merry; il n'est
+plus necessaire d'aller si loin; ecoute un peu celui-la.
+
+--Un predicateur a ane? dit Quelus.
+
+--Pourquoi pas? mon fils.
+
+--Mais c'est Silene! dit Maugiron.
+
+--Lequel est le predicateur? dit Henri, ils parlent tous deux en meme
+temps.
+
+--C'est celui du bas qui est le plus eloquent, dit Chicot; mais c'est
+celui du haut qui parle le mieux le francais; ecoute, Henri, ecoute.
+
+--Silence! cria-t-on de tous cotes, silence!
+
+--Silence! cria Chicot d'une voix qui domina toutes les voix.
+
+Chacun se tut. On fit cercle autour du moine et de l'ane. Le moine
+entama l'exorde:
+
+--Mes freres, dit-il, Paris est une superbe ville; Paris est l'orgueil
+du royaume de France, et les Parisiens sont un peuple de gens
+spirituels, la chanson le dit. Et le moine se mit a chanter a pleine
+gorge:
+
+ Parisien, mon bel ami,
+ Que tu sais de sciences!
+
+Mais a ces mots, ou plutot a cet air, l'ane mela son accompagnement si
+haut et avec tant d'acharnement, qu'il coupa la parole a son cavalier.
+
+Le peuple eclata de rire.
+
+--Tais-toi, Panurge, tais-toi donc, cria le moine, tu parleras a ton
+tour; mais laisse-moi parler le premier.
+
+L'ane se tut.
+
+--Mes freres, continua le predicateur, la terre est une vallee de
+douleur ou l'homme, pour la plupart du temps, ne peut se desalterer
+qu'avec ses larmes.
+
+--Mais il est ivre mort! dit le roi.
+
+--Parbleu! fit Chicot.
+
+--Moi qui vous parle, continua le moine, tel que vous me voyez, je
+reviens d'exil comme les Hebreux, et depuis huit jours nous ne vivons
+que d'aumones et de privations, Panurge et moi.
+
+--Qu'est-ce que Panurge? demanda le roi.
+
+--Le superieur de son couvent, selon toute probabilite, dit Chicot.
+Mais laisse-moi ecouter, le bonhomme me touche.
+
+--Qui m'a valu cela, mes amis? C'est Herodes. Vous savez de quel
+Herodes je veux parler.
+
+--Et toi aussi, mon fils, dit Chicot, je t'ai explique l'anagramme.
+
+--Drole!
+
+--A qui parles-tu, a moi, au moine ou a l'ane?
+
+--A tous les trois.
+
+--Mes freres, continua le moine, voici mon ane que j'aime comme une
+brebis; il vous dira que nous sommes venus de Villeneuve-le-Roi ici en
+trois jours pour assister a la grande solennite de ce soir, et comment
+sommes-nous venus?
+
+ La bourse vide,
+ Le gosier sec.
+
+Mais rien ne nous a coute, a Panurge et a moi.
+
+--Mais qui diable appelle-t-il donc Panurge? demanda Henri, que ce nom
+pantagruelique preoccupait.
+
+--Nous sommes donc venus, continua le moine, et nous sommes arrives
+pour voir ce qui se passe; seulement, nous voyons, mais nous ne
+comprenons pas. Que se passe-t-il, mes freres? Est-ce aujourd'hui
+qu'on depose Herodes? est-ce aujourd'hui que l'on met frere Henri dans
+un couvent?
+
+--Oh! oh! dit Quelus, j'ai bien envie de mettre cette grosse futaille
+en perce; qu'en dis-tu, Maugiron?
+
+--Bah! dit Chicot, tu te faches pour si peu, Quelus? Est-ce que le roi
+ne s'y met pas tous les jours, dans un couvent? Crois-moi donc, Henri,
+si on ne te fait que cela, tu n'auras pas a te plaindre, n'est-ce pas,
+Panurge?
+
+L'ane, interpelle par son nom, dressa les oreilles et se mit a braire
+d'une facon terrible.
+
+--Oh! Panurge; oh! dit le moine, avez-vous des passions? Messieurs,
+continua-t-il, je suis sorti de Paris avec deux compagnons de route:
+Panurge, qui est mon ane, et M. Chicot, qui est le fou de Sa Majeste.
+Messieurs, pouvez-vous me dire ce qu'est devenu mon ami Chicot?
+
+Chicot fit la grimace.
+
+--Ah! dit le roi, c'est ton ami?
+
+Quelus et Maugiron eclaterent de rire.
+
+--Il est beau, continua le roi, ton ami, et respectable surtout;
+comment l'appelle-t-on?
+
+--C'est Gorenflot, Henri; tu sais ce cher Gorenflot dont M. de
+Morvilliers t'a deja touche deux mots.
+
+--L'incendiaire de Sainte-Genevieve?
+
+--Lui-meme.
+
+--En ce cas, je vais le faire pendre.
+
+--Impossible!
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il n'a pas de cou.
+
+--Mes freres, continua Gorenflot, mes freres, vous voyez un veritable
+martyr. Mes freres, c'est ma cause que l'on defend en ce moment, ou
+plutot c'est celle de tous les bons catholiques. Vous ne savez pas ce
+qui se passe en province et ce que brassent les huguenots. Nous avons
+ete obliges d'en tuer un a Lyon qui prechait la revolte. Tant qu'il en
+restera une seule couvee par toute la France, les bons coeurs n'auront
+pas un instant de tranquillite. Exterminons donc les huguenots. Aux
+armes, mes freres, aux armes!
+
+Plusieurs voix repeterent: Aux armes!
+
+--Par la mordieu! dit le roi, fais taire ce soulard, ou il va nous
+faire une seconde Saint-Barthelemy.
+
+--Attends, attends, dit Chicot.
+
+Et, prenant une sarbacane des mains de Quelus, il passa derriere le
+moine et lui allongea de toute sa force un coup de l'instrument creux
+et sonore sur l'omoplate.
+
+--Au meurtre! cria le moine.
+
+--Tiens! c'est toi! dit Chicot en passant sa tete sous le bras du
+moine; comment vas-tu, frocard?
+
+--A mon aide, monsieur Chicot, a mon aide, s'ecria Gorenflot, les
+ennemis de la foi veulent m'assassiner; mais je ne mourrai pas sans
+que ma voix se fasse entendre. Au feu les huguenots! aux fagots le
+Bearnais!
+
+--Veux-tu te taire, animal!
+
+--Au diable les Gascons! continua le moine. En ce moment, un second
+coup, non pas de sarbacane, mais de baton, tomba sur l'autre epaule de
+Gorenflot, qui, cette fois, poussa veritablement un cri de douleur.
+
+Chicot, etonne, regarda autour de lui; mais il ne vit que le baton. Le
+coup avait ete detache par un homme qui venait de se perdre dans la
+foule, apres avoir administre cette correction volante a frere
+Gorenflot.
+
+--Oh! oh! dit Chicot, qui diable nous venge ainsi? Serait-ce quelque
+enfant du pays? Il faut que je m'en assure.
+
+Et il se mit a courir apres l'homme au baton, qui se glissait le long
+du quai, escorte d'un seul compagnon.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LA RUE DE LA FERRONNERIE.
+
+
+Chicot avait de bonnes jambes, et il s'en fut servi avec avantage pour
+rejoindre l'homme qui venait de batonner Gorenflot, si quelque chose
+d'etrange dans la tournure de cet homme, et surtout dans celle de son
+compagnon, ne lui eut fait comprendre qu'il y avait danger a provoquer
+brusquement une reconnaissance qu'ils paraissaient vouloir eviter. En
+effet, les deux fuyards cherchaient visiblement a se perdre dans la
+foule, ne se detournant qu'aux angles des rues pour s'assurer qu'ils
+n'etaient pas suivis.
+
+Chicot songea qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de n'avoir pas
+l'air de les suivre: c'etait de les preceder. Tous deux regagnaient la
+rue Saint-Honore par la rue de la Monnaie et la rue Tirechappe: au
+coin de cette derniere, il les depassa, et, toujours courant, il alla
+s'embusquer au bout de la rue des Bourdonnais.
+
+Les deux hommes remontaient la rue Saint-Honore, longeant les maisons
+du cote de la halle au ble, et, le chapeau rabattu sur les sourcils,
+le manteau drape jusqu'aux yeux, marchaient d'un pas presse, et qui
+avait quelque chose de militaire, vers la rue de la Ferronnerie.
+Chicot continua de les preceder.
+
+Au coin de la rue de la Ferronnerie, les deux hommes s'arreterent de
+nouveau pour jeter un dernier regard autour d'eux.
+
+Pendant ce temps, Chicot avait continue de gagner du terrain et etait
+arrive, lui, au milieu de la rue.
+
+Au milieu de la rue, et en face d'une maison qui semblait prete a
+tomber en ruines, tant elle etait vieille, stationnait une litiere
+attelee de deux chevaux massifs. Chicot jeta un coup d'oeil autour de
+lui, vit le conducteur endormi sur le devant, une femme paraissant
+inquiete et collant son visage a la jalousie; une illumination lui
+vint que la litiere attendait les deux hommes; il tourna derriere
+elle, et, protege par son ombre combinee avec celle de la maison, il
+se glissa sous un large banc de pierre, lequel servait d'etalage aux
+marchands de legumes qui, deux fois par semaine, faisaient, a cette
+epoque, un marche rue de la Ferronnerie.
+
+A peine y etait-il blotti, qu'il vit apparaitre les deux hommes a la
+tete des chevaux, ou de nouveau ils s'arreterent inquiets; un d'eux
+alors reveilla le cocher, et, comme il avait le sommeil dur, celui-la
+laissa echapper un _cap de diou_ des mieux accentues, tandis que
+l'autre, plus impatient encore, lui piquait le derriere avec la pointe
+de son poignard.
+
+--Oh! oh! dit Chicot, je ne m'etais donc pas trompe: c'etaient des
+compatriotes; cela ne m'etonne plus qu'ils aient si bien etrille
+Gorenflot parce qu'il disait du mal des Gascons.
+
+La jeune femme, reconnaissant a son tour les deux hommes pour ceux
+qu'elle attendait, se pencha rapidement hors de la portiere de la
+lourde machine. Chicot alors l'apercut plus distinctement: elle
+pouvait avoir de vingt a vingt-deux ans; elle etait fort belle et fort
+pale; et, s'il eut fait jour, a la moite vapeur qui humectait ses
+cheveux d'un blond dore et ses yeux cercles de noir, a ses mains d'un
+blanc mat, a l'attitude languissante de tout son corps, on eut pu
+reconnaitre qu'elle etait en proie a un etat de maladie dont ses
+frequentes defaillances et l'arrondissement de sa taille eussent bien
+vite donne le secret.
+
+Mais de tout cela Chicot ne vit que trois choses: c'est qu'elle etait
+jeune, pale et blonde.
+
+Les deux hommes s'approcherent de la litiere, et se trouverent
+naturellement places entre elle et le banc sous lequel Chicot s'etait
+tapi.
+
+Le plus grand des deux prit a deux mains la main blanche que la dame
+lui tendait par l'ouverture de la litiere, et, posant le pied sur le
+marchepied et les deux bras sur la portiere:
+
+--Eh bien! ma mie, demanda-t-il a la dame, mon petit coeur, mon
+mignon, comment allons-nous?
+
+La dame repondit en secouant la tete avec un triste sourire et en
+montrant son flacon de sels.
+
+--Encore des faiblesses, ventre-saint-gris! Que je vous en voudrais
+d'etre malade ainsi, mon cher amour, si je n'avais pas votre douce
+maladie a me reprocher!
+
+--Et pourquoi diable aussi emmenez-vous madame a Paris? dit l'autre
+homme assez rudement: c'est une malediction, par ma foi, qu'il faut
+que vous ayez toujours ainsi quelque jupe cousue a votre pourpoint.
+
+--Eh! cher Agrippa, dit celui des deux hommes qui avait parle le
+premier, et qui paraissait le mari ou l'amant de la dame, c'est une si
+grande douleur que de se separer de ce qu'on aime!
+
+Et il echangea avec la dame un regard plein d'amoureuse langueur.
+
+--Cordioux! vous me damnez, sur mon ame, quand je vous entends parler,
+reprit l'aigre compagnon; etes-vous donc venu a Paris pour faire
+l'amour, beau vert-galant? Il me semble cependant que le Bearn est
+assez grand pour vos promenades sentimentales, sans pousser ces
+promenades jusqu'a la Babylone ou vous avez failli vingt fois nous
+faire ereinter ce soir. Retournez la-bas, si vous voulez mugueter aux
+rideaux des litieres; mais ici, mordioux! ne faites d'autres intrigues
+que des intrigues politiques, mon maitre.
+
+Chicot, a ce mot de maitre, eut bien voulu lever la tete; mais il ne
+pouvait guere, sans etre vu, risquer un pareil mouvement.
+
+--Laissez-le gronder, ma mie, et ne vous inquietez point de ce qu'il
+dit. Je crois qu'il tomberait malade comme vous, et qu'il aurait,
+comme vous, des vapeurs et des defaillances s'il ne grondait plus.
+
+--Mais au moins, ventre-saint-gris, comme vous dites, s'ecria le
+marronneur, montez dans la litiere, si vous voulez dire des tendresses
+a madame, et vous risquerez moins d'etre reconnu qu'en vous tenant
+ainsi dans la rue.
+
+--Tu as raison, Agrippa, dit le Gascon amoureux. Et vous voyez, ma
+mie, qu'il n'est pas de si mauvais conseil qu'il en a l'air. La,
+faites-moi place, mon mignon, si vous permettez toutefois que, ne
+pouvant me tenir a vos genoux, je m'asseye a vos cotes.
+
+--Non-seulement je le permets, sire, repondit la jeune dame, mais je
+le desire ardemment,
+
+--Sire, murmura Chicot, qui, emporte par un mouvement irreflechi,
+voulait lever la tete et se la heurta douloureusement au banc de gres;
+sire! que dit-elle donc la?
+
+Mais, pendant ce temps, l'amant heureux profitait de la permission
+donnee, et l'on entendait le plancher du chariot grincer sous un
+nouveau poids.
+
+Puis le bruit d'un long et tendre baiser succeda au grincement.
+
+--Mordioux! s'ecria le compagnon demeure en dehors de la litiere,
+l'homme est en verite un bien stupide animal.
+
+--Je veux etre pendu si j'y comprends quelque chose, murmura Chicot;
+mais attendons: tout vient a point pour qui sait attendre.
+
+--Oh! que je suis heureux! continua, sans s'inquieter le moins du
+monde des impatiences de son ami, auxquelles d'ailleurs il semblait
+depuis longtemps habitue, celui qu'on appelait sire;
+ventre-saint-gris, aujourd'hui est un beau jour. Voici mes bons
+Parisiens, qui m'execrent de toute leur ame et qui me tueraient sans
+misericorde s'ils savaient ou me venir prendre pour cela; voici mes
+Parisiens qui travaillent de leur mieux a m'aplanir le chemin du
+trone, et j'ai dans mes bras la femme que j'aime. Ou sommes-nous,
+d'Aubigne? je veux, quand je serai roi, faire elever, a cet endroit
+meme, une statue au genie du Bearnais.
+
+--Du Bearn....
+
+Chicot s'arreta; il venait de se faire une deuxieme bosse juxtaposee a
+la premiere.
+
+--Nous sommes dans la rue de la Ferronnerie, sire, et il n'y flaire
+pas bon, dit d'Aubigne, qui, toujours de mauvaise humeur, s'en prenait
+aux choses quand il etait las de s'en prendre aux hommes.
+
+--Il me semble, continua Henri, car nos lecteurs ont sans doute
+reconnu deja le roi de Navarre; il me semble que j'embrasse clairement
+toute ma vie, que je me vois roi, que je me sens sur le trone, fort et
+puissant, mais peut-etre moins aime que je ne le suis a cette heure,
+et que mon regard plonge dans l'avenir jusqu'a l'heure de ma mort. Oh!
+mes amours, repetez-moi encore que vous m'aimez, car, a votre voix,
+mon coeur se fond.
+
+Et le Bearnais, dans un sentiment de melancolie qui parfois
+l'envahissait, laissa, avec un profond soupir, tomber sa tete sur
+l'epaule de sa maitresse.
+
+--Oh! mon Dieu! dit la jeune femme effrayee, tous trouvez-vous mal,
+sire?
+
+--Bon! il ne manquerait plus que cela, dit d'Aubigne, beau soldat,
+beau general, beau roi qui s'evanouit.
+
+--Non, ma mie, rassurez-vous, dit Henri, si je m'evanouissais pres de
+vous, ce serait de bonheur.
+
+--En verite, sire, dit d'Aubigne, je ne sais pas pourquoi vous signez
+Henri de Navarre, vous devriez signer Ronsard ou Clement Marot.
+Cordioux! comment donc faites-vous si mauvais menage avec madame
+Margot, etant tous deux si tendres a la poesie?
+
+--Ah! d'Aubigne! par grace, ne parle pas de ma femme.
+Ventre-sans-gris! tu sais le proverbe: si nous allions la rencontrer?
+
+--Bien qu'elle soit en Navarre, n'est-ce pas? dit d'Aubigne.
+
+--Ventre-saint-gris! est-ce que je n'y suis pas aussi, moi, en
+Navarre? est-ce que je ne suis pas cense y etre, du moins? Tiens,
+Agrippa, tu m'as donne le frisson; monte et rentrons.
+
+--Ma foi non, dit d'Aubigne, marchez, je vous suivrai par derriere; je
+vous generais, et, ce qui pis est, vous me generiez.
+
+--Ferme donc la portiere, ours du Bearn, et fais ce que tu voudras,
+dit Henri.
+
+Puis, s'adressant au cocher:
+
+--Lavarenne, ou tu sais! dit-il.
+
+La litiere s'eloigna lentement, suivi de d'Aubigne, qui, tout en
+gourmandant l'ami, avait voulu veiller sur le roi.
+
+Ce depart delivrait Chicot d'une apprehension terrible, car, apres une
+telle conversation avec Henri, d'Aubigne n'etait pas homme a laisser
+vivre l'imprudent qui l'aurait entendue.
+
+--Voyons, dit Chicot tout en sortant a quatre pattes de dessous son
+banc, faut-il que le Valois sache ce qui vient de se passer?
+
+Et Chicot se redressa pour rendre l'elasticite a ses longues jambes
+engourdies par la crampe.
+
+--Et pourquoi le saurait-il? reprit le Gascon, continuant de se parler
+a lui-meme; deux hommes qui se cachent et une femme enceinte! En
+verite, ce serait lache. Non, je ne dirai rien; et puis, que je sois
+instruit, moi, n'est-ce pas le point important, puisqu'au bout du
+compte c'est moi qui regne?
+
+Et Chicot fit tout seul une joyeuse gambade.
+
+--C'est joli, les amoureux! continua Chicot; mais d'Aubigne a raison:
+il aime trop souvent, pour un roi _in partibus_, ce cher Henri de
+Navarre. Il y a un an, c'etait pour madame de Sauve qu'il revenait a
+Paris. Aujourd'hui, il s'y fait suivre par cette charmante petite
+creature qui a des defaillances. Qui diable cela peut-il etre? la
+Fosseuse, probablement. Et puis, j'y songe, si Henri de Navarre est un
+pretendant serieux, s'il aspire au trone veritablement, le pauvre
+garcon, il doit penser un peu a detruire son ennemi le Balafre, son
+ennemi le cardinal de Guise, et son ennemi ce cher duc de Mayenne. Eh
+bien! je l'aime, moi, le Bearnais, et je suis sur qu'il jouera un jour
+ou l'autre quelque mauvais tour a cet affreux boucher lorrain.
+Decidement, je ne soufflerai pas le mot de ce que j'ai vu et entendu.
+
+En ce moment, une bande de ligueurs ivres passa en criant: "Vive la
+messe, mort au Bearnais! au bucher les huguenots! aux fagots les
+heretiques!"
+
+Cependant la litiere tournait l'angle du mur du cimetiere des
+Saints-Innocents et passait dans les profondeurs de la rue
+Saint-Denis.
+
+--Voyons, dit Chicot, recapitulons: j'ai vu le cardinal de Guise, j'ai
+vu le duc de Mayenne, j'ai vu le roi Henri de Valois, j'ai vu le roi
+Henri de Navarre; un seul prince manque a ma collection, c'est le duc
+d'Anjou; cherchons-le jusqu'a ce que je le trouve. Voyons, ou est mon
+Francois III? ventre de biche! j'ai soif de l'apercevoir, ce digne
+monarque.
+
+Et Chicot reprit le chemin de l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Chicot n'etait pas le seul qui cherchat le duc d'Anjou et qui
+s'inquietat de son absence; les Guise, eux aussi, le cherchaient de
+tous cotes, mais ils n'etaient pas plus heureux que Chicot. M. d'Anjou
+n'etait pas homme a se hasarder imprudemment, et nous verrons plus
+tard quelles precautions le retenaient encore eloigne de ses amis.
+
+Un instant, Chicot crut l'avoir trouve: c'etait dans la rue Bethisy;
+un groupe nombreux s'etait forme a la porte d'un marchand de vins, et
+dans ce groupe Chicot reconnut M. de Monsoreau et le Balafre.
+
+--Bon, dit-il, voici les remoras: le requin ne doit pas etre loin.
+
+Chicot se trompait. M. de Monsoreau et le Balafre etaient occupes a
+verser, a la porte d'un cabaret regorgeant d'ivrognes, force rasades a
+un orateur dont ils excitaient ainsi la balbutiante eloquence.
+
+Cet orateur, c'etait Gorenflot ivre mort. Gorenflot racontant son
+voyage de Lyon et son duel dans une auberge avec un effroyable suppot
+de Calvin.
+
+M. de Guise pretait a ce recit, dans lequel il croyait reconnaitre des
+coincidences avec le silence de Nicolas David, l'attention la plus
+soutenue.
+
+Au reste, la rue Bethisy etait encombree de monde; plusieurs
+gentilshommes ligueurs avaient attache leurs chevaux a une espece de
+rond-point assez commun dans la plupart des rues de cette epoque.
+Chicot s'arreta a l'extremite du groupe qui fermait ce rond-point et
+tendit l'oreille.
+
+Gorenflot, tourbillonnant, eclatant, culbutant incessamment, renverse
+de sa chaire vivante, et remis tant bien que mal en selle sur Panurge;
+Gorenflot ne parlant plus que par saccades, mais malheureusement
+parlant encore, etait le jouet de l'insistance du duc et de l'adresse
+de M. de Monsoreau, qui tiraient de lui des bribes de raison et des
+fragments d'aveux.
+
+Une pareille confession effraya le Gascon aux ecoutes bien autrement
+que la presence du roi de Navarre a Paris. Il voyait venir le moment
+ou Gorenflot laisserait echapper son nom, et ce nom pouvait eclaircir
+tout le mystere d'une lueur funeste. Chicot ne perdit pas de temps, il
+coupa ou denoua les brides des chevaux qui se caressaient aux volets
+des boutiques du rond-point, et, donnant a deux ou trois d'entre eux
+de violents coups d'etrivieres, il les lanca au milieu de la foule,
+qui, devant leur galop et leur hennissement, s'ouvrit, rompue et
+dispersee.
+
+Gorenflot eut peur pour Panurge, les gentilshommes eurent peur pour
+eux-memes; l'assemblee s'ouvrit, chacun se dispersa. Le cri: "Au feu!"
+retentit, repete par une douzaine de voix. Chicot passa comme une
+fleche au milieu des groupes, et, s'approchant de Gorenflot, tout en
+lui montrant une paire d'yeux flamboyants qui commencerent a le
+degriser, saisit Panurge par la bride, et, au lieu de suivre la foule,
+lui tourna le dos, de sorte que ce double mouvement, fait en sens
+contraire, laissa bientot un notable espace entre Gorenflot et le duc
+de Guise, espace que remplit a l'instant meme le noyau toujours
+grossissant des curieux accourus trop tard.
+
+Alors Chicot entraina le moine chancelant au fond du cul-de-sac forme
+par l'abside de l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois, et, l'adossant au
+mur, lui et Panurge, comme un statuaire eut fait d'un bas-relief qu'il
+eut voulu incruster dans la pierre:
+
+--Ah! ivrogne! lui dit-il; ah! paien! ah! traitre! ah! renegat! tu
+prefereras donc toujours un pot de vin a ton ami?
+
+--Ah! monsieur Chicot! balbutia le moine.
+
+--Comment! je te nourris, infame! continua Chicot, je t'abreuve, je
+t'emplis les poches et l'estomac, et tu trahis ton seigneur!
+
+--Ah! Chicot! dit le moine attendri.
+
+--Tu racontes mes secrets, miserable!
+
+--Cher ami!
+
+--Tais-toi! tu n'es qu'un sycophante, et tu merites un chatiment.
+
+Le moine trapu, vigoureux, enorme, puissant comme un taureau, mais
+dompte par le repentir et surtout par le vin, vacillait sans se
+defendre, aux mains de Chicot, qui le secouait comme un ballon gonfle
+d'air.
+
+Panurge seul protestait contre la violence faite a son ami par des
+coups de pieds qui n'atteignaient personne, et que Chicot lui rendait
+en coups de baton.
+
+--Un chatiment a moi! murmurait le moine; un chatiment a votre ami,
+cher monsieur Chicot!
+
+--Oui, oui, un chatiment, dit Chicot, et tu vas le recevoir.
+
+Et le baton du Gascon passa pour un instant de la croupe de l'ane aux
+epaules larges et charnues du moine.
+
+--Oh! si j'etais a jeun! fit Gorenflot avec un mouvement de colere.
+
+--Tu me battrais, n'est-ce pas, ingrat? moi, ton ami?
+
+--Vous, mon ami, monsieur Chicot! et vous m'assommez.
+
+--Qui aime bien chatie bien.
+
+--Arrachez-moi donc la vie tout de suite! s'ecria Gorenflot.
+
+--Je le devrais.
+
+--Oh! si j'etais a jeun! repeta le moine avec un profond gemissement.
+
+--Tu l'as deja dit.
+
+Et Chicot redoubla de preuves d'amitie envers le pauvre genovefain,
+qui se mit a beugler de toutes ses forces.
+
+--Allons, apres le boeuf voici le veau, dit le Gascon. Ca, maintenant,
+qu'on se cramponne a Panurge et qu'on aille se coucher gentiment a _la
+Corne d'Abondance._
+
+--Je ne vois plus mon chemin, dit le moine, des yeux duquel coulaient
+de grosses larmes.
+
+--Ah! dit Chicot, si tu pleurais le vin que tu as bu, cela au moins te
+degriserait peut-etre. Mais non, il va falloir encore que je te serve
+de guide.
+
+Et Chicot se mit a tirer l'ane par la bride, tandis que le moine, se
+cramponnant des deux mains a la blatriere, faisait tous ses efforts
+pour conserver son centre de gravite.
+
+Ils traverserent ainsi le pont aux Meuniers, la rue Saint-Barthelemy,
+le Petit-Pont, et remonterent la rue Saint-Jacques, le moine toujours
+pleurant, le Gascon toujours tirant.
+
+Deux garcons, aides de maitre Bonhomet, descendirent, sur l'ordre de
+Chicot, le moine de son ane, et le conduisirent dans le cabinet que
+nos lecteurs connaissent deja.
+
+--C'est fait, dit maitre Bonhomet en revenant.
+
+--Il est couche? demanda Chicot.
+
+--Il ronfle.
+
+--A merveille! mais, comme il se reveillera un jour ou l'autre,
+rappelez-vous que je ne veux point qu'il sache comment il est revenu
+ici, pas un mot d'explication, il ne serait meme pas mal qu'il crut
+n'en etre pas sorti depuis la fameuse nuit ou il a fait un si grand
+esclandre dans son couvent, et qu'il prit pour un reve ce qui lui est
+arrive dans l'intervalle.
+
+--Il suffit, seigneur Chicot, repondit l'hotelier; mais que lui est-il
+donc arrive a ce pauvre moine?
+
+--Un grand malheur; il parait qu'a Lyon il s'est pris de querelle avec
+un envoye de M. de Mayenne, et qu'il l'a tue.
+
+--Oh! mon Dieu!... s'ecria l'hote, de sorte que....
+
+--De sorte que M. de Mayenne a jure, a ce qu'il parait, qu'il le
+ferait rouer vif ou qu'il y perdrait son nom, repondit Chicot.
+
+--Soyez tranquille, dit Bonhomet, sous aucun pretexte il ne sortira
+d'ici.
+
+--A la bonne heure; et maintenant, continua le Gascon rassure sur
+Gorenflot, il faut absolument que je retrouve mon duc d'Anjou,
+cherchons.
+
+Et il prit sa course vers l'hotel de Sa Majeste Francois III.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LE PRINCE ET L'AMI.
+
+
+Comme on l'a vu, Chicot avait vainement cherche le duc d'Anjou par les
+rues de Paris pendant la soiree de la Ligue.
+
+Le duc de Guise, on se le rappelle, avait invite le prince a sortir:
+cette invitation avait inquiete l'ombrageuse altesse. Francois avait
+reflechi, et, apres reflexion, Francois depassait le serpent en
+prudence.
+
+Cependant, comme son interet a lui-meme exigeait qu'il vit de ses
+propres yeux ce qui devait se passer ce soir-la, il se decida a
+accepter l'invitation, mais il prit en meme temps la resolution de ne
+mettre le pied hors de son palais que bien et dument accompagne.
+
+De meme que tout homme qui craint appelle une arme favorite a son
+secours, le duc alla chercher son epee, qui etait Bussy d'Amboise.
+
+--Pour que le duc se decidat a cette demarche, il fallait que la peur
+le talonnat bien fort. Depuis sa deception a l'endroit de M. de
+Monsoreau, Bussy boudait, et Francois s'avouait a lui-meme qu'a la
+place de Bussy, et en supposant qu'en prenant sa place il eut en meme
+temps pris son courage, il aurait temoigne plus que du depit au prince
+qui l'eut trahi d'une si cruelle facon.
+
+Au reste, Bussy, comme toutes les natures d'elite, sentait plus
+vivement la douleur que le plaisir: il est rare qu'un homme intrepide
+au danger, froid et calme en face du fer et du feu, ne succombe pas
+plus facilement qu'un lache aux emotions d'une contrariete. Ceux que
+les femmes font pleurer le plus facilement, ce sont les hommes qui se
+font le plus craindre des hommes.
+
+Bussy dormait, pour ainsi dire, dans sa douleur: il avait vu Diane
+recue a la cour, reconnue comme comtesse de Monsoreau, admise par la
+reine Louise au rang de ses dames d'honneur; il avait vu mille regards
+curieux devorer cette beaute sans rivale, qu'il avait pour ainsi dire
+decouverte et tiree du tombeau ou elle etait ensevelie. Il avait,
+pendant toute une soiree, attache ses yeux ardents sur la jeune femme
+qui ne levait point ses yeux appesantis; et, dans tout l'eclat de
+cette fete, Bussy, injuste comme tout homme qui aime veritablement,
+Bussy, oubliant le passe et detruisant lui-meme dans son esprit tous
+les fantomes de bonheur que le passe y avait fait naitre, Bussy ne
+s'etait pas demande combien Diane devait souffrir de tenir ainsi ses
+yeux baisses, elle qui pouvait, en face d'elle, apercevoir un visage
+voile par une tristesse sympathique, au milieu de toutes ces figures
+indifferentes ou sottement curieuses.
+
+--Oh! se dit Bussy a lui-meme, en voyant qu'il attendait inutilement
+un regard, les femmes n'ont d'adresse et d'audace que lorsqu'il s'agit
+de tromper un tuteur, un epoux ou une mere; elles sont gauches, elles
+sont laches, lorsqu'il s'agit de payer une dette de simple
+reconnaissance; elles ont tellement peur de paraitre aimer, elles
+attachent un prix si exagere a leur moindre faveur, que, pour
+desesperer celui qui pretend a elles, elles ne regardent point, quand
+tel est leur caprice, a lui briser le coeur. Diane pouvait me dire
+franchement: "Merci de ce que vous avez fait pour moi, monsieur de
+Bussy, mais je ne vous aime pas." J'eusse ete tue du coup, ou j'en
+eusse gueri. Mais non! elle me prefere, me laisse l'aimer inutilement;
+mais elle n'y a rien gagne, car je ne l'aime plus, je la meprise.
+
+Et il s'eloigna du cercle royal, la rage dans le coeur.
+
+En ce moment, ce n'etait plus cette noble figure que toutes les femmes
+regardaient avec amour et tous les hommes avec terreur: c'etait un
+front terni, un oeil faux, un sourire oblique.
+
+Bussy, en sortant, se vit passer dans un grand miroir de Venise et se
+trouva lui-meme insupportable a voir.
+
+--Mais je suis fou, dit-il; comment, pour une personne qui me
+dedaigne, je me rendrais odieux a cent qui me recherchent! Mais
+pourquoi me dedaigne-t-elle, ou plutot pour qui?
+
+Est-ce pour ce long squelette a face livide, qui, toujours plante a
+dix pas d'elle, la couve sans cesse de son jaloux regard... et qui,
+lui aussi, feint de ne pas me voir? Et dire cependant que, si je le
+voulais, dans un quart d'heure, je le tiendrais muet et glace sous mon
+genou avec dix pouces de mon epee dans le coeur; dire que, si je le
+voulais, je pourrais jeter sur cette robe blanche le sang de celui qui
+y a cousu ces fleurs; dire que, si je le voulais, ne pouvant etre
+aime, je serais au moins terrible et hai!
+
+Oh! sa haine! sa haine! plutot que son indifference.
+
+Oui, mais ce serait banal et mesquin: c'est ce que feraient un Quelus
+et un Maugiron, si un Quelus et un Maugiron savaient aimer. Mieux vaut
+ressembler a ce heros de Plutarque que j'ai tant admire, a ce jeune
+Antiochus mourant d'amour, sans risquer un aveu, sans proferer une
+plainte. Oui, je me tairai! Oui, moi qui ai lutte corps a corps avec
+tous les hommes effrayants de ce siecle; moi qui ai vu Crillon, le
+brave Crillon lui-meme, desarme devant moi, et qui ai tenu sa vie a ma
+merci. Oui, j'eteindrai ma douleur et l'etoufferai dans mon ame, comme
+a fait Hercule du geant Antee, sans lui laisser toucher une seule fois
+du pied l'Esperance, sa mere. Non, rien ne m'est impossible a moi,
+Bussy, que, comme Crillon, on a surnomme le brave, et tout ce que les
+heros ont fait, je le ferai.
+
+Et, sur ces mots, il deroidit la main convulsive avec laquelle il
+dechirait sa poitrine, il essuya la sueur de son front et marcha
+lentement vers la porte; son poing allait frapper rudement la
+tapisserie: il se commanda la patience et la douceur, et il sortit, le
+sourire sur les levres et le calme sur le front, avec un volcan dans
+le coeur.
+
+Il est vrai que, sur sa route, il rencontra M. le duc d'Anjou et
+detourna la tete, car il sentait que toute sa fermete d'ame ne
+pourrait aller jusqu'a sourire, et meme saluer le prince qui
+l'appelait son ami et qui l'avait trahi si odieusement.
+
+En passant, le prince prononca le nom de Bussy, mais Bussy ne se
+detourna meme point.
+
+Bussy rentra chez lui. Il placa son epee sur la table, ota son
+poignard de sa gaine, degrafa lui-meme pourpoint et manteau, et
+s'assit dans un grand fauteuil en appuyant sa tete a l'ecusson de ses
+armes qui en ornait le dossier.
+
+Ses gens le virent absorbe; ils crurent qu'il voulait reposer, et
+s'eloignerent. Bussy ne dormait pas: il revait.
+
+Il passa de cette facon plusieurs heures sans s'apercevoir qu'a
+l'autre bout de la chambre un homme, assis comme lui, l'epiait
+curieusement, sans faire un geste, sans prononcer un mot, attendant,
+selon toute probabilite, l'occasion d'entrer en relation, soit par un
+mot, soit par un signe.
+
+Enfin, un frisson glacial courut sur les epaules de Bussy et fit
+vaciller ses yeux; l'observateur ne bougea point.
+
+Bientot les dents du comte cliquerent les unes contre les autres; ses
+bras se roidirent; sa tete, devenue trop pesante, glissa le long du
+dossier du fauteuil et tomba sur son epaule.
+
+En ce moment, l'homme qui l'examinait se leva de sa chaise en poussant
+un soupir, et s'approcha de lui.
+
+--Monsieur le comte, dit-il, vous avez la fievre.
+
+Le comte leva son front qu'empourprait la chaleur de l'acces.
+
+--Ah! c'est toi, Remy, dit-il.
+
+--Oui, comte; je vous attendais ici.
+
+--Ici, et pourquoi?
+
+--Parce que la ou l'on souffre on ne reste pas longtemps.
+
+--Merci, mon ami, dit Bussy en prenant la main du jeune homme.
+
+Remy garda entre les siennes cette main terrible, devenue plus faible
+que la main d'un enfant, et, la pressant avec affection et respect
+contre son coeur:
+
+--Voyons, dit-il, il s'agit de savoir, monsieur le comte, si vous
+voulez demeurer ainsi: voulez-vous que la fievre gagne et vous abatte?
+restez debout; voulez-vous la dompter? mettez-vous au lit, et
+faites-vous lire quelque beau livre ou vous puissiez puiser l'exemple
+et la force.
+
+Le comte n'avait plus rien a faire au monde qu'obeir; il obeit.
+
+C'est donc en son lit que le trouverent tous les amis qui le vinrent
+visiter.
+
+Pendant toute la journee du lendemain, Remy ne quitta point le chevet
+du comte; il avait la double attribution de medecin du corps et de
+medecin de l'ame; il avait des breuvages rafraichissants pour l'un, il
+avait de douces paroles pour l'autre.
+
+Mais le lendemain, qui etait le jour ou M. de Guise etait venu au
+Louvre, Bussy regarda autour de lui, Remy n'y etait point.
+
+--Il s'est fatigue, pensa Bussy; c'est bien naturel! pauvre garcon,
+qui doit avoir tant besoin d'air, de soleil et de printemps! Et puis
+Gertrude l'attendait, sans doute; Gertrude n'est qu'une femme de
+chambre, mais elle l'aime... Une femme de chambre qui aime vaut mieux
+qu'une reine qui n'aime pas.
+
+La journee se passa ainsi, Remy ne reparut pas; justement parce qu'il
+etait absent, Bussy le desirait; il se sentait contre ce pauvre garcon
+de terribles mouvements d'impatience.
+
+--Oh! murmura-t-il une fois ou deux, moi qui croyais encore a la
+reconnaissance et a l'amitie! Non, desormais je ne veux plus croire a
+rien.
+
+Vers le soir, quand les rues commencaient a s'emplir de monde et de
+rumeurs, quand le jour deja disparu ne permettait plus de distinguer
+les objets dans l'appartement, Bussy entendit des voix tres-hautes et
+tres-nombreuses dans son antichambre.
+
+Un serviteur accourut alors tout effare.
+
+--Monseigneur le duc d'Anjou, dit-il.
+
+--Fais entrer, repliqua Bussy en froncant le sourcil a l'idee que son
+maitre s'inquietait de lui, ce maitre dont il meprisait jusqu'a la
+politesse.
+
+Le duc entra. La chambre de Bussy etait sans lumiere; les coeurs
+malades aiment l'obscurite, car ils peuplent l'obscurite de fantomes.
+
+--Il fait trop sombre chez toi, Bussy, dit le duc; cela doit te
+chagriner.
+
+Bussy garda le silence; le degout lui fermait la bouche.
+
+--Es-tu donc malade gravement, continua le duc, que tu ne me reponds
+pas?
+
+--Je suis fort malade, en effet, monseigneur, murmura Bussy.
+
+--Alors, c'est pour cela que je ne t'ai point vu chez moi depuis deux
+jours? dit le duc.
+
+--Oui, monseigneur, dit Bussy.
+
+Le prince, pique de ce laconisme, fit deux ou trois tours par la
+chambre en regardant les sculptures qui se detachaient dans l'ombre,
+et en maniant les etoffes.
+
+--Tu es bien loge, Bussy, ce me semble du moins, dit le duc.
+
+Bussy ne repondit pas.
+
+--Messieurs, dit le duc a ses gentilshommes, demeurez dans la chambre
+a cote; il faut croire que, decidement, mon pauvre Bussy est bien
+malade. Ca, pourquoi n'a-t-on pas prevenu Miron? Le medecin d'un roi
+n'est pas trop bon pour Bussy.
+
+Un serviteur de Bussy secoua la tete: le duc regarda ce mouvement.
+
+--Voyons, Bussy, as-tu des chagrins? demanda le prince presque
+obsequieusement.
+
+--Je ne sais pas, repondit le comte.
+
+Le duc s'approcha, pareil a ces amants qu'on rebute, et qui, a mesure
+qu'on les rebute, deviennent plus souples et plus complaisants.
+
+--Voyons! parle-moi donc, Bussy! dit-il.
+
+--Eh! que vous dirai-je, monseigneur?
+
+--Tu es fache contre moi, hein? ajouta-t-il a voix basse.
+
+--Moi, fache, de quoi? D'ailleurs, on ne se fache point contre les
+princes. A quoi cela servirait-il?
+
+Le duc se tut.
+
+--Mais, dit Bussy a son tour, nous perdons le temps en preambules.
+Allons au fait, monseigneur.
+
+Le duc regarda Bussy.
+
+--Vous avez besoin de moi, n'est-ce pas? dit ce dernier avec une
+durete incroyable.
+
+--Ah! monsieur de Bussy!
+
+--Eh! sans doute, vous avez besoin de moi, je le repete; croyez-vous
+que je pense que c'est par amitie, que vous me venez voir? Non,
+pardieu, car vous n'aimez personne.
+
+--Oh! Bussy!... toi, me dire de pareilles choses!
+
+--Voyons, finissons-en; parlez, monseigneur, que vous faut-il? Quand
+on appartient a un prince, quand ce prince dissimule au point de vous
+appeler mon ami, eh bien! il faut lui savoir gre de la dissimulation
+et lui faire tout sacrifice, meme celui de la vie. Parlez.
+
+Le duc rougit; mais, comme il etait dans l'ombre, personne ne vit
+cette rougeur.
+
+--Je ne voulais rien de toi, Bussy, et tu te trompes, dit-il, en
+croyant ma visite interessee. Je desire seulement, voyant le beau
+temps qu'il fait, et tout Paris etant emu ce soir de la signature de
+la Ligue, t'avoir en ma compagnie pour courir un peu la ville.
+
+Bussy regarda le duc.
+
+--N'avez-vous pas Aurilly? dit-il.
+
+--Un joueur de luth.
+
+--Ah! monseigneur! vous ne lui donnez pas toutes ses qualites, je
+croyais qu'il remplissait encore pres de vous d'autres fonctions. Et,
+en dehors d'Aurilly, d'ailleurs, vous avez encore dix ou douze
+gentilshommes dont j'entends les epees retentir sur les boiseries de
+mon antichambre.
+
+La portiere se souleva lentement.
+
+--Qui est la? demanda le duc avec hauteur, et qui entre sans se faire
+annoncer dans la chambre ou je suis?
+
+--Moi, Remy, repondit le Haudoin en faisant une entree majestueuse et
+nullement embarrassee.
+
+--Qu'est-ce que Remy? demanda le duc.
+
+--Remy, monseigneur, repondit le jeune homme, c'est le medecin.
+
+--Remy, dit Bussy, c'est plus que le medecin, monseigneur, c'est
+l'ami.
+
+--Ah! fit le duc blesse.
+
+--Tu as entendu ce que monseigneur desire, demanda Bussy en
+s'appretant a sortir du lit.
+
+--Oui, que vous l'accompagniez, mais....
+
+--Mais quoi? dit le duc.
+
+--Mais vous ne l'accompagnerez pas, monseigneur, repondit le Haudoin.
+
+--Et pourquoi cela? s'ecria Francois.
+
+--Parce qu'il fait trop froid dehors, monseigneur.
+
+--Trop froid? dit le duc surpris qu'on osat lui resister.
+
+--Oui! trop froid. En consequence, moi qui reponds de la sante de M.
+de Bussy a ses amis et a moi-meme, je lui defends de sortir.
+
+Bussy n'en allait pas moins sauter en bas du lit, mais la main de Remy
+rencontra la sienne et la lui serra d'une facon significative.
+
+--C'est bon, dit le duc. Puisqu'il courrait si gros risque a sortir,
+il restera.
+
+Et Son Altesse, piquee outre mesure, fit deux pas vers la porte.
+
+Bussy ne bougea point.
+
+Le duc revint vers le lit.
+
+--Ainsi c'est decide, dit-il, tu ne te risques point?
+
+--Vous le voyez, monseigneur, dit Bussy, le medecin le defend.
+
+--Tu devrais voir Miron, Bussy; c'est un grand docteur.
+
+--Monseigneur, j'aime mieux un medecin ami qu'un medecin savant, dit
+Bussy.
+
+--En ce cas, adieu!
+
+--Adieu, monseigneur!
+
+Et le duc sortit avec grand fracas.
+
+A peine fut-il dehors, que Remy, qui l'avait suivi des yeux jusqu'a ce
+qu'il fut sorti de l'hotel, accourut pres du malade.
+
+--Ca, dit-il, monseigneur, qu'on se leve, et tout de suite, s'il vous
+plait.
+
+--Pour quoi faire me lever?
+
+--Pour venir faire un tour avec moi. Il fait trop chaud dans cette
+chambre.
+
+--Mais tu disais tout a l'heure au duc qu'il faisait trop froid
+dehors!
+
+--Depuis qu'il est sorti la temperature a change.
+
+--De sorte que... dit Bussy en se soulevant avec curiosite.
+
+--De sorte qu'en ce moment, repondit le Haudoin, je suis convaincu que
+l'air vous serait bon.
+
+--Je ne comprends pas, fit Bussy.
+
+--Est-ce que vous comprenez quelque chose aux potions que je vous
+donne? vous les avalez cependant. Allons! sus! levons-nous: une
+promenade avec M. le duc d'Anjou etait dangereuse, avec le medecin
+elle est salutaire; c'est moi qui vous le dis. N'avez-vous donc plus
+confiance en moi? alors il faut me renvoyer.
+
+--Allons donc, dit Bussy, puisque tu le veux.
+
+--Il le faut.
+
+Bussy se leva pale et tremblant.
+
+--L'interessante paleur, dit Remy, le beau malade!
+
+--Mais ou allons-nous?
+
+--Dans un quartier dont j'ai analyse l'air aujourd'hui meme.
+
+--Et cet air?
+
+--Est souverain pour votre maladie, monseigneur.
+
+Bussy s'habilla.
+
+--Mon chapeau et mon epee! dit-il.
+
+Il se coiffa de l'un et ceignit l'autre.
+
+Puis tous deux sortirent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+
+ETYMOLOGIE DE LA RUE DE LA JUSSIENNE
+
+
+Remy prit son malade pardessous le bras, tourna a gauche, prit la rue
+Coquillere et la suivit jusqu'au rempart.
+
+--C'est etrange, dit Bussy, tu me conduis du cote des marais de la
+Grange-Bateliere, et tu pretends que ce quartier est sain?
+
+--Oh! monsieur! dit Remy, un peu de patience, nous allons tourner
+autour de la rue Pagevin, nous allons laisser a droite la rue
+Breneuse, et nous allons rentrer dans la rue Montmartre; vous verrez
+la belle rue que la rue Montmartre!
+
+--Crois-tu donc que je ne la connais pas?
+
+--Eh bien! alors, si vous la connaissez, tant mieux! je n'aurai pas
+besoin de perdre du temps a vous en faire voir les beautes, et je vous
+conduirai tout de suite dans une petite jolie rue. Venez toujours, je
+ne vous dis que cela.
+
+Et, en effet, apres avoir laisse la porte Montmartre a gauche et avoir
+fait deux cents pas, a peu pres, dans la rue, Remy tourna a droite.
+
+--Ah ca! mais tu le fais expres, s'ecria Bussy; nous retournons d'ou
+nous venons.
+
+--Ceci, dit Remy, est la rue de la Gypecienne, ou de l'Egyptienne,
+comme vous voudrez, rue que le peuple commence deja a nommer la rue de
+la Gyssienne, et qu'il finira par appeler, avant peu, la rue de la
+Jussienne, parce que c'est plus doux, et que le genie des langues tend
+toujours, a mesure qu'on s'avance vers le Midi, a multiplier les
+voyelles. Vous devez savoir cela, vous, monseigneur, qui avez ete en
+Pologne; les coquins n'en sont-ils pas encore a leurs quatre consonnes
+de suite, ce qui fait qu'ils ont l'air, en parlant, de broyer de
+petits cailloux et de jurer en les broyant?
+
+--C'est tres-juste, dit Bussy; mais comme je ne crois pas que nous
+soyons venus ici pour faire un cours de phylologie voyons, dis-moi ou
+allons-nous?
+
+--Voyez-vous cette petite eglise? dit Remy sans repondre autrement a
+ce que lui disait Bussy. Hein! monseigneur! comme elle est fierement
+campee, avec sa facade sur la rue et son abside sur le jardin de la
+communaute! Je parie que vous ne l'avez, jusqu'a ce jour, jamais
+remarquee?
+
+--En effet, dit Bussy, je ne la connaissais pas.
+
+Et Bussy n'etait pas le seul seigneur qui ne fut jamais entre dans
+cette eglise de Sainte-Marie-L'Egyptienne, eglise toute populaire, et
+qui etait connue aussi des fideles qui la frequentaient sous le nom de
+chapelle Quoqheron.
+
+--Eh bien! dit Remy, maintenant que vous savez comment s'appelle cette
+eglise, monseigneur, et que vous en avez suffisamment examine
+l'exterieur, entrons-y, et vous verrez les vitraux de la nef: ils sont
+curieux.
+
+Bussy regarda le Haudoin, et il vit sur le visage du jeune homme un si
+doux sourire, qu'il comprit que le jeune docteur avait, en le faisant
+entrer dans l'eglise, un autre but que celui de lui faire voir des
+vitraux qu'on ne pouvait voir, attendu qu'il faisait nuit.
+
+Mais il y avait autre chose encore que l'on pouvait voir, car
+l'interieur de l'eglise etait eclaire pour l'office du Salut: c'etait
+ces naives peintures du seizieme siecle, comme l'Italie, grace a son
+beau climat, en garde encore beaucoup, tandis que, chez nous,
+l'humidite d'un cote, et le vandalisme de l'autre, ont efface, a qui
+mieux mieux, sur nos murailles, ces traditions d'un age ecoule, et ces
+preuves d'une foi qui n'est plus.
+
+En effet, le peintre avait peint a fresque, pour Francois Ier et par
+les ordres de ce roi, la vie de sainte Marie l'Egyptienne; or, au
+nombre des sujets les plus interessants de cette vie, l'artiste
+imagier, naif et grand ami de la verite, sinon anatomique, du moins
+historique, avait, dans l'endroit le plus apparent de la chapelle,
+place ce moment difficile ou, sainte Marie, n'ayant point d'argent
+pour payer le batelier, s'offre elle-meme comme salaire de son
+passage.
+
+Maintenant, il est juste de dire que, malgre la veneration des fideles
+pour Marie l'Egyptienne convertie, beaucoup d'honnetes femmes du
+quartier trouvaient que le peintre aurait pu mettre ailleurs ce sujet,
+ou tout au moins le traiter d'une facon moins naive, et la raison
+qu'elles donnaient, ou plutot qu'elles ne donnaient point, etait que
+certains details de la fresque detournaient trop souvent la vue des
+jeunes courtauds de boutique que les drapiers, leurs patrons,
+amenaient a l'eglise les dimanches et fetes.
+
+Bussy regarda le Baudoin, qui, devenu courtaud pour un instant,
+donnait une grande attention a cette peinture.
+
+--As-tu la pretention, lui dit-il, de faire naitre en moi des idees
+anacreontiques, avec ta chapelle de Sainte-Marie-l'Egyptienne? S'il en
+est ainsi, tu t'es trompe d'espece. Il faut amener ici des moines et
+des ecoliers.
+
+--Dieu m'en garde, dit le Haudoin: _Omnis cogitatio libidinosa
+cerebrum inficit._
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Dame! ecoutez donc, on ne peut cependant pas se crever les yeux
+quand on entre ici.
+
+--Voyons, tu avais un autre but, en m'amenant ici, n'est-ce pas, que
+de me faire voir les genoux de sainte Marie l'Egyptienne?
+
+--Ma foi, non, dit Remy.
+
+--Alors, j'ai vu, partons.
+
+--Patience! voici que l'office s'acheve. En sortant maintenant nous
+derangerions les fideles.
+
+Et le Haudoin retint doucement Bussy par le bras.
+
+--Ah! voila que chacun se retire, dit Remy. faisons comme les autres,
+s'il vous plait.
+
+Bussy se dirigea vers la porte avec une indifference et une
+distraction visibles.
+
+--Eh bien, dit le Haudoin, voila que vous allez sortir sans prendre de
+l'eau benite. Ou diable avez-vous donc la tete?
+
+Bussy, obeissant comme un enfant, s'achemina vers la colonne dans
+laquelle etait incruste le benitier.
+
+Le Haudoin profita de ce mouvement pour faire un signe d'intelligence
+a une femme qui, sur le signe du jeune docteur, s'achemina de son cote
+vers la meme colonne ou tendait Bussy.
+
+Aussi, au moment ou le comte portait la main vers le benitier en forme
+de coquille, que soutenaient deux Egyptiens en marbre noir, une main
+un peu grosse et un peu rouge, qui cependant etait une main de femme,
+s'allongea vers la sienne et humecta ses doigts de l'eau lustrale.
+
+Bussy ne put s'empecher de porter ses yeux de la main grosse et rouge
+au visage de la femme; mais, a l'instant meme, il recula d'un pas et
+palit subitement, car il venait de reconnaitre, dans la proprietaire
+de cette main, Gertrude, a moitie cachee sous un voile de laine noir.
+
+Il resta le bras etendu, sans songer a faire le signe de la croix,
+tandis que Gertrude passait en le saluant et profilait sa haute taille
+sous le porche de la petite eglise.
+
+A deux pas derriere Gertrude, dont les coudes robustes faisaient faire
+place, venait une femme soigneusement enveloppee dans un mantelet de
+soie, une femme dont les formes elegantes et jeunes, dont le pied
+charmant, dont la taille delicate, firent songer a Bussy qu'il n'y
+avait au monde qu'une taille, qu'un pied, qu'une forme semblables.
+
+Remy n'eut rien a lui dire, il le regarda seulement; Bussy comprenait
+maintenant pourquoi le jeune homme l'avait amene rue
+Sainte-Marie-l'Egyptienne et l'avait fait entrer dans l'eglise.
+
+Bussy suivit cette femme, le Haudoin suivit Bussy.
+
+C'eut ete une chose amusante que cette procession de quatre figures se
+suivant d'un pas egal, si la tristesse et la paleur de deux d'entre
+elles n'eussent pas decele de cruelles souffrances.
+
+Gertrude, toujours marchant la premiere, tourna l'angle de la rue
+Montmartre, fit quelques pas en suivant cette rue, puis tout a coup se
+jeta a droite dans une impasse sur laquelle s'ouvrait une porte.
+
+Bussy hesita.
+
+--Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, vous voulez donc que je
+vous marche sur les talons?
+
+Bussy continua sa route.
+
+Gertrude, qui marchait toujours la premiere, tira une clef de sa
+poche, et fit entrer sa maitresse, qui passa devant elle sans
+retourner la tete.
+
+Le Haudoin dit deux mots a la cameriste, s'effaca et laissa passer
+Bussy; puis Gertrude et lui entrerent de front, refermerent la porte,
+et l'impasse se retrouva deserte.
+
+Il etait sept heures et demie du soir, on allait atteindre les
+premiers jours de mai; a l'air tiede qui indiquait les premieres
+haleines du printemps, les feuilles commencaient a se developper au
+sein de leurs enveloppes crevassees.
+
+Bussy regarda autour de lui: il se trouvait dans un petit jardin de
+cinquante pieds carres, entoure de murs tres-hauts, sur le sommet
+desquels la vigne vierge et le lierre, elancant leurs pousses
+nouvelles, faisaient ebouler, de temps a autre, quelques petites
+parcelles de platre, et jetaient a la brise ce parfum acre et
+vigoureux que le frais du soir arrache a leurs feuilles.
+
+De longues ravenelles, joyeusement elancees hors des crevasses du
+vieux mur de l'eglise, epanouissaient leurs boutons rouges comme un
+cuivre sans alliage.
+
+Enfin, les premiers lilas, eclos au soleil de la matinee, venaient, de
+leurs suaves emanations, ebranler le cerveau encore vacillant du jeune
+homme, qui se demandait si tant de parfums, de chaleur et de vie ne
+lui venaient pas a lui, si seul, si faible, si abandonne il y avait
+une heure a peine, ne lui venaient pas uniquement de la presence d'une
+femme si tendrement aimee.
+
+Sous un berceau de jasmin et de clematite, sur un petit banc de bois
+adosse au mur de l'eglise, Diane s'etait assise, le front penche, les
+mains inertes et tombant a ses cotes, et l'on voyait s'effeuiller,
+froissee entre ses doigts, une giroflee qu'elle brisait sans s'en
+douter et dont elle eparpillait les fleurs sur le sable.
+
+A ce moment, un rossignol, cache dans un marronnier voisin, commenca
+sa longue et melancolique chanson, brodee de temps en temps de notes
+eclatantes comme des fusees.
+
+Bussy etait seul dans ce jardin avec madame de Monsoreau, car Remy et
+Gertrude se tenaient a distance: il s'approcha d'elle; Diane leva la
+tete.
+
+--Monsieur le comte, dit-elle d'une voix timide, tout detour serait
+indigne de nous: si vous m'avez trouvee tout a l'heure a l'eglise
+Sainte-Marie-l'Egyptienne, ce n'est point le hasard qui vous y a
+conduit.
+
+--Non, madame, dit Bussy, c'est le Haudoin qui m'a fait sortir sans me
+dire dans quel but, et je vous jure que j'ignorais....
+
+--Vous vous trompez au sens de mes paroles, monsieur, dit tristement
+Diane. Oui, je sais bien que c'est M. Remy qui vous a conduit a
+l'eglise, et de force peut-etre?
+
+--Madame, dit Bussy, ce n'est point de force... Je ne savais pas que
+j'y devais voir....
+
+--Voila une dure parole, monsieur le comte, murmura Diane en secouant
+la tete et en levant sur Bussy un regard humide. Avez-vous l'intention
+de me faire comprendre que, si vous eussiez connu le secret de Remy,
+vous ne l'eussiez point accompagne?
+
+--Oh! madame!
+
+--C'est naturel, c'est juste, monsieur, vous m'avez rendu un service
+signale, et je ne vous ai point encore remercie de votre courtoisie.
+Pardonnez-moi, et agreez toutes mes actions de graces.
+
+--Madame....
+
+Bussy s'arreta; il etait tellement etourdi, qu'il n'avait a son
+service ni paroles ni idees.
+
+--Mais j'ai voulu vous prouver, moi, continua Diane en s'animant, que
+je ne suis pas une femme ingrate ni un coeur sans memoire. C'est moi
+qui ai prie M. Remy de me procurer l'honneur de votre entretien; c'est
+moi qui ai indique ce rendez-vous: pardonnez-moi si je vous ai deplu.
+
+Bussy appuya une main sur son coeur.
+
+--Oh! madame, dit-il, vous ne le pensez pas.
+
+Les idees commencaient a revenir a ce pauvre coeur brise, et il lui
+semblait que cette douce brise du soir qui lui apportait de si doux
+parfums et de si tendres paroles lui enlevait en meme temps un nuage
+de dessus les yeux.
+
+--Je sais, continua Diane, qui etait la plus forte, parce que depuis
+longtemps elle etait preparee a cette entrevue, je sais combien vous
+avez eu de mal a faire ma commission. Je connais toute votre
+delicatesse. Je vous connais et vous apprecie, croyez-le bien. Jugez
+donc ce que j'ai du souffrir a l'idee que vous meconnaitriez les
+sentiments de mon coeur.
+
+--Madame, dit Bussy, depuis trois jours je suis malade.
+
+--Oui, je le sais, repondit Diane avec une rougeur qui trahissait tout
+l'interet qu'elle prenait a cette maladie, et je souffrais plus que
+vous, car M. Remy,--il me trompait sans doute,--M. Remy me laissait
+croire....
+
+--Que votre oubli causait ma souffrance. Oh! c'est vrai.
+
+--Donc, j'ai du faire ce que je fais, comte, reprit madame de
+Monsoreau. Je vous vois, je vous remercie de vos soins obligeants, et
+vous en jure une reconnaissance eternelle.... Maintenant croyez que je
+parle du fond du coeur.
+
+Bussy secoua tristement la tete et ne repondit pas.
+
+--Doutez-vous de mes paroles? reprit Diane.
+
+--Madame, repondit Bussy, les gens qui ont de l'amitie pour quelqu'un
+temoignent cette amitie comme ils peuvent: vous me saviez au palais le
+soir de votre presentation a la cour; vous me saviez devant vous, vous
+deviez sentir mon regard peser sur toute votre personne, et vous
+n'avez pas seulement leve les yeux sur moi; vous ne m'avez pas fait
+comprendre, par un mot, par un geste, par un signe, que vous saviez
+que j'etais la; apres cela, j'ai tort, madame; peut-etre ne
+m'avez-vous pas reconnu, vous ne m'aviez vu que deux fois.
+
+Diane repondit par un regard de si triste reproche, que Bussy en fut
+remue jusqu'au fond des entrailles.
+
+--Pardon, madame, pardon, dit-il; vous n'etes point une femme comme
+toutes les autres, et cependant vous agissez comme les femmes
+vulgaires; ce mariage?
+
+--Ne savez-vous pas comment j'ai ete forcee a le conclure?
+
+--Oui, mais il etait facile a rompre.
+
+--Impossible, au contraire.
+
+--Mais rien ne vous avertissait donc que, pres de vous, veillait un
+homme devoue?
+
+Diane baissa les yeux.
+
+--C'etait cela surtout qui me faisait peur, dit-elle.
+
+--Et voila a quelles considerations vous m'avez sacrifie. Oh! songez a
+ce que m'est la vie depuis que vous appartenez a un autre.
+
+--Monsieur, dit la comtesse avec dignite, une femme ne change point de
+nom sans qu'il n'en resulte un grand dommage pour son honneur, lorsque
+deux hommes vivent, qui portent, l'un le nom qu'elle a quitte, l'autre
+le nom qu'elle a pris.
+
+--Toujours est-il que vous avez garde le nom de Monsoreau par
+preference.
+
+--Le croyez-vous? balbutia Diane. Tant mieux!
+
+Et ses yeux se remplirent de larmes.
+
+Bussy, qui la vit laisser retomber sa tete sur sa poitrine, marcha
+avec agitation devant elle.
+
+--Enfin, dit Bussy, me voila redevenu ce que j'etais, madame,
+c'est-a-dire un etranger pour vous.
+
+--Helas! fit Diane.
+
+--Votre silence le dit assez.
+
+--Je ne puis parler que par mon silence.
+
+--Votre silence, madame, est la suite de votre accueil du Louvre. Au
+Louvre, vous ne me voyiez pas; ici vous ne me parlez pas.
+
+--Au Louvre, j'etais en presence de M. de Monsoreau. M. de Monsoreau
+me regardait, et il est jaloux.
+
+--Jaloux! Eh! que lui faut-il donc, mon Dieu! quel bonheur peut-il
+envier, quand tout le monde envie son bonheur?
+
+--Je vous dis qu'il est jaloux, monsieur; depuis quelques jours il a
+vu roder quelqu'un autour de notre nouvelle demeure.
+
+--Vous avez donc quitte la petite maison de la rue Saint-Antoine?
+
+--Comment! s'ecria Diane emportee par un mouvement irreflechi, cet
+homme, ce n'etait donc pas vous?
+
+--Madame, depuis que votre mariage a ete annonce publiquement, depuis
+que vous avez ete presentee, depuis cette soiree du Louvre, enfin, ou
+vous n'avez pas daigne me regarder, je suis couche; la fievre me
+devore, je me meurs; vous voyez que votre mari ne saurait etre jaloux
+de moi, du moins, puisque ce n'est pas moi qu'il a pu voir autour de
+votre maison.
+
+--Eh bien, monsieur le comte, s'il est vrai, comme vous me l'avez dit,
+que vous eussiez quelque desir de me revoir, remerciez cet homme
+inconnu; car, connaissant M. de Monsoreau comme je le connais, cet
+homme m'a fait trembler pour vous, et j'ai voulu vous voir pour vous
+dire: "Ne vous exposez pas ainsi, monsieur le comte, ne me rendez pas
+plus malheureuse que je ne le suis."
+
+--Rassurez-vous, madame; je vous le repete, ce n'etait pas moi.
+
+--Maintenant, laissez-moi achever tout ce que j'avais a vous dire.
+Dans la crainte de cet homme, que nous ne connaissons pas, mais que M.
+de Monsoreau connait peut-etre, dans la crainte de cet homme, il exige
+que je quitte Paris; de sorte que, ajouta Diane en tendant la main a
+Bussy, de sorte que, monsieur le comte, vous pouvez regarder cet
+entretien comme le dernier... Demain je pars pour Meridor.
+
+--Vous partez, madame! s'ecria Bussy.
+
+--Il n'est que ce moyen de rassurer M. de Monsoreau, dit Diane; il
+n'est que ce moyen de retrouver ma tranquillite. D'ailleurs, de mon
+cote, je deteste Paris; je deteste le monde, la cour, le Louvre. Je
+suis heureuse de m'isoler avec mes souvenirs de jeune fille; il me
+semble qu'en repassant par le sentier de mes jeunes annees, un peu de
+mon bonheur d'autrefois retombera sur ma tete comme une douce rosee.
+Mon pere m'accompagne. Je vais retrouver la-bas M. et madame de
+Saint-Luc, qui regrettent de ne pas m'avoir pres d'eux. Adieu,
+monsieur de Bussy.
+
+Bussy cacha son visage entre ses deux mains.
+
+--Allons, murmura-t-il, tout est fini pour moi.
+
+--Que dites-vous la? s'ecria Diane en se levant.
+
+--Je dis, madame, que cet homme qui vous exile, que cet homme qui
+m'enleve le seul espoir qui me restait, c'est-a-dire celui de respirer
+le meme air que vous, de vous entrevoir derriere une jalousie, de
+toucher votre robe en passant, d'adorer enfin un etre vivant et non
+pas une ombre, je dis, je dis que cet homme est mon ennemi mortel, et
+que, dusse-je y perir, je detruirai cet homme de mes mains.
+
+--Oh! monsieur le comte!
+
+--Le miserable! s'ecria Bussy; comment! ce n'est point assez pour lui
+de vous avoir pour femme, vous, la plus belle et la plus chaste des
+creatures; il est encore jaloux! Jaloux! monstre ridicule et devorant:
+il absorberait le monde.
+
+--Oh! calmez-vous, comte, calmez-vous, mon Dieu!... il est excusable,
+peut-etre.
+
+--Il est excusable! c'est vous qui le defendez, madame!
+
+--Oh! si vous saviez! dit Diane en couvrant son visage de ses deux
+mains, comme si elle eut craint que, malgre l'obscurite, Bussy n'en
+distinguat la rougeur.
+
+--Si je savais? repeta Bussy. Eh! madame, je sais une chose, c'est
+qu'on a tort de penser au reste du monde quand on est votre mari.
+
+--Mais, dit Diane d'une voix entrecoupee, sourde, ardente; mais, si
+vous vous trompiez, monsieur le comte, s'il ne l'etait pas!
+
+Et la jeune femme, a ces paroles, effleurant de sa main froide les
+mains brulantes de Bussy, se leva et s'enfuit, legere comme une ombre,
+dans les detours sombres du petit jardin, saisit le bras de Gertrude
+et disparut en l'entrainant, avant que Bussy, ivre, insense, radieux,
+eut seulement essaye d'etendre les bras pour la retenir.
+
+Il poussa un cri, et se leva chancelant.
+
+Remy arriva juste pour le retenir dans ses bras et le faire asseoir
+sur le banc que Diane venait de quitter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+COMMENT D'EPERNON EUT SON POURPOINT DECHIRE, ET COMMENT SCHOMBERG FUT
+TEINT EN BLEU.
+
+
+Tandis que maitre la Huriere entassait signatures sur signatures,
+tandis que Chicot consignait Gorenflot a la Corne-d'Abondance, tandis
+que Bussy revenait a la vie, dans ce bienheureux petit jardin tout
+plein de parfums, de chants et d'amour, Henri, sombre de tout ce qu'il
+avait vu par la ville, irrite des predications qu'il avait entendues
+dans les eglises, furieux des saluts mysterieux recueillis par son
+frere d'Anjou, qu'il avait vu passer devant lui dans la rue
+Saint-Honore, accompagne de M. de Guise et de M. de Mayenne, avec tout
+une suite de gentilshommes que semblait commander M. de Monsoreau,
+Henri, disons-nous, etait rentre au Louvre en compagnie de Maugiron et
+de Quelus.
+
+Le roi, selon son habitude, etait sorti avec ses quatre amis; mais, a
+quelques pas du Louvre, Schomberg et d'Epernon, ennuyes de voir Henri
+soucieux, et comptant qu'au milieu d'un pareil remue-menage il y avait
+des chances pour le plaisir et les aventures, Schomberg et d'Epernon
+avaient profite de la premiere bousculade pour disparaitre au coin de
+la rue de l'Astruce, et, tandis que le roi et ses deux amis
+continuaient leur promenade par le quai, ils s'etaient laisse emporter
+par la rue d'Orleans.
+
+Ils n'avaient pas fait cent pas, que chacun avait deja son affaire.
+D'Epernon avait passe sa sarbacane entre les jambes d'un bourgeois qui
+courait, et qui s'en etait alle du coup rouler a dix pas, et Schomberg
+avait enleve la coiffe d'une femme qu'il avait cru laide et vieille,
+et qui s'etait trouvee, par fortune, jeune et jolie.
+
+Mais tous deux avaient mal choisi leur jour pour s'attaquer a ces bons
+Parisiens, d'ordinaire si patients; il courait par les rues cette
+fievre de revolte qui bat quelquefois tout a coup des ailes dans les
+murs des capitales: le bourgeois culbute s'etait releve et avait crie:
+"Au parpaillot!" C'etait un zele, on le crut, et on s'elanca vers
+d'Epernon; la femme decoiffee avait crie: "Au mignon!" ce qui etait
+bien pis; et son mari, qui etait un teinturier, avait lache sur
+Schomberg ses apprentis.
+
+Schomberg etait brave; il s'arreta, voulut parler haut, et mit la main
+a son epee.
+
+D'Epernon etait prudent, il s'enfuit.
+
+Henri ne s'etait plus occupe de ses deux mignons, il les connaissait
+pour avoir l'habitude de se tirer d'affaire tous deux: l'un, grace a
+ses jambes, l'autre, grace a ses bras; il avait donc fait sa tournee
+comme nous avons vu, et, sa tournee faite, il etait revenu au Louvre.
+
+Il etait rentre dans son cabinet d'armes, et, assis sur son grand
+fauteuil, il tremblait d'impatience, cherchant un bon sujet de se
+mettre en colere.
+
+Maugiron jouait avec Narcisse, le grand levrier du roi.
+
+Quelus, les poings appuyes contre ses joues, s'etait accroupi sur un
+coussin, et regardait Henri.
+
+--Ils vont, ils vont, disait le roi. Leur complot marche; tantot
+tigres, tantot serpents; quand ils ne bondissent pas, ils rampent.
+
+--Eh! sire, dit Quelus, est-ce qu'il n'y a pas toujours des complots,
+dans un royaume? Que diable voudriez-vous que fissent les fils de
+rois, les freres de rois, les cousins de rois, s'ils ne complotaient
+pas?
+
+--Tenez, en verite, Quelus, avec vos maximes absurdes et vos grosses
+joues boursouflees, vous me faites l'effet d'etre, en politique, de la
+force du Gilles de la foire Saint-Laurent.
+
+Quelus pivota sur son coussin et tourna irreverencieusement le dos au
+roi.
+
+--Voyons, Maugiron, reprit Henri, ai-je raison ou tort, mordieu! et
+doit-on me bercer avec des fadaises et des lieux communs, comme si
+j'etais un roi vulgaire ou un marchand de laine qui craint de perdre
+son chat favori?
+
+--Eh! sire, dit Maugiron qui etait toujours et en tout point de l'avis
+de Quelus, si vous n'etes pas un roi vulgaire, prouvez-le en faisant
+le grand roi. Que diable! voila Narcisse, c'est un bon chien, c'est
+une bonne bete; mais, quand on lui tire les oreilles, il grogne, et
+quand on lui marche sur les pattes, il mord.
+
+--Bon! dit Henri, voila l'autre qui me compare a mon chien.
+
+--Non pas, sire, dit Maugiron; vous voyez bien, au contraire, que je
+mets Narcisse fort au-dessus de vous, puisque Narcisse sait se
+defendre et que Votre Majeste ne le sait pas.
+
+Et, a son tour, il tourna le dos a Henri.
+
+--Allons, me voila seul, dit le roi; fort bien, continuez, mes bons
+amis, pour qui l'on me reproche de dilapider le royaume;
+abandonnez-moi, insultez-moi, egorgez-moi tous; je n'ai que des
+bourreaux autour de ma personne, parole d'honneur. Ah! Chicot! mon
+pauvre Chicot, ou es-tu?
+
+--Bon, dit Quelus, il ne nous manquait plus que cela. Voila qu'il
+appelle Chicot, a present.
+
+--C'est tout simple, repondit Maugiron.
+
+Et l'insolent se mit a machonner entre ses dents certain proverbe
+latin qui se traduit en francais par l'axiome: _Dis-moi qui tu hantes,
+je te dirai qui tu es._
+
+Henri fronca le sourcil, un eclair de terrible courroux illumina ses
+grands yeux noirs, et, pour cette fois, certes, c'etait bien un regard
+de roi que le prince lanca sur ses indiscrets amis.
+
+Mais, sans doute epuise par cette velleite de colere, Henri retomba
+sur sa chaise et frotta les oreilles d'un des petits chiens de sa
+corbeille.
+
+En ce moment un pas rapide retentit dans les antichambres, et
+d'Epernon apparut sans toquet, sans manteau, et son pourpoint tout
+dechire.
+
+Quelus et Maugiron se retournerent, et Narcisse s'elanca vers le
+nouveau venu en jappant, comme si, des courtisans du roi, il ne
+reconnaissait que les habits.
+
+--Jesus-Dieu! s'ecria Henri, que t'est-il donc arrive?
+
+--Sire, dit d'Epernon, regardez-moi; voici de quelle facon l'on traite
+les amis de Votre Majeste.
+
+--Et qui t'a traite ainsi? demanda le roi.
+
+--Mordieu! votre peuple, ou plutot le peuple de M. le duc d'Anjou, qui
+criait: Vive la Ligue! vive la messe! vive Guise! vive Francois! vive
+tout le monde enfin! excepte: Vive le roi.
+
+--Et que lui as-tu donc fait, a ce peuple, pour qu'il te traite ainsi?
+
+--Moi? rien. Que voulez-vous qu'un homme fasse a un peuple? Il m'a
+reconnu pour ami de Votre Majeste, et cela lui a suffi.
+
+--Mais Schomberg?
+
+--Quoi! Schomberg?
+
+--Schomberg n'est pas venu a ton secours? Schomberg ne t'a pas
+defendu?
+
+--Corboeuf! Schomberg avait assez a faire pour son propre compte.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, je l'ai laisse aux mains d'un teinturier dont il avait decoiffe
+la femme, et qui, avec cinq ou six garcons, etait en train de lui
+faire passer un mauvais quart d'heure.
+
+--Par la mordieu! s'ecria le roi, et ou l'as-tu laisse, mon pauvre
+Schomberg? dit Henri en se levant; j'irai moi-meme a son aide.
+Peut-etre pourra-t-on dire, ajouta Henri en regardant Maugiron et
+Quelus, que mes amis m'ont abandonne, mais on ne dira pas au moins que
+j'ai abandonne mes amis.
+
+--Merci, sire, dit une voix derriere Henri, merci, me voila, _Gott
+verdamme mih_; je m'en suis tire tout seul, mais ce n'est pas sans
+peine.
+
+--Oh! Schomberg! c'est la voix de Schomberg! crierent les trois
+mignons. Mais ou diable es-tu?
+
+--Pardieu, ou je suis, vous me voyez bien, s'ecria la meme voix.
+
+Et, en effet, des profondeurs obscures du cabinet on vit s'avancer,
+non pas un homme, mais une ombre.
+
+--Schomberg! s'ecria le roi, d'ou viens-tu, d'ou sors-tu, et pourquoi
+es-tu de cette couleur?
+
+En effet, Schomberg, des pieds a la tete, sans exception d'aucune
+partie de ses vetements ou de sa personne, Schomberg etait du plus
+beau bleu de roi qu'il fut possible de voir.
+
+--_Der Teufel_! s'ecria-t-il; les miserables! Je ne m'etonne plus si
+tout ce peuple courait apres moi.
+
+--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Henri. Si tu etais jaune, cela
+s'expliquerait par la peur; mais bleu!
+
+--Il y a qu'ils m'ont trempe dans une cuve, les coquins; j'ai cru
+qu'ils me trempaient tout bonnement dans une cuve d'eau, et c'etait
+dans une cuve d'indigo.
+
+--Oh! mordieu, dit Quelus en eclatant de rire, ils sont punis par ou
+ils ont peche. C'est tres-cher l'indigo, et tu leur emportes au moins
+pour vingt ecus de teinture.
+
+--Je te conseille de plaisanter, toi; j'aurais voulu te voir a ma
+place.
+
+--Et tu n'en as pas etripe quelqu'un? demanda Maugiron.
+
+--J'ai laisse mon poignard quelque part, voila tout ce que je sais,
+enfonce jusqu'a la garde dans un fourreau de chair; mais, en une
+seconde, tout a ete dit: j'ai ete pris, souleve, emporte, trempe dans
+la cuve et presque noye.
+
+--Et comment t'es-tu tire de leurs mains?
+
+--J'ai eu le courage de commettre une lachete, sire.
+
+--Et qu'as-tu fait?
+
+--J'ai crie: Vive la Ligue!
+
+--C'est comme moi, dit d'Epernon; seulement on m'a force d'ajouter:
+Vive le duc d'Anjou!
+
+--Et moi aussi, dit Schomberg en mordant ses mains de rage; moi aussi
+je l'ai crie. Mais ce n'est pas le tout.
+
+--Comment! dit le roi, ils t'ont encore fait crier autre chose, mon
+pauvre Schomberg?
+
+--Non, ils ne m'ont pas fait crier autre chose, et c'est bien assez
+comme cela, Dieu merci; mais au moment ou je criais: Vive le duc
+d'Anjou!...
+
+--Eh bien!
+
+--Devinez qui passait?
+
+--Comment veux-tu que je devine?
+
+--Bussy, son damne Bussy, lequel m'a entendu crier vive son maitre.
+
+--Le fait est qu'il n'a rien du y comprendre, dit Quelus.
+
+--Parbleu! comme il etait difficile de voir ce qui se passait! j'avais
+le poignard sur la gorge, et j'etais dans une cuve.
+
+--Comment, dit Maugiron, il ne t'a pas porte secours? Cela se devait
+cependant de gentilhomme a gentilhomme.
+
+--Lui, il parait qu'il avait a songer a bien autre chose; il ne lui
+manquait que des ailes pour s'envoler; a peine touchait-il encore la
+terre.
+
+--Et puis, dit Maugiron, il ne t'aura peut-etre pas reconnu?
+
+--La belle raison!
+
+--Etais-tu deja passe au bleu?
+
+--Ah! c'est juste, dit Schomberg.
+
+--Dans ce cas, il serait excusable, reprit Henri, car, en verite, mon
+pauvre Schomberg, je ne te reconnais pas moi-meme.
+
+--N'importe, repliqua le jeune homme, qui n'etait pas pour rien
+d'origine allemande, nous nous retrouverons autre part qu'au coin de
+la rue Coquilliere, et un jour que je ne serai pas dans une cuve.
+
+--Oh! moi, dit d'Epernon, ce n'est pas au valet que j'en veux, c'est
+au maitre; ce n'est pas a Bussy que je voudrais avoir affaire, c'est a
+monseigneur le duc d'Anjou.
+
+--Oui, oui, s'ecria Schomberg, monseigneur le duc d'Anjou qui veut
+nous tuer par le ridicule, en attendant qu'il nous tue par le
+poignard.
+
+--Au duc d'Anjou, dont on chantait les louanges par les rues,--vous
+les avez entendues, sire, dirent ensemble Quelus et Maugiron.
+
+--Le fait est que c'est lui qui est duc et maitre dans Paris a cette
+heure, et non plus le roi: essayez un peu de sortir, lui dit
+d'Epernon, et vous verrez si l'on vous respectera plus que nous.
+
+--Ah! mon frere! mon frere! murmura Henri d'un ton menacant.
+
+--Ah! oui, sire, vous direz encore bien des fois, comme vous venez de
+le dire: "Ah! mon frere! mon frere!" sans prendre aucun parti contre
+ce frere, dit Schomberg; et cependant, je vous le declare, et c'est
+clair pour moi, ce frere est a la tete de quelque complot.
+
+--Eh! mordieu! s'ecria Henri, c'est ce que je disais a ces messieurs
+quand tu es entre tout a l'heure, d'Epernon; mais ils m'ont repondu en
+haussant les epaules et en me tournant le dos.
+
+--Sire, dit Maugiron, nous avons hausse les epaules et tourne le dos,
+non point parce que vous disiez qu'il y avait un complot, mais parce
+que nous ne vous voyions pas en humeur de le comprimer.
+
+--Et maintenant, continua Quelus, nous nous retournons vers vous pour
+vous redire: "Sauvez-nous, sire, ou plutot sauvez-vous, car, nous
+tombes, vous etes mort; demain M. de Guise vient au Louvre, demain il
+demandera que vous nommiez un chef a la Ligue; demain vous nommerez le
+duc d'Anjou comme vous avez promis de le faire, et alors, une fois le
+duc d'Anjou chef de la Ligue, c'est-a-dire a la tete de cent mille
+Parisiens echauffes par les orgies de cette nuit, le duc d'Anjou fera
+de vous ce qu'il voudra."
+
+--Ah! ah! dit Henri, et en cas de resolution extreme, vous seriez donc
+disposes a me seconder?
+
+--Oui, sire, repondirent les jeunes gens d'une seule voix.
+
+--Pourvu cependant, sire, dit d'Epernon, que Votre Majeste me donne le
+temps de mettre un autre toquet, un autre manteau et un autre
+pourpoint.
+
+--Passe dans ma garde-robe, d'Epernon, et mon valet de chambre te
+donnera tout cela; nous sommes de meme taille.
+
+--Et pourvu que vous me donniez le temps, a moi, de prendre un bain.
+
+--Passe dans mon etuve, Schomberg, et mon baigneur aura soin de toi.
+
+--Sire, dit Schomberg, nous pouvons donc esperer que l'insulte ne
+restera pas sans vengeance?
+
+Henri etendit la main en signe de silence, et, baissant la tete sur sa
+poitrine, parut reflechir profondement. Puis, au bout d'un instant:
+
+--Quelus, dit-il, informez-vous si M. d'Anjou est rentre au Louvre.
+
+Quelus sortit. D'Epernon et Schomberg attendaient avec les autres la
+reponse de Quelus, tant leur zele s'etait ranime par l'imminence du
+danger. Ce n'est point pendant la tempete, c'est pendant le calme
+qu'on voit les matelots recalcitrants.
+
+--Sire, demanda Maugiron, Votre Majeste prend donc un parti?
+
+--Vous allez voir, repliqua le roi.
+
+Quelus revint.
+
+--M. le duc n'est pas encore rentre, dit-il.
+
+--C'est bien, repondit le roi. D'Epernon, allez changer d'habit;
+Schomberg, allez changer de couleur; et vous, Quelus, et vous,
+Maugiron, descendez dans le preau et faites-moi bonne garde jusqu'a ce
+que mon frere rentre.
+
+--Et quand il rentrera? demanda Quelus.
+
+--Quand il rentrera, vous ferez fermer toutes les portes; allez.
+
+--Bravo, sire! dit Quelus.
+
+--Sire, dit d'Epernon, dans dix minutes je suis ici.
+
+--Moi, sire, je ne puis dire quand j'y serai, ce sera selon la qualite
+de la teinture.
+
+--Venez le plus tot possible, repondit le roi, voila tout ce que j'ai
+a vous dire.
+
+--Mais Votre Majeste va donc rester seule? demanda Maugiron.
+
+--Non, Maugiron, je reste avec Dieu, a qui je vais demander sa
+protection pour notre entreprise.
+
+--Priez-le bien, sire, dit Quelus, car je commence a croire qu'il
+s'entend avec le diable pour nous damner tous ensemble dans ce monde
+et dans l'autre.
+
+--_Amen_! dit Maugiron.
+
+Les deux jeunes gens qui devaient faire la garde sortirent par une
+porte. Les deux qui devaient changer de costume sortirent par l'autre.
+
+Le roi, reste seul, alla s'agenouiller a son prie-Dieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+CHICOT EST DE PLUS EN PLUS ROI DE FRANCE.
+
+
+Minuit sonna; les portes du Louvre fermaient d'ordinaire a minuit.
+Mais Henri avait sagement calcule que le duc d'Anjou ne manquerait pas
+de coucher ce soir-la au Louvre, pour laisser moins de prise aux
+soupcons que le tumulte de Paris, pendant cette soiree, pouvait faire
+naitre dans l'esprit du roi.
+
+Le roi avait donc ordonne que les portes restassent ouvertes jusqu'a
+une heure.
+
+A minuit un quart, Quelus remonta.
+
+--Sire, le duc est rentre, dit-il.
+
+--Que fait Maugiron?
+
+--Il est reste en sentinelle pour voir si le duc ne sortira point.
+
+--Il n'y a pas de danger.
+
+--Alors.... dit Quelus en faisant un mouvement pour indiquer au roi
+qu'il n'y avait plus qu'a agir.
+
+--Alors... laissons-le se coucher tranquillement, dit Henri. Qui
+a-t-il pres de lui?
+
+--M. de Monsoreau et ses gentilshommes ordinaires.
+
+--Et M. de Bussy?
+
+--M. de Bussy n'y est pas.
+
+--Bon, dit le roi, a qui c'etait un grand soulagement que de sentir
+son frere prive de sa meilleure epee.
+
+--Qu'ordonne le roi? demanda Quelus.
+
+--Qu'on dise a d'Epernon et a Schomberg de se hater, et qu'on
+previenne M. de Monsoreau que je desire lui parler.
+
+Quelus s'inclina, et s'acquitta de la commission avec toute la
+promptitude que peuvent donner a la volonte humaine le sentiment de la
+haine et le desir de la vengeance reunis dans le meme coeur.
+
+Cinq minutes apres, d'Epernon et Schomberg entraient, l'un rhabille a
+neuf, l'autre debarbouille au vif; il n'y avait que les cavites du
+visage qui avaient conserve une teinte bleuatre, qui, au dire de
+l'etuviste, ne s'en irait tout a fait qu'a la suite de plusieurs bains
+de vapeur.
+
+Apres les deux mignons, M. de Monsoreau parut.
+
+--M. le capitaine des gardes de Votre Majeste vient de m'annoncer
+qu'elle me faisait l'honneur de m'appeler pres d'elle, dit le grand
+veneur en s'inclinant.
+
+--Oui, monsieur, dit Henri; oui, en me promenant ce soir j'ai vu les
+etoiles si brillantes et la lune si belle, que j'ai pense que, par un
+si magnifique temps, nous pourrions faire demain une chasse superbe;
+il n'est que minuit, monsieur le comte, partez donc pour Vincennes a
+l'instant meme; faites-moi detourner un daim, et demain nous le
+courrons.
+
+--Mais, sire, dit Monsoreau, je croyais que demain Votre Majeste avait
+fait donner rendez-vous a monseigneur d'Anjou et a M. de Guise pour
+nommer un chef de la Ligue.
+
+--Eh bien, monsieur, apres? dit le roi avec cet accent hautain auquel
+il etait si difficile de repondre.
+
+--Apres, sire... apres, le temps manquera peut-etre.
+
+--Le temps ne manque jamais, monsieur le grand veneur, a celui qui
+sait l'employer, c'est pour cela que je vous dis: "Vous avez le temps
+de partir ce soir, pourvu que vous partiez a l'instant meme." Vous
+avez le temps de detourner un daim cette nuit, et vous aurez le temps
+de tenir les equipages prets pour demain dix heures. Allez donc, et a
+l'instant meme! Quelus, Schomberg, faites ouvrir a M. de Monsoreau la
+porte du Louvre de ma part, de la part du roi; et toujours de la part
+du roi, faites-la fermer quand il sera sorti.
+
+Le grand veneur se retira tout etonne.
+
+--C'est donc une fantaisie du roi? demanda-t-il aux jeunes gens dans
+l'antichambre.
+
+--Oui, repondirent laconiquement ceux-ci.
+
+M. de Monsoreau vit qu'il n'y avait rien a tirer de ce cote-la et se
+tut.
+
+--Oh! oh! murmura-t-il en lui-meme en jetant un regard du cote des
+appartements du duc d'Anjou, il me semble que cela ne flaire pas bon
+pour Son Altesse Royale.
+
+Mais il n'y avait pas moyen de donner l'eveil au prince: Quelus et
+Schomberg se tenaient, l'un a droite, l'autre a gauche du grand
+veneur. Un instant il crut que les deux mignons avaient des ordres
+particuliers et le tenaient prisonnier, et ce ne fut que lorsqu'il se
+trouva hors du Louvre et qu'il entendit la porte se refermer derriere
+lui, qu'il comprit que ses soupcons etaient mal fondes.
+
+Au bout de dix minutes, Schomberg et Quelus etaient de retour pres du
+roi.
+
+--Maintenant, dit Henri, du silence, et suivez-moi tous quatre.
+
+--Ou allons-nous, sire? demanda d'Epernon toujours prudent.
+
+--Ceux qui viendront le verront, repondit le roi.
+
+Les mignons assurerent leurs epees, agraferent leurs manteaux et
+suivirent le roi, qui, un falot a la main, les conduisit par le
+corridor secret que nous connaissons, et par lequel, plus d'une fois
+deja, nous avons vu la reine mere et le roi Charles IX se rendre chez
+leur fille et chez leur soeur, cette bonne Margot dont le duc d'Anjou,
+nous l'avons deja dit, avait repris les appartements.
+
+Un valet de chambre veillait dans ce corridor; mais, avant qu'il eut
+eu le temps de se replier pour avertir son maitre, Henri l'avait saisi
+de sa main en lui ordonnant de se taire, et l'avait passe a ses
+compagnons, lesquels l'avaient pousse et enferme dans un cabinet.
+
+Ce fut donc le roi qui tourna lui-meme le bouton de la chambre ou
+couchait monseigneur le duc d'Anjou.
+
+Le duc venait de se mettre au lit, berce par les reves d'ambition
+qu'avaient fait naitre en lui tous les evenements de la soiree: il
+avait vu son nom exalte et le nom du roi fletri. Conduit par le duc de
+Guise, il avait vu le peuple parisien s'ouvrir devant lui et ses
+gentilshommes, tandis que les gentilshommes du roi etaient hues,
+bafoues, insultes. Jamais, depuis le commencement de cette longue
+carriere, si pleine de sourdes menees, de timides complots et de mines
+souterraines, il n'avait encore ete si avant dans la popularite, et
+par consequent dans l'esperance.
+
+Il venait de deposer sur sa table une lettre que M. de Monsoreau lui
+avait remise de la part du duc de Guise, lequel lui faisait en meme
+temps recommander de ne pas manquer de se trouver le lendemain au
+lever du roi.
+
+Le duc d'Anjou n'avait pas besoin d'une pareille recommandation, et
+s'etait bien promis de ne pas se manquer a lui-meme a l'heure du
+triomphe.
+
+Mais sa surprise fut grande quand il vit la porte du couloir secret
+s'ouvrir, et sa terreur fut au comble lorsqu'il reconnut que c'etait
+sous la main du roi qu'elle s'etait ouverte ainsi.
+
+Henri fit signe a ses compagnons de demeurer sur le seuil de la porte,
+et s'avanca vers le lit de Francois, grave, le sourcil fronce, et sans
+prononcer une parole.
+
+--Sire, balbutia le duc, l'honneur que me fait Votre Majeste est si
+imprevu....
+
+--Qu'il vous effraye, n'est-ce pas? dit le roi, je comprends cela;
+mais non, non, demeurez, mon frere, ne vous levez pas.
+
+--Mais, sire, cependant... permettez, fit le duc tremblant et attirant
+a lui la lettre du duc de Guise qu'il venait d'achever de lire.
+
+--Vous lisiez? demanda le roi.
+
+--Oui, sire.
+
+--Lecture interessante, sans doute, puisqu'elle vous tenait eveille a
+cette heure avancee de la nuit?
+
+--Oh! sire, repondit le duc avec un sourire glace, rien de bien
+important, le petit courrier du soir.
+
+--Oui, fit Henri, je comprends cela, courrier du soir, courrier de
+Venus; mais non, je me trompe, on ne cachette point avec des sceaux
+d'une pareille dimension les billets qu'on fait porter par Iris ou par
+Mercure.
+
+Le duc cacha tout a fait la lettre.
+
+--Il est discret, ce cher Francois, dit le roi avec un rire qui
+ressemblait trop a un grincement de dents pour que son frere n'en fut
+pas effraye.
+
+Cependant il fit un effort et essaya de reprendre quelque assurance.
+
+--Votre Majeste veut-elle me dire quelque chose en particulier?
+demanda le duc a qui un mouvement des quatre gentilshommes demeures a
+la porte venaient de reveler qu'ils ecoutaient et se rejouissaient du
+commencement de la scene.
+
+--Ce que j'ai de particulier a vous dire, monsieur, dit le roi en
+appuyant sur ce mot, qui etait celui que le ceremonial de France
+accorde aux freres des rois, vous trouverez bon que pour aujourd'hui
+je vous le dise devant temoins. Ca, messieurs, continua-t-il en se
+retournant vers les quatre jeunes gens, ecoutez bien, le roi vous le
+permet.
+
+Le duc releva la tete.
+
+--Sire, dit-il avec ce regard haineux et plein de venin que l'homme a
+emprunte au serpent, avant d'insulter un homme de mon rang, vous
+eussiez du me refuser l'hospitalite du Louvre; dans l'hotel d'Anjou,
+au moins, j'eusse ete maitre de vous repondre.
+
+--En verite, dit Henri avec une ironie terrible, vous oubliez donc que
+partout ou vous etes vous etes mon sujet, et que mes sujets sont chez
+moi partout ou ils sont; car, Dieu merci, je suis le roi!... le roi du
+sol!...
+
+--Sire, s'ecria Francois, je suis au Louvre... chez ma mere.
+
+--Et votre mere est chez moi, repondit Henri. Voyons, abregeons,
+monsieur: donnez-moi ce papier.
+
+--Lequel?
+
+--Celui que vous lisiez, parbleu! celui qui etait tout ouvert sur
+votre table de nuit et que vous avez cache quand vous m'avez vu.
+
+--Sire, reflechissez! dit le duc.
+
+--A quoi? demanda le roi.
+
+--A ceci: que vous faites une demande indigne d'un bon gentilhomme,
+mais, en revanche, digne d'un officier de votre police.
+
+Le roi devint livide.
+
+--Cette lettre, monsieur! dit-il.
+
+--Une lettre de femme, sire, reflechissez, dit Francois.
+
+--Il y a des lettres de femmes fort bonnes a voir, fort dangereuses a
+ne pas etre vues, temoin celles qu'ecrit notre mere.
+
+--Mon frere! dit Francois.
+
+--Cette lettre, monsieur! s'ecria le roi en frappant du pied, ou je
+vous la fais arracher par quatre Suisses!
+
+Le duc bondit hors de son lit, en tenant la lettre froissee dans ses
+mains, et avec l'intention manifeste de gagner la cheminee, afin de la
+jeter dans le feu.
+
+--Vous feriez cela, dit-il, a votre frere?
+
+Henri devina son intention et se placa entre lui et la cheminee.
+
+--Non pas a mon frere, dit-il, mais a mon plus mortel ennemi! Non pas
+a mon frere, mais au duc d'Anjou, qui a couru toute la soiree les rues
+de Paris a la queue du cheval de M. de Guise! a mon frere, qui essaye
+de me cacher quelque lettre de l'un ou de l'autre de ses complices,
+MM. les princes lorrains.
+
+--Pour cette fois, dit le duc, votre police est mal faite.
+
+--Je vous dis que j'ai vu sur le cachet ces trois fameuses merlettes
+de Lorraine, qui ont la pretention d'avaler les fleurs de lis de
+France. Donnez donc, mordieu! donnez, ou....
+
+Henri fit un pas vers le duc et lui posa la main sur l'epaule.
+
+Francois n'eut pas plutot senti s'appesantir sur lui la main royale,
+il n'eut pas plutot d'un regard oblique considere l'attitude menacante
+des quatre mignons, lesquels commencaient a degainer, que, tombant a
+genoux, a demi renverse contre son lit, il s'ecria:
+
+--A moi! au secours! a l'aide! mon frere veut me tuer.
+
+Ces paroles, empreintes d'un accent de profonde terreur que leur
+donnait la conviction, firent impression sur le roi et eteignirent sa
+colere, par cela meme qu'elles la supposaient plus grande qu'elle
+n'etait. Il pensa qu'en effet Francois pouvait craindre un assassinat,
+et que ce meurtre eut ete un fratricide. Alors il lui passa comme un
+vertige, a l'idee que sa famille, famille maudite comme toutes celles
+dans lesquelles doit s'eteindre une race, il lui passa un vertige en
+songeant que, dans sa famille, les freres assassinaient les freres par
+tradition.
+
+--Non, dit-il, vous vous trompez, mon frere, et le roi ne vous veut
+aucun mal du genre de celui que vous redoutez; du moins vous avez
+lutte, avouez-vous vaincu. Vous savez que le roi est le maitre, ou si
+vous l'ignoriez, vous le savez maintenant. Eh bien, dites-le,
+non-seulement tout bas, mais encore tout haut.
+
+--Oh! je le dis, mon frere, je le proclame, s'ecria le duc.
+
+--Fort bien. Cette lettre, alors... car le roi vous ordonne de lui
+rendre cette lettre.
+
+Le duc d'Anjou laissa tomber le papier.
+
+Le roi le ramassa, et, sans le lire, le plia et l'enferma dans son
+aumoniere.
+
+--Est-ce tout, sire? dit le duc avec son regard louche.
+
+--Non, monsieur, dit Henri, il vous faudra encore pour cette
+rebellion, qui heureusement n'a point eu de facheux resultats, il vous
+faudra, si vous le voulez bien, garder la chambre jusqu'a ce que mes
+soupcons a votre egard aient ete completement dissipes. Vous etes ici,
+l'appartement vous est familier, commode, et n'a pas trop l'air d'une
+prison; restez-y. Vous aurez bonne compagnie, du moins de l'autre cote
+de la porte, car, pour cette nuit, ces quatre messieurs vous
+garderont; demain matin ils seront releves par un poste de Suisses.
+
+--Mais, mes amis, a moi, ne pourrai-je les voir?
+
+--Qui appelez-vous vos amis?
+
+--Mais M. de Monsoreau, par exemple, M. de Ribeirac, M. Antraguet, M.
+de Bussy.
+
+--Ah, oui! dit le roi, parlez de celui-la encore.
+
+--Aurait-il eu le malheur de deplaire a Votre Majeste?
+
+--Oui, dit le roi.
+
+--Quand cela?
+
+--Toujours, et cette nuit particulierement.
+
+--Cette nuit; qu'a-t-il donc fait, cette nuit?
+
+--Il m'a fait insulter dans les rues de Paris.
+
+--Vous, sire?
+
+--Oui, moi, ou mes fideles, ce qui est la meme chose.
+
+--Bussy a fait insulter quelqu'un dans les rues de Paris, cette nuit?
+On vous a trompe, sire.
+
+--Je sais ce que je dis, monsieur.
+
+--Sire, s'ecria le duc avec un air de triomphe, M. de Bussy n'est pas
+sorti de son hotel depuis deux jours! il est chez lui, couche, malade,
+grelottant la fievre.
+
+Le roi se retourna vers Schomberg.
+
+--S'il grelottait la fievre, dit le jeune homme, ce n'etait pas chez
+lui du moins, mais dans la rue Coquilliere.
+
+--Qui vous a dit cela, demanda le duc d'Anjou en se soulevant, que
+Bussy etait dans la rue Coquilliere?
+
+--Je l'ai vu.
+
+--Vous avez vu Bussy dehors?
+
+--Bussy frais, dispos, joyeux, et qui paraissait le plus heureux homme
+du monde, et accompagne de son acolyte ordinaire, ce Remy, cet ecuyer,
+ce medecin, que sais-je!
+
+--Alors je n'y comprends plus rien, dit le duc avec stupeur: j'ai vu
+M. de Bussy dans la soiree; il etait sous les couvertures. Il faut
+qu'il m'ait trompe moi-meme.
+
+--C'est bien, dit le roi, M. de Bussy sera puni comme les autres et
+avec les autres, lorsque l'affaire s'eclaircira.
+
+Le duc, qui pensa que c'etait un moyen de detourner de lui la colere
+du roi que de la laisser s'ecouler sur Bussy, le duc n'essaya point de
+prendre davantage la defense de son gentilhomme.
+
+--Si M. de Bussy a fait cela, dit-il; si, apres avoir refuse de sortir
+avec moi, il est sorti seul, c'est qu'il avait effectivement, sans
+doute, des intentions qu'il ne pouvait m'avouer a moi dont il connait
+le devouement pour Votre Majeste.
+
+--Vous entendez, messieurs, ce que pretend mon frere, dit le roi; il
+pretend qu'il n'a pas autorise M. de Bussy.
+
+--Tant mieux, dit Schomberg.
+
+--Pourquoi tant mieux?
+
+--Parce qu'alors Votre Majeste nous en laissera peut-etre faire ce que
+nous voulons.
+
+--C'est bien, c'est bien, on verra plus tard, dit Henri. Messieurs, je
+vous recommande mon frere: ayez pour lui, pendant toute cette nuit, ou
+vous allez avoir l'honneur de lui servir de garde, tous les egards
+qu'on a pour un prince du sang, c'est-a-dire au premier du royaume,
+apres moi.
+
+--Oh! sire, dit Quelus avec un regard qui fit frissonner le duc, soyez
+donc tranquille, nous savons tout ce que nous devons a Son Altesse.
+
+--C'est bien; adieu, messieurs, dit Henri.
+
+--Sire! s'ecria le duc plus epouvante de l'absence du roi qu'il ne
+l'avait ete de sa presence, quoi! je suis serieusement prisonnier!
+quoi! mes amis ne pourront me visiter! quoi! il me sera defendu de
+sortir!
+
+Et l'idee du lendemain lui passait par l'esprit, de ce lendemain ou sa
+presence etait si necessaire pres de M. de Guise.
+
+--Sire, dit le duc qui voyait le roi pret a se laisser flechir,
+laissez-moi paraitre au moins pres de Votre Majeste; pres de Votre
+Majeste est ma place; je suis prisonnier la aussi bien qu'ailleurs, et
+mieux garde a vue meme que dans toutes les places possibles. Sire,
+accordez-moi donc la faveur de rester pres de Votre Majeste.
+
+Le roi, sur le point d'accorder au duc d'Anjou sa demande, a laquelle
+il ne voyait pas, d'ailleurs, un grand inconvenient, allait repondre
+_oui_, quand son attention fut distraite de son frere et attiree vers
+la porte par un corps tres-long et tres-agile, qui, avec les bras,
+avec la tete, avec le cou, avec tout ce qu'il pouvait remuer, enfin,
+faisait les gestes les plus negatifs qu'on put inventer et executer
+sans se disloquer les os.
+
+--C'etait Chicot qui faisait _non_.
+
+--Non, dit Henri a son frere, vous etes fort bien ici, monsieur; et il
+me convient que vous y restiez.
+
+--Sire, balbutia le duc.
+
+--Des que cela est le bon plaisir du roi de France, il me semble que
+cela doit vous suffire, monsieur, ajouta Henri d'un air de hauteur qui
+acheva d'accabler le duc.
+
+--Quand je disais que j'etais le veritable roi de France? murmura
+Chicot....
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+COMMENT CHICOT FIT UNE VISITE A BUSSY, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT.
+
+
+Le lendemain de ce jour, ou plutot de cette nuit, Bussy, vers neuf
+heures du matin, dejeunait tranquillement avec Remy, qui, en sa
+qualite de medecin, lui ordonnait des confortants; ils causaient des
+evenements de la veille, et Remy cherchait a se rappeler les legendes
+des fresques de la petite eglise de Sainte-Marie-l'Egyptienne.
+
+--Dis donc, Remy, lui demanda tout a coup Bussy, ne t'a-t-il pas
+semble reconnaitre ce gentilhomme qu'on trempait dans une cuve, quand
+nous sommes passes au coin de la rue Coquilliere?
+
+--Sans doute, monsieur le comte: et meme a ce point que, depuis ce
+moment, je cherche a me rappeler son nom.
+
+--Tu ne l'as donc pas reconnu non plus?
+
+--Non. Il etait deja bien bleu.
+
+--J'aurais du le delivrer, dit Bussy: c'est un devoir entre gens comme
+il faut de se porter secours contre les manans; mais, on verite, Remy,
+j'etais trop occupe de mes affaires.
+
+--Mais, si nous ne l'avons pas reconnu, lui, dit le Haudoin, il nous
+a, a coup sur, reconnus, nous qui avions notre couleur naturelle, car
+il m'a semble qu'il roulait des yeux effroyables, et qu'il nous
+montrait le poing en nous envoyant quelque menace.
+
+--Tu es sur de cela, Remy?
+
+--Je reponds des yeux effroyables; mais je suis moins sur du poing et
+des menaces, dit le Haudoin, qui connaissait le caractere irascible de
+Bussy.
+
+--Alors il faudra savoir quel est ce gentilhomme, Remy: je ne puis pas
+laisser passer ainsi une pareille injure.
+
+--Attendez donc, attendez donc, s'ecria le Haudoin, comme s'il fut
+sorti de l'eau froide ou entre dans l'eau chaude. Oh! mon Dieu! j'y
+suis, je le connais.
+
+--Comment cela?
+
+--Je l'ai entendu jurer.
+
+--Je le crois mordieu bien, tout le monde eut jure en pareille
+situation.
+
+--Oui, mais lui, il a jure en allemand.
+
+--Bah!
+
+--Il a dit: _Gott verdamme._
+
+--C'est Schomberg, alors.
+
+--Lui-meme, monsieur le comte, lui-meme.
+
+--Alors, mon cher Remy, apprete tes onguents.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il y aura avant peu quelque raccommodage a faire a sa peau
+ou a la mienne.
+
+--Vous ne serez pas si fou que de vous faire tuer, etant en si bonne
+sante et si heureux, dit Remy en clignant de l'oeil; dame! voila deja
+une fois que sainte Marie l'Egyptienne vous ressuscite, elle pourrait
+bien se lasser de faire un miracle que le Christ lui-meme n'a essaye
+que deux fois.
+
+--Au contraire, Remy, dit le comte, tu ne te doutes pas du bonheur
+qu'il y a, quand on est heureux, a s'en aller jouer sa vie contre
+celle d'un autre homme. Je t'assure que jamais je ne me suis battu de
+bon coeur quand j'avais perdu au jeu de grosses sommes, quand j'avais
+surpris ma maitresse en faute ou quand j'avais quelque chose a me
+reprocher; mais chaque fois, au contraire, que ma bourse est ronde,
+mon coeur leger et ma conscience nette, je m'en vais hardi et railleur
+sur le pre; la, je suis sur de ma main. Je lis jusqu'au fond des yeux
+de mon adversaire; je l'ecrase de ma chance. Je suis dans la position
+d'un homme qui joue au passe-dix avec la veine, et qui sent le vent de
+la fortune pousser a lui l'or de son antagoniste. Non, c'est alors que
+je suis brillant, sur de moi; c'est alors que je me fends a fond. Je
+me battrais admirablement bien aujourd'hui, Remy, dit le jeune homme
+en tendant la main au docteur, car, grace a toi, je suis bien heureux!
+
+--Un moment, un moment, dit le Haudoin, vous vous priverez cependant,
+s'il vous plait, de ce plaisir. Une belle dame de mes amies vous a
+recommande a moi, et m'a fait jurer de vous garder sain et sauf, sous
+pretexte que vous lui deviez deja la vie, et qu'on n'a pas la liberte
+de disposer de ce qu'on doit.
+
+--Bon Remy, fit Bussy en se plongeant dans ce vague de la pensee qui
+permet a l'homme amoureux d'entendre et de voir tout ce qu'on dit et
+tout ce qu'on fait, comme derriere une gaze, au theatre, on voit les
+objets sans leurs angles et sans les crudites de leurs tons: etat
+delicieux qui est presque un reve, car, tout en suivant de l'ame sa
+pensee douce et fidele, on a les sens distraits par la parole ou le
+geste d'un ami.
+
+--Vous m'appelez bon Remy, dit le Haudoin, parce que je vous ai fait
+revoir madame de Monsoreau; mais m'appellerez-vous encore bon Remy
+quand vous allez etre separe d'elle, et malheureusement le jour
+approche, s'il n'est pas arrive.
+
+--Plait-il? s'ecria energiquement Bussy. Ne plaisantons pas la-dessus,
+maitre le Haudoin.
+
+--Eh! monsieur, je ne plaisante pas; ne savez-vous point qu'elle part
+pour l'Anjou, et que moi-meme je vais avoir la douleur d'etre separe
+de mademoiselle Gertrude?... Ah!
+
+Bussy ne put s'empecher de sourire au pretendu desespoir de Remy.
+
+--Tu l'aimes beaucoup? demanda-t-il.
+
+--Je crois bien... et elle donc.... Si vous saviez comme elle me bat.
+
+--Et tu te laisses faire?
+
+--Par amour pour la science: elle m'a force d'inventer une pommade
+souveraine pour faire disparaitre les bleus.
+
+--En ce cas, tu devrais bien en envoyer plusieurs pots a Schomberg.
+
+--Ne parlons plus de Schomberg, il est convenu que nous le laissons se
+debarbouiller a sa guise.
+
+--Oui, et revenons a madame de Monsoreau, ou plutot a Diane de
+Meridor, car tu sais....
+
+--Oh! mon Dieu, oui; je sais.
+
+--Remy, quand partons-nous?
+
+--Ah! voila ce dont je me doutais; le plus tard possible, monsieur le
+comte.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--D'abord parce que nous avons a Paris ce cher M. d'Anjou, le chef de
+la communaute, qui s'est mis, hier soir, a ce qu'il m'a semble, dans
+de telles affaires, qu'il va evidemment avoir besoin de vous.
+
+--Ensuite.
+
+--Ensuite parce que M. de Monsoreau, par une benediction toute
+particuliere, ne se doute de rien, a votre endroit du moins, et qu'il
+se douterait peut-etre de quelque chose s'il vous voyait disparaitre
+de Paris en meme temps que sa femme qui n'est point sa femme.
+
+--Eh bien, que m'importe qu'il s'en doute?
+
+--Oh! oui, mais cela m'importe beaucoup, a moi, mon cher seigneur. Je
+me charge de raccommoder les coups d'epee recus en duel, parce que,
+comme vous tirez de premiere force, vous ne recevez jamais de coups
+d'epee bien serieux, mais je recuse les coups de poignard pousses dans
+les guet-apens et surtout par les maris jaloux; ce sont des animaux
+qui, en pareil cas, tapent fort dur; voyez plutot ce pauvre M. de
+Saint-Megrin, si mechamment mis a mort par notre ami M. de Guise.
+
+--Que veux-tu, cher ami, s'il est dans ma destinee d'etre tue par le
+Monsoreau!
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il me tuera.
+
+--Et puis, huit jours, un mois, un an apres, madame de Monsoreau
+epousera son mari, ce qui fera enormement enrager votre pauvre ame,
+qui verra cela d'en haut ou d'en bas, et qui ne pourra pas s'y
+opposer, vu qu'elle n'aura plus de corps.
+
+--Tu as raison, Remy, je veux vivre.
+
+--A la bonne heure! Mais ce n'est pas le tout que de vivre,
+croyez-moi, il faut encore suivre mes conseils, etre charmant pour le
+Monsoreau; il est, pour le moment, d'une affreuse jalousie contre M.
+le duc d'Anjou, qui, tandis que vous grelottiez la fievre dans votre
+lit, se promenait sous les fenetres de la dame, comme un Espagnol a
+bonnes fortunes, et qui a ete reconnu a son Aurilly. Faites-lui toutes
+sortes d'avance, a ce bon mari, qui ne l'est pas; n'ayez pas meme
+l'air de lui demander ce qu'est devenue sa femme; c'est inutile,
+puisque vous le savez, et il repandra partout que vous etes le seul
+gentilhomme qui possediez les vertus de Scipion: sobriete et chastete.
+
+--Je crois que tu as raison, dit Bussy. A present que je ne suis plus
+jaloux de l'ours, je veux l'apprivoiser, ce sera d'un supreme comique!
+Ah! maintenant, Remy, demande-moi tout ce que tu voudras, tout m'est
+facile, je suis heureux.
+
+En ce moment quelqu'un frappa a la porte, les deux convives firent
+silence.
+
+--Qui va la? demanda Bussy.
+
+--Monseigneur, repondit un page, il y a en bas un gentilhomme qui veut
+vous parler.
+
+--Me parler, a moi, si matin! qui est-ce?
+
+--Un grand monsieur, vetu de velours vert, avec des bas roses, une
+figure un peu risible, mais l'air d'un honnete homme.
+
+--Eh! pensa tout haut Bussy, serait-ce Schomberg?
+
+--Il a dit: un grand monsieur.
+
+--C'est vrai; ou le Monsoreau?
+
+--Il a dit: l'air d'un honnete homme.
+
+--Tu as raison, Remy, ce ne peut etre ni l'un ni l'autre; fais entrer.
+
+L'homme annonce parut au bout d'un instant sur le seuil.
+
+--Ah! mon Dieu, s'ecria Bussy en se levant precipitamment a la vue du
+visiteur, tandis que Remy, en ami discret, se retirait par la porte
+d'un cabinet.
+
+--Monsieur Chicot! exclama Bussy.
+
+--Lui-meme, monsieur le comte, repondit le Gascon.
+
+Le regard de Bussy s'etait fixe sur lui avec cet etonnement qui veut
+dire en toutes lettres, sans que la bouche ait besoin de prendre le
+moins du monde part a la conversation: "Monsieur, que venez-vous faire
+ici?"
+
+Aussi, sans etre autrement interroge, Chicot repondit d'un ton fort
+serieux:
+
+--Monsieur, je viens vous proposer un petit marche.
+
+--Parlez, monsieur, repliqua Bussy avec surprise.
+
+--Que me promettez-vous si je vous rendais un grand service?
+
+--Cela depend du service, monsieur, repondit assez dedaigneusement
+Bussy.
+
+Le Gascon feignit de ne point remarquer cet air de dedain.
+
+--Monsieur, dit Chicot en s'asseyant et en croisant ses longues jambes
+l'une sur l'autre, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur de
+m'inviter a m'asseoir.
+
+Le rouge monta au visage de Bussy.
+
+--C'est autant a ajouter encore, dit Chicot, a la recompense qui me
+reviendra quand je vous aurai rendu le service en question.
+
+Bussy ne repondit point.
+
+--Monsieur, continua Chicot sans se demonter, connaissez-vous la
+Ligue?
+
+--J'en ai fort entendu parler, repondit Bussy, commencant a preter une
+certaine attention a ce que lui disait le Gascon.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous devez savoir en ce cas que c'est
+une association d'honnetes chretiens, reunis dans le but de massacrer
+religieusement leurs voisins, les huguenots.--En etes-vous, monsieur,
+de la Ligue?--Moi, j'en suis.
+
+--Mais, monsieur?
+
+--Dites seulement oui ou non.
+
+--Permettez-moi de m'etonner, dit Bussy.
+
+--Je me faisais l'honneur de vous demander si vous etiez de la Ligue;
+m'avez-vous entendu?
+
+--Monsieur Chicot, dit Bussy, comme je n'aime pas les questions dont
+je ne comprends pas le sens, je vous prie de changer la conversation,
+et j'attendrai encore quelques minutes accordees a la bienseance pour
+vous repeter que, n'aimant point les questions, je n'aime
+naturellement pas les questionneurs.
+
+--Fort bien: la bienseance est bienseante, comme dit ce cher M. de
+Monsoreau lorsqu'il est en belle humeur.
+
+A ce nom de Monsoreau, que le Gascon prononca sans apparente allusion,
+Bussy recommenca de preter attention.
+
+--Hein, se dit-il tout bas, se douterait-il de quelque chose, et
+m'aurait-il envoye ce Chicot pour m'espionner?...
+
+Puis tout haut:
+
+--Voyons, monsieur Chicot, au fait, vous savez que nous n'avons plus
+que quelques minutes.
+
+--_Optime,_ dit Chicot; quelques minutes, c'est beaucoup: en quelques
+minutes on se dit bien des choses. Je vous dirai donc qu'en effet
+j'aurais pu me dispenser de vous questionner, attendu que, si vous
+n'etes pas de la sainte Ligue, vous en serez bientot, indubitablement,
+attendu que M. d'Anjou en est.
+
+--M. d'Anjou! qui vous a dit cela?
+
+--Lui-meme parlant a ma personne, comme disent ou plutot comme
+ecrivent messieurs les gens de loi, comme ecrivait par exemple ce bon
+et cher M. Nicolas David, ce flambeau du _forum parisiense,_ lequel
+flambeau s'est eteint sans qu'on sache qui a souffle dessus; or vous
+comprenez bien que si M. le duc d'Anjou est de la Ligue, vous ne
+pouvez vous dispenser d'en etre, vous qui etes son bras droit, que
+diable! La Ligue sait trop bien ce qu'elle fait pour accepter un chef
+manchot.
+
+--Eh bien, monsieur Chicot, apres! dit Bussy d'un ton evidemment plus
+courtois qu'il n'avait ete jusque-la.
+
+--Apres, reprit Chicot. Eh bien, apres, si vous en etes, ou si l'on
+croit seulement que vous devez en etre, et on le croira certainement,
+il vous arrivera, a vous, ce qui est arrive a Son Altesse Royale.
+
+--Qu'est-il donc arrive a Son Altesse Royale? s'ecria Bussy.
+
+--Monsieur, dit Chicot en se relevant et en imitant la pose qu'avait
+prise Bussy un instant auparavant, monsieur, je n'aime pas les
+questions, et, si vous me permettez de le dire tout de suite, je
+n'aime pas les questionneurs; j'ai donc grande envie de vous laisser
+faire, a vous, ce qu'on a fait cette nuit a votre maitre.
+
+--Monsieur Chicot, dit Bussy avec un sourire qui contenait toutes les
+excuses qu'un gentilhomme peut faire, parlez, je vous en supplie; ou
+est le duc?
+
+--Il est en prison.
+
+--Ou cela?
+
+--Dans sa chambre. Quatre de mes bons amis l'y gardent meme a vue. M.
+de Schomberg, qui fut teint en bleu hier au soir, comme vous savez,
+puisque vous passiez la au moment de l'operation; M. d'Epernon, qui
+est jaune de la peur qu'il a eue; M. de Quelus, qui est rouge de
+colere, et M. de Maugiron, qui est blanc d'ennui; c'est fort beau a
+voir, attendu que, comme M. le duc commence a verdir de peur, nous
+allons jouir d'un arc-en-ciel complet, nous autres privilegies du
+Louvre.
+
+--Ainsi, monsieur, dit Bussy, vous croyez qu'il y a danger pour ma
+liberte?
+
+--Danger! un instant, monsieur: je suppose meme qu'en ce moment, on
+est... on doit... ou l'on devrait etre en chemin pour vous arreter.
+
+Bussy tressaillit.
+
+--Aimez-vous la Bastille, monsieur de Bussy? C'est un endroit fort
+propre aux meditations, et Laurent Testu, qui en est le gouverneur,
+fait une cuisine assez agreable a ses pigeonneaux.
+
+--On me mettrait a la Bastille? s'ecria Bussy.
+
+--Ma foi! je dois avoir dans ma poche quelque chose comme un ordre de
+vous y conduire, monsieur de Bussy. Le voulez-vous voir?
+
+Et Chicot tira effectivement des poches de ses chausses, dans
+lesquelles eussent tenu trois cuisses comme la sienne, un ordre du roi
+en bonne forme, commandant d'apprehender au corps, partout ou il
+serait, M. Louis de Clermont, seigneur de Bussy-d'Amboise.
+
+--Redaction de M. de Quelus, dit Chicot, c'est fort bien ecrit.
+
+--Alors, monsieur, s'ecria Bussy touche de l'action de Chicot, vous me
+rendez donc veritablement un service.
+
+--Mais je crois que oui, dit le Gascon; etes-vous de mon avis,
+monsieur?
+
+--Monsieur, dit Bussy, je vous en conjure, traitez-moi comme un galant
+homme; est-ce pour me nuire en quelque autre rencontre que vous me
+sauvez aujourd'hui? car vous aimez le roi, et le roi ne m'aime pas.
+
+--Monsieur le comte, dit Chicot en se soulevant sur sa chaise et en
+saluant, je vous sauve pour vous sauver; maintenant pensez ce qu'il
+vous plaira de mon action.
+
+--Mais, de grace, a quoi dois-je attribuer une pareille bienveillance?
+
+--Oubliez-vous que je vous ai demande une recompense?
+
+--C'est vrai.
+
+--Eh bien?
+
+--Ah! monsieur, de grand coeur!
+
+--Vous ferez donc a votre tour ce que je vous demanderai, un jour ou
+l'autre?
+
+--Foi de Bussy! en tant que la chose sera faisable.
+
+--Eh bien, voila qui me suffit, dit Chicot en se levant. Maintenant
+montez a cheval et disparaissez; moi, je porte l'ordre de vous arreter
+a qui de droit.
+
+--Vous ne deviez donc pas m'arreter vous-meme?
+
+--Allons donc, pour qui me prenez-vous? Je suis gentilhomme, monsieur.
+
+--Mais j'abandonne mon maitre.
+
+--N'en ayez pas remords, car il vous a deja abandonne.
+
+--Vous etes un brave gentilhomme, monsieur Chicot, dit Bussy au
+Gascon.
+
+--Parbleu, je le sais bien, repliqua celui-ci.
+
+Bussy appela le Haudoin. Le Haudoin, il faut lui rendre justice,
+ecoutait a la porte; il entra aussitot.
+
+--Remy, s'ecria Bussy, Remy, Remy, nos chevaux!
+
+--Ils sont selles, monseigneur, repondit tranquillement Remy.
+
+--Monsieur, dit Chicot, voila un jeune homme qui a beaucoup d'esprit.
+
+--Parbleu, dit Remy, je le sais bien.
+
+Et, Chicot le saluant, il salua Chicot comme l'eussent fait, quelque
+cinquante ans plus tard, Guillaume Gorin et Gauthier Garguille.
+
+Bussy rassembla quelques piles d'ecus, qu'il fourra dans ses poches et
+dans celles du Haudoin.
+
+Apres quoi, saluant Chicot et le remerciant une derniere fois, il
+s'appreta a descendre.
+
+--Pardon, monsieur, dit Chicot; mais permettez-moi d'assister a votre
+depart.
+
+Et Chicot suivit Bussy et le Haudoin jusqu'a la petite cour des
+ecuries, ou effectivement deux chevaux attendaient tout selles aux
+mains du page.
+
+--Et ou allons-nous? fit Remy en rassemblant negligemment les renes de
+son cheval.
+
+--Mais... fit Bussy en hesitant ou en paraissant hesiter.
+
+--Que dites-vous de la Normandie, monsieur? dit Chicot, qui regardait
+faire et examinait les chevaux en connaisseur.
+
+--Non, repondit Bussy, c'est trop pres.
+
+--Que pensez-vous des Flandres? continua Chicot.
+
+--C'est trop loin.
+
+--Je crois, dit Remy, que vous vous decideriez pour l'Anjou, qui est a
+une distance raisonnable, n'est-ce pas, monsieur le comte?
+
+--Oui, va pour l'Anjou, dit Bussy en rougissant.
+
+--Monsieur, dit Chicot, puisque vous avez fait votre choix et que vous
+allez partir....
+
+--A l'instant meme.
+
+--J'ai bien l'honneur de vous saluer; pensez a moi dans vos prieres.
+
+Et le digne gentilhomme s'en alla toujours aussi grave et aussi
+majestueux, en ecornant les angles des maisons avec son immense
+rapiere.
+
+--Ce que c'est que le destin, cependant, monsieur! dit Remy.
+
+--Allons, vite! s'ecria Bussy, et peut-etre la rattraperons-nous.
+
+--Ah! monsieur, dit le Haudoin, si vous aidez le destin, vous lui otez
+de son merite.
+
+Et ils partirent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+LES ECHECS DE CHICOT, LE BILBOQUET DE QUELUS ET LA SARBACANE DE
+SCHOMBERG.
+
+
+On peut dire que Chicot, malgre son apparente froideur, s'en
+retournait au Louvre avec la joie la plus complete.
+
+C'etait pour lui une triple satisfaction d'avoir rendu service a un
+brave comme l'etait Bussy, d'avoir travaille a quelque intrigue et
+d'avoir rendu possible, pour le roi, un coup d'Etat que reclamaient
+les circonstances.
+
+En effet, avec la tete et surtout le coeur que l'on connaissait a M.
+de Bussy, avec l'esprit d'association que l'on connaissait a MM. de
+Guise, on risquait fort de voir se lever un jour orageux sur la bonne
+ville de Paris.
+
+Tout ce que le roi avait craint, tout ce que Chicot avait prevu,
+arriva comme on pouvait s'y attendre.
+
+M. de Guise, apres avoir recu, le matin, chez lui, les principaux
+ligueurs, qui, chacun de son cote, etaient venus lui apporter les
+registres couverts de signatures que nous avons vus ouverts dans les
+carrefours, aux portes des principales auberges et jusque sur les
+autels des eglises; M. de Guise, apres avoir promis un chef a la
+Ligue, et apres avoir fait jurer a chacun de reconnaitre le chef que
+le roi nommerait; M. de Guise, apres avoir enfin confere avec le
+cardinal et avec M. de Mayenne, etait sorti pour se rendre chez M. le
+duc d'Anjou, qu'il avait perdu de vue la veille, vers les dix heures
+du soir.
+
+Chicot se doutait de la visite; aussi, en sortant de chez Bussy,
+avait-il ete incontinent flaner aux environs de l'hotel d'Alencon,
+situe au coin de la rue Hautefeuille et de la rue Saint-Andre. il y
+etait depuis un quart d'heure a peine, quand il vit deboucher celui
+qu'il attendait par la rue de la Huchette.
+
+Chicot s'effaca a l'angle de la rue du Cimetiere, et le duc de Guise
+entra a l'hotel sans l'avoir apercu.
+
+Le duc trouva le premier valet de chambre du prince assez inquiet de
+n'avoir pas vu revenir son maitre; mais il s'etait doute de ce qui
+etait arrive, c'est-a-dire que le duc avait ete coucher au Louvre.
+
+Le duc demanda si, en l'absence du prince, il ne pourrait point parler
+a Aurilly: le valet de chambre repondit au duc qu'Aurilly etait dans
+le cabinet de son maitre, et qu'il avait toute liberte de
+l'interroger.
+
+Le duc passa. Aurilly, en effet, on se le rappelle, joueur de luth et
+confident du prince, etait de tous les secrets de M. le duc d'Anjou,
+et devait savoir mieux que personne ou se trouvait Son Altesse.
+
+Aurilly etait, pour le moins, aussi inquiet que le valet de chambre,
+et, de temps en temps, il quittait son luth, sur lequel ses doigts
+couraient avec distraction, pour se rapprocher de la fenetre et
+regarder, a travers les vitres, si le duc ne revenait pas.
+
+Trois fois on avait envoye au Louvre, et, a chaque fois, on avait fait
+repondre que monseigneur, rentre fort tard au palais, dormait encore.
+
+M. de Guise s'informa a Aurilly du duc d'Anjou.
+
+Aurilly avait ete separe de son maitre la veille, au coin de la rue de
+l'Abre-Sec, par un groupe qui venait augmenter le rassemblement qui se
+faisait a la porte de l'hotellerie de la Belle-Etoile, de sorte qu'il
+etait revenu attendre le duc a l'hotel d'Alencon, ignorant la
+resolution qu'avait prise Son Altesse Royale de coucher au Louvre.
+
+Le joueur de luth raconta alors au prince lorrain la triple ambassade
+qu'il avait envoyee au Louvre, et lui transmit la reponse identique
+qui avait ete faite a chacun des trois messagers.
+
+--Il dort a onze heures, dit le duc; ce n'est guere probable; le roi
+est debout d'ordinaire a cette heure. Vous devriez aller au Louvre,
+Aurilly.
+
+--J'y ai songe, monseigneur, dit Aurilly, mais je crains que ce
+pretendu sommeil ne soit une recommandation qu'il ait faite au
+concierge du Louvre, et qu'il ne soit en galanterie par la ville; or,
+s'il en etait ainsi, monseigneur serait peut-etre contrarie qu'on le
+cherchat.
+
+--Aurilly, reprit le duc, croyez-moi, monseigneur est un homme trop
+raisonnable pour etre en galanterie un jour comme aujourd'hui. Allez
+donc au Louvre sans crainte, et vous y trouverez monseigneur.
+
+--J'irai donc, monsieur, puisque vous le desirez; mais que lui
+dirai-je?
+
+--Vous lui direz que la convocation au Louvre etait pour deux heures,
+et qu'il sait bien que nous devions conferer ensemble avant de nous
+trouver chez le roi. Vous comprenez, Aurilly, ajouta le duc avec un
+mouvement de mauvaise humeur assez irrespectueux, que ce n'est point
+au moment ou le roi va nommer un chef a la Ligue qu'il s'agit de
+dormir.
+
+--Fort bien, monseigneur, et je prierai Son Altesse de venir ici.
+
+--Ou je l'attends bien impatiemment, lui direz-vous; car, convoques
+pour deux heures, beaucoup sont deja au Louvre, et il n'y a pas un
+instant a perdre. Moi, pendant ce temps, j'enverrai querir M. de
+Bussy.
+
+--C'est entendu, monseigneur. Mais, au cas ou je ne trouverais point
+Son Altesse, que ferais-je?
+
+--Si vous ne trouvez point Son Altesse, Aurilly, n'affectez point de
+la chercher; il suffira que vous lui disiez plus tard avec quel zele
+j'ai tente de la rencontrer. Dans tous les cas, a deux heures moins un
+quart je serai au Louvre.
+
+Aurilly salua le duc, et partit.
+
+Chicot le vit sortir et devina la cause de sa sortie. Si M. le duc de
+Guise apprenait l'arrestation de M. d'Anjou, tout etait perdu, ou, du
+moins, tout s'embrouillait fort. Chicot vit qu'Aurilly remontait la
+rue de la Huchette pour prendre le pont Saint-Michel; lui, au
+contraire alors, descendit la rue Saint-Andre-des-Arts de toute la
+vitesse de ses longues jambes, et passa la Seine au bas de Nesle, au
+moment ou Aurilly arrivait a peine en vue du grand Chatelet.
+
+Nous suivrons Aurilly, qui nous conduit au theatre meme des evenements
+importants de la journee.
+
+Il descendit les quais garnis de bourgeois, ayant tout l'aspect de
+triomphateurs, et gagna le Louvre, qui lui apparut, au milieu de toute
+cette joie parisienne, avec sa plus tranquille et sa plus benoite
+apparence.
+
+Aurilly savait son monde et connaissait sa cour; il causa d'abord avec
+l'officier de la porte, qui etait toujours un personnage considerable
+pour les chercheurs de nouvelles et les flaireurs de scandale.
+
+L'officier de la porte etait tout miel; le roi s'etait reveille de la
+meilleure humeur du monde.
+
+Aurilly passa de l'officier de la porte au concierge.
+
+Le concierge passait une revue de serviteurs habilles a neuf, et leur
+distribuait des hallebardes d'un nouveau modele.
+
+Il sourit au joueur de luth, repondit a ses commentaires sur la pluie
+et le beau temps, ce qui donna a Aurilly la meilleure opinion de
+l'atmosphere politique.
+
+En consequence, Aurilly passa outre et prit le grand escalier qui
+conduisait chez le duc, en distribuant force saluts aux courtisans
+deja dissemines par les montees et les antichambres.
+
+A la porte de l'appartement de Son Altesse, il trouva Chicot assis sur
+un pliant.
+
+Chicot jouait aux echecs tout seul, et paraissait absorbe dans une
+profonde combinaison.
+
+Aurilly essaya de passer, mais Chicot, avec ses longues jambes, tenait
+toute la longueur du palier.
+
+Il fut force de frapper sur l'epaule du Gascon.
+
+--Ah! c'est vous, dit Chicot; pardon, monsieur Aurilly.
+
+--Que faites-vous donc, monsieur Chicot?
+
+--Je joue aux echecs, comme vous voyez.
+
+--Tout seul?
+
+--Oui... j'etudie un coup... savez-vous jouer aux echecs, monsieur?
+
+--A peine.
+
+--Oui, je sais, vous etes musicien, et la musique est un art si
+difficile, que les privilegies qui se livrent a cet art sont forces de
+lui donner tout leur temps et toute leur intelligence.
+
+--Il parait que le coup est serieux, demanda en riant Aurilly.
+
+--Oui, c'est mon roi qui m'inquiete; vous saurez, monsieur Aurilly,
+qu'aux echecs le roi est un personnage tres-niais, tres-insignifiant,
+qui n'a pas de volonte, qui ne peut faire qu'un pas a droite, un pas a
+gauche, un pas en avant, un pas en arriere, tandis qu'il est entoure
+d'ennemis tres-alertes, de cavaliers qui sautent trois cases d'un
+coup, et d'une foule de pions qui l'entourent, qui le pressent, qui le
+harcelent; de sorte que, s'il est mal conseille, ah! dame! en peu de
+temps, c'est un monarque perdu; il est vrai qu'il a son fou qui va,
+qui vient, qui trotte d'un bout de l'echiquier a l'autre, qui a le
+droit de se mettre devant lui, derriere lui et a cote de lui; mais il
+n'en est pas moins certain que plus le fou est devoue a son roi, plus
+il s'aventure lui-meme, monsieur Aurilly; et, dans ce moment, je vous
+avouerai que mon roi et son fou sont dans une situation des plus
+perilleuses.
+
+--Mais, demanda Aurilly, par quel hasard, monsieur Chicot, etes-vous
+venu etudier toutes ces combinaisons a la porte de Son Altesse Royale?
+
+--Parce que j'attends M. de Quelus, qui est la.
+
+--Ou la? demanda Aurilly.
+
+--Mais chez Son Altesse.
+
+--Chez Son Altesse, M. de Quelus? fit avec surprise Aurilly.
+
+Pendant tout ce dialogue, Chicot avait livre passage au joueur de
+luth; mais de telle facon qu'il avait transporte son etablissement
+dans le corridor, et que le messager de M. de Guise se trouvait place
+maintenant entre lui et la porte d'entree.
+
+Cependant il hesitait a ouvrir cette porte.
+
+--Mais, dit-il, que fait donc M. de Quelus chez M. le duc d'Anjou? je
+ne les savais pas si grands amis.
+
+--Chut! dit Chicot avec un air de mystere.
+
+Puis, tenant toujours son echiquier entre ses deux mains, il decrivit
+une courbe avec sa longue personne, de sorte que, sans que ses pieds
+quittassent leur place, ses levres arriverent a l'oreille d'Aurilly.
+
+--Il vient demander pardon a Son Altesse Royale, dit-il, pour une
+petite querelle qu'ils eurent hier.
+
+--En verite? dit Aurilly.
+
+--C'est le roi qui a exige cela; vous savez dans quels excellents
+termes les deux freres sont en ce moment. Le roi n'a pas voulu
+souffrir une impertinence de Quelus, et Quelus a recu l'ordre de
+s'humilier.
+
+--Vraiment?
+
+--Ah! monsieur Aurilly, dit Chicot, je crois que veritablement nous
+entrons dans l'age d'or; le Louvre va devenir l'Arcadie, et les deux
+freres _Arcades ambo_. Ah! pardon, monsieur Aurilly, j'oublie toujours
+que vous etes musicien.
+
+Aurilly sourit et passa dans l'antichambre, en ouvrant la porte assez
+grande pour que Chicot put echanger un coup d'oeil des plus
+significatifs avec Quelus, qui d'ailleurs etait probablement prevenu a
+l'avance.
+
+Chicot reprit alors ses combinaisons palamediques, en gourmandant son
+roi, non pas plus durement peut-etre que ne l'eut merite un souverain
+en chair et en os, mais plus durement certes que ne le meritait un
+innocent morceau d'ivoire.
+
+Aurilly, une fois entre dans l'antichambre, fut salue
+tres-courtoisement par Quelus, entre les mains de qui un superbe
+bilboquet d'ebene, enjolive d'incrustations d'ivoire, faisait de
+rapides evolutions.
+
+--Bravo! monsieur de Quelus, dit Aurilly en voyant le jeune homme
+accomplir un coup difficile, bravo!
+
+--Ah! mon cher monsieur Aurilly, dit Quelus, quand jouerai-je du
+bilboquet comme vous jouez du luth!
+
+--Quand vous aurez etudie autant de jours votre joujou, dit Aurilly un
+peu pique, que j'ai mis, moi, d'annees a etudier mon instrument. Mais
+ou est donc monseigneur? ne lui parliez-vous pas ce matin, monsieur?
+
+--J'ai en effet audience de lui, mon cher Aurilly, mais Schomberg a le
+pas sur moi!
+
+--Ah! M. de Schomberg aussi! dit le joueur de luth avec une nouvelle
+surprise.
+
+--Oh! mon Dieu! oui. C'est le roi qui regle cela ainsi; il est la dans
+la salle a manger. Entrez donc, monsieur d'Aurilly, et faites-moi le
+plaisir de rappeler au prince que nous attendons.
+
+Aurilly ouvrit la seconde porte, et apercut Schomberg couche plutot
+qu'assis sur un large escabeau tout rembourre de plumes.
+
+Schomberg, ainsi renverse, visait, avec une sarbacane, a faire passer
+dans un anneau d'or, suspendu au plafond par un fil de soie, de
+petites boules de terre parfumee, dont il avait ample provision dans
+sa gibeciere, et qu'un chien favori lui rapportait toutes les fois
+qu'elles ne s'etaient pas brisees contre la muraille.
+
+--Quoi! s'ecria Aurilly, chez monseigneur un pareil exercice!... Ah!
+monsieur Schomberg!
+
+--Ah! _guten Morgen!_ monsieur Aurilly, dit Schomberg en interrompant
+le cours de son jeu d'adresse, vous voyez, je tue le temps en
+attendant mon audience.
+
+--Mais ou est donc monseigneur? demanda Aurilly.
+
+--Chut! monseigneur est occupe dans ce moment a pardonner a d'Epernon
+et a Maugiron. Mais ne voulez-vous point entrer, vous qui jouissez de
+toutes familiarites pres du prince?
+
+--Peut-etre y a-t-il indiscretion? demanda le musicien.
+
+--Pas le moins du monde, au contraire; vous le trouverez dans son
+cabinet de peinture; entrez, monsieur Aurilly, entrez.
+
+Et il poussa Aurilly par les epaules dans la piece voisine, ou le
+musicien ebahi apercut tout d'abord d'Epernon occupe devant un miroir
+a se roidir les moustaches avec de la gomme, tandis que Maugiron,
+assis pres de la fenetre, decoupait des gravures pres desquelles les
+bas-reliefs du temple de Venus Aphrodite, a Gnide, et les peintures de
+la piscine de Tibere, a Capree, pouvaient passer pour des images de
+saintete.
+
+Le duc, sans epee, se tenait dans son fauteuil entre ces deux hommes,
+qui ne le regardaient que pour surveiller ses mouvements, et qui ne
+lui parlaient que pour lui faire entendre des paroles desagreables.
+
+En voyant Aurilly, il voulut s'elancer au-devant de lui.
+
+--Tout doux, monseigneur, dit Maugiron, vous marchez sur mes images.
+
+--Mon Dieu! s'ecria le musicien, que vois-je la? on insulte mon
+maitre!
+
+--Ce cher monsieur Aurilly, dit d'Epernon tout en continuant de
+cambrer ses moustaches, comment va-t-il? Tres-bien, car il me parait
+un peu rouge.
+
+--Faites-moi donc l'amitie, monsieur le musicien, de m'apporter votre
+petite dague, s'il vous plait, dit Maugiron.
+
+--Messieurs, messieurs, dit Aurilly, ne vous rappelez-vous donc plus
+ou vous etes?
+
+--Si fait, si fait, mon cher Orphee, dit d'Epernon, voila pourquoi mon
+ami vous demande votre poignard. Vous voyez bien que M. le duc n'en a
+pas.
+
+--Aurilly, dit le duc avec une voix pleine de douleur et de rage, ne
+devines-tu donc pas que je suis prisonnier?
+
+--Prisonnier de qui?
+
+--De mon frere. N'aurais-tu donc pas du le comprendre, en voyant quels
+sont mes geoliers?
+
+Aurilly poussa un cri de surprise.
+
+--Oh! si je m'en etais doute! dit-il.
+
+--Vous eussiez pris votre luth pour distraire Son Altesse, cher
+monsieur Aurilly, dit une voix railleuse; mais j'y ai songe: je l'ai
+envoye prendre, et le voici.
+
+Et Chicot tendit effectivement son luth au pauvre musicien; derriere
+Chicot, on pouvait voir Quelus et Schomberg qui baillaient a se
+demonter la machoire.
+
+--Et cette partie d'echecs, Chicot? demanda d'Epernon.
+
+--Ah! oui, c'est vrai, dit Quelus.
+
+--Messieurs, je crois que mon fou sauvera son roi; mais, morbleu! ce
+ne sera pas sans peine. Allons, monsieur Aurilly, donnez-moi votre
+poignard en echange de ce luth, troc pour troc.
+
+Le musicien, consterne, obeit et alla s'asseoir sur un coussin, aux
+pieds de son maitre.
+
+--En voila deja un dans la ratiere, dit Quelus; passons aux autres.
+
+Et sur ces mots, qui donnaient a Aurilly l'explication des scenes
+precedentes, Quelus retourna prendre son poste dans l'antichambre, en
+priant seulement Schomberg de changer sa sarbacane contre son
+bilboquet.
+
+--C'est juste, dit Chicot, il faut varier ses plaisirs; moi, pour
+varier les miens, je vais signer la Ligue.
+
+Et il referma la porte, laissant la societe de Son Altesse Royale
+augmentee du pauvre joueur de luth.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF A LA LIGUE, ET COMMENT CE NE FUT NI SON
+ALTESSE LE DUC D'ANJOU NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE.
+
+
+L'heure de la grande reception etait arrivee ou plutot allait arriver;
+car, depuis midi, le Louvre recevait deja les principaux chefs, les
+interesses et meme les curieux. Paris, tumultueux comme la veille,
+mais avec cette difference que les Suisses, qui n'etaient pas de la
+fete la veille, en etaient, le lendemain, les acteurs principaux;
+Paris, tumultueux comme la veille, disons-nous, avait envoye vers le
+Louvre ses deputations de ligueurs, ses corporations d'ouvriers, ses
+echevins, ses milices et ses flots toujours renaissants de
+spectateurs, qui, dans les jours ou le peuple tout entier est occupe a
+quelque chose, apparaissent autour du peuple pour le regarder, aussi
+nombreux, aussi actifs, aussi curieux que s'il y avait a Paris deux
+peuples, et comme si, dans cette grande ville, en petit l'image du
+monde, chaque individu se dedoublait a volonte en deux parties, l'une
+agissant, l'autre qui regarde agir.
+
+Il y avait donc autour du Louvre une masse considerable de populaire;
+mais qu'on ne tremble pas pour le Louvre. Ce n'est pas encore le temps
+ou le murmure des peuples, change en tonnerre, renverse les murailles
+avec le souffle de ses canons et renverse le chateau sur ses maitres;
+les Suisses, ce jour-la, ces ancetres du 10 aout et du 27 juillet, les
+Suisses souriaient aux masses de Parisiens, tout armees que fussent
+ces masses, et les Parisiens souriaient aux Suisses: le temps n'etait
+pas encore venu pour le peuple d'ensanglanter le vestibule de ses
+rois.
+
+Qu'on n'aille pas croire toutefois que, pour etre moins sombre, le
+drame fut denue d'interet; c'etait, au contraire, une des scenes les
+plus curieuses que nous ayons encore esquissees, que celle que
+presentait le Louvre. Le roi, dans sa grande salle, dans la salle du
+trone, etait entoure de ses officiers, de ses amis, de ses serviteurs,
+de sa famille, attendant que toutes les corporations eussent defile
+devant lui, pour aller ensuite, en laissant leurs chefs dans ce
+palais, prendre les places qui leur etaient assignees sous les
+fenetres et dans les cours du Louvre.
+
+Il pouvait ainsi, d'un seul coup, d'un seul bloc, en masse, embrasser
+d'un coup d'oeil et presque compter ses ennemis, renseigne de temps en
+temps par Chicot, cache derriere son fauteuil royal; averti par un
+signe de la reine mere, ou reveille par quelques fremissements des
+infimes ligueurs, plus impatients que leurs chefs, parce qu'ils
+etaient moins avant qu'eux dans le secret.
+
+Tout a coup M. de Monsoreau entra.
+
+--Tiens, dit Chicot, regarde donc, Henriquet.
+
+--Que veux-tu que je regarde?
+
+--Regarde ton grand veneur, pardieu! il en vaut bien la peine; il est
+assez pale et assez crotte pour meriter d'etre vu.
+
+--En effet, dit le roi, c'est lui-meme.
+
+Henri fit un signe a M. de Monsoreau; le grand veneur s'approcha.
+
+--Comment etes-vous au Louvre, monsieur? demanda Henri. Je vous
+croyais a Vincennes, occupe a nous detourner un cerf.
+
+--Le cerf etait, en effet, detourne a sept heures du matin, sire;
+mais, voyant que midi etait pret a sonner et que je n'avais aucune
+nouvelle, j'ai craint qu'il ne vous fut arrive malheur, et je suis
+accouru.
+
+--En verite? fit le roi.
+
+--Sire, dit le comte, si j'ai manque a mon devoir, n'attribuez cette
+faute qu'a un exces de devouement.
+
+--Oui, monsieur, dit Henri, et croyez bien que je l'apprecie.
+
+--Maintenant, reprit le comte avec hesitation, si Votre Majeste exige
+que je retourne a Vincennes, comme je suis rassure....
+
+--Non, non, restez, notre grand veneur; cette chasse etait une
+fantaisie qui nous etait passee par la tete, et qui s'en est allee
+comme elle etait venue; restez, et ne vous eloignez pas; j'ai besoin
+d'avoir autour de moi des gens qui me sont devoues, et vous venez de
+vous ranger vous-meme parmi ceux sur le devouement desquels je puis
+compter.
+
+Monsoreau s'inclina.
+
+--Ou Votre Majeste veut-elle que je me tienne? demanda le comte.
+
+--Veux-tu me le donner pour une demi-heure? demanda tout bas Chicot a
+l'oreille du roi.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour le tourmenter un peu. Qu'est-ce que cela te fait? Tu me dois
+bien un dedommagement pour m'obliger d'assister a une ceremonie aussi
+fastidieuse que celle que tu nous promets.
+
+--Eh bien, prends-le.
+
+--J'ai eu l'honneur de demander a Votre Majeste ou elle desirait que
+je prisse place? demanda une seconde fois le comte.
+
+--Je croyais vous avoir repondu: "Ou vous voudrez." Derriere mon
+fauteuil, par exemple. C'est la que je mets mes amis.
+
+--Venez ca, notre grand veneur, dit Chicot en livrant a M. de
+Monsoreau une portion du terrain qu'il s'etait reserve pour lui tout
+seul, et flairez-moi un peu ces gaillards-la. Voila un gibier qui se
+peut detourner sans limier. Ventre de biche! monsieur le comte, quel
+fumet! Ce sont les cordonniers qui passent, ou plutot qui sont passes;
+puis, voici les tanneurs. Mort de ma vie! notre grand veneur, si vous
+perdez la trace de ceux-ci, je vous declare que je vous ote le brevet
+de votre charge!
+
+M. de Monsoreau faisait semblant d'ecouter, ou plutot il ecoutait sans
+entendre. Il etait fort affaire et regardait tout autour de lui avec
+une preoccupation qui echappa d'autant moins au roi, que Chicot eut le
+soin de la lui faire remarquer.
+
+--Eh! dit-il tout bas au roi, sais-tu ce que chasse en ce moment ton
+grand veneur?
+
+--Non; que chasse-t-il?
+
+--Il chasse ton frere d'Anjou.
+
+--Ce n'est pas a vue, en tout cas, dit Henri en riant.
+
+--Non, c'est au juger. Tiens-tu a ce qu'il ignore ou il est?
+
+--Mais je ne serais pas fache, je l'avoue, qu'il fit fausse route.
+
+--Attends, attends, dit Chicot, je vais le lancer sur une piste, moi.
+On dit que le loup a le fumet du renard; il s'y trompera. Demande-lui
+seulement ou est la comtesse.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Demande toujours, tu verras.
+
+--Monsieur le comte, dit Henri, qu'avez-vous donc fait de madame de
+Monsoreau? Je ne l'apercois pas parmi ces dames?
+
+Le comte tressaillit comme si un serpent l'eut mordu au pied.
+
+Chicot ce grattait le bout du nez en clignant des yeux a l'adresse du
+roi.
+
+--Sire, repondit le grand veneur, madame la comtesse etait malade,
+l'air de Paris lui est mauvais, et elle est partie cette nuit, apres
+avoir sollicite et obtenu conge de la reine, avec le baron de Meridor,
+son pere.
+
+--Et vers quelle partie de la France s'achemine-t-elle? demanda le
+roi, enchante d'avoir une occasion de detourner la tete tandis que les
+tanneurs passaient.
+
+--Vers l'Anjou, son pays, sire.
+
+--Le fait est, dit Chicot gravement, que l'air de Paris ne sied point
+aux femmes enceintes: _Gravidis uxoribus Lutetia inclemens._ Je te
+conseille d'imiter l'exemple du comte, Henri, et d'envoyer aussi la
+reine quelque part quand elle le sera....
+
+Monsoreau palit et regarda furieusement Chicot, qui, le coude appuye
+sur le fauteuil royal et le menton dans sa main, paraissait fort
+attentif a considerer les passementiers qui suivaient immediatement
+les tanneurs.
+
+--Et qui vous a dit, monsieur l'impertinent, que madame la comtesse
+fut enceinte? murmura Monsoreau.
+
+--Ne l'est-elle point? dit Chicot; voila ce qui serait plus
+impertinent, ce me semble, a supposer.
+
+--Elle ne l'est pas, monsieur.
+
+--Tiens, tiens, tiens, dit Chicot, as-tu entendu, Henri? il parait que
+ton grand veneur a commis la meme faute que toi: il a oublie de
+rapprocher les chemises de Notre-Dame.
+
+Monsoreau ferma ses poings et devora sa colere, apres avoir lance a
+Chicot un regard de haine et de menace auquel Chicot repondit en
+enfoncant son chapeau sur ses yeux et en faisant jouer, comme un
+serpent, la mince et longue plume qui ombrageait son feutre.
+
+Le comte vit que le moment etait mal choisi, et secoua la tete, comme
+pour faire tomber de son front les nuages dont il etait charge.
+
+Chicot se desassombrit a son tour, et, passant de l'air matamore au
+plus gracieux sourire:
+
+--Cette pauvre comtesse, ajouta-t-il, elle est dans le cas de perir
+d'ennui par les chemins!
+
+--J'ai dit au roi, repondit Monsoreau, qu'elle voyageait avec son
+pere.
+
+--Soit, c'est respectable, un pere, je ne dis pas non; mais ce n'est
+pas amusant; et, si elle n'avait que ce digne baron pour la distraire
+par les chemins... mais heureusement....
+
+--Quoi? demanda vivement le comte.
+
+--Quoi, quoi? repondit Chicot.
+
+--Que veut dire: heureusement?
+
+--Ah! ah! c'etait une ellipse que vous faisiez, monsieur le comte.
+
+Le comte haussa les epaules.
+
+--Je vous demande bien pardon, notre grand veneur. La forme
+interrogatoire dont vous venez de vous servir s'appelle une ellipse.
+Demandez plutot a Henri, qui est un philologue?
+
+--Oui, dit Henri, mais que signifiait ton adverbe.
+
+--Quel adverbe?
+
+--_Heureusement._
+
+--Heureusement signifiait heureusement. Heureusement, disais-je, et,
+en cela, j'admirais la bonte de Dieu. Heureusement donc qu'il existe a
+l'heure qu'il est, par les chemins, quelques-uns de nos amis, et des
+plus facetieux meme, qui, s'ils rencontrent la comtesse, la
+distrairont a coup sur; et, ajouta negligemment Chicot, comme ils
+suivent la meme route, il est probable qu'ils la rencontreront. Oh! je
+les vois d'ici. Les vois-tu, Henri, toi qui es un homme d'imagination?
+Les vois-tu sur un beau chemin vert, caracolant avec leurs chevaux, et
+contant a madame la comtesse cinquante gaillardises dont elle pame, la
+chere dame?
+
+Second poignard, plus acere que le premier, plante dans la poitrine du
+grand veneur.
+
+Cependant il n'y avait pas moyen d'eclater; le roi etait la, et Chicot
+avait, momentanement du moins, un allie dans le roi; aussi, avec une
+affabilite qui temoignait des efforts qu'il avait du faire pour
+dompter sa mechante humeur:
+
+--Quoi! vous avez des amis qui voyagent vers l'Anjou? dit-il en
+caressant Chicot du regard et de la voix.
+
+--Vous pourriez meme dire nous avons, monsieur le comte, car ces
+amis-la sont encore plus vos amis que les miens.
+
+--Vous m'etonnez, monsieur Chicot, dit le comte; je ne connais
+personne qui....
+
+--Bon! faites le mysterieux.
+
+--Je vous jure.
+
+--Vous en avez si bien, monsieur le comte, et meme ce vous sont des
+amis si chers, que tout a l'heure, par habitude, car vous savez
+parfaitement qu'ils sont sur la route de l'Anjou, que tout a l'heure,
+par habitude, je vous les ai vu chercher dans la foule, inutilement,
+bien entendu.
+
+--Moi, fit le comte, vous m'avez vu?
+
+--Oui, vous, le grand veneur, le plus pale de tous les grands veneurs
+passes, presents et futurs, depuis Nemrod jusqu'a M. d'Autefort, votre
+predecesseur.
+
+--Monsieur Chicot!
+
+--Le plus pale, je le repete: _Veritas veritatum._ Ceci est un
+--barbarisme, attendu qu'il n'y a jamais qu'une verite, vu que, s'il y
+--en avait deux, il y en aurait au moins une qui ne serait pas vraie;
+--mais vous n'etes pas philologue, cher monsieur Esau.
+
+--Non, monsieur, je ne le suis pas; voila donc pourquoi je vous
+prierai de revenir tout directement a ces amis dont vous me parliez,
+et de vouloir bien, si cependant cette surabondance d'imagination
+qu'on remarque en vous vous le permet, et de vouloir bien nommer ces
+amis par leurs veritables noms.
+
+--Eh! vous repetez toujours la meme chose. Cherchez, monsieur le grand
+veneur. Morbleu! cherchez, c'est votre metier de detourner les betes,
+temoin ce malheureux cerf que vous avez derange ce matin, et qui ne
+devait point s'attendre a cela de votre part. Si l'on venait vous
+empecher de dormir, vous, est-ce que vous seriez content?
+
+Les yeux de Monsoreau erraient avec effroi sur l'entourage de Henri.
+
+--Quoi! s'ecria-t-il en voyant une place vide pres du roi.
+
+--Allons donc! dit Chicot.
+
+--M. le duc d'Anjou, s'ecria le grand veneur.
+
+--Taiaut, taiaut! dit le Gascon, voila la bete lancee.
+
+--Il est parti aujourd'hui! exclama le comte.
+
+--Il est parti aujourd'hui, repondit Chicot, mais il est possible
+qu'il _ait_ parti hier au soir. Vous n'etes pas philologue, monsieur;
+mais demandez au roi, qui l'est. Quand, c'est-a-dire a quel moment a
+disparu ton frere, Henriquet?
+
+--Cette nuit, repondit le roi.
+
+--Le duc, le duc est parti, murmura Monsoreau bleme et tremblant. Ah!
+mon Dieu! mon Dieu! que me dites-vous la, sire?
+
+--Je ne dis pas, reprit le roi, que mon frere soit parti; je dis
+seulement que, cette nuit, il a disparu, et que ses meilleurs amis ne
+savent point ou il est.
+
+--Oh! fit le comte avec colere, si je croyais cela!....
+
+--Eh bien, eh bien, que feriez-vous? d'ailleurs, voyez un peu le grand
+malheur, quand il conterait quelque douceur a madame de Monsoreau?
+C'est le galant de la famille que notre ami Francois; il l'etait pour
+le roi Charles IX, du temps que le roi Charles IX vivait, et il l'est
+pour le roi Henri III, qui a autre chose a faire que d'etre galant.
+Que diable! c'est bien le moins qu'il y ait a la cour un prince qui
+represente l'esprit francais!
+
+--Le duc, le duc parti! repeta Monsoreau, en etes-vous bien sur,
+monsieur?
+
+--Et vous? demanda Chicot.
+
+Le grand veneur se tourna encore une fois vers la place occupee
+ordinairement par le duc pres de son frere, place qui continuait de
+demeurer vide.
+
+--Je suis perdu, murmura-t-il avec un mouvement si marque pour fuir,
+que Chicot le retint.
+
+--Tenez-vous donc tranquille, mordieu! vous ne faites que bouger, et
+cela fait mal au coeur au roi. Mort de ma vie! je voudrais bien etre a
+la place de votre femme, ne fut-ce que pour voir tout le jour un
+prince a deux nez, et pour entendre M. Aurilly, qui joue du luth comme
+feu Orphee. Quelle chance elle a, votre femme! quelle chance!
+
+Monsoreau frissonna de colere.
+
+--Tout doux, monsieur le grand veneur, dit Chicot, cachez donc votre
+joie! voici la seance qui s'ouvre; c'est indecent de manifester ainsi
+ses passions; ecoutez le discours du roi.
+
+Force fut au grand veneur de se tenir a sa place; car, en effet, petit
+a petit la salle du Louvre s'etait remplie: il demeura donc immobile
+et dans l'attitude du ceremonial. Toute l'assemblee avait pris seance;
+M. de Guise venait d'entrer et de plier le genou devant le roi, non
+sans jeter, lui aussi, un regard de surprise inquiete sur le siege
+laisse vacant par M. le duc d'Anjou.
+
+Le roi se leva. Les herauts commanderent la silence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF QUI N'ETAIT NI SON ALTESSE LE DUC D'ANJOU
+NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE.
+
+
+Messieurs, dit le roi au milieu du plus profond silence, et apres
+s'etre assure que d'Epernon, Schomberg, Maugiron et Quelus, remplaces
+dans leur garde par un poste de dix Suisses, etaient venus le
+rejoindre et se tenaient derriere lui; Messieurs, un roi entend
+egalement, place qu'il est, pour ainsi dire, entre le ciel et la
+terre, les voix qui viennent d'en haut et les voix qui viennent d'en
+bas, c'est-a-dire ce que commande Dieu et ce que demande son peuple.
+C'est une garantie pour tous mes sujets, et je comprends aussi
+parfaitement cela, que l'association de tous les pouvoirs reunis en un
+seul faisceau pour defendre la foi catholique. Aussi ai-je pour
+agreable le conseil que nous a donne mon cousin de Guise. Je declare
+donc la sainte Ligue bien et dument autorisee et instituee, et, comme
+il faut qu'un si grand corps ait une bonne et puissante tete, comme il
+importe que le chef appele a soutenir l'Eglise soit un des fils les
+plus zeles de l'Eglise, et que ce zele lui soit impose par sa nature
+meme et sa charge, je prends un prince chretien pour le mettre a la
+tete de la Ligue, et je declare que desormais ce chef s'appellera....
+
+Henri fit a dessein une pause.
+
+Le vol d'un moucheron eut fait evenement au milieu de l'immobilite
+generale.
+
+Henri repeta.
+
+--Et je declare que ce chef s'appellera Henri de Valois, roi de France
+et de Pologne.
+
+Henri, en prononcant ces paroles, avait hausse la voix avec une sorte
+d'affectation, en signe de triomphe et pour echauffer l'enthousiasme
+de ses amis prets a eclater, comme aussi pour achever d'ecraser les
+ligueurs dont les sourds murmures decelaient le mecontentement, la
+surprise et l'epouvante.
+
+Quant au duc de Guise, il etait demeure aneanti: de larges gouttes de
+sueur coulaient de son front; il echangea un regard avec le duc de
+Mayenne et le cardinal son frere, qui se tenaient au milieu des deux
+groupes de chefs, l'un a sa droite, l'autre a sa gauche.
+
+Monsoreau, plus etonne que jamais de l'absence du duc d'Anjou,
+commenca a se rassurer en se rappelant les paroles de Henri III.
+
+En effet, le duc pouvait etre disparu sans etre parti.
+
+Le cardinal quitta sans affectation le groupe dans lequel il se
+trouvait et se glissa jusqu'a son frere.
+
+--Francois, lui dit-il a l'oreille, ou je me trompe fort, ou nous ne
+sommes plus en surete ici. Hatons-nous de prendre conge, car la
+populace est etrange, et le roi qu'elle execrait hier va devenir son
+idole pour quelques jours.
+
+--Soit, dit Mayenne, partons. Attendez notre frere ici: moi, je vais
+preparer la retraite.
+
+--Allez.
+
+Pendant ce temps, le roi avait signe l'acte prepare sur la table et
+dresse d'avance par M. de Morvilliers, la seule personne qui fut, avec
+la reine mere, dans la connaissance du secret; puis il avait, de ce
+ton goguenard qu'il savait si bien prendre dans l'occasion, dit en
+nasillant a M. de Guise:
+
+--Signez donc, mon beau cousin.
+
+Et il lui avait passe la plume.
+
+Puis, lui designant la place du bout du doigt:
+
+--La, la, avait-il dit, au-dessous de moi. Maintenant passez a M. le
+cardinal et a M. le duc de Mayenne.
+
+Mais le duc de Mayenne etait deja au bas des degres et le cardinal
+dans l'autre chambre.
+
+Le roi remarqua leur absence.
+
+--Alors, passez a M. le grand veneur, dit-il.
+
+Le duc signa, passa la plume au grand veneur, et fit un mouvement pour
+se retirer.
+
+--Attendez, dit le roi.
+
+Et, pendant que Quelus reprenait d'un air narquois la plume des mains
+de M. de Monsoreau, et que non seulement toute la noblesse presente,
+mais encore tous les chefs de corporations convoques pour ce grand
+evenement s'appretaient a signer au-dessous du roi, et sur des
+feuilles volantes auxquelles devaient faire suite les differents
+registres ou, la veille, chacun avait pu, qu'il fut petit ou grand,
+noble ou vilain, inscrire son nom en toutes lettres, pendant ce temps,
+le roi disait au duc de Guise:
+
+--Mon cousin, c'etait votre avis, je crois: faire, pour garde de notre
+capitale, une bonne armee avec toutes les forces de la Ligue? L'armee
+est faite et convenablement faite, puisque le general naturel des
+Parisiens, c'est le roi.
+
+--Assurement, sire, repondit le duc sans trop savoir ce qu'il disait.
+
+--Mais je n'oublie pas, continua le roi, que j'ai une autre armee a
+commander, et que ce commandement appartient de droit au premier homme
+de guerre du royaume. Tandis que moi je commanderai a la Ligue, allez
+donc commander l'armee, mon cousin.
+
+--Et quand dois-je partir? demanda le duc.
+
+--Sur-le-champ, repondit le roi.
+
+--Henri! Henri! fit Chicot que l'etiquette empecha de courir sus au
+roi pour l'arreter en pleine harangue, comme il en avait bonne envie.
+
+Mais, comme le roi ne l'avait pas entendu, ou, s'il l'avait entendu,
+ne l'avait pas compris, il s'avanca reverencieusement, tenant a la
+main une enorme plume, et, se faisant jour jusqu'a ce qu'il fut pres
+du roi:
+
+--Tu te tairas, j'espere, double niais, lui dit-il tout bas.
+
+Mais il etait deja trop tard. Le roi, comme nous l'avons vu, avait
+deja annonce au duc de Guise sa nomination, et lui remettait son
+brevet signe a l'avance, et cela malgre tous les gestes et toutes les
+grimaces du Gascon.
+
+Le duc de Guise prit son brevet et sortit.
+
+Le cardinal l'attendait a la porte de la salle, et le duc de Mayenne
+les attendait tous deux a la porte du Louvre.
+
+Ils monterent a cheval a l'instant meme, et dix minutes ne s'etaient
+pas ecoulees, que tous trois etaient hors de Paris.
+
+Le reste de l'assemblee se retira peu a peu. Les uns criaient: Vive le
+roi! les autres: Vive la Ligue!
+
+--Au moins, dit Henri en riant, j'ai resolu un grand probleme.
+
+--Oh! oui, murmura Chicot, tu es un fier mathematicien, va!
+
+--Sans doute, reprit le roi, en faisant pousser a tous ces coquins les
+deux cris opposes,je suis parvenu a leur faire crier la meme chose.
+
+--_Sta bene!_ dit la reine mere a Henri en lui serrant la main.
+
+--Crois cela et bois du lait, dit le Gascon; elle enrage: ses Guises
+sont presque aplatis du coup.
+
+--Oh! sire, sire, s'ecrierent les favoris en s'approchant
+tumultueusement du roi, la sublime imagination que vous avez eue la!
+
+--Ils croient que l'argent va leur pleuvoir comme manne, dit Chicot a
+l'autre oreille du roi.
+
+Henri fut reconduit en triomphe a son appartement; au milieu du
+cortege qui accompagnait et suivait le roi, Chicot jouait le role du
+detracteur antique en poursuivant son maitre de ses lamentations.
+
+Cette persistance de Chicot a rappeler au demi-dieu du jour qu'il
+n'etait qu'un homme frappa le roi au point qu'il congedia tout le
+monde et demeura seul avec Chicot.
+
+--Ah ca! dit Henri en se retournant vers le Gascon, savez-vous que
+vous n'etes jamais content, maitre Chicot, et que cela devient
+assommant? Que diable! ce n'est pas de la complaisance que je vous
+demande, c'est du bon sens.
+
+--Tu as raison, Henri, dit Chicot, car c'est ce dont tu as le plus
+besoin.
+
+--Conviens, au moins, que le coup est bien joue?
+
+--C'est justement de cela que je ne veux pas convenir.
+
+--Ah! tu es jaloux, monsieur le roi de France!
+
+--Moi, Dieu m'en garde! je choisirais mieux mes sujets de jalousie.
+
+--Corbleu! monsieur l'epilogueur!....
+
+--Oh! quel amour-propre feroce!
+
+--Voyons, suis-je, ou non, roi de la Ligue?
+
+--Certainement, et c'est incontestable, tu l'es. Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Mais tu n'es plus roi de France.
+
+--Et qui donc est roi de France?
+
+--Tout le monde, excepte toi, Henri; ton frere d'abord.
+
+--Mon frere! de qui veux-tu parler?
+
+--De M. d'Anjou, parbleu!
+
+--Que je tiens prisonnier?
+
+--Oui, car, tout prisonnier qu'il est, il est sacre, et toi, tu ne
+l'es pas.
+
+--Par qui est-il sacre?
+
+--Par le cardinal de Guise; en verite, Henri, je te conseille de
+parler encore de ta police; on sacre un roi a Paris devant
+trente-trois personnes, en pleine eglise Sainte-Genevieve, et tu ne le
+sais pas.
+
+--Ouais; et tu le sais, toi?
+
+--Certainement que je le sais.
+
+--Et comment peux-tu savoir ce que je ne sais pas?
+
+--Ah! parce que tu fais faire ta police par M. de Morvilliers, et que
+moi je fais ma police moi-meme.
+
+Le roi fronca le sourcil.
+
+--Nous avons donc deja, comme roi de France, sans compter Henri de
+Valois, nous avons Francois d'Anjou, puis nous avons encore, voyons,
+dit Chicot en ayant l'air de chercher, nous avons encore le duc de
+Guise.
+
+--Le duc de Guise?
+
+--Le duc de Guise, Henri de Guise, Henri le Balafre. Je repete donc:
+nous avons encore le duc de Guise.
+
+--Beau roi, en verite, que j'exile, que j'envoie a l'armee!
+
+--Bon! comme si on ne t'avait pas exile en Pologne, toi; comme s'il
+n'y avait pas plus pres de La Charite au Louvre que de Cracovie a
+Paris! Ah! il est vrai que tu l'envoies a l'armee; voila ou est la
+finesse du coup, l'habilete de la botte; tu l'envoies a l'armee,
+c'est-a-dire que tu mets trente mille hommes sous ses ordres; ventre
+de biche! et quelle armee! une vraie armee... ce n'est pas comme ton
+armee de la Ligue... Non... une armee de bourgeois, c'est bon pour
+Henri de Valois, roi des mignons; a Henri de Guise, il faut une armee
+de soldats, et de quels soldats! durs, aguerris, roussis par le canon,
+capables de devorer vingt armees de la Ligue; de sorte que si, etant
+roi de fait, Henri de Guise avait un jour la sotte fantaisie de le
+devenir de nom, il n'aurait qu'a tourner ses trompettes du cote de la
+capitale, et dire: "En avant! avalons Paris d'une bouchee, et Henri de
+Valois et le Louvre avec." Ils le feraient, les droles, je les
+connais.
+
+--Vous oubliez une chose seulement dans votre argumentation, illustre
+politique que vous etes, dit Henri.
+
+--Ah! dame, cela c'est possible, surtout si ce que j'oublie est un
+quatrieme roi.
+
+--Non; vous oubliez, dit Henri avec un supreme dedain, que, pour
+songer a regner sur la France, quand c'est un Valois qui porte la
+couronne, il faut un peu regarder en arriere et compter ses ancetres.
+Que pareille idee vienne a M. d'Anjou, passe encore; il est de race a
+y pretendre, lui, ses aieux sont les miens; il peut y avoir lutte et
+balance entre nous, car, entre nous, c'est une question de
+primogeniture, et voila tout. Mais M. de Guise... allons donc, maitre
+Chicot! allez etudier le blason, notre ami, et dites-nous si les
+fleurs de lis de France ne sont pas de meilleure maison que les
+merlettes de Lorraine.
+
+--Eh! eh! fit Chicot, voila justement ou est l'erreur, Henri.
+
+--Comment, ou est l'erreur?
+
+--Sans doute. M. de Guise est de bien meilleure maison que tu ne
+crois, va.
+
+--De meilleure maison que moi peut-etre? dit Henri en souriant.
+
+--Il n'y a pas de peut-etre, mon petit Henriquet.
+
+--Vous etes fou, monsieur Chicot.
+
+--Dame! c'est mon titre.
+
+--Mais je dis veritablement fou, mais je dis fou a lier. Allez
+apprendre a lire, mon ami.
+
+--Eh bien, Henri, dit Chicot, toi qui sais lire, toi qui n'as pas
+besoin de retourner comme moi a l'ecole, lis un peu ceci.
+
+Et Chicot tira de sa poitrine le parchemin sur lequel Nicolas David
+avait ecrit la genealogie que nous connaissons, celle-la meme qui
+etait revenue d'Avignon, approuvee par le pape, et qui faisait
+descendre Henri de Guise de Charlemagne.
+
+Henri palit des qu'il eut jete les yeux sur le parchemin, et reconnut,
+pres de la signature du legat, le sceau de saint Pierre.
+
+--Qu'en dis-tu, Henri? demanda Chicot, les fleurs de lis sont un peu
+distancees, hein? Ventre de biche! les merlettes me paraissent vouloir
+voler aussi haut que l'aigle de Cesar; prends-y garde, mon fils!
+
+--Mais par quels moyens t'es-tu procure cette genealogie?
+
+--Moi, est-ce que je m'occupe de ces choses-la? elle est venue me
+trouver toute seule.
+
+--Mais ou etait-elle avant de venir te trouver?
+
+--Sous le traversin d'un avocat?
+
+--Et comment s'appelait cet avocat?
+
+--Maitre Nicolas David.
+
+--Ou etait-il?
+
+--A Lyon.
+
+--Et qui l'a ete prendre a Lyon, sous le traversin de cet avocat?
+
+--Un de mes bons amis.
+
+--Que fait cet ami?
+
+--Il preche.
+
+--C'est donc un moine?
+
+--Juste.
+
+--Et qui se nomme?
+
+--Gorenflot.
+
+--Comment! s'ecria Henri; cet abominable ligueur qui a fait ce
+discours incendiaire a Sainte-Genevieve, et qui, hier, dans les rues
+de Paris, m'insultait?
+
+--Te rappelles-tu l'histoire de Brutus qui faisait le fou....
+
+--Mais c'est donc un profond politique que ton genovesain?
+
+--Avez-vous entendu parler de M. Machiavelli, secretaire de la
+republique de Florence? votre grand'mere est son eleve.
+
+--Alors il a soustrait cette piece a l'avocat.
+
+--Ah! bien oui, soustrait, il la lui a prise de force.
+
+--A Nicolas David, a ce spadassin?
+
+--A Nicolas David, a ce spadassin.
+
+--Mais il est donc brave, ton moine?
+
+--Comme Bayard!
+
+--Et, ayant fait ce beau coup, il ne s'est pas encore presente devant
+moi pour recevoir sa recompense?
+
+--Il est rentre humblement dans son couvent, et il ne demande qu'une
+chose, c'est qu'on oublie qu'il en est sorti.
+
+--Mais il est-donc modeste!
+
+--Comme saint Crepin.
+
+--Chicot, foi de gentilhomme, ton ami aura la premiere abbaye vacante,
+dit le roi.
+
+--Merci pour lui, Henri.
+
+Puis a lui-meme:
+
+--Ma foi, se dit Chicot, le voila entre Mayenne et Valois, entre une
+corde et une prebende; sera-t-il pendu? sera-t-il abbe? Bien fin qui
+pourrait le dire. En tous cas, s'il dort encore, il doit faire en ce
+moment-ci de droles de reves.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+ETEOCLE ET POLYNICE.
+
+
+Cette journee de la Ligue finissait tumultueuse et brillante comme
+elle avait commence.
+
+Les amis du roi se rejouissaient; les predicateurs de la Ligue se
+preparaient a canoniser frere Henri, et s'entretenaient, comme on
+avait fait autrefois pour saint Maurice, des grandes actions
+guerrieres de Valois, dont la jeunesse avait ete si eclatante.
+
+Les favoris disaient: "Enfin le renard a devine le piege."
+
+Et, comme le caractere de la nation francaise est principalement
+l'amour-propre, et que les Francais n'aiment pas les chefs d'une
+intelligence inferieure, les conspirateurs eux-memes se rejouissaient
+d'etre joues par leur roi.
+
+Il est vrai que les principaux d'entre eux s'etaient mis a l'abri.
+
+Les trois princes lorrains, comme on l'a vu, avaient quitte Paris a
+franc etrier, et leur agent principal, M. de Monsoreau, allait sortir
+du Louvre pour faire ses preparatifs de depart, dans le but de
+rattraper le duc d'Anjou.
+
+Mais, au moment ou il allait mettre le pied sur le seuil, Chicot
+l'aborda. Le palais etait vide de ligueurs, le Gascon ne craignait
+plus rien pour son roi.
+
+--Ou allez-vous donc en si grande hate, monsieur le grand veneur?
+demanda-t-il.
+
+--Aupres de Son Altesse, repondit laconiquement le comte.
+
+--Aupres de Son Altesse?
+
+--Oui! je suis inquiet de monseigneur. Nous ne vivons pas dans un
+temps ou les princes puissent se mettre en route sans une bonne suite.
+
+--Oh! celui-la est si brave, dit Chicot, qu'il en est temeraire.
+
+Le grand veneur regarda le Gascon.
+
+--En tout cas, lui dit-il, si vous etes inquiet, je le suis bien plus
+encore, moi!
+
+--De qui?
+
+--Toujours de la meme Altesse.
+
+--Pourquoi?
+
+--Vous ne savez pas ce que l'on dit?
+
+--Ne dit-on pas qu'il est parti? demanda le comte.
+
+--On dit qu'il est mort, souffla tout bas le Gascon a l'oreille de son
+interlocuteur.
+
+--Bah! fit Monsoreau avec une intonation de surprise qui n'etait pas
+exempte d'une certaine joie; vous disiez qu'il etait en route.
+
+--Dame! on me l'avait persuade. Je suis de si bonne foi, moi, que je
+crois toutes les bourdes qu'on me conte; mais maintenant, voyez-vous,
+j'ai tout lieu de croire, pauvre prince! que, s'il est en route, c'est
+pour l'autre monde.
+
+--Voyons, qui vous donne ces funebres idees?
+
+--Il est entre au Louvre hier, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, puisque j'y suis entre avec lui.
+
+--Eh bien, on ne l'en a pas vu sortir.
+
+--Du Louvre?
+
+--Non.
+
+--Mais Aurilly?
+
+--Disparu!
+
+--Mais ses gens?
+
+--Disparus! disparus! disparus!
+
+--C'est une raillerie, n'est-ce pas, monsieur Chicot?
+
+--Demandez!
+
+--A qui?
+
+--Au roi.
+
+--On n'interroge point Sa Majeste?
+
+--Bah! il n'y a que maniere de s'y prendre.
+
+--Voyons, dit le comte, je ne puis rester dans un pareil doute.
+
+Et, quittant Chicot, ou plutot marchant devant lui, il s'achemina vers
+le cabinet du roi.
+
+Sa Majeste venait de sortir.
+
+--Ou est alle le roi? demanda le grand veneur; je dois lui rendre
+compte de certains ordres qu'il m'a donnes.
+
+--Chez M. le duc d'Anjou, lui repondit celui auquel il s'adressait.
+
+--Chez M. le duc d'Anjou! dit le comte a Chicot; le prince n'est donc
+pas mort?
+
+--Heu! fit le Gascon, m'est avis qu'il n'en vaut guere mieux.
+
+Pour le coup, les idees du grand veneur s'embrouillerent tout a fait:
+il devenait certain que M. d'Anjou n'avait pas quitte le Louvre.
+Certains bruits qu'il recueillit, certains mouvements de gens
+d'office, lui confirmerent la verite.
+
+Or, comme il ignorait les veritables causes de l'absence du prince,
+cette absence l'etonnait au dela de toute mesure dans un moment si
+decisif.
+
+Le roi, en effet, etait alle chez le duc d'Anjou; mais, comme le grand
+veneur, malgre le grand desir ou il etait de savoir ce qui se passait
+chez le prince, ne pouvait y penetrer, force lui fut d'attendre les
+nouvelles dans le corridor.
+
+Nous avons dit que, pour assister a la seance, les quatre mignons
+s'etaient fait remplacer par des Suisses; mais, aussitot la seance
+finie, malgre l'ennui que leur causait la garde qu'ils montaient pres
+du prince, le desir d'etre desagreables a Son Altesse en lui apprenant
+le triomphe du roi l'avait emporte sur l'ennui, et ils etaient venus
+reprendre leur poste, Schomberg et d'Epernon dans le salon, Maugiron
+et Quelus dans la chambre meme de Son Altesse.
+
+Francois, de son cote, s'ennuyait mortellement, de cet ennui terrible
+double d'inquietudes, et, il faut le dire, la conversation de ces
+messieurs n'etait pas faite pour le distraire.
+
+--Vois-tu, disait Quelus a Maugiron d'un bout de la chambre a l'autre,
+et comme si le prince n'eut point ete la, vois-tu, Maugiron, je
+commence, depuis une heure seulement, a apprecier notre ami Valois; en
+verite, c'est un grand politique.
+
+--Explique ton dire, repondit Maugiron en se carrant dans une chaise
+longue.
+
+--Le roi a parle tout haut de la conspiration, donc il la dissimulait;
+s'il la dissimulait, c'est qu'il la craignait; s'il en a parle tout
+haut, c'est qu'il ne la craint plus.
+
+--Voila qui est logique, repondit Maugiron.
+
+--S'il ne la craint plus, il va la punir; tu connais Valois: il brille
+certainement par un grand nombre de qualites, mais sa resplendissante
+personne est assez obscure a l'endroit de la clemence.
+
+--Accorde.
+
+--Or, s'il punit la susdite conspiration, ce sera par un proces; s'il
+y a proces, nous allons jouir, sans nous deranger, d'une seconde
+representation de l'affaire d'Amboise.
+
+--Beau spectacle, morbleu!
+
+--Oui, et dans lequel nos places sont marquees d'avance, a moins
+que....
+
+--A moins que... c'est possible encore... a moins qu'on ne laisse de
+cote les formes judiciaires, a cause de la position des accuses, et
+qu'on arrange cela sous le manteau de la cheminee, comme on dit.
+
+--Je suis pour ce dernier avis, dit Maugiron; c'est assez comme cela
+que se traitent d'habitude les affaires de famille, et cette derniere
+conspiration est une veritable affaire de famille.
+
+Aurilly lanca un coup d'oeil inquiet au prince.
+
+--Ma foi, dit Maugiron, je sais une chose, moi: c'est qu'a la place du
+roi je n'epargnerais pas les grosses tetes, en verite, parce qu'ils
+sont deux fois plus coupables que les autres en se permettant de
+conspirer; ces messieurs se croient toute conspiration permise. Je dis
+donc que j'en sanglerais un ou deux, un surtout, mais la, carement;
+puis je nouerais tout le fretin. La Seine est profonde au devant de
+Nesle, et a la place du roi, parole d'honneur, je ne resisterais pas a
+la tentation.
+
+--En ce cas, dit Quelus, je crois qu'il ne serait point mal de faire
+revivre la fameuse invention des sacs.
+
+--Et quelle etait cette invention? demanda Maugiron.
+
+--Une fantaisie royale qui date de 1350 a peu pres; voici la chose: on
+enfermait un homme dans un sac en compagnie de trois ou quatre chats,
+puis on jetait le tout a l'eau. Les chats, qui ne peuvent pas souffrir
+l'humidite, ne se sentaient pas plutot dans la Seine qu'ils s'en
+prenaient a l'homme de l'accident qui leur arrivait; alors il se
+passait dans ce sac des choses que malheureusement on ne pouvait pas
+voir.
+
+--En verite, dit Maugiron, tu es un puits de science, Quelus, et ta
+conversation est des plus interessantes.
+
+--On pourrait ne pas appliquer cette invention aux chefs: les chefs
+ont toujours droit de reclamer le benefice de decapitation en place
+publique ou de l'assassinat dans quelque coin; mais comme tu le
+disais, au fretin, et par le fretin j'entends les favoris, les
+ecuyers, les maitres d'hotel, les joueurs de luth....
+
+--Messieurs! balbutia Aurilly pale de terreur.
+
+--Ne reponds donc pas, Aurilly, dit Francois, cela ne peut s'adresser
+a moi ni par consequent a ma maison: on ne raille pas les princes du
+sang en France.
+
+--Non, on les traite plus serieusement, dit Quelus, on leur coupe le
+cou; Louis XI ne s'en privait pas, lui, le grand roi! temoin M. de
+Nemours.
+
+Les mignons en etaient la de leur dialogue, lorsqu'on entendit du
+bruit dans le salon; puis la porte de la chambre s'ouvrit, et le roi
+parut sur le seuil.
+
+Francois se leva.
+
+--Sire, s'ecria-t-il, j'en appelle a votre justice du traitement
+indigne que me font subir vos gens.
+
+Mais Henri ne parut ni avoir vu ni avoir entendu son frere.
+
+--Bonjour, Quelus, dit Henri en baisant son favori sur les deux joues;
+bonjour, mon enfant, la vue me rejouit l'ame; et toi, mon pauvre
+Maugiron, comment allons-nous?
+
+--Je m'ennuie a perir, dit Maugiron; j'avais cru, quand je me suis
+charge de garder votre frere, sire, qu'il etait plus divertissant que
+cela. Fi! l'ennuyeux prince! est-ce bien le fils de votre pere et de
+votre mere?
+
+--Sire, vous l'entendez, dit Francois, est-il donc dans vos intentions
+royales que l'on insulte ainsi votre frere?
+
+--Silence, monsieur, dit Henri sans se retourner, je n'aime pas que
+mes prisonniers se plaignent.
+
+--Prisonnier tant qu'il vous plaira, mais ce prisonnier n'en est pas
+moins votre....
+
+--Le titre que vous invoquez est justement celui qui vous perd dans
+mon esprit. Mon frere, coupable, est coupable deux fois.
+
+--Mais s'il ne l'est pas?
+
+--Il l'est!
+
+--De quel crime?
+
+--De m'avoir deplu, monsieur.
+
+--Sire, dit Francois humilie, nos querelles de famille ont-elles
+besoin d'avoir des temoins?
+
+--Vous avez raison, monsieur. Mes amis, laissez-moi donc causer un
+instant avec monsieur mon frere.
+
+--Sire, dit tout bas Quelus, ce n'est pas prudent a Votre Majeste de
+rester entre deux ennemis.
+
+--J'emmene Aurilly, dit Maugiron a l'autre oreille du roi.
+
+Les deux gentilshommes emmenerent Aurilly, a la fois brulant de
+curiosite et mourant d'inquietude.
+
+--Nous voici donc seuls, dit le roi.
+
+--J'attendais ce moment avec impatience, sire.
+
+--Et moi aussi, Ah! vous en voulez a ma couronne, mon digne Eteocle;
+ah! vous vous faisiez de la Ligue un moyen et du trone un but. Ah!
+l'on vous sacrait dans un coin de Paris, dans une eglise perdue, pour
+vous montrer tout a coup aux Parisiens tout reluisant d'huile sainte?
+
+--Helas! dit Francois, qui sentait peu a peu la colere du roi, Votre
+Majeste ne me laisse pas parler.
+
+--Pourquoi faire? dit Henri, pour mentir, ou pour me dire du moins des
+choses que je sais aussi bien que vous? Mais non, vous mentiriez, mon
+frere; car l'aveu de ce que vous avez fait, ce serait l'aveu que vous
+meritez la mort. Vous mentiriez, et c'est une honte que je vous
+epargne.
+
+--Mon frere, mon frere, dit Francois eperdu, est-ce bien votre
+intention de m'abreuver de pareils outrages?
+
+--Alors, si ce que je vous dis peut etre tenu pour outrageant, c'est
+moi qui mens, et je ne demande pas mieux que de mentir. Voyons,
+parlez, parlez, j'ecoute; apprenez-nous comment vous n'etes pas un
+deloyal, et, qui pis est, un maladroit.
+
+--Je ne sais ce que Votre Majeste veut dire, et elle semble avoir pris
+a tache de me parler par enigmes.
+
+--Alors je vais vous expliquer mes paroles, moi, s'ecria Henri d'une
+voix pleine de menaces et qui vibrait a la portee des oreilles de
+Francois: oui, vous avez conspire contre moi, comme vous avez
+autrefois conspire contre mon frere Charles; seulement autrefois
+c'etait a l'aide du roi de Navarre, aujourd'hui c'est a l'aide du duc
+de Guise. Beau projet, que j'admire et qui vous eut fait une riche
+place dans l'histoire des usurpateurs. Il est vrai qu'autrefois vous
+rampiez comme un serpent, et qu'aujourd'hui vous voulez mordre comme
+un lion; apres la perfidie, la force ouverte; apres le poison, l'epee.
+
+--Le poison! Que voulez-vous dire, monsieur? s'ecria Francois, pale de
+rage et cherchant, comme cet Eteocle a qui Henri l'avait compare, une
+place ou frapper Polynice avec ses regards de flamme, a defaut de
+glaive et de poignard. Quel poison?
+
+--Le poison avec lequel tu as assassine notre frere Charles; le poison
+que tu destinais a Henri de Navarre, ton associe. Il est connu, va, ce
+poison fatal; notre mere en a deja use tant de fois! Voila sans doute
+pourquoi tu y as renonce a mon egard; voila pourquoi tu as voulu
+prendre des airs de capitaine, en commandant les milices de la Ligue.
+Mais regarde-moi bien en face, Francois, continua Henri en faisant
+vers son frere un pas menacant, et demeure bien convaincu qu'un homme
+de ta trempe ne tuera jamais un homme de la mienne.
+
+Francois chancela sous le poids de cette terrible attaque; mais, sans
+egards, sans misericorde pour son prisonnier, le roi reprit:
+
+--L'epee! l'epee! je voudrais bien te voir dans cette chambre seul a
+seul avec moi, tenant une epee. Je t'ai deja vaincu en fourberie,
+Francois, car, moi aussi, j'ai pris les chemins tortueux pour arriver
+au trone de France; mais ces chemins, il fallait les franchir en
+passant sur le ventre d'un million de Polonais; a la bonne heure! Si
+vous voulez etre fourbe, soyez-le, mais de cette facon; si vous voulez
+m'imiter, imitez-moi, mais pas en me rapetissant. Voila des intrigues
+royales, voila de la fourberie digne d'un capitaine; donc, je le
+repete, en ruses tu es vaincu, et dans un combat loyal tu serais tue;
+ne songe donc plus a lutter d'une facon ni de l'autre; car, des a
+present, j'agis en roi, en maitre, en desposte; des a present, je te
+surveille dans tes oscillations, je te poursuis dans tes tenebres, et
+a la moindre hesitation, a la moindre obscurite, au moindre doute,
+j'etends ma large main sur toi, chetif, et je te jette pantelant a la
+hache de mon bourreau.
+
+Voila ce que j'avais a te dire relativement a nos affaires de famille,
+mon frere; voila pourquoi je voulais te parler tete a tete, Francois;
+voila pourquoi je vais ordonner a mes amis de te laisser seul cette
+nuit, afin que, dans la solitude, tu puisses mediter mes paroles. Si
+la nuit porte veritablement conseil, comme on dit, ce doit etre
+surtout aux prisonniers.
+
+--Ainsi, murmura le duc, par un caprice de Votre Majeste, sur un
+soupcon qui ressemble a un mauvais reve que vous auriez fait, me voila
+tombe dans votre disgrace?
+
+--Mieux que cela Francois: te voila tombe sous ma justice.
+
+--Mais au moins, sire, fixez un terme a ma captivite, que je sache a
+quoi m'en tenir.
+
+--Quand on vous lira votre jugement, vous le saurez.
+
+--Ma mere! ne pourrais-je pas voir ma mere?
+
+--Pourquoi faire? Il n'y avait que trois exemplaires au monde du
+fameux livre de chasse que mon pauvre frere Charles a devore, c'est le
+mot, et les deux autres sont: l'un a Florence et l'autre a Londres.
+D'ailleurs, je ne suis pas un Nemrod, moi, comme mon pauvre frere.
+Adieu! Francois.
+
+Le prince tomba atterre sur un fauteuil.
+
+--Messieurs, dit le roi en rouvrant la porte, messieurs, M. le duc
+d'Anjou m'a demande la liberte de reflechir cette nuit a une reponse
+qu'il doit me faire demain matin. Vous le laisserez donc seul dans sa
+chambre, sauf les visites de precaution que, de temps en temps, vous
+croirez devoir faire. Vous trouverez peut-etre votre prisonnier un peu
+exalte par la conversation que nous venons d'avoir ensemble; mais
+souvenez-vous qu'en conspirant contre moi M. le duc d'Anjou a renonce
+au titre de mon frere; il n'y a par consequent ici qu'un captif et des
+gardes; pas de ceremonies: si le captif vous desoblige,
+avertissez-moi; j'ai la Bastille sous ma main, et dans la Bastille,
+maitre Laurent Testu, le premier homme du monde pour dompter les
+rebelles humeurs.
+
+--Sire! sire! murmura Francois tentant un dernier effort,
+souvenez-vous que je suis votre...
+
+--Vous etiez aussi le frere du roi Charles IX, je crois, dit Henri.
+
+--Mais, au moins, qu'on me rende mes serviteurs, mes amis.
+
+--Plaignez-vous! je me prive des miens pour vous les donner.
+
+Et Henri referma la porte sur la face de son frere, qui recula pale et
+chancelant jusqu'a son fauteuil, dans lequel il tomba.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+COMMENT ON NE PERD PAS TOUJOURS SON TEMPS EN FOUILLANT DANS LES
+ARMOIRES VIDES.
+
+
+La scene que venait d'avoir le duc d'Anjou avec le roi lui avait fait
+considerer sa position comme tout a fait desesperee. Les mignons ne
+lui avaient rien laisse ignorer de ce qui s'etait passe au Louvre: ils
+lui avaient montre la defaite de MM. de Guise et le triomphe de Henri
+plus grands encore qu'ils n'etaient en realite, il avait entendu la
+voix du peuple criant, chose qui lui avait paru incomprehensible
+d'abord. Vive le roi et Vive la Ligue! Il se sentait abandonne des
+principaux chefs, qui, eux aussi, avaient a defendre leurs personnes.
+Abandonne de sa famille, decimee par les empoisonnements et par les
+assassinats, divisee par les ressentiments et les discordes, il
+soupirait en tournant les yeux vers ce passe que lui avait rappele le
+roi, et en songeant que, dans sa lutte contre Charles IX, il avait au
+moins pour confidents, ou plutot pour dupes, ces deux ames devouees,
+ces deux epees flamboyantes qu'on appelait Coconnas et la Mole.
+
+Le regret de certains avantages perdus est le remords pour beaucoup de
+consciences.
+
+Pour la premiere fois de sa vie, en se sentant seul et isole, M.
+d'Anjou eprouva comme une espece de remords d'avoir sacrifie la Mole
+et Coconnas.
+
+Dans ce temps-la, sa soeur Marguerite l'aimait, le consolait. Comment
+avait-il recompense sa soeur Marguerite?
+
+Restait sa mere, la reine Catherine. Mais sa mere ne l'avait jamais
+aime. Elle ne s'etait jamais servie de lui que comme il se serait
+servi des autres, c'est-a-dire a titre d'instrument; et Francois se
+rendait justice. Une fois aux mains de sa mere, il sentait qu'il ne
+s'appartenait pas plus que le vaisseau ne s'appartient au milieu de
+l'Ocean lorsque souffle la tempete.
+
+Il songea que, recemment encore, il avait pres de lui un coeur qui
+valait tous les coeurs, une epee qui valait toutes les epees.
+
+Bussy, le brave Bussy, lui revint tout entier a la memoire.
+
+Ah! pour le coup, ce fut alors que le sentiment qu'eprouva Francois
+ressembla a du remords, car il avait desoblige Bussy pour plaire a
+Monsoreau; il avait voulu plaire a Monsoreau, parce que Monsoreau
+savait son secret, et voila tout a coup que ce secret, dont menacait
+toujours Monsoreau, etait parvenu a la connaissance du roi, de sorte
+que Monsoreau n'etait plus a craindre.
+
+Il s'etait donc brouille avec Bussy inutilement et surtout
+gratuitement, action qui, comme l'a dit depuis un grand politique,
+etait bien plus qu'un crime: c'etait une faute.
+
+Or quel avantage c'eut ete pour le prince, dans la situation ou il se
+trouvait, que de savoir que Bussy, Bussy reconnaissant, et par
+consequent fidele, veillait sur lui; Bussy l'invincible; Bussy le
+coeur loyal; Bussy le favori de tout le monde, tant un coeur loyal et
+une lourde main font d'amis a quiconque a recu l'un de Dieu et l'autre
+du hasard!
+
+Bussy veillant sur lui, c'etait la liberte probable, c'etait la
+vengeance certaine.
+
+Mais, comme nous l'avons dit, Bussy, blesse au coeur, boudait le
+prince et s'etait retire sous sa tente, et le prisonnier restait avec
+cinquante pieds de hauteur a franchir pour descendre dans les fosses,
+et quatre mignons a mettre hors de combat pour penetrer jusqu'au
+corridor.
+
+Sans compter que les cours etaient pleines de Suisses et de soldats.
+
+Aussi, de temps en temps, il revenait a la fenetre et plongeait son
+regard jusqu'au fond des fosses; mais une pareille hauteur etait
+capable de donner le vertige aux plus braves, et M. d'Anjou etait loin
+d'etre a l'epreuve des vertiges.
+
+Outre cela, d'heure en heure, un des gardiens du prince, soit
+Schomberg, soit Maugiron, tantot d'Epernon, tantot Quelus, entrait, et
+sans s'inquieter de la presence du prince, quelquefois meme sans le
+saluer, faisait sa tournee, ouvrant les portes et les fenetres,
+fouillant les armoires et les bahuts, regardant sous les lits et sous
+les tables, s'assurant meme que les rideaux etaient a leur place, et
+que les draps n'etaient point decoupes en lanieres.
+
+De temps en temps, ils se penchaient en dehors du balcon, et les
+quarante-cinq pieds de hauteur les rassuraient.
+
+--Ma foi, dit Maugiron en rentrant de faire sa perquisition, moi j'y
+renonce; je demande a ne plus bouger du salon, ou, le jour, nos amis
+viennent nous voir, et a ne plus me reveiller, la nuit, de quatre
+heures en quatre heures, pour aller faire visite a M. le duc d'Anjou.
+
+--C'est qu'aussi, dit d'Epernon, on voit bien que nous sommes de
+grands enfants, et que nous avons toujours ete capitaines, et jamais
+soldats: nous ne savons pas, en verite, interpreter une consigne.
+
+--Comment cela? demanda Quelus.
+
+--Sans doute; que veut le roi? c'est que nous gardions M. d'Anjou, et
+non pas que nous le regardions.
+
+--D'autant mieux, dit Maugiron, qu'il est bon a garder, mais qu'il
+n'est pas beau a regarder.
+
+--Fort bien, dit Schomberg; mais songeons a ne point nous relacher de
+notre surveillance, car le diable est fin.
+
+--Soit, dit d'Epernon, mais il ne suffit pas d'etre fin, ce me semble,
+pour passer sur le corps a quatre gaillards comme nous.
+
+Et d'Epernon, se redressant, frisa superbement sa moustache.
+
+--Il a raison, dit Quelus.
+
+--Bon! repondit Schomberg, crois-tu donc M. le duc d'Anjou assez niais
+pour essayer de s'enfuir precisement par notre galerie? S'il tient
+absolument a se sauver, il fera un trou dans le mur.
+
+--Avec quoi? il n'a pas d'armes.
+
+--Il a les fenetres, dit assez timidement Schomberg, qui se rappelait
+avoir lui-meme mesure la profondeur des fosses.
+
+--Ah! les fenetres! il est charmant, sur ma parole, s'ecria d'Epernon;
+bravo, Schomberg, les fenetres! c'est-a-dire que tu sauterais
+quarante-cinq pieds de hauteur?
+
+--J'avoue que quarante-cinq pieds....
+
+--Eh bien, lui qui boite, lui qui est lourd, lui qui est peureux
+comme....
+
+--Toi, dit Schomberg.
+
+--Mon cher, dit d'Epernon, tu sais bien que je n'ai peur que des
+fantomes, ca, c'est une affaire de nerfs.
+
+--C'est, dit gravement Quelus, que tous ceux qu'il a tues en duel lui
+sont apparus la meme nuit.
+
+--Ne rions pas, dit Maugiron; j'ai lu une foule d'evasions
+miraculeuses... avec les draps, par exemple.
+
+--Ah! pour ceci, l'observation de Maugiron est des plus sensees, dit
+d'Epernon. Moi, j'ai vu, a Bordeaux, un prisonnier qui s'etait sauve
+avec ses draps.
+
+--Tu vois! dit Schomberg.
+
+--Oui, reprit d'Epernon; mais il avait les reins casses et la tete
+fendue; son drap s'etait trouve d'une trentaine de pieds trop court,
+il avait ete force de sauter, de sorte que l'evasion etait complete:
+son corps s'etait sauve de sa prison, et son ame s'etait sauvee de son
+corps.
+
+--Eh bien, d'ailleurs, s'il s'echappe, dit Quelus, cela nous fera une
+chasse au prince du sang; nous le poursuivrons, nous le traquerons,
+et, en le traquant, sans faire semblant de rien, et nous tacherons de
+lui casser quelque chose.
+
+--Et alors, mordieu! nous rentrerons dans notre role, s'ecria
+Maugiron: nous sommes des chasseurs et non des geoliers.
+
+La peroraison parut concluante, et l'on parla d'autre chose, tout en
+decidant neanmoins que, d'heure en heure, on continuerait de faire une
+visite dans la chambre de M. d'Anjou.
+
+Les mignons avaient parfaitement raison en ceci: que le duc d'Anjou ne
+tenterait jamais de fuir de vive force, et que, d'un autre cote, il ne
+se deciderait jamais a une evasion perilleuse on difficile.
+
+Ce n'est pas qu'il manquat d'imagination, le digne prince, et, nous
+devons meme le dire, son imagination se livrait a un furieux travail,
+tout en se promenant de son lit au fameux cabinet occupe, pendant deux
+ou trois nuits, par la Mole, quand Marguerite l'avait recueilli
+pendant la soiree de la Saint-Barthelemy.
+
+De temps en temps, la figure pale du prince allait se coller aux
+carreaux de la fenetre donnant dans les fosses du Louvre. Au dela des
+fosses s'etendait une greve d'une quinzaine de pieds de large, et, au
+dela de cette greve, on voyait, au milieu de l'obscurite, se derouler
+la Seine, calme comme un miroir.
+
+De l'autre cote, au milieu des tenebres, se dressait comme un geant
+immobile: c'etait la tour de Nesle.
+
+Le duc d'Anjou avait suivi le coucher du soleil dans toutes ses
+phases; il avait suivi, avec l'interet qu'accorde le prisonnier a ces
+sortes de spectacles, la degradation de la lumiere et les progres de
+l'obscurite. Il avait contemple cet admirable spectacle du vieux
+Paris, avec ses toits dores, a une heure de distance, par les derniers
+feux du soleil, et argentes par les premiers rayons de la lune; puis,
+peu a peu, il s'etait senti saisi d'une grande terreur en voyant
+d'immenses nuages rouler au ciel et annoncer, en s'accumulant
+au-dessus du Louvre, un orage pour la nuit.
+
+Entre autres faiblesses, le duc d'Anjou avait celle de trembler au
+bruit de la foudre.
+
+Alors il eut donne bien des choses pour que les mignons le gardassent
+encore a vue, dussent-ils l'insulter en le gardant.
+
+Cependant il n'y avait pas moyen de les rappeler: c'etait donner trop
+beau jeu a leurs railleries.
+
+Il essaya de se jeter sur son lit, impossible de dormir; il voulut
+lire, les caracteres tourbillonnaient devant ses yeux comme des
+diables noirs; il tenta de boire, le vin lui parut amer; il frola du
+bout des doigts le luth d'Aurilly reste suspendu a la muraille, mais
+il sentit que la vibration des cordes agissait sur ses nerfs de telle
+facon qu'il avait envie de pleurer.
+
+Alors il se mit a jurer comme un paien et a briser tout ce qu'il
+trouva a la portee de sa main. C'etait un defaut de famille, et l'on y
+etait habitue dans le Louvre.
+
+Les mignons entr'ouvrirent la porte pour voir d'ou venait cet horrible
+sabbat; puis, ayant reconnu que c'etait le prince qui se distrayait,
+ils avaient referme la porte, ce qui avait double la colere du
+prisonnier.
+
+Il venait justement de briser une chaise, quand un cliquetis au son
+duquel on ne se meprend jamais, un cliquetis cristallin retentit du
+cote de la fenetre, et en meme temps M. d'Anjou ressentit une douleur
+assez aigue a la hanche.
+
+Sa premiere idee fut qu'il etait blesse d'un coup d'arquebuse, et que
+ce coup lui etait tire par un emissaire du roi.
+
+--Ah! traitre! ah! lache! s'ecria le prisonnier, tu me fais arquebuser
+comme tu me l'avais promis. Ah! je suis mort!
+
+Et il se laissa aller sur le tapis.
+
+Mais, en tombant, il posa la main sur un objet assez dur, plus inegal
+et surtout plus gros que ne l'est la balle d'une arquebuse.
+
+--Oh! une pierre, dit-il, c'est donc un coup de fauconneau? mais
+encore, j'eusse entendu l'explosion.
+
+Et, en meme temps, il retira et allongea la jambe; quoique la douleur
+eut ete assez vive, le prince n'avait evidemment rien de casse.
+
+Il ramassa la pierre et examina le carreau.
+
+La pierre avait ete lancee si rudement, quelle avait plutot troue que
+brise la vitre.
+
+La pierre paraissait enveloppee dans un papier.
+
+Alors les idees du duc commencerent a changer de direction. Cette
+pierre, au lieu de lui etre lancee par quelque ennemi, ne lui
+venait-elle pas, au contraire, de quelque ami?
+
+La sueur lui monta au front; l'esperance, comme l'effroi, a ses
+angoisses.
+
+Le duc s'approcha de la lumiere.
+
+En effet, autour de la pierre, un papier etait roule et maintenu avec
+une soie nouee de plusieurs noeuds. Le papier avait naturellement
+amorti la durete du silex, qui, sans cette enveloppe, eut certes cause
+au prince une douleur plus vive que celle qu'il avait ressentie.
+
+Briser la soie, derouler le papier et le lire, fut pour le duc
+l'affaire d'une seconde: il etait completement ressuscite.
+
+Une lettre! murmura-t-il en jetant autour de lui un regard furtif.
+
+Et il lut:
+
+ "Etes-vous las de garder la chambre? aimez-vous le grand air et la
+ liberte? Entrez dans le cabinet ou la reine de Navarre avait cache
+ votre pauvre ami, M. de la Mole; ouvrez l'armoire, et, en deplacant
+ le tasseau du bas, vous trouverez un double fond: dans ce double
+ fond, il y a une echelle de soie, attachez-la vous-meme au balcon,
+ deux bras vigoureux vous roidiront l'echelle au bas du fosse. Un
+ cheval, vite comme la pensee, vous menera en lieu sur.
+
+ "UN AMI."
+
+
+--Un ami! s'ecria le prince; un ami! oh! je ne savais pas avoir un
+ami. Quel est donc cet ami qui songe a moi?
+
+Et le duc reflechit un moment; mais, ne sachant sur qui arreter sa
+pensee, il courut regarder a la fenetre; il ne vit personne.
+
+--Serait-ce un piege? murmura le prince, chez lequel la peur
+s'eveillait, le premier de tous les sentiments.
+
+--Mais d'abord, ajouta-t-il, on peut savoir si cette armoire a un
+double fond, et si, dans ce double fond, il y a une echelle.
+
+Le duc alors, sans changer la lumiere de place, et resolu, pour plus
+de precaution, au simple temoignage de ses mains, se dirigea vers ce
+cabinet dont tant de fois jadis il avait pousse la porte avec un coeur
+palpitant, alors qu'il s'attendait a y trouver madame la reine de
+Navarre, eblouissante de cette beaute que Francois appreciait plus
+qu'il ne convenait peut-etre a un frere.
+
+Cette fois encore, il faut l'avouer, le coeur battait au duc avec
+violence.
+
+Il ouvrit l'armoire a tatons, explora toutes les planches, et, arrive
+a celle d'en bas, apres avoir pese au fond et pese sur le devant, il
+pesa sur un des cotes, et sentit la planche qui faisait la bascule.
+
+Aussitot il introduisit sa main dans la cavite et sentit au bout de
+ses doigts le contact d'une echelle de soie.
+
+Comme un voleur qui s'enfuit avec sa proie, le duc se sauva dans sa
+chambre emportant son tresor.
+
+Dix heures sonnerent, le duc songea aussitot a la visite qui avait
+lieu toutes les heures; il se hata de cacher son echelle sous le
+coussin d'un fauteuil et s'assit dessus.
+
+Elle etait si artistement faite, qu'elle tenait parfaitement cachee
+dans l'etroit espace ou le duc l'avait enfouie.
+
+En effet, cinq minutes ne s'etaient pas ecoulees, que Maugiron parut
+en robe de chambre, tenant une epee nue sous son bras gauche et un
+bougeoir de la main droite.
+
+Tout en entrant chez le duc, il continuait de parler a ses amis.
+
+--L'ours est en fureur, dit une voix, il cassait tout il n'y a qu'un
+instant: prends garde qu'il ne te devore, Maugiron.
+
+--Insolent! murmura le duc.
+
+--Je crois que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser la
+parole, dit Maugiron de son air le plus impertinent.
+
+Le duc, pret a eclater, se contint en reflechissant qu'une querelle
+entrainerait une perte de temps et ferait peut-etre manquer son
+evasion.
+
+Il devora son ressentiment et fit pivoter son fauteuil de maniere a
+tourner le dos au jeune homme.
+
+Maugiron, suivant les donnees traditionnelles, s'approcha du lit pour
+examiner les draps, et de la fenetre pour reconnaitre la presence des
+rideaux; il vit bien une vitre cassee, mais il songea que c'etait le
+duc qui, dans sa colere, l'avait brisee ainsi.
+
+--Ouais, Maugiron, cria Schomberg, es-tu deja mange, que tu ne dis
+mot? Dans ce cas, soupire au moins, qu'on sache au moins a quoi s'en
+tenir et qu'on te venge.
+
+Le duc faisait craquer ses doigts d'impatience.
+
+--Non pas, dit Maugiron. Au contraire, mon ours est fort doux et tout
+a fait dompte.
+
+Le duc sourit silencieusement au milieu des tenebres.
+
+Quant a Maugiron, sans meme saluer le prince, ce qui etait la moindre
+politesse qu'il dut a un si haut seigneur, il sortit, et, en sortant,
+il ferma la porte a double tour.
+
+Le prince le laissa faire, puis, lorsque la clef eut cesse de grincer
+dans la serrure:
+
+--Messieurs, murmura-t-il, prenez garde a vous, c'est un animal
+tres-fin qu'un ours.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+VENTRE SAINT-GRIS.
+
+
+Reste seul, le duc d'Anjou, sachant qu'il avait au moins une heure de
+tranquillite devant lui, tira son echelle de cordes de dessous son
+coussin, la deroula, en examina chaque noeud, en sonda chaque echelon,
+tout cela avec la plus minutieuse prudence.
+
+--L'echelle est bonne, dit-il, et, en ce qui depend d'elle, on ne me
+l'offre point comme un moyen de me briser les cotes.
+
+Alors il la deploya toute, compta trente-huit echelons distants de
+quinze pouces chacun.
+
+--Allons, la longueur est suffisante, pensa-t-il; rien a craindre
+encore de ce cote.
+
+Il resta un instant pensif.
+
+--Ah! j'y songe, dit-il, ce sont ces damnes mignons qui m'envoient
+cette echelle: je l'attacherai au balcon, ils me laisseront faire, et
+tandis que je descendrai, ils viendront couper les liens, voila le
+piege.
+
+Puis, reflechissant encore:
+
+--Eh! non, dit-il, ce n'est pas possible; ils ne sont point assez
+niais pour croire que je m'exposerai a descendre sans barricader la
+porte, et, la porte barricadee, ils ont du calculer que j'aurai le
+temps de fuir avant qu'ils l'aient enfoncee.--Ainsi ferai-je, dit-il
+en regardant autour de lui, ainsi ferais-je certainement si je me
+decidais a fuir.--Cependant, comment supposer que je croirai a
+l'innocence de cette echelle trouvee dans une armoire de la reine de
+Navarre? Car, enfin, quelle personne au monde, excepte ma soeur
+Marguerite, pourrait connaitre l'existence de cette echelle?--Voyons,
+repeta-t-il, quel est l'ami? Le billet est signe: _Un ami_. Quel est
+l'ami du duc d'Anjou qui connait si bien le fond des armoires de mon
+appartement ou de celui de ma soeur?
+
+Le duc achevait a peine de formuler cet argument, qui lui semblait
+victorieux, que, relisant le billet pour en reconnaitre l'ecriture, si
+la chose etait possible, il fut pris d'une idee soudaine.
+
+--Bussy! s'ecria-t-il.
+
+En effet, Bussy, que tant de dames adoraient, Bussy qui semblait un
+heros a la reine de Navarre, laquelle poussait, elle l'avoue elle-meme
+dans ses Memoires, des cris d'effroi chaque fois qu'il se battait en
+duel; Bussy discret, Bussy verse dans la science des armoires,
+n'etait-ce pas, selon toute probabilite, Bussy, le seul de tous ses
+amis sur lequel le duc pouvait veritablement compter, n'etait-ce pas
+Bussy qui avait envoye le billet?
+
+Et la perplexite du prince s'augmenta encore.
+
+Tout se reunissait cependant pour persuader au duc d'Anjou que
+l'auteur du billet etait Bussy. Le duc ne connaissait pas tous les
+motifs que le gentilhomme avait de lui en vouloir, puisqu'il ignorait
+son amour pour Diane de Meridor; il est vrai qu'il s'en doutait
+quelque peu; comme le duc avait aime Diane, il devait comprendre la
+difficulte qu'il y avait pour Bussy a voir cette belle jeune femme
+sans l'aimer, mais ce leger soupcon ne s'effacait pas moins devant les
+probabilites. La loyaute de Bussy ne lui avait pas permis de demeurer
+oisif tandis qu'on enchainait son maitre; Bussy avait ete seduit par
+les dehors aventureux de cette expedition; il avait voulu se venger du
+duc a sa facon, c'est-a-dire en lui rendant la liberte. Plus de doute,
+c'etait Bussy qui avait ecrit, c'etait Bussy qui attendait.
+
+Pour achever de s'eclaircir, le prince s'approcha de la fenetre, il
+vit, dans le brouillard qui montait de la riviere, trois silhouettes
+oblongues qui devaient etre des chevaux, et deux especes de pieux qui
+semblaient plantes sur la greve: ce devait etre deux hommes.
+
+Deux hommes, c'etait bien cela: Bussy et son fidele le Haudoin.
+
+--La tentation est devorante, murmura le duc, et le piege, si piege il
+y a, est tendu trop artistement pour qu'il y ait honte a moi de m'y
+laisser prendre.
+
+Francois alla regarder au trou de la serrure du salon; il vit ses
+quatre gardiens; deux dormaient, deux autres avaient herite de
+l'echiquier de Chicot et jouaient aux echecs.
+
+Il eteignit sa lumiere.
+
+Puis il alla ouvrir sa fenetre et se pencha en dehors de son balcon.
+
+Le gouffre, qu'il essayait de sonder du regard, etait rendu plus
+effrayant encore par l'obscurite. Il recula.
+
+Mais c'est un attrait si irresistible que l'air et l'espace pour un
+prisonnier, que Francois, en rentrant dans sa chambre, se figura qu'il
+etouffait. Ce sentiment fut tellement ressenti par lui, que quelque
+chose comme le degout de la vie et l'indifference de la mort passa
+dans son esprit.
+
+Le prince, etonne, se figura que le courage lui venait.
+
+Alors, profitant de ce moment d'exaltation, il saisit l'echelle de
+soie, la fixa a son balcon par les crochets de fer qu'elle presentait
+a l'une de ses extremites, puis il retourna a la porte qu'il barricada
+de son mieux, et, bien persuade que, pour vaincre l'obstacle qu'il
+venait de creer, on serait force de perdre dix minutes, c'est-a-dire
+plus de temps qu'il ne lui en fallait pour atteindre le bas de son
+echelle, il revint a la fenetre.
+
+Il chercha alors a revoir au loin les chevaux et les hommes, mais il
+n'apercut plus rien.
+
+--J'aimerais mieux cela, murmura-t-il, fuir seul vaut mieux que fuir
+avec l'ami le mieux connu; a plus forte raison avec un ami inconnu.
+
+En ce moment, l'obscurite etait complete, et les premiers grondements
+de l'orage, qui menacait depuis une heure, commencaient a faire
+retentir le ciel, un gros nuage aux franges argentees s'etendait comme
+un elephant couche d'un cote a l'autre de la riviere; sa croupe
+s'appuyant au palais; sa trompe, indefiniment recourbee, depassant la
+tour de Nesle, et se perdant a l'extremite sud de la ville.
+
+Un eclair lezarda pour un instant le nuage immense, et il sembla au
+prince apercevoir dans le fosse, au-dessous de lui, ceux qu'il avait
+cherches inutilement sur la greve.
+
+Un cheval hennit; il n'y avait pas de doute, il etait attendu.
+
+Le duc secoua l'echelle pour s'assurer qu'elle etait solidement
+attachee, puis il enjamba la balustrade et posa le pied sur le premier
+echelon.
+
+Nul ne pourrait rendre l'angoisse terrible qui etreignait en ce moment
+le coeur du prisonnier, place entre un frele cordonnet de soie pour
+tout appui, et les menaces mortelles de son frere.
+
+Mais a peine eut-il pose le pied sur la premiere traverse de bois,
+qu'il lui sembla que l'echelle, au lieu de vaciller comme il s'y etait
+attendu, se roidissait, au contraire, et que le second echelon se
+presentait a son second pied sans que l'echelle eut fait ou paru faire
+le mouvement de rotation bien naturel en pareil cas.
+
+Etait-ce un ami ou un ennemi qui tenait le bas de l'echelle;
+etaient-ce des bras ouverts ou des bras armes qui l'attendaient au
+dernier echelon?
+
+Une terreur irresistible s'empara de Francois; il tenait encore le
+balcon de la main gauche, il fit un mouvement pour remonter.
+
+On eut dit que la personne invisible qui attendait le prince au pied
+de la muraille devinait tout se qui se passait dans son coeur, car, au
+moment meme, un petit tiraillement, bien doux et bien egal, une sorte
+de sollicitation de la soie, arriva jusqu'au pied du prince.
+
+--Voila qu'on tient l'echelle par en bas, dit-il, on ne veut donc pas
+que je tombe. Allons, du courage.
+
+Et il continua de descendre; les deux montants de l'echelle etaient
+tendus comme des batons. Francois remarqua que l'on avait soin
+d'ecarter les echelons du mur pour faciliter l'appui de son pied. Des
+lors il se laissa glisser comme une fleche, coulant sur les mains
+plutot que sur les echelons, et sacrifiant a cette rapide descente le
+pan double de son manteau.
+
+Tout a coup, au lieu de toucher la terre, qu'il sentait
+instinctivement etre proche de ses pieds, il se sentit enleve dans les
+bras d'un homme qui lui glissa a l'oreille ces trois mots:
+
+--Vous etes sauve.
+
+Alors on le porta jusqu'au revers du fosse, et la on le poussa le long
+d'un chemin pratique entre des eboulements de terre et de pierre; il
+parvint enfin a la crete; a la crete, un autre homme attendait, qui le
+saisit par le collet et le tira a lui; puis, ayant aide de meme son
+compagnon, courut, courbe comme un vieillard, jusqu'a la riviere. Les
+chevaux etaient bien ou Francois les avait vus d'abord.
+
+Le prince comprit qu'il n'y avait plus a reculer; il etait
+completement a la merci de ses sauveurs. Il courut a l'un des trois
+chevaux, sauta dessus; ses deux compagnons en firent autant. La meme
+voix qui lui avait deja parle tout bas a l'oreille lui dit avec le
+meme laconisme et le meme mystere:
+
+--Piquez.
+
+Et tous trois partirent au galop.
+
+--Cela va bien jusqu'a present, pensait tout bas le prince, esperons
+que la suite de l'aventure ne dementira point le commencement.
+
+--Merci, merci, mon brave Bussy, murmurait tout bas le prince a son
+camarade de droite, enveloppe jusqu'au nez dans un grand manteau brun.
+
+--Piquez, repondait celui-ci du fond de son manteau.
+
+Et, lui-meme donnant l'exemple, les trois chevaux et les trois
+cavaliers passaient comme des ombres.
+
+On arriva ainsi au grand fosse de la Bastille, que l'on traversa sur
+un pont improvise la veille par les ligueurs, qui, ne voulant pas que
+leurs communications fussent interrompues avec leurs amis, avaient
+avise a ce moyen, qui facilitait, comme on le voit, les relations.
+
+Les trois cavaliers se dirigerent vers Charenton. Le cheval du prince
+semblait avoir des ailes.
+
+Tout a coup le compagnon de droite sauta le fosse, et se lanca dans la
+foret de Vincennes, en disant avec son laconisme ordinaire ce seul mot
+au prince:
+
+--Venez.
+
+Le compagnon de gauche en fit autant, mais sans parler. Depuis le
+moment du depart, pas une parole n'etait sortie de la bouche de
+celui-ci.
+
+Le prince n'eut pas meme besoin de faire sentir la bride ou les genoux
+a sa monture, le noble animal sauta le fosse avec la meme ardeur
+qu'avaient montre les deux autres chevaux; et, au hennissement avec
+lequel il franchit l'obstacle, plusieurs hennissements repondirent des
+profondeurs de la foret.
+
+Le prince voulut arreter son cheval, car il craignait qu'on ne le
+conduisit a quelque embuscade.
+
+Mais il etait trop tard; l'animal etait lance de facon a ne plus
+sentir le mors; cependant, en voyant ses deux compagnons relentir sa
+course, il ralentit aussi la sienne, et Francois se trouva dans une
+sorte de clairiere ou huit ou dix hommes a cheval, ranges
+militairement, se revelaient aux yeux par le reflet de la lune qui
+argentait leur cuirasse.
+
+--Oh! oh! fit le prince, que veut dire ceci, monsieur?
+
+--Ventre Saint-Gris! s'ecria celui auquel s'adressait la question,
+cela veut dire que nous sommes saufs.
+
+--Vous, Henri, s'ecria le duc d'Anjou stupefait, vous, mon liberateur?
+
+--Eh! dit le Bearnais, en quoi cela peut-il vous etonner, ne
+sommes-nous point allies?
+
+Puis, jetant les yeux autour de lui pour chercher un second compagnon.
+
+--Agrippa, dit-il, ou diable es-tu?
+
+--Me voila, dit d'Aubigne, qui n'avait pas encore desserre les dents;
+bon! si c'est comme cela que vous arrangez vos chevaux.... Avec cela
+que vous en avez tant!
+
+--Bon! bon! dit le roi de Navarre. Ne gronde pas, pourvu qu'il en
+reste deux, reposes et frais, avec lesquels nous puissions faire une
+douzaine de lieues d'une seule traite, c'est tout ce qu'il me faut.
+
+--Mais ou me menez-vous donc, mon cousin? demanda Francois avec
+inquietude.
+
+--Ou vous voudrez, dit Henri; seulement allons-y vite, car d'Aubigne a
+raison; le roi de France a des ecuries mieux montees que les miennes,
+et il est assez riche pour crever une vingtaine de chevaux, s'il a mis
+dans sa tete de nous rejoindre.
+
+--En verite, je suis libre d'aller ou je veux? demanda Francois.
+
+--Certainement, et j'attends vos ordres, dit Henri.
+
+--Eh bien, alors, a Angers.
+
+--Vous voulez aller a Angers? A Angers, soit: c'est vrai, la vous etes
+chez vous.
+
+--Mais vous, mon cousin?
+
+--Moi, en vue d'Angers, je vous quitte, et je pique vers la Navarre,
+ou ma bonne Margot m'attend; elle doit meme fort s'ennuyer de moi!
+
+--Mais personne ne vous savait ici? dit Francois.
+
+--J'y suis venu vendre trois diamants de ma femme.
+
+--Ah! fort bien.
+
+--Et puis savoir un peu, en meme temps, si decidement la Ligue
+m'allait ruiner.
+
+--Vous voyez qu'il n'en est rien.
+
+--Grace a vous, oui.
+
+--Comment! grace a moi?
+
+--Eh! oui, sans doute: si au lieu de refuser d'etre chef de la Ligue,
+quand vous avez su qu'elle etait dirigee contre moi, vous eussiez
+accepte et fait cause commune avec mes ennemis, j'etais perdu. Aussi,
+quand j'ai appris que le roi avait puni votre refus de la prison, j'ai
+jure que je vous en tirerais, et je vous en ai tire.
+
+--Toujours aussi simple, se dit en lui-meme le duc d'Anjou; en verite,
+c'est conscience que de le tromper.
+
+--Va, mon cousin, dit en souriant le Bearnais, va dans l'Anjou. Ah!
+monsieur de Guise, vous croyez avoir ville gagnee! mais je vous envoie
+la un compagnon un peu bien genant; gare a vous!
+
+Et, comme on leur amenait les chevaux frais que Henri avait demandes,
+tous deux sauterent en selle et partirent au galop, accompagnes
+d'Agrippa d'Aubigne, qui les suivait en grondant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+LES AMIS.
+
+
+Pendant que Paris bouillonnait comme l'interieur d'une fournaise,
+madame de Monsoreau, escortee par son pere et deux de ces serviteurs
+qu'on recrutait alors comme des troupes auxiliaires pour une
+expedition, s'acheminait vers le chateau de Meridor, par etapes de dix
+lieues a la journee.
+
+Elle aussi commencait a gouter cette liberte precieuse aux gens qui
+ont souffert. L'azur du ciel et de la campagne, compare a ce ciel
+toujours menacant, suspendu comme un crepe sur les tours noires de la
+Bastille, les feuillages deja verts, les belles routes se perdant
+comme de longs rubans onduleux dans le fond des bois; tout cela lui
+paraissait frais et jeune, riche et nouveau, comme si reellement elle
+fut sortie du cercueil ou la croyait plongee son pere.
+
+Lui, le vieux baron, etait rajeuni de vingt ans. A le voir d'aplomb
+sur ses etriers, et talonnant le vieux Jarnac, on eut pris le noble
+seigneur pour un de ces epoux barbons qui accompagnent leur jeune
+fiancee en veillant amoureusement sur elle.
+
+Nous n'entreprendrons pas de decrire ce long voyage. Il n'eut d'autres
+incidents que le lever et le coucher du soleil. Quelquefois
+impatiente, Diane se jetait a bas de son lit, lorsque la lune
+argentait les vitres de sa chambre d'hotellerie, reveillait le baron,
+secouait le lourd sommeil de ses gens, et l'on partait, par un beau
+clair de lune, pour gagner quelques lieues sur le long chemin que la
+jeune femme trouvait infini.
+
+Il fallait, d'autres fois, la voir, en pleine marche, laisser passer
+devant Jarnac, tout fier de devancer les autres, puis les serviteurs,
+et demeurer seule en arriere sur un tertre, afin de regarder dans la
+profondeur de la vallee si quelqu'un ne suivait pas.... Et, lorsque la
+vallee etait deserte, lorsque Diane n'avait apercu que les troupeaux
+epars dans le paturage, ou le clocher silencieux de quelque bourg
+dresse au bout de la route, elle revenait plus impatiente que jamais.
+Alors son pere, qui l'avait suivie du coin de l'oeil, lui disait:
+
+--Ne crains rien, Diane.
+
+--Craindre quoi, mon pere?
+
+--Ne regardes-tu pas si M. de Monsoreau te suit?
+
+--Ah! c'est vrai.... Oui, je regardais cela, disait la jeune femme
+avec un nouveau regard en arriere.
+
+Ainsi, de crainte en crainte, d'espoir en deception, Diane arriva,
+vers la fin du huitieme jour, au chateau de Meridor, et fut recue au
+pont-levis par madame de Saint-Luc et son mari, devenus chatelains en
+l'absence du baron.
+
+Alors commenca pour ces quatre personnes une de ces existences comme
+tout homme en a reve en lisant Virgile, Longus et Theocrite.
+
+Le baron et Saint-Luc chassaient du soir au matin. Sur les traces de
+leurs chevaux s'elancaient les piqueurs. On voyait des avalanches de
+chiens rouler du haut des collines a la poursuite d'un lievre ou d'un
+renard, et quand le tonnerre de cette cavalcade furieuse passait dans
+les bois, Diane et Jeanne, assises l'une aupres de l'autre sur la
+mousse, a l'ombre de quelque hallier, tressaillaient un moment, et
+reprenaient bientot leur tendre et mysterieuse conversation.
+
+--Raconte-moi, disait Jeanne, raconte-moi tout ce qui t'est arrive
+dans la tombe, car tu etais bien morte pour nous.... Vois, l'aubepine
+en fleurs nous jette ses dernieres miettes de neige, et les sureaux
+envoient leurs parfums enivrants. Un doux soleil se joue aux grandes
+branches des chenes. Pas un souffle dans l'air, pas un etre vivant
+dans le parc, car les daims se sont enfuis tout a l'heure en sentant
+trembler la terre, et les renards ont bien vite gagne le terrier...
+Raconte, petite soeur, raconte.
+
+--Que te disais-je?
+
+--Tu ne me disais rien. Tu es donc heureuse?... Oh! cependant ce bel
+oeil noye dans une ombre bleuatre, cette paleur nacree de tes joues,
+ce vague elan de paupiere, tandis que la bouche essaye un sourire
+jamais acheve... Diane, tu dois avoir bien des choses a me dire!
+
+--Rien, rien.
+
+--Tu es donc heureuse... avec M. de Monsoreau?
+
+Diane tressaillit.
+
+--Tu vois bien! fit Jeanne avec un tendre reproche.
+
+--Avec M. de Monsoreau! repeta Diane; pourquoi as-tu prononce ce nom?
+pourquoi viens-tu d'evoquer ce fantome au milieu de nos bois, au
+milieu de nos fleurs, au milieu de notre bonheur....
+
+--Bien, je sais maintenant pourquoi tes beaux yeux sont cercles de
+bistre, et pourquoi ils se levent si souvent vers le ciel; mais je ne
+sais pas encore pourquoi ta bouche essaye de sourire.
+
+Diane secoua tristement la tete.
+
+--Tu m'as dit, je crois, continua Jeanne en entourant de son bras
+blanc et rond les epaules de Diane, tu m'as dit que M. de Bussy
+t'avait montre beaucoup d'interet....
+
+Diane rougit si fort, que son oreille, si delicate et si ronde, parut
+tout a coup enflammee.
+
+--C'est un charmant cavalier que M. de Bussy, dit Jeanne, et elle
+chanta:
+
+ Un beau chercheur de noise,
+ C'est le seigneur d'Amboise.
+
+Diane appuya sa tete sur le sein de son amie, et murmura d'une voix
+plus douce que celle des fauvettes qui chantaient sous la feuillee:
+
+ Tendre, fidele aussi,
+ C'est le brave....
+
+--Bussy!... dis-le donc, acheva Jeanne en appuyant un joyeux baiser
+sur les yeux de son amie.
+
+--Assez de folies, dit Diane tout a coup; M. de Bussy ne pense plus a
+Diane de Meridor.
+
+--C'est possible, dit Jeanne; mais je croirais assez qu'il plait
+beaucoup a Diane de Monsoreau.
+
+--Ne me dis pas cela.
+
+--Pourquoi? est-ce que cela te deplait?
+
+Diane ne repondit pas.
+
+--Je te dis que M. de Bussy ne songe pas a moi... et il fait bien...
+Oh! j'ai ete lache... murmura la jeune femme....
+
+--Que dis-tu la?
+
+--Rien, rien.
+
+--Voyons, Diane, tu vas recommencer a pleurer, a t'accuser... Toi,
+lache! toi, mon heroine; tu as ete contrainte.
+
+--Je le croyais... je voyais des dangers, des gouffres sous mes pas...
+A present, Jeanne, ces dangers me semblent chimeriques, ces gouffres,
+un enfant pouvait les franchir d'une enjambee. J'ai ete lache, te
+dis-je, oh! que n'ai-je eu le temps de reflechir!....
+
+--Tu me parles par enigmes.
+
+--Non, ce n'est pas encore cela, s'ecria Diane en se levant dans un
+desordre extreme. Non, ce n'est pas ma faute, c'est lui, Jeanne, c'est
+lui qui n'a pas voulu. Je me rappelle la situation qui me semblait
+terrible; j'hesitais, je flottais... mon pere m'offrait son appui et
+j'avais peur... _lui, lui_ m'offrait sa protection... mais il ne l'a
+pas offerte de facon a me convaincre; le duc d'Anjou etait contre lui.
+Le duc d'Anjou s'etait ligue avec M. de Monsoreau, diras-tu. Eh bien,
+qu'importent le duc d'Anjou et le comte de Monsoreau! Quand on veut
+bien une chose, quand on aime bien quelqu'un, oh! il n'y aurait ni
+prince ni maitre qui me retiendrait. Vois-tu, Jeanne, si une fois
+j'aimais....
+
+Et Diane, en proie a son exaltation, s'etait adossee a un chene, comme
+si, l'ame ayant brise le corps, celui-ci n'eut plus renferme assez de
+force pour se soutenir.
+
+--Voyons, calme-toi, chere amie, raisonne....
+
+--Je te dis que _nous_ avons ete _laches_.
+
+--_Nous_... Oh! Diane, de qui parles-tu la? Ce _nous_ est eloquent, ma
+Diane cherie....
+
+--Je veux dire mon pere et moi; j'espere que tu n'entends pas autre
+chose... Mon pere est un bon gentilhomme, et pouvait parler au roi;
+moi, je suis fiere et ne crains pas un homme quand je le hais... Mais,
+vois-tu! le secret de cette lachete, le voici: j'ai compris qu'_il_ ne
+m'aimait pas.
+
+--Tu te mens a toi-meme; s'ecria Jeanne;... si tu croyais cela, au
+point ou je te vois, tu irais le lui reprocher a lui-meme... Mais tu
+ne le crois pas, tu sais le contraire, hypocrite, ajouta-t-elle avec
+une tendre caresse pour son amie.
+
+--Tu es payee pour croire a l'amour, toi, repliqua Diane en reprenant
+sa place aupres de Jeanne; toi, que M. de Saint-Luc a epousee malgre
+un roi! toi, qu'il a enlevee du milieu de Paris; toi; qu'on a
+poursuivie peut-etre et qui le payes, par tes caresses, de la
+proscription et de l'exil!
+
+--Et il se trouve richement paye, dit l'espiegle jeune femme.
+
+--Mais moi,--reflechis un peu, et ne sois pas egoiste;--moi, que ce
+fougueux jeune homme pretend aimer; moi, qui ai fixe les regards de
+l'indomptable Bussy, cet homme qui ne connait pas d'obstacles, je me
+suis mariee publiquement, je me suis offerte aux yeux de toute la
+cour, et il ne m'a pas regardee; je me suis confiee a lui dans le
+cloitre de la Gypecienne: nous etions seuls, il avait Gertrude, le
+Haudoin, ses deux complices, et moi, plus complice encore!... Oh! j'y
+songe, par l'eglise meme, un cheval a la porte, il pouvait m'enlever
+dans un pan de son manteau! A ce moment, vois-tu, je le sentais
+souffrant, desole a cause de moi; je voyais ses yeux languissants, sa
+levre palie et brulee par la fievre. S'il m'avait demande de mourir
+pour rendre l'eclat a ses yeux, la fraicheur a ses levres, je serais
+morte.... Eh bien, je suis partie, et il n'a pas songe a me retenir
+par un coin de mon voile.--Attends, attends encore.... Oh! tu ne sais
+pas ce que je souffre.... Il savait que je quittais Paris, que je
+revenais a Meridor; il savait que M. de Monsoreau... tiens, j'en
+rougis... que M. de Monsoreau n'est pas mon epoux; il savait que je
+venais seule, et, tout le long de la route, chere Jeanne, je me suis
+retournee, croyant a chaque instant que j'entendais le galop de son
+cheval derriere nous. Rien! c'etait l'echo du chemin qui parlait! Je
+te dis qu'il ne pense pas a moi, et que je ne vaux pas un voyage en
+Anjou... quand il y a tant de femmes belles et courtoises a la cour du
+roi de France, dont un sourire vaut cent aveux de la provinciale
+enterree dans les halliers de Meridor. Comprends-tu maintenant? Es-tu
+convaincue? ai-je raison? suis-je oubliee, meprisee; ma pauvre Jeanne?
+
+Elle n'avait pas acheve ces mots que le feuillage du chene craqua
+violemment; une poussiere de mousse et de platre brise roula le long
+du vieux mur, et un homme, bondissant du milieu des lierres et des
+muriers sauvages, vint tomber aux pieds de Diane, qui poussa un cri
+terrible.
+
+Jeanne s'etait ecartee; elle avait vu et reconnut cet homme.
+
+--Vous voyez bien que me voici, murmura Bussy agenouille en baisant le
+bas de la robe de Diane; qu'il tenait respectueusement dans sa main
+tremblante.
+
+Diane reconnut, a son tour, la voix, le sourire du comte, et, saisie
+au coeur, hors d'elle-meme, suffoquee par ce bonheur inespere; elle
+ouvrit ses bras et se laissa tomber, privee de sentiment, sur la
+poitrine de celui qu'elle venait d'accuser d'indifference.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+LES AMANTS.
+
+
+Les pamoisons de joie ne sont jamais bien longues ni bien dangereuses.
+On en a vu de mortelles, mais l'exemple est excessivement rare.
+
+Diane ne tarda donc point a ouvrir les yeux, et se trouva dans les
+bras de Bussy; car Bussy n'avait pas voulu ceder a madame de Saint-Luc
+le privilege de recueillir le premier regard de Diane.
+
+--Oh! murmura-t-elle en se reveillant, oh! c'est affreux, comte, de
+nous surprendre ainsi.
+
+Bussy attendait d'autres paroles. Eh, qui sait? les hommes sont si
+exigeants! qui sait, disons-nous, s'il n'attendait pas autre chose que
+des paroles, lui qui avait experimente plus d'une fois les retours a
+la vie apres les pamoisons et les evanouissements?
+
+Non-seulement Diane en demeura la, mais encore elle s'arracha
+doucement des bras qui la tenaient captive et revint a son amie, qui,
+discrete d'abord, avait fait plusieurs pas sous les arbres; puis,
+curieuse comme l'est toute femme de ce charmant spectacle d'une
+reconciliation entre gens qui s'aiment, etait revenue tout doucement,
+non pas pour prendre sa part de la conversation, mais assez pres des
+interlocuteurs pour n'en rien perdre.
+
+--Eh bien, demanda Bussy, est-ce donc ainsi que vous me recevez,
+madame?
+
+--Non, dit Diane; car, en verite, monsieur de Bussy, c'est tendre,
+c'est affectueux, ce que vous venez de faire la... Mais....
+
+--Oh! de grace, pas de mais... soupira Bussy en reprenant sa place aux
+genoux de Diane.
+
+--Non, non, pas ainsi, pas a genoux, monsieur de Bussy.
+
+--Oh! laissez-moi un instant vous prier comme je le fais, dit le comte
+en joignant les mains, j'ai si longtemps envie cette place.
+
+--Oui; mais, pour la venir prendre, vous avez passe par-dessus le mur.
+Non-seulement ce n'est pas convenable a un seigneur de votre rang,
+mais c'est bien imprudent pour quelqu'un qui aurait soin de mon
+honneur.
+
+--Comment cela?
+
+--Si l'on vous avait vu, par hasard?
+
+--Qui donc m'aurait vu?
+
+--Mais nos chasseurs, qui, il y a un quart d'heure a peine, passaient
+dans le fourre, derriere le mur.
+
+--Oh! tranquillisez-vous, madame, je me cache avec trop de soin pour
+etre vu.
+
+--Cache! Oh! vraiment, dit Jeanne, c'est du supreme romanesque;
+racontez-nous cela, monsieur de Bussy.
+
+--D'abord, si je ne vous ai pas rejointe en route, ce n'est pas ma
+faute; j'ai pris un chemin et vous l'autre. Vous etes venue par
+Rambouillet, moi, par Chartres. Puis, ecoutez, et jugez si votre
+pauvre Bussy est amoureux; je n'ai point ose vous rejoindre, et je ne
+doutais pas cependant que je ne le pusse. Je sentais bien que Jarnac
+n'etait point amoureux, et que le digne animal ne s'exalterait que
+mediocrement a revenir a Meridor; votre pere aussi n'avait aucun motif
+de se hater, puisqu'il vous avait pres de lui. Mais ce n'etait pas en
+presence de votre pere, ce n'etait pas dans la compagnie de vos gens,
+que je voulais vous revoir; car j'ai plus souci que vous ne le croyez
+de vous compromettre; j'ai fait le chemin etape par etape, en mangeant
+le manche de ma houssine; le manche de ma houssine fut ma plus
+habituelle nourriture pendant ces jours.
+
+--Pauvre garcon! dit Jeanne; aussi, vois comme il est maigri.
+
+--Vous arrivates enfin, continua Bussy; j'avais pris logement au
+faubourg de la ville; je vous vis passer, cache derriere une jalousie.
+
+--Oh! mon Dieu, demanda Diane, etes-vous donc a Angers sous votre nom?
+
+--Pour qui me prenez-vous? dit en souriant Bussy; non pas, je suis un
+marchand qui voyage; voyez mon costume couleur cannelle; il ne me
+trahit pas trop, c'est une couleur qui se porte beaucoup parmi les
+drapiers et les orfevres, et, puis encore, j'ai un certain air inquiet
+et affaire qui ne messied pas a un botaniste qui cherche des simples.
+Bref, on ne m'a pas encore remarque.
+
+--Bussy, le beau Bussy, deux jours de suite dans une ville de
+province, sans avoir encore ete remarque? On ne croira jamais cela a
+la cour.
+
+--Continuez, comte, dit Diane en rougissant. Comment venez-vous de la
+ville ici, par exemple?
+
+--J'ai deux chevaux d'une race choisie; je monte l'un d'eux, je sors
+au pas de la ville, m'arretant a regarder les ecriteaux et les
+enseignes; mais, quand une fois je suis loin des regards, mon cheval
+prend un galop qui lui permet de franchir en vingt minutes les trois
+lieues et demie qu'il y a d'ici a la ville. Une fois dans le bois de
+Meridor, je m'oriente et je trouve le mur du parc; mais il est long,
+fort long, le parc est grand. Hier j'ai explore ce mur pendant plus de
+quatre heures, grimpant ca et la, esperant vous apercevoir toujours.
+Enfin, je desesperais presque, quand je vous ai apercue le soir, au
+moment ou vous rentriez a la maison; les deux grands chiens du baron
+sautaient apres vous, et madame de Saint-Luc leur tenait en l'air un
+perdreau qu'ils essayaient d'atteindre; puis vous disparutes.--Je
+sautai la; j'accourus ici, ou vous etiez tout a l'heure; je vis
+l'herbe et la mousse assidument foulees, j'en conclus que vous
+pourriez bien avoir adopte cet endroit, qui est charmant pendant le
+soleil; pour me reconnaitre alors, j'ai fait des brisees comme a la
+chasse; et, tout en soupirant, ce qui me fait un mal affreux....
+
+--Par defaut d'habitude, interrompit Jeanne en souriant.
+
+--Je ne dis pas non, madame; en soupirant donc, ce qui me fait un mal
+affreux, je le repete, j'ai repris la route de la ville; j'etais bien
+fatigue; j'avais en outre dechire mon pourpoint cannelle en montant
+aux arbres, et, cependant, malgre les accrocs de mon pourpoint, malgre
+l'oppression de ma poitrine, j'avais la joie au coeur: je vous avais
+vue.
+
+--Il me semble que voila un admirable recit, dit Jeanne, et que vous
+avez surmonte la de terribles obstacles: c'est beau et c'est heroique;
+mais moi, qui crains de monter aux arbres, j'aurais, a votre place,
+conserve mon pourpoint et surtout menage mes belles mains blanches.
+Voyez dans quel affreux etat sont les votres, tout egratignees par les
+ronces.
+
+--Oui. Mais je n'aurais pas vu celle que je venais voir.
+
+--Au contraire; j'aurais vu, et beaucoup mieux que vous ne l'aviez
+fait, Diane de Meridor, et meme madame de Saint-Luc.
+
+--Qu'eussiez-vous donc fait? demanda Bussy avec empressement.
+
+--Je fusse venu droit au pont du chateau de Meridor, et j'y fusse
+entre. M. le baron me serrait dans ses bras, madame de Monsoreau me
+placait pres d'elle a table, M. de Saint-Luc me comblait de caresse,
+madame de Saint-Luc faisait avec moi des anagrammes. C'etait la chose
+du monde la plus simple: il est vrai que la chose du monde la plus
+simple est celle dont les amoureux ne s'avisent jamais.
+
+Bussy secoua la tete avec un sourire et un regard a l'adresse de
+Diane.
+
+--Oh! non! dit-il, non. Ce que vous eussiez fait la, c'etait bon pour
+tout le monde, et non pour moi.
+
+Diane rougit comme un enfant, et le meme sourire et le meme regard se
+refleterent dans ses yeux et sur ses levres.
+
+--Allons! dit Jeanne, voila, a ce qu'il parait, que je ne comprends
+plus rien aux belles manieres!
+
+--Non! dit Bussy en secouant la tete. Non! je ne pouvais aller au
+chateau. Madame est mariee, M. le baron doit au mari de sa fille, quel
+qu'il soit, une surveillance severe.
+
+--Bien, dit Jeanne, voila une lecon de civilite que je recois; merci,
+monsieur de Bussy, car je merite de la recevoir; cela m'apprendra a me
+meler aux propos des fous.
+
+--Des fous? repeta Diane.
+
+--Des fous ou des amoureux, repondit madame de Saint-Luc, et en
+consequence....
+
+Elle embrassa Diane au front, fit une reverence a Bussy et s'enfuit.
+
+Diane la voulut retenir d'une main, mais Bussy saisit l'autre, et il
+fallut bien que Diane, si bien retenue par son amant, se decidat a
+lacher son amie.
+
+Bussy et Diane resterent donc seuls.
+
+Diane regarda madame de Saint-Luc, qui s'eloignait en cueillant des
+fleurs, puis elle s'assit en rougissant.
+
+Bussy se coucha a ses pieds.
+
+--N'est-ce pas, dit-il, que j'ai bien fait, madame, que vous
+m'approuvez?
+
+--Je ne vais pas feindre, repondit Diane, et, d'ailleurs, vous savez
+le fond de ma pensee, oui, je vous approuve, mais ici s'arretera mon
+indulgence; en vous desirant, en vous appelant comme je faisais tout a
+l'heure, j'etais insensee, j'etais coupable.
+
+--Mon Dieu! que dites-vous donc la, Diane?
+
+--Helas! comte, je dis la verite! j'ai le droit de rendre malheureux
+M. de Monsoreau, qui m'a poussee a cette extremite; mais je n'ai ce
+droit qu'en m'abstenant de rendre un autre heureux. Je puis lui
+refuser ma presence, mon sourire, mon amour; mais, si je donnais ces
+faveurs a un autre, je volerais celui-la, qui, malgre moi, est mon
+maitre.
+
+Bussy ecouta patiemment toute cette morale, fort adoucie, il est vrai,
+par la grace et la mansuetude de Diane.
+
+--A mon tour de parler, n'est-ce pas? dit-il.
+
+--Parlez, repondit Diane.
+
+--Avec franchise?
+
+--Parlez!
+
+--Eh bien, de tout ce que vous venez de dire, madame, vous n'avez pas
+trouve un mot au fond de votre coeur.
+
+--Comment?
+
+--Ecoutez-moi sans impatience, madame, vous voyez que je vous ai
+ecoutee patiemment; vous m'avez accable de sophismes.
+
+Diane fit un mouvement.
+
+--Les lieux communs de morale, continua Bussy, ne sont que cela quand
+ils manquent d'application. En echange de ces sophismes, moi, madame,
+je vais vous rendre des verites. Un homme est votre maitre,
+dites-vous; mais avez-vous choisi cet homme? Non, une fatalite vous
+l'a impose, et vous l'avez subi. Maintenant, avez-vous dessein de
+souffrir toute votre vie des suites d'une contrainte si odieuse? Alors
+c'est a moi de vous en delivrer.
+
+Diane ouvrit la bouche pour parler, Bussy l'arreta d'un signe.
+
+--Oh! je sais ce que vous m'allez repondre, dit le jeune homme. Vous
+me repondrez que, si je provoque M. de Monsoreau et si je le tue, vous
+ne me reverrez jamais.--Soit, je mourrai de douleur de ne pas vous
+revoir; mais vous vivrez libre, mais vous vivrez heureuse, mais vous
+pourrez rendre heureux un galant homme, qui dans sa joie, benira
+quelquefois mon nom, et dira: "Merci! Bussy, merci! de nous avoir
+delivres de cet affreux Monsoreau;" et vous-meme, Diane, vous qui
+n'oseriez me remercier vivant, vous me remercierez mort.
+
+La jeune femme saisit la main du comte et la serra tendrement.
+
+--Vous n'avez pas encore implore, Bussy, dit-elle, et voila que vous
+menacez deja.
+
+--Vous menacer? Oh! Dieu m'entend, et il sait quelle est mon
+intention; je vous aime si ardemment, Diane, que je n'agirai point
+comme ferait un autre homme. Je sais que vous m'aimez. Mon Dieu!
+n'allez pas vous en defendre, vous rentreriez dans la classe de ces
+esprits vulgaires dont les paroles dementent les actions. Je le sais,
+car vous l'avez avoue. Puis, un amour comme le mien, voyez-vous,
+rayonne comme le soleil, et vivifie tous les coeurs qu'il touche;
+ainsi je ne vous supplierai pas, je ne me consumerai pas en desespoir.
+Non, je me mettrai a vos genoux, que je baise, et je vous dirai, la
+main droite sur mon coeur, sur ce coeur qui n'a jamais menti ni par
+interet ni par crainte, je vous dirai: "Diane, je vous aime, et ce
+sera pour toute ma vie! Diane, je vous jure a la face du ciel que je
+mourrai pour vous, que je mourrai en vous adorant." Si vous me dites
+encore: "Partez, ne volez pas le bonheur d'un autre," je me releverai
+sans soupir, sans un signe, de cette place, ou je suis si heureux
+cependant, et je vous saluerai profondement en me disant: "Cette femme
+ne m'aime pas; cette femme ne m'aimera jamais." Alors je partirai et
+vous ne me reverrez plus jamais. Mais, comme mon devouement pour vous
+est encore plus grand que mon amour, comme mon desir de vous voir
+heureuse survivra a la certitude que je ne puis pas etre heureux
+moi-meme, comme je n'aurai pas vole le bonheur d'un autre, j'aurai le
+droit de lui voler sa vie en y sacrifiant la mienne: voila ce que je
+ferai, madame, et cela de peur que vous ne soyez esclave
+eternellement, et que ce ne vous soit un pretexte a rendre malheureux
+les braves gens qui vous aiment.
+
+Bussy s'etait emu en prononcant ces paroles. Diane lut dans son regard
+si brillant et si loyal toute la vigueur de sa resolution: elle
+comprit que ce qu'il disait, il allait le faire; que ces paroles se
+traduiraient indubitablement en action, et, comme la neige d'avril
+fond aux rayons du soleil, sa rigueur se fondit a la flamme de ce
+regard.
+
+--Eh bien! dit-elle, merci de cette violence que vous me faites, ami.
+C'est encore une delicatesse de votre part, de m'oter ainsi jusqu'au
+remords de vous avoir cede. Maintenant, m'aimerez-vous jusqu'a la
+mort, comme vous dites? maintenant, ne serai-je pas le jeu de votre
+fantaisie, et ne me laisserez-vous pas un jour l'odieux regret de ne
+pas avoir ecoute l'amour de M. de Monsoreau? Mais non, je n'ai pas de
+conditions a vous faire; je suis vaincue, je suis livree; je suis a
+vous, Bussy, d'amour, du moins. Restez donc, ami, et maintenant que ma
+vie est la votre, veillez sur nous.
+
+En disant ces mots, Diane posa une de ses mains si blanches et si
+effilees sur l'epaule de Bussy, et lui tendit l'autre, qu'il tint
+amoureusement collee a ses levres; Diane frissonna sous ce baiser.
+
+On entendit alors les pas legers de Jeanne, accompagnes d'une petite
+toux indicatrice: elle rapportait une gerbe de fleurs nouvelles et le
+premier papillon qui se fut encore hasarde peut-etre hors de sa coque
+de soie: c'etait une atalante aux ailes rouges et noires.
+
+Instinctivement, les mains entrelacees se desunirent.
+
+Jeanne remarqua ce mouvement.
+
+--Pardon, mes bons amis, de vous deranger, dit-elle, mais il nous faut
+rentrer sous peine que l'on vienne nous chercher ici. Monsieur le
+comte, regagnez, s'il vous plait, votre excellent cheval qui fait
+quatre lieues en une demi-heure, et laissez-nous faire le plus
+lentement possible, car je presume que nous aurons fort a causer, les
+quinze cents pas qui nous separent de la maison. Dame! voici ce que
+vous perdez a votre entetement, monsieur de Bussy: le diner du
+chateau, qui est excellent surtout pour un homme qui vient de monter a
+cheval et de grimper par-dessus les murailles, et cent bonnes
+plaisanteries que nous eussions faites, sans compter certains coups
+d'oeil echanges qui chatouillent mortellement le coeur.--Allons,
+Diane, rentrons.
+
+Et Jeanne prit le bras de son amie et fit un leger effort pour
+l'entrainer avec elle.
+
+Bussy regarda les deux amies avec un sourire. Diane, encore a demi
+retournee de son cote, lui tendit la main.
+
+Il se rapprocha d'elles.
+
+--Eh bien! demanda-t-il, c'est tout ce que vous me dites?
+
+--A demain, repliqua Diane, n'est-ce pas convenu?
+
+--A demain seulement?
+
+--A demain et a toujours!
+
+Bussy ne put retenir un petit cri de joie; il inclina ses levres sur
+la main de Diane; puis, jetant un dernier adieu aux deux femmes, il
+s'eloigna ou plutot s'enfuit.
+
+Il sentait qu'il lui fallait un effort de volonte pour consentir a se
+separer de celle a laquelle il avait si longtemps desespere d'etre
+reuni.
+
+Diane le suivit du regard jusqu'au fond du taillis, et, retenant son
+amie par le bras, ecouta jusqu'au son le plus lointain de ses pas dans
+les broussailles.
+
+--Ah! maintenant, dit Jeanne, lorsque Bussy fut disparu tout a fait,
+veux-tu causer un peu avec moi, Diane?
+
+--Oh! oui, dit la jeune femme tressaillant comme si la voix de son
+amie la tirait d'un reve. Je t'ecoute.
+
+--Eh bien! vois-tu, demain j'irai a la chasse avec Saint-Luc et ton
+pere.
+
+--Comment! tu me laisseras seule au chateau?
+
+--Ecoute, chere amie, dit Jeanne; moi aussi, j'ai mes principes de
+morale, et il y a certaines choses que je ne puis consentir a faire.
+
+--Oh! Jeanne, s'ecria madame de Monsoreau en palissant, peux-tu bien
+me dire de ses duretes-la, a moi, a ton amie?
+
+--Il n'y a pas d'amie qui tienne, continua mademoislle de Brissac avec
+la meme tranquillite. Je ne puis continuer ainsi.
+
+--Je croyais que tu m'aimais, Jeanne, et voila que tu me perces te
+coeur, dit la jeune femme avec des larmes dans les yeux; tu ne veux
+pas continuer, dis-tu, eh! quoi donc ne veux-tu pas continuer?
+
+--Continuer, murmura Jeanne a l'oreille de son amie, continuer de vous
+empecher, pauvres amants que vous etes, de vous aimer tout a votre
+aise.
+
+Diane saisit dans ses bras la rieuse jeune femme, et couvrit de
+baisers son visage epanoui. Comme elle la tenait embrassee, les
+trompes de la chasse firent entendre leurs bruyantes fanfares.
+
+--Allons, on nous appelle, dit Jeanne; le pauvre Saint-Luc
+s'impatiente. Ne sois donc pas plus dure envers lui que je ne veux
+l'etre envers l'amoureux en pourpoint cannelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+COMMENT BUSSY TROUVA TROIS CENTS PISTOLES DE SON CHEVAL ET LES DONNA
+POUR RIEN.
+
+
+Le lendemain Bussy partit d'Angers avant que les plus matineux
+bourgeois de la ville eussent pris leur repas du matin.
+
+Il ne courait pas, il volait sur la route. Diane etait montee sur une
+terrasse du chateau, d'ou l'on voyait le chemin sinueux et blanchatre
+qui ondulait dans les pres verts. Elle vit ce point noir qui avancait
+comme un meteore et laissait plus long derriere lui le ruban tordu de
+la route.
+
+Aussitot elle redescendit pour ne pas laisser a Bussy le temps
+d'attendre, et pour se faire un merite d'avoir attendu.
+
+Le soleil atteignait a peine les cimes des grands chenes, l'herbe
+etait perlee et rosee; on entendait au loin, sur la montagne, le cor
+de Saint-Luc que Jeanne excitait a sonner pour rappeler a son amie le
+service qu'elle lui rendait en la laissant seule.
+
+Il y avait une joie si grande, si poignante dans le coeur de Diane,
+elle se sentait si enivree de sa jeunesse, de sa beaute, de son amour,
+que parfois, en courant, il lui semblait que son ame enlevait son
+corps sur des ailes comme pour le rapprocher de Dieu.
+
+Mais le chemin de la maison au hallier etait long, les petits pieds de
+la jeune femme se lasserent de fouler l'herbe epaisse, et la
+respiration lui manqua plusieurs fois en route; elle ne put donc
+arriver au rendez-vous qu'au moment ou Bussy paraissait sur la crete
+du mur et s'elancait en bas.
+
+Il la vit courir; elle poussa un petit cri de joie; il arriva vers
+elle les bras etendus; elle se precipita vers lui en appuyant ses deux
+mains sur son coeur: leur salut du matin fut une longue, une ardente
+etreinte. Qu'avaient-ils a se dire? ils s'aimaient. Qu'avaient-ils a
+penser? ils se voyaient. Qu'avaient-ils a souhaiter? ils etaient assis
+cote a cote et se tenaient la main.
+
+La journee passa comme une heure. Bussy, lorsque Diane, la premiere,
+sortit de cette torpeur veloutee qui est le sommeil d'une ame lasse de
+felicite, Bussy serra la jeune femme reveuse sur son coeur, et lui
+dit:
+
+--Diane, il me semble qu'aujourd'hui a commence ma vie; il me semble
+que d'aujourd'hui je vois clair sur le chemin qui mene a l'eternite.
+Vous etes, n'en doutez pas, la lumiere qui me revele tant de bonheur;
+je ne savais rien de ce monde ni de la condition des hommes en ce
+monde; aussi, je puis vous repeter ce que, hier, je vous disais: ayant
+commence par vous a vivre, c'est avec vous que je mourrai.
+
+--Et moi, lui repondit-elle, moi qui, un jour, me suis jetee sans
+regret dans les bras de la mort, je tremble aujourd'hui de ne pas
+vivre assez longtemps pour epuiser tous les tresors que me promet
+votre amour. Mais pourquoi ne venez-vous pas au chateau, Louis? mon
+pere serait heureux de vous voir; M. de Saint-Luc est votre ami, et il
+est discret.... Songez qu'une heure de plus a nous voir, c'est
+inappreciable.
+
+--Helas! Diane, si je vais une heure au chateau, j'irai toujours; si
+j'y vais, toute la province le saura; si le bruit en vient aux
+oreilles de cet ogre, votre epoux, il accourra.... Vous m'avez defendu
+de vous en delivrer....
+
+--A quoi bon? dit-elle avec cette expression qu'on ne trouve jamais
+que dans la voix de la femme qu'on aime.
+
+--Eh bien! pour notre surete, c'est-a-dire pour la securite de notre
+bonheur, il importe que nous cachions notre secret a tout le monde:
+madame de Saint-Luc le sait deja... Saint-Luc le saura aussi.
+
+--Oh! pourquoi....
+
+--Me cacheriez-vous quelque chose, dit Bussy, a moi, a present?
+
+--Non... c'est vrai.
+
+--J'ai ecrit ce matin un mot a Saint-Luc pour lui demander une
+entrevue a Angers. Il viendra; j'aurai sa parole de gentilhomme que
+jamais un mot de cette aventure ne lui echappera. C'est d'autant plus
+important, chere Diane, que partout, certainement, on me cherche. Les
+evenements etaient graves lorsque nous avons quitte Paris.
+
+--Vous avez raison... et puis mon pere est un homme si scrupuleux,
+bien qu'il m'aime, qu'il serait capable de me denoncer a M. de
+Monsoreau.
+
+--Cachons-nous bien... et, si Dieu nous livre a nos ennemis, au moins
+pourrons-nous dire que faire autrement etait impossible.
+
+--Dieu est bon, Louis; ne doutez pas de lui en ce moment.
+
+--Je ne doute pas de Dieu, j'ai peur de quelque demon, jaloux de voir
+notre joie.
+
+--Dites-moi adieu, monseigneur, et ne retournez pas si vite, votre
+cheval me fait peur.
+
+--Ne craignez rien, il connait deja la route; c'est le plus doux, le
+plus sur coursier que j'aie encore monte. Quand je retourne a la
+ville, abime dans mes douces pensees, il me conduit sans que je touche
+a la bride.
+
+Les deux amants echangerent mille propos de ce genre entrecoupes de
+mille baisers. Enfin la trompe de chasse, rapprochee du chateau, fit
+entendre l'air dont Jeanne etait convenue avec son amie, et Bussy
+partit.
+
+--Comme il approchait de la ville, revant a cette enivrante journee,
+et tout fier d'etre libre, lui, que les honneurs, les soins de la
+richesse et les faveurs d'un prince du sang tenaient toujours embrasse
+dans des chaines d'or, il remarqua que l'heure approchait ou l'on
+allait fermer les portes de la ville. Le cheval, qui avait broute tout
+le jour sous les feuillages et l'herbe, avait continue en chemin, et
+la nuit venait.
+
+Bussy se preparait a piquer pour reparer le temps perdu, quand il
+entendit derriere lui le galop de quelques chevaux.
+
+Pour un homme qui se cache, et surtout pour un amant, tout semble une
+menace; les amants heureux ont cela de commun avec les voleurs. Bussy
+se demandait s'il valait mieux prendre le galop pour gagner l'avance,
+ou se jeter de cote pour laisser passer les cavaliers; mais leur
+course etait si rapide, qu'ils furent sur lui en un moment.
+
+Ils etaient deux. Bussy, jugeant qu'il n'y avait pas de lachete a
+eviter deux hommes lorsqu'on en vaut quatre, se rangea, et apercut un
+des cavaliers dont les talons entraient dans les flancs de sa monture,
+stimulee d'ailleurs par bon nombre de coups d'etrivieres que lui
+detachait son compagnon.
+
+--Allons, voici la ville, disait cet homme avec un accent gascon des
+plus prononces; encore trois cents coups de fouet et cent coups
+d'eperon, du courage et de la vigueur.
+
+--La bete n'a plus le souffle, elle frissonne, elle faiblit, elle
+refuse de marcher, repondit celui qui precedait... Je donnerais
+pourtant cent chevaux pour etre dans ma ville.
+
+--C'est quelque Angevin attarde, se dit Bussy.... Cependant... comme
+la peur rend les gens stupides! j'avais cru reconnaitre cette voix.
+Mais voila le cheval de ce brave homme qui chancelle....
+
+En ce moment les cavaliers etaient au niveau de Bussy sur la route.
+
+--Eh! prenez garde, s'ecria-t-il, monsieur; quittez l'etrier, quittez
+vite, la bete va choir.
+
+En effet, le cheval tomba lourdement sur le flanc, remua
+convulsivement une jambe comme s'il labourait la terre, et, tout d'un
+coup, son souffle bruyant s'arreta, ses yeux s'obscurcirent; l'ecume
+l'etouffait; il expira.
+
+--Monsieur, cria le cavalier demonte a Bussy, trois cents pistoles du
+cheval qui vous porte.
+
+--Ah! mon Dieu! s'ecria Bussy en se rapprochant....
+
+--M'entendez-vous? monsieur, je suis presse....
+
+--Eh! mon prince, prenez-le pour rien, dit avec le tremblement d'une
+emotion indicible Bussy, qui venait de reconnaitre le duc d'Anjou.
+
+En meme temps on entendit le bruit sec d'un pistolet qu'armait le
+compagnon du prince.
+
+--Arretez! cria le duc d'Anjou a ce defenseur impitoyable;--arretez!
+monsieur d'Aubigne; c'est Bussy, ou le diable m'emporte!
+
+--Eh oui, mon prince, c'est moi! mais que diable faites-vous a crever
+des chevaux a l'heure qu'il est sur ce chemin?
+
+--Ah! c'est M. de Bussy? dit d'Aubigne; alors, monseigneur, vous
+n'avez plus besoin de moi... Permettez-moi de m'en retourner vers
+celui qui m'a envoye, comme dit la sainte Ecriture.
+
+--Non pas sans recevoir mes remerciments bien sinceres et la promesse
+d'une solide amitie, dit le prince.
+
+--J'accepte tout, monseigneur, et vous rappellerai vos paroles quelque
+jour.
+
+--M. d'Aubigne!... Monseigneur!... Ah! mais je tombe des nues! fit
+Bussy....
+
+--Ne le savais-tu pas? dit le prince avec une expression de
+mecontentement et de defiance qui n'echappa point au gentilhomme... Si
+tu es ici, n'est-ce pas que tu m'y attendais?
+
+--Diable! se dit Bussy reflechissant a tout ce que son sejour cache
+dans l'Anjou pouvait offrir d'equivoque a l'esprit soupconneux de
+Francois, ne nous compromettons pas!
+
+--Je faisais mieux que de vous attendre, dit-il, et, tenez, puisque
+vous voulez entrer en ville avant la fermeture des portes, en selle,
+monseigneur.
+
+Il offrit son cheval au prince, qui s'etait occupe de debarrasser le
+sien de quelques papiers importants caches entre la selle et la
+housse.
+
+--Adieu donc, monseigneur, dit d'Aubigne qui fit volte-face. Monsieur
+de Bussy, serviteur.
+
+Et il partit.
+
+Bussy sauta legerement en croupe de son maitre, et dirigea le cheval
+vers la ville, en se demandant tout bas si ce prince, habille de noir,
+n'etait pas le sombre demon que lui suscitait l'enfer, jaloux deja de
+son bonheur.
+
+Ils entrerent dans Angers au premier son des trompettes de
+l'echevinage.
+
+--Que faire maintenant, monseigneur?
+
+--Au chateau! qu'on arbore ma banniere, qu'on vienne me reconnaitre,
+que l'on convoque la noblesse de la province.
+
+--Rien de plus facile, dit Bussy, decide a faire de la docilite pour
+gagner du temps, et d'ailleurs trop surpris lui-meme pour etre autre
+chose que passif.
+
+--Ca, messieurs de la trompette! cria-t-il aux herauts qui revenaient
+apres le premier son.
+
+Ceux-ci regarderent et ne preterent pas grande attention, parce qu'ils
+voyaient deux hommes poudreux, suants, et en assez mince equipage.
+
+--Oh! oh! dit Bussy en marchant a eux... est-ce que le maitre n'est
+pas connu dans sa maison?... Qu'on fasse venir l'echevin de service!
+
+Ce ton arrogant imposa aux herauts; l'un d'eux s'approcha.
+
+--Jesus-Dieu! s'ecria-t-il avec effroi en regardant attentivement le
+duc... n'est-ce pas la notre seigneur et maitre?
+
+Le duc etait fort reconnaissable a la difformite de son nez partage en
+deux, comme le disait la chanson de Chicot.
+
+--Monseigneur le duc! ajouta-t-il en saisissant le bras de l'autre
+heraut, qui bondit d'une surprise pareille.
+
+--Vous en savez aussi long que moi maintenant, dit Bussy; enflez-moi
+votre haleine, faites suer sang et eau a vos trompettes, et que toute
+la ville sache dans un quart d'heure que monseigneur est arrive chez
+lui. Nous, monseigneur, allons lentement au chateau. Quand nous y
+arriverons, la broche sera deja mise pour nous recevoir.
+
+En effet, au premier cri des herauts, les groupes se formerent; au
+second, les enfants et les commeres coururent tous les quartiers en
+criant:
+
+--Monseigneur est dans la ville!... Noel a monseigneur!
+
+Les echevins, le gouverneur, les principaux gentilshommes, se
+precipiterent vers le palais, suivis d'une foule qui devenait de plus
+en plus compacte.
+
+Ainsi que l'avait prevu Bussy, les autorites de la ville etaient au
+chateau avant le prince pour le recevoir dignement. Lorsqu'il traversa
+le quai, a peine put-il fendre la presse; mais Bussy avait retrouve un
+des herauts, qui, frappant a coups de trompette sur le populaire
+empresse, fraya un passage a son prince jusqu'aux degres de la maison
+de ville.
+
+Bussy formait l'arriere-garde.
+
+"Messieurs et tres-feaux ames, dit le prince, je suis venu me jeter
+dans ma bonne ville d'Angers. A Paris, les dangers les plus terribles
+ont menace ma vie; j'avais perdu meme ma liberte. J'ai reussi a fuir,
+grace a de bons amis."
+
+Bussy se mordit les levres: il devinait le sens du regard ironique de
+Francois.
+
+"Et depuis que je me sens dans votre ville, ma tranquillite, ma vie,
+sont assurees."
+
+Les magistrats, stupefaits, crierent faiblement: Vive notre seigneur!
+
+Le peuple, qui esperait les aubaines usitees a chaque voyage du
+prince, cria vigoureusement: Noel!
+
+--Soupons, dit le prince, je n'ai rien pris depuis ce matin.
+
+Le duc fut entoure en un moment de toute la maison qu'il entretenait a
+Angers en qualite de duc d'Anjou, et dont les principaux serviteurs
+seuls connaissaient leur maitre.
+
+Puis ce fut le tour des gentilshommes et des dames de la ville.
+
+La reception dura jusqu'a minuit. La ville fut illuminee, les coups de
+mousquet retentirent dans les rues et sur les places, la cloche de la
+cathedrale fut mise en branle, et le vent porta jusqu'a Meridor les
+bouffees bruyantes de la joie traditionnelle des bons Angevins.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+DIPLOMATIE DE M. LE DUC D'ANJOU.
+
+
+Quand le bruit des mousquets se fut un peu calme dans les rues, quand
+les battements de la cloche eurent ralenti leurs vibrations, quand les
+antichambres furent degarnies, quand enfin Bussy et le duc d'Anjou se
+trouverent seuls:
+
+--Causons, dit le duc.
+
+En effet, grace a sa perspicacite, Francois comprenait que Bussy,
+depuis leur rencontre, avait fait beaucoup plus d'avances qu'il
+n'avait l'habitude d'en faire; il jugea alors, avec sa connaissance de
+la cour, qu'il etait dans une position embarrassee, et que, par
+consequent, il pouvait, avec un peu d'adresse, prendre avantage sur
+lui.
+
+Mais Bussy avait eu le temps de se preparer, et il attendait son
+prince de pied ferme.
+
+--Causons, monseigneur, repliqua-t-il.
+
+--Le dernier jour que nous nous vimes, dit le prince, vous etiez bien
+malade, mon pauvre Bussy!
+
+--C'est vrai, monseigneur, repliqua le jeune homme; j'etais
+tres-malade, et c'est presque un miracle qui m'a sauve.
+
+--Ce jour-la, il y avait pres de vous, continua le duc, certain
+medecin bien enrage pour votre salut, car il mordait vigoureusement,
+ce me semble, ceux qui vous approchaient.
+
+--C'est encore vrai, mon prince, car le Haudoin m'aime beaucoup.
+
+--Il vous tenait rigoureusement au lit, n'est-ce pas?
+
+--Ce dont j'enrageais de toute mon ame, comme Votre Altesse a pu le
+voir.
+
+--Mais, dit le duc, si vous eussiez si fort enrage, vous auriez pu
+envoyer la Faculte a tous les diables, et sortir avec moi, comme je
+vous en priais.
+
+--Dame! fit Bussy en tournant et retournant de cent facons entre ses
+doigts son chapeau de pharmacien.
+
+--Mais, continua le duc, comme il s'agissait d'une grave affaire, vous
+avez eu peur de vous compromettre.
+
+--Plait-il? dit Bussy en enfoncant d'un coup de poing le meme chapeau
+sur ses yeux: vous avez dit, je crois, que j'avais eu peur de me
+compromettre, mon prince?
+
+--Je l'ai dit, repliqua le duc d'Anjou.
+
+Bussy bondit sur sa chaise, et se trouva debout.
+
+--Eh bien! vous en avez menti, monseigneur, s'ecria-t-il, menti a
+vous-meme, entendez-vous, car vous ne croyez pas un mot, mais pas un
+seul, de ce que vous venez de dire; il y a sur ma peau vingt
+cicatrices, qui prouvent que je me suis compromis quelquefois, mais
+que je n'ai jamais eu peur; et, ma foi, je connais beaucoup de gens
+qui ne sauraient pas en dire et surtout en montrer autant.
+
+--Vous avez toujours des arguments irrefragables, monsieur de Bussy,
+reprit le duc fort pale et fort agite; quand on vous accuse, vous
+criez plus haut que le reproche, et alors vous vous figurez que vous
+avez raison.
+
+--Oh! je n'ai pas toujours raison, monseigneur, dit Bussy, je le sais
+bien; mais je sais bien aussi dans quelles occasions j'ai tort.
+
+--Et dans lesquelles avez-vous tort? dites, je vous prie.
+
+--Quand je sers des ingrats.
+
+--En verite, monsieur, je croie que vous vous oubliez, dit le prince
+en se levant tout a coup avec cette dignite qui lui etait propre dans
+certaines circonstances.
+
+--Eh bien! je m'oublie, monseigneur, dit Bussy; une fois dans votre
+vie, faites-en autant, oubliez-vous ou oubliez-moi.
+
+Bussy fit alors deux pas pour sortir; mais le prince fut encore plus
+prompt que lui, et le gentilhomme trouva le duc devant la porte.
+
+--Nierez-vous, monsieur, dit le duc, que, le jour ou vous avez refuse
+de sortir avec moi, vous ne soyez sorti l'instant d'apres?
+
+--Moi, dit Bussy, je ne nie jamais rien, monseigneur, si ce n'est ce
+qu'on veut me forcer d'avouer.
+
+--Dites-moi donc alors pourquoi vous vous etes obstine a rester en
+votre hotel?
+
+--Parce que j'avais des affaires.
+
+--Chez vous?
+
+--Chez moi ou ailleurs.
+
+--Je croyais que, quand un gentilhomme est au service d'un prince, ses
+principales affaires sont les affaires de ce prince.
+
+--Et, d'habitude, qui donc les fait, vos affaires, monseigneur, si ce
+n'est moi?
+
+--Je ne dis pas non, dit Francois; et d'ordinaire je vous trouve
+fidele et devoue, je dirai meme plus, j'excuse votre mauvaise humeur.
+
+--Ah! vous etes bien bon.
+
+--Oui, car vous aviez quelque raison de m'en vouloir.
+
+--Vous l'avouez, monseigneur?
+
+--Oui. Je vous avais promis la disgrace de M. de Monsoreau. Il parait
+que vous le detestez fort, M. de Monsoreau?
+
+--Moi, pas du tout. Je lui trouve une laide figure et j'aurais voulu
+qu'il s'eloignat de la cour pour ne point avoir cette figure sous les
+yeux. Vous, au contraire, monseigneur, vous aimez cette figure-la. Il
+ne faut pas discuter sur les gouts.
+
+--Eh bien! alors, comme c'etait votre seule excuse que de me bouder
+comme eut fait un enfant gate et hargneux, je vous dirai que vous avez
+doublement eu tort de ne pas vouloir sortir avec moi, et de sortir
+apres moi pour faire des vaillantises inutiles.
+
+--J'ai fait des vaillantises inutiles, moi? et tout a l'heure vous me
+reprochiez d'avoir eu.... Voyons, monseigneur, soyons consequent;
+quelles vaillantises ai-je faites?
+
+--Sans doute; que vous en vouliez a M. d'Epernon et a M. de Schomberg,
+je concois cela. Je leur en veux, moi aussi, et meme mortellement;
+mais il fallait se borner a leur en vouloir, et attendre le moment.
+
+--Oh! oh! dit Bussy, qu'y a-t-il encore la-dessous, monseigneur?
+
+--Tuez-les, morbleu! tuez-les tous deux, tuez-les tous quatre, je ne
+vous en serai que plus reconnaissant; mais ne les exasperez pas,
+surtout quand vous etes loin: car leur exasperation retombe sur moi.
+
+--Voyons, que lui ai-je donc fait, a ce digne Gascon?
+
+--Vous parlez de d'Epernon, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! vous l'avez fait lapider.
+
+--Moi?
+
+--Au point que son pourpoint a ete mis en lambeaux, son manteau en
+pieces, et qu'il est rentre au Louvre en haut-de-chausses.
+
+--Bon, dit Bussy, et d'un; passons a l'Allemand. Quels sont mes torts
+envers M. de Schomberg?
+
+--Nierez-vous que vous ne l'ayez fait teindre en indigo? Quand je l'ai
+revu trois heures apres son accident, il etait encore couleur d'azur;
+et vous appelez cela une bonne plaisanterie. Allons donc!
+
+Et le prince se mit a rire malgre lui, tandis que Bussy, se rappelant
+de son cote la figure que faisait Schomberg dans son cuvier, ne
+pouvait s'empecher de rire aux eclats.
+
+--Alors, dit-il, c'est moi qui passe pour leur avoir joue ce tour.
+
+--Pardieu! c'est moi peut-etre?
+
+--Et vous vous sentez le courage, monseigneur, de venir faire des
+reproches a un homme qui a de ces idees-la. Tenez, je vous le disais
+tout a l'heure, vous etes un ingrat.
+
+--D'accord. Maintenant, voyons, et si tu es reellement sorti pour
+cela, je te pardonne.
+
+--Bien sur?
+
+--Oui, parole d'honneur; mais tu n'es pas au bout de mes griefs.
+
+--Allez.
+
+--Parlons de moi un peu.
+
+--Soit.
+
+--Qu'as-tu fait pour me tirer d'embarras?
+
+--Vous le voyez bien, dit Bussy, ce que j'ai fait.
+
+--Non, je ne le vois pas.
+
+--Eh bien! je suis parti pour l'Anjou.
+
+--C'est-a-dire que tu t'es sauve.
+
+--Oui, car en me sauvant je vous sauvais.
+
+--Mais, au lieu de te sauver si loin, ne pouvais-tu donc rester aux
+environs de Paris? Il me semble que tu m'etais plus utile a Montmartre
+qu'a Angers.
+
+--Ah! voila ou nous differons d'avis, monseigneur: j'aimais mieux
+venir en Anjou.
+
+--C'est une mediocre raison, vous en conviendrez, que votre
+caprice....
+
+--Non pas, car ce caprice avait pour but de vous recruter des
+partisans.
+
+--Ah! voila qui est different. Eh bien! voyons, qu'avez-vous fait?
+
+--Il sera temps de vous l'expliquer demain, monseigneur, car voici
+justement l'heure a laquelle je dois vous quitter.
+
+--Et pourquoi me quitter?
+
+--Pour m'aboucher avec un personnage des plus importants.
+
+--Ah! s'il en est ainsi, c'est autre chose; allez, Bussy, mais soyez
+prudent.
+
+--Prudent, a quoi bon? Ne sommes-nous pas les plus forts ici!
+
+--N'importe, ne risque rien; as-tu deja fait beaucoup de demarches?
+
+--Je suis ici depuis deux jours, comment voulez-vous....
+
+--Mais tu te caches, au moins.
+
+--Si je me cache, je le crois morbleu bien! Voyez-vous sous quel
+costume je vous parle, est-ce que j'ai l'habitude de porter des
+pourpoints cannelle? C'est pourtant pour vous encore que je suis entre
+dans cet affreux fourreau.
+
+--Et ou loges-tu?
+
+--Ah! voila ou vous apprecierez mon devouement. Je loge... je loge
+dans une masure pres du rempart, avec une sortie sur la riviere, mais
+vous, mon prince, a votre tour, voyons, comment etes-vous sorti du
+Louvre? comment vous ai-je trouve sur un grand chemin, avec un cheval
+fourbu entre les jambes et M. d'Aubigne a vos cotes?
+
+--Parce que j'ai des amis, dit le prince.
+
+--Vous, des amis? fit Bussy. Allons donc!
+
+--Oui, des amis que tu ne connais pas.
+
+--A la bonne heure! et quels sont ces amis?
+
+--Le roi de Navarre et M. d'Aubigne que tu as vu.
+
+--Le roi de Navarre!... Ah! c'est vrai. N'avez-vous point conspire
+ensemble?
+
+--Je n'ai jamais conspire, monsieur de Bussy.
+
+--Non! demandez un peu a la Mole et a Coconnas.
+
+--La Mole, dit le prince d'un air sombre, avait commis un autre crime
+que celui pour lequel on croit qu'il est mort.
+
+--Bien! laissons la Mole et revenons a vous; d'autant plus,
+monseigneur, que nous aurions quelque peine a nous entendre sur ce
+point-la. Par ou diable etes-vous sorti du Louvre?
+
+--Par la fenetre.
+
+--Ah! vraiment. Et par laquelle?
+
+--Par celle de ma chambre a coucher.
+
+--Vous connaissiez donc l'echelle de corde?
+
+--Quelle echelle de corde?
+
+--Celle de l'armoire.
+
+--Ah! il parait que tu la connaissais, toi? dit le prince en
+palissant.
+
+--Dame! dit Bussy. Votre Altesse sait que j'ai eu quelquefois le
+bonheur d'entrer dans cette chambre.
+
+--Du temps de ma soeur Margot, n'est-ce pas! et tu entrais par la
+fenetre?
+
+--Dame! vous sortez bien par la, vous. Ce qui m'etonne seulement,
+c'est que vous ayez trouve l'echelle.
+
+--Ce n'est pas moi qui l'ai trouvee.
+
+--Qui donc?
+
+--Personne; on me l'a indiquee.
+
+--Qui cela?
+
+--Le roi de Navarre.
+
+--Ah! ah! le roi de Navarre connait l'echelle; je ne l'aurais pas cru.
+Enfin, tant il y a que vous voici, monseigneur, sain et sauf et bien
+portant! nous allons mettre l'Anjou en feu, et, de la meme trainee,
+l'Angoumois et le Bearn s'enflammeront: cela fera un assez joli petit
+incendie.
+
+--Mais ne parlais-tu pas d'un rendez-vous? dit le duc.
+
+--Ah! morbleu! c'est vrai; mais l'interet de la conversation me le
+faisait oublier. Adieu, monseigneur.
+
+--Prends-tu ton cheval?
+
+--Dame! s'il est utile a monseigneur, Son Altesse peut le garder; j'en
+ai un second.
+
+--Alors, j'accepte; plus tard nous ferons nos comptes.
+
+--Oui, monseigneur, et Dieu veuille que ce ne soit pas moi qui vous
+redoive quelque chose!
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je n'aime pas celui que vous chargez d'ordinaire d'apurer
+vos comptes.
+
+--Bussy!
+
+--C'est vrai, monseigneur; il etait convenu que nous ne parlerions
+plus de cela.
+
+Le prince, qui sentait le besoin qu'il avait de Bussy, lui tendit la
+main.
+
+Bussy lui donna la sienne, mais en secouant la tete.
+
+Tous deux se separerent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+DIPLOMATIE DE M. DE SAINT-LUC.
+
+
+Bussy retourna chez lui a pied, au milieu d'une nuit epaisse; mais, au
+lieu de Saint-Luc qu'il s'attendait a y rencontrer, il ne trouva
+qu'une lettre qui lui annoncait l'arrivee de son ami pour le
+lendemain.
+
+En effet, vers six heures du matin, Saint-Luc, suivi d'un piqueur,
+avait quitte Meridor et avait dirige sa course vers Angers. Il etait
+arrive au pied des remparts a l'ouverture des portes, et, sans
+remarquer l'agitation singuliere du peuple a son lever, il avait gagne
+la maison de Bussy. Les deux amis s'embrasserent cordialement.
+
+--Daignez, mon cher Saint-Luc, dit Bussy, accepter l'hospitalite de ma
+pauvre chaumiere. Je campe a Angers.
+
+--Oui, dit Saint-Luc, a la maniere des vainqueurs, c'est-a-dire sur le
+champ de bataille.
+
+--Que voulez-vous dire, cher ami?
+
+--Que ma femme n'a pas plus de secrets pour moi que je n'en ai pour
+elle, mon cher Bussy, et qu'elle m'a tout raconte. Il y a communaute
+entre nous: recevez tous mes compliments, mon maitre en toutes choses,
+et, puisque vous m'avez mande, permettez-moi de vous donner un
+conseil.
+
+--Donnez.
+
+--Debarrassez-vous vite de cet abominable Monsoreau: personne ne
+connait a la cour votre liaison avec sa femme, c'est le bon moment;
+seulement, il ne faut pas le laisser echapper; lorsque, plus tard,
+vous epouserez la veuve, on ne dira pas au moins que vous l'avez faite
+veuve pour l'epouser.
+
+--Il n'y a qu'un obstacle a ce beau projet, qui m'etait venu d'abord a
+l'esprit comme il s'est presente au votre.
+
+--Vous voyez bien, et lequel?
+
+--C'est que j'ai jure a Diane de respecter la vie de son mari, tant
+qu'il ne m'attaquera point, bien entendu.
+
+--Vous avez eu tort.
+
+--Moi!
+
+--Vous avez eu le plus grand tort.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'on ne fait point de pareils serments. Que diable! si vous
+ne vous depechez pas, si vous ne prenez pas les devants, c'est moi qui
+vous le dis, le Monsoreau, qui est confit en malices, vous decouvrira,
+et, s'il vous decouvre, comme il n'est rien moins que chevaleresque,
+il vous tuera.
+
+--Il arrivera ce que Dieu aura decide, dit Bussy en souriant; mais,
+outre que je manquerais au serment que j'ai fait a Diane en lui tuant
+son mari....
+
+--Son mari!... vous savez bien qu'il ne l'est pas.
+
+--Oui, mais il n'en porte pas moins le titre. Outre, dis-je, que je
+manquerais au serment que je lui ai fait, le monde me lapiderait, mon
+cher, et celui qui aujourd'hui est un monstre a tous les regards
+paraitrait dans sa biere un ange que j'aurais mis au cercueil.
+
+--Aussi ne vous conseillerais-je pas de le tuer vous-meme.
+
+--Des assassins! ah! Saint-Luc, vous me donnez la un triste conseil.
+
+--Allons donc! qui vous parle d'assassins?
+
+--De quoi parlez-vous donc, alors?
+
+--De rien, cher ami; une idee qui m'est passee par l'esprit et qui
+n'est pas suffisamment mure pour que je vous la communique. Je n'aime
+pas plus ce Monsoreau que vous, quoique je n'aie pas les memes raisons
+de le detester: parlons donc de la femme au lieu de parler du mari.
+
+Bussy sourit.
+
+--Vous etes un brave compagnon, Saint-Luc, dit Bussy, et vous pouvez
+compter sur mon amitie. Or, vous le savez, mon amitie se compose de
+trois choses: de ma bourse, de mon epee et de ma vie.
+
+--Merci, dit Saint-Luc, j'accepte, mais a charge de revanche.
+
+--Maintenant que vouliez-vous me dire de Diane? voyons.
+
+--Je voulais vous demander si vous ne comptiez pas venir un peu a
+Meridor?
+
+--Mon cher ami, je vous remercie de l'insistance, mais vous savez mes
+scrupules.
+
+--Je sais tout. A Meridor, vous etes expose a rencontrer le Monsoreau,
+bien qu'il soit a quatre-vingts lieues de nous; expose a lui serrer la
+main, et c'est dur de serrer la main a un homme qu'on voudrait
+etrangler; enfin expose a lui voir embrasser Diane, et c'est dur de
+voir embrasser la femme qu'on aime.
+
+--Ah! fit Bussy avec rage, comme vous comprenez bien pourquoi je ne
+vais pas a Meridor! Maintenant, cher ami....
+
+--Vous me congediez? dit Saint-Luc se meprenant a l'intention de
+Bussy.
+
+--Non pas; au contraire, reprit celui-ci, je vous prie de rester, car
+maintenant c'est a mon tour de vous interroger.
+
+--Faites.
+
+--N'avez-vous donc pas entendu, cette nuit, le bruit des cloches et
+des mousquetons?
+
+--En effet, et nous nous sommes demande la-bas ce qu'il y avait de
+nouveau.
+
+--Ce matin, n'avez-vous point remarque quelque changement en
+traversant la ville?
+
+--Quelque chose comme une grande agitation, n'est-ce pas?
+
+--Oui. J'allais vous demander d'ou elle provenait.
+
+--Elle provient de ce que M. le duc d'Anjou vient d'arriver hier, cher
+ami.
+
+Saint-Luc fit un bond sur sa chaise, comme si on lui eut annonce la
+presence du diable.
+
+--Le duc a Angers! on le disait en prison au Louvre.
+
+--C'est justement parce qu'il etait en prison au Louvre qu'il est
+maintenant a Angers. Il est parvenu a s'evader par une fenetre, et il
+est venu se refugier ici.
+
+--Eh bien? demanda Saint-Luc.
+
+--Eh bien! cher ami, dit Bussy, voici une excellente occasion de vous
+venger des petites persecutions de Sa Majeste. Le prince a deja un
+parti, il va avoir des troupes, et nous brasserons quelque chose comme
+une jolie petite guerre civile.
+
+--Oh! oh! fit Saint-Luc.
+
+--Et j'ai compte sur vous pour faire le coup d'epee ensemble.
+
+--Contre le roi? dit Saint-Luc avec une froideur soudaine.
+
+--Je ne dis pas precisement contre le roi, dit Bussy; je dis contre
+ceux qui tireront l'epee contre nous.
+
+--Mon cher Bussy, dit Saint-Luc, je suis venu en Anjou pour prendre
+l'air de la campagne, et non pas pour me battre contre Sa Majeste.
+
+--Mais laissez-moi toujours vous presenter a monseigneur.
+
+--Inutile, mon cher Bussy; je n'aime pas Angers, et comptais le
+quitter bientot; c'est une ville ennuyeuse et noire; les pierres y
+sont molles comme du fromage, et le fromage y est dur comme de la
+pierre.
+
+--Mon cher Saint-Luc, vous me rendriez un grand service de consentir a
+ce que je sollicite de vous: le duc m'a demande ce que j'etais venu
+faire ici, et, ne pouvant pas le lui dire, attendu que lui-meme a aime
+Diane et a echoue pres d'elle, je lui ai fait accroire que j'etais
+venu pour attirer a sa cause tous les gentilshommes du canton; j'ai
+meme ajoute que j'avais, ce matin, rendez-vous avec l'un d'eux.
+
+--Eh bien! vous direz que vous avez vu ce gentilhomme, et qu'il
+demande six mois pour reflechir.
+
+--Je trouve, mon cher Saint-Luc, s'il faut que je vous le dise, que
+votre logique n'est pas moins herissee que la mienne.
+
+--Ecoutez: je ne tiens en ce monde qu'a ma femme; vous ne tenez, vous,
+qu'a votre maitresse, convenons d'une chose: en toute occasion, je
+defendrai Diane; en toute occasion, vous defendrez madame de
+Saint-Luc. Un pacte amoureux, soit, mais pas de pacte politique. Voila
+seulement comment nous reussirons a nous entendre.
+
+--Je vois qu'il faut que je vous cede, Saint-Luc, dit Bussy, car, en
+ce moment, vous avez l'avantage. J'ai besoin de vous, tandis que vous
+pouvez vous passer de moi.
+
+--Pas du tout, et c'est moi, au contraire, qui reclame votre
+protection.
+
+--Comment cela?
+
+--Supposez que les Angevins, car c'est ainsi que vont s'appeler les
+rebelles, viennent assieger et mettre a sac Meridor.
+
+--Ah! diable, vous avez raison, dit Bussy, vous ne voulez pas que les
+habitants subissent la consequence d'une prise d'assaut.
+
+Les deux amis se mirent a rire, et, comme on tirait le canon dans la
+ville, comme le valet de Bussy venait l'avertir que deja le prince
+l'avait appele trois fois, ils se jurerent de nouveau association
+extra-politique, et se separerent enchantes l'un de l'autre.
+
+Bussy courut au chateau ducal, ou deja la noblesse affluait de toutes
+les parties de la province; l'arrivee du duc d'Anjou avait retenti
+comme un echo porte sur le bruit du canon, et, a trois ou quatre
+lieues autour d'Angers, villes et villages etaient deja souleves par
+cette grande nouvelle.
+
+Le gentilhomme se depecha d'arranger une reception officielle, un
+repas, des harangues; il pensait que, tandis que le prince recevrait,
+mangerait, et surtout haranguerait, il aurait le temps de voir Diane,
+ne fut-ce qu'un instant. Puis, lorsqu'il eut taille pour quelques
+heures de l'occupation au duc, il regagna sa maison, monta son second
+cheval, et prit au galop le chemin de Meridor.
+
+Le duc, livre a lui-meme, prononca de fort beaux discours et produisit
+un effet merveilleux en parlant de la Ligue, touchant avec discretion
+les points qui concernaient son alliance avec les Guise, et se donnant
+comme un prince persecute par le roi a cause de la confiance que les
+Parisiens lui avaient temoignee.
+
+Pendant les reponses et les baise-mains, le duc passait la revue des
+gentilshommes, notant avec soin ceux qui etaient deja arrives, et avec
+plus de soin ceux qui manquaient encore.
+
+Quand Bussy revint, il etait quatre heures de l'apres-midi; il sauta a
+bas de son cheval et se presenta devant le duc, couvert de sueur et de
+poussiere.
+
+--Ah! ah! mon brave Bussy, dit le duc, te voila a l'oeuvre, a ce qu'il
+parait.
+
+--Vous voyez, monseigneur.
+
+--Tu as chaud?
+
+--J'ai fort couru.
+
+--Prends garde de te rendre malade, tu n'es peut-etre pas encore bien
+remis.
+
+--Il n'y a pas de danger.
+
+--Et d'ou viens-tu?
+
+--Des environs. Votre Altesse est-elle contente, et a-t-elle eu cour
+nombreuse?
+
+--Oui, je suis assez satisfait; mais, a cette cour, Bussy, quelqu'un
+manque.
+
+--Qui cela?
+
+--Ton protege.
+
+--Mon protege?
+
+--Oui, le baron de Meridor.
+
+--Ah! dit Bussy en changeant de couleur.
+
+--Et, cependant, il ne faudrait pas le negliger, quoiqu'il me neglige.
+Le baron est influent dans la province.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sur. C'etait lui le correspondant de la Ligue a Angers; il
+avait ete choisi par M. de Guise, et, en general, MM. de Guise
+choisissent bien leurs hommes: il faut qu'il vienne, Bussy.
+
+--Mais, s'il ne vient pas, cependant, monseigneur?
+
+--S'il ne vient pas a moi, je ferai les avances, et c'est moi qui irai
+a lui.
+
+--A Meridor?
+
+--Pourquoi pas?
+
+Bussy ne put retenir l'eclair jaloux et devorant qui jaillit de ses
+yeux.
+
+--Au fait, dit-il, pourquoi pas? vous etes prince, tout vous est
+permis.
+
+--Ah ca! tu crois donc qu'il m'en veut toujours?
+
+--Je ne sais. Comment le saurais-je, moi?
+
+--Tu ne l'as pas vu?
+
+--Non.
+
+--Agissant pres des grands de la province, tu aurais cependant pu
+avoir affaire a lui.
+
+--Je n'y eusse pas manque, s'il n'avait pas eu lui-meme affaire a moi.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! dit Bussy, je n'ai pas ete assez heureux dans les promesses
+que je lui avais faites, pour avoir grande hate de me presenter devant
+lui.
+
+--N'a-t-il pas ce qu'il desirait?
+
+--Comment cela?
+
+--Il voulait que sa fille epousat le comte, et le comte l'a epousee.
+
+--Bien, monseigneur, n'en parlons plus, dit Bussy; et il tourna le dos
+au prince.
+
+En ce moment, de nouveaux gentilshommes entrerent; le duc alla a eux,
+Bussy resta seul.
+
+Les paroles du prince lui avaient fort donne a penser.
+
+Quelles pouvaient etre les idees reelles du prince a l'egard du baron
+de Meridor?
+
+Etaient-elles telles que le prince les avait exprimees? Ne voyait-il
+dans le vieux seigneur qu'un moyen de renforcer sa cause de l'appui
+d'un homme estime et puissant?
+
+Ou bien ses projets politiques n'etaient-ils qu'un moyen de se
+rapprocher de Diane?
+
+Bussy examina la position du prince telle qu'elle etait: il le vit
+brouille avec son frere, exile du Louvre, chef d'une insurrection en
+province. Il jeta dans la balance les interets materiels du prince et
+ses fantaisies amoureuses. Ce dernier interet etait bien leger,
+compare aux autres. Bussy etait dispose a pardonner au duc tous ses
+autres torts, s'il voulait bien ne pas avoir celui-la.
+
+Il passa toute la nuit a banqueter avec Son Altesse royale et les
+gentilshommes angevins, et a faire la reverence aux dames angevines;
+puis, comme on avait fait venir les violons, a leur apprendre les
+danses les plus nouvelles.
+
+Il va sans dire qu'il fit l'admiration des femmes et le desespoir des
+maris, et, comme quelques-uns de ces derniers le regardaient autrement
+qu'il ne plaisait a Bussy d'etre regarde, il retroussa huit ou dix
+fois sa moustache, et demanda a trois ou quatre de ces messieurs s'ils
+ne lui accorderaient pas la faveur d'une promenade au clair de la
+lune, dans le boulingrin.
+
+Mais sa reputation l'avait precede a Angers, et Bussy en fut quitte
+pour ses avances.
+
+A la porte du palais ducal, Bussy trouva une figure franche, loyale et
+rieuse, qu'il croyait a quatre-vingts lieues de lui.
+
+--Ah! dit-il avec un vif sentiment de joie, c'est toi, Remy!
+
+--Eh! mon Dieu oui, monseigneur.
+
+--J'allais t'ecrire de venir me rejoindre.
+
+--En verite?
+
+--Parole d'honneur!
+
+--En ce cas, cela tombe a merveille: je craignais que vous ne me
+grondassiez.
+
+--Et de quoi?
+
+--De ce que j'etais venu sans permission. Mais, ma foi! j'ai entendu
+dire que monseigneur le duc d'Anjou s'etait evade du Louvre, et qu'il
+etait parti pour sa province. Je me suis rappele que vous etiez dans
+les environs d'Angers, j'ai pense qu'il y aurait guerre civile et
+force estocades donnees et rendues, bon nombre de trous faits a la
+peau de mon prochain; et, attendu que j'aime mon prochain comme
+moi-meme et meme plus que moi-meme, je suis accouru.
+
+--Tu as bien fait, Remy; d'honneur, tu me manquais.
+
+--Comment va Gertrude, monseigneur?
+
+Le gentilhomme sourit.
+
+--Je te promets de m'en informer a Diane, la premiere fois que je la
+verrai, dit-il.
+
+--Et moi, en revanche, soyez tranquille, la premiere fois que je la
+verrai, dit-il, de mon cote, je lui demanderai des nouvelles de madame
+de Monsoreau.
+
+--Tu es un charmant compagnon, et comment m'as-tu trouve?
+
+--Parbleu, belle difficulte! j'ai demande ou etait l'hotel ducal, et
+je vous ai attendu a la porte, apres avoir ete conduire mon cheval
+dans les ecuries du prince, ou, Dieu me pardonne, j'ai reconnu le
+votre.
+
+--Oui, le prince avait tue le sien, je lui ai prete Roland, et, comme
+il n'en avait pas d'autre, il l'a garde.
+
+--Je vous reconnais bien la, c'est vous qui etes prince, et le prince
+qui est le serviteur.
+
+--Ne te presse pas de me mettre si haut, Remy, tu vas voir comment
+monseigneur est loge.
+
+Et, en disant cela, il introduisit le Haudoin dans sa petite maison du
+rempart.
+
+--Ma foi! dit Bussy, tu vois le palais; loge-toi ou tu voudras et
+comme tu pourras.
+
+--Cela ne sera point difficile, et il ne me faut pas grand'place,
+comme vous savez; d'ailleurs, je dormirai debout, s'il le faut. Je
+suis assez fatigue pour cela.
+
+Les deux amis, car Bussy traitait le Haudoin plutot en ami qu'en
+serviteur, se separerent, et Bussy, le coeur doublement content de se
+retrouver entre Diane et Remy, dormit tout d'une traite.
+
+Il est vrai que, pour dormir a son aise, le duc, de son cote, avait
+fait prier qu'on ne tirat plus le canon, et que les mousquetades
+cessassent; quant aux cloches, elles s'etaient endormies toutes
+seules, grace aux ampoules des sonneurs.
+
+Bussy se leva de bonne heure, et courut au chateau en ordonnant qu'on
+prevint Remy de l'y venir rejoindre: il tenait a guetter les premiers
+baillements du reveil de Son Altesse, afin de surprendre, s'il etait
+possible, sa pensee dans la grimace, ordinairement tres-significative,
+du dormeur qu'on eveille.
+
+Le duc se reveilla, mais on eut dit que, comme son frere Henri, il
+mettait un masque pour dormir. Bussy en fut pour ses frais de
+matinalite.
+
+Il tenait tout pret un catalogue de choses toutes plus importantes les
+unes que les autres.
+
+D'abord une promenade extra-muros pour reconnaitre les fortifications
+de la place.
+
+Une revue des habitants et de leurs armes.
+
+Visite a l'arsenal et commande de munitions de toutes especes.
+
+Examen minutieux des tailles de la province, a l'effet de procurer aux
+bons et fideles vassaux du prince un petit supplement d'impot destine
+a l'ornement interieur des coffres.
+
+Enfin, correspondance.
+
+Mais Bussy savait d'avance qu'il ne devait pas enormement compter sur
+ce dernier article; le duc d'Anjou ecrivait peu; des cette epoque, il
+pratiquait le proverbe: Les ecrits restent.
+
+Ainsi muni contre les mauvaises pensees qui pouvaient venir au duc, le
+comte vit ses yeux s'ouvrir, mais, comme nous l'avons dit, sans
+pouvoir rien lire dans ces yeux.
+
+--Ah! ah! fit le duc, deja toi!
+
+--Ma foi oui, monseigneur; je n'ai pas pu dormir, tant les interets de
+Votre Altesse m'ont, toute la nuit, trotte par la tete. Ca, que
+faisons-nous ce matin? Tiens! si nous chassions.
+
+Bon! se dit tout bas Bussy, voila encore une occupation a laquelle je
+n'avais pas songe.
+
+--Comment! dit le duc, tu pretends que tu as pense a mes interets
+toute la nuit, et le resultat de la veille et de la meditation est de
+venir me proposer une chasse. Allons donc!
+
+--C'est vrai, dit Bussy; d'ailleurs nous n'avons pas de meute.
+
+--Ni de grand veneur, fit le prince.
+
+--Ah! ma foi, je n'en trouverais la chasse que plus agreable pour
+chasser sans lui.
+
+--Ah! je ne suis pas comme toi, il me manque.
+
+Le duc dit cela d'un singulier air. Bussy le remarqua.
+
+--Ce digne homme, dit-il, votre ami; il parait qu'il ne vous a pas
+delivre non plus, celui-la.
+
+Le duc sourit.
+
+--Bon, dit Bussy, je connais ce sourire-la; c'est le mauvais: gare au
+Monsoreau!
+
+--Tu lui en veux donc? demanda le prince.
+
+--Au Monsoreau?
+
+--Oui.
+
+--Et de quoi lui en voudrais-je?
+
+--De ce qu'il est mon ami.
+
+--Je le plains fort, au contraire.
+
+--Qu'est-ce a dire?
+
+--Que plus vous le ferez monter, plus il tombera de haut, quand il
+tombera.
+
+--Allons, je vois que tu es de bonne humeur.
+
+--Moi?
+
+--Oui, c'est quand tu es de bonne humeur que tu me dis de ces
+choses-la. N'importe, continua le duc, je maintiens mon dire, et
+Monsoreau nous eut ete bien utile dans ce pays-ci.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il a des biens aux environs.
+
+--Lui?
+
+--Lui ou sa femme.
+
+Bussy se mordit les levres: le duc ramenait la conversation au point
+d'ou il avait eu tant de peine a l'ecarter la veille.
+
+--Ah! vous croyez? dit-il.
+
+--Sans doute. Meridor est a trois lieues d'Angers; ne le sais-tu pas,
+toi qui m'as amene le vieux baron?
+
+Bussy comprit qu'il s'agissait de n'etre point deferre.
+
+--Dame! dit-il, je vous l'ai amene, moi, parce qu'il s'est pendu a mon
+manteau, et qu'a moins de lui en laisser la moitie entre les doigts,
+comme faisait saint Martin, il fallait bien le conduire devers vous...
+Au reste ma protection ne lui a pas servi a grand'chose.
+
+--Ecoute, dit le duc, j'ai une idee.
+
+--Diable! dit Bussy, qui se defiait toujours des idees du prince.
+
+--Oui... Monsoreau a eu sur toi la premiere partie; mais je veux te
+donner la seconde.
+
+--Comment l'entendez-vous, mon prince?
+
+--C'est tout simple. Tu me connais, Bussy?
+
+--J'ai ce malheur, mon prince.
+
+--Crois-tu que je sois homme a subir un affront et a le laisser
+impuni?
+
+--C'est selon.
+
+Le duc sourit d'un sourire plus mauvais encore que le premier, en se
+mordant les levres et en secouant la tete de haut en bas.
+
+--Voyons, expliquez-vous, monseigneur, dit Bussy.
+
+--Eh bien! le grand veneur m'a vole une jeune fille que j'aimais, pour
+en faire sa femme; moi, a mon tour, je veux lui voler sa femme pour en
+faire ma maitresse.
+
+Bussy fit un effort pour sourire; mais, si ardemment qu'il desirat
+arriver a ce but, il ne parvint qu'a faire une grimace.
+
+--Voler la femme de M. de Monsoreau! balbutia-t-il.
+
+--Mais il n'y a rien de plus facile, ce me semble, dit le duc: la
+femme est revenue dans ses terres. Tu m'as dit qu'elle detestait son
+mari; je puis donc compter, sans trop de vanite, qu'elle me preferera
+au Monsoreau, surtout si je lui promets... ce que je lui promettrai.
+
+--Et que lui promettrez-vous, monseigneur?
+
+--De la debarrasser de son mari.
+
+--Eh! fut sur le point de s'ecrier Bussy, pourquoi donc ne l'avez-vous
+pas fait tout de suite?
+
+Mais il eut le courage de se retenir.
+
+--Vous feriez cette belle action? dit-il.
+
+--Tu verras. En attendant, j'irai toujours faire une visite a Meridor.
+
+--Vous oserez?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Vous vous presenterez devant le vieux baron, que vous avez
+abandonne, apres m'avoir promis....
+
+--J'ai une excellente excuse a lui donner.
+
+--Ou diable allez-vous donc les prendre?
+
+--Eh! sans doute. Je lui dirai: Je n'ai pas rompu ce mariage parce que
+le Monsoreau, qui savait que vous etiez un des principaux agents de la
+Ligue, et que j'en etais le chef, m'a menace de nous vendre tous deux
+au roi.
+
+--Ah! ah! Votre Altesse invente-t-elle celle-la?
+
+--Pas entierement, je dois le dire, repondit le duc.
+
+--Alors je comprends, dit Bussy.
+
+--Tu comprends? dit le duc qui se trompait a la reponse de son
+gentilhomme.
+
+--Oui.
+
+--Je lui fais accroire qu'en mariant sa fille j'ai sauve sa vie, a
+lui, qui etait menacee.
+
+--C'est superbe, dit Bussy.
+
+--N'est-ce pas? Eh! mais, j'y pense, regarde donc par la fenetre,
+Bussy.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Regarde toujours.
+
+--M'y voila.
+
+--Quel temps fait-il?
+
+--Je suis force d'avouer a Votre Altesse qu'il fait beau.
+
+--Eh bien! commande les chevaux, et allons un peu voir comment va le
+bonhomme Meridor.
+
+--Tout de suite, monseigneur?
+
+Et Bussy, qui, depuis un quart d'heure, jouait ce role eternellement
+comique de Mascarille dans l'embarras, feignant de sortir, alla
+jusqu'a la porte et revint.
+
+--Pardon, monseigneur, dit-il; mais combien de chevaux commandez-vous?
+
+--Mais quatre, cinq, ce que tu voudras.
+
+--Alors, si vous vous en rapportez de ce soin a moi, monseigneur, dit
+Bussy, j'en commanderai un cent.
+
+--Bon, un cent, dit le prince surpris, pour quoi faire?
+
+--Pour en avoir a peu pres vingt-cinq, dont je sois sur en cas
+d'attaque.
+
+Le duc tressaillit.
+
+--En cas d'attaque? dit-il.
+
+--Oui. J'ai oui dire, continua Bussy, qu'il y avait force bois dans
+ces pays-la; et il n'y aurait rien de rare a ce que nous tombassions
+dans quelque embuscade.
+
+--Ah! ah! dit le duc, tu penserais?
+
+--Monseigneur sait que le vrai courage n'exclut pas la prudence.
+
+Le duc devint reveur.
+
+--Je vais en commander cent cinquante, dit Bussy.
+
+Et il s'avanca une seconde fois vers la porte.
+
+--Un instant, dit le prince.
+
+--Qu'y a-t-il, monseigneur?
+
+--Crois-tu que je sois en surete a Angers, Bussy?
+
+--Dame, la ville n'est pas forte; bien defendue, cependant....
+
+--Oui, bien defendue; mais elle peut etre mal defendue; si brave que
+tu sois, tu ne seras jamais qu'a un seul endroit.
+
+--C'est probable.
+
+--Si je ne suis pas en surete dans la ville, et je n'y suis pas,
+puisque Bussy en doute....
+
+--Je n'ai pas dit que je doutais, Monseigneur.
+
+--Bon, bon; si je ne suis pas en surete, il faut que je m'y mette
+promptement.
+
+--C'est parler d'or, monseigneur.
+
+--Eh bien! je veux visiter le chateau et m'y retrancher.
+
+--Vous avez raison, monseigneur; de bons retranchements,
+voyez-vous....
+
+Bussy balbutia; il n'avait pas l'habitude de la peur, et les paroles
+prudentes lui manquaient.
+
+--Et puis, une autre idee encore.
+
+--La matinee est feconde, monseigneur.
+
+--Je veux faire venir ici les Meridor.
+
+--Monseigneur, vous avez aujourd'hui une justesse et une vigueur de
+pensees!... Levez-vous et visitons le chateau.
+
+Le prince appela ses gens; Bussy profita de ce moment pour sortir.
+
+Il trouva le Haudoin dans les appartements. C'etait lui qu'il
+cherchait.
+
+Il l'emmena dans le cabinet du duc, ecrivit un petit mot, entra dans
+une serre, cueillit un bouquet de roses, roula le billet autour des
+tiges, passa a l'ecurie, sella Roland, mit le bouquet dans la main du
+Haudoin, et invita le Haudoin a se mettre en selle.
+
+Puis, le conduisant hors de la ville, comme Aman conduisait Mardochee,
+il le placa dans une espece de sentier.
+
+--La, lui dit-il, laisse aller Roland; au bout du sentier, tu
+trouveras la foret, dans la foret un parc, autour de ce parc un mur, a
+l'endroit du mur ou Roland s'arretera, tu jetteras ce bouquet.
+
+"Celui qu'on attend ne vient pas, disait le billet, parce que celui
+qu'on n'attendait pas est venu, et plus menacant que jamais, car il
+aime toujours. Prenez avec les levres et le coeur tout ce qu'il y a
+d'invisible aux yeux dans ce papier."
+
+Bussy lacha la bride a Roland qui partit au galop dans la direction de
+Meridor.
+
+Bussy revint au palais ducal et trouva le prince habille.
+
+Quant a Remy, ce fut pour lui l'affaire d'une demi-heure. Emporte
+comme un nuage par le vent, Remy, confiant dans les paroles de son
+maitre, traversa pres, champs, bois, ruisseaux, collines, et s'arreta
+au pied d'un mur a demi degrade dont le chaperon tapisse de lierres
+semblait relie par eux aux branches des chenes.
+
+Arrive la, Remy se dressa sur ses etriers, attacha de nouveau et plus
+solidement encore qu'il ne l'etait le papier au billet, et, poussant
+un hem! vigoureux, il lanca le bouquet par-dessus le mur.
+
+Un petit cri qui retentit de l'autre cote lui apprit que le message
+etait arrive a bon port.
+
+Remy n'avait plus rien a faire, car on ne lui avait pas demande de
+reponse.
+
+Il tourna donc du cote par lequel il etait venu, la tete du cheval,
+qui se disposait a prendre son repas aux depens de la glandee, et qui
+temoigna un vif mecontentement d'etre derange dans ses habitudes; mais
+Remy fit une serieuse application de l'eperon et de la cravache.
+Roland sentit son tort et repartit de son train habituel.
+
+Quarante minutes apres, il se reconnaissait dans sa nouvelle ecurie,
+comme il s'etait reconnu dans le hallier, et il venait prendre de
+lui-meme sa place au ratelier bien garni de foin et a la mangeoire
+regorgeant d'avoine.
+
+Bussy visitait le chateau avec le prince.
+
+Remy le joignit au moment ou il examinait un souterrain conduisant a
+une poterne.
+
+--Eh bien! demanda-t-il a son messager, qu'as-tu vu? qu'as-tu entendu?
+qu'as-tu fait?
+
+--Un mur, un cri, sept lieues, repondit Remy avec le laconisme d'un de
+ces enfants de Sparte qui se faisaient devorer le ventre par les
+renards pour la plus grande gloire des lois de Lycurgue.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+UNE VOLEE D'ANGEVINS.
+
+
+Bussy parvint a occuper si bien le duc d'Anjou de ses preparatifs de
+guerre, que, pendant deux jours, il ne trouva ni le temps d'aller a
+Meridor, ni le temps de faire venir le baron a Angers.
+
+Quelquefois cependant le duc revenait a ses idees de visite. Mais
+aussitot Bussy faisait l'empresse, visitait les mousquets de toute la
+garde, faisait equiper les chevaux en guerre, roulait les canons, les
+affuts, comme s'il s'agissait de conquerir une cinquieme partie du
+monde.
+
+Ce que voyant Remy, il se mettait a faire de la charpie, a repasser
+ses instruments, a confectionner ses baumes, comme s'il s'agissait de
+soigner la moitie du genre humain.
+
+Le duc alors reculait devant l'enormite de pareils preparatifs.
+
+Il va sans dire que, de temps en temps, Bussy, sous pretexte de faire
+le tour des fortifications exterieures, sautait sur Roland, et, en
+quarante minutes, arrivait a certain mur, qu'il enjambait d'autant
+plus lestement, qu'a chaque enjambement il faisait tomber quelque
+pierre, et que le chaperon, croulant sous son poids, devenait peu a
+peu une breche.
+
+Quant a Roland, il n'etait plus besoin de lui dire ou l'on allait,
+Bussy n'avait qu'a lui lacher la bride et fermer les yeux.
+
+--Voila deja deux jours de gagnes, disait Bussy, j'aurai bien du
+malheur si, d'ici a deux autres jours, il ne m'arrive pas un petit
+bonheur.
+
+Bussy n'avait pas tort de compter sur sa bonne fortune.
+
+Vers le soir du troisieme jour, comme on faisait entrer dans la ville
+un enorme convoi de vivres, produit d'une requisition frappee par le
+duc sur ses bons et feaux Angevins; comme M. d'Anjou, pour faire le
+bon prince, goutait le pain noir des soldats et dechirait a belles
+dents les harengs sales et la morue seche, on entendit une grande
+rumeur vers une des portes de la ville.
+
+M. d'Anjou s'informa d'ou venait cette rumeur; mais personne ne put le
+lui dire.
+
+Il se faisait par la une distribution de coups de manche de pertuisane
+et de coups de crosse de mousquet a bon nombre de bourgeois attires
+par la nouveaute d'un spectacle curieux.
+
+Un homme, monte sur un cheval blanc ruisselant de sueur, s'etait
+presente a la barriere de la porte de Paris.
+
+Or Bussy, par suite de son systeme d'intimidation, s'etait fait nommer
+capitaine general du pays d'Anjou, grand-maitre de toutes les places,
+et avait etabli la plus severe discipline, notamment dans Angers. Nul
+ne pouvait sortir de la ville sans un mot d'ordre, nul ne pouvait y
+entrer sans ce meme mot d'ordre, une lettre d'appel ou un signe de
+ralliement quelconque.
+
+Toute cette discipline n'avait d'autre but que d'empecher le duc
+d'envoyer quelqu'un a Diane sans qu'il le sut, et d'empecher Diane
+d'entrer a Angers sans qu'il en fut averti.
+
+Cela paraitra peut-etre un peu exagere; mais cinquante ans plus tard
+Buckingham faisait bien d'autres folies pour Anne d'Autriche.
+
+L'homme et le cheval blanc etaient donc, comme nous l'avons dit,
+arrives d'un galop furieux, et ils avaient ete donner droit dans le
+poste.
+
+Mais le poste avait sa consigne. La consigne avait ete donnee a la
+sentinelle; la sentinelle avait croise la pertuisane; le cavalier
+avait paru s'en inquieter mediocrement; mais la sentinelle avait crie:
+"Aux armes!" le poste etait sorti, et force avait ete d'entrer en
+explication.
+
+--Je suis Antraguet, avait dit le cavalier, et je veux parler au duc
+d'Anjou.
+
+--Nous ne connaissons pas Antraguet, avait repondu le chef du poste;
+quant a parler au duc d'Anjou, votre desir sera satisfait, car nous
+allons vous arreter et vous conduire a Son Altesse.
+
+--M'arreter! repondit le cavalier, voila encore un plaisant maroufle
+pour arreter Charles de Balzac d'Entragues, baron de Cuneo et comte de
+Graville.
+
+--Ce sera pourtant comme cela, dit en ajustant son hausse-col le
+bourgeois qui avait vingt hommes derriere lui, et qui n'en voyait
+qu'un seul en face.
+
+--Attendez un peu, mes bons amis, dit Antraguet. Vous ne connaissez
+pas encore les Parisiens, n'est-ce pas? eh bien! je vais vous montrer
+un echantillon de ce qu'ils savent taire.
+
+--Arretons-le! conduisons-le a monseigneur! crierent les miliciens
+furieux.
+
+--Tout doux, mes petits agneaux, d'Anjou, dit Antraguet, c'est moi qui
+aurai ce plaisir.
+
+--Que dit-il donc la? se demanderent les bourgeois.
+
+--Il dit que son cheval n'a encore fait que dix lieues, repondit
+Antraguet, ce qui fait qu'il va vous passer sur le ventre a tous, si
+vous ne vous rangez pas. Rangez-vous donc, ou ventre-boeuf....
+
+Et, comme les bourgeois d'Angers avaient l'air de ne pas comprendre le
+juron parisien, Antraguet avait mis l'epee a la main, et, par un
+moulinet prestigieux, avait abattu ca et la les hampes les plus
+rapprochees des hallebardes dont on lui presentait la pointe.
+
+En moins de dix minutes, quinze ou vingt hallebardes furent changees
+en manches a balais.
+
+Les bourgeois furieux fondirent a coups de baton sur le nouveau venu,
+qui parait devant, derriere, a droite et a gauche, avec une adresse
+prodigieuse, et en riant de tout son coeur.
+
+--Ah! la belle entree, disait-il en se tordant sur son cheval; oh! les
+honnetes bourgeois que les bourgeois d'Angers! Morbleu, comme on
+s'amuse ici! Que le prince a bien eu raison de quitter Paris, et que
+j'ai bien fait de venir le rejoindre!
+
+Et Antraguet, non-seulement parait de plus belle, mais, de temps en
+temps, quand il se sentait serre de trop pres, il taillait, avec sa
+lame espagnole, le buffle de celui-la, la salade de celui-ci, et
+quelquefois, choisissant son homme, il etourdissait d'un coup de plat
+d'epee quelque guerrier imprudent qui se jetait dans la melee, le chef
+protege par le simple bonnet de laine angevin.
+
+Les bourgeois ameutes frappaient a l'envi, s'estropiant les uns les
+autres, puis revenaient a la charge; comme les soldats de Cadmus, on
+eut dit qu'ils sortaient de terre.
+
+Antraguet sentit qu'il commencait a se fatiguer.
+
+--Allons, dit-il, voyant que les rangs devenaient de plus en plus
+compacts, c'est bon; vous etes braves comme des lions, c'est convenu,
+et j'en rendrai temoignage. Mais vous voyez qu'il ne vous reste plus
+que vos manches de hallebardes, et que vous ne savez pas charger vos
+mousquets. J'avais resolu d'entrer dans la ville, mais j'ignorais
+qu'elle etait gardee par une armee de Cesars. Je renonce a vous
+vaincre; adieu, bonsoir, je m'en vais. Dites seulement au prince que
+j'etais venu expres de Paris pour le voir.
+
+Cependant le capitaine etait parvenu a communiquer le feu a la meche
+de son mousquet; mais, au moment ou il appuyait la crosse a son
+epaule, Antraguet lui cingla de si furieux coups de sa canne flexible
+sur les doigts, qu'il lacha son arme et qu'il se mit a sauter
+alternativement sur le pied droit et sur le pied gauche.
+
+--A mort! a mort! crierent les miliciens meurtris et enrages, ne le
+laissons pas fuir! qu'il ne puisse pas s'echapper!
+
+--Ah! dit Antraguet, vous ne vouliez pas me laisser entrer tout a
+l'heure, et voila maintenant que vous ne voulez plus me laisser
+sortir; prenez garde! cela va changer ma tactique: au lieu d'user du
+plat, j'userai de la pointe; au lieu d'abattre les hallebardes,
+j'abatterai les poignets. Ca, voyons, mes agneaux d'Anjou, me
+laisse-t-on partir?
+
+--Non! a mort! a mort! il se lasse! assommons-le!
+
+--Fort bien! c'est pour tout de bon, alors?
+
+--Oui! oui!
+
+--Eh bien! gare les doigts, je coupe les mains!
+
+Il achevait a peine, et se mettait en mesure de mettre sa menace a
+execution, quand un second cavalier apparut a l'horizon, accourant
+avec la meme frenesie, entra dans la barriere au triple galop, et
+tomba comme la foudre au milieu de la melee, qui tournait peu a peu en
+veritable combat.
+
+--Antraguet, cria le nouveau venu, Antraguet! eh! que diable fais-tu
+au milieu de tous ces bourgeois?
+
+--Livarot! s'ecria Antraguet en se retournant, ah! mordieu, tu es le
+bienvenu, Montjoie et Saint-Denis, a la rescousse!
+
+--Je savais bien que je te rattraperais; il y a quatre heures que j'ai
+eu de tes nouvelles, et, depuis ce moment, je te suis. Mais ou t'es-tu
+donc fourre? on te massacre, Dieu me pardonne.
+
+--Oui, ce sont nos amis d'Anjou, qui ne veulent ni me laisser entrer
+ni me laisser sortir.
+
+--Messieurs, dit Livarot en mettant le chapeau a la main, vous
+plairait-il de vous ranger a droite ou a gauche, afin que nous
+passions?
+
+--Ils nous insultent! crierent les bourgeois; a mort! a mort!
+
+--Ah! voila comme ils sont a Angers! fit Livarot en remettant d'une
+main son chapeau sur sa tete, et en tirant de l'autre son epee.
+
+--Oui, tu vois, dit Antraguet; malheureusement ils sont beaucoup.
+
+--Bah! a nous trois nous en viendrons bien a bout.
+
+--Oui, a nous trois, si nous etions trois; mais nous ne sommes que
+nous deux.
+
+--Voici Riberac qui arrive.
+
+--Lui aussi?
+
+--L'entends-tu?
+
+--Je le vois. Eh! Riberac! eh! ici! ici!
+
+En effet, au moment meme, Riberac, non moins presse que ses
+compagnons, a ce qu'il paraissait, faisait la meme entree qu'eux dans
+la ville d'Angers.
+
+--Tiens! on se bat, dit Riberac, voila une chance! Bonjour, Antraguet;
+bonjour, Livarot.
+
+--Chargeons, repondit Antraguet.
+
+Les miliciens regardaient, assez etourdis, le nouveau renfort qui
+venait d'arriver aux deux amis, lesquels, de l'etat d'assaillis, se
+preparaient a passer a celui d'assaillants.
+
+--Ah ca! mais ils sont donc un regiment, dit le capitaine de la milice
+a ces hommes; messieurs, notre ordre de bataille me parait vicieux, et
+je propose que nous fassions demi-tour a gauche.
+
+Les bourgeois, avec cette habilete qui les caracterise dans
+l'execution des mouvements militaires, commencerent aussitot un
+demi-tour a droite.
+
+C'est qu'outre l'invitation de leur capitaine qui les ramenait
+naturellement a la prudence, ils voyaient les trois cavaliers se
+ranger de front avec une contenance martiale qui faisait fremir les
+plus intrepides.
+
+--C'est leur avant-garde, crierent les bourgeois qui voulaient se
+donner a eux-memes un pretexte pour fuir. Alarme! alarme!
+
+--Au feu! crierent les autres, au feu!
+
+--L'ennemi! l'ennemi! dirent la plupart.
+
+--Nous sommes des peres de famille; nous nous devons a nos femmes et a
+nos enfants. Sauve qui peut! hurla le capitaine.
+
+Et en raison de ces cris divers, qui tous cependant, comme on le voit,
+avaient le meme but, un effroyable tumulte se fit dans la rue, et les
+coups de baton commencerent a tomber comme la grele sur les curieux,
+dont le cercle presse empechait les peureux de fuir.
+
+Ce fut alors que le bruit de la bagarre arriva jusqu'a la place du
+Chateau, ou, comme nous l'avons dit, le prince goutait le pain noir,
+les harengs saurs et la morue seche de ses partisans.
+
+Bussy et le prince s'informerent; on leur dit que c'etaient trois
+hommes, ou plutot trois diables incarnes arrivant de Paris, qui
+faisaient tout ce tapage.
+
+--Trois hommes? dit le prince; va donc voir ce que c'est, Bussy.
+
+--Trois hommes? dit Bussy: venez, monseigneur.
+
+Et tous deux partirent: Bussy en avant, le prince le suivant
+prudemment, accompagne d'une vingtaine de cavaliers.
+
+Ils arriverent comme les bourgeois commencaient d'executer la
+manoeuvre que nous avons dite, au grand detriment des epaules et des
+crane des curieux.
+
+Bussy se dressa sur ses etriers, et, son oeil d'aigle plongeant dans
+la melee, il reconnut Livarot a sa longue figure.
+
+--Mort de ma vie! cria-t-il au prince d'une voix tonnante, accourez
+donc, monseigneur, ce sont nos amis de Paris qui nous assiegent.
+
+--Eh non! repondit Livarot d'une voix qui dominait le bruit de la
+bataille, ce sont, au contraire, les amis d'Anjou qui nous echarpent.
+
+--Bas les armes! cria le duc; bas les armes, marauds, ce sont des
+amis.
+
+--Des amis! s'ecrierent les bourgeois contusionnes, ecorches, rendus.
+Des amis! il fallait donc leur donner le mot d'ordre alors; depuis une
+bonne heure, nous les traitons comme des paiens, et ils nous traitent
+comme des Turcs.
+
+Et le mouvement retrograde acheva de se faire.
+
+Livarot, Antraguet et Riberac s'avancerent en triomphateurs dans
+l'espace laisse libre par la retraite des bourgeois, et tous
+s'empresserent d'aller baiser la main de Son Altesse; apres quoi,
+chacun, a son tour, se jeta dans les bras de Bussy.
+
+--Il parait, dit philosophiquement le capitaine, que c'est une volee
+d'Angevins que nous prenions pour un vol de vautours.
+
+--Monseigneur, glissa Bussy a l'oreille du duc, comptez vos miliciens,
+je vous prie.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Comptez toujours, a peu pres, en gros; je ne dis pas un a un.
+
+--Ils sont au moins cent cinquante.
+
+--Au moins, oui.
+
+--Eh bien! que veux-tu dire?
+
+--Je veux dire que vous n'avez point la de fameux soldats, puisque
+trois hommes les ont battus.
+
+--C'est vrai, dit le duc. Apres?
+
+--Apres! sortez donc de la ville avec des gaillards comme ceux-la!
+
+--Oui, dit le duc; mais j'en sortirai avec les trois hommes qui ont
+battu les autres, repliqua le duc.
+
+--Ouais! fit tout bas Bussy, je n'avais pas songe a celle-la. Vivent
+les poltrons pour etre logiques!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+ROLAND.
+
+
+Grace au renfort qui lui etait arrive, M. le duc d'Anjou put se livrer
+a des reconnaissances sans fin autour de la place.
+
+Accompagne de ses amis, arrives d'une facon si opportune, il marchait
+dans un equipage de guerre dont les bourgeois d'Angers se montraient
+on ne peut plus orgueilleux, bien que la comparaison de ces
+gentilshommes bien montes, bien equipes, avec les harnais dechires et
+les armures rouillees de la milice urbaine, ne fut pas precisement a
+l'avantage de cette derniere.
+
+On explora d'abord les remparts, puis les jardins attenants aux
+remparts, puis la campagne attenante aux jardins, puis enfin les
+chateaux epars dans cette campagne, et ce n'etait point sans un
+sentiment d'arrogance tres-marquee que le duc narguait, en passant,
+soit pres d'eux, soit au milieu d'eux, les bois qui lui avaient fait
+si grande peur, ou plutot dont Bussy lui avait fait si grande peur.
+
+Les gentilshommes angevins arrivaient avec de l'argent, ils trouvaient
+a la cour du duc d'Anjou une liberte qu'ils etaient loin de rencontrer
+a la cour de Henri III; ils ne pouvaient donc manquer de faire joyeuse
+vie dans une ville toute disposee, comme doit l'etre une capitale
+quelconque, a piller la bourse de ses hotes.
+
+Trois jours ne s'etaient point encore ecoules, qu'Antraguet, Riberac
+et Livarot avaient lie des relations avec les nobles angevins les plus
+epris des modes et des facons parisiennes. Il va sans dire que ces
+dignes seigneurs etaient maries et avaient de jeunes et jolies femmes.
+
+Aussi n'etait-ce pas pour son plaisir particulier, comme pourraient le
+croire ceux qui connaissent l'egoisme du duc d'Anjou, qu'il faisait de
+si belles cavalcades dans la ville. Non. Ces promenades tournaient au
+plaisir des gentilshommes parisiens, qui etaient venus le rejoindre,
+des seigneurs angevins, et surtout des dames angevines.
+
+Dieu d'abord devait s'en rejouir, puisque la cause de la Ligue etait
+la cause de Dieu.
+
+Puis le roi devait incontestablement en enrager.
+
+Enfin les dames en etaient heureuses.
+
+Ainsi, la grande Trinite de l'epoque etait representee: Dieu, le roi
+et les dames.
+
+La joie fut a son comble le jour ou l'on vit arriver, en superbe
+ordonnance, vingt-deux chevaux de main, trente chevaux de trait,
+enfin, quarante mulets, qui, avec les litieres, les chariots et les
+fourgons, formaient les equipages de M. le duc d'Anjou.
+
+Tout cela venait, comme par enchantement, de Tours, pour la modique
+somme de cinquante mille ecus, que M. le duc d'Anjou avait consacree a
+cet usage.
+
+Il faut dire que ces chevaux etaient selles, mais que les selles
+etaient dues aux selliers; il faut dire que les coffres avaient de
+magnifiques serrures, fermant a clef, mais que les coffres etaient
+vides; il faut dire que ce dernier article etait tout a la louange du
+prince, puisque le prince aurait pu les remplir par des exactions.
+
+Mais ce n'etait pas dans la nature du prince de prendre; il aimait
+mieux soustraire.
+
+Neanmoins l'entree de ce cortege produisit un magnifique effet dans
+Angers.
+
+Les chevaux entrerent dans les ecuries, les chariots furent ranges
+sous les remises. Les coffres furent portes par les familiers les plus
+intimes du prince. Il fallait des mains bien sures, pour qu'on osat
+leur confier les sommes qu'ils ne contenaient pas.
+
+Enfin on ferma les portes du palais au nez d'une foule empressee, qui
+fut convaincue, grace a cette mesure de prevoyance, que le prince
+venait de faire entrer deux millions dans la ville, tandis qu'il ne
+s'agissait, au contraire, que de faire sortir de la ville une somme a
+peu pres pareille, sur laquelle comptaient les coffres vides.
+
+La reputation d'opulence de M. le duc d'Anjou fut solidement etablie a
+partir de ce jour-la; et toute la province demeura convaincue, d'apres
+le spectacle qui avait passe sous ses yeux, qu'il etait assez riche
+pour guerroyer contre l'Europe entiere, si besoin etait.
+
+Cette confiance devait aider les bourgeois a prendre en patience les
+nouvelles tailles que le duc, aide des conseils de ses amis, etait
+dans l'intention de lever sur les Angevins. D'ailleurs, les Angevins
+allaient presque au-devant des desirs du duc d'Anjou.
+
+On ne regrette jamais l'argent que l'on prete ou que l'on donne aux
+riches.
+
+Le roi de Navarre, avec sa renommee de misere, n'aurait pas obtenu le
+quart du succes qu'obtenait le duc d'Anjou avec sa renommee
+d'opulence.
+
+Mais revenons au duc.
+
+Le digne prince vivait en patriarche, regorgeant de tous les biens de
+la terre, et, chacun le sait, l'Anjou est une bonne terre.
+
+Les routes etaient couvertes de cavaliers accourant vers Angers, pour
+faire au prince leurs soumissions ou leurs offres de services.
+
+De son cote, M. d'Anjou poussait des reconnaissances aboutissant
+toujours a la recherche de quelque tresor.
+
+Bussy etait arrive a ce qu'aucune de ces reconnaissances n'eut ete
+poussee jusqu'au chateau qu'habitait Diane.
+
+C'est que Bussy se reservait ce tresor-la pour lui seul, pillant, a sa
+maniere, ce petit coin de la province, qui, apres s'etre defendu de
+facon convenable, s'etait enfin livre a discretion.
+
+Or, tandis que M. d'Anjou reconnaissait et que Bussy pillait, M. de
+Monsoreau, monte sur son cheval de chasse, arrivait aux portes
+d'Anjou.
+
+Il pouvait etre quatre heures du soir; pour arriver a quatre heures,
+M. de Monsoreau avait fait dix-huit lieues dans la journee. Aussi, ses
+eperons etaient rouges; et son cheval, blanc d'ecume, etait a moitie
+mort.
+
+Le temps etait passe de faire aux portes de la ville des difficultes a
+ceux qui arrivaient: on etait si fier, si dedaigneux maintenant a
+Angers, qu'on eut laisse passer sans conteste un bataillon de Suisses,
+ces Suisses eussent-ils ete commandes par le brave Crillon lui-meme.
+
+M. de Monsoreau, qui n'etait pas Crillon, entra tout droit en disant:
+
+--Au palais de monseigneur le duc d'Anjou.
+
+Il n'ecouta point la reponse des gardes, qui hurlaient une reponse
+derriere lui. Son cheval ne semblait tenir sur ses jambes que par un
+miracle d'equilibre du a la vitesse meme avec laquelle il marchait: il
+allait, le pauvre animal, sans avoir plus aucune conscience de sa vie,
+et il y avait a parier qu'il tomberait quand il s'arreterait.
+
+Il s'arreta au palais; mais M. de Monsoreau etait excellent ecuyer, le
+cheval etait de race: le cheval et le cavalier resterent debout.
+
+--Monsieur le duc! cria le grand veneur.
+
+--Monseigneur est alle faire une reconnaissance, repondit la
+sentinelle.
+
+--Ou cela? demanda M. de Monsoreau.
+
+--Par-la, dit le factionnaire en etendant la main vers un des quatre
+points cardinaux.
+
+--Diable! fit Monsoreau, ce que j'avais a dire au duc etait cependant
+bien presse; comment faire?
+
+--Mettre t'abord fotre chifal a l'egurie, repliqua la sentinelle, qui
+etait un reitre d'Alsace; gar si fous ne l'abbuyez pas contre un mur
+il dombera.
+
+--Le conseil est bon, quoique donne en mauvais francais, dit
+Monsoreau. Ou sont les ecuries, mon brave homme?
+
+--La-pas!
+
+En ce moment un homme s'approcha du gentilhomme et declina ses
+qualites.
+
+C'etait le majordome.
+
+M. de Monsoreau repondit a son tour par l'enumeration de ses nom,
+prenoms et qualites.
+
+Le majordome salua respectueusement; le nom du grand veneur etait des
+longtemps connu dans la province.
+
+--Monsieur, dit-il, veuillez entrer et prendre quelque repos. Il y a
+dix minutes a peine que monseigneur est sorti; Son Altesse ne rentrera
+pas avant huit heures du soir.
+
+--Huit heures du soir! reprit Monsoreau en rongeant sa moustache, ce
+serait perdre trop de temps. Je suis porteur d'une grande nouvelle qui
+ne peut etre sue trop tot par Son Altesse. N'avez-vous pas un cheval
+et un guide a me donner?
+
+--Un cheval! il y en a dix, monsieur, dit le majordome. Quant a un
+guide, c'est different, car monseigneur n'a pas dit ou il allait, et
+vous en saurez, en interrogeant, autant que qui que ce soit, sous ce
+rapport; d'ailleurs, je ne voudrais pas degarnir le chateau. C'est une
+des grandes recommandations de Son Altesse.
+
+--Ah! ah! fit le grand veneur, on n'est donc pas en surete ici?
+
+--Oh! monsieur, on est toujours en surete au milieu d'hommes tels que
+MM. Bussy, Livarot, Riberac, Antraguet, sans compter notre invincible
+prince, monseigneur le duc d'Anjou; mais vous comprenez....
+
+--Oui, je comprends que lorsqu'ils n'y sont pas, il y a moins de
+surete.
+
+--C'est cela meme, monsieur.
+
+--Alors je prendrai un cheval frais dans l'ecurie, et je tacherai de
+joindre Son Altesse en m'informant.
+
+--Il y a tout a parier, monsieur, que, de cette facon, vous rejoindrez
+monseigneur.
+
+--On n'est point parti au galop?
+
+--Au pas, monsieur, au pas.
+
+--Tres-bien! c'est chose conclue; montrez-moi le cheval que je puis
+prendre.
+
+--Entrez dans l'ecurie, monsieur, et choisissez vous-meme: tous sont a
+monseigneur.
+
+--Tres-bien.
+
+Monsoreau entra.
+
+Dix ou douze chevaux, des plus beaux et des plus frais, prenaient un
+ample repas dans les creches bourrees du grain et du fourrage le plus
+savoureux de l'Anjou.
+
+--Voila, dit le majordome, choisissez. Monsoreau promena sur la rangee
+de quadrupedes un regard de connaisseur.
+
+--Je prends ce cheval bai-brun, dit-il, faites-le-moi seller.
+
+--Roland.
+
+--Il s'appelle Roland?
+
+--Oui, c'est le cheval de predilection de Son Altesse. Il le monte
+tous les jours; il lui a ete donne par M. de Bussy, et vous ne le
+trouveriez certes pas a l'ecurie si Son Altesse n'essayait pas de
+nouveaux chevaux qui lui sont arrives de Tours.
+
+--Allons, il parait que je n'ai pas le coup d'oeil mauvais.
+
+Un palefrenier s'approcha.
+
+--Sellez Roland, dit le majordome.
+
+Quant au cheval du comte, il etait entre de lui-meme dans l'ecurie et
+s'etait etendu sur la litiere, sans attendre meme qu'on lui otat son
+harnais.
+
+Roland fut selle en quelques secondes. M. de Monsoreau se mit
+legerement en selle, et s'informa une seconde fois de quel cote la
+cavalcade s'etait dirigee.
+
+--Elle est sortie par cette porte, et elle a suivi cette rue, dit le
+majordome en indiquant au grand veneur le meme point que lui avait
+deja indique la sentinelle.
+
+--Ma foi, dit Monsoreau en lachant le bride, en voyant que de lui-meme
+le cheval prenait ce chemin, on dirait, ma parole, que Roland suit la
+piste.
+
+--Oh! n'en soyez pas inquiet, dit le majordome, j'ai entendu dire a M.
+de Bussy et a son medecin, M. Remy, que c'etait l'animal le plus
+intelligent qui existat; des qu'il sentira ses compagnons, il les
+rejoindra. Voyez les belles jambes, elles feraient envie a un cerf.
+
+Monsoreau se pencha de cote.
+
+--Magnifiques, dit-il.
+
+En effet, le cheval partit sans attendre qu'on l'excitat, et sortit
+fort deliberement de la ville; il fit meme un detour, avant d'arriver
+a la porte, pour abreger la route, qui se bifurquait circulairement a
+gauche, directement a droite.
+
+Tout en donnant cette preuve d'intelligence, le cheval secouait la
+tete comme pour echapper au frein qu'il sentait peser sur ses levres;
+il semblait dire au cavalier que toute influence dominatrice lui etait
+inutile, et, a mesure qu'il approchait de la porte de la ville, il
+accelerait sa marche.
+
+--En verite, murmura Monsoreau, je vois qu'on ne m'en avait pas trop
+dit; ainsi, puisque tu sais si bien ton chemin, va, Roland, va.
+
+Et il abandonna les renes sur le cou de Roland.
+
+Le cheval, arrive au boulevard exterieur, hesita un moment pour savoir
+s'il tournerait a droite ou a gauche,
+
+Il tourna a gauche.
+
+Un paysan passait en ce moment.
+
+--Avez-vous vu une troupe de cavaliers, l'ami? demanda Monsoreau.
+
+--Oui, monsieur, repondit le rustique, je l'ai rencontree la-bas, en
+avant.
+
+C'etait justement dans la direction qu'avait prise Roland, que le
+paysan venait de rencontrer cette troupe.
+
+--Va, Roland, va, dit le grand veneur en lachant les renes a son
+cheval, qui prit un trot allonge avec lequel on devait naturellement
+faire trois ou quatre lieues a l'heure.
+
+Le cheval suivit encore quelque temps le boulevard, puis il donna tout
+a coup a droite, prenant un sentier fleuri qui coupait a travers la
+campagne.
+
+Monsoreau hesita un instant pour savoir s'il n'arreterait pas Roland;
+mais Roland paraissait si sur de son affaire, qu'il le laissa aller.
+
+A mesure que le cheval s'avancait, il s'animait. Il passa du trot au
+galop, et, en moins d'un quart d'heure, la ville eut disparu aux
+regards du cavalier.
+
+De son cote aussi, le cavalier, a mesure qu'il s'avancait, semblait
+reconnaitre les localites.
+
+--Eh! mais, dit-il en entrant sous le bois, on dirait que nous allons
+vers Meridor; est-ce que Son Altesse, par hasard, se serait dirigee du
+cote du chateau?
+
+Et le front du grand veneur se rembrunit a cette idee, qui ne se
+presentait pas a son esprit pour la premiere fois.
+
+--Oh! oh! murmura-t-il, moi qui venais d'abord voir le prince,
+remettant a demain de voir ma femme. Aurais-je donc le bonheur de les
+voir tous les deux en meme temps?
+
+Un sourire terrible passa sur les levres du grand veneur.
+
+Le cheval allait toujours, continuant d'appuyer a droite avec une
+tenacite qui indiquait la marche la plus resolue et la plus sure.
+
+--Mais, sur mon ame, pensa Monsoreau, je ne dois plus maintenant etre
+bien loin du parc de Meridor.
+
+En ce moment, le cheval se mit a hennir.
+
+Au meme instant, un autre hennissement lui repondit du fond de la
+feuillee.
+
+--Ah! ah! dit le grand veneur, voila Roland qui a trouve ses
+compagnons, a ce qu'il parait.
+
+Le cheval redoublait de vitesse, passant comme l'eclair sous les
+hautes futaies.
+
+Soudain Monsoreau apercut un mur et un cheval attache pres de ce mur.
+Le cheval hennit une seconde fois, et Monsoreau reconnut que c'etait
+lui qui avait du hennir la premiere.
+
+--Il y a quelqu'un ici! dit Monsoreau palissant.
+
+
+FIN DE LA DEUXIEME PARTIE.
+
+
+
+
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+
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+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
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+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
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+ 100 1994 January
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+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
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+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
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+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
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+just ask.
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+ways.
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+method other than by check or money order.
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+(Three Pages)
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+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
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+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/7ddm210.zip b/old/7ddm210.zip
new file mode 100644
index 0000000..fb9940e
--- /dev/null
+++ b/old/7ddm210.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8ddm210.txt b/old/8ddm210.txt
new file mode 100644
index 0000000..1cc88cc
--- /dev/null
+++ b/old/8ddm210.txt
@@ -0,0 +1,15110 @@
+The Project Gutenberg EBook of La dame de Monsoreau v.2, by Alexandre Dumas
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: La dame de Monsoreau v.2
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: January, 2006 [EBook #9638]
+[This file was first posted on October 12, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.2 ***
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+The Online Distributed Proofreading Team.
+
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LA DAME DE MONSOREAU
+
+PAR
+
+ALEXANDRE DUMAS
+
+ÉDITION ILLUSTRÉE PAR J.-A. BEAUCÉ
+
+
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+PARIS
+
+1890
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES DE LA DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+I.--Comment frère Gorenflot se réveilla, et de l'accueil qui lui fut
+fait à son couvent.
+
+II.--Comment frère Gorenflot demeura convaincu qu'il était somnambule,
+et déplora amèrement cette infirmité.
+
+III.--Comment frère Gorenflot voyagea sur un âne nommé Panurge, et
+apprit dans son voyage beaucoup de choses qu'il ne savait pas.
+
+IV.--Comment frère Gorenflot troqua son âne contre une mule, et sa
+mule contre un cheval.
+
+V.--Comment Chicot et son compagnon s'installèrent à l'hôtellerie du
+Cygne de la Croix, et comment ils y furent reçus par l'hôte.
+
+VI.--Comment le moine confessa l'avocat, et comment l'avocat confessa
+le moine.
+
+VII.--Comment Chicot, après avoir fait un trou avec une vrille, en fit
+un avec son épée.
+
+VIII.--Comment le duc d'Anjou apprit que Diane de Méridor n'était
+point morte.
+
+IX.--Comment Chicot revint au Louvre et fut reçu par le roi Henri III.
+
+X.--Ce qui s'était passé entre monseigneur le duc d'Anjou et le grand
+veneur.
+
+XI.--Comment se tint le Conseil du roi.
+
+XII.--Ce que venait faire M. de Guise au Louvre.
+
+XIII.--Castor et Pollux.
+
+XIV.--Comment il est prouvé qu'écouler est le meilleur moyen pour
+entendre.
+
+XV.--La soirée de la Ligue.
+
+XVI.--La rue de la Ferronnerie.
+
+XVII.--Le prince et l'ami.
+
+XVIII.--Étymologie de la rue de la Jussienne.
+
+XIX.--Comment d'Épernon eut son pourpoint déchiré, et comment
+Schomberg fut teint en bleu.
+
+XX.--Chicot est de plus en plus roi de France.
+
+XXI.--Comment Chicot fit une visite à Bussy, et de ce qui s'ensuivit.
+
+XXII.--Les échecs de Chicot, le bilboquet de Quélus la sarbacane de
+Schomberg.
+
+XXIII.--Comment le roi nomma un chef à la Ligue, et comment ce ne fut
+ni Son Altesse le duc d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise.
+
+XXIV.--Comment le roi nomma un chef qui n'était ni Son Altesse le duc
+d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise.
+
+XXV.--Étéocle et Polynice.
+
+XXVI.--Comment on ne perd pas toujours son temps en fouillant dans les
+armoires vides.
+
+XXVII.--Ventre-saint-gris.
+
+XXVIII.--Les amis.
+
+XXIX.--Les amants.
+
+XXX.--Comment Bussy trouva trois cents pistoles de son cheval et le
+donna pour rien.
+
+XXXI.--Diplomatie de M. le duc d'Anjou.
+
+XXXII.--Diplomatie de M. de Saint-Luc.
+
+XXXIII.--Une volée d'Angevins.
+
+XXXIV.--Roland.
+
+
+
+IMAGES
+
+
+Titre
+
+Comment Frère Gorenflot se réveilla, et de l'accueil qui lui fut fait
+à son couvent.
+
+Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes
+les expressions de l'étonnement.
+
+Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille... on dirait que
+je connais cela.
+
+Gorenflot se cramponnait des deux mains à la longe de son âne.
+
+Le moine portant les deux selles sur la tête et les deux brides à ses
+mains.
+
+Chicot prit une vrille et fit un trou dans la cloison.
+
+Voilà le coup, dit Chicot.
+
+Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que je dois à M. de Mayenne;
+vous voudriez donc que je devinsse votre débiteur comme je suis le
+sien.
+
+Je te briserai comme je brise ce verre.
+
+M. de Guise.
+
+Henri posa son coude sur son genou et emporta son menton dans sa main.
+
+Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frère, qui soyez
+véritablement mes amis.
+
+Qui aime bien châtie bien.
+
+Croyez-vous que je pense que c'est par amitié que vous me venez voir?
+Non, pardieu, car vous n'aimez personne.
+
+Vous pouvez regarder cet entretien comme le dernier. Demain je pars
+pour Méridor.
+
+A moi! au secours! à l'aide! mon frère veut me tuer.
+
+Schomberg.
+
+Monsieur, dit Chicot, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur
+de m'inviter à m'asseoir.
+
+François: te voilà tombé sous ma justice.
+
+Le duc s'approcha de la lumière.
+
+Puis il enjamba la balustrade et passa le pied sur le premier échelon.
+
+N'est-ce pas que j'ai bien fait, madame, que vous m'approuvez?
+
+Eh bien, vous en avez menti, monseigneur.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+COMMENT FRÈRE GORENFLOT SE RÉVEILLA, ET DE L'ACCUEIL QUI LUI FUT FAIT
+A SON COUVENT.
+
+
+Nous avons laissé notre ami Chicot en extase devant le sommeil non
+interrompu et devant le ronflement splendide de frère Gorenflot; il
+fit signe à l'aubergiste de se retirer et d'emporter la lumière, après
+lui avoir recommandé sur toutes choses de ne pas dire un mot au digne
+frère de la sortie qu'il avait faite à dix heures du soir, et de la
+rentrée qu'il venait de faire a trois heures du matin.
+
+Comme maître Bonhomet avait remarqué une chose, c'est que dans les
+relations qui existaient entre le fou et le moine, c'était toujours le
+fou qui payait, il tenait le fou en grande considération, tandis qu'il
+n'avait au contraire qu'une vénération fort médiocre pour le moine. Il
+promit en conséquence à Chicot de n'ouvrir en aucun cas la bouche sur
+les événements de la nuit, et se retira, laissant les deux amis dans
+l'obscurité, ainsi que la chose venait de lui être recommandée.
+
+Bientôt Chicot s'aperçut d'une chose qui excita son admiration, c'est
+que frère Gorenflot ronflait et parlait en même temps. Ce qui
+indiquait, non pas, comme on pourrait le croire, une conscience
+bourrelée de remords, mais un estomac surchargé de nourriture.
+
+Les paroles que prononçait Gorenflot dans son sommeil formaient,
+recousues les unes aux autres, un affreux mélange d'éloquence sacrée
+et de maximes bachiques.
+
+Cependant Chicot s'aperçut que, s'il restait dans une obscurité
+complète, il aurait grand'peine à accomplir la restitution qui lui
+restait à faire pour que Gorenflot, à son réveil, ne se doutât de
+rien; en effet, il pouvait, dans les ténèbres, marcher imprudemment
+sur quelques-uns des quatre membres du moine, dont il ignorait les
+différentes directions, et, par la douleur, le tirer de sa léthargie.
+
+Chicot souffla donc sur les charbons du brasier pour éclairer un peu
+la scène.
+
+Au bruit de ce souffle, Gorenflot cessa de ronfler et murmura:
+
+--Mes frères! voici un vent féroce: c'est le souffle du Seigneur,
+c'est son haleine qui m'inspire.
+
+--Et il se remit à ronfler.
+
+Chicot attendit un instant que le sommeil eût bien repris toute son
+influence, et commença de démailloter le moine.
+
+--Brrrrou! fit Gorenflot. Quel froid! Cela empêchera le raisin de
+mûrir.
+
+Chicot s'arrêta au milieu de son opération, qu'il reprit un instant
+après.
+
+--Vous connaissez mon zèle, mes frères, continua le moine, tout pour
+l'Église et pour monseigneur le duc de Guise.
+
+--Canaille! dit Chicot.
+
+--Voilà mon opinion, reprit Gorenflot; mais il est certain...
+
+--Qu'est-ce qui est certain? demanda Chicot en soulevant le moine pour
+lui passer sa robe.
+
+--Il est certain que l'homme est plus fort que le vin; frère Gorenflot
+a combattu contre le vin, comme Jacob contre l'ange, et frère
+Gorenflot a dompté le vin.
+
+Chicot haussa les épaules.
+
+Ce mouvement intempestif fit ouvrir un oeil au moine, et, au-dessus de
+lui, il vit le sourire de Chicot, qui semblait livide et sinistré à
+cette douteuse lueur.
+
+--Ah! pas de fantômes, voyons, pas de farfadets, dit le moine, comme
+s'il se plaignait à quelque démon familier, oublieux des conventions
+qu'il avait faites avec lui.
+
+--Il est ivre mort, dit Chicot en achevant de rouler Gorenflot dans sa
+robe et en ramenant son capuchon sur sa tête.
+
+--A la bonne heure, grommela le moine, le sacristain a fermé la porte
+du choeur, et le vent ne vient plus.
+
+--Réveille-toi maintenant si tu veux, dit Chicot, cela m'est bien
+égal.
+
+--Le Seigneur a entendu ma prière, murmura le moine, et l'aquilon
+qu'il avait envoyé pour geler les vignes s'est changé en doux zéphyr.
+
+--_Amen!_ dit Chicot.
+
+Et, se faisant un oreiller des serviettes et un drap de la nappe,
+après avoir le plus vraisemblablement possible disposé les bouteilles
+vides et les assiettes salies, il s'endormit côte à côte avec son
+compagnon.
+
+Le grand jour qui lui donnait sur les yeux, et la voix aigre de l'hôte
+grondant ses marmitons, qui retentissait dans la cuisine, réussirent à
+percer l'épaisse vapeur qui assoupissait les idées de Gorenflot.
+
+Il se souleva, et parvint, à l'aide de ses deux mains, à s'établir sur
+la partie que la nature prévoyante a donnée à l'homme pour être son
+principal centre de gravité.
+
+Cet effort accompli, non sans difficulté. Gorenflot se mit à
+considérer le pêle-mêle significatif de la vaisselle; puis Chicot,
+qui, disposé, grâce à la circonflexion gracieuse de l'un de ses bras,
+de manière à tout voir, ne perdait pas un seul mouvement du moine,
+Chicot faisait semblant de ronfler, et cela avec un naturel qui
+faisait honneur à ce fameux talent d'imitation dont nous avons déjà
+parlé.
+
+--Grand jour! s'écria le moine; corbleu! grand jour! il paraît que
+j'ai passé la nuit ici.
+
+Puis, rassemblant ses idées:
+
+--Et l'abbaye! dit-il; oh! oh!
+
+Il se mit à resserrer le cordon de sa robe, soin que Chicot n'avait
+pas cru devoir prendre.
+
+--C'est égal, dit-il, j'ai fait un étrange rêve: il me semblait être
+mort et enveloppé dans un linceul taché de sang.
+
+Gorenflot ne se trompait pas tout à fait; il avait pris, en se
+réveillant à moitié, la nappe qui l'enveloppait pour un linceul, et
+les taches de vin pour des gouttes de sang.
+
+--Heureusement que c'était un rêve, dit Gorenflot en regardant de
+nouveau autour de lui.
+
+Dans cet examen, ses yeux s'arrêtèrent sur Chicot, qui, sentant que le
+moine le regardait, ronfla de double force.
+
+--Que c'est beau, un ivrogne! dit Gorenflot contemplant Chicot avec
+admiration.
+
+--Est-il heureux, ajouta-t-il, de dormir ainsi! Ah! c'est qu'il n'est
+pas dans ma position, lui.
+
+Et il poussa un soupir qui monta à l'unisson du ronflement de Chicot,
+de sorte que le soupir eût probablement réveillé le Gascon, si le
+Gascon eût dormi véritablement.
+
+--Si je le réveillais pour lui demander avis? il est homme de bon
+conseil.
+
+Chicot tripla la dose, et le ronflement, qui avait atteint le diapason
+de l'orgue, passa à l'imitation du tonnerre.
+
+--Non, reprit Gorenflot, cela lui donnerait trop d'avantages sur moi.
+Je trouverai bien un bon mensonge sans lui.
+
+Mais, quel que soit ce mensonge, continua le moine, j'aurai bien de la
+peine à éviter le cachot. Ce n'est pas encore précisément le cachot,
+c'est le pain et l'eau qui en sont la conséquence. Si j'avais du moins
+quelque argent pour séduire le frère geôlier!
+
+Ce qu'entendant Chicot, il tira subtilement de sa poche une bourse
+assez ronde qu'il cacha sous son ventre.
+
+Ce n'était pas une précaution inutile; plus contrit que jamais,
+Gorenflot s'approcha de son ami et murmura ces paroles mélancoliques:
+
+--S'il était éveillé, il ne me refuserait pas un écu; mais son sommeil
+m'est sacré... et je vais le prendre.
+
+A ces mots, frère Gorenflot, qui, après être demeuré un certain temps
+assis, venait de s'agenouiller, se pencha à son tour vers Chicot et
+fouilla délicatement dans la poche du dormeur.
+
+Chicot ne jugea point à propos, malgré l'exemple donné par son
+compagnon, de faire appel à son démon familier, et le laissa fouiller
+à son aise dans l'une et l'autre poche de son pourpoint.
+
+--C'est singulier, dit le moine, rien dans les poches. Ah! dans le
+chapeau peut-être.
+
+Tandis que le moine se mettait en quête, Chicot vidait sa bourse dans
+sa main, et la remettait vide et plate dans la poche de son
+haut-de-chausses.
+
+--Rien dans le chapeau, dit le moine, cela m'étonne. Mon ami Chicot,
+qui est un fou plein de raison, ne sort cependant jamais sans argent.
+Ah! vieux Gaulois, ajouta-t-il avec un sourire qui fendait sa bouche
+jusqu'aux oreilles, j'oubliais tes braies.
+
+Et, glissant sa main dans les chausses de Chicot, il en retira la
+bourse vide.
+
+--Jésus! murmura-t-il, et l'écot, qui le payera?
+
+Cette pensée produisit sur le moine une profonde impression, car il se
+mit aussitôt sur ses jambes, et, d'un pas encore un peu aviné, mais
+cependant rapide, il se dirigea vers la porte, traversa la cuisine
+sans lier conversation avec l'hôte, malgré les avances que celui-ci
+lui faisait, et s'enfuit.
+
+Alors Chicot remit son argent dans sa bourse, sa bourse dans sa poche,
+et, s'accoudant contre la fenêtre, que mordait déjà un rayon de
+soleil, il oublia Gorenflot dans une méditation profonde.
+
+Cependant le frère quêteur, sa besace sur l'épaule, poursuivait son
+chemin avec une mine composée qui pouvait paraître aux passants du
+recueillement, et qui n'était que de la préoccupation, car Gorenflot
+cherchait un de ces magnifiques mensonges de moine en goguette ou de
+soldat attardé, mensonge dont le fond est toujours le même, tandis que
+la trame se brode capricieusement selon l'imagination du menteur.
+
+Du plus loin que frère Gorenflot aperçut les portes du couvent, elles
+lui parurent plus sombres encore que de coutume, et il tira de fâcheux
+indices de la présence de plusieurs moines conversant sur le seuil et
+regardant tour à tour avec inquiétude vers les quatre points
+cardinaux.
+
+Mais, à peine eut-il débouché de la rue Saint-Jacques, qu'un grand
+mouvement opéré par les frères au moment même où ils l'aperçurent lui
+donna une des plus horribles frayeurs qu'il eût éprouvées de sa vie.
+
+--C'est de moi qu'ils parlent, dit-il; ils me désignent, ils
+m'attendent; on m'a cherché cette nuit; mon absence a fait scandale;
+je suis perdu!
+
+Et la tête lui tourna; une folle idée de fuir lui vint à l'esprit;
+mais plusieurs religieux venaient déjà à sa rencontre; on le
+poursuivrait indubitablement. Frère Gorenflot se rendait justice, il
+n'était pas taillé pour la course; il serait rejoint, garrotté, traîné
+au couvent; il préféra la résignation.
+
+Il s'avança donc, l'oreille basse, vers ses compagnons, qui semblaient
+hésiter à venir lui parler.
+
+--Hélas! dit Gorenflot, ils font semblant de ne plus me connaître, je
+suis une pierre d'achoppement.
+
+Enfin l'un d'eux se hasarda, et, allant à Gorenflot:
+
+--Pauvre cher frère! dit-il.
+
+Gorenflot poussa un soupir et leva les yeux au ciel.
+
+--Vous savez que le prieur vous attend, dit un autre.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Oh! mon Dieu, oui, ajouta un troisième, il a dit qu'aussitôt rentré
+au couvent on vous conduisît près de lui.
+
+--Voilà ce que je craignais, dit Gorenflot. Et, plus mort que vif, il
+entra dans le couvent, dont la porte se referma sur lui.
+
+--Ah! c'est vous! s'écria le frère portier, venez vite, vite, le
+révérend prieur Joseph Foulon vous demande.
+
+Et le frère portier, prenant Gorenflot par la main, le conduisit ou
+plutôt le traîna jusque dans la chambre du prieur.
+
+Là aussi les portes se refermèrent.
+
+Gorenflot baissa les yeux, craignant de rencontrer le regard courroucé
+de l'abbé; il se sentait seul, abandonné de tout le monde, en
+tête-tête avec un supérieur qui devait être irrité, et irrité
+justement.
+
+--Ah! c'est vous enfin! dit l'abbé.
+
+--Mon révérend... balbutia le moine.
+
+--Que d'inquiétudes vous nous avez données! dit le prieur.
+
+--C'est trop de bontés, mon père, reprit Gorenflot, qui ne comprenait
+rien à ce ton indulgent auquel il ne s'attendait pas.
+
+--Vous avez craint de rentrer après la scène de cette nuit, n'est-ce
+pas?
+
+--J'avoue que je n'ai point osé rentrer, dit le moine, dont le front
+distillait une sueur glacée.
+
+--Ah! cher frère, cher frère, dit l'abbé, c'est bien jeune et bien
+imprudent ce que vous avez fait là.
+
+--Laissez-moi vous expliquer, mon père....
+
+--Et qu'avez-vous besoin de m'expliquer? Votre sortie....
+
+--Je n'ai pas besoin de vous expliquer, dit Gorenflot, tant mieux, car
+j'étais embarrassé de le faire.
+
+--Je le comprends à merveille. Un moment d'exaltation, l'enthousiasme
+vous a entraîné; l'exaltation est une vertu sainte; l'enthousiasme est
+un sentiment sacré; mais les vertus outrées deviennent presque vices,
+les sentiments les plus honorables, exagérés, sont répréhensibles.
+
+--Pardon, mon père, dit Gorenflot; mais, si vous comprenez, je ne
+comprends pas bien, moi. De quelle sortie parlez-vous?
+
+--De celle que vous avez faite cette nuit.
+
+--Hors du couvent? demanda timidement le moine.
+
+--Non pas, dans le couvent.
+
+--J'ai fait une sortie dans le couvent, moi?
+
+--Oui, vous.
+
+Gorenflot se gratta le bout du nez. Il commençait à comprendre qu'il
+jouait aux propos interrompus.
+
+--Je suis aussi bon catholique que vous; mais cependant votre audace
+m'a épouvanté.
+
+--Mon audace! dit Gorenflot, j'ai donc été bien audacieux?
+
+--Plus qu'audacieux, mon fils; vous avez été téméraire.
+
+--Hélas! il faut pardonner aux écarts d'un tempérament encore mal
+assoupli; je me corrigerai, mon père.
+
+--Oui, mais, en attendant, je ne puis m'empêcher de craindre pour vous
+et pour nous les conséquences de cet éclat. Si la chose s'était passée
+entre nous, ce ne serait rien.
+
+--Comment! dit Gorenflot, la chose est sue dans le monde?
+
+--Sans doute, vous saviez bien qu'il y avait là plus de cent laïques
+qui n'ont pas perdu un mot de votre discours.
+
+--De mon discours? fit Gorenflot de plus en plus étonné.
+
+--J'avoue qu'il était beau, j'avoue que les applaudissements ont dû
+vous enivrer, que l'assentiment unanime a pu vous monter la tête;
+mais, que cela en arrive au point de proposer une procession dans les
+rues de Paris, au point d'offrir de revêtir une cuirasse et de faire
+appel aux bons catholiques, le casque en tête et la pertuisane sur
+l'épaule, vous en conviendrez, c'est trop fort.
+
+Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes
+les expressions de l'étonnement.
+
+--Maintenant, continua le prieur, il y a un moyen de tout concilier.
+Cette sève religieuse qui bout,dans votre coeur généreux vous ferait
+tort à Paris, où il y a tant d'yeux méchants qui vous épient. Je
+désire que vous alliez la dépenser....
+
+--Où cela, mon père? demanda Gorenflot, convaincu qu'il allait faire
+un tour de cachot.
+
+--En province.
+
+--Un exil? s'écria Gorenflot.
+
+--En restant ici, il pourrait vous arriver bien pis, très-cher frère.
+
+--Et que peut-il donc m'arriver?
+
+--Un procès criminel, qui amènerait, selon toute probabilité, la
+prison éternelle, sinon la mort.
+
+Gorenflot pâlit affreusement; il ne pouvait comprendre comment il
+avait encouru la prison perpétuelle et même la peine de mort pour
+s'être grisé dans un cabaret et avoir passé une nuit hors de son
+couvent.
+
+--Tandis qu'en vous soumettant à cet exil momentané, mon très-cher
+frère, non-seulement vous échappez au danger, mais encore vous plantez
+le drapeau de la foi en province; ce que vous avez fait et dit cette
+nuit, dangereux et même impossible sous les yeux du roi et de ses
+mignons maudits, devient en province plus facile à exécuter. Partez
+donc au plus vite, frère Gorenflot; peut-être même est-il déjà trop
+tard, et les archers ont-ils reçu l'ordre de vous arrêter.
+
+--Ouais! mon révérend père, que dites-vous là? balbutia le moine en
+roulant des yeux épouvantés; car, à mesure que le prieur, dont il
+avait d'abord admiré la mansuétude, parlait, il s'étonnait des
+proportions que prenait un péché, à tout prendre, très-véniel.--Les
+archers, dites-vous, et qu'ai-je affaire aux archers, moi?
+
+--Vous n'avez point affaire à eux; mais ils pourraient bien avoir
+affaire à vous.
+
+--Mais on m'a donc dénoncé? dit frère Gorenflot.
+
+--Je le parierais. Partez donc, partez.
+
+--Partir! mon révérend, dit Gorenflot atterré. C'est bien aisé à dire;
+mais comment vivrai-je quand je serai parti?
+
+--Eh! rien de plus facile. Vous êtes le frère quêteur du couvent;
+voilà vos moyens d'existence. De votre quête vous avez nourri les
+autres jusqu'à présent; de votre quête vous vous nourrirez. Et puis,
+soyez tranquille, mon Dieu! le système que vous avez développé vous
+fera assez de partisans en province pour que j'aie la certitude que
+vous ne manquerez de rien. Mais, allez, pour Dieu! allez, et surtout
+ne revenez pas que l'on ne vous prévienne.
+
+Et le prieur, après avoir tendrement embrassé frère Gorenflot, le
+poussa doucement, mais avec une persistance qui fut couronnée de
+succès, à la porte de sa cellule.
+
+Là, toute la communauté était réunie, attendant frère Gorenflot.
+
+A peine parut-il, que chacun s'élança vers lui, et que chacun voulut
+lui toucher les mains, le cou, les habits. Il y en avait dont la
+vénération allait jusqu'à baiser le bas de sa robe.
+
+--Adieu, disait l'un en le pressant sur son coeur; adieu, vous êtes un
+saint homme, ne m'oubliez point dans vos prières.
+
+--Bah! se dit Gorenflot, un saint homme, moi? tiens!
+
+--Adieu! dit un autre en lui serrant la main, brave champion de la
+foi, adieu! Godefroy de Bouillon était bien peu de chose auprès de
+vous.
+
+--Adieu! martyr, lui dit un troisième en baisant le bout de son
+cordon; l'aveuglement habite encore parmi nous; mais l'heure de la
+lumière arrivera.
+
+Et Gorenflot se trouva ainsi, de bras en bras, de baisers en baisers,
+et d'épithètes en épithètes, porté jusqu'à la porte de la rue, qui se
+referma derrière lui dès qu'il l'eut franchie.
+
+Gorenflot regarda cette porte avec une expression que rien ne saurait
+rendre, et finit par sortir de Paris à reculons, comme si l'ange
+exterminateur lui eût montré la pointe de son épée flamboyante.
+
+Le seul mot qui lui échappa en arrivant à la porte fut celui-ci:
+
+--Le diable m'emporte! ils sont tous fous; ou, s'ils ne le sont pas;
+miséricorde, mon Dieu! c'est moi qui le suis.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT FRÈRE GORENFLOT DEMEURA CONVAINCU QU'IL ÉTAIT SOMNAMBULE, ET
+DÉPLORA AMÈREMENT CETTE INFIRMITÉ.
+
+
+Jusqu'au jour néfaste où nous sommes arrivés, jour où tombait sur le
+pauvre moine cette persécution inattendue, frère Gorenflot avait mené
+la vie contemplative, c'est-à-dire que, sortant de bon matin quand il
+voulait prendre le frais, tard quand il recherchait le soleil,
+confiant en Dieu et dans la cuisine de l'abbaye, il n'avait jamais
+pensé à se procurer que les extra fort mondains, et assez rares au
+reste, de la Corne d'Abondance; ces extra étaient soumis aux caprices
+des fidèles, et ne pouvaient se prélever que sur les aumônes en
+argent, auxquelles frère Gorenflot faisait faire, en passant rue Saint
+Jacques, une halte; après cette halte, ces aumônes rentraient au
+couvent, diminuées de la somme que frère Gorenflot avait laissée en
+route. Il y avait bien encore Chicot, son ami, lequel aimait les bons
+repas et les bons convives. Mais Chicot était très-fantasque dans sa
+vie. Le moine le voyait parfois trois ou quatre jours de suite, puis
+il était quinze jours, un mois, six semaines sans reparaître, soit
+qu'il restât enfermé avec le roi, soit qu'il l'accompagnât dans
+quelque pèlerinage, soit enfin qu'il exécutât pour son propre compte
+un voyage d'affaires ou de fantaisie. Gorenflot était donc un de ces
+moines pour qui, comme pour certains soldats enfants de troupe, le
+monde commençait au supérieur de la maison, c'est-à-dire au colonel du
+couvent, et finissait à la marmite vide. Aussi ce soldat de l'Église,
+cet enfant de froc, si l'on nous permet de lui appliquer l'expression
+pittoresque que nous employions tout à l'heure à l'égard des
+défenseurs de la patrie, ne s'était-il jamais figuré qu'un jour il lui
+fallût laborieusement se mettre en route et chercher les aventures.
+
+Encore s'il eût eu de l'argent! mais la réponse du prieur à sa demande
+avait été simple et sans ornement apostolique, comme un fragment de
+saint Luc.
+
+--Cherche, et tu trouveras.
+
+Gorenflot, en songeant qu'il allait être obligé de chercher au loin,
+se sentait las avant de commencer.
+
+Cependant le principal était de se soustraire d'abord au danger qui le
+menaçait, danger inconnu, mais pressant, d'après ce qui avait paru
+ressortir du moins des paroles du prieur. Le pauvre moine n'était pas
+de ceux qui peuvent déguiser leur physique et échapper aux
+investigations par quelque habile métamorphose; il résolut donc de
+gagner au large d'abord, et, dans cette résolution, franchit d'un pas
+assez rapide la porte Bordelle, dépassa prudemment, et en se faisant
+le plus mince possible, la guérite des veilleurs de nuit et le poste
+des Suisses, dans la crainte que ces archers, dont l'abbé de
+Sainte-Geneviève lui avait fait fête, ne fussent des réalités trop
+saisissantes.
+
+Mais, une fois en plein air, une fois en rase campagne, lorsqu'il fut
+à cinq cents pas de la porte de la ville; lorsqu'il vit, sur le revers
+du fossé, disposée en manière de fauteuil, cette première herbe du
+printemps qui s'efforce de percer la terre déjà verdoyante; lorsqu'il
+vit le soleil joyeux à l'horizon, la solitude à droite et à gauche, la
+ville murmurante derrière lui, il s'assit sur le talus de la route,
+emboîta son double menton dans sa large et grasse main, se gratta de
+l'index le bout carré d'un nez de dogue, et commença une rêverie
+accompagnée de gémissements.
+
+Sauf la cythare qui lui manquait, frère Gorenflot ne ressemblait pas
+mal à l'un de ces Hébreux qui, suspendant leur harpe au saule,
+fournissaient, au temps de la désolation de Jérusalem, le texte du
+fameux verset: _Super flumina Babylonis_, et le sujet d'une myriade de
+tableaux mélancoliques.
+
+Gorenflot gémissait d'autant plus, que neuf heures approchaient, heure
+à laquelle on dînait au couvent, car les moines, en arrière de la
+civilisation, comme il convient à des gens détachés du monde,
+suivaient encore, en l'an de grâce 1578, les pratiques du bon roi
+Charles V, lequel dînait à huit heures du matin, après sa messe.
+
+Autant vaudrait compter les grains de sable soulevés par le vent au
+bord de la mer pendant un jour de tempête que d'énumérer les idées
+contradictoires qui vinrent, l'une après l'autre, éclore dans le
+cerveau de Gorenflot à jeun.
+
+La première idée, celle dont il eut le plus de peine à se débarrasser,
+nous devons le dire, fut de rentrer dans Paris, d'aller droit au
+couvent, de déclarer à l'abbé que bien décidément il préférait le
+cachot à l'exil, de consentir même, s'il le fallait, à subir la
+discipline, le fouet, le double fouet et l'_in pace_, pourvu que l'on
+jurât sur l'honneur de s'occuper de ses repas, qu'il consentirait même
+à réduire à cinq par jour.
+
+A cette idée, si tenace, qu'elle laboura pendant plus d'un grand quart
+d'heure le cerveau du pauvre moine, en succéda une autre un peu plus
+raisonnable: c'était d'aller droit à la Corne d'Abondance, d'y mander
+Chicot, si toutefois il ne le retrouvait pas endormi encore, de lui
+exposer la situation déplorable dans laquelle il se trouvait à la
+suite de ses suggestions bachiques, suggestions auxquelles lui,
+Gorenflot, avait eu la faiblesse de céder, et d'obtenir de ce généreux
+ami une pension alimentaire.
+
+Ce plan arrêta Gorenflot un autre quart d'heure, car c'était un esprit
+judicieux, et l'idée n'était pas sans mérite.
+
+C'était enfin, autre idée qui ne manquait pas d'une certaine audace,
+de tourner autour des murs de la capitale, de rentrer par la porte
+Saint-Germain ou par la tour de Nesle, et de continuer clandestinement
+ses quêtes dans Paris. Il connaissait les bons endroits, les coins
+fertiles, les petites rues où certaines commères, élevant de
+succulentes volailles, avaient toujours quelque chapon mort de gras
+fondu à jeter dans le sac du quêteur, il voyait, dans le miroir
+reconnaissant de ses souvenirs, certaine maison à perron où l'été se
+fabriquaient des conserves de tous genres, et cela dans le but
+principal, du moins frère Gorenflot aimait à se l'imaginer ainsi, de
+jeter au sac du frère quêteur, en échange de sa fraternelle
+bénédiction, tantôt un quartier de gelée de coings séchés, tantôt une
+douzaine de noix confites, et tantôt une boîte de pommes tapées, dont
+l'odeur seule eût fait boire un moribond. Car, il faut le dire, les
+idées de frère Gorenflot étaient surtout tournées vers les plaisirs de
+la table et les douceurs du repos; de sorte qu'il pensait parfois, non
+sans une certaine inquiétude, à ces deux avocats du diable qui, au
+jour du jugement dernier, plaideraient contre lui, et qu'on appelait
+la Paresse et la Gourmandise. Mais, en attendant, nous devons le dire,
+le digne moine suivait, non sans remords peut-être, mais enfin suivait
+la pente fleurie qui mène à l'abîme au fond duquel hurlent
+incessamment, comme Charybde et Scylla, ces deux péchés mortels.
+
+Aussi ce dernier plan lui souriait-il; aussi ce genre de vie lui
+paraissait-il celui auquel il était naturellement destiné; mais, pour
+accomplir ce plan, pour suivre ce genre de vie, il fallait rester dans
+Paris, et risquer de rencontrer à chaque pas les archers, les
+sergents, les autorités ecclésiastiques, troupeau dangereux pour un
+moine vagabond.
+
+Et puis un autre inconvénient se présentait: le trésorier du couvent
+de Sainte-Geneviève était un administrateur trop soigneux pour laisser
+Paris sans frère quêteur; Gorenflot courait donc le risque de se
+trouver face à face avec un collègue qui aurait sur lui cette
+incontestable supériorité d'être dans l'exercice légitime de ses
+fonctions.
+
+Cette idée fit frémir Gorenflot, et certes il y avait bien de quoi.
+
+Il en était là de ses monologues et de ses appréhensions quand il vit
+poindre au loin sous la porte Bordelle un cavalier qui bientôt ébranla
+la voûte sous le galop de sa monture.
+
+Cet homme mit pied à terre près d'une maison située à cent pas à peu
+près de l'endroit où était assis Gorenflot; il frappa: on lui ouvrit,
+et cheval et cavalier disparurent dans la maison.
+
+Gorenflot remarqua cette circonstance, parce qu'il avait envié le
+bonheur de ce cavalier qui avait un cheval et qui par conséquent
+pouvait le vendre.
+
+Mais, au bout d'un instant, le cavalier, Gorenflot le reconnut à son
+manteau, le cavalier, disons-nous, sortit de la maison, et, comme il y
+avait un massif d'arbres à quelque distance et devant le massif un
+gros tas de pierres, il alla se blottir entre les arbres et ce bastion
+d'une nouvelle espèce.
+
+--Voilà bien certainement quelque guet-apens qui se prépare, murmura
+Gorenflot. Si j'étais moins suspect aux archers, j'irais les prévenir,
+ou, si j'étais plus brave, je m'y opposerais.
+
+A ce moment, l'homme qui se tenait en embuscade et dont les yeux ne
+quittaient la porte de la ville que pour inspecter les environs avec
+une certaine inquiétude, aperçut, dans un des regards rapides qu'il
+jetait à droite et à gauche, Gorenflot, toujours assis et tenant
+toujours son menton. Cette vue le gêna; il feignit de se promener d'un
+air indifférent derrière les moellons.
+
+--Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille... on dirait que
+je connais cela...; mais non, c'est impossible.
+
+En ce moment, l'inconnu, qui tournait le dos à Gorenflot, s'affaissa
+tout à coup comme si les muscles de ses jambes eussent manqué sous
+lui. Il venait d'entendre certain bruit de fers de chevaux qui
+venaient de la porte de la ville.
+
+En effet, trois hommes, dont deux semblaient des laquais, trois bonnes
+mules et trois gros porte-manteaux venaient lentement de Paris par la
+porte Bordelle. Aussitôt qu'il les eut aperçus, l'homme aux moellons
+se fit plus petit encore, si c'était possible; et, rampant plutôt
+qu'il ne marchait, il gagna le groupe d'arbres, et, choisissant le
+plus gros, il se blottit derrière, dans la posture d'un chasseur à
+l'affût.
+
+La cavalcade passa sans le voir, ou du moins sans le remarquer, tandis
+qu'au contraire l'homme embusqué semblait la dévorer des yeux.
+
+--C'est moi qui ai empêché le crime de se commettre, se dit Gorenflot,
+et ma présence sur le chemin, juste en ce moment, est une de ces
+manifestations de la volonté divine, comme il m'en faudrait une autre
+à moi pour me faire déjeuner.
+
+La cavalcade passée, le guetteur rentra dans la maison.
+
+--Bon! dit Gorenflot, voilà une circonstance qui va me procurer, ou je
+me trompe fort, l'aubaine que je désirais. Homme qui guette n'aime pas
+être vu. C'est un secret que je possède, et, ne valût-il que six
+deniers, eh bien, je le mettrai à prix.
+
+Et, sans tarder, Gorenflot se dirigea vers la maison; mais, à mesure
+qu'il approchait, il se remémorait la tournure martiale du cavalier,
+la longue rapière qui battait ses mollets, et l'oeil terrible avec
+lequel il avait regardé passer la cavalcade; puis il se disait:
+
+--Je crois décidément que j'avais tort et qu'un pareil homme ne se
+laisserait point intimider.
+
+A la porte, Gorenflot était tout à fait convaincu, et ce n'était plus
+le nez qu'il se grattait, mais l'oreille.
+
+Tout à coup, sa figure s'illumina:
+
+--Une idée, dit-il.
+
+C'était un tel progrès que l'éveil d'une idée dans le cerveau endormi
+du moine, qu'il s'étonna lui-même que cette idée fût venue; mais, on
+le disait déjà en ce temps-là, nécessité est mère de l'industrie.
+
+--Une idée, répéta-t-il, et une idée un peu ingénieuse! Je lui dirai:
+«Monsieur, tout homme a ses projets, ses désirs, ses espérances; je
+prierai pour vos projets, donnez-moi quelque chose.» Si ses projets
+sont mauvais, comme je n'en ai aucun doute, il aura un double besoin
+que l'on prie pour lui, et, dans ce but, il me fera quelque aumône. Et
+moi, je soumettrai le cas au premier docteur que je rencontrerai.
+C'est à savoir si l'on doit prier pour des projets qui vous sont
+inconnus, quand on a conçu un mauvais doute sur ces projets. Ce que me
+dira le docteur, je le ferai; par conséquent ce ne sera plus moi qui
+serai responsable, mais lui; et, si je ne rencontre pas de docteur, eh
+bien si je ne rencontre pas de docteur, comme il y a doute, je
+m'abstiendrai. En attendant, j'aurai déjeuné avec l'aumône de cet
+homme aux mauvaises intentions.
+
+En conséquence de cette détermination, Gorenflot s'effaça contre les
+murs et attendit.
+
+Cinq minutes après, la porte s'ouvrit, et le cheval et l'homme
+apparurent, l'un portant l'autre.
+
+Gorenflot s'approcha.
+
+--Monsieur, dit-il, si cinq _Pater_ et cinq _Ave_ pour la réussite de
+vos projets peuvent vous être agréables....
+
+L'homme tourna la tête du côté de Gorenflot.
+
+--Gorenflot! s'écria-t-il.
+
+--Monsieur Chicot! fit le moine tout ébahi.
+
+--Où diable vas-tu donc comme cela, compère? demanda Chicot.
+
+--Je n'en sais rien, et vous?
+
+--C'est différent, moi, je le sais, dit Chicot, je vais droit devant
+moi.
+
+--Bien loin?
+
+--Jusqu'à ce que je m'arrête. Mais toi, compère, puisque tu ne peux
+pas me dire dans quel but tu te trouves ici, je soupçonne une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que tu m'espionnais.
+
+--Jésus Dieu! moi vous espionner, le Seigneur m'en préserve! Je vous
+ai vu, voilà tout.
+
+--Vu, quoi?
+
+--Guetter le passage des mules.
+
+--Tu es fou.
+
+--Cependant, derrière ces pierres, avec vos yeux attentifs....
+
+--Écoute, Gorenflot, je veux me faire bâtir une maison hors les murs;
+ces moellons sont à moi, et je m'assurais qu'ils étaient de bonne
+qualité.
+
+--Alors c'est différent, dit le moine, qui ne crut pas un mot de ce
+que lui répondait Chicot, je me trompais.
+
+--Mais enfin, toi-même, que fais-tu hors des barrières?
+
+--Hélas! monsieur Chicot, je suis proscrit, répondit Gorenflot avec un
+énorme soupir.
+
+--Hein? fit Chicot.
+
+--Proscrit, vous dis-je.
+
+Et Gorenflot, se drapant dans son froc, redressa sa courte taille et
+balança sa tête d'avant en arrière avec le regard impératif de l'homme
+à qui une grande catastrophe donne le droit de réclamer la pitié de
+ses semblables.--Mes frères me rejettent de leur sein, continua-t-il;
+je suis excommunié, anathématisé.
+
+--Bah! et pourquoi cela?
+
+--Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine en mettant la main sur son
+coeur, vous me croirez si vous voulez, mais, foi de Gorenflot, je n'en
+sais rien.
+
+--Ne serait-ce pas que vous auriez été rencontré cette nuit, courant
+le guilledou, compère?
+
+--Affreuse plaisanterie, dit Gorenflot, vous savez parfaitement bien
+ce que j'ai fait depuis hier soir.
+
+--C'est-à-dire, reprit Chicot, oui, depuis huit heures jusqu'à dix,
+mais non depuis dix jusqu'à trois.
+
+--Comment, depuis dix heures jusqu'à trois?
+
+--Sans doute, à dix heures vous êtes sorti.
+
+--Moi! fit Gorenflot en regardant le Gascon avec des yeux dilatés par
+la surprise.
+
+--Si bien sorti, que je vous ai demandé où vous alliez.
+
+--Où j'allais; vous m'avez demandé cela?
+
+--Oui!
+
+--Et que vous ai-je répondu?
+
+--Vous m'avez répondu que vous alliez prononcer un discours.
+
+--Il y a du vrai dans tout ceci cependant, murmura Gorenflot ébranlé.
+
+--Parbleu! c'est si vrai, que vous me l'avez dit en partie, votre
+discours; il était fort long.
+
+--Il était en trois parties, c'est la coupe que recommande Aristote.
+
+--Il y avait même de terribles choses contre le roi Henri III dans
+votre discours.
+
+--Bah! dit Gorenflot.
+
+--Si terribles, que je ne serais pas étonné qu'on vous poursuivît
+comme fauteur de troubles.
+
+--Monsieur Chicot, vous m'ouvrez les yeux; avais-je l'air bien éveillé
+en vous parlant?
+
+--Je dois vous dire, compère, que vous me paraissiez fort étrange;
+votre regard surtout était d'une fixité qui m'effrayait; on eût dit
+que vous étiez éveillé sans l'être, et que vous parliez tout en
+dormant.
+
+--Cependant, dit Gorenflot, je suis sûr de m'être réveillé ce matin à
+la Corne d'Abondance, quand le diable y serait.
+
+--Eh bien, qu'y a-t il d'étonnant à cela?
+
+--Comment! ce qu'il y a d'étonnant, puisque vous dites que j'en suis
+sorti à dix heures, de la Corne d'Abondance!
+
+--Oui; mais vous y êtes rentré à trois heures du matin, et, comme
+preuve, je vous dirai même que vous aviez laissé la porte ouverte, et
+que j'ai eu très-froid.
+
+--Et moi aussi, dit Gorenflot, je me rappelle cela.
+
+--Vous voyez bien! répliqua Chicot.
+
+--Si ce que vous me dites est vrai....
+
+--Comment! si ce que je vous dis est vrai? compère, c'est la vérité.
+Demandez plutôt à maître Bonhomet.
+
+--A maître Bonhomet?
+
+--Sans doute; c'est lui qui vous a ouvert la porte. Je dois même dire
+que vous étiez gonflé d'orgueil à votre retour, et que je vous ai dit:
+
+--«Fi donc! compère, l'orgueil ne sied point à l'homme, surtout quand
+cet homme est un moine.»
+
+--Et de quoi étais-je orgueilleux?
+
+--Du succès qu'avait eu votre discours, des compliments que vous
+avaient faits le duc de Guise, le cardinal et M. de Mayenne, que Dieu
+conserve, ajouta le Gascon en levant son chapeau.
+
+--Alors tout m'est expliqué, dit Gorenflot.
+
+--C'est bien heureux; vous convenez donc que vous avez été à cette
+assemblée? comment diable rappelez-vous? Attendez donc! l'assemblée de
+la Sainte-Union. C'est cela.
+
+Gorenflot laissa tomber sa tête sur sa poitrine et poussa un
+gémissement.
+
+--Je suis somnambule, dit-il; il y a longtemps que je m'en doutais.
+
+--Somnambule, dit Chicot, qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Cela signifie, monsieur Chicot, dit le moine, que chez moi l'esprit
+domine la matière à tel point, que, tandis que la matière dort,
+l'esprit veille, et qu'alors l'esprit commande à la matière, qui, tout
+endormie qu'elle est, est forcée d'obéir.
+
+--Eh! compère, dit Chicot, cela ressemble fort à quelque magie; si
+vous êtes possédé, dites-le-moi franchement; un homme qui marche en
+dormant, qui gesticule en dormant, qui fait des discours dans lesquels
+il attaque le roi, toujours en dormant, ventre de biche! ce n'est
+point naturel, cela; arrière, Belzébuth, _vade retro, Satanas!_
+
+Et Chicot fit faire un écart à son cheval.
+
+--Ainsi, dit Gorenflot, vous aussi vous m'abandonnez, monsieur Chicot.
+_Tu quoque, Brute._ Ah! ah! je n'aurais jamais cru cela de votre part.
+
+Et le moine désespéré essaya de moduler un sanglot.
+
+Chicot eut pitié de cet immense désespoir, qui n'en paraissait que
+plus terrible pour être concentré.
+
+--Voyons, dit-il, que m'as-tu dit?
+
+--Quand cela?
+
+--Tout à l'heure.
+
+--Hélas! je n'en sais rien, je suis prêt à devenir fou, j'ai la tête
+pleine et l'estomac vide; mettez-moi sur la voie, monsieur Chicot.
+
+--Tu m'as parlé de voyager?
+
+--C'est vrai, je vous ai dit que le révérend prieur m'avait invité à
+voyager.
+
+--De quel côté? demanda Chicot.
+
+--Du côté où je voudrai, répondit le moine.
+
+--Et tu vas?
+
+--Je n'en sais rien. Gorenflot leva ses deux mains au ciel.--A la
+grâce de Dieu! dit-il. Monsieur Chicot, prêtez-moi deux écus pour
+m'aider à faire mon voyage.
+
+--Je fais mieux que cela, dit Chicot.
+
+--Ah! voyons, que faites-vous?
+
+--Moi aussi, je vous ai dit que je voyageais.
+
+--C'est vrai, vous me l'avez dit.
+
+--Eh bien, je vous emmène.
+
+Gorenflot regarda le Gascon avec défiance et en homme qui n'ose pas
+croire à une pareille faveur.
+
+--Mais à condition que vous serez bien sage, moyennant quoi je vous
+permets d'être très-impie. Acceptez-vous ma proposition?
+
+--Si je l'accepte! dit le moine; si je l'accepte!... Mais avons-nous
+de l'argent pour voyager?
+
+--Tenez, dit Chicot en tirant une longue bourse gracieusement arrondie
+à partir du col.
+
+Gorenflot fit un bond de joie.
+
+--Combien? demanda-t-il.
+
+--Cent cinquante pistoles.
+
+--Et où allons-nous?
+
+--Tu le verras, compère.
+
+--Quand déjeunons nous?
+
+--Tout de suite.
+
+--Mais sur quoi monterai-je? demanda Gorenflot avec inquiétude.
+
+--Pas sur mon cheval, corboeuf! tu le tuerais.
+
+--Alors, fit Gorenflot désappointé, comment faire?
+
+--Rien de plus simple; tu as un ventre comme Silène, tu es ivrogne
+comme lui. Eh bien, pour que la ressemblance soit parfaite, je
+t'achèterai un âne.
+
+--Vous êtes mon roi, monsieur Chicot; vous êtes mon soleil. Prenez
+l'âne un peu fort; vous êtes mon dieu. Maintenant, où déjeunons-nous?
+
+--Ici, morbleu! ici même. Regarde au-dessus de cette porte, et lis, si
+tu sais lire.
+
+En effet, on était arrivé devant une espèce d'auberge. Gorenflot
+suivit la direction indiquée par le doigt de Chicot et lut:
+
+«Ici, jambons, oeufs, pâtés d'anguilles et vin blanc.»
+
+Il serait difficile de dire la révolution qui se fit sur le visage de
+Gorenflot à cette vue: sa figure s'épanouit, ses yeux
+s'écarquillèrent, sa bouche se fendit pour montrer une double rangée
+de dents blanches et affamées. Enfin il leva ses deux bras en l'air en
+signe de joyeux remercîment, et, balançant son énorme corps avec une
+sorte de cadence, il chanta la chanson suivante, à laquelle son
+ravissement pouvait seul servir d'excuse:
+
+ Quand l'ânon est deslâché,
+ Quand le vin est débouché,
+ L'un redresse son oreille,
+ L'autre sort de la bouteille.
+ Mais rien n'est si éventé
+ Que le moine en pleine treille,
+ Mais rien n'est si desbasté
+ Que le moine en liberté.
+
+--Bien dit, s'écria Chicot, et, pour ne pas perdre de temps,
+mettez-vous à table, mon cher frère; moi, je vais vous faire servir et
+chercher un âne.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+COMMENT FRÈRE GORENFLOT VOYAGEA SUR UN ÂNE NOMMÉ PANURGE, ET APPRIT
+DANS SON VOYAGE BEAUCOUP DE CHOSES QU'IL NE SAVAIT PAS.
+
+
+Ce qui rendait Chicot si indifférent du soin de son propre estomac,
+pour lequel, tout fou qu'il était ou qu'il se vantait d'être, il avait
+d'ordinaire autant de condescendance que pouvait en avoir un moine,
+c'est qu'avant de quitter l'hôtel de la Corne d'Abondance il avait
+copieusement déjeuné.
+
+Puis les grandes passions nourrissent, à ce qu'on dit, et Chicot, dans
+ce moment même, avait une grande passion.
+
+Il installa donc frère Gorenflot à une table de la petite maison, et
+on lui passa par une sorte de tour du jambon, des oeufs et du vin,
+qu'il se mit à expédier avec sa célérité et sa continuité ordinaires.
+
+Cependant Chicot était allé dans le voisinage s'enquérir de l'âne
+demandé par son compagnon; il trouva chez des paysans de Sceaux, entre
+un boeuf et un cheval, cet âne pacifique, objet des voeux de
+Gorenflot: il avait quatre ans, tirait sur le brun et soutenait un
+corps assez dodu sur quatre jambes effilées comme des fuseaux. En ce
+temps, un pareil âne coûtait vingt livres; Chicot en donna vingt-deux
+et fut béni pour sa magnificence.
+
+Lorsque Chicot revint avec sa conquête, et qu'il entra avec elle dans
+la chambre même où dînait Gorenflot, Gorenflot, qui venait d'absorber
+la moitié d'un pâté d'anguilles et de vider sa troisième bouteille,
+Gorenflot, enthousiasmé de la vue de sa monture et d'ailleurs disposé
+par les fumées d'un vin généreux à tous les sentiments tendres,
+Gorenflot sauta au cou de son âne, et, après l'avoir embrassé sur
+l'une et l'autre mâchoire, il introduisit entre les deux une longue
+croûte de pain, qui fit braire d'aise celui-ci.
+
+--Oh! oh! dit Gorenflot, voilà un animal qui a une belle voix, nous
+chanterons quelquefois ensemble. Merci, ami Chicot, merci.
+
+Et il baptisa incontinent son âne du nom de Panurge.
+
+Chicot jeta un coup d'oeil sur la table et vit que, sans tyrannie
+aucune, il pouvait exiger de son compagnon qu'il restât de son dîner
+où il en était.
+
+Il se mit donc à dire de cette voix à laquelle Gorenflot ne savait
+point résister:
+
+--Allons, en route, compère, en route. A Melun nous goûterons.
+
+Le ton de voix de Chicot était si impératif, et Chicot, au milieu de
+ce commandement un peu dur, avait su glisser une si douce promesse,
+qu'au lieu de faire aucune observation Gorenflot répéta:
+
+--A Melun! à Melun!
+
+Et, sans plus tarder, Gorenflot, à l'aide d'une chaise, se hissa sur
+son âne vêtu d'un simple coussin de cuir, d'où pendaient deux lanières
+en guise d'étriers. Le moine passa ses sandales dans les deux
+lanières, prit la longe de l'âne dans sa main droite, appuya son poing
+gauche sur la hanche, et sortit de l'hôtel, majestueux comme le dieu
+auquel Chicot avait avec quelque raison prétendu qu'il ressemblait.
+
+Quant à Chicot, il enfourcha son cheval avec l'aplomb d'un cavalier
+consommé, et les deux cavaliers prirent incontinent la route de Melun
+au petit trot de leurs montures.
+
+On fit de la sorte quatre lieues tout d'une traite, puis on s'arrêta
+un instant. Le moine profita d'un beau soleil pour s'étendre sur
+l'herbe et dormir. Chicot, de son côté, fit un calcul d'étapes d'après
+lequel il reconnut que, pour faire cent vingt lieues, à dix lieues par
+jour, il mettrait douze jours.
+
+Panurge brouta du bout des lèvres une touffe de chardons.
+
+Dix lieues était raisonnablement tout ce qu'on pouvait exiger des
+forces combinées d'un âne et d'un moine.
+
+Chicot secoua la tête.
+
+--Ce n'est pas possible, murmura-t-il en regardant Gorenflot, qui
+dormait sur le revers de ce fossé ni plus ni moins que sur le plus
+doux édredon; ce n'est pas possible, il faut, s'il veut me suivre, que
+le frocard fasse au moins quinze lieues par jour.
+
+Comme on le voit, frère Gorenflot était depuis quelque temps destiné
+aux cauchemars.
+
+Chicot le poussa du coude afin de le réveiller, et, quand il serait
+réveillé, de lui communiquer son observation.
+
+Gorenflot ouvrit les yeux.
+
+--Est-ce que nous sommes à Melun? dit-il, j'ai faim.
+
+--Non, compère, dit Chicot, pas encore, et voilà justement pourquoi je
+vous éveille; c'est qu'il est urgent d'y arriver. Nous allons trop
+doucement, ventre de biche! nous allons trop doucement.
+
+--Eh! cela vous fâche-t-il, cher monsieur Chicot, de marcher
+doucement? la route de la vie va en montant, puisqu'elle aboutit au
+ciel, et c'est très-fatigant de monter; d'ailleurs, qui nous presse?
+Plus de temps nous mettrons à faire la route, plus de temps nous
+demeurerons ensemble. Est-ce que je ne voyage pas, moi, pour la
+propagation de la foi, et vous pour votre plaisir? Eh bien, moins vite
+nous irons, mieux la foi sera propagée; moins vite nous irons, mieux
+vous vous amuserez. Par exemple, mon avis serait de demeurer quelques
+jours à Melun; on y mange, à ce que l'on assure, d'excellents pâtés
+d'anguilles, et je voudrais faire une comparaison consciencieuse et
+raisonnée entre le pâté d'anguilles de Melun et celui des autres pays.
+Que dites-vous de cela, monsieur Chicot?
+
+--Je dis, reprit le Gascon, que mon avis, au contraire, est d'aller le
+plus vite possible; de ne pas goûter à Melun, et de souper seulement à
+Montereau, pour regagner le temps perdu.
+
+Gorenflot regarda son compagnon de voyage en homme qui ne comprend
+pas.
+
+--Allons! en route, en route! dit Chicot.
+
+Le moine, qui était couché tout de son long, les mains croisées sous
+sa tête, se contenta de s'asseoir sur son derrière en poussant un
+gémissement.
+
+--Ensuite, continua Chicot, si vous voulez rester en arrière et
+voyager à votre guise, compère, vous en êtes le maître.
+
+--Non pas, dit Gorenflot, effrayé de cet isolement auquel il venait
+d'échapper comme par miracle, non pas. Je vous suis, monsieur Chicot,
+je vous aime trop pour vous quitter.
+
+--Alors, en selle, compère, en selle!
+
+Gorenflot tira son âne contre une borne, et parvint à s'établir
+dessus, cette fois, non plus à califourchon, mais de côté, à la
+manière des femmes: il prétendait que cela lui était plus commode pour
+causer. Le fait est que le moine avait prévu un redoublement de
+vitesse dans la marche de sa monture, et que, disposé ainsi, il avait
+deux points d'appui: la crinière et la queue.
+
+Chicot prit le grand trot: l'âne suivit en brayant.
+
+Les premiers moments furent terribles pour Gorenflot; heureusement la
+partie sur laquelle il reposait avait une telle surface, qu'il lui
+était moins difficile qu'à un autre de maintenir son centre de
+gravité.
+
+De temps en temps Chicot se haussait sur ses étriers, explorait la
+route, et, ne voyant pas à l'horizon ce qu'il cherchait, redoublait de
+vitesse.
+
+Gorenflot laissa passer ces premiers signes d'investigation et
+d'impatience sans en demander la cause, préoccupé qu'il était de
+demeurer sur sa monture. Mais, quand peu à peu il se fut remis, quand
+il eut appris à respirer sa brassée, comme disent les nageurs, et
+quand il eut remarqué que Chicot continuait le même jeu:
+
+--Eh! dit-il, que cherchez-vous donc? cher monsieur Chicot.
+
+--Rien, répliqua celui-ci. Je regarde où nous allons.
+
+--Mais nous allons à Melun, ce me semble; vous l'avez dit vous-même,
+vous aviez même ajouté d'abord....
+
+--Nous n'allons pas, compère, nous n'allons pas, dit Chicot en piquant
+son cheval.
+
+--Comment! nous n'allons pas! s'écria le moine; mais nous ne quittons
+pas le trot!
+
+--Au galop! au galop! dit le Gascon en faisant prendre cette allure à
+son cheval.
+
+Panurge, entraîné par l'exemple, prit le galop, mais avec une rage mal
+déguisée, qui ne promettait rien de bon à son cavalier.
+
+Les suffocations de Gorenflot redoublèrent.
+
+--Dites donc, dites donc, monsieur Chicot, s'écria-t-il aussitôt qu'il
+put parler, vous appelez cela un voyage d'agrément; mais je ne m'amuse
+pas du tout, moi.
+
+--En avant! en avant! répondit Chicot.
+
+--Mais la côte est dure.
+
+--Les bons cavaliers ne galopent qu'en montant.
+
+--Oui, mais moi, je n'ai pas la prétention d'être un bon cavalier.
+
+--Alors, restez en arrière.
+
+--Non pas, ventrebleu! s'écria Gorenflot, pour rien au monde.
+
+--Eh bien, alors, comme je vous le disais, en avant! en avant!
+
+Et Chicot imprima à son cheval un degré de rapidité de plus.
+
+--Voilà Panurge qui râle, cria Gorenflot, voilà Panurge qui s'arrête.
+
+--Alors, adieu, compère, fit Chicot.
+
+Gorenflot eut un instant envie de répondre de la même façon; mais il
+se rappela que ce cheval qu'il maudissait au fond du coeur et qui
+portait un homme si fantasque portait aussi la bourse qui était dans
+la poche de cet homme. Il se résigna donc, et, battant avec ses
+sandales les flancs de l'âne en fureur, il le força de reprendre le
+galop.
+
+--Je tuerai mon pauvre Panurge, s'écria lamentablement le moine pour
+porter un coup décisif à l'intérêt de Chicot, puisqu'il ne paraissait
+avoir aucune influence sur sa sensibilité. Je le tuerai, bien sûr.
+
+--Eh bien, tuez-le, compère, tuez-le, répondit Chicot, sans que cette
+observation, si importante que la jugeait Gorenflot, lui fît en aucune
+façon ralentir sa marche; tuez-le, nous achèterons une mule.
+
+Comme s'il eût compris ces paroles menaçantes, l'âne quitta le milieu
+de la route, et vola dans un petit chemin latéral bien sec, où
+Gorenflot ne se fût point hasardé à marcher à pied.
+
+--A moi, criait le moine, à moi, je vais rouler dans la rivière.
+
+--Il n'y a aucun danger, dit Chicot: si vous tombez dans la rivière,
+je vous garantis que vous nagerez tout seul.
+
+--Oh! murmura Gorenflot, j'en mourrai, c'est sûr. Et quand on pense
+que tout cela m'arrive parce que je suis somnambule!
+
+Et le moine leva au ciel un regard qui voulait dire:
+
+--Seigneur! Seigneur! quel crime ai-je donc commis pour que vous
+m'affligiez de cette infirmité?
+
+Tout à coup Chicot, arrivé au sommet de la montée, arrêta son cheval
+d'un temps si court et si saccadé, que l'animal, surpris, plia sur ses
+jarrets de derrière au point que sa croupe toucha presque le sol.
+
+Gorenflot, moins bon cavalier que Chicot, et qui, d'ailleurs, au lieu
+de bride, n'avait qu'une longe, Gorenflot, disons-nous, continua son
+chemin.
+
+--Arrête, corboeuf! arrête, cria Chicot.
+
+Mais l'âne s'était fait à l'idée de galoper, et l'idée d'un âne est
+chose tenace.
+
+--Arrêteras-tu? cria Chicot, ou, foi de gentilhomme, je t'envoie une
+balle de pistolet.
+
+--Quel diable d'homme est-ce là! se dit Gorenflot, et par quel animal
+a-t-il été mordu?
+
+Puis, comme la voix de Chicot retentissait de plus en plus terrible,
+et que le moine croyait déjà entendre siffler la balle dont il était
+menacé, il exécuta une manoeuvre pour laquelle la manière dont il
+était placé lui donnait la plus grande facilité, ce fut de se laisser
+glisser de sa monture à terre.
+
+--Voilà! dit-il en se laissant bravement tomber sur son derrière et en
+se cramponnant des deux mains à la longe de son âne, qui lui fit faire
+quelques pas ainsi, mais qui finit enfin par s'arrêter.
+
+Alors Gorenflot chercha Chicot pour recueillir sur son visage les
+marques de satisfaction qui ne pouvaient manquer de s'y peindre, à la
+vue d'une manoeuvre si habilement exécutée.
+
+Chicot était caché derrière une roche, et continuait de là ses signaux
+et ses menaces.
+
+Cette précaution fit comprendre au moine qu'il y avait quelque chose
+sous jeu. Il regarda en avant et aperçut à cinq cents pas sur la route
+trois hommes qui cheminaient tranquillement sur leurs mules. Au
+premier coup d'oeil, il reconnut les voyageurs qui étaient sortis le
+matin de Paris par la porte Bordelle, et que Chicot, à l'affût
+derrière son arbre, avait si ardemment suivis des yeux.
+
+Chicot attendit dans la même posture que les trois voyageurs fussent
+hors de vue; puis, alors seulement, il rejoignit son compagnon, qui
+était resté assis à la même place où il était tombé, tenant toujours
+la longe de Panurge entre les mains.
+
+--Ah çà! dit Gorenflot, qui commençait à perdre patience,
+expliquez-moi un peu, cher monsieur Chicot, le commerce que nous
+faisons: tout à l'heure il fallait courir ventre à terre, maintenant
+il faut demeurer court à l'endroit où nous sommes.
+
+--Mon bon ami, dit Chicot, je voulais savoir si votre âne était de
+bonne race et si je n'avais pas été volé en le payant vingt-deux
+livres; maintenant l'expérience est faite, et je suis on ne peut plus
+satisfait.
+
+Le moine ne fut pas dupe, comme on le comprend bien, d'une pareille
+réponse, et il se préparait à le faire voir à son compagnon, lorsque
+sa paresse naturelle l'emporta, lui soufflant à l'oreille de n'entrer
+dans aucune discussion.
+
+Il se contenta donc de répondre, sans même cacher sa mauvaise humeur:
+
+--N'importe, je suis fort las, et j'ai très-faim.
+
+--Eh bien, qu'à cela ne tienne, reprit Chicot en frappant
+gaillardement sur l'épaule du frocard, moi aussi je suis las, moi
+aussi j'ai faim, et à la première hôtellerie que nous trouverons sur
+notre....
+
+--Eh bien, demanda Gorenflot, qui avait peine à croire au retour
+qu'annonçaient les premières paroles du Gascon.
+
+--Eh bien, dit celui-ci, nous commanderons une grillade de porc, un ou
+deux poulets fricassés et un broc du meilleur vin de la cave.
+
+--Vraiment! reprit Gorenflot; est-ce bien sûr, cette fois? voyons.
+
+--Je vous le promets, compère.
+
+--Eh bien! alors, dit le moine en se relevant, mettons-nous sans
+retard à la recherche de cette bienheureuse hôtellerie. Viens,
+Panurge, tu auras du son.
+
+L'âne se mit à braire de plaisir.
+
+Chicot remonta sur son cheval, Gorenflot conduisit son âne par la
+longe.
+
+L'auberge tant désirée apparut bientôt à la vue des voyageurs; elle
+s'élevait entre Corbeil et Melun; mais, à la grande surprise de
+Gorenflot, qui en admirait de loin l'aspect affriolant, Chicot ordonna
+au moine de remonter sur son âne, et commença d'exécuter un détour par
+la gauche pour passer derrière la maison; au reste, par un seul coup
+d'oeil, Gorenflot, dont la compréhension faisait de rapides progrès,
+se rendit compte de cette bizarrerie; les trois mules des voyageurs,
+dont Chicot paraissait suivre les traces, étaient arrêtées devant la
+porte.
+
+--C'est donc au gré de ces voyageurs maudits, pensa Gorenflot, que
+vont se disposer les événements de notre voyage et se régler les
+heures de nos repas? C'est triste.
+
+Et il poussa un profond soupir.
+
+Panurge, qui, de son côté, vit qu'on l'écartait de la ligne droite,
+que tout le monde, même les ânes, sait être la plus courte, s'arrêta
+court, et se roidit sur les quatre pieds, comme s'il était décidé à
+prendre racine à l'endroit même où il se trouvait.
+
+--Voyez, dit Gorenflot d'un ton lamentable, mon âne lui-même ne veut
+plus avancer.
+
+--Ah! il ne veut plus avancer, dit Chicot, attends! attends!
+
+Et il s'approcha d'une haie de cornouillers, où il tailla une baguette
+longue de cinq pieds, grosse comme le pouce, solide et flexible à la
+fois.
+
+Panurge n'était pas un de ces quadrupèdes stupides qui ne se
+préoccupent point de ce qui se passe autour d'eux et qui ne
+pressentent les événements que lorsque ces événements leur tombent sur
+le dos. Il avait suivi la manoeuvre de Chicot, pour lequel il
+commençait sans doute à ressentir la considération qu'il méritait, et
+dès qu'il avait cru remarquer ses intentions, il avait déroidi ses
+jambes et était parti au pas relevé.
+
+--Il va, il va! cria le moine à Chicot.
+
+--N'importe, dit celui-ci, pour qui voyage en compagnie d'un âne et
+d'un moine, un bâton n'est jamais inutile.
+
+Et le Gascon acheva de cueillir le sien.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+COMMENT FRÈRE GORENFLOT TROQUA SON ÂNE CONTRE UNE MULE, ET SA MULE
+CONTRE UN CHEVAL.
+
+
+Cependant les tribulations de Gorenflot touchaient à leur terme, pour
+cette journée du moins; après le détour fait, on reprit le grand
+chemin, et l'on s'arrêta à trois quarts de lieue plus loin, dans une
+auberge rivale. Chicot prit une chambre qui donnait sur la route et
+commanda le souper, qui lui fut servi dans la chambre; mais on voyait
+que la nutrition n'était que la préoccupation secondaire de Chicot. Il
+ne mangeait que de la moitié de ses dents, tandis qu'il regardait de
+tous ses yeux et écoutait de toutes ses oreilles. Cette préoccupation
+dura jusqu'à dix heures; cependant, comme à dix heures Chicot n'avait
+rien vu ni rien entendu, il leva le siége, ordonnant que son cheval et
+l'âne du moine, renforcés d'une double ration d'avoine et de son,
+fussent prêts au point du jour.
+
+A cet ordre, Gorenflot, qui depuis une heure paraissait endormi et qui
+n'était qu'assoupi dans cette douce extase qui suit un bon repas
+arrosé d'une quantité suffisante de vin généreux, poussa un soupir.
+
+--Au point du jour? dit-il.
+
+--Eh! ventre de biche! reprit Chicot, tu dois avoir l'habitude de te
+lever à cette heure-là!
+
+--Pourquoi donc? demanda Gorenflot.
+
+--Et les matines?
+
+--J'avais une exemption du supérieur, répondit le moine.
+
+Chicot haussa les épaules, et le mot fainéants avec un _s,_ lettre qui
+indiquait la pluralité, vint mourir sur ses lèvres.
+
+--Mais oui, fainéants, dit Gorenflot; mais oui, pourquoi pas donc?
+
+--L'homme est né pour le travail, dit sentencieusement le Gascon.
+
+--Et le moine pour le repos, dit le frère; le moine est l'exception de
+l'homme.
+
+Et, satisfait de cet argument, qui avait paru toucher Chicot lui-même,
+Gorenflot fit une sortie pleine de dignité et gagna son lit, que
+Chicot, de peur de quelque imprudence sans doute, avait fait dresser
+dans la même chambre que le sien.
+
+Le lendemain, en effet, à la pointe du jour, si frère Gorenflot n'eût
+point dormi du plus profond sommeil il eût pu voir Chicot se lever,
+s'approcher de la fenêtre et se mettre en observation derrière le
+rideau.
+
+Bientôt, quoique protégé par la tenture, Chicot fit un pas rapide en
+arrière, et, si Gorenflot, au lieu de continuer de dormir, eût été
+éveillé, il eût entendu claqueter sur le pavé les fers des trois
+mules.
+
+Chicot alla aussitôt à Gorenflot, qu'il secoua par le bras jusqu'à ce
+que celui-ci ouvrit les yeux.
+
+--Mais n'aurai-je donc plus un instant de tranquillité? balbutia
+Gorenflot, qui venait de dormir dix heures de suite.
+
+--Alerte! alerte! dit Chicot, habillons-nous et parlons.
+
+--Mais le déjeuner? fit le moine.
+
+--Il est sur la route de Montereau.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela, Montereau? demanda le moine, fort
+ignare en géographie.
+
+--Montereau, dit le Gascon, est la ville où l'on déjeune; cela vous
+suffit-il?
+
+--Oui, répondit laconiquement Gorenflot.
+
+--Alors, compère, fit le Gascon, je descends pour payer notre dépense
+et celle de nos bêtes; dans cinq minutes, si vous n'êtes pas prêt, je
+pars sans vous.
+
+Une toilette de moine n'est pas longue à faire; cependant Gorenflot
+mit six minutes. Aussi, en arrivant à la porte, vit-il Chicot qui,
+exact comme un Suisse, avait déjà pris les devants.
+
+Le moine enfourcha Panurge, qui, excité par la double ration de foin
+et d'avoine que venait de lui faire administrer Chicot, prit le galop
+de lui-même, et eut bientôt conduit son cavalier côte à côte du
+Gascon.
+
+Le Gascon était droit sur les étriers, et de la tête aux pieds ne
+faisait pas un pli.
+
+Gorenflot se dressa sur les siens, et vit à l'horizon les trois mules
+et les trois cavaliers qui descendaient derrière un monticule.
+
+Le moine poussa un soupir en songeant combien il était triste qu'une
+influence étrangère agît ainsi sur sa destinée.
+
+Cette fois Chicot lui tint parole, et l'on déjeuna à Montereau.
+
+La journée eut de grandes ressemblances avec celle de la veille; et
+celle du lendemain présenta à peu près la même série d'événements.
+Nous passerons donc rapidement sur les détails; et Gorenflot
+commençait à se faire tant bien que mal à cette existence accidentée,
+quand, vers le soir, il vit Chicot perdre graduellement toute sa
+gaieté; depuis midi, il n'avait pas aperçu l'ombre des trois voyageurs
+qu'il suivait; aussi soupa-t-il de mauvaise humeur et dormit-il mal.
+
+Gorenflot mangea et but pour deux, essaya ses meilleures chansons.
+Chicot demeura dans son impassibilité.
+
+Le jour naissait à peine, qu'il était sur pied, secouant son
+compagnon; le moine s'habilla, et, dès le départ, on prit un trot qui
+se changea bientôt en galop frénétique.
+
+Mais on eut beau courir, pas de mules à l'horizon.
+
+Vers midi, âne et cheval étaient sur les dents.
+
+Chicot alla droit à un bureau de péage établi sur le pont de
+Villeneuve-le-Roi pour les bêtes à pied fourchu.
+
+--Avez-vous vu, demanda-t-il, trois voyageurs montés sur des mules,
+qui ont dû passer ce matin?
+
+--Ce matin, mon gentilhomme? répondit le péager; non; hier, à la bonne
+heure.
+
+--Hier?
+
+--Oui, hier soir, à sept heures.
+
+--Les avez-vous remarqués?
+
+--Dame! comme on remarque des voyageurs.
+
+--Je vous demande si vous vous souvenez de la condition de ces hommes.
+
+--Il m'a paru qu'il y avait un maître et deux laquais.
+
+--C'est bien cela, dit Chicot.
+
+Et il donna un écu au péager.
+
+Puis, se parlant à lui-même:
+
+--Hier soir, à sept heures, murmura-t-il; ventre de biche! ils ont
+douze heures d'avance sur moi. Allons, du courage!
+
+--Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine, du courage, j'en ai encore
+pour moi; mais je n'en ai plus pour Panurge.
+
+En effet, le pauvre animal, surmené depuis deux jours, tremblait sur
+ses quatre jambes et communiquait à Gorenflot l'agitation de son
+pauvre corps.
+
+--Et votre cheval lui-même, continua Gorenflot, voyez dans quel état
+ il est.
+
+En effet, le noble animal, si ardent qu'il fût et à cause même de son
+ardeur, était ruisselant d'écume, et une chaude fumée sortait par ses
+naseaux, tandis que le sang paraissait prêt à jaillir de ses yeux.
+
+Chicot examina rapidement les deux bêtes, et parut se ranger à l'avis
+de son compagnon.
+
+Gorenflot respirait, quant tout à coup:
+
+--Là! frère quêteur, dit Chicot: il s'agit ici de prendre une grande
+résolution.
+
+--Mais nous ne prenons que cela depuis quelques jours! s'écria
+Gorenflot, dont le visage se décomposa d'avance sans même qu'il sût ce
+qui allait lui être proposé.
+
+--Il s'agit de nous quitter, dit Chicot, prenant du premier coup,
+comme on dit, le taureau par les cornes.
+
+--Bah! fit Gorenflot; toujours la même plaisanterie! Nous quitter, et
+pourquoi?
+
+--Vous allez trop doucement, compère.
+
+--Vertudieu! dit Gorenflot; mais je vais comme le vent; mais nous
+avons galopé ce matin cinq heures de suite!
+
+--Ce n'est point encore assez.
+
+--Alors repartons; plus nous irons vite, plus nous arriverons tôt; car
+enfin je présume que nous arriverons.
+
+--Mon cheval ne veut pas aller, et votre âne refuse le service.
+
+--Alors comment faire?
+
+--Nous allons les laisser ici, et nous les reprendrons en passant.
+
+--Mais nous? Comptez-vous donc continuer la route à pied?
+
+--Nous monterons sur des mules.
+
+--Et en avoir?
+
+--Nous en achèterons.
+
+--Allons, dit Gorenflot en soupirant, encore ce sacrifice,
+
+--Ainsi?
+
+--Ainsi, va pour la mule.
+
+--Bravo! compère, vous commencez à vous former; recommandez Bayard et
+Panurge aux soins de l'aubergiste; moi, je vais faire nos
+acquisitions.
+
+Gorenflot s'acquitta en conscience du soin dont il était chargé;
+pendant les quatre jours de relations qu'il avait eues avec Panurge,
+il avait apprécié, nous ne dirons pas ses qualités, mais ses défauts,
+et il avait remarqué que ces trois défauts éminents étaient ceux
+auxquels lui-même était enclin, la paresse, la luxure et la
+gourmandise. Cette remarque l'avait touché, et ce n'était qu'avec
+regret que Gorenflot se séparait de son âne; mais Gorenflot était
+non-seulement paresseux, luxurieux et gourmant, il était de plus
+égoïste, et il préférait encore se séparer de Panurge que se séparer
+de Chicot, attendu, nous l'avons dit, que Chicot portait la bourse.
+
+Chicot revint avec deux mules, sur lesquelles on fit vingt lieues ce
+jour-là: de sorte que le soir, à la porte d'un maréchal, Chicot eut la
+joie d'apercevoir les trois mules.
+
+--Ah! fit-il, respirant pour la première fois.
+
+--Ah! soupira à son tour le moine.
+
+Mais l'oeil exercé du Gascon ne reconnut ni les harnais des mules, ni
+leur maître, ni ses valets; les mules en étaient réduites à leur
+ornement naturel, c'est-à-dire qu'elles étaient complètement
+dépouillées; quant au maître et aux laquais, ils étaient disparus.
+
+Bien plus, autour de ces animaux étaient des gens inconnus qui les
+examinaient et semblaient en faire l'expertise: c'était un maquignon
+d'abord, et puis le maréchal avec deux franciscains; ils faisaient
+tourner et retourner les mules, puis ils regardaient les dents, les
+pieds et les oreilles; en un mot, ils les essayaient.
+
+Un frisson parcourut tout le corps de Chicot.
+
+--Va devant, dit-il à Gorenflot, approche-toi des franciscains;
+tire-les à part, interroge-les; de moines à moines, vous n'aurez pas
+de secrets, j'espère; informe-toi adroitement de qui viennent ces
+mules, le prix qu'on veut les vendre et ce que sont devenus leurs
+propriétaires; puis reviens me dire tout cela.
+
+Gorenflot, inquiet de l'inquiétude de son ami, partit au grand trot de
+sa mule, et revint l'instant d'après.
+
+Voilà l'histoire, dit-il. D'abord, savez-vous où nous sommes?
+
+--Eh! morbleu! nous sommes sur la route de Lyon, dit Chicot, c'est la
+seule chose qu'il m'importe de savoir.
+
+--Si fait, il vous importe encore de savoir, à ce que vous m'avez dit
+du moins, ce que sont devenus les propriétaires de ces mules.
+
+--Oui, va.
+
+--Celui qui semble un gentilhomme....
+
+--Bon.
+
+--Celui qui semble un gentilhomme a pris ici la route d'Avignon, une
+route qui raccourcit le chemin, à ce qu'il paraît, et qui passe par
+Château-Chinon et Privas.
+
+--Seul?
+
+--Comment, seul?
+
+--Je demande s'il a pris cette route seul.
+
+--Avec un laquais.
+
+--Et l'autre laquais?
+
+--L'autre laquais à continué son chemin.
+
+--Vers Lyon?
+
+--Vers Lyon.
+
+--A merveille. Et pourquoi le gentilhomme va-t-il à Avignon? Je
+croyais qu'il allait à Rome. Mais, reprit Chicot, comme se parlant à
+lui-même, je te demande là des choses que tu ne peux savoir.
+
+--Si fait... je le sais, répondit Gorenflot. Ah! voilà qui vous
+étonne!
+
+--Comment, tu le sais?
+
+--Oui, il va à Avignon, parce que S.S. le pape Grégoire XIII a envoyé
+à Avignon un légat chargé de ses pleins pouvoirs.
+
+--Bon, dit Chicot, je comprends... et les mules?
+
+--Les mules étaient fatiguées; ils les ont vendues à un maquignon, qui
+veut les revendre à des franciscains.
+
+--Combien?
+
+--Quinze pistoles la pièce.
+
+--Comment donc ont-ils continué leur route?
+
+--Sur des chevaux qu'ils ont achetés.
+
+--A qui?
+
+--A un capitaine de reîtres qui se trouve ici en remonte.
+
+--Ventre de biche! compère, s'écria Chicot; tu es un homme précieux,
+et c'est d'aujourd'hui seulement que je t'apprécie.
+
+Gorenflot fit la roue.
+
+--Maintenant, continua Chicot, achève ce que tu as si bien commencé.
+
+--Que faut-il faire?
+
+Chicot mit pied à terre, et, jetant la bride au bras du moine:
+
+--Prends les deux mules et va les offrir pour vingt pistoles aux
+franciscains; ils te doivent la préférence.
+
+--Et ils me la donneront, dit Gorenflot, ou je les dénonce à leur
+supérieur.
+
+--Bravo, compère, tu te formes.
+
+--Ah! mais, demanda Gorenflot, comment continuerons-nous notre route?
+
+--A cheval, morbleu, à cheval!
+
+--Diable! fit le moine en se grattant l'oreille.
+
+--Allons donc, dit Chicot, un écuyer comme toi!
+
+--Bah! dit Gorenflot, au petit bonheur! Mais où vous retrouverai-je?
+
+--Sur la place de la ville.
+
+--Allez m'y attendre.
+
+Et le moine s'avança d'un pas résolu vers les franciscains, tandis que
+Chicot, par une rue de traverse, gagnait la place principale du petit
+bourg.
+
+Là il trouva, dans l'auberge du Coq-Hardi, le capitaine de reîtres qui
+buvait d'un jolit petit vin d'Auxerre que les amateurs de second ordre
+confondaient avec les crus de Bourgogne; il prit de lui de nouveaux
+renseignements, qui confirmèrent en tous points ceux que lui avait
+donnés Gorenflot.
+
+En un instant, Chicot eut traité avec le remonteur de deux chevaux que
+celui-ci porta à l'instant même comme _morts en route_, et que, grâce
+à cet accident, il put donner pour trente-cinq pistoles les deux.
+
+Il ne s'agissait plus que de faire prix pour les selles et les brides,
+quand Chicot vit, par une petite rue latérale, déboucher le moine
+portant les deux selles sur sa tête et les deux brides à ses mains.
+
+--Oh! oh! fit-il, qu'est-ce que cela, compère?
+
+--Eh bien, dit Gorenflot, ce sont les selles et les brides de nos
+mules.
+
+--Tu les as donc retenues, frocard? dit Chicot avec son large sourire.
+
+--Oui-da! fit le moine.
+
+--Et tu as vendu les mules?
+
+--Dix pistoles chacune.
+
+--Qu'on t'a payées?
+
+--Voici l'argent.
+
+Et Gorenflot fit sonner sa poche pleine de monnaies de toute espèce.
+
+--Ventre de biche! s'écria Chicot, tu es un grand homme, compère.
+
+--Voilà comme je suis, dit Gorenflot avec une modeste fatuité.
+
+--A l'oeuvre! dit Chicot.
+
+--Ah! mais j'ai soif, dit le moine.
+
+--Eh bien, bois pendant que je vais aller seller nos bêtes; mais pas
+trop.
+
+--Une bouteille.
+
+--Va pour une bouteille.
+
+Gorenflot en but deux, et vint rendre le reste de l'argent à Chicot.
+
+Chicot eut un instant l'idée de laisser au moine les vingt pistoles
+diminuées du prix des deux bouteilles; mais il réfléchit que, du jour
+où Gorenflot posséderait deux écus, il n'en serait plus le maître. Il
+prit donc l'argent sans que le moine s'aperçut même du moment
+d'hésitation qu'il venait d'éprouver, et se mit en selle.
+
+Le moine en fit autant, avec l'aide de l'officier des reîtres, qui
+était un homme craignant Dieu, et qui tint le pied de Gorenflot,
+service en échange duquel, aussitôt qu'il fut juché sur son cheval,
+Gorenflot lui donna sa bénédiction.
+
+--A la bonne heure, dit Chicot en mettant sa monture au galop, voilà
+un gaillard bien béni!
+
+Gorenflot, voyant courir son souper devant lui, lança son cheval sur
+ses traces; d'ailleurs, il faisait des progrès en équitation; au lieu
+d'empoigner la crinière d'une main et la queue de l'autre, comme il
+faisait autrefois, il saisit à deux mains le pommeau de selle, et,
+avec ce seul point d'appui, il courut tant que Chicot le voulut bien.
+
+Il finit par y mettre plus d'activité que son patron, car toutes les
+fois que Chicot changeait d'allure et modérait son cheval, le moine,
+qui préférait le galop au trot, continuait son chemin en criant hurrah
+à sa monture.
+
+De si nobles efforts méritaient d'être récompensés; le lendemain soir,
+un peu en avant de Châlons, Chicot avait retrouvé maître Nicolas
+David, toujours déguisé en laquais, qu'il ne perdit plus de vue
+jusqu'à Lyon, dont tous trois franchirent les portes vers le soir du
+huitième jour après leur départ de Paris.
+
+C'était à peu près le moment où, suivant une route opposée, Bussy,
+Saint-Luc et sa femme arrivaient, comme nous l'avons dit, au château
+de Méridor.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+COMMENT CHICOT ET SON COMPAGNON S'INSTALLÈRENT A L'HÔTELLERIE DU CYGNE
+DE LA CROIX, ET COMMENT ILS Y FURENT REÇUS PAR L'HÔTE.
+
+
+Maître Nicolas David, toujours déguisé en laquais, se dirigea vers la
+place des Terreaux et choisit la principale hôtellerie de la place,
+qui était celle du Cygne de la Croix.
+
+Chicot l'y vit entrer et demeura un instant en observation pour
+s'assurer qu'il y avait trouvé de la place et que, par conséquent, il
+n'en sortirait pas.
+
+--As-tu quelque objection contre l'auberge du Cygne de la Croix? dit
+le Gascon à son compagnon de voyage.
+
+--Pas la moindre, répondit celui-ci.
+
+--Tu vas donc entrer là, tu feras prix pour une chambre retirée: tu
+diras que tu attends ton frère, et, en effet, tu m'attendras sur le
+seuil de la porte; moi, je vais me promener et je ne rentrerai qu'à la
+nuit close; à la nuit close je reviendrai, je te trouverai à ton
+poste, et, comme tu auras fait sentinelle, que tu connaîtras le plan
+de la maison, tu me conduiras à la chambre sans que je me heurte aux
+gens que je ne veux pas voir. Comprends-tu?
+
+--Parfaitement, dit Gorenflot.
+
+--Choisis la chambre spacieuse, gaie, abordable, contiguë, s'il est
+possible, à celle du voyageur qui vient d'arriver; fais en sorte
+qu'elle ait des fenêtres sur la rue, afin que je voie qui entre et qui
+sort, ne prononce mon nom sous aucun prétexte, et promets des monts
+d'or au cuisinier.
+
+En effet, Gorenflot s'acquitta merveilleusement de la commission. La
+chambre choisie, la nuit vint, et, la nuit venue, il alla prendre
+Chicot par la main et le conduisit à la chambre en question. Le moine,
+rusé comme l'est toujours un homme d'Église, si sot d'ailleurs que la
+nature l'ait créé, fit observer à Chicot que leur chambre, située sur
+un autre palier que celle de Nicolas David, était contiguë à cette
+chambre, et qu'elle n'en était séparée que par une cloison de bois et
+de chaux, facile à percer, si on le voulait.
+
+Chicot écouta le moine avec la plus grande attention, et quelqu'un qui
+eût écouté l'orateur et vu l'auditeur aurait pu suivre à
+l'épanouissement de l'un les paroles de l'autre.
+
+Puis, lorsque le moine eut fini:
+
+--Tout ce que tu viens de me dire mérite récompense, répondit Chicot,
+tu auras ce soir du vin de Xérès à souper, Gorenflot; oui, tu en
+auras, morbleu! ou je ne suis pas ton compère.
+
+--Je ne connais pas l'ivresse de ce vin, dit Gorenflot; elle doit être
+agréable.
+
+--Ventre de biche! répliqua Chicot en prenant possession de la
+chambre, tu la connaîtras dans deux heures, c'est moi qui te le dis.
+
+Chicot fit demander l'hôte.
+
+On trouvera peut-être que le narrateur de cette histoire promène, à la
+suite de ses personnages, son récit dans un bien grand nombre
+d'hôtelleries: à ceci il répondra que ce n'est point sa faute si ses
+personnages, les uns pour servir les désirs de leur maîtresse, les
+autres pour fuir la colère du roi, vont, les uns au nord et les autres
+au midi. Or, placé qu'il est entre l'antiquité, qui se passait
+d'auberge grâce à l'hospitalité fraternelle, et la vie moderne, où
+l'auberge s'est transformée en table d'hôte, force lui est de
+s'arrêter dans les hôtelleries où doivent se passer les scènes
+importantes de son livre; d'ailleurs, les caravansérais de notre
+Occident se présentaient à cette époque sous une triple forme qui
+n'était pas à dédaigner, et qui de nos jours a perdu beaucoup de son
+caractère: cette triple forme était l'auberge, l'hôtellerie et le
+cabaret. Notez que nous ne parlons point ici de ces agréables maisons
+de baigneurs qui n'ont point leur équivalent de nos jours, et qui,
+léguées par la Rome des empereurs au Paris de nos rois, empruntaient à
+l'antiquité le multiple agrément de ses profanes tolérances.
+
+Mais ces établissements étaient encore renfermés, sous le règne du roi
+Henri III, dans les murs de la capitale: la province n'avait encore
+que l'hôtellerie, l'auberge et le cabaret.
+
+Or nous sommes dans une hôtellerie.
+
+C'est ce que fit très-bien sentir l'hôte, lorsqu'il répondit à Chicot,
+qui l'avait fait demander, comme nous l'avons dit, qu'il eût à prendre
+patience, attendu qu'il causait avec un voyageur qui, arrivé avant
+lui, avait le droit de priorité.
+
+Chicot devina que ce voyageur était son avocat.
+
+--Que peuvent-ils se dire? demanda Chicot.
+
+--Vous croyez donc que l'hôte et votre homme en sont aux secrets?
+
+--Dame! vous le voyez bien, puisque cette figure rogue que nous avons
+aperçue, et qui, je le présume, est celle de l'hôte....
+
+--Elle-même, dit le moine.
+
+--Consent à causer avec un homme habillé en laquais.
+
+--Ah! dit Gorenflot, il a changé d'habit; je l'ai aperçu: il est
+maintenant vêtu tout de noir.
+
+--Raison de plus, dit Chicot. L'hôte est sans doute de l'intrigue.
+
+--Voulez-vous que je tâche de confesser sa femme? dit Gorenflot.
+
+--Non, dit Chicot, j'aime mieux que tu ailles faire un tour par la
+ville.
+
+--Bah! et le souper? dit Gorenflot.
+
+--Je le ferai préparer en ton absence, tiens, voilà un écu pour te
+mettre en train.
+
+Gorenflot prit l'écu avec reconnaissance.
+
+Le moine, dans le courant du voyage, s'était déjà plus d'une fois
+livré à ces excursions demi-nocturnes qu'il adorait, et que, grâce à
+son titre de frère quêteur, il risquait de temps en temps à Paris.
+Mais, depuis sa sortie du couvent, ces excursions lui étaient encore
+plus chères. Gorenflot maintenant aspirait la liberté par tous les
+pores, et il en était arrivé à ce que son couvent ne se présentât déjà
+plus à son souvenir que sous l'aspect d'une prison.
+
+Il sortit donc avec la robe retroussée sur le côté et son écu dans sa
+poche.
+
+A peine Gorenflot fut-il hors de la chambre, que Chicot, sans perdre
+un instant, prit une vrille et fit un trou dans la cloison à la
+hauteur de l'oeil. Cette ouverture, grande comme celle d'une
+sarbacane, ne lui permettait pas, à cause de l'épaisseur des planches,
+de voir distinctement les différentes parties de la chambre; mais, en
+collant son oreille à ce trou, il entendait assez distinctement les
+voix.
+
+Cependant, grâce à la disposition des personnages et à la place qu'ils
+occupaient dans l'appartement, le hasard voulut que Chicot pût voir
+distinctement l'hôte, qui causait avec Nicolas David.
+
+Quelques mots échappaient, comme nous l'avons dit, à Chicot; mais ce
+qu'il saisit de la conversation cependant suffit à lui prouver que
+David faisait grand étalage de sa fidélité envers le roi, parlant même
+d'une mission qui lui était confiée par M. de Morvilliers.
+
+Tandis qu'il parlait ainsi, l'hôte écoutait respectueusement sans
+doute, mais avec un sentiment qui était au moins de l'indifférence,
+car il répondait peu. Chicot crut même remarquer, soit dans ses
+regards, soit dans l'intonation de sa voix, une ironie assez marquée
+chaque fois qu'il prononçait le nom du roi.
+
+--Eh! eh! dit Chicot, notre hôte serait-il ligueur, par hasard?
+mordieu, je le verrai bien!
+
+Et, comme il ne se disait rien de bien important dans la chambre de
+maître Nicolas David, Chicot attendit que l'hôte lui vînt rendre
+visite à son tour.
+
+Enfin la porte s'ouvrit.
+
+L'hôte tenait son bonnet à la main, mais il avait absolument la même
+physionomie goguenarde qui venait de frapper Chicot lorsqu'il l'avait
+vu causant avec l'avocat.
+
+--Asseyez-vous là, mon cher monsieur, lui dit Chicot, et, avant que
+nous fassions un arrangement définitif, écoutez, s'il vous plaît, mon
+histoire.
+
+L'hôte parut écouter défavorablement cet exorde, et fit même signe de
+la tête qu'il désirait rester debout.
+
+--A votre aise, mon cher monsieur, reprit Chicot.
+
+L'hôte fit un signe qui voulait dire que, pour prendre ses aises, il
+n'avait besoin de la permission de personne.
+
+--Vous m'avez vu ce matin avec un moine, continua Chicot.
+
+--Oui, monsieur, dit l'hôte.
+
+--Silence! il n'en faut rien dire... ce moine est proscrit.
+
+--Bah! fit l'hôte, serait-ce donc quelque huguenot déguisé?
+
+Chicot prit un air de dignité offensée.
+
+--Huguenot! dit-il avec dégoût, qui donc a dit huguenot? Sachez que ce
+moine est mon parent, et que je n'ai point de parents huguenots.
+Allons donc! brave homme, vous devriez rougir de dire de pareilles
+énormités.
+
+--Ah! monsieur, reprit l'hôte, cela s'est vu.
+
+--Jamais dans ma famille, seigneur hôtelier! Ce moine, au contraire,
+est l'ennemi le plus acharné qui se soit jamais déchaîné contre les
+huguenots, de sorte qu'il est tombé dans la disgrâce de S.M. Henri
+III, qui les protège, comme vous savez.
+
+L'hôte paraissait commencer à prendre un vif intérêt à la persécution
+de Gorenflot.
+
+--Silence! dit-il en approchant un doigt de ses lèvres.
+
+--Comment, silence! demanda Chicot, est-ce que vous auriez ici des
+gens du roi, par hasard?
+
+--J'en ai peur, dit l'hôte avec un signe de tête; là, à côté, il y a
+un voyageur.
+
+--C'est qu'alors, reprit Chicot, nous nous sauverions tout de suite,
+mon parent et moi; car, proscrit, menacé...
+
+--Et où iriez-vous?
+
+--Nous avons deux ou trois adresses que nous a données un aubergiste
+de nos amis, maître la Hurière.
+
+--La Hurière, vous connaissez la Hurière?
+
+--Chut! il ne faut pas le dire; mais nous avons fait connaissance le
+soir de la Saint-Barthélemy.
+
+--Allons, dit l'hôte, je vois que vous êtes tous deux, votre parent et
+vous, de saintes gens; moi aussi je connais la Hurière. J'avais même
+envie, quand j'achetai cette hôtellerie, de prendre en témoignage
+d'amitié la même enseigne que lui: A la Belle-Étoile; mais
+l'hôtellerie était connue sous la dénomination de l'hôtellerie du
+Cygne de la Croix; j'ai eu peur que ce changement ne me fit tort;
+ainsi vous dites donc, monsieur, que votre parent...
+
+--A eu l'imprudence de prêcher contre les huguenots; qu'il a eu un
+succès énorme, et que Sa Majesté Très-Chrétienne, furieuse de ce
+succès, qui lui dévoilait la disposition des esprits, le cherchait
+pour le faire emprisonner.
+
+--Et alors? demanda l'hôte avec un accent d'intérêt auquel il n'y
+avait point à se tromper.
+
+--Ma foi, je l'ai enlevé, dit Chicot.
+
+--Et vous avez bien fait, pauvre cher homme.
+
+--M. de Guise m'avait bien offert de le protéger.
+
+--Comment, le grand Henri de Guise? Henri le Balafré?
+
+--Henri le saint.
+
+--Oui, vous l'avez dit, Henri le saint.
+
+--Mais j'ai craint la guerre civile.
+
+--Alors, dit l'hôte, si vous êtes des amis de M. de Guise, vous
+connaissez ceci?
+
+Et l'hôte fit de la main à Chicot un espèce de signe maçonique à
+l'aide duquel les ligueurs se reconnaissaient.
+
+Chicot, dans la fameuse nuit qu'il avait passée au couvent
+Sainte-Geneviève, avait remarqué, non-seulement ce signe, qui avait
+été vingt fois répété devant lui, mais encore le signe qui y
+répondait.
+
+--Parbleu, dit-il, et vous ceci?
+
+Et Chicot à son tour fit le second signe.
+
+--Alors, dit l'aubergiste avec le plus complet abandon, vous êtes ici
+chez vous: ma maison est la vôtre; regardez-moi comme un ami, je vous
+regarde comme un frère, et, si vous n'avez pas d'argent...
+
+Chicot, pour toute réponse, tira de sa poche une bourse qui, quoique
+déjà un peu entamée, présentait encore une corpulence assez honorable.
+
+La vue d'une bourse bien rondelette est toujours agréable, même à
+l'homme généreux qui vous offre de l'argent, et qui apprend ainsi que
+vous n'en avez pas besoin; de sorte qu'il conserve le mérite de son
+offre sans avoir eu besoin de la mettre à exécution.
+
+--Bien, dit l'hôte.
+
+--Je vous dirai, ajouta Chicot, pour vous tranquilliser davantage
+encore, que nous voyageons pour la propagation de la foi, et que notre
+voyage nous est payé par le trésorier de la Sainte-Union.
+Indiquez-nous donc une hôtellerie où nous n'ayons rien à craindre.
+
+--Morbleu, dit l'hôte, vous ne serez nulle part plus en sûreté qu'ici,
+messieurs: c'est moi qui vous le dis.
+
+--Mais vous parliez tout à l'heure d'un homme qui logeait là, à côté.
+
+--Oui; mais qu'il se tienne bien, car, au premier espionnage que je
+lui vois faire, foi de Bernouillet, il déménagera.
+
+--Vous vous nommez Bernouillet? demanda Chicot.
+
+--C'est mon propre nom, monsieur, et il est connu parmi les fidèles,
+peut-être pas de la capitale, mais de la province. Je m'en vante
+aussi. Dites un mot, un seul, et je le mets à la porte.
+
+--Pourquoi cela? dit Chicot; laissez-le, au contraire; mieux vaut
+avoir ses ennemis près de soi; on les surveille au moins.
+
+--Vous avez raison, dit Bernouillet avec admiration.
+
+--Mais qui vous fait croire que cet homme est notre ennemi? je dis
+notre ennemi, continua le Gascon avec un tendre sourire, parce que je
+vois bien que nous sommes frères.
+
+--Oh! oui, bien certainement, dit l'hôte; ce qui me le fait croire....
+
+--Je vous le demande.
+
+--C'est qu'il est arrivé ici déguisé on laquais, puis, qu'il a passé
+une espèce d'habit d'avocat; or il n'est pas plus avocat que laquais,
+attendu que, sous un manteau jeté sur une chaise, j'ai vu passer la
+pointe d'une longue rapière. Puis il m'a parlé du roi comme personne
+n'en parle; puis enfin il m'a avoué qu'il avait une mission de M. de
+Morvilliers, qui est, comme vous savez, un ministre du Nabuchodonosor.
+
+--De l'Hérode, comme je l'appelle.
+
+--Du Sardanapale!
+
+--Bravo!
+
+--Ah! je vois que nous nous entendons, dit l'hôte.
+
+--Pardieu, fit Chicot, ainsi je reste.
+
+--Je le crois bien.
+
+--Mais pas un mot de mon parent.
+
+--Pardieu.
+
+--Ni de moi?
+
+--Pour qui me prenez-vous? Mais, silence, voici quelqu'un.
+
+Gorenflot parut sur le seuil.
+
+--Oh! c'est lui, le digne homme! s'écria l'hôte.
+
+Et il alla au moine, et lui fit le signe des ligueurs.
+
+Ce signe frappa Gorenflot d'étonnement et d'effroi.
+
+--Répondez, répondez donc, mon frère, dit Chicot. Notre hôte sait
+tout, il en est.
+
+--Il en est, dit Gorenflot, de quoi est-il?
+
+--De la Sainte-Union, dit Bernouillet à demi-voix.
+
+--Vous voyez bien que vous pouvez répondre; répondez donc.
+
+Gorenflot répondit, ce qui combla de joie l'aubergiste.
+
+--Mais, dit Gorenflot, qui avait hâte de changer la conversation, on
+m'a promis du xérès.
+
+--Du vin de Xérès, du vin de Malaga, du vin d'Alicante, tous les vins
+de ma cave sont à votre disposition, mon frère.
+
+Gorenflot promena son regard de l'hôte à Chicot et de Chicot au ciel.
+Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, et il était évident que,
+dans son humilité toute monacale, il reconnaissait que son bonheur
+dépassait de beaucoup ses mérites.
+
+Trois jours de suite Gorenflot s'enivra: le premier jour avec du
+xérès, le second jour avec du malaga, le troisième jour avec de
+l'alicante; mais, de toutes ces ivresses, Gorenflot avoua que c'était
+encore celle du bourgogne qui lui semblait la plus agréable, et il en
+revint au chambertin.
+
+Pendant ces quatre jours où Gorenflot avait fait ses expériences
+oenophiles, Chicot n'était pas sorti de sa chambre, et avait guetté du
+soir au matin l'avocat Nicolas David.
+
+L'hôte, qui attribuait cette réclusion de Chicot à la peur qu'il avait
+du prétendu royaliste, s'évertuait à l'aire mille tours à celui-ci.
+
+Mais rien n'y faisait, du moins en apparence. Nicolas David, qui avait
+donné rendez-vous à Pierre de Gondy à l'hôtellerie du Cygne de la
+Croix, ne voulait point quitter son domicile provisoire, de peur que
+le messager de messieurs de Guise ne le retrouvât point, de sorte
+qu'en présence de l'hôte il paraissait insensible à tout. Il est vrai
+que, la porte fermée derrière maître Bernouillet, Nicolas David
+donnait à Chicot, qui ne quittait pas son trou, le spectacle
+divertissant de ses fureurs solitaires.
+
+Dès le lendemain de son installation dans l'auberge, s'apercevant déjà
+des mauvaises intentions de son hôte, il lui était échappé de dire, en
+lui montrant le poing, on plutôt en montrant le poing à la porte par
+laquelle il était sorti:
+
+--Encore cinq ou six jours, drôle, et tu me le payeras.
+
+Chicot en savait assez, il était sûr que Nicolas David ne quitterait
+pas l'hôtellerie qu'il n'eût la réponse du légat.
+
+Mais, à l'approche de ce sixième jour, qui était le septième de
+l'arrivée dans l'auberge, Nicolas David, à qui l'hôte, malgré les
+instances de Chicot, avait signifié le prochain besoin qu'il aurait de
+sa chambre, Nicolas David, disons-nous, tomba malade.
+
+L'hôte insista pour qu'il quittât son logement tandis qu'il pouvait
+marcher encore; l'avocat demanda jusqu'au lendemain, prétendant que le
+lendemain il serait mieux certainement; le lendemain il était plus
+mal.
+
+Ce fut l'hôte qui vint annoncer cette nouvelle à son ami le ligueur.
+
+--Eh bien, dit-il en se frottant les mains, notre royaliste, noire ami
+d'Hérode, il va passer la revue de l'amiral, ran tan plan plan plan
+plan plan.
+
+On appelait, parmi les ligueurs, _passer la revue de l'amiral_,
+enjamber de ce monde dans l'autre.
+
+--Bah! fit Chicot, vous croyez qu'il va mourir?
+
+--Fièvre abominable, mon cher frère, fièvre tierce, fièvre quartaine,
+avec des redoublements qui le font bondir dans son lit; il a une faim
+de démon, il a voulu m'étrangler et bat mes valets; les médecins n'y
+comprennent rien.
+
+Chicot réfléchit.
+
+--L'avez-vous vu? demanda-t-il.
+
+--Certainement, puisque je vous dis qu'il a voulu m'étrangler!
+
+--Comment était-il?
+
+--Pâle, agité, défait, criant comme un possédé.
+
+--Que criait-il?
+
+--Prenez garde au roi. On veut du mal au roi.
+
+--Le misérable!
+
+--Le gueux! Puis de temps en temps il dit qu'il attend un homme qui
+vient d'Avignon, et qu'il veut voir cet homme avant de mourir.
+
+--Voyez-vous cela! dit Chicot. Ah! il parle d'Avignon!
+
+--A chaque minute.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot, laissant échapper son juron favori.
+
+--Dites donc, reprit l'hôte; ce serait drôle s'il allait mourir.
+
+--Très-drôle, dit Chicot; mais je voudrais qu'il ne mourût pas avant
+l'arrivée de l'homme d'Avignon.
+
+--Pourquoi cela? plus tôt mourra-t-il, plus tôt en serons-nous
+débarrassés.
+
+--Oui; mais je ne pousse pas la haine jusqu'à vouloir perdre l'âme et
+le corps; et, puisque cet homme vient d'Avignon pour le confesser....
+
+--Eh! vous voyez bien que c'est quelque fantaisie de sa fièvre,
+quelque imagination que la maladie lui a mise en tête, et il n'attend
+personne.
+
+--Bah! qui sait? dit Chicot.
+
+--Ah! vous êtes d'une bonne pâte de chrétien, vous! répliqua l'hôte.
+
+--Rends le bien pour le mal, dit la loi divine.
+
+L'hôte se retira émerveillé.
+
+Quant à Gorenflot, demeuré parfaitement en dehors de toutes ces
+préoccupations, il engraissait à vue d'oeil: au bout de huit jours,
+l'escalier qui conduisait à sa chambre criait sous son poids et
+commençait de l'enserrer entre la rampe et le mur, si bien que
+Gorenflot annonça un soir, avec terreur, à Chicot que l'escalier
+maigrissait. Au reste, David, ni la Ligue, ni l'état déplorable où
+était tombée la religion, ne l'occupait: il n'avait d'autre soin que
+de varier les menus et d'harmoniser les différents crus de Bourgogne
+avec les différents mets qu'il se faisait servir, tandis que l'hôte
+ébahi répétait, chaque fois qu'il le voyait rentrer ou sortir:
+
+--Et dire que c'est un torrent d'éloquence que ce gros père!
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+COMMENT LE MOINE CONFESSA L'AVOCAT, ET COMMENT L'AVOCAT CONFESSA LE
+MOINE.
+
+
+Enfin, le jour qui devait débarrasser l'hôtellerie de son hôte arriva
+ou parut arriver. Maître Bernouillet se précipita dans la chambre de
+Chicot avec des éclats de rire tellement immodérés, que celui-ci dut
+attendre quelque temps avant d'en connaître la cause.
+
+--Il se meurt, s'écriait le charitable aubergiste, il expire, il crève
+enfin!
+
+--Et cela vous fait rire à ce point? demanda Chicot.
+
+--Je crois bien; c'est que le tour est merveilleux.
+
+--Quel tour?
+
+--Non. Avouez que c'est vous qui le lui avez joué, mon gentilhomme.
+
+--Moi, un tour au malade?
+
+--Oui!
+
+--De quoi s'agit-il? que lui est-il arrivé?
+
+--Ce qui lui est arrivé! Vous savez qu'il criait toujours après son
+homme d'Avignon!
+
+--Eh bien, cet homme serait-il venu enfin?
+
+--Il est venu.
+
+--L'avez-vous vu?
+
+--Parbleu! est-ce qu'il entre ici une seule personne sans que je la
+voie?
+
+--Et comment était-il?
+
+--L'homme d'Avignon? petit, mince et rose.
+
+--C'est cela! laissa échapper Chicot.
+
+--Là, vous voyez bien que c'est vous qui le lui avez envoyé, puisque
+vous le reconnaissez.
+
+--Le messager est arrivé! s'écria Chicot en se levant et en frisant sa
+moustache, ventre de biche! contez-moi donc cela, compère Bernouillet.
+
+--Rien de plus simple, d'autant plus que, si ce n'est pas vous qui
+avez fait le tour, vous me direz qui cela peut être. Il y a une heure
+donc, je suspendais un lapin au volet, quand un grand cheval et un
+petit homme s'arrêtèrent devant la porte.
+
+--Maître Nicolas est-il ici? demanda le petit homme. Vous savez que
+c'est sous ce nom que cet infâme royaliste s'est fait inscrire.
+
+--Oui, monsieur, répondis-je.
+
+--Dites-lui alors que la personne qu'il attend d'Avignon est arrivée.
+
+--Volontiers, monsieur, mais je dois vous prévenir d'une chose.
+
+--De laquelle?
+
+--Que maître Nicolas, comme vous l'appelez, se meurt.
+
+--Raison de plus pour que vous fassiez ma commission sans retard.
+
+--Mais vous ne savez peut-être pas qu'il se meurt d'une fièvre
+maligne.
+
+--Vraiment! fit l'homme, alors je ne saurais vous recommander trop de
+diligence.
+
+--Comment? vous persistez?
+
+--Je persiste.
+
+--Malgré le danger?
+
+--Malgré tout, je vous dis qu'il faut que je le voie.
+
+Le petit homme se fâchait et parlait avec un ton impératif qui
+n'admettait pas de réplique; en conséquence, je le conduisis à la
+chambre du moribond.
+
+--De sorte qu'il est là? dit Chicot en étendant la main dans la
+direction de cette chambre.
+
+--Il y est; n'est-ce pas que c'est drôle?
+
+--Excessivement drôle, dit Chicot.
+
+--Quel malheur de ne pas pouvoir entendre!
+
+--Oui, c'est un malheur.
+
+--La scène doit être bouffonne.
+
+--Au dernier degré; mais qui donc vous empêche d'entrer?
+
+--Il m'a renvoyé.
+
+--Sous quel prétexte?
+
+--Sous prétexte qu'il allait se confesser.
+
+--Qui vous empêche d'écouter à la porte?
+
+--Eh! vous avez raison, dit l'hôte en s'élançant hors de la chambre.
+
+Chicot, de son côté, courut à son trou.
+
+Pierre de Gondy était assis au chevet du lit du malade: mais ils
+parlaient si bas tous deux, que Chicot ne put entendre un seul mot de
+leur conversation.
+
+D'ailleurs, l'eût-il entendue, cette conversation, tirant à sa fin,
+lui eût appris peu de chose; car, après cinq minutes, M. de Gondy se
+leva, prit congé du mourant et sortit.
+
+Chicot courut à la fenêtre.
+
+Un laquais, monté sur un courtaud, tenait en bride le grand cheval
+dont avait parlé l'hôte: un instant après l'ambassadeur de MM. de
+Guise parut, se mit en selle et tourna l'angle de la rue qui
+conduisait à la grande rue de Paris.
+
+--Mordieu! dit Chicot, pourvu qu'il n'emporte pas la généalogie; en
+tout cas, je le rejoindrai toujours, dussé-je crever dix chevaux pour
+le rejoindre.
+
+Mais non, dit-il, ces avocats sont de fins renards, le nôtre surtout,
+et je soupçonne... Je vous demande un peu, continua Chicot frappant du
+pied avec impatience, et rattachant sans doute dans son esprit son
+idée à une autre, je vous demande un peu où est ce drôle de Gorenflot.
+
+En ce moment l'hôte rentra.
+
+--Eh bien? demanda Chicot.
+
+--Il est parti, dit l'hôte.
+
+--Le confesseur?
+
+--Qui n'est pas plus un confesseur que moi.
+
+--Et le malade?
+
+--Il s'est évanoui après la conférence.
+
+--Vous êtes sûr qu'il est toujours dans sa chambre?
+
+--Parbleu! il n'en sortira probablement que pour se faire conduire au
+cimetière.
+
+--C'est bon; allez, et envoyez-moi mon frère aussitôt qu'il
+reparaîtra.
+
+--Même s'il est ivre?
+
+--En quelque état qu'il soit.
+
+--C'est donc urgent?
+
+--C'est pour le bien de la chose.
+
+Bernouillet sortit précipitamment: c'était un homme plein de zèle.
+
+C'était au tour de Chicot d'avoir la fièvre; il ne savait s'il devait
+courir après Gondy ou pénétrer chez David; si l'avocat était aussi
+malade que le prétendait l'aubergiste, il était probable qu'il avait
+chargé M. de Gondy de ses dépêches. Chicot arpentait donc sa chambre
+comme un fou, se frappant le front et cherchant une idée parmi les
+millions de globules bouillonnant dans son cerveau.
+
+On n'entendait plus rien dans la chambre de son observatoire, Chicot
+ne pouvait apercevoir que l'angle du lit enveloppé dans ses rideaux.
+
+Tout à coup une voix retentit dans l'escalier. Chicot tressaillit:
+c'était celle du moine.
+
+Gorenflot, poussé par l'hôte, qui voulait inutilement le faire taire,
+montait une à une les marches de l'escalier, en chantant d'une voix
+avinée:
+
+ Le vin
+ Et le chagrin
+ Se battent dans ma tête;
+ Ils y font un tel train
+ Que c'est une tempête.
+ Mais l'un est le plus fort:
+ C'est le vin!
+ Si bien que le chagrin
+ En sort
+ Grand train.
+
+Chicot courut à la porte.
+
+--Silence donc, ivrogne! cria-t-il.
+
+--Ivrogne, dit Gorenflot, parce qu'on a bu!
+
+--Voyons! viens ici, et vous, Bernouillet, vous savez....
+
+--Oui, dit l'aubergiste en faisant un signe d'intelligence et en
+descendant les escaliers quatre à quatre.
+
+--Viens ici, te dis-je, continua Chicot en tirant le moine dans sa
+chambre, et causons sérieusement, si tu peux.
+
+--Parbleu! dit Gorenflot, vous raillez, compère. Je suis sérieux comme
+un âne qui boit.
+
+--Ou qui a bu, dit Chicot en levant les épaules.
+
+Puis il le conduisit à un siège sur lequel Gorenflot se laissa aller
+en poussant un ah! plein de jubilation.
+
+Chicot alla fermer la porte et revint à Gorenflot avec un visage si
+sérieux, que celui-ci comprit qu'il s'agissait d'écouter.
+
+--Voyons, qu'y a-t-il _encore?_ dit le moine, comme si ce mot résumait
+toutes les persécutions que Chicot lui faisait endurer.
+
+--Il y a, répondit Chicot fort rudement, que tu ne songes pas assez
+aux devoirs de ta profession; tu te vautres dans la débauche, tu
+pourris dans l'ivrognerie, et, pendant ce temps, la religion devient
+ce qu'elle peut, corboeuf!
+
+Gorenflot leva ses deux gros yeux étonnés sur son interlocuteur.
+
+--Moi? dit-il.
+
+--Oui, toi; regarde, tu es ignoble à voir. Ta robe est déchirée, tu
+t'es battu en chemin, tu as l'oeil gauche cerclé de noir.
+
+--Moi! reprit Gorenflot, de plus en plus étonné des reproches auxquels
+Chicot ne l'avait point habitué.
+
+--Sans doute; tu as de la boue par-dessus les genoux, et quelle boue!
+de la boue blanche, ce qui prouve que tu as été t'enivrer dans les
+faubourgs.
+
+--C'est ma foi vrai, dit Gorenflot.
+
+--Malheureux! un moine génovéfain! si tu étais cordelier encore!
+
+--Chicot, mon ami, je suis donc bien coupable? dit Gorenflot attendri.
+
+--C'est-à-dire que tu mérites que le feu du ciel te consume jusqu'aux
+sandales; prends garde, si cela continue, je t'abandonne.
+
+--Chicot, mon ami, dit le moine, tu ne ferais pas cela.
+
+--Il y a aussi des archers à Lyon.
+
+--Oh! grâce, mon cher protecteur! balbutia le moine, qui se mit non
+pas à pleurer, mais à beugler comme un taureau.
+
+--Fi! la laide brute! continua Chicot, et dans quel moment, je le le
+demande, te livres-tu à de pareils déportements? quand nous avons un
+voisin qui se meurt.
+
+--C'est vrai, dit Gorenflot d'un air profondément contrit.
+
+--Voyons, es-tu chrétien, oui ou non?
+
+--Si je suis chrétien! s'écria Gorenflot en se levant, si je suis
+chrétien! tripes du pape! je le suis; je le proclamerais sur le gril
+de saint Laurent.
+
+Et, le bras étendu comme pour jurer, il se mit à chanter, de façon à
+briser les vitres:
+
+ Je suis chrétien,
+ C'est mon seul bien.
+
+--Assez, dit Chicot en le bâillonnant avec la main, si tu es chrétien,
+ne laisse pas mourir ton frère sans confession.
+
+--C'est juste, où est mon frère? que je le confesse, dit Gorenflot,
+c'est-à-dire quand j'aurai bu, car je meurs de soif.
+
+Et Chicot passa au moine un pot plein d'eau, que celui-ci vida presque
+entièrement.
+
+--Ah! mon fils, dit-il en reposant le pot sur la table, je commence à
+voir clair.
+
+--C'est bien heureux, répondit Chicot, décidé à profiter de ce moment
+de lucidité.
+
+--Maintenant, mon tendre ami, continua le moine, qui faut-il que je
+confesse?
+
+--Notre malheureux voisin qui se meurt.
+
+--Qu'on lui donne une pinte de vin au miel, dit Gorenflot.
+
+--Je ne dis pas non; mais il a plus besoin des secours spirituels que
+des secours temporels. Tu vas l'aller trouver.
+
+--Croyez-vous que je sois suffisamment préparé, monsieur Chicot?
+demanda timidement le moine.
+
+--Toi! je ne t'ai jamais vu si plein d'onction qu'en ce moment. Tu le
+ramèneras au bien s'il est égaré, tu l'enverras droit au paradis s'il
+en cherche la route.
+
+--J'y cours.
+
+--Attends donc, il faut que je t'indique la marche à suivre.
+
+--Pourquoi faire? on sait son état peut-être, depuis vingt ans qu'on
+est moine.
+
+--Oui, mais ce n'est pas seulement ton état qu'il faut que tu fasses
+aujourd'hui, c'est aussi ma volonté.
+
+--Votre volonté?
+
+--Et si tu l'exécutes ponctuellement, entends-tu bien? je te place
+cent pistoles à la Corne d'Abondance, à boire ou à manger, à ton
+choix.
+
+--A boire et à manger, j'aime mieux cela.
+
+--Eh bien, soit, cent pistoles, tu entends? si tu confesses ce digne
+moribond.
+
+--Je le confesserai, ou la peste m'étouffe. Comment faut-il que je le
+confesse?
+
+--Écoute: ta robe te donne une grande autorité, tu parles au nom de
+Dieu et au nom du roi; il faut, par ton éloquence, contraindre cet
+homme à te remettre les papiers qu'on vient de lui apporter d'Avignon.
+
+--Pourquoi faire le contraindre à me remettre ces papiers?
+
+Chicot regarda en pitié le moine.
+
+--Pour avoir mille livres, double brute, lui dit-il.
+
+--C'est juste, fit Gorenflot; j'y vais.
+
+--Attends donc, il te dira qu'il vient de se confesser.
+
+--Alors, s'il vient de se confesser?
+
+--Tu lui répondras qu'il en a menti; que celui qui sort de sa chambre
+n'est point un confesseur, mais un intrigant comme lui.
+
+--Mais il se fâchera.
+
+--Que t'importe, puisqu'il se meurt?
+
+--C'est juste.
+
+--Alors, tu comprends, tu parleras de Dieu, tu parleras du diable, tu
+parleras de ce que tu voudras; mais, d'une façon ou de l'autre, tu lui
+tireras des mains des papiers qui viennent d'Avignon.
+
+--Et s'il refuse?
+
+--Tu lui refuseras l'absolution, tu le maudiras, tu l'anathématiseras.
+
+--Ou je les lui prendrai de force.
+
+--Eh bien, encore, soit; mais, voyons, es-tu suffisamment dégrisé pour
+exécuter ponctuellement mes instructions?
+
+--Ponctuellement, vous allez voir.
+
+Et Gorenflot, passant une main sur son large visage, sembla en effacer
+les traces superficielles de l'ivresse; ses yeux devinrent calmes,
+bien qu on eût pu, avec de l'attention, les trouver hébétés; sa bouche
+n'articula plus que des paroles scandées avec modération, son geste
+devint sobre, tout en demeurant un peu tremblant.
+
+Puis il se dirigea vers la porte avec solennité.
+
+--Un moment, dit Chicot; quand il t'aura donné les papiers, serre-les
+bien dans une main et frappe de l'autre à la muraille.
+
+--Et s'il me les refuse?
+
+--Frappe encore.
+
+--Alors, dans l'un et l'autre cas, je dois frapper?
+
+--Oui.
+
+--C'est bien.
+
+Et Gorenflot sortit de la chambre, tandis que Chicot, en proie à une
+émotion indéfinissable, collait son oreille à la muraille, afin de
+percevoir jusqu'au moindre bruit.
+
+Dix minutes après, le craquement du plancher lui annonça que Gorenflot
+entrait chez son voisin, et bientôt il le vit apparaître dans le
+cercle que son rayon visuel pouvait embrasser.
+
+L'avocat se souleva dans son lit, et regarda s'approcher l'étrange
+apparition.
+
+--Eh! bonjour, mon frère, dit Gorenflot s'arrêtant au milieu de la
+chambre et équilibrant ses larges épaules.
+
+--Que venez-vous faire ici, mon père? murmura le malade d'une voix
+affaiblie.
+
+--Mon fils, je suis un religieux indigne, j'apprends que vous êtes en
+danger, et je viens vous parler des intérêts de votre âme.
+
+--Merci, dit le moribond; mais je crois votre soin inutile. Je vais un
+peu mieux.
+
+Gorenflot secoua la tête.
+
+--Vous le croyez? dit-il.
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Ruse de Satan, qui voudrait vous voir mourir sans confession.
+
+--Satan serait attrapé, dit le malade; je viens de me confesser à
+l'instant même.
+
+--A qui?
+
+--A un digne prêtre qui vient d'Avignon.
+
+Gorenflot secoua la tête.
+
+--Comment! ce n'est pas un prêtre?
+
+--Non.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Je le connais.
+
+--Celui qui sort d'ici?
+
+--Oui, dit Gorenflot avec un accent plein d'une telle conviction, que,
+si difficiles à démonter que soient en général les avocats, celui-ci
+se troubla.
+
+--Or, comme vous n'allez pas mieux, dit Gorenflot, et comme cet homme
+n'était pas un prêtre, il faut vous confesser.
+
+--Je ne demande pas mieux, dit l'avocat d'une voix un peu plus forte;
+mais je veux me confesser à qui me plaît.
+
+--Vous n'avez pas le temps d'en envoyer chercher un autre, mon fils,
+et puisque me voilà....
+
+--Comment! je n'aurai pas le temps! s'écria le malade avec une voix
+qui se développa de plus en plus; quand je vous dis que je vais mieux!
+quand je vous affirme que je suis sûr d'en réchapper!
+
+Gorenflot secoua une troisième fois la tête.
+
+--Et moi, dit-il avec le même flegme, je vous affirme à mon tour, mon
+fils, que je ne compte sur rien de bon à votre égard; vous êtes
+condamné par les médecins et aussi par la divine Providence; c'est
+cruel à vous dire, je le sais bien; mais enfin nous en arrivons tous
+là, soit un peu plus tôt, soit un peu plus tard; il y a la balance, la
+balance de la justice; et puis c'est consolant de mourir en cette vie,
+puisque l'on ressuscite dans l'autre. Pythagoras lui-même le disait,
+mon fils, et ce n'était qu'un païen. Allons, confessez-vous, mon cher
+enfant.
+
+--Mais je vous assure, mon père, que je me sens déjà plus fort, et
+c'est probablement un effet de votre sainte présence.
+
+--Erreur, mon fils, erreur, insista Gorenflot; il y a au dernier
+moment une recrudescence vitale: c'est la lampe qui se ranime pour
+jeter un dernier éclat. Voyons, continua le moine en s'asseyant près
+du lit, dites-moi vos intrigues, vos complots, vos machinations.
+
+--Mes intrigues, mes complots, mes machinations! répéta Nicolas David
+en se reculant devant le singulier moine qu'il ne connaissait pas et
+qui paraissait le connaître si bien.
+
+--Oui, dit Gorenflot en disposant tranquillement ses larges oreilles à
+entendre et en joignant ses deux pouces au-dessus de ses mains
+entrelacées; puis, quand vous m'aurez dit tout cela, vous me donnerez
+les papiers, et peut-être Dieu permettra-t-il que je vous absolve.
+
+--Et quels papiers? s'écria le malade d'une voix aussi forte et aussi
+vigoureusement accentuée que s'il eût été en pleine santé.
+
+--Les papiers que ce prétendu prêtre vient de vous apporter d'Avignon.
+
+--Et qui vous a dit que ce prétendu prêtre m'avait apporté des
+papiers? demanda l'avocat en sortant une jambe de la couverture et
+avec un accent si brusque que Gorenflot en fut troublé dans le
+commencement de béatitude qui l'assoupissait sur son fauteuil.
+
+Gorenflot pensa que le moment était venu de montrer de la vigueur.
+
+--Celui qui l'a dit sait ce qu'il dit, reprit-il; allons, les papiers,
+les papiers, ou pas d'absolution.
+
+--Eh! je me moque bien de ton absolution, bélître, s'écria David en
+bondissant hors du lit et en sautant à la gorge de Gorenflot.
+
+--Eh! mais, s'écria celui-ci, vous avez donc la fièvre chaude? vous ne
+voulez donc pas vous confesser, vous?
+
+Le pouce de l'avocat, adroitement et vigoureusement appliqué sur la
+gorge du moine, interrompit sa phrase, qui fut continuée par un
+sifflement qui ressemblait fort à un râle.
+
+--Je ne veux confesser que toi, frocard de Belzébuth, s'écria l'avocat
+David, et quant à la fièvre chaude, tu vas voir si elle me serre au
+point de m'empêcher de t'étrangler.
+
+Frère Gorenflot était robuste, mais il en était malheureusement à ce
+moment de réaction où l'ivresse agit sur le système nerveux et le
+paralyse, ce qui arrive d'ordinaire en même temps que, par une
+réaction opposée, les facultés commencent à reprendre de la vigueur.
+
+Il ne put donc, en réunissant toutes ses forces, que se soulever sur
+son siège, empoigner la chemise de l'avocat à deux mains, et le
+repousser violemment loin de lui.
+
+Il est juste de dire que, tout paralysé qu'il était, frère Gorenflot
+repoussa si violemment Nicolas David, que celui-ci alla rouler au
+milieu de la chambre.
+
+Mais il se releva furieux, et sautant sur cette longue épée qu'avait
+remarquée maître Bernouillet, laquelle était suspendue à la muraille
+derrière ses habits, il la tira du fourreau et en vint présenter la
+pointe au col du moine, qui, épuisé par cet effort suprême, était
+retombé sur son fauteuil.
+
+--C'est à ton tour de te confesser, lui dit-il d'une voix sourde, ou
+tu vas mourir!
+
+Gorenflot, complètement dégrisé par la désagréable pression de cette
+pointe froide sur sa chair, comprit la gravité de la situation.
+
+--Oh! dit-il, vous n'étiez donc pas malade, c'était donc une comédie
+que cette prétendue agonie?
+
+--Tu oublies que ce n'est point à toi d'interroger, dit l'avocat, mais
+de répondre.
+
+--Répondre à quoi?
+
+--A ce que je te vais demander.
+
+--Faites.
+
+--Qui es-tu?
+
+--Vous le voyez bien, dit le moine.
+
+--Ce n'est pas répondre, fit l'avocat en appuyant l'épée un degré plus
+fort.
+
+--Et que diable! faites donc attention! si vous me tuez avant que je
+vous réponde, vous ne saurez rien du tout.
+
+--Tu as raison, ton nom?
+
+--Frère Gorenflot.
+
+--Tu es donc un vrai moine?
+
+--Comment, un vrai moine? je le crois bien.
+
+--Pourquoi te trouves-tu à Lyon?
+
+--Parce que je suis exilé.
+
+--Qui t'a conduit dans cet hôtel?
+
+--Le hasard.
+
+--Depuis combien de jours y es-tu?
+
+--Depuis seize jours.
+
+--Pourquoi m'espionnais-tu?
+
+--Je ne vous espionnais pas.
+
+--Comment savais-tu que j'avais reçu des papiers?
+
+--Parce qu'on me l'avait dit.
+
+--Qui te l'avait dit?
+
+--Celui qui m'a envoyé vers vous.
+
+--Qui t'a envoyé vers moi?
+
+--Voilà ce que je ne puis dire.
+
+--Et ce que tu me diras cependant.
+
+--Oh là! s'écria le moine. Vertudieu! j'appelle, je crie.
+
+--Et moi je tue.
+
+Le moine jeta un cri; une goutte de sang parut à la pointe de l'épée
+de l'avocat.
+
+--Son nom? dit celui-ci.
+
+--Ah! ma foi, tant pis, dit le moine; j'ai tenu tant que j'ai pu.
+
+--Oui, va, et ton honneur est à couvert. Celui qui t'a envoyé vers
+moi?...
+
+--C'est....
+
+Gorenflot hésita encore, il lui en coûtait de trahir l'amitié.
+
+--Achève donc, dit l'avocat en frappant du pied.
+
+--Ma foi, tant pis! c'est Chicot.
+
+--Le fou du roi?
+
+--Lui-même!
+
+--Et où est-il?
+
+--Me voilà! dit une voix.
+
+Et Chicot, à son tour, parut sur la porte, pâle, grave, et l'épée nue
+à la main.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+COMMENT CHICOT, APRÈS AVOIR FAIT UN TROU AVEC UNE VRILLE, EN FIT UN
+AVEC SON ÉPÉE.
+
+
+Maître Nicolas David, en reconnaissant celui qu'il savait être son
+ennemi mortel, ne put retenir un mouvement de terreur.
+
+Gorenflot profita de ce mouvement pour se jeter de côté, et rompre
+ainsi la rectitude de la ligne qui se trouvait entre son cou et l'épée
+de l'avocat.
+
+--A moi, tendre ami, cria-t-il, à moi, à l'aide, au secours, à la
+rescousse, on m'égorge.
+
+--Ah! ah! cher monsieur David, dit Chicot, c'est donc vous?
+
+--Oui, balbutia David, oui, sans doute, c'est moi.
+
+--Enchanté de vous rencontrer, reprit le Gascon.
+
+Puis, se retournant vers le moine:
+
+--Mon bon Gorenflot, lui dit-il, ta présence comme moine était fort
+nécessaire ici tout à l'heure, quand on croyait monsieur mourant; mais
+à présent que monsieur se porte à merveille, ce n'est plus un
+confesseur qu'il lui faut; aussi il va avoir affaire à un gentilhomme.
+
+David essaya de ricaner avec mépris.
+
+--Oui, à un gentilhomme, dit Chicot, et qui va vous faire voir qu'il
+est de bonne race. Mon cher Gorenflot, continua-t-il en s'adressant au
+moine, faites moi le plaisir d'aller vous mettre en sentinelle sur le
+palier, et d'empêcher qui que ce soit au monde de venir me déranger
+dans la petite conversation que je vais avoir avec monsieur.
+
+Gorenflot ne demandait pas mieux que de se trouver à distance de
+Nicolas David; aussi accomplit-il le cercle qu'il lui fallait
+parcourir en serrant les murs le plus près possible; puis, arrivé à la
+porte, il s'élança dehors, plus léger de cent livres qu'il ne l'était
+en entrant.
+
+Chicot ferma la porte derrière lui, et, toujours avec le même flegme,
+poussa le verrou.
+
+David avait d'abord considéré ce préambule avec un saisissement qui
+résultait de l'imprévu de la situation; mais, bientôt, se reposant sur
+sa force bien connue dans les armes, et sur ce qu'au bout du compte il
+était seul à seul avec Chicot, il s'était remis, et, quand le Gascon
+se retourna, après avoir fermé la porte, il le trouva appuyé au pied
+du lit, son épée à la main et le sourire sur les lèvres.
+
+--Habillez-vous, monsieur, dit Chicot, je vous en donnerai le temps et
+la facilité, car je ne veux avoir aucun avantage sur vous. Je sais que
+vous êtes un vaillant escrimeur, et que vous maniez l'épée comme
+Leclerc en personne; mais cela m'est parfaitement égal.
+
+David se mit à rire.
+
+--La plaisanterie est bonne, dit-il.
+
+--Oui, répondit Chicot; elle me paraît telle, du moins, puisque c'est
+moi qui la fais, et elle vous paraîtra bien meilleure tout à l'heure à
+vous qui êtes homme de goût. Savez-vous ce que je viens chercher en
+cette chambre, maître Nicolas?
+
+--Le reste des coups de lanière que je vous redevais au nom du duc de
+Mayenne, le jour où vous avez si lestement sauté par une fenêtre.
+
+--Non, monsieur; j'en sais le compte, et je les rendrai à celui qui me
+les a fait donner, soyez tranquille. Ce que je viens chercher, c'est
+certaine généalogie que M. Pierre de Gondy, sans savoir ce qu'il
+portait, a portée à Avignon, et, sans savoir ce qu'il rapportait, vous
+a remise tout à l'heure.
+
+David pâlit.
+
+--Quelle généalogie? dit-il.
+
+--Celle de MM. de Guise, qui descendent, comme vous savez, de
+Charlemagne en droite ligne.
+
+--Ah! ah! dit David, vous êtes donc espion, monsieur; je vous croyais
+seulement bouffon, moi?
+
+--Cher monsieur David, je serai, si vous le voulez bien, l'un et
+l'autre dans cette occasion: espion pour vous faire pendre, et bouffon
+pour en rire.
+
+--Me faire pendre!
+
+--Haut et court, monsieur. Vous n'avez pas la prétention d'être
+décapité, j'espère; c'est bon pour les gentilshommes.
+
+--Et comment vous y prendrez-vous pour cela?
+
+--Oh! ce sera bien simple; je raconterai la vérité, voilà tout. Il
+faut vous dire, cher monsieur David, que j'ai assisté le mois passé à
+ce petit conciliabule tenu dans le couvent de Sainte-Geneviève, entre
+LL. AA. SS. MM. de Guise et madame de Montpensier.
+
+--Vous?
+
+--Oui, j'étais logé dans le confessionnal en face du vôtre; on y est
+fort mal, n'est-ce pas? d'autant plus mal, pour mon compte du moins,
+que j'ai été obligé, pour en sortir, d'attendre que tout fût fini, et
+que la chose a été fort longue à se terminer. J'ai donc assisté aux
+discours de M. de Monsoreau, de la Hurière et d'un certain moine dont
+j'ai oublié le nom, mais qui m'a paru fort éloquent. Je connais
+l'affaire du couronnement de M. d'Anjou, qui a été moins amusante;
+mais en échange la petite pièce a été drôle; on jouait la généalogie
+de MM. de Lorraine, revue, augmentée et corrigée par maître Nicolas
+David. C'était une fort drôle de pièce, à laquelle il ne manquait plus
+que le visa de Sa Sainteté.
+
+--Ah! vous connaissez la généalogie? dit David se contenant à peine et
+mordant ses lèvres avec colère.
+
+--Oui, dit Chicot, et je l'ai trouvée infiniment ingénieuse, surtout à
+l'endroit de la loi salique. Seulement, c'est un grand malheur d'avoir
+tant d'esprit que cela: on se fait pendre; aussi, me sentant ému d'un
+tendre intérêt pour un homme si ingénieux, Comment? me suis-je dit, je
+laisserais pendre ce brave monsieur David, un maître d'armes
+très-agréable, un avocat de première force, un de mes bons amis,
+enfin, et cela quand je puis au contraire non-seulement lui sauver la
+corde, mais encore faire sa fortune, à ce brave avocat, ce bon maître,
+cet excellent ami, le premier qui m'ait donné la mesure de mon coeur
+en prenant la mesure de mon dos; non, cela ne sera pas. Alors, vous
+ayant entendu parler de voyage, j'ai pris la résolution, rien ne me
+retenant, de voyager avec vous, c'est-à-dire derrière vous. Vous êtes
+sorti par la porte Bordelle, n'est-ce pas? je vous guettais, vous ne
+m'avez pas vu, cela ne m'étonne point, j'étais bien caché; de ce
+moment-là, je vous ai suivi, vous perdant, vous rattrapant, prenant
+beaucoup de peine, je vous assure; enfin, nous sommes arrivés à Lyon;
+je dis nous sommes, parce que, une heure après vous, j'étais installé
+dans le même hôtel que vous, non-seulement dans le même hôtel, mais
+encore dans la chambre à côté; dans celle-ci, tenez, qui n'est séparée
+de la vôtre que par une simple cloison; vous pensez bien que je
+n'étais pas venu de Paris à Lyon, ne vous quittant pas des yeux, pour
+vous perdre de vue ici. Non, j'ai percé un petit trou à l'aide duquel
+j'avais l'avantage de vous examiner tant que je voulais, et, je
+l'avoue, je me donnais ce plaisir plusieurs fois le jour. Enfin vous
+êtes tombé malade; l'hôte voulait vous mettre à la porte; vous aviez
+donné rendez-vous à M. de Gondy au Cygne-de-la-Croix; vous aviez peur
+qu'il ne vous trouvât point autre part, ou du moins qu'il ne vous
+retrouvât point assez vite. C'était un moyen, je n'en ai été dupe qu'à
+moitié; cependant, comme à tout prendre vous pouviez être malade
+réellement, comme nous sommes tous mortels, vérité dont je tâcherai de
+vous convaincre tout à l'heure, je vous ai envoyé un brave moine, mon
+ami, mon compagnon, pour vous exciter au repentir, vous ramener à la
+résipiscence; mais point, pécheur endurci que vous êtes, vous avez
+voulu lui perforer la gorge avec votre rapière, oubliant cette maxime
+de l'Évangile: «Qui frappe de l'épée périra par l'épée.» C'est alors,
+cher monsieur David, que je suis venu et que je vous ai dit: Voyons,
+nous sommes de vieilles connaissances, de vieux amis; arrangeons la
+chose ensemble; voyons, dites, à cette heure que vous êtes au courant,
+voulez-vous l'arranger, la chose?
+
+--Et de quelle façon?
+
+--De la façon dont elle se fût arrangée si vous eussiez été
+véritablement malade, que mon ami Gorenflot vous eût confessé et que
+vous lui eussiez remis les papiers qu'il vous demandait. Alors je vous
+eusse pardonné et j'eusse même dit de grand coeur un _in manus_ pour
+vous. Eh bien, je ne serai pas plus exigeant pour le vivant que pour
+le mort; et ce qui me reste à vous dire, le voici: Monsieur David,
+vous êtes un homme accompli: l'escrime, le cheval, la chicane, l'art
+de mettre de grosses bourses dans de larges poches, vous possédez
+tout. Il serait fâcheux qu'un homme comme vous disparût tout à coup du
+monde, où il est destiné à faire une si belle fortune. Eh bien, cher
+monsieur David, ne faites plus de conspirations, fiez-vous à moi,
+rompez avec les Guises, donnez-moi vos papiers, et, foi de
+gentilhomme! je ferai votre paix avec le roi.
+
+--Tandis qu'au contraire, si je ne vous les donne pas? demanda Nicolas
+David.
+
+--Ah! si vous ne me les donnez pas, c'est autre chose. Foi de
+gentilhomme, je vous tuerai! Est-ce toujours drôle, cher monsieur
+David?
+
+--De plus en plus, répondit l'avocat en caressant son épée.
+
+--Mais si vous me les donnez, continua Chicot, tout sera oublié; vous
+ne me croyez pas peut-être, cher monsieur David, car vous êtes d'une
+nature mauvaise, et vous vous figurez que mon ressentiment est
+incrusté dans mon coeur comme la rouille dans le fer. Non, je vous
+hais, c'est vrai, mais je hais M. de Mayenne plus que vous; donnez-moi
+de quoi perdre M. de Mayenne, et je vous sauve; et puis, voulez-vous
+que j'ajoute encore quelques paroles, que vous ne croirez pas, vous
+qui n'aimez rien que vous-même? Eh bien, c'est que j'aime le roi, moi,
+tout niais, tout corrompu, tout abâtardi qu'il est; le roi qui m'a
+donné un refuge, une protection contre votre boucher de Mayenne, qui
+assassine de nuit, à la tête de quinze bandits, un seul gentilhomme,
+sur la place du Louvre; vous savez de qui je veux parler, c'est de ce
+pauvre Saint-Mégrin; n'en étiez-vous pas de ses bourreaux, vous? Non,
+tant mieux, je le croyais tout à l'heure, et je le crois bien plus
+encore maintenant. Eh bien, je veux qu'il règne tranquillement, mon
+pauvre roi Henri, ce qui est impossible avec les Mayenne et les
+généalogies de Nicolas David. Livrez-moi donc la généalogie, et, foi
+de gentilhomme, je tais votre nom et fais votre fortune.
+
+Pendant cette longue exposition de ses idées, qu'il n'avait même faite
+si longue que dans ce but, Chicot avait observé David en homme
+intelligent et ferme. Pendant cet examen, il ne vit pas se détendre
+une seule fois la fibre d'acier qui dilatait l'oeil fauve de l'avocat;
+pas une bonne pensée n'éclaira ses traits assombris; pas un retour de
+coeur n'amollit sa main crispée sur l'épée.
+
+--Allons, dit Chicot, je vois que tout ce que je vous dis est de
+l'éloquence perdue, et que vous ne me croyez pas; il me reste donc un
+moyen de vous punir d'abord de vos torts anciens envers moi, puis de
+débarrasser la terre d'un homme qui ne croit plus à la probité ni à
+l'humanité. Je vais vous faire pendre. Adieu, monsieur David.
+
+Et Chicot fit à reculons un pas vers la porte sans perdre de vue
+l'avocat.
+
+Celui-ci fit un bond en avant.
+
+--Et vous croyez que je vous laisserai sortir? s'écria l'avocat; non
+pas, mon bel espion; non pas, Chicot, mon ami: quand on sait des
+secrets comme ceux de la généalogie, on meurt! Quand on menace Nicolas
+David, on meurt! Quand on entre ici comme tu y es entré, on meurt!
+
+--Vous me mettez parfaitement à mon aise, répondit Chicot avec le même
+calme; je n'hésitais que parce que je suis sûr de vous tuer. Crillon,
+en faisant des armes avec moi, m'a appris, il y a deux mois, une botte
+particulière, une seule; mais elle suffira, parole d'honneur. Allons,
+remettez-moi les papiers, ajouta-t-il d'une voix terrible, ou je vous
+tue! et je vais vous dire comment: je vous percerai la gorge où vous
+vouliez saigner mon ami Gorenflot.
+
+Chicot n'avait point achevé ces paroles, que David, avec un sauvage
+éclat de rire, s'élança sur lui; Chicot le reçut l'épée au poing.
+
+Les deux adversaires étaient à peu près de la même taille; mais les
+vêtements de Chicot dissimulaient sa maigreur, tandis que rien ne
+dissimulait la nature longue, mince et flexible de l'avocat. Il
+semblait un long serpent, tant son bras prolongeait sa tête, tant son
+épée agile s'agitait comme un triple dard; mais, comme le lui avait
+annoncé Chicot, il avait affaire à un rude adversaire; Chicot, faisant
+des armes presque tous les jours avec le roi, était devenu un des plus
+forts tireurs du royaume; c'est ce dont Nicolas David put
+s'apercevoir, en trouvant toujours le fer de son adversaire, de
+quelque façon qu'il cherchât à l'attaquer.
+
+Il fit un pas de retraite.
+
+--Ah! ah! dit Chicot, vous commencez à comprendre, n'est-ce pas? Eh
+bien, encore une fois, les papiers.
+
+David, pour toute réponse, se jeta de nouveau sur le Gascon, et un
+second combat s'engagea plus long et plus acharné que le premier,
+quoique Chicot se contentât de parer et n'eût pas encore porté un
+coup. Cette seconde lutte se termina, comme la première, par un pas de
+retraite de l'avocat.
+
+--Ah! ah! dit Chicot, à mon tour maintenant.
+
+Et il fit un pas en avant.
+
+Pendant qu'il marchait, Nicolas David dégagea pour l'arrêter. Chicot
+para prime, lia l'épée de son adversaire tierce sur tierce, et
+l'atteignit à l'endroit qu'il avait indiqué d'avance; il lui enfonça
+la moitié de sa rapière dans la gorge.
+
+--Voilà le coup, dit Chicot.
+
+David ne répondit pas; il tomba du coup aux pieds de Chicot en
+crachant une gorgée de sang.
+
+Chicot à son tour fit un pas de retraite. Tout blessé à mort qu'il
+est, le serpent peut encore se redresser et mordre.
+
+Mais David, par un mouvement naturel, essaya de se traîner vers son
+lit comme pour défendre encore son secret.
+
+--Ah! dit Chicot, je te croyais retors, et tu es sot, au contraire,
+comme un reître. Je ne savais pas l'endroit où tu avais caché tes
+papiers, et voilà que tu me l'apprends.
+
+Et, tandis que David se tordait dans les convulsions de l'agonie,
+Chicot courut au lit, souleva le matelas et trouva, sous le chevet, un
+petit rouleau de parchemin, que David, dans l'ignorance de la
+catastrophe qui le menaçait, n'avait pas songé à cacher mieux.
+
+Au moment même où il le déroulait pour s'assurer que c'était bien le
+papier qu'il cherchait, David se soulevait avec rage; puis, retombant
+aussitôt, rendait le dernier soupir.
+
+Chicot parcourut d'abord d'un oeil étincelant de joie et d'orgueil le
+parchemin rapporté d'Avignon par Pierre de Gondy.
+
+Le légat du pape, fidèle à la politique du souverain pontife depuis
+son avènement au trône, avait écrit au bas:
+
+_Fiat ut voluit Deus: Deus jura hominum fecit._
+
+--Voilà, dit Chicot, un pape qui traite assez mal le roi
+très-chrétien.
+
+Et il plia soigneusement le parchemin, qu'il introduisit dans la poche
+la plus sûre de son justaucorps, c'est-à-dire dans celle qui
+s'appuyait sur sa poitrine.
+
+Puis il prit le corps de l'avocat, qui était mort sans presque
+répandre de sang, la nature de la plaie ayant concentré l'hémorragie
+au dedans, le replaça dans le lit, la face tournée contre la ruelle,
+et, rouvrant la porte, appela Gorenflot.
+
+Gorenflot entra.
+
+--Comme vous êtes pâle! dit le moine.
+
+--Oui, dit Chicot; les derniers moments de ce pauvre homme m'ont causé
+quelque émotion.
+
+--Il est donc mort? demanda Gorenflot.
+
+--Il y a tout lieu de le croire, répondit Chicot.
+
+--Il se portait si bien tout à l'heure!
+
+--Trop bien. Il a voulu manger des choses difficiles à digérer, et,
+comme Anacréon, il est mort pour avoir avalé de travers.
+
+--Oh! oh! dit Gorenflot, le coquin qui voulait m'étrangler, moi, un
+homme d'Église; voilà ce qui lui aura porté malheur.
+
+--Pardonnez-lui, compère, vous êtes chrétien.
+
+--Je lui pardonne, dit Gorenflot, quoiqu'il m'ait fait grand'peur.
+
+--Ce n'est pas le tout, dit Chicot; il conviendrait que vous allumiez
+les cires, et que vous marmottiez quelques prières près de son corps.
+
+--Pourquoi faire?
+
+C'était le mot de Gorenflot, on se le rappelle.
+
+--Comment! pourquoi faire? Pour n'être point pris et conduit dans les
+prisons de la ville comme meurtrier.
+
+--Moi! meurtrier de cet homme! Allons donc; c'est lui qui voulait
+m'étrangler.
+
+--Mon Dieu, oui! Et, comme il n'a pu y réussir, la colère lui a mis le
+sang en mouvement; un vaisseau se sera brisé dans sa poitrine, et
+bonsoir. Vous voyez bien qu'en somme, Gorenflot, c'est vous qui êtes
+la cause de sa mort. Cause innocente, c'est vrai; mais n'importe! En
+attendant, que votre innocence soit reconnue, on pourrait vous faire
+un mauvais parti.
+
+--Je crois que vous avez raison, monsieur Chicot, dit le moine.
+
+--D'autant plus raison, qu'il y a dans cette bonne ville, à Lyon, un
+official un peu coriace.
+
+--Jésus! murmura le moine.
+
+--Faites donc ce que je vous dis, compère.
+
+--Que faut-il que je fasse?
+
+--Installez-vous ici, récitez avec onction toutes les prières que vous
+savez, et même celles que vous ne savez pas, et quand le soir sera
+venu et que vous serez seul, sortez de l'hôtellerie, sans lenteur et
+sans précipitation; vous connaissez le travail du maréchal ferrant qui
+fait le coin de la rue?
+
+--Certainement, c'est à lui que je me suis donné ce coup hier soir,
+dit Gorenflot montrant son oeil cerclé de noir.
+
+--Touchant souvenir. Eh bien, j'aurai soin que vous retrouviez là
+votre cheval, entendez-vous? Vous monterez dessus sans donner
+d'explication à personne; ensuite, pour peu que le coeur vous en dise,
+vous connaissez la route de Paris; à Villeneuve-le-Roi vous vendrez
+votre cheval; et vous reprendrez Panurge.
+
+--Ah! ce bon Panurge; vous avez raison, je serai heureux de le revoir,
+je l'aime. Mais d'ici là, ajouta le moine d'un ton piteux, comment
+vivrai-je?
+
+--Quand je donne, je donne, dit Chicot, et ne laisse pas mendier mes
+amis, comme on fait au couvent de Sainte-Geneviève; tenez.
+
+Et Chicot tira de sa poche une poignée d'écus qu'il mit dans la large
+main du moine.
+
+--Homme généreux! dit Gorenflot attendri jusqu'aux larmes, laissez-moi
+rester avec vous à Lyon. J'aime assez Lyon; c'est la seconde capitale
+du royaume, puis la ville est hospitalière.
+
+--Mais comprends donc une chose, triple brute! c'est que je ne reste
+pas, c'est que je pars, et cela si rapidement, que je ne t'engage
+point à me suivre.
+
+--Que votre volonté soit faite, monsieur Chicot, dit Gorenflot
+résigné.
+
+--A la bonne heure! dit Chicot, te voilà comme je t'aime, compère.
+
+Et il installa le moine près du lit, descendit chez l'hôte, et, le
+prenant à part:
+
+--Maître Bernouillet, dit-il, sans que vous vous en doutiez, un grand
+événement s'est passé dans votre maison.
+
+--Bah! répondit l'hôte avec des yeux effarés, qu'y a-t il donc?
+
+--Cet enragé royaliste, ce contempteur de la religion, cet abominable
+hanteur de huguenots...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il a reçu la visite ce matin d'un messager de Rome.
+
+--Je le sais bien, puisque c'est moi qui vous l'ai dit.
+
+--Eh bien! notre saint-père le pape, à qui toute justice temporelle
+est dévolue en ce monde, notre saint-père le pape l'envoyait
+directement au conspirateur: seulement, selon toute probabilité, le
+conspirateur ne se doutait pas dans quel but.
+
+--Et dans quel but l'envoyait-il?
+
+--Montez dans la chambre de votre hôte, maître Bernouillet, levez un
+peu sa couverture, regardez-lui aux environs du cou, et vous le
+saurez.
+
+--Holà! vous m'effrayez.
+
+--Je ne vous en dis pas davantage. Cette justice s'est accomplie chez
+vous, maître Bernouillet. C'est un bien grand honneur que vous fait le
+pape.
+
+Puis Chicot glissa dix écus d'or dans la main de son hôte et gagna
+l'écurie, d'où il fit sortir les deux chevaux.
+
+Cependant l'hôte avait grimpé ses escaliers plus leste que l'oiseau,
+et était entré dans la chambre de Nicolas David.
+
+Il y trouva Gorenflot en prières.
+
+Alors il s'approcha du lit, et, selon les instructions qu'il avait
+reçues, releva les couvertures.
+
+La blessure était bien à la place indiquée, encore vermeille; mais le
+corps était déjà froid.
+
+--Ainsi meurent tous les ennemis de la sainte religion! dit-il en
+faisant un signe d'intelligence à Gorenflot.
+
+--Amen! répondit le moine.
+
+Ces événements se passaient à peu près vers le même temps où Bussy
+remettait Diane de Méridor entre les bras du vieux baron, qui la
+croyait morte.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+COMMENT LE DUC D'ANJOU APPRIT QUE DIANE DE MÉRIDOR N'ÉTAIT POINT
+MORTE.
+
+
+Pendant ce temps, les derniers jours d'avril étaient arrivés.
+
+La grande cathédrale de Chartres était tendue de blanc, et sur les
+piliers, des gerbes de feuillage (car on a vu par l'époque où nous
+sommes arrivés que le feuillage était encore une rareté), et sur les
+piliers, disons-nous, des gerbes de feuillage remplaçaient les fleurs
+absentes.
+
+Le roi, pieds nus, comme il était venu depuis la porte de Chartres, se
+tenait debout au milieu de la nef, regardant de temps en temps si tous
+ses courtisans et tous ses amis s'étaient trouvés fidèlement au
+rendez-vous. Mais les uns, écorchés par le pavé de la rue, avaient
+repris leurs souliers; les autres, affamés ou fatigués, se reposaient
+ou mangeaient dans quelque hôtellerie de la route, où ils s'étaient
+glissés en contrebande, et un petit nombre seulement avait eu le
+courage de demeurer dans l'église sur la dalle humide, avec les jambes
+nues sous leurs longues robes de pénitents.
+
+La cérémonie religieuse qui avait pour but de donner un héritier à la
+couronne de France s'accomplissait; les deux chemises de Notre-Dame,
+dont, vu la grande quantité de miracles qu'elles avaient faits, la
+vertu prolifique ne pouvait être mise en doute, avaient été tirées de
+leurs châsses d'or, et le peuple, accouru en foule à cette solennité,
+s'inclinait sous le feu des rayons qui jaillirent du tabernacle quand
+les deux tuniques en sortirent.
+
+Henri III, en ce moment, au milieu du silence général, entendit un
+bruit étrange, un bruit qui ressemblait à un éclat de rire étouffé, et
+il chercha par habitude si Chicot n'était pas là, car il lui sembla
+qu'il n'y avait que Chicot qui dût avoir l'audace de rire en un pareil
+moment.
+
+Ce n'était pas Chicot cependant qui avait ri à l'aspect des deux
+saintes tuniques; car Chicot, hélas! était absent, ce qui attristait
+fort le roi, qui, on se le rappelle, l'avait perdu de vue tout à coup
+sur la route de Fontainebleau et n'en avait pas entendu reparler
+depuis. C'était un cavalier que son cheval encore fumant venait
+d'amener à la porte de l'église, et qui s'était fait un chemin, avec
+ses habits et ses bottes tout souillés de boue, au milieu des
+courtisans affublés de leurs robes de pénitents ou coiffés de sacs,
+mais, dans l'un et l'autre cas, pieds nus.
+
+Voyant le roi se retourner, il resta bravement debout dans le choeur
+avec l'apparence du respect; car ce cavalier était homme de cour; cela
+se voyait dans son attitude encore plus que dans l'élégance des habits
+dont il était couvert.
+
+Henri, mécontent de voir ce cavalier arrivé si tard faire tant de
+bruit, et différer si insolemment par ses habits de ce costume monacal
+qui était d'ordonnance ce jour-là, lui adressa un coup d'oeil plein de
+reproche et de dépit.
+
+Le nouveau venu ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et
+franchissant quelques dalles où étaient sculptées des effigies
+d'évêques en faisant crier ses souliers pont-levis (c'était la mode
+alors), il alla s'agenouiller près de la chaise de velours de M. le
+duc d'Anjou, lequel, absorbé dans ses pensées bien plutôt que dans ses
+prières, ne prêtait pas la moindre attention à ce qui se passait
+autour de lui.
+
+Cependant, lorsqu'il sentit le contact de ce nouveau personnage, il se
+retourna vivement, et à demi-voix s'écria: Bussy!
+
+--Bonjour, monseigneur, répondit le gentilhomme, comme s'il eût quitté
+le duc depuis la veille seulement et qu'il ne se fût rien passé
+d'important depuis qu'il l'avait quitté.
+
+--Mais, lui dit le prince, tu es donc enragé?
+
+--Pourquoi cela, monseigneur?
+
+--Pour quitter n'importe quel lieu où tu étais, et pour venir voir à
+Chartres les chemises de Notre-Dame.
+
+--Monseigneur, dit Bussy, c'est que j'ai à vous parler tout de suite.
+
+--Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?
+
+--Probablement parce que la chose était impossible.
+
+--Mais que s'est-il passé depuis tantôt trois semaines que tu as
+disparu?
+
+--C'est justement de cela que j'ai à vous parler.
+
+--Bah! tu attendras bien que nous soyons sortis de l'église?
+
+--Hélas! il le faut bien, et c'est justement ce qui me fâche.
+
+--Chut! voici la fin; prends patience, et nous retournerons ensemble à
+mon logis.
+
+--J'y compte bien, monseigneur.
+
+En effet, le roi venait de passer sur sa chemise de fine toile la
+chemise assez grossière de Notre-Dame, et la reine, avec l'aide de ses
+femmes, était occupée à en faire autant.
+
+Alors le roi se mit à genoux, la reine l'imita; chacun d'eux demeura
+un moment sous un vaste poêle, priant de tout son coeur, tandis que
+les assistants, pour faire leur cour au roi, frappaient du front la
+terre.
+
+Après quoi, le roi se releva, ôta sa tunique sainte, salua
+l'archevêque, salua la reine et se dirigea vers la porte de la
+cathédrale.
+
+Mais, sur la route, il s'arrêta: il venait d'apercevoir Bussy.
+
+--Ah! monsieur, dit-il, il paraît que nos dévotions ne sont point de
+votre goût, car vous ne pouvez vous décider à quitter l'or et la soie,
+tandis que votre roi prend la bure et la serge?
+
+--Sire, répondit Bussy avec dignité, mais en pâlissant d'impatience
+sous l'apostrophe, nul ne prend à coeur comme moi le service de Votre
+Majesté, même parmi ceux dont le froc est le plus humble et dont les
+pieds sont le plus déchirés; mais j'arrive d'un voyage long et
+fatigant, et je n'ai su que ce matin le départ de Votre Majesté pour
+Chartres, j'ai donc fait vingt-deux lieues en cinq heures, sire, pour
+venir joindre Votre Majesté: voilà pourquoi je n'ai pas eu le temps de
+changer d'habit, ce dont Votre Majesté ne se serait point aperçue au
+reste si, au lieu de venir pour joindre humblement mes prières aux
+siennes, j'étais resté à Paris.
+
+Le roi parut assez satisfait de cette raison; mais, comme il avait
+regardé ses amis, dont quelques-uns avaient haussé les épaules aux
+paroles de Bussy, il craignit de les désobliger en faisant bonne mine
+au gentilhomme de son frère, et il passa outre.
+
+Bussy laissa passer le roi sans sourciller.
+
+--Eh quoi! dit le duc, tu ne vois donc pas?
+
+--Quoi?
+
+--Que Schomberg, que Quélus et que Maugiron ont haussé les épaules à
+ton excuse?
+
+--Si fait, monseigneur, je l'ai parfaitement vu, dit Bussy très-calme.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, croyez-vous que je vais égorger mes semblables ou à peu
+près dans une église? Je suis trop bon chrétien pour cela.
+
+--Ah! fort bien, dit le duc d'Anjou étonné, je croyais que tu n'avais
+pas vu, ou que tu n'avais pas voulu voir.
+
+Bussy haussa les épaules à son tour, et, à la sortie de l'église,
+prenant le prince à part.
+
+--Chez vous, n'est-ce pas, monseigneur? dit-il.
+
+--Tout de suite, car tu dois avoir bien des choses à m'apprendre.
+
+--Oui, en effet, monseigneur, et des choses dont vous ne vous doutez
+pas, j'en suis sûr.
+
+Le duc regarda Bussy avec étonnement.
+
+--C'est comme cela, dit Bussy.
+
+--Eh bien, laisse-moi seulement saluer le roi, et je suis à toi.
+
+Le duc alla prendre congé de son frère, qui, par une grâce toute
+particulière de Notre-Dame, disposé sans doute à l'indulgence, donna
+au duc d'Anjou la permission de retourner à Paris quand bon lui
+semblerait.
+
+Alors, revenant en toute hâte vers Bussy, et s'enfermant avec lui dans
+une des chambres de l'hôtel qui lui était assigné pour logement:
+
+--Voyons, compagnon, dit-il, assieds-toi là et raconte-moi ton
+aventure; sais-tu que je t'ai cru mort?
+
+--Je le crois bien, monseigneur.
+
+--Sais-tu que toute la cour a pris les habits blancs en réjouissance
+de ta disparition, et que beaucoup de poitrines ont respiré librement
+pour la première fois depuis que tu sais tenir une épée? Mais il ne
+s'agit pas de cela; voyons, tu m'as quitté pour te mettre à la
+poursuite d'une belle inconnue! Quelle était cette femme et que
+dois-je attendre?
+
+--Vous devez récolter ce que vous avez semé, monseigneur, c'est-à-dire
+beaucoup de honte!
+
+--Plaît-il? fit le duc, plus étonné encore de ces étranges paroles que
+du ton irrévérencieux de Bussy.
+
+--Monseigneur a entendu, dit froidement Bussy; il est donc inutile que
+je répète.
+
+--Expliquez-vous, monsieur, et laissez à Chicot les énigmes et les
+anagrammes.
+
+--Oh! rien de plus facile, monseigneur, et je me contenterai d'en
+appeler à votre souvenir.
+
+--Mais qui est cette femme?
+
+--Je croyais que monseigneur l'avait reconnue.
+
+--C'était donc elle? s'écria le duc.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Tu l'as vue?
+
+--Oui.
+
+--T'a-t-elle parlé?
+
+--Sans doute; il n'y a que les spectres qui ne parlent pas. Après
+cela, peut-être monseigneur avait-il le droit de la croire morte, et
+l'espérance qu'elle l'était?
+
+Le duc pâlit, et demeura comme écrasé par la rudesse des paroles de
+celui qui eût dû être son courtisan.
+
+--Eh bien, oui, monseigneur, continua Bussy, quoique vous ayez poussé
+au martyre une jeune fille de race noble, cette jeune fille a échappé
+au martyre; mais ne respirez pas encore, et ne vous croyez pas encore
+absous, car, en conservant la vie, elle a trouvé un malheur plus grand
+que la mort.
+
+--Qu'est-ce donc, et que lui est-il arrivé? demanda le duc tout
+tremblant.
+
+--Monseigneur, il lui est arrivé qu'un homme lui a conservé l'honneur,
+qu'un homme lui a sauvé la vie; mais cet homme s'est fait payer son
+service si cher, que c'est à regretter qu'il l'ait rendu.
+
+--Achève, voyons.
+
+--Eh bien, monseigneur, la demoiselle de Méridor, pour échapper aux
+bras déjà étendus de M. le duc d'Anjou, dont elle ne voulait pas être
+la maîtresse, la demoiselle de Méridor s'est jetée aux bras d'un homme
+qu'elle exècre.
+
+--Que dis-tu?
+
+--Je dis que Diane de Méridor s'appelle aujourd'hui madame de
+Monsoreau.
+
+A ces mots, au lieu de la pâleur qui couvrait ordinairement les joues
+de François, le sang reflua si violemment à son visage, qu'on eût cru
+qu'il allait lui jaillir par les yeux.
+
+--Sang du Christ! s'écria le prince furieux; cela est-il bien vrai?
+
+--Pardieu! puisque je le dis, répliqua Bussy avec son air hautain.
+
+--Ce n'est point ce que je voulais dire, répéta le prince, et je ne
+suspectais point votre loyauté, Bussy; je me demandais seulement s'il
+était possible qu'un de mes gentilshommes, un Monsoreau, eût eu
+l'audace de protéger contre mon amour une femme que j'honorais de mon
+amour.
+
+--Et pourquoi pas? dit Bussy.
+
+--Tu eusses donc fait ce qu'il a fait, toi?
+
+--J'eusse fait mieux, monseigneur, je vous eusse averti que votre
+honneur se fourvoyait.
+
+--Un moment, Bussy, dit le duc redevenu calme, écoutez, s'il vous
+plaît; vous comprenez, mon cher, que je ne me justifie pas.
+
+--Et vous avez tort, mon prince, car vous n'êtes qu'un gentilhomme
+toutes les fois qu'il s'agit de prud'homme.
+
+--Eh bien c'est pour cela que je vous prie d'être le juge de M. de
+Monsoreau.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous, et de me dire s'il n'est point un traître, traître envers
+moi?
+
+--Envers vous?
+
+--Envers moi, dont il connaissait les intentions.
+
+--Et les intentions de Votre Altesse étaient?...
+
+--De me faire aimer de Diane sans doute!
+
+--De vous faire aimer?
+
+--Oui, mais dans aucun cas de n'employer la violence.
+
+--C'étaient là vos intentions, monseigneur? dit Bussy avec un sourire
+ironique.
+
+--Sans doute, et ces intentions, je les ai conservées jusqu'au dernier
+moment, quoique M. de Monsoreau les ait combattues avec toute la
+logique dont il était capable.
+
+--Monseigneur! monseigneur! que dites-vous là? Cet homme vous a poussé
+à déshonorer Diane?
+
+--Oui.
+
+--Par ses conseils!
+
+--Par ses lettres. En veux-tu voir une, de ses lettres?
+
+--Oh! s'écria Bussy, si je pouvais croire cela!
+
+--Attends une seconde, tu verras.
+
+Et le duc courut à une petite caisse que gardait toujours un page dans
+son cabinet, et en tira un billet qu'il donna à Bussy:
+
+--Lis, dit-il, puisque tu doutes de la parole de ton prince.
+
+Bussy prit le billet d'une main tremblante de doute, et lut:
+
+
+«Monseigneur,
+
+Que Votre Altesse se rassure: ce coup de main se fera sans risques,
+car la jeune personne part ce soir pour aller passer huit jours chez
+une tante qui demeure au château de Lude; je m'en charge donc, et vous
+n'avez pas besoin de vous en inquiéter. Quant aux scrupules de la
+demoiselle, croyez bien qu'ils s'évanouiront dès qu'elle se trouvera
+en présence de Votre Altesse; en attendant, j'agis... et ce soir...
+elle sera au château de Beaugé.
+
+De Votre Altesse, le très-respectueux serviteur,
+
+BRYANT DE MONSOREAU.»
+
+--Eh bien, qu'en dis-tu, Bussy? demanda le prince après que le
+gentilhomme eut relu la lettre une seconde fois.
+
+--Je dis que vous êtes bien servi, monseigneur.
+
+--C'est-à-dire que je suis trahi, au contraire.
+
+--Ah! c'est juste! j'oubliais la suite.
+
+--Joué! le misérable. Il m'a fait croire à la mort d'une femme....
+
+--Qu'il vous volait; en effet, le trait est noir; mais, ajouta Bussy
+avec une ironie poignante, l'amour de M. de Monsoreau est une excuse.
+
+--Ah! tu crois? dit le duc avec son plus mauvais sourire.
+
+--Dame! reprit Bussy, je n'ai pas d'opinion là-dessus; je le crois si
+vous le croyez.
+
+--Que ferais-tu à ma place? Mais d'abord, attends; qu'a-t-il fait
+lui-même?
+
+--Il a fait accroire au père de la jeune fille que c'était vous qui
+étiez le ravisseur. Il s'est offert pour appui; il s'est présenté au
+château de Beaugé avec une lettre du baron de Méridor; enfin il a fait
+approcher une barque des fenêtres du château, et il a enlevé la
+prisonnière; puis, la renfermant dans la maison que vous savez, il l'a
+poussée, de terreurs en terreurs, à devenir sa femme.
+
+--Et ce n'est point là une déloyauté infâme? s'écria le duc.
+
+--Mise à l'abri sous la vôtre, monseigneur, répondit le gentilhomme
+avec sa hardiesse ordinaire.
+
+--Ah! Bussy!... tu verras si je sais me venger!
+
+--Vous venger! allons donc, monseigneur, vous ne ferez point une chose
+pareille.
+
+--Comment?
+
+--Les princes ne se vengent point, monseigneur, ils punissent. Vous
+reprocherez son infamie à ce Monsoreau, et vous le punirez.
+
+--Et de quelle façon?
+
+--En rendant le bonheur à mademoiselle de Méridor.
+
+--Et le puis-je?
+
+--Certainement.
+
+--Et comment cela?
+
+--En lui rendant la liberté.
+
+--Voyons, explique-toi.
+
+--Rien de plus facile; le mariage a été forcé, donc le mariage est
+nul.
+
+--Tu as raison.
+
+--Faites donc annuler le mariage, et vous aurez agi, monseigneur, en
+digne gentilhomme et en noble prince.
+
+--Ah! ah! dit le prince soupçonneux, quelle chaleur! cela t'intéresse
+donc, Bussy?
+
+--Moi, pas le moins du monde; ce qui m'intéresse, monseigneur, c'est
+qu'on ne dise pas que Louis de Clermont, comte de Bussy, sert un
+prince perfide et un homme sans honneur.
+
+--Eh bien, tu verras. Mais comment rompre ce mariage?
+
+--Rien de plus facile, en faisant agir le père.
+
+--Le baron de Méridor?
+
+--Oui.
+
+--Mais il est au fond de l'Anjou.
+
+--Il est ici, monseigneur, c'est-à-dire à Paris.
+
+--Chez toi?
+
+--Non, près de sa fille. Parlez-lui, monseigneur, qu'il puisse compter
+sur vous; qu'au lieu de voir dans Votre Altesse ce qu'il y a vu
+jusqu'à présent, c'est-à-dire un ennemi, il y voie un protecteur, et
+lui, qui maudissait votre nom, va vous adorer comme son bon génie.
+
+--C'est un puissant seigneur dans son pays, dit le duc, et l'on assure
+qu'il est très-influent dans toute la province.
+
+--Oui, monseigneur; mais ce dont vous devez vous souvenir avant toute
+chose, c'est qu'il est père, c'est que sa fille est malheureuse, et
+qu'il est malheureux du malheur de sa fille.
+
+--Et quand pourrais-je le voir?
+
+--Aussitôt votre retour à Paris.
+
+--Bien.
+
+--C'est convenu alors, n'est-ce pas, monseigneur?
+
+--Oui.
+
+--Foi de gentilhomme?
+
+--Foi de prince.
+
+--Et quand partez-vous?
+
+--Ce soir; m'attends-tu?
+
+--Non, je cours devant.
+
+--Va, et tiens-toi prêt.
+
+--Tout à vous, monseigneur. Où retrouverai-je Votre Altesse?
+
+--Au lever du roi, demain, vers midi.
+
+--J'y serai, monseigneur; adieu.
+
+Bussy ne perdit pas un moment, et le chemin que le duc fit en dormant
+dans sa litière et qu'il mit quinze heures à faire, le jeune homme,
+qui revenait à Paris le coeur gonflé d'amour et de joie, le dévora en
+cinq heures pour consoler plus tôt le baron, auquel il avait promis
+assistance, et Diane, à laquelle il allait porter la moitié de sa vie.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+COMMENT CHICOT REVINT AU LOUVRE ET FUT REÇU PAR LE ROI HENRI III.
+
+
+Tout dormait au Louvre, car il n'était encore que onze heures du
+matin; les sentinelles de la cour semblaient marcher avec précaution;
+les chevaliers qui relevaient la garde allaient au pas.
+
+On laissait reposer le roi, fatigué de son pèlerinage.
+
+Deux hommes se présentèrent en même temps à la porte principale du
+Louvre: l'un, sur un barbe d'une fraîcheur incomparable; l'autre, sur
+un andalous tout floconneux d'écume.
+
+Ils s'arrêtèrent de front à la porte et se regardèrent; car, venus par
+deux chemins opposés, ils se rencontraient là seulement.
+
+--Monsieur de Chicot, s'écria le plus jeune des deux en saluant avec
+politesse, comment vous portez-vous ce matin?
+
+--Eh! c'est le seigneur de Bussy. Mais, à merveille, monsieur,
+répondit Chicot avec une aisance et une courtoisie qui sentaient le
+gentilhomme pour le moins autant que le salut de Bussy sentait son
+grand seigneur et son homme délicat.
+
+--Vous venez voir le lever du roi, monsieur? demanda Bussy.
+
+--Et vous aussi, je présume?
+
+--Non. Je viens pour saluer monseigneur le due d'Anjou. Vous savez,
+monsieur de Chicot, ajouta Bussy en souriant, que je n'ai pas le
+bonheur d'être des favoris de Sa Majesté?
+
+--C'est un reproche que je ferai au roi et non à vous, monsieur.
+
+Bussy s'inclina.
+
+--Et vous arrivez de loin? demanda Bussy. On vous disait en voyage.
+
+--Oui, monsieur, je chassais, répliqua Chicot. Mais, de votre côté, ne
+voyagiez-vous point aussi?
+
+--En effet, j'ai fait une course en province; maintenant, monsieur,
+continua Bussy, serez-vous assez bon pour me rendre un service?
+
+--Comment donc, chaque fois que M. de Bussy voudra disposer de moi
+pour quelque chose que ce soit, dit Chicot, il m'honorera infiniment.
+
+--Eh bien, vous allez pénétrer dans le Louvre, vous le privilégié,
+tandis que moi, je resterai dans l'antichambre; veuillez donc faire
+prévenir le duc d'Anjou que j'attends.
+
+--M. le duc d'Anjou est au Louvre, dit Chicot, et va sans doute
+assister au lever de Sa Majesté; que n'entrez-vous avec moi, monsieur?
+
+--Je crains le mauvais visage du roi.
+
+--Bah!
+
+--Dame! il ne m'a point jusqu'à présent habitué à ses plus gracieux
+sourires.
+
+--D'ici à quelque temps, soyez tranquille, tout cela changera.
+
+--Ah! ah! vous êtes donc nécromancien, monsieur de Chicot?
+
+--Quelquefois. Allons, du courage, venez, monsieur de Bussy.
+
+Ils entrèrent en effet, et se dirigèrent, l'un vers le logis de M. le
+duc d'Anjou, qui habitait, nous croyons l'avoir déjà dit,
+l'appartement qu'avait habité jadis la reine Marguerite, l'autre vers
+la chambre du roi.
+
+--Henri III venait de s'éveiller; il avait sonné sur le grand timbre,
+et une nuée de valets et d'amis s'était précipitée dans la chambre
+royale: déjà le bouillon de volaille, le vin épicé et les pâtes de
+viandes étaient servis, quand Chicot entra tout fringant chez son
+auguste maître, et commença, avant de dire bonjour, par manger au plat
+et boire à l'écuelle d'or.
+
+--Par la mordieu! s'écria le roi ravi, quoiqu'il jouât la colère,
+c'est ce coquin de Chicot, je crois; un fugitif, un vagabond, un
+pendard!
+
+--Eh bien! eh bien! qu'as-tu donc, mon fils, dit Chicot en s'asseyant
+sans façon avec ses bottes poudreuses sur l'immense fauteuil à fleurs
+de lis d'or où était assis Henri III lui-même, nous oublions donc ce
+petit retour de Pologne où nous avons joué le rôle de cerf, tandis que
+les magnats jouaient celui de chiens. Taïaut! taïaut!...
+
+--Allons, voilà mon malheur revenu, dit Henri; je ne vais plus
+entendre que des choses désagréables. J'étais bien tranquille
+cependant depuis trois semaines.
+
+--Bah! bah! dit Chicot, tu te plains toujours; on te prendrait pour un
+de tes sujets, le diable m'emporte. Voyons, qu'as-tu fait en mon
+absence, mon petit Henriquet? A-t-on un peu drôlement gouverné ce beau
+royaume de France?
+
+--Monsieur Chicot!
+
+--Nos peuples tirent-ils la langue, hein?
+
+--Drôle!
+
+--A-t-on pendu quelqu'un de ces petits messieurs frisés? Ah! pardon!
+monsieur de Quélus, je ne vous voyais pas.
+
+--Chicot, nous nous brouillerons.
+
+--Enfin, reste-t-il quelque argent dans nos coffres ou dans ceux des
+juifs? Ce ne serait pas malheureux, nous avons bien besoin de nous
+divertir, ventre de biche! c'est bien assommant, la vie!
+
+Et il acheva de rafler sur le plat de vermeil des pâtes de viandes
+dorées à la poêle.
+
+Le roi se mit à rire: c'était toujours par là qu'il finissait.
+
+--Voyons, dit-il, qu'as-tu fait pendant cette longue absence?
+
+--J'ai, dit Chicot, imaginé le plan d'une petite procession en trois
+actes.
+
+Premier acte.--Des pénitents habillés d'une chemise et d'un
+haut-de-chausses seulement, se tirant les cheveux et se gourmant
+réciproquement, montent du Louvre à Montmartre.
+
+Deuxième acte.--Les mêmes pénitents, dépouillés jusqu'à la ceinture et
+se fouettant avec des chapelets de pointes d'épine, descendent de
+Montmartre à l'abbaye de Sainte-Geneviève.
+
+Troisième acte.--Enfin, ces mêmes pénitents tout nus, se découpant
+mutuellement, à grands coups de martinet, des lanières sur les
+omoplates, reviennent de l'abbaye Sainte-Geneviève au Louvre.
+
+J'avais bien pensé, comme péripétie inattendue, à les faire passer par
+la place de Grève, où le bourreau les eût tous brûlés depuis le
+premier jusqu'au dernier; mais j'ai pensé que le Seigneur avait gardé
+là-haut un peu de soufre de Sodome et un peu de bitume de Gomorrhe, et
+je ne veux pas lui ôter le plaisir de faire lui-même la grillade.
+--Ça, messieurs, en attendant ce grand jour, divertissons-nous.
+
+--Et d'abord, voyons: Qu'es-tu devenu? demanda le roi, sais-tu que je
+t'ai fait chercher dans tous les mauvais lieux de Paris?
+
+--As-tu bien fouillé le Louvre?
+
+--Quelque paillard, ton ami, t'aura confisqué.
+
+--Cela ne se peut pas, Henri, c'est toi qui as confisqué tous les
+paillards.
+
+--Je me trompais donc?
+
+--Eh! mon Dieu! oui; comme toujours, du tout au tout.
+
+--Nous verrons que tu faisais pénitence.
+
+--Justement. Je me suis mis un peu en religion pour voir ce que
+c'était, et, ma foi, j'en suis revenu. J'ai assez des moines. Fi! les
+sales animaux!
+
+En ce moment M. de Monsoreau entra chez le roi, qu'il salua avec un
+profond respect.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur le grand veneur! dit Henri. Quand nous
+ferez-vous faire quelque belle chasse? voyons.
+
+--Quand il plaira à Votre Majesté. Je reçois la nouvelle que nous
+avons force sangliers à Saint-Germain-en-Laye.
+
+--C'est bien dangereux, le sanglier, dit Chicot. Le roi Charles IX, je
+me le rappelle, a manqué être tué à une chasse au sanglier; et puis
+les épieux sont durs, et cela fait des ampoules à nos petites mains.
+N'est-ce pas, mon fils?
+
+M. de Monsoreau regarda Chicot de travers.
+
+--Tiens, dit le Gascon à Henri, il n'y a pas longtemps que ton grand
+veneur a rencontré un loup.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que, comme les Nuées du poëte Aristophane, il en a retenu la
+figure, l'oeil surtout; c'est frappant.
+
+M. de Monsoreau se retourna, et dit en pâlissant à Chicot:
+
+--Monsieur Chicot, je suis peu fait aux bouffons, ayant rarement vécu
+à la cour, et je vous préviens que, devant mon roi, je n'aime point à
+être humilié, surtout lorsqu'il s'agit de son service.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous êtes tout le contraire de nous,
+qui sommes gens de cour; aussi avons-nous bien ri de la dernière
+bouffonnerie.
+
+--Et quelle est cette bouffonnerie? demanda Monsoreau.
+
+--Il vous a nommé grand veneur; vous voyez que, s'il est moins bouffon
+que moi, il est encore plus fou, ce cher Henriquet.
+
+Monsoreau lança un regard terrible au Gascon.
+
+--Allons, allons, dit Henri, qui prévoyait une querelle, parlons
+d'autre chose, messieurs.
+
+--Oui, dit Chicot, parlons des mérites de Notre-Dame de Chartres.
+
+--Chicot, pas d'impiétés, dit le roi d'un ton sévère.
+
+--Des impiétés, moi? dit Chicot, allons donc; tu me prends pour un
+homme d'Église, tandis que je suis un homme d'épée. Au contraire,
+c'est moi qui te préviendrai d'une chose, mon fils.
+
+--Et de laquelle?
+
+--C'est que tu en uses mal avec Notre-Dame de Chartres, Henri, on ne
+peut plus mal.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute. Nôtre-Dame avait deux chemises accoutumées à se trouver
+ensemble, et tu les as séparées. A ta place, je les eusse réunies,
+Henri, et il y eût eu chance au moins pour qu'un miracle se fit.
+
+Cette allusion un peu brutale à la séparation du roi et de la reine
+fit rire les amis du roi.
+
+Henri se détira les bras, se frotta les yeux et sourit à son tour.
+
+--Pour cette fois, dit-il, le fou a, mordieu, raison.
+
+Et il parla d'autre chose.
+
+--Monsieur, dit tout bas Monsoreau à Chicot, vous plairait-il, sans
+faire semblant de rien, d'aller m'attendre dans l'embrasure de cette
+fenêtre?
+
+--Comment donc, monsieur! dit Chicot, mais avec le plus grand plaisir.
+
+--Eh bien, alors, tirons à l'écart.
+
+--Au fond d'un bois, si cela vous convient, monsieur.
+
+--Trêve de plaisanteries, elles sont inutiles, car il n'y a plus
+personne pour en rire, dit Monsoreau en rejoignant le bouffon dans
+l'embrasure où celui-ci l'avait précédé. Nous sommes face à face, nous
+nous devons la vérité, monsieur Chicot, monsieur le fou, monsieur le
+bouffon; un gentilhomme vous défend, entendez-vous bien ce mot, vous
+défend de rire de lui; il vous invite surtout à bien réfléchir avant
+de donner vos rendez-vous dans les bois, car dans ces bois où vous
+vouliez me conduire tout à l'heure, il pousse une collection de bâtons
+volants et autres, tout à fait dignes de faire suite à ceux qui vous
+ont si rudement étrillés de la part de M. de Mayenne.
+
+--Ah! fit Chicot sans s'émouvoir en apparence, bien que son oeil noir
+eût lancé un sombre éclair. Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que
+je dois à M. de Mayenne; vous voudriez donc que je devinsse votre
+débiteur comme je suis le sien, et que je vous plaçasse sur la même
+ligne dans mon souvenir et vous gardasse une part égale de ma
+reconnaissance?
+
+--Il me semble que, parmi vos créanciers, monsieur, vous oubliez de
+compter le principal.
+
+--Cela m'étonne, monsieur, car je me vante d'avoir excellente mémoire;
+quel est donc ce créancier, je vous prie?
+
+--Maître Nicolas David.
+
+--Oh! pour celui-là, vous vous trompez, dit Chicot avec un sourire
+sinistre; je ne lui dois plus rien, il est payé.
+
+En ce moment, un troisième interlocuteur vint se mêler à la
+conversation.
+
+C'était Bussy.
+
+--Ah! monsieur de Bussy, dit Chicot, venez un peu à mon aide. Voici M.
+de Monsoreau qui m'a détourné comme vous voyez, et qui veut me mener
+ni plus ni moins qu'un cerf ou un daim; dites-lui qu'il se trompe,
+monsieur de Bussy, qu'il a affaire à un sanglier, et que le sanglier
+revient sur le chasseur.
+
+--Monsieur Chicot, dit Bussy, je crois que vous faites tort à M. le
+grand veneur en pensant qu'il ne vous tient pas pour ce que vous êtes,
+c'est-à-dire pour un bon gentilhomme. Monsieur, continua Bussy en
+s'adressant au comte, j'ai l'honneur de vous prévenir que M. le duc
+d'Anjou désire vous parler.
+
+--A moi? fit Monsoreau inquiet.
+
+--A vous-même, monsieur, dit Bussy.
+
+Monsoreau dirigea sur son interlocuteur un regard qui avait
+l'intention de pénétrer jusqu'au fond de son âme, mais fut forcé de
+s'arrêter à la surface, tant les yeux et le sourire de Bussy étaient
+pleins de sérénité.
+
+--M'accompagnez-vous, monsieur? demanda le grand veneur au
+gentilhomme.
+
+--Non, monsieur, je cours prévenir Son Altesse que vous vous rendez à
+ses ordres, tandis que vous prendrez congé du roi.
+
+Et Bussy s'en retourna comme il était venu, se glissant, avec son
+adresse ordinaire, parmi la foule des courtisans.
+
+Le duc d'Anjou attendait effectivement dans son cabinet et relisait la
+lettre que nos lecteurs connaissent déjà. Entendant du bruit aux
+portières, il crut que c'était Monsoreau qui se rendait à ses ordres,
+et cacha cette lettre.
+
+Bussy parut.
+
+--Eh bien? dit le duc.
+
+--Eh bien, monseigneur, le voici.
+
+--Il ne se doute de rien?
+
+--Et quand cela serait, lorsqu'il serait sur ses gardes? dit Bussy;
+n'est-ce pas votre créature? Tiré du néant par vous, ne pouvez-vous
+pas le réduire au néant?
+
+--Sans doute, répondit le duc avec cet air préoccupé que lui donnait
+toujours l'approche des événements où il fallait développer quelque
+énergie.
+
+--Vous paraît-il moins coupable qu'il ne l'était hier?
+
+--Cent fois plus! ses crimes sont de ceux qui s'accroissent quand on y
+réfléchit.
+
+--D'ailleurs, dit Bussy, tout se borne à un seul point: il a enlevé
+par trahison une jeune fille noble; il l'a épousée frauduleusement et
+par des moyens indignes d'un gentilhomme; il demandera lui-même la
+résolution de ce mariage, ou vous la demanderez pour lui.
+
+--C'est arrêté ainsi.
+
+--Et au nom du père, au nom de la jeune fille, au nom du château de
+Méridor, au nom de Diane, j'ai votre parole?
+
+--Vous l'avez.
+
+--Songez qu'ils sont prévenus, qu'ils attendent dans l'anxiété le
+résultat de votre entrevue avec cet homme.
+
+--La jeune fille sera libre, Bussy, je t'en engage ma foi.
+
+--Ah! dit Bussy, si vous faites cela, vous serez réellement un grand
+prince, monseigneur.
+
+Et il prit la main du duc, cette main qui avait signé tant de fausses
+promesses, qui avait manqué à tant de serments jurés, et il la baisa
+respectueusement.
+
+En ce moment on entendit des pas dans le vestibule.
+
+--Le voici, dit Bussy.
+
+--Faites entrer M. de Monsoreau, cria François avec une sévérité qui
+parut de bon augure à Bussy.
+
+Et cette fois le jeune gentilhomme, presque sûr d'atteindre enfin au
+résultat ambitionné par lui, ne put empêcher son regard de prendre, en
+saluant Monsoreau, une légère teinte d'ironie orgueilleuse; le grand
+veneur reçut, de son côté, le salut de Bussy avec ce regard vitreux
+derrière lequel il retranchait les sentiments de son âme, comme
+derrière une infranchissable forteresse.
+
+Bussy attendit dans ce corridor que nous connaissons déjà, dans ce
+même corridor où la Mole, une nuit, avait failli être étranglé par
+Charles IX, Henri III, le duc d'Alençon et le duc de Guise, avec la
+cordelière de la reine mère. Ce corridor, ainsi que le palier auquel
+il correspondait, était pour le moment encombré de gentilshommes qui
+venaient faire leur cour au duc.
+
+Bussy prit place avec eux, et chacun s'empressa de lui faire sa place,
+autant pour la considération dont il jouissait par lui-même que pour
+sa faveur près du duc d'Anjou. Le gentilhomme enferma toutes ses
+sensations en lui-même, et, sans rien laisser apercevoir de la
+terrible angoisse qu'il concentrait dans son coeur, il attendit le
+résultat de cette conférence où tout son bonheur à venir était en jeu.
+
+La conversation ne pouvait manquer d'être animée: Bussy avait assez vu
+de M. de Monsoreau pour comprendre que celui-ci ne se laisserait pas
+détruire sans lutte. Mais, enfin, il ne s'agissait pour le duc d'Anjou
+que d'appuyer la main sur lui, et s'il ne pliait pas, eh bien, alors
+il romprait.
+
+Tout à coup l'éclat bien connu de la voix du prince se fît entendre.
+Cette voix semblait commander.
+
+Bussy tressaillit de joie.
+
+--Ah! dit-il, voilà le duc qui me tient parole. Mais à cet éclat il
+n'en succéda aucun autre, et, comme chacun se taisait en se regardant
+avec inquiétude, un profond silence régna bientôt parmi les
+courtisans.
+
+Inquiet, troublé dans son rêve commencé, soumis maintenant au flux des
+espérances et au reflux de la crainte, Bussy sentit s'écouler minute
+par minute près d'un quart d'heure.
+
+Tout à coup la porte de la chambre du duc s'ouvrit, et l'on entendit à
+travers les portières sortir de cette chambre des voix enjouées.
+
+Bussy savait que le duc était seul avec le grand veneur, et que, si
+leur conversation avait suivi son cours ordinaire, elle ne devrait
+être rien moins que joyeuse en ce moment.
+
+Cette placidité le fit frissonner.
+
+Bientôt les voix se rapprochèrent, la portière se souleva. Monsoreau
+sortit à reculons et en saluant. Le duc le reconduisit jusqu'à la
+limite de sa chambre, en disant:
+
+--Adieu! notre ami. C'est chose convenue.
+
+--Notre ami, murmura Bussy, sangdieu! que signifie cela?
+
+--Ainsi, monseigneur, dit Monsoreau toujours tourné vers le prince,
+c'est bien l'avis de Votre Altesse; le meilleur moyen à présent, c'est
+la publicité.
+
+--Oui, oui, dit le duc, ce sont jeux d'enfants que tous ces mystères.
+
+--Alors, dit le grand veneur, dès ce soir je la présenterai au roi.
+
+--Marchez sans crainte, j'aurai tout préparé.
+
+Le duc se pencha vers le grand veneur et lui dit quelques mots à
+l'oreille.
+
+--C'est fait, monseigneur, répondit celui-ci.
+
+Monsoreau salua une dernière fois le duc, qui, sans voir Bussy, caché
+qu'il était par les plis d'une portière à laquelle il se cramponnait
+pour ne pas tomber, examinait les assistants.
+
+--Messieurs, dit Monsoreau se retournant vers les gentilshommes qui
+attendaient leur tour d'audience, et qui s'inclinaient déjà devant une
+faveur à l'éclat de laquelle semblait pâlir celle de Bussy; messieurs,
+permettez que je vous annonce une nouvelle: monseigneur me permet que
+je rende public mon mariage avec mademoiselle Diane de Méridor, ma
+femme depuis plus d'un mois, et que, sous ses auspices, je la présente
+ce soir à la cour.
+
+Bussy chancela; quoique le coup ne fût déjà plus inattendu, il était
+si violent, qu'il pensa en être écrasé.
+
+Ce fut alors qu'il avança la tête, et que le duc et lui, tous deux
+pâles de sentiments bien opposés, échangèrent un regard de mépris de
+la part de Bussy, de terreur de la part du duc d'Anjou.
+
+Monsoreau traversa le groupe des gentilshommes, au milieu des
+compliments et des félicitations.
+
+Quant à Bussy, il fit un mouvement pour aller au duc; mais celui-ci
+vit ce mouvement, et le prévint en laissant retomber la portière; en
+même temps, derrière la portière, la porte se referma, et l'on
+entendit le grincement de la clef dans la serrure.
+
+Bussy sentit alors son sang affluer chaud et tumultueux à ses tempes
+et à son coeur. Sa main, rencontrant la dague pendue à son ceinturon,
+la tira machinalement à moitié du fourreau; car, chez cet homme, les
+passions prenaient un premier élan irrésistible; mais l'amour, qui
+l'avait poussé à cette violence, paralysa toute sa fougue; une douleur
+amère, profonde, lancinante, étouffa la colère: au lieu de se gonfler,
+le coeur éclata.
+
+Dans ce paroxysme de deux passions qui luttaient ensemble, l'énergie
+du jeune homme succomba, comme tombent ensemble, pour s'être choquées
+au plus fort de leur ascension, deux vagues courroucées qui semblaient
+vouloir escalader le ciel.
+
+Bussy comprit que, s'il restait là, il allait donner le spectacle de
+sa douleur insensée; il suivit le corridor, gagna l'escalier secret,
+descendit par une poterne dans la cour du Louvre, sauta sur son cheval
+et prit au galop le chemin de la rue Saint-Antoine.
+
+Le baron et Diane attendaient la réponse promise par Bussy; ils virent
+le jeune homme apparaître, pâle, le visage bouleversé et les yeux
+sanglants.
+
+--Madame, s'écria Bussy, méprisez-moi, haïssez-moi; je croyais être
+quelque chose dans ce monde, et je ne suis qu'un atome; je croyais
+pouvoir quelque chose, et je ne peux pas même m'arracher le coeur.
+Madame, vous êtes bien la femme de M. de Monsoreau, et sa femme
+légitime reconnue à cette heure, et qui doit être présentée ce soir.
+Mais je suis un pauvre fou, un misérable insensé, ou plutôt, ou
+plutôt, oui, comme vous le disiez, monsieur le baron, c'est M. le duc
+d'Anjou qui est un lâche et un infâme.
+
+Et, laissant le père et la fille épouvantés, fou de douleur, ivre de
+rage, Bussy sortit de la chambre, se précipita par les montées, sauta
+sur son cheval, lui enfonça ses deux éperons dans le ventre, et, sans
+savoir où il allait, lâchant les rênes, ne s'occupant que d'étreindre
+son coeur grondant sous sa main crispée, il partit, semant sur son
+passage le vertige et la terreur.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ ENTRE MONSEIGNEUR LE DUC D'ANJOU ET LE GRAND
+VENEUR.
+
+
+Il est temps d'expliquer ce changement subit qui s'était opéré dans
+les façons du duc d'Anjou à l'égard de Bussy.
+
+Le duc, lorsqu'il reçut M. de Monsoreau, après les exhortations de son
+gentilhomme, était monté sur le ton le plus favorable aux projets de
+ce dernier. Sa bile, facile à s'irriter, débordait d'un coeur ulcéré
+par les deux passions dominantes dans ce coeur: l'amour-propre du duc
+avait reçu sa blessure; la peur d'un éclat, dont menaçait Bussy, au
+nom de M. de Méridor, fouettait plus douloureusement encore la colère
+de François.
+
+En effet, deux sentiments de cette nature produisent, en se combinant,
+d'épouvantables explosions, quand le coeur qui les renferme, pareil à
+ces bombes saturées de poudre, est assez solidement construit, assez
+hermétiquement clos pour que la compression double l'éclat.
+
+M. d'Alençon reçut donc le grand veneur avec un de ces visages sévères
+qui faisaient trembler à la cour les plus intrépides, car on savait
+les ressources de François en matière de vengeance.
+
+--Votre Altesse m'a mandé? dit Monsoreau fort calme et avec un regard
+aux tapisseries; car il devinait, cet homme habitué à manier l'âme du
+prince, tout le feu qui couvait sous ces froideurs apparentes, et l'on
+eût dit, pour transporter la figure de l'être vivant aux objets
+inanimés, qu'il demandait compte à l'appartement des projets au
+maître.
+
+--Ne craignez rien, monsieur, dit le duc qui avait compris; il n'y a
+personne derrière ces tentures; nous pourrons causer librement et
+surtout franchement.
+
+Monsoreau s'inclina.
+
+--Car vous êtes un bon serviteur, monsieur le grand veneur de France,
+et vous avez de l'attachement pour ma personne?
+
+--Je le crois, monseigneur.
+
+--Moi, j'en suis sûr, monsieur, c'est vous qui, en mainte occasion,
+m'avez instruit des complots ourdis contre moi, vous qui avez aidé mes
+entreprises, oubliant souvent vos intérêts, exposant votre vie.
+
+--Altesse!....
+
+--Je le sais. Dernièrement encore, il faut que je vous le rappelle,
+car, en vérité, vous avez tant de délicatesse, que jamais chez vous
+aucune allusion, même indirecte, ne remet en évidence les services
+rendus. Dernièrement, pour cette malheureuse aventure....
+
+--Quelle aventure, monseigneur?
+
+--Cet enlèvement de mademoiselle de Méridor; pauvre jeune fille!
+
+--Hélas! murmura Monsoreau de façon que la réponse ne fût pas
+sérieusement applicable au sens des paroles de François.
+
+--Vous la plaignez, n'est-ce pas? dit ce dernier l'appelant sur un
+terrain sûr.
+
+--Ne la plaindriez-vous pas, Altesse?
+
+--Moi! oh! vous savez si j'ai regretté ce funeste caprice! Et tenez,
+il a fallu toute l'amitié que j'ai pour vous, toute l'habitude que
+j'ai de vos bons services, pour me faire oublier que sans vous je
+n'eusse pas enlevé la jeune fille.
+
+Monsoreau sentit le coup.
+
+--Voyons, se dit-il, seraient-ce simplement des remords? Monseigneur,
+répliqua-t-il, votre bonté naturelle vous conduit à exagérer: vous
+n'avez pas plus causé la mort de cette jeune fille, que moi-même....
+
+--Comment cela?
+
+--Certes, vous n'aviez pas l'intention de pousser la violence jusqu'à
+la mort de mademoiselle de Méridor?
+
+--Oh! non.
+
+--Alors l'intention vous absout, monseigneur; c'est un malheur, un
+malheur comme le hasard en cause tous les jours.
+
+---Et, d'ailleurs, ajouta le duc en plongeant son regard dans le coeur
+de Monsoreau, la mort a tout enveloppé dans son éternel silence....
+
+Il y eut assez de vibration dans la voix du prince pour que Monsoreau
+levât les yeux aussitôt, et se dit:
+
+--Ce ne sont pas des remords....
+
+--Monseigneur, reprit-il, voulez-vous que je parle franc à Votre
+Altesse?
+
+--Pourquoi hésiteriez-vous? dit aussitôt le prince avec un étonnement
+mêlé de hauteur.
+
+--En effet, dit Monsoreau, je ne sais pas pourquoi j'hésiterais.
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--Oh! monseigneur, je veux dire qu'avec un prince aussi éminent par
+son intelligence et sa noblesse de coeur, la franchise doit entrer
+désormais comme un élément principal dans cette conversation.
+
+--Désormais?... Que signifie?
+
+--C'est que, au début, Votre Altesse n'a pas jugé à propos d'user avec
+moi de cette franchise.
+
+--Vraiment! riposta le duc avec un éclat de rire qui décelait une
+furieuse colère.
+
+--Écoutez-moi, monseigneur, dit humblement Monsoreau; je sais ce que
+Votre Altesse voulait me dire.
+
+--Parlez donc, alors.
+
+--Votre Altesse voulait me faire entendre que peut-être mademoiselle
+de Méridor n'était pas morte, et qu'elle dispensait de remords ceux
+qui se croyaient ses meurtriers.
+
+--Oh! quel temps vous avez mis, monsieur, à me faire faire cette
+réflexion consolante! Vous êtes un fidèle serviteur, sur ma parole!
+vous m'avez vu sombre, affligé; vous m'avez ouï parler des rêves
+funèbres que je faisais depuis la mort de cette femme, moi dont la
+sensibilité n'est pas banale, Dieu merci... et vous m'avez laissé
+vivre ainsi, lorsque, avec ce seul doute, vous pouviez m'épargner tant
+de souffrances!... Comment faut-il que j'appelle cette conduite,
+monsieur?....
+
+Le duc prononça ces paroles avec tout l'éclat d'un courroux prêt à
+déborder.
+
+--Monseigneur, répondit Monsoreau, on dirait que Votre Altesse dirige
+contre moi une accusation....
+
+--Traître! s'écria tout à coup le duc en faisant un pas vers le grand
+veneur, je la dirige et je l'appuie... Tu m'as trompé! tu m'as pris
+cette femme que j'aimais.
+
+Monsoreau pâlit affreusement, mais ne perdit rien de son attitude
+calme et presque fière.
+
+--C'est vrai, dit-il.
+
+--Ah! c'est vrai... l'impudent, le fourbe!
+
+--Veuillez parler plus bas, monseigneur, dit Monsoreau toujours aussi
+calme. Votre Altesse oublie qu'elle parle à un gentilhomme, à un bon
+serviteur.
+
+Le duc se mit à rire convulsivement.
+
+--A un bon serviteur du roi! continua Monsoreau aussi impassible
+qu'avant cette terrible menace.
+
+Le duc s'arrêta sur ce seul mot.
+
+--Que voulez-vous dire? murmura-t-il.
+
+--Je veux dire, reprit avec douceur et obséquiosité Monsoreau, que, si
+monseigneur voulait bien m'entendre, il comprendrait que j'aie pu
+prendre cette femme, puisque son Altesse voulait elle-même la prendre.
+
+Le duc ne trouva rien à répondre, stupéfait de tant d'audace.
+
+--Voici mon excuse, dit humblement le grand veneur; j'aimais ardemment
+mademoiselle de Méridor....
+
+--Moi aussi! répondit François avec une inexprimable dignité.
+
+--C'est vrai, monseigneur, vous êtes mon maître; mais mademoiselle de
+Méridor ne vous aimait pas.
+
+--Et elle t'aimait, toi?
+
+--Peut-être, murmura Monsoreau.
+
+--Tu mens! tu mens! tu l'as violentée comme je la violentais.
+Seulement, moi, le maître, j'ai échoué; toi, le valet, tu as réussi.
+C'est que je n'ai que la puissance, tandis que tu avais la trahison.
+
+--Monseigneur, je l'aimais.
+
+--Que m'importe, à moi?
+
+--Monseigneur....
+
+--Des menaces, serpent?
+
+--Monseigneur! prenez garde! dit Monsoreau en baissant la tête comme
+le tigre qui médite son élan. Je l'aimais, vous dis-je, et je ne suis
+pas un de vos valets comme vous disiez tout à l'heure. Ma femme est à
+moi comme ma terre; nul ne peut me la prendre, pas même le roi. Or
+j'ai voulu avoir cette femme, et je l'ai prise.
+
+--Vraiment! dit François en s'élançant vers le timbre d'argent placé
+sur la table, tu l'as prise, eh bien, tu la rendras.
+
+--Vous vous trompez, monseigneur, s'écria Monsoreau en se précipitant
+vers la table pour empêcher le prince d'appeler. Arrêtez cette
+mauvaise pensée qui vous vient de me nuire; car, si vous appeliez une
+fois, si vous me faisiez une injure publique....
+
+--Tu rendras cette femme, te dis-je.
+
+--La rendre, comment?... Elle est ma femme, je l'ai épousée devant
+Dieu.
+
+Monsoreau comptait sur l'effet de cette parole, mais le prince ne
+quitta point son attitude irritée.
+
+--Si elle est ta femme devant Dieu, dit-il, tu la rendras aux hommes!
+
+--Il sait donc tout? murmura Monsoreau.
+
+--Oui, je sais tout. Ce mariage, tu le rompras; je le romprai,
+fusses-tu cent fois engagé devant tous les dieux qui ont régné dans le
+ciel.
+
+--Ah! monseigneur, vous blasphémez, dit Monsoreau.
+
+--Demain, mademoiselle de Méridor sera rendue à son père; demain tu
+partiras pour l'exil que je vais t'imposer. Dans une heure, tu auras
+vendu ta charge de grand veneur: voilà mes conditions, sinon, prends
+garde, vassal, je te briserai comme je brise ce verre.
+
+Et le prince, saisissant une coupe de cristal émaillée, présent de
+l'archiduc d'Autriche, la lança comme un furieux vers Monsoreau qui
+fut enveloppé de ses débris.
+
+--Je ne rendrai pas la femme, je ne quitterai pas ma charge et je
+demeurerai en France, reprit Monsoreau en courant à François
+stupéfait.
+
+--Pourquoi cela... maudit?
+
+--Parce que je demanderai ma grâce au roi de France, au roi élu à
+l'abbaye de Sainte-Geneviève, et que ce nouveau souverain, si bon, si
+noble, si heureux de la faveur divine, toute récente encore, ne
+refusera pas d'écouter le premier suppliant qui lui présentera une
+requête.
+
+Monsoreau avait accentué progressivement ces mots terribles; le feu de
+ses yeux passait peu à peu dans sa parole, qui devenait éclatante.
+
+François pâlit à son tour, fît un pas en arrière, alla pousser la
+lourde tapisserie de la porte d'entrée, puis, saisissant Monsoreau par
+la main, il lui dit, en saccadant chaque mot comme s'il eût été au
+bout de ses forces:
+
+--C'est bien... c'est bien..., comte, cette requête, présentez-la-moi
+plus bas... je vous écoute.
+
+--Je parlerai humblement, dit Monsoreau redevenu tout à coup
+tranquille, humblement comme il convient au très-humble serviteur de
+Votre Altesse.
+
+François fit lentement le tour de la vaste chambre, et, quand il fut à
+portée de regarder derrière les tapisseries, il y regarda chaque fois.
+Il semblait ne pouvoir croire que les paroles de Monsoreau n'eussent
+pas été entendues.
+
+--Vous disiez? demanda-t-il.
+
+--Je disais, monseigneur, qu'un fatal amour a tout fait. L'amour,
+noble seigneur, est la plus impérieuse des passions.... Pour me faire
+oublier que Votre Altesse avait jeté les yeux sur Diane, il fallait
+que je ne fusse plus maître de moi.
+
+--Je vous le disais, comte, c'est une trahison.
+
+--Ne m'accablez pas, monseigneur, voilà quelle est la pensée qui me
+vint. Je vous voyais riche, jeune, heureux; je vous voyais le premier
+prince du monde chrétien.
+
+Le duc fit un mouvement.
+
+--Car vous l'êtes... murmura Monsoreau à l'oreille du duc; entre ce
+rang suprême et vous, il n'y a plus qu'une ombre, facile à
+dissiper.... Je voyais toute la splendeur de votre avenir, et,
+comparant cette immense fortune au peu de chose que j'ambitionnais,
+ébloui de votre rayonnement futur qui m'empêchait presque de voir la
+pauvre petite fleur que je désirais, moi chétif, près de vous, mon
+maître, je me suis dit: Laissons le prince à ses rêves brillants, à
+ses projets splendides; là est son but; moi, je cherche le mien dans
+l'ombre.... A peine s'apercevra-t-il de ma retraite, à peine
+sentira-t-il glisser la chétive perle que je dérobe à son bandeau
+royal.
+
+--Comte! comte! dit le duc, enivré malgré lui par la magie de cette
+peinture.
+
+--Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monseigneur?
+
+A ce moment, le duc leva les yeux. Il vit au mur, tapissé de cuir
+doré, le portrait de Bussy, qu'il aimait à regarder parfois comme il
+avait jadis aimé à regarder le portrait de la Mole. Ce portrait avait
+l'oeil si fier, la mine si haute, il tenait son bras si superbement
+arrondi sur la hanche, que le duc se figura voir Bussy lui-même avec
+son oeil de feu, Bussy qui sortait de la muraille pour l'exciter à
+prendre courage.
+
+--Non, dit-il, je ne puis vous pardonner: ce n'est pas pour moi que je
+tiens rigueur, Dieu m'en est témoin; c'est parce qu'un père en deuil,
+un père indignement abusé, réclame sa fille; c'est parce qu'une femme,
+forcée à vous épouser, crie vengeance contre vous; c'est parce que, en
+un mot, le premier devoir d'un prince est la justice.
+
+--Monseigneur!
+
+--C'est, vous dis-je, le premier devoir d'un prince, et je ferai
+justice....
+
+--Si la justice, dit Monsoreau, est le premier devoir d'un prince, la
+reconnaissance est le premier devoir d'un roi.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Je dis que jamais un roi ne doit oublier celui auquel il doit sa
+couronne.... Or, monseigneur....
+
+--Eh bien?...
+
+--Vous me devez la couronne, sire!
+
+--Monsoreau! s'écria le duc avec une terreur plus grande encore qu'aux
+premières attaques du grand veneur. Monsoreau! reprit-il d'une voix
+basse et tremblante, êtes-vous donc alors un traître envers le roi
+comme vous fûtes un traître envers le prince?
+
+--Je m'attache à qui me soutient, sire! continua Monsoreau d'une voix
+de plus en plus élevée.
+
+--Malheureux!...
+
+Et le duc regarda encore le portrait de Bussy.
+
+--Je ne puis! dit-il... Vous êtes un loyal gentilhomme, Monsoreau,
+vous comprendrez que je ne puis approuver ce que vous avez fait.
+
+--Pourquoi cela, monseigneur?
+
+--Parce que c'est une action indigne de vous et de moi.... Renoncez à
+cette femme. Eh! mon cher comte... encore ce sacrifice; mon cher
+comte, je vous en dédommagerai par tout ce que vous me demanderez....
+
+--Votre Altesse aime donc encore Diane de Méridor? fit Monsoreau pâle
+de jalousie.
+
+--Non! non! je le jure, non!
+
+--Eh bien, alors, qui peut arrêter Votre Altesse? Elle est ma femme;
+ne suis-je pas bon gentilhomme? quelqu'un peut-il s'immiscer ainsi
+dans les secrets de ma vie?
+
+--Mais elle ne vous aime pas.
+
+--Qu'importe?
+
+--Faites cela pour moi, Monsoreau....
+
+--Je ne le puis....
+
+--Alors... dit le duc plongé dans la plus horrible perplexité...
+alors....
+
+--Réfléchissez, sire!
+
+Le duc essuya son front couvert de la sueur que ce titre prononcé par
+le comte venait d'y faire monter.
+
+--Vous me dénonceriez?
+
+--Au roi détrôné pour vous, oui, Votre Majesté; car, si mon nouveau
+prince me blessait dans mon honneur, dans mon bonheur, je retournerais
+à l'ancien.
+
+--C'est infâme!
+
+--C'est vrai, sire; mais j'aime assez pour être infâme.
+
+--C'est lâche!
+
+--Oui, Votre Majesté, mais j'aime assez pour être lâche.
+
+Le duc fit un mouvement vers Monsoreau. Mais celui-ci l'arrêta d'un
+seul regard, d'un seul sourire.
+
+--Vous ne gagneriez rien à me tuer, monseigneur, dit-il; il est des
+secrets qui surnagent avec les cadavres! Restons, vous un roi plein de
+clémence, moi le plus humble de vos sujets!
+
+Le duc se brisait les doigts les uns contre les autres, il les
+déchirait avec les ongles.
+
+--Allons, allons, mon bon seigneur, faites quelque chose pour l'homme
+qui vous a le mieux servi en toute chose.
+
+François se leva.
+
+--Que demandez-vous? dit-il.
+
+--Que Votre Majesté....
+
+--Malheureux! malheureux! tu veux donc que je le supplie?
+
+--Oh! monseigneur!
+
+Et Monsoreau s'inclina.
+
+--Dites, murmura François.
+
+--Monseigneur, vous me pardonnerez?
+
+--Oui.
+
+--Monseigneur, vous me réconcilierez avec M. de Méridor?
+
+--Oui.
+
+--Monseigneur, vous signerez mon contrat de mariage avec mademoiselle
+de Méridor?
+
+--Oui, fit le duc d'une voix étouffée.
+
+--Et vous honorerez ma femme d'un sourire, le jour où elle paraîtra en
+cérémonie au cercle de la reine, à qui je veux avoir l'honneur de la
+présenter?
+
+--Oui, dit François; est-ce tout?
+
+--Absolument tout, monseigneur.
+
+--Allez, vous avez ma parole.
+
+--Et vous, dit Monsoreau en s'approchant de l'oreille du duc, vous
+conserverez le trône où je vous ai fait monter! Adieu, sire.
+
+Cette fois il le dit si bas, que l'harmonie de ce mot parut suave au
+prince.
+
+--Il ne me reste plus, pensa Monsoreau, qu'à savoir comment le duc a
+été instruit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+COMMENT SE TINT LE CONSEIL DU ROI.
+
+
+Le jour même, M. de Monsoreau avait, selon son désir manifesté au duc
+d'Anjou, présenté sa femme au cercle de la reine mère et à celui de la
+reine.
+
+Henri, soucieux comme à son ordinaire, avait été se coucher, prévenu
+par M. de Morvilliers que le lendemain il faudrait tenir un grand
+conseil.
+
+Henri ne fit pas même de questions au chancelier; il était tard, Sa
+Majesté avait envie de dormir. On prit l'heure la plus commode pour ne
+déranger ni le repos ni le sommeil du roi.
+
+Ce digne magistrat connaissait parfaitement son maître, et savait
+qu'au contraire de Philippe de Macédoine le roi endormi ou à jeun
+n'écouterait pas avec une lucidité suffisante les communications qu'il
+avait à lui faire.
+
+Il savait aussi que Henri, dont les insomnies étaient
+fréquentes,--c'est l'apanage de l'homme qui doit veiller sur le
+sommeil d'autrui de ne pas dormir lui-même,--songerait au milieu de la
+nuit à l'audience demandée, et la donnerait avec une curiosité
+aiguillonnée selon la gravité de la circonstance.
+
+Tout se passa comme M. de Morvilliers l'avait prévu.
+
+Après un premier sommeil de trois ou quatre heures, Henri se réveilla;
+la demande du chancelier lui revint en tête, il s'assit sur son lit,
+se mit à penser, et, las de penser tout seul, il se laissa glisser le
+long de ses matelas, passa ses caleçons de soie, chaussa ses
+pantoufles, et, sans rien changer à sa toilette de nuit, qui le
+rendait pareil à un fantôme, il s'achemina, à la lueur de sa lampe,
+qui, depuis que le souffle de l'Éternel était passé dans l'Anjou avec
+Saint-Luc, ne s'éteignait plus; il s'achemina, disons-nous, vers la
+chambre de Chicot, la même où s'étaient si heureusement célébrées les
+noces de mademoiselle de Brissac.
+
+Le Gascon dormait à plein sommeil et ronflait comme une forge.
+
+Henri le tira trois fois par le bras sans parvenir à le réveiller.
+
+A la troisième fois cependant, le roi ayant accompagné le geste de la
+voix et appelé Chicot à tue-tête, le Gascon ouvrit un oeil.
+
+--Chicot! répéta le roi.
+
+--Qu'y a-t-il encore? demanda Chicot.
+
+--Eh! mon ami, dit Henri, comment peux-tu dormir ainsi quand ton roi
+veille?
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Chicot, feignant de ne pas reconnaître le roi,
+est-ce que Sa Majesté a pris une indigestion?
+
+--Chicot, mon ami, dit Henri, c'est moi!
+
+--Qui, toi?
+
+--Moi, Henri.
+
+--Décidément, mon fils, ce sont les bécassines qui t'étouffent. Je
+t'avais cependant prévenu; tu en as trop mangé hier soir, comme aussi
+de ces bisques aux écrevisses.
+
+--Non, dit Henri, car à peine y ai-je goûté.
+
+--Alors, dit Chicot, c'est qu'on t'a empoisonné. Ventre de biche! que
+tu es pâle! Henri.
+
+--C'est mon masque de toile, mon ami, dit le roi.
+
+--Tu n'es donc pas malade?
+
+--Non.
+
+--Alors pourquoi me réveilles-tu?
+
+--Parce que le chagrin me persécute.
+
+--Tu as du chagrin?
+
+--Beaucoup.
+
+--Tant mieux.
+
+--Comment, tant mieux?
+
+--Oui, le chagrin fait réfléchir; et tu réfléchiras qu'on ne réveille
+un honnête homme à deux heures du matin que pour lui faire un cadeau.
+Que m'apportes-tu, voyons?
+
+--Rien, Chicot; je viens causer avec toi.
+
+--Ce n'est point assez.
+
+--Chicot, M. de Morvilliers est venu hier soir à la cour.
+
+--Tu reçois bien mauvaise compagnie, Henri; et que venait-il faire?
+
+--Il venait me demander audience.
+
+--Ah! voilà un homme qui sait vivre; ce n'est pas comme toi, qui
+entres dans la chambre des gens à deux heures du matin sans dire gare.
+
+--Que pouvait-il avoir à me dire, Chicot?
+
+--Comment! malheureux, s'écria le Gascon, c'est pour me demander cela
+que tu me réveilles?
+
+--Chicot, mon ami, tu sais que M. de Morvilliers s'occupe de ma
+police.
+
+--Non, ma foi, dit Chicot, je ne le savais pas.
+
+--Chicot, dit le roi, je trouve, au contraire, moi, que M. de
+Morvilliers est toujours très-bien renseigné.
+
+--Et quand je pense, dit le Gascon, que je pourrais dormir au lieu
+d'entendre de pareilles sornettes!
+
+--Tu doutes de la surveillance du chancelier? demanda Henri.
+
+--Oui, corbeuf, j'en doute, dit Chicot, et j'ai mes raisons.
+
+--Lesquelles?
+
+--Si je t'en donne une seule, cela te suffira-t-il?
+
+--Oui, si elle est bonne.
+
+--Et tu me laisseras tranquille après?
+
+--Certainement.
+
+--Eh bien, un jour, non, c'était un soir.
+
+--Peu importe!
+
+--Au contraire, cela importe beaucoup. Eh bien, un soir je t'ai battu
+dans la rue Froidmantel; tu avais avec toi Quélus et Schomberg....
+
+--Tu m'as battu?
+
+--Oui, bâtonné, bâtonné, tous trois.
+
+--A quel propos?
+
+--Vous aviez insulté mon page, vous avez reçu les coups, et M. de
+Morvilliers ne vous en a rien dit.
+
+--Comment! s'écria Henri, c'était toi, scélérat? c'était toi,
+sacrilège?
+
+--Moi-même, dit Chicot en se frottant les mains; n'est-ce pas, mon
+fils, que je frappe bien quand je frappe?
+
+--Misérable!
+
+--Tu avoues donc que c'est la vérité?
+
+--Je te ferai fouetter, Chicot.
+
+--Il ne s'agit pas de cela: est-ce vrai, oui ou non? voilà tout ce que
+je te demande.
+
+--Tu sais bien que c'est vrai, malheureux!
+
+--As-tu fait venir le lendemain M. de Morvilliers?
+
+--Oui, puisque tu étais là quand il est venu.
+
+--Lui as-tu raconté le fâcheux accident qui était arrivé la veille à
+un gentilhomme de tes amis?
+
+--Oui.
+
+--Lui as-tu ordonné de retrouver le coupable?
+
+--Oui.
+
+--Te l'a-t-il retrouvé?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, va donc te coucher, Henri: tu, vois que ta police est mal
+faite.
+
+Et, se retournant vers le mur, sans vouloir répondre davantage, Chicot
+se remit à ronfler avec un bruit de grosse artillerie qui ôta au roi
+toute espérance de le tirer de ce second sommeil.
+
+Henri rentra en soupirant dans sa chambre, et, à défaut d'autre
+interlocuteur, se mit à déplorer, avec son lévrier Narcisse, le
+malheur qu'ont les rois de ne jamais connaître la vérité qu'à leurs
+dépens.
+
+Le lendemain le conseil s'assembla. Il variait selon les changeantes
+amitiés du roi. Cette fois il se composait de Quélus, de Maugiron, de
+d'Épernon et de Schomberg, en faveur tous quatre depuis plus de six
+mois.
+
+Chicot, assis au haut bout de la table, taillait des bateaux en
+papier, et les alignait méthodiquement, pour faire, disait-il, une
+flotte à Sa Majesté très-chrétienne, à l'instar de la flotte du roi
+très-catholique.
+
+On annonça M. de Morvilliers.
+
+L'homme d'État avait pris son plus sombre costume et son air le plus
+lugubre. Après un salut profond, qui lui fut rendu par Chicot, il
+s'approcha du roi:
+
+--Je suis, dit-il, devant le conseil de Votre Majesté?
+
+--Oui, devant mes meilleurs amis. Parlez.
+
+--Eh bien, sire, je prends assurance et j'en ai besoin. Il s'agit de
+dénoncer un complot bien terrible à Votre Majesté.
+
+--Un complot! s'écrièrent tous les assistants.
+
+Chicot dressa l'oreille et suspendit la fabrication d'une superbe
+galiote à deux têtes, dont il voulait faire la barque amirale de la
+flotte.
+
+--Un complot, oui, Majesté, dit M. de Morvilliers, baissant la voix
+avec ce mystère qui présage les terribles confidences.
+
+--Oh! oh! fit le roi. Voyons, est-ce un complot espagnol?
+
+A ce moment M. le duc d'Anjou, mandé au conseil, entra dans la salle,
+dont les portes se refermèrent aussitôt.
+
+--Vous entendez, mon frère, dit Henri après le cérémonial. M. de
+Morvilliers nous dénonce un complot contre la sûreté de l'État.
+
+Le duc jeta lentement sur les gentilshommes présents ce regard si
+clair et si défiant que nous lui connaissons.
+
+--Est-il bien possible?... murmura-t-il.
+
+--Hélas! oui, monseigneur, dit M. de Morvilliers, un complot menaçant.
+
+--Contez-nous cela, répliqua Chicot en mettant sa galiote terminée
+dans le bassin de cristal placé sur la table.
+
+--Oui, balbutia le duc d'Anjou, contez-nous cela, monsieur le
+chancelier.
+
+--J'écoute, dit Henri.
+
+Le chancelier prit sa voix la plus voilée, sa pose la plus courbée,
+son regard le plus affairé.
+
+--Sire, dit-il, depuis très-longtemps je veillais sur les menées de
+quelques mécontents....
+
+--Oh! fit Chicot... quelques?... Vous êtes bien modeste, monsieur de
+Morvilliers!...
+
+--C'étaient, continua le chancelier, des hommes sans aveu, des
+boutiquiers, des gens de métiers ou de petits clercs de robe... il y
+avait de ci, de là, des moines et des écoliers.
+
+--Ce ne sont pas là de bien grands princes, dit Chicot avec une
+parfaite tranquillité, et en recommençant un nouveau vaisseau à deux
+pointes.
+
+Le duc d'Anjou sourit forcément.
+
+--Vous allez voir, sire, dit le chancelier; je savais que les
+mécontents profitent toujours de deux occasions principales, la guerre
+ou la religion....
+
+--C'est fort sensé, dit Henri. Après?
+
+Le chancelier, heureux de cet éloge, poursuivit:
+
+--Dans l'armée, j'avais des officiers dévoués à Votre Majesté qui
+m'informaient de tout; dans la religion, c'est plus difficile. Alors
+j'ai mis des hommes en campagne.
+
+--Toujours fort sensé, dit Chicot.
+
+Et enfin, continua Morvilliers, je réussis à faire décider par mes
+agents un homme de la prévôté de Paris.
+
+--A quoi faire? dit le roi.
+
+--A espionner les prédicateurs qui vont excitant le peuple contre
+Votre Majesté.
+
+--Oh! oh! pensa Chicot, mon ami serait-il connu?
+
+--Ces gens reçoivent les inspirations, non pas de Dieu, sire, mais
+d'un parti fort hostile à la couronne. Ce parti, je l'ai étudié.
+
+--Fort bien, dit le roi.
+
+--Très-sensé, dit Chicot.
+
+--Et j'en connais les espérances, ajouta triomphalement Morvilliers.
+
+--C'est superbe! s'écria Chicot.
+
+Le roi fit signe au Gascon de se taire.
+
+Le duc d'Anjou ne perdit pas de vue l'orateur.
+
+--Pendant plus de deux mois, dit le chancelier, j'entretins aux gages
+de Votre Majesté des hommes de beaucoup d'adresse, d'un courage à
+toute épreuve, d'une avidité insatiable, c'est vrai, mais que j'avais
+soin de faire tourner au profit du roi; car, tout en les payant
+magnifiquement, j'y gagnais encore. J'appris d'eux que, moyennant le
+sacrifice d'une forte somme d'argent, je connaîtrais le premier
+rendez-vous des conspirateurs.
+
+--Voilà qui est bon, dit Chicot, paye, mon roi, paye!
+
+--Eh! qu'à cela ne tienne, s'écria Henri, voyons... chancelier, le but
+de ce complot, l'espérance des conspirateurs?...
+
+--Sire! il ne s'agit de rien moins que d'une seconde Saint-Barthélemy.
+
+--Contre qui?
+
+--Contre les huguenots. Les assistants se regardèrent surpris.
+
+--Combien cela vous a-t-il coûté, à peu près? demanda Chicot.
+
+--Soixante-quinze mille livres d'une part, cent mille de l'autre.
+
+Chicot se retourna vers le roi.
+
+--Si tu veux, pour mille écus, je te dis le secret de M. de
+Morvilliers, s'écria le Gascon.
+
+Celui-ci fit un geste de surprise; le duc d'Anjou fit meilleur visage
+qu'on n'eût pu s'y attendre.
+
+--Dis, répliqua le roi.
+
+--C'est la Ligue pure et simple, fit Chicot, la Ligue commencée depuis
+dix ans. M. de Morvilliers a découvert ce que tout bourgeois parisien
+sait comme son _pater._
+
+--Monsieur... interrompit le chancelier.
+
+--Je dis la vérité... et je le prouverai, s'écria Chicot d'un ton
+d'avocat.
+
+--Dites-moi le lieu de la réunion des ligueurs, alors.
+
+--Très-volontiers, 1° la place publique; 2° la place publique; 3° les
+places publiques.
+
+--Monsieur Chicot veut rire, dit en grimaçant le chancelier, et leur
+signe de ralliement?
+
+--Ils sont habillés en parisiens et remuent les jambes lorsqu'ils
+marchent, répondit gravement Chicot.
+
+Un éclat de rire général accueillit cette explication. M. de
+Morvilliers crut qu'il serait de bon goût de céder à l'entraînement,
+et il rit avec les autres. Mais, redevenant sombre:
+
+--Enfin, dit-il, mon espion a assisté à l'une de leurs séances, et
+cela dans un lieu que M. Chicot ne connaît pas.
+
+Le duc d'Anjou pâlit.
+
+--Où cela? dit le roi.
+
+--A l'abbaye Sainte-Geneviève!
+
+Chicot laissa tomber une poule en papier qu'il embarquait dans la
+barque amirale.
+
+--L'abbaye Sainte-Geneviève! dit le roi.
+
+--C'est impossible, murmura le duc.
+
+--Cela est, dit Morvilliers, satisfait de l'effet produit et regardant
+avec triomphe toute l'assemblée.
+
+--Et qu'ont-ils fait, monsieur le chancelier? qu'ont-ils décidé?
+demanda le roi.
+
+--Que les ligueurs se nommeraient des chefs, que chaque enrôlé
+s'armerait, que chaque province recevrait un envoyé de la métropole
+insurrectionnelle, que tous les huguenots chéris de Sa Majesté, ce
+sont leurs expressions....
+
+Le roi sourit.
+
+--Seraient massacrés à un jour désigné.
+
+--Voilà tout? demanda Henri.
+
+--Peste! dit Chicot, on voit que tu es catholique.
+
+--Est-ce bien tout? dit le duc.
+
+--Non, monseigneur....
+
+--Peste! je crois bien que ce n'est pas tout. Si nous n'avions que
+cela pour cent soixante-quinze mille livres, le roi serait volé.
+
+--Parlez, chancelier, dit le roi.
+
+--Il y a des chefs....
+
+Chicot vit s'agiter sur le coeur du duc son pourpoint, que soulevaient
+les battements.
+
+--Tiens, tiens, tiens, dit-il, un complot qui a des chefs; c'est
+étonnant. Cependant il nous faut encore quelque chose pour nos cent
+soixante-quinze mille livres.
+
+--Ces chefs... leurs noms? demanda le roi; comment s'appellent ces
+chefs?
+
+--D'abord, un prédicateur, un fanatique, un énergumène, dont j'ai
+acheté le nom dix mille livres.
+
+--Et vous avez bien fait.
+
+--Le frère génovéfain Gorenflot!
+
+--Pauvre diable! fit Chicot avec une commisération véritable. Il était
+dit que cette aventure ne lui réussirait pas!
+
+--Gorenflot! dit le roi en écrivant ce nom; bien... après....
+
+--Après... dit le chancelier avec hésitation, mais, sire, c'est
+tout....
+
+Et Morvilliers promena encore sur l'assemblée son regard inquisiteur
+et mystérieux, qui semblait dire: Si Votre Majesté était seule, elle
+en saurait bien davantage.
+
+--Dites, chancelier, je n'ai que des amis ici... dites.
+
+--Oh! sire, celui que j'hésite à nommer a aussi des amis bien
+puissants....
+
+--Près de moi?
+
+--Partout.
+
+--Sont-ils plus puissants que moi? s'écria Henri pâle de colère et
+d'inquiétude.
+
+--Sire, un secret ne se dit pas à haute voix. Excusez-moi, je suis
+homme d'État.
+
+--C'est juste.
+
+--C'est fort sensé! dit Chicot, mais nous sommes tous hommes d'État.
+
+--Monsieur, dit le duc d'Anjou, nous allons présenter au roi nos
+très-humbles respects, si la communication ne peut être faite en notre
+présence.
+
+M. de Morvilliers hésitait. Chicot guettait jusqu'au moindre geste,
+craignant que le chancelier, tout naïf qu'il semblait être, n'eût
+réussi à découvrir quelque chose de moins simple que ses premières
+révélations.
+
+Le roi fit signe au chancelier de s'approcher, au duc d'Anjou de
+demeurer en place, à Chicot de faire silence, aux trois favoris de
+détourner leur attention.
+
+Aussitôt M. de Morvilliers se pencha vers l'oreille de Sa Majesté;
+mais il n'avait pas fait la moitié du mouvement compassé selon toutes
+les règles de l'étiquette, qu'une immense clameur retentit dans la
+cour du Louvre. Le roi se redressa subitement; MM. de Quélus et
+d'Épernon se précipitèrent vers la fenêtre; M. d'Anjou porta la main à
+son épée, comme si tout ce bruit menaçant eût été dirigé contre lui.
+
+Chicot, se haussant sur les pieds, voyait dans la cour et dans la
+chambre.
+
+--Tiens! M. de Guise, s'écria-t-il le premier, M. de Guise qui entre
+au Louvre!
+
+Le roi fit un mouvement.
+
+--C'est vrai, dirent les gentilshommes.
+
+--Le duc de Guise? balbutia M. d'Anjou.
+
+--Voilà qui est bizarre... n'est-ce pas? que M. le duc de Guise soit à
+Paris, dit lentement le roi, qui venait de lire dans le regard presque
+hébété de M. de Morvilliers le nom que ce dernier voulait lui dire à
+l'oreille.
+
+--Est-ce que la communication que vous vouliez me faire avait trait à
+mon cousin de Guise? demanda-t-il à voix basse au magistrat.
+
+--Oui, sire, c'est lui qui présidait la séance, répondit le chancelier
+sur le même ton.
+
+--Et les autres?....
+
+--Je n'en connais pas d'autres....
+
+Henri consulta Chicot d'un coup d'oeil.
+
+--Ventre de biche! s'écria le Gascon en se posant royalement; faites
+entrer mon cousin de de Guise!
+
+Et, se penchant vers Henri:
+
+--En voilà un, lui dit-il à l'oreille, dont tu connais assez le nom, à
+ce que je crois, pour n'avoir pas besoin de l'inscrire sur tes
+tablettes.
+
+Les huissiers ouvrirent la porte avec fracas.
+
+--Un seul battant, messieurs, dit Henri, un seul! les deux sont pour
+le roi!
+
+Le duc de Guise était assez avant dans la galerie pour entendre ces
+paroles; mais cela ne changea rien au sourire avec lequel il avait
+résolu d'aborder le roi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+CE QUE VENAIT FAIRE M. DE GUISE AU LOUVRE.
+
+
+Derrière M. de Guise venaient en grand nombre des officiers, des
+courtisans, des gentilshommes; derrière cette brillante escorte venait
+le peuple, escorte moins brillante, mais plus sûre et surtout plus
+redoutable. Seulement les gentilshommes étaient entrés au palais et le
+peuple était resté à la porte.
+
+C'était des rangs de ce peuple que les cris partaient encore au moment
+même où le duc de Guise, qu'il avait perdu de vue, pénétrait dans la
+galerie.
+
+A la vue de cette espèce d'armée qui faisait cortège au héros parisien
+chaque fois qu'il apparaissait dans les rues, les gardes avaient pris
+les armes, et, rangés derrière leur brave colonel, lançaient au peuple
+des regards menaçants, au triomphateur des provocations muettes.
+
+Guise avait remarqué l'attitude de ces soldats que commandait Grillon;
+il adressa un petit salut plein de grâce au colonel, qui, l'épée au
+poing, se tenait à quatre pas en avant de ses hommes, et qui demeura
+roide et impassible dans sa dédaigneuse immobilité.
+
+Cette révolte d'un homme et d'un régiment contre son pouvoir si
+généralement établi frappa le duc. Son front devint un instant
+soucieux; mais, à mesure qu'il s'approchait du roi, son front
+s'éclaircit: si bien que, comme nous l'avons vu arriver au cabinet de
+Henri III, il y entra en souriant.
+
+--Ah! c'est vous, mon cousin, dit le roi, comme vous menez grand
+bruit! Est-ce que les trompettes ne sonnent pas? Il m'avait semblé les
+entendre.
+
+--Sire, répondit le duc, les trompettes ne sonnent à Paris que pour le
+roi, en campagne que pour le général, et je suis trop familier à la
+fois avec la cour et avec les champs de bataille pour m'y tromper. Ici
+les trompettes feraient trop de bruit pour un sujet; là-bas elles n'en
+feraient point assez pour un prince.
+
+Henri se mordit les lèvres.
+
+--Par la mordieu! dit-il après un silence employé à dévorer des yeux
+le prince lorrain, vous êtes bien reluisant, mon cousin? est-ce que
+vous arrivez du siège de la Charité d'aujourd'hui seulement?
+
+--D'aujourd'hui seulement, oui, sire, répondit le duc avec une légère
+rougeur.
+
+--Ma foi, c'est beaucoup d'honneur pour nous, mon cousin, que votre
+visite, beaucoup d'honneur, beaucoup d'honneur.
+
+Henri III répétait les mots quand il avait trop d'idées à cacher,
+comme on épaissit les rangs des soldats devant une batterie de canons
+qui ne doit être démasquée qu'à un certain moment.
+
+--Beaucoup d'honneur, répéta Chicot avec une intonation si exacte,
+qu'on eût pu croire que ces deux mots venaient encore du roi.
+
+--Sire, dit le duc, Votre Majesté veut railler sans doute: comment ma
+visite pourrait-elle honorer celui de qui vient tout honneur?
+
+--Je veux dire, monsieur de Guise, répliqua Henri, que tout bon
+catholique a l'habitude, au retour de la campagne, d'aller voir Dieu
+d'abord, dans quelqu'un de ses temples; le roi ne vient qu'après Dieu.
+Honorez Dieu, servez le roi: vous savez, mon cousin, c'est un axiome
+moitié religieux, moitié politique.
+
+La rougeur du duc de Guise fut cette fois plus distincte; le roi, qui
+avait parlé en regardant le duc bien en face, vit cette rougeur, et,
+son regard, comme guidé par un mouvement instinctif, étant passé du
+duc de Guise au duc d'Anjou, il vit avec étonnement que son bon frère
+était aussi pâle que son beau cousin était rouge.
+
+Cette émotion, se traduisant de deux façons si opposées, le frappa. Il
+détourna les yeux avec affectation, et prit un air affable, velours
+sous lequel personne mieux que Henri III ne savait cacher ses griffes
+royales.
+
+--En tout cas, duc, dit-il, rien n'égale ma joie de vous voir échappé
+à toutes ces mauvaises chances de la guerre, quoique vous cherchiez le
+danger, dit-on, d'une façon téméraire. Mais le danger vous connaît,
+mon cousin, il vous fuit.
+
+Le duc s'inclina devant le compliment.
+
+--Aussi je vous dirai, mon cousin, ne soyez pas si ambitieux de périls
+mortels; car ce serait en vérité bien dur pour des fainéants comme
+nous, qui dormons, qui mangeons, qui chassons, et qui, pour toutes
+conquêtes, inventons de nouvelles modes et de nouvelles prières....
+
+--Oui, sire, dit le duc, se rattachant à ce dernier mot. Nous savons
+que vous êtes un prince éclairé et pieux, et qu'aucun plaisir ne peut
+vous faire perdre de vue la gloire de Dieu et les intérêts de
+l'Église. C'est pourquoi nous sommes venus avec tant de confiance vers
+Votre Majesté.
+
+--Regarde donc la confiance de ton cousin, Henri, dit Chicot en
+montrant au roi les gentilshommes qui, par respect, se tenaient hors
+de l'appartement, il en a laissé un tiers à la porte de ton cabinet et
+les deux autres tiers à celle du Louvre.
+
+--Avec confiance? répéta Henri; ne venez-vous point toujours avec
+confiance près de moi, mon cousin?
+
+--Sire, je m'entends; cette confiance dont je parle a rapport à la
+proposition que je compte vous faire.
+
+--Ah! ah! vous avez à me proposer quelque chose, mon cousin? Alors
+parlez avec confiance, comme vous dites, avec toute confiance.
+Qu'avez-vous à nous proposer?
+
+--L'exécution d'une des plus belles idées qui aient encore ému le
+monde chrétien depuis que les croisades sont devenues impossibles.
+
+--Parlez, duc.
+
+--Sire, continua le duc, mais cette fois en haussant la voix de
+manière à être entendu de l'antichambre, sire, ce n'est pas un vain
+titre que celui de roi très-chrétien, il oblige à un zèle ardent pour
+la défense de la religion. Le fils aîné de l'Église, et c'est votre
+titre, sire, doit être toujours prêt à défendre sa mère.
+
+--Tiens, dit Chicot, mon cousin qui prêche avec une grande rapière au
+côté et une salade en tête; c'est drôle! ça ne m'étonne plus que les
+moines veuillent faire la guerre; Henri, je te demande un régiment
+pour Gorenflot.
+
+Le duc feignit de ne pas entendre; Henri croisa ses jambes l'une sur
+l'autre, posa son coude sur son genou et emboîta son menton dans sa
+main.
+
+--Est-ce que l'Église est menacée par les Sarrasins, mon cher duc?
+demanda-t-il, ou bien aspireriez-vous par hasard au titre de roi... de
+Jérusalem?
+
+--Sire, reprit le duc, cette grande affluence de peuple qui me suivait
+en bénissant mon nom ne m'honorait de cet accueil, croyez-le bien, que
+pour payer l'ardeur de mon zèle à défendre la foi. J'ai déjà eu
+l'honneur de parler à Votre Majesté, avant son avénement au trône,
+d'un projet d'alliance entre tous les vrais catholiques.
+
+--Oui, oui, dit Chicot; oui, je m'en souviens, moi, la Ligue, ventre
+de biche! Henri, la Ligue, par Saint-Barthélemy; la Ligue, mon roi;
+sur ma parole, tu es bien oublieux, mon fils, de ne point te souvenir
+d'une si triomphante idée.
+
+Le duc se retourna au bruit de ces paroles, et laissa tomber un regard
+dédaigneux sur celui qui les avait prononcées, ne sachant pas combien
+ces paroles avaient de poids sur l'esprit du roi, surchargées qu'elles
+étaient des révélations toutes récentes de M. de Morvilliers.
+
+Le duc d'Anjou en fut ému, lui, et appuyant un doigt sur ses lèvres,
+il regarda fixement le duc de Guise, pâle et immobile comme la statue
+de la Circonspection.
+
+Cette fois le roi ne s'apercevait point du signe d'intelligence qui
+reliait entre eux les intérêts des deux princes; mais Chicot,
+s'approchant de son oreille, sous prétexte de planter une de ses deux
+poules dans les chaînettes en rubis de sa toque, lui dit tout bas:
+
+--Vois ton frère, Henri.
+
+L'oeil de Henri se leva rapide; le doigt du duc s'abaissa presque
+aussi prompt; mais il était déjà trop tard. Henri avait vu le
+mouvement et deviné la recommandation.
+
+--Sire, continua le duc de Guise, qui avait bien vu l'action de
+Chicot, mais qui n'avait pu entendre ses paroles, les catholiques ont,
+en effet, appelé cette association la sainte Ligue, et elle a pour but
+principal de fortifier le trône contre les huguenots, ses ennemis
+mortels.
+
+--Bien dit! s'écria Chicot. J'approuve _pedibus et nutu._
+
+--Mais, continua le duc, c'est peu de s'associer, sire, c'est peu de
+former une masse, si compacte qu'elle soit, il faut lui imprimer une
+direction. Or, dans un royaume comme la France, plusieurs millions
+d'hommes ne se rassemblent pas sans l'aveu du roi.
+
+--Plusieurs millions d'hommes! fit Henri n'essayant aucun effort pour
+dissimuler une surprise qu'on eût pu, avec raison, interpréter comme
+de la frayeur.
+
+--Plusieurs millions d'hommes, répéta Chicot, léger noyau des
+mécontents, et qui, s'il est planté, comme je n'en doute point, par
+des mains habiles, fera pousser de jolis fruits.
+
+Pour cette fois, la patience du duc parut être à bout; il serra ses
+lèvres dédaigneuses, et, pressant la terre d'un pied dont il n'osait
+point la frapper:
+
+--Je m'étonne, sire, dit-il, que Votre Majesté souffre qu'on
+m'interrompe si souvent quand j'ai l'honneur de lui parler de matières
+si graves.
+
+Chicot, à cette démonstration, dont il parut sentir toute la justesse,
+tourna autour de lui des yeux furibonds, et, imitant la voix
+glapissante de l'huissier du Parlement:
+
+--Silence, donc! s'écria-t-il, ou, ventre de biche! on aura affaire à
+moi.
+
+--Plusieurs millions d'hommes! reprit le roi, qui avait peine à avaler
+le chiffre, c'est flatteur pour la religion catholique; mais, en face
+de ces plusieurs millions d'associés, combien y a-t-il donc de
+protestants dans mon royaume?
+
+Le duc parut chercher.
+
+--Quatre, dit Chicot.
+
+Cette nouvelle saillie fit éclater de rire les amis du roi, tandis que
+Guise fronçait le sourcil et que les gentilshommes de l'antichambre
+murmuraient hautement contre l'audace du Gascon.
+
+Le roi se tourna lentement vers la porte d'où venaient ces murmures,
+et, comme, lorsqu'il le voulait, Henri avait un regard plein de
+dignité, les murmures cessèrent.
+
+Puis, ramenant ce même regard sur le duc, sans rien changer à son
+expression:
+
+--Voyons, monsieur, dit-il, que demandez-vous?... Au but... au but....
+
+--Je demande, sire, car la popularité de mon roi m'est plus chère
+encore peut-être que la mienne, je demande que Votre Majesté montre
+clairement qu'elle nous est aussi supérieure dans son zèle pour la
+religion catholique que pour toutes les autres choses, et qu'elle ôte
+ainsi tout prétexte aux mécontents de recommencer les guerres.
+
+--Ah! s'il ne s'agit que de guerre, mon cousin, dit Henri, j'ai des
+troupes, et rien que sous vos ordres vous tenez, je crois, dans le
+camp que vous venez de quitter pour me donner ces excellents conseils,
+près de vingt-cinq mille hommes.
+
+--Sire, quand je parle de guerre, j'aurais dû peut-être m'expliquer.
+
+--Expliquez-vous, mon cousin; vous êtes un grand capitaine, et
+j'aurai, vous n'en doutez pas, plaisir à vous entendre discourir sur
+de pareilles matières.
+
+--Sire, je voulais dire que, par le temps qui court, les rois sont
+appelés à soutenir deux guerres, la guerre morale, si je puis
+m'exprimer ainsi, et la guerre politique, la guerre contre les idées
+et la guerre contre les hommes.
+
+--Mordieu! dit Chicot, comme c'est puissamment exposé!
+
+--Silence! fou, dit le roi.
+
+--Les hommes, continua le duc, les hommes sont visibles, palpables,
+mortels; on les joint, on les attaque, on les bat; et, quand on les a
+battus, on leur fait leur procès et on les pend, ou mieux encore.
+
+--Oui, dit Chicot, on les pend sans leur faire leur procès; c'est plus
+court et plus royal.
+
+--Mais les idées, continua le duc, on ne les rencontre point ainsi.
+Sire, elles se glissent invisibles et pénétrantes; elles se cachent
+surtout aux yeux de ceux-là qui veulent les détruire; abritées au fond
+des âmes, elles y projettent de profondes racines; et plus on coupe
+les rameaux imprudents qui sortent au dehors, plus les racines
+intérieures deviennent puissantes et inextirpables. Une idée, sire,
+c'est un nain géant qu'il faut surveiller nuit et jour; car l'idée qui
+rampait hier à vos pieds demain dominera votre tête. Une idée, sire,
+c'est l'étincelle qui tombe sur le chaume, il faut de bons yeux en
+plein jour pour deviner les commencements de l'incendie, et voilà
+pourquoi, sire, des millions de surveillants sont nécessaires.
+
+--Voilà les quatre huguenots de France à tous les diables, s'écria
+Chicot; ventre de biche! je les plains.
+
+--Et c'était pour veiller à cette surveillance, continua le duc, que
+je proposais à Votre Majesté de nommer un chef à cette sainte union.
+
+--Vous avez parlé, mon cousin? demanda Henri au duc.
+
+--Oui, sire, et sans détour, comme a pu le voir Votre Majesté.
+
+Chicot poussa un soupir effrayant, tandis que le duc d'Anjou, remis de
+sa frayeur première, souriait au prince lorrain.
+
+--Eh bien! dit le roi à ceux qui l'entouraient, que pensez-vous de
+cela, messieurs?
+
+Chicot, sans rien répondre, prit son chapeau et ses gants; puis,
+empoignant une peau de lion par la queue, il la traîna dans un coin de
+l'appartement, et se coucha dessus.
+
+--Que faites-vous, Chicot? demanda le roi.
+
+--Sire, dit Chicot, la nuit, prétend-on, est bonne conseillère.
+Pourquoi prétend-on cela? parce que la nuit on dort. Je vais dormir,
+sire; et demain, à tête reposée, je rendrai réponse à mon cousin de
+Guise.
+
+Et il s'allongea jusqu'aux ongles de l'animal.
+
+Le duc lança au Gascon un furieux regard, auquel en rouvrant un oeil
+celui-ci répondit par un ronflement pareil au bruit du tonnerre.
+
+--Eh bien, sire, demanda le duc, que pense Votre Majesté?
+
+--Je pense que, comme toujours, vous avez, raison, mon cousin;
+convoquez donc vos principaux ligueurs, venez à leur tête, et je
+choisirai l'homme qu'il faut à la religion.
+
+--Et quand cela, sire? demanda le duc.
+
+--Demain.
+
+Et, en prononçant ce dernier mot, il divisa habilement son sourire. Le
+duc de Guise en eut la première partie, le duc d'Anjou la seconde.
+
+Ce dernier allait se retirer avec la cour, mais, au premier pas qu'il
+fit dans cette intention:
+
+--Restez, mon frère, dit Henri, j'ai à vous parler.
+
+Le duc de Guise appuya un instant sa main sur son front comme pour y
+comprimer un monde de pensées, et partit avec toute sa suite, qui se
+perdit sous les voûtes.
+
+Un instant après on entendit les cris de la foule qui saluait sa
+sortie du Louvre, comme elle avait salué son entrée.
+
+Chicot ronflait toujours, mais nous n'oserions pas répondre qu'il
+dormait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+CASTOR ET POLLUX.
+
+
+Le roi avait congédié tous les favoris, en même temps qu'il retenait
+son frère.
+
+Le duc d'Anjou, qui, pendant toute la scène précédente, avait réussi à
+conserver l'attitude d'un homme indifférent, excepté aux yeux de
+Chicot et du duc de Guise, accepta sans défiance l'invitation de
+Henri. Il n'avait aucune connaissance de ce coup d'oeil que le Gascon
+lui avait fait envoyer par le roi, et qui avait surpris son doigt
+indiscret trop près de ses lèvres.
+
+--Mon frère, dit Henri après s'être assuré qu'à l'exception de Chicot
+personne n'était resté dans le cabinet et en marchant à grands pas de
+la porte à la fenêtre, savez-vous que je suis un prince bien heureux?
+
+--Sire, dit le duc, le bonheur de Votre Majesté, si véritablement
+Votre Majesté se trouve heureuse, n'est qu'une récompense que le ciel
+doit à ses mérites.
+
+Henri regarda son frère.
+
+--Oui, bien heureux, reprit-il; car, lorsque les grandes idées ne me
+viennent pas, à moi, elles viennent à ceux qui m'entourent. Or c'est
+une grande idée que celle que vient d'avoir mon cousin de Guise.
+
+Le duc s'inclina en signe d'assentiment.
+
+Chicot ouvrit un oeil, comme s'il n'entendait pas si bien les deux
+yeux fermés, et comme s'il avait besoin de voir le visage du roi pour
+mieux comprendre ses paroles.
+
+--En effet, continua Henri, réunir sous une même bannière tous les
+catholiques, faire du royaume l'Église, armer ainsi, sans en avoir
+l'air, toute la France, depuis Calais jusqu'au Languedoc, depuis la
+Bretagne jusqu'à la Bourgogne, de manière que j'aie toujours une armée
+prête à marcher contre l'Anglais, le Flamand ou l'Espagnol, sans que
+jamais le Flamand, l'Espagnol ni l'Anglais puissent s'en alarmer,
+savez-vous, François, que c'est là une magnifique pensée?
+
+--N'est-ce pas, sire? dit le duc d'Anjou enchanté de voir que son
+frère abondait dans les vues du duc de Guise, son allié.
+
+--Oui, et j'avoue que je me sens porté de tout mon coeur à récompenser
+largement l'auteur d'un si beau projet.
+
+Chicot ouvrit les deux yeux; mais il les referma aussitôt: il venait
+de surprendre sur la figure du roi un de ces imperceptibles sourires,
+visibles pour lui seul qui connaissait son Henri mieux que personne,
+et ce sourire lui suffisait.
+
+--Oui, continua le roi, je le répète, un tel projet mérite récompense,
+et je ferai tout pour celui qui l'a conçu; est-ce véritablement le duc
+de Guise, François, qui est le père de cette belle idée, ou plutôt de
+cette belle oeuvre? car l'oeuvre est commencée, n'est-ce pas, mon
+frère?
+
+Le duc d'Anjou fit signe qu'effectivement la chose avait reçu un
+commencement d'exécution.
+
+--De mieux en mieux, reprit le roi. J'avais dit que j'étais un prince
+bien heureux, j'aurais dû dire trop heureux, François, puisque,
+non-seulement ces idées viennent à mes proches, mais encore que, dans
+leur empressement à être utiles à leur roi et à leur parent, ils
+exécutent ces idées; mais je vous ai déjà demandé, mon cher François,
+dit Henri en posant sa main sur l'épaule de son frère, je vous ai déjà
+demandé si c'était bien à mon cousin de Guise que je devais être
+reconnaissant de cette royale pensée.
+
+--Non, sire, M. le cardinal de Lorraine l'avait déjà eue il y a plus
+de vingt ans, et la Saint-Barthélemy seule en a empêché l'exécution,
+on plutôt momentanément en a rendu l'exécution inutile.
+
+--Ah! quel malheur que le cardinal de Lorraine soit mort! dit Henri,
+je l'aurais fait papéfier à la mort de Sa Sainteté Grégoire XIII; mais
+il n'en est pas moins vrai, continua Henri avec cette admirable
+bonhomie qui faisait de lui le premier comédien de son royaume, il
+n'en est pas moins vrai que son neveu a hérité de l'idée et l'a fait
+fructifier. Malheureusement je ne peux pas le faire pape, lui; mais je
+le ferai... Qu'est-ce que je pourrais donc le faire qu'il ne fût pas,
+François?
+
+--Sire, dit François complètement trompé aux paroles de son frère,
+vous vous exagérez les mérites de votre cousin; l'idée n'est qu'un
+héritage, comme je vous l'ai déjà dit, et un homme l'a fort aidé à
+cultiver cet héritage.
+
+--Son frère le cardinal, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, il s'en est occupé; mais ce n'est point lui encore.
+
+--C'est donc Mayenne?
+
+--Oh! sire, dit le duc, vous lui faites trop d'honneur.
+
+--C'est vrai. Comment supposer qu'une idée politique vînt à un pareil
+boucher? Mais à qui donc dois-je être reconnaissant de cette aide
+donnée à mon cousin de Guise, François?
+
+--A moi, sire, dit le duc.
+
+--A vous! fit Henri, comme s'il était au comble de l'étonnement.
+
+Chicot rouvrit un oeil.
+
+Le duc s'inclina.
+
+--Comment! dit Henri, quand je voyais tout le monde déchaîné contre
+moi, les prédicateurs contre mes vices, les poëtes et les faiseurs de
+pasquils contre mes ridicules, les docteurs en politique contre mes
+fautes; tandis que mes amis riaient de mon impuissance; tandis que la
+situation était devenue si perplexe, que je maigrissais à vue d'oeil
+et faisais des cheveux blancs chaque jour, une idée pareille vous est
+venue, François? à vous que, je dois l'avouer (tenez, l'homme est
+faible et les rois sont aveugles), à vous que je ne regardais pas
+toujours comme mon ami! Ah! François, que je suis coupable!
+
+Et Henri, attendri jusqu'aux larmes, tendit la main à son frère.
+
+Chicot rouvrit les deux yeux.
+
+--Oh! mais, continua Henri, c'est que l'idée est triomphante. Ne
+pouvant lever d'impôts ni lever de troupes sans faire crier; ne
+pouvant me promener, dormir ni aimer sans faire rire, voilà que l'idée
+de M. de Guise, ou plutôt la vôtre, mon frère, me donne à la fois
+armée, argent, amis et repos. Maintenant, pour que ce repos dure,
+François, une seule chose est nécessaire.
+
+--Laquelle?
+
+--Mon cousin a parlé tout à l'heure de donner un chef à tout ce grand
+mouvement.
+
+--Oui, sans doute.
+
+--Ce chef, vous le comprenez bien, François, ce ne peut être aucun de
+mes favoris; aucun n'a à la fois la tête et le coeur nécessaires à une
+si grande fortune. Quélus est brave, mais le malheureux n'est occupé
+que de ses amours. Maugiron est brave, mais le vaniteux ne songe qu'à
+sa toilette. Schomberg est brave, mais ce n'est pas un profond esprit,
+ses meilleurs amis sont forcés de l'avouer. D'Épernon est brave, mais
+c'est un franc hypocrite, à qui je ne me fierais pas un seul instant,
+quoique je lui fasse bon visage. Mais vous le savez, François, dit
+Henri avec un abandon croissant, c'est une des plus lourdes charges
+des rois que d'être forcés sans cesse de dissimuler. Aussi, tenez,
+ajouta Henri, quand je puis parler à coeur ouvert comme en ce moment,
+ah! je respire.
+
+Chicot referma les deux yeux.
+
+--Eh bien, je disais donc, continua Henri, que, si mon cousin de Guise
+a eu cette idée, idée au développement de laquelle vous avez pris si
+bonne part, François, c'est à lui que doit revenir la charge de la
+mettre à exécution.
+
+--Que dites-vous, sire? s'écria François haletant d'inquiétude.
+
+--Je dis que, pour diriger un pareil mouvement, il faut un grand
+prince.
+
+--Sire, prenez garde!
+
+--Un bon capitaine, un adroit négociateur.
+
+--Un adroit négociateur surtout, répéta le duc.
+
+--Eh bien, François, est-ce que ce poste, sous tous les rapports, ne
+convient pas à M. de Guise? voyons.
+
+--Mon frère, dit François, M. de Guise est bien puissant déjà.
+
+--Oui, sans doute, mais c'est sa puissance qui fait ma force.
+
+--Le duc de Guise tient l'armée et la bourgeoisie; le cardinal de
+Lorraine tient l'Église; Mayenne est un instrument aux mains des deux
+frères; vous allez réunir bien des forces dans une seule maison.
+
+--C'est vrai, dit Henri, j'y avais déjà songé, François.
+
+--Si les Guise étaient princes français encore, cela se comprendrait:
+leur intérêt serait de grandir la maison de France.
+
+--Sans doute; mais, tout au contraire, ce sont des princes lorrains.
+
+--D'une maison toujours en rivalité avec la nôtre.
+
+--Tenez, François, vous venez de toucher la plaie, tudieu! je ne vous
+croyais pas si bon politique; eh bien, oui, voilà ce qui me fait
+maigrir, ce qui me fait blanchir les cheveux; tenez, c'est cette
+élévation de la maison de Lorraine à côté de la nôtre; il ne se passe
+pas de jour, voyez-vous, François, que ces trois Guise,--vous l'avez
+bien dit, à eux trois ils tiennent tout,--il n'y a pas de jour que,
+soit le duc, soit le cardinal, soit Mayenne, l'un ou l'autre enfin,
+par audace ou par adresse, soit par force, soit par ruse, ne m'enlève
+quelque lambeau de mon pouvoir, quelques parcelles de mes
+prérogatives, sans que moi, pauvre, faible et isolé que je suis, je
+puisse réagir contre eux. Ah! François, si nous avions eu cette
+explication plus tôt, si j'avais pu lire dans votre coeur comme j'y
+lis en ce moment, certes, trouvant en vous un appui, j'eusse résisté
+mieux que je ne l'ai fait; mais maintenant, voyez-vous, il est trop
+tard.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que ce serait une lutte, et qu'en vérité toute lutte me
+fatigue, je le nommerai donc chef de la Ligue.
+
+--Et vous aurez tort, mon frère, dit François.
+
+--Mais qui voulez-vous que je nomme, François? Qui acceptera ce poste
+périlleux, oui, périlleux? Car ne voyez-vous pas quelle était son
+idée, au duc? c'était que je le nommasse chef de cette Ligue.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, tout homme que je nommerai à sa place deviendra son ennemi.
+
+--Nommez un homme assez puissant pour que sa force, appuyée à la
+vôtre, n'ait rien à craindre de la force et de la puissance de nos
+trois Lorrains réunis.
+
+--Eh! mon bon frère, dit Henri avec l'accent du découragement, je ne
+sais aucune personne qui soit dans les conditions que vous dites.
+
+--Regardez autour de vous, sire.
+
+--Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frère, qui soyez
+véritablement mes amis.
+
+--Oh! oh! murmura Chicot, est-ce qu'il me voudrait jouer quelque
+mauvais tour?
+
+Et il referma ses deux yeux.
+
+--Eh bien, dit le duc, vous ne comprenez pas, mon frère?
+
+Henri regarda le duc d'Anjou, comme si un voile venait de lui tomber
+des yeux.
+
+--Eh quoi! s'écria-t-il.
+
+François fit un mouvement de tête.
+
+--Mais non, dit Henri, vous n'y consentirez jamais, François. La tâche
+est trop rude: ce n'est pas vous certainement qui vous habitueriez à
+faire faire l'exercice à tous ces bourgeois; ce n'est pas vous qui
+vous donneriez la peine de revoir les discours de leurs prédicateurs;
+ce n'est pas vous qui, en cas de bataille, iriez faire le boucher dans
+les rues de Paris transformées en abattoir; il faut être triple comme
+M. de Guise, et avoir un bras droit qui s'appelle Charles et un bras
+gauche qui s'appelle Louis. Or le duc a fort bien tué le jour de la
+Saint-Barthélemy; que vous en semble, François?
+
+--Trop bien tué, sire?
+
+--Oui, peut-être. Mais vous ne répondez pas à ma question, François.
+Quoi! vous aimeriez faire le métier que je viens de dire! vous vous
+frotteriez aux cuirasses faussées de ces badauds et aux casseroles
+qu'ils se mettent sur le chef en guise de casques? Quoi? vous vous
+feriez populaire, vous, le suprême seigneur de notre cour? Mort de ma
+vie, mon frère, comme on change avec l'âge!
+
+--Je ne ferais peut-être pas cela pour moi, sire; mais je le ferais
+certes pour vous.
+
+--Bon frère, excellent frère, dit Henri en essuyant du bout du doigt
+une larme qui n'avait jamais existé.
+
+--Donc, dit François, cela ne vous déplairait pas trop, Henri, que je
+me chargeasse de cette besogne que vous comptez confier à M. de Guise?
+
+--Me déplaire à moi! s'écria Henri. Cornes du diable! non, cela ne me
+déplaît pas, cela me charme, au contraire. Ainsi, vous aussi, vous
+aviez pensé à la Ligue! Tant mieux, mordieu! tant mieux. Ainsi, vous
+aussi, vous aviez eu un petit bout de l'idée, que dis-je, un petit
+bout? le grand bout! D'après ce que vous m'avez dit, c'est
+merveilleux, sur ma parole. Je ne suis entouré, en vérité, que
+d'esprits supérieurs; et je suis le grand âne de mon royaume.
+
+--Oh! Votre Majesté raille.
+
+--Moi! Dieu m'en préserve; la situation est trop grave. Je le dis
+comme je le pense, François; vous me tirez d'un grand embarras,
+d'autant plus grand, que, depuis quelque temps, voyez-vous, François,
+je suis malade, mes facultés baissent. Miron m'explique cela souvent;
+mais, voyons, revenons à la chose sérieuse; d'ailleurs, qu'ai-je
+besoin de mon esprit, si je puis m'éclairer à la lumière du vôtre?
+Nous disons donc que je vous nommerai chef de la Ligue, hein?
+
+François tressaillit de joie.
+
+--Oh! dit-il, si Votre Majesté me croyait digne de cette confiance!
+
+--Confiance? ah! François, confiance? du moment où ce n'est pas M. de
+Guise qui est ce chef, de qui veux-tu que je me défie? de la Ligue
+elle même? est-ce que par hasard la Ligue me mettrait en danger?
+Parle, mon bon François, dis-moi tout.
+
+--Oh! sire, fit le duc.
+
+--Que je suis fou! reprit Henri; dans ce cas, mon frère n'en serait
+pas le chef, ou, mieux encore, du moment où mon frère en serait le
+chef, il n'y aurait plus de danger. Hein! c'est de la logique, cela,
+et notre pédagogue ne nous a pas volé notre argent; non, ma foi, je
+n'ai pas de défiance. D'ailleurs, je connais encore assez d'hommes
+d'épée en France pour être sûr de dégainer en bonne compagnie contre
+la Ligue, le jour où la Ligue me gênera trop les coudes.
+
+--C'est vrai, sire, répondit le duc avec une naïveté presque aussi
+bien affectée que celle de son frère, le roi est toujours le roi.
+
+--Chicot rouvrit un oeil.
+
+--Pardieu, dit Henri. Mais malheureusement à moi aussi il me vient une
+idée; c'est incroyable combien il en pousse aujourd'hui, il y a des
+jours comme cela.
+
+--Quelle idée? mon frère, demanda le duc, déjà inquiet, parce qu'il ne
+pouvait pas croire qu'un si grand bonheur s'accomplît sans
+empêchement.
+
+--Eh! notre cousin de Guise, le père, ou plutôt qui se croit le père
+de l'invention, notre cousin de Guise s'est probablement bouté dans
+l'esprit d'en être le chef. Il voudra aussi du commandement?
+
+--Du commandement, sire?
+
+--Sans doute; sans aucun doute même, il n'a probablement nourri la
+chose que pour que la chose lui profitât. Il est vrai que vous dites
+l'avoir nourrie avec lui. Prenez garde, François, ce n'est pas un
+homme à être victime du _Sic vos non vobis_... vous connaissez
+Virgile, _nidificatis, aves._
+
+--Oh! sire.
+
+--François, je gagerais qu'il en a la pensée. Il me sait si
+insoucieux!
+
+--Oui; mais, du moment où vous lui aurez signifié votre volonté, il
+cédera.
+
+--Ou fera semblant de céder. Et je vous l'ai déjà dit: Prenez garde,
+François, il a le bras long, mon cousin de Guise. Je dirai même plus,
+je dirai qu'il a les bras longs, et que pas un dans le royaume, pas
+même le roi, ne toucherait comme lui, en les étendant, d'une main aux
+Espagnes et de l'autre a l'Angleterre, à don Juan d'Autriche et à
+Élisabeth. Bourbon avait l'épée moins longue que mon cousin de Guise
+n'a le bras, et cependant il a fait bien du mal à François 1er, notre
+aïeul.
+
+--Mais, dit François, si Votre Majesté le tient pour si dangereux,
+raison de plus pour me donner le commandement de la Ligue, pour le
+prendre entre mon pouvoir et le vôtre, et alors, à la première
+trahison qu'il entreprendra, pour lui faire son procès.
+
+Chicot rouvrit l'autre oeil.
+
+--Son procès! François, son procès! c'était bon pour Louis XI, qui
+était puissant et riche, de faire faire des procès et de faire dresser
+des échafauds. Mais moi, je n'ai pas même assez d'argent pour acheter
+tout le velours noir dont, en pareil cas, je pourrais avoir besoin.
+
+En disant ces mots, Henri, qui, malgré sa puissance sur lui-même,
+s'était animé sourdement, laissa percer un regard dont le duc ne put
+soutenir l'éclat.
+
+Chicot referma les deux yeux.
+
+Il se fit un silence d'un instant entre les deux princes.
+
+Le roi le rompit le premier.
+
+--Il faut donc tout ménager, mon cher François, dit-il; pas de guerres
+civiles, pas de querelles entre mes sujets. Je suis fils de Henri le
+batailleur et de Catherine la rusée; j'ai un peu de l'astuce de ma
+bonne mère; je vais faire rappeler le duc de Guise, et je lui ferai
+tant de belles promesses, que nous arrangerons votre affaire à
+l'amiable.
+
+--Sire, s'écria le duc d'Anjou, vous m'accorderez le commandement,
+n'est-ce pas?
+
+--Je le crois bien.
+
+--Vous tenez à ce que je l'aie?
+
+--Énormément.
+
+--Vous le voulez, enfin?
+
+--C'est mon plus grand désir; mais il ne faut pas cependant que cela
+déplaise trop à mon cousin de Guise.
+
+--Eh bien, soyez tranquille, dit le duc d'Anjou, si vous ne voyez à ma
+nomination que cet empêchement, je me charge, moi, d'arranger la chose
+avec le duc.
+
+--Et quand cela?
+
+--Tout de suite.
+
+--Vous allez donc aller le trouver? vous allez donc aller lui rendre
+visite? Oh! mon frère, songez-y; l'honneur est bien grand!
+
+--Non pas, sire, je ne vais point le trouver.
+
+--Comment cela?
+
+--Il m'attend.
+
+--Où?
+
+--Chez moi.
+
+--Chez vous? j'ai entendu les cris qui ont salué sa sortie du Louvre.
+
+--Oui, mais, après être sorti par la grande porte, il sera rentré par
+la poterne. Le roi avait droit à la première visite du duc de Guise;
+mais j'ai droit, moi, à la seconde.
+
+--Ah! mon frère, dit Henri, que je vous sais gré de soutenir ainsi nos
+prérogatives, que j'ai la faiblesse d'abandonner quelquefois! Allez
+donc, François, et accordez-vous.
+
+Le duc prit la main de son frère et s'inclina pour la baiser.
+
+--Que faites-vous, François? dans mes bras, sur mon coeur, s'écria
+Henri, c'est là votre véritable place.
+
+Et les deux frères se tinrent embrassés à plusieurs reprises; puis,
+après une dernière étreinte, le duc d'Anjou, rendu à la liberté,
+sortit du cabinet, traversa rapidement les galeries, et courut à son
+appartement. Il fallait que son coeur, comme celui du premier
+navigateur, fût cerclé de chêne et d'acier pour ne pas éclater de
+joie.
+
+Le roi, voyant son frère parti, poussa un grincement de colère, et,
+s'élançant par le corridor secret qui conduisait à la chambre de
+Marguerite de Navarre, devenue celle du duc d'Anjou, il gagna une
+espèce de tambour d'où l'on pouvait entendre aussi facilement
+l'entretien qui allait avoir lieu entre les ducs d'Anjou et de Guise
+que Denis de sa cachette pouvait entendre la conversation de ses
+prisonniers.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot en rouvrant les deux yeux à la fois et
+en s'asseyant sur son derrière, que c'est touchant les scènes de
+famille! Je me suis cru un instant dans l'Olympe assistant à la
+réunion de Castor et Pollux, après leurs six mois de séparation.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+COMMENT IL EST PROUVÉ QU'ÉCOUTER EST LE MEILLEUR MOYEN POUR ENTENDRE.
+
+
+Le duc d'Anjou avait rejoint son hôte, le duc de Guise, dans cette
+chambre de la reine de Navarre, où autrefois le Béarnais et de Mouy
+avaient, à voix basse et la bouche contre l'oreille, arrêté leurs
+projets d'évasion; c'est que le prudent Henri savait bien qu'il
+existait peu de chambres au Louvre qui ne fussent ménagées de manière
+à laisser arriver les paroles même dites à demi-voix à l'oreille de
+celui qui avait intérêt à les entendre. Le duc d'Anjou n'ignorait pas
+non plus ce détail si important; mais, complètement séduit par la
+bonhomie de son frère, il l'oublia ou n'y attacha aucune importance.
+
+Henri III, comme nous venons de le dire, entra dans son observatoire
+au moment où, de son côté, son frère entrait dans la chambre, de sorte
+qu'aucune des paroles des deux interlocuteurs n'échappa au roi.
+
+--Eh bien, monseigneur? demanda vivement le duc de Guise.
+
+--Eh bien, duc! la séance est levée.
+
+--Vous étiez bien pâle, monseigneur.
+
+--Visiblement? demanda le duc avec inquiétude.
+
+--Pour moi, oui, monseigneur!
+
+--Le roi n'a rien vu?
+
+--Rien, du moins à ce que je crois, et Sa Majesté a retenu Votre
+Altesse?
+
+--Vous l'avez vu, duc.
+
+--Sans doute pour lui parler de la proposition que j'étais venu lui
+faire?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Il y eut en ce moment un silence assez embarrassant dont Henri III,
+placé de manière à ne pas perdre une parole de leur entretien, comprit
+le sens.
+
+--Et que dit Sa Majesté, monseigneur? demanda le duc de Guise.
+
+--Le roi approuve l'idée; mais plus l'idée est gigantesque, plus un
+homme tel que vous, mis à la tête de cette idée, lui semble dangereux.
+
+--Alors nous sommes près d'échouer.
+
+--J'en ai peur, mon cher duc, et la Ligue me paraît supprimée.
+
+--Diable! fit le duc, ce serait mourir avant de naître, finir avant
+d'avoir commencé.
+
+--Ils ont autant d'esprit l'un que l'autre, dit une voix basse et
+mordante, retentissant à l'oreille de Henri penché sur son
+observatoire.
+
+Henri se retourna vivement et vit le grand corps de Chicot, courbé
+pour écouter à son trou, comme lui écoutait au sien.
+
+--Tu m'as suivi, coquin! s'écria le roi.
+
+--Tais-toi, dis Chicot en faisant un geste de la main; tais-toi, mon
+fils, tu m'empêches d'entendre.
+
+Le roi haussa les épaules; mais, comme Chicot était, à tout prendre,
+le seul être humain auquel il eût entière confiance, il se remit à
+écouter.
+
+Le duc de Guise venait de reprendre la parole.
+
+--Monseigneur, disait-il, il me semble que, dans ce cas, le roi eût
+tout de suite annoncé son refus; il m'a fait assez mauvais accueil
+pour m'oser dire toute sa pensée. Veut-il m'évincer par hasard?
+
+--Je le crois, dit le prince avec hésitation.
+
+--Il ruinerait l'entreprise alors?
+
+--Assurément, reprit le duc d'Anjou, et, comme vous avez engagé
+l'action, j'ai dû vous seconder de toutes mes ressources, et je l'ai
+fait.
+
+--En quoi, monseigneur?
+
+--En ceci: que le roi m'a laissé à peu près maître de vivifier ou de
+tuer à jamais la Ligue.
+
+--Et comment cela? dit le duc lorrain, dont le regard étincela malgré
+lui.
+
+--Écoutez, cela est toujours soumis à l'approbation des principaux
+meneurs, vous le comprenez bien. Si, au lieu de vous expulser et de
+dissoudre la Ligue, il nommait un chef favorable à l'entreprise; si,
+au lieu d'élever le duc de Guise à ce poste, il y plaçait le duc
+d'Anjou?
+
+--Ah! fit le duc de Guise, qui ne put ni retenir l'exclamation ni
+comprimer le sang qui lui montait au visage.
+
+--Bon! dit Chicot, les deux dogues vont se battre sur leur os.
+
+Mais, à la grande surprise de Chicot, et surtout du roi, qui, sur
+cette matière, en savait moins que Chicot, le duc de Guise cessa tout
+à coup de s'étonner et de s'irriter, et reprenant d'une voix calme et
+presque joyeuse:
+
+--Vous êtes un adroit politique, monseigneur, dit-il, si vous avez
+fait cela.
+
+--Je l'ai fait, répondit le duc.
+
+--Bien rapidement!
+
+--Oui; mais, il faut le dire, la circonstance m'aidait, et j'en ai
+profité; toutefois, mon cher duc, ajouta le prince, rien n'est arrêté,
+et je n'ai pas voulu conclure avant de vous avoir vu.
+
+--Comment cela, monseigneur?
+
+--Parce que je ne sais encore à quoi cela nous mènera.
+
+--Je le sais bien, moi, dit Chicot.
+
+--C'est un petit complot, dit Henri en souriant.
+
+--Et dont M. de Morvilliers, qui est toujours si bien informé, à ce
+que tu prétends, ne te parlait cependant pas; mais laisse-nous
+écouter, cela devient intéressant.
+
+--Eh bien, je vais vous dire, moi, monseigneur, non pas à quoi cela
+nous mènera, car Dieu seul le sait, mais à quoi cela peut nous servir,
+reprit le duc de Guise; la Ligue est une seconde armée; or, comme je
+tiens la première, comme mon frère le cardinal tient l'Église, rien ne
+pourra nous résister tant que nous resterons unis.
+
+--Sans compter, dit le duc d'Anjou, que je suis l'héritier présomptif
+de la couronne.
+
+--Ah! ah! fit Henri.
+
+--Il a raison, dit Chicot; c'est ta faute, mon fils; tu sépares
+toujours les deux chemises de Notre-Dame de Chartres.
+
+--Puis, monseigneur, tout héritier présomptif de la couronne que vous
+êtes, calculez les mauvaises chances.
+
+--Duc, croyez-vous que ce ne soit point fait déjà, et que je ne les
+aie pas cent fois pesées toutes?
+
+--Il y a d'abord le roi de Navarre.
+
+--Oh! il ne m'inquiète pas, celui-là; il est tout occupé de ses amours
+avec la Fosseuse.
+
+--Celui-là, monseigneur, celui-là vous disputera jusqu'aux cordons de
+votre bourse; il est râpé, il est maigre, il est affamé, il ressemble
+à ces chats de gouttière à qui la simple odeur d'une souris fait
+passer des nuits tout entières sur une lucarne, tandis que le chat
+engraissé, fourré, emmitouflé, ne peut, tant sa patte est lourde,
+tirer sa griffe de son fourreau de velours; le roi de Navarre vous
+guette; il est à l'affût, il ne perd de vue ni vous ni votre frère; il
+a faim de votre trône. Attendez qu'il arrive un accident à celui qui
+est assis dessus, vous verrez si le chat maigre a des muscles
+élastiques, et si d'un seul bond il ne sautera pas, pour vous faire
+sentir sa griffe, de Pau à Paris; vous verrez, monseigneur, vous
+verrez.
+
+--Un accident à celui qui est assis sur le trône? répéta lentement
+François en fixant ses yeux interrogateurs sur le duc de Guise.
+
+--Eh! eh! fit Chicot, écoute Henri: ce Guise dit ou plutôt va dire des
+choses fort instructives et dont je te conseille de faire ton profit.
+
+--Oui, monseigneur, répéta le duc de Guise. Un accident! Les accidents
+ne sont pas rares dans votre famille, vous le savez comme moi, et
+peut-être même mieux que moi. Tel prince est en bonne santé, qui tout
+à coup tombe en langueur; tel autre compte encore sur de longues
+années, qui n'a déjà plus que des heures à vivre.
+
+--Entends-tu, Henri? entends-tu? dit Chicot en prenant la main du roi
+qui, frissonnante, se couvrait d'une sueur froide.
+
+--Oui, c'est vrai, dit le duc d'Anjou d'une voix si sourde, que, pour
+l'entendre, le roi et Chicot furent forcés de redoubler d'attention,
+c'est vrai, les princes de ma maison naissent sous des influences
+fatales; mais mon frère Henri III est, Dieu merci! valide et sain: il
+a supporté autrefois les fatigues de la guerre, et il y a résisté: à
+plus forte raison résistera-t-il maintenant que sa vie n'est plus
+qu'une suite de récréations, récréations qu'il supporte aussi bien
+qu'il supporta autrefois la guerre.
+
+--Oui, mais, monseigneur, souvenez-vous d'une chose, reprit le duc:
+c'est que les récréations auxquelles se livrent les rois en France ne
+sont pas toujours sans danger: comment est mort votre père, le roi
+Henri II par exemple, lui qui aussi avait échappé heureusement aux
+dangers de la guerre, dans une de ces récréations dont vous parlez? Le
+fer de la lance de Montgommery était une arme courtoise, c'est vrai,
+mais pour une cuirasse, et non pas pour un oeil; aussi le roi Henri II
+est mort, et c'est là un accident, que je pense. Vous me direz que,
+quinze ans après cet accident, la reine mère a fait prendre M. de
+Montgommery, qui se croyait en plein bénéfice de prescription, et l'a
+fait décapiter. Cela est vrai, mais le roi n'en est pas moins mort.
+Quant à votre frère, le feu roi François, voyez comme sa faiblesse
+d'esprit lui a fait tort dans l'esprit des peuples; il est mort bien
+malheureusement aussi, ce digne prince. Vous l'avouerez, monseigneur,
+un mal d'oreille, qui diable prendrait cela pour un accident? C'en
+était un cependant, et des plus graves. Aussi ai-je plus d'une fois
+entendu dire au camp, par la ville et à la cour même, que cette
+maladie mortelle avait été versée dans l'oreille du roi François II
+par quelqu'un qu'on avait grand tort d'appeler le hasard, attendu
+qu'il portait un autre nom très-connu.
+
+--Duc! murmura François en rougissant.
+
+--Oui, monseigneur, oui, continua le duc, le nom de roi porte malheur
+depuis quelque temps; qui dit _roi_ dit _aventuré_. Voyez Antoine de
+Bourbon: c'est bien certainement ce nom de roi qui lui a valu dans
+l'épaule ce coup d'arquebuse, accident qui, pour tout autre qu'un roi,
+n'eût été nullement mortel, et à la suite duquel il est cependant
+mort. L'oeil, l'oreille et l'épaule ont causé bien du deuil en France,
+et cela me rappelle même que votre M. de Bussy a fait de jolis vers à
+cette occasion.
+
+--Quels vers? demanda Henri.
+
+--Allons donc! fit Chicot; est-ce que tu ne les connais pas?
+
+--Non.
+
+--Mais tu serais donc décidément un vrai roi, que l'on te cache ces
+choses-là! Je vais te les dire, moi; écoute:
+
+ Par l'oreille, l'épaule et l'oeil,
+ La France eut trois rois au cercueil.
+ Par l'oreille, l'oeil et l'épaule,
+ Il mourut trois rois dans la Gaule....
+
+Mais chut! chut! J'ai dans l'idée que ton frère va dire quelque chose
+de plus intéressant encore.
+
+--Mais le dernier vers?
+
+--Je te le dirai plus tard, quand M. de Bussy de son sixain aura fait
+un dizain.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Je veux dire qu'il manque deux personnages au tableau de famille;
+mais écoute, M. de Guise va parler, et il ne les oubliera point, lui.
+
+En effet, en ce moment le dialogue recommença.
+
+--Sans compter, Monseigneur, reprit le duc de Guise, que l'histoire de
+vos parents et de vos alliés n'est pas tout entière dans les vers de
+Bussy.
+
+--Quand je te le disais, fit Chicot en poussant Henri du coude.
+
+--Vous oubliez Jeanne d'Albret, la mère du Béarnais, qui est morte par
+le nez pour avoir respiré une paire de gants parfumés qu'elle achetait
+au pont Saint-Michel, chez le Florentin; accident bien inattendu, et
+qui surprit d'autant plus tout le monde, que l'on connaissait des gens
+qui, en ce moment-là, avaient bien besoin de cette mort. Nierez-vous,
+monseigneur, que cette mort vous ait fort surpris?
+
+Le duc ne fit d'autre réponse qu'un mouvement de sourcil qui donna à
+son regard enfoncé une expression plus sombre encore.
+
+--Et l'accident du roi Charles IX, que Votre Altesse oublie, dit le
+duc; en voilà un cependant qui mérite d'être relaté. Lui, ce n'est ni
+par l'oeil, ni par l'oreille, ni par l'épaule, ni par le nez, que
+l'accident l'a saisi, c'est par la bouche.
+
+--Plaît-il? s'écria François.
+
+Et Henri III entendit retentir sur le parquet sonore le pas de son
+frère qui reculait d'épouvante.
+
+--Oui, monseigneur, par la bouche, répéta Guise; c'est dangereux, les
+livres de chasse dont les pages sont collées les unes aux autres, et
+qu'on ne peut feuilleter qu'en portant son doigt à sa bouche à chaque
+instant; cela corrompt la salive, les vieux bouquins, et un homme,
+fût-ce un roi, ne va pas loin quand il a la salive corrompue.
+
+--Duc! duc! répéta deux fois le prince, je crois qu'à plaisir vous
+forgez des crimes.
+
+--Des crimes! demanda Guise; eh! qui donc vous parle de crimes?
+Monseigneur, je relate des accidents, voilà tout; des accidents,
+entendez-vous bien? Il n'a jamais été question d'autre chose que
+d'accidents. N'est-ce pas aussi un accident que cette aventure arrivée
+au roi Charles IX à la chasse?
+
+--Tiens, dit Chicot, voilà du nouveau pour toi, qui es chasseur,
+Henri; écoute, écoute, ce doit être curieux.
+
+--Je sais ce que c'est, dit Henri.
+
+--Oui, mais je ne le sais pas, moi; je n'étais pas encore présenté à
+la cour; laisse-moi donc écouter, mon fils.
+
+--Vous savez, monseigneur, de quelle chasse je veux parler? continua
+le prince lorrain; je veux parler de cette chasse où, dans la
+généreuse intention de tuer le sanglier qui revenait sur votre frère,
+vous fîtes feu avec une telle précipitation, qu'au lieu d'atteindre
+l'animal que vous visiez, vous atteignîtes celui que vous ne visiez
+pas. Ce coup d'arquebuse, monseigneur, prouve mieux que toute autre
+chose combien il faut se défier des accidents. A la cour, en effet,
+tout le monde connaît votre adresse, monseigneur. Jamais Votre Altesse
+ne manque son coup, et vous avez dû être bien étonné d'avoir manqué le
+vôtre, surtout lorsque la malveillance a propagé que cette chute du
+roi sous son cheval pouvait causer sa mort, si le roi de Navarre
+n'avait si heureusement mis à mort le sanglier que Votre Altesse avait
+manqué, elle.
+
+--Eh bien, mais, dit le duc d'Anjou en essayant de reprendre
+l'assurance que l'ironie du duc de Guise venait de battre si
+cruellement en brèche, quel intérêt avais-je donc à la mort du roi mon
+frère, puisque le successeur de Charles IX devait se nommer Henri III?
+
+--Un instant, monseigneur, entendons-nous: il y avait déjà un trône
+vacant, celui de Pologne. La mort du roi Charles IX en laissait un
+autre, celui de France. Sans doute, je le sais bien, votre frère aîné
+eût incontestablement choisi le trône de France. Mais c'était encore
+un pis-aller fort désirable que le trône de Pologne; il y a bien des
+gens qui, à ce qu'on m'assure, ont ambitionné le pauvre petit trônelet
+du roi de Navarre. Puis, d'ailleurs, cela vous rapprochait toujours
+d'un degré, et c'était alors à vous que profitaient les accidents. Le
+roi Henri III est bien revenu de Varsovie en dix jours, pourquoi
+n'eussiez-vous pas fait, en cas d'accident toujours, ce qu'a fait le
+roi Henri III?
+
+Henri III regarda Chicot, qui à son tour regarda le roi, non plus avec
+cette expression de malice et de sarcasme qu'on lisait d'ordinaire
+dans l'oeil du fou, mais avec un intérêt presque tendre qui s'effaça
+presque aussitôt sur son visage bronzé par le soleil du Midi.
+
+--Que concluez-vous, duc? demanda alors le duc d'Anjou, mettant ou
+plutôt essayant de mettre fin à cet entretien dans lequel venait de
+percer tout le mécontentement du duc de Guise.
+
+--Monseigneur, je conclus que chaque roi a son accident, comme nous
+l'avons dit tout à l'heure. Or vous, vous êtes l'accident inévitable
+du roi Henri III, surtout si vous êtes chef de la Ligue, attendu
+qu'être chef de la Ligue, c'est presque être le roi du roi, sans
+compter qu'en vous faisant chef de la Ligue vous supprimez l'accident
+du règne prochain de Votre Altesse, c'est-à-dire le Béarnais.
+
+--Prochain! l'entends-tu? s'écria Henri III.
+
+--Ventre de biche! je le crois bien que j'entends! dit Chicot.
+
+--Ainsi... dit le duc de Guise.
+
+--Ainsi, répéta le duc d'Anjou, j'accepterai, c'est votre avis,
+n'est-ce pas?
+
+--Comment donc! dit le prince lorrain, je vous en supplie d'accepter,
+monseigneur.
+
+--Et vous, ce soir?
+
+--Oh! soyez tranquille, depuis ce matin mes hommes sont en campagne,
+et ce soir Paris sera curieux.
+
+--Que fait-on donc ce soir à Paris? demanda Henri.
+
+--Comment! tu ne devines pas?
+
+--Non.
+
+--Oh! que tu es niais, mon fils! Ce soir on signe la Ligue,
+publiquement, s'entend, car il y a longtemps qu'on la signe et qu'on
+la ressigne en cachette; on n'attendait que ton aveu; tu l'as donné ce
+matin, et l'on signe ce soir, ventre de biche! Tu le vois, Henri, tes
+accidents, car tu en as deux, toi...--Tes accidents ne perdent pas de
+temps.
+
+--C'est bien, dit le duc d'Anjou: à ce soir, duc.
+
+--Oui, à ce soir, dit Henri.
+
+--Comment, reprit Chicot, tu t'exposeras à courir les rues de la
+capitale ce soir, Henri?
+
+--Sans doute.
+
+--Tu as tort, Henri.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Gare les accidents!
+
+--Je serai bien accompagné, sois tranquille; d'ailleurs, viens avec
+moi.
+
+--Allons donc, tu me prends pour un huguenot, mon fils, non pas. Je
+suis bon catholique, moi, et je veux signer la Ligue, et cela plutôt
+dix fois qu'une, plutôt cent fois que dix.
+
+Les voix du duc d'Anjou et du duc de Guise s'éteignirent.
+
+--Encore un mot, dit le roi en arrêtant Chicot, qui tendait à
+s'éloigner:--Que penses-tu de tout ceci?
+
+--Je pense que chacun des rois vos prédécesseurs ignorait son
+accident: Henri II n'avait pas prévu l'oeil; François II n'avait pas
+prévu l'oreille; Antoine de Bourbon n'avait pas prévu l'épaule; Jeanne
+d'Albret n'avait pas prévu le nez; Charles IX n'avait pas prévu la
+bouche. Vous avez donc un grand avantage sur eux, maître Henri, car,
+ventre de biche! vous connaissez votre frère, n'est-ce pas, sire?
+
+--Oui, dit Henri, et par la mordieu! avant peu on s'en apercevra.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+
+LA SOIRÉE DE LA LIGUE.
+
+
+Paris, tel que nous le connaissons, n'a plus dans ses fêtes qu'un
+bruit plus ou moins grand, qu'une foule plus ou moins considérable;
+mais c'est toujours le même bruit; c'est toujours la même foule; le
+Paris d'autrefois avait plus que cela. Le coup d'oeil était beau, à
+travers ces rues étroites, au pied de ces maisons à balcons, à
+poutrelles et à pignons, dont chacune avait son caractère, de voir les
+myriades de gens pressés qui se ruaient vers un même point, occupés en
+chemin de se regarder, de s'admirer, de se huer les uns les autres, à
+cause de l'étrangeté de celui-ci ou de celui-là. C'est qu'autrefois
+habits, armes, langage, geste, voix, allure, tout faisait un détail
+curieux, et ces mille détails assemblés sur un seul point composaient
+un tout des plus intéressants.
+
+Or voilà ce qu'était Paris, à huit heures du soir, le jour où M. de
+Guise, après sa visite au roi et sa conversation avec M. le duc
+d'Anjou, imagina de faire signer la Ligue aux bourgeois de la bonne
+ville, capitale du royaume.
+
+Une foule de bourgeois vêtus de leurs plus beaux habits, comme pour
+une fête, ou couverts de leurs plus belles armes, comme pour une revue
+ou un combat, se dirigeaient vers les églises: la contenance de tous
+ces hommes mus par un même sentiment, et marchant vers un même but,
+était à la fois joyeuse et menaçante, surtout lorsqu'ils passaient
+devant un poste de Suisses ou de chevau-légers. Cette contenance, et
+notamment les cris, les huées et les bravades qui l'accompagnaient,
+eussent donné de l'inquiétude à M. de Morvilliers, si ce magistrat
+n'eût connu ses bons Parisiens, gens railleurs et agaçants, mais
+incapables de faire du mal les premiers, à moins qu'un méchant ami ne
+les y pousse, ou qu'un ennemi imprudent ne les provoque.
+
+Ce qui ajoutait encore au bruit que faisait cette foule, et surtout à
+la variété du coup d'oeil qu'elle présentait, c'est que beaucoup de
+femmes, dédaignant de garder la maison pendant un si grand jour,
+avaient, de gré ou de force, suivi leurs maris; quelques-unes avaient
+fait mieux encore: elles avaient amené la kyrielle de leurs enfants;
+et c'était une chose curieuse à voir que ces marmots attelés aux
+monstrueux mousquets, aux sabres gigantesques ou aux terribles
+hallebardes de leurs pères. En effet, dans tous les temps, dans toutes
+les époques, dans tous les siècles, le gamin de Paris aima toujours à
+traîner une arme quand il ne pouvait pas encore la porter, ou à
+l'admirer chez autrui quand il ne peut pas la traîner lui-même.
+
+De temps en temps un groupe, plus animé que les autres, faisait voir
+le jour aux vieilles épées en les tirant du fourreau: c'était surtout
+lorsqu'on passait devant quelque logis flairant son huguenot que cette
+démonstration hostile avait lieu. Alors les enfants criaient à
+tue-tête: «A la Saint-Barthélemy!... my! my!» tandis que les pères
+criaient: «Aux fagots les parpaillots! aux fagots! aux fagots!»
+
+Ces cris attiraient d'abord aux croisées quelque figure pâle de
+vieille servante ou de noir ministre, et causaient ensuite un bruit de
+verrous à la porte de la rue. Alors le bourgeois, heureux et fier
+d'avoir, comme le lièvre de la Fontaine, fait peur à plus poltron que
+soi, continuait son chemin triomphal et colportait en d'autres lieux
+sa bruyante et inoffensive menace.
+
+Mais c'était rue de l'Arbre-Sec surtout que le rassemblement était le
+plus considérable. La rue était littéralement interceptée, et la foule
+se portait, pressée et tumultueuse, vers un falot brillant, suspendu
+au-dessous d'une enseigne, que bon nombre de nos lecteurs
+reconnaîtront quand nous leur dirons que cette enseigne représentait
+un poulet au naturel tournant sur fond d'azur, avec cette légende: A
+la Belle-Étoile.
+
+Au seuil de ce logis, un homme remarquable par son bonnet de coton
+carré, selon la mode de l'époque, lequel recouvrait une tête
+parfaitement chauve, pérorait et argumentait. D'une main ce personnage
+brandissait une épée nue, et de l'autre il agitait un registre aux
+feuilles à demi couvertes déjà de signatures, en criant:
+
+--Venez, venez, braves catholiques; entrez à l'hôtellerie de la
+Belle-Étoile, où vous trouverez bon vin et bon visage; venez, le
+moment est propice; cette nuit, les bons seront séparés des méchants;
+demain matin, l'on connaîtra le bon grain et l'on connaîtra l'ivraie;
+venez, messieurs: vous qui savez écrire, venez et écrivez; vous qui ne
+savez pas écrire, venez encore et confiez vos noms et vos prénoms,
+soit à moi maître la Hurière, soit à mon aide M. Croquentin.
+
+En effet, M. Croquentin, jeune drôle du Périgord, vêtu de blanc comme
+Éliacin, et le corps entouré d'une corde dans laquelle un couteau et
+une écritoire se disputaient l'espace compris entre la dernière et
+l'avant-dernière côte, M. Croquentin, disons-nous, écrivait d'avance
+les noms de ses voisins, et en tête celui de son respectable patron,
+maître la Hurière.
+
+--Messieurs, c'est pour la messe! criait à tue-tête l'aubergiste de la
+Belle-Étoile; messieurs, c'est pour la sainte religion!
+
+--Vive la sainte religion, messieurs! vive la messe! Ah!...
+
+Et il étranglait d'émotion et de lassitude, car cet enthousiasme
+durait depuis quatre heures de l'après-midi.
+
+Il en résultait que beaucoup de gens, animés du même zèle, signaient
+sur le registre de maître la Hurière s'ils savaient écrire, et
+livraient leurs noms à Croquentin s'ils ne le savaient pas.
+
+La chose était d'autant plus flatteuse pour la Hurière, que le
+voisinage de Saint-Germain-l'Auxerrois lui faisait une terrible
+concurrence, mais heureusement les fidèles étaient nombreux à cette
+époque, et les deux établissements, au lieu de se nuire,
+s'alimentaient: ceux qui n'avaient pas pu pénétrer dans l'église pour
+aller déposer leurs noms sur le maître-autel où l'on signait tâchaient
+de se glisser jusqu'aux tréteaux où la Hurière tenait son double
+secrétariat, et ceux qui avaient échoué au double secrétariat de la
+Hurière gardaient l'espérance d'être plus heureux à
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Quand le registre de la Hurière et celui de Croquentin furent pleins
+tous deux, le maître de la Belle-Étoile en fit incontinent demander
+deux autres, afin qu'il n'y eût aucune interruption dans les
+signatures, et les invitations recommencèrent de plus belle de la part
+de l'hôtelier et de son chef, fier de ce premier résultat, qui devait
+faire enfin à maître la Hurière, dans l'esprit de M. de Guise, la
+haute position à laquelle il aspirait depuis si longtemps.
+
+Tandis que les signataires des nouveaux registres se livraient aux
+élans d'un zèle qui allait sans cesse s'augmentant, et refluaient,
+comme nous l'avons dit, d'une rue et même d'un quartier à l'autre, on
+vit arriver, à travers la foule, un homme de haute taille, lequel, se
+frayant un passage en distribuant bon nombre de bourrades et de coups
+de pieds, parvint jusqu'au registre de M. Croquentin.
+
+Arrivé là, il prit la plume des mains d'un honnête bourgeois qui
+venait d'apposer sa signature ornée d'un parafe tremblotant, et traça
+son nom en lettres d'un demi-pouce sur une page toute blanche qui se
+trouva noire du coup, et sabrant un héroïque parafe enjolivé
+d'éclaboussure et tortillé comme le labyrinthe de Dédale, il passa la
+plume à un aspirant qui faisait queue derrière lui.
+
+--Chicot! lut le futur signataire. Peste, voici un monsieur qui écrit
+superbement.
+
+Chicot, car c'était lui, qui, n'ayant pas, comme nous l'avons vu,
+voulu accompagner Henri, courait la Ligue pour son propre compte.
+Chicot, après avoir fait acte de présence au registre de M.
+Croquentin, passa aussitôt à celui de maître la Hurière. Celui-ci
+avait vu la flamboyante signature, et il avait envié pour lui un si
+glorieux parafe. Chicot fut donc reçu, non pas à bras ouverts, mais à
+registre ouvert, et, prenant la plume d'un marchand de laine de la rue
+de Béthisy, il écrivit une seconde fois son nom avec une griffe cent
+fois plus magnifique encore que la première; après quoi il demanda à
+la Hurière s'il n'avait pas un troisième registre.
+
+La Hurière n'entendait pas raillerie: c'était un mauvais hôte hors de
+son auberge. Il regarda Chicot de travers, Chicot le regarda en face.
+La Hurière murmura le nom de parpaillot; Chicot mâchonna celui de
+gargotier. La Hurière lâcha son registre pour porter la main à son
+épée; Chicot déposa la plume pour être à même de tirer la sienne du
+fourreau; enfin, selon toute probabilité, la scène allait se terminer
+par quelques estocades dont l'hôtelier de la Belle-Étoile eût, sans
+aucun doute, été le mauvais marchand, lorsque Chicot se sentit pincé
+au coude et se retourna.
+
+Celui qui le pinçait, c'était le roi, déguisé en simple bourgeois, et
+ayant à ses côtés Quélus et Maugiron, déguisés comme lui, et portant,
+outre leur rapière, chacun une arquebuse sur l'épaule.
+
+--Eh bien! eh bien! dit le roi, qu'y a-t-il? de bons catholiques qui
+se disputent entre eux! par la mordieu! c'est d'un mauvais exemple.
+
+--Mon gentilhomme, dit Chicot sans faire semblant de reconnaître
+Henri, prenez-vous-en à qui de droit; voilà un maraud qui braille
+après les passants pour qu'on signe sur son registre, et, quand on a
+signé, il braille plus haut encore.
+
+L'attention de la Hurière fut détournée par de nouveaux amateurs, et
+une bousculade sépara de l'établissement du fanatique hôtelier Chicot,
+le roi et les mignons, qui se trouvèrent dominer l'assemblée, montés
+qu'ils étaient sur le seuil d'une porte.
+
+--Quel feu! dit Henri, et qu'il fait bon ce soir pour la religion dans
+les rues de ma bonne ville!
+
+--Oui, sire; mais il fait mauvais pour les hérétiques, et Votre
+Majesté sait qu'on la tient pour telle. Regardez à gauche encore, là,
+bien, que voyez-vous?
+
+--Ah! ah! la large face de M. de Mayenne et le museau pointu du
+cardinal!
+
+--Chut, sire; on joue à coup sûr quand on sait où sont nos ennemis et
+que nos ennemis ne savent point où nous sommes.
+
+--Crois-tu donc que j'aie quelque chose à craindre?
+
+--Eh, bon Dieu! dans une foule comme celle-ci, on ne peut répondre de
+rien. On a un couteau tout ouvert dans sa poche, ce couteau entre
+ingénument dans le ventre du voisin, sans savoir ce qu'il fait, par
+ignorance; le voisin pousse un juron et rend l'âme. Tournons d'un
+autre côté, sire.
+
+--Ai-je été vu?
+
+--Je ne crois pas; mais vous le serez indubitablement si vous restez
+plus longtemps ici.
+
+--Vive la messe! vive la messe! cria un flot de peuple qui venait des
+halles et s'engouffrait, comme une marée qui monte, dans la rue de
+l'Arbre-Sec.
+
+--Vive M. de Guise! vive le cardinal! vive M. de Mayenne! répondit la
+foule stationnant à la porte de la Hurière, laquelle venait de
+reconnaître les deux princes lorrains.
+
+--Oh! oh! quels sont ces cris? dit Henri III en fronçant le sourcil.
+
+--Ce sont des cris qui prouvent que chacun est bien à sa place et
+devrait y rester: M. de Guise dans les rues et vous au Louvre; allez
+au Louvre, sire, allez au Louvre.
+
+--Viens-tu avec nous?
+
+--Moi? oh! non pas! tu n'as pas besoin de moi, mon fils, tu as tes
+gardes du corps ordinaires. En avant, Quélus! en avant, Maugiron! Moi,
+je veux voir le spectacle jusqu'au bout. Je le trouve curieux, sinon
+amusant.
+
+--Où vas-tu?
+
+--Je vais mettre mon nom sur les autres registres. Je veux que demain
+il y ait mille autographes de moi qui courent les rues de Paris. Nous
+voilà sur le quai, bonsoir, mon fils; tire à droite, je tirerai à
+gauche; chacun son chemin; je cours à Saint-Merry entendre un fameux
+prédicateur.
+
+--Oh! oh! qu'est-ce encore que ce bruit? dit tout à coup le roi, et
+pourquoi court-on ainsi du côté du pont Neuf?
+
+Chicot se haussa sur la pointe des pieds, mais il ne put rien voir
+qu'une masse de peuple criant, hurlant, se bousculant, et qui
+paraissait porter quelqu'un ou quelque chose en triomphe.
+
+Tout à coup les ondes du populaire s'ouvrirent au moment où le quai,
+en s'élargissant en face de la rue des Lavandières, permit à la foule
+de se répandre à droite et à gauche, et, comme le monstre apporté par
+le flot jusqu'aux pieds d'Hippolyte, un homme, qui semblait être le
+personnage principal de cette scène burlesque, fut poussé par ces
+vagues humaines jusqu'aux pieds du roi.
+
+Cet homme était un moine monté sur un âne; le moine parlait et
+gesticulait.
+
+L'âne brayait.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot, sitôt qu'il eut distingué l'homme et
+l'animal qui venaient d'entrer en scène l'un portant l'autre: je te
+parlais d'un fameux prédicateur qui prêchait à Saint-Merry; il n'est
+plus nécessaire d'aller si loin; écoute un peu celui-là.
+
+--Un prédicateur à âne? dit Quélus.
+
+--Pourquoi pas? mon fils.
+
+--Mais c'est Silène! dit Maugiron.
+
+--Lequel est le prédicateur? dit Henri, ils parlent tous deux en même
+temps.
+
+--C'est celui du bas qui est le plus éloquent, dit Chicot; mais c'est
+celui du haut qui parle le mieux le français; écoute, Henri, écoute.
+
+--Silence! cria-t-on de tous côtés, silence!
+
+--Silence! cria Chicot d'une voix qui domina toutes les voix.
+
+Chacun se tut. On fit cercle autour du moine et de l'âne. Le moine
+entama l'exorde:
+
+--Mes frères, dit-il, Paris est une superbe ville; Paris est l'orgueil
+du royaume de France, et les Parisiens sont un peuple de gens
+spirituels, la chanson le dit. Et le moine se mit à chanter à pleine
+gorge:
+
+ Parisien, mon bel ami,
+ Que tu sais de sciences!
+
+Mais à ces mots, ou plutôt à cet air, l'âne mêla son accompagnement si
+haut et avec tant d'acharnement, qu'il coupa la parole à son cavalier.
+
+Le peuple éclata de rire.
+
+--Tais-toi, Panurge, tais-toi donc, cria le moine, tu parleras à ton
+tour; mais laisse-moi parler le premier.
+
+L'âne se tut.
+
+--Mes frères, continua le prédicateur, la terre est une vallée de
+douleur où l'homme, pour la plupart du temps, ne peut se désaltérer
+qu'avec ses larmes.
+
+--Mais il est ivre mort! dit le roi.
+
+--Parbleu! fit Chicot.
+
+--Moi qui vous parle, continua le moine, tel que vous me voyez, je
+reviens d'exil comme les Hébreux, et depuis huit jours nous ne vivons
+que d'aumônes et de privations, Panurge et moi.
+
+--Qu'est-ce que Panurge? demanda le roi.
+
+--Le supérieur de son couvent, selon toute probabilité, dit Chicot.
+Mais laisse-moi écouter, le bonhomme me touche.
+
+--Qui m'a valu cela, mes amis? C'est Hérodes. Vous savez de quel
+Hérodes je veux parler.
+
+--Et toi aussi, mon fils, dit Chicot, je t'ai expliqué l'anagramme.
+
+--Drôle!
+
+--A qui parles-tu, à moi, au moine ou à l'âne?
+
+--A tous les trois.
+
+--Mes frères, continua le moine, voici mon âne que j'aime comme une
+brebis; il vous dira que nous sommes venus de Villeneuve-le-Roi ici en
+trois jours pour assister à la grande solennité de ce soir, et comment
+sommes-nous venus?
+
+ La bourse vide,
+ Le gosier sec.
+
+Mais rien ne nous a coûté, à Panurge et à moi.
+
+--Mais qui diable appelle-t-il donc Panurge? demanda Henri, que ce nom
+pantagruélique préoccupait.
+
+--Nous sommes donc venus, continua le moine, et nous sommes arrivés
+pour voir ce qui se passe; seulement, nous voyons, mais nous ne
+comprenons pas. Que se passe-t-il, mes frères? Est-ce aujourd'hui
+qu'on dépose Hérodes? est-ce aujourd'hui que l'on met frère Henri dans
+un couvent?
+
+--Oh! oh! dit Quélus, j'ai bien envie de mettre cette grosse futaille
+en perce; qu'en dis-tu, Maugiron?
+
+--Bah! dit Chicot, tu te fâches pour si peu, Quélus? Est-ce que le roi
+ne s'y met pas tous les jours, dans un couvent? Crois-moi donc, Henri,
+si on ne te fait que cela, tu n'auras pas à te plaindre, n'est-ce pas,
+Panurge?
+
+L'âne, interpellé par son nom, dressa les oreilles et se mit à braire
+d'une façon terrible.
+
+--Oh! Panurge; oh! dit le moine, avez-vous des passions? Messieurs,
+continua-t-il, je suis sorti de Paris avec deux compagnons de route:
+Panurge, qui est mon âne, et M. Chicot, qui est le fou de Sa Majesté.
+Messieurs, pouvez-vous me dire ce qu'est devenu mon ami Chicot?
+
+Chicot fit la grimace.
+
+--Ah! dit le roi, c'est ton ami?
+
+Quélus et Maugiron éclatèrent de rire.
+
+--Il est beau, continua le roi, ton ami, et respectable surtout;
+comment l'appelle-t-on?
+
+--C'est Gorenflot, Henri; tu sais ce cher Gorenflot dont M. de
+Morvilliers t'a déjà touché deux mots.
+
+--L'incendiaire de Sainte-Geneviève?
+
+--Lui-même.
+
+--En ce cas, je vais le faire pendre.
+
+--Impossible!
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il n'a pas de cou.
+
+--Mes frères, continua Gorenflot, mes frères, vous voyez un véritable
+martyr. Mes frères, c'est ma cause que l'on défend en ce moment, ou
+plutôt c'est celle de tous les bons catholiques. Vous ne savez pas ce
+qui se passe en province et ce que brassent les huguenots. Nous avons
+été obligés d'en tuer un à Lyon qui prêchait la révolte. Tant qu'il en
+restera une seule couvée par toute la France, les bons coeurs n'auront
+pas un instant de tranquillité. Exterminons donc les huguenots. Aux
+armes, mes frères, aux armes!
+
+Plusieurs voix répétèrent: Aux armes!
+
+--Par la mordieu! dit le roi, fais taire ce soûlard, ou il va nous
+faire une seconde Saint-Barthélemy.
+
+--Attends, attends, dit Chicot.
+
+Et, prenant une sarbacane des mains de Quélus, il passa derrière le
+moine et lui allongea de toute sa force un coup de l'instrument creux
+et sonore sur l'omoplate.
+
+--Au meurtre! cria le moine.
+
+--Tiens! c'est toi! dit Chicot en passant sa tête sous le bras du
+moine; comment vas-tu, frocard?
+
+--A mon aide, monsieur Chicot, à mon aide, s'écria Gorenflot, les
+ennemis de la foi veulent m'assassiner; mais je ne mourrai pas sans
+que ma voix se fasse entendre. Au feu les huguenots! aux fagots le
+Béarnais!
+
+--Veux-tu te taire, animal!
+
+--Au diable les Gascons! continua le moine. En ce moment, un second
+coup, non pas de sarbacane, mais de bâton, tomba sur l'autre épaule de
+Gorenflot, qui, cette fois, poussa véritablement un cri de douleur.
+
+Chicot, étonné, regarda autour de lui; mais il ne vit que le bâton. Le
+coup avait été détaché par un homme qui venait de se perdre dans la
+foule, après avoir administré cette correction volante à frère
+Gorenflot.
+
+--Oh! oh! dit Chicot, qui diable nous venge ainsi? Serait-ce quelque
+enfant du pays? Il faut que je m'en assure.
+
+Et il se mit à courir après l'homme au bâton, qui se glissait le long
+du quai, escorté d'un seul compagnon.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LA RUE DE LA FERRONNERIE.
+
+
+Chicot avait de bonnes jambes, et il s'en fût servi avec avantage pour
+rejoindre l'homme qui venait de bâtonner Gorenflot, si quelque chose
+d'étrange dans la tournure de cet homme, et surtout dans celle de son
+compagnon, ne lui eût fait comprendre qu'il y avait danger à provoquer
+brusquement une reconnaissance qu'ils paraissaient vouloir éviter. En
+effet, les deux fuyards cherchaient visiblement à se perdre dans la
+foule, ne se détournant qu'aux angles des rues pour s'assurer qu'ils
+n'étaient pas suivis.
+
+Chicot songea qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de n'avoir pas
+l'air de les suivre: c'était de les précéder. Tous deux regagnaient la
+rue Saint-Honoré par la rue de la Monnaie et la rue Tirechappe: au
+coin de cette dernière, il les dépassa, et, toujours courant, il alla
+s'embusquer au bout de la rue des Bourdonnais.
+
+Les deux hommes remontaient la rue Saint-Honoré, longeant les maisons
+du côté de la halle au blé, et, le chapeau rabattu sur les sourcils,
+le manteau drapé jusqu'aux yeux, marchaient d'un pas pressé, et qui
+avait quelque chose de militaire, vers la rue de la Ferronnerie.
+Chicot continua de les précéder.
+
+Au coin de la rue de la Ferronnerie, les deux hommes s'arrêtèrent de
+nouveau pour jeter un dernier regard autour d'eux.
+
+Pendant ce temps, Chicot avait continué de gagner du terrain et était
+arrivé, lui, au milieu de la rue.
+
+Au milieu de la rue, et en face d'une maison qui semblait prête à
+tomber en ruines, tant elle était vieille, stationnait une litière
+attelée de deux chevaux massifs. Chicot jeta un coup d'oeil autour de
+lui, vit le conducteur endormi sur le devant, une femme paraissant
+inquiète et collant son visage à la jalousie; une illumination lui
+vint que la litière attendait les deux hommes; il tourna derrière
+elle, et, protégé par son ombre combinée avec celle de la maison, il
+se glissa sous un large banc de pierre, lequel servait d'étalage aux
+marchands de légumes qui, deux fois par semaine, faisaient, à cette
+époque, un marché rue de la Ferronnerie.
+
+A peine y était-il blotti, qu'il vit apparaître les deux hommes à la
+tête des chevaux, où de nouveau ils s'arrêtèrent inquiets; un d'eux
+alors réveilla le cocher, et, comme il avait le sommeil dur, celui-là
+laissa échapper un _cap dé diou_ des mieux accentués, tandis que
+l'autre, plus impatient encore, lui piquait le derrière avec la pointe
+de son poignard.
+
+--Oh! oh! dit Chicot, je ne m'étais donc pas trompé: c'étaient des
+compatriotes; cela ne m'étonne plus qu'ils aient si bien étrillé
+Gorenflot parce qu'il disait du mal des Gascons.
+
+La jeune femme, reconnaissant à son tour les deux hommes pour ceux
+qu'elle attendait, se pencha rapidement hors de la portière de la
+lourde machine. Chicot alors l'aperçut plus distinctement: elle
+pouvait avoir de vingt à vingt-deux ans; elle était fort belle et fort
+pâle; et, s'il eût fait jour, à la moite vapeur qui humectait ses
+cheveux d'un blond doré et ses yeux cerclés de noir, à ses mains d'un
+blanc mat, à l'attitude languissante de tout son corps, on eût pu
+reconnaître qu'elle était en proie à un état de maladie dont ses
+fréquentes défaillances et l'arrondissement de sa taille eussent bien
+vite donné le secret.
+
+Mais de tout cela Chicot ne vit que trois choses: c'est qu'elle était
+jeune, pâle et blonde.
+
+Les deux hommes s'approchèrent de la litière, et se trouvèrent
+naturellement placés entre elle et le banc sous lequel Chicot s'était
+tapi.
+
+Le plus grand des deux prit à deux mains la main blanche que la dame
+lui tendait par l'ouverture de la litière, et, posant le pied sur le
+marchepied et les deux bras sur la portière:
+
+--Eh bien! ma mie, demanda-t-il à la dame, mon petit coeur, mon
+mignon, comment allons-nous?
+
+La dame répondit en secouant la tête avec un triste sourire et en
+montrant son flacon de sels.
+
+--Encore des faiblesses, ventre-saint-gris! Que je vous en voudrais
+d'être malade ainsi, mon cher amour, si je n'avais pas votre douce
+maladie à me reprocher!
+
+--Et pourquoi diable aussi emmenez-vous madame à Paris? dit l'autre
+homme assez rudement: c'est une malédiction, par ma foi, qu'il faut
+que vous ayez toujours ainsi quelque jupe cousue à votre pourpoint.
+
+--Eh! cher Agrippa, dit celui des deux hommes qui avait parlé le
+premier, et qui paraissait le mari ou l'amant de la dame, c'est une si
+grande douleur que de se séparer de ce qu'on aime!
+
+Et il échangea avec la dame un regard plein d'amoureuse langueur.
+
+--Cordioux! vous me damnez, sur mon âme, quand je vous entends parler,
+reprit l'aigre compagnon; êtes-vous donc venu à Paris pour faire
+l'amour, beau vert-galant? Il me semble cependant que le Béarn est
+assez grand pour vos promenades sentimentales, sans pousser ces
+promenades jusqu'à la Babylone où vous avez failli vingt fois nous
+faire éreinter ce soir. Retournez là-bas, si vous voulez mugueter aux
+rideaux des litières; mais ici, mordioux! ne faites d'autres intrigues
+que des intrigues politiques, mon maître.
+
+Chicot, à ce mot de maître, eût bien voulu lever la tête; mais il ne
+pouvait guère, sans être vu, risquer un pareil mouvement.
+
+--Laissez-le gronder, ma mie, et ne vous inquiétez point de ce qu'il
+dit. Je crois qu'il tomberait malade comme vous, et qu'il aurait,
+comme vous, des vapeurs et des défaillances s'il ne grondait plus.
+
+--Mais au moins, ventre-saint-gris, comme vous dites, s'écria le
+marronneur, montez dans la litière, si vous voulez dire des tendresses
+à madame, et vous risquerez moins d'être reconnu qu'en vous tenant
+ainsi dans la rue.
+
+--Tu as raison, Agrippa, dit le Gascon amoureux. Et vous voyez, ma
+mie, qu'il n'est pas de si mauvais conseil qu'il en a l'air. Là,
+faites-moi place, mon mignon, si vous permettez toutefois que, ne
+pouvant me tenir à vos genoux, je m'asseye à vos côtés.
+
+--Non-seulement je le permets, sire, répondit la jeune dame, mais je
+le désire ardemment,
+
+--Sire, murmura Chicot, qui, emporté par un mouvement irréfléchi,
+voulait lever la tête et se la heurta douloureusement au banc de grès;
+sire! que dit-elle donc là?
+
+Mais, pendant ce temps, l'amant heureux profitait de la permission
+donnée, et l'on entendait le plancher du chariot grincer sous un
+nouveau poids.
+
+Puis le bruit d'un long et tendre baiser succéda au grincement.
+
+--Mordioux! s'écria le compagnon demeuré en dehors de la litière,
+l'homme est en vérité un bien stupide animal.
+
+--Je veux être pendu si j'y comprends quelque chose, murmura Chicot;
+mais attendons: tout vient à point pour qui sait attendre.
+
+--Oh! que je suis heureux! continua, sans s'inquiéter le moins du
+monde des impatiences de son ami, auxquelles d'ailleurs il semblait
+depuis longtemps habitué, celui qu'on appelait sire;
+ventre-saint-gris, aujourd'hui est un beau jour. Voici mes bons
+Parisiens, qui m'exècrent de toute leur âme et qui me tueraient sans
+miséricorde s'ils savaient où me venir prendre pour cela; voici mes
+Parisiens qui travaillent de leur mieux à m'aplanir le chemin du
+trône, et j'ai dans mes bras la femme que j'aime. Où sommes-nous,
+d'Aubigné? je veux, quand je serai roi, faire élever, à cet endroit
+même, une statue au génie du Béarnais.
+
+--Du Béarn....
+
+Chicot s'arrêta; il venait de se faire une deuxième bosse juxtaposée à
+la première.
+
+--Nous sommes dans la rue de la Ferronnerie, sire, et il n'y flaire
+pas bon, dit d'Aubigné, qui, toujours de mauvaise humeur, s'en prenait
+aux choses quand il était las de s'en prendre aux hommes.
+
+--Il me semble, continua Henri, car nos lecteurs ont sans doute
+reconnu déjà le roi de Navarre; il me semble que j'embrasse clairement
+toute ma vie, que je me vois roi, que je me sens sur le trône, fort et
+puissant, mais peut-être moins aimé que je ne le suis à cette heure,
+et que mon regard plonge dans l'avenir jusqu'à l'heure de ma mort. Oh!
+mes amours, répétez-moi encore que vous m'aimez, car, à votre voix,
+mon coeur se fond.
+
+Et le Béarnais, dans un sentiment de mélancolie qui parfois
+l'envahissait, laissa, avec un profond soupir, tomber sa tête sur
+l'épaule de sa maîtresse.
+
+--Oh! mon Dieu! dit la jeune femme effrayée, tous trouvez-vous mal,
+sire?
+
+--Bon! il ne manquerait plus que cela, dit d'Aubigné, beau soldat,
+beau général, beau roi qui s'évanouit.
+
+--Non, ma mie, rassurez-vous, dit Henri, si je m'évanouissais près de
+vous, ce serait de bonheur.
+
+--En vérité, sire, dit d'Aubigné, je ne sais pas pourquoi vous signez
+Henri de Navarre, vous devriez signer Ronsard ou Clément Marot.
+Cordioux! comment donc faites-vous si mauvais ménage avec madame
+Margot, étant tous deux si tendres à la poésie?
+
+--Ah! d'Aubigné! par grâce, ne parle pas de ma femme.
+Ventre-sans-gris! tu sais le proverbe: si nous allions la rencontrer?
+
+--Bien qu'elle soit en Navarre, n'est-ce pas? dit d'Aubigné.
+
+--Ventre-saint-gris! est-ce que je n'y suis pas aussi, moi, en
+Navarre? est-ce que je ne suis pas censé y être, du moins? Tiens,
+Agrippa, tu m'as donné le frisson; monte et rentrons.
+
+--Ma foi non, dit d'Aubigné, marchez, je vous suivrai par derrière; je
+vous gênerais, et, ce qui pis est, vous me gêneriez.
+
+--Ferme donc la portière, ours du Béarn, et fais ce que tu voudras,
+dit Henri.
+
+Puis, s'adressant au cocher:
+
+--Lavarenne, où tu sais! dit-il.
+
+La litière s'éloigna lentement, suivi de d'Aubigné, qui, tout en
+gourmandant l'ami, avait voulu veiller sur le roi.
+
+Ce départ délivrait Chicot d'une appréhension terrible, car, après une
+telle conversation avec Henri, d'Aubigné n'était pas homme à laisser
+vivre l'imprudent qui l'aurait entendue.
+
+--Voyons, dit Chicot tout en sortant à quatre pattes de dessous son
+banc, faut-il que le Valois sache ce qui vient de se passer?
+
+Et Chicot se redressa pour rendre l'élasticité à ses longues jambes
+engourdies par la crampe.
+
+--Et pourquoi le saurait-il? reprit le Gascon, continuant de se parler
+à lui-même; deux hommes qui se cachent et une femme enceinte! En
+vérité, ce serait lâche. Non, je ne dirai rien; et puis, que je sois
+instruit, moi, n'est-ce pas le point important, puisqu'au bout du
+compte c'est moi qui règne?
+
+Et Chicot fit tout seul une joyeuse gambade.
+
+--C'est joli, les amoureux! continua Chicot; mais d'Aubigné a raison:
+il aime trop souvent, pour un roi _in partibus_, ce cher Henri de
+Navarre. Il y a un an, c'était pour madame de Sauve qu'il revenait à
+Paris. Aujourd'hui, il s'y fait suivre par cette charmante petite
+créature qui a des défaillances. Qui diable cela peut-il être? la
+Fosseuse, probablement. Et puis, j'y songe, si Henri de Navarre est un
+prétendant sérieux, s'il aspire au trône véritablement, le pauvre
+garçon, il doit penser un peu à détruire son ennemi le Balafré, son
+ennemi le cardinal de Guise, et son ennemi ce cher duc de Mayenne. Eh
+bien! je l'aime, moi, le Béarnais, et je suis sûr qu'il jouera un jour
+ou l'autre quelque mauvais tour à cet affreux boucher lorrain.
+Décidément, je ne soufflerai pas le mot de ce que j'ai vu et entendu.
+
+En ce moment, une bande de ligueurs ivres passa en criant: «Vive la
+messe, mort au Béarnais! au bûcher les huguenots! aux fagots les
+hérétiques!»
+
+Cependant la litière tournait l'angle du mur du cimetière des
+Saints-Innocents et passait dans les profondeurs de la rue
+Saint-Denis.
+
+--Voyons, dit Chicot, récapitulons: j'ai vu le cardinal de Guise, j'ai
+vu le duc de Mayenne, j'ai vu le roi Henri de Valois, j'ai vu le roi
+Henri de Navarre; un seul prince manque à ma collection, c'est le duc
+d'Anjou; cherchons-le jusqu'à ce que je le trouve. Voyons, où est mon
+François III? ventre de biche! j'ai soif de l'apercevoir, ce digne
+monarque.
+
+Et Chicot reprit le chemin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Chicot n'était pas le seul qui cherchât le duc d'Anjou et qui
+s'inquiétât de son absence; les Guise, eux aussi, le cherchaient de
+tous côtés, mais ils n'étaient pas plus heureux que Chicot. M. d'Anjou
+n'était pas homme à se hasarder imprudemment, et nous verrons plus
+tard quelles précautions le retenaient encore éloigné de ses amis.
+
+Un instant, Chicot crut l'avoir trouvé: c'était dans la rue Béthisy;
+un groupe nombreux s'était formé à la porte d'un marchand de vins, et
+dans ce groupe Chicot reconnut M. de Monsoreau et le Balafré.
+
+--Bon, dit-il, voici les remoras: le requin ne doit pas être loin.
+
+Chicot se trompait. M. de Monsoreau et le Balafré étaient occupés à
+verser, à la porte d'un cabaret regorgeant d'ivrognes, force rasades à
+un orateur dont ils excitaient ainsi la balbutiante éloquence.
+
+Cet orateur, c'était Gorenflot ivre mort. Gorenflot racontant son
+voyage de Lyon et son duel dans une auberge avec un effroyable suppôt
+de Calvin.
+
+M. de Guise prêtait à ce récit, dans lequel il croyait reconnaître des
+coïncidences avec le silence de Nicolas David, l'attention la plus
+soutenue.
+
+Au reste, la rue Béthisy était encombrée de monde; plusieurs
+gentilshommes ligueurs avaient attaché leurs chevaux à une espèce de
+rond-point assez commun dans la plupart des rues de cette époque.
+Chicot s'arrêta à l'extrémité du groupe qui fermait ce rond-point et
+tendit l'oreille.
+
+Gorenflot, tourbillonnant, éclatant, culbutant incessamment, renversé
+de sa chaire vivante, et remis tant bien que mal en selle sur Panurge;
+Gorenflot ne parlant plus que par saccades, mais malheureusement
+parlant encore, était le jouet de l'insistance du duc et de l'adresse
+de M. de Monsoreau, qui tiraient de lui des bribes de raison et des
+fragments d'aveux.
+
+Une pareille confession effraya le Gascon aux écoutes bien autrement
+que la présence du roi de Navarre à Paris. Il voyait venir le moment
+où Gorenflot laisserait échapper son nom, et ce nom pouvait éclaircir
+tout le mystère d'une lueur funeste. Chicot ne perdit pas de temps, il
+coupa ou dénoua les brides des chevaux qui se caressaient aux volets
+des boutiques du rond-point, et, donnant à deux ou trois d'entre eux
+de violents coups d'étrivières, il les lança au milieu de la foule,
+qui, devant leur galop et leur hennissement, s'ouvrit, rompue et
+dispersée.
+
+Gorenflot eut peur pour Panurge, les gentilshommes eurent peur pour
+eux-mêmes; l'assemblée s'ouvrit, chacun se dispersa. Le cri: «Au feu!»
+retentit, répété par une douzaine de voix. Chicot passa comme une
+flèche au milieu des groupes, et, s'approchant de Gorenflot, tout en
+lui montrant une paire d'yeux flamboyants qui commencèrent à le
+dégriser, saisit Panurge par la bride, et, au lieu de suivre la foule,
+lui tourna le dos, de sorte que ce double mouvement, fait en sens
+contraire, laissa bientôt un notable espace entre Gorenflot et le duc
+de Guise, espace que remplit à l'instant même le noyau toujours
+grossissant des curieux accourus trop tard.
+
+Alors Chicot entraîna le moine chancelant au fond du cul-de-sac formé
+par l'abside de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, et, l'adossant au
+mur, lui et Panurge, comme un statuaire eût fait d'un bas-relief qu'il
+eût voulu incruster dans la pierre:
+
+--Ah! ivrogne! lui dit-il; ah! païen! ah! traître! ah! renégat! tu
+préféreras donc toujours un pot de vin à ton ami?
+
+--Ah! monsieur Chicot! balbutia le moine.
+
+--Comment! je te nourris, infâme! continua Chicot, je t'abreuve, je
+t'emplis les poches et l'estomac, et tu trahis ton seigneur!
+
+--Ah! Chicot! dit le moine attendri.
+
+--Tu racontes mes secrets, misérable!
+
+--Cher ami!
+
+--Tais-toi! tu n'es qu'un sycophante, et tu mérites un châtiment.
+
+Le moine trapu, vigoureux, énorme, puissant comme un taureau, mais
+dompté par le repentir et surtout par le vin, vacillait sans se
+défendre, aux mains de Chicot, qui le secouait comme un ballon gonflé
+d'air.
+
+Panurge seul protestait contre la violence faite à son ami par des
+coups de pieds qui n'atteignaient personne, et que Chicot lui rendait
+en coups de bâton.
+
+--Un châtiment à moi! murmurait le moine; un châtiment à votre ami,
+cher monsieur Chicot!
+
+--Oui, oui, un châtiment, dit Chicot, et tu vas le recevoir.
+
+Et le bâton du Gascon passa pour un instant de la croupe de l'âne aux
+épaules larges et charnues du moine.
+
+--Oh! si j'étais à jeun! fit Gorenflot avec un mouvement de colère.
+
+--Tu me battrais, n'est-ce pas, ingrat? moi, ton ami?
+
+--Vous, mon ami, monsieur Chicot! et vous m'assommez.
+
+--Qui aime bien châtie bien.
+
+--Arrachez-moi donc la vie tout de suite! s'écria Gorenflot.
+
+--Je le devrais.
+
+--Oh! si j'étais à jeun! répéta le moine avec un profond gémissement.
+
+--Tu l'as déjà dit.
+
+Et Chicot redoubla de preuves d'amitié envers le pauvre genovéfain,
+qui se mit à beugler de toutes ses forces.
+
+--Allons, après le boeuf voici le veau, dit le Gascon. Çà, maintenant,
+qu'on se cramponne à Panurge et qu'on aille se coucher gentiment à _la
+Corne d'Abondance._
+
+--Je ne vois plus mon chemin, dit le moine, des yeux duquel coulaient
+de grosses larmes.
+
+--Ah! dit Chicot, si tu pleurais le vin que tu as bu, cela au moins te
+dégriserait peut-être. Mais non, il va falloir encore que je te serve
+de guide.
+
+Et Chicot se mit à tirer l'âne par la bride, tandis que le moine, se
+cramponnant des deux mains à la blatrière, faisait tous ses efforts
+pour conserver son centre de gravité.
+
+Ils traversèrent ainsi le pont aux Meuniers, la rue Saint-Barthélemy,
+le Petit-Pont, et remontèrent la rue Saint-Jacques, le moine toujours
+pleurant, le Gascon toujours tirant.
+
+Deux garçons, aides de maître Bonhomet, descendirent, sur l'ordre de
+Chicot, le moine de son âne, et le conduisirent dans le cabinet que
+nos lecteurs connaissent déjà.
+
+--C'est fait, dit maître Bonhomet en revenant.
+
+--Il est couché? demanda Chicot.
+
+--Il ronfle.
+
+--A merveille! mais, comme il se réveillera un jour ou l'autre,
+rappelez-vous que je ne veux point qu'il sache comment il est revenu
+ici, pas un mot d'explication, il ne serait même pas mal qu'il crût
+n'en être pas sorti depuis la fameuse nuit où il a fait un si grand
+esclandre dans son couvent, et qu'il prit pour un rêve ce qui lui est
+arrivé dans l'intervalle.
+
+--Il suffit, seigneur Chicot, répondit l'hôtelier; mais que lui est-il
+donc arrivé à ce pauvre moine?
+
+--Un grand malheur; il paraît qu'à Lyon il s'est pris de querelle avec
+un envoyé de M. de Mayenne, et qu'il l'a tué.
+
+--Oh! mon Dieu!... s'écria l'hôte, de sorte que....
+
+--De sorte que M. de Mayenne a juré, à ce qu'il paraît, qu'il le
+ferait rouer vif ou qu'il y perdrait son nom, répondit Chicot.
+
+--Soyez tranquille, dit Bonhomet, sous aucun prétexte il ne sortira
+d'ici.
+
+--A la bonne heure; et maintenant, continua le Gascon rassuré sur
+Gorenflot, il faut absolument que je retrouve mon duc d'Anjou,
+cherchons.
+
+Et il prit sa course vers l'hôtel de Sa Majesté François III.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LE PRINCE ET L'AMI.
+
+
+Comme on l'a vu, Chicot avait vainement cherché le duc d'Anjou par les
+rues de Paris pendant la soirée de la Ligue.
+
+Le duc de Guise, on se le rappelle, avait invité le prince à sortir:
+cette invitation avait inquiété l'ombrageuse altesse. François avait
+réfléchi, et, après réflexion, François dépassait le serpent en
+prudence.
+
+Cependant, comme son intérêt à lui-même exigeait qu'il vît de ses
+propres yeux ce qui devait se passer ce soir-là, il se décida à
+accepter l'invitation, mais il prit en même temps la résolution de ne
+mettre le pied hors de son palais que bien et dûment accompagné.
+
+De même que tout homme qui craint appelle une arme favorite à son
+secours, le duc alla chercher son épée, qui était Bussy d'Amboise.
+
+--Pour que le duc se décidât à cette démarche, il fallait que la peur
+le talonnât bien fort. Depuis sa déception à l'endroit de M. de
+Monsoreau, Bussy boudait, et François s'avouait à lui-même qu'à la
+place de Bussy, et en supposant qu'en prenant sa place il eût en même
+temps pris son courage, il aurait témoigné plus que du dépit au prince
+qui l'eût trahi d'une si cruelle façon.
+
+Au reste, Bussy, comme toutes les natures d'élite, sentait plus
+vivement la douleur que le plaisir: il est rare qu'un homme intrépide
+au danger, froid et calme en face du fer et du feu, ne succombe pas
+plus facilement qu'un lâche aux émotions d'une contrariété. Ceux que
+les femmes font pleurer le plus facilement, ce sont les hommes qui se
+font le plus craindre des hommes.
+
+Bussy dormait, pour ainsi dire, dans sa douleur: il avait vu Diane
+reçue à la cour, reconnue comme comtesse de Monsoreau, admise par la
+reine Louise au rang de ses dames d'honneur; il avait vu mille regards
+curieux dévorer cette beauté sans rivale, qu'il avait pour ainsi dire
+découverte et tirée du tombeau où elle était ensevelie. Il avait,
+pendant toute une soirée, attaché ses yeux ardents sur la jeune femme
+qui ne levait point ses yeux appesantis; et, dans tout l'éclat de
+cette fête, Bussy, injuste comme tout homme qui aime véritablement,
+Bussy, oubliant le passé et détruisant lui-même dans son esprit tous
+les fantômes de bonheur que le passé y avait fait naître, Bussy ne
+s'était pas demandé combien Diane devait souffrir de tenir ainsi ses
+yeux baissés, elle qui pouvait, en face d'elle, apercevoir un visage
+voilé par une tristesse sympathique, au milieu de toutes ces figures
+indifférentes ou sottement curieuses.
+
+--Oh! se dit Bussy à lui-même, en voyant qu'il attendait inutilement
+un regard, les femmes n'ont d'adresse et d'audace que lorsqu'il s'agit
+de tromper un tuteur, un époux ou une mère; elles sont gauches, elles
+sont lâches, lorsqu'il s'agit de payer une dette de simple
+reconnaissance; elles ont tellement peur de paraître aimer, elles
+attachent un prix si exagéré à leur moindre faveur, que, pour
+désespérer celui qui prétend à elles, elles ne regardent point, quand
+tel est leur caprice, à lui briser le coeur. Diane pouvait me dire
+franchement: «Merci de ce que vous avez fait pour moi, monsieur de
+Bussy, mais je ne vous aime pas.» J'eusse été tué du coup, ou j'en
+eusse guéri. Mais non! elle me préfère, me laisse l'aimer inutilement;
+mais elle n'y a rien gagné, car je ne l'aime plus, je la méprise.
+
+Et il s'éloigna du cercle royal, la rage dans le coeur.
+
+En ce moment, ce n'était plus cette noble figure que toutes les femmes
+regardaient avec amour et tous les hommes avec terreur: c'était un
+front terni, un oeil faux, un sourire oblique.
+
+Bussy, en sortant, se vit passer dans un grand miroir de Venise et se
+trouva lui-même insupportable à voir.
+
+--Mais je suis fou, dit-il; comment, pour une personne qui me
+dédaigne, je me rendrais odieux à cent qui me recherchent! Mais
+pourquoi me dédaigne-t-elle, ou plutôt pour qui?
+
+Est-ce pour ce long squelette à face livide, qui, toujours planté à
+dix pas d'elle, la couve sans cesse de son jaloux regard... et qui,
+lui aussi, feint de ne pas me voir? Et dire cependant que, si je le
+voulais, dans un quart d'heure, je le tiendrais muet et glacé sous mon
+genou avec dix pouces de mon épée dans le coeur; dire que, si je le
+voulais, je pourrais jeter sur cette robe blanche le sang de celui qui
+y a cousu ces fleurs; dire que, si je le voulais, ne pouvant être
+aimé, je serais au moins terrible et haï!
+
+Oh! sa haine! sa haine! plutôt que son indifférence.
+
+Oui, mais ce serait banal et mesquin: c'est ce que feraient un Quélus
+et un Maugiron, si un Quélus et un Maugiron savaient aimer. Mieux vaut
+ressembler à ce héros de Plutarque que j'ai tant admiré, à ce jeune
+Antiochus mourant d'amour, sans risquer un aveu, sans proférer une
+plainte. Oui, je me tairai! Oui, moi qui ai lutté corps à corps avec
+tous les hommes effrayants de ce siècle; moi qui ai vu Crillon, le
+brave Crillon lui-même, désarmé devant moi, et qui ai tenu sa vie à ma
+merci. Oui, j'éteindrai ma douleur et l'étoufferai dans mon âme, comme
+a fait Hercule du géant Antée, sans lui laisser toucher une seule fois
+du pied l'Espérance, sa mère. Non, rien ne m'est impossible à moi,
+Bussy, que, comme Crillon, on a surnommé le brave, et tout ce que les
+héros ont fait, je le ferai.
+
+Et, sur ces mots, il déroidit la main convulsive avec laquelle il
+déchirait sa poitrine, il essuya la sueur de son front et marcha
+lentement vers la porte; son poing allait frapper rudement la
+tapisserie: il se commanda la patience et la douceur, et il sortit, le
+sourire sur les lèvres et le calme sur le front, avec un volcan dans
+le coeur.
+
+Il est vrai que, sur sa route, il rencontra M. le duc d'Anjou et
+détourna la tête, car il sentait que toute sa fermeté d'âme ne
+pourrait aller jusqu'à sourire, et même saluer le prince qui
+l'appelait son ami et qui l'avait trahi si odieusement.
+
+En passant, le prince prononça le nom de Bussy, mais Bussy ne se
+détourna même point.
+
+Bussy rentra chez lui. Il plaça son épée sur la table, ôta son
+poignard de sa gaîne, dégrafa lui-même pourpoint et manteau, et
+s'assit dans un grand fauteuil en appuyant sa tête à l'écusson de ses
+armes qui en ornait le dossier.
+
+Ses gens le virent absorbé; ils crurent qu'il voulait reposer, et
+s'éloignèrent. Bussy ne dormait pas: il rêvait.
+
+Il passa de cette façon plusieurs heures sans s'apercevoir qu'à
+l'autre bout de la chambre un homme, assis comme lui, l'épiait
+curieusement, sans faire un geste, sans prononcer un mot, attendant,
+selon toute probabilité, l'occasion d'entrer en relation, soit par un
+mot, soit par un signe.
+
+Enfin, un frisson glacial courut sur les épaules de Bussy et fit
+vaciller ses yeux; l'observateur ne bougea point.
+
+Bientôt les dents du comte cliquèrent les unes contre les autres; ses
+bras se roidirent; sa tête, devenue trop pesante, glissa le long du
+dossier du fauteuil et tomba sur son épaule.
+
+En ce moment, l'homme qui l'examinait se leva de sa chaise en poussant
+un soupir, et s'approcha de lui.
+
+--Monsieur le comte, dit-il, vous avez la fièvre.
+
+Le comte leva son front qu'empourprait la chaleur de l'accès.
+
+--Ah! c'est toi, Remy, dit-il.
+
+--Oui, comte; je vous attendais ici.
+
+--Ici, et pourquoi?
+
+--Parce que là où l'on souffre on ne reste pas longtemps.
+
+--Merci, mon ami, dit Bussy en prenant la main du jeune homme.
+
+Remy garda entre les siennes cette main terrible, devenue plus faible
+que la main d'un enfant, et, la pressant avec affection et respect
+contre son coeur:
+
+--Voyons, dit-il, il s'agit de savoir, monsieur le comte, si vous
+voulez demeurer ainsi: voulez-vous que la fièvre gagne et vous abatte?
+restez debout; voulez-vous la dompter? mettez-vous au lit, et
+faites-vous lire quelque beau livre où vous puissiez puiser l'exemple
+et la force.
+
+Le comte n'avait plus rien à faire au monde qu'obéir; il obéit.
+
+C'est donc en son lit que le trouvèrent tous les amis qui le vinrent
+visiter.
+
+Pendant toute la journée du lendemain, Remy ne quitta point le chevet
+du comte; il avait la double attribution de médecin du corps et de
+médecin de l'âme; il avait des breuvages rafraîchissants pour l'un, il
+avait de douces paroles pour l'autre.
+
+Mais le lendemain, qui était le jour où M. de Guise était venu au
+Louvre, Bussy regarda autour de lui, Remy n'y était point.
+
+--Il s'est fatigué, pensa Bussy; c'est bien naturel! pauvre garçon,
+qui doit avoir tant besoin d'air, de soleil et de printemps! Et puis
+Gertrude l'attendait, sans doute; Gertrude n'est qu'une femme de
+chambre, mais elle l'aime... Une femme de chambre qui aime vaut mieux
+qu'une reine qui n'aime pas.
+
+La journée se passa ainsi, Remy ne reparut pas; justement parce qu'il
+était absent, Bussy le désirait; il se sentait contre ce pauvre garçon
+de terribles mouvements d'impatience.
+
+--Oh! murmura-t-il une fois ou deux, moi qui croyais encore à la
+reconnaissance et à l'amitié! Non, désormais je ne veux plus croire à
+rien.
+
+Vers le soir, quand les rues commençaient à s'emplir de monde et de
+rumeurs, quand le jour déjà disparu ne permettait plus de distinguer
+les objets dans l'appartement, Bussy entendit des voix très-hautes et
+très-nombreuses dans son antichambre.
+
+Un serviteur accourut alors tout effaré.
+
+--Monseigneur le duc d'Anjou, dit-il.
+
+--Fais entrer, répliqua Bussy en fronçant le sourcil à l'idée que son
+maître s'inquiétait de lui, ce maître dont il méprisait jusqu'à la
+politesse.
+
+Le duc entra. La chambre de Bussy était sans lumière; les coeurs
+malades aiment l'obscurité, car ils peuplent l'obscurité de fantômes.
+
+--Il fait trop sombre chez toi, Bussy, dit le duc; cela doit te
+chagriner.
+
+Bussy garda le silence; le dégoût lui fermait la bouche.
+
+--Es-tu donc malade gravement, continua le duc, que tu ne me réponds
+pas?
+
+--Je suis fort malade, en effet, monseigneur, murmura Bussy.
+
+--Alors, c'est pour cela que je ne t'ai point vu chez moi depuis deux
+jours? dit le duc.
+
+--Oui, monseigneur, dit Bussy.
+
+Le prince, piqué de ce laconisme, fit deux ou trois tours par la
+chambre en regardant les sculptures qui se détachaient dans l'ombre,
+et en maniant les étoffes.
+
+--Tu es bien logé, Bussy, ce me semble du moins, dit le duc.
+
+Bussy ne répondit pas.
+
+--Messieurs, dit le duc à ses gentilshommes, demeurez dans la chambre
+à côté; il faut croire que, décidément, mon pauvre Bussy est bien
+malade. Çà, pourquoi n'a-t-on pas prévenu Miron? Le médecin d'un roi
+n'est pas trop bon pour Bussy.
+
+Un serviteur de Bussy secoua la tête: le duc regarda ce mouvement.
+
+--Voyons, Bussy, as-tu des chagrins? demanda le prince presque
+obséquieusement.
+
+--Je ne sais pas, répondit le comte.
+
+Le duc s'approcha, pareil à ces amants qu'on rebute, et qui, à mesure
+qu'on les rebute, deviennent plus souples et plus complaisants.
+
+--Voyons! parle-moi donc, Bussy! dit-il.
+
+--Eh! que vous dirai-je, monseigneur?
+
+--Tu es fâché contre moi, hein? ajouta-t-il à voix basse.
+
+--Moi, fâché, de quoi? D'ailleurs, on ne se fâche point contre les
+princes. A quoi cela servirait-il?
+
+Le duc se tut.
+
+--Mais, dit Bussy à son tour, nous perdons le temps en préambules.
+Allons au fait, monseigneur.
+
+Le duc regarda Bussy.
+
+--Vous avez besoin de moi, n'est-ce pas? dit ce dernier avec une
+dureté incroyable.
+
+--Ah! monsieur de Bussy!
+
+--Eh! sans doute, vous avez besoin de moi, je le répète; croyez-vous
+que je pense que c'est par amitié, que vous me venez voir? Non,
+pardieu, car vous n'aimez personne.
+
+--Oh! Bussy!... toi, me dire de pareilles choses!
+
+--Voyons, finissons-en; parlez, monseigneur, que vous faut-il? Quand
+on appartient à un prince, quand ce prince dissimule au point de vous
+appeler mon ami, eh bien! il faut lui savoir gré de la dissimulation
+et lui faire tout sacrifice, même celui de la vie. Parlez.
+
+Le duc rougit; mais, comme il était dans l'ombre, personne ne vit
+cette rougeur.
+
+--Je ne voulais rien de toi, Bussy, et tu te trompes, dit-il, en
+croyant ma visite intéressée. Je désire seulement, voyant le beau
+temps qu'il fait, et tout Paris étant ému ce soir de la signature de
+la Ligue, t'avoir en ma compagnie pour courir un peu la ville.
+
+Bussy regarda le duc.
+
+--N'avez-vous pas Aurilly? dit-il.
+
+--Un joueur de luth.
+
+--Ah! monseigneur! vous ne lui donnez pas toutes ses qualités, je
+croyais qu'il remplissait encore près de vous d'autres fonctions. Et,
+en dehors d'Aurilly, d'ailleurs, vous avez encore dix ou douze
+gentilshommes dont j'entends les épées retentir sur les boiseries de
+mon antichambre.
+
+La portière se souleva lentement.
+
+--Qui est là? demanda le duc avec hauteur, et qui entre sans se faire
+annoncer dans la chambre où je suis?
+
+--Moi, Remy, répondit le Haudoin en faisant une entrée majestueuse et
+nullement embarrassée.
+
+--Qu'est-ce que Remy? demanda le duc.
+
+--Remy, monseigneur, répondit le jeune homme, c'est le médecin.
+
+--Remy, dit Bussy, c'est plus que le médecin, monseigneur, c'est
+l'ami.
+
+--Ah! fît le duc blessé.
+
+--Tu as entendu ce que monseigneur désire, demanda Bussy en
+s'apprêtant à sortir du lit.
+
+--Oui, que vous l'accompagniez, mais....
+
+--Mais quoi? dit le duc.
+
+--Mais vous ne l'accompagnerez pas, monseigneur, répondit le Haudoin.
+
+--Et pourquoi cela? s'écria François.
+
+--Parce qu'il fait trop froid dehors, monseigneur.
+
+--Trop froid? dit le duc surpris qu'on osât lui résister.
+
+--Oui! trop froid. En conséquence, moi qui réponds de la santé de M.
+de Bussy à ses amis et à moi-même, je lui défends de sortir.
+
+Bussy n'en allait pas moins sauter en bas du lit, mais la main de Remy
+rencontra la sienne et la lui serra d'une façon significative.
+
+--C'est bon, dit le duc. Puisqu'il courrait si gros risque à sortir,
+il restera.
+
+Et Son Altesse, piquée outre mesure, fit deux pas vers la porte.
+
+Bussy ne bougea point.
+
+Le duc revint vers le lit.
+
+--Ainsi c'est décidé, dit-il, tu ne te risques point?
+
+--Vous le voyez, monseigneur, dit Bussy, le médecin le défend.
+
+--Tu devrais voir Miron, Bussy; c'est un grand docteur.
+
+--Monseigneur, j'aime mieux un médecin ami qu'un médecin savant, dit
+Bussy.
+
+--En ce cas, adieu!
+
+--Adieu, monseigneur!
+
+Et le duc sortit avec grand fracas.
+
+A peine fut-il dehors, que Remy, qui l'avait suivi des yeux jusqu'à ce
+qu'il fût sorti de l'hôtel, accourut près du malade.
+
+--Çà, dit-il, monseigneur, qu'on se lève, et tout de suite, s'il vous
+plaît.
+
+--Pour quoi faire me lever?
+
+--Pour venir faire un tour avec moi. Il fait trop chaud dans cette
+chambre.
+
+--Mais tu disais tout à l'heure au duc qu'il faisait trop froid
+dehors!
+
+--Depuis qu'il est sorti la température a changé.
+
+--De sorte que... dit Bussy en se soulevant avec curiosité.
+
+--De sorte qu'en ce moment, répondit le Haudoin, je suis convaincu que
+l'air vous serait bon.
+
+--Je ne comprends pas, fit Bussy.
+
+--Est-ce que vous comprenez quelque chose aux potions que je vous
+donne? vous les avalez cependant. Allons! sus! levons-nous: une
+promenade avec M. le duc d'Anjou était dangereuse, avec le médecin
+elle est salutaire; c'est moi qui vous le dis. N'avez-vous donc plus
+confiance en moi? alors il faut me renvoyer.
+
+--Allons donc, dit Bussy, puisque tu le veux.
+
+--Il le faut.
+
+Bussy se leva pâle et tremblant.
+
+--L'intéressante pâleur, dit Remy, le beau malade!
+
+--Mais où allons-nous?
+
+--Dans un quartier dont j'ai analysé l'air aujourd'hui même.
+
+--Et cet air?
+
+--Est souverain pour votre maladie, monseigneur.
+
+Bussy s'habilla.
+
+--Mon chapeau et mon épée! dit-il.
+
+Il se coiffa de l'un et ceignit l'autre.
+
+Puis tous deux sortirent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+
+ÉTYMOLOGIE DE LA RUE DE LA JUSSIENNE
+
+
+Remy prit son malade pardessous le bras, tourna à gauche, prit la rue
+Coquillère et la suivit jusqu'au rempart.
+
+--C'est étrange, dit Bussy, tu me conduis du côté des marais de la
+Grange-Batelière, et tu prétends que ce quartier est sain?
+
+--Oh! monsieur! dit Remy, un peu de patience, nous allons tourner
+autour de la rue Pagevin, nous allons laisser à droite la rue
+Breneuse, et nous allons rentrer dans la rue Montmartre; vous verrez
+la belle rue que la rue Montmartre!
+
+--Crois-tu donc que je ne la connais pas?
+
+--Eh bien! alors, si vous la connaissez, tant mieux! je n'aurai pas
+besoin de perdre du temps à vous en faire voir les beautés, et je vous
+conduirai tout de suite dans une petite jolie rue. Venez toujours, je
+ne vous dis que cela.
+
+Et, en effet, après avoir laissé la porte Montmartre à gauche et avoir
+fait deux cents pas, à peu près, dans la rue, Remy tourna à droite.
+
+--Ah çà! mais tu le fais exprès, s'écria Bussy; nous retournons d'où
+nous venons.
+
+--Ceci, dit Remy, est la rue de la Gypecienne, ou de l'Égyptienne,
+comme vous voudrez, rue que le peuple commence déjà à nommer la rue de
+la Gyssienne, et qu'il finira par appeler, avant peu, la rue de la
+Jussienne, parce que c'est plus doux, et que le génie des langues tend
+toujours, à mesure qu'on s'avance vers le Midi, à multiplier les
+voyelles. Vous devez savoir cela, vous, monseigneur, qui avez été en
+Pologne; les coquins n'en sont-ils pas encore à leurs quatre consonnes
+de suite, ce qui fait qu'ils ont l'air, en parlant, de broyer de
+petits cailloux et de jurer en les broyant?
+
+--C'est très-juste, dit Bussy; mais comme je ne crois pas que nous
+soyons venus ici pour faire un cours de phylologie voyons, dis-moi où
+allons-nous?
+
+--Voyez-vous cette petite église? dit Remy sans répondre autrement à
+ce que lui disait Bussy. Hein! monseigneur! comme elle est fièrement
+campée, avec sa façade sur la rue et son abside sur le jardin de la
+communauté! Je parie que vous ne l'avez, jusqu'à ce jour, jamais
+remarquée?
+
+--En effet, dit Bussy, je ne la connaissais pas.
+
+Et Bussy n'était pas le seul seigneur qui ne fût jamais entré dans
+cette église de Sainte-Marie-L'Égyptienne, église toute populaire, et
+qui était connue aussi des fidèles qui la fréquentaient sous le nom de
+chapelle Quoqhéron.
+
+--Eh bien! dit Remy, maintenant que vous savez comment s'appelle cette
+église, monseigneur, et que vous en avez suffisamment examiné
+l'extérieur, entrons-y, et vous verrez les vitraux de la nef: ils sont
+curieux.
+
+Bussy regarda le Haudoin, et il vit sur le visage du jeune homme un si
+doux sourire, qu'il comprit que le jeune docteur avait, en le faisant
+entrer dans l'église, un autre but que celui de lui faire voir des
+vitraux qu'on ne pouvait voir, attendu qu'il faisait nuit.
+
+Mais il y avait autre chose encore que l'on pouvait voir, car
+l'intérieur de l'église était éclairé pour l'office du Salut: c'était
+ces naïves peintures du seizième siècle, comme l'Italie, grâce à son
+beau climat, en garde encore beaucoup, tandis que, chez nous,
+l'humidité d'un côté, et le vandalisme de l'autre, ont effacé, à qui
+mieux mieux, sur nos murailles, ces traditions d'un âge écoulé, et ces
+preuves d'une foi qui n'est plus.
+
+En effet, le peintre avait peint à fresque, pour François Ier et par
+les ordres de ce roi, la vie de sainte Marie l'Égyptienne; or, au
+nombre des sujets les plus intéressants de cette vie, l'artiste
+imagier, naïf et grand ami de la vérité, sinon anatomique, du moins
+historique, avait, dans l'endroit le plus apparent de la chapelle,
+placé ce moment difficile où, sainte Marie, n'ayant point d'argent
+pour payer le batelier, s'offre elle-même comme salaire de son
+passage.
+
+Maintenant, il est juste de dire que, malgré la vénération des fidèles
+pour Marie l'Égyptienne convertie, beaucoup d'honnêtes femmes du
+quartier trouvaient que le peintre aurait pu mettre ailleurs ce sujet,
+ou tout au moins le traiter d'une façon moins naïve, et la raison
+qu'elles donnaient, ou plutôt qu'elles ne donnaient point, était que
+certains détails de la fresque détournaient trop souvent la vue des
+jeunes courtauds de boutique que les drapiers, leurs patrons,
+amenaient à l'église les dimanches et fêtes.
+
+Bussy regarda le Baudoin, qui, devenu courtaud pour un instant,
+donnait une grande attention à cette peinture.
+
+--As-tu la prétention, lui dit-il, de faire naître en moi des idées
+anacréontiques, avec ta chapelle de Sainte-Marie-l'Égyptienne? S'il en
+est ainsi, tu t'es trompé d'espèce. Il faut amener ici des moines et
+des écoliers.
+
+--Dieu m'en garde, dit le Haudoin: _Omnis cogitatio libidinosa
+cerebrum inficit._
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Dame! écoutez donc, on ne peut cependant pas se crever les yeux
+quand on entre ici.
+
+--Voyons, tu avais un autre but, en m'amenant ici, n'est-ce pas, que
+de me faire voir les genoux de sainte Marie l'Égyptienne?
+
+--Ma foi, non, dit Remy.
+
+--Alors, j'ai vu, partons.
+
+--Patience! voici que l'office s'achève. En sortant maintenant nous
+dérangerions les fidèles.
+
+Et le Haudoin retint doucement Bussy par le bras.
+
+--Ah! voilà que chacun se retire, dit Remy. faisons comme les autres,
+s'il vous plaît.
+
+Bussy se dirigea vers la porte avec une indifférence et une
+distraction visibles.
+
+--Eh bien, dit le Haudoin, voilà que vous allez sortir sans prendre de
+l'eau bénite. Où diable avez-vous donc la tête?
+
+Bussy, obéissant comme un enfant, s'achemina vers la colonne dans
+laquelle était incrusté le bénitier.
+
+Le Haudoin profita de ce mouvement pour faire un signe d'intelligence
+à une femme qui, sur le signe du jeune docteur, s'achemina de son côté
+vers la même colonne où tendait Bussy.
+
+Aussi, au moment où le comte portait la main vers le bénitier en forme
+de coquille, que soutenaient deux Égyptiens en marbre noir, une main
+un peu grosse et un peu rouge, qui cependant était une main de femme,
+s'allongea vers la sienne et humecta ses doigts de l'eau lustrale.
+
+Bussy ne put s'empêcher de porter ses yeux de la main grosse et rouge
+au visage de la femme; mais, à l'instant même, il recula d'un pas et
+pâlit subitement, car il venait de reconnaître, dans la propriétaire
+de cette main, Gertrude, à moitié cachée sous un voile de laine noir.
+
+Il resta le bras étendu, sans songer à faire le signe de la croix,
+tandis que Gertrude passait en le saluant et profilait sa haute taille
+sous le porche de la petite église.
+
+A deux pas derrière Gertrude, dont les coudes robustes faisaient faire
+place, venait une femme soigneusement enveloppée dans un mantelet de
+soie, une femme dont les formes élégantes et jeunes, dont le pied
+charmant, dont la taille délicate, firent songer à Bussy qu'il n'y
+avait au monde qu'une taille, qu'un pied, qu'une forme semblables.
+
+Remy n'eut rien à lui dire, il le regarda seulement; Bussy comprenait
+maintenant pourquoi le jeune homme l'avait amené rue
+Sainte-Marie-l'Égyptienne et l'avait fait entrer dans l'église.
+
+Bussy suivit cette femme, le Haudoin suivit Bussy.
+
+C'eût été une chose amusante que cette procession de quatre figures se
+suivant d'un pas égal, si la tristesse et la pâleur de deux d'entre
+elles n'eussent pas décelé de cruelles souffrances.
+
+Gertrude, toujours marchant la première, tourna l'angle de la rue
+Montmartre, fit quelques pas en suivant cette rue, puis tout à coup se
+jeta à droite dans une impasse sur laquelle s'ouvrait une porte.
+
+Bussy hésita.
+
+--Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, vous voulez donc que je
+vous marche sur les talons?
+
+Bussy continua sa route.
+
+Gertrude, qui marchait toujours la première, tira une clef de sa
+poche, et fit entrer sa maîtresse, qui passa devant elle sans
+retourner la tête.
+
+Le Haudoin dit deux mots à la camériste, s'effaça et laissa passer
+Bussy; puis Gertrude et lui entrèrent de front, refermèrent la porte,
+et l'impasse se retrouva déserte.
+
+Il était sept heures et demie du soir, on allait atteindre les
+premiers jours de mai; à l'air tiède qui indiquait les premières
+haleines du printemps, les feuilles commençaient à se développer au
+sein de leurs enveloppes crevassées.
+
+Bussy regarda autour de lui: il se trouvait dans un petit jardin de
+cinquante pieds carrés, entouré de murs très-hauts, sur le sommet
+desquels la vigne vierge et le lierre, élançant leurs pousses
+nouvelles, faisaient ébouler, de temps à autre, quelques petites
+parcelles de plâtre, et jetaient à la brise ce parfum âcre et
+vigoureux que le frais du soir arrache à leurs feuilles.
+
+De longues ravenelles, joyeusement élancées hors des crevasses du
+vieux mur de l'église, épanouissaient leurs boutons rouges comme un
+cuivre sans alliage.
+
+Enfin, les premiers lilas, éclos au soleil de la matinée, venaient, de
+leurs suaves émanations, ébranler le cerveau encore vacillant du jeune
+homme, qui se demandait si tant de parfums, de chaleur et de vie ne
+lui venaient pas à lui, si seul, si faible, si abandonné il y avait
+une heure à peine, ne lui venaient pas uniquement de la présence d'une
+femme si tendrement aimée.
+
+Sous un berceau de jasmin et de clématite, sur un petit banc de bois
+adossé au mur de l'église, Diane s'était assise, le front penché, les
+mains inertes et tombant à ses côtés, et l'on voyait s'effeuiller,
+froissée entre ses doigts, une giroflée qu'elle brisait sans s'en
+douter et dont elle éparpillait les fleurs sur le sable.
+
+A ce moment, un rossignol, caché dans un marronnier voisin, commença
+sa longue et mélancolique chanson, brodée de temps en temps de notes
+éclatantes comme des fusées.
+
+Bussy était seul dans ce jardin avec madame de Monsoreau, car Remy et
+Gertrude se tenaient à distance: il s'approcha d'elle; Diane leva la
+tête.
+
+--Monsieur le comte, dit-elle d'une voix timide, tout détour serait
+indigne de nous: si vous m'avez trouvée tout à l'heure à l'église
+Sainte-Marie-l'Égyptienne, ce n'est point le hasard qui vous y a
+conduit.
+
+--Non, madame, dit Bussy, c'est le Haudoin qui m'a fait sortir sans me
+dire dans quel but, et je vous jure que j'ignorais....
+
+--Vous vous trompez au sens de mes paroles, monsieur, dit tristement
+Diane. Oui, je sais bien que c'est M. Remy qui vous a conduit à
+l'église, et de force peut-être?
+
+--Madame, dit Bussy, ce n'est point de force... Je ne savais pas que
+j'y devais voir....
+
+--Voilà une dure parole, monsieur le comte, murmura Diane en secouant
+la tête et en levant sur Bussy un regard humide. Avez-vous l'intention
+de me faire comprendre que, si vous eussiez connu le secret de Remy,
+vous ne l'eussiez point accompagné?
+
+--Oh! madame!
+
+--C'est naturel, c'est juste, monsieur, vous m'avez rendu un service
+signalé, et je ne vous ai point encore remercié de votre courtoisie.
+Pardonnez-moi, et agréez toutes mes actions de grâces.
+
+--Madame....
+
+Bussy s'arrêta; il était tellement étourdi, qu'il n'avait à son
+service ni paroles ni idées.
+
+--Mais j'ai voulu vous prouver, moi, continua Diane en s'animant, que
+je ne suis pas une femme ingrate ni un coeur sans mémoire. C'est moi
+qui ai prié M. Remy de me procurer l'honneur de votre entretien; c'est
+moi qui ai indiqué ce rendez-vous: pardonnez-moi si je vous ai déplu.
+
+Bussy appuya une main sur son coeur.
+
+--Oh! madame, dit-il, vous ne le pensez pas.
+
+Les idées commençaient à revenir à ce pauvre coeur brisé, et il lui
+semblait que cette douce brise du soir qui lui apportait de si doux
+parfums et de si tendres paroles lui enlevait en même temps un nuage
+de dessus les yeux.
+
+--Je sais, continua Diane, qui était la plus forte, parce que depuis
+longtemps elle était préparée à cette entrevue, je sais combien vous
+avez eu de mal à faire ma commission. Je connais toute votre
+délicatesse. Je vous connais et vous apprécie, croyez-le bien. Jugez
+donc ce que j'ai dû souffrir à l'idée que vous méconnaîtriez les
+sentiments de mon coeur.
+
+--Madame, dit Bussy, depuis trois jours je suis malade.
+
+--Oui, je le sais, répondit Diane avec une rougeur qui trahissait tout
+l'intérêt qu'elle prenait à cette maladie, et je souffrais plus que
+vous, car M. Remy,--il me trompait sans doute,--M. Remy me laissait
+croire....
+
+--Que votre oubli causait ma souffrance. Oh! c'est vrai.
+
+--Donc, j'ai dû faire ce que je fais, comte, reprit madame de
+Monsoreau. Je vous vois, je vous remercie de vos soins obligeants, et
+vous en jure une reconnaissance éternelle.... Maintenant croyez que je
+parle du fond du coeur.
+
+Bussy secoua tristement la tête et ne répondit pas.
+
+--Doutez-vous de mes paroles? reprit Diane.
+
+--Madame, répondit Bussy, les gens qui ont de l'amitié pour quelqu'un
+témoignent cette amitié comme ils peuvent: vous me saviez au palais le
+soir de votre présentation à la cour; vous me saviez devant vous, vous
+deviez sentir mon regard peser sur toute votre personne, et vous
+n'avez pas seulement levé les yeux sur moi; vous ne m'avez pas fait
+comprendre, par un mot, par un geste, par un signe, que vous saviez
+que j'étais là; après cela, j'ai tort, madame; peut-être ne
+m'avez-vous pas reconnu, vous ne m'aviez vu que deux fois.
+
+Diane répondit par un regard de si triste reproche, que Bussy en fut
+remué jusqu'au fond des entrailles.
+
+--Pardon, madame, pardon, dit-il; vous n'êtes point une femme comme
+toutes les autres, et cependant vous agissez comme les femmes
+vulgaires; ce mariage?
+
+--Ne savez-vous pas comment j'ai été forcée à le conclure?
+
+--Oui, mais il était facile à rompre.
+
+--Impossible, au contraire.
+
+--Mais rien ne vous avertissait donc que, près de vous, veillait un
+homme dévoué?
+
+Diane baissa les yeux.
+
+--C'était cela surtout qui me faisait peur, dit-elle.
+
+--Et voilà à quelles considérations vous m'avez sacrifié. Oh! songez à
+ce que m'est la vie depuis que vous appartenez à un autre.
+
+--Monsieur, dit la comtesse avec dignité, une femme ne change point de
+nom sans qu'il n'en résulte un grand dommage pour son honneur, lorsque
+deux hommes vivent, qui portent, l'un le nom qu'elle a quitté, l'autre
+le nom qu'elle a pris.
+
+--Toujours est-il que vous avez gardé le nom de Monsoreau par
+préférence.
+
+--Le croyez-vous? balbutia Diane. Tant mieux!
+
+Et ses yeux se remplirent de larmes.
+
+Bussy, qui la vit laisser retomber sa tête sur sa poitrine, marcha
+avec agitation devant elle.
+
+--Enfin, dit Bussy, me voilà redevenu ce que j'étais, madame,
+c'est-à-dire un étranger pour vous.
+
+--Hélas! fit Diane.
+
+--Votre silence le dit assez.
+
+--Je ne puis parler que par mon silence.
+
+--Votre silence, madame, est la suite de votre accueil du Louvre. Au
+Louvre, vous ne me voyiez pas; ici vous ne me parlez pas.
+
+--Au Louvre, j'étais en présence de M. de Monsoreau. M. de Monsoreau
+me regardait, et il est jaloux.
+
+--Jaloux! Eh! que lui faut-il donc, mon Dieu! quel bonheur peut-il
+envier, quand tout le monde envie son bonheur?
+
+--Je vous dis qu'il est jaloux, monsieur; depuis quelques jours il a
+vu rôder quelqu'un autour de notre nouvelle demeure.
+
+--Vous avez donc quitté la petite maison de la rue Saint-Antoine?
+
+--Comment! s'écria Diane emportée par un mouvement irréfléchi, cet
+homme, ce n'était donc pas vous?
+
+--Madame, depuis que votre mariage a été annoncé publiquement, depuis
+que vous avez été présentée, depuis cette soirée du Louvre, enfin, où
+vous n'avez pas daigné me regarder, je suis couché; la fièvre me
+dévore, je me meurs; vous voyez que votre mari ne saurait être jaloux
+de moi, du moins, puisque ce n'est pas moi qu'il a pu voir autour de
+votre maison.
+
+--Eh bien, monsieur le comte, s'il est vrai, comme vous me l'avez dit,
+que vous eussiez quelque désir de me revoir, remerciez cet homme
+inconnu; car, connaissant M. de Monsoreau comme je le connais, cet
+homme m'a fait trembler pour vous, et j'ai voulu vous voir pour vous
+dire: «Ne vous exposez pas ainsi, monsieur le comte, ne me rendez pas
+plus malheureuse que je ne le suis.»
+
+--Rassurez-vous, madame; je vous le répète, ce n'était pas moi.
+
+--Maintenant, laissez-moi achever tout ce que j'avais à vous dire.
+Dans la crainte de cet homme, que nous ne connaissons pas, mais que M.
+de Monsoreau connaît peut-être, dans la crainte de cet homme, il exige
+que je quitte Paris; de sorte que, ajouta Diane en tendant la main à
+Bussy, de sorte que, monsieur le comte, vous pouvez regarder cet
+entretien comme le dernier... Demain je pars pour Méridor.
+
+--Vous partez, madame! s'écria Bussy.
+
+--Il n'est que ce moyen de rassurer M. de Monsoreau, dit Diane; il
+n'est que ce moyen de retrouver ma tranquillité. D'ailleurs, de mon
+côté, je déteste Paris; je déteste le monde, la cour, le Louvre. Je
+suis heureuse de m'isoler avec mes souvenirs de jeune fille; il me
+semble qu'en repassant par le sentier de mes jeunes années, un peu de
+mon bonheur d'autrefois retombera sur ma tête comme une douce rosée.
+Mon père m'accompagne. Je vais retrouver là-bas M. et madame de
+Saint-Luc, qui regrettent de ne pas m'avoir près d'eux. Adieu,
+monsieur de Bussy.
+
+Bussy cacha son visage entre ses deux mains.
+
+--Allons, murmura-t-il, tout est fini pour moi.
+
+--Que dites-vous là? s'écria Diane en se levant.
+
+--Je dis, madame, que cet homme qui vous exile, que cet homme qui
+m'enlève le seul espoir qui me restait, c'est-à-dire celui de respirer
+le même air que vous, de vous entrevoir derrière une jalousie, de
+toucher votre robe en passant, d'adorer enfin un être vivant et non
+pas une ombre, je dis, je dis que cet homme est mon ennemi mortel, et
+que, dussé-je y périr, je détruirai cet homme de mes mains.
+
+--Oh! monsieur le comte!
+
+--Le misérable! s'écria Bussy; comment! ce n'est point assez pour lui
+de vous avoir pour femme, vous, la plus belle et la plus chaste des
+créatures; il est encore jaloux! Jaloux! monstre ridicule et dévorant:
+il absorberait le monde.
+
+--Oh! calmez-vous, comte, calmez-vous, mon Dieu!... il est excusable,
+peut-être.
+
+--Il est excusable! c'est vous qui le défendez, madame!
+
+--Oh! si vous saviez! dit Diane en couvrant son visage de ses deux
+mains, comme si elle eût craint que, malgré l'obscurité, Bussy n'en
+distinguât la rougeur.
+
+--Si je savais? répéta Bussy. Eh! madame, je sais une chose, c'est
+qu'on a tort de penser au reste du monde quand on est votre mari.
+
+--Mais, dit Diane d'une voix entrecoupée, sourde, ardente; mais, si
+vous vous trompiez, monsieur le comte, s'il ne l'était pas!
+
+Et la jeune femme, à ces paroles, effleurant de sa main froide les
+mains brûlantes de Bussy, se leva et s'enfuit, légère comme une ombre,
+dans les détours sombres du petit jardin, saisit le bras de Gertrude
+et disparut en l'entraînant, avant que Bussy, ivre, insensé, radieux,
+eût seulement essayé d'étendre les bras pour la retenir.
+
+Il poussa un cri, et se leva chancelant.
+
+Remy arriva juste pour le retenir dans ses bras et le faire asseoir
+sur le banc que Diane venait de quitter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+COMMENT D'ÉPERNON EUT SON POURPOINT DÉCHIRÉ, ET COMMENT SCHOMBERG FUT
+TEINT EN BLEU.
+
+
+Tandis que maître la Hurière entassait signatures sur signatures,
+tandis que Chicot consignait Gorenflot à la Corne-d'Abondance, tandis
+que Bussy revenait à la vie, dans ce bienheureux petit jardin tout
+plein de parfums, de chants et d'amour, Henri, sombre de tout ce qu'il
+avait vu par la ville, irrité des prédications qu'il avait entendues
+dans les églises, furieux des saluts mystérieux recueillis par son
+frère d'Anjou, qu'il avait vu passer devant lui dans la rue
+Saint-Honoré, accompagné de M. de Guise et de M. de Mayenne, avec tout
+une suite de gentilshommes que semblait commander M. de Monsoreau,
+Henri, disons-nous, était rentré au Louvre en compagnie de Maugiron et
+de Quélus.
+
+Le roi, selon son habitude, était sorti avec ses quatre amis; mais, à
+quelques pas du Louvre, Schomberg et d'Épernon, ennuyés de voir Henri
+soucieux, et comptant qu'au milieu d'un pareil remue-ménage il y avait
+des chances pour le plaisir et les aventures, Schomberg et d'Épernon
+avaient profité de la première bousculade pour disparaître au coin de
+la rue de l'Astruce, et, tandis que le roi et ses deux amis
+continuaient leur promenade par le quai, ils s'étaient laissé emporter
+par la rue d'Orléans.
+
+Ils n'avaient pas fait cent pas, que chacun avait déjà son affaire.
+D'Épernon avait passé sa sarbacane entre les jambes d'un bourgeois qui
+courait, et qui s'en était allé du coup rouler à dix pas, et Schomberg
+avait enlevé la coiffe d'une femme qu'il avait cru laide et vieille,
+et qui s'était trouvée, par fortune, jeune et jolie.
+
+Mais tous deux avaient mal choisi leur jour pour s'attaquer à ces bons
+Parisiens, d'ordinaire si patients; il courait par les rues cette
+fièvre de révolte qui bat quelquefois tout à coup des ailes dans les
+murs des capitales: le bourgeois culbuté s'était relevé et avait crié:
+«Au parpaillot!» C'était un zélé, on le crut, et on s'élança vers
+d'Épernon; la femme décoiffée avait crié: «Au mignon!» ce qui était
+bien pis; et son mari, qui était un teinturier, avait lâché sur
+Schomberg ses apprentis.
+
+Schomberg était brave; il s'arrêta, voulut parler haut, et mit la main
+à son épée.
+
+D'Épernon était prudent, il s'enfuit.
+
+Henri ne s'était plus occupé de ses deux mignons, il les connaissait
+pour avoir l'habitude de se tirer d'affaire tous deux: l'un, grâce à
+ses jambes, l'autre, grâce à ses bras; il avait donc fait sa tournée
+comme nous avons vu, et, sa tournée faite, il était revenu au Louvre.
+
+Il était rentré dans son cabinet d'armes, et, assis sur son grand
+fauteuil, il tremblait d'impatience, cherchant un bon sujet de se
+mettre en colère.
+
+Maugiron jouait avec Narcisse, le grand lévrier du roi.
+
+Quélus, les poings appuyés contre ses joues, s'était accroupi sur un
+coussin, et regardait Henri.
+
+--Ils vont, ils vont, disait le roi. Leur complot marche; tantôt
+tigres, tantôt serpents; quand ils ne bondissent pas, ils rampent.
+
+--Eh! sire, dit Quélus, est-ce qu'il n'y a pas toujours des complots,
+dans un royaume? Que diable voudriez-vous que fissent les fils de
+rois, les frères de rois, les cousins de rois, s'ils ne complotaient
+pas?
+
+--Tenez, en vérité, Quélus, avec vos maximes absurdes et vos grosses
+joues boursouflées, vous me faites l'effet d'être, en politique, de la
+force du Gilles de la foire Saint-Laurent.
+
+Quélus pivota sur son coussin et tourna irrévérencieusement le dos au
+roi.
+
+--Voyons, Maugiron, reprit Henri, ai-je raison ou tort, mordieu! et
+doit-on me bercer avec des fadaises et des lieux communs, comme si
+j'étais un roi vulgaire ou un marchand de laine qui craint de perdre
+son chat favori?
+
+--Eh! sire, dit Maugiron qui était toujours et en tout point de l'avis
+de Quélus, si vous n'êtes pas un roi vulgaire, prouvez-le en faisant
+le grand roi. Que diable! voilà Narcisse, c'est un bon chien, c'est
+une bonne bête; mais, quand on lui tire les oreilles, il grogne, et
+quand on lui marche sur les pattes, il mord.
+
+--Bon! dit Henri, voilà l'autre qui me compare à mon chien.
+
+--Non pas, sire, dit Maugiron; vous voyez bien, au contraire, que je
+mets Narcisse fort au-dessus de vous, puisque Narcisse sait se
+défendre et que Votre Majesté ne le sait pas.
+
+Et, à son tour, il tourna le dos à Henri.
+
+--Allons, me voilà seul, dit le roi; fort bien, continuez, mes bons
+amis, pour qui l'on me reproche de dilapider le royaume;
+abandonnez-moi, insultez-moi, égorgez-moi tous; je n'ai que des
+bourreaux autour de ma personne, parole d'honneur. Ah! Chicot! mon
+pauvre Chicot, où es-tu?
+
+--Bon, dit Quélus, il ne nous manquait plus que cela. Voilà qu'il
+appelle Chicot, à présent.
+
+--C'est tout simple, répondit Maugiron.
+
+Et l'insolent se mit à mâchonner entre ses dents certain proverbe
+latin qui se traduit en français par l'axiome: _Dis-moi qui tu hantes,
+je te dirai qui tu es._
+
+Henri fronça le sourcil, un éclair de terrible courroux illumina ses
+grands yeux noirs, et, pour cette fois, certes, c'était bien un regard
+de roi que le prince lança sur ses indiscrets amis.
+
+Mais, sans doute épuisé par cette velléité de colère, Henri retomba
+sur sa chaise et frotta les oreilles d'un des petits chiens de sa
+corbeille.
+
+En ce moment un pas rapide retentit dans les antichambres, et
+d'Épernon apparut sans toquet, sans manteau, et son pourpoint tout
+déchiré.
+
+Quélus et Maugiron se retournèrent, et Narcisse s'élança vers le
+nouveau venu en jappant, comme si, des courtisans du roi, il ne
+reconnaissait que les habits.
+
+--Jésus-Dieu! s'écria Henri, que t'est-il donc arrivé?
+
+--Sire, dit d'Épernon, regardez-moi; voici de quelle façon l'on traite
+les amis de Votre Majesté.
+
+--Et qui t'a traité ainsi? demanda le roi.
+
+--Mordieu! votre peuple, ou plutôt le peuple de M. le duc d'Anjou, qui
+criait: Vive la Ligue! vive la messe! vive Guise! vive François! vive
+tout le monde enfin! excepté: Vive le roi.
+
+--Et que lui as-tu donc fait, à ce peuple, pour qu'il te traite ainsi?
+
+--Moi? rien. Que voulez-vous qu'un homme fasse à un peuple? Il m'a
+reconnu pour ami de Votre Majesté, et cela lui a suffi.
+
+--Mais Schomberg?
+
+--Quoi! Schomberg?
+
+--Schomberg n'est pas venu à ton secours? Schomberg ne t'a pas
+défendu?
+
+--Corboeuf! Schomberg avait assez à faire pour son propre compte.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, je l'ai laissé aux mains d'un teinturier dont il avait décoiffé
+la femme, et qui, avec cinq ou six garçons, était en train de lui
+faire passer un mauvais quart d'heure.
+
+--Par la mordieu! s'écria le roi, et où l'as-tu laissé, mon pauvre
+Schomberg? dit Henri en se levant; j'irai moi-même à son aide.
+Peut-être pourra-t-on dire, ajouta Henri en regardant Maugiron et
+Quélus, que mes amis m'ont abandonné, mais on ne dira pas au moins que
+j'ai abandonné mes amis.
+
+--Merci, sire, dit une voix derrière Henri, merci, me voilà, _Gott
+verdamme mih_; je m'en suis tiré tout seul, mais ce n'est pas sans
+peine.
+
+--Oh! Schomberg! c'est la voix de Schomberg! crièrent les trois
+mignons. Mais où diable es-tu?
+
+--Pardieu, où je suis, vous me voyez bien, s'écria la même voix.
+
+Et, en effet, des profondeurs obscures du cabinet on vit s'avancer,
+non pas un homme, mais une ombre.
+
+--Schomberg! s'écria le roi, d'où viens-tu, d'où sors-tu, et pourquoi
+es-tu de cette couleur?
+
+En effet, Schomberg, des pieds à la tète, sans exception d'aucune
+partie de ses vêtements ou de sa personne, Schomberg était du plus
+beau bleu de roi qu'il fût possible de voir.
+
+--_Der Teufel_! s'écria-t-il; les misérables! Je ne m'étonne plus si
+tout ce peuple courait après moi.
+
+--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Henri. Si tu étais jaune, cela
+s'expliquerait par la peur; mais bleu!
+
+--Il y a qu'ils m'ont trempé dans une cuve, les coquins; j'ai cru
+qu'ils me trempaient tout bonnement dans une cuve d'eau, et c'était
+dans une cuve d'indigo.
+
+--Oh! mordieu, dit Quélus en éclatant de rire, ils sont punis par où
+ils ont péché. C'est très-cher l'indigo, et tu leur emportes au moins
+pour vingt écus de teinture.
+
+--Je te conseille de plaisanter, toi; j'aurais voulu te voir à ma
+place.
+
+--Et tu n'en as pas étripé quelqu'un? demanda Maugiron.
+
+--J'ai laissé mon poignard quelque part, voilà tout ce que je sais,
+enfoncé jusqu'à la garde dans un fourreau de chair; mais, en une
+seconde, tout a été dit: j'ai été pris, soulevé, emporté, trempé dans
+la cuve et presque noyé.
+
+--Et comment t'es-tu tiré de leurs mains?
+
+--J'ai eu le courage de commettre une lâcheté, sire.
+
+--Et qu'as-tu fait?
+
+--J'ai crié: Vive la Ligue!
+
+--C'est comme moi, dit d'Épernon; seulement on m'a forcé d'ajouter:
+Vive le duc d'Anjou!
+
+--Et moi aussi, dit Schomberg en mordant ses mains de rage; moi aussi
+je l'ai crié. Mais ce n'est pas le tout.
+
+--Comment! dit le roi, ils t'ont encore fait crier autre chose, mon
+pauvre Schomberg?
+
+--Non, ils ne m'ont pas fait crier autre chose, et c'est bien assez
+comme cela, Dieu merci; mais au moment où je criais: Vive le duc
+d'Anjou!...
+
+--Eh bien!
+
+--Devinez qui passait?
+
+--Comment veux-tu que je devine?
+
+--Bussy, son damné Bussy, lequel m'a entendu crier vive son maître.
+
+--Le fait est qu'il n'a rien dû y comprendre, dit Quélus.
+
+--Parbleu! comme il était difficile de voir ce qui se passait! j'avais
+le poignard sur la gorge, et j'étais dans une cuve.
+
+--Comment, dit Maugiron, il ne t'a pas porté secours? Cela se devait
+cependant de gentilhomme à gentilhomme.
+
+--Lui, il paraît qu'il avait à songer à bien autre chose; il ne lui
+manquait que des ailes pour s'envoler; à peine touchait-il encore la
+terre.
+
+--Et puis, dit Maugiron, il ne t'aura peut-être pas reconnu?
+
+--La belle raison!
+
+--Étais-tu déjà passé au bleu?
+
+--Ah! c'est juste, dit Schomberg.
+
+--Dans ce cas, il serait excusable, reprit Henri, car, en vérité, mon
+pauvre Schomberg, je ne te reconnais pas moi-même.
+
+--N'importe, répliqua le jeune homme, qui n'était pas pour rien
+d'origine allemande, nous nous retrouverons autre part qu'au coin de
+la rue Coquillière, et un jour que je ne serai pas dans une cuve.
+
+--Oh! moi, dit d'Épernon, ce n'est pas au valet que j'en veux, c'est
+au maître; ce n'est pas à Bussy que je voudrais avoir affaire, c'est à
+monseigneur le duc d'Anjou.
+
+--Oui, oui, s'écria Schomberg, monseigneur le duc d'Anjou qui veut
+nous tuer par le ridicule, en attendant qu'il nous tue par le
+poignard.
+
+--Au duc d'Anjou, dont on chantait les louanges par les rues,--vous
+les avez entendues, sire, dirent ensemble Quélus et Maugiron.
+
+--Le fait est que c'est lui qui est duc et maître dans Paris à cette
+heure, et non plus le roi: essayez un peu de sortir, lui dit
+d'Épernon, et vous verrez si l'on vous respectera plus que nous.
+
+--Ah! mon frère! mon frère! murmura Henri d'un ton menaçant.
+
+--Ah! oui, sire, vous direz encore bien des fois, comme vous venez de
+le dire: «Ah! mon frère! mon frère!» sans prendre aucun parti contre
+ce frère, dit Schomberg; et cependant, je vous le déclare, et c'est
+clair pour moi, ce frère est à la tête de quelque complot.
+
+--Eh! mordieu! s'écria Henri, c'est ce que je disais à ces messieurs
+quand tu es entré tout à l'heure, d'Épernon; mais ils m'ont répondu en
+haussant les épaules et en me tournant le dos.
+
+--Sire, dit Maugiron, nous avons haussé les épaules et tourné le dos,
+non point parce que vous disiez qu'il y avait un complot, mais parce
+que nous ne vous voyions pas en humeur de le comprimer.
+
+--Et maintenant, continua Quélus, nous nous retournons vers vous pour
+vous redire: «Sauvez-nous, sire, ou plutôt sauvez-vous, car, nous
+tombés, vous êtes mort; demain M. de Guise vient au Louvre, demain il
+demandera que vous nommiez un chef à la Ligue; demain vous nommerez le
+duc d'Anjou comme vous avez promis de le faire, et alors, une fois le
+duc d'Anjou chef de la Ligue, c'est-à-dire à la tête de cent mille
+Parisiens échauffés par les orgies de cette nuit, le duc d'Anjou fera
+de vous ce qu'il voudra.»
+
+--Ah! ah! dit Henri, et en cas de résolution extrême, vous seriez donc
+disposés à me seconder?
+
+--Oui, sire, répondirent les jeunes gens d'une seule voix.
+
+--Pourvu cependant, sire, dit d'Épernon, que Votre Majesté me donne le
+temps de mettre un autre toquet, un autre manteau et un autre
+pourpoint.
+
+--Passe dans ma garde-robe, d'Épernon, et mon valet de chambre te
+donnera tout cela; nous sommes de même taille.
+
+--Et pourvu que vous me donniez le temps, à moi, de prendre un bain.
+
+--Passe dans mon étuve, Schomberg, et mon baigneur aura soin de toi.
+
+--Sire, dit Schomberg, nous pouvons donc espérer que l'insulte ne
+restera pas sans vengeance?
+
+Henri étendit la main en signe de silence, et, baissant la tête sur sa
+poitrine, parut réfléchir profondément. Puis, au bout d'un instant:
+
+--Quélus, dit-il, informez-vous si M. d'Anjou est rentré au Louvre.
+
+Quélus sortit. D'Épernon et Schomberg attendaient avec les autres la
+réponse de Quélus, tant leur zèle s'était ranimé par l'imminence du
+danger. Ce n'est point pendant la tempête, c'est pendant le calme
+qu'on voit les matelots récalcitrants.
+
+--Sire, demanda Maugiron, Votre Majesté prend donc un parti?
+
+--Vous allez voir, répliqua le roi.
+
+Quélus revint.
+
+--M. le duc n'est pas encore rentré, dit-il.
+
+--C'est bien, répondit le roi. D'Épernon, allez changer d'habit;
+Schomberg, allez changer de couleur; et vous, Quélus, et vous,
+Maugiron, descendez dans le préau et faites-moi bonne garde jusqu'à ce
+que mon frère rentre.
+
+--Et quand il rentrera? demanda Quélus.
+
+--Quand il rentrera, vous ferez fermer toutes les portes; allez.
+
+--Bravo, sire! dit Quélus.
+
+--Sire, dit d'Épernon, dans dix minutes je suis ici.
+
+--Moi, sire, je ne puis dire quand j'y serai, ce sera selon la qualité
+de la teinture.
+
+--Venez le plus tôt possible, répondit le roi, voilà tout ce que j'ai
+à vous dire.
+
+--Mais Votre Majesté va donc rester seule? demanda Maugiron.
+
+--Non, Maugiron, je reste avec Dieu, à qui je vais demander sa
+protection pour notre entreprise.
+
+--Priez-le bien, sire, dit Quélus, car je commence à croire qu'il
+s'entend avec le diable pour nous damner tous ensemble dans ce monde
+et dans l'autre.
+
+--_Amen_! dit Maugiron.
+
+Les deux jeunes gens qui devaient faire la garde sortirent par une
+porte. Les deux qui devaient changer de costume sortirent par l'autre.
+
+Le roi, resté seul, alla s'agenouiller à son prie-Dieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+CHICOT EST DE PLUS EN PLUS ROI DE FRANCE.
+
+
+Minuit sonna; les portes du Louvre fermaient d'ordinaire à minuit.
+Mais Henri avait sagement calculé que le duc d'Anjou ne manquerait pas
+de coucher ce soir-là au Louvre, pour laisser moins de prise aux
+soupçons que le tumulte de Paris, pendant cette soirée, pouvait faire
+naître dans l'esprit du roi.
+
+Le roi avait donc ordonné que les portes restassent ouvertes jusqu'à
+une heure.
+
+A minuit un quart, Quélus remonta.
+
+--Sire, le duc est rentré, dit-il.
+
+--Que fait Maugiron?
+
+--Il est resté en sentinelle pour voir si le duc ne sortira point.
+
+--Il n'y a pas de danger.
+
+--Alors.... dit Quélus en faisant un mouvement pour indiquer au roi
+qu'il n'y avait plus qu'à agir.
+
+--Alors... laissons-le se coucher tranquillement, dit Henri. Qui
+a-t-il près de lui?
+
+--M. de Monsoreau et ses gentilshommes ordinaires.
+
+--Et M. de Bussy?
+
+--M. de Bussy n'y est pas.
+
+--Bon, dit le roi, à qui c'était un grand soulagement que de sentir
+son frère privé de sa meilleure épée.
+
+--Qu'ordonne le roi? demanda Quélus.
+
+--Qu'on dise à d'Épernon et à Schomberg de se hâter, et qu'on
+prévienne M. de Monsoreau que je désire lui parler.
+
+Quélus s'inclina, et s'acquitta de la commission avec toute la
+promptitude que peuvent donner à la volonté humaine le sentiment de la
+haine et le désir de la vengeance réunis dans le même coeur.
+
+Cinq minutes après, d'Épernon et Schomberg entraient, l'un rhabillé à
+neuf, l'autre débarbouillé au vif; il n'y avait que les cavités du
+visage qui avaient conservé une teinte bleuâtre, qui, au dire de
+l'étuviste, ne s'en irait tout à fait qu'à la suite de plusieurs bains
+de vapeur.
+
+Après les deux mignons, M. de Monsoreau parut.
+
+--M. le capitaine des gardes de Votre Majesté vient de m'annoncer
+qu'elle me faisait l'honneur de m'appeler près d'elle, dit le grand
+veneur en s'inclinant.
+
+--Oui, monsieur, dit Henri; oui, en me promenant ce soir j'ai vu les
+étoiles si brillantes et la lune si belle, que j'ai pensé que, par un
+si magnifique temps, nous pourrions faire demain une chasse superbe;
+il n'est que minuit, monsieur le comte, partez donc pour Vincennes à
+l'instant même; faites-moi détourner un daim, et demain nous le
+courrons.
+
+--Mais, sire, dit Monsoreau, je croyais que demain Votre Majesté avait
+fait donner rendez-vous à monseigneur d'Anjou et à M. de Guise pour
+nommer un chef de la Ligue.
+
+--Eh bien, monsieur, après? dit le roi avec cet accent hautain auquel
+il était si difficile de répondre.
+
+--Après, sire... après, le temps manquera peut-être.
+
+--Le temps ne manque jamais, monsieur le grand veneur, à celui qui
+sait l'employer, c'est pour cela que je vous dis: «Vous avez le temps
+de partir ce soir, pourvu que vous partiez à l'instant même.» Vous
+avez le temps de détourner un daim cette nuit, et vous aurez le temps
+de tenir les équipages prêts pour demain dix heures. Allez donc, et à
+l'instant même! Quélus, Schomberg, faites ouvrir à M. de Monsoreau la
+porte du Louvre de ma part, de la part du roi; et toujours de la part
+du roi, faites-la fermer quand il sera sorti.
+
+Le grand veneur se retira tout étonné.
+
+--C'est donc une fantaisie du roi? demanda-t-il aux jeunes gens dans
+l'antichambre.
+
+--Oui, répondirent laconiquement ceux-ci.
+
+M. de Monsoreau vit qu'il n'y avait rien à tirer de ce côté-là et se
+tut.
+
+--Oh! oh! murmura-t-il en lui-même en jetant un regard du côté des
+appartements du duc d'Anjou, il me semble que cela ne flaire pas bon
+pour Son Altesse Royale.
+
+Mais il n'y avait pas moyen de donner l'éveil au prince: Quélus et
+Schomberg se tenaient, l'un à droite, l'autre à gauche du grand
+veneur. Un instant il crut que les deux mignons avaient des ordres
+particuliers et le tenaient prisonnier, et ce ne fut que lorsqu'il se
+trouva hors du Louvre et qu'il entendit la porte se refermer derrière
+lui, qu'il comprit que ses soupçons étaient mal fondés.
+
+Au bout de dix minutes, Schomberg et Quélus étaient de retour près du
+roi.
+
+--Maintenant, dit Henri, du silence, et suivez-moi tous quatre.
+
+--Où allons-nous, sire? demanda d'Épernon toujours prudent.
+
+--Ceux qui viendront le verront, répondit le roi.
+
+Les mignons assurèrent leurs épées, agrafèrent leurs manteaux et
+suivirent le roi, qui, un falot à la main, les conduisit par le
+corridor secret que nous connaissons, et par lequel, plus d'une fois
+déjà, nous avons vu la reine mère et le roi Charles IX se rendre chez
+leur fille et chez leur soeur, cette bonne Margot dont le duc d'Anjou,
+nous l'avons déjà dit, avait repris les appartements.
+
+Un valet de chambre veillait dans ce corridor; mais, avant qu'il eût
+eu le temps de se replier pour avertir son maître, Henri l'avait saisi
+de sa main en lui ordonnant de se taire, et l'avait passé à ses
+compagnons, lesquels l'avaient poussé et enfermé dans un cabinet.
+
+Ce fut donc le roi qui tourna lui-même le bouton de la chambre où
+couchait monseigneur le duc d'Anjou.
+
+Le duc venait de se mettre au lit, bercé par les rêves d'ambition
+qu'avaient fait naître en lui tous les événements de la soirée: il
+avait vu son nom exalté et le nom du roi flétri. Conduit par le duc de
+Guise, il avait vu le peuple parisien s'ouvrir devant lui et ses
+gentilshommes, tandis que les gentilshommes du roi étaient hués,
+bafoués, insultés. Jamais, depuis le commencement de cette longue
+carrière, si pleine de sourdes menées, de timides complots et de mines
+souterraines, il n'avait encore été si avant dans la popularité, et
+par conséquent dans l'espérance.
+
+Il venait de déposer sur sa table une lettre que M. de Monsoreau lui
+avait remise de la part du duc de Guise, lequel lui faisait en même
+temps recommander de ne pas manquer de se trouver le lendemain au
+lever du roi.
+
+Le duc d'Anjou n'avait pas besoin d'une pareille recommandation, et
+s'était bien promis de ne pas se manquer à lui-même à l'heure du
+triomphe.
+
+Mais sa surprise fut grande quand il vit la porte du couloir secret
+s'ouvrir, et sa terreur fut au comble lorsqu'il reconnut que c'était
+sous la main du roi qu'elle s'était ouverte ainsi.
+
+Henri fit signe à ses compagnons de demeurer sur le seuil de la porte,
+et s'avança vers le lit de François, grave, le sourcil froncé, et sans
+prononcer une parole.
+
+--Sire, balbutia le duc, l'honneur que me fait Votre Majesté est si
+imprévu....
+
+--Qu'il vous effraye, n'est-ce pas? dit le roi, je comprends cela;
+mais non, non, demeurez, mon frère, ne vous levez pas.
+
+--Mais, sire, cependant... permettez, fit le duc tremblant et attirant
+à lui la lettre du duc de Guise qu'il venait d'achever de lire.
+
+--Vous lisiez? demanda le roi.
+
+--Oui, sire.
+
+--Lecture intéressante, sans doute, puisqu'elle vous tenait éveillé à
+cette heure avancée de la nuit?
+
+--Oh! sire, répondit le duc avec un sourire glacé, rien de bien
+important, le petit courrier du soir.
+
+--Oui, fit Henri, je comprends cela, courrier du soir, courrier de
+Vénus; mais non, je me trompe, on ne cachette point avec des sceaux
+d'une pareille dimension les billets qu'on fait porter par Iris ou par
+Mercure.
+
+Le duc cacha tout à fait la lettre.
+
+--Il est discret, ce cher François, dit le roi avec un rire qui
+ressemblait trop à un grincement de dents pour que son frère n'en fût
+pas effrayé.
+
+Cependant il fit un effort et essaya de reprendre quelque assurance.
+
+--Votre Majesté veut-elle me dire quelque chose en particulier?
+demanda le duc à qui un mouvement des quatre gentilshommes demeurés à
+la porte venaient de révéler qu'ils écoutaient et se réjouissaient du
+commencement de la scène.
+
+--Ce que j'ai de particulier à vous dire, monsieur, dit le roi en
+appuyant sur ce mot, qui était celui que le cérémonial de France
+accorde aux frères des rois, vous trouverez bon que pour aujourd'hui
+je vous le dise devant témoins. Çà, messieurs, continua-t-il en se
+retournant vers les quatre jeunes gens, écoutez bien, le roi vous le
+permet.
+
+Le duc releva la tête.
+
+--Sire, dit-il avec ce regard haineux et plein de venin que l'homme a
+emprunté au serpent, avant d'insulter un homme de mon rang, vous
+eussiez dû me refuser l'hospitalité du Louvre; dans l'hôtel d'Anjou,
+au moins, j'eusse été maître de vous répondre.
+
+--En vérité, dit Henri avec une ironie terrible, vous oubliez donc que
+partout où vous êtes vous êtes mon sujet, et que mes sujets sont chez
+moi partout où ils sont; car, Dieu merci, je suis le roi!... le roi du
+sol!...
+
+--Sire, s'écria François, je suis au Louvre... chez ma mère.
+
+--Et votre mère est chez moi, répondit Henri. Voyons, abrégeons,
+monsieur: donnez-moi ce papier.
+
+--Lequel?
+
+--Celui que vous lisiez, parbleu! celui qui était tout ouvert sur
+votre table de nuit et que vous avez caché quand vous m'avez vu.
+
+--Sire, réfléchissez! dit le duc.
+
+--A quoi? demanda le roi.
+
+--A ceci: que vous faites une demande indigne d'un bon gentilhomme,
+mais, en revanche, digne d'un officier de votre police.
+
+Le roi devint livide.
+
+--Cette lettre, monsieur! dit-il.
+
+--Une lettre de femme, sire, réfléchissez, dit François.
+
+--Il y a des lettres de femmes fort bonnes à voir, fort dangereuses à
+ne pas être vues, témoin celles qu'écrit notre mère.
+
+--Mon frère! dit François.
+
+--Cette lettre, monsieur! s'écria le roi en frappant du pied, ou je
+vous la fais arracher par quatre Suisses!
+
+Le duc bondit hors de son lit, en tenant la lettre froissée dans ses
+mains, et avec l'intention manifeste de gagner la cheminée, afin de la
+jeter dans le feu.
+
+--Vous feriez cela, dit-il, à votre frère?
+
+Henri devina son intention et se plaça entre lui et la cheminée.
+
+--Non pas à mon frère, dit-il, mais à mon plus mortel ennemi! Non pas
+à mon frère, mais au duc d'Anjou, qui a couru toute la soirée les rues
+de Paris à la queue du cheval de M. de Guise! à mon frère, qui essaye
+de me cacher quelque lettre de l'un ou de l'autre de ses complices,
+MM. les princes lorrains.
+
+--Pour cette fois, dit le duc, votre police est mal faite.
+
+--Je vous dis que j'ai vu sur le cachet ces trois fameuses merlettes
+de Lorraine, qui ont la prétention d'avaler les fleurs de lis de
+France. Donnez donc, mordieu! donnez, ou....
+
+Henri fit un pas vers le duc et lui posa la main sur l'épaule.
+
+François n'eut pas plutôt senti s'appesantir sur lui la main royale,
+il n'eut pas plutôt d'un regard oblique considéré l'attitude menaçante
+des quatre mignons, lesquels commençaient à dégainer, que, tombant à
+genoux, à demi renversé contre son lit, il s'écria:
+
+--A moi! au secours! à l'aide! mon frère veut me tuer.
+
+Ces paroles, empreintes d'un accent de profonde terreur que leur
+donnait la conviction, firent impression sur le roi et éteignirent sa
+colère, par cela même qu'elles la supposaient plus grande qu'elle
+n'était. Il pensa qu'en effet François pouvait craindre un assassinat,
+et que ce meurtre eût été un fratricide. Alors il lui passa comme un
+vertige, à l'idée que sa famille, famille maudite comme toutes celles
+dans lesquelles doit s'éteindre une race, il lui passa un vertige en
+songeant que, dans sa famille, les frères assassinaient les frères par
+tradition.
+
+--Non, dit-il, vous vous trompez, mon frère, et le roi ne vous veut
+aucun mal du genre de celui que vous redoutez; du moins vous avez
+lutté, avouez-vous vaincu. Vous savez que le roi est le maître, ou si
+vous l'ignoriez, vous le savez maintenant. Eh bien, dites-le,
+non-seulement tout bas, mais encore tout haut.
+
+--Oh! je le dis, mon frère, je le proclame, s'écria le duc.
+
+--Fort bien. Cette lettre, alors... car le roi vous ordonne de lui
+rendre cette lettre.
+
+Le duc d'Anjou laissa tomber le papier.
+
+Le roi le ramassa, et, sans le lire, le plia et l'enferma dans son
+aumônière.
+
+--Est-ce tout, sire? dit le duc avec son regard louche.
+
+--Non, monsieur, dit Henri, il vous faudra encore pour cette
+rébellion, qui heureusement n'a point eu de fâcheux résultats, il vous
+faudra, si vous le voulez bien, garder la chambre jusqu'à ce que mes
+soupçons à votre égard aient été complètement dissipés. Vous êtes ici,
+l'appartement vous est familier, commode, et n'a pas trop l'air d'une
+prison; restez-y. Vous aurez bonne compagnie, du moins de l'autre côté
+de la porte, car, pour cette nuit, ces quatre messieurs vous
+garderont; demain matin ils seront relevés par un poste de Suisses.
+
+--Mais, mes amis, à moi, ne pourrai-je les voir?
+
+--Qui appelez-vous vos amis?
+
+--Mais M. de Monsoreau, par exemple, M. de Ribeirac, M. Antraguet, M.
+de Bussy.
+
+--Ah, oui! dit le roi, parlez de celui-là encore.
+
+--Aurait-il eu le malheur de déplaire à Votre Majesté?
+
+--Oui, dit le roi.
+
+--Quand cela?
+
+--Toujours, et cette nuit particulièrement.
+
+--Cette nuit; qu'a-t-il donc fait, cette nuit?
+
+--Il m'a fait insulter dans les rues de Paris.
+
+--Vous, sire?
+
+--Oui, moi, ou mes fidèles, ce qui est la même chose.
+
+--Bussy a fait insulter quelqu'un dans les rues de Paris, cette nuit?
+On vous a trompé, sire.
+
+--Je sais ce que je dis, monsieur.
+
+--Sire, s'écria le duc avec un air de triomphe, M. de Bussy n'est pas
+sorti de son hôtel depuis deux jours! il est chez lui, couché, malade,
+grelottant la fièvre.
+
+Le roi se retourna vers Schomberg.
+
+--S'il grelottait la fièvre, dit le jeune homme, ce n'était pas chez
+lui du moins, mais dans la rue Coquillière.
+
+--Qui vous a dit cela, demanda le duc d'Anjou en se soulevant, que
+Bussy était dans la rue Coquillière?
+
+--Je l'ai vu.
+
+--Vous avez vu Bussy dehors?
+
+--Bussy frais, dispos, joyeux, et qui paraissait le plus heureux homme
+du monde, et accompagné de son acolyte ordinaire, ce Remy, cet écuyer,
+ce médecin, que sais-je!
+
+--Alors je n'y comprends plus rien, dit le duc avec stupeur: j'ai vu
+M. de Bussy dans la soirée; il était sous les couvertures. Il faut
+qu'il m'ait trompé moi-même.
+
+--C'est bien, dit le roi, M. de Bussy sera puni comme les autres et
+avec les autres, lorsque l'affaire s'éclaircira.
+
+Le duc, qui pensa que c'était un moyen de détourner de lui la colère
+du roi que de la laisser s'écouler sur Bussy, le duc n'essaya point de
+prendre davantage la défense de son gentilhomme.
+
+--Si M. de Bussy a fait cela, dit-il; si, après avoir refusé de sortir
+avec moi, il est sorti seul, c'est qu'il avait effectivement, sans
+doute, des intentions qu'il ne pouvait m'avouer à moi dont il connaît
+le dévouement pour Votre Majesté.
+
+--Vous entendez, messieurs, ce que prétend mon frère, dit le roi; il
+prétend qu'il n'a pas autorisé M. de Bussy.
+
+--Tant mieux, dit Schomberg.
+
+--Pourquoi tant mieux?
+
+--Parce qu'alors Votre Majesté nous en laissera peut-être faire ce que
+nous voulons.
+
+--C'est bien, c'est bien, on verra plus tard, dit Henri. Messieurs, je
+vous recommande mon frère: ayez pour lui, pendant toute cette nuit, où
+vous allez avoir l'honneur de lui servir de garde, tous les égards
+qu'on a pour un prince du sang, c'est-à-dire au premier du royaume,
+après moi.
+
+--Oh! sire, dit Quélus avec un regard qui fit frissonner le duc, soyez
+donc tranquille, nous savons tout ce que nous devons à Son Altesse.
+
+--C'est bien; adieu, messieurs, dit Henri.
+
+--Sire! s'écria le duc plus épouvanté de l'absence du roi qu'il ne
+l'avait été de sa présence, quoi! je suis sérieusement prisonnier!
+quoi! mes amis ne pourront me visiter! quoi! il me sera défendu de
+sortir!
+
+Et l'idée du lendemain lui passait par l'esprit, de ce lendemain où sa
+présence était si nécessaire près de M. de Guise.
+
+--Sire, dit le duc qui voyait le roi prêt à se laisser fléchir,
+laissez-moi paraître au moins près de Votre Majesté; près de Votre
+Majesté est ma place; je suis prisonnier là aussi bien qu'ailleurs, et
+mieux gardé à vue même que dans toutes les places possibles. Sire,
+accordez-moi donc la faveur de rester près de Votre Majesté.
+
+Le roi, sur le point d'accorder au duc d'Anjou sa demande, à laquelle
+il ne voyait pas, d'ailleurs, un grand inconvénient, allait répondre
+_oui_, quand son attention fut distraite de son frère et attirée vers
+la porte par un corps très-long et très-agile, qui, avec les bras,
+avec la tête, avec le cou, avec tout ce qu'il pouvait remuer, enfin,
+faisait les gestes les plus négatifs qu'on pût inventer et exécuter
+sans se disloquer les os.
+
+--C'était Chicot qui faisait _non_.
+
+--Non, dit Henri à son frère, vous êtes fort bien ici, monsieur; et il
+me convient que vous y restiez.
+
+--Sire, balbutia le duc.
+
+--Dès que cela est le bon plaisir du roi de France, il me semble que
+cela doit vous suffire, monsieur, ajouta Henri d'un air de hauteur qui
+acheva d'accabler le duc.
+
+--Quand je disais que j'étais le véritable roi de France? murmura
+Chicot....
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+COMMENT CHICOT FIT UNE VISITE A BUSSY, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT.
+
+
+Le lendemain de ce jour, ou plutôt de cette nuit, Bussy, vers neuf
+heures du matin, déjeunait tranquillement avec Remy, qui, en sa
+qualité de médecin, lui ordonnait des confortants; ils causaient des
+événements de la veille, et Remy cherchait à se rappeler les légendes
+des fresques de la petite église de Sainte-Marie-l'Égyptienne.
+
+--Dis donc, Remy, lui demanda tout à coup Bussy, ne t'a-t-il pas
+semblé reconnaître ce gentilhomme qu'on trempait dans une cuve, quand
+nous sommes passés au coin de la rue Coquillière?
+
+--Sans doute, monsieur le comte: et même à ce point que, depuis ce
+moment, je cherche à me rappeler son nom.
+
+--Tu ne l'as donc pas reconnu non plus?
+
+--Non. Il était déjà bien bleu.
+
+--J'aurais dû le délivrer, dit Bussy: c'est un devoir entre gens comme
+il faut de se porter secours contre les manans; mais, on vérité, Remy,
+j'étais trop occupé de mes affaires.
+
+--Mais, si nous ne l'avons pas reconnu, lui, dit le Haudoin, il nous
+a, à coup sûr, reconnus, nous qui avions notre couleur naturelle, car
+il m'a semblé qu'il roulait des yeux effroyables, et qu'il nous
+montrait le poing en nous envoyant quelque menace.
+
+--Tu es sûr de cela, Remy?
+
+--Je réponds des yeux effroyables; mais je suis moins sûr du poing et
+des menaces, dit le Haudoin, qui connaissait le caractère irascible de
+Bussy.
+
+--Alors il faudra savoir quel est ce gentilhomme, Remy: je ne puis pas
+laisser passer ainsi une pareille injure.
+
+--Attendez donc, attendez donc, s'écria le Haudoin, comme s'il fût
+sorti de l'eau froide ou entré dans l'eau chaude. Oh! mon Dieu! j'y
+suis, je le connais.
+
+--Comment cela?
+
+--Je l'ai entendu jurer.
+
+--Je le crois mordieu bien, tout le monde eût juré en pareille
+situation.
+
+--Oui, mais lui, il a juré en allemand.
+
+--Bah!
+
+--Il a dit: _Gott verdamme._
+
+--C'est Schomberg, alors.
+
+--Lui-même, monsieur le comte, lui-même.
+
+--Alors, mon cher Remy, apprête tes onguents.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il y aura avant peu quelque raccommodage à faire à sa peau
+ou à la mienne.
+
+--Vous ne serez pas si fou que de vous faire tuer, étant en si bonne
+santé et si heureux, dit Remy en clignant de l'oeil; dame! voilà déjà
+une fois que sainte Marie l'Égyptienne vous ressuscite, elle pourrait
+bien se lasser de faire un miracle que le Christ lui-même n'a essayé
+que deux fois.
+
+--Au contraire, Remy, dit le comte, tu ne te doutes pas du bonheur
+qu'il y a, quand on est heureux, à s'en aller jouer sa vie contre
+celle d'un autre homme. Je t'assure que jamais je ne me suis battu de
+bon coeur quand j'avais perdu au jeu de grosses sommes, quand j'avais
+surpris ma maîtresse en faute ou quand j'avais quelque chose à me
+reprocher; mais chaque fois, au contraire, que ma bourse est ronde,
+mon coeur léger et ma conscience nette, je m'en vais hardi et railleur
+sur le pré; là, je suis sûr de ma main. Je lis jusqu'au fond des yeux
+de mon adversaire; je l'écrase de ma chance. Je suis dans la position
+d'un homme qui joue au passe-dix avec la veine, et qui sent le vent de
+la fortune pousser à lui l'or de son antagoniste. Non, c'est alors que
+je suis brillant, sûr de moi; c'est alors que je me fends à fond. Je
+me battrais admirablement bien aujourd'hui, Remy, dit le jeune homme
+en tendant la main au docteur, car, grâce à toi, je suis bien heureux!
+
+--Un moment, un moment, dit le Haudoin, vous vous priverez cependant,
+s'il vous plaît, de ce plaisir. Une belle dame de mes amies vous a
+recommandé à moi, et m'a fait jurer de vous garder sain et sauf, sous
+prétexte que vous lui deviez déjà la vie, et qu'on n'a pas la liberté
+de disposer de ce qu'on doit.
+
+--Bon Remy, fit Bussy en se plongeant dans ce vague de la pensée qui
+permet à l'homme amoureux d'entendre et de voir tout ce qu'on dit et
+tout ce qu'on fait, comme derrière une gaze, au théâtre, on voit les
+objets sans leurs angles et sans les crudités de leurs tons: état
+délicieux qui est presque un rêve, car, tout en suivant de l'âme sa
+pensée douce et fidèle, on a les sens distraits par la parole ou le
+geste d'un ami.
+
+--Vous m'appelez bon Remy, dit le Haudoin, parce que je vous ai fait
+revoir madame de Monsoreau; mais m'appellerez-vous encore bon Remy
+quand vous allez être séparé d'elle, et malheureusement le jour
+approche, s'il n'est pas arrivé.
+
+--Plaît-il? s'écria énergiquement Bussy. Ne plaisantons pas là-dessus,
+maître le Haudoin.
+
+--Eh! monsieur, je ne plaisante pas; ne savez-vous point qu'elle part
+pour l'Anjou, et que moi-même je vais avoir la douleur d'être séparé
+de mademoiselle Gertrude?... Ah!
+
+Bussy ne put s'empêcher de sourire au prétendu désespoir de Remy.
+
+--Tu l'aimes beaucoup? demanda-t-il.
+
+--Je crois bien... et elle donc.... Si vous saviez comme elle me bat.
+
+--Et tu te laisses faire?
+
+--Par amour pour la science: elle m'a forcé d'inventer une pommade
+souveraine pour faire disparaître les bleus.
+
+--En ce cas, tu devrais bien en envoyer plusieurs pots à Schomberg.
+
+--Ne parlons plus de Schomberg, il est convenu que nous le laissons se
+débarbouiller à sa guise.
+
+--Oui, et revenons à madame de Monsoreau, ou plutôt à Diane de
+Méridor, car tu sais....
+
+--Oh! mon Dieu, oui; je sais.
+
+--Remy, quand partons-nous?
+
+--Ah! voilà ce dont je me doutais; le plus tard possible, monsieur le
+comte.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--D'abord parce que nous avons à Paris ce cher M. d'Anjou, le chef de
+la communauté, qui s'est mis, hier soir, à ce qu'il m'a semblé, dans
+de telles affaires, qu'il va évidemment avoir besoin de vous.
+
+--Ensuite.
+
+--Ensuite parce que M. de Monsoreau, par une bénédiction toute
+particulière, ne se doute de rien, à votre endroit du moins, et qu'il
+se douterait peut-être de quelque chose s'il vous voyait disparaître
+de Paris en même temps que sa femme qui n'est point sa femme.
+
+--Eh bien, que m'importe qu'il s'en doute?
+
+--Oh! oui, mais cela m'importe beaucoup, à moi, mon cher seigneur. Je
+me charge de raccommoder les coups d'épée reçus en duel, parce que,
+comme vous tirez de première force, vous ne recevez jamais de coups
+d'épée bien sérieux, mais je récuse les coups de poignard poussés dans
+les guet-apens et surtout par les maris jaloux; ce sont des animaux
+qui, en pareil cas, tapent fort dur; voyez plutôt ce pauvre M. de
+Saint-Mégrin, si méchamment mis à mort par notre ami M. de Guise.
+
+--Que veux-tu, cher ami, s'il est dans ma destinée d'être tué par le
+Monsoreau!
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il me tuera.
+
+--Et puis, huit jours, un mois, un an après, madame de Monsoreau
+épousera son mari, ce qui fera énormément enrager votre pauvre âme,
+qui verra cela d'en haut ou d'en bas, et qui ne pourra pas s'y
+opposer, vu qu'elle n'aura plus de corps.
+
+--Tu as raison, Remy, je veux vivre.
+
+--A la bonne heure! Mais ce n'est pas le tout que de vivre,
+croyez-moi, il faut encore suivre mes conseils, être charmant pour le
+Monsoreau; il est, pour le moment, d'une affreuse jalousie contre M.
+le duc d'Anjou, qui, tandis que vous grelottiez la fièvre dans votre
+lit, se promenait sous les fenêtres de la dame, comme un Espagnol à
+bonnes fortunes, et qui a été reconnu à son Aurilly. Faites-lui toutes
+sortes d'avance, à ce bon mari, qui ne l'est pas; n'ayez pas même
+l'air de lui demander ce qu'est devenue sa femme; c'est inutile,
+puisque vous le savez, et il répandra partout que vous êtes le seul
+gentilhomme qui possédiez les vertus de Scipion: sobriété et chasteté.
+
+--Je crois que tu as raison, dit Bussy. A présent que je ne suis plus
+jaloux de l'ours, je veux l'apprivoiser, ce sera d'un suprême comique!
+Ah! maintenant, Remy, demande-moi tout ce que tu voudras, tout m'est
+facile, je suis heureux.
+
+En ce moment quelqu'un frappa à la porte, les deux convives firent
+silence.
+
+--Qui va là? demanda Bussy.
+
+--Monseigneur, répondit un page, il y a en bas un gentilhomme qui veut
+vous parler.
+
+--Me parler, à moi, si matin! qui est-ce?
+
+--Un grand monsieur, vêtu de velours vert, avec des bas roses, une
+figure un peu risible, mais l'air d'un honnête homme.
+
+--Eh! pensa tout haut Bussy, serait-ce Schomberg?
+
+--Il a dit: un grand monsieur.
+
+--C'est vrai; ou le Monsoreau?
+
+--Il a dit: l'air d'un honnête homme.
+
+--Tu as raison, Remy, ce ne peut être ni l'un ni l'autre; fais entrer.
+
+L'homme annoncé parut au bout d'un instant sur le seuil.
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria Bussy en se levant précipitamment à la vue du
+visiteur, tandis que Remy, en ami discret, se retirait par la porte
+d'un cabinet.
+
+--Monsieur Chicot! exclama Bussy.
+
+--Lui-même, monsieur le comte, répondit le Gascon.
+
+Le regard de Bussy s'était fixé sur lui avec cet étonnement qui veut
+dire en toutes lettres, sans que la bouche ait besoin de prendre le
+moins du monde part à la conversation: «Monsieur, que venez-vous faire
+ici?»
+
+Aussi, sans être autrement interrogé, Chicot répondit d'un ton fort
+sérieux:
+
+--Monsieur, je viens vous proposer un petit marché.
+
+--Parlez, monsieur, répliqua Bussy avec surprise.
+
+--Que me promettez-vous si je vous rendais un grand service?
+
+--Cela dépend du service, monsieur, répondit assez dédaigneusement
+Bussy.
+
+Le Gascon feignit de ne point remarquer cet air de dédain.
+
+--Monsieur, dit Chicot en s'asseyant et en croisant ses longues jambes
+l'une sur l'autre, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur de
+m'inviter à m'asseoir.
+
+Le rouge monta au visage de Bussy.
+
+--C'est autant à ajouter encore, dit Chicot, à la récompense qui me
+reviendra quand je vous aurai rendu le service en question.
+
+Bussy ne répondit point.
+
+--Monsieur, continua Chicot sans se démonter, connaissez-vous la
+Ligue?
+
+--J'en ai fort entendu parler, répondit Bussy, commençant à prêter une
+certaine attention à ce que lui disait le Gascon.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous devez savoir en ce cas que c'est
+une association d'honnêtes chrétiens, réunis dans le but de massacrer
+religieusement leurs voisins, les huguenots.--En êtes-vous, monsieur,
+de la Ligue?--Moi, j'en suis.
+
+--Mais, monsieur?
+
+--Dites seulement oui ou non.
+
+--Permettez-moi de m'étonner, dit Bussy.
+
+--Je me faisais l'honneur de vous demander si vous étiez de la Ligue;
+m'avez-vous entendu?
+
+--Monsieur Chicot, dit Bussy, comme je n'aime pas les questions dont
+je ne comprends pas le sens, je vous prie de changer la conversation,
+et j'attendrai encore quelques minutes accordées à la bienséance pour
+vous répéter que, n'aimant point les questions, je n'aime
+naturellement pas les questionneurs.
+
+--Fort bien: la bienséance est bienséante, comme dit ce cher M. de
+Monsoreau lorsqu'il est en belle humeur.
+
+A ce nom de Monsoreau, que le Gascon prononça sans apparente allusion,
+Bussy recommença de prêter attention.
+
+--Hein, se dit-il tout bas, se douterait-il de quelque chose, et
+m'aurait-il envoyé ce Chicot pour m'espionner?...
+
+Puis tout haut:
+
+--Voyons, monsieur Chicot, au fait, vous savez que nous n'avons plus
+que quelques minutes.
+
+--_Optime,_ dit Chicot; quelques minutes, c'est beaucoup: en quelques
+minutes on se dit bien des choses. Je vous dirai donc qu'en effet
+j'aurais pu me dispenser de vous questionner, attendu que, si vous
+n'êtes pas de la sainte Ligue, vous en serez bientôt, indubitablement,
+attendu que M. d'Anjou en est.
+
+--M. d'Anjou! qui vous a dit cela?
+
+--Lui-même parlant à ma personne, comme disent ou plutôt comme
+écrivent messieurs les gens de loi, comme écrivait par exemple ce bon
+et cher M. Nicolas David, ce flambeau du _forum parisiense,_ lequel
+flambeau s'est éteint sans qu'on sache qui a soufflé dessus; or vous
+comprenez bien que si M. le duc d'Anjou est de la Ligue, vous ne
+pouvez vous dispenser d'en être, vous qui êtes son bras droit, que
+diable! La Ligue sait trop bien ce qu'elle fait pour accepter un chef
+manchot.
+
+--Eh bien, monsieur Chicot, après! dit Bussy d'un ton évidemment plus
+courtois qu'il n'avait été jusque-là.
+
+--Après, reprit Chicot. Eh bien, après, si vous en êtes, ou si l'on
+croit seulement que vous devez en être, et on le croira certainement,
+il vous arrivera, à vous, ce qui est arrivé à Son Altesse Royale.
+
+--Qu'est-il donc arrivé à Son Altesse Royale? s'écria Bussy.
+
+--Monsieur, dit Chicot en se relevant et en imitant la pose qu'avait
+prise Bussy un instant auparavant, monsieur, je n'aime pas les
+questions, et, si vous me permettez de le dire tout de suite, je
+n'aime pas les questionneurs; j'ai donc grande envie de vous laisser
+faire, à vous, ce qu'on a fait cette nuit à votre maître.
+
+--Monsieur Chicot, dit Bussy avec un sourire qui contenait toutes les
+excuses qu'un gentilhomme peut faire, parlez, je vous en supplie; où
+est le duc?
+
+--Il est en prison.
+
+--Où cela?
+
+--Dans sa chambre. Quatre de mes bons amis l'y gardent même à vue. M.
+de Schomberg, qui fut teint en bleu hier au soir, comme vous savez,
+puisque vous passiez là au moment de l'opération; M. d'Épernon, qui
+est jaune de la peur qu'il a eue; M. de Quélus, qui est rouge de
+colère, et M. de Maugiron, qui est blanc d'ennui; c'est fort beau à
+voir, attendu que, comme M. le duc commence à verdir de peur, nous
+allons jouir d'un arc-en-ciel complet, nous autres privilégiés du
+Louvre.
+
+--Ainsi, monsieur, dit Bussy, vous croyez qu'il y a danger pour ma
+liberté?
+
+--Danger! un instant, monsieur: je suppose même qu'en ce moment, on
+est... on doit... ou l'on devrait être en chemin pour vous arrêter.
+
+Bussy tressaillit.
+
+--Aimez-vous la Bastille, monsieur de Bussy? C'est un endroit fort
+propre aux méditations, et Laurent Testu, qui en est le gouverneur,
+fait une cuisine assez agréable à ses pigeonneaux.
+
+--On me mettrait à la Bastille? s'écria Bussy.
+
+--Ma foi! je dois avoir dans ma poche quelque chose comme un ordre de
+vous y conduire, monsieur de Bussy. Le voulez-vous voir?
+
+Et Chicot tira effectivement des poches de ses chausses, dans
+lesquelles eussent tenu trois cuisses comme la sienne, un ordre du roi
+en bonne forme, commandant d'appréhender au corps, partout où il
+serait, M. Louis de Clermont, seigneur de Bussy-d'Amboise.
+
+--Rédaction de M. de Quélus, dit Chicot, c'est fort bien écrit.
+
+--Alors, monsieur, s'écria Bussy touché de l'action de Chicot, vous me
+rendez donc véritablement un service.
+
+--Mais je crois que oui, dit le Gascon; êtes-vous de mon avis,
+monsieur?
+
+--Monsieur, dit Bussy, je vous en conjure, traitez-moi comme un galant
+homme; est-ce pour me nuire en quelque autre rencontre que vous me
+sauvez aujourd'hui? car vous aimez le roi, et le roi ne m'aime pas.
+
+--Monsieur le comte, dit Chicot en se soulevant sur sa chaise et en
+saluant, je vous sauve pour vous sauver; maintenant pensez ce qu'il
+vous plaira de mon action.
+
+--Mais, de grâce, à quoi dois-je attribuer une pareille bienveillance?
+
+--Oubliez-vous que je vous ai demandé une récompense?
+
+--C'est vrai.
+
+--Eh bien?
+
+--Ah! monsieur, de grand coeur!
+
+--Vous ferez donc à votre tour ce que je vous demanderai, un jour ou
+l'autre?
+
+--Foi de Bussy! en tant que la chose sera faisable.
+
+--Eh bien, voilà qui me suffit, dit Chicot en se levant. Maintenant
+montez à cheval et disparaissez; moi, je porte l'ordre de vous arrêter
+à qui de droit.
+
+--Vous ne deviez donc pas m'arrêter vous-même?
+
+--Allons donc, pour qui me prenez-vous? Je suis gentilhomme, monsieur.
+
+--Mais j'abandonne mon maître.
+
+--N'en ayez pas remords, car il vous a déjà abandonné.
+
+--Vous êtes un brave gentilhomme, monsieur Chicot, dit Bussy au
+Gascon.
+
+--Parbleu, je le sais bien, répliqua celui-ci.
+
+Bussy appela le Haudoin. Le Haudoin, il faut lui rendre justice,
+écoutait à la porte; il entra aussitôt.
+
+--Remy, s'écria Bussy, Remy, Remy, nos chevaux!
+
+--Ils sont sellés, monseigneur, répondit tranquillement Remy.
+
+--Monsieur, dit Chicot, voilà un jeune homme qui a beaucoup d'esprit.
+
+--Parbleu, dit Remy, je le sais bien.
+
+Et, Chicot le saluant, il salua Chicot comme l'eussent fait, quelque
+cinquante ans plus tard, Guillaume Gorin et Gauthier Garguille.
+
+Bussy rassembla quelques piles d'écus, qu'il fourra dans ses poches et
+dans celles du Haudoin.
+
+Après quoi, saluant Chicot et le remerciant une dernière fois, il
+s'apprêta à descendre.
+
+--Pardon, monsieur, dit Chicot; mais permettez-moi d'assister à votre
+départ.
+
+Et Chicot suivit Bussy et le Haudoin jusqu'à la petite cour des
+écuries, où effectivement deux chevaux attendaient tout sellés aux
+mains du page.
+
+--Et où allons-nous? fit Remy en rassemblant négligemment les rênes de
+son cheval.
+
+--Mais... fit Bussy en hésitant ou en paraissant hésiter.
+
+--Que dites-vous de la Normandie, monsieur? dit Chicot, qui regardait
+faire et examinait les chevaux en connaisseur.
+
+--Non, répondit Bussy, c'est trop près.
+
+--Que pensez-vous des Flandres? continua Chicot.
+
+--C'est trop loin.
+
+--Je crois, dit Remy, que vous vous décideriez pour l'Anjou, qui est à
+une distance raisonnable, n'est-ce pas, monsieur le comte?
+
+--Oui, va pour l'Anjou, dit Bussy en rougissant.
+
+--Monsieur, dit Chicot, puisque vous avez fait votre choix et que vous
+allez partir....
+
+--A l'instant même.
+
+--J'ai bien l'honneur de vous saluer; pensez à moi dans vos prières.
+
+Et le digne gentilhomme s'en alla toujours aussi grave et aussi
+majestueux, en écornant les angles des maisons avec son immense
+rapière.
+
+--Ce que c'est que le destin, cependant, monsieur! dit Remy.
+
+--Allons, vite! s'écria Bussy, et peut-être la rattraperons-nous.
+
+--Ah! monsieur, dit le Haudoin, si vous aidez le destin, vous lui ôtez
+de son mérite.
+
+Et ils partirent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+LES ÉCHECS DE CHICOT, LE BILBOQUET DE QUÉLUS ET LA SARBACANE DE
+SCHOMBERG.
+
+
+On peut dire que Chicot, malgré son apparente froideur, s'en
+retournait au Louvre avec la joie la plus complète.
+
+C'était pour lui une triple satisfaction d'avoir rendu service à un
+brave comme l'était Bussy, d'avoir travaillé à quelque intrigue et
+d'avoir rendu possible, pour le roi, un coup d'État que réclamaient
+les circonstances.
+
+En effet, avec la tête et surtout le coeur que l'on connaissait à M.
+de Bussy, avec l'esprit d'association que l'on connaissait à MM. de
+Guise, on risquait fort de voir se lever un jour orageux sur la bonne
+ville de Paris.
+
+Tout ce que le roi avait craint, tout ce que Chicot avait prévu,
+arriva comme on pouvait s'y attendre.
+
+M. de Guise, après avoir reçu, le matin, chez lui, les principaux
+ligueurs, qui, chacun de son côté, étaient venus lui apporter les
+registres couverts de signatures que nous avons vus ouverts dans les
+carrefours, aux portes des principales auberges et jusque sur les
+autels des églises; M. de Guise, après avoir promis un chef à la
+Ligue, et après avoir fait jurer à chacun de reconnaître le chef que
+le roi nommerait; M. de Guise, après avoir enfin conféré avec le
+cardinal et avec M. de Mayenne, était sorti pour se rendre chez M. le
+duc d'Anjou, qu'il avait perdu de vue la veille, vers les dix heures
+du soir.
+
+Chicot se doutait de la visite; aussi, en sortant de chez Bussy,
+avait-il été incontinent flâner aux environs de l'hôtel d'Alençon,
+situé au coin de la rue Hautefeuille et de la rue Saint-André. il y
+était depuis un quart d'heure à peine, quand il vit déboucher celui
+qu'il attendait par la rue de la Huchette.
+
+Chicot s'effaça à l'angle de la rue du Cimetière, et le duc de Guise
+entra à l'hôtel sans l'avoir aperçu.
+
+Le duc trouva le premier valet de chambre du prince assez inquiet de
+n'avoir pas vu revenir son maître; mais il s'était douté de ce qui
+était arrivé, c'est-à-dire que le duc avait été coucher au Louvre.
+
+Le duc demanda si, en l'absence du prince, il ne pourrait point parler
+à Aurilly: le valet de chambre répondit au duc qu'Aurilly était dans
+le cabinet de son maître, et qu'il avait toute liberté de
+l'interroger.
+
+Le duc passa. Aurilly, en effet, on se le rappelle, joueur de luth et
+confident du prince, était de tous les secrets de M. le duc d'Anjou,
+et devait savoir mieux que personne où se trouvait Son Altesse.
+
+Aurilly était, pour le moins, aussi inquiet que le valet de chambre,
+et, de temps en temps, il quittait son luth, sur lequel ses doigts
+couraient avec distraction, pour se rapprocher de la fenêtre et
+regarder, à travers les vitres, si le duc ne revenait pas.
+
+Trois fois on avait envoyé au Louvre, et, à chaque fois, on avait fait
+répondre que monseigneur, rentré fort tard au palais, dormait encore.
+
+M. de Guise s'informa à Aurilly du duc d'Anjou.
+
+Aurilly avait été séparé de son maître la veille, au coin de la rue de
+l'Abre-Sec, par un groupe qui venait augmenter le rassemblement qui se
+faisait à la porte de l'hôtellerie de la Belle-Étoile, de sorte qu'il
+était revenu attendre le duc à l'hôtel d'Alençon, ignorant la
+résolution qu'avait prise Son Altesse Royale de coucher au Louvre.
+
+Le joueur de luth raconta alors au prince lorrain la triple ambassade
+qu'il avait envoyée au Louvre, et lui transmit la réponse identique
+qui avait été faite à chacun des trois messagers.
+
+--Il dort à onze heures, dit le duc; ce n'est guère probable; le roi
+est debout d'ordinaire à cette heure. Vous devriez aller au Louvre,
+Aurilly.
+
+--J'y ai songé, monseigneur, dit Aurilly, mais je crains que ce
+prétendu sommeil ne soit une recommandation qu'il ait faite au
+concierge du Louvre, et qu'il ne soit en galanterie par la ville; or,
+s'il en était ainsi, monseigneur serait peut-être contrarié qu'on le
+cherchât.
+
+--Aurilly, reprit le duc, croyez-moi, monseigneur est un homme trop
+raisonnable pour être en galanterie un jour comme aujourd'hui. Allez
+donc au Louvre sans crainte, et vous y trouverez monseigneur.
+
+--J'irai donc, monsieur, puisque vous le désirez; mais que lui
+dirai-je?
+
+--Vous lui direz que la convocation au Louvre était pour deux heures,
+et qu'il sait bien que nous devions conférer ensemble avant de nous
+trouver chez le roi. Vous comprenez, Aurilly, ajouta le duc avec un
+mouvement de mauvaise humeur assez irrespectueux, que ce n'est point
+au moment où le roi va nommer un chef à la Ligue qu'il s'agit de
+dormir.
+
+--Fort bien, monseigneur, et je prierai Son Altesse de venir ici.
+
+--Où je l'attends bien impatiemment, lui direz-vous; car, convoqués
+pour deux heures, beaucoup sont déjà au Louvre, et il n'y a pas un
+instant à perdre. Moi, pendant ce temps, j'enverrai quérir M. de
+Bussy.
+
+--C'est entendu, monseigneur. Mais, au cas où je ne trouverais point
+Son Altesse, que ferais-je?
+
+--Si vous ne trouvez point Son Altesse, Aurilly, n'affectez point de
+la chercher; il suffira que vous lui disiez plus tard avec quel zèle
+j'ai tenté de la rencontrer. Dans tous les cas, à deux heures moins un
+quart je serai au Louvre.
+
+Aurilly salua le duc, et partit.
+
+Chicot le vit sortir et devina la cause de sa sortie. Si M. le duc de
+Guise apprenait l'arrestation de M. d'Anjou, tout était perdu, ou, du
+moins, tout s'embrouillait fort. Chicot vit qu'Aurilly remontait la
+rue de la Huchette pour prendre le pont Saint-Michel; lui, au
+contraire alors, descendit la rue Saint-André-des-Arts de toute la
+vitesse de ses longues jambes, et passa la Seine au bas de Nesle, au
+moment où Aurilly arrivait à peine en vue du grand Châtelet.
+
+Nous suivrons Aurilly, qui nous conduit au théâtre même des événements
+importants de la journée.
+
+Il descendit les quais garnis de bourgeois, ayant tout l'aspect de
+triomphateurs, et gagna le Louvre, qui lui apparut, au milieu de toute
+cette joie parisienne, avec sa plus tranquille et sa plus benoîte
+apparence.
+
+Aurilly savait son monde et connaissait sa cour; il causa d'abord avec
+l'officier de la porte, qui était toujours un personnage considérable
+pour les chercheurs de nouvelles et les flaireurs de scandale.
+
+L'officier de la porte était tout miel; le roi s'était réveillé de la
+meilleure humeur du monde.
+
+Aurilly passa de l'officier de la porte au concierge.
+
+Le concierge passait une revue de serviteurs habillés à neuf, et leur
+distribuait des hallebardes d'un nouveau modèle.
+
+Il sourit au joueur de luth, répondit à ses commentaires sur la pluie
+et le beau temps, ce qui donna à Aurilly la meilleure opinion de
+l'atmosphère politique.
+
+En conséquence, Aurilly passa outre et prit le grand escalier qui
+conduisait chez le duc, en distribuant force saluts aux courtisans
+déjà disséminés par les montées et les antichambres.
+
+A la porte de l'appartement de Son Altesse, il trouva Chicot assis sur
+un pliant.
+
+Chicot jouait aux échecs tout seul, et paraissait absorbé dans une
+profonde combinaison.
+
+Aurilly essaya de passer, mais Chicot, avec ses longues jambes, tenait
+toute la longueur du palier.
+
+Il fut forcé de frapper sur l'épaule du Gascon.
+
+--Ah! c'est vous, dit Chicot; pardon, monsieur Aurilly.
+
+--Que faites-vous donc, monsieur Chicot?
+
+--Je joue aux échecs, comme vous voyez.
+
+--Tout seul?
+
+--Oui... j'étudie un coup... savez-vous jouer aux échecs, monsieur?
+
+--A peine.
+
+--Oui, je sais, vous êtes musicien, et la musique est un art si
+difficile, que les privilégiés qui se livrent à cet art sont forcés de
+lui donner tout leur temps et toute leur intelligence.
+
+--Il paraît que le coup est sérieux, demanda en riant Aurilly.
+
+--Oui, c'est mon roi qui m'inquiète; vous saurez, monsieur Aurilly,
+qu'aux échecs le roi est un personnage très-niais, très-insignifiant,
+qui n'a pas de volonté, qui ne peut faire qu'un pas à droite, un pas à
+gauche, un pas en avant, un pas en arrière, tandis qu'il est entouré
+d'ennemis très-alertes, de cavaliers qui sautent trois cases d'un
+coup, et d'une foule de pions qui l'entourent, qui le pressent, qui le
+harcèlent; de sorte que, s'il est mal conseillé, ah! dame! en peu de
+temps, c'est un monarque perdu; il est vrai qu'il a son fou qui va,
+qui vient, qui trotte d'un bout de l'échiquier à l'autre, qui a le
+droit de se mettre devant lui, derrière lui et à côté de lui; mais il
+n'en est pas moins certain que plus le fou est dévoué à son roi, plus
+il s'aventure lui-même, monsieur Aurilly; et, dans ce moment, je vous
+avouerai que mon roi et son fou sont dans une situation des plus
+périlleuses.
+
+--Mais, demanda Aurilly, par quel hasard, monsieur Chicot, êtes-vous
+venu étudier toutes ces combinaisons à la porte de Son Altesse Royale?
+
+--Parce que j'attends M. de Quélus, qui est là.
+
+--Où là? demanda Aurilly.
+
+--Mais chez Son Altesse.
+
+--Chez Son Altesse, M. de Quélus? fit avec surprise Aurilly.
+
+Pendant tout ce dialogue, Chicot avait livré passage au joueur de
+luth; mais de telle façon qu'il avait transporté son établissement
+dans le corridor, et que le messager de M. de Guise se trouvait placé
+maintenant entre lui et la porte d'entrée.
+
+Cependant il hésitait à ouvrir cette porte.
+
+--Mais, dit-il, que fait donc M. de Quélus chez M. le duc d'Anjou? je
+ne les savais pas si grands amis.
+
+--Chut! dit Chicot avec un air de mystère.
+
+Puis, tenant toujours son échiquier entre ses deux mains, il décrivit
+une courbe avec sa longue personne, de sorte que, sans que ses pieds
+quittassent leur place, ses lèvres arrivèrent à l'oreille d'Aurilly.
+
+--Il vient demander pardon à Son Altesse Royale, dit-il, pour une
+petite querelle qu'ils eurent hier.
+
+--En vérité? dit Aurilly.
+
+--C'est le roi qui a exigé cela; vous savez dans quels excellents
+termes les deux frères sont en ce moment. Le roi n'a pas voulu
+souffrir une impertinence de Quélus, et Quélus a reçu l'ordre de
+s'humilier.
+
+--Vraiment?
+
+--Ah! monsieur Aurilly, dit Chicot, je crois que véritablement nous
+entrons dans l'âge d'or; le Louvre va devenir l'Arcadie, et les deux
+frères _Arcades ambo_. Ah! pardon, monsieur Aurilly, j'oublie toujours
+que vous êtes musicien.
+
+Aurilly sourit et passa dans l'antichambre, en ouvrant la porte assez
+grande pour que Chicot pût échanger un coup d'oeil des plus
+significatifs avec Quélus, qui d'ailleurs était probablement prévenu à
+l'avance.
+
+Chicot reprit alors ses combinaisons palamédiques, en gourmandant son
+roi, non pas plus durement peut-être que ne l'eût mérité un souverain
+en chair et en os, mais plus durement certes que ne le méritait un
+innocent morceau d'ivoire.
+
+Aurilly, une fois entré dans l'antichambre, fut salué
+très-courtoisement par Quélus, entre les mains de qui un superbe
+bilboquet d'ébène, enjolivé d'incrustations d'ivoire, faisait de
+rapides évolutions.
+
+--Bravo! monsieur de Quélus, dit Aurilly en voyant le jeune homme
+accomplir un coup difficile, bravo!
+
+--Ah! mon cher monsieur Aurilly, dit Quélus, quand jouerai-je du
+bilboquet comme vous jouez du luth!
+
+--Quand vous aurez étudié autant de jours votre joujou, dit Aurilly un
+peu piqué, que j'ai mis, moi, d'années à étudier mon instrument. Mais
+où est donc monseigneur? ne lui parliez-vous pas ce matin, monsieur?
+
+--J'ai en effet audience de lui, mon cher Aurilly, mais Schomberg a le
+pas sur moi!
+
+--Ah! M. de Schomberg aussi! dit le joueur de luth avec une nouvelle
+surprise.
+
+--Oh! mon Dieu! oui. C'est le roi qui règle cela ainsi; il est là dans
+la salle à manger. Entrez donc, monsieur d'Aurilly, et faites-moi le
+plaisir de rappeler au prince que nous attendons.
+
+Aurilly ouvrit la seconde porte, et aperçut Schomberg couché plutôt
+qu'assis sur un large escabeau tout rembourré de plumes.
+
+Schomberg, ainsi renversé, visait, avec une sarbacane, à faire passer
+dans un anneau d'or, suspendu au plafond par un fil de soie, de
+petites boules de terre parfumée, dont il avait ample provision dans
+sa gibecière, et qu'un chien favori lui rapportait toutes les fois
+qu'elles ne s'étaient pas brisées contre la muraille.
+
+--Quoi! s'écria Aurilly, chez monseigneur un pareil exercice!... Ah!
+monsieur Schomberg!
+
+--Ah! _guten Morgen!_ monsieur Aurilly, dit Schomberg en interrompant
+le cours de son jeu d'adresse, vous voyez, je tue le temps en
+attendant mon audience.
+
+--Mais où est donc monseigneur? demanda Aurilly.
+
+--Chut! monseigneur est occupé dans ce moment à pardonner à d'Épernon
+et à Maugiron. Mais ne voulez-vous point entrer, vous qui jouissez de
+toutes familiarités près du prince?
+
+--Peut-être y a-t-il indiscrétion? demanda le musicien.
+
+--Pas le moins du monde, au contraire; vous le trouverez dans son
+cabinet de peinture; entrez, monsieur Aurilly, entrez.
+
+Et il poussa Aurilly par les épaules dans la pièce voisine, où le
+musicien ébahi aperçut tout d'abord d'Épernon occupé devant un miroir
+à se roidir les moustaches avec de la gomme, tandis que Maugiron,
+assis près de la fenêtre, découpait des gravures près desquelles les
+bas-reliefs du temple de Vénus Aphrodite, à Gnide, et les peintures de
+la piscine de Tibère, à Caprée, pouvaient passer pour des images de
+sainteté.
+
+Le duc, sans épée, se tenait dans son fauteuil entre ces deux hommes,
+qui ne le regardaient que pour surveiller ses mouvements, et qui ne
+lui parlaient que pour lui faire entendre des paroles désagréables.
+
+En voyant Aurilly, il voulut s'élancer au-devant de lui.
+
+--Tout doux, monseigneur, dit Maugiron, vous marchez sur mes images.
+
+--Mon Dieu! s'écria le musicien, que vois-je là? on insulte mon
+maître!
+
+--Ce cher monsieur Aurilly, dit d'Épernon tout en continuant de
+cambrer ses moustaches, comment va-t-il? Très-bien, car il me paraît
+un peu rouge.
+
+--Faites-moi donc l'amitié, monsieur le musicien, de m'apporter votre
+petite dague, s'il vous plaît, dit Maugiron.
+
+--Messieurs, messieurs, dit Aurilly, ne vous rappelez-vous donc plus
+où vous êtes?
+
+--Si fait, si fait, mon cher Orphée, dit d'Épernon, voilà pourquoi mon
+ami vous demande votre poignard. Vous voyez bien que M. le duc n'en a
+pas.
+
+--Aurilly, dit le duc avec une voix pleine de douleur et de rage, ne
+devines-tu donc pas que je suis prisonnier?
+
+--Prisonnier de qui?
+
+--De mon frère. N'aurais-tu donc pas dû le comprendre, en voyant quels
+sont mes geôliers?
+
+Aurilly poussa un cri de surprise.
+
+--Oh! si je m'en étais douté! dit-il.
+
+--Vous eussiez pris votre luth pour distraire Son Altesse, cher
+monsieur Aurilly, dit une voix railleuse; mais j'y ai songé: je l'ai
+envoyé prendre, et le voici.
+
+Et Chicot tendit effectivement son luth au pauvre musicien; derrière
+Chicot, on pouvait voir Quélus et Schomberg qui bâillaient à se
+démonter la mâchoire.
+
+--Et cette partie d'échecs, Chicot? demanda d'Épernon.
+
+--Ah! oui, c'est vrai, dit Quélus.
+
+--Messieurs, je crois que mon fou sauvera son roi; mais, morbleu! ce
+ne sera pas sans peine. Allons, monsieur Aurilly, donnez-moi votre
+poignard en échange de ce luth, troc pour troc.
+
+Le musicien, consterné, obéit et alla s'asseoir sur un coussin, aux
+pieds de son maître.
+
+--En voilà déjà un dans la ratière, dit Quélus; passons aux autres.
+
+Et sur ces mots, qui donnaient à Aurilly l'explication des scènes
+précédentes, Quélus retourna prendre son poste dans l'antichambre, en
+priant seulement Schomberg de changer sa sarbacane contre son
+bilboquet.
+
+--C'est juste, dit Chicot, il faut varier ses plaisirs; moi, pour
+varier les miens, je vais signer la Ligue.
+
+Et il referma la porte, laissant la société de Son Altesse Royale
+augmentée du pauvre joueur de luth.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF A LA LIGUE, ET COMMENT CE NE FUT NI SON
+ALTESSE LE DUC D'ANJOU NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE.
+
+
+L'heure de la grande réception était arrivée ou plutôt allait arriver;
+car, depuis midi, le Louvre recevait déjà les principaux chefs, les
+intéressés et même les curieux. Paris, tumultueux comme la veille,
+mais avec cette différence que les Suisses, qui n'étaient pas de la
+fête la veille, en étaient, le lendemain, les acteurs principaux;
+Paris, tumultueux comme la veille, disons-nous, avait envoyé vers le
+Louvre ses députations de ligueurs, ses corporations d'ouvriers, ses
+échevins, ses milices et ses flots toujours renaissants de
+spectateurs, qui, dans les jours où le peuple tout entier est occupé à
+quelque chose, apparaissent autour du peuple pour le regarder, aussi
+nombreux, aussi actifs, aussi curieux que s'il y avait à Paris deux
+peuples, et comme si, dans cette grande ville, en petit l'image du
+monde, chaque individu se dédoublait à volonté en deux parties, l'une
+agissant, l'autre qui regarde agir.
+
+Il y avait donc autour du Louvre une masse considérable de populaire;
+mais qu'on ne tremble pas pour le Louvre. Ce n'est pas encore le temps
+où le murmure des peuples, changé en tonnerre, renverse les murailles
+avec le souffle de ses canons et renverse le château sur ses maîtres;
+les Suisses, ce jour-là, ces ancêtres du 10 août et du 27 juillet, les
+Suisses souriaient aux masses de Parisiens, tout armées que fussent
+ces masses, et les Parisiens souriaient aux Suisses: le temps n'était
+pas encore venu pour le peuple d'ensanglanter le vestibule de ses
+rois.
+
+Qu'on n'aille pas croire toutefois que, pour être moins sombre, le
+drame fût dénué d'intérêt; c'était, au contraire, une des scènes les
+plus curieuses que nous ayons encore esquissées, que celle que
+présentait le Louvre. Le roi, dans sa grande salle, dans la salle du
+trône, était entouré de ses officiers, de ses amis, de ses serviteurs,
+de sa famille, attendant que toutes les corporations eussent défilé
+devant lui, pour aller ensuite, en laissant leurs chefs dans ce
+palais, prendre les places qui leur étaient assignées sous les
+fenêtres et dans les cours du Louvre.
+
+Il pouvait ainsi, d'un seul coup, d'un seul bloc, en masse, embrasser
+d'un coup d'oeil et presque compter ses ennemis, renseigné de temps en
+temps par Chicot, caché derrière son fauteuil royal; averti par un
+signe de la reine mère, ou réveillé par quelques frémissements des
+infimes ligueurs, plus impatients que leurs chefs, parce qu'ils
+étaient moins avant qu'eux dans le secret.
+
+Tout à coup M. de Monsoreau entra.
+
+--Tiens, dit Chicot, regarde donc, Henriquet.
+
+--Que veux-tu que je regarde?
+
+--Regarde ton grand veneur, pardieu! il en vaut bien la peine; il est
+assez pâle et assez crotté pour mériter d'être vu.
+
+--En effet, dit le roi, c'est lui-même.
+
+Henri fit un signe à M. de Monsoreau; le grand veneur s'approcha.
+
+--Comment êtes-vous au Louvre, monsieur? demanda Henri. Je vous
+croyais à Vincennes, occupé à nous détourner un cerf.
+
+--Le cerf était, en effet, détourné à sept heures du matin, sire;
+mais, voyant que midi était prêt à sonner et que je n'avais aucune
+nouvelle, j'ai craint qu'il ne vous fût arrivé malheur, et je suis
+accouru.
+
+--En vérité? fit le roi.
+
+--Sire, dit le comte, si j'ai manqué à mon devoir, n'attribuez cette
+faute qu'à un excès de dévouement.
+
+--Oui, monsieur, dit Henri, et croyez bien que je l'apprécie.
+
+--Maintenant, reprit le comte avec hésitation, si Votre Majesté exige
+que je retourne à Vincennes, comme je suis rassuré....
+
+--Non, non, restez, notre grand veneur; cette chasse était une
+fantaisie qui nous était passée par la tête, et qui s'en est allée
+comme elle était venue; restez, et ne vous éloignez pas; j'ai besoin
+d'avoir autour de moi des gens qui me sont dévoués, et vous venez de
+vous ranger vous-même parmi ceux sur le dévouement desquels je puis
+compter.
+
+Monsoreau s'inclina.
+
+--Où Votre Majesté veut-elle que je me tienne? demanda le comte.
+
+--Veux-tu me le donner pour une demi-heure? demanda tout bas Chicot à
+l'oreille du roi.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour le tourmenter un peu. Qu'est-ce que cela te fait? Tu me dois
+bien un dédommagement pour m'obliger d'assister à une cérémonie aussi
+fastidieuse que celle que tu nous promets.
+
+--Eh bien, prends-le.
+
+--J'ai eu l'honneur de demander à Votre Majesté où elle désirait que
+je prisse place? demanda une seconde fois le comte.
+
+--Je croyais vous avoir répondu: «Où vous voudrez.» Derrière mon
+fauteuil, par exemple. C'est là que je mets mes amis.
+
+--Venez çà, notre grand veneur, dit Chicot en livrant à M. de
+Monsoreau une portion du terrain qu'il s'était réservé pour lui tout
+seul, et flairez-moi un peu ces gaillards-là. Voilà un gibier qui se
+peut détourner sans limier. Ventre de biche! monsieur le comte, quel
+fumet! Ce sont les cordonniers qui passent, ou plutôt qui sont passés;
+puis, voici les tanneurs. Mort de ma vie! notre grand veneur, si vous
+perdez la trace de ceux-ci, je vous déclare que je vous ôte le brevet
+de votre charge!
+
+M. de Monsoreau faisait semblant d'écouter, ou plutôt il écoutait sans
+entendre. Il était fort affairé et regardait tout autour de lui avec
+une préoccupation qui échappa d'autant moins au roi, que Chicot eut le
+soin de la lui faire remarquer.
+
+--Eh! dit-il tout bas au roi, sais-tu ce que chasse en ce moment ton
+grand veneur?
+
+--Non; que chasse-t-il?
+
+--Il chasse ton frère d'Anjou.
+
+--Ce n'est pas à vue, en tout cas, dit Henri en riant.
+
+--Non, c'est au juger. Tiens-tu à ce qu'il ignore où il est?
+
+--Mais je ne serais pas fâché, je l'avoue, qu'il fit fausse route.
+
+--Attends, attends, dit Chicot, je vais le lancer sur une piste, moi.
+On dit que le loup a le fumet du renard; il s'y trompera. Demande-lui
+seulement où est la comtesse.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Demande toujours, tu verras.
+
+--Monsieur le comte, dit Henri, qu'avez-vous donc fait de madame de
+Monsoreau? Je ne l'aperçois pas parmi ces dames?
+
+Le comte tressaillit comme si un serpent l'eût mordu au pied.
+
+Chicot ce grattait le bout du nez en clignant des yeux à l'adresse du
+roi.
+
+--Sire, répondit le grand veneur, madame la comtesse était malade,
+l'air de Paris lui est mauvais, et elle est partie cette nuit, après
+avoir sollicité et obtenu congé de la reine, avec le baron de Méridor,
+son père.
+
+--Et vers quelle partie de la France s'achemine-t-elle? demanda le
+roi, enchanté d'avoir une occasion de détourner la tête tandis que les
+tanneurs passaient.
+
+--Vers l'Anjou, son pays, sire.
+
+--Le fait est, dit Chicot gravement, que l'air de Paris ne sied point
+aux femmes enceintes: _Gravidis uxoribus Lutetia inclemens._ Je te
+conseille d'imiter l'exemple du comte, Henri, et d'envoyer aussi la
+reine quelque part quand elle le sera....
+
+Monsoreau pâlit et regarda furieusement Chicot, qui, le coude appuyé
+sur le fauteuil royal et le menton dans sa main, paraissait fort
+attentif à considérer les passementiers qui suivaient immédiatement
+les tanneurs.
+
+--Et qui vous a dit, monsieur l'impertinent, que madame la comtesse
+fût enceinte? murmura Monsoreau.
+
+--Ne l'est-elle point? dit Chicot; voilà ce qui serait plus
+impertinent, ce me semble, à supposer.
+
+--Elle ne l'est pas, monsieur.
+
+--Tiens, tiens, tiens, dit Chicot, as-tu entendu, Henri? il paraît que
+ton grand veneur a commis la même faute que toi: il a oublié de
+rapprocher les chemises de Notre-Dame.
+
+Monsoreau ferma ses poings et dévora sa colère, après avoir lancé à
+Chicot un regard de haine et de menace auquel Chicot répondit en
+enfonçant son chapeau sur ses yeux et en faisant jouer, comme un
+serpent, la mince et longue plume qui ombrageait son feutre.
+
+Le comte vit que le moment était mal choisi, et secoua la tête, comme
+pour faire tomber de son front les nuages dont il était chargé.
+
+Chicot se désassombrit à son tour, et, passant de l'air matamore au
+plus gracieux sourire:
+
+--Cette pauvre comtesse, ajouta-t-il, elle est dans le cas de périr
+d'ennui par les chemins!
+
+--J'ai dit au roi, répondit Monsoreau, qu'elle voyageait avec son
+père.
+
+--Soit, c'est respectable, un père, je ne dis pas non; mais ce n'est
+pas amusant; et, si elle n'avait que ce digne baron pour la distraire
+par les chemins... mais heureusement....
+
+--Quoi? demanda vivement le comte.
+
+--Quoi, quoi? répondit Chicot.
+
+--Que veut dire: heureusement?
+
+--Ah! ah! c'était une ellipse que vous faisiez, monsieur le comte.
+
+Le comte haussa les épaules.
+
+--Je vous demande bien pardon, notre grand veneur. La forme
+interrogatoire dont vous venez de vous servir s'appelle une ellipse.
+Demandez plutôt à Henri, qui est un philologue?
+
+--Oui, dit Henri, mais que signifiait ton adverbe.
+
+--Quel adverbe?
+
+--_Heureusement._
+
+--Heureusement signifiait heureusement. Heureusement, disais-je, et,
+en cela, j'admirais la bonté de Dieu. Heureusement donc qu'il existe à
+l'heure qu'il est, par les chemins, quelques-uns de nos amis, et des
+plus facétieux même, qui, s'ils rencontrent la comtesse, la
+distrairont à coup sûr; et, ajouta négligemment Chicot, comme ils
+suivent la même route, il est probable qu'ils la rencontreront. Oh! je
+les vois d'ici. Les vois-tu, Henri, toi qui es un homme d'imagination?
+Les vois-tu sur un beau chemin vert, caracolant avec leurs chevaux, et
+contant à madame la comtesse cinquante gaillardises dont elle pâme, la
+chère dame?
+
+Second poignard, plus acéré que le premier, planté dans la poitrine du
+grand veneur.
+
+Cependant il n'y avait pas moyen d'éclater; le roi était là, et Chicot
+avait, momentanément du moins, un allié dans le roi; aussi, avec une
+affabilité qui témoignait des efforts qu'il avait dû faire pour
+dompter sa méchante humeur:
+
+--Quoi! vous avez des amis qui voyagent vers l'Anjou? dit-il en
+caressant Chicot du regard et de la voix.
+
+--Vous pourriez même dire nous avons, monsieur le comte, car ces
+amis-là sont encore plus vos amis que les miens.
+
+--Vous m'étonnez, monsieur Chicot, dit le comte; je ne connais
+personne qui....
+
+--Bon! faites le mystérieux.
+
+--Je vous jure.
+
+--Vous en avez si bien, monsieur le comte, et même ce vous sont des
+amis si chers, que tout à l'heure, par habitude, car vous savez
+parfaitement qu'ils sont sur la route de l'Anjou, que tout à l'heure,
+par habitude, je vous les ai vu chercher dans la foule, inutilement,
+bien entendu.
+
+--Moi, fit le comte, vous m'avez vu?
+
+--Oui, vous, le grand veneur, le plus pâle de tous les grands veneurs
+passés, présents et futurs, depuis Nemrod jusqu'à M. d'Autefort, votre
+prédécesseur.
+
+--Monsieur Chicot!
+
+--Le plus pâle, je le répète: _Veritas veritatum._ Ceci est un
+--barbarisme, attendu qu'il n'y a jamais qu'une vérité, vu que, s'il y
+--en avait deux, il y en aurait au moins une qui ne serait pas vraie;
+--mais vous n'êtes pas philologue, cher monsieur Esaü.
+
+--Non, monsieur, je ne le suis pas; voilà donc pourquoi je vous
+prierai de revenir tout directement à ces amis dont vous me parliez,
+et de vouloir bien, si cependant cette surabondance d'imagination
+qu'on remarque en vous vous le permet, et de vouloir bien nommer ces
+amis par leurs véritables noms.
+
+--Eh! vous répétez toujours la même chose. Cherchez, monsieur le grand
+veneur. Morbleu! cherchez, c'est votre métier de détourner les bêtes,
+témoin ce malheureux cerf que vous avez dérangé ce matin, et qui ne
+devait point s'attendre à cela de votre part. Si l'on venait vous
+empêcher de dormir, vous, est-ce que vous seriez content?
+
+Les yeux de Monsoreau erraient avec effroi sur l'entourage de Henri.
+
+--Quoi! s'écria-t-il en voyant une place vide près du roi.
+
+--Allons donc! dit Chicot.
+
+--M. le duc d'Anjou, s'écria le grand veneur.
+
+--Taïaut, taïaut! dit le Gascon, voilà la bête lancée.
+
+--Il est parti aujourd'hui! exclama le comte.
+
+--Il est parti aujourd'hui, répondit Chicot, mais il est possible
+qu'il _ait_ parti hier au soir. Vous n'êtes pas philologue, monsieur;
+mais demandez au roi, qui l'est. Quand, c'est-à-dire à quel moment a
+disparu ton frère, Henriquet?
+
+--Cette nuit, répondit le roi.
+
+--Le duc, le duc est parti, murmura Monsoreau blême et tremblant. Ah!
+mon Dieu! mon Dieu! que me dites-vous là, sire?
+
+--Je ne dis pas, reprit le roi, que mon frère soit parti; je dis
+seulement que, cette nuit, il a disparu, et que ses meilleurs amis ne
+savent point où il est.
+
+--Oh! fit le comte avec colère, si je croyais cela!....
+
+--Eh bien, eh bien, que feriez-vous? d'ailleurs, voyez un peu le grand
+malheur, quand il conterait quelque douceur à madame de Monsoreau?
+C'est le galant de la famille que notre ami François; il l'était pour
+le roi Charles IX, du temps que le roi Charles IX vivait, et il l'est
+pour le roi Henri III, qui a autre chose à faire que d'être galant.
+Que diable! c'est bien le moins qu'il y ait à la cour un prince qui
+représente l'esprit français!
+
+--Le duc, le duc parti! répéta Monsoreau, en êtes-vous bien sûr,
+monsieur?
+
+--Et vous? demanda Chicot.
+
+Le grand veneur se tourna encore une fois vers la place occupée
+ordinairement par le duc près de son frère, place qui continuait de
+demeurer vide.
+
+--Je suis perdu, murmura-t-il avec un mouvement si marqué pour fuir,
+que Chicot le retint.
+
+--Tenez-vous donc tranquille, mordieu! vous ne faites que bouger, et
+cela fait mal au coeur au roi. Mort de ma vie! je voudrais bien être à
+la place de votre femme, ne fût-ce que pour voir tout le jour un
+prince à deux nez, et pour entendre M. Aurilly, qui joue du luth comme
+feu Orphée. Quelle chance elle a, votre femme! quelle chance!
+
+Monsoreau frissonna de colère.
+
+--Tout doux, monsieur le grand veneur, dit Chicot, cachez donc votre
+joie! voici la séance qui s'ouvre; c'est indécent de manifester ainsi
+ses passions; écoutez le discours du roi.
+
+Force fut au grand veneur de se tenir à sa place; car, en effet, petit
+à petit la salle du Louvre s'était remplie: il demeura donc immobile
+et dans l'attitude du cérémonial. Toute l'assemblée avait pris séance;
+M. de Guise venait d'entrer et de plier le genou devant le roi, non
+sans jeter, lui aussi, un regard de surprise inquiète sur le siège
+laissé vacant par M. le duc d'Anjou.
+
+Le roi se leva. Les hérauts commandèrent la silence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF QUI N'ÉTAIT NI SON ALTESSE LE DUC D'ANJOU
+NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE.
+
+
+Messieurs, dit le roi au milieu du plus profond silence, et après
+s'être assuré que d'Épernon, Schomberg, Maugiron et Quélus, remplacés
+dans leur garde par un poste de dix Suisses, étaient venus le
+rejoindre et se tenaient derrière lui; Messieurs, un roi entend
+également, placé qu'il est, pour ainsi dire, entre le ciel et la
+terre, les voix qui viennent d'en haut et les voix qui viennent d'en
+bas, c'est-à-dire ce que commande Dieu et ce que demande son peuple.
+C'est une garantie pour tous mes sujets, et je comprends aussi
+parfaitement cela, que l'association de tous les pouvoirs réunis en un
+seul faisceau pour défendre la foi catholique. Aussi ai-je pour
+agréable le conseil que nous a donné mon cousin de Guise. Je déclare
+donc la sainte Ligue bien et dûment autorisée et instituée, et, comme
+il faut qu'un si grand corps ait une bonne et puissante tête, comme il
+importe que le chef appelé à soutenir l'Église soit un des fils les
+plus zélés de l'Église, et que ce zèle lui soit imposé par sa nature
+même et sa charge, je prends un prince chrétien pour le mettre à la
+tête de la Ligue, et je déclare que désormais ce chef s'appellera....
+
+Henri fit à dessein une pause.
+
+Le vol d'un moucheron eût fait événement au milieu de l'immobilité
+générale.
+
+Henri répéta.
+
+--Et je déclare que ce chef s'appellera Henri de Valois, roi de France
+et de Pologne.
+
+Henri, en prononçant ces paroles, avait haussé la voix avec une sorte
+d'affectation, en signe de triomphe et pour échauffer l'enthousiasme
+de ses amis prêts à éclater, comme aussi pour achever d'écraser les
+ligueurs dont les sourds murmures décelaient le mécontentement, la
+surprise et l'épouvante.
+
+Quant au duc de Guise, il était demeuré anéanti: de larges gouttes de
+sueur coulaient de son front; il échangea un regard avec le duc de
+Mayenne et le cardinal son frère, qui se tenaient au milieu des deux
+groupes de chefs, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche.
+
+Monsoreau, plus étonné que jamais de l'absence du duc d'Anjou,
+commença à se rassurer en se rappelant les paroles de Henri III.
+
+En effet, le duc pouvait être disparu sans être parti.
+
+Le cardinal quitta sans affectation le groupe dans lequel il se
+trouvait et se glissa jusqu'à son frère.
+
+--François, lui dit-il à l'oreille, ou je me trompe fort, ou nous ne
+sommes plus en sûreté ici. Hâtons-nous de prendre congé, car la
+populace est étrange, et le roi qu'elle exécrait hier va devenir son
+idole pour quelques jours.
+
+--Soit, dit Mayenne, partons. Attendez notre frère ici: moi, je vais
+préparer la retraite.
+
+--Allez.
+
+Pendant ce temps, le roi avait signé l'acte préparé sur la table et
+dressé d'avance par M. de Morvilliers, la seule personne qui fût, avec
+la reine mère, dans la connaissance du secret; puis il avait, de ce
+ton goguenard qu'il savait si bien prendre dans l'occasion, dit en
+nasillant à M. de Guise:
+
+--Signez donc, mon beau cousin.
+
+Et il lui avait passé la plume.
+
+Puis, lui désignant la place du bout du doigt:
+
+--Là, là, avait-il dit, au-dessous de moi. Maintenant passez à M. le
+cardinal et à M. le duc de Mayenne.
+
+Mais le duc de Mayenne était déjà au bas des degrés et le cardinal
+dans l'autre chambre.
+
+Le roi remarqua leur absence.
+
+--Alors, passez à M. le grand veneur, dit-il.
+
+Le duc signa, passa la plume au grand veneur, et fit un mouvement pour
+se retirer.
+
+--Attendez, dit le roi.
+
+Et, pendant que Quélus reprenait d'un air narquois la plume des mains
+de M. de Monsoreau, et que non seulement toute la noblesse présente,
+mais encore tous les chefs de corporations convoqués pour ce grand
+événement s'apprêtaient à signer au-dessous du roi, et sur des
+feuilles volantes auxquelles devaient faire suite les différents
+registres où, la veille, chacun avait pu, qu'il fût petit ou grand,
+noble ou vilain, inscrire son nom en toutes lettres, pendant ce temps,
+le roi disait au duc de Guise:
+
+--Mon cousin, c'était votre avis, je crois: faire, pour garde de notre
+capitale, une bonne armée avec toutes les forces de la Ligue? L'armée
+est faite et convenablement faite, puisque le général naturel des
+Parisiens, c'est le roi.
+
+--Assurément, sire, répondit le duc sans trop savoir ce qu'il disait.
+
+--Mais je n'oublie pas, continua le roi, que j'ai une autre armée à
+commander, et que ce commandement appartient de droit au premier homme
+de guerre du royaume. Tandis que moi je commanderai à la Ligue, allez
+donc commander l'armée, mon cousin.
+
+--Et quand dois-je partir? demanda le duc.
+
+--Sur-le-champ, répondit le roi.
+
+--Henri! Henri! fit Chicot que l'étiquette empêcha de courir sus au
+roi pour l'arrêter en pleine harangue, comme il en avait bonne envie.
+
+Mais, comme le roi ne l'avait pas entendu, ou, s'il l'avait entendu,
+ne l'avait pas compris, il s'avança révérencieusement, tenant à la
+main une énorme plume, et, se faisant jour jusqu'à ce qu'il fût près
+du roi:
+
+--Tu te tairas, j'espère, double niais, lui dit-il tout bas.
+
+Mais il était déjà trop tard. Le roi, comme nous l'avons vu, avait
+déjà annoncé au duc de Guise sa nomination, et lui remettait son
+brevet signé à l'avance, et cela malgré tous les gestes et toutes les
+grimaces du Gascon.
+
+Le duc de Guise prit son brevet et sortit.
+
+Le cardinal l'attendait à la porte de la salle, et le duc de Mayenne
+les attendait tous deux à la porte du Louvre.
+
+Ils montèrent à cheval à l'instant même, et dix minutes ne s'étaient
+pas écoulées, que tous trois étaient hors de Paris.
+
+Le reste de l'assemblée se retira peu à peu. Les uns criaient: Vive le
+roi! les autres: Vive la Ligue!
+
+--Au moins, dit Henri en riant, j'ai résolu un grand problème.
+
+--Oh! oui, murmura Chicot, tu es un fier mathématicien, va!
+
+--Sans doute, reprit le roi, en faisant pousser à tous ces coquins les
+deux cris opposés,je suis parvenu à leur faire crier la même chose.
+
+--_Sta bene!_ dit la reine mère à Henri en lui serrant la main.
+
+--Crois cela et bois du lait, dit le Gascon; elle enrage: ses Guises
+sont presque aplatis du coup.
+
+--Oh! sire, sire, s'écrièrent les favoris en s'approchant
+tumultueusement du roi, la sublime imagination que vous avez eue là!
+
+--Ils croient que l'argent va leur pleuvoir comme manne, dit Chicot à
+l'autre oreille du roi.
+
+Henri fut reconduit en triomphe à son appartement; au milieu du
+cortège qui accompagnait et suivait le roi, Chicot jouait le rôle du
+détracteur antique en poursuivant son maître de ses lamentations.
+
+Cette persistance de Chicot à rappeler au demi-dieu du jour qu'il
+n'était qu'un homme frappa le roi au point qu'il congédia tout le
+monde et demeura seul avec Chicot.
+
+--Ah ça! dit Henri en se retournant vers le Gascon, savez-vous que
+vous n'êtes jamais content, maître Chicot, et que cela devient
+assommant? Que diable! ce n'est pas de la complaisance que je vous
+demande, c'est du bon sens.
+
+--Tu as raison, Henri, dit Chicot, car c'est ce dont tu as le plus
+besoin.
+
+--Conviens, au moins, que le coup est bien joué?
+
+--C'est justement de cela que je ne veux pas convenir.
+
+--Ah! tu es jaloux, monsieur le roi de France!
+
+--Moi, Dieu m'en garde! je choisirais mieux mes sujets de jalousie.
+
+--Corbleu! monsieur l'épilogueur!....
+
+--Oh! quel amour-propre féroce!
+
+--Voyons, suis-je, ou non, roi de la Ligue?
+
+--Certainement, et c'est incontestable, tu l'es. Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Mais tu n'es plus roi de France.
+
+--Et qui donc est roi de France?
+
+--Tout le monde, excepté toi, Henri; ton frère d'abord.
+
+--Mon frère! de qui veux-tu parler?
+
+--De M. d'Anjou, parbleu!
+
+--Que je tiens prisonnier?
+
+--Oui, car, tout prisonnier qu'il est, il est sacré, et toi, tu ne
+l'es pas.
+
+--Par qui est-il sacré?
+
+--Par le cardinal de Guise; en vérité, Henri, je te conseille de
+parler encore de ta police; on sacre un roi à Paris devant
+trente-trois personnes, en pleine église Sainte-Geneviève, et tu ne le
+sais pas.
+
+--Ouais; et tu le sais, toi?
+
+--Certainement que je le sais.
+
+--Et comment peux-tu savoir ce que je ne sais pas?
+
+--Ah! parce que tu fais faire ta police par M. de Morvilliers, et que
+moi je fais ma police moi-même.
+
+Le roi fronça le sourcil.
+
+--Nous avons donc déjà, comme roi de France, sans compter Henri de
+Valois, nous avons François d'Anjou, puis nous avons encore, voyons,
+dit Chicot en ayant l'air de chercher, nous avons encore le duc de
+Guise.
+
+--Le duc de Guise?
+
+--Le duc de Guise, Henri de Guise, Henri le Balafré. Je répète donc:
+nous avons encore le duc de Guise.
+
+--Beau roi, en vérité, que j'exile, que j'envoie à l'armée!
+
+--Bon! comme si on ne t'avait pas exilé en Pologne, toi; comme s'il
+n'y avait pas plus près de La Charité au Louvre que de Cracovie à
+Paris! Ah! il est vrai que tu l'envoies à l'armée; voilà où est la
+finesse du coup, l'habileté de la botte; tu l'envoies à l'armée,
+c'est-à-dire que tu mets trente mille hommes sous ses ordres; ventre
+de biche! et quelle armée! une vraie armée... ce n'est pas comme ton
+armée de la Ligue... Non... une armée de bourgeois, c'est bon pour
+Henri de Valois, roi des mignons; à Henri de Guise, il faut une armée
+de soldats, et de quels soldats! durs, aguerris, roussis par le canon,
+capables de dévorer vingt armées de la Ligue; de sorte que si, étant
+roi de fait, Henri de Guise avait un jour la sotte fantaisie de le
+devenir de nom, il n'aurait qu'à tourner ses trompettes du côté de la
+capitale, et dire: «En avant! avalons Paris d'une bouchée, et Henri de
+Valois et le Louvre avec.» Ils le feraient, les drôles, je les
+connais.
+
+--Vous oubliez une chose seulement dans votre argumentation, illustre
+politique que vous êtes, dit Henri.
+
+--Ah! dame, cela c'est possible, surtout si ce que j'oublie est un
+quatrième roi.
+
+--Non; vous oubliez, dit Henri avec un suprême dédain, que, pour
+songer à régner sur la France, quand c'est un Valois qui porte la
+couronne, il faut un peu regarder en arrière et compter ses ancêtres.
+Que pareille idée vienne à M. d'Anjou, passe encore; il est de race à
+y prétendre, lui, ses aïeux sont les miens; il peut y avoir lutte et
+balance entre nous, car, entre nous, c'est une question de
+primogéniture, et voilà tout. Mais M. de Guise... allons donc, maître
+Chicot! allez étudier le blason, notre ami, et dites-nous si les
+fleurs de lis de France ne sont pas de meilleure maison que les
+merlettes de Lorraine.
+
+--Eh! eh! fit Chicot, voilà justement où est l'erreur, Henri.
+
+--Comment, où est l'erreur?
+
+--Sans doute. M. de Guise est de bien meilleure maison que tu ne
+crois, va.
+
+--De meilleure maison que moi peut-être? dit Henri en souriant.
+
+--Il n'y a pas de peut-être, mon petit Henriquet.
+
+--Vous êtes fou, monsieur Chicot.
+
+--Dame! c'est mon titre.
+
+--Mais je dis véritablement fou, mais je dis fou à lier. Allez
+apprendre à lire, mon ami.
+
+--Eh bien, Henri, dit Chicot, toi qui sais lire, toi qui n'as pas
+besoin de retourner comme moi à l'école, lis un peu ceci.
+
+Et Chicot tira de sa poitrine le parchemin sur lequel Nicolas David
+avait écrit la généalogie que nous connaissons, celle-là même qui
+était revenue d'Avignon, approuvée par le pape, et qui faisait
+descendre Henri de Guise de Charlemagne.
+
+Henri pâlit dès qu'il eut jeté les yeux sur le parchemin, et reconnut,
+près de la signature du légat, le sceau de saint Pierre.
+
+--Qu'en dis-tu, Henri? demanda Chicot, les fleurs de lis sont un peu
+distancées, hein? Ventre de biche! les merlettes me paraissent vouloir
+voler aussi haut que l'aigle de César; prends-y garde, mon fils!
+
+--Mais par quels moyens t'es-tu procuré cette généalogie?
+
+--Moi, est-ce que je m'occupe de ces choses-là? elle est venue me
+trouver toute seule.
+
+--Mais où était-elle avant de venir te trouver?
+
+--Sous le traversin d'un avocat?
+
+--Et comment s'appelait cet avocat?
+
+--Maître Nicolas David.
+
+--Où était-il?
+
+--A Lyon.
+
+--Et qui l'a été prendre à Lyon, sous le traversin de cet avocat?
+
+--Un de mes bons amis.
+
+--Que fait cet ami?
+
+--Il prêche.
+
+--C'est donc un moine?
+
+--Juste.
+
+--Et qui se nomme?
+
+--Gorenflot.
+
+--Comment! s'écria Henri; cet abominable ligueur qui a fait ce
+discours incendiaire à Sainte-Geneviève, et qui, hier, dans les rues
+de Paris, m'insultait?
+
+--Te rappelles-tu l'histoire de Brutus qui faisait le fou....
+
+--Mais c'est donc un profond politique que ton génovésain?
+
+--Avez-vous entendu parler de M. Machiavelli, secrétaire de la
+république de Florence? votre grand'mère est son élève.
+
+--Alors il a soustrait cette pièce à l'avocat.
+
+--Ah! bien oui, soustrait, il la lui a prise de force.
+
+--A Nicolas David, à ce spadassin?
+
+--A Nicolas David, à ce spadassin.
+
+--Mais il est donc brave, ton moine?
+
+--Comme Bayard!
+
+--Et, ayant fait ce beau coup, il ne s'est pas encore présenté devant
+moi pour recevoir sa récompense?
+
+--Il est rentré humblement dans son couvent, et il ne demande qu'une
+chose, c'est qu'on oublie qu'il en est sorti.
+
+--Mais il est-donc modeste!
+
+--Comme saint Crépin.
+
+--Chicot, foi de gentilhomme, ton ami aura la première abbaye vacante,
+dit le roi.
+
+--Merci pour lui, Henri.
+
+Puis à lui-même:
+
+--Ma foi, se dit Chicot, le voilà entre Mayenne et Valois, entre une
+corde et une prébende; sera-t-il pendu? sera-t-il abbé? Bien fin qui
+pourrait le dire. En tous cas, s'il dort encore, il doit faire en ce
+moment-ci de drôles de rêves.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+ÉTÉOCLE ET POLYNICE.
+
+
+Cette journée de la Ligue finissait tumultueuse et brillante comme
+elle avait commencé.
+
+Les amis du roi se réjouissaient; les prédicateurs de la Ligue se
+préparaient à canoniser frère Henri, et s'entretenaient, comme on
+avait fait autrefois pour saint Maurice, des grandes actions
+guerrières de Valois, dont la jeunesse avait été si éclatante.
+
+Les favoris disaient: «Enfin le renard a deviné le piège.»
+
+Et, comme le caractère de la nation française est principalement
+l'amour-propre, et que les Français n'aiment pas les chefs d'une
+intelligence inférieure, les conspirateurs eux-mêmes se réjouissaient
+d'être joués par leur roi.
+
+Il est vrai que les principaux d'entre eux s'étaient mis à l'abri.
+
+Les trois princes lorrains, comme on l'a vu, avaient quitté Paris à
+franc étrier, et leur agent principal, M. de Monsoreau, allait sortir
+du Louvre pour faire ses préparatifs de départ, dans le but de
+rattraper le duc d'Anjou.
+
+Mais, au moment où il allait mettre le pied sur le seuil, Chicot
+l'aborda. Le palais était vide de ligueurs, le Gascon ne craignait
+plus rien pour son roi.
+
+--Où allez-vous donc en si grande hâte, monsieur le grand veneur?
+demanda-t-il.
+
+--Auprès de Son Altesse, répondit laconiquement le comte.
+
+--Auprès de Son Altesse?
+
+--Oui! je suis inquiet de monseigneur. Nous ne vivons pas dans un
+temps où les princes puissent se mettre en route sans une bonne suite.
+
+--Oh! celui-là est si brave, dit Chicot, qu'il en est téméraire.
+
+Le grand veneur regarda le Gascon.
+
+--En tout cas, lui dit-il, si vous êtes inquiet, je le suis bien plus
+encore, moi!
+
+--De qui?
+
+--Toujours de la même Altesse.
+
+--Pourquoi?
+
+--Vous ne savez pas ce que l'on dit?
+
+--Ne dit-on pas qu'il est parti? demanda le comte.
+
+--On dit qu'il est mort, souffla tout bas le Gascon à l'oreille de son
+interlocuteur.
+
+--Bah! fit Monsoreau avec une intonation de surprise qui n'était pas
+exempte d'une certaine joie; vous disiez qu'il était en route.
+
+--Dame! on me l'avait persuadé. Je suis de si bonne foi, moi, que je
+crois toutes les bourdes qu'on me conte; mais maintenant, voyez-vous,
+j'ai tout lieu de croire, pauvre prince! que, s'il est en route, c'est
+pour l'autre monde.
+
+--Voyons, qui vous donne ces funèbres idées?
+
+--Il est entré au Louvre hier, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, puisque j'y suis entré avec lui.
+
+--Eh bien, on ne l'en a pas vu sortir.
+
+--Du Louvre?
+
+--Non.
+
+--Mais Aurilly?
+
+--Disparu!
+
+--Mais ses gens?
+
+--Disparus! disparus! disparus!
+
+--C'est une raillerie, n'est-ce pas, monsieur Chicot?
+
+--Demandez!
+
+--A qui?
+
+--Au roi.
+
+--On n'interroge point Sa Majesté?
+
+--Bah! il n'y a que manière de s'y prendre.
+
+--Voyons, dit le comte, je ne puis rester dans un pareil doute.
+
+Et, quittant Chicot, ou plutôt marchant devant lui, il s'achemina vers
+le cabinet du roi.
+
+Sa Majesté venait de sortir.
+
+--Où est allé le roi? demanda le grand veneur; je dois lui rendre
+compte de certains ordres qu'il m'a donnés.
+
+--Chez M. le duc d'Anjou, lui répondit celui auquel il s'adressait.
+
+--Chez M. le duc d'Anjou! dit le comte à Chicot; le prince n'est donc
+pas mort?
+
+--Heu! fit le Gascon, m'est avis qu'il n'en vaut guère mieux.
+
+Pour le coup, les idées du grand veneur s'embrouillèrent tout à fait:
+il devenait certain que M. d'Anjou n'avait pas quitté le Louvre.
+Certains bruits qu'il recueillit, certains mouvements de gens
+d'office, lui confirmèrent la vérité.
+
+Or, comme il ignorait les véritables causes de l'absence du prince,
+cette absence l'étonnait au delà de toute mesure dans un moment si
+décisif.
+
+Le roi, en effet, était allé chez le duc d'Anjou; mais, comme le grand
+veneur, malgré le grand désir où il était de savoir ce qui se passait
+chez le prince, ne pouvait y pénétrer, force lui fut d'attendre les
+nouvelles dans le corridor.
+
+Nous avons dit que, pour assister à la séance, les quatre mignons
+s'étaient fait remplacer par des Suisses; mais, aussitôt la séance
+finie, malgré l'ennui que leur causait la garde qu'ils montaient près
+du prince, le désir d'être désagréables à Son Altesse en lui apprenant
+le triomphe du roi l'avait emporté sur l'ennui, et ils étaient venus
+reprendre leur poste, Schomberg et d'Épernon dans le salon, Maugiron
+et Quélus dans la chambre même de Son Altesse.
+
+François, de son côté, s'ennuyait mortellement, de cet ennui terrible
+doublé d'inquiétudes, et, il faut le dire, la conversation de ces
+messieurs n'était pas faite pour le distraire.
+
+--Vois-tu, disait Quélus à Maugiron d'un bout de la chambre à l'autre,
+et comme si le prince n'eût point été là, vois-tu, Maugiron, je
+commence, depuis une heure seulement, à apprécier notre ami Valois; en
+vérité, c'est un grand politique.
+
+--Explique ton dire, répondit Maugiron en se carrant dans une chaise
+longue.
+
+--Le roi a parlé tout haut de la conspiration, donc il la dissimulait;
+s'il la dissimulait, c'est qu'il la craignait; s'il en a parlé tout
+haut, c'est qu'il ne la craint plus.
+
+--Voilà qui est logique, répondit Maugiron.
+
+--S'il ne la craint plus, il va la punir; tu connais Valois: il brille
+certainement par un grand nombre de qualités, mais sa resplendissante
+personne est assez obscure à l'endroit de la clémence.
+
+--Accordé.
+
+--Or, s'il punit la susdite conspiration, ce sera par un procès; s'il
+y a procès, nous allons jouir, sans nous déranger, d'une seconde
+représentation de l'affaire d'Amboise.
+
+--Beau spectacle, morbleu!
+
+--Oui, et dans lequel nos places sont marquées d'avance, à moins
+que....
+
+--A moins que... c'est possible encore... à moins qu'on ne laisse de
+côté les formes judiciaires, à cause de la position des accusés, et
+qu'on arrange cela sous le manteau de la cheminée, comme on dit.
+
+--Je suis pour ce dernier avis, dit Maugiron; c'est assez comme cela
+que se traitent d'habitude les affaires de famille, et cette dernière
+conspiration est une véritable affaire de famille.
+
+Aurilly lança un coup d'oeil inquiet au prince.
+
+--Ma foi, dit Maugiron, je sais une chose, moi: c'est qu'à la place du
+roi je n'épargnerais pas les grosses têtes, en vérité, parce qu'ils
+sont deux fois plus coupables que les autres en se permettant de
+conspirer; ces messieurs se croient toute conspiration permise. Je dis
+donc que j'en sanglerais un ou deux, un surtout, mais là, carément;
+puis je nouerais tout le fretin. La Seine est profonde au devant de
+Nesle, et à la place du roi, parole d'honneur, je ne résisterais pas à
+la tentation.
+
+--En ce cas, dit Quélus, je crois qu'il ne serait point mal de faire
+revivre la fameuse invention des sacs.
+
+--Et quelle était cette invention? demanda Maugiron.
+
+--Une fantaisie royale qui date de 1350 à peu près; voici la chose: on
+enfermait un homme dans un sac en compagnie de trois ou quatre chats,
+puis on jetait le tout à l'eau. Les chats, qui ne peuvent pas souffrir
+l'humidité, ne se sentaient pas plutôt dans la Seine qu'ils s'en
+prenaient à l'homme de l'accident qui leur arrivait; alors il se
+passait dans ce sac des choses que malheureusement on ne pouvait pas
+voir.
+
+--En vérité, dit Maugiron, tu es un puits de science, Quélus, et ta
+conversation est des plus intéressantes.
+
+--On pourrait ne pas appliquer cette invention aux chefs: les chefs
+ont toujours droit de réclamer le bénéfice de décapitation en place
+publique ou de l'assassinat dans quelque coin; mais comme tu le
+disais, au fretin, et par le fretin j'entends les favoris, les
+écuyers, les maîtres d'hôtel, les joueurs de luth....
+
+--Messieurs! balbutia Aurilly pâle de terreur.
+
+--Ne réponds donc pas, Aurilly, dit François, cela ne peut s'adresser
+à moi ni par conséquent à ma maison: on ne raille pas les princes du
+sang en France.
+
+--Non, on les traite plus sérieusement, dit Quélus, on leur coupe le
+cou; Louis XI ne s'en privait pas, lui, le grand roi! témoin M. de
+Nemours.
+
+Les mignons en étaient là de leur dialogue, lorsqu'on entendit du
+bruit dans le salon; puis la porte de la chambre s'ouvrit, et le roi
+parut sur le seuil.
+
+François se leva.
+
+--Sire, s'écria-t-il, j'en appelle à votre justice du traitement
+indigne que me font subir vos gens.
+
+Mais Henri ne parut ni avoir vu ni avoir entendu son frère.
+
+--Bonjour, Quélus, dit Henri en baisant son favori sur les deux joues;
+bonjour, mon enfant, la vue me réjouit l'âme; et toi, mon pauvre
+Maugiron, comment allons-nous?
+
+--Je m'ennuie à périr, dit Maugiron; j'avais cru, quand je me suis
+chargé de garder votre frère, sire, qu'il était plus divertissant que
+cela. Fi! l'ennuyeux prince! est-ce bien le fils de votre père et de
+votre mère?
+
+--Sire, vous l'entendez, dit François, est-il donc dans vos intentions
+royales que l'on insulte ainsi votre frère?
+
+--Silence, monsieur, dit Henri sans se retourner, je n'aime pas que
+mes prisonniers se plaignent.
+
+--Prisonnier tant qu'il vous plaira, mais ce prisonnier n'en est pas
+moins votre....
+
+--Le titre que vous invoquez est justement celui qui vous perd dans
+mon esprit. Mon frère, coupable, est coupable deux fois.
+
+--Mais s'il ne l'est pas?
+
+--Il l'est!
+
+--De quel crime?
+
+--De m'avoir déplu, monsieur.
+
+--Sire, dit François humilié, nos querelles de famille ont-elles
+besoin d'avoir des témoins?
+
+--Vous avez raison, monsieur. Mes amis, laissez-moi donc causer un
+instant avec monsieur mon frère.
+
+--Sire, dit tout bas Quélus, ce n'est pas prudent à Votre Majesté de
+rester entre deux ennemis.
+
+--J'emmène Aurilly, dit Maugiron à l'autre oreille du roi.
+
+Les deux gentilshommes emmenèrent Aurilly, à la fois brûlant de
+curiosité et mourant d'inquiétude.
+
+--Nous voici donc seuls, dit le roi.
+
+--J'attendais ce moment avec impatience, sire.
+
+--Et moi aussi, Ah! vous en voulez à ma couronne, mon digne Étéocle;
+ah! vous vous faisiez de la Ligue un moyen et du trône un but. Ah!
+l'on vous sacrait dans un coin de Paris, dans une église perdue, pour
+vous montrer tout à coup aux Parisiens tout reluisant d'huile sainte?
+
+--Hélas! dit François, qui sentait peu à peu la colère du roi, Votre
+Majesté ne me laisse pas parler.
+
+--Pourquoi faire? dit Henri, pour mentir, ou pour me dire du moins des
+choses que je sais aussi bien que vous? Mais non, vous mentiriez, mon
+frère; car l'aveu de ce que vous avez fait, ce serait l'aveu que vous
+méritez la mort. Vous mentiriez, et c'est une honte que je vous
+épargne.
+
+--Mon frère, mon frère, dit François éperdu, est-ce bien votre
+intention de m'abreuver de pareils outrages?
+
+--Alors, si ce que je vous dis peut être tenu pour outrageant, c'est
+moi qui mens, et je ne demande pas mieux que de mentir. Voyons,
+parlez, parlez, j'écoute; apprenez-nous comment vous n'êtes pas un
+déloyal, et, qui pis est, un maladroit.
+
+--Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire, et elle semble avoir pris
+à tâche de me parler par énigmes.
+
+--Alors je vais vous expliquer mes paroles, moi, s'écria Henri d'une
+voix pleine de menaces et qui vibrait à la portée des oreilles de
+François: oui, vous avez conspiré contre moi, comme vous avez
+autrefois conspiré contre mon frère Charles; seulement autrefois
+c'était à l'aide du roi de Navarre, aujourd'hui c'est à l'aide du duc
+de Guise. Beau projet, que j'admire et qui vous eût fait une riche
+place dans l'histoire des usurpateurs. Il est vrai qu'autrefois vous
+rampiez comme un serpent, et qu'aujourd'hui vous voulez mordre comme
+un lion; après la perfidie, la force ouverte; après le poison, l'épée.
+
+--Le poison! Que voulez-vous dire, monsieur? s'écria François, pâle de
+rage et cherchant, comme cet Étéocle à qui Henri l'avait comparé, une
+place où frapper Polynice avec ses regards de flamme, a défaut de
+glaive et de poignard. Quel poison?
+
+--Le poison avec lequel tu as assassiné notre frère Charles; le poison
+que tu destinais à Henri de Navarre, ton associé. Il est connu, va, ce
+poison fatal; notre mère en a déjà usé tant de fois! Voilà sans doute
+pourquoi tu y as renoncé à mon égard; voilà pourquoi tu as voulu
+prendre des airs de capitaine, en commandant les milices de la Ligue.
+Mais regarde-moi bien en face, François, continua Henri en faisant
+vers son frère un pas menaçant, et demeure bien convaincu qu'un homme
+de ta trempe ne tuera jamais un homme de la mienne.
+
+François chancela sous le poids de cette terrible attaque; mais, sans
+égards, sans miséricorde pour son prisonnier, le roi reprit:
+
+--L'épée! l'épée! je voudrais bien te voir dans cette chambre seul à
+seul avec moi, tenant une épée. Je t'ai déjà vaincu en fourberie,
+François, car, moi aussi, j'ai pris les chemins tortueux pour arriver
+au trône de France; mais ces chemins, il fallait les franchir en
+passant sur le ventre d'un million de Polonais; à la bonne heure! Si
+vous voulez être fourbe, soyez-le, mais de cette façon; si vous voulez
+m'imiter, imitez-moi, mais pas en me rapetissant. Voilà des intrigues
+royales, voilà de la fourberie digne d'un capitaine; donc, je le
+répète, en ruses tu es vaincu, et dans un combat loyal tu serais tué;
+ne songe donc plus à lutter d'une façon ni de l'autre; car, dès à
+présent, j'agis en roi, en maître, en desposte; dès à présent, je te
+surveille dans tes oscillations, je te poursuis dans tes ténèbres, et
+à la moindre hésitation, à la moindre obscurité, au moindre doute,
+j'étends ma large main sur toi, chétif, et je te jette pantelant à la
+hache de mon bourreau.
+
+Voilà ce que j'avais à te dire relativement à nos affaires de famille,
+mon frère; voilà pourquoi je voulais te parler tête à tête, François;
+voilà pourquoi je vais ordonner à mes amis de te laisser seul cette
+nuit, afin que, dans la solitude, tu puisses méditer mes paroles. Si
+la nuit porte véritablement conseil, comme on dit, ce doit être
+surtout aux prisonniers.
+
+--Ainsi, murmura le duc, par un caprice de Votre Majesté, sur un
+soupçon qui ressemble à un mauvais rêve que vous auriez fait, me voilà
+tombé dans votre disgrâce?
+
+--Mieux que cela François: te voilà tombé sous ma justice.
+
+--Mais au moins, sire, fixez un terme à ma captivité, que je sache à
+quoi m'en tenir.
+
+--Quand on vous lira votre jugement, vous le saurez.
+
+--Ma mère! ne pourrais-je pas voir ma mère?
+
+--Pourquoi faire? Il n'y avait que trois exemplaires au monde du
+fameux livre de chasse que mon pauvre frère Charles a dévoré, c'est le
+mot, et les deux autres sont: l'un à Florence et l'autre à Londres.
+D'ailleurs, je ne suis pas un Nemrod, moi, comme mon pauvre frère.
+Adieu! François.
+
+Le prince tomba atterré sur un fauteuil.
+
+--Messieurs, dit le roi en rouvrant la porte, messieurs, M. le duc
+d'Anjou m'a demandé la liberté de réfléchir cette nuit à une réponse
+qu'il doit me faire demain matin. Vous le laisserez donc seul dans sa
+chambre, sauf les visites de précaution que, de temps en temps, vous
+croirez devoir faire. Vous trouverez peut-être votre prisonnier un peu
+exalté par la conversation que nous venons d'avoir ensemble; mais
+souvenez-vous qu'en conspirant contre moi M. le duc d'Anjou a renoncé
+au titre de mon frère; il n'y a par conséquent ici qu'un captif et des
+gardes; pas de cérémonies: si le captif vous désoblige,
+avertissez-moi; j'ai la Bastille sous ma main, et dans la Bastille,
+maître Laurent Testu, le premier homme du monde pour dompter les
+rebelles humeurs.
+
+--Sire! sire! murmura François tentant un dernier effort,
+souvenez-vous que je suis votre...
+
+--Vous étiez aussi le frère du roi Charles IX, je crois, dit Henri.
+
+--Mais, au moins, qu'on me rende mes serviteurs, mes amis.
+
+--Plaignez-vous! je me prive des miens pour vous les donner.
+
+Et Henri referma la porte sur la face de son frère, qui recula pâle et
+chancelant jusqu'à son fauteuil, dans lequel il tomba.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+COMMENT ON NE PERD PAS TOUJOURS SON TEMPS EN FOUILLANT DANS LES
+ARMOIRES VIDES.
+
+
+La scène que venait d'avoir le duc d'Anjou avec le roi lui avait fait
+considérer sa position comme tout a fait désespérée. Les mignons ne
+lui avaient rien laissé ignorer de ce qui s'était passé au Louvre: ils
+lui avaient montré la défaite de MM. de Guise et le triomphe de Henri
+plus grands encore qu'ils n'étaient en réalité, il avait entendu la
+voix du peuple criant, chose qui lui avait paru incompréhensible
+d'abord. Vive le roi et Vive la Ligue! Il se sentait abandonné des
+principaux chefs, qui, eux aussi, avaient à défendre leurs personnes.
+Abandonné de sa famille, décimée par les empoisonnements et par les
+assassinats, divisée par les ressentiments et les discordes, il
+soupirait en tournant les yeux vers ce passé que lui avait rappelé le
+roi, et en songeant que, dans sa lutte contre Charles IX, il avait au
+moins pour confidents, ou plutôt pour dupes, ces deux âmes dévouées,
+ces deux épées flamboyantes qu'on appelait Coconnas et la Mole.
+
+Le regret de certains avantages perdus est le remords pour beaucoup de
+consciences.
+
+Pour la première fois de sa vie, en se sentant seul et isolé, M.
+d'Anjou éprouva comme une espèce de remords d'avoir sacrifié la Mole
+et Coconnas.
+
+Dans ce temps-là, sa soeur Marguerite l'aimait, le consolait. Comment
+avait-il récompensé sa soeur Marguerite?
+
+Restait sa mère, la reine Catherine. Mais sa mère ne l'avait jamais
+aimé. Elle ne s'était jamais servie de lui que comme il se serait
+servi des autres, c'est-à-dire à titre d'instrument; et François se
+rendait justice. Une fois aux mains de sa mère, il sentait qu'il ne
+s'appartenait pas plus que le vaisseau ne s'appartient au milieu de
+l'Océan lorsque souffle la tempête.
+
+Il songea que, récemment encore, il avait près de lui un coeur qui
+valait tous les coeurs, une épée qui valait toutes les épées.
+
+Bussy, le brave Bussy, lui revint tout entier à la mémoire.
+
+Ah! pour le coup, ce fut alors que le sentiment qu'éprouva François
+ressembla à du remords, car il avait désobligé Bussy pour plaire à
+Monsoreau; il avait voulu plaire à Monsoreau, parce que Monsoreau
+savait son secret, et voilà tout à coup que ce secret, dont menaçait
+toujours Monsoreau, était parvenu à la connaissance du roi, de sorte
+que Monsoreau n'était plus à craindre.
+
+Il s'était donc brouillé avec Bussy inutilement et surtout
+gratuitement, action qui, comme l'a dit depuis un grand politique,
+était bien plus qu'un crime: c'était une faute.
+
+Or quel avantage c'eût été pour le prince, dans la situation où il se
+trouvait, que de savoir que Bussy, Bussy reconnaissant, et par
+conséquent fidèle, veillait sur lui; Bussy l'invincible; Bussy le
+coeur loyal; Bussy le favori de tout le monde, tant un coeur loyal et
+une lourde main font d'amis à quiconque a reçu l'un de Dieu et l'autre
+du hasard!
+
+Bussy veillant sur lui, c'était la liberté probable, c'était la
+vengeance certaine.
+
+Mais, comme nous l'avons dit, Bussy, blessé au coeur, boudait le
+prince et s'était retiré sous sa tente, et le prisonnier restait avec
+cinquante pieds de hauteur à franchir pour descendre dans les fossés,
+et quatre mignons à mettre hors de combat pour pénétrer jusqu'au
+corridor.
+
+Sans compter que les cours étaient pleines de Suisses et de soldats.
+
+Aussi, de temps en temps, il revenait à la fenêtre et plongeait son
+regard jusqu'au fond des fossés; mais une pareille hauteur était
+capable de donner le vertige aux plus braves, et M. d'Anjou était loin
+d'être à l'épreuve des vertiges.
+
+Outre cela, d'heure en heure, un des gardiens du prince, soit
+Schomberg, soit Maugiron, tantôt d'Épernon, tantôt Quélus, entrait, et
+sans s'inquiéter de la présence du prince, quelquefois même sans le
+saluer, faisait sa tournée, ouvrant les portes et les fenêtres,
+fouillant les armoires et les bahuts, regardant sous les lits et sous
+les tables, s'assurant même que les rideaux étaient à leur place, et
+que les draps n'étaient point découpés en lanières.
+
+De temps en temps, ils se penchaient en dehors du balcon, et les
+quarante-cinq pieds de hauteur les rassuraient.
+
+--Ma foi, dit Maugiron en rentrant de faire sa perquisition, moi j'y
+renonce; je demande à ne plus bouger du salon, où, le jour, nos amis
+viennent nous voir, et à ne plus me réveiller, la nuit, de quatre
+heures en quatre heures, pour aller faire visite à M. le duc d'Anjou.
+
+--C'est qu'aussi, dit d'Épernon, on voit bien que nous sommes de
+grands enfants, et que nous avons toujours été capitaines, et jamais
+soldats: nous ne savons pas, en vérité, interpréter une consigne.
+
+--Comment cela? demanda Quélus.
+
+--Sans doute; que veut le roi? c'est que nous gardions M. d'Anjou, et
+non pas que nous le regardions.
+
+--D'autant mieux, dit Maugiron, qu'il est bon à garder, mais qu'il
+n'est pas beau à regarder.
+
+--Fort bien, dit Schomberg; mais songeons à ne point nous relâcher de
+notre surveillance, car le diable est fin.
+
+--Soit, dit d'Épernon, mais il ne suffit pas d'être fin, ce me semble,
+pour passer sur le corps à quatre gaillards comme nous.
+
+Et d'Épernon, se redressant, frisa superbement sa moustache.
+
+--Il a raison, dit Quélus.
+
+--Bon! répondit Schomberg, crois-tu donc M. le duc d'Anjou assez niais
+pour essayer de s'enfuir précisément par notre galerie? S'il tient
+absolument à se sauver, il fera un trou dans le mur.
+
+--Avec quoi? il n'a pas d'armes.
+
+--Il a les fenêtres, dit assez timidement Schomberg, qui se rappelait
+avoir lui-même mesuré la profondeur des fossés.
+
+--Ah! les fenêtres! il est charmant, sur ma parole, s'écria d'Épernon;
+bravo, Schomberg, les fenêtres! c'est-à-dire que tu sauterais
+quarante-cinq pieds de hauteur?
+
+--J'avoue que quarante-cinq pieds....
+
+--Eh bien, lui qui boite, lui qui est lourd, lui qui est peureux
+comme....
+
+--Toi, dit Schomberg.
+
+--Mon cher, dit d'Épernon, tu sais bien que je n'ai peur que des
+fantômes, ça, c'est une affaire de nerfs.
+
+--C'est, dit gravement Quélus, que tous ceux qu'il a tués en duel lui
+sont apparus la même nuit.
+
+--Ne rions pas, dit Maugiron; j'ai lu une foule d'évasions
+miraculeuses... avec les draps, par exemple.
+
+--Ah! pour ceci, l'observation de Maugiron est des plus sensées, dit
+d'Épernon. Moi, j'ai vu, à Bordeaux, un prisonnier qui s'était sauvé
+avec ses draps.
+
+--Tu vois! dit Schomberg.
+
+--Oui, reprit d'Épernon; mais il avait les reins cassés et la tête
+fendue; son drap s'était trouvé d'une trentaine de pieds trop court,
+il avait été forcé de sauter, de sorte que l'évasion était complète:
+son corps s'était sauvé de sa prison, et son âme s'était sauvée de son
+corps.
+
+--Eh bien, d'ailleurs, s'il s'échappe, dit Quélus, cela nous fera une
+chasse au prince du sang; nous le poursuivrons, nous le traquerons,
+et, en le traquant, sans faire semblant de rien, et nous tâcherons de
+lui casser quelque chose.
+
+--Et alors, mordieu! nous rentrerons dans notre rôle, s'écria
+Maugiron: nous sommes des chasseurs et non des geôliers.
+
+La péroraison parut concluante, et l'on parla d'autre chose, tout en
+décidant néanmoins que, d'heure en heure, on continuerait de faire une
+visite dans la chambre de M. d'Anjou.
+
+Les mignons avaient parfaitement raison en ceci: que le duc d'Anjou ne
+tenterait jamais de fuir de vive force, et que, d'un autre côté, il ne
+se déciderait jamais à une évasion périlleuse on difficile.
+
+Ce n'est pas qu'il manquât d'imagination, le digne prince, et, nous
+devons même le dire, son imagination se livrait à un furieux travail,
+tout en se promenant de son lit au fameux cabinet occupé, pendant deux
+ou trois nuits, par la Mole, quand Marguerite l'avait recueilli
+pendant la soirée de la Saint-Barthélemy.
+
+De temps en temps, la figure pâle du prince allait se coller aux
+carreaux de la fenêtre donnant dans les fossés du Louvre. Au delà des
+fossés s'étendait une grève d'une quinzaine de pieds de large, et, au
+delà de cette grève, on voyait, au milieu de l'obscurité, se dérouler
+la Seine, calme comme un miroir.
+
+De l'autre côté, au milieu des ténèbres, se dressait comme un géant
+immobile: c'était la tour de Nesle.
+
+Le duc d'Anjou avait suivi le coucher du soleil dans toutes ses
+phases; il avait suivi, avec l'intérêt qu'accorde le prisonnier à ces
+sortes de spectacles, la dégradation de la lumière et les progrès de
+l'obscurité. Il avait contemplé cet admirable spectacle du vieux
+Paris, avec ses toits dorés, à une heure de distance, par les derniers
+feux du soleil, et argentés par les premiers rayons de la lune; puis,
+peu à peu, il s'était senti saisi d'une grande terreur en voyant
+d'immenses nuages rouler au ciel et annoncer, en s'accumulant
+au-dessus du Louvre, un orage pour la nuit.
+
+Entre autres faiblesses, le duc d'Anjou avait celle de trembler au
+bruit de la foudre.
+
+Alors il eût donné bien des choses pour que les mignons le gardassent
+encore à vue, dussent-ils l'insulter en le gardant.
+
+Cependant il n'y avait pas moyen de les rappeler: c'était donner trop
+beau jeu à leurs railleries.
+
+Il essaya de se jeter sur son lit, impossible de dormir; il voulut
+lire, les caractères tourbillonnaient devant ses yeux comme des
+diables noirs; il tenta de boire, le vin lui parut amer; il frôla du
+bout des doigts le luth d'Aurilly resté suspendu à la muraille, mais
+il sentit que la vibration des cordes agissait sur ses nerfs de telle
+façon qu'il avait envie de pleurer.
+
+Alors il se mit à jurer comme un païen et à briser tout ce qu'il
+trouva à la portée de sa main. C'était un défaut de famille, et l'on y
+était habitué dans le Louvre.
+
+Les mignons entr'ouvrirent la porte pour voir d'où venait cet horrible
+sabbat; puis, ayant reconnu que c'était le prince qui se distrayait,
+ils avaient refermé la porte, ce qui avait doublé la colère du
+prisonnier.
+
+Il venait justement de briser une chaise, quand un cliquetis au son
+duquel on ne se méprend jamais, un cliquetis cristallin retentit du
+côté de la fenêtre, et en même temps M. d'Anjou ressentit une douleur
+assez aiguë à la hanche.
+
+Sa première idée fut qu'il était blessé d'un coup d'arquebuse, et que
+ce coup lui était tiré par un émissaire du roi.
+
+--Ah! traître! ah! lâche! s'écria le prisonnier, tu me fais arquebuser
+comme tu me l'avais promis. Ah! je suis mort!
+
+Et il se laissa aller sur le tapis.
+
+Mais, en tombant, il posa la main sur un objet assez dur, plus inégal
+et surtout plus gros que ne l'est la balle d'une arquebuse.
+
+--Oh! une pierre, dit-il, c'est donc un coup de fauconneau? mais
+encore, j'eusse entendu l'explosion.
+
+Et, en même temps, il retira et allongea la jambe; quoique la douleur
+eût été assez vive, le prince n'avait évidemment rien de cassé.
+
+Il ramassa la pierre et examina le carreau.
+
+La pierre avait été lancée si rudement, quelle avait plutôt troué que
+brisé la vitre.
+
+La pierre paraissait enveloppée dans un papier.
+
+Alors les idées du duc commencèrent à changer de direction. Cette
+pierre, au lieu de lui être lancée par quelque ennemi, ne lui
+venait-elle pas, au contraire, de quelque ami?
+
+La sueur lui monta au front; l'espérance, comme l'effroi, à ses
+angoisses.
+
+Le duc s'approcha de la lumière.
+
+En effet, autour de la pierre, un papier était roulé et maintenu avec
+une soie nouée de plusieurs noeuds. Le papier avait naturellement
+amorti la dureté du silex, qui, sans cette enveloppe, eût certes causé
+au prince une douleur plus vive que celle qu'il avait ressentie.
+
+Briser la soie, dérouler le papier et le lire, fut pour le duc
+l'affaire d'une seconde: il était complètement ressuscité.
+
+Une lettre! murmura-t-il en jetant autour de lui un regard furtif.
+
+Et il lut:
+
+ «Êtes-vous las de garder la chambre? aimez-vous le grand air et la
+ liberté? Entrez dans le cabinet où la reine de Navarre avait caché
+ votre pauvre ami, M. de la Mole; ouvrez l'armoire, et, en déplaçant
+ le tasseau du bas, vous trouverez un double fond: dans ce double
+ fond, il y a une échelle de soie, attachez-la vous-même au balcon,
+ deux bras vigoureux vous roidiront l'échelle au bas du fossé. Un
+ cheval, vite comme la pensée, vous mènera en lieu sûr.
+
+ «UN AMI.»
+
+
+--Un ami! s'écria le prince; un ami! oh! je ne savais pas avoir un
+ami. Quel est donc cet ami qui songe à moi?
+
+Et le duc réfléchit un moment; mais, ne sachant sur qui arrêter sa
+pensée, il courut regarder à la fenêtre; il ne vit personne.
+
+--Serait-ce un piège? murmura le prince, chez lequel la peur
+s'éveillait, le premier de tous les sentiments.
+
+--Mais d'abord, ajouta-t-il, on peut savoir si cette armoire a un
+double fond, et si, dans ce double fond, il y a une échelle.
+
+Le duc alors, sans changer la lumière de place, et résolu, pour plus
+de précaution, au simple témoignage de ses mains, se dirigea vers ce
+cabinet dont tant de fois jadis il avait poussé la porte avec un coeur
+palpitant, alors qu'il s'attendait à y trouver madame la reine de
+Navarre, éblouissante de cette beauté que François appréciait plus
+qu'il ne convenait peut-être à un frère.
+
+Cette fois encore, il faut l'avouer, le coeur battait au duc avec
+violence.
+
+Il ouvrit l'armoire à tâtons, explora toutes les planches, et, arrivé
+à celle d'en bas, après avoir pesé au fond et pesé sur le devant, il
+pesa sur un des côtés, et sentit la planche qui faisait la bascule.
+
+Aussitôt il introduisit sa main dans la cavité et sentit au bout de
+ses doigts le contact d'une échelle de soie.
+
+Comme un voleur qui s'enfuit avec sa proie, le duc se sauva dans sa
+chambre emportant son trésor.
+
+Dix heures sonnèrent, le duc songea aussitôt à la visite qui avait
+lieu toutes les heures; il se hâta de cacher son échelle sous le
+coussin d'un fauteuil et s'assit dessus.
+
+Elle était si artistement faite, qu'elle tenait parfaitement cachée
+dans l'étroit espace où le duc l'avait enfouie.
+
+En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que Maugiron parut
+en robe de chambre, tenant une épée nue sous son bras gauche et un
+bougeoir de la main droite.
+
+Tout en entrant chez le duc, il continuait de parler à ses amis.
+
+--L'ours est en fureur, dit une voix, il cassait tout il n'y a qu'un
+instant: prends garde qu'il ne te dévore, Maugiron.
+
+--Insolent! murmura le duc.
+
+--Je crois que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser la
+parole, dit Maugiron de son air le plus impertinent.
+
+Le duc, prêt à éclater, se contint en réfléchissant qu'une querelle
+entraînerait une perte de temps et ferait peut-être manquer son
+évasion.
+
+Il dévora son ressentiment et fit pivoter son fauteuil de manière à
+tourner le dos au jeune homme.
+
+Maugiron, suivant les données traditionnelles, s'approcha du lit pour
+examiner les draps, et de la fenêtre pour reconnaître la présence des
+rideaux; il vit bien une vitre cassée, mais il songea que c'était le
+duc qui, dans sa colère, l'avait brisée ainsi.
+
+--Ouais, Maugiron, cria Schomberg, es-tu déjà mangé, que tu ne dis
+mot? Dans ce cas, soupire au moins, qu'on sache au moins à quoi s'en
+tenir et qu'on te venge.
+
+Le duc faisait craquer ses doigts d'impatience.
+
+--Non pas, dit Maugiron. Au contraire, mon ours est fort doux et tout
+à fait dompté.
+
+Le duc sourit silencieusement au milieu des ténèbres.
+
+Quant à Maugiron, sans même saluer le prince, ce qui était la moindre
+politesse qu'il dût à un si haut seigneur, il sortit, et, en sortant,
+il ferma la porte à double tour.
+
+Le prince le laissa faire, puis, lorsque la clef eut cessé de grincer
+dans la serrure:
+
+--Messieurs, murmura-t-il, prenez garde à vous, c'est un animal
+très-fin qu'un ours.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+VENTRE SAINT-GRIS.
+
+
+Resté seul, le duc d'Anjou, sachant qu'il avait au moins une heure de
+tranquillité devant lui, tira son échelle de cordes de dessous son
+coussin, la déroula, en examina chaque noeud, en sonda chaque échelon,
+tout cela avec la plus minutieuse prudence.
+
+--L'échelle est bonne, dit-il, et, en ce qui dépend d'elle, on ne me
+l'offre point comme un moyen de me briser les côtes.
+
+Alors il la déploya toute, compta trente-huit échelons distants de
+quinze pouces chacun.
+
+--Allons, la longueur est suffisante, pensa-t-il; rien à craindre
+encore de ce côté.
+
+Il resta un instant pensif.
+
+--Ah! j'y songe, dit-il, ce sont ces damnés mignons qui m'envoient
+cette échelle: je l'attacherai au balcon, ils me laisseront faire, et
+tandis que je descendrai, ils viendront couper les liens, voilà le
+piège.
+
+Puis, réfléchissant encore:
+
+--Eh! non, dit-il, ce n'est pas possible; ils ne sont point assez
+niais pour croire que je m'exposerai à descendre sans barricader la
+porte, et, la porte barricadée, ils ont dû calculer que j'aurai le
+temps de fuir avant qu'ils l'aient enfoncée.--Ainsi ferai-je, dit-il
+en regardant autour de lui, ainsi ferais-je certainement si je me
+décidais à fuir.--Cependant, comment supposer que je croirai à
+l'innocence de cette échelle trouvée dans une armoire de la reine de
+Navarre? Car, enfin, quelle personne au monde, excepte ma soeur
+Marguerite, pourrait connaître l'existence de cette échelle?--Voyons,
+répéta-t-il, quel est l'ami? Le billet est signé: _Un ami_. Quel est
+l'ami du duc d'Anjou qui connaît si bien le fond des armoires de mon
+appartement ou de celui de ma soeur?
+
+Le duc achevait à peine de formuler cet argument, qui lui semblait
+victorieux, que, relisant le billet pour en reconnaître l'écriture, si
+la chose était possible, il fut pris d'une idée soudaine.
+
+--Bussy! s'écria-t-il.
+
+En effet, Bussy, que tant de dames adoraient, Bussy qui semblait un
+héros à la reine de Navarre, laquelle poussait, elle l'avoue elle-même
+dans ses Mémoires, des cris d'effroi chaque fois qu'il se battait en
+duel; Bussy discret, Bussy versé dans la science des armoires,
+n'était-ce pas, selon toute probabilité, Bussy, le seul de tous ses
+amis sur lequel le duc pouvait véritablement compter, n'était-ce pas
+Bussy qui avait envoyé le billet?
+
+Et la perplexité du prince s'augmenta encore.
+
+Tout se réunissait cependant pour persuader au duc d'Anjou que
+l'auteur du billet était Bussy. Le duc ne connaissait pas tous les
+motifs que le gentilhomme avait de lui en vouloir, puisqu'il ignorait
+son amour pour Diane de Méridor; il est vrai qu'il s'en doutait
+quelque peu; comme le duc avait aimé Diane, il devait comprendre la
+difficulté qu'il y avait pour Bussy à voir cette belle jeune femme
+sans l'aimer, mais ce léger soupçon ne s'effaçait pas moins devant les
+probabilités. La loyauté de Bussy ne lui avait pas permis de demeurer
+oisif tandis qu'on enchaînait son maître; Bussy avait été séduit par
+les dehors aventureux de cette expédition; il avait voulu se venger du
+duc à sa façon, c'est-à-dire en lui rendant la liberté. Plus de doute,
+c'était Bussy qui avait écrit, c'était Bussy qui attendait.
+
+Pour achever de s'éclaircir, le prince s'approcha de la fenêtre, il
+vit, dans le brouillard qui montait de la rivière, trois silhouettes
+oblongues qui devaient être des chevaux, et deux espèces de pieux qui
+semblaient plantés sur la grève: ce devait être deux hommes.
+
+Deux hommes, c'était bien cela: Bussy et son fidèle le Haudoin.
+
+--La tentation est dévorante, murmura le duc, et le piège, si piège il
+y a, est tendu trop artistement pour qu'il y ait honte à moi de m'y
+laisser prendre.
+
+François alla regarder au trou de la serrure du salon; il vit ses
+quatre gardiens; deux dormaient, deux autres avaient hérité de
+l'échiquier de Chicot et jouaient aux échecs.
+
+Il éteignit sa lumière.
+
+Puis il alla ouvrir sa fenêtre et se pencha en dehors de son balcon.
+
+Le gouffre, qu'il essayait de sonder du regard, était rendu plus
+effrayant encore par l'obscurité. Il recula.
+
+Mais c'est un attrait si irrésistible que l'air et l'espace pour un
+prisonnier, que François, en rentrant dans sa chambre, se figura qu'il
+étouffait. Ce sentiment fut tellement ressenti par lui, que quelque
+chose comme le dégoût de la vie et l'indifférence de la mort passa
+dans son esprit.
+
+Le prince, étonné, se figura que le courage lui venait.
+
+Alors, profitant de ce moment d'exaltation, il saisit l'échelle de
+soie, la fixa à son balcon par les crochets de fer qu'elle présentait
+à l'une de ses extrémités, puis il retourna à la porte qu'il barricada
+de son mieux, et, bien persuadé que, pour vaincre l'obstacle qu'il
+venait de créer, on serait forcé de perdre dix minutes, c'est-à-dire
+plus de temps qu'il ne lui en fallait pour atteindre le bas de son
+échelle, il revint à la fenêtre.
+
+Il chercha alors à revoir au loin les chevaux et les hommes, mais il
+n'aperçut plus rien.
+
+--J'aimerais mieux cela, murmura-t-il, fuir seul vaut mieux que fuir
+avec l'ami le mieux connu; à plus forte raison avec un ami inconnu.
+
+En ce moment, l'obscurité était complète, et les premiers grondements
+de l'orage, qui menaçait depuis une heure, commençaient à faire
+retentir le ciel, un gros nuage aux franges argentées s'étendait comme
+un éléphant couché d'un côté à l'autre de la rivière; sa croupe
+s'appuyant au palais; sa trompe, indéfiniment recourbée, dépassant la
+tour de Nesle, et se perdant à l'extrémité sud de la ville.
+
+Un éclair lézarda pour un instant le nuage immense, et il sembla au
+prince apercevoir dans le fossé, au-dessous de lui, ceux qu'il avait
+cherchés inutilement sur la grève.
+
+Un cheval hennit; il n'y avait pas de doute, il était attendu.
+
+Le duc secoua l'échelle pour s'assurer qu'elle était solidement
+attachée, puis il enjamba la balustrade et posa le pied sur le premier
+échelon.
+
+Nul ne pourrait rendre l'angoisse terrible qui étreignait en ce moment
+le coeur du prisonnier, placé entre un frêle cordonnet de soie pour
+tout appui, et les menaces mortelles de son frère.
+
+Mais à peine eut-il posé le pied sur la première traverse de bois,
+qu'il lui sembla que l'échelle, au lieu de vaciller comme il s'y était
+attendu, se roidissait, au contraire, et que le second échelon se
+présentait à son second pied sans que l'échelle eût fait ou paru faire
+le mouvement de rotation bien naturel en pareil cas.
+
+Était-ce un ami ou un ennemi qui tenait le bas de l'échelle;
+étaient-ce des bras ouverts ou des bras armés qui l'attendaient au
+dernier échelon?
+
+Une terreur irrésistible s'empara de François; il tenait encore le
+balcon de la main gauche, il fit un mouvement pour remonter.
+
+On eût dit que la personne invisible qui attendait le prince au pied
+de la muraille devinait tout se qui se passait dans son coeur, car, au
+moment même, un petit tiraillement, bien doux et bien égal, une sorte
+de sollicitation de la soie, arriva jusqu'au pied du prince.
+
+--Voilà qu'on tient l'échelle par en bas, dit-il, on ne veut donc pas
+que je tombe. Allons, du courage.
+
+Et il continua de descendre; les deux montants de l'échelle étaient
+tendus comme des bâtons. François remarqua que l'on avait soin
+d'écarter les échelons du mur pour faciliter l'appui de son pied. Dès
+lors il se laissa glisser comme une flèche, coulant sur les mains
+plutôt que sur les échelons, et sacrifiant à cette rapide descente le
+pan doublé de son manteau.
+
+Tout à coup, au lieu de toucher la terre, qu'il sentait
+instinctivement être proche de ses pieds, il se sentit enlevé dans les
+bras d'un homme qui lui glissa à l'oreille ces trois mots:
+
+--Vous êtes sauvé.
+
+Alors on le porta jusqu'au revers du fossé, et là on le poussa le long
+d'un chemin pratiqué entre des éboulements de terre et de pierre; il
+parvint enfin à la crête; à la crête, un autre homme attendait, qui le
+saisit par le collet et le tira à lui; puis, ayant aidé de même son
+compagnon, courut, courbé comme un vieillard, jusqu'à la rivière. Les
+chevaux étaient bien où François les avait vus d'abord.
+
+Le prince comprit qu'il n'y avait plus à reculer; il était
+complètement à la merci de ses sauveurs. Il courut à l'un des trois
+chevaux, sauta dessus; ses deux compagnons en firent autant. La même
+voix qui lui avait déjà parlé tout bas à l'oreille lui dit avec le
+même laconisme et le même mystère:
+
+--Piquez.
+
+Et tous trois partirent au galop.
+
+--Cela va bien jusqu'à présent, pensait tout bas le prince, espérons
+que la suite de l'aventure ne démentira point le commencement.
+
+--Merci, merci, mon brave Bussy, murmurait tout bas le prince à son
+camarade de droite, enveloppé jusqu'au nez dans un grand manteau brun.
+
+--Piquez, répondait celui-ci du fond de son manteau.
+
+Et, lui-même donnant l'exemple, les trois chevaux et les trois
+cavaliers passaient comme des ombres.
+
+On arriva ainsi au grand fossé de la Bastille, que l'on traversa sur
+un pont improvisé la veille par les ligueurs, qui, ne voulant pas que
+leurs communications fussent interrompues avec leurs amis, avaient
+avisé à ce moyen, qui facilitait, comme on le voit, les relations.
+
+Les trois cavaliers se dirigèrent vers Charenton. Le cheval du prince
+semblait avoir des ailes.
+
+Tout à coup le compagnon de droite sauta le fossé, et se lança dans la
+forêt de Vincennes, en disant avec son laconisme ordinaire ce seul mot
+au prince:
+
+--Venez.
+
+Le compagnon de gauche en fit autant, mais sans parler. Depuis le
+moment du départ, pas une parole n'était sortie de la bouche de
+celui-ci.
+
+Le prince n'eut pas même besoin de faire sentir la bride ou les genoux
+à sa monture, le noble animal sauta le fossé avec la même ardeur
+qu'avaient montré les deux autres chevaux; et, au hennissement avec
+lequel il franchit l'obstacle, plusieurs hennissements répondirent des
+profondeurs de la forêt.
+
+Le prince voulut arrêter son cheval, car il craignait qu'on ne le
+conduisit à quelque embuscade.
+
+Mais il était trop tard; l'animal était lancé de façon à ne plus
+sentir le mors; cependant, en voyant ses deux compagnons relentir sa
+course, il ralentit aussi la sienne, et François se trouva dans une
+sorte de clairière où huit ou dix hommes à cheval, rangés
+militairement, se révélaient aux yeux par le reflet de la lune qui
+argentait leur cuirasse.
+
+--Oh! oh! fit le prince, que veut dire ceci, monsieur?
+
+--Ventre Saint-Gris! s'écria celui auquel s'adressait la question,
+cela veut dire que nous sommes saufs.
+
+--Vous, Henri, s'écria le duc d'Anjou stupéfait, vous, mon libérateur?
+
+--Eh! dit le Béarnais, en quoi cela peut-il vous étonner, ne
+sommes-nous point alliés?
+
+Puis, jetant les yeux autour de lui pour chercher un second compagnon.
+
+--Agrippa, dit-il, où diable es-tu?
+
+--Me voilà, dit d'Aubigné, qui n'avait pas encore desserré les dents;
+bon! si c'est comme cela que vous arrangez vos chevaux.... Avec cela
+que vous en avez tant!
+
+--Bon! bon! dit le roi de Navarre. Ne gronde pas, pourvu qu'il en
+reste deux, reposés et frais, avec lesquels nous puissions faire une
+douzaine de lieues d'une seule traite, c'est tout ce qu'il me faut.
+
+--Mais où me menez-vous donc, mon cousin? demanda François avec
+inquiétude.
+
+--Où vous voudrez, dit Henri; seulement allons-y vite, car d'Aubigné a
+raison; le roi de France a des écuries mieux montées que les miennes,
+et il est assez riche pour crever une vingtaine de chevaux, s'il a mis
+dans sa tête de nous rejoindre.
+
+--En vérité, je suis libre d'aller où je veux? demanda François.
+
+--Certainement, et j'attends vos ordres, dit Henri.
+
+--Eh bien, alors, à Angers.
+
+--Vous voulez aller à Angers? A Angers, soit: c'est vrai, là vous êtes
+chez vous.
+
+--Mais vous, mon cousin?
+
+--Moi, en vue d'Angers, je vous quitte, et je pique vers la Navarre,
+où ma bonne Margot m'attend; elle doit même fort s'ennuyer de moi!
+
+--Mais personne ne vous savait ici? dit François.
+
+--J'y suis venu vendre trois diamants de ma femme.
+
+--Ah! fort bien.
+
+--Et puis savoir un peu, en même temps, si décidément la Ligue
+m'allait ruiner.
+
+--Vous voyez qu'il n'en est rien.
+
+--Grâce à vous, oui.
+
+--Comment! grâce à moi?
+
+--Eh! oui, sans doute: si au lieu de refuser d'être chef de la Ligue,
+quand vous avez su qu'elle était dirigée contre moi, vous eussiez
+accepté et fait cause commune avec mes ennemis, j'étais perdu. Aussi,
+quand j'ai appris que le roi avait puni votre refus de la prison, j'ai
+juré que je vous en tirerais, et je vous en ai tiré.
+
+--Toujours aussi simple, se dit en lui-même le duc d'Anjou; en vérité,
+c'est conscience que de le tromper.
+
+--Va, mon cousin, dit en souriant le Béarnais, va dans l'Anjou. Ah!
+monsieur de Guise, vous croyez avoir ville gagnée! mais je vous envoie
+là un compagnon un peu bien gênant; gare à vous!
+
+Et, comme on leur amenait les chevaux frais que Henri avait demandés,
+tous deux sautèrent en selle et partirent au galop, accompagnés
+d'Agrippa d'Aubigné, qui les suivait en grondant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+LES AMIS.
+
+
+Pendant que Paris bouillonnait comme l'intérieur d'une fournaise,
+madame de Monsoreau, escortée par son père et deux de ces serviteurs
+qu'on recrutait alors comme des troupes auxiliaires pour une
+expédition, s'acheminait vers le château de Méridor, par étapes de dix
+lieues à la journée.
+
+Elle aussi commençait à goûter cette liberté précieuse aux gens qui
+ont souffert. L'azur du ciel et de la campagne, comparé à ce ciel
+toujours menaçant, suspendu comme un crêpe sur les tours noires de la
+Bastille, les feuillages déjà verts, les belles routes se perdant
+comme de longs rubans onduleux dans le fond des bois; tout cela lui
+paraissait frais et jeune, riche et nouveau, comme si réellement elle
+fût sortie du cercueil où la croyait plongée son père.
+
+Lui, le vieux baron, était rajeuni de vingt ans. A le voir d'aplomb
+sur ses étriers, et talonnant le vieux Jarnac, on eût pris le noble
+seigneur pour un de ces époux barbons qui accompagnent leur jeune
+fiancée en veillant amoureusement sur elle.
+
+Nous n'entreprendrons pas de décrire ce long voyage. Il n'eut d'autres
+incidents que le lever et le coucher du soleil. Quelquefois
+impatiente, Diane se jetait à bas de son lit, lorsque la lune
+argentait les vitres de sa chambre d'hôtellerie, réveillait le baron,
+secouait le lourd sommeil de ses gens, et l'on partait, par un beau
+clair de lune, pour gagner quelques lieues sur le long chemin que la
+jeune femme trouvait infini.
+
+Il fallait, d'autres fois, la voir, en pleine marche, laisser passer
+devant Jarnac, tout fier de devancer les autres, puis les serviteurs,
+et demeurer seule en arrière sur un tertre, afin de regarder dans la
+profondeur de la vallée si quelqu'un ne suivait pas.... Et, lorsque la
+vallée était déserte, lorsque Diane n'avait aperçu que les troupeaux
+épars dans le pâturage, ou le clocher silencieux de quelque bourg
+dressé au bout de la route, elle revenait plus impatiente que jamais.
+Alors son père, qui l'avait suivie du coin de l'oeil, lui disait:
+
+--Ne crains rien, Diane.
+
+--Craindre quoi, mon père?
+
+--Ne regardes-tu pas si M. de Monsoreau te suit?
+
+--Ah! c'est vrai.... Oui, je regardais cela, disait la jeune femme
+avec un nouveau regard en arrière.
+
+Ainsi, de crainte en crainte, d'espoir en déception, Diane arriva,
+vers la fin du huitième jour, au château de Méridor, et fut reçue au
+pont-levis par madame de Saint-Luc et son mari, devenus châtelains en
+l'absence du baron.
+
+Alors commença pour ces quatre personnes une de ces existences comme
+tout homme en a rêvé en lisant Virgile, Longus et Théocrite.
+
+Le baron et Saint-Luc chassaient du soir au matin. Sur les traces de
+leurs chevaux s'élançaient les piqueurs. On voyait des avalanches de
+chiens rouler du haut des collines à la poursuite d'un lièvre ou d'un
+renard, et quand le tonnerre de cette cavalcade furieuse passait dans
+les bois, Diane et Jeanne, assises l'une auprès de l'autre sur la
+mousse, à l'ombre de quelque hallier, tressaillaient un moment, et
+reprenaient bientôt leur tendre et mystérieuse conversation.
+
+--Raconte-moi, disait Jeanne, raconte-moi tout ce qui t'est arrivé
+dans la tombe, car tu étais bien morte pour nous.... Vois, l'aubépine
+en fleurs nous jette ses dernières miettes de neige, et les sureaux
+envoient leurs parfums enivrants. Un doux soleil se joue aux grandes
+branches des chênes. Pas un souffle dans l'air, pas un être vivant
+dans le parc, car les daims se sont enfuis tout à l'heure en sentant
+trembler la terre, et les renards ont bien vite gagné le terrier...
+Raconte, petite soeur, raconte.
+
+--Que te disais-je?
+
+--Tu ne me disais rien. Tu es donc heureuse?... Oh! cependant ce bel
+oeil noyé dans une ombre bleuâtre, cette pâleur nacrée de tes joues,
+ce vague élan de paupière, tandis que la bouche essaye un sourire
+jamais achevé... Diane, tu dois avoir bien des choses à me dire!
+
+--Rien, rien.
+
+--Tu es donc heureuse... avec M. de Monsoreau?
+
+Diane tressaillit.
+
+--Tu vois bien! fit Jeanne avec un tendre reproche.
+
+--Avec M. de Monsoreau! répéta Diane; pourquoi as-tu prononcé ce nom?
+pourquoi viens-tu d'évoquer ce fantôme au milieu de nos bois, au
+milieu de nos fleurs, au milieu de notre bonheur....
+
+--Bien, je sais maintenant pourquoi tes beaux yeux sont cerclés de
+bistre, et pourquoi ils se lèvent si souvent vers le ciel; mais je ne
+sais pas encore pourquoi ta bouche essaye de sourire.
+
+Diane secoua tristement la tête.
+
+--Tu m'as dit, je crois, continua Jeanne en entourant de son bras
+blanc et rond les épaules de Diane, tu m'as dit que M. de Bussy
+t'avait montré beaucoup d'intérêt....
+
+Diane rougit si fort, que son oreille, si délicate et si ronde, parut
+tout à coup enflammée.
+
+--C'est un charmant cavalier que M. de Bussy, dit Jeanne, et elle
+chanta:
+
+ Un beau chercheur de noise,
+ C'est le seigneur d'Amboise.
+
+Diane appuya sa tête sur le sein de son amie, et murmura d'une voix
+plus douce que celle des fauvettes qui chantaient sous la feuillée:
+
+ Tendre, fidèle aussi,
+ C'est le brave....
+
+--Bussy!... dis-le donc, acheva Jeanne en appuyant un joyeux baiser
+sur les yeux de son amie.
+
+--Assez de folies, dit Diane tout à coup; M. de Bussy ne pense plus à
+Diane de Méridor.
+
+--C'est possible, dit Jeanne; mais je croirais assez qu'il plaît
+beaucoup à Diane de Monsoreau.
+
+--Ne me dis pas cela.
+
+--Pourquoi? est-ce que cela te déplaît?
+
+Diane ne répondit pas.
+
+--Je te dis que M. de Bussy ne songe pas à moi... et il fait bien...
+Oh! j'ai été lâche... murmura la jeune femme....
+
+--Que dis-tu là?
+
+--Rien, rien.
+
+--Voyons, Diane, tu vas recommencer à pleurer, à t'accuser... Toi,
+lâche! toi, mon héroïne; tu as été contrainte.
+
+--Je le croyais... je voyais des dangers, des gouffres sous mes pas...
+A présent, Jeanne, ces dangers me semblent chimériques, ces gouffres,
+un enfant pouvait les franchir d'une enjambée. J'ai été lâche, te
+dis-je, oh! que n'ai-je eu le temps de réfléchir!....
+
+--Tu me parles par énigmes.
+
+--Non, ce n'est pas encore cela, s'écria Diane en se levant dans un
+désordre extrême. Non, ce n'est pas ma faute, c'est lui, Jeanne, c'est
+lui qui n'a pas voulu. Je me rappelle la situation qui me semblait
+terrible; j'hésitais, je flottais... mon père m'offrait son appui et
+j'avais peur... _lui, lui_ m'offrait sa protection... mais il ne l'a
+pas offerte de façon à me convaincre; le duc d'Anjou était contre lui.
+Le duc d'Anjou s'était ligué avec M. de Monsoreau, diras-tu. Eh bien,
+qu'importent le duc d'Anjou et le comte de Monsoreau! Quand on veut
+bien une chose, quand on aime bien quelqu'un, oh! il n'y aurait ni
+prince ni maître qui me retiendrait. Vois-tu, Jeanne, si une fois
+j'aimais....
+
+Et Diane, en proie à son exaltation, s'était adossée à un chêne, comme
+si, l'âme ayant brisé le corps, celui-ci n'eût plus renfermé assez de
+force pour se soutenir.
+
+--Voyons, calme-toi, chère amie, raisonne....
+
+--Je te dis que _nous_ avons été _lâches_.
+
+--_Nous_... Oh! Diane, de qui parles-tu là? Ce _nous_ est éloquent, ma
+Diane chérie....
+
+--Je veux dire mon père et moi; j'espère que tu n'entends pas autre
+chose... Mon père est un bon gentilhomme, et pouvait parler au roi;
+moi, je suis fière et ne crains pas un homme quand je le hais... Mais,
+vois-tu! le secret de cette lâcheté, le voici: j'ai compris qu'_il_ ne
+m'aimait pas.
+
+--Tu te mens à toi-même; s'écria Jeanne;... si tu croyais cela, au
+point où je te vois, tu irais le lui reprocher à lui-même... Mais tu
+ne le crois pas, tu sais le contraire, hypocrite, ajouta-t-elle avec
+une tendre caresse pour son amie.
+
+--Tu es payée pour croire à l'amour, toi, répliqua Diane en reprenant
+sa place auprès de Jeanne; toi, que M. de Saint-Luc a épousée malgré
+un roi! toi, qu'il a enlevée du milieu de Paris; toi; qu'on a
+poursuivie peut-être et qui le payes, par tes caresses, de la
+proscription et de l'exil!
+
+--Et il se trouve richement payé, dit l'espiègle jeune femme.
+
+--Mais moi,--réfléchis un peu, et ne sois pas égoïste;--moi, que ce
+fougueux jeune homme prétend aimer; moi, qui ai fixé les regards de
+l'indomptable Bussy, cet homme qui ne connaît pas d'obstacles, je me
+suis mariée publiquement, je me suis offerte aux yeux de toute la
+cour, et il ne m'a pas regardée; je me suis confiée à lui dans le
+cloître de la Gypecienne: nous étions seuls, il avait Gertrude, le
+Haudoin, ses deux complices, et moi, plus complice encore!... Oh! j'y
+songe, par l'église même, un cheval à la porte, il pouvait m'enlever
+dans un pan de son manteau! A ce moment, vois-tu, je le sentais
+souffrant, désolé à cause de moi; je voyais ses yeux languissants, sa
+lèvre pâlie et brûlée par la fièvre. S'il m'avait demandé de mourir
+pour rendre l'éclat à ses yeux, la fraîcheur à ses lèvres, je serais
+morte.... Eh bien, je suis partie, et il n'a pas songé à me retenir
+par un coin de mon voile.--Attends, attends encore.... Oh! tu ne sais
+pas ce que je souffre.... Il savait que je quittais Paris, que je
+revenais à Méridor; il savait que M. de Monsoreau... tiens, j'en
+rougis... que M. de Monsoreau n'est pas mon époux; il savait que je
+venais seule, et, tout le long de la route, chère Jeanne, je me suis
+retournée, croyant à chaque instant que j'entendais le galop de son
+cheval derrière nous. Rien! c'était l'écho du chemin qui parlait! Je
+te dis qu'il ne pense pas à moi, et que je ne vaux pas un voyage en
+Anjou... quand il y a tant de femmes belles et courtoises à la cour du
+roi de France, dont un sourire vaut cent aveux de la provinciale
+enterrée dans les halliers de Méridor. Comprends-tu maintenant? Es-tu
+convaincue? ai-je raison? suis-je oubliée, méprisée; ma pauvre Jeanne?
+
+Elle n'avait pas achevé ces mots que le feuillage du chêne craqua
+violemment; une poussière de mousse et de plâtre brisé roula le long
+du vieux mur, et un homme, bondissant du milieu des lierres et des
+mûriers sauvages, vint tomber aux pieds de Diane, qui poussa un cri
+terrible.
+
+Jeanne s'était écartée; elle avait vu et reconnut cet homme.
+
+--Vous voyez bien que me voici, murmura Bussy agenouillé en baisant le
+bas de la robe de Diane; qu'il tenait respectueusement dans sa main
+tremblante.
+
+Diane reconnut, à son tour, la voix, le sourire du comte, et, saisie
+au coeur, hors d'elle-même, suffoquée par ce bonheur inespéré; elle
+ouvrit ses bras et se laissa tomber, privée de sentiment, sur la
+poitrine de celui qu'elle venait d'accuser d'indifférence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+LES AMANTS.
+
+
+Les pâmoisons de joie ne sont jamais bien longues ni bien dangereuses.
+On en a vu de mortelles, mais l'exemple est excessivement rare.
+
+Diane ne tarda donc point à ouvrir les yeux, et se trouva dans les
+bras de Bussy; car Bussy n'avait pas voulu céder à madame de Saint-Luc
+le privilège de recueillir le premier regard de Diane.
+
+--Oh! murmura-t-elle en se réveillant, oh! c'est affreux, comte, de
+nous surprendre ainsi.
+
+Bussy attendait d'autres paroles. Eh, qui sait? les hommes sont si
+exigeants! qui sait, disons-nous, s'il n'attendait pas autre chose que
+des paroles, lui qui avait expérimenté plus d'une fois les retours à
+la vie après les pâmoisons et les évanouissements?
+
+Non-seulement Diane en demeura là, mais encore elle s'arracha
+doucement des bras qui la tenaient captive et revint à son amie, qui,
+discrète d'abord, avait fait plusieurs pas sous les arbres; puis,
+curieuse comme l'est toute femme de ce charmant spectacle d'une
+réconciliation entre gens qui s'aiment, était revenue tout doucement,
+non pas pour prendre sa part de la conversation, mais assez près des
+interlocuteurs pour n'en rien perdre.
+
+--Eh bien, demanda Bussy, est-ce donc ainsi que vous me recevez,
+madame?
+
+--Non, dit Diane; car, en vérité, monsieur de Bussy, c'est tendre,
+c'est affectueux, ce que vous venez de faire là... Mais....
+
+--Oh! de grâce, pas de mais... soupira Bussy en reprenant sa place aux
+genoux de Diane.
+
+--Non, non, pas ainsi, pas à genoux, monsieur de Bussy.
+
+--Oh! laissez-moi un instant vous prier comme je le fais, dit le comte
+en joignant les mains, j'ai si longtemps envié cette place.
+
+--Oui; mais, pour la venir prendre, vous avez passé par-dessus le mur.
+Non-seulement ce n'est pas convenable à un seigneur de votre rang,
+mais c'est bien imprudent pour quelqu'un qui aurait soin de mon
+honneur.
+
+--Comment cela?
+
+--Si l'on vous avait vu, par hasard?
+
+--Qui donc m'aurait vu?
+
+--Mais nos chasseurs, qui, il y a un quart d'heure à peine, passaient
+dans le fourré, derrière le mur.
+
+--Oh! tranquillisez-vous, madame, je me cache avec trop de soin pour
+être vu.
+
+--Caché! Oh! vraiment, dit Jeanne, c'est du suprême romanesque;
+racontez-nous cela, monsieur de Bussy.
+
+--D'abord, si je ne vous ai pas rejointe en route, ce n'est pas ma
+faute; j'ai pris un chemin et vous l'autre. Vous êtes venue par
+Rambouillet, moi, par Chartres. Puis, écoutez, et jugez si votre
+pauvre Bussy est amoureux; je n'ai point osé vous rejoindre, et je ne
+doutais pas cependant que je ne le pusse. Je sentais bien que Jarnac
+n'était point amoureux, et que le digne animal ne s'exalterait que
+médiocrement à revenir à Méridor; votre père aussi n'avait aucun motif
+de se hâter, puisqu'il vous avait près de lui. Mais ce n'était pas en
+présence de votre père, ce n'était pas dans la compagnie de vos gens,
+que je voulais vous revoir; car j'ai plus souci que vous ne le croyez
+de vous compromettre; j'ai fait le chemin étape par étape, en mangeant
+le manche de ma houssine; le manche de ma houssine fût ma plus
+habituelle nourriture pendant ces jours.
+
+--Pauvre garçon! dit Jeanne; aussi, vois comme il est maigri.
+
+--Vous arrivâtes enfin, continua Bussy; j'avais pris logement au
+faubourg de la ville; je vous vis passer, caché derrière une jalousie.
+
+--Oh! mon Dieu, demanda Diane, êtes-vous donc à Angers sous votre nom?
+
+--Pour qui me prenez-vous? dit en souriant Bussy; non pas, je suis un
+marchand qui voyage; voyez mon costume couleur cannelle; il ne me
+trahit pas trop, c'est une couleur qui se porte beaucoup parmi les
+drapiers et les orfèvres, et, puis encore, j'ai un certain air inquiet
+et affairé qui ne messied pas à un botaniste qui cherche des simples.
+Bref, on ne m'a pas encore remarqué.
+
+--Bussy, le beau Bussy, deux jours de suite dans une ville de
+province, sans avoir encore été remarqué? On ne croira jamais cela à
+la cour.
+
+--Continuez, comte, dit Diane en rougissant. Comment venez-vous de la
+ville ici, par exemple?
+
+--J'ai deux chevaux d'une race choisie; je monte l'un d'eux, je sors
+au pas de la ville, m'arrêtant à regarder les écriteaux et les
+enseignes; mais, quand une fois je suis loin des regards, mon cheval
+prend un galop qui lui permet de franchir en vingt minutes les trois
+lieues et demie qu'il y a d'ici à la ville. Une fois dans le bois de
+Méridor, je m'oriente et je trouve le mur du parc; mais il est long,
+fort long, le parc est grand. Hier j'ai exploré ce mur pendant plus de
+quatre heures, grimpant çà et là, espérant vous apercevoir toujours.
+Enfin, je désespérais presque, quand je vous ai aperçue le soir, au
+moment où vous rentriez à la maison; les deux grands chiens du baron
+sautaient après vous, et madame de Saint-Luc leur tenait en l'air un
+perdreau qu'ils essayaient d'atteindre; puis vous disparûtes.--Je
+sautai là; j'accourus ici, où vous étiez tout à l'heure; je vis
+l'herbe et la mousse assidûment foulées, j'en conclus que vous
+pourriez bien avoir adopté cet endroit, qui est charmant pendant le
+soleil; pour me reconnaître alors, j'ai fait des brisées comme à la
+chasse; et, tout en soupirant, ce qui me fait un mal affreux....
+
+--Par défaut d'habitude, interrompit Jeanne en souriant.
+
+--Je ne dis pas non, madame; en soupirant donc, ce qui me fait un mal
+affreux, je le répète, j'ai repris la route de la ville; j'étais bien
+fatigué; j'avais en outre déchiré mon pourpoint cannelle en montant
+aux arbres, et, cependant, malgré les accrocs de mon pourpoint, malgré
+l'oppression de ma poitrine, j'avais la joie au coeur: je vous avais
+vue.
+
+--Il me semble que voilà un admirable récit, dit Jeanne, et que vous
+avez surmonté là de terribles obstacles: c'est beau et c'est héroïque;
+mais moi, qui crains de monter aux arbres, j'aurais, à votre place,
+conservé mon pourpoint et surtout ménagé mes belles mains blanches.
+Voyez dans quel affreux état sont les vôtres, tout égratignées par les
+ronces.
+
+--Oui. Mais je n'aurais pas vu celle que je venais voir.
+
+--Au contraire; j'aurais vu, et beaucoup mieux que vous ne l'aviez
+fait, Diane de Méridor, et même madame de Saint-Luc.
+
+--Qu'eussiez-vous donc fait? demanda Bussy avec empressement.
+
+--Je fusse venu droit au pont du château de Méridor, et j'y fusse
+entré. M. le baron me serrait dans ses bras, madame de Monsoreau me
+plaçait près d'elle à table, M. de Saint-Luc me comblait de caresse,
+madame de Saint-Luc faisait avec moi des anagrammes. C'était la chose
+du monde la plus simple: il est vrai que la chose du monde la plus
+simple est celle dont les amoureux ne s'avisent jamais.
+
+Bussy secoua la tête avec un sourire et un regard à l'adresse de
+Diane.
+
+--Oh! non! dit-il, non. Ce que vous eussiez fait là, c'était bon pour
+tout le monde, et non pour moi.
+
+Diane rougit comme un enfant, et le même sourire et le même regard se
+reflétèrent dans ses yeux et sur ses lèvres.
+
+--Allons! dit Jeanne, voilà, à ce qu'il paraît, que je ne comprends
+plus rien aux belles manières!
+
+--Non! dit Bussy en secouant la tête. Non! je ne pouvais aller au
+château. Madame est mariée, M. le baron doit au mari de sa fille, quel
+qu'il soit, une surveillance sévère.
+
+--Bien, dit Jeanne, voilà une leçon de civilité que je reçois; merci,
+monsieur de Bussy, car je mérite de la recevoir; cela m'apprendra à me
+mêler aux propos des fous.
+
+--Des fous? répéta Diane.
+
+--Des fous ou des amoureux, répondit madame de Saint-Luc, et en
+conséquence....
+
+Elle embrassa Diane au front, fit une révérence à Bussy et s'enfuit.
+
+Diane la voulut retenir d'une main, mais Bussy saisit l'autre, et il
+fallut bien que Diane, si bien retenue par son amant, se décidât à
+lâcher son amie.
+
+Bussy et Diane restèrent donc seuls.
+
+Diane regarda madame de Saint-Luc, qui s'éloignait en cueillant des
+fleurs, puis elle s'assit en rougissant.
+
+Bussy se coucha à ses pieds.
+
+--N'est-ce pas, dit-il, que j'ai bien fait, madame, que vous
+m'approuvez?
+
+--Je ne vais pas feindre, répondit Diane, et, d'ailleurs, vous savez
+le fond de ma pensée, oui, je vous approuve, mais ici s'arrêtera mon
+indulgence; en vous désirant, en vous appelant comme je faisais tout à
+l'heure, j'étais insensée, j'étais coupable.
+
+--Mon Dieu! que dites-vous donc là, Diane?
+
+--Hélas! comte, je dis la vérité! j'ai le droit de rendre malheureux
+M. de Monsoreau, qui m'a poussée à cette extrémité; mais je n'ai ce
+droit qu'en m'abstenant de rendre un autre heureux. Je puis lui
+refuser ma présence, mon sourire, mon amour; mais, si je donnais ces
+faveurs à un autre, je volerais celui-là, qui, malgré moi, est mon
+maître.
+
+Bussy écouta patiemment toute cette morale, fort adoucie, il est vrai,
+par la grâce et la mansuétude de Diane.
+
+--A mon tour de parler, n'est-ce pas? dit-il.
+
+--Parlez, répondit Diane.
+
+--Avec franchise?
+
+--Parlez!
+
+--Eh bien, de tout ce que vous venez de dire, madame, vous n'avez pas
+trouvé un mot au fond de votre coeur.
+
+--Comment?
+
+--Écoutez-moi sans impatience, madame, vous voyez que je vous ai
+écoutée patiemment; vous m'avez accablé de sophismes.
+
+Diane fit un mouvement.
+
+--Les lieux communs de morale, continua Bussy, ne sont que cela quand
+ils manquent d'application. En échange de ces sophismes, moi, madame,
+je vais vous rendre des vérités. Un homme est votre maître,
+dites-vous; mais avez-vous choisi cet homme? Non, une fatalité vous
+l'a imposé, et vous l'avez subi. Maintenant, avez-vous dessein de
+souffrir toute votre vie des suites d'une contrainte si odieuse? Alors
+c'est à moi de vous en délivrer.
+
+Diane ouvrit la bouche pour parler, Bussy l'arrêta d'un signe.
+
+--Oh! je sais ce que vous m'allez répondre, dit le jeune homme. Vous
+me répondrez que, si je provoque M. de Monsoreau et si je le tue, vous
+ne me reverrez jamais.--Soit, je mourrai de douleur de ne pas vous
+revoir; mais vous vivrez libre, mais vous vivrez heureuse, mais vous
+pourrez rendre heureux un galant homme, qui dans sa joie, bénira
+quelquefois mon nom, et dira: «Merci! Bussy, merci! de nous avoir
+délivrés de cet affreux Monsoreau;» et vous-même, Diane, vous qui
+n'oseriez me remercier vivant, vous me remercierez mort.
+
+La jeune femme saisit la main du comte et la serra tendrement.
+
+--Vous n'avez pas encore imploré, Bussy, dit-elle, et voilà que vous
+menacez déjà.
+
+--Vous menacer? Oh! Dieu m'entend, et il sait quelle est mon
+intention; je vous aime si ardemment, Diane, que je n'agirai point
+comme ferait un autre homme. Je sais que vous m'aimez. Mon Dieu!
+n'allez pas vous en défendre, vous rentreriez dans la classe de ces
+esprits vulgaires dont les paroles démentent les actions. Je le sais,
+car vous l'avez avoué. Puis, un amour comme le mien, voyez-vous,
+rayonne comme le soleil, et vivifie tous les coeurs qu'il touche;
+ainsi je ne vous supplierai pas, je ne me consumerai pas en désespoir.
+Non, je me mettrai à vos genoux, que je baise, et je vous dirai, la
+main droite sur mon coeur, sur ce coeur qui n'a jamais menti ni par
+intérêt ni par crainte, je vous dirai: «Diane, je vous aime, et ce
+sera pour toute ma vie! Diane, je vous jure à la face du ciel que je
+mourrai pour vous, que je mourrai en vous adorant.» Si vous me dites
+encore: «Partez, ne volez pas le bonheur d'un autre,» je me relèverai
+sans soupir, sans un signe, de cette place, où je suis si heureux
+cependant, et je vous saluerai profondément en me disant: «Cette femme
+ne m'aime pas; cette femme ne m'aimera jamais.» Alors je partirai et
+vous ne me reverrez plus jamais. Mais, comme mon dévouement pour vous
+est encore plus grand que mon amour, comme mon désir de vous voir
+heureuse survivra à la certitude que je ne puis pas être heureux
+moi-même, comme je n'aurai pas volé le bonheur d'un autre, j'aurai le
+droit de lui voler sa vie en y sacrifiant la mienne: voilà ce que je
+ferai, madame, et cela de peur que vous ne soyez esclave
+éternellement, et que ce ne vous soit un prétexte à rendre malheureux
+les braves gens qui vous aiment.
+
+Bussy s'était ému en prononçant ces paroles. Diane lut dans son regard
+si brillant et si loyal toute la vigueur de sa résolution: elle
+comprit que ce qu'il disait, il allait le faire; que ces paroles se
+traduiraient indubitablement en action, et, comme la neige d'avril
+fond aux rayons du soleil, sa rigueur se fondit à la flamme de ce
+regard.
+
+--Eh bien! dit-elle, merci de cette violence que vous me faites, ami.
+C'est encore une délicatesse de votre part, de m'ôter ainsi jusqu'au
+remords de vous avoir cédé. Maintenant, m'aimerez-vous jusqu'à la
+mort, comme vous dites? maintenant, ne serai-je pas le jeu de votre
+fantaisie, et ne me laisserez-vous pas un jour l'odieux regret de ne
+pas avoir écouté l'amour de M. de Monsoreau? Mais non, je n'ai pas de
+conditions à vous faire; je suis vaincue, je suis livrée; je suis à
+vous, Bussy, d'amour, du moins. Restez donc, ami, et maintenant que ma
+vie est la vôtre, veillez sur nous.
+
+En disant ces mots, Diane posa une de ses mains si blanches et si
+effilées sur l'épaule de Bussy, et lui tendit l'autre, qu'il tint
+amoureusement collée à ses lèvres; Diane frissonna sous ce baiser.
+
+On entendit alors les pas légers de Jeanne, accompagnés d'une petite
+toux indicatrice: elle rapportait une gerbe de fleurs nouvelles et le
+premier papillon qui se fût encore hasardé peut-être hors de sa coque
+de soie: c'était une atalante aux ailes rouges et noires.
+
+Instinctivement, les mains entrelacées se désunirent.
+
+Jeanne remarqua ce mouvement.
+
+--Pardon, mes bons amis, de vous déranger, dit-elle, mais il nous faut
+rentrer sous peine que l'on vienne nous chercher ici. Monsieur le
+comte, regagnez, s'il vous plaît, votre excellent cheval qui fait
+quatre lieues en une demi-heure, et laissez-nous faire le plus
+lentement possible, car je présume que nous aurons fort à causer, les
+quinze cents pas qui nous séparent de la maison. Dame! voici ce que
+vous perdez à votre entêtement, monsieur de Bussy: le dîner du
+château, qui est excellent surtout pour un homme qui vient de monter à
+cheval et de grimper par-dessus les murailles, et cent bonnes
+plaisanteries que nous eussions faites, sans compter certains coups
+d'oeil échangés qui chatouillent mortellement le coeur.--Allons,
+Diane, rentrons.
+
+Et Jeanne prit le bras de son amie et fit un léger effort pour
+l'entraîner avec elle.
+
+Bussy regarda les deux amies avec un sourire. Diane, encore à demi
+retournée de son côté, lui tendit la main.
+
+Il se rapprocha d'elles.
+
+--Eh bien! demanda-t-il, c'est tout ce que vous me dites?
+
+--A demain, répliqua Diane, n'est-ce pas convenu?
+
+--A demain seulement?
+
+--A demain et à toujours!
+
+Bussy ne put retenir un petit cri de joie; il inclina ses lèvres sur
+la main de Diane; puis, jetant un dernier adieu aux deux femmes, il
+s'éloigna ou plutôt s'enfuit.
+
+Il sentait qu'il lui fallait un effort de volonté pour consentir à se
+séparer de celle à laquelle il avait si longtemps désespéré d'être
+réuni.
+
+Diane le suivit du regard jusqu'au fond du taillis, et, retenant son
+amie par le bras, écouta jusqu'au son le plus lointain de ses pas dans
+les broussailles.
+
+--Ah! maintenant, dit Jeanne, lorsque Bussy fut disparu tout à fait,
+veux-tu causer un peu avec moi, Diane?
+
+--Oh! oui, dit la jeune femme tressaillant comme si la voix de son
+amie la tirait d'un rêve. Je t'écoute.
+
+--Eh bien! vois-tu, demain j'irai à la chasse avec Saint-Luc et ton
+père.
+
+--Comment! tu me laisseras seule au château?
+
+--Écoute, chère amie, dit Jeanne; moi aussi, j'ai mes principes de
+morale, et il y a certaines choses que je ne puis consentir à faire.
+
+--Oh! Jeanne, s'écria madame de Monsoreau en pâlissant, peux-tu bien
+me dire de ses duretés-là, à moi, à ton amie?
+
+--Il n'y a pas d'amie qui tienne, continua mademoislle de Brissac avec
+la même tranquillité. Je ne puis continuer ainsi.
+
+--Je croyais que tu m'aimais, Jeanne, et voilà que tu me perces te
+coeur, dit la jeune femme avec des larmes dans les yeux; tu ne veux
+pas continuer, dis-tu, eh! quoi donc ne veux-tu pas continuer?
+
+--Continuer, murmura Jeanne à l'oreille de son amie, continuer de vous
+empêcher, pauvres amants que vous êtes, de vous aimer tout à votre
+aise.
+
+Diane saisit dans ses bras la rieuse jeune femme, et couvrit de
+baisers son visage épanoui. Comme elle la tenait embrassée, les
+trompes de la chasse firent entendre leurs bruyantes fanfares.
+
+--Allons, on nous appelle, dit Jeanne; le pauvre Saint-Luc
+s'impatiente. Ne sois donc pas plus dure envers lui que je ne veux
+l'être envers l'amoureux en pourpoint cannelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+COMMENT BUSSY TROUVA TROIS CENTS PISTOLES DE SON CHEVAL ET LES DONNA
+POUR RIEN.
+
+
+Le lendemain Bussy partit d'Angers avant que les plus matineux
+bourgeois de la ville eussent pris leur repas du matin.
+
+Il ne courait pas, il volait sur la route. Diane était montée sur une
+terrasse du château, d'où l'on voyait le chemin sinueux et blanchâtre
+qui ondulait dans les prés verts. Elle vit ce point noir qui avançait
+comme un météore et laissait plus long derrière lui le ruban tordu de
+la route.
+
+Aussitôt elle redescendit pour ne pas laisser à Bussy le temps
+d'attendre, et pour se faire un mérite d'avoir attendu.
+
+Le soleil atteignait à peine les cimes des grands chênes, l'herbe
+était perlée et rosée; on entendait au loin, sur la montagne, le cor
+de Saint-Luc que Jeanne excitait à sonner pour rappeler à son amie le
+service qu'elle lui rendait en la laissant seule.
+
+Il y avait une joie si grande, si poignante dans le coeur de Diane,
+elle se sentait si enivrée de sa jeunesse, de sa beauté, de son amour,
+que parfois, en courant, il lui semblait que son âme enlevait son
+corps sur des ailes comme pour le rapprocher de Dieu.
+
+Mais le chemin de la maison au hallier était long, les petits pieds de
+la jeune femme se lassèrent de fouler l'herbe épaisse, et la
+respiration lui manqua plusieurs fois en route; elle ne put donc
+arriver au rendez-vous qu'au moment où Bussy paraissait sur la crête
+du mur et s'élançait en bas.
+
+Il la vit courir; elle poussa un petit cri de joie; il arriva vers
+elle les bras étendus; elle se précipita vers lui en appuyant ses deux
+mains sur son coeur: leur salut du matin fut une longue, une ardente
+étreinte. Qu'avaient-ils à se dire? ils s'aimaient. Qu'avaient-ils à
+penser? ils se voyaient. Qu'avaient-ils à souhaiter? ils étaient assis
+côte à côte et se tenaient la main.
+
+La journée passa comme une heure. Bussy, lorsque Diane, la première,
+sortit de cette torpeur veloutée qui est le sommeil d'une âme lasse de
+félicité, Bussy serra la jeune femme rêveuse sur son coeur, et lui
+dit:
+
+--Diane, il me semble qu'aujourd'hui a commencé ma vie; il me semble
+que d'aujourd'hui je vois clair sur le chemin qui mène à l'éternité.
+Vous êtes, n'en doutez pas, la lumière qui me révèle tant de bonheur;
+je ne savais rien de ce monde ni de la condition des hommes en ce
+monde; aussi, je puis vous répéter ce que, hier, je vous disais: ayant
+commencé par vous à vivre, c'est avec vous que je mourrai.
+
+--Et moi, lui répondit-elle, moi qui, un jour, me suis jetée sans
+regret dans les bras de la mort, je tremble aujourd'hui de ne pas
+vivre assez longtemps pour épuiser tous les trésors que me promet
+votre amour. Mais pourquoi ne venez-vous pas au château, Louis? mon
+père serait heureux de vous voir; M. de Saint-Luc est votre ami, et il
+est discret.... Songez qu'une heure de plus à nous voir, c'est
+inappréciable.
+
+--Hélas! Diane, si je vais une heure au château, j'irai toujours; si
+j'y vais, toute la province le saura; si le bruit en vient aux
+oreilles de cet ogre, votre époux, il accourra.... Vous m'avez défendu
+de vous en délivrer....
+
+--A quoi bon? dit-elle avec cette expression qu'on ne trouve jamais
+que dans la voix de la femme qu'on aime.
+
+--Eh bien! pour notre sûreté, c'est-à-dire pour la sécurité de notre
+bonheur, il importe que nous cachions notre secret à tout le monde:
+madame de Saint-Luc le sait déjà... Saint-Luc le saura aussi.
+
+--Oh! pourquoi....
+
+--Me cacheriez-vous quelque chose, dit Bussy, à moi, à présent?
+
+--Non... c'est vrai.
+
+--J'ai écrit ce matin un mot à Saint-Luc pour lui demander une
+entrevue à Angers. Il viendra; j'aurai sa parole de gentilhomme que
+jamais un mot de cette aventure ne lui échappera. C'est d'autant plus
+important, chère Diane, que partout, certainement, on me cherche. Les
+événements étaient graves lorsque nous avons quitté Paris.
+
+--Vous avez raison... et puis mon père est un homme si scrupuleux,
+bien qu'il m'aime, qu'il serait capable de me dénoncer à M. de
+Monsoreau.
+
+--Cachons-nous bien... et, si Dieu nous livre à nos ennemis, au moins
+pourrons-nous dire que faire autrement était impossible.
+
+--Dieu est bon, Louis; ne doutez pas de lui en ce moment.
+
+--Je ne doute pas de Dieu, j'ai peur de quelque démon, jaloux de voir
+notre joie.
+
+--Dites-moi adieu, monseigneur, et ne retournez pas si vite, votre
+cheval me fait peur.
+
+--Ne craignez rien, il connaît déjà la route; c'est le plus doux, le
+plus sûr coursier que j'aie encore monté. Quand je retourne à la
+ville, abîmé dans mes douces pensées, il me conduit sans que je touche
+à la bride.
+
+Les deux amants échangèrent mille propos de ce genre entrecoupés de
+mille baisers. Enfin la trompe de chasse, rapprochée du château, fit
+entendre l'air dont Jeanne était convenue avec son amie, et Bussy
+partit.
+
+--Comme il approchait de la ville, rêvant à cette enivrante journée,
+et tout fier d'être libre, lui, que les honneurs, les soins de la
+richesse et les faveurs d'un prince du sang tenaient toujours embrassé
+dans des chaînes d'or, il remarqua que l'heure approchait où l'on
+allait fermer les portes de la ville. Le cheval, qui avait brouté tout
+le jour sous les feuillages et l'herbe, avait continué en chemin, et
+la nuit venait.
+
+Bussy se préparait à piquer pour réparer le temps perdu, quand il
+entendit derrière lui le galop de quelques chevaux.
+
+Pour un homme qui se cache, et surtout pour un amant, tout semble une
+menace; les amants heureux ont cela de commun avec les voleurs. Bussy
+se demandait s'il valait mieux prendre le galop pour gagner l'avance,
+ou se jeter de côté pour laisser passer les cavaliers; mais leur
+course était si rapide, qu'ils furent sur lui en un moment.
+
+Ils étaient deux. Bussy, jugeant qu'il n'y avait pas de lâcheté à
+éviter deux hommes lorsqu'on en vaut quatre, se rangea, et aperçut un
+des cavaliers dont les talons entraient dans les flancs de sa monture,
+stimulée d'ailleurs par bon nombre de coups d'étrivières que lui
+détachait son compagnon.
+
+--Allons, voici la ville, disait cet homme avec un accent gascon des
+plus prononcés; encore trois cents coups de fouet et cent coups
+d'éperon, du courage et de la vigueur.
+
+--La bête n'a plus le souffle, elle frissonne, elle faiblit, elle
+refuse de marcher, répondit celui qui précédait... Je donnerais
+pourtant cent chevaux pour être dans ma ville.
+
+--C'est quelque Angevin attardé, se dit Bussy.... Cependant... comme
+la peur rend les gens stupides! j'avais cru reconnaître cette voix.
+Mais voilà le cheval de ce brave homme qui chancelle....
+
+En ce moment les cavaliers étaient au niveau de Bussy sur la route.
+
+--Eh! prenez garde, s'écria-t-il, monsieur; quittez l'étrier, quittez
+vite, la bête va choir.
+
+En effet, le cheval tomba lourdement sur le flanc, remua
+convulsivement une jambe comme s'il labourait la terre, et, tout d'un
+coup, son souffle bruyant s'arrêta, ses yeux s'obscurcirent; l'écume
+l'étouffait; il expira.
+
+--Monsieur, cria le cavalier démonté à Bussy, trois cents pistoles du
+cheval qui vous porte.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Bussy en se rapprochant....
+
+--M'entendez-vous? monsieur, je suis pressé....
+
+--Eh! mon prince, prenez-le pour rien, dit avec le tremblement d'une
+émotion indicible Bussy, qui venait de reconnaître le duc d'Anjou.
+
+En même temps on entendit le bruit sec d'un pistolet qu'armait le
+compagnon du prince.
+
+--Arrêtez! cria le duc d'Anjou à ce défenseur impitoyable;--arrêtez!
+monsieur d'Aubigné; c'est Bussy, ou le diable m'emporte!
+
+--Eh oui, mon prince, c'est moi! mais que diable faites-vous à crever
+des chevaux à l'heure qu'il est sur ce chemin?
+
+--Ah! c'est M. de Bussy? dit d'Aubigné; alors, monseigneur, vous
+n'avez plus besoin de moi... Permettez-moi de m'en retourner vers
+celui qui m'a envoyé, comme dit la sainte Écriture.
+
+--Non pas sans recevoir mes remercîments bien sincères et la promesse
+d'une solide amitié, dit le prince.
+
+--J'accepte tout, monseigneur, et vous rappellerai vos paroles quelque
+jour.
+
+--M. d'Aubigné!... Monseigneur!... Ah! mais je tombe des nues! fit
+Bussy....
+
+--Ne le savais-tu pas? dit le prince avec une expression de
+mécontentement et de défiance qui n'échappa point au gentilhomme... Si
+tu es ici, n'est-ce pas que tu m'y attendais?
+
+--Diable! se dit Bussy réfléchissant à tout ce que son séjour caché
+dans l'Anjou pouvait offrir d'équivoque à l'esprit soupçonneux de
+François, ne nous compromettons pas!
+
+--Je faisais mieux que de vous attendre, dit-il, et, tenez, puisque
+vous voulez entrer en ville avant la fermeture des portes, en selle,
+monseigneur.
+
+Il offrit son cheval au prince, qui s'était occupé de débarrasser le
+sien de quelques papiers importants cachés entre la selle et la
+housse.
+
+--Adieu donc, monseigneur, dit d'Aubigné qui fit volte-face. Monsieur
+de Bussy, serviteur.
+
+Et il partit.
+
+Bussy sauta légèrement en croupe de son maître, et dirigea le cheval
+vers la ville, en se demandant tout bas si ce prince, habillé de noir,
+n'était pas le sombre démon que lui suscitait l'enfer, jaloux déjà de
+son bonheur.
+
+Ils entrèrent dans Angers au premier son des trompettes de
+l'échevinage.
+
+--Que faire maintenant, monseigneur?
+
+--Au château! qu'on arbore ma bannière, qu'on vienne me reconnaître,
+que l'on convoque la noblesse de la province.
+
+--Rien de plus facile, dit Bussy, décidé à faire de la docilité pour
+gagner du temps, et d'ailleurs trop surpris lui-même pour être autre
+chose que passif.
+
+--Çà, messieurs de la trompette! cria-t-il aux hérauts qui revenaient
+après le premier son.
+
+Ceux-ci regardèrent et ne prêtèrent pas grande attention, parce qu'ils
+voyaient deux hommes poudreux, suants, et en assez mince équipage.
+
+--Oh! oh! dit Bussy en marchant à eux... est-ce que le maître n'est
+pas connu dans sa maison?... Qu'on fasse venir l'échevin de service!
+
+Ce ton arrogant imposa aux hérauts; l'un d'eux s'approcha.
+
+--Jésus-Dieu! s'écria-t-il avec effroi en regardant attentivement le
+duc... n'est-ce pas là notre seigneur et maître?
+
+Le duc était fort reconnaissable à la difformité de son nez partagé en
+deux, comme le disait la chanson de Chicot.
+
+--Monseigneur le duc! ajouta-t-il en saisissant le bras de l'autre
+héraut, qui bondit d'une surprise pareille.
+
+--Vous en savez aussi long que moi maintenant, dit Bussy; enflez-moi
+votre haleine, faites suer sang et eau à vos trompettes, et que toute
+la ville sache dans un quart d'heure que monseigneur est arrivé chez
+lui. Nous, monseigneur, allons lentement au château. Quand nous y
+arriverons, la broche sera déjà mise pour nous recevoir.
+
+En effet, au premier cri des hérauts, les groupes se formèrent; au
+second, les enfants et les commères coururent tous les quartiers en
+criant:
+
+--Monseigneur est dans la ville!... Noël à monseigneur!
+
+Les échevins, le gouverneur, les principaux gentilshommes, se
+précipitèrent vers le palais, suivis d'une foule qui devenait de plus
+en plus compacte.
+
+Ainsi que l'avait prévu Bussy, les autorités de la ville étaient au
+château avant le prince pour le recevoir dignement. Lorsqu'il traversa
+le quai, à peine put-il fendre la presse; mais Bussy avait retrouvé un
+des hérauts, qui, frappant à coups de trompette sur le populaire
+empressé, fraya un passage à son prince jusqu'aux degrés de la maison
+de ville.
+
+Bussy formait l'arrière-garde.
+
+«Messieurs et très-féaux âmes, dit le prince, je suis venu me jeter
+dans ma bonne ville d'Angers. A Paris, les dangers les plus terribles
+ont menacé ma vie; j'avais perdu même ma liberté. J'ai réussi à fuir,
+grâce à de bons amis.»
+
+Bussy se mordit les lèvres: il devinait le sens du regard ironique de
+François.
+
+«Et depuis que je me sens dans votre ville, ma tranquillité, ma vie,
+sont assurées.»
+
+Les magistrats, stupéfaits, crièrent faiblement: Vive notre seigneur!
+
+Le peuple, qui espérait les aubaines usitées à chaque voyage du
+prince, cria vigoureusement: Noël!
+
+--Soupons, dit le prince, je n'ai rien pris depuis ce matin.
+
+Le duc fut entouré en un moment de toute la maison qu'il entretenait à
+Angers en qualité de duc d'Anjou, et dont les principaux serviteurs
+seuls connaissaient leur maître.
+
+Puis ce fut le tour des gentilshommes et des dames de la ville.
+
+La réception dura jusqu'à minuit. La ville fut illuminée, les coups de
+mousquet retentirent dans les rues et sur les places, la cloche de la
+cathédrale fut mise en branle, et le vent porta jusqu'à Méridor les
+bouffées bruyantes de la joie traditionnelle des bons Angevins.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+DIPLOMATIE DE M. LE DUC D'ANJOU.
+
+
+Quand le bruit des mousquets se fut un peu calmé dans les rues, quand
+les battements de la cloche eurent ralenti leurs vibrations, quand les
+antichambres furent dégarnies, quand enfin Bussy et le duc d'Anjou se
+trouvèrent seuls:
+
+--Causons, dit le duc.
+
+En effet, grâce à sa perspicacité, François comprenait que Bussy,
+depuis leur rencontre, avait fait beaucoup plus d'avances qu'il
+n'avait l'habitude d'en faire; il jugea alors, avec sa connaissance de
+la cour, qu'il était dans une position embarrassée, et que, par
+conséquent, il pouvait, avec un peu d'adresse, prendre avantage sur
+lui.
+
+Mais Bussy avait eu le temps de se préparer, et il attendait son
+prince de pied ferme.
+
+--Causons, monseigneur, répliqua-t-il.
+
+--Le dernier jour que nous nous vîmes, dit le prince, vous étiez bien
+malade, mon pauvre Bussy!
+
+--C'est vrai, monseigneur, répliqua le jeune homme; j'étais
+très-malade, et c'est presque un miracle qui m'a sauvé.
+
+--Ce jour-là, il y avait près de vous, continua le duc, certain
+médecin bien enragé pour votre salut, car il mordait vigoureusement,
+ce me semble, ceux qui vous approchaient.
+
+--C'est encore vrai, mon prince, car le Haudoin m'aime beaucoup.
+
+--Il vous tenait rigoureusement au lit, n'est-ce pas?
+
+--Ce dont j'enrageais de toute mon âme, comme Votre Altesse a pu le
+voir.
+
+--Mais, dit le duc, si vous eussiez si fort enragé, vous auriez pu
+envoyer la Faculté à tous les diables, et sortir avec moi, comme je
+vous en priais.
+
+--Dame! fit Bussy en tournant et retournant de cent façons entre ses
+doigts son chapeau de pharmacien.
+
+--Mais, continua le duc, comme il s'agissait d'une grave affaire, vous
+avez eu peur de vous compromettre.
+
+--Plaît-il? dit Bussy en enfonçant d'un coup de poing le même chapeau
+sur ses yeux: vous avez dit, je crois, que j'avais eu peur de me
+compromettre, mon prince?
+
+--Je l'ai dit, répliqua le duc d'Anjou.
+
+Bussy bondit sur sa chaise, et se trouva debout.
+
+--Eh bien! vous en avez menti, monseigneur, s'écria-t-il, menti à
+vous-même, entendez-vous, car vous ne croyez pas un mot, mais pas un
+seul, de ce que vous venez de dire; il y a sur ma peau vingt
+cicatrices, qui prouvent que je me suis compromis quelquefois, mais
+que je n'ai jamais eu peur; et, ma foi, je connais beaucoup de gens
+qui ne sauraient pas en dire et surtout en montrer autant.
+
+--Vous avez toujours des arguments irréfragables, monsieur de Bussy,
+reprit le duc fort pâle et fort agité; quand on vous accuse, vous
+criez plus haut que le reproche, et alors vous vous figurez que vous
+avez raison.
+
+--Oh! je n'ai pas toujours raison, monseigneur, dit Bussy, je le sais
+bien; mais je sais bien aussi dans quelles occasions j'ai tort.
+
+--Et dans lesquelles avez-vous tort? dites, je vous prie.
+
+--Quand je sers des ingrats.
+
+--En vérité, monsieur, je croie que vous vous oubliez, dit le prince
+en se levant tout à coup avec cette dignité qui lui était propre dans
+certaines circonstances.
+
+--Eh bien! je m'oublie, monseigneur, dit Bussy; une fois dans votre
+vie, faites-en autant, oubliez-vous ou oubliez-moi.
+
+Bussy fit alors deux pas pour sortir; mais le prince fut encore plus
+prompt que lui, et le gentilhomme trouva le duc devant la porte.
+
+--Nierez-vous, monsieur, dit le duc, que, le jour où vous avez refusé
+de sortir avec moi, vous ne soyez sorti l'instant d'après?
+
+--Moi, dit Bussy, je ne nie jamais rien, monseigneur, si ce n'est ce
+qu'on veut me forcer d'avouer.
+
+--Dites-moi donc alors pourquoi vous vous êtes obstiné à rester en
+votre hôtel?
+
+--Parce que j'avais des affaires.
+
+--Chez vous?
+
+--Chez moi ou ailleurs.
+
+--Je croyais que, quand un gentilhomme est au service d'un prince, ses
+principales affaires sont les affaires de ce prince.
+
+--Et, d'habitude, qui donc les fait, vos affaires, monseigneur, si ce
+n'est moi?
+
+--Je ne dis pas non, dit François; et d'ordinaire je vous trouve
+fidèle et dévoué, je dirai même plus, j'excuse votre mauvaise humeur.
+
+--Ah! vous êtes bien bon.
+
+--Oui, car vous aviez quelque raison de m'en vouloir.
+
+--Vous l'avouez, monseigneur?
+
+--Oui. Je vous avais promis la disgrâce de M. de Monsoreau. Il paraît
+que vous le détestez fort, M. de Monsoreau?
+
+--Moi, pas du tout. Je lui trouve une laide figure et j'aurais voulu
+qu'il s'éloignât de la cour pour ne point avoir cette figure sous les
+yeux. Vous, au contraire, monseigneur, vous aimez cette figure-là. Il
+ne faut pas discuter sur les goûts.
+
+--Eh bien! alors, comme c'était votre seule excuse que de me bouder
+comme eût fait un enfant gâté et hargneux, je vous dirai que vous avez
+doublement eu tort de ne pas vouloir sortir avec moi, et de sortir
+après moi pour faire des vaillantises inutiles.
+
+--J'ai fait des vaillantises inutiles, moi? et tout à l'heure vous me
+reprochiez d'avoir eu.... Voyons, monseigneur, soyons conséquent;
+quelles vaillantises ai-je faites?
+
+--Sans doute; que vous en vouliez à M. d'Épernon et à M. de Schomberg,
+je conçois cela. Je leur en veux, moi aussi, et même mortellement;
+mais il fallait se borner à leur en vouloir, et attendre le moment.
+
+--Oh! oh! dit Bussy, qu'y a-t-il encore là-dessous, monseigneur?
+
+--Tuez-les, morbleu! tuez-les tous deux, tuez-les tous quatre, je ne
+vous en serai que plus reconnaissant; mais ne les exaspérez pas,
+surtout quand vous êtes loin: car leur exaspération retombe sur moi.
+
+--Voyons, que lui ai-je donc fait, à ce digne Gascon?
+
+--Vous parlez de d'Épernon, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! vous l'avez fait lapider.
+
+--Moi?
+
+--Au point que son pourpoint a été mis en lambeaux, son manteau en
+pièces, et qu'il est rentré au Louvre en haut-de-chausses.
+
+--Bon, dit Bussy, et d'un; passons à l'Allemand. Quels sont mes torts
+envers M. de Schomberg?
+
+--Nierez-vous que vous ne l'ayez fait teindre en indigo? Quand je l'ai
+revu trois heures après son accident, il était encore couleur d'azur;
+et vous appelez cela une bonne plaisanterie. Allons donc!
+
+Et le prince se mit à rire malgré lui, tandis que Bussy, se rappelant
+de son côté la figure que faisait Schomberg dans son cuvier, ne
+pouvait s'empêcher de rire aux éclats.
+
+--Alors, dit-il, c'est moi qui passe pour leur avoir joué ce tour.
+
+--Pardieu! c'est moi peut-être?
+
+--Et vous vous sentez le courage, monseigneur, de venir faire des
+reproches à un homme qui a de ces idées-là. Tenez, je vous le disais
+tout à l'heure, vous êtes un ingrat.
+
+--D'accord. Maintenant, voyons, et si tu es réellement sorti pour
+cela, je te pardonne.
+
+--Bien sûr?
+
+--Oui, parole d'honneur; mais tu n'es pas au bout de mes griefs.
+
+--Allez.
+
+--Parlons de moi un peu.
+
+--Soit.
+
+--Qu'as-tu fait pour me tirer d'embarras?
+
+--Vous le voyez bien, dit Bussy, ce que j'ai fait.
+
+--Non, je ne le vois pas.
+
+--Eh bien! je suis parti pour l'Anjou.
+
+--C'est-à-dire que tu t'es sauvé.
+
+--Oui, car en me sauvant je vous sauvais.
+
+--Mais, au lieu de te sauver si loin, ne pouvais-tu donc rester aux
+environs de Paris? Il me semble que tu m'étais plus utile à Montmartre
+qu'à Angers.
+
+--Ah! voilà où nous différons d'avis, monseigneur: j'aimais mieux
+venir en Anjou.
+
+--C'est une médiocre raison, vous en conviendrez, que votre
+caprice....
+
+--Non pas, car ce caprice avait pour but de vous recruter des
+partisans.
+
+--Ah! voilà qui est différent. Eh bien! voyons, qu'avez-vous fait?
+
+--Il sera temps de vous l'expliquer demain, monseigneur, car voici
+justement l'heure à laquelle je dois vous quitter.
+
+--Et pourquoi me quitter?
+
+--Pour m'aboucher avec un personnage des plus importants.
+
+--Ah! s'il en est ainsi, c'est autre chose; allez, Bussy, mais soyez
+prudent.
+
+--Prudent, à quoi bon? Ne sommes-nous pas les plus forts ici!
+
+--N'importe, ne risque rien; as-tu déjà fait beaucoup de démarches?
+
+--Je suis ici depuis deux jours, comment voulez-vous....
+
+--Mais tu te caches, au moins.
+
+--Si je me cache, je le crois morbleu bien! Voyez-vous sous quel
+costume je vous parle, est-ce que j'ai l'habitude de porter des
+pourpoints cannelle? C'est pourtant pour vous encore que je suis entré
+dans cet affreux fourreau.
+
+--Et où loges-tu?
+
+--Ah! voilà où vous apprécierez mon dévouement. Je loge... je loge
+dans une masure près du rempart, avec une sortie sur la rivière, mais
+vous, mon prince, à votre tour, voyons, comment êtes-vous sorti du
+Louvre? comment vous ai-je trouvé sur un grand chemin, avec un cheval
+fourbu entre les jambes et M. d'Aubigné à vos côtés?
+
+--Parce que j'ai des amis, dit le prince.
+
+--Vous, des amis? fit Bussy. Allons donc!
+
+--Oui, des amis que tu ne connais pas.
+
+--A la bonne heure! et quels sont ces amis?
+
+--Le roi de Navarre et M. d'Aubigné que tu as vu.
+
+--Le roi de Navarre!... Ah! c'est vrai. N'avez-vous point conspiré
+ensemble?
+
+--Je n'ai jamais conspiré, monsieur de Bussy.
+
+--Non! demandez un peu à la Mole et à Coconnas.
+
+--La Mole, dit le prince d'un air sombre, avait commis un autre crime
+que celui pour lequel on croit qu'il est mort.
+
+--Bien! laissons la Mole et revenons à vous; d'autant plus,
+monseigneur, que nous aurions quelque peine à nous entendre sur ce
+point-là. Par où diable êtes-vous sorti du Louvre?
+
+--Par la fenêtre.
+
+--Ah! vraiment. Et par laquelle?
+
+--Par celle de ma chambre à coucher.
+
+--Vous connaissiez donc l'échelle de corde?
+
+--Quelle échelle de corde?
+
+--Celle de l'armoire.
+
+--Ah! il paraît que tu la connaissais, toi? dit le prince en
+pâlissant.
+
+--Dame! dit Bussy. Votre Altesse sait que j'ai eu quelquefois le
+bonheur d'entrer dans cette chambre.
+
+--Du temps de ma soeur Margot, n'est-ce pas! et tu entrais par la
+fenêtre?
+
+--Dame! vous sortez bien par là, vous. Ce qui m'étonne seulement,
+c'est que vous ayez trouvé l'échelle.
+
+--Ce n'est pas moi qui l'ai trouvée.
+
+--Qui donc?
+
+--Personne; on me l'a indiquée.
+
+--Qui cela?
+
+--Le roi de Navarre.
+
+--Ah! ah! le roi de Navarre connaît l'échelle; je ne l'aurais pas cru.
+Enfin, tant il y a que vous voici, monseigneur, sain et sauf et bien
+portant! nous allons mettre l'Anjou en feu, et, de la même traînée,
+l'Angoumois et le Béarn s'enflammeront: cela fera un assez joli petit
+incendie.
+
+--Mais ne parlais-tu pas d'un rendez-vous? dit le duc.
+
+--Ah! morbleu! c'est vrai; mais l'intérêt de la conversation me le
+faisait oublier. Adieu, monseigneur.
+
+--Prends-tu ton cheval?
+
+--Dame! s'il est utile à monseigneur, Son Altesse peut le garder; j'en
+ai un second.
+
+--Alors, j'accepte; plus tard nous ferons nos comptes.
+
+--Oui, monseigneur, et Dieu veuille que ce ne soit pas moi qui vous
+redoive quelque chose!
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je n'aime pas celui que vous chargez d'ordinaire d'apurer
+vos comptes.
+
+--Bussy!
+
+--C'est vrai, monseigneur; il était convenu que nous ne parlerions
+plus de cela.
+
+Le prince, qui sentait le besoin qu'il avait de Bussy, lui tendit la
+main.
+
+Bussy lui donna la sienne, mais en secouant la tête.
+
+Tous deux se séparèrent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+DIPLOMATIE DE M. DE SAINT-LUC.
+
+
+Bussy retourna chez lui à pied, au milieu d'une nuit épaisse; mais, au
+lieu de Saint-Luc qu'il s'attendait à y rencontrer, il ne trouva
+qu'une lettre qui lui annonçait l'arrivée de son ami pour le
+lendemain.
+
+En effet, vers six heures du matin, Saint-Luc, suivi d'un piqueur,
+avait quitté Méridor et avait dirigé sa course vers Angers. Il était
+arrivé au pied des remparts à l'ouverture des portes, et, sans
+remarquer l'agitation singulière du peuple à son lever, il avait gagné
+la maison de Bussy. Les deux amis s'embrassèrent cordialement.
+
+--Daignez, mon cher Saint-Luc, dit Bussy, accepter l'hospitalité de ma
+pauvre chaumière. Je campe à Angers.
+
+--Oui, dit Saint-Luc, à la manière des vainqueurs, c'est-à-dire sur le
+champ de bataille.
+
+--Que voulez-vous dire, cher ami?
+
+--Que ma femme n'a pas plus de secrets pour moi que je n'en ai pour
+elle, mon cher Bussy, et qu'elle m'a tout raconté. Il y a communauté
+entre nous: recevez tous mes compliments, mon maître en toutes choses,
+et, puisque vous m'avez mandé, permettez-moi de vous donner un
+conseil.
+
+--Donnez.
+
+--Débarrassez-vous vite de cet abominable Monsoreau: personne ne
+connaît à la cour votre liaison avec sa femme, c'est le bon moment;
+seulement, il ne faut pas le laisser échapper; lorsque, plus tard,
+vous épouserez la veuve, on ne dira pas au moins que vous l'avez faite
+veuve pour l'épouser.
+
+--Il n'y a qu'un obstacle à ce beau projet, qui m'était venu d'abord à
+l'esprit comme il s'est présenté au vôtre.
+
+--Vous voyez bien, et lequel?
+
+--C'est que j'ai juré à Diane de respecter la vie de son mari, tant
+qu'il ne m'attaquera point, bien entendu.
+
+--Vous avez eu tort.
+
+--Moi!
+
+--Vous avez eu le plus grand tort.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'on ne fait point de pareils serments. Que diable! si vous
+ne vous dépêchez pas, si vous ne prenez pas les devants, c'est moi qui
+vous le dis, le Monsoreau, qui est confit en malices, vous découvrira,
+et, s'il vous découvre, comme il n'est rien moins que chevaleresque,
+il vous tuera.
+
+--Il arrivera ce que Dieu aura décidé, dit Bussy en souriant; mais,
+outre que je manquerais au serment que j'ai fait à Diane en lui tuant
+son mari....
+
+--Son mari!... vous savez bien qu'il ne l'est pas.
+
+--Oui, mais il n'en porte pas moins le titre. Outre, dis-je, que je
+manquerais au serment que je lui ai fait, le monde me lapiderait, mon
+cher, et celui qui aujourd'hui est un monstre à tous les regards
+paraîtrait dans sa bière un ange que j'aurais mis au cercueil.
+
+--Aussi ne vous conseillerais-je pas de le tuer vous-même.
+
+--Des assassins! ah! Saint-Luc, vous me donnez là un triste conseil.
+
+--Allons donc! qui vous parle d'assassins?
+
+--De quoi parlez-vous donc, alors?
+
+--De rien, cher ami; une idée qui m'est passée par l'esprit et qui
+n'est pas suffisamment mûre pour que je vous la communique. Je n'aime
+pas plus ce Monsoreau que vous, quoique je n'aie pas les mêmes raisons
+de le détester: parlons donc de la femme au lieu de parler du mari.
+
+Bussy sourit.
+
+--Vous êtes un brave compagnon, Saint-Luc, dit Bussy, et vous pouvez
+compter sur mon amitié. Or, vous le savez, mon amitié se compose de
+trois choses: de ma bourse, de mon épée et de ma vie.
+
+--Merci, dit Saint-Luc, j'accepte, mais à charge de revanche.
+
+--Maintenant que vouliez-vous me dire de Diane? voyons.
+
+--Je voulais vous demander si vous ne comptiez pas venir un peu à
+Méridor?
+
+--Mon cher ami, je vous remercie de l'insistance, mais vous savez mes
+scrupules.
+
+--Je sais tout. A Méridor, vous êtes exposé à rencontrer le Monsoreau,
+bien qu'il soit à quatre-vingts lieues de nous; exposé à lui serrer la
+main, et c'est dur de serrer la main à un homme qu'on voudrait
+étrangler; enfin exposé à lui voir embrasser Diane, et c'est dur de
+voir embrasser la femme qu'on aime.
+
+--Ah! fit Bussy avec rage, comme vous comprenez bien pourquoi je ne
+vais pas à Méridor! Maintenant, cher ami....
+
+--Vous me congédiez? dit Saint-Luc se méprenant à l'intention de
+Bussy.
+
+--Non pas; au contraire, reprit celui-ci, je vous prie de rester, car
+maintenant c'est à mon tour de vous interroger.
+
+--Faites.
+
+--N'avez-vous donc pas entendu, cette nuit, le bruit des cloches et
+des mousquetons?
+
+--En effet, et nous nous sommes demandé là-bas ce qu'il y avait de
+nouveau.
+
+--Ce matin, n'avez-vous point remarqué quelque changement en
+traversant la ville?
+
+--Quelque chose comme une grande agitation, n'est-ce pas?
+
+--Oui. J'allais vous demander d'où elle provenait.
+
+--Elle provient de ce que M. le duc d'Anjou vient d'arriver hier, cher
+ami.
+
+Saint-Luc fit un bond sur sa chaise, comme si on lui eût annoncé la
+présence du diable.
+
+--Le duc à Angers! on le disait en prison au Louvre.
+
+--C'est justement parce qu'il était en prison au Louvre qu'il est
+maintenant à Angers. Il est parvenu à s'évader par une fenêtre, et il
+est venu se réfugier ici.
+
+--Eh bien? demanda Saint-Luc.
+
+--Eh bien! cher ami, dit Bussy, voici une excellente occasion de vous
+venger des petites persécutions de Sa Majesté. Le prince a déjà un
+parti, il va avoir des troupes, et nous brasserons quelque chose comme
+une jolie petite guerre civile.
+
+--Oh! oh! fit Saint-Luc.
+
+--Et j'ai compté sur vous pour faire le coup d'épée ensemble.
+
+--Contre le roi? dit Saint-Luc avec une froideur soudaine.
+
+--Je ne dis pas précisément contre le roi, dit Bussy; je dis contre
+ceux qui tireront l'épée contre nous.
+
+--Mon cher Bussy, dit Saint-Luc, je suis venu en Anjou pour prendre
+l'air de la campagne, et non pas pour me battre contre Sa Majesté.
+
+--Mais laissez-moi toujours vous présenter à monseigneur.
+
+--Inutile, mon cher Bussy; je n'aime pas Angers, et comptais le
+quitter bientôt; c'est une ville ennuyeuse et noire; les pierres y
+sont molles comme du fromage, et le fromage y est dur comme de la
+pierre.
+
+--Mon cher Saint-Luc, vous me rendriez un grand service de consentir à
+ce que je sollicite de vous: le duc m'a demandé ce que j'étais venu
+faire ici, et, ne pouvant pas le lui dire, attendu que lui-même a aimé
+Diane et a échoué près d'elle, je lui ai fait accroire que j'étais
+venu pour attirer à sa cause tous les gentilshommes du canton; j'ai
+même ajouté que j'avais, ce matin, rendez-vous avec l'un d'eux.
+
+--Eh bien! vous direz que vous avez vu ce gentilhomme, et qu'il
+demande six mois pour réfléchir.
+
+--Je trouve, mon cher Saint-Luc, s'il faut que je vous le dise, que
+votre logique n'est pas moins hérissée que la mienne.
+
+--Écoutez: je ne tiens en ce monde qu'à ma femme; vous ne tenez, vous,
+qu'à votre maîtresse, convenons d'une chose: en toute occasion, je
+défendrai Diane; en toute occasion, vous défendrez madame de
+Saint-Luc. Un pacte amoureux, soit, mais pas de pacte politique. Voilà
+seulement comment nous réussirons à nous entendre.
+
+--Je vois qu'il faut que je vous cède, Saint-Luc, dit Bussy, car, en
+ce moment, vous avez l'avantage. J'ai besoin de vous, tandis que vous
+pouvez vous passer de moi.
+
+--Pas du tout, et c'est moi, au contraire, qui réclame votre
+protection.
+
+--Comment cela?
+
+--Supposez que les Angevins, car c'est ainsi que vont s'appeler les
+rebelles, viennent assiéger et mettre à sac Méridor.
+
+--Ah! diable, vous avez raison, dit Bussy, vous ne voulez pas que les
+habitants subissent la conséquence d'une prise d'assaut.
+
+Les deux amis se mirent à rire, et, comme on tirait le canon dans la
+ville, comme le valet de Bussy venait l'avertir que déjà le prince
+l'avait appelé trois fois, ils se jurèrent de nouveau association
+extra-politique, et se séparèrent enchantés l'un de l'autre.
+
+Bussy courut au château ducal, où déjà la noblesse affluait de toutes
+les parties de la province; l'arrivée du duc d'Anjou avait retenti
+comme un écho porté sur le bruit du canon, et, à trois ou quatre
+lieues autour d'Angers, villes et villages étaient déjà soulevés par
+cette grande nouvelle.
+
+Le gentilhomme se dépêcha d'arranger une réception officielle, un
+repas, des harangues; il pensait que, tandis que le prince recevrait,
+mangerait, et surtout haranguerait, il aurait le temps de voir Diane,
+ne fût-ce qu'un instant. Puis, lorsqu'il eut taillé pour quelques
+heures de l'occupation au duc, il regagna sa maison, monta son second
+cheval, et prit au galop le chemin de Méridor.
+
+Le duc, livré à lui-même, prononça de fort beaux discours et produisit
+un effet merveilleux en parlant de la Ligue, touchant avec discrétion
+les points qui concernaient son alliance avec les Guise, et se donnant
+comme un prince persécuté par le roi à cause de la confiance que les
+Parisiens lui avaient témoignée.
+
+Pendant les réponses et les baise-mains, le duc passait la revue des
+gentilshommes, notant avec soin ceux qui étaient déjà arrivés, et avec
+plus de soin ceux qui manquaient encore.
+
+Quand Bussy revint, il était quatre heures de l'après-midi; il sauta à
+bas de son cheval et se présenta devant le duc, couvert de sueur et de
+poussière.
+
+--Ah! ah! mon brave Bussy, dit le duc, te voilà à l'oeuvre, à ce qu'il
+paraît.
+
+--Vous voyez, monseigneur.
+
+--Tu as chaud?
+
+--J'ai fort couru.
+
+--Prends garde de te rendre malade, tu n'es peut-être pas encore bien
+remis.
+
+--Il n'y a pas de danger.
+
+--Et d'où viens-tu?
+
+--Des environs. Votre Altesse est-elle contente, et a-t-elle eu cour
+nombreuse?
+
+--Oui, je suis assez satisfait; mais, à cette cour, Bussy, quelqu'un
+manque.
+
+--Qui cela?
+
+--Ton protégé.
+
+--Mon protégé?
+
+--Oui, le baron de Méridor.
+
+--Ah! dit Bussy en changeant de couleur.
+
+--Et, cependant, il ne faudrait pas le négliger, quoiqu'il me néglige.
+Le baron est influent dans la province.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sûr. C'était lui le correspondant de la Ligue à Angers; il
+avait été choisi par M. de Guise, et, en général, MM. de Guise
+choisissent bien leurs hommes: il faut qu'il vienne, Bussy.
+
+--Mais, s'il ne vient pas, cependant, monseigneur?
+
+--S'il ne vient pas à moi, je ferai les avances, et c'est moi qui irai
+à lui.
+
+--A Méridor?
+
+--Pourquoi pas?
+
+Bussy ne put retenir l'éclair jaloux et dévorant qui jaillit de ses
+yeux.
+
+--Au fait, dit-il, pourquoi pas? vous êtes prince, tout vous est
+permis.
+
+--Ah çà! tu crois donc qu'il m'en veut toujours?
+
+--Je ne sais. Comment le saurais-je, moi?
+
+--Tu ne l'as pas vu?
+
+--Non.
+
+--Agissant près des grands de la province, tu aurais cependant pu
+avoir affaire à lui.
+
+--Je n'y eusse pas manqué, s'il n'avait pas eu lui-même affaire à moi.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! dit Bussy, je n'ai pas été assez heureux dans les promesses
+que je lui avais faites, pour avoir grande hâte de me présenter devant
+lui.
+
+--N'a-t-il pas ce qu'il désirait?
+
+--Comment cela?
+
+--Il voulait que sa fille épousât le comte, et le comte l'a épousée.
+
+--Bien, monseigneur, n'en parlons plus, dit Bussy; et il tourna le dos
+au prince.
+
+En ce moment, de nouveaux gentilshommes entrèrent; le duc alla à eux,
+Bussy resta seul.
+
+Les paroles du prince lui avaient fort donné à penser.
+
+Quelles pouvaient être les idées réelles du prince à l'égard du baron
+de Méridor?
+
+Étaient-elles telles que le prince les avait exprimées? Ne voyait-il
+dans le vieux seigneur qu'un moyen de renforcer sa cause de l'appui
+d'un homme estimé et puissant?
+
+Ou bien ses projets politiques n'étaient-ils qu'un moyen de se
+rapprocher de Diane?
+
+Bussy examina la position du prince telle qu'elle était: il le vit
+brouillé avec son frère, exilé du Louvre, chef d'une insurrection en
+province. Il jeta dans la balance les intérêts matériels du prince et
+ses fantaisies amoureuses. Ce dernier intérêt était bien léger,
+comparé aux autres. Bussy était disposé à pardonner au duc tous ses
+autres torts, s'il voulait bien ne pas avoir celui-là.
+
+Il passa toute la nuit à banqueter avec Son Altesse royale et les
+gentilshommes angevins, et à faire la révérence aux dames angevines;
+puis, comme on avait fait venir les violons, à leur apprendre les
+danses les plus nouvelles.
+
+Il va sans dire qu'il fit l'admiration des femmes et le désespoir des
+maris, et, comme quelques-uns de ces derniers le regardaient autrement
+qu'il ne plaisait à Bussy d'être regardé, il retroussa huit ou dix
+fois sa moustache, et demanda à trois ou quatre de ces messieurs s'ils
+ne lui accorderaient pas la faveur d'une promenade au clair de la
+lune, dans le boulingrin.
+
+Mais sa réputation l'avait précédé à Angers, et Bussy en fut quitte
+pour ses avances.
+
+A la porte du palais ducal, Bussy trouva une figure franche, loyale et
+rieuse, qu'il croyait à quatre-vingts lieues de lui.
+
+--Ah! dit-il avec un vif sentiment de joie, c'est toi, Remy!
+
+--Eh! mon Dieu oui, monseigneur.
+
+--J'allais t'écrire de venir me rejoindre.
+
+--En vérité?
+
+--Parole d'honneur!
+
+--En ce cas, cela tombe à merveille: je craignais que vous ne me
+grondassiez.
+
+--Et de quoi?
+
+--De ce que j'étais venu sans permission. Mais, ma foi! j'ai entendu
+dire que monseigneur le duc d'Anjou s'était évadé du Louvre, et qu'il
+était parti pour sa province. Je me suis rappelé que vous étiez dans
+les environs d'Angers, j'ai pensé qu'il y aurait guerre civile et
+force estocades données et rendues, bon nombre de trous faits à la
+peau de mon prochain; et, attendu que j'aime mon prochain comme
+moi-même et même plus que moi-même, je suis accouru.
+
+--Tu as bien fait, Remy; d'honneur, tu me manquais.
+
+--Comment va Gertrude, monseigneur?
+
+Le gentilhomme sourit.
+
+--Je te promets de m'en informer à Diane, la première fois que je la
+verrai, dit-il.
+
+--Et moi, en revanche, soyez tranquille, la première fois que je la
+verrai, dit-il, de mon côté, je lui demanderai des nouvelles de madame
+de Monsoreau.
+
+--Tu es un charmant compagnon, et comment m'as-tu trouvé?
+
+--Parbleu, belle difficulté! j'ai demandé où était l'hôtel ducal, et
+je vous ai attendu à la porte, après avoir été conduire mon cheval
+dans les écuries du prince, où, Dieu me pardonne, j'ai reconnu le
+vôtre.
+
+--Oui, le prince avait tué le sien, je lui ai prêté Roland, et, comme
+il n'en avait pas d'autre, il l'a gardé.
+
+--Je vous reconnais bien là, c'est vous qui êtes prince, et le prince
+qui est le serviteur.
+
+--Ne te presse pas de me mettre si haut, Remy, tu vas voir comment
+monseigneur est logé.
+
+Et, en disant cela, il introduisit le Haudoin dans sa petite maison du
+rempart.
+
+--Ma foi! dit Bussy, tu vois le palais; loge-toi où tu voudras et
+comme tu pourras.
+
+--Cela ne sera point difficile, et il ne me faut pas grand'place,
+comme vous savez; d'ailleurs, je dormirai debout, s'il le faut. Je
+suis assez fatigué pour cela.
+
+Les deux amis, car Bussy traitait le Haudoin plutôt en ami qu'en
+serviteur, se séparèrent, et Bussy, le coeur doublement content de se
+retrouver entre Diane et Remy, dormit tout d'une traite.
+
+Il est vrai que, pour dormir à son aise, le duc, de son côté, avait
+fait prier qu'on ne tirât plus le canon, et que les mousquetades
+cessassent; quant aux cloches, elles s'étaient endormies toutes
+seules, grâce aux ampoules des sonneurs.
+
+Bussy se leva de bonne heure, et courut au château en ordonnant qu'on
+prévint Remy de l'y venir rejoindre: il tenait à guetter les premiers
+bâillements du réveil de Son Altesse, afin de surprendre, s'il était
+possible, sa pensée dans la grimace, ordinairement très-significative,
+du dormeur qu'on éveille.
+
+Le duc se réveilla, mais on eût dit que, comme son frère Henri, il
+mettait un masque pour dormir. Bussy en fut pour ses frais de
+matinalité.
+
+Il tenait tout prêt un catalogue de choses toutes plus importantes les
+unes que les autres.
+
+D'abord une promenade extra-muros pour reconnaître les fortifications
+de la place.
+
+Une revue des habitants et de leurs armes.
+
+Visite à l'arsenal et commande de munitions de toutes espèces.
+
+Examen minutieux des tailles de la province, à l'effet de procurer aux
+bons et fidèles vassaux du prince un petit supplément d'impôt destiné
+à l'ornement intérieur des coffres.
+
+Enfin, correspondance.
+
+Mais Bussy savait d'avance qu'il ne devait pas énormément compter sur
+ce dernier article; le duc d'Anjou écrivait peu; dès cette époque, il
+pratiquait le proverbe: Les écrits restent.
+
+Ainsi muni contre les mauvaises pensées qui pouvaient venir au duc, le
+comte vit ses yeux s'ouvrir, mais, comme nous l'avons dit, sans
+pouvoir rien lire dans ces yeux.
+
+--Ah! ah! fit le duc, déjà toi!
+
+--Ma foi oui, monseigneur; je n'ai pas pu dormir, tant les intérêts de
+Votre Altesse m'ont, toute la nuit, trotté par la tête. Çà, que
+faisons-nous ce matin? Tiens! si nous chassions.
+
+Bon! se dit tout bas Bussy, voilà encore une occupation à laquelle je
+n'avais pas songé.
+
+--Comment! dit le duc, tu prétends que tu as pensé à mes intérêts
+toute la nuit, et le résultat de la veille et de la méditation est de
+venir me proposer une chasse. Allons donc!
+
+--C'est vrai, dit Bussy; d'ailleurs nous n'avons pas de meute.
+
+--Ni de grand veneur, fit le prince.
+
+--Ah! ma foi, je n'en trouverais la chasse que plus agréable pour
+chasser sans lui.
+
+--Ah! je ne suis pas comme toi, il me manque.
+
+Le duc dit cela d'un singulier air. Bussy le remarqua.
+
+--Ce digne homme, dit-il, votre ami; il paraît qu'il ne vous a pas
+délivré non plus, celui-là.
+
+Le duc sourit.
+
+--Bon, dit Bussy, je connais ce sourire-là; c'est le mauvais: gare au
+Monsoreau!
+
+--Tu lui en veux donc? demanda le prince.
+
+--Au Monsoreau?
+
+--Oui.
+
+--Et de quoi lui en voudrais-je?
+
+--De ce qu'il est mon ami.
+
+--Je le plains fort, au contraire.
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--Que plus vous le ferez monter, plus il tombera de haut, quand il
+tombera.
+
+--Allons, je vois que tu es de bonne humeur.
+
+--Moi?
+
+--Oui, c'est quand tu es de bonne humeur que tu me dis de ces
+choses-là. N'importe, continua le duc, je maintiens mon dire, et
+Monsoreau nous eût été bien utile dans ce pays-ci.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il a des biens aux environs.
+
+--Lui?
+
+--Lui ou sa femme.
+
+Bussy se mordit les lèvres: le duc ramenait la conversation au point
+d'où il avait eu tant de peine à l'écarter la veille.
+
+--Ah! vous croyez? dit-il.
+
+--Sans doute. Méridor est à trois lieues d'Angers; ne le sais-tu pas,
+toi qui m'as amené le vieux baron?
+
+Bussy comprit qu'il s'agissait de n'être point déferré.
+
+--Dame! dit-il, je vous l'ai amené, moi, parce qu'il s'est pendu à mon
+manteau, et qu'à moins de lui en laisser la moitié entre les doigts,
+comme faisait saint Martin, il fallait bien le conduire devers vous...
+Au reste ma protection ne lui a pas servi à grand'chose.
+
+--Écoute, dit le duc, j'ai une idée.
+
+--Diable! dit Bussy, qui se défiait toujours des idées du prince.
+
+--Oui... Monsoreau a eu sur toi la première partie; mais je veux te
+donner la seconde.
+
+--Comment l'entendez-vous, mon prince?
+
+--C'est tout simple. Tu me connais, Bussy?
+
+--J'ai ce malheur, mon prince.
+
+--Crois-tu que je sois homme à subir un affront et à le laisser
+impuni?
+
+--C'est selon.
+
+Le duc sourit d'un sourire plus mauvais encore que le premier, en se
+mordant les lèvres et en secouant la tête de haut en bas.
+
+--Voyons, expliquez-vous, monseigneur, dit Bussy.
+
+--Eh bien! le grand veneur m'a volé une jeune fille que j'aimais, pour
+en faire sa femme; moi, à mon tour, je veux lui voler sa femme pour en
+faire ma maîtresse.
+
+Bussy fit un effort pour sourire; mais, si ardemment qu'il désirât
+arriver à ce but, il ne parvint qu'à faire une grimace.
+
+--Voler la femme de M. de Monsoreau! balbutia-t-il.
+
+--Mais il n'y a rien de plus facile, ce me semble, dit le duc: la
+femme est revenue dans ses terres. Tu m'as dit qu'elle détestait son
+mari; je puis donc compter, sans trop de vanité, qu'elle me préférera
+au Monsoreau, surtout si je lui promets... ce que je lui promettrai.
+
+--Et que lui promettrez-vous, monseigneur?
+
+--De la débarrasser de son mari.
+
+--Eh! fut sur le point de s'écrier Bussy, pourquoi donc ne l'avez-vous
+pas fait tout de suite?
+
+Mais il eut le courage de se retenir.
+
+--Vous feriez cette belle action? dit-il.
+
+--Tu verras. En attendant, j'irai toujours faire une visite à Méridor.
+
+--Vous oserez?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Vous vous présenterez devant le vieux baron, que vous avez
+abandonné, après m'avoir promis....
+
+--J'ai une excellente excuse à lui donner.
+
+--Où diable allez-vous donc les prendre?
+
+--Eh! sans doute. Je lui dirai: Je n'ai pas rompu ce mariage parce que
+le Monsoreau, qui savait que vous étiez un des principaux agents de la
+Ligue, et que j'en étais le chef, m'a menacé de nous vendre tous deux
+au roi.
+
+--Ah! ah! Votre Altesse invente-t-elle celle-là?
+
+--Pas entièrement, je dois le dire, répondit le duc.
+
+--Alors je comprends, dit Bussy.
+
+--Tu comprends? dit le duc qui se trompait à la réponse de son
+gentilhomme.
+
+--Oui.
+
+--Je lui fais accroire qu'en mariant sa fille j'ai sauvé sa vie, à
+lui, qui était menacée.
+
+--C'est superbe, dit Bussy.
+
+--N'est-ce pas? Eh! mais, j'y pense, regarde donc par la fenêtre,
+Bussy.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Regarde toujours.
+
+--M'y voilà.
+
+--Quel temps fait-il?
+
+--Je suis forcé d'avouer à Votre Altesse qu'il fait beau.
+
+--Eh bien! commande les chevaux, et allons un peu voir comment va le
+bonhomme Méridor.
+
+--Tout de suite, monseigneur?
+
+Et Bussy, qui, depuis un quart d'heure, jouait ce rôle éternellement
+comique de Mascarille dans l'embarras, feignant de sortir, alla
+jusqu'à la porte et revint.
+
+--Pardon, monseigneur, dit-il; mais combien de chevaux commandez-vous?
+
+--Mais quatre, cinq, ce que tu voudras.
+
+--Alors, si vous vous en rapportez de ce soin à moi, monseigneur, dit
+Bussy, j'en commanderai un cent.
+
+--Bon, un cent, dit le prince surpris, pour quoi faire?
+
+--Pour en avoir à peu près vingt-cinq, dont je sois sûr en cas
+d'attaque.
+
+Le duc tressaillit.
+
+--En cas d'attaque? dit-il.
+
+--Oui. J'ai ouï dire, continua Bussy, qu'il y avait force bois dans
+ces pays-là; et il n'y aurait rien de rare à ce que nous tombassions
+dans quelque embuscade.
+
+--Ah! ah! dit le duc, tu penserais?
+
+--Monseigneur sait que le vrai courage n'exclut pas la prudence.
+
+Le duc devint rêveur.
+
+--Je vais en commander cent cinquante, dit Bussy.
+
+Et il s'avança une seconde fois vers la porte.
+
+--Un instant, dit le prince.
+
+--Qu'y a-t-il, monseigneur?
+
+--Crois-tu que je sois en sûreté à Angers, Bussy?
+
+--Dame, la ville n'est pas forte; bien défendue, cependant....
+
+--Oui, bien défendue; mais elle peut être mal défendue; si brave que
+tu sois, tu ne seras jamais qu'à un seul endroit.
+
+--C'est probable.
+
+--Si je ne suis pas en sûreté dans la ville, et je n'y suis pas,
+puisque Bussy en doute....
+
+--Je n'ai pas dit que je doutais, Monseigneur.
+
+--Bon, bon; si je ne suis pas en sûreté, il faut que je m'y mette
+promptement.
+
+--C'est parler d'or, monseigneur.
+
+--Eh bien! je veux visiter le château et m'y retrancher.
+
+--Vous avez raison, monseigneur; de bons retranchements,
+voyez-vous....
+
+Bussy balbutia; il n'avait pas l'habitude de la peur, et les paroles
+prudentes lui manquaient.
+
+--Et puis, une autre idée encore.
+
+--La matinée est féconde, monseigneur.
+
+--Je veux faire venir ici les Méridor.
+
+--Monseigneur, vous avez aujourd'hui une justesse et une vigueur de
+pensées!... Levez-vous et visitons le château.
+
+Le prince appela ses gens; Bussy profita de ce moment pour sortir.
+
+Il trouva le Haudoin dans les appartements. C'était lui qu'il
+cherchait.
+
+Il l'emmena dans le cabinet du duc, écrivit un petit mot, entra dans
+une serre, cueillit un bouquet de roses, roula le billet autour des
+tiges, passa à l'écurie, sella Roland, mit le bouquet dans la main du
+Haudoin, et invita le Haudoin à se mettre en selle.
+
+Puis, le conduisant hors de la ville, comme Aman conduisait Mardochée,
+il le plaça dans une espèce de sentier.
+
+--Là, lui dit-il, laisse aller Roland; au bout du sentier, tu
+trouveras la forêt, dans la forêt un parc, autour de ce parc un mur, à
+l'endroit du mur où Roland s'arrêtera, tu jetteras ce bouquet.
+
+«Celui qu'on attend ne vient pas, disait le billet, parce que celui
+qu'on n'attendait pas est venu, et plus menaçant que jamais, car il
+aime toujours. Prenez avec les lèvres et le coeur tout ce qu'il y a
+d'invisible aux yeux dans ce papier.»
+
+Bussy lâcha la bride à Roland qui partit au galop dans la direction de
+Méridor.
+
+Bussy revint au palais ducal et trouva le prince habillé.
+
+Quant à Remy, ce fut pour lui l'affaire d'une demi-heure. Emporté
+comme un nuage par le vent, Remy, confiant dans les paroles de son
+maître, traversa prés, champs, bois, ruisseaux, collines, et s'arrêta
+au pied d'un mur à demi dégradé dont le chaperon tapissé de lierres
+semblait relié par eux aux branches des chênes.
+
+Arrivé là, Remy se dressa sur ses étriers, attacha de nouveau et plus
+solidement encore qu'il ne l'était le papier au billet, et, poussant
+un hem! vigoureux, il lança le bouquet par-dessus le mur.
+
+Un petit cri qui retentit de l'autre côté lui apprit que le message
+était arrivé à bon port.
+
+Remy n'avait plus rien à faire, car on ne lui avait pas demandé de
+réponse.
+
+Il tourna donc du côté par lequel il était venu, la tête du cheval,
+qui se disposait à prendre son repas aux dépens de la glandée, et qui
+témoigna un vif mécontentement d'être dérangé dans ses habitudes; mais
+Remy fit une sérieuse application de l'éperon et de la cravache.
+Roland sentit son tort et repartit de son train habituel.
+
+Quarante minutes après, il se reconnaissait dans sa nouvelle écurie,
+comme il s'était reconnu dans le hallier, et il venait prendre de
+lui-même sa place au râtelier bien garni de foin et à la mangeoire
+regorgeant d'avoine.
+
+Bussy visitait le château avec le prince.
+
+Remy le joignit au moment où il examinait un souterrain conduisant à
+une poterne.
+
+--Eh bien! demanda-t-il à son messager, qu'as-tu vu? qu'as-tu entendu?
+qu'as-tu fait?
+
+--Un mur, un cri, sept lieues, répondit Remy avec le laconisme d'un de
+ces enfants de Sparte qui se faisaient dévorer le ventre par les
+renards pour la plus grande gloire des lois de Lycurgue.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+UNE VOLÉE D'ANGEVINS.
+
+
+Bussy parvint à occuper si bien le duc d'Anjou de ses préparatifs de
+guerre, que, pendant deux jours, il ne trouva ni le temps d'aller à
+Méridor, ni le temps de faire venir le baron à Angers.
+
+Quelquefois cependant le duc revenait à ses idées de visite. Mais
+aussitôt Bussy faisait l'empressé, visitait les mousquets de toute la
+garde, faisait équiper les chevaux en guerre, roulait les canons, les
+affûts, comme s'il s'agissait de conquérir une cinquième partie du
+monde.
+
+Ce que voyant Remy, il se mettait à faire de la charpie, à repasser
+ses instruments, à confectionner ses baumes, comme s'il s'agissait de
+soigner la moitié du genre humain.
+
+Le duc alors reculait devant l'énormité de pareils préparatifs.
+
+Il va sans dire que, de temps en temps, Bussy, sous prétexte de faire
+le tour des fortifications extérieures, sautait sur Roland, et, en
+quarante minutes, arrivait à certain mur, qu'il enjambait d'autant
+plus lestement, qu'à chaque enjambement il faisait tomber quelque
+pierre, et que le chaperon, croulant sous son poids, devenait peu à
+peu une brèche.
+
+Quant à Roland, il n'était plus besoin de lui dire où l'on allait,
+Bussy n'avait qu'à lui lâcher la bride et fermer les yeux.
+
+--Voilà déjà deux jours de gagnés, disait Bussy, j'aurai bien du
+malheur si, d'ici à deux autres jours, il ne m'arrive pas un petit
+bonheur.
+
+Bussy n'avait pas tort de compter sur sa bonne fortune.
+
+Vers le soir du troisième jour, comme on faisait entrer dans la ville
+un énorme convoi de vivres, produit d'une réquisition frappée par le
+duc sur ses bons et féaux Angevins; comme M. d'Anjou, pour faire le
+bon prince, goûtait le pain noir des soldats et déchirait à belles
+dents les harengs salés et la morue sèche, on entendit une grande
+rumeur vers une des portes de la ville.
+
+M. d'Anjou s'informa d'où venait cette rumeur; mais personne ne put le
+lui dire.
+
+Il se faisait par là une distribution de coups de manche de pertuisane
+et de coups de crosse de mousquet à bon nombre de bourgeois attirés
+par la nouveauté d'un spectacle curieux.
+
+Un homme, monté sur un cheval blanc ruisselant de sueur, s'était
+présenté à la barrière de la porte de Paris.
+
+Or Bussy, par suite de son système d'intimidation, s'était fait nommer
+capitaine général du pays d'Anjou, grand-maître de toutes les places,
+et avait établi la plus sévère discipline, notamment dans Angers. Nul
+ne pouvait sortir de la ville sans un mot d'ordre, nul ne pouvait y
+entrer sans ce même mot d'ordre, une lettre d'appel ou un signe de
+ralliement quelconque.
+
+Toute cette discipline n'avait d'autre but que d'empêcher le duc
+d'envoyer quelqu'un à Diane sans qu'il le sût, et d'empêcher Diane
+d'entrer à Angers sans qu'il en fût averti.
+
+Cela paraîtra peut-être un peu exagéré; mais cinquante ans plus tard
+Buckingham faisait bien d'autres folies pour Anne d'Autriche.
+
+L'homme et le cheval blanc étaient donc, comme nous l'avons dit,
+arrivés d'un galop furieux, et ils avaient été donner droit dans le
+poste.
+
+Mais le poste avait sa consigne. La consigne avait été donnée à la
+sentinelle; la sentinelle avait croisé la pertuisane; le cavalier
+avait paru s'en inquiéter médiocrement; mais la sentinelle avait crié:
+«Aux armes!» le poste était sorti, et force avait été d'entrer en
+explication.
+
+--Je suis Antraguet, avait dit le cavalier, et je veux parler au duc
+d'Anjou.
+
+--Nous ne connaissons pas Antraguet, avait répondu le chef du poste;
+quant à parler au duc d'Anjou, votre désir sera satisfait, car nous
+allons vous arrêter et vous conduire à Son Altesse.
+
+--M'arrêter! répondit le cavalier, voilà encore un plaisant maroufle
+pour arrêter Charles de Balzac d'Entragues, baron de Cuneo et comte de
+Graville.
+
+--Ce sera pourtant comme cela, dit en ajustant son hausse-col le
+bourgeois qui avait vingt hommes derrière lui, et qui n'en voyait
+qu'un seul en face.
+
+--Attendez un peu, mes bons amis, dit Antraguet. Vous ne connaissez
+pas encore les Parisiens, n'est-ce pas? eh bien! je vais vous montrer
+un échantillon de ce qu'ils savent taire.
+
+--Arrêtons-le! conduisons-le à monseigneur! crièrent les miliciens
+furieux.
+
+--Tout doux, mes petits agneaux, d'Anjou, dit Antraguet, c'est moi qui
+aurai ce plaisir.
+
+--Que dit-il donc là? se demandèrent les bourgeois.
+
+--Il dit que son cheval n'a encore fait que dix lieues, répondit
+Antraguet, ce qui fait qu'il va vous passer sur le ventre à tous, si
+vous ne vous rangez pas. Rangez-vous donc, ou ventre-boeuf....
+
+Et, comme les bourgeois d'Angers avaient l'air de ne pas comprendre le
+juron parisien, Antraguet avait mis l'épée à la main, et, par un
+moulinet prestigieux, avait abattu çà et là les hampes les plus
+rapprochées des hallebardes dont on lui présentait la pointe.
+
+En moins de dix minutes, quinze ou vingt hallebardes furent changées
+en manches à balais.
+
+Les bourgeois furieux fondirent à coups de bâton sur le nouveau venu,
+qui parait devant, derrière, à droite et à gauche, avec une adresse
+prodigieuse, et en riant de tout son coeur.
+
+--Ah! la belle entrée, disait-il en se tordant sur son cheval; oh! les
+honnêtes bourgeois que les bourgeois d'Angers! Morbleu, comme on
+s'amuse ici! Que le prince a bien eu raison de quitter Paris, et que
+j'ai bien fait de venir le rejoindre!
+
+Et Antraguet, non-seulement parait de plus belle, mais, de temps en
+temps, quand il se sentait serré de trop près, il taillait, avec sa
+lame espagnole, le buffle de celui-là, la salade de celui-ci, et
+quelquefois, choisissant son homme, il étourdissait d'un coup de plat
+d'épée quelque guerrier imprudent qui se jetait dans la mêlée, le chef
+protégé par le simple bonnet de laine angevin.
+
+Les bourgeois ameutés frappaient à l'envi, s'estropiant les uns les
+autres, puis revenaient à la charge; comme les soldats de Cadmus, on
+eût dit qu'ils sortaient de terre.
+
+Antraguet sentit qu'il commençait à se fatiguer.
+
+--Allons, dit-il, voyant que les rangs devenaient de plus en plus
+compacts, c'est bon; vous êtes braves comme des lions, c'est convenu,
+et j'en rendrai témoignage. Mais vous voyez qu'il ne vous reste plus
+que vos manches de hallebardes, et que vous ne savez pas charger vos
+mousquets. J'avais résolu d'entrer dans la ville, mais j'ignorais
+qu'elle était gardée par une armée de Césars. Je renonce à vous
+vaincre; adieu, bonsoir, je m'en vais. Dites seulement au prince que
+j'étais venu exprès de Paris pour le voir.
+
+Cependant le capitaine était parvenu à communiquer le feu à la mèche
+de son mousquet; mais, au moment où il appuyait la crosse à son
+épaule, Antraguet lui cingla de si furieux coups de sa canne flexible
+sur les doigts, qu'il lâcha son arme et qu'il se mit à sauter
+alternativement sur le pied droit et sur le pied gauche.
+
+--A mort! à mort! crièrent les miliciens meurtris et enragés, ne le
+laissons pas fuir! qu'il ne puisse pas s'échapper!
+
+--Ah! dit Antraguet, vous ne vouliez pas me laisser entrer tout à
+l'heure, et voilà maintenant que vous ne voulez plus me laisser
+sortir; prenez garde! cela va changer ma tactique: au lieu d'user du
+plat, j'userai de la pointe; au lieu d'abattre les hallebardes,
+j'abatterai les poignets. Çà, voyons, mes agneaux d'Anjou, me
+laisse-t-on partir?
+
+--Non! à mort! à mort! il se lasse! assommons-le!
+
+--Fort bien! c'est pour tout de bon, alors?
+
+--Oui! oui!
+
+--Eh bien! gare les doigts, je coupe les mains!
+
+Il achevait à peine, et se mettait en mesure de mettre sa menace à
+exécution, quand un second cavalier apparut à l'horizon, accourant
+avec la même frénésie, entra dans la barrière au triple galop, et
+tomba comme la foudre au milieu de la mêlée, qui tournait peu à peu en
+véritable combat.
+
+--Antraguet, cria le nouveau venu, Antraguet! eh! que diable fais-tu
+au milieu de tous ces bourgeois?
+
+--Livarot! s'écria Antraguet en se retournant, ah! mordieu, tu es le
+bienvenu, Montjoie et Saint-Denis, à la rescousse!
+
+--Je savais bien que je te rattraperais; il y a quatre heures que j'ai
+eu de tes nouvelles, et, depuis ce moment, je te suis. Mais où t'es-tu
+donc fourré? on te massacre, Dieu me pardonne.
+
+--Oui, ce sont nos amis d'Anjou, qui ne veulent ni me laisser entrer
+ni me laisser sortir.
+
+--Messieurs, dit Livarot en mettant le chapeau à la main, vous
+plairait-il de vous ranger à droite ou à gauche, afin que nous
+passions?
+
+--Ils nous insultent! crièrent les bourgeois; à mort! à mort!
+
+--Ah! voilà comme ils sont à Angers! fit Livarot en remettant d'une
+main son chapeau sur sa tête, et en tirant de l'autre son épée.
+
+--Oui, tu vois, dit Antraguet; malheureusement ils sont beaucoup.
+
+--Bah! à nous trois nous en viendrons bien à bout.
+
+--Oui, à nous trois, si nous étions trois; mais nous ne sommes que
+nous deux.
+
+--Voici Ribérac qui arrive.
+
+--Lui aussi?
+
+--L'entends-tu?
+
+--Je le vois. Eh! Ribérac! eh! ici! ici!
+
+En effet, au moment même, Ribérac, non moins pressé que ses
+compagnons, à ce qu'il paraissait, faisait la même entrée qu'eux dans
+la ville d'Angers.
+
+--Tiens! on se bat, dit Ribérac, voilà une chance! Bonjour, Antraguet;
+bonjour, Livarot.
+
+--Chargeons, répondit Antraguet.
+
+Les miliciens regardaient, assez étourdis, le nouveau renfort qui
+venait d'arriver aux deux amis, lesquels, de l'état d'assaillis, se
+préparaient à passer à celui d'assaillants.
+
+--Ah çà! mais ils sont donc un régiment, dit le capitaine de la milice
+à ces hommes; messieurs, notre ordre de bataille me paraît vicieux, et
+je propose que nous fassions demi-tour à gauche.
+
+Les bourgeois, avec cette habileté qui les caractérise dans
+l'exécution des mouvements militaires, commencèrent aussitôt un
+demi-tour à droite.
+
+C'est qu'outre l'invitation de leur capitaine qui les ramenait
+naturellement à la prudence, ils voyaient les trois cavaliers se
+ranger de front avec une contenance martiale qui faisait frémir les
+plus intrépides.
+
+--C'est leur avant-garde, crièrent les bourgeois qui voulaient se
+donner à eux-mêmes un prétexte pour fuir. Alarme! alarme!
+
+--Au feu! crièrent les autres, au feu!
+
+--L'ennemi! l'ennemi! dirent la plupart.
+
+--Nous sommes des pères de famille; nous nous devons à nos femmes et à
+nos enfants. Sauve qui peut! hurla le capitaine.
+
+Et en raison de ces cris divers, qui tous cependant, comme on le voit,
+avaient le même but, un effroyable tumulte se fit dans la rue, et les
+coups de bâton commencèrent à tomber comme la grêle sur les curieux,
+dont le cercle pressé empêchait les peureux de fuir.
+
+Ce fut alors que le bruit de la bagarre arriva jusqu'à la place du
+Château, où, comme nous l'avons dit, le prince goûtait le pain noir,
+les harengs saurs et la morue sèche de ses partisans.
+
+Bussy et le prince s'informèrent; on leur dit que c'étaient trois
+hommes, ou plutôt trois diables incarnés arrivant de Paris, qui
+faisaient tout ce tapage.
+
+--Trois hommes? dit le prince; va donc voir ce que c'est, Bussy.
+
+--Trois hommes? dit Bussy: venez, monseigneur.
+
+Et tous deux partirent: Bussy en avant, le prince le suivant
+prudemment, accompagné d'une vingtaine de cavaliers.
+
+Ils arrivèrent comme les bourgeois commençaient d'exécuter la
+manoeuvre que nous avons dite, au grand détriment des épaules et des
+crâne des curieux.
+
+Bussy se dressa sur ses étriers, et, son oeil d'aigle plongeant dans
+la mêlée, il reconnut Livarot à sa longue figure.
+
+--Mort de ma vie! cria-t-il au prince d'une voix tonnante, accourez
+donc, monseigneur, ce sont nos amis de Paris qui nous assiègent.
+
+--Eh non! répondit Livarot d'une voix qui dominait le bruit de la
+bataille, ce sont, au contraire, les amis d'Anjou qui nous écharpent.
+
+--Bas les armes! cria le duc; bas les armes, marauds, ce sont des
+amis.
+
+--Des amis! s'écrièrent les bourgeois contusionnés, écorchés, rendus.
+Des amis! il fallait donc leur donner le mot d'ordre alors; depuis une
+bonne heure, nous les traitons comme des païens, et ils nous traitent
+comme des Turcs.
+
+Et le mouvement rétrograde acheva de se faire.
+
+Livarot, Antraguet et Ribérac s'avancèrent en triomphateurs dans
+l'espace laissé libre par la retraite des bourgeois, et tous
+s'empressèrent d'aller baiser la main de Son Altesse; après quoi,
+chacun, à son tour, se jeta dans les bras de Bussy.
+
+--Il paraît, dit philosophiquement le capitaine, que c'est une volée
+d'Angevins que nous prenions pour un vol de vautours.
+
+--Monseigneur, glissa Bussy à l'oreille du duc, comptez vos miliciens,
+je vous prie.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Comptez toujours, à peu près, en gros; je ne dis pas un à un.
+
+--Ils sont au moins cent cinquante.
+
+--Au moins, oui.
+
+--Eh bien! que veux-tu dire?
+
+--Je veux dire que vous n'avez point là de fameux soldats, puisque
+trois hommes les ont battus.
+
+--C'est vrai, dit le duc. Après?
+
+--Après! sortez donc de la ville avec des gaillards comme ceux-là!
+
+--Oui, dit le duc; mais j'en sortirai avec les trois hommes qui ont
+battu les autres, répliqua le duc.
+
+--Ouais! fit tout bas Bussy, je n'avais pas songé à celle-là. Vivent
+les poltrons pour être logiques!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+ROLAND.
+
+
+Grâce au renfort qui lui était arrivé, M. le duc d'Anjou put se livrer
+à des reconnaissances sans fin autour de la place.
+
+Accompagné de ses amis, arrivés d'une façon si opportune, il marchait
+dans un équipage de guerre dont les bourgeois d'Angers se montraient
+on ne peut plus orgueilleux, bien que la comparaison de ces
+gentilshommes bien montés, bien équipés, avec les harnais déchirés et
+les armures rouillées de la milice urbaine, ne fût pas précisément à
+l'avantage de cette dernière.
+
+On explora d'abord les remparts, puis les jardins attenants aux
+remparts, puis la campagne attenante aux jardins, puis enfin les
+châteaux épars dans cette campagne, et ce n'était point sans un
+sentiment d'arrogance très-marquée que le duc narguait, en passant,
+soit près d'eux, soit au milieu d'eux, les bois qui lui avaient fait
+si grande peur, ou plutôt dont Bussy lui avait fait si grande peur.
+
+Les gentilshommes angevins arrivaient avec de l'argent, ils trouvaient
+à la cour du duc d'Anjou une liberté qu'ils étaient loin de rencontrer
+à la cour de Henri III; ils ne pouvaient donc manquer de faire joyeuse
+vie dans une ville toute disposée, comme doit l'être une capitale
+quelconque, à piller la bourse de ses hôtes.
+
+Trois jours ne s'étaient point encore écoulés, qu'Antraguet, Ribérac
+et Livarot avaient lié des relations avec les nobles angevins les plus
+épris des modes et des façons parisiennes. Il va sans dire que ces
+dignes seigneurs étaient mariés et avaient de jeunes et jolies femmes.
+
+Aussi n'était-ce pas pour son plaisir particulier, comme pourraient le
+croire ceux qui connaissent l'égoïsme du duc d'Anjou, qu'il faisait de
+si belles cavalcades dans la ville. Non. Ces promenades tournaient au
+plaisir des gentilshommes parisiens, qui étaient venus le rejoindre,
+des seigneurs angevins, et surtout des dames angevines.
+
+Dieu d'abord devait s'en réjouir, puisque la cause de la Ligue était
+la cause de Dieu.
+
+Puis le roi devait incontestablement en enrager.
+
+Enfin les dames en étaient heureuses.
+
+Ainsi, la grande Trinité de l'époque était représentée: Dieu, le roi
+et les dames.
+
+La joie fut à son comble le jour où l'on vit arriver, en superbe
+ordonnance, vingt-deux chevaux de main, trente chevaux de trait,
+enfin, quarante mulets, qui, avec les litières, les chariots et les
+fourgons, formaient les équipages de M. le duc d'Anjou.
+
+Tout cela venait, comme par enchantement, de Tours, pour la modique
+somme de cinquante mille écus, que M. le duc d'Anjou avait consacrée à
+cet usage.
+
+Il faut dire que ces chevaux étaient sellés, mais que les selles
+étaient dues aux selliers; il faut dire que les coffres avaient de
+magnifiques serrures, fermant à clef, mais que les coffres étaient
+vides; il faut dire que ce dernier article était tout à la louange du
+prince, puisque le prince aurait pu les remplir par des exactions.
+
+Mais ce n'était pas dans la nature du prince de prendre; il aimait
+mieux soustraire.
+
+Néanmoins l'entrée de ce cortège produisit un magnifique effet dans
+Angers.
+
+Les chevaux entrèrent dans les écuries, les chariots furent rangés
+sous les remises. Les coffres furent portés par les familiers les plus
+intimes du prince. Il fallait des mains bien sûres, pour qu'on osât
+leur confier les sommes qu'ils ne contenaient pas.
+
+Enfin on ferma les portes du palais au nez d'une foule empressée, qui
+fut convaincue, grâce à cette mesure de prévoyance, que le prince
+venait de faire entrer deux millions dans la ville, tandis qu'il ne
+s'agissait, au contraire, que de faire sortir de la ville une somme à
+peu près pareille, sur laquelle comptaient les coffres vides.
+
+La réputation d'opulence de M. le duc d'Anjou fut solidement établie à
+partir de ce jour-là; et toute la province demeura convaincue, d'après
+le spectacle qui avait passé sous ses yeux, qu'il était assez riche
+pour guerroyer contre l'Europe entière, si besoin était.
+
+Cette confiance devait aider les bourgeois à prendre en patience les
+nouvelles tailles que le duc, aidé des conseils de ses amis, était
+dans l'intention de lever sur les Angevins. D'ailleurs, les Angevins
+allaient presque au-devant des désirs du duc d'Anjou.
+
+On ne regrette jamais l'argent que l'on prête ou que l'on donne aux
+riches.
+
+Le roi de Navarre, avec sa renommée de misère, n'aurait pas obtenu le
+quart du succès qu'obtenait le duc d'Anjou avec sa renommée
+d'opulence.
+
+Mais revenons au duc.
+
+Le digne prince vivait en patriarche, regorgeant de tous les biens de
+la terre, et, chacun le sait, l'Anjou est une bonne terre.
+
+Les routes étaient couvertes de cavaliers accourant vers Angers, pour
+faire au prince leurs soumissions ou leurs offres de services.
+
+De son côté, M. d'Anjou poussait des reconnaissances aboutissant
+toujours à la recherche de quelque trésor.
+
+Bussy était arrivé à ce qu'aucune de ces reconnaissances n'eût été
+poussée jusqu'au château qu'habitait Diane.
+
+C'est que Bussy se réservait ce trésor-là pour lui seul, pillant, à sa
+manière, ce petit coin de la province, qui, après s'être défendu de
+façon convenable, s'était enfin livré à discrétion.
+
+Or, tandis que M. d'Anjou reconnaissait et que Bussy pillait, M. de
+Monsoreau, monté sur son cheval de chasse, arrivait aux portes
+d'Anjou.
+
+Il pouvait être quatre heures du soir; pour arriver à quatre heures,
+M. de Monsoreau avait fait dix-huit lieues dans la journée. Aussi, ses
+éperons étaient rouges; et son cheval, blanc d'écume, était à moitié
+mort.
+
+Le temps était passé de faire aux portes de la ville des difficultés à
+ceux qui arrivaient: on était si fier, si dédaigneux maintenant à
+Angers, qu'on eût laissé passer sans conteste un bataillon de Suisses,
+ces Suisses eussent-ils été commandés par le brave Crillon lui-même.
+
+M. de Monsoreau, qui n'était pas Crillon, entra tout droit en disant:
+
+--Au palais de monseigneur le duc d'Anjou.
+
+Il n'écouta point la réponse des gardes, qui hurlaient une réponse
+derrière lui. Son cheval ne semblait tenir sur ses jambes que par un
+miracle d'équilibre dû à la vitesse même avec laquelle il marchait: il
+allait, le pauvre animal, sans avoir plus aucune conscience de sa vie,
+et il y avait à parier qu'il tomberait quand il s'arrêterait.
+
+Il s'arrêta au palais; mais M. de Monsoreau était excellent écuyer, le
+cheval était de race: le cheval et le cavalier restèrent debout.
+
+--Monsieur le duc! cria le grand veneur.
+
+--Monseigneur est allé faire une reconnaissance, répondit la
+sentinelle.
+
+--Où cela? demanda M. de Monsoreau.
+
+--Par-là, dit le factionnaire en étendant la main vers un des quatre
+points cardinaux.
+
+--Diable! fit Monsoreau, ce que j'avais à dire au duc était cependant
+bien pressé; comment faire?
+
+--Mettre t'abord fotre chifal à l'égurie, répliqua la sentinelle, qui
+était un reître d'Alsace; gar si fous ne l'abbuyez pas contre un mur
+il dombera.
+
+--Le conseil est bon, quoique donné en mauvais français, dit
+Monsoreau. Où sont les écuries, mon brave homme?
+
+--Là-pas!
+
+En ce moment un homme s'approcha du gentilhomme et déclina ses
+qualités.
+
+C'était le majordome.
+
+M. de Monsoreau répondit à son tour par l'énumération de ses nom,
+prénoms et qualités.
+
+Le majordome salua respectueusement; le nom du grand veneur était dès
+longtemps connu dans la province.
+
+--Monsieur, dit-il, veuillez entrer et prendre quelque repos. Il y a
+dix minutes à peine que monseigneur est sorti; Son Altesse ne rentrera
+pas avant huit heures du soir.
+
+--Huit heures du soir! reprit Monsoreau en rongeant sa moustache, ce
+serait perdre trop de temps. Je suis porteur d'une grande nouvelle qui
+ne peut être sue trop tôt par Son Altesse. N'avez-vous pas un cheval
+et un guide à me donner?
+
+--Un cheval! il y en a dix, monsieur, dit le majordome. Quant à un
+guide, c'est différent, car monseigneur n'a pas dit où il allait, et
+vous en saurez, en interrogeant, autant que qui que ce soit, sous ce
+rapport; d'ailleurs, je ne voudrais pas dégarnir le château. C'est une
+des grandes recommandations de Son Altesse.
+
+--Ah! ah! fit le grand veneur, on n'est donc pas en sûreté ici?
+
+--Oh! monsieur, on est toujours en sûreté au milieu d'hommes tels que
+MM. Bussy, Livarot, Ribérac, Antraguet, sans compter notre invincible
+prince, monseigneur le duc d'Anjou; mais vous comprenez....
+
+--Oui, je comprends que lorsqu'ils n'y sont pas, il y a moins de
+sûreté.
+
+--C'est cela même, monsieur.
+
+--Alors je prendrai un cheval frais dans l'écurie, et je tâcherai de
+joindre Son Altesse en m'informant.
+
+--Il y a tout à parier, monsieur, que, de cette façon, vous rejoindrez
+monseigneur.
+
+--On n'est point parti au galop?
+
+--Au pas, monsieur, au pas.
+
+--Très-bien! c'est chose conclue; montrez-moi le cheval que je puis
+prendre.
+
+--Entrez dans l'écurie, monsieur, et choisissez vous-même: tous sont à
+monseigneur.
+
+--Très-bien.
+
+Monsoreau entra.
+
+Dix ou douze chevaux, des plus beaux et des plus frais, prenaient un
+ample repas dans les crèches bourrées du grain et du fourrage le plus
+savoureux de l'Anjou.
+
+--Voilà, dit le majordome, choisissez. Monsoreau promena sur la rangée
+de quadrupèdes un regard de connaisseur.
+
+--Je prends ce cheval bai-brun, dit-il, faites-le-moi seller.
+
+--Roland.
+
+--Il s'appelle Roland?
+
+--Oui, c'est le cheval de prédilection de Son Altesse. Il le monte
+tous les jours; il lui a été donné par M. de Bussy, et vous ne le
+trouveriez certes pas à l'écurie si Son Altesse n'essayait pas de
+nouveaux chevaux qui lui sont arrivés de Tours.
+
+--Allons, il paraît que je n'ai pas le coup d'oeil mauvais.
+
+Un palefrenier s'approcha.
+
+--Sellez Roland, dit le majordome.
+
+Quant au cheval du comte, il était entré de lui-même dans l'écurie et
+s'était étendu sur la litière, sans attendre même qu'on lui ôtât son
+harnais.
+
+Roland fut sellé en quelques secondes. M. de Monsoreau se mit
+légèrement en selle, et s'informa une seconde fois de quel côté la
+cavalcade s'était dirigée.
+
+--Elle est sortie par cette porte, et elle a suivi cette rue, dit le
+majordome en indiquant au grand veneur le même point que lui avait
+déjà indiqué la sentinelle.
+
+--Ma foi, dit Monsoreau en lâchant le bride, en voyant que de lui-même
+le cheval prenait ce chemin, on dirait, ma parole, que Roland suit la
+piste.
+
+--Oh! n'en soyez pas inquiet, dit le majordome, j'ai entendu dire à M.
+de Bussy et à son médecin, M. Remy, que c'était l'animal le plus
+intelligent qui existât; dès qu'il sentira ses compagnons, il les
+rejoindra. Voyez les belles jambes, elles feraient envie à un cerf.
+
+Monsoreau se pencha de côté.
+
+--Magnifiques, dit-il.
+
+En effet, le cheval partit sans attendre qu'on l'excitât, et sortit
+fort délibérément de la ville; il fit même un détour, avant d'arriver
+à la porte, pour abréger la route, qui se bifurquait circulairement à
+gauche, directement à droite.
+
+Tout en donnant cette preuve d'intelligence, le cheval secouait la
+tête comme pour échapper au frein qu'il sentait peser sur ses lèvres;
+il semblait dire au cavalier que toute influence dominatrice lui était
+inutile, et, à mesure qu'il approchait de la porte de la ville, il
+accélérait sa marche.
+
+--En vérité, murmura Monsoreau, je vois qu'on ne m'en avait pas trop
+dit; ainsi, puisque tu sais si bien ton chemin, va, Roland, va.
+
+Et il abandonna les rênes sur le cou de Roland.
+
+Le cheval, arrivé au boulevard extérieur, hésita un moment pour savoir
+s'il tournerait à droite ou à gauche,
+
+Il tourna à gauche.
+
+Un paysan passait en ce moment.
+
+--Avez-vous vu une troupe de cavaliers, l'ami? demanda Monsoreau.
+
+--Oui, monsieur, répondit le rustique, je l'ai rencontrée là-bas, en
+avant.
+
+C'était justement dans la direction qu'avait prise Roland, que le
+paysan venait de rencontrer cette troupe.
+
+--Va, Roland, va, dit le grand veneur en lâchant les rênes à son
+cheval, qui prit un trot allongé avec lequel on devait naturellement
+faire trois ou quatre lieues à l'heure.
+
+Le cheval suivit encore quelque temps le boulevard, puis il donna tout
+à coup à droite, prenant un sentier fleuri qui coupait à travers la
+campagne.
+
+Monsoreau hésita un instant pour savoir s'il n'arrêterait pas Roland;
+mais Roland paraissait si sûr de son affaire, qu'il le laissa aller.
+
+A mesure que le cheval s'avançait, il s'animait. Il passa du trot au
+galop, et, en moins d'un quart d'heure, la ville eut disparu aux
+regards du cavalier.
+
+De son côté aussi, le cavalier, à mesure qu'il s'avançait, semblait
+reconnaître les localités.
+
+--Eh! mais, dit-il en entrant sous le bois, on dirait que nous allons
+vers Méridor; est-ce que Son Altesse, par hasard, se serait dirigée du
+côté du château?
+
+Et le front du grand veneur se rembrunit à cette idée, qui ne se
+présentait pas à son esprit pour la première fois.
+
+--Oh! oh! murmura-t-il, moi qui venais d'abord voir le prince,
+remettant à demain de voir ma femme. Aurais-je donc le bonheur de les
+voir tous les deux en même temps?
+
+Un sourire terrible passa sur les lèvres du grand veneur.
+
+Le cheval allait toujours, continuant d'appuyer à droite avec une
+ténacité qui indiquait la marche la plus résolue et la plus sûre.
+
+--Mais, sur mon âme, pensa Monsoreau, je ne dois plus maintenant être
+bien loin du parc de Méridor.
+
+En ce moment, le cheval se mit à hennir.
+
+Au même instant, un autre hennissement lui répondit du fond de la
+feuillée.
+
+--Ah! ah! dit le grand veneur, voilà Roland qui a trouvé ses
+compagnons, à ce qu'il paraît.
+
+Le cheval redoublait de vitesse, passant comme l'éclair sous les
+hautes futaies.
+
+Soudain Monsoreau aperçut un mur et un cheval attaché près de ce mur.
+Le cheval hennit une seconde fois, et Monsoreau reconnut que c'était
+lui qui avait dû hennir la première.
+
+--Il y a quelqu'un ici! dit Monsoreau pâlissant.
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.2 ***
+
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+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
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+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
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+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
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+91 or 90
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+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
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+
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