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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:33:33 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La dame de Monsoreau v.2 + +Author: Alexandre Dumas + +Posting Date: November 15, 2011 [EBook #9638] +Release Date: January, 2006 +First Posted: October 12, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME DE MONSOREAU V.2 *** + + + + +Produced by the Online Distributed Proofreading Team. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + + + + + +LA DAME DE MONSOREAU + +PAR + +ALEXANDRE DUMAS + +ÉDITION ILLUSTRÉE PAR J.-A. BEAUCÉ + + + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +PARIS + +1890 + + + + + +TABLE DES MATIÈRES DE LA DEUXIÈME PARTIE. + + +I.--Comment frère Gorenflot se réveilla, et de l'accueil qui lui fut +fait à son couvent. + +II.--Comment frère Gorenflot demeura convaincu qu'il était somnambule, +et déplora amèrement cette infirmité. + +III.--Comment frère Gorenflot voyagea sur un âne nommé Panurge, et +apprit dans son voyage beaucoup de choses qu'il ne savait pas. + +IV.--Comment frère Gorenflot troqua son âne contre une mule, et sa +mule contre un cheval. + +V.--Comment Chicot et son compagnon s'installèrent à l'hôtellerie du +Cygne de la Croix, et comment ils y furent reçus par l'hôte. + +VI.--Comment le moine confessa l'avocat, et comment l'avocat confessa +le moine. + +VII.--Comment Chicot, après avoir fait un trou avec une vrille, en fit +un avec son épée. + +VIII.--Comment le duc d'Anjou apprit que Diane de Méridor n'était +point morte. + +IX.--Comment Chicot revint au Louvre et fut reçu par le roi Henri III. + +X.--Ce qui s'était passé entre monseigneur le duc d'Anjou et le grand +veneur. + +XI.--Comment se tint le Conseil du roi. + +XII.--Ce que venait faire M. de Guise au Louvre. + +XIII.--Castor et Pollux. + +XIV.--Comment il est prouvé qu'écouler est le meilleur moyen pour +entendre. + +XV.--La soirée de la Ligue. + +XVI.--La rue de la Ferronnerie. + +XVII.--Le prince et l'ami. + +XVIII.--Étymologie de la rue de la Jussienne. + +XIX.--Comment d'Épernon eut son pourpoint déchiré, et comment +Schomberg fut teint en bleu. + +XX.--Chicot est de plus en plus roi de France. + +XXI.--Comment Chicot fit une visite à Bussy, et de ce qui s'ensuivit. + +XXII.--Les échecs de Chicot, le bilboquet de Quélus la sarbacane de +Schomberg. + +XXIII.--Comment le roi nomma un chef à la Ligue, et comment ce ne fut +ni Son Altesse le duc d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise. + +XXIV.--Comment le roi nomma un chef qui n'était ni Son Altesse le duc +d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise. + +XXV.--Étéocle et Polynice. + +XXVI.--Comment on ne perd pas toujours son temps en fouillant dans les +armoires vides. + +XXVII.--Ventre-saint-gris. + +XXVIII.--Les amis. + +XXIX.--Les amants. + +XXX.--Comment Bussy trouva trois cents pistoles de son cheval et le +donna pour rien. + +XXXI.--Diplomatie de M. le duc d'Anjou. + +XXXII.--Diplomatie de M. de Saint-Luc. + +XXXIII.--Une volée d'Angevins. + +XXXIV.--Roland. + + + +IMAGES + + +Titre + +Comment Frère Gorenflot se réveilla, et de l'accueil qui lui fut fait +à son couvent. + +Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes +les expressions de l'étonnement. + +Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille... on dirait que +je connais cela. + +Gorenflot se cramponnait des deux mains à la longe de son âne. + +Le moine portant les deux selles sur la tête et les deux brides à ses +mains. + +Chicot prit une vrille et fit un trou dans la cloison. + +Voilà le coup, dit Chicot. + +Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que je dois à M. de Mayenne; +vous voudriez donc que je devinsse votre débiteur comme je suis le +sien. + +Je te briserai comme je brise ce verre. + +M. de Guise. + +Henri posa son coude sur son genou et emporta son menton dans sa main. + +Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frère, qui soyez +véritablement mes amis. + +Qui aime bien châtie bien. + +Croyez-vous que je pense que c'est par amitié que vous me venez voir? +Non, pardieu, car vous n'aimez personne. + +Vous pouvez regarder cet entretien comme le dernier. Demain je pars +pour Méridor. + +A moi! au secours! à l'aide! mon frère veut me tuer. + +Schomberg. + +Monsieur, dit Chicot, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur +de m'inviter à m'asseoir. + +François: te voilà tombé sous ma justice. + +Le duc s'approcha de la lumière. + +Puis il enjamba la balustrade et passa le pied sur le premier échelon. + +N'est-ce pas que j'ai bien fait, madame, que vous m'approuvez? + +Eh bien, vous en avez menti, monseigneur. + + + + + +CHAPITRE PREMIER + +COMMENT FRÈRE GORENFLOT SE RÉVEILLA, ET DE L'ACCUEIL QUI LUI FUT FAIT +A SON COUVENT. + + +Nous avons laissé notre ami Chicot en extase devant le sommeil non +interrompu et devant le ronflement splendide de frère Gorenflot; il +fit signe à l'aubergiste de se retirer et d'emporter la lumière, après +lui avoir recommandé sur toutes choses de ne pas dire un mot au digne +frère de la sortie qu'il avait faite à dix heures du soir, et de la +rentrée qu'il venait de faire a trois heures du matin. + +Comme maître Bonhomet avait remarqué une chose, c'est que dans les +relations qui existaient entre le fou et le moine, c'était toujours le +fou qui payait, il tenait le fou en grande considération, tandis qu'il +n'avait au contraire qu'une vénération fort médiocre pour le moine. Il +promit en conséquence à Chicot de n'ouvrir en aucun cas la bouche sur +les événements de la nuit, et se retira, laissant les deux amis dans +l'obscurité, ainsi que la chose venait de lui être recommandée. + +Bientôt Chicot s'aperçut d'une chose qui excita son admiration, c'est +que frère Gorenflot ronflait et parlait en même temps. Ce qui +indiquait, non pas, comme on pourrait le croire, une conscience +bourrelée de remords, mais un estomac surchargé de nourriture. + +Les paroles que prononçait Gorenflot dans son sommeil formaient, +recousues les unes aux autres, un affreux mélange d'éloquence sacrée +et de maximes bachiques. + +Cependant Chicot s'aperçut que, s'il restait dans une obscurité +complète, il aurait grand'peine à accomplir la restitution qui lui +restait à faire pour que Gorenflot, à son réveil, ne se doutât de +rien; en effet, il pouvait, dans les ténèbres, marcher imprudemment +sur quelques-uns des quatre membres du moine, dont il ignorait les +différentes directions, et, par la douleur, le tirer de sa léthargie. + +Chicot souffla donc sur les charbons du brasier pour éclairer un peu +la scène. + +Au bruit de ce souffle, Gorenflot cessa de ronfler et murmura: + +--Mes frères! voici un vent féroce: c'est le souffle du Seigneur, +c'est son haleine qui m'inspire. + +--Et il se remit à ronfler. + +Chicot attendit un instant que le sommeil eût bien repris toute son +influence, et commença de démailloter le moine. + +--Brrrrou! fit Gorenflot. Quel froid! Cela empêchera le raisin de +mûrir. + +Chicot s'arrêta au milieu de son opération, qu'il reprit un instant +après. + +--Vous connaissez mon zèle, mes frères, continua le moine, tout pour +l'Église et pour monseigneur le duc de Guise. + +--Canaille! dit Chicot. + +--Voilà mon opinion, reprit Gorenflot; mais il est certain... + +--Qu'est-ce qui est certain? demanda Chicot en soulevant le moine pour +lui passer sa robe. + +--Il est certain que l'homme est plus fort que le vin; frère Gorenflot +a combattu contre le vin, comme Jacob contre l'ange, et frère +Gorenflot a dompté le vin. + +Chicot haussa les épaules. + +Ce mouvement intempestif fit ouvrir un oeil au moine, et, au-dessus de +lui, il vit le sourire de Chicot, qui semblait livide et sinistré à +cette douteuse lueur. + +--Ah! pas de fantômes, voyons, pas de farfadets, dit le moine, comme +s'il se plaignait à quelque démon familier, oublieux des conventions +qu'il avait faites avec lui. + +--Il est ivre mort, dit Chicot en achevant de rouler Gorenflot dans sa +robe et en ramenant son capuchon sur sa tête. + +--A la bonne heure, grommela le moine, le sacristain a fermé la porte +du choeur, et le vent ne vient plus. + +--Réveille-toi maintenant si tu veux, dit Chicot, cela m'est bien +égal. + +--Le Seigneur a entendu ma prière, murmura le moine, et l'aquilon +qu'il avait envoyé pour geler les vignes s'est changé en doux zéphyr. + +--_Amen!_ dit Chicot. + +Et, se faisant un oreiller des serviettes et un drap de la nappe, +après avoir le plus vraisemblablement possible disposé les bouteilles +vides et les assiettes salies, il s'endormit côte à côte avec son +compagnon. + +Le grand jour qui lui donnait sur les yeux, et la voix aigre de l'hôte +grondant ses marmitons, qui retentissait dans la cuisine, réussirent à +percer l'épaisse vapeur qui assoupissait les idées de Gorenflot. + +Il se souleva, et parvint, à l'aide de ses deux mains, à s'établir sur +la partie que la nature prévoyante a donnée à l'homme pour être son +principal centre de gravité. + +Cet effort accompli, non sans difficulté. Gorenflot se mit à +considérer le pêle-mêle significatif de la vaisselle; puis Chicot, +qui, disposé, grâce à la circonflexion gracieuse de l'un de ses bras, +de manière à tout voir, ne perdait pas un seul mouvement du moine, +Chicot faisait semblant de ronfler, et cela avec un naturel qui +faisait honneur à ce fameux talent d'imitation dont nous avons déjà +parlé. + +--Grand jour! s'écria le moine; corbleu! grand jour! il paraît que +j'ai passé la nuit ici. + +Puis, rassemblant ses idées: + +--Et l'abbaye! dit-il; oh! oh! + +Il se mit à resserrer le cordon de sa robe, soin que Chicot n'avait +pas cru devoir prendre. + +--C'est égal, dit-il, j'ai fait un étrange rêve: il me semblait être +mort et enveloppé dans un linceul taché de sang. + +Gorenflot ne se trompait pas tout à fait; il avait pris, en se +réveillant à moitié, la nappe qui l'enveloppait pour un linceul, et +les taches de vin pour des gouttes de sang. + +--Heureusement que c'était un rêve, dit Gorenflot en regardant de +nouveau autour de lui. + +Dans cet examen, ses yeux s'arrêtèrent sur Chicot, qui, sentant que le +moine le regardait, ronfla de double force. + +--Que c'est beau, un ivrogne! dit Gorenflot contemplant Chicot avec +admiration. + +--Est-il heureux, ajouta-t-il, de dormir ainsi! Ah! c'est qu'il n'est +pas dans ma position, lui. + +Et il poussa un soupir qui monta à l'unisson du ronflement de Chicot, +de sorte que le soupir eût probablement réveillé le Gascon, si le +Gascon eût dormi véritablement. + +--Si je le réveillais pour lui demander avis? il est homme de bon +conseil. + +Chicot tripla la dose, et le ronflement, qui avait atteint le diapason +de l'orgue, passa à l'imitation du tonnerre. + +--Non, reprit Gorenflot, cela lui donnerait trop d'avantages sur moi. +Je trouverai bien un bon mensonge sans lui. + +Mais, quel que soit ce mensonge, continua le moine, j'aurai bien de la +peine à éviter le cachot. Ce n'est pas encore précisément le cachot, +c'est le pain et l'eau qui en sont la conséquence. Si j'avais du moins +quelque argent pour séduire le frère geôlier! + +Ce qu'entendant Chicot, il tira subtilement de sa poche une bourse +assez ronde qu'il cacha sous son ventre. + +Ce n'était pas une précaution inutile; plus contrit que jamais, +Gorenflot s'approcha de son ami et murmura ces paroles mélancoliques: + +--S'il était éveillé, il ne me refuserait pas un écu; mais son sommeil +m'est sacré... et je vais le prendre. + +A ces mots, frère Gorenflot, qui, après être demeuré un certain temps +assis, venait de s'agenouiller, se pencha à son tour vers Chicot et +fouilla délicatement dans la poche du dormeur. + +Chicot ne jugea point à propos, malgré l'exemple donné par son +compagnon, de faire appel à son démon familier, et le laissa fouiller +à son aise dans l'une et l'autre poche de son pourpoint. + +--C'est singulier, dit le moine, rien dans les poches. Ah! dans le +chapeau peut-être. + +Tandis que le moine se mettait en quête, Chicot vidait sa bourse dans +sa main, et la remettait vide et plate dans la poche de son +haut-de-chausses. + +--Rien dans le chapeau, dit le moine, cela m'étonne. Mon ami Chicot, +qui est un fou plein de raison, ne sort cependant jamais sans argent. +Ah! vieux Gaulois, ajouta-t-il avec un sourire qui fendait sa bouche +jusqu'aux oreilles, j'oubliais tes braies. + +Et, glissant sa main dans les chausses de Chicot, il en retira la +bourse vide. + +--Jésus! murmura-t-il, et l'écot, qui le payera? + +Cette pensée produisit sur le moine une profonde impression, car il se +mit aussitôt sur ses jambes, et, d'un pas encore un peu aviné, mais +cependant rapide, il se dirigea vers la porte, traversa la cuisine +sans lier conversation avec l'hôte, malgré les avances que celui-ci +lui faisait, et s'enfuit. + +Alors Chicot remit son argent dans sa bourse, sa bourse dans sa poche, +et, s'accoudant contre la fenêtre, que mordait déjà un rayon de +soleil, il oublia Gorenflot dans une méditation profonde. + +Cependant le frère quêteur, sa besace sur l'épaule, poursuivait son +chemin avec une mine composée qui pouvait paraître aux passants du +recueillement, et qui n'était que de la préoccupation, car Gorenflot +cherchait un de ces magnifiques mensonges de moine en goguette ou de +soldat attardé, mensonge dont le fond est toujours le même, tandis que +la trame se brode capricieusement selon l'imagination du menteur. + +Du plus loin que frère Gorenflot aperçut les portes du couvent, elles +lui parurent plus sombres encore que de coutume, et il tira de fâcheux +indices de la présence de plusieurs moines conversant sur le seuil et +regardant tour à tour avec inquiétude vers les quatre points +cardinaux. + +Mais, à peine eut-il débouché de la rue Saint-Jacques, qu'un grand +mouvement opéré par les frères au moment même où ils l'aperçurent lui +donna une des plus horribles frayeurs qu'il eût éprouvées de sa vie. + +--C'est de moi qu'ils parlent, dit-il; ils me désignent, ils +m'attendent; on m'a cherché cette nuit; mon absence a fait scandale; +je suis perdu! + +Et la tête lui tourna; une folle idée de fuir lui vint à l'esprit; +mais plusieurs religieux venaient déjà à sa rencontre; on le +poursuivrait indubitablement. Frère Gorenflot se rendait justice, il +n'était pas taillé pour la course; il serait rejoint, garrotté, traîné +au couvent; il préféra la résignation. + +Il s'avança donc, l'oreille basse, vers ses compagnons, qui semblaient +hésiter à venir lui parler. + +--Hélas! dit Gorenflot, ils font semblant de ne plus me connaître, je +suis une pierre d'achoppement. + +Enfin l'un d'eux se hasarda, et, allant à Gorenflot: + +--Pauvre cher frère! dit-il. + +Gorenflot poussa un soupir et leva les yeux au ciel. + +--Vous savez que le prieur vous attend, dit un autre. + +--Ah! mon Dieu! + +--Oh! mon Dieu, oui, ajouta un troisième, il a dit qu'aussitôt rentré +au couvent on vous conduisît près de lui. + +--Voilà ce que je craignais, dit Gorenflot. Et, plus mort que vif, il +entra dans le couvent, dont la porte se referma sur lui. + +--Ah! c'est vous! s'écria le frère portier, venez vite, vite, le +révérend prieur Joseph Foulon vous demande. + +Et le frère portier, prenant Gorenflot par la main, le conduisit ou +plutôt le traîna jusque dans la chambre du prieur. + +Là aussi les portes se refermèrent. + +Gorenflot baissa les yeux, craignant de rencontrer le regard courroucé +de l'abbé; il se sentait seul, abandonné de tout le monde, en +tête-tête avec un supérieur qui devait être irrité, et irrité +justement. + +--Ah! c'est vous enfin! dit l'abbé. + +--Mon révérend... balbutia le moine. + +--Que d'inquiétudes vous nous avez données! dit le prieur. + +--C'est trop de bontés, mon père, reprit Gorenflot, qui ne comprenait +rien à ce ton indulgent auquel il ne s'attendait pas. + +--Vous avez craint de rentrer après la scène de cette nuit, n'est-ce +pas? + +--J'avoue que je n'ai point osé rentrer, dit le moine, dont le front +distillait une sueur glacée. + +--Ah! cher frère, cher frère, dit l'abbé, c'est bien jeune et bien +imprudent ce que vous avez fait là. + +--Laissez-moi vous expliquer, mon père.... + +--Et qu'avez-vous besoin de m'expliquer? Votre sortie.... + +--Je n'ai pas besoin de vous expliquer, dit Gorenflot, tant mieux, car +j'étais embarrassé de le faire. + +--Je le comprends à merveille. Un moment d'exaltation, l'enthousiasme +vous a entraîné; l'exaltation est une vertu sainte; l'enthousiasme est +un sentiment sacré; mais les vertus outrées deviennent presque vices, +les sentiments les plus honorables, exagérés, sont répréhensibles. + +--Pardon, mon père, dit Gorenflot; mais, si vous comprenez, je ne +comprends pas bien, moi. De quelle sortie parlez-vous? + +--De celle que vous avez faite cette nuit. + +--Hors du couvent? demanda timidement le moine. + +--Non pas, dans le couvent. + +--J'ai fait une sortie dans le couvent, moi? + +--Oui, vous. + +Gorenflot se gratta le bout du nez. Il commençait à comprendre qu'il +jouait aux propos interrompus. + +--Je suis aussi bon catholique que vous; mais cependant votre audace +m'a épouvanté. + +--Mon audace! dit Gorenflot, j'ai donc été bien audacieux? + +--Plus qu'audacieux, mon fils; vous avez été téméraire. + +--Hélas! il faut pardonner aux écarts d'un tempérament encore mal +assoupli; je me corrigerai, mon père. + +--Oui, mais, en attendant, je ne puis m'empêcher de craindre pour vous +et pour nous les conséquences de cet éclat. Si la chose s'était passée +entre nous, ce ne serait rien. + +--Comment! dit Gorenflot, la chose est sue dans le monde? + +--Sans doute, vous saviez bien qu'il y avait là plus de cent laïques +qui n'ont pas perdu un mot de votre discours. + +--De mon discours? fit Gorenflot de plus en plus étonné. + +--J'avoue qu'il était beau, j'avoue que les applaudissements ont dû +vous enivrer, que l'assentiment unanime a pu vous monter la tête; +mais, que cela en arrive au point de proposer une procession dans les +rues de Paris, au point d'offrir de revêtir une cuirasse et de faire +appel aux bons catholiques, le casque en tête et la pertuisane sur +l'épaule, vous en conviendrez, c'est trop fort. + +Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes +les expressions de l'étonnement. + +--Maintenant, continua le prieur, il y a un moyen de tout concilier. +Cette sève religieuse qui bout,dans votre coeur généreux vous ferait +tort à Paris, où il y a tant d'yeux méchants qui vous épient. Je +désire que vous alliez la dépenser.... + +--Où cela, mon père? demanda Gorenflot, convaincu qu'il allait faire +un tour de cachot. + +--En province. + +--Un exil? s'écria Gorenflot. + +--En restant ici, il pourrait vous arriver bien pis, très-cher frère. + +--Et que peut-il donc m'arriver? + +--Un procès criminel, qui amènerait, selon toute probabilité, la +prison éternelle, sinon la mort. + +Gorenflot pâlit affreusement; il ne pouvait comprendre comment il +avait encouru la prison perpétuelle et même la peine de mort pour +s'être grisé dans un cabaret et avoir passé une nuit hors de son +couvent. + +--Tandis qu'en vous soumettant à cet exil momentané, mon très-cher +frère, non-seulement vous échappez au danger, mais encore vous plantez +le drapeau de la foi en province; ce que vous avez fait et dit cette +nuit, dangereux et même impossible sous les yeux du roi et de ses +mignons maudits, devient en province plus facile à exécuter. Partez +donc au plus vite, frère Gorenflot; peut-être même est-il déjà trop +tard, et les archers ont-ils reçu l'ordre de vous arrêter. + +--Ouais! mon révérend père, que dites-vous là? balbutia le moine en +roulant des yeux épouvantés; car, à mesure que le prieur, dont il +avait d'abord admiré la mansuétude, parlait, il s'étonnait des +proportions que prenait un péché, à tout prendre, très-véniel.--Les +archers, dites-vous, et qu'ai-je affaire aux archers, moi? + +--Vous n'avez point affaire à eux; mais ils pourraient bien avoir +affaire à vous. + +--Mais on m'a donc dénoncé? dit frère Gorenflot. + +--Je le parierais. Partez donc, partez. + +--Partir! mon révérend, dit Gorenflot atterré. C'est bien aisé à dire; +mais comment vivrai-je quand je serai parti? + +--Eh! rien de plus facile. Vous êtes le frère quêteur du couvent; +voilà vos moyens d'existence. De votre quête vous avez nourri les +autres jusqu'à présent; de votre quête vous vous nourrirez. Et puis, +soyez tranquille, mon Dieu! le système que vous avez développé vous +fera assez de partisans en province pour que j'aie la certitude que +vous ne manquerez de rien. Mais, allez, pour Dieu! allez, et surtout +ne revenez pas que l'on ne vous prévienne. + +Et le prieur, après avoir tendrement embrassé frère Gorenflot, le +poussa doucement, mais avec une persistance qui fut couronnée de +succès, à la porte de sa cellule. + +Là, toute la communauté était réunie, attendant frère Gorenflot. + +A peine parut-il, que chacun s'élança vers lui, et que chacun voulut +lui toucher les mains, le cou, les habits. Il y en avait dont la +vénération allait jusqu'à baiser le bas de sa robe. + +--Adieu, disait l'un en le pressant sur son coeur; adieu, vous êtes un +saint homme, ne m'oubliez point dans vos prières. + +--Bah! se dit Gorenflot, un saint homme, moi? tiens! + +--Adieu! dit un autre en lui serrant la main, brave champion de la +foi, adieu! Godefroy de Bouillon était bien peu de chose auprès de +vous. + +--Adieu! martyr, lui dit un troisième en baisant le bout de son +cordon; l'aveuglement habite encore parmi nous; mais l'heure de la +lumière arrivera. + +Et Gorenflot se trouva ainsi, de bras en bras, de baisers en baisers, +et d'épithètes en épithètes, porté jusqu'à la porte de la rue, qui se +referma derrière lui dès qu'il l'eut franchie. + +Gorenflot regarda cette porte avec une expression que rien ne saurait +rendre, et finit par sortir de Paris à reculons, comme si l'ange +exterminateur lui eût montré la pointe de son épée flamboyante. + +Le seul mot qui lui échappa en arrivant à la porte fut celui-ci: + +--Le diable m'emporte! ils sont tous fous; ou, s'ils ne le sont pas; +miséricorde, mon Dieu! c'est moi qui le suis. + + + + +CHAPITRE II + +COMMENT FRÈRE GORENFLOT DEMEURA CONVAINCU QU'IL ÉTAIT SOMNAMBULE, ET +DÉPLORA AMÈREMENT CETTE INFIRMITÉ. + + +Jusqu'au jour néfaste où nous sommes arrivés, jour où tombait sur le +pauvre moine cette persécution inattendue, frère Gorenflot avait mené +la vie contemplative, c'est-à-dire que, sortant de bon matin quand il +voulait prendre le frais, tard quand il recherchait le soleil, +confiant en Dieu et dans la cuisine de l'abbaye, il n'avait jamais +pensé à se procurer que les extra fort mondains, et assez rares au +reste, de la Corne d'Abondance; ces extra étaient soumis aux caprices +des fidèles, et ne pouvaient se prélever que sur les aumônes en +argent, auxquelles frère Gorenflot faisait faire, en passant rue Saint +Jacques, une halte; après cette halte, ces aumônes rentraient au +couvent, diminuées de la somme que frère Gorenflot avait laissée en +route. Il y avait bien encore Chicot, son ami, lequel aimait les bons +repas et les bons convives. Mais Chicot était très-fantasque dans sa +vie. Le moine le voyait parfois trois ou quatre jours de suite, puis +il était quinze jours, un mois, six semaines sans reparaître, soit +qu'il restât enfermé avec le roi, soit qu'il l'accompagnât dans +quelque pèlerinage, soit enfin qu'il exécutât pour son propre compte +un voyage d'affaires ou de fantaisie. Gorenflot était donc un de ces +moines pour qui, comme pour certains soldats enfants de troupe, le +monde commençait au supérieur de la maison, c'est-à-dire au colonel du +couvent, et finissait à la marmite vide. Aussi ce soldat de l'Église, +cet enfant de froc, si l'on nous permet de lui appliquer l'expression +pittoresque que nous employions tout à l'heure à l'égard des +défenseurs de la patrie, ne s'était-il jamais figuré qu'un jour il lui +fallût laborieusement se mettre en route et chercher les aventures. + +Encore s'il eût eu de l'argent! mais la réponse du prieur à sa demande +avait été simple et sans ornement apostolique, comme un fragment de +saint Luc. + +--Cherche, et tu trouveras. + +Gorenflot, en songeant qu'il allait être obligé de chercher au loin, +se sentait las avant de commencer. + +Cependant le principal était de se soustraire d'abord au danger qui le +menaçait, danger inconnu, mais pressant, d'après ce qui avait paru +ressortir du moins des paroles du prieur. Le pauvre moine n'était pas +de ceux qui peuvent déguiser leur physique et échapper aux +investigations par quelque habile métamorphose; il résolut donc de +gagner au large d'abord, et, dans cette résolution, franchit d'un pas +assez rapide la porte Bordelle, dépassa prudemment, et en se faisant +le plus mince possible, la guérite des veilleurs de nuit et le poste +des Suisses, dans la crainte que ces archers, dont l'abbé de +Sainte-Geneviève lui avait fait fête, ne fussent des réalités trop +saisissantes. + +Mais, une fois en plein air, une fois en rase campagne, lorsqu'il fut +à cinq cents pas de la porte de la ville; lorsqu'il vit, sur le revers +du fossé, disposée en manière de fauteuil, cette première herbe du +printemps qui s'efforce de percer la terre déjà verdoyante; lorsqu'il +vit le soleil joyeux à l'horizon, la solitude à droite et à gauche, la +ville murmurante derrière lui, il s'assit sur le talus de la route, +emboîta son double menton dans sa large et grasse main, se gratta de +l'index le bout carré d'un nez de dogue, et commença une rêverie +accompagnée de gémissements. + +Sauf la cythare qui lui manquait, frère Gorenflot ne ressemblait pas +mal à l'un de ces Hébreux qui, suspendant leur harpe au saule, +fournissaient, au temps de la désolation de Jérusalem, le texte du +fameux verset: _Super flumina Babylonis_, et le sujet d'une myriade de +tableaux mélancoliques. + +Gorenflot gémissait d'autant plus, que neuf heures approchaient, heure +à laquelle on dînait au couvent, car les moines, en arrière de la +civilisation, comme il convient à des gens détachés du monde, +suivaient encore, en l'an de grâce 1578, les pratiques du bon roi +Charles V, lequel dînait à huit heures du matin, après sa messe. + +Autant vaudrait compter les grains de sable soulevés par le vent au +bord de la mer pendant un jour de tempête que d'énumérer les idées +contradictoires qui vinrent, l'une après l'autre, éclore dans le +cerveau de Gorenflot à jeun. + +La première idée, celle dont il eut le plus de peine à se débarrasser, +nous devons le dire, fut de rentrer dans Paris, d'aller droit au +couvent, de déclarer à l'abbé que bien décidément il préférait le +cachot à l'exil, de consentir même, s'il le fallait, à subir la +discipline, le fouet, le double fouet et l'_in pace_, pourvu que l'on +jurât sur l'honneur de s'occuper de ses repas, qu'il consentirait même +à réduire à cinq par jour. + +A cette idée, si tenace, qu'elle laboura pendant plus d'un grand quart +d'heure le cerveau du pauvre moine, en succéda une autre un peu plus +raisonnable: c'était d'aller droit à la Corne d'Abondance, d'y mander +Chicot, si toutefois il ne le retrouvait pas endormi encore, de lui +exposer la situation déplorable dans laquelle il se trouvait à la +suite de ses suggestions bachiques, suggestions auxquelles lui, +Gorenflot, avait eu la faiblesse de céder, et d'obtenir de ce généreux +ami une pension alimentaire. + +Ce plan arrêta Gorenflot un autre quart d'heure, car c'était un esprit +judicieux, et l'idée n'était pas sans mérite. + +C'était enfin, autre idée qui ne manquait pas d'une certaine audace, +de tourner autour des murs de la capitale, de rentrer par la porte +Saint-Germain ou par la tour de Nesle, et de continuer clandestinement +ses quêtes dans Paris. Il connaissait les bons endroits, les coins +fertiles, les petites rues où certaines commères, élevant de +succulentes volailles, avaient toujours quelque chapon mort de gras +fondu à jeter dans le sac du quêteur, il voyait, dans le miroir +reconnaissant de ses souvenirs, certaine maison à perron où l'été se +fabriquaient des conserves de tous genres, et cela dans le but +principal, du moins frère Gorenflot aimait à se l'imaginer ainsi, de +jeter au sac du frère quêteur, en échange de sa fraternelle +bénédiction, tantôt un quartier de gelée de coings séchés, tantôt une +douzaine de noix confites, et tantôt une boîte de pommes tapées, dont +l'odeur seule eût fait boire un moribond. Car, il faut le dire, les +idées de frère Gorenflot étaient surtout tournées vers les plaisirs de +la table et les douceurs du repos; de sorte qu'il pensait parfois, non +sans une certaine inquiétude, à ces deux avocats du diable qui, au +jour du jugement dernier, plaideraient contre lui, et qu'on appelait +la Paresse et la Gourmandise. Mais, en attendant, nous devons le dire, +le digne moine suivait, non sans remords peut-être, mais enfin suivait +la pente fleurie qui mène à l'abîme au fond duquel hurlent +incessamment, comme Charybde et Scylla, ces deux péchés mortels. + +Aussi ce dernier plan lui souriait-il; aussi ce genre de vie lui +paraissait-il celui auquel il était naturellement destiné; mais, pour +accomplir ce plan, pour suivre ce genre de vie, il fallait rester dans +Paris, et risquer de rencontrer à chaque pas les archers, les +sergents, les autorités ecclésiastiques, troupeau dangereux pour un +moine vagabond. + +Et puis un autre inconvénient se présentait: le trésorier du couvent +de Sainte-Geneviève était un administrateur trop soigneux pour laisser +Paris sans frère quêteur; Gorenflot courait donc le risque de se +trouver face à face avec un collègue qui aurait sur lui cette +incontestable supériorité d'être dans l'exercice légitime de ses +fonctions. + +Cette idée fit frémir Gorenflot, et certes il y avait bien de quoi. + +Il en était là de ses monologues et de ses appréhensions quand il vit +poindre au loin sous la porte Bordelle un cavalier qui bientôt ébranla +la voûte sous le galop de sa monture. + +Cet homme mit pied à terre près d'une maison située à cent pas à peu +près de l'endroit où était assis Gorenflot; il frappa: on lui ouvrit, +et cheval et cavalier disparurent dans la maison. + +Gorenflot remarqua cette circonstance, parce qu'il avait envié le +bonheur de ce cavalier qui avait un cheval et qui par conséquent +pouvait le vendre. + +Mais, au bout d'un instant, le cavalier, Gorenflot le reconnut à son +manteau, le cavalier, disons-nous, sortit de la maison, et, comme il y +avait un massif d'arbres à quelque distance et devant le massif un +gros tas de pierres, il alla se blottir entre les arbres et ce bastion +d'une nouvelle espèce. + +--Voilà bien certainement quelque guet-apens qui se prépare, murmura +Gorenflot. Si j'étais moins suspect aux archers, j'irais les prévenir, +ou, si j'étais plus brave, je m'y opposerais. + +A ce moment, l'homme qui se tenait en embuscade et dont les yeux ne +quittaient la porte de la ville que pour inspecter les environs avec +une certaine inquiétude, aperçut, dans un des regards rapides qu'il +jetait à droite et à gauche, Gorenflot, toujours assis et tenant +toujours son menton. Cette vue le gêna; il feignit de se promener d'un +air indifférent derrière les moellons. + +--Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille... on dirait que +je connais cela...; mais non, c'est impossible. + +En ce moment, l'inconnu, qui tournait le dos à Gorenflot, s'affaissa +tout à coup comme si les muscles de ses jambes eussent manqué sous +lui. Il venait d'entendre certain bruit de fers de chevaux qui +venaient de la porte de la ville. + +En effet, trois hommes, dont deux semblaient des laquais, trois bonnes +mules et trois gros porte-manteaux venaient lentement de Paris par la +porte Bordelle. Aussitôt qu'il les eut aperçus, l'homme aux moellons +se fit plus petit encore, si c'était possible; et, rampant plutôt +qu'il ne marchait, il gagna le groupe d'arbres, et, choisissant le +plus gros, il se blottit derrière, dans la posture d'un chasseur à +l'affût. + +La cavalcade passa sans le voir, ou du moins sans le remarquer, tandis +qu'au contraire l'homme embusqué semblait la dévorer des yeux. + +--C'est moi qui ai empêché le crime de se commettre, se dit Gorenflot, +et ma présence sur le chemin, juste en ce moment, est une de ces +manifestations de la volonté divine, comme il m'en faudrait une autre +à moi pour me faire déjeuner. + +La cavalcade passée, le guetteur rentra dans la maison. + +--Bon! dit Gorenflot, voilà une circonstance qui va me procurer, ou je +me trompe fort, l'aubaine que je désirais. Homme qui guette n'aime pas +être vu. C'est un secret que je possède, et, ne valût-il que six +deniers, eh bien, je le mettrai à prix. + +Et, sans tarder, Gorenflot se dirigea vers la maison; mais, à mesure +qu'il approchait, il se remémorait la tournure martiale du cavalier, +la longue rapière qui battait ses mollets, et l'oeil terrible avec +lequel il avait regardé passer la cavalcade; puis il se disait: + +--Je crois décidément que j'avais tort et qu'un pareil homme ne se +laisserait point intimider. + +A la porte, Gorenflot était tout à fait convaincu, et ce n'était plus +le nez qu'il se grattait, mais l'oreille. + +Tout à coup, sa figure s'illumina: + +--Une idée, dit-il. + +C'était un tel progrès que l'éveil d'une idée dans le cerveau endormi +du moine, qu'il s'étonna lui-même que cette idée fût venue; mais, on +le disait déjà en ce temps-là, nécessité est mère de l'industrie. + +--Une idée, répéta-t-il, et une idée un peu ingénieuse! Je lui dirai: +«Monsieur, tout homme a ses projets, ses désirs, ses espérances; je +prierai pour vos projets, donnez-moi quelque chose.» Si ses projets +sont mauvais, comme je n'en ai aucun doute, il aura un double besoin +que l'on prie pour lui, et, dans ce but, il me fera quelque aumône. Et +moi, je soumettrai le cas au premier docteur que je rencontrerai. +C'est à savoir si l'on doit prier pour des projets qui vous sont +inconnus, quand on a conçu un mauvais doute sur ces projets. Ce que me +dira le docteur, je le ferai; par conséquent ce ne sera plus moi qui +serai responsable, mais lui; et, si je ne rencontre pas de docteur, eh +bien si je ne rencontre pas de docteur, comme il y a doute, je +m'abstiendrai. En attendant, j'aurai déjeuné avec l'aumône de cet +homme aux mauvaises intentions. + +En conséquence de cette détermination, Gorenflot s'effaça contre les +murs et attendit. + +Cinq minutes après, la porte s'ouvrit, et le cheval et l'homme +apparurent, l'un portant l'autre. + +Gorenflot s'approcha. + +--Monsieur, dit-il, si cinq _Pater_ et cinq _Ave_ pour la réussite de +vos projets peuvent vous être agréables.... + +L'homme tourna la tête du côté de Gorenflot. + +--Gorenflot! s'écria-t-il. + +--Monsieur Chicot! fit le moine tout ébahi. + +--Où diable vas-tu donc comme cela, compère? demanda Chicot. + +--Je n'en sais rien, et vous? + +--C'est différent, moi, je le sais, dit Chicot, je vais droit devant +moi. + +--Bien loin? + +--Jusqu'à ce que je m'arrête. Mais toi, compère, puisque tu ne peux +pas me dire dans quel but tu te trouves ici, je soupçonne une chose. + +--Laquelle? + +--C'est que tu m'espionnais. + +--Jésus Dieu! moi vous espionner, le Seigneur m'en préserve! Je vous +ai vu, voilà tout. + +--Vu, quoi? + +--Guetter le passage des mules. + +--Tu es fou. + +--Cependant, derrière ces pierres, avec vos yeux attentifs.... + +--Écoute, Gorenflot, je veux me faire bâtir une maison hors les murs; +ces moellons sont à moi, et je m'assurais qu'ils étaient de bonne +qualité. + +--Alors c'est différent, dit le moine, qui ne crut pas un mot de ce +que lui répondait Chicot, je me trompais. + +--Mais enfin, toi-même, que fais-tu hors des barrières? + +--Hélas! monsieur Chicot, je suis proscrit, répondit Gorenflot avec un +énorme soupir. + +--Hein? fit Chicot. + +--Proscrit, vous dis-je. + +Et Gorenflot, se drapant dans son froc, redressa sa courte taille et +balança sa tête d'avant en arrière avec le regard impératif de l'homme +à qui une grande catastrophe donne le droit de réclamer la pitié de +ses semblables.--Mes frères me rejettent de leur sein, continua-t-il; +je suis excommunié, anathématisé. + +--Bah! et pourquoi cela? + +--Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine en mettant la main sur son +coeur, vous me croirez si vous voulez, mais, foi de Gorenflot, je n'en +sais rien. + +--Ne serait-ce pas que vous auriez été rencontré cette nuit, courant +le guilledou, compère? + +--Affreuse plaisanterie, dit Gorenflot, vous savez parfaitement bien +ce que j'ai fait depuis hier soir. + +--C'est-à-dire, reprit Chicot, oui, depuis huit heures jusqu'à dix, +mais non depuis dix jusqu'à trois. + +--Comment, depuis dix heures jusqu'à trois? + +--Sans doute, à dix heures vous êtes sorti. + +--Moi! fit Gorenflot en regardant le Gascon avec des yeux dilatés par +la surprise. + +--Si bien sorti, que je vous ai demandé où vous alliez. + +--Où j'allais; vous m'avez demandé cela? + +--Oui! + +--Et que vous ai-je répondu? + +--Vous m'avez répondu que vous alliez prononcer un discours. + +--Il y a du vrai dans tout ceci cependant, murmura Gorenflot ébranlé. + +--Parbleu! c'est si vrai, que vous me l'avez dit en partie, votre +discours; il était fort long. + +--Il était en trois parties, c'est la coupe que recommande Aristote. + +--Il y avait même de terribles choses contre le roi Henri III dans +votre discours. + +--Bah! dit Gorenflot. + +--Si terribles, que je ne serais pas étonné qu'on vous poursuivît +comme fauteur de troubles. + +--Monsieur Chicot, vous m'ouvrez les yeux; avais-je l'air bien éveillé +en vous parlant? + +--Je dois vous dire, compère, que vous me paraissiez fort étrange; +votre regard surtout était d'une fixité qui m'effrayait; on eût dit +que vous étiez éveillé sans l'être, et que vous parliez tout en +dormant. + +--Cependant, dit Gorenflot, je suis sûr de m'être réveillé ce matin à +la Corne d'Abondance, quand le diable y serait. + +--Eh bien, qu'y a-t il d'étonnant à cela? + +--Comment! ce qu'il y a d'étonnant, puisque vous dites que j'en suis +sorti à dix heures, de la Corne d'Abondance! + +--Oui; mais vous y êtes rentré à trois heures du matin, et, comme +preuve, je vous dirai même que vous aviez laissé la porte ouverte, et +que j'ai eu très-froid. + +--Et moi aussi, dit Gorenflot, je me rappelle cela. + +--Vous voyez bien! répliqua Chicot. + +--Si ce que vous me dites est vrai.... + +--Comment! si ce que je vous dis est vrai? compère, c'est la vérité. +Demandez plutôt à maître Bonhomet. + +--A maître Bonhomet? + +--Sans doute; c'est lui qui vous a ouvert la porte. Je dois même dire +que vous étiez gonflé d'orgueil à votre retour, et que je vous ai dit: + +--«Fi donc! compère, l'orgueil ne sied point à l'homme, surtout quand +cet homme est un moine.» + +--Et de quoi étais-je orgueilleux? + +--Du succès qu'avait eu votre discours, des compliments que vous +avaient faits le duc de Guise, le cardinal et M. de Mayenne, que Dieu +conserve, ajouta le Gascon en levant son chapeau. + +--Alors tout m'est expliqué, dit Gorenflot. + +--C'est bien heureux; vous convenez donc que vous avez été à cette +assemblée? comment diable rappelez-vous? Attendez donc! l'assemblée de +la Sainte-Union. C'est cela. + +Gorenflot laissa tomber sa tête sur sa poitrine et poussa un +gémissement. + +--Je suis somnambule, dit-il; il y a longtemps que je m'en doutais. + +--Somnambule, dit Chicot, qu'est-ce que cela signifie? + +--Cela signifie, monsieur Chicot, dit le moine, que chez moi l'esprit +domine la matière à tel point, que, tandis que la matière dort, +l'esprit veille, et qu'alors l'esprit commande à la matière, qui, tout +endormie qu'elle est, est forcée d'obéir. + +--Eh! compère, dit Chicot, cela ressemble fort à quelque magie; si +vous êtes possédé, dites-le-moi franchement; un homme qui marche en +dormant, qui gesticule en dormant, qui fait des discours dans lesquels +il attaque le roi, toujours en dormant, ventre de biche! ce n'est +point naturel, cela; arrière, Belzébuth, _vade retro, Satanas!_ + +Et Chicot fit faire un écart à son cheval. + +--Ainsi, dit Gorenflot, vous aussi vous m'abandonnez, monsieur Chicot. +_Tu quoque, Brute._ Ah! ah! je n'aurais jamais cru cela de votre part. + +Et le moine désespéré essaya de moduler un sanglot. + +Chicot eut pitié de cet immense désespoir, qui n'en paraissait que +plus terrible pour être concentré. + +--Voyons, dit-il, que m'as-tu dit? + +--Quand cela? + +--Tout à l'heure. + +--Hélas! je n'en sais rien, je suis prêt à devenir fou, j'ai la tête +pleine et l'estomac vide; mettez-moi sur la voie, monsieur Chicot. + +--Tu m'as parlé de voyager? + +--C'est vrai, je vous ai dit que le révérend prieur m'avait invité à +voyager. + +--De quel côté? demanda Chicot. + +--Du côté où je voudrai, répondit le moine. + +--Et tu vas? + +--Je n'en sais rien. Gorenflot leva ses deux mains au ciel.--A la +grâce de Dieu! dit-il. Monsieur Chicot, prêtez-moi deux écus pour +m'aider à faire mon voyage. + +--Je fais mieux que cela, dit Chicot. + +--Ah! voyons, que faites-vous? + +--Moi aussi, je vous ai dit que je voyageais. + +--C'est vrai, vous me l'avez dit. + +--Eh bien, je vous emmène. + +Gorenflot regarda le Gascon avec défiance et en homme qui n'ose pas +croire à une pareille faveur. + +--Mais à condition que vous serez bien sage, moyennant quoi je vous +permets d'être très-impie. Acceptez-vous ma proposition? + +--Si je l'accepte! dit le moine; si je l'accepte!... Mais avons-nous +de l'argent pour voyager? + +--Tenez, dit Chicot en tirant une longue bourse gracieusement arrondie +à partir du col. + +Gorenflot fit un bond de joie. + +--Combien? demanda-t-il. + +--Cent cinquante pistoles. + +--Et où allons-nous? + +--Tu le verras, compère. + +--Quand déjeunons nous? + +--Tout de suite. + +--Mais sur quoi monterai-je? demanda Gorenflot avec inquiétude. + +--Pas sur mon cheval, corboeuf! tu le tuerais. + +--Alors, fit Gorenflot désappointé, comment faire? + +--Rien de plus simple; tu as un ventre comme Silène, tu es ivrogne +comme lui. Eh bien, pour que la ressemblance soit parfaite, je +t'achèterai un âne. + +--Vous êtes mon roi, monsieur Chicot; vous êtes mon soleil. Prenez +l'âne un peu fort; vous êtes mon dieu. Maintenant, où déjeunons-nous? + +--Ici, morbleu! ici même. Regarde au-dessus de cette porte, et lis, si +tu sais lire. + +En effet, on était arrivé devant une espèce d'auberge. Gorenflot +suivit la direction indiquée par le doigt de Chicot et lut: + +«Ici, jambons, oeufs, pâtés d'anguilles et vin blanc.» + +Il serait difficile de dire la révolution qui se fit sur le visage de +Gorenflot à cette vue: sa figure s'épanouit, ses yeux +s'écarquillèrent, sa bouche se fendit pour montrer une double rangée +de dents blanches et affamées. Enfin il leva ses deux bras en l'air en +signe de joyeux remercîment, et, balançant son énorme corps avec une +sorte de cadence, il chanta la chanson suivante, à laquelle son +ravissement pouvait seul servir d'excuse: + + Quand l'ânon est deslâché, + Quand le vin est débouché, + L'un redresse son oreille, + L'autre sort de la bouteille. + Mais rien n'est si éventé + Que le moine en pleine treille, + Mais rien n'est si desbasté + Que le moine en liberté. + +--Bien dit, s'écria Chicot, et, pour ne pas perdre de temps, +mettez-vous à table, mon cher frère; moi, je vais vous faire servir et +chercher un âne. + + + + +CHAPITRE III + +COMMENT FRÈRE GORENFLOT VOYAGEA SUR UN ÂNE NOMMÉ PANURGE, ET APPRIT +DANS SON VOYAGE BEAUCOUP DE CHOSES QU'IL NE SAVAIT PAS. + + +Ce qui rendait Chicot si indifférent du soin de son propre estomac, +pour lequel, tout fou qu'il était ou qu'il se vantait d'être, il avait +d'ordinaire autant de condescendance que pouvait en avoir un moine, +c'est qu'avant de quitter l'hôtel de la Corne d'Abondance il avait +copieusement déjeuné. + +Puis les grandes passions nourrissent, à ce qu'on dit, et Chicot, dans +ce moment même, avait une grande passion. + +Il installa donc frère Gorenflot à une table de la petite maison, et +on lui passa par une sorte de tour du jambon, des oeufs et du vin, +qu'il se mit à expédier avec sa célérité et sa continuité ordinaires. + +Cependant Chicot était allé dans le voisinage s'enquérir de l'âne +demandé par son compagnon; il trouva chez des paysans de Sceaux, entre +un boeuf et un cheval, cet âne pacifique, objet des voeux de +Gorenflot: il avait quatre ans, tirait sur le brun et soutenait un +corps assez dodu sur quatre jambes effilées comme des fuseaux. En ce +temps, un pareil âne coûtait vingt livres; Chicot en donna vingt-deux +et fut béni pour sa magnificence. + +Lorsque Chicot revint avec sa conquête, et qu'il entra avec elle dans +la chambre même où dînait Gorenflot, Gorenflot, qui venait d'absorber +la moitié d'un pâté d'anguilles et de vider sa troisième bouteille, +Gorenflot, enthousiasmé de la vue de sa monture et d'ailleurs disposé +par les fumées d'un vin généreux à tous les sentiments tendres, +Gorenflot sauta au cou de son âne, et, après l'avoir embrassé sur +l'une et l'autre mâchoire, il introduisit entre les deux une longue +croûte de pain, qui fit braire d'aise celui-ci. + +--Oh! oh! dit Gorenflot, voilà un animal qui a une belle voix, nous +chanterons quelquefois ensemble. Merci, ami Chicot, merci. + +Et il baptisa incontinent son âne du nom de Panurge. + +Chicot jeta un coup d'oeil sur la table et vit que, sans tyrannie +aucune, il pouvait exiger de son compagnon qu'il restât de son dîner +où il en était. + +Il se mit donc à dire de cette voix à laquelle Gorenflot ne savait +point résister: + +--Allons, en route, compère, en route. A Melun nous goûterons. + +Le ton de voix de Chicot était si impératif, et Chicot, au milieu de +ce commandement un peu dur, avait su glisser une si douce promesse, +qu'au lieu de faire aucune observation Gorenflot répéta: + +--A Melun! à Melun! + +Et, sans plus tarder, Gorenflot, à l'aide d'une chaise, se hissa sur +son âne vêtu d'un simple coussin de cuir, d'où pendaient deux lanières +en guise d'étriers. Le moine passa ses sandales dans les deux +lanières, prit la longe de l'âne dans sa main droite, appuya son poing +gauche sur la hanche, et sortit de l'hôtel, majestueux comme le dieu +auquel Chicot avait avec quelque raison prétendu qu'il ressemblait. + +Quant à Chicot, il enfourcha son cheval avec l'aplomb d'un cavalier +consommé, et les deux cavaliers prirent incontinent la route de Melun +au petit trot de leurs montures. + +On fit de la sorte quatre lieues tout d'une traite, puis on s'arrêta +un instant. Le moine profita d'un beau soleil pour s'étendre sur +l'herbe et dormir. Chicot, de son côté, fit un calcul d'étapes d'après +lequel il reconnut que, pour faire cent vingt lieues, à dix lieues par +jour, il mettrait douze jours. + +Panurge brouta du bout des lèvres une touffe de chardons. + +Dix lieues était raisonnablement tout ce qu'on pouvait exiger des +forces combinées d'un âne et d'un moine. + +Chicot secoua la tête. + +--Ce n'est pas possible, murmura-t-il en regardant Gorenflot, qui +dormait sur le revers de ce fossé ni plus ni moins que sur le plus +doux édredon; ce n'est pas possible, il faut, s'il veut me suivre, que +le frocard fasse au moins quinze lieues par jour. + +Comme on le voit, frère Gorenflot était depuis quelque temps destiné +aux cauchemars. + +Chicot le poussa du coude afin de le réveiller, et, quand il serait +réveillé, de lui communiquer son observation. + +Gorenflot ouvrit les yeux. + +--Est-ce que nous sommes à Melun? dit-il, j'ai faim. + +--Non, compère, dit Chicot, pas encore, et voilà justement pourquoi je +vous éveille; c'est qu'il est urgent d'y arriver. Nous allons trop +doucement, ventre de biche! nous allons trop doucement. + +--Eh! cela vous fâche-t-il, cher monsieur Chicot, de marcher +doucement? la route de la vie va en montant, puisqu'elle aboutit au +ciel, et c'est très-fatigant de monter; d'ailleurs, qui nous presse? +Plus de temps nous mettrons à faire la route, plus de temps nous +demeurerons ensemble. Est-ce que je ne voyage pas, moi, pour la +propagation de la foi, et vous pour votre plaisir? Eh bien, moins vite +nous irons, mieux la foi sera propagée; moins vite nous irons, mieux +vous vous amuserez. Par exemple, mon avis serait de demeurer quelques +jours à Melun; on y mange, à ce que l'on assure, d'excellents pâtés +d'anguilles, et je voudrais faire une comparaison consciencieuse et +raisonnée entre le pâté d'anguilles de Melun et celui des autres pays. +Que dites-vous de cela, monsieur Chicot? + +--Je dis, reprit le Gascon, que mon avis, au contraire, est d'aller le +plus vite possible; de ne pas goûter à Melun, et de souper seulement à +Montereau, pour regagner le temps perdu. + +Gorenflot regarda son compagnon de voyage en homme qui ne comprend +pas. + +--Allons! en route, en route! dit Chicot. + +Le moine, qui était couché tout de son long, les mains croisées sous +sa tête, se contenta de s'asseoir sur son derrière en poussant un +gémissement. + +--Ensuite, continua Chicot, si vous voulez rester en arrière et +voyager à votre guise, compère, vous en êtes le maître. + +--Non pas, dit Gorenflot, effrayé de cet isolement auquel il venait +d'échapper comme par miracle, non pas. Je vous suis, monsieur Chicot, +je vous aime trop pour vous quitter. + +--Alors, en selle, compère, en selle! + +Gorenflot tira son âne contre une borne, et parvint à s'établir +dessus, cette fois, non plus à califourchon, mais de côté, à la +manière des femmes: il prétendait que cela lui était plus commode pour +causer. Le fait est que le moine avait prévu un redoublement de +vitesse dans la marche de sa monture, et que, disposé ainsi, il avait +deux points d'appui: la crinière et la queue. + +Chicot prit le grand trot: l'âne suivit en brayant. + +Les premiers moments furent terribles pour Gorenflot; heureusement la +partie sur laquelle il reposait avait une telle surface, qu'il lui +était moins difficile qu'à un autre de maintenir son centre de +gravité. + +De temps en temps Chicot se haussait sur ses étriers, explorait la +route, et, ne voyant pas à l'horizon ce qu'il cherchait, redoublait de +vitesse. + +Gorenflot laissa passer ces premiers signes d'investigation et +d'impatience sans en demander la cause, préoccupé qu'il était de +demeurer sur sa monture. Mais, quand peu à peu il se fut remis, quand +il eut appris à respirer sa brassée, comme disent les nageurs, et +quand il eut remarqué que Chicot continuait le même jeu: + +--Eh! dit-il, que cherchez-vous donc? cher monsieur Chicot. + +--Rien, répliqua celui-ci. Je regarde où nous allons. + +--Mais nous allons à Melun, ce me semble; vous l'avez dit vous-même, +vous aviez même ajouté d'abord.... + +--Nous n'allons pas, compère, nous n'allons pas, dit Chicot en piquant +son cheval. + +--Comment! nous n'allons pas! s'écria le moine; mais nous ne quittons +pas le trot! + +--Au galop! au galop! dit le Gascon en faisant prendre cette allure à +son cheval. + +Panurge, entraîné par l'exemple, prit le galop, mais avec une rage mal +déguisée, qui ne promettait rien de bon à son cavalier. + +Les suffocations de Gorenflot redoublèrent. + +--Dites donc, dites donc, monsieur Chicot, s'écria-t-il aussitôt qu'il +put parler, vous appelez cela un voyage d'agrément; mais je ne m'amuse +pas du tout, moi. + +--En avant! en avant! répondit Chicot. + +--Mais la côte est dure. + +--Les bons cavaliers ne galopent qu'en montant. + +--Oui, mais moi, je n'ai pas la prétention d'être un bon cavalier. + +--Alors, restez en arrière. + +--Non pas, ventrebleu! s'écria Gorenflot, pour rien au monde. + +--Eh bien, alors, comme je vous le disais, en avant! en avant! + +Et Chicot imprima à son cheval un degré de rapidité de plus. + +--Voilà Panurge qui râle, cria Gorenflot, voilà Panurge qui s'arrête. + +--Alors, adieu, compère, fit Chicot. + +Gorenflot eut un instant envie de répondre de la même façon; mais il +se rappela que ce cheval qu'il maudissait au fond du coeur et qui +portait un homme si fantasque portait aussi la bourse qui était dans +la poche de cet homme. Il se résigna donc, et, battant avec ses +sandales les flancs de l'âne en fureur, il le força de reprendre le +galop. + +--Je tuerai mon pauvre Panurge, s'écria lamentablement le moine pour +porter un coup décisif à l'intérêt de Chicot, puisqu'il ne paraissait +avoir aucune influence sur sa sensibilité. Je le tuerai, bien sûr. + +--Eh bien, tuez-le, compère, tuez-le, répondit Chicot, sans que cette +observation, si importante que la jugeait Gorenflot, lui fît en aucune +façon ralentir sa marche; tuez-le, nous achèterons une mule. + +Comme s'il eût compris ces paroles menaçantes, l'âne quitta le milieu +de la route, et vola dans un petit chemin latéral bien sec, où +Gorenflot ne se fût point hasardé à marcher à pied. + +--A moi, criait le moine, à moi, je vais rouler dans la rivière. + +--Il n'y a aucun danger, dit Chicot: si vous tombez dans la rivière, +je vous garantis que vous nagerez tout seul. + +--Oh! murmura Gorenflot, j'en mourrai, c'est sûr. Et quand on pense +que tout cela m'arrive parce que je suis somnambule! + +Et le moine leva au ciel un regard qui voulait dire: + +--Seigneur! Seigneur! quel crime ai-je donc commis pour que vous +m'affligiez de cette infirmité? + +Tout à coup Chicot, arrivé au sommet de la montée, arrêta son cheval +d'un temps si court et si saccadé, que l'animal, surpris, plia sur ses +jarrets de derrière au point que sa croupe toucha presque le sol. + +Gorenflot, moins bon cavalier que Chicot, et qui, d'ailleurs, au lieu +de bride, n'avait qu'une longe, Gorenflot, disons-nous, continua son +chemin. + +--Arrête, corboeuf! arrête, cria Chicot. + +Mais l'âne s'était fait à l'idée de galoper, et l'idée d'un âne est +chose tenace. + +--Arrêteras-tu? cria Chicot, ou, foi de gentilhomme, je t'envoie une +balle de pistolet. + +--Quel diable d'homme est-ce là! se dit Gorenflot, et par quel animal +a-t-il été mordu? + +Puis, comme la voix de Chicot retentissait de plus en plus terrible, +et que le moine croyait déjà entendre siffler la balle dont il était +menacé, il exécuta une manoeuvre pour laquelle la manière dont il +était placé lui donnait la plus grande facilité, ce fut de se laisser +glisser de sa monture à terre. + +--Voilà! dit-il en se laissant bravement tomber sur son derrière et en +se cramponnant des deux mains à la longe de son âne, qui lui fit faire +quelques pas ainsi, mais qui finit enfin par s'arrêter. + +Alors Gorenflot chercha Chicot pour recueillir sur son visage les +marques de satisfaction qui ne pouvaient manquer de s'y peindre, à la +vue d'une manoeuvre si habilement exécutée. + +Chicot était caché derrière une roche, et continuait de là ses signaux +et ses menaces. + +Cette précaution fit comprendre au moine qu'il y avait quelque chose +sous jeu. Il regarda en avant et aperçut à cinq cents pas sur la route +trois hommes qui cheminaient tranquillement sur leurs mules. Au +premier coup d'oeil, il reconnut les voyageurs qui étaient sortis le +matin de Paris par la porte Bordelle, et que Chicot, à l'affût +derrière son arbre, avait si ardemment suivis des yeux. + +Chicot attendit dans la même posture que les trois voyageurs fussent +hors de vue; puis, alors seulement, il rejoignit son compagnon, qui +était resté assis à la même place où il était tombé, tenant toujours +la longe de Panurge entre les mains. + +--Ah çà! dit Gorenflot, qui commençait à perdre patience, +expliquez-moi un peu, cher monsieur Chicot, le commerce que nous +faisons: tout à l'heure il fallait courir ventre à terre, maintenant +il faut demeurer court à l'endroit où nous sommes. + +--Mon bon ami, dit Chicot, je voulais savoir si votre âne était de +bonne race et si je n'avais pas été volé en le payant vingt-deux +livres; maintenant l'expérience est faite, et je suis on ne peut plus +satisfait. + +Le moine ne fut pas dupe, comme on le comprend bien, d'une pareille +réponse, et il se préparait à le faire voir à son compagnon, lorsque +sa paresse naturelle l'emporta, lui soufflant à l'oreille de n'entrer +dans aucune discussion. + +Il se contenta donc de répondre, sans même cacher sa mauvaise humeur: + +--N'importe, je suis fort las, et j'ai très-faim. + +--Eh bien, qu'à cela ne tienne, reprit Chicot en frappant +gaillardement sur l'épaule du frocard, moi aussi je suis las, moi +aussi j'ai faim, et à la première hôtellerie que nous trouverons sur +notre.... + +--Eh bien, demanda Gorenflot, qui avait peine à croire au retour +qu'annonçaient les premières paroles du Gascon. + +--Eh bien, dit celui-ci, nous commanderons une grillade de porc, un ou +deux poulets fricassés et un broc du meilleur vin de la cave. + +--Vraiment! reprit Gorenflot; est-ce bien sûr, cette fois? voyons. + +--Je vous le promets, compère. + +--Eh bien! alors, dit le moine en se relevant, mettons-nous sans +retard à la recherche de cette bienheureuse hôtellerie. Viens, +Panurge, tu auras du son. + +L'âne se mit à braire de plaisir. + +Chicot remonta sur son cheval, Gorenflot conduisit son âne par la +longe. + +L'auberge tant désirée apparut bientôt à la vue des voyageurs; elle +s'élevait entre Corbeil et Melun; mais, à la grande surprise de +Gorenflot, qui en admirait de loin l'aspect affriolant, Chicot ordonna +au moine de remonter sur son âne, et commença d'exécuter un détour par +la gauche pour passer derrière la maison; au reste, par un seul coup +d'oeil, Gorenflot, dont la compréhension faisait de rapides progrès, +se rendit compte de cette bizarrerie; les trois mules des voyageurs, +dont Chicot paraissait suivre les traces, étaient arrêtées devant la +porte. + +--C'est donc au gré de ces voyageurs maudits, pensa Gorenflot, que +vont se disposer les événements de notre voyage et se régler les +heures de nos repas? C'est triste. + +Et il poussa un profond soupir. + +Panurge, qui, de son côté, vit qu'on l'écartait de la ligne droite, +que tout le monde, même les ânes, sait être la plus courte, s'arrêta +court, et se roidit sur les quatre pieds, comme s'il était décidé à +prendre racine à l'endroit même où il se trouvait. + +--Voyez, dit Gorenflot d'un ton lamentable, mon âne lui-même ne veut +plus avancer. + +--Ah! il ne veut plus avancer, dit Chicot, attends! attends! + +Et il s'approcha d'une haie de cornouillers, où il tailla une baguette +longue de cinq pieds, grosse comme le pouce, solide et flexible à la +fois. + +Panurge n'était pas un de ces quadrupèdes stupides qui ne se +préoccupent point de ce qui se passe autour d'eux et qui ne +pressentent les événements que lorsque ces événements leur tombent sur +le dos. Il avait suivi la manoeuvre de Chicot, pour lequel il +commençait sans doute à ressentir la considération qu'il méritait, et +dès qu'il avait cru remarquer ses intentions, il avait déroidi ses +jambes et était parti au pas relevé. + +--Il va, il va! cria le moine à Chicot. + +--N'importe, dit celui-ci, pour qui voyage en compagnie d'un âne et +d'un moine, un bâton n'est jamais inutile. + +Et le Gascon acheva de cueillir le sien. + + + + +CHAPITRE IV + +COMMENT FRÈRE GORENFLOT TROQUA SON ÂNE CONTRE UNE MULE, ET SA MULE +CONTRE UN CHEVAL. + + +Cependant les tribulations de Gorenflot touchaient à leur terme, pour +cette journée du moins; après le détour fait, on reprit le grand +chemin, et l'on s'arrêta à trois quarts de lieue plus loin, dans une +auberge rivale. Chicot prit une chambre qui donnait sur la route et +commanda le souper, qui lui fut servi dans la chambre; mais on voyait +que la nutrition n'était que la préoccupation secondaire de Chicot. Il +ne mangeait que de la moitié de ses dents, tandis qu'il regardait de +tous ses yeux et écoutait de toutes ses oreilles. Cette préoccupation +dura jusqu'à dix heures; cependant, comme à dix heures Chicot n'avait +rien vu ni rien entendu, il leva le siége, ordonnant que son cheval et +l'âne du moine, renforcés d'une double ration d'avoine et de son, +fussent prêts au point du jour. + +A cet ordre, Gorenflot, qui depuis une heure paraissait endormi et qui +n'était qu'assoupi dans cette douce extase qui suit un bon repas +arrosé d'une quantité suffisante de vin généreux, poussa un soupir. + +--Au point du jour? dit-il. + +--Eh! ventre de biche! reprit Chicot, tu dois avoir l'habitude de te +lever à cette heure-là! + +--Pourquoi donc? demanda Gorenflot. + +--Et les matines? + +--J'avais une exemption du supérieur, répondit le moine. + +Chicot haussa les épaules, et le mot fainéants avec un _s,_ lettre qui +indiquait la pluralité, vint mourir sur ses lèvres. + +--Mais oui, fainéants, dit Gorenflot; mais oui, pourquoi pas donc? + +--L'homme est né pour le travail, dit sentencieusement le Gascon. + +--Et le moine pour le repos, dit le frère; le moine est l'exception de +l'homme. + +Et, satisfait de cet argument, qui avait paru toucher Chicot lui-même, +Gorenflot fit une sortie pleine de dignité et gagna son lit, que +Chicot, de peur de quelque imprudence sans doute, avait fait dresser +dans la même chambre que le sien. + +Le lendemain, en effet, à la pointe du jour, si frère Gorenflot n'eût +point dormi du plus profond sommeil il eût pu voir Chicot se lever, +s'approcher de la fenêtre et se mettre en observation derrière le +rideau. + +Bientôt, quoique protégé par la tenture, Chicot fit un pas rapide en +arrière, et, si Gorenflot, au lieu de continuer de dormir, eût été +éveillé, il eût entendu claqueter sur le pavé les fers des trois +mules. + +Chicot alla aussitôt à Gorenflot, qu'il secoua par le bras jusqu'à ce +que celui-ci ouvrit les yeux. + +--Mais n'aurai-je donc plus un instant de tranquillité? balbutia +Gorenflot, qui venait de dormir dix heures de suite. + +--Alerte! alerte! dit Chicot, habillons-nous et parlons. + +--Mais le déjeuner? fit le moine. + +--Il est sur la route de Montereau. + +--Qu'est-ce que c'est que cela, Montereau? demanda le moine, fort +ignare en géographie. + +--Montereau, dit le Gascon, est la ville où l'on déjeune; cela vous +suffit-il? + +--Oui, répondit laconiquement Gorenflot. + +--Alors, compère, fit le Gascon, je descends pour payer notre dépense +et celle de nos bêtes; dans cinq minutes, si vous n'êtes pas prêt, je +pars sans vous. + +Une toilette de moine n'est pas longue à faire; cependant Gorenflot +mit six minutes. Aussi, en arrivant à la porte, vit-il Chicot qui, +exact comme un Suisse, avait déjà pris les devants. + +Le moine enfourcha Panurge, qui, excité par la double ration de foin +et d'avoine que venait de lui faire administrer Chicot, prit le galop +de lui-même, et eut bientôt conduit son cavalier côte à côte du +Gascon. + +Le Gascon était droit sur les étriers, et de la tête aux pieds ne +faisait pas un pli. + +Gorenflot se dressa sur les siens, et vit à l'horizon les trois mules +et les trois cavaliers qui descendaient derrière un monticule. + +Le moine poussa un soupir en songeant combien il était triste qu'une +influence étrangère agît ainsi sur sa destinée. + +Cette fois Chicot lui tint parole, et l'on déjeuna à Montereau. + +La journée eut de grandes ressemblances avec celle de la veille; et +celle du lendemain présenta à peu près la même série d'événements. +Nous passerons donc rapidement sur les détails; et Gorenflot +commençait à se faire tant bien que mal à cette existence accidentée, +quand, vers le soir, il vit Chicot perdre graduellement toute sa +gaieté; depuis midi, il n'avait pas aperçu l'ombre des trois voyageurs +qu'il suivait; aussi soupa-t-il de mauvaise humeur et dormit-il mal. + +Gorenflot mangea et but pour deux, essaya ses meilleures chansons. +Chicot demeura dans son impassibilité. + +Le jour naissait à peine, qu'il était sur pied, secouant son +compagnon; le moine s'habilla, et, dès le départ, on prit un trot qui +se changea bientôt en galop frénétique. + +Mais on eut beau courir, pas de mules à l'horizon. + +Vers midi, âne et cheval étaient sur les dents. + +Chicot alla droit à un bureau de péage établi sur le pont de +Villeneuve-le-Roi pour les bêtes à pied fourchu. + +--Avez-vous vu, demanda-t-il, trois voyageurs montés sur des mules, +qui ont dû passer ce matin? + +--Ce matin, mon gentilhomme? répondit le péager; non; hier, à la bonne +heure. + +--Hier? + +--Oui, hier soir, à sept heures. + +--Les avez-vous remarqués? + +--Dame! comme on remarque des voyageurs. + +--Je vous demande si vous vous souvenez de la condition de ces hommes. + +--Il m'a paru qu'il y avait un maître et deux laquais. + +--C'est bien cela, dit Chicot. + +Et il donna un écu au péager. + +Puis, se parlant à lui-même: + +--Hier soir, à sept heures, murmura-t-il; ventre de biche! ils ont +douze heures d'avance sur moi. Allons, du courage! + +--Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine, du courage, j'en ai encore +pour moi; mais je n'en ai plus pour Panurge. + +En effet, le pauvre animal, surmené depuis deux jours, tremblait sur +ses quatre jambes et communiquait à Gorenflot l'agitation de son +pauvre corps. + +--Et votre cheval lui-même, continua Gorenflot, voyez dans quel état + il est. + +En effet, le noble animal, si ardent qu'il fût et à cause même de son +ardeur, était ruisselant d'écume, et une chaude fumée sortait par ses +naseaux, tandis que le sang paraissait prêt à jaillir de ses yeux. + +Chicot examina rapidement les deux bêtes, et parut se ranger à l'avis +de son compagnon. + +Gorenflot respirait, quant tout à coup: + +--Là! frère quêteur, dit Chicot: il s'agit ici de prendre une grande +résolution. + +--Mais nous ne prenons que cela depuis quelques jours! s'écria +Gorenflot, dont le visage se décomposa d'avance sans même qu'il sût ce +qui allait lui être proposé. + +--Il s'agit de nous quitter, dit Chicot, prenant du premier coup, +comme on dit, le taureau par les cornes. + +--Bah! fit Gorenflot; toujours la même plaisanterie! Nous quitter, et +pourquoi? + +--Vous allez trop doucement, compère. + +--Vertudieu! dit Gorenflot; mais je vais comme le vent; mais nous +avons galopé ce matin cinq heures de suite! + +--Ce n'est point encore assez. + +--Alors repartons; plus nous irons vite, plus nous arriverons tôt; car +enfin je présume que nous arriverons. + +--Mon cheval ne veut pas aller, et votre âne refuse le service. + +--Alors comment faire? + +--Nous allons les laisser ici, et nous les reprendrons en passant. + +--Mais nous? Comptez-vous donc continuer la route à pied? + +--Nous monterons sur des mules. + +--Et en avoir? + +--Nous en achèterons. + +--Allons, dit Gorenflot en soupirant, encore ce sacrifice, + +--Ainsi? + +--Ainsi, va pour la mule. + +--Bravo! compère, vous commencez à vous former; recommandez Bayard et +Panurge aux soins de l'aubergiste; moi, je vais faire nos +acquisitions. + +Gorenflot s'acquitta en conscience du soin dont il était chargé; +pendant les quatre jours de relations qu'il avait eues avec Panurge, +il avait apprécié, nous ne dirons pas ses qualités, mais ses défauts, +et il avait remarqué que ces trois défauts éminents étaient ceux +auxquels lui-même était enclin, la paresse, la luxure et la +gourmandise. Cette remarque l'avait touché, et ce n'était qu'avec +regret que Gorenflot se séparait de son âne; mais Gorenflot était +non-seulement paresseux, luxurieux et gourmant, il était de plus +égoïste, et il préférait encore se séparer de Panurge que se séparer +de Chicot, attendu, nous l'avons dit, que Chicot portait la bourse. + +Chicot revint avec deux mules, sur lesquelles on fit vingt lieues ce +jour-là: de sorte que le soir, à la porte d'un maréchal, Chicot eut la +joie d'apercevoir les trois mules. + +--Ah! fit-il, respirant pour la première fois. + +--Ah! soupira à son tour le moine. + +Mais l'oeil exercé du Gascon ne reconnut ni les harnais des mules, ni +leur maître, ni ses valets; les mules en étaient réduites à leur +ornement naturel, c'est-à-dire qu'elles étaient complètement +dépouillées; quant au maître et aux laquais, ils étaient disparus. + +Bien plus, autour de ces animaux étaient des gens inconnus qui les +examinaient et semblaient en faire l'expertise: c'était un maquignon +d'abord, et puis le maréchal avec deux franciscains; ils faisaient +tourner et retourner les mules, puis ils regardaient les dents, les +pieds et les oreilles; en un mot, ils les essayaient. + +Un frisson parcourut tout le corps de Chicot. + +--Va devant, dit-il à Gorenflot, approche-toi des franciscains; +tire-les à part, interroge-les; de moines à moines, vous n'aurez pas +de secrets, j'espère; informe-toi adroitement de qui viennent ces +mules, le prix qu'on veut les vendre et ce que sont devenus leurs +propriétaires; puis reviens me dire tout cela. + +Gorenflot, inquiet de l'inquiétude de son ami, partit au grand trot de +sa mule, et revint l'instant d'après. + +Voilà l'histoire, dit-il. D'abord, savez-vous où nous sommes? + +--Eh! morbleu! nous sommes sur la route de Lyon, dit Chicot, c'est la +seule chose qu'il m'importe de savoir. + +--Si fait, il vous importe encore de savoir, à ce que vous m'avez dit +du moins, ce que sont devenus les propriétaires de ces mules. + +--Oui, va. + +--Celui qui semble un gentilhomme.... + +--Bon. + +--Celui qui semble un gentilhomme a pris ici la route d'Avignon, une +route qui raccourcit le chemin, à ce qu'il paraît, et qui passe par +Château-Chinon et Privas. + +--Seul? + +--Comment, seul? + +--Je demande s'il a pris cette route seul. + +--Avec un laquais. + +--Et l'autre laquais? + +--L'autre laquais à continué son chemin. + +--Vers Lyon? + +--Vers Lyon. + +--A merveille. Et pourquoi le gentilhomme va-t-il à Avignon? Je +croyais qu'il allait à Rome. Mais, reprit Chicot, comme se parlant à +lui-même, je te demande là des choses que tu ne peux savoir. + +--Si fait... je le sais, répondit Gorenflot. Ah! voilà qui vous +étonne! + +--Comment, tu le sais? + +--Oui, il va à Avignon, parce que S.S. le pape Grégoire XIII a envoyé +à Avignon un légat chargé de ses pleins pouvoirs. + +--Bon, dit Chicot, je comprends... et les mules? + +--Les mules étaient fatiguées; ils les ont vendues à un maquignon, qui +veut les revendre à des franciscains. + +--Combien? + +--Quinze pistoles la pièce. + +--Comment donc ont-ils continué leur route? + +--Sur des chevaux qu'ils ont achetés. + +--A qui? + +--A un capitaine de reîtres qui se trouve ici en remonte. + +--Ventre de biche! compère, s'écria Chicot; tu es un homme précieux, +et c'est d'aujourd'hui seulement que je t'apprécie. + +Gorenflot fit la roue. + +--Maintenant, continua Chicot, achève ce que tu as si bien commencé. + +--Que faut-il faire? + +Chicot mit pied à terre, et, jetant la bride au bras du moine: + +--Prends les deux mules et va les offrir pour vingt pistoles aux +franciscains; ils te doivent la préférence. + +--Et ils me la donneront, dit Gorenflot, ou je les dénonce à leur +supérieur. + +--Bravo, compère, tu te formes. + +--Ah! mais, demanda Gorenflot, comment continuerons-nous notre route? + +--A cheval, morbleu, à cheval! + +--Diable! fit le moine en se grattant l'oreille. + +--Allons donc, dit Chicot, un écuyer comme toi! + +--Bah! dit Gorenflot, au petit bonheur! Mais où vous retrouverai-je? + +--Sur la place de la ville. + +--Allez m'y attendre. + +Et le moine s'avança d'un pas résolu vers les franciscains, tandis que +Chicot, par une rue de traverse, gagnait la place principale du petit +bourg. + +Là il trouva, dans l'auberge du Coq-Hardi, le capitaine de reîtres qui +buvait d'un jolit petit vin d'Auxerre que les amateurs de second ordre +confondaient avec les crus de Bourgogne; il prit de lui de nouveaux +renseignements, qui confirmèrent en tous points ceux que lui avait +donnés Gorenflot. + +En un instant, Chicot eut traité avec le remonteur de deux chevaux que +celui-ci porta à l'instant même comme _morts en route_, et que, grâce +à cet accident, il put donner pour trente-cinq pistoles les deux. + +Il ne s'agissait plus que de faire prix pour les selles et les brides, +quand Chicot vit, par une petite rue latérale, déboucher le moine +portant les deux selles sur sa tête et les deux brides à ses mains. + +--Oh! oh! fit-il, qu'est-ce que cela, compère? + +--Eh bien, dit Gorenflot, ce sont les selles et les brides de nos +mules. + +--Tu les as donc retenues, frocard? dit Chicot avec son large sourire. + +--Oui-da! fit le moine. + +--Et tu as vendu les mules? + +--Dix pistoles chacune. + +--Qu'on t'a payées? + +--Voici l'argent. + +Et Gorenflot fit sonner sa poche pleine de monnaies de toute espèce. + +--Ventre de biche! s'écria Chicot, tu es un grand homme, compère. + +--Voilà comme je suis, dit Gorenflot avec une modeste fatuité. + +--A l'oeuvre! dit Chicot. + +--Ah! mais j'ai soif, dit le moine. + +--Eh bien, bois pendant que je vais aller seller nos bêtes; mais pas +trop. + +--Une bouteille. + +--Va pour une bouteille. + +Gorenflot en but deux, et vint rendre le reste de l'argent à Chicot. + +Chicot eut un instant l'idée de laisser au moine les vingt pistoles +diminuées du prix des deux bouteilles; mais il réfléchit que, du jour +où Gorenflot posséderait deux écus, il n'en serait plus le maître. Il +prit donc l'argent sans que le moine s'aperçut même du moment +d'hésitation qu'il venait d'éprouver, et se mit en selle. + +Le moine en fit autant, avec l'aide de l'officier des reîtres, qui +était un homme craignant Dieu, et qui tint le pied de Gorenflot, +service en échange duquel, aussitôt qu'il fut juché sur son cheval, +Gorenflot lui donna sa bénédiction. + +--A la bonne heure, dit Chicot en mettant sa monture au galop, voilà +un gaillard bien béni! + +Gorenflot, voyant courir son souper devant lui, lança son cheval sur +ses traces; d'ailleurs, il faisait des progrès en équitation; au lieu +d'empoigner la crinière d'une main et la queue de l'autre, comme il +faisait autrefois, il saisit à deux mains le pommeau de selle, et, +avec ce seul point d'appui, il courut tant que Chicot le voulut bien. + +Il finit par y mettre plus d'activité que son patron, car toutes les +fois que Chicot changeait d'allure et modérait son cheval, le moine, +qui préférait le galop au trot, continuait son chemin en criant hurrah +à sa monture. + +De si nobles efforts méritaient d'être récompensés; le lendemain soir, +un peu en avant de Châlons, Chicot avait retrouvé maître Nicolas +David, toujours déguisé en laquais, qu'il ne perdit plus de vue +jusqu'à Lyon, dont tous trois franchirent les portes vers le soir du +huitième jour après leur départ de Paris. + +C'était à peu près le moment où, suivant une route opposée, Bussy, +Saint-Luc et sa femme arrivaient, comme nous l'avons dit, au château +de Méridor. + + + + +CHAPITRE V + +COMMENT CHICOT ET SON COMPAGNON S'INSTALLÈRENT A L'HÔTELLERIE DU CYGNE +DE LA CROIX, ET COMMENT ILS Y FURENT REÇUS PAR L'HÔTE. + + +Maître Nicolas David, toujours déguisé en laquais, se dirigea vers la +place des Terreaux et choisit la principale hôtellerie de la place, +qui était celle du Cygne de la Croix. + +Chicot l'y vit entrer et demeura un instant en observation pour +s'assurer qu'il y avait trouvé de la place et que, par conséquent, il +n'en sortirait pas. + +--As-tu quelque objection contre l'auberge du Cygne de la Croix? dit +le Gascon à son compagnon de voyage. + +--Pas la moindre, répondit celui-ci. + +--Tu vas donc entrer là, tu feras prix pour une chambre retirée: tu +diras que tu attends ton frère, et, en effet, tu m'attendras sur le +seuil de la porte; moi, je vais me promener et je ne rentrerai qu'à la +nuit close; à la nuit close je reviendrai, je te trouverai à ton +poste, et, comme tu auras fait sentinelle, que tu connaîtras le plan +de la maison, tu me conduiras à la chambre sans que je me heurte aux +gens que je ne veux pas voir. Comprends-tu? + +--Parfaitement, dit Gorenflot. + +--Choisis la chambre spacieuse, gaie, abordable, contiguë, s'il est +possible, à celle du voyageur qui vient d'arriver; fais en sorte +qu'elle ait des fenêtres sur la rue, afin que je voie qui entre et qui +sort, ne prononce mon nom sous aucun prétexte, et promets des monts +d'or au cuisinier. + +En effet, Gorenflot s'acquitta merveilleusement de la commission. La +chambre choisie, la nuit vint, et, la nuit venue, il alla prendre +Chicot par la main et le conduisit à la chambre en question. Le moine, +rusé comme l'est toujours un homme d'Église, si sot d'ailleurs que la +nature l'ait créé, fit observer à Chicot que leur chambre, située sur +un autre palier que celle de Nicolas David, était contiguë à cette +chambre, et qu'elle n'en était séparée que par une cloison de bois et +de chaux, facile à percer, si on le voulait. + +Chicot écouta le moine avec la plus grande attention, et quelqu'un qui +eût écouté l'orateur et vu l'auditeur aurait pu suivre à +l'épanouissement de l'un les paroles de l'autre. + +Puis, lorsque le moine eut fini: + +--Tout ce que tu viens de me dire mérite récompense, répondit Chicot, +tu auras ce soir du vin de Xérès à souper, Gorenflot; oui, tu en +auras, morbleu! ou je ne suis pas ton compère. + +--Je ne connais pas l'ivresse de ce vin, dit Gorenflot; elle doit être +agréable. + +--Ventre de biche! répliqua Chicot en prenant possession de la +chambre, tu la connaîtras dans deux heures, c'est moi qui te le dis. + +Chicot fit demander l'hôte. + +On trouvera peut-être que le narrateur de cette histoire promène, à la +suite de ses personnages, son récit dans un bien grand nombre +d'hôtelleries: à ceci il répondra que ce n'est point sa faute si ses +personnages, les uns pour servir les désirs de leur maîtresse, les +autres pour fuir la colère du roi, vont, les uns au nord et les autres +au midi. Or, placé qu'il est entre l'antiquité, qui se passait +d'auberge grâce à l'hospitalité fraternelle, et la vie moderne, où +l'auberge s'est transformée en table d'hôte, force lui est de +s'arrêter dans les hôtelleries où doivent se passer les scènes +importantes de son livre; d'ailleurs, les caravansérais de notre +Occident se présentaient à cette époque sous une triple forme qui +n'était pas à dédaigner, et qui de nos jours a perdu beaucoup de son +caractère: cette triple forme était l'auberge, l'hôtellerie et le +cabaret. Notez que nous ne parlons point ici de ces agréables maisons +de baigneurs qui n'ont point leur équivalent de nos jours, et qui, +léguées par la Rome des empereurs au Paris de nos rois, empruntaient à +l'antiquité le multiple agrément de ses profanes tolérances. + +Mais ces établissements étaient encore renfermés, sous le règne du roi +Henri III, dans les murs de la capitale: la province n'avait encore +que l'hôtellerie, l'auberge et le cabaret. + +Or nous sommes dans une hôtellerie. + +C'est ce que fit très-bien sentir l'hôte, lorsqu'il répondit à Chicot, +qui l'avait fait demander, comme nous l'avons dit, qu'il eût à prendre +patience, attendu qu'il causait avec un voyageur qui, arrivé avant +lui, avait le droit de priorité. + +Chicot devina que ce voyageur était son avocat. + +--Que peuvent-ils se dire? demanda Chicot. + +--Vous croyez donc que l'hôte et votre homme en sont aux secrets? + +--Dame! vous le voyez bien, puisque cette figure rogue que nous avons +aperçue, et qui, je le présume, est celle de l'hôte.... + +--Elle-même, dit le moine. + +--Consent à causer avec un homme habillé en laquais. + +--Ah! dit Gorenflot, il a changé d'habit; je l'ai aperçu: il est +maintenant vêtu tout de noir. + +--Raison de plus, dit Chicot. L'hôte est sans doute de l'intrigue. + +--Voulez-vous que je tâche de confesser sa femme? dit Gorenflot. + +--Non, dit Chicot, j'aime mieux que tu ailles faire un tour par la +ville. + +--Bah! et le souper? dit Gorenflot. + +--Je le ferai préparer en ton absence, tiens, voilà un écu pour te +mettre en train. + +Gorenflot prit l'écu avec reconnaissance. + +Le moine, dans le courant du voyage, s'était déjà plus d'une fois +livré à ces excursions demi-nocturnes qu'il adorait, et que, grâce à +son titre de frère quêteur, il risquait de temps en temps à Paris. +Mais, depuis sa sortie du couvent, ces excursions lui étaient encore +plus chères. Gorenflot maintenant aspirait la liberté par tous les +pores, et il en était arrivé à ce que son couvent ne se présentât déjà +plus à son souvenir que sous l'aspect d'une prison. + +Il sortit donc avec la robe retroussée sur le côté et son écu dans sa +poche. + +A peine Gorenflot fut-il hors de la chambre, que Chicot, sans perdre +un instant, prit une vrille et fit un trou dans la cloison à la +hauteur de l'oeil. Cette ouverture, grande comme celle d'une +sarbacane, ne lui permettait pas, à cause de l'épaisseur des planches, +de voir distinctement les différentes parties de la chambre; mais, en +collant son oreille à ce trou, il entendait assez distinctement les +voix. + +Cependant, grâce à la disposition des personnages et à la place qu'ils +occupaient dans l'appartement, le hasard voulut que Chicot pût voir +distinctement l'hôte, qui causait avec Nicolas David. + +Quelques mots échappaient, comme nous l'avons dit, à Chicot; mais ce +qu'il saisit de la conversation cependant suffit à lui prouver que +David faisait grand étalage de sa fidélité envers le roi, parlant même +d'une mission qui lui était confiée par M. de Morvilliers. + +Tandis qu'il parlait ainsi, l'hôte écoutait respectueusement sans +doute, mais avec un sentiment qui était au moins de l'indifférence, +car il répondait peu. Chicot crut même remarquer, soit dans ses +regards, soit dans l'intonation de sa voix, une ironie assez marquée +chaque fois qu'il prononçait le nom du roi. + +--Eh! eh! dit Chicot, notre hôte serait-il ligueur, par hasard? +mordieu, je le verrai bien! + +Et, comme il ne se disait rien de bien important dans la chambre de +maître Nicolas David, Chicot attendit que l'hôte lui vînt rendre +visite à son tour. + +Enfin la porte s'ouvrit. + +L'hôte tenait son bonnet à la main, mais il avait absolument la même +physionomie goguenarde qui venait de frapper Chicot lorsqu'il l'avait +vu causant avec l'avocat. + +--Asseyez-vous là, mon cher monsieur, lui dit Chicot, et, avant que +nous fassions un arrangement définitif, écoutez, s'il vous plaît, mon +histoire. + +L'hôte parut écouter défavorablement cet exorde, et fit même signe de +la tête qu'il désirait rester debout. + +--A votre aise, mon cher monsieur, reprit Chicot. + +L'hôte fit un signe qui voulait dire que, pour prendre ses aises, il +n'avait besoin de la permission de personne. + +--Vous m'avez vu ce matin avec un moine, continua Chicot. + +--Oui, monsieur, dit l'hôte. + +--Silence! il n'en faut rien dire... ce moine est proscrit. + +--Bah! fit l'hôte, serait-ce donc quelque huguenot déguisé? + +Chicot prit un air de dignité offensée. + +--Huguenot! dit-il avec dégoût, qui donc a dit huguenot? Sachez que ce +moine est mon parent, et que je n'ai point de parents huguenots. +Allons donc! brave homme, vous devriez rougir de dire de pareilles +énormités. + +--Ah! monsieur, reprit l'hôte, cela s'est vu. + +--Jamais dans ma famille, seigneur hôtelier! Ce moine, au contraire, +est l'ennemi le plus acharné qui se soit jamais déchaîné contre les +huguenots, de sorte qu'il est tombé dans la disgrâce de S.M. Henri +III, qui les protège, comme vous savez. + +L'hôte paraissait commencer à prendre un vif intérêt à la persécution +de Gorenflot. + +--Silence! dit-il en approchant un doigt de ses lèvres. + +--Comment, silence! demanda Chicot, est-ce que vous auriez ici des +gens du roi, par hasard? + +--J'en ai peur, dit l'hôte avec un signe de tête; là, à côté, il y a +un voyageur. + +--C'est qu'alors, reprit Chicot, nous nous sauverions tout de suite, +mon parent et moi; car, proscrit, menacé... + +--Et où iriez-vous? + +--Nous avons deux ou trois adresses que nous a données un aubergiste +de nos amis, maître la Hurière. + +--La Hurière, vous connaissez la Hurière? + +--Chut! il ne faut pas le dire; mais nous avons fait connaissance le +soir de la Saint-Barthélemy. + +--Allons, dit l'hôte, je vois que vous êtes tous deux, votre parent et +vous, de saintes gens; moi aussi je connais la Hurière. J'avais même +envie, quand j'achetai cette hôtellerie, de prendre en témoignage +d'amitié la même enseigne que lui: A la Belle-Étoile; mais +l'hôtellerie était connue sous la dénomination de l'hôtellerie du +Cygne de la Croix; j'ai eu peur que ce changement ne me fit tort; +ainsi vous dites donc, monsieur, que votre parent... + +--A eu l'imprudence de prêcher contre les huguenots; qu'il a eu un +succès énorme, et que Sa Majesté Très-Chrétienne, furieuse de ce +succès, qui lui dévoilait la disposition des esprits, le cherchait +pour le faire emprisonner. + +--Et alors? demanda l'hôte avec un accent d'intérêt auquel il n'y +avait point à se tromper. + +--Ma foi, je l'ai enlevé, dit Chicot. + +--Et vous avez bien fait, pauvre cher homme. + +--M. de Guise m'avait bien offert de le protéger. + +--Comment, le grand Henri de Guise? Henri le Balafré? + +--Henri le saint. + +--Oui, vous l'avez dit, Henri le saint. + +--Mais j'ai craint la guerre civile. + +--Alors, dit l'hôte, si vous êtes des amis de M. de Guise, vous +connaissez ceci? + +Et l'hôte fit de la main à Chicot un espèce de signe maçonique à +l'aide duquel les ligueurs se reconnaissaient. + +Chicot, dans la fameuse nuit qu'il avait passée au couvent +Sainte-Geneviève, avait remarqué, non-seulement ce signe, qui avait +été vingt fois répété devant lui, mais encore le signe qui y +répondait. + +--Parbleu, dit-il, et vous ceci? + +Et Chicot à son tour fit le second signe. + +--Alors, dit l'aubergiste avec le plus complet abandon, vous êtes ici +chez vous: ma maison est la vôtre; regardez-moi comme un ami, je vous +regarde comme un frère, et, si vous n'avez pas d'argent... + +Chicot, pour toute réponse, tira de sa poche une bourse qui, quoique +déjà un peu entamée, présentait encore une corpulence assez honorable. + +La vue d'une bourse bien rondelette est toujours agréable, même à +l'homme généreux qui vous offre de l'argent, et qui apprend ainsi que +vous n'en avez pas besoin; de sorte qu'il conserve le mérite de son +offre sans avoir eu besoin de la mettre à exécution. + +--Bien, dit l'hôte. + +--Je vous dirai, ajouta Chicot, pour vous tranquilliser davantage +encore, que nous voyageons pour la propagation de la foi, et que notre +voyage nous est payé par le trésorier de la Sainte-Union. +Indiquez-nous donc une hôtellerie où nous n'ayons rien à craindre. + +--Morbleu, dit l'hôte, vous ne serez nulle part plus en sûreté qu'ici, +messieurs: c'est moi qui vous le dis. + +--Mais vous parliez tout à l'heure d'un homme qui logeait là, à côté. + +--Oui; mais qu'il se tienne bien, car, au premier espionnage que je +lui vois faire, foi de Bernouillet, il déménagera. + +--Vous vous nommez Bernouillet? demanda Chicot. + +--C'est mon propre nom, monsieur, et il est connu parmi les fidèles, +peut-être pas de la capitale, mais de la province. Je m'en vante +aussi. Dites un mot, un seul, et je le mets à la porte. + +--Pourquoi cela? dit Chicot; laissez-le, au contraire; mieux vaut +avoir ses ennemis près de soi; on les surveille au moins. + +--Vous avez raison, dit Bernouillet avec admiration. + +--Mais qui vous fait croire que cet homme est notre ennemi? je dis +notre ennemi, continua le Gascon avec un tendre sourire, parce que je +vois bien que nous sommes frères. + +--Oh! oui, bien certainement, dit l'hôte; ce qui me le fait croire.... + +--Je vous le demande. + +--C'est qu'il est arrivé ici déguisé on laquais, puis, qu'il a passé +une espèce d'habit d'avocat; or il n'est pas plus avocat que laquais, +attendu que, sous un manteau jeté sur une chaise, j'ai vu passer la +pointe d'une longue rapière. Puis il m'a parlé du roi comme personne +n'en parle; puis enfin il m'a avoué qu'il avait une mission de M. de +Morvilliers, qui est, comme vous savez, un ministre du Nabuchodonosor. + +--De l'Hérode, comme je l'appelle. + +--Du Sardanapale! + +--Bravo! + +--Ah! je vois que nous nous entendons, dit l'hôte. + +--Pardieu, fit Chicot, ainsi je reste. + +--Je le crois bien. + +--Mais pas un mot de mon parent. + +--Pardieu. + +--Ni de moi? + +--Pour qui me prenez-vous? Mais, silence, voici quelqu'un. + +Gorenflot parut sur le seuil. + +--Oh! c'est lui, le digne homme! s'écria l'hôte. + +Et il alla au moine, et lui fit le signe des ligueurs. + +Ce signe frappa Gorenflot d'étonnement et d'effroi. + +--Répondez, répondez donc, mon frère, dit Chicot. Notre hôte sait +tout, il en est. + +--Il en est, dit Gorenflot, de quoi est-il? + +--De la Sainte-Union, dit Bernouillet à demi-voix. + +--Vous voyez bien que vous pouvez répondre; répondez donc. + +Gorenflot répondit, ce qui combla de joie l'aubergiste. + +--Mais, dit Gorenflot, qui avait hâte de changer la conversation, on +m'a promis du xérès. + +--Du vin de Xérès, du vin de Malaga, du vin d'Alicante, tous les vins +de ma cave sont à votre disposition, mon frère. + +Gorenflot promena son regard de l'hôte à Chicot et de Chicot au ciel. +Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, et il était évident que, +dans son humilité toute monacale, il reconnaissait que son bonheur +dépassait de beaucoup ses mérites. + +Trois jours de suite Gorenflot s'enivra: le premier jour avec du +xérès, le second jour avec du malaga, le troisième jour avec de +l'alicante; mais, de toutes ces ivresses, Gorenflot avoua que c'était +encore celle du bourgogne qui lui semblait la plus agréable, et il en +revint au chambertin. + +Pendant ces quatre jours où Gorenflot avait fait ses expériences +oenophiles, Chicot n'était pas sorti de sa chambre, et avait guetté du +soir au matin l'avocat Nicolas David. + +L'hôte, qui attribuait cette réclusion de Chicot à la peur qu'il avait +du prétendu royaliste, s'évertuait à l'aire mille tours à celui-ci. + +Mais rien n'y faisait, du moins en apparence. Nicolas David, qui avait +donné rendez-vous à Pierre de Gondy à l'hôtellerie du Cygne de la +Croix, ne voulait point quitter son domicile provisoire, de peur que +le messager de messieurs de Guise ne le retrouvât point, de sorte +qu'en présence de l'hôte il paraissait insensible à tout. Il est vrai +que, la porte fermée derrière maître Bernouillet, Nicolas David +donnait à Chicot, qui ne quittait pas son trou, le spectacle +divertissant de ses fureurs solitaires. + +Dès le lendemain de son installation dans l'auberge, s'apercevant déjà +des mauvaises intentions de son hôte, il lui était échappé de dire, en +lui montrant le poing, on plutôt en montrant le poing à la porte par +laquelle il était sorti: + +--Encore cinq ou six jours, drôle, et tu me le payeras. + +Chicot en savait assez, il était sûr que Nicolas David ne quitterait +pas l'hôtellerie qu'il n'eût la réponse du légat. + +Mais, à l'approche de ce sixième jour, qui était le septième de +l'arrivée dans l'auberge, Nicolas David, à qui l'hôte, malgré les +instances de Chicot, avait signifié le prochain besoin qu'il aurait de +sa chambre, Nicolas David, disons-nous, tomba malade. + +L'hôte insista pour qu'il quittât son logement tandis qu'il pouvait +marcher encore; l'avocat demanda jusqu'au lendemain, prétendant que le +lendemain il serait mieux certainement; le lendemain il était plus +mal. + +Ce fut l'hôte qui vint annoncer cette nouvelle à son ami le ligueur. + +--Eh bien, dit-il en se frottant les mains, notre royaliste, noire ami +d'Hérode, il va passer la revue de l'amiral, ran tan plan plan plan +plan plan. + +On appelait, parmi les ligueurs, _passer la revue de l'amiral_, +enjamber de ce monde dans l'autre. + +--Bah! fit Chicot, vous croyez qu'il va mourir? + +--Fièvre abominable, mon cher frère, fièvre tierce, fièvre quartaine, +avec des redoublements qui le font bondir dans son lit; il a une faim +de démon, il a voulu m'étrangler et bat mes valets; les médecins n'y +comprennent rien. + +Chicot réfléchit. + +--L'avez-vous vu? demanda-t-il. + +--Certainement, puisque je vous dis qu'il a voulu m'étrangler! + +--Comment était-il? + +--Pâle, agité, défait, criant comme un possédé. + +--Que criait-il? + +--Prenez garde au roi. On veut du mal au roi. + +--Le misérable! + +--Le gueux! Puis de temps en temps il dit qu'il attend un homme qui +vient d'Avignon, et qu'il veut voir cet homme avant de mourir. + +--Voyez-vous cela! dit Chicot. Ah! il parle d'Avignon! + +--A chaque minute. + +--Ventre de biche! dit Chicot, laissant échapper son juron favori. + +--Dites donc, reprit l'hôte; ce serait drôle s'il allait mourir. + +--Très-drôle, dit Chicot; mais je voudrais qu'il ne mourût pas avant +l'arrivée de l'homme d'Avignon. + +--Pourquoi cela? plus tôt mourra-t-il, plus tôt en serons-nous +débarrassés. + +--Oui; mais je ne pousse pas la haine jusqu'à vouloir perdre l'âme et +le corps; et, puisque cet homme vient d'Avignon pour le confesser.... + +--Eh! vous voyez bien que c'est quelque fantaisie de sa fièvre, +quelque imagination que la maladie lui a mise en tête, et il n'attend +personne. + +--Bah! qui sait? dit Chicot. + +--Ah! vous êtes d'une bonne pâte de chrétien, vous! répliqua l'hôte. + +--Rends le bien pour le mal, dit la loi divine. + +L'hôte se retira émerveillé. + +Quant à Gorenflot, demeuré parfaitement en dehors de toutes ces +préoccupations, il engraissait à vue d'oeil: au bout de huit jours, +l'escalier qui conduisait à sa chambre criait sous son poids et +commençait de l'enserrer entre la rampe et le mur, si bien que +Gorenflot annonça un soir, avec terreur, à Chicot que l'escalier +maigrissait. Au reste, David, ni la Ligue, ni l'état déplorable où +était tombée la religion, ne l'occupait: il n'avait d'autre soin que +de varier les menus et d'harmoniser les différents crus de Bourgogne +avec les différents mets qu'il se faisait servir, tandis que l'hôte +ébahi répétait, chaque fois qu'il le voyait rentrer ou sortir: + +--Et dire que c'est un torrent d'éloquence que ce gros père! + + + + +CHAPITRE VI + +COMMENT LE MOINE CONFESSA L'AVOCAT, ET COMMENT L'AVOCAT CONFESSA LE +MOINE. + + +Enfin, le jour qui devait débarrasser l'hôtellerie de son hôte arriva +ou parut arriver. Maître Bernouillet se précipita dans la chambre de +Chicot avec des éclats de rire tellement immodérés, que celui-ci dut +attendre quelque temps avant d'en connaître la cause. + +--Il se meurt, s'écriait le charitable aubergiste, il expire, il crève +enfin! + +--Et cela vous fait rire à ce point? demanda Chicot. + +--Je crois bien; c'est que le tour est merveilleux. + +--Quel tour? + +--Non. Avouez que c'est vous qui le lui avez joué, mon gentilhomme. + +--Moi, un tour au malade? + +--Oui! + +--De quoi s'agit-il? que lui est-il arrivé? + +--Ce qui lui est arrivé! Vous savez qu'il criait toujours après son +homme d'Avignon! + +--Eh bien, cet homme serait-il venu enfin? + +--Il est venu. + +--L'avez-vous vu? + +--Parbleu! est-ce qu'il entre ici une seule personne sans que je la +voie? + +--Et comment était-il? + +--L'homme d'Avignon? petit, mince et rose. + +--C'est cela! laissa échapper Chicot. + +--Là, vous voyez bien que c'est vous qui le lui avez envoyé, puisque +vous le reconnaissez. + +--Le messager est arrivé! s'écria Chicot en se levant et en frisant sa +moustache, ventre de biche! contez-moi donc cela, compère Bernouillet. + +--Rien de plus simple, d'autant plus que, si ce n'est pas vous qui +avez fait le tour, vous me direz qui cela peut être. Il y a une heure +donc, je suspendais un lapin au volet, quand un grand cheval et un +petit homme s'arrêtèrent devant la porte. + +--Maître Nicolas est-il ici? demanda le petit homme. Vous savez que +c'est sous ce nom que cet infâme royaliste s'est fait inscrire. + +--Oui, monsieur, répondis-je. + +--Dites-lui alors que la personne qu'il attend d'Avignon est arrivée. + +--Volontiers, monsieur, mais je dois vous prévenir d'une chose. + +--De laquelle? + +--Que maître Nicolas, comme vous l'appelez, se meurt. + +--Raison de plus pour que vous fassiez ma commission sans retard. + +--Mais vous ne savez peut-être pas qu'il se meurt d'une fièvre +maligne. + +--Vraiment! fit l'homme, alors je ne saurais vous recommander trop de +diligence. + +--Comment? vous persistez? + +--Je persiste. + +--Malgré le danger? + +--Malgré tout, je vous dis qu'il faut que je le voie. + +Le petit homme se fâchait et parlait avec un ton impératif qui +n'admettait pas de réplique; en conséquence, je le conduisis à la +chambre du moribond. + +--De sorte qu'il est là? dit Chicot en étendant la main dans la +direction de cette chambre. + +--Il y est; n'est-ce pas que c'est drôle? + +--Excessivement drôle, dit Chicot. + +--Quel malheur de ne pas pouvoir entendre! + +--Oui, c'est un malheur. + +--La scène doit être bouffonne. + +--Au dernier degré; mais qui donc vous empêche d'entrer? + +--Il m'a renvoyé. + +--Sous quel prétexte? + +--Sous prétexte qu'il allait se confesser. + +--Qui vous empêche d'écouter à la porte? + +--Eh! vous avez raison, dit l'hôte en s'élançant hors de la chambre. + +Chicot, de son côté, courut à son trou. + +Pierre de Gondy était assis au chevet du lit du malade: mais ils +parlaient si bas tous deux, que Chicot ne put entendre un seul mot de +leur conversation. + +D'ailleurs, l'eût-il entendue, cette conversation, tirant à sa fin, +lui eût appris peu de chose; car, après cinq minutes, M. de Gondy se +leva, prit congé du mourant et sortit. + +Chicot courut à la fenêtre. + +Un laquais, monté sur un courtaud, tenait en bride le grand cheval +dont avait parlé l'hôte: un instant après l'ambassadeur de MM. de +Guise parut, se mit en selle et tourna l'angle de la rue qui +conduisait à la grande rue de Paris. + +--Mordieu! dit Chicot, pourvu qu'il n'emporte pas la généalogie; en +tout cas, je le rejoindrai toujours, dussé-je crever dix chevaux pour +le rejoindre. + +Mais non, dit-il, ces avocats sont de fins renards, le nôtre surtout, +et je soupçonne... Je vous demande un peu, continua Chicot frappant du +pied avec impatience, et rattachant sans doute dans son esprit son +idée à une autre, je vous demande un peu où est ce drôle de Gorenflot. + +En ce moment l'hôte rentra. + +--Eh bien? demanda Chicot. + +--Il est parti, dit l'hôte. + +--Le confesseur? + +--Qui n'est pas plus un confesseur que moi. + +--Et le malade? + +--Il s'est évanoui après la conférence. + +--Vous êtes sûr qu'il est toujours dans sa chambre? + +--Parbleu! il n'en sortira probablement que pour se faire conduire au +cimetière. + +--C'est bon; allez, et envoyez-moi mon frère aussitôt qu'il +reparaîtra. + +--Même s'il est ivre? + +--En quelque état qu'il soit. + +--C'est donc urgent? + +--C'est pour le bien de la chose. + +Bernouillet sortit précipitamment: c'était un homme plein de zèle. + +C'était au tour de Chicot d'avoir la fièvre; il ne savait s'il devait +courir après Gondy ou pénétrer chez David; si l'avocat était aussi +malade que le prétendait l'aubergiste, il était probable qu'il avait +chargé M. de Gondy de ses dépêches. Chicot arpentait donc sa chambre +comme un fou, se frappant le front et cherchant une idée parmi les +millions de globules bouillonnant dans son cerveau. + +On n'entendait plus rien dans la chambre de son observatoire, Chicot +ne pouvait apercevoir que l'angle du lit enveloppé dans ses rideaux. + +Tout à coup une voix retentit dans l'escalier. Chicot tressaillit: +c'était celle du moine. + +Gorenflot, poussé par l'hôte, qui voulait inutilement le faire taire, +montait une à une les marches de l'escalier, en chantant d'une voix +avinée: + + Le vin + Et le chagrin + Se battent dans ma tête; + Ils y font un tel train + Que c'est une tempête. + Mais l'un est le plus fort: + C'est le vin! + Si bien que le chagrin + En sort + Grand train. + +Chicot courut à la porte. + +--Silence donc, ivrogne! cria-t-il. + +--Ivrogne, dit Gorenflot, parce qu'on a bu! + +--Voyons! viens ici, et vous, Bernouillet, vous savez.... + +--Oui, dit l'aubergiste en faisant un signe d'intelligence et en +descendant les escaliers quatre à quatre. + +--Viens ici, te dis-je, continua Chicot en tirant le moine dans sa +chambre, et causons sérieusement, si tu peux. + +--Parbleu! dit Gorenflot, vous raillez, compère. Je suis sérieux comme +un âne qui boit. + +--Ou qui a bu, dit Chicot en levant les épaules. + +Puis il le conduisit à un siège sur lequel Gorenflot se laissa aller +en poussant un ah! plein de jubilation. + +Chicot alla fermer la porte et revint à Gorenflot avec un visage si +sérieux, que celui-ci comprit qu'il s'agissait d'écouter. + +--Voyons, qu'y a-t-il _encore?_ dit le moine, comme si ce mot résumait +toutes les persécutions que Chicot lui faisait endurer. + +--Il y a, répondit Chicot fort rudement, que tu ne songes pas assez +aux devoirs de ta profession; tu te vautres dans la débauche, tu +pourris dans l'ivrognerie, et, pendant ce temps, la religion devient +ce qu'elle peut, corboeuf! + +Gorenflot leva ses deux gros yeux étonnés sur son interlocuteur. + +--Moi? dit-il. + +--Oui, toi; regarde, tu es ignoble à voir. Ta robe est déchirée, tu +t'es battu en chemin, tu as l'oeil gauche cerclé de noir. + +--Moi! reprit Gorenflot, de plus en plus étonné des reproches auxquels +Chicot ne l'avait point habitué. + +--Sans doute; tu as de la boue par-dessus les genoux, et quelle boue! +de la boue blanche, ce qui prouve que tu as été t'enivrer dans les +faubourgs. + +--C'est ma foi vrai, dit Gorenflot. + +--Malheureux! un moine génovéfain! si tu étais cordelier encore! + +--Chicot, mon ami, je suis donc bien coupable? dit Gorenflot attendri. + +--C'est-à-dire que tu mérites que le feu du ciel te consume jusqu'aux +sandales; prends garde, si cela continue, je t'abandonne. + +--Chicot, mon ami, dit le moine, tu ne ferais pas cela. + +--Il y a aussi des archers à Lyon. + +--Oh! grâce, mon cher protecteur! balbutia le moine, qui se mit non +pas à pleurer, mais à beugler comme un taureau. + +--Fi! la laide brute! continua Chicot, et dans quel moment, je le le +demande, te livres-tu à de pareils déportements? quand nous avons un +voisin qui se meurt. + +--C'est vrai, dit Gorenflot d'un air profondément contrit. + +--Voyons, es-tu chrétien, oui ou non? + +--Si je suis chrétien! s'écria Gorenflot en se levant, si je suis +chrétien! tripes du pape! je le suis; je le proclamerais sur le gril +de saint Laurent. + +Et, le bras étendu comme pour jurer, il se mit à chanter, de façon à +briser les vitres: + + Je suis chrétien, + C'est mon seul bien. + +--Assez, dit Chicot en le bâillonnant avec la main, si tu es chrétien, +ne laisse pas mourir ton frère sans confession. + +--C'est juste, où est mon frère? que je le confesse, dit Gorenflot, +c'est-à-dire quand j'aurai bu, car je meurs de soif. + +Et Chicot passa au moine un pot plein d'eau, que celui-ci vida presque +entièrement. + +--Ah! mon fils, dit-il en reposant le pot sur la table, je commence à +voir clair. + +--C'est bien heureux, répondit Chicot, décidé à profiter de ce moment +de lucidité. + +--Maintenant, mon tendre ami, continua le moine, qui faut-il que je +confesse? + +--Notre malheureux voisin qui se meurt. + +--Qu'on lui donne une pinte de vin au miel, dit Gorenflot. + +--Je ne dis pas non; mais il a plus besoin des secours spirituels que +des secours temporels. Tu vas l'aller trouver. + +--Croyez-vous que je sois suffisamment préparé, monsieur Chicot? +demanda timidement le moine. + +--Toi! je ne t'ai jamais vu si plein d'onction qu'en ce moment. Tu le +ramèneras au bien s'il est égaré, tu l'enverras droit au paradis s'il +en cherche la route. + +--J'y cours. + +--Attends donc, il faut que je t'indique la marche à suivre. + +--Pourquoi faire? on sait son état peut-être, depuis vingt ans qu'on +est moine. + +--Oui, mais ce n'est pas seulement ton état qu'il faut que tu fasses +aujourd'hui, c'est aussi ma volonté. + +--Votre volonté? + +--Et si tu l'exécutes ponctuellement, entends-tu bien? je te place +cent pistoles à la Corne d'Abondance, à boire ou à manger, à ton +choix. + +--A boire et à manger, j'aime mieux cela. + +--Eh bien, soit, cent pistoles, tu entends? si tu confesses ce digne +moribond. + +--Je le confesserai, ou la peste m'étouffe. Comment faut-il que je le +confesse? + +--Écoute: ta robe te donne une grande autorité, tu parles au nom de +Dieu et au nom du roi; il faut, par ton éloquence, contraindre cet +homme à te remettre les papiers qu'on vient de lui apporter d'Avignon. + +--Pourquoi faire le contraindre à me remettre ces papiers? + +Chicot regarda en pitié le moine. + +--Pour avoir mille livres, double brute, lui dit-il. + +--C'est juste, fit Gorenflot; j'y vais. + +--Attends donc, il te dira qu'il vient de se confesser. + +--Alors, s'il vient de se confesser? + +--Tu lui répondras qu'il en a menti; que celui qui sort de sa chambre +n'est point un confesseur, mais un intrigant comme lui. + +--Mais il se fâchera. + +--Que t'importe, puisqu'il se meurt? + +--C'est juste. + +--Alors, tu comprends, tu parleras de Dieu, tu parleras du diable, tu +parleras de ce que tu voudras; mais, d'une façon ou de l'autre, tu lui +tireras des mains des papiers qui viennent d'Avignon. + +--Et s'il refuse? + +--Tu lui refuseras l'absolution, tu le maudiras, tu l'anathématiseras. + +--Ou je les lui prendrai de force. + +--Eh bien, encore, soit; mais, voyons, es-tu suffisamment dégrisé pour +exécuter ponctuellement mes instructions? + +--Ponctuellement, vous allez voir. + +Et Gorenflot, passant une main sur son large visage, sembla en effacer +les traces superficielles de l'ivresse; ses yeux devinrent calmes, +bien qu on eût pu, avec de l'attention, les trouver hébétés; sa bouche +n'articula plus que des paroles scandées avec modération, son geste +devint sobre, tout en demeurant un peu tremblant. + +Puis il se dirigea vers la porte avec solennité. + +--Un moment, dit Chicot; quand il t'aura donné les papiers, serre-les +bien dans une main et frappe de l'autre à la muraille. + +--Et s'il me les refuse? + +--Frappe encore. + +--Alors, dans l'un et l'autre cas, je dois frapper? + +--Oui. + +--C'est bien. + +Et Gorenflot sortit de la chambre, tandis que Chicot, en proie à une +émotion indéfinissable, collait son oreille à la muraille, afin de +percevoir jusqu'au moindre bruit. + +Dix minutes après, le craquement du plancher lui annonça que Gorenflot +entrait chez son voisin, et bientôt il le vit apparaître dans le +cercle que son rayon visuel pouvait embrasser. + +L'avocat se souleva dans son lit, et regarda s'approcher l'étrange +apparition. + +--Eh! bonjour, mon frère, dit Gorenflot s'arrêtant au milieu de la +chambre et équilibrant ses larges épaules. + +--Que venez-vous faire ici, mon père? murmura le malade d'une voix +affaiblie. + +--Mon fils, je suis un religieux indigne, j'apprends que vous êtes en +danger, et je viens vous parler des intérêts de votre âme. + +--Merci, dit le moribond; mais je crois votre soin inutile. Je vais un +peu mieux. + +Gorenflot secoua la tête. + +--Vous le croyez? dit-il. + +--J'en suis sûr. + +--Ruse de Satan, qui voudrait vous voir mourir sans confession. + +--Satan serait attrapé, dit le malade; je viens de me confesser à +l'instant même. + +--A qui? + +--A un digne prêtre qui vient d'Avignon. + +Gorenflot secoua la tête. + +--Comment! ce n'est pas un prêtre? + +--Non. + +--Comment le savez-vous? + +--Je le connais. + +--Celui qui sort d'ici? + +--Oui, dit Gorenflot avec un accent plein d'une telle conviction, que, +si difficiles à démonter que soient en général les avocats, celui-ci +se troubla. + +--Or, comme vous n'allez pas mieux, dit Gorenflot, et comme cet homme +n'était pas un prêtre, il faut vous confesser. + +--Je ne demande pas mieux, dit l'avocat d'une voix un peu plus forte; +mais je veux me confesser à qui me plaît. + +--Vous n'avez pas le temps d'en envoyer chercher un autre, mon fils, +et puisque me voilà.... + +--Comment! je n'aurai pas le temps! s'écria le malade avec une voix +qui se développa de plus en plus; quand je vous dis que je vais mieux! +quand je vous affirme que je suis sûr d'en réchapper! + +Gorenflot secoua une troisième fois la tête. + +--Et moi, dit-il avec le même flegme, je vous affirme à mon tour, mon +fils, que je ne compte sur rien de bon à votre égard; vous êtes +condamné par les médecins et aussi par la divine Providence; c'est +cruel à vous dire, je le sais bien; mais enfin nous en arrivons tous +là, soit un peu plus tôt, soit un peu plus tard; il y a la balance, la +balance de la justice; et puis c'est consolant de mourir en cette vie, +puisque l'on ressuscite dans l'autre. Pythagoras lui-même le disait, +mon fils, et ce n'était qu'un païen. Allons, confessez-vous, mon cher +enfant. + +--Mais je vous assure, mon père, que je me sens déjà plus fort, et +c'est probablement un effet de votre sainte présence. + +--Erreur, mon fils, erreur, insista Gorenflot; il y a au dernier +moment une recrudescence vitale: c'est la lampe qui se ranime pour +jeter un dernier éclat. Voyons, continua le moine en s'asseyant près +du lit, dites-moi vos intrigues, vos complots, vos machinations. + +--Mes intrigues, mes complots, mes machinations! répéta Nicolas David +en se reculant devant le singulier moine qu'il ne connaissait pas et +qui paraissait le connaître si bien. + +--Oui, dit Gorenflot en disposant tranquillement ses larges oreilles à +entendre et en joignant ses deux pouces au-dessus de ses mains +entrelacées; puis, quand vous m'aurez dit tout cela, vous me donnerez +les papiers, et peut-être Dieu permettra-t-il que je vous absolve. + +--Et quels papiers? s'écria le malade d'une voix aussi forte et aussi +vigoureusement accentuée que s'il eût été en pleine santé. + +--Les papiers que ce prétendu prêtre vient de vous apporter d'Avignon. + +--Et qui vous a dit que ce prétendu prêtre m'avait apporté des +papiers? demanda l'avocat en sortant une jambe de la couverture et +avec un accent si brusque que Gorenflot en fut troublé dans le +commencement de béatitude qui l'assoupissait sur son fauteuil. + +Gorenflot pensa que le moment était venu de montrer de la vigueur. + +--Celui qui l'a dit sait ce qu'il dit, reprit-il; allons, les papiers, +les papiers, ou pas d'absolution. + +--Eh! je me moque bien de ton absolution, bélître, s'écria David en +bondissant hors du lit et en sautant à la gorge de Gorenflot. + +--Eh! mais, s'écria celui-ci, vous avez donc la fièvre chaude? vous ne +voulez donc pas vous confesser, vous? + +Le pouce de l'avocat, adroitement et vigoureusement appliqué sur la +gorge du moine, interrompit sa phrase, qui fut continuée par un +sifflement qui ressemblait fort à un râle. + +--Je ne veux confesser que toi, frocard de Belzébuth, s'écria l'avocat +David, et quant à la fièvre chaude, tu vas voir si elle me serre au +point de m'empêcher de t'étrangler. + +Frère Gorenflot était robuste, mais il en était malheureusement à ce +moment de réaction où l'ivresse agit sur le système nerveux et le +paralyse, ce qui arrive d'ordinaire en même temps que, par une +réaction opposée, les facultés commencent à reprendre de la vigueur. + +Il ne put donc, en réunissant toutes ses forces, que se soulever sur +son siège, empoigner la chemise de l'avocat à deux mains, et le +repousser violemment loin de lui. + +Il est juste de dire que, tout paralysé qu'il était, frère Gorenflot +repoussa si violemment Nicolas David, que celui-ci alla rouler au +milieu de la chambre. + +Mais il se releva furieux, et sautant sur cette longue épée qu'avait +remarquée maître Bernouillet, laquelle était suspendue à la muraille +derrière ses habits, il la tira du fourreau et en vint présenter la +pointe au col du moine, qui, épuisé par cet effort suprême, était +retombé sur son fauteuil. + +--C'est à ton tour de te confesser, lui dit-il d'une voix sourde, ou +tu vas mourir! + +Gorenflot, complètement dégrisé par la désagréable pression de cette +pointe froide sur sa chair, comprit la gravité de la situation. + +--Oh! dit-il, vous n'étiez donc pas malade, c'était donc une comédie +que cette prétendue agonie? + +--Tu oublies que ce n'est point à toi d'interroger, dit l'avocat, mais +de répondre. + +--Répondre à quoi? + +--A ce que je te vais demander. + +--Faites. + +--Qui es-tu? + +--Vous le voyez bien, dit le moine. + +--Ce n'est pas répondre, fit l'avocat en appuyant l'épée un degré plus +fort. + +--Et que diable! faites donc attention! si vous me tuez avant que je +vous réponde, vous ne saurez rien du tout. + +--Tu as raison, ton nom? + +--Frère Gorenflot. + +--Tu es donc un vrai moine? + +--Comment, un vrai moine? je le crois bien. + +--Pourquoi te trouves-tu à Lyon? + +--Parce que je suis exilé. + +--Qui t'a conduit dans cet hôtel? + +--Le hasard. + +--Depuis combien de jours y es-tu? + +--Depuis seize jours. + +--Pourquoi m'espionnais-tu? + +--Je ne vous espionnais pas. + +--Comment savais-tu que j'avais reçu des papiers? + +--Parce qu'on me l'avait dit. + +--Qui te l'avait dit? + +--Celui qui m'a envoyé vers vous. + +--Qui t'a envoyé vers moi? + +--Voilà ce que je ne puis dire. + +--Et ce que tu me diras cependant. + +--Oh là! s'écria le moine. Vertudieu! j'appelle, je crie. + +--Et moi je tue. + +Le moine jeta un cri; une goutte de sang parut à la pointe de l'épée +de l'avocat. + +--Son nom? dit celui-ci. + +--Ah! ma foi, tant pis, dit le moine; j'ai tenu tant que j'ai pu. + +--Oui, va, et ton honneur est à couvert. Celui qui t'a envoyé vers +moi?... + +--C'est.... + +Gorenflot hésita encore, il lui en coûtait de trahir l'amitié. + +--Achève donc, dit l'avocat en frappant du pied. + +--Ma foi, tant pis! c'est Chicot. + +--Le fou du roi? + +--Lui-même! + +--Et où est-il? + +--Me voilà! dit une voix. + +Et Chicot, à son tour, parut sur la porte, pâle, grave, et l'épée nue +à la main. + + + + +CHAPITRE VII + +COMMENT CHICOT, APRÈS AVOIR FAIT UN TROU AVEC UNE VRILLE, EN FIT UN +AVEC SON ÉPÉE. + + +Maître Nicolas David, en reconnaissant celui qu'il savait être son +ennemi mortel, ne put retenir un mouvement de terreur. + +Gorenflot profita de ce mouvement pour se jeter de côté, et rompre +ainsi la rectitude de la ligne qui se trouvait entre son cou et l'épée +de l'avocat. + +--A moi, tendre ami, cria-t-il, à moi, à l'aide, au secours, à la +rescousse, on m'égorge. + +--Ah! ah! cher monsieur David, dit Chicot, c'est donc vous? + +--Oui, balbutia David, oui, sans doute, c'est moi. + +--Enchanté de vous rencontrer, reprit le Gascon. + +Puis, se retournant vers le moine: + +--Mon bon Gorenflot, lui dit-il, ta présence comme moine était fort +nécessaire ici tout à l'heure, quand on croyait monsieur mourant; mais +à présent que monsieur se porte à merveille, ce n'est plus un +confesseur qu'il lui faut; aussi il va avoir affaire à un gentilhomme. + +David essaya de ricaner avec mépris. + +--Oui, à un gentilhomme, dit Chicot, et qui va vous faire voir qu'il +est de bonne race. Mon cher Gorenflot, continua-t-il en s'adressant au +moine, faites moi le plaisir d'aller vous mettre en sentinelle sur le +palier, et d'empêcher qui que ce soit au monde de venir me déranger +dans la petite conversation que je vais avoir avec monsieur. + +Gorenflot ne demandait pas mieux que de se trouver à distance de +Nicolas David; aussi accomplit-il le cercle qu'il lui fallait +parcourir en serrant les murs le plus près possible; puis, arrivé à la +porte, il s'élança dehors, plus léger de cent livres qu'il ne l'était +en entrant. + +Chicot ferma la porte derrière lui, et, toujours avec le même flegme, +poussa le verrou. + +David avait d'abord considéré ce préambule avec un saisissement qui +résultait de l'imprévu de la situation; mais, bientôt, se reposant sur +sa force bien connue dans les armes, et sur ce qu'au bout du compte il +était seul à seul avec Chicot, il s'était remis, et, quand le Gascon +se retourna, après avoir fermé la porte, il le trouva appuyé au pied +du lit, son épée à la main et le sourire sur les lèvres. + +--Habillez-vous, monsieur, dit Chicot, je vous en donnerai le temps et +la facilité, car je ne veux avoir aucun avantage sur vous. Je sais que +vous êtes un vaillant escrimeur, et que vous maniez l'épée comme +Leclerc en personne; mais cela m'est parfaitement égal. + +David se mit à rire. + +--La plaisanterie est bonne, dit-il. + +--Oui, répondit Chicot; elle me paraît telle, du moins, puisque c'est +moi qui la fais, et elle vous paraîtra bien meilleure tout à l'heure à +vous qui êtes homme de goût. Savez-vous ce que je viens chercher en +cette chambre, maître Nicolas? + +--Le reste des coups de lanière que je vous redevais au nom du duc de +Mayenne, le jour où vous avez si lestement sauté par une fenêtre. + +--Non, monsieur; j'en sais le compte, et je les rendrai à celui qui me +les a fait donner, soyez tranquille. Ce que je viens chercher, c'est +certaine généalogie que M. Pierre de Gondy, sans savoir ce qu'il +portait, a portée à Avignon, et, sans savoir ce qu'il rapportait, vous +a remise tout à l'heure. + +David pâlit. + +--Quelle généalogie? dit-il. + +--Celle de MM. de Guise, qui descendent, comme vous savez, de +Charlemagne en droite ligne. + +--Ah! ah! dit David, vous êtes donc espion, monsieur; je vous croyais +seulement bouffon, moi? + +--Cher monsieur David, je serai, si vous le voulez bien, l'un et +l'autre dans cette occasion: espion pour vous faire pendre, et bouffon +pour en rire. + +--Me faire pendre! + +--Haut et court, monsieur. Vous n'avez pas la prétention d'être +décapité, j'espère; c'est bon pour les gentilshommes. + +--Et comment vous y prendrez-vous pour cela? + +--Oh! ce sera bien simple; je raconterai la vérité, voilà tout. Il +faut vous dire, cher monsieur David, que j'ai assisté le mois passé à +ce petit conciliabule tenu dans le couvent de Sainte-Geneviève, entre +LL. AA. SS. MM. de Guise et madame de Montpensier. + +--Vous? + +--Oui, j'étais logé dans le confessionnal en face du vôtre; on y est +fort mal, n'est-ce pas? d'autant plus mal, pour mon compte du moins, +que j'ai été obligé, pour en sortir, d'attendre que tout fût fini, et +que la chose a été fort longue à se terminer. J'ai donc assisté aux +discours de M. de Monsoreau, de la Hurière et d'un certain moine dont +j'ai oublié le nom, mais qui m'a paru fort éloquent. Je connais +l'affaire du couronnement de M. d'Anjou, qui a été moins amusante; +mais en échange la petite pièce a été drôle; on jouait la généalogie +de MM. de Lorraine, revue, augmentée et corrigée par maître Nicolas +David. C'était une fort drôle de pièce, à laquelle il ne manquait plus +que le visa de Sa Sainteté. + +--Ah! vous connaissez la généalogie? dit David se contenant à peine et +mordant ses lèvres avec colère. + +--Oui, dit Chicot, et je l'ai trouvée infiniment ingénieuse, surtout à +l'endroit de la loi salique. Seulement, c'est un grand malheur d'avoir +tant d'esprit que cela: on se fait pendre; aussi, me sentant ému d'un +tendre intérêt pour un homme si ingénieux, Comment? me suis-je dit, je +laisserais pendre ce brave monsieur David, un maître d'armes +très-agréable, un avocat de première force, un de mes bons amis, +enfin, et cela quand je puis au contraire non-seulement lui sauver la +corde, mais encore faire sa fortune, à ce brave avocat, ce bon maître, +cet excellent ami, le premier qui m'ait donné la mesure de mon coeur +en prenant la mesure de mon dos; non, cela ne sera pas. Alors, vous +ayant entendu parler de voyage, j'ai pris la résolution, rien ne me +retenant, de voyager avec vous, c'est-à-dire derrière vous. Vous êtes +sorti par la porte Bordelle, n'est-ce pas? je vous guettais, vous ne +m'avez pas vu, cela ne m'étonne point, j'étais bien caché; de ce +moment-là, je vous ai suivi, vous perdant, vous rattrapant, prenant +beaucoup de peine, je vous assure; enfin, nous sommes arrivés à Lyon; +je dis nous sommes, parce que, une heure après vous, j'étais installé +dans le même hôtel que vous, non-seulement dans le même hôtel, mais +encore dans la chambre à côté; dans celle-ci, tenez, qui n'est séparée +de la vôtre que par une simple cloison; vous pensez bien que je +n'étais pas venu de Paris à Lyon, ne vous quittant pas des yeux, pour +vous perdre de vue ici. Non, j'ai percé un petit trou à l'aide duquel +j'avais l'avantage de vous examiner tant que je voulais, et, je +l'avoue, je me donnais ce plaisir plusieurs fois le jour. Enfin vous +êtes tombé malade; l'hôte voulait vous mettre à la porte; vous aviez +donné rendez-vous à M. de Gondy au Cygne-de-la-Croix; vous aviez peur +qu'il ne vous trouvât point autre part, ou du moins qu'il ne vous +retrouvât point assez vite. C'était un moyen, je n'en ai été dupe qu'à +moitié; cependant, comme à tout prendre vous pouviez être malade +réellement, comme nous sommes tous mortels, vérité dont je tâcherai de +vous convaincre tout à l'heure, je vous ai envoyé un brave moine, mon +ami, mon compagnon, pour vous exciter au repentir, vous ramener à la +résipiscence; mais point, pécheur endurci que vous êtes, vous avez +voulu lui perforer la gorge avec votre rapière, oubliant cette maxime +de l'Évangile: «Qui frappe de l'épée périra par l'épée.» C'est alors, +cher monsieur David, que je suis venu et que je vous ai dit: Voyons, +nous sommes de vieilles connaissances, de vieux amis; arrangeons la +chose ensemble; voyons, dites, à cette heure que vous êtes au courant, +voulez-vous l'arranger, la chose? + +--Et de quelle façon? + +--De la façon dont elle se fût arrangée si vous eussiez été +véritablement malade, que mon ami Gorenflot vous eût confessé et que +vous lui eussiez remis les papiers qu'il vous demandait. Alors je vous +eusse pardonné et j'eusse même dit de grand coeur un _in manus_ pour +vous. Eh bien, je ne serai pas plus exigeant pour le vivant que pour +le mort; et ce qui me reste à vous dire, le voici: Monsieur David, +vous êtes un homme accompli: l'escrime, le cheval, la chicane, l'art +de mettre de grosses bourses dans de larges poches, vous possédez +tout. Il serait fâcheux qu'un homme comme vous disparût tout à coup du +monde, où il est destiné à faire une si belle fortune. Eh bien, cher +monsieur David, ne faites plus de conspirations, fiez-vous à moi, +rompez avec les Guises, donnez-moi vos papiers, et, foi de +gentilhomme! je ferai votre paix avec le roi. + +--Tandis qu'au contraire, si je ne vous les donne pas? demanda Nicolas +David. + +--Ah! si vous ne me les donnez pas, c'est autre chose. Foi de +gentilhomme, je vous tuerai! Est-ce toujours drôle, cher monsieur +David? + +--De plus en plus, répondit l'avocat en caressant son épée. + +--Mais si vous me les donnez, continua Chicot, tout sera oublié; vous +ne me croyez pas peut-être, cher monsieur David, car vous êtes d'une +nature mauvaise, et vous vous figurez que mon ressentiment est +incrusté dans mon coeur comme la rouille dans le fer. Non, je vous +hais, c'est vrai, mais je hais M. de Mayenne plus que vous; donnez-moi +de quoi perdre M. de Mayenne, et je vous sauve; et puis, voulez-vous +que j'ajoute encore quelques paroles, que vous ne croirez pas, vous +qui n'aimez rien que vous-même? Eh bien, c'est que j'aime le roi, moi, +tout niais, tout corrompu, tout abâtardi qu'il est; le roi qui m'a +donné un refuge, une protection contre votre boucher de Mayenne, qui +assassine de nuit, à la tête de quinze bandits, un seul gentilhomme, +sur la place du Louvre; vous savez de qui je veux parler, c'est de ce +pauvre Saint-Mégrin; n'en étiez-vous pas de ses bourreaux, vous? Non, +tant mieux, je le croyais tout à l'heure, et je le crois bien plus +encore maintenant. Eh bien, je veux qu'il règne tranquillement, mon +pauvre roi Henri, ce qui est impossible avec les Mayenne et les +généalogies de Nicolas David. Livrez-moi donc la généalogie, et, foi +de gentilhomme, je tais votre nom et fais votre fortune. + +Pendant cette longue exposition de ses idées, qu'il n'avait même faite +si longue que dans ce but, Chicot avait observé David en homme +intelligent et ferme. Pendant cet examen, il ne vit pas se détendre +une seule fois la fibre d'acier qui dilatait l'oeil fauve de l'avocat; +pas une bonne pensée n'éclaira ses traits assombris; pas un retour de +coeur n'amollit sa main crispée sur l'épée. + +--Allons, dit Chicot, je vois que tout ce que je vous dis est de +l'éloquence perdue, et que vous ne me croyez pas; il me reste donc un +moyen de vous punir d'abord de vos torts anciens envers moi, puis de +débarrasser la terre d'un homme qui ne croit plus à la probité ni à +l'humanité. Je vais vous faire pendre. Adieu, monsieur David. + +Et Chicot fit à reculons un pas vers la porte sans perdre de vue +l'avocat. + +Celui-ci fit un bond en avant. + +--Et vous croyez que je vous laisserai sortir? s'écria l'avocat; non +pas, mon bel espion; non pas, Chicot, mon ami: quand on sait des +secrets comme ceux de la généalogie, on meurt! Quand on menace Nicolas +David, on meurt! Quand on entre ici comme tu y es entré, on meurt! + +--Vous me mettez parfaitement à mon aise, répondit Chicot avec le même +calme; je n'hésitais que parce que je suis sûr de vous tuer. Crillon, +en faisant des armes avec moi, m'a appris, il y a deux mois, une botte +particulière, une seule; mais elle suffira, parole d'honneur. Allons, +remettez-moi les papiers, ajouta-t-il d'une voix terrible, ou je vous +tue! et je vais vous dire comment: je vous percerai la gorge où vous +vouliez saigner mon ami Gorenflot. + +Chicot n'avait point achevé ces paroles, que David, avec un sauvage +éclat de rire, s'élança sur lui; Chicot le reçut l'épée au poing. + +Les deux adversaires étaient à peu près de la même taille; mais les +vêtements de Chicot dissimulaient sa maigreur, tandis que rien ne +dissimulait la nature longue, mince et flexible de l'avocat. Il +semblait un long serpent, tant son bras prolongeait sa tête, tant son +épée agile s'agitait comme un triple dard; mais, comme le lui avait +annoncé Chicot, il avait affaire à un rude adversaire; Chicot, faisant +des armes presque tous les jours avec le roi, était devenu un des plus +forts tireurs du royaume; c'est ce dont Nicolas David put +s'apercevoir, en trouvant toujours le fer de son adversaire, de +quelque façon qu'il cherchât à l'attaquer. + +Il fit un pas de retraite. + +--Ah! ah! dit Chicot, vous commencez à comprendre, n'est-ce pas? Eh +bien, encore une fois, les papiers. + +David, pour toute réponse, se jeta de nouveau sur le Gascon, et un +second combat s'engagea plus long et plus acharné que le premier, +quoique Chicot se contentât de parer et n'eût pas encore porté un +coup. Cette seconde lutte se termina, comme la première, par un pas de +retraite de l'avocat. + +--Ah! ah! dit Chicot, à mon tour maintenant. + +Et il fit un pas en avant. + +Pendant qu'il marchait, Nicolas David dégagea pour l'arrêter. Chicot +para prime, lia l'épée de son adversaire tierce sur tierce, et +l'atteignit à l'endroit qu'il avait indiqué d'avance; il lui enfonça +la moitié de sa rapière dans la gorge. + +--Voilà le coup, dit Chicot. + +David ne répondit pas; il tomba du coup aux pieds de Chicot en +crachant une gorgée de sang. + +Chicot à son tour fit un pas de retraite. Tout blessé à mort qu'il +est, le serpent peut encore se redresser et mordre. + +Mais David, par un mouvement naturel, essaya de se traîner vers son +lit comme pour défendre encore son secret. + +--Ah! dit Chicot, je te croyais retors, et tu es sot, au contraire, +comme un reître. Je ne savais pas l'endroit où tu avais caché tes +papiers, et voilà que tu me l'apprends. + +Et, tandis que David se tordait dans les convulsions de l'agonie, +Chicot courut au lit, souleva le matelas et trouva, sous le chevet, un +petit rouleau de parchemin, que David, dans l'ignorance de la +catastrophe qui le menaçait, n'avait pas songé à cacher mieux. + +Au moment même où il le déroulait pour s'assurer que c'était bien le +papier qu'il cherchait, David se soulevait avec rage; puis, retombant +aussitôt, rendait le dernier soupir. + +Chicot parcourut d'abord d'un oeil étincelant de joie et d'orgueil le +parchemin rapporté d'Avignon par Pierre de Gondy. + +Le légat du pape, fidèle à la politique du souverain pontife depuis +son avènement au trône, avait écrit au bas: + +_Fiat ut voluit Deus: Deus jura hominum fecit._ + +--Voilà, dit Chicot, un pape qui traite assez mal le roi +très-chrétien. + +Et il plia soigneusement le parchemin, qu'il introduisit dans la poche +la plus sûre de son justaucorps, c'est-à-dire dans celle qui +s'appuyait sur sa poitrine. + +Puis il prit le corps de l'avocat, qui était mort sans presque +répandre de sang, la nature de la plaie ayant concentré l'hémorragie +au dedans, le replaça dans le lit, la face tournée contre la ruelle, +et, rouvrant la porte, appela Gorenflot. + +Gorenflot entra. + +--Comme vous êtes pâle! dit le moine. + +--Oui, dit Chicot; les derniers moments de ce pauvre homme m'ont causé +quelque émotion. + +--Il est donc mort? demanda Gorenflot. + +--Il y a tout lieu de le croire, répondit Chicot. + +--Il se portait si bien tout à l'heure! + +--Trop bien. Il a voulu manger des choses difficiles à digérer, et, +comme Anacréon, il est mort pour avoir avalé de travers. + +--Oh! oh! dit Gorenflot, le coquin qui voulait m'étrangler, moi, un +homme d'Église; voilà ce qui lui aura porté malheur. + +--Pardonnez-lui, compère, vous êtes chrétien. + +--Je lui pardonne, dit Gorenflot, quoiqu'il m'ait fait grand'peur. + +--Ce n'est pas le tout, dit Chicot; il conviendrait que vous allumiez +les cires, et que vous marmottiez quelques prières près de son corps. + +--Pourquoi faire? + +C'était le mot de Gorenflot, on se le rappelle. + +--Comment! pourquoi faire? Pour n'être point pris et conduit dans les +prisons de la ville comme meurtrier. + +--Moi! meurtrier de cet homme! Allons donc; c'est lui qui voulait +m'étrangler. + +--Mon Dieu, oui! Et, comme il n'a pu y réussir, la colère lui a mis le +sang en mouvement; un vaisseau se sera brisé dans sa poitrine, et +bonsoir. Vous voyez bien qu'en somme, Gorenflot, c'est vous qui êtes +la cause de sa mort. Cause innocente, c'est vrai; mais n'importe! En +attendant, que votre innocence soit reconnue, on pourrait vous faire +un mauvais parti. + +--Je crois que vous avez raison, monsieur Chicot, dit le moine. + +--D'autant plus raison, qu'il y a dans cette bonne ville, à Lyon, un +official un peu coriace. + +--Jésus! murmura le moine. + +--Faites donc ce que je vous dis, compère. + +--Que faut-il que je fasse? + +--Installez-vous ici, récitez avec onction toutes les prières que vous +savez, et même celles que vous ne savez pas, et quand le soir sera +venu et que vous serez seul, sortez de l'hôtellerie, sans lenteur et +sans précipitation; vous connaissez le travail du maréchal ferrant qui +fait le coin de la rue? + +--Certainement, c'est à lui que je me suis donné ce coup hier soir, +dit Gorenflot montrant son oeil cerclé de noir. + +--Touchant souvenir. Eh bien, j'aurai soin que vous retrouviez là +votre cheval, entendez-vous? Vous monterez dessus sans donner +d'explication à personne; ensuite, pour peu que le coeur vous en dise, +vous connaissez la route de Paris; à Villeneuve-le-Roi vous vendrez +votre cheval; et vous reprendrez Panurge. + +--Ah! ce bon Panurge; vous avez raison, je serai heureux de le revoir, +je l'aime. Mais d'ici là, ajouta le moine d'un ton piteux, comment +vivrai-je? + +--Quand je donne, je donne, dit Chicot, et ne laisse pas mendier mes +amis, comme on fait au couvent de Sainte-Geneviève; tenez. + +Et Chicot tira de sa poche une poignée d'écus qu'il mit dans la large +main du moine. + +--Homme généreux! dit Gorenflot attendri jusqu'aux larmes, laissez-moi +rester avec vous à Lyon. J'aime assez Lyon; c'est la seconde capitale +du royaume, puis la ville est hospitalière. + +--Mais comprends donc une chose, triple brute! c'est que je ne reste +pas, c'est que je pars, et cela si rapidement, que je ne t'engage +point à me suivre. + +--Que votre volonté soit faite, monsieur Chicot, dit Gorenflot +résigné. + +--A la bonne heure! dit Chicot, te voilà comme je t'aime, compère. + +Et il installa le moine près du lit, descendit chez l'hôte, et, le +prenant à part: + +--Maître Bernouillet, dit-il, sans que vous vous en doutiez, un grand +événement s'est passé dans votre maison. + +--Bah! répondit l'hôte avec des yeux effarés, qu'y a-t il donc? + +--Cet enragé royaliste, ce contempteur de la religion, cet abominable +hanteur de huguenots... + +--Eh bien? + +--Eh bien, il a reçu la visite ce matin d'un messager de Rome. + +--Je le sais bien, puisque c'est moi qui vous l'ai dit. + +--Eh bien! notre saint-père le pape, à qui toute justice temporelle +est dévolue en ce monde, notre saint-père le pape l'envoyait +directement au conspirateur: seulement, selon toute probabilité, le +conspirateur ne se doutait pas dans quel but. + +--Et dans quel but l'envoyait-il? + +--Montez dans la chambre de votre hôte, maître Bernouillet, levez un +peu sa couverture, regardez-lui aux environs du cou, et vous le +saurez. + +--Holà! vous m'effrayez. + +--Je ne vous en dis pas davantage. Cette justice s'est accomplie chez +vous, maître Bernouillet. C'est un bien grand honneur que vous fait le +pape. + +Puis Chicot glissa dix écus d'or dans la main de son hôte et gagna +l'écurie, d'où il fit sortir les deux chevaux. + +Cependant l'hôte avait grimpé ses escaliers plus leste que l'oiseau, +et était entré dans la chambre de Nicolas David. + +Il y trouva Gorenflot en prières. + +Alors il s'approcha du lit, et, selon les instructions qu'il avait +reçues, releva les couvertures. + +La blessure était bien à la place indiquée, encore vermeille; mais le +corps était déjà froid. + +--Ainsi meurent tous les ennemis de la sainte religion! dit-il en +faisant un signe d'intelligence à Gorenflot. + +--Amen! répondit le moine. + +Ces événements se passaient à peu près vers le même temps où Bussy +remettait Diane de Méridor entre les bras du vieux baron, qui la +croyait morte. + + + + +CHAPITRE VIII + +COMMENT LE DUC D'ANJOU APPRIT QUE DIANE DE MÉRIDOR N'ÉTAIT POINT +MORTE. + + +Pendant ce temps, les derniers jours d'avril étaient arrivés. + +La grande cathédrale de Chartres était tendue de blanc, et sur les +piliers, des gerbes de feuillage (car on a vu par l'époque où nous +sommes arrivés que le feuillage était encore une rareté), et sur les +piliers, disons-nous, des gerbes de feuillage remplaçaient les fleurs +absentes. + +Le roi, pieds nus, comme il était venu depuis la porte de Chartres, se +tenait debout au milieu de la nef, regardant de temps en temps si tous +ses courtisans et tous ses amis s'étaient trouvés fidèlement au +rendez-vous. Mais les uns, écorchés par le pavé de la rue, avaient +repris leurs souliers; les autres, affamés ou fatigués, se reposaient +ou mangeaient dans quelque hôtellerie de la route, où ils s'étaient +glissés en contrebande, et un petit nombre seulement avait eu le +courage de demeurer dans l'église sur la dalle humide, avec les jambes +nues sous leurs longues robes de pénitents. + +La cérémonie religieuse qui avait pour but de donner un héritier à la +couronne de France s'accomplissait; les deux chemises de Notre-Dame, +dont, vu la grande quantité de miracles qu'elles avaient faits, la +vertu prolifique ne pouvait être mise en doute, avaient été tirées de +leurs châsses d'or, et le peuple, accouru en foule à cette solennité, +s'inclinait sous le feu des rayons qui jaillirent du tabernacle quand +les deux tuniques en sortirent. + +Henri III, en ce moment, au milieu du silence général, entendit un +bruit étrange, un bruit qui ressemblait à un éclat de rire étouffé, et +il chercha par habitude si Chicot n'était pas là, car il lui sembla +qu'il n'y avait que Chicot qui dût avoir l'audace de rire en un pareil +moment. + +Ce n'était pas Chicot cependant qui avait ri à l'aspect des deux +saintes tuniques; car Chicot, hélas! était absent, ce qui attristait +fort le roi, qui, on se le rappelle, l'avait perdu de vue tout à coup +sur la route de Fontainebleau et n'en avait pas entendu reparler +depuis. C'était un cavalier que son cheval encore fumant venait +d'amener à la porte de l'église, et qui s'était fait un chemin, avec +ses habits et ses bottes tout souillés de boue, au milieu des +courtisans affublés de leurs robes de pénitents ou coiffés de sacs, +mais, dans l'un et l'autre cas, pieds nus. + +Voyant le roi se retourner, il resta bravement debout dans le choeur +avec l'apparence du respect; car ce cavalier était homme de cour; cela +se voyait dans son attitude encore plus que dans l'élégance des habits +dont il était couvert. + +Henri, mécontent de voir ce cavalier arrivé si tard faire tant de +bruit, et différer si insolemment par ses habits de ce costume monacal +qui était d'ordonnance ce jour-là, lui adressa un coup d'oeil plein de +reproche et de dépit. + +Le nouveau venu ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et +franchissant quelques dalles où étaient sculptées des effigies +d'évêques en faisant crier ses souliers pont-levis (c'était la mode +alors), il alla s'agenouiller près de la chaise de velours de M. le +duc d'Anjou, lequel, absorbé dans ses pensées bien plutôt que dans ses +prières, ne prêtait pas la moindre attention à ce qui se passait +autour de lui. + +Cependant, lorsqu'il sentit le contact de ce nouveau personnage, il se +retourna vivement, et à demi-voix s'écria: Bussy! + +--Bonjour, monseigneur, répondit le gentilhomme, comme s'il eût quitté +le duc depuis la veille seulement et qu'il ne se fût rien passé +d'important depuis qu'il l'avait quitté. + +--Mais, lui dit le prince, tu es donc enragé? + +--Pourquoi cela, monseigneur? + +--Pour quitter n'importe quel lieu où tu étais, et pour venir voir à +Chartres les chemises de Notre-Dame. + +--Monseigneur, dit Bussy, c'est que j'ai à vous parler tout de suite. + +--Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt? + +--Probablement parce que la chose était impossible. + +--Mais que s'est-il passé depuis tantôt trois semaines que tu as +disparu? + +--C'est justement de cela que j'ai à vous parler. + +--Bah! tu attendras bien que nous soyons sortis de l'église? + +--Hélas! il le faut bien, et c'est justement ce qui me fâche. + +--Chut! voici la fin; prends patience, et nous retournerons ensemble à +mon logis. + +--J'y compte bien, monseigneur. + +En effet, le roi venait de passer sur sa chemise de fine toile la +chemise assez grossière de Notre-Dame, et la reine, avec l'aide de ses +femmes, était occupée à en faire autant. + +Alors le roi se mit à genoux, la reine l'imita; chacun d'eux demeura +un moment sous un vaste poêle, priant de tout son coeur, tandis que +les assistants, pour faire leur cour au roi, frappaient du front la +terre. + +Après quoi, le roi se releva, ôta sa tunique sainte, salua +l'archevêque, salua la reine et se dirigea vers la porte de la +cathédrale. + +Mais, sur la route, il s'arrêta: il venait d'apercevoir Bussy. + +--Ah! monsieur, dit-il, il paraît que nos dévotions ne sont point de +votre goût, car vous ne pouvez vous décider à quitter l'or et la soie, +tandis que votre roi prend la bure et la serge? + +--Sire, répondit Bussy avec dignité, mais en pâlissant d'impatience +sous l'apostrophe, nul ne prend à coeur comme moi le service de Votre +Majesté, même parmi ceux dont le froc est le plus humble et dont les +pieds sont le plus déchirés; mais j'arrive d'un voyage long et +fatigant, et je n'ai su que ce matin le départ de Votre Majesté pour +Chartres, j'ai donc fait vingt-deux lieues en cinq heures, sire, pour +venir joindre Votre Majesté: voilà pourquoi je n'ai pas eu le temps de +changer d'habit, ce dont Votre Majesté ne se serait point aperçue au +reste si, au lieu de venir pour joindre humblement mes prières aux +siennes, j'étais resté à Paris. + +Le roi parut assez satisfait de cette raison; mais, comme il avait +regardé ses amis, dont quelques-uns avaient haussé les épaules aux +paroles de Bussy, il craignit de les désobliger en faisant bonne mine +au gentilhomme de son frère, et il passa outre. + +Bussy laissa passer le roi sans sourciller. + +--Eh quoi! dit le duc, tu ne vois donc pas? + +--Quoi? + +--Que Schomberg, que Quélus et que Maugiron ont haussé les épaules à +ton excuse? + +--Si fait, monseigneur, je l'ai parfaitement vu, dit Bussy très-calme. + +--Eh bien? + +--Eh bien, croyez-vous que je vais égorger mes semblables ou à peu +près dans une église? Je suis trop bon chrétien pour cela. + +--Ah! fort bien, dit le duc d'Anjou étonné, je croyais que tu n'avais +pas vu, ou que tu n'avais pas voulu voir. + +Bussy haussa les épaules à son tour, et, à la sortie de l'église, +prenant le prince à part. + +--Chez vous, n'est-ce pas, monseigneur? dit-il. + +--Tout de suite, car tu dois avoir bien des choses à m'apprendre. + +--Oui, en effet, monseigneur, et des choses dont vous ne vous doutez +pas, j'en suis sûr. + +Le duc regarda Bussy avec étonnement. + +--C'est comme cela, dit Bussy. + +--Eh bien, laisse-moi seulement saluer le roi, et je suis à toi. + +Le duc alla prendre congé de son frère, qui, par une grâce toute +particulière de Notre-Dame, disposé sans doute à l'indulgence, donna +au duc d'Anjou la permission de retourner à Paris quand bon lui +semblerait. + +Alors, revenant en toute hâte vers Bussy, et s'enfermant avec lui dans +une des chambres de l'hôtel qui lui était assigné pour logement: + +--Voyons, compagnon, dit-il, assieds-toi là et raconte-moi ton +aventure; sais-tu que je t'ai cru mort? + +--Je le crois bien, monseigneur. + +--Sais-tu que toute la cour a pris les habits blancs en réjouissance +de ta disparition, et que beaucoup de poitrines ont respiré librement +pour la première fois depuis que tu sais tenir une épée? Mais il ne +s'agit pas de cela; voyons, tu m'as quitté pour te mettre à la +poursuite d'une belle inconnue! Quelle était cette femme et que +dois-je attendre? + +--Vous devez récolter ce que vous avez semé, monseigneur, c'est-à-dire +beaucoup de honte! + +--Plaît-il? fit le duc, plus étonné encore de ces étranges paroles que +du ton irrévérencieux de Bussy. + +--Monseigneur a entendu, dit froidement Bussy; il est donc inutile que +je répète. + +--Expliquez-vous, monsieur, et laissez à Chicot les énigmes et les +anagrammes. + +--Oh! rien de plus facile, monseigneur, et je me contenterai d'en +appeler à votre souvenir. + +--Mais qui est cette femme? + +--Je croyais que monseigneur l'avait reconnue. + +--C'était donc elle? s'écria le duc. + +--Oui, monseigneur. + +--Tu l'as vue? + +--Oui. + +--T'a-t-elle parlé? + +--Sans doute; il n'y a que les spectres qui ne parlent pas. Après +cela, peut-être monseigneur avait-il le droit de la croire morte, et +l'espérance qu'elle l'était? + +Le duc pâlit, et demeura comme écrasé par la rudesse des paroles de +celui qui eût dû être son courtisan. + +--Eh bien, oui, monseigneur, continua Bussy, quoique vous ayez poussé +au martyre une jeune fille de race noble, cette jeune fille a échappé +au martyre; mais ne respirez pas encore, et ne vous croyez pas encore +absous, car, en conservant la vie, elle a trouvé un malheur plus grand +que la mort. + +--Qu'est-ce donc, et que lui est-il arrivé? demanda le duc tout +tremblant. + +--Monseigneur, il lui est arrivé qu'un homme lui a conservé l'honneur, +qu'un homme lui a sauvé la vie; mais cet homme s'est fait payer son +service si cher, que c'est à regretter qu'il l'ait rendu. + +--Achève, voyons. + +--Eh bien, monseigneur, la demoiselle de Méridor, pour échapper aux +bras déjà étendus de M. le duc d'Anjou, dont elle ne voulait pas être +la maîtresse, la demoiselle de Méridor s'est jetée aux bras d'un homme +qu'elle exècre. + +--Que dis-tu? + +--Je dis que Diane de Méridor s'appelle aujourd'hui madame de +Monsoreau. + +A ces mots, au lieu de la pâleur qui couvrait ordinairement les joues +de François, le sang reflua si violemment à son visage, qu'on eût cru +qu'il allait lui jaillir par les yeux. + +--Sang du Christ! s'écria le prince furieux; cela est-il bien vrai? + +--Pardieu! puisque je le dis, répliqua Bussy avec son air hautain. + +--Ce n'est point ce que je voulais dire, répéta le prince, et je ne +suspectais point votre loyauté, Bussy; je me demandais seulement s'il +était possible qu'un de mes gentilshommes, un Monsoreau, eût eu +l'audace de protéger contre mon amour une femme que j'honorais de mon +amour. + +--Et pourquoi pas? dit Bussy. + +--Tu eusses donc fait ce qu'il a fait, toi? + +--J'eusse fait mieux, monseigneur, je vous eusse averti que votre +honneur se fourvoyait. + +--Un moment, Bussy, dit le duc redevenu calme, écoutez, s'il vous +plaît; vous comprenez, mon cher, que je ne me justifie pas. + +--Et vous avez tort, mon prince, car vous n'êtes qu'un gentilhomme +toutes les fois qu'il s'agit de prud'homme. + +--Eh bien c'est pour cela que je vous prie d'être le juge de M. de +Monsoreau. + +--Moi? + +--Oui, vous, et de me dire s'il n'est point un traître, traître envers +moi? + +--Envers vous? + +--Envers moi, dont il connaissait les intentions. + +--Et les intentions de Votre Altesse étaient?... + +--De me faire aimer de Diane sans doute! + +--De vous faire aimer? + +--Oui, mais dans aucun cas de n'employer la violence. + +--C'étaient là vos intentions, monseigneur? dit Bussy avec un sourire +ironique. + +--Sans doute, et ces intentions, je les ai conservées jusqu'au dernier +moment, quoique M. de Monsoreau les ait combattues avec toute la +logique dont il était capable. + +--Monseigneur! monseigneur! que dites-vous là? Cet homme vous a poussé +à déshonorer Diane? + +--Oui. + +--Par ses conseils! + +--Par ses lettres. En veux-tu voir une, de ses lettres? + +--Oh! s'écria Bussy, si je pouvais croire cela! + +--Attends une seconde, tu verras. + +Et le duc courut à une petite caisse que gardait toujours un page dans +son cabinet, et en tira un billet qu'il donna à Bussy: + +--Lis, dit-il, puisque tu doutes de la parole de ton prince. + +Bussy prit le billet d'une main tremblante de doute, et lut: + + +«Monseigneur, + +Que Votre Altesse se rassure: ce coup de main se fera sans risques, +car la jeune personne part ce soir pour aller passer huit jours chez +une tante qui demeure au château de Lude; je m'en charge donc, et vous +n'avez pas besoin de vous en inquiéter. Quant aux scrupules de la +demoiselle, croyez bien qu'ils s'évanouiront dès qu'elle se trouvera +en présence de Votre Altesse; en attendant, j'agis... et ce soir... +elle sera au château de Beaugé. + +De Votre Altesse, le très-respectueux serviteur, + +BRYANT DE MONSOREAU.» + +--Eh bien, qu'en dis-tu, Bussy? demanda le prince après que le +gentilhomme eut relu la lettre une seconde fois. + +--Je dis que vous êtes bien servi, monseigneur. + +--C'est-à-dire que je suis trahi, au contraire. + +--Ah! c'est juste! j'oubliais la suite. + +--Joué! le misérable. Il m'a fait croire à la mort d'une femme.... + +--Qu'il vous volait; en effet, le trait est noir; mais, ajouta Bussy +avec une ironie poignante, l'amour de M. de Monsoreau est une excuse. + +--Ah! tu crois? dit le duc avec son plus mauvais sourire. + +--Dame! reprit Bussy, je n'ai pas d'opinion là-dessus; je le crois si +vous le croyez. + +--Que ferais-tu à ma place? Mais d'abord, attends; qu'a-t-il fait +lui-même? + +--Il a fait accroire au père de la jeune fille que c'était vous qui +étiez le ravisseur. Il s'est offert pour appui; il s'est présenté au +château de Beaugé avec une lettre du baron de Méridor; enfin il a fait +approcher une barque des fenêtres du château, et il a enlevé la +prisonnière; puis, la renfermant dans la maison que vous savez, il l'a +poussée, de terreurs en terreurs, à devenir sa femme. + +--Et ce n'est point là une déloyauté infâme? s'écria le duc. + +--Mise à l'abri sous la vôtre, monseigneur, répondit le gentilhomme +avec sa hardiesse ordinaire. + +--Ah! Bussy!... tu verras si je sais me venger! + +--Vous venger! allons donc, monseigneur, vous ne ferez point une chose +pareille. + +--Comment? + +--Les princes ne se vengent point, monseigneur, ils punissent. Vous +reprocherez son infamie à ce Monsoreau, et vous le punirez. + +--Et de quelle façon? + +--En rendant le bonheur à mademoiselle de Méridor. + +--Et le puis-je? + +--Certainement. + +--Et comment cela? + +--En lui rendant la liberté. + +--Voyons, explique-toi. + +--Rien de plus facile; le mariage a été forcé, donc le mariage est +nul. + +--Tu as raison. + +--Faites donc annuler le mariage, et vous aurez agi, monseigneur, en +digne gentilhomme et en noble prince. + +--Ah! ah! dit le prince soupçonneux, quelle chaleur! cela t'intéresse +donc, Bussy? + +--Moi, pas le moins du monde; ce qui m'intéresse, monseigneur, c'est +qu'on ne dise pas que Louis de Clermont, comte de Bussy, sert un +prince perfide et un homme sans honneur. + +--Eh bien, tu verras. Mais comment rompre ce mariage? + +--Rien de plus facile, en faisant agir le père. + +--Le baron de Méridor? + +--Oui. + +--Mais il est au fond de l'Anjou. + +--Il est ici, monseigneur, c'est-à-dire à Paris. + +--Chez toi? + +--Non, près de sa fille. Parlez-lui, monseigneur, qu'il puisse compter +sur vous; qu'au lieu de voir dans Votre Altesse ce qu'il y a vu +jusqu'à présent, c'est-à-dire un ennemi, il y voie un protecteur, et +lui, qui maudissait votre nom, va vous adorer comme son bon génie. + +--C'est un puissant seigneur dans son pays, dit le duc, et l'on assure +qu'il est très-influent dans toute la province. + +--Oui, monseigneur; mais ce dont vous devez vous souvenir avant toute +chose, c'est qu'il est père, c'est que sa fille est malheureuse, et +qu'il est malheureux du malheur de sa fille. + +--Et quand pourrais-je le voir? + +--Aussitôt votre retour à Paris. + +--Bien. + +--C'est convenu alors, n'est-ce pas, monseigneur? + +--Oui. + +--Foi de gentilhomme? + +--Foi de prince. + +--Et quand partez-vous? + +--Ce soir; m'attends-tu? + +--Non, je cours devant. + +--Va, et tiens-toi prêt. + +--Tout à vous, monseigneur. Où retrouverai-je Votre Altesse? + +--Au lever du roi, demain, vers midi. + +--J'y serai, monseigneur; adieu. + +Bussy ne perdit pas un moment, et le chemin que le duc fit en dormant +dans sa litière et qu'il mit quinze heures à faire, le jeune homme, +qui revenait à Paris le coeur gonflé d'amour et de joie, le dévora en +cinq heures pour consoler plus tôt le baron, auquel il avait promis +assistance, et Diane, à laquelle il allait porter la moitié de sa vie. + + + + +CHAPITRE IX + +COMMENT CHICOT REVINT AU LOUVRE ET FUT REÇU PAR LE ROI HENRI III. + + +Tout dormait au Louvre, car il n'était encore que onze heures du +matin; les sentinelles de la cour semblaient marcher avec précaution; +les chevaliers qui relevaient la garde allaient au pas. + +On laissait reposer le roi, fatigué de son pèlerinage. + +Deux hommes se présentèrent en même temps à la porte principale du +Louvre: l'un, sur un barbe d'une fraîcheur incomparable; l'autre, sur +un andalous tout floconneux d'écume. + +Ils s'arrêtèrent de front à la porte et se regardèrent; car, venus par +deux chemins opposés, ils se rencontraient là seulement. + +--Monsieur de Chicot, s'écria le plus jeune des deux en saluant avec +politesse, comment vous portez-vous ce matin? + +--Eh! c'est le seigneur de Bussy. Mais, à merveille, monsieur, +répondit Chicot avec une aisance et une courtoisie qui sentaient le +gentilhomme pour le moins autant que le salut de Bussy sentait son +grand seigneur et son homme délicat. + +--Vous venez voir le lever du roi, monsieur? demanda Bussy. + +--Et vous aussi, je présume? + +--Non. Je viens pour saluer monseigneur le due d'Anjou. Vous savez, +monsieur de Chicot, ajouta Bussy en souriant, que je n'ai pas le +bonheur d'être des favoris de Sa Majesté? + +--C'est un reproche que je ferai au roi et non à vous, monsieur. + +Bussy s'inclina. + +--Et vous arrivez de loin? demanda Bussy. On vous disait en voyage. + +--Oui, monsieur, je chassais, répliqua Chicot. Mais, de votre côté, ne +voyagiez-vous point aussi? + +--En effet, j'ai fait une course en province; maintenant, monsieur, +continua Bussy, serez-vous assez bon pour me rendre un service? + +--Comment donc, chaque fois que M. de Bussy voudra disposer de moi +pour quelque chose que ce soit, dit Chicot, il m'honorera infiniment. + +--Eh bien, vous allez pénétrer dans le Louvre, vous le privilégié, +tandis que moi, je resterai dans l'antichambre; veuillez donc faire +prévenir le duc d'Anjou que j'attends. + +--M. le duc d'Anjou est au Louvre, dit Chicot, et va sans doute +assister au lever de Sa Majesté; que n'entrez-vous avec moi, monsieur? + +--Je crains le mauvais visage du roi. + +--Bah! + +--Dame! il ne m'a point jusqu'à présent habitué à ses plus gracieux +sourires. + +--D'ici à quelque temps, soyez tranquille, tout cela changera. + +--Ah! ah! vous êtes donc nécromancien, monsieur de Chicot? + +--Quelquefois. Allons, du courage, venez, monsieur de Bussy. + +Ils entrèrent en effet, et se dirigèrent, l'un vers le logis de M. le +duc d'Anjou, qui habitait, nous croyons l'avoir déjà dit, +l'appartement qu'avait habité jadis la reine Marguerite, l'autre vers +la chambre du roi. + +--Henri III venait de s'éveiller; il avait sonné sur le grand timbre, +et une nuée de valets et d'amis s'était précipitée dans la chambre +royale: déjà le bouillon de volaille, le vin épicé et les pâtes de +viandes étaient servis, quand Chicot entra tout fringant chez son +auguste maître, et commença, avant de dire bonjour, par manger au plat +et boire à l'écuelle d'or. + +--Par la mordieu! s'écria le roi ravi, quoiqu'il jouât la colère, +c'est ce coquin de Chicot, je crois; un fugitif, un vagabond, un +pendard! + +--Eh bien! eh bien! qu'as-tu donc, mon fils, dit Chicot en s'asseyant +sans façon avec ses bottes poudreuses sur l'immense fauteuil à fleurs +de lis d'or où était assis Henri III lui-même, nous oublions donc ce +petit retour de Pologne où nous avons joué le rôle de cerf, tandis que +les magnats jouaient celui de chiens. Taïaut! taïaut!... + +--Allons, voilà mon malheur revenu, dit Henri; je ne vais plus +entendre que des choses désagréables. J'étais bien tranquille +cependant depuis trois semaines. + +--Bah! bah! dit Chicot, tu te plains toujours; on te prendrait pour un +de tes sujets, le diable m'emporte. Voyons, qu'as-tu fait en mon +absence, mon petit Henriquet? A-t-on un peu drôlement gouverné ce beau +royaume de France? + +--Monsieur Chicot! + +--Nos peuples tirent-ils la langue, hein? + +--Drôle! + +--A-t-on pendu quelqu'un de ces petits messieurs frisés? Ah! pardon! +monsieur de Quélus, je ne vous voyais pas. + +--Chicot, nous nous brouillerons. + +--Enfin, reste-t-il quelque argent dans nos coffres ou dans ceux des +juifs? Ce ne serait pas malheureux, nous avons bien besoin de nous +divertir, ventre de biche! c'est bien assommant, la vie! + +Et il acheva de rafler sur le plat de vermeil des pâtes de viandes +dorées à la poêle. + +Le roi se mit à rire: c'était toujours par là qu'il finissait. + +--Voyons, dit-il, qu'as-tu fait pendant cette longue absence? + +--J'ai, dit Chicot, imaginé le plan d'une petite procession en trois +actes. + +Premier acte.--Des pénitents habillés d'une chemise et d'un +haut-de-chausses seulement, se tirant les cheveux et se gourmant +réciproquement, montent du Louvre à Montmartre. + +Deuxième acte.--Les mêmes pénitents, dépouillés jusqu'à la ceinture et +se fouettant avec des chapelets de pointes d'épine, descendent de +Montmartre à l'abbaye de Sainte-Geneviève. + +Troisième acte.--Enfin, ces mêmes pénitents tout nus, se découpant +mutuellement, à grands coups de martinet, des lanières sur les +omoplates, reviennent de l'abbaye Sainte-Geneviève au Louvre. + +J'avais bien pensé, comme péripétie inattendue, à les faire passer par +la place de Grève, où le bourreau les eût tous brûlés depuis le +premier jusqu'au dernier; mais j'ai pensé que le Seigneur avait gardé +là-haut un peu de soufre de Sodome et un peu de bitume de Gomorrhe, et +je ne veux pas lui ôter le plaisir de faire lui-même la grillade. +--Ça, messieurs, en attendant ce grand jour, divertissons-nous. + +--Et d'abord, voyons: Qu'es-tu devenu? demanda le roi, sais-tu que je +t'ai fait chercher dans tous les mauvais lieux de Paris? + +--As-tu bien fouillé le Louvre? + +--Quelque paillard, ton ami, t'aura confisqué. + +--Cela ne se peut pas, Henri, c'est toi qui as confisqué tous les +paillards. + +--Je me trompais donc? + +--Eh! mon Dieu! oui; comme toujours, du tout au tout. + +--Nous verrons que tu faisais pénitence. + +--Justement. Je me suis mis un peu en religion pour voir ce que +c'était, et, ma foi, j'en suis revenu. J'ai assez des moines. Fi! les +sales animaux! + +En ce moment M. de Monsoreau entra chez le roi, qu'il salua avec un +profond respect. + +--Ah! c'est vous, monsieur le grand veneur! dit Henri. Quand nous +ferez-vous faire quelque belle chasse? voyons. + +--Quand il plaira à Votre Majesté. Je reçois la nouvelle que nous +avons force sangliers à Saint-Germain-en-Laye. + +--C'est bien dangereux, le sanglier, dit Chicot. Le roi Charles IX, je +me le rappelle, a manqué être tué à une chasse au sanglier; et puis +les épieux sont durs, et cela fait des ampoules à nos petites mains. +N'est-ce pas, mon fils? + +M. de Monsoreau regarda Chicot de travers. + +--Tiens, dit le Gascon à Henri, il n'y a pas longtemps que ton grand +veneur a rencontré un loup. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que, comme les Nuées du poëte Aristophane, il en a retenu la +figure, l'oeil surtout; c'est frappant. + +M. de Monsoreau se retourna, et dit en pâlissant à Chicot: + +--Monsieur Chicot, je suis peu fait aux bouffons, ayant rarement vécu +à la cour, et je vous préviens que, devant mon roi, je n'aime point à +être humilié, surtout lorsqu'il s'agit de son service. + +--Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous êtes tout le contraire de nous, +qui sommes gens de cour; aussi avons-nous bien ri de la dernière +bouffonnerie. + +--Et quelle est cette bouffonnerie? demanda Monsoreau. + +--Il vous a nommé grand veneur; vous voyez que, s'il est moins bouffon +que moi, il est encore plus fou, ce cher Henriquet. + +Monsoreau lança un regard terrible au Gascon. + +--Allons, allons, dit Henri, qui prévoyait une querelle, parlons +d'autre chose, messieurs. + +--Oui, dit Chicot, parlons des mérites de Notre-Dame de Chartres. + +--Chicot, pas d'impiétés, dit le roi d'un ton sévère. + +--Des impiétés, moi? dit Chicot, allons donc; tu me prends pour un +homme d'Église, tandis que je suis un homme d'épée. Au contraire, +c'est moi qui te préviendrai d'une chose, mon fils. + +--Et de laquelle? + +--C'est que tu en uses mal avec Notre-Dame de Chartres, Henri, on ne +peut plus mal. + +--Comment cela? + +--Sans doute. Nôtre-Dame avait deux chemises accoutumées à se trouver +ensemble, et tu les as séparées. A ta place, je les eusse réunies, +Henri, et il y eût eu chance au moins pour qu'un miracle se fit. + +Cette allusion un peu brutale à la séparation du roi et de la reine +fit rire les amis du roi. + +Henri se détira les bras, se frotta les yeux et sourit à son tour. + +--Pour cette fois, dit-il, le fou a, mordieu, raison. + +Et il parla d'autre chose. + +--Monsieur, dit tout bas Monsoreau à Chicot, vous plairait-il, sans +faire semblant de rien, d'aller m'attendre dans l'embrasure de cette +fenêtre? + +--Comment donc, monsieur! dit Chicot, mais avec le plus grand plaisir. + +--Eh bien, alors, tirons à l'écart. + +--Au fond d'un bois, si cela vous convient, monsieur. + +--Trêve de plaisanteries, elles sont inutiles, car il n'y a plus +personne pour en rire, dit Monsoreau en rejoignant le bouffon dans +l'embrasure où celui-ci l'avait précédé. Nous sommes face à face, nous +nous devons la vérité, monsieur Chicot, monsieur le fou, monsieur le +bouffon; un gentilhomme vous défend, entendez-vous bien ce mot, vous +défend de rire de lui; il vous invite surtout à bien réfléchir avant +de donner vos rendez-vous dans les bois, car dans ces bois où vous +vouliez me conduire tout à l'heure, il pousse une collection de bâtons +volants et autres, tout à fait dignes de faire suite à ceux qui vous +ont si rudement étrillés de la part de M. de Mayenne. + +--Ah! fit Chicot sans s'émouvoir en apparence, bien que son oeil noir +eût lancé un sombre éclair. Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que +je dois à M. de Mayenne; vous voudriez donc que je devinsse votre +débiteur comme je suis le sien, et que je vous plaçasse sur la même +ligne dans mon souvenir et vous gardasse une part égale de ma +reconnaissance? + +--Il me semble que, parmi vos créanciers, monsieur, vous oubliez de +compter le principal. + +--Cela m'étonne, monsieur, car je me vante d'avoir excellente mémoire; +quel est donc ce créancier, je vous prie? + +--Maître Nicolas David. + +--Oh! pour celui-là, vous vous trompez, dit Chicot avec un sourire +sinistre; je ne lui dois plus rien, il est payé. + +En ce moment, un troisième interlocuteur vint se mêler à la +conversation. + +C'était Bussy. + +--Ah! monsieur de Bussy, dit Chicot, venez un peu à mon aide. Voici M. +de Monsoreau qui m'a détourné comme vous voyez, et qui veut me mener +ni plus ni moins qu'un cerf ou un daim; dites-lui qu'il se trompe, +monsieur de Bussy, qu'il a affaire à un sanglier, et que le sanglier +revient sur le chasseur. + +--Monsieur Chicot, dit Bussy, je crois que vous faites tort à M. le +grand veneur en pensant qu'il ne vous tient pas pour ce que vous êtes, +c'est-à-dire pour un bon gentilhomme. Monsieur, continua Bussy en +s'adressant au comte, j'ai l'honneur de vous prévenir que M. le duc +d'Anjou désire vous parler. + +--A moi? fit Monsoreau inquiet. + +--A vous-même, monsieur, dit Bussy. + +Monsoreau dirigea sur son interlocuteur un regard qui avait +l'intention de pénétrer jusqu'au fond de son âme, mais fut forcé de +s'arrêter à la surface, tant les yeux et le sourire de Bussy étaient +pleins de sérénité. + +--M'accompagnez-vous, monsieur? demanda le grand veneur au +gentilhomme. + +--Non, monsieur, je cours prévenir Son Altesse que vous vous rendez à +ses ordres, tandis que vous prendrez congé du roi. + +Et Bussy s'en retourna comme il était venu, se glissant, avec son +adresse ordinaire, parmi la foule des courtisans. + +Le duc d'Anjou attendait effectivement dans son cabinet et relisait la +lettre que nos lecteurs connaissent déjà. Entendant du bruit aux +portières, il crut que c'était Monsoreau qui se rendait à ses ordres, +et cacha cette lettre. + +Bussy parut. + +--Eh bien? dit le duc. + +--Eh bien, monseigneur, le voici. + +--Il ne se doute de rien? + +--Et quand cela serait, lorsqu'il serait sur ses gardes? dit Bussy; +n'est-ce pas votre créature? Tiré du néant par vous, ne pouvez-vous +pas le réduire au néant? + +--Sans doute, répondit le duc avec cet air préoccupé que lui donnait +toujours l'approche des événements où il fallait développer quelque +énergie. + +--Vous paraît-il moins coupable qu'il ne l'était hier? + +--Cent fois plus! ses crimes sont de ceux qui s'accroissent quand on y +réfléchit. + +--D'ailleurs, dit Bussy, tout se borne à un seul point: il a enlevé +par trahison une jeune fille noble; il l'a épousée frauduleusement et +par des moyens indignes d'un gentilhomme; il demandera lui-même la +résolution de ce mariage, ou vous la demanderez pour lui. + +--C'est arrêté ainsi. + +--Et au nom du père, au nom de la jeune fille, au nom du château de +Méridor, au nom de Diane, j'ai votre parole? + +--Vous l'avez. + +--Songez qu'ils sont prévenus, qu'ils attendent dans l'anxiété le +résultat de votre entrevue avec cet homme. + +--La jeune fille sera libre, Bussy, je t'en engage ma foi. + +--Ah! dit Bussy, si vous faites cela, vous serez réellement un grand +prince, monseigneur. + +Et il prit la main du duc, cette main qui avait signé tant de fausses +promesses, qui avait manqué à tant de serments jurés, et il la baisa +respectueusement. + +En ce moment on entendit des pas dans le vestibule. + +--Le voici, dit Bussy. + +--Faites entrer M. de Monsoreau, cria François avec une sévérité qui +parut de bon augure à Bussy. + +Et cette fois le jeune gentilhomme, presque sûr d'atteindre enfin au +résultat ambitionné par lui, ne put empêcher son regard de prendre, en +saluant Monsoreau, une légère teinte d'ironie orgueilleuse; le grand +veneur reçut, de son côté, le salut de Bussy avec ce regard vitreux +derrière lequel il retranchait les sentiments de son âme, comme +derrière une infranchissable forteresse. + +Bussy attendit dans ce corridor que nous connaissons déjà, dans ce +même corridor où la Mole, une nuit, avait failli être étranglé par +Charles IX, Henri III, le duc d'Alençon et le duc de Guise, avec la +cordelière de la reine mère. Ce corridor, ainsi que le palier auquel +il correspondait, était pour le moment encombré de gentilshommes qui +venaient faire leur cour au duc. + +Bussy prit place avec eux, et chacun s'empressa de lui faire sa place, +autant pour la considération dont il jouissait par lui-même que pour +sa faveur près du duc d'Anjou. Le gentilhomme enferma toutes ses +sensations en lui-même, et, sans rien laisser apercevoir de la +terrible angoisse qu'il concentrait dans son coeur, il attendit le +résultat de cette conférence où tout son bonheur à venir était en jeu. + +La conversation ne pouvait manquer d'être animée: Bussy avait assez vu +de M. de Monsoreau pour comprendre que celui-ci ne se laisserait pas +détruire sans lutte. Mais, enfin, il ne s'agissait pour le duc d'Anjou +que d'appuyer la main sur lui, et s'il ne pliait pas, eh bien, alors +il romprait. + +Tout à coup l'éclat bien connu de la voix du prince se fît entendre. +Cette voix semblait commander. + +Bussy tressaillit de joie. + +--Ah! dit-il, voilà le duc qui me tient parole. Mais à cet éclat il +n'en succéda aucun autre, et, comme chacun se taisait en se regardant +avec inquiétude, un profond silence régna bientôt parmi les +courtisans. + +Inquiet, troublé dans son rêve commencé, soumis maintenant au flux des +espérances et au reflux de la crainte, Bussy sentit s'écouler minute +par minute près d'un quart d'heure. + +Tout à coup la porte de la chambre du duc s'ouvrit, et l'on entendit à +travers les portières sortir de cette chambre des voix enjouées. + +Bussy savait que le duc était seul avec le grand veneur, et que, si +leur conversation avait suivi son cours ordinaire, elle ne devrait +être rien moins que joyeuse en ce moment. + +Cette placidité le fit frissonner. + +Bientôt les voix se rapprochèrent, la portière se souleva. Monsoreau +sortit à reculons et en saluant. Le duc le reconduisit jusqu'à la +limite de sa chambre, en disant: + +--Adieu! notre ami. C'est chose convenue. + +--Notre ami, murmura Bussy, sangdieu! que signifie cela? + +--Ainsi, monseigneur, dit Monsoreau toujours tourné vers le prince, +c'est bien l'avis de Votre Altesse; le meilleur moyen à présent, c'est +la publicité. + +--Oui, oui, dit le duc, ce sont jeux d'enfants que tous ces mystères. + +--Alors, dit le grand veneur, dès ce soir je la présenterai au roi. + +--Marchez sans crainte, j'aurai tout préparé. + +Le duc se pencha vers le grand veneur et lui dit quelques mots à +l'oreille. + +--C'est fait, monseigneur, répondit celui-ci. + +Monsoreau salua une dernière fois le duc, qui, sans voir Bussy, caché +qu'il était par les plis d'une portière à laquelle il se cramponnait +pour ne pas tomber, examinait les assistants. + +--Messieurs, dit Monsoreau se retournant vers les gentilshommes qui +attendaient leur tour d'audience, et qui s'inclinaient déjà devant une +faveur à l'éclat de laquelle semblait pâlir celle de Bussy; messieurs, +permettez que je vous annonce une nouvelle: monseigneur me permet que +je rende public mon mariage avec mademoiselle Diane de Méridor, ma +femme depuis plus d'un mois, et que, sous ses auspices, je la présente +ce soir à la cour. + +Bussy chancela; quoique le coup ne fût déjà plus inattendu, il était +si violent, qu'il pensa en être écrasé. + +Ce fut alors qu'il avança la tête, et que le duc et lui, tous deux +pâles de sentiments bien opposés, échangèrent un regard de mépris de +la part de Bussy, de terreur de la part du duc d'Anjou. + +Monsoreau traversa le groupe des gentilshommes, au milieu des +compliments et des félicitations. + +Quant à Bussy, il fit un mouvement pour aller au duc; mais celui-ci +vit ce mouvement, et le prévint en laissant retomber la portière; en +même temps, derrière la portière, la porte se referma, et l'on +entendit le grincement de la clef dans la serrure. + +Bussy sentit alors son sang affluer chaud et tumultueux à ses tempes +et à son coeur. Sa main, rencontrant la dague pendue à son ceinturon, +la tira machinalement à moitié du fourreau; car, chez cet homme, les +passions prenaient un premier élan irrésistible; mais l'amour, qui +l'avait poussé à cette violence, paralysa toute sa fougue; une douleur +amère, profonde, lancinante, étouffa la colère: au lieu de se gonfler, +le coeur éclata. + +Dans ce paroxysme de deux passions qui luttaient ensemble, l'énergie +du jeune homme succomba, comme tombent ensemble, pour s'être choquées +au plus fort de leur ascension, deux vagues courroucées qui semblaient +vouloir escalader le ciel. + +Bussy comprit que, s'il restait là, il allait donner le spectacle de +sa douleur insensée; il suivit le corridor, gagna l'escalier secret, +descendit par une poterne dans la cour du Louvre, sauta sur son cheval +et prit au galop le chemin de la rue Saint-Antoine. + +Le baron et Diane attendaient la réponse promise par Bussy; ils virent +le jeune homme apparaître, pâle, le visage bouleversé et les yeux +sanglants. + +--Madame, s'écria Bussy, méprisez-moi, haïssez-moi; je croyais être +quelque chose dans ce monde, et je ne suis qu'un atome; je croyais +pouvoir quelque chose, et je ne peux pas même m'arracher le coeur. +Madame, vous êtes bien la femme de M. de Monsoreau, et sa femme +légitime reconnue à cette heure, et qui doit être présentée ce soir. +Mais je suis un pauvre fou, un misérable insensé, ou plutôt, ou +plutôt, oui, comme vous le disiez, monsieur le baron, c'est M. le duc +d'Anjou qui est un lâche et un infâme. + +Et, laissant le père et la fille épouvantés, fou de douleur, ivre de +rage, Bussy sortit de la chambre, se précipita par les montées, sauta +sur son cheval, lui enfonça ses deux éperons dans le ventre, et, sans +savoir où il allait, lâchant les rênes, ne s'occupant que d'étreindre +son coeur grondant sous sa main crispée, il partit, semant sur son +passage le vertige et la terreur. + + + + +CHAPITRE X + +CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ ENTRE MONSEIGNEUR LE DUC D'ANJOU ET LE GRAND +VENEUR. + + +Il est temps d'expliquer ce changement subit qui s'était opéré dans +les façons du duc d'Anjou à l'égard de Bussy. + +Le duc, lorsqu'il reçut M. de Monsoreau, après les exhortations de son +gentilhomme, était monté sur le ton le plus favorable aux projets de +ce dernier. Sa bile, facile à s'irriter, débordait d'un coeur ulcéré +par les deux passions dominantes dans ce coeur: l'amour-propre du duc +avait reçu sa blessure; la peur d'un éclat, dont menaçait Bussy, au +nom de M. de Méridor, fouettait plus douloureusement encore la colère +de François. + +En effet, deux sentiments de cette nature produisent, en se combinant, +d'épouvantables explosions, quand le coeur qui les renferme, pareil à +ces bombes saturées de poudre, est assez solidement construit, assez +hermétiquement clos pour que la compression double l'éclat. + +M. d'Alençon reçut donc le grand veneur avec un de ces visages sévères +qui faisaient trembler à la cour les plus intrépides, car on savait +les ressources de François en matière de vengeance. + +--Votre Altesse m'a mandé? dit Monsoreau fort calme et avec un regard +aux tapisseries; car il devinait, cet homme habitué à manier l'âme du +prince, tout le feu qui couvait sous ces froideurs apparentes, et l'on +eût dit, pour transporter la figure de l'être vivant aux objets +inanimés, qu'il demandait compte à l'appartement des projets au +maître. + +--Ne craignez rien, monsieur, dit le duc qui avait compris; il n'y a +personne derrière ces tentures; nous pourrons causer librement et +surtout franchement. + +Monsoreau s'inclina. + +--Car vous êtes un bon serviteur, monsieur le grand veneur de France, +et vous avez de l'attachement pour ma personne? + +--Je le crois, monseigneur. + +--Moi, j'en suis sûr, monsieur, c'est vous qui, en mainte occasion, +m'avez instruit des complots ourdis contre moi, vous qui avez aidé mes +entreprises, oubliant souvent vos intérêts, exposant votre vie. + +--Altesse!.... + +--Je le sais. Dernièrement encore, il faut que je vous le rappelle, +car, en vérité, vous avez tant de délicatesse, que jamais chez vous +aucune allusion, même indirecte, ne remet en évidence les services +rendus. Dernièrement, pour cette malheureuse aventure.... + +--Quelle aventure, monseigneur? + +--Cet enlèvement de mademoiselle de Méridor; pauvre jeune fille! + +--Hélas! murmura Monsoreau de façon que la réponse ne fût pas +sérieusement applicable au sens des paroles de François. + +--Vous la plaignez, n'est-ce pas? dit ce dernier l'appelant sur un +terrain sûr. + +--Ne la plaindriez-vous pas, Altesse? + +--Moi! oh! vous savez si j'ai regretté ce funeste caprice! Et tenez, +il a fallu toute l'amitié que j'ai pour vous, toute l'habitude que +j'ai de vos bons services, pour me faire oublier que sans vous je +n'eusse pas enlevé la jeune fille. + +Monsoreau sentit le coup. + +--Voyons, se dit-il, seraient-ce simplement des remords? Monseigneur, +répliqua-t-il, votre bonté naturelle vous conduit à exagérer: vous +n'avez pas plus causé la mort de cette jeune fille, que moi-même.... + +--Comment cela? + +--Certes, vous n'aviez pas l'intention de pousser la violence jusqu'à +la mort de mademoiselle de Méridor? + +--Oh! non. + +--Alors l'intention vous absout, monseigneur; c'est un malheur, un +malheur comme le hasard en cause tous les jours. + +---Et, d'ailleurs, ajouta le duc en plongeant son regard dans le coeur +de Monsoreau, la mort a tout enveloppé dans son éternel silence.... + +Il y eut assez de vibration dans la voix du prince pour que Monsoreau +levât les yeux aussitôt, et se dit: + +--Ce ne sont pas des remords.... + +--Monseigneur, reprit-il, voulez-vous que je parle franc à Votre +Altesse? + +--Pourquoi hésiteriez-vous? dit aussitôt le prince avec un étonnement +mêlé de hauteur. + +--En effet, dit Monsoreau, je ne sais pas pourquoi j'hésiterais. + +--Qu'est-ce à dire? + +--Oh! monseigneur, je veux dire qu'avec un prince aussi éminent par +son intelligence et sa noblesse de coeur, la franchise doit entrer +désormais comme un élément principal dans cette conversation. + +--Désormais?... Que signifie? + +--C'est que, au début, Votre Altesse n'a pas jugé à propos d'user avec +moi de cette franchise. + +--Vraiment! riposta le duc avec un éclat de rire qui décelait une +furieuse colère. + +--Écoutez-moi, monseigneur, dit humblement Monsoreau; je sais ce que +Votre Altesse voulait me dire. + +--Parlez donc, alors. + +--Votre Altesse voulait me faire entendre que peut-être mademoiselle +de Méridor n'était pas morte, et qu'elle dispensait de remords ceux +qui se croyaient ses meurtriers. + +--Oh! quel temps vous avez mis, monsieur, à me faire faire cette +réflexion consolante! Vous êtes un fidèle serviteur, sur ma parole! +vous m'avez vu sombre, affligé; vous m'avez ouï parler des rêves +funèbres que je faisais depuis la mort de cette femme, moi dont la +sensibilité n'est pas banale, Dieu merci... et vous m'avez laissé +vivre ainsi, lorsque, avec ce seul doute, vous pouviez m'épargner tant +de souffrances!... Comment faut-il que j'appelle cette conduite, +monsieur?.... + +Le duc prononça ces paroles avec tout l'éclat d'un courroux prêt à +déborder. + +--Monseigneur, répondit Monsoreau, on dirait que Votre Altesse dirige +contre moi une accusation.... + +--Traître! s'écria tout à coup le duc en faisant un pas vers le grand +veneur, je la dirige et je l'appuie... Tu m'as trompé! tu m'as pris +cette femme que j'aimais. + +Monsoreau pâlit affreusement, mais ne perdit rien de son attitude +calme et presque fière. + +--C'est vrai, dit-il. + +--Ah! c'est vrai... l'impudent, le fourbe! + +--Veuillez parler plus bas, monseigneur, dit Monsoreau toujours aussi +calme. Votre Altesse oublie qu'elle parle à un gentilhomme, à un bon +serviteur. + +Le duc se mit à rire convulsivement. + +--A un bon serviteur du roi! continua Monsoreau aussi impassible +qu'avant cette terrible menace. + +Le duc s'arrêta sur ce seul mot. + +--Que voulez-vous dire? murmura-t-il. + +--Je veux dire, reprit avec douceur et obséquiosité Monsoreau, que, si +monseigneur voulait bien m'entendre, il comprendrait que j'aie pu +prendre cette femme, puisque son Altesse voulait elle-même la prendre. + +Le duc ne trouva rien à répondre, stupéfait de tant d'audace. + +--Voici mon excuse, dit humblement le grand veneur; j'aimais ardemment +mademoiselle de Méridor.... + +--Moi aussi! répondit François avec une inexprimable dignité. + +--C'est vrai, monseigneur, vous êtes mon maître; mais mademoiselle de +Méridor ne vous aimait pas. + +--Et elle t'aimait, toi? + +--Peut-être, murmura Monsoreau. + +--Tu mens! tu mens! tu l'as violentée comme je la violentais. +Seulement, moi, le maître, j'ai échoué; toi, le valet, tu as réussi. +C'est que je n'ai que la puissance, tandis que tu avais la trahison. + +--Monseigneur, je l'aimais. + +--Que m'importe, à moi? + +--Monseigneur.... + +--Des menaces, serpent? + +--Monseigneur! prenez garde! dit Monsoreau en baissant la tête comme +le tigre qui médite son élan. Je l'aimais, vous dis-je, et je ne suis +pas un de vos valets comme vous disiez tout à l'heure. Ma femme est à +moi comme ma terre; nul ne peut me la prendre, pas même le roi. Or +j'ai voulu avoir cette femme, et je l'ai prise. + +--Vraiment! dit François en s'élançant vers le timbre d'argent placé +sur la table, tu l'as prise, eh bien, tu la rendras. + +--Vous vous trompez, monseigneur, s'écria Monsoreau en se précipitant +vers la table pour empêcher le prince d'appeler. Arrêtez cette +mauvaise pensée qui vous vient de me nuire; car, si vous appeliez une +fois, si vous me faisiez une injure publique.... + +--Tu rendras cette femme, te dis-je. + +--La rendre, comment?... Elle est ma femme, je l'ai épousée devant +Dieu. + +Monsoreau comptait sur l'effet de cette parole, mais le prince ne +quitta point son attitude irritée. + +--Si elle est ta femme devant Dieu, dit-il, tu la rendras aux hommes! + +--Il sait donc tout? murmura Monsoreau. + +--Oui, je sais tout. Ce mariage, tu le rompras; je le romprai, +fusses-tu cent fois engagé devant tous les dieux qui ont régné dans le +ciel. + +--Ah! monseigneur, vous blasphémez, dit Monsoreau. + +--Demain, mademoiselle de Méridor sera rendue à son père; demain tu +partiras pour l'exil que je vais t'imposer. Dans une heure, tu auras +vendu ta charge de grand veneur: voilà mes conditions, sinon, prends +garde, vassal, je te briserai comme je brise ce verre. + +Et le prince, saisissant une coupe de cristal émaillée, présent de +l'archiduc d'Autriche, la lança comme un furieux vers Monsoreau qui +fut enveloppé de ses débris. + +--Je ne rendrai pas la femme, je ne quitterai pas ma charge et je +demeurerai en France, reprit Monsoreau en courant à François +stupéfait. + +--Pourquoi cela... maudit? + +--Parce que je demanderai ma grâce au roi de France, au roi élu à +l'abbaye de Sainte-Geneviève, et que ce nouveau souverain, si bon, si +noble, si heureux de la faveur divine, toute récente encore, ne +refusera pas d'écouter le premier suppliant qui lui présentera une +requête. + +Monsoreau avait accentué progressivement ces mots terribles; le feu de +ses yeux passait peu à peu dans sa parole, qui devenait éclatante. + +François pâlit à son tour, fît un pas en arrière, alla pousser la +lourde tapisserie de la porte d'entrée, puis, saisissant Monsoreau par +la main, il lui dit, en saccadant chaque mot comme s'il eût été au +bout de ses forces: + +--C'est bien... c'est bien..., comte, cette requête, présentez-la-moi +plus bas... je vous écoute. + +--Je parlerai humblement, dit Monsoreau redevenu tout à coup +tranquille, humblement comme il convient au très-humble serviteur de +Votre Altesse. + +François fit lentement le tour de la vaste chambre, et, quand il fut à +portée de regarder derrière les tapisseries, il y regarda chaque fois. +Il semblait ne pouvoir croire que les paroles de Monsoreau n'eussent +pas été entendues. + +--Vous disiez? demanda-t-il. + +--Je disais, monseigneur, qu'un fatal amour a tout fait. L'amour, +noble seigneur, est la plus impérieuse des passions.... Pour me faire +oublier que Votre Altesse avait jeté les yeux sur Diane, il fallait +que je ne fusse plus maître de moi. + +--Je vous le disais, comte, c'est une trahison. + +--Ne m'accablez pas, monseigneur, voilà quelle est la pensée qui me +vint. Je vous voyais riche, jeune, heureux; je vous voyais le premier +prince du monde chrétien. + +Le duc fit un mouvement. + +--Car vous l'êtes... murmura Monsoreau à l'oreille du duc; entre ce +rang suprême et vous, il n'y a plus qu'une ombre, facile à +dissiper.... Je voyais toute la splendeur de votre avenir, et, +comparant cette immense fortune au peu de chose que j'ambitionnais, +ébloui de votre rayonnement futur qui m'empêchait presque de voir la +pauvre petite fleur que je désirais, moi chétif, près de vous, mon +maître, je me suis dit: Laissons le prince à ses rêves brillants, à +ses projets splendides; là est son but; moi, je cherche le mien dans +l'ombre.... A peine s'apercevra-t-il de ma retraite, à peine +sentira-t-il glisser la chétive perle que je dérobe à son bandeau +royal. + +--Comte! comte! dit le duc, enivré malgré lui par la magie de cette +peinture. + +--Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monseigneur? + +A ce moment, le duc leva les yeux. Il vit au mur, tapissé de cuir +doré, le portrait de Bussy, qu'il aimait à regarder parfois comme il +avait jadis aimé à regarder le portrait de la Mole. Ce portrait avait +l'oeil si fier, la mine si haute, il tenait son bras si superbement +arrondi sur la hanche, que le duc se figura voir Bussy lui-même avec +son oeil de feu, Bussy qui sortait de la muraille pour l'exciter à +prendre courage. + +--Non, dit-il, je ne puis vous pardonner: ce n'est pas pour moi que je +tiens rigueur, Dieu m'en est témoin; c'est parce qu'un père en deuil, +un père indignement abusé, réclame sa fille; c'est parce qu'une femme, +forcée à vous épouser, crie vengeance contre vous; c'est parce que, en +un mot, le premier devoir d'un prince est la justice. + +--Monseigneur! + +--C'est, vous dis-je, le premier devoir d'un prince, et je ferai +justice.... + +--Si la justice, dit Monsoreau, est le premier devoir d'un prince, la +reconnaissance est le premier devoir d'un roi. + +--Que dites-vous? + +--Je dis que jamais un roi ne doit oublier celui auquel il doit sa +couronne.... Or, monseigneur.... + +--Eh bien?... + +--Vous me devez la couronne, sire! + +--Monsoreau! s'écria le duc avec une terreur plus grande encore qu'aux +premières attaques du grand veneur. Monsoreau! reprit-il d'une voix +basse et tremblante, êtes-vous donc alors un traître envers le roi +comme vous fûtes un traître envers le prince? + +--Je m'attache à qui me soutient, sire! continua Monsoreau d'une voix +de plus en plus élevée. + +--Malheureux!... + +Et le duc regarda encore le portrait de Bussy. + +--Je ne puis! dit-il... Vous êtes un loyal gentilhomme, Monsoreau, +vous comprendrez que je ne puis approuver ce que vous avez fait. + +--Pourquoi cela, monseigneur? + +--Parce que c'est une action indigne de vous et de moi.... Renoncez à +cette femme. Eh! mon cher comte... encore ce sacrifice; mon cher +comte, je vous en dédommagerai par tout ce que vous me demanderez.... + +--Votre Altesse aime donc encore Diane de Méridor? fit Monsoreau pâle +de jalousie. + +--Non! non! je le jure, non! + +--Eh bien, alors, qui peut arrêter Votre Altesse? Elle est ma femme; +ne suis-je pas bon gentilhomme? quelqu'un peut-il s'immiscer ainsi +dans les secrets de ma vie? + +--Mais elle ne vous aime pas. + +--Qu'importe? + +--Faites cela pour moi, Monsoreau.... + +--Je ne le puis.... + +--Alors... dit le duc plongé dans la plus horrible perplexité... +alors.... + +--Réfléchissez, sire! + +Le duc essuya son front couvert de la sueur que ce titre prononcé par +le comte venait d'y faire monter. + +--Vous me dénonceriez? + +--Au roi détrôné pour vous, oui, Votre Majesté; car, si mon nouveau +prince me blessait dans mon honneur, dans mon bonheur, je retournerais +à l'ancien. + +--C'est infâme! + +--C'est vrai, sire; mais j'aime assez pour être infâme. + +--C'est lâche! + +--Oui, Votre Majesté, mais j'aime assez pour être lâche. + +Le duc fit un mouvement vers Monsoreau. Mais celui-ci l'arrêta d'un +seul regard, d'un seul sourire. + +--Vous ne gagneriez rien à me tuer, monseigneur, dit-il; il est des +secrets qui surnagent avec les cadavres! Restons, vous un roi plein de +clémence, moi le plus humble de vos sujets! + +Le duc se brisait les doigts les uns contre les autres, il les +déchirait avec les ongles. + +--Allons, allons, mon bon seigneur, faites quelque chose pour l'homme +qui vous a le mieux servi en toute chose. + +François se leva. + +--Que demandez-vous? dit-il. + +--Que Votre Majesté.... + +--Malheureux! malheureux! tu veux donc que je le supplie? + +--Oh! monseigneur! + +Et Monsoreau s'inclina. + +--Dites, murmura François. + +--Monseigneur, vous me pardonnerez? + +--Oui. + +--Monseigneur, vous me réconcilierez avec M. de Méridor? + +--Oui. + +--Monseigneur, vous signerez mon contrat de mariage avec mademoiselle +de Méridor? + +--Oui, fit le duc d'une voix étouffée. + +--Et vous honorerez ma femme d'un sourire, le jour où elle paraîtra en +cérémonie au cercle de la reine, à qui je veux avoir l'honneur de la +présenter? + +--Oui, dit François; est-ce tout? + +--Absolument tout, monseigneur. + +--Allez, vous avez ma parole. + +--Et vous, dit Monsoreau en s'approchant de l'oreille du duc, vous +conserverez le trône où je vous ai fait monter! Adieu, sire. + +Cette fois il le dit si bas, que l'harmonie de ce mot parut suave au +prince. + +--Il ne me reste plus, pensa Monsoreau, qu'à savoir comment le duc a +été instruit. + + + + +CHAPITRE XI + +COMMENT SE TINT LE CONSEIL DU ROI. + + +Le jour même, M. de Monsoreau avait, selon son désir manifesté au duc +d'Anjou, présenté sa femme au cercle de la reine mère et à celui de la +reine. + +Henri, soucieux comme à son ordinaire, avait été se coucher, prévenu +par M. de Morvilliers que le lendemain il faudrait tenir un grand +conseil. + +Henri ne fit pas même de questions au chancelier; il était tard, Sa +Majesté avait envie de dormir. On prit l'heure la plus commode pour ne +déranger ni le repos ni le sommeil du roi. + +Ce digne magistrat connaissait parfaitement son maître, et savait +qu'au contraire de Philippe de Macédoine le roi endormi ou à jeun +n'écouterait pas avec une lucidité suffisante les communications qu'il +avait à lui faire. + +Il savait aussi que Henri, dont les insomnies étaient +fréquentes,--c'est l'apanage de l'homme qui doit veiller sur le +sommeil d'autrui de ne pas dormir lui-même,--songerait au milieu de la +nuit à l'audience demandée, et la donnerait avec une curiosité +aiguillonnée selon la gravité de la circonstance. + +Tout se passa comme M. de Morvilliers l'avait prévu. + +Après un premier sommeil de trois ou quatre heures, Henri se réveilla; +la demande du chancelier lui revint en tête, il s'assit sur son lit, +se mit à penser, et, las de penser tout seul, il se laissa glisser le +long de ses matelas, passa ses caleçons de soie, chaussa ses +pantoufles, et, sans rien changer à sa toilette de nuit, qui le +rendait pareil à un fantôme, il s'achemina, à la lueur de sa lampe, +qui, depuis que le souffle de l'Éternel était passé dans l'Anjou avec +Saint-Luc, ne s'éteignait plus; il s'achemina, disons-nous, vers la +chambre de Chicot, la même où s'étaient si heureusement célébrées les +noces de mademoiselle de Brissac. + +Le Gascon dormait à plein sommeil et ronflait comme une forge. + +Henri le tira trois fois par le bras sans parvenir à le réveiller. + +A la troisième fois cependant, le roi ayant accompagné le geste de la +voix et appelé Chicot à tue-tête, le Gascon ouvrit un oeil. + +--Chicot! répéta le roi. + +--Qu'y a-t-il encore? demanda Chicot. + +--Eh! mon ami, dit Henri, comment peux-tu dormir ainsi quand ton roi +veille? + +--Ah! mon Dieu! s'écria Chicot, feignant de ne pas reconnaître le roi, +est-ce que Sa Majesté a pris une indigestion? + +--Chicot, mon ami, dit Henri, c'est moi! + +--Qui, toi? + +--Moi, Henri. + +--Décidément, mon fils, ce sont les bécassines qui t'étouffent. Je +t'avais cependant prévenu; tu en as trop mangé hier soir, comme aussi +de ces bisques aux écrevisses. + +--Non, dit Henri, car à peine y ai-je goûté. + +--Alors, dit Chicot, c'est qu'on t'a empoisonné. Ventre de biche! que +tu es pâle! Henri. + +--C'est mon masque de toile, mon ami, dit le roi. + +--Tu n'es donc pas malade? + +--Non. + +--Alors pourquoi me réveilles-tu? + +--Parce que le chagrin me persécute. + +--Tu as du chagrin? + +--Beaucoup. + +--Tant mieux. + +--Comment, tant mieux? + +--Oui, le chagrin fait réfléchir; et tu réfléchiras qu'on ne réveille +un honnête homme à deux heures du matin que pour lui faire un cadeau. +Que m'apportes-tu, voyons? + +--Rien, Chicot; je viens causer avec toi. + +--Ce n'est point assez. + +--Chicot, M. de Morvilliers est venu hier soir à la cour. + +--Tu reçois bien mauvaise compagnie, Henri; et que venait-il faire? + +--Il venait me demander audience. + +--Ah! voilà un homme qui sait vivre; ce n'est pas comme toi, qui +entres dans la chambre des gens à deux heures du matin sans dire gare. + +--Que pouvait-il avoir à me dire, Chicot? + +--Comment! malheureux, s'écria le Gascon, c'est pour me demander cela +que tu me réveilles? + +--Chicot, mon ami, tu sais que M. de Morvilliers s'occupe de ma +police. + +--Non, ma foi, dit Chicot, je ne le savais pas. + +--Chicot, dit le roi, je trouve, au contraire, moi, que M. de +Morvilliers est toujours très-bien renseigné. + +--Et quand je pense, dit le Gascon, que je pourrais dormir au lieu +d'entendre de pareilles sornettes! + +--Tu doutes de la surveillance du chancelier? demanda Henri. + +--Oui, corbeuf, j'en doute, dit Chicot, et j'ai mes raisons. + +--Lesquelles? + +--Si je t'en donne une seule, cela te suffira-t-il? + +--Oui, si elle est bonne. + +--Et tu me laisseras tranquille après? + +--Certainement. + +--Eh bien, un jour, non, c'était un soir. + +--Peu importe! + +--Au contraire, cela importe beaucoup. Eh bien, un soir je t'ai battu +dans la rue Froidmantel; tu avais avec toi Quélus et Schomberg.... + +--Tu m'as battu? + +--Oui, bâtonné, bâtonné, tous trois. + +--A quel propos? + +--Vous aviez insulté mon page, vous avez reçu les coups, et M. de +Morvilliers ne vous en a rien dit. + +--Comment! s'écria Henri, c'était toi, scélérat? c'était toi, +sacrilège? + +--Moi-même, dit Chicot en se frottant les mains; n'est-ce pas, mon +fils, que je frappe bien quand je frappe? + +--Misérable! + +--Tu avoues donc que c'est la vérité? + +--Je te ferai fouetter, Chicot. + +--Il ne s'agit pas de cela: est-ce vrai, oui ou non? voilà tout ce que +je te demande. + +--Tu sais bien que c'est vrai, malheureux! + +--As-tu fait venir le lendemain M. de Morvilliers? + +--Oui, puisque tu étais là quand il est venu. + +--Lui as-tu raconté le fâcheux accident qui était arrivé la veille à +un gentilhomme de tes amis? + +--Oui. + +--Lui as-tu ordonné de retrouver le coupable? + +--Oui. + +--Te l'a-t-il retrouvé? + +--Non. + +--Eh bien, va donc te coucher, Henri: tu, vois que ta police est mal +faite. + +Et, se retournant vers le mur, sans vouloir répondre davantage, Chicot +se remit à ronfler avec un bruit de grosse artillerie qui ôta au roi +toute espérance de le tirer de ce second sommeil. + +Henri rentra en soupirant dans sa chambre, et, à défaut d'autre +interlocuteur, se mit à déplorer, avec son lévrier Narcisse, le +malheur qu'ont les rois de ne jamais connaître la vérité qu'à leurs +dépens. + +Le lendemain le conseil s'assembla. Il variait selon les changeantes +amitiés du roi. Cette fois il se composait de Quélus, de Maugiron, de +d'Épernon et de Schomberg, en faveur tous quatre depuis plus de six +mois. + +Chicot, assis au haut bout de la table, taillait des bateaux en +papier, et les alignait méthodiquement, pour faire, disait-il, une +flotte à Sa Majesté très-chrétienne, à l'instar de la flotte du roi +très-catholique. + +On annonça M. de Morvilliers. + +L'homme d'État avait pris son plus sombre costume et son air le plus +lugubre. Après un salut profond, qui lui fut rendu par Chicot, il +s'approcha du roi: + +--Je suis, dit-il, devant le conseil de Votre Majesté? + +--Oui, devant mes meilleurs amis. Parlez. + +--Eh bien, sire, je prends assurance et j'en ai besoin. Il s'agit de +dénoncer un complot bien terrible à Votre Majesté. + +--Un complot! s'écrièrent tous les assistants. + +Chicot dressa l'oreille et suspendit la fabrication d'une superbe +galiote à deux têtes, dont il voulait faire la barque amirale de la +flotte. + +--Un complot, oui, Majesté, dit M. de Morvilliers, baissant la voix +avec ce mystère qui présage les terribles confidences. + +--Oh! oh! fit le roi. Voyons, est-ce un complot espagnol? + +A ce moment M. le duc d'Anjou, mandé au conseil, entra dans la salle, +dont les portes se refermèrent aussitôt. + +--Vous entendez, mon frère, dit Henri après le cérémonial. M. de +Morvilliers nous dénonce un complot contre la sûreté de l'État. + +Le duc jeta lentement sur les gentilshommes présents ce regard si +clair et si défiant que nous lui connaissons. + +--Est-il bien possible?... murmura-t-il. + +--Hélas! oui, monseigneur, dit M. de Morvilliers, un complot menaçant. + +--Contez-nous cela, répliqua Chicot en mettant sa galiote terminée +dans le bassin de cristal placé sur la table. + +--Oui, balbutia le duc d'Anjou, contez-nous cela, monsieur le +chancelier. + +--J'écoute, dit Henri. + +Le chancelier prit sa voix la plus voilée, sa pose la plus courbée, +son regard le plus affairé. + +--Sire, dit-il, depuis très-longtemps je veillais sur les menées de +quelques mécontents.... + +--Oh! fit Chicot... quelques?... Vous êtes bien modeste, monsieur de +Morvilliers!... + +--C'étaient, continua le chancelier, des hommes sans aveu, des +boutiquiers, des gens de métiers ou de petits clercs de robe... il y +avait de ci, de là, des moines et des écoliers. + +--Ce ne sont pas là de bien grands princes, dit Chicot avec une +parfaite tranquillité, et en recommençant un nouveau vaisseau à deux +pointes. + +Le duc d'Anjou sourit forcément. + +--Vous allez voir, sire, dit le chancelier; je savais que les +mécontents profitent toujours de deux occasions principales, la guerre +ou la religion.... + +--C'est fort sensé, dit Henri. Après? + +Le chancelier, heureux de cet éloge, poursuivit: + +--Dans l'armée, j'avais des officiers dévoués à Votre Majesté qui +m'informaient de tout; dans la religion, c'est plus difficile. Alors +j'ai mis des hommes en campagne. + +--Toujours fort sensé, dit Chicot. + +Et enfin, continua Morvilliers, je réussis à faire décider par mes +agents un homme de la prévôté de Paris. + +--A quoi faire? dit le roi. + +--A espionner les prédicateurs qui vont excitant le peuple contre +Votre Majesté. + +--Oh! oh! pensa Chicot, mon ami serait-il connu? + +--Ces gens reçoivent les inspirations, non pas de Dieu, sire, mais +d'un parti fort hostile à la couronne. Ce parti, je l'ai étudié. + +--Fort bien, dit le roi. + +--Très-sensé, dit Chicot. + +--Et j'en connais les espérances, ajouta triomphalement Morvilliers. + +--C'est superbe! s'écria Chicot. + +Le roi fit signe au Gascon de se taire. + +Le duc d'Anjou ne perdit pas de vue l'orateur. + +--Pendant plus de deux mois, dit le chancelier, j'entretins aux gages +de Votre Majesté des hommes de beaucoup d'adresse, d'un courage à +toute épreuve, d'une avidité insatiable, c'est vrai, mais que j'avais +soin de faire tourner au profit du roi; car, tout en les payant +magnifiquement, j'y gagnais encore. J'appris d'eux que, moyennant le +sacrifice d'une forte somme d'argent, je connaîtrais le premier +rendez-vous des conspirateurs. + +--Voilà qui est bon, dit Chicot, paye, mon roi, paye! + +--Eh! qu'à cela ne tienne, s'écria Henri, voyons... chancelier, le but +de ce complot, l'espérance des conspirateurs?... + +--Sire! il ne s'agit de rien moins que d'une seconde Saint-Barthélemy. + +--Contre qui? + +--Contre les huguenots. Les assistants se regardèrent surpris. + +--Combien cela vous a-t-il coûté, à peu près? demanda Chicot. + +--Soixante-quinze mille livres d'une part, cent mille de l'autre. + +Chicot se retourna vers le roi. + +--Si tu veux, pour mille écus, je te dis le secret de M. de +Morvilliers, s'écria le Gascon. + +Celui-ci fit un geste de surprise; le duc d'Anjou fit meilleur visage +qu'on n'eût pu s'y attendre. + +--Dis, répliqua le roi. + +--C'est la Ligue pure et simple, fit Chicot, la Ligue commencée depuis +dix ans. M. de Morvilliers a découvert ce que tout bourgeois parisien +sait comme son _pater._ + +--Monsieur... interrompit le chancelier. + +--Je dis la vérité... et je le prouverai, s'écria Chicot d'un ton +d'avocat. + +--Dites-moi le lieu de la réunion des ligueurs, alors. + +--Très-volontiers, 1° la place publique; 2° la place publique; 3° les +places publiques. + +--Monsieur Chicot veut rire, dit en grimaçant le chancelier, et leur +signe de ralliement? + +--Ils sont habillés en parisiens et remuent les jambes lorsqu'ils +marchent, répondit gravement Chicot. + +Un éclat de rire général accueillit cette explication. M. de +Morvilliers crut qu'il serait de bon goût de céder à l'entraînement, +et il rit avec les autres. Mais, redevenant sombre: + +--Enfin, dit-il, mon espion a assisté à l'une de leurs séances, et +cela dans un lieu que M. Chicot ne connaît pas. + +Le duc d'Anjou pâlit. + +--Où cela? dit le roi. + +--A l'abbaye Sainte-Geneviève! + +Chicot laissa tomber une poule en papier qu'il embarquait dans la +barque amirale. + +--L'abbaye Sainte-Geneviève! dit le roi. + +--C'est impossible, murmura le duc. + +--Cela est, dit Morvilliers, satisfait de l'effet produit et regardant +avec triomphe toute l'assemblée. + +--Et qu'ont-ils fait, monsieur le chancelier? qu'ont-ils décidé? +demanda le roi. + +--Que les ligueurs se nommeraient des chefs, que chaque enrôlé +s'armerait, que chaque province recevrait un envoyé de la métropole +insurrectionnelle, que tous les huguenots chéris de Sa Majesté, ce +sont leurs expressions.... + +Le roi sourit. + +--Seraient massacrés à un jour désigné. + +--Voilà tout? demanda Henri. + +--Peste! dit Chicot, on voit que tu es catholique. + +--Est-ce bien tout? dit le duc. + +--Non, monseigneur.... + +--Peste! je crois bien que ce n'est pas tout. Si nous n'avions que +cela pour cent soixante-quinze mille livres, le roi serait volé. + +--Parlez, chancelier, dit le roi. + +--Il y a des chefs.... + +Chicot vit s'agiter sur le coeur du duc son pourpoint, que soulevaient +les battements. + +--Tiens, tiens, tiens, dit-il, un complot qui a des chefs; c'est +étonnant. Cependant il nous faut encore quelque chose pour nos cent +soixante-quinze mille livres. + +--Ces chefs... leurs noms? demanda le roi; comment s'appellent ces +chefs? + +--D'abord, un prédicateur, un fanatique, un énergumène, dont j'ai +acheté le nom dix mille livres. + +--Et vous avez bien fait. + +--Le frère génovéfain Gorenflot! + +--Pauvre diable! fit Chicot avec une commisération véritable. Il était +dit que cette aventure ne lui réussirait pas! + +--Gorenflot! dit le roi en écrivant ce nom; bien... après.... + +--Après... dit le chancelier avec hésitation, mais, sire, c'est +tout.... + +Et Morvilliers promena encore sur l'assemblée son regard inquisiteur +et mystérieux, qui semblait dire: Si Votre Majesté était seule, elle +en saurait bien davantage. + +--Dites, chancelier, je n'ai que des amis ici... dites. + +--Oh! sire, celui que j'hésite à nommer a aussi des amis bien +puissants.... + +--Près de moi? + +--Partout. + +--Sont-ils plus puissants que moi? s'écria Henri pâle de colère et +d'inquiétude. + +--Sire, un secret ne se dit pas à haute voix. Excusez-moi, je suis +homme d'État. + +--C'est juste. + +--C'est fort sensé! dit Chicot, mais nous sommes tous hommes d'État. + +--Monsieur, dit le duc d'Anjou, nous allons présenter au roi nos +très-humbles respects, si la communication ne peut être faite en notre +présence. + +M. de Morvilliers hésitait. Chicot guettait jusqu'au moindre geste, +craignant que le chancelier, tout naïf qu'il semblait être, n'eût +réussi à découvrir quelque chose de moins simple que ses premières +révélations. + +Le roi fit signe au chancelier de s'approcher, au duc d'Anjou de +demeurer en place, à Chicot de faire silence, aux trois favoris de +détourner leur attention. + +Aussitôt M. de Morvilliers se pencha vers l'oreille de Sa Majesté; +mais il n'avait pas fait la moitié du mouvement compassé selon toutes +les règles de l'étiquette, qu'une immense clameur retentit dans la +cour du Louvre. Le roi se redressa subitement; MM. de Quélus et +d'Épernon se précipitèrent vers la fenêtre; M. d'Anjou porta la main à +son épée, comme si tout ce bruit menaçant eût été dirigé contre lui. + +Chicot, se haussant sur les pieds, voyait dans la cour et dans la +chambre. + +--Tiens! M. de Guise, s'écria-t-il le premier, M. de Guise qui entre +au Louvre! + +Le roi fit un mouvement. + +--C'est vrai, dirent les gentilshommes. + +--Le duc de Guise? balbutia M. d'Anjou. + +--Voilà qui est bizarre... n'est-ce pas? que M. le duc de Guise soit à +Paris, dit lentement le roi, qui venait de lire dans le regard presque +hébété de M. de Morvilliers le nom que ce dernier voulait lui dire à +l'oreille. + +--Est-ce que la communication que vous vouliez me faire avait trait à +mon cousin de Guise? demanda-t-il à voix basse au magistrat. + +--Oui, sire, c'est lui qui présidait la séance, répondit le chancelier +sur le même ton. + +--Et les autres?.... + +--Je n'en connais pas d'autres.... + +Henri consulta Chicot d'un coup d'oeil. + +--Ventre de biche! s'écria le Gascon en se posant royalement; faites +entrer mon cousin de de Guise! + +Et, se penchant vers Henri: + +--En voilà un, lui dit-il à l'oreille, dont tu connais assez le nom, à +ce que je crois, pour n'avoir pas besoin de l'inscrire sur tes +tablettes. + +Les huissiers ouvrirent la porte avec fracas. + +--Un seul battant, messieurs, dit Henri, un seul! les deux sont pour +le roi! + +Le duc de Guise était assez avant dans la galerie pour entendre ces +paroles; mais cela ne changea rien au sourire avec lequel il avait +résolu d'aborder le roi. + + + + +CHAPITRE XII + +CE QUE VENAIT FAIRE M. DE GUISE AU LOUVRE. + + +Derrière M. de Guise venaient en grand nombre des officiers, des +courtisans, des gentilshommes; derrière cette brillante escorte venait +le peuple, escorte moins brillante, mais plus sûre et surtout plus +redoutable. Seulement les gentilshommes étaient entrés au palais et le +peuple était resté à la porte. + +C'était des rangs de ce peuple que les cris partaient encore au moment +même où le duc de Guise, qu'il avait perdu de vue, pénétrait dans la +galerie. + +A la vue de cette espèce d'armée qui faisait cortège au héros parisien +chaque fois qu'il apparaissait dans les rues, les gardes avaient pris +les armes, et, rangés derrière leur brave colonel, lançaient au peuple +des regards menaçants, au triomphateur des provocations muettes. + +Guise avait remarqué l'attitude de ces soldats que commandait Grillon; +il adressa un petit salut plein de grâce au colonel, qui, l'épée au +poing, se tenait à quatre pas en avant de ses hommes, et qui demeura +roide et impassible dans sa dédaigneuse immobilité. + +Cette révolte d'un homme et d'un régiment contre son pouvoir si +généralement établi frappa le duc. Son front devint un instant +soucieux; mais, à mesure qu'il s'approchait du roi, son front +s'éclaircit: si bien que, comme nous l'avons vu arriver au cabinet de +Henri III, il y entra en souriant. + +--Ah! c'est vous, mon cousin, dit le roi, comme vous menez grand +bruit! Est-ce que les trompettes ne sonnent pas? Il m'avait semblé les +entendre. + +--Sire, répondit le duc, les trompettes ne sonnent à Paris que pour le +roi, en campagne que pour le général, et je suis trop familier à la +fois avec la cour et avec les champs de bataille pour m'y tromper. Ici +les trompettes feraient trop de bruit pour un sujet; là-bas elles n'en +feraient point assez pour un prince. + +Henri se mordit les lèvres. + +--Par la mordieu! dit-il après un silence employé à dévorer des yeux +le prince lorrain, vous êtes bien reluisant, mon cousin? est-ce que +vous arrivez du siège de la Charité d'aujourd'hui seulement? + +--D'aujourd'hui seulement, oui, sire, répondit le duc avec une légère +rougeur. + +--Ma foi, c'est beaucoup d'honneur pour nous, mon cousin, que votre +visite, beaucoup d'honneur, beaucoup d'honneur. + +Henri III répétait les mots quand il avait trop d'idées à cacher, +comme on épaissit les rangs des soldats devant une batterie de canons +qui ne doit être démasquée qu'à un certain moment. + +--Beaucoup d'honneur, répéta Chicot avec une intonation si exacte, +qu'on eût pu croire que ces deux mots venaient encore du roi. + +--Sire, dit le duc, Votre Majesté veut railler sans doute: comment ma +visite pourrait-elle honorer celui de qui vient tout honneur? + +--Je veux dire, monsieur de Guise, répliqua Henri, que tout bon +catholique a l'habitude, au retour de la campagne, d'aller voir Dieu +d'abord, dans quelqu'un de ses temples; le roi ne vient qu'après Dieu. +Honorez Dieu, servez le roi: vous savez, mon cousin, c'est un axiome +moitié religieux, moitié politique. + +La rougeur du duc de Guise fut cette fois plus distincte; le roi, qui +avait parlé en regardant le duc bien en face, vit cette rougeur, et, +son regard, comme guidé par un mouvement instinctif, étant passé du +duc de Guise au duc d'Anjou, il vit avec étonnement que son bon frère +était aussi pâle que son beau cousin était rouge. + +Cette émotion, se traduisant de deux façons si opposées, le frappa. Il +détourna les yeux avec affectation, et prit un air affable, velours +sous lequel personne mieux que Henri III ne savait cacher ses griffes +royales. + +--En tout cas, duc, dit-il, rien n'égale ma joie de vous voir échappé +à toutes ces mauvaises chances de la guerre, quoique vous cherchiez le +danger, dit-on, d'une façon téméraire. Mais le danger vous connaît, +mon cousin, il vous fuit. + +Le duc s'inclina devant le compliment. + +--Aussi je vous dirai, mon cousin, ne soyez pas si ambitieux de périls +mortels; car ce serait en vérité bien dur pour des fainéants comme +nous, qui dormons, qui mangeons, qui chassons, et qui, pour toutes +conquêtes, inventons de nouvelles modes et de nouvelles prières.... + +--Oui, sire, dit le duc, se rattachant à ce dernier mot. Nous savons +que vous êtes un prince éclairé et pieux, et qu'aucun plaisir ne peut +vous faire perdre de vue la gloire de Dieu et les intérêts de +l'Église. C'est pourquoi nous sommes venus avec tant de confiance vers +Votre Majesté. + +--Regarde donc la confiance de ton cousin, Henri, dit Chicot en +montrant au roi les gentilshommes qui, par respect, se tenaient hors +de l'appartement, il en a laissé un tiers à la porte de ton cabinet et +les deux autres tiers à celle du Louvre. + +--Avec confiance? répéta Henri; ne venez-vous point toujours avec +confiance près de moi, mon cousin? + +--Sire, je m'entends; cette confiance dont je parle a rapport à la +proposition que je compte vous faire. + +--Ah! ah! vous avez à me proposer quelque chose, mon cousin? Alors +parlez avec confiance, comme vous dites, avec toute confiance. +Qu'avez-vous à nous proposer? + +--L'exécution d'une des plus belles idées qui aient encore ému le +monde chrétien depuis que les croisades sont devenues impossibles. + +--Parlez, duc. + +--Sire, continua le duc, mais cette fois en haussant la voix de +manière à être entendu de l'antichambre, sire, ce n'est pas un vain +titre que celui de roi très-chrétien, il oblige à un zèle ardent pour +la défense de la religion. Le fils aîné de l'Église, et c'est votre +titre, sire, doit être toujours prêt à défendre sa mère. + +--Tiens, dit Chicot, mon cousin qui prêche avec une grande rapière au +côté et une salade en tête; c'est drôle! ça ne m'étonne plus que les +moines veuillent faire la guerre; Henri, je te demande un régiment +pour Gorenflot. + +Le duc feignit de ne pas entendre; Henri croisa ses jambes l'une sur +l'autre, posa son coude sur son genou et emboîta son menton dans sa +main. + +--Est-ce que l'Église est menacée par les Sarrasins, mon cher duc? +demanda-t-il, ou bien aspireriez-vous par hasard au titre de roi... de +Jérusalem? + +--Sire, reprit le duc, cette grande affluence de peuple qui me suivait +en bénissant mon nom ne m'honorait de cet accueil, croyez-le bien, que +pour payer l'ardeur de mon zèle à défendre la foi. J'ai déjà eu +l'honneur de parler à Votre Majesté, avant son avénement au trône, +d'un projet d'alliance entre tous les vrais catholiques. + +--Oui, oui, dit Chicot; oui, je m'en souviens, moi, la Ligue, ventre +de biche! Henri, la Ligue, par Saint-Barthélemy; la Ligue, mon roi; +sur ma parole, tu es bien oublieux, mon fils, de ne point te souvenir +d'une si triomphante idée. + +Le duc se retourna au bruit de ces paroles, et laissa tomber un regard +dédaigneux sur celui qui les avait prononcées, ne sachant pas combien +ces paroles avaient de poids sur l'esprit du roi, surchargées qu'elles +étaient des révélations toutes récentes de M. de Morvilliers. + +Le duc d'Anjou en fut ému, lui, et appuyant un doigt sur ses lèvres, +il regarda fixement le duc de Guise, pâle et immobile comme la statue +de la Circonspection. + +Cette fois le roi ne s'apercevait point du signe d'intelligence qui +reliait entre eux les intérêts des deux princes; mais Chicot, +s'approchant de son oreille, sous prétexte de planter une de ses deux +poules dans les chaînettes en rubis de sa toque, lui dit tout bas: + +--Vois ton frère, Henri. + +L'oeil de Henri se leva rapide; le doigt du duc s'abaissa presque +aussi prompt; mais il était déjà trop tard. Henri avait vu le +mouvement et deviné la recommandation. + +--Sire, continua le duc de Guise, qui avait bien vu l'action de +Chicot, mais qui n'avait pu entendre ses paroles, les catholiques ont, +en effet, appelé cette association la sainte Ligue, et elle a pour but +principal de fortifier le trône contre les huguenots, ses ennemis +mortels. + +--Bien dit! s'écria Chicot. J'approuve _pedibus et nutu._ + +--Mais, continua le duc, c'est peu de s'associer, sire, c'est peu de +former une masse, si compacte qu'elle soit, il faut lui imprimer une +direction. Or, dans un royaume comme la France, plusieurs millions +d'hommes ne se rassemblent pas sans l'aveu du roi. + +--Plusieurs millions d'hommes! fit Henri n'essayant aucun effort pour +dissimuler une surprise qu'on eût pu, avec raison, interpréter comme +de la frayeur. + +--Plusieurs millions d'hommes, répéta Chicot, léger noyau des +mécontents, et qui, s'il est planté, comme je n'en doute point, par +des mains habiles, fera pousser de jolis fruits. + +Pour cette fois, la patience du duc parut être à bout; il serra ses +lèvres dédaigneuses, et, pressant la terre d'un pied dont il n'osait +point la frapper: + +--Je m'étonne, sire, dit-il, que Votre Majesté souffre qu'on +m'interrompe si souvent quand j'ai l'honneur de lui parler de matières +si graves. + +Chicot, à cette démonstration, dont il parut sentir toute la justesse, +tourna autour de lui des yeux furibonds, et, imitant la voix +glapissante de l'huissier du Parlement: + +--Silence, donc! s'écria-t-il, ou, ventre de biche! on aura affaire à +moi. + +--Plusieurs millions d'hommes! reprit le roi, qui avait peine à avaler +le chiffre, c'est flatteur pour la religion catholique; mais, en face +de ces plusieurs millions d'associés, combien y a-t-il donc de +protestants dans mon royaume? + +Le duc parut chercher. + +--Quatre, dit Chicot. + +Cette nouvelle saillie fit éclater de rire les amis du roi, tandis que +Guise fronçait le sourcil et que les gentilshommes de l'antichambre +murmuraient hautement contre l'audace du Gascon. + +Le roi se tourna lentement vers la porte d'où venaient ces murmures, +et, comme, lorsqu'il le voulait, Henri avait un regard plein de +dignité, les murmures cessèrent. + +Puis, ramenant ce même regard sur le duc, sans rien changer à son +expression: + +--Voyons, monsieur, dit-il, que demandez-vous?... Au but... au but.... + +--Je demande, sire, car la popularité de mon roi m'est plus chère +encore peut-être que la mienne, je demande que Votre Majesté montre +clairement qu'elle nous est aussi supérieure dans son zèle pour la +religion catholique que pour toutes les autres choses, et qu'elle ôte +ainsi tout prétexte aux mécontents de recommencer les guerres. + +--Ah! s'il ne s'agit que de guerre, mon cousin, dit Henri, j'ai des +troupes, et rien que sous vos ordres vous tenez, je crois, dans le +camp que vous venez de quitter pour me donner ces excellents conseils, +près de vingt-cinq mille hommes. + +--Sire, quand je parle de guerre, j'aurais dû peut-être m'expliquer. + +--Expliquez-vous, mon cousin; vous êtes un grand capitaine, et +j'aurai, vous n'en doutez pas, plaisir à vous entendre discourir sur +de pareilles matières. + +--Sire, je voulais dire que, par le temps qui court, les rois sont +appelés à soutenir deux guerres, la guerre morale, si je puis +m'exprimer ainsi, et la guerre politique, la guerre contre les idées +et la guerre contre les hommes. + +--Mordieu! dit Chicot, comme c'est puissamment exposé! + +--Silence! fou, dit le roi. + +--Les hommes, continua le duc, les hommes sont visibles, palpables, +mortels; on les joint, on les attaque, on les bat; et, quand on les a +battus, on leur fait leur procès et on les pend, ou mieux encore. + +--Oui, dit Chicot, on les pend sans leur faire leur procès; c'est plus +court et plus royal. + +--Mais les idées, continua le duc, on ne les rencontre point ainsi. +Sire, elles se glissent invisibles et pénétrantes; elles se cachent +surtout aux yeux de ceux-là qui veulent les détruire; abritées au fond +des âmes, elles y projettent de profondes racines; et plus on coupe +les rameaux imprudents qui sortent au dehors, plus les racines +intérieures deviennent puissantes et inextirpables. Une idée, sire, +c'est un nain géant qu'il faut surveiller nuit et jour; car l'idée qui +rampait hier à vos pieds demain dominera votre tête. Une idée, sire, +c'est l'étincelle qui tombe sur le chaume, il faut de bons yeux en +plein jour pour deviner les commencements de l'incendie, et voilà +pourquoi, sire, des millions de surveillants sont nécessaires. + +--Voilà les quatre huguenots de France à tous les diables, s'écria +Chicot; ventre de biche! je les plains. + +--Et c'était pour veiller à cette surveillance, continua le duc, que +je proposais à Votre Majesté de nommer un chef à cette sainte union. + +--Vous avez parlé, mon cousin? demanda Henri au duc. + +--Oui, sire, et sans détour, comme a pu le voir Votre Majesté. + +Chicot poussa un soupir effrayant, tandis que le duc d'Anjou, remis de +sa frayeur première, souriait au prince lorrain. + +--Eh bien! dit le roi à ceux qui l'entouraient, que pensez-vous de +cela, messieurs? + +Chicot, sans rien répondre, prit son chapeau et ses gants; puis, +empoignant une peau de lion par la queue, il la traîna dans un coin de +l'appartement, et se coucha dessus. + +--Que faites-vous, Chicot? demanda le roi. + +--Sire, dit Chicot, la nuit, prétend-on, est bonne conseillère. +Pourquoi prétend-on cela? parce que la nuit on dort. Je vais dormir, +sire; et demain, à tête reposée, je rendrai réponse à mon cousin de +Guise. + +Et il s'allongea jusqu'aux ongles de l'animal. + +Le duc lança au Gascon un furieux regard, auquel en rouvrant un oeil +celui-ci répondit par un ronflement pareil au bruit du tonnerre. + +--Eh bien, sire, demanda le duc, que pense Votre Majesté? + +--Je pense que, comme toujours, vous avez, raison, mon cousin; +convoquez donc vos principaux ligueurs, venez à leur tête, et je +choisirai l'homme qu'il faut à la religion. + +--Et quand cela, sire? demanda le duc. + +--Demain. + +Et, en prononçant ce dernier mot, il divisa habilement son sourire. Le +duc de Guise en eut la première partie, le duc d'Anjou la seconde. + +Ce dernier allait se retirer avec la cour, mais, au premier pas qu'il +fit dans cette intention: + +--Restez, mon frère, dit Henri, j'ai à vous parler. + +Le duc de Guise appuya un instant sa main sur son front comme pour y +comprimer un monde de pensées, et partit avec toute sa suite, qui se +perdit sous les voûtes. + +Un instant après on entendit les cris de la foule qui saluait sa +sortie du Louvre, comme elle avait salué son entrée. + +Chicot ronflait toujours, mais nous n'oserions pas répondre qu'il +dormait. + + + + +CHAPITRE XIII + +CASTOR ET POLLUX. + + +Le roi avait congédié tous les favoris, en même temps qu'il retenait +son frère. + +Le duc d'Anjou, qui, pendant toute la scène précédente, avait réussi à +conserver l'attitude d'un homme indifférent, excepté aux yeux de +Chicot et du duc de Guise, accepta sans défiance l'invitation de +Henri. Il n'avait aucune connaissance de ce coup d'oeil que le Gascon +lui avait fait envoyer par le roi, et qui avait surpris son doigt +indiscret trop près de ses lèvres. + +--Mon frère, dit Henri après s'être assuré qu'à l'exception de Chicot +personne n'était resté dans le cabinet et en marchant à grands pas de +la porte à la fenêtre, savez-vous que je suis un prince bien heureux? + +--Sire, dit le duc, le bonheur de Votre Majesté, si véritablement +Votre Majesté se trouve heureuse, n'est qu'une récompense que le ciel +doit à ses mérites. + +Henri regarda son frère. + +--Oui, bien heureux, reprit-il; car, lorsque les grandes idées ne me +viennent pas, à moi, elles viennent à ceux qui m'entourent. Or c'est +une grande idée que celle que vient d'avoir mon cousin de Guise. + +Le duc s'inclina en signe d'assentiment. + +Chicot ouvrit un oeil, comme s'il n'entendait pas si bien les deux +yeux fermés, et comme s'il avait besoin de voir le visage du roi pour +mieux comprendre ses paroles. + +--En effet, continua Henri, réunir sous une même bannière tous les +catholiques, faire du royaume l'Église, armer ainsi, sans en avoir +l'air, toute la France, depuis Calais jusqu'au Languedoc, depuis la +Bretagne jusqu'à la Bourgogne, de manière que j'aie toujours une armée +prête à marcher contre l'Anglais, le Flamand ou l'Espagnol, sans que +jamais le Flamand, l'Espagnol ni l'Anglais puissent s'en alarmer, +savez-vous, François, que c'est là une magnifique pensée? + +--N'est-ce pas, sire? dit le duc d'Anjou enchanté de voir que son +frère abondait dans les vues du duc de Guise, son allié. + +--Oui, et j'avoue que je me sens porté de tout mon coeur à récompenser +largement l'auteur d'un si beau projet. + +Chicot ouvrit les deux yeux; mais il les referma aussitôt: il venait +de surprendre sur la figure du roi un de ces imperceptibles sourires, +visibles pour lui seul qui connaissait son Henri mieux que personne, +et ce sourire lui suffisait. + +--Oui, continua le roi, je le répète, un tel projet mérite récompense, +et je ferai tout pour celui qui l'a conçu; est-ce véritablement le duc +de Guise, François, qui est le père de cette belle idée, ou plutôt de +cette belle oeuvre? car l'oeuvre est commencée, n'est-ce pas, mon +frère? + +Le duc d'Anjou fit signe qu'effectivement la chose avait reçu un +commencement d'exécution. + +--De mieux en mieux, reprit le roi. J'avais dit que j'étais un prince +bien heureux, j'aurais dû dire trop heureux, François, puisque, +non-seulement ces idées viennent à mes proches, mais encore que, dans +leur empressement à être utiles à leur roi et à leur parent, ils +exécutent ces idées; mais je vous ai déjà demandé, mon cher François, +dit Henri en posant sa main sur l'épaule de son frère, je vous ai déjà +demandé si c'était bien à mon cousin de Guise que je devais être +reconnaissant de cette royale pensée. + +--Non, sire, M. le cardinal de Lorraine l'avait déjà eue il y a plus +de vingt ans, et la Saint-Barthélemy seule en a empêché l'exécution, +on plutôt momentanément en a rendu l'exécution inutile. + +--Ah! quel malheur que le cardinal de Lorraine soit mort! dit Henri, +je l'aurais fait papéfier à la mort de Sa Sainteté Grégoire XIII; mais +il n'en est pas moins vrai, continua Henri avec cette admirable +bonhomie qui faisait de lui le premier comédien de son royaume, il +n'en est pas moins vrai que son neveu a hérité de l'idée et l'a fait +fructifier. Malheureusement je ne peux pas le faire pape, lui; mais je +le ferai... Qu'est-ce que je pourrais donc le faire qu'il ne fût pas, +François? + +--Sire, dit François complètement trompé aux paroles de son frère, +vous vous exagérez les mérites de votre cousin; l'idée n'est qu'un +héritage, comme je vous l'ai déjà dit, et un homme l'a fort aidé à +cultiver cet héritage. + +--Son frère le cardinal, n'est-ce pas? + +--Sans doute, il s'en est occupé; mais ce n'est point lui encore. + +--C'est donc Mayenne? + +--Oh! sire, dit le duc, vous lui faites trop d'honneur. + +--C'est vrai. Comment supposer qu'une idée politique vînt à un pareil +boucher? Mais à qui donc dois-je être reconnaissant de cette aide +donnée à mon cousin de Guise, François? + +--A moi, sire, dit le duc. + +--A vous! fit Henri, comme s'il était au comble de l'étonnement. + +Chicot rouvrit un oeil. + +Le duc s'inclina. + +--Comment! dit Henri, quand je voyais tout le monde déchaîné contre +moi, les prédicateurs contre mes vices, les poëtes et les faiseurs de +pasquils contre mes ridicules, les docteurs en politique contre mes +fautes; tandis que mes amis riaient de mon impuissance; tandis que la +situation était devenue si perplexe, que je maigrissais à vue d'oeil +et faisais des cheveux blancs chaque jour, une idée pareille vous est +venue, François? à vous que, je dois l'avouer (tenez, l'homme est +faible et les rois sont aveugles), à vous que je ne regardais pas +toujours comme mon ami! Ah! François, que je suis coupable! + +Et Henri, attendri jusqu'aux larmes, tendit la main à son frère. + +Chicot rouvrit les deux yeux. + +--Oh! mais, continua Henri, c'est que l'idée est triomphante. Ne +pouvant lever d'impôts ni lever de troupes sans faire crier; ne +pouvant me promener, dormir ni aimer sans faire rire, voilà que l'idée +de M. de Guise, ou plutôt la vôtre, mon frère, me donne à la fois +armée, argent, amis et repos. Maintenant, pour que ce repos dure, +François, une seule chose est nécessaire. + +--Laquelle? + +--Mon cousin a parlé tout à l'heure de donner un chef à tout ce grand +mouvement. + +--Oui, sans doute. + +--Ce chef, vous le comprenez bien, François, ce ne peut être aucun de +mes favoris; aucun n'a à la fois la tête et le coeur nécessaires à une +si grande fortune. Quélus est brave, mais le malheureux n'est occupé +que de ses amours. Maugiron est brave, mais le vaniteux ne songe qu'à +sa toilette. Schomberg est brave, mais ce n'est pas un profond esprit, +ses meilleurs amis sont forcés de l'avouer. D'Épernon est brave, mais +c'est un franc hypocrite, à qui je ne me fierais pas un seul instant, +quoique je lui fasse bon visage. Mais vous le savez, François, dit +Henri avec un abandon croissant, c'est une des plus lourdes charges +des rois que d'être forcés sans cesse de dissimuler. Aussi, tenez, +ajouta Henri, quand je puis parler à coeur ouvert comme en ce moment, +ah! je respire. + +Chicot referma les deux yeux. + +--Eh bien, je disais donc, continua Henri, que, si mon cousin de Guise +a eu cette idée, idée au développement de laquelle vous avez pris si +bonne part, François, c'est à lui que doit revenir la charge de la +mettre à exécution. + +--Que dites-vous, sire? s'écria François haletant d'inquiétude. + +--Je dis que, pour diriger un pareil mouvement, il faut un grand +prince. + +--Sire, prenez garde! + +--Un bon capitaine, un adroit négociateur. + +--Un adroit négociateur surtout, répéta le duc. + +--Eh bien, François, est-ce que ce poste, sous tous les rapports, ne +convient pas à M. de Guise? voyons. + +--Mon frère, dit François, M. de Guise est bien puissant déjà. + +--Oui, sans doute, mais c'est sa puissance qui fait ma force. + +--Le duc de Guise tient l'armée et la bourgeoisie; le cardinal de +Lorraine tient l'Église; Mayenne est un instrument aux mains des deux +frères; vous allez réunir bien des forces dans une seule maison. + +--C'est vrai, dit Henri, j'y avais déjà songé, François. + +--Si les Guise étaient princes français encore, cela se comprendrait: +leur intérêt serait de grandir la maison de France. + +--Sans doute; mais, tout au contraire, ce sont des princes lorrains. + +--D'une maison toujours en rivalité avec la nôtre. + +--Tenez, François, vous venez de toucher la plaie, tudieu! je ne vous +croyais pas si bon politique; eh bien, oui, voilà ce qui me fait +maigrir, ce qui me fait blanchir les cheveux; tenez, c'est cette +élévation de la maison de Lorraine à côté de la nôtre; il ne se passe +pas de jour, voyez-vous, François, que ces trois Guise,--vous l'avez +bien dit, à eux trois ils tiennent tout,--il n'y a pas de jour que, +soit le duc, soit le cardinal, soit Mayenne, l'un ou l'autre enfin, +par audace ou par adresse, soit par force, soit par ruse, ne m'enlève +quelque lambeau de mon pouvoir, quelques parcelles de mes +prérogatives, sans que moi, pauvre, faible et isolé que je suis, je +puisse réagir contre eux. Ah! François, si nous avions eu cette +explication plus tôt, si j'avais pu lire dans votre coeur comme j'y +lis en ce moment, certes, trouvant en vous un appui, j'eusse résisté +mieux que je ne l'ai fait; mais maintenant, voyez-vous, il est trop +tard. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que ce serait une lutte, et qu'en vérité toute lutte me +fatigue, je le nommerai donc chef de la Ligue. + +--Et vous aurez tort, mon frère, dit François. + +--Mais qui voulez-vous que je nomme, François? Qui acceptera ce poste +périlleux, oui, périlleux? Car ne voyez-vous pas quelle était son +idée, au duc? c'était que je le nommasse chef de cette Ligue. + +--Eh bien? + +--Eh bien, tout homme que je nommerai à sa place deviendra son ennemi. + +--Nommez un homme assez puissant pour que sa force, appuyée à la +vôtre, n'ait rien à craindre de la force et de la puissance de nos +trois Lorrains réunis. + +--Eh! mon bon frère, dit Henri avec l'accent du découragement, je ne +sais aucune personne qui soit dans les conditions que vous dites. + +--Regardez autour de vous, sire. + +--Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frère, qui soyez +véritablement mes amis. + +--Oh! oh! murmura Chicot, est-ce qu'il me voudrait jouer quelque +mauvais tour? + +Et il referma ses deux yeux. + +--Eh bien, dit le duc, vous ne comprenez pas, mon frère? + +Henri regarda le duc d'Anjou, comme si un voile venait de lui tomber +des yeux. + +--Eh quoi! s'écria-t-il. + +François fit un mouvement de tête. + +--Mais non, dit Henri, vous n'y consentirez jamais, François. La tâche +est trop rude: ce n'est pas vous certainement qui vous habitueriez à +faire faire l'exercice à tous ces bourgeois; ce n'est pas vous qui +vous donneriez la peine de revoir les discours de leurs prédicateurs; +ce n'est pas vous qui, en cas de bataille, iriez faire le boucher dans +les rues de Paris transformées en abattoir; il faut être triple comme +M. de Guise, et avoir un bras droit qui s'appelle Charles et un bras +gauche qui s'appelle Louis. Or le duc a fort bien tué le jour de la +Saint-Barthélemy; que vous en semble, François? + +--Trop bien tué, sire? + +--Oui, peut-être. Mais vous ne répondez pas à ma question, François. +Quoi! vous aimeriez faire le métier que je viens de dire! vous vous +frotteriez aux cuirasses faussées de ces badauds et aux casseroles +qu'ils se mettent sur le chef en guise de casques? Quoi? vous vous +feriez populaire, vous, le suprême seigneur de notre cour? Mort de ma +vie, mon frère, comme on change avec l'âge! + +--Je ne ferais peut-être pas cela pour moi, sire; mais je le ferais +certes pour vous. + +--Bon frère, excellent frère, dit Henri en essuyant du bout du doigt +une larme qui n'avait jamais existé. + +--Donc, dit François, cela ne vous déplairait pas trop, Henri, que je +me chargeasse de cette besogne que vous comptez confier à M. de Guise? + +--Me déplaire à moi! s'écria Henri. Cornes du diable! non, cela ne me +déplaît pas, cela me charme, au contraire. Ainsi, vous aussi, vous +aviez pensé à la Ligue! Tant mieux, mordieu! tant mieux. Ainsi, vous +aussi, vous aviez eu un petit bout de l'idée, que dis-je, un petit +bout? le grand bout! D'après ce que vous m'avez dit, c'est +merveilleux, sur ma parole. Je ne suis entouré, en vérité, que +d'esprits supérieurs; et je suis le grand âne de mon royaume. + +--Oh! Votre Majesté raille. + +--Moi! Dieu m'en préserve; la situation est trop grave. Je le dis +comme je le pense, François; vous me tirez d'un grand embarras, +d'autant plus grand, que, depuis quelque temps, voyez-vous, François, +je suis malade, mes facultés baissent. Miron m'explique cela souvent; +mais, voyons, revenons à la chose sérieuse; d'ailleurs, qu'ai-je +besoin de mon esprit, si je puis m'éclairer à la lumière du vôtre? +Nous disons donc que je vous nommerai chef de la Ligue, hein? + +François tressaillit de joie. + +--Oh! dit-il, si Votre Majesté me croyait digne de cette confiance! + +--Confiance? ah! François, confiance? du moment où ce n'est pas M. de +Guise qui est ce chef, de qui veux-tu que je me défie? de la Ligue +elle même? est-ce que par hasard la Ligue me mettrait en danger? +Parle, mon bon François, dis-moi tout. + +--Oh! sire, fit le duc. + +--Que je suis fou! reprit Henri; dans ce cas, mon frère n'en serait +pas le chef, ou, mieux encore, du moment où mon frère en serait le +chef, il n'y aurait plus de danger. Hein! c'est de la logique, cela, +et notre pédagogue ne nous a pas volé notre argent; non, ma foi, je +n'ai pas de défiance. D'ailleurs, je connais encore assez d'hommes +d'épée en France pour être sûr de dégainer en bonne compagnie contre +la Ligue, le jour où la Ligue me gênera trop les coudes. + +--C'est vrai, sire, répondit le duc avec une naïveté presque aussi +bien affectée que celle de son frère, le roi est toujours le roi. + +--Chicot rouvrit un oeil. + +--Pardieu, dit Henri. Mais malheureusement à moi aussi il me vient une +idée; c'est incroyable combien il en pousse aujourd'hui, il y a des +jours comme cela. + +--Quelle idée? mon frère, demanda le duc, déjà inquiet, parce qu'il ne +pouvait pas croire qu'un si grand bonheur s'accomplît sans +empêchement. + +--Eh! notre cousin de Guise, le père, ou plutôt qui se croit le père +de l'invention, notre cousin de Guise s'est probablement bouté dans +l'esprit d'en être le chef. Il voudra aussi du commandement? + +--Du commandement, sire? + +--Sans doute; sans aucun doute même, il n'a probablement nourri la +chose que pour que la chose lui profitât. Il est vrai que vous dites +l'avoir nourrie avec lui. Prenez garde, François, ce n'est pas un +homme à être victime du _Sic vos non vobis_... vous connaissez +Virgile, _nidificatis, aves._ + +--Oh! sire. + +--François, je gagerais qu'il en a la pensée. Il me sait si +insoucieux! + +--Oui; mais, du moment où vous lui aurez signifié votre volonté, il +cédera. + +--Ou fera semblant de céder. Et je vous l'ai déjà dit: Prenez garde, +François, il a le bras long, mon cousin de Guise. Je dirai même plus, +je dirai qu'il a les bras longs, et que pas un dans le royaume, pas +même le roi, ne toucherait comme lui, en les étendant, d'une main aux +Espagnes et de l'autre a l'Angleterre, à don Juan d'Autriche et à +Élisabeth. Bourbon avait l'épée moins longue que mon cousin de Guise +n'a le bras, et cependant il a fait bien du mal à François 1er, notre +aïeul. + +--Mais, dit François, si Votre Majesté le tient pour si dangereux, +raison de plus pour me donner le commandement de la Ligue, pour le +prendre entre mon pouvoir et le vôtre, et alors, à la première +trahison qu'il entreprendra, pour lui faire son procès. + +Chicot rouvrit l'autre oeil. + +--Son procès! François, son procès! c'était bon pour Louis XI, qui +était puissant et riche, de faire faire des procès et de faire dresser +des échafauds. Mais moi, je n'ai pas même assez d'argent pour acheter +tout le velours noir dont, en pareil cas, je pourrais avoir besoin. + +En disant ces mots, Henri, qui, malgré sa puissance sur lui-même, +s'était animé sourdement, laissa percer un regard dont le duc ne put +soutenir l'éclat. + +Chicot referma les deux yeux. + +Il se fit un silence d'un instant entre les deux princes. + +Le roi le rompit le premier. + +--Il faut donc tout ménager, mon cher François, dit-il; pas de guerres +civiles, pas de querelles entre mes sujets. Je suis fils de Henri le +batailleur et de Catherine la rusée; j'ai un peu de l'astuce de ma +bonne mère; je vais faire rappeler le duc de Guise, et je lui ferai +tant de belles promesses, que nous arrangerons votre affaire à +l'amiable. + +--Sire, s'écria le duc d'Anjou, vous m'accorderez le commandement, +n'est-ce pas? + +--Je le crois bien. + +--Vous tenez à ce que je l'aie? + +--Énormément. + +--Vous le voulez, enfin? + +--C'est mon plus grand désir; mais il ne faut pas cependant que cela +déplaise trop à mon cousin de Guise. + +--Eh bien, soyez tranquille, dit le duc d'Anjou, si vous ne voyez à ma +nomination que cet empêchement, je me charge, moi, d'arranger la chose +avec le duc. + +--Et quand cela? + +--Tout de suite. + +--Vous allez donc aller le trouver? vous allez donc aller lui rendre +visite? Oh! mon frère, songez-y; l'honneur est bien grand! + +--Non pas, sire, je ne vais point le trouver. + +--Comment cela? + +--Il m'attend. + +--Où? + +--Chez moi. + +--Chez vous? j'ai entendu les cris qui ont salué sa sortie du Louvre. + +--Oui, mais, après être sorti par la grande porte, il sera rentré par +la poterne. Le roi avait droit à la première visite du duc de Guise; +mais j'ai droit, moi, à la seconde. + +--Ah! mon frère, dit Henri, que je vous sais gré de soutenir ainsi nos +prérogatives, que j'ai la faiblesse d'abandonner quelquefois! Allez +donc, François, et accordez-vous. + +Le duc prit la main de son frère et s'inclina pour la baiser. + +--Que faites-vous, François? dans mes bras, sur mon coeur, s'écria +Henri, c'est là votre véritable place. + +Et les deux frères se tinrent embrassés à plusieurs reprises; puis, +après une dernière étreinte, le duc d'Anjou, rendu à la liberté, +sortit du cabinet, traversa rapidement les galeries, et courut à son +appartement. Il fallait que son coeur, comme celui du premier +navigateur, fût cerclé de chêne et d'acier pour ne pas éclater de +joie. + +Le roi, voyant son frère parti, poussa un grincement de colère, et, +s'élançant par le corridor secret qui conduisait à la chambre de +Marguerite de Navarre, devenue celle du duc d'Anjou, il gagna une +espèce de tambour d'où l'on pouvait entendre aussi facilement +l'entretien qui allait avoir lieu entre les ducs d'Anjou et de Guise +que Denis de sa cachette pouvait entendre la conversation de ses +prisonniers. + +--Ventre de biche! dit Chicot en rouvrant les deux yeux à la fois et +en s'asseyant sur son derrière, que c'est touchant les scènes de +famille! Je me suis cru un instant dans l'Olympe assistant à la +réunion de Castor et Pollux, après leurs six mois de séparation. + + + + +CHAPITRE XIV + +COMMENT IL EST PROUVÉ QU'ÉCOUTER EST LE MEILLEUR MOYEN POUR ENTENDRE. + + +Le duc d'Anjou avait rejoint son hôte, le duc de Guise, dans cette +chambre de la reine de Navarre, où autrefois le Béarnais et de Mouy +avaient, à voix basse et la bouche contre l'oreille, arrêté leurs +projets d'évasion; c'est que le prudent Henri savait bien qu'il +existait peu de chambres au Louvre qui ne fussent ménagées de manière +à laisser arriver les paroles même dites à demi-voix à l'oreille de +celui qui avait intérêt à les entendre. Le duc d'Anjou n'ignorait pas +non plus ce détail si important; mais, complètement séduit par la +bonhomie de son frère, il l'oublia ou n'y attacha aucune importance. + +Henri III, comme nous venons de le dire, entra dans son observatoire +au moment où, de son côté, son frère entrait dans la chambre, de sorte +qu'aucune des paroles des deux interlocuteurs n'échappa au roi. + +--Eh bien, monseigneur? demanda vivement le duc de Guise. + +--Eh bien, duc! la séance est levée. + +--Vous étiez bien pâle, monseigneur. + +--Visiblement? demanda le duc avec inquiétude. + +--Pour moi, oui, monseigneur! + +--Le roi n'a rien vu? + +--Rien, du moins à ce que je crois, et Sa Majesté a retenu Votre +Altesse? + +--Vous l'avez vu, duc. + +--Sans doute pour lui parler de la proposition que j'étais venu lui +faire? + +--Oui, monsieur. + +Il y eut en ce moment un silence assez embarrassant dont Henri III, +placé de manière à ne pas perdre une parole de leur entretien, comprit +le sens. + +--Et que dit Sa Majesté, monseigneur? demanda le duc de Guise. + +--Le roi approuve l'idée; mais plus l'idée est gigantesque, plus un +homme tel que vous, mis à la tête de cette idée, lui semble dangereux. + +--Alors nous sommes près d'échouer. + +--J'en ai peur, mon cher duc, et la Ligue me paraît supprimée. + +--Diable! fit le duc, ce serait mourir avant de naître, finir avant +d'avoir commencé. + +--Ils ont autant d'esprit l'un que l'autre, dit une voix basse et +mordante, retentissant à l'oreille de Henri penché sur son +observatoire. + +Henri se retourna vivement et vit le grand corps de Chicot, courbé +pour écouter à son trou, comme lui écoutait au sien. + +--Tu m'as suivi, coquin! s'écria le roi. + +--Tais-toi, dis Chicot en faisant un geste de la main; tais-toi, mon +fils, tu m'empêches d'entendre. + +Le roi haussa les épaules; mais, comme Chicot était, à tout prendre, +le seul être humain auquel il eût entière confiance, il se remit à +écouter. + +Le duc de Guise venait de reprendre la parole. + +--Monseigneur, disait-il, il me semble que, dans ce cas, le roi eût +tout de suite annoncé son refus; il m'a fait assez mauvais accueil +pour m'oser dire toute sa pensée. Veut-il m'évincer par hasard? + +--Je le crois, dit le prince avec hésitation. + +--Il ruinerait l'entreprise alors? + +--Assurément, reprit le duc d'Anjou, et, comme vous avez engagé +l'action, j'ai dû vous seconder de toutes mes ressources, et je l'ai +fait. + +--En quoi, monseigneur? + +--En ceci: que le roi m'a laissé à peu près maître de vivifier ou de +tuer à jamais la Ligue. + +--Et comment cela? dit le duc lorrain, dont le regard étincela malgré +lui. + +--Écoutez, cela est toujours soumis à l'approbation des principaux +meneurs, vous le comprenez bien. Si, au lieu de vous expulser et de +dissoudre la Ligue, il nommait un chef favorable à l'entreprise; si, +au lieu d'élever le duc de Guise à ce poste, il y plaçait le duc +d'Anjou? + +--Ah! fit le duc de Guise, qui ne put ni retenir l'exclamation ni +comprimer le sang qui lui montait au visage. + +--Bon! dit Chicot, les deux dogues vont se battre sur leur os. + +Mais, à la grande surprise de Chicot, et surtout du roi, qui, sur +cette matière, en savait moins que Chicot, le duc de Guise cessa tout +à coup de s'étonner et de s'irriter, et reprenant d'une voix calme et +presque joyeuse: + +--Vous êtes un adroit politique, monseigneur, dit-il, si vous avez +fait cela. + +--Je l'ai fait, répondit le duc. + +--Bien rapidement! + +--Oui; mais, il faut le dire, la circonstance m'aidait, et j'en ai +profité; toutefois, mon cher duc, ajouta le prince, rien n'est arrêté, +et je n'ai pas voulu conclure avant de vous avoir vu. + +--Comment cela, monseigneur? + +--Parce que je ne sais encore à quoi cela nous mènera. + +--Je le sais bien, moi, dit Chicot. + +--C'est un petit complot, dit Henri en souriant. + +--Et dont M. de Morvilliers, qui est toujours si bien informé, à ce +que tu prétends, ne te parlait cependant pas; mais laisse-nous +écouter, cela devient intéressant. + +--Eh bien, je vais vous dire, moi, monseigneur, non pas à quoi cela +nous mènera, car Dieu seul le sait, mais à quoi cela peut nous servir, +reprit le duc de Guise; la Ligue est une seconde armée; or, comme je +tiens la première, comme mon frère le cardinal tient l'Église, rien ne +pourra nous résister tant que nous resterons unis. + +--Sans compter, dit le duc d'Anjou, que je suis l'héritier présomptif +de la couronne. + +--Ah! ah! fit Henri. + +--Il a raison, dit Chicot; c'est ta faute, mon fils; tu sépares +toujours les deux chemises de Notre-Dame de Chartres. + +--Puis, monseigneur, tout héritier présomptif de la couronne que vous +êtes, calculez les mauvaises chances. + +--Duc, croyez-vous que ce ne soit point fait déjà, et que je ne les +aie pas cent fois pesées toutes? + +--Il y a d'abord le roi de Navarre. + +--Oh! il ne m'inquiète pas, celui-là; il est tout occupé de ses amours +avec la Fosseuse. + +--Celui-là, monseigneur, celui-là vous disputera jusqu'aux cordons de +votre bourse; il est râpé, il est maigre, il est affamé, il ressemble +à ces chats de gouttière à qui la simple odeur d'une souris fait +passer des nuits tout entières sur une lucarne, tandis que le chat +engraissé, fourré, emmitouflé, ne peut, tant sa patte est lourde, +tirer sa griffe de son fourreau de velours; le roi de Navarre vous +guette; il est à l'affût, il ne perd de vue ni vous ni votre frère; il +a faim de votre trône. Attendez qu'il arrive un accident à celui qui +est assis dessus, vous verrez si le chat maigre a des muscles +élastiques, et si d'un seul bond il ne sautera pas, pour vous faire +sentir sa griffe, de Pau à Paris; vous verrez, monseigneur, vous +verrez. + +--Un accident à celui qui est assis sur le trône? répéta lentement +François en fixant ses yeux interrogateurs sur le duc de Guise. + +--Eh! eh! fit Chicot, écoute Henri: ce Guise dit ou plutôt va dire des +choses fort instructives et dont je te conseille de faire ton profit. + +--Oui, monseigneur, répéta le duc de Guise. Un accident! Les accidents +ne sont pas rares dans votre famille, vous le savez comme moi, et +peut-être même mieux que moi. Tel prince est en bonne santé, qui tout +à coup tombe en langueur; tel autre compte encore sur de longues +années, qui n'a déjà plus que des heures à vivre. + +--Entends-tu, Henri? entends-tu? dit Chicot en prenant la main du roi +qui, frissonnante, se couvrait d'une sueur froide. + +--Oui, c'est vrai, dit le duc d'Anjou d'une voix si sourde, que, pour +l'entendre, le roi et Chicot furent forcés de redoubler d'attention, +c'est vrai, les princes de ma maison naissent sous des influences +fatales; mais mon frère Henri III est, Dieu merci! valide et sain: il +a supporté autrefois les fatigues de la guerre, et il y a résisté: à +plus forte raison résistera-t-il maintenant que sa vie n'est plus +qu'une suite de récréations, récréations qu'il supporte aussi bien +qu'il supporta autrefois la guerre. + +--Oui, mais, monseigneur, souvenez-vous d'une chose, reprit le duc: +c'est que les récréations auxquelles se livrent les rois en France ne +sont pas toujours sans danger: comment est mort votre père, le roi +Henri II par exemple, lui qui aussi avait échappé heureusement aux +dangers de la guerre, dans une de ces récréations dont vous parlez? Le +fer de la lance de Montgommery était une arme courtoise, c'est vrai, +mais pour une cuirasse, et non pas pour un oeil; aussi le roi Henri II +est mort, et c'est là un accident, que je pense. Vous me direz que, +quinze ans après cet accident, la reine mère a fait prendre M. de +Montgommery, qui se croyait en plein bénéfice de prescription, et l'a +fait décapiter. Cela est vrai, mais le roi n'en est pas moins mort. +Quant à votre frère, le feu roi François, voyez comme sa faiblesse +d'esprit lui a fait tort dans l'esprit des peuples; il est mort bien +malheureusement aussi, ce digne prince. Vous l'avouerez, monseigneur, +un mal d'oreille, qui diable prendrait cela pour un accident? C'en +était un cependant, et des plus graves. Aussi ai-je plus d'une fois +entendu dire au camp, par la ville et à la cour même, que cette +maladie mortelle avait été versée dans l'oreille du roi François II +par quelqu'un qu'on avait grand tort d'appeler le hasard, attendu +qu'il portait un autre nom très-connu. + +--Duc! murmura François en rougissant. + +--Oui, monseigneur, oui, continua le duc, le nom de roi porte malheur +depuis quelque temps; qui dit _roi_ dit _aventuré_. Voyez Antoine de +Bourbon: c'est bien certainement ce nom de roi qui lui a valu dans +l'épaule ce coup d'arquebuse, accident qui, pour tout autre qu'un roi, +n'eût été nullement mortel, et à la suite duquel il est cependant +mort. L'oeil, l'oreille et l'épaule ont causé bien du deuil en France, +et cela me rappelle même que votre M. de Bussy a fait de jolis vers à +cette occasion. + +--Quels vers? demanda Henri. + +--Allons donc! fit Chicot; est-ce que tu ne les connais pas? + +--Non. + +--Mais tu serais donc décidément un vrai roi, que l'on te cache ces +choses-là! Je vais te les dire, moi; écoute: + + Par l'oreille, l'épaule et l'oeil, + La France eut trois rois au cercueil. + Par l'oreille, l'oeil et l'épaule, + Il mourut trois rois dans la Gaule.... + +Mais chut! chut! J'ai dans l'idée que ton frère va dire quelque chose +de plus intéressant encore. + +--Mais le dernier vers? + +--Je te le dirai plus tard, quand M. de Bussy de son sixain aura fait +un dizain. + +--Que veux-tu dire? + +--Je veux dire qu'il manque deux personnages au tableau de famille; +mais écoute, M. de Guise va parler, et il ne les oubliera point, lui. + +En effet, en ce moment le dialogue recommença. + +--Sans compter, Monseigneur, reprit le duc de Guise, que l'histoire de +vos parents et de vos alliés n'est pas tout entière dans les vers de +Bussy. + +--Quand je te le disais, fit Chicot en poussant Henri du coude. + +--Vous oubliez Jeanne d'Albret, la mère du Béarnais, qui est morte par +le nez pour avoir respiré une paire de gants parfumés qu'elle achetait +au pont Saint-Michel, chez le Florentin; accident bien inattendu, et +qui surprit d'autant plus tout le monde, que l'on connaissait des gens +qui, en ce moment-là, avaient bien besoin de cette mort. Nierez-vous, +monseigneur, que cette mort vous ait fort surpris? + +Le duc ne fit d'autre réponse qu'un mouvement de sourcil qui donna à +son regard enfoncé une expression plus sombre encore. + +--Et l'accident du roi Charles IX, que Votre Altesse oublie, dit le +duc; en voilà un cependant qui mérite d'être relaté. Lui, ce n'est ni +par l'oeil, ni par l'oreille, ni par l'épaule, ni par le nez, que +l'accident l'a saisi, c'est par la bouche. + +--Plaît-il? s'écria François. + +Et Henri III entendit retentir sur le parquet sonore le pas de son +frère qui reculait d'épouvante. + +--Oui, monseigneur, par la bouche, répéta Guise; c'est dangereux, les +livres de chasse dont les pages sont collées les unes aux autres, et +qu'on ne peut feuilleter qu'en portant son doigt à sa bouche à chaque +instant; cela corrompt la salive, les vieux bouquins, et un homme, +fût-ce un roi, ne va pas loin quand il a la salive corrompue. + +--Duc! duc! répéta deux fois le prince, je crois qu'à plaisir vous +forgez des crimes. + +--Des crimes! demanda Guise; eh! qui donc vous parle de crimes? +Monseigneur, je relate des accidents, voilà tout; des accidents, +entendez-vous bien? Il n'a jamais été question d'autre chose que +d'accidents. N'est-ce pas aussi un accident que cette aventure arrivée +au roi Charles IX à la chasse? + +--Tiens, dit Chicot, voilà du nouveau pour toi, qui es chasseur, +Henri; écoute, écoute, ce doit être curieux. + +--Je sais ce que c'est, dit Henri. + +--Oui, mais je ne le sais pas, moi; je n'étais pas encore présenté à +la cour; laisse-moi donc écouter, mon fils. + +--Vous savez, monseigneur, de quelle chasse je veux parler? continua +le prince lorrain; je veux parler de cette chasse où, dans la +généreuse intention de tuer le sanglier qui revenait sur votre frère, +vous fîtes feu avec une telle précipitation, qu'au lieu d'atteindre +l'animal que vous visiez, vous atteignîtes celui que vous ne visiez +pas. Ce coup d'arquebuse, monseigneur, prouve mieux que toute autre +chose combien il faut se défier des accidents. A la cour, en effet, +tout le monde connaît votre adresse, monseigneur. Jamais Votre Altesse +ne manque son coup, et vous avez dû être bien étonné d'avoir manqué le +vôtre, surtout lorsque la malveillance a propagé que cette chute du +roi sous son cheval pouvait causer sa mort, si le roi de Navarre +n'avait si heureusement mis à mort le sanglier que Votre Altesse avait +manqué, elle. + +--Eh bien, mais, dit le duc d'Anjou en essayant de reprendre +l'assurance que l'ironie du duc de Guise venait de battre si +cruellement en brèche, quel intérêt avais-je donc à la mort du roi mon +frère, puisque le successeur de Charles IX devait se nommer Henri III? + +--Un instant, monseigneur, entendons-nous: il y avait déjà un trône +vacant, celui de Pologne. La mort du roi Charles IX en laissait un +autre, celui de France. Sans doute, je le sais bien, votre frère aîné +eût incontestablement choisi le trône de France. Mais c'était encore +un pis-aller fort désirable que le trône de Pologne; il y a bien des +gens qui, à ce qu'on m'assure, ont ambitionné le pauvre petit trônelet +du roi de Navarre. Puis, d'ailleurs, cela vous rapprochait toujours +d'un degré, et c'était alors à vous que profitaient les accidents. Le +roi Henri III est bien revenu de Varsovie en dix jours, pourquoi +n'eussiez-vous pas fait, en cas d'accident toujours, ce qu'a fait le +roi Henri III? + +Henri III regarda Chicot, qui à son tour regarda le roi, non plus avec +cette expression de malice et de sarcasme qu'on lisait d'ordinaire +dans l'oeil du fou, mais avec un intérêt presque tendre qui s'effaça +presque aussitôt sur son visage bronzé par le soleil du Midi. + +--Que concluez-vous, duc? demanda alors le duc d'Anjou, mettant ou +plutôt essayant de mettre fin à cet entretien dans lequel venait de +percer tout le mécontentement du duc de Guise. + +--Monseigneur, je conclus que chaque roi a son accident, comme nous +l'avons dit tout à l'heure. Or vous, vous êtes l'accident inévitable +du roi Henri III, surtout si vous êtes chef de la Ligue, attendu +qu'être chef de la Ligue, c'est presque être le roi du roi, sans +compter qu'en vous faisant chef de la Ligue vous supprimez l'accident +du règne prochain de Votre Altesse, c'est-à-dire le Béarnais. + +--Prochain! l'entends-tu? s'écria Henri III. + +--Ventre de biche! je le crois bien que j'entends! dit Chicot. + +--Ainsi... dit le duc de Guise. + +--Ainsi, répéta le duc d'Anjou, j'accepterai, c'est votre avis, +n'est-ce pas? + +--Comment donc! dit le prince lorrain, je vous en supplie d'accepter, +monseigneur. + +--Et vous, ce soir? + +--Oh! soyez tranquille, depuis ce matin mes hommes sont en campagne, +et ce soir Paris sera curieux. + +--Que fait-on donc ce soir à Paris? demanda Henri. + +--Comment! tu ne devines pas? + +--Non. + +--Oh! que tu es niais, mon fils! Ce soir on signe la Ligue, +publiquement, s'entend, car il y a longtemps qu'on la signe et qu'on +la ressigne en cachette; on n'attendait que ton aveu; tu l'as donné ce +matin, et l'on signe ce soir, ventre de biche! Tu le vois, Henri, tes +accidents, car tu en as deux, toi...--Tes accidents ne perdent pas de +temps. + +--C'est bien, dit le duc d'Anjou: à ce soir, duc. + +--Oui, à ce soir, dit Henri. + +--Comment, reprit Chicot, tu t'exposeras à courir les rues de la +capitale ce soir, Henri? + +--Sans doute. + +--Tu as tort, Henri. + +--Pourquoi cela? + +--Gare les accidents! + +--Je serai bien accompagné, sois tranquille; d'ailleurs, viens avec +moi. + +--Allons donc, tu me prends pour un huguenot, mon fils, non pas. Je +suis bon catholique, moi, et je veux signer la Ligue, et cela plutôt +dix fois qu'une, plutôt cent fois que dix. + +Les voix du duc d'Anjou et du duc de Guise s'éteignirent. + +--Encore un mot, dit le roi en arrêtant Chicot, qui tendait à +s'éloigner:--Que penses-tu de tout ceci? + +--Je pense que chacun des rois vos prédécesseurs ignorait son +accident: Henri II n'avait pas prévu l'oeil; François II n'avait pas +prévu l'oreille; Antoine de Bourbon n'avait pas prévu l'épaule; Jeanne +d'Albret n'avait pas prévu le nez; Charles IX n'avait pas prévu la +bouche. Vous avez donc un grand avantage sur eux, maître Henri, car, +ventre de biche! vous connaissez votre frère, n'est-ce pas, sire? + +--Oui, dit Henri, et par la mordieu! avant peu on s'en apercevra. + + + + +CHAPITRE XV + + +LA SOIRÉE DE LA LIGUE. + + +Paris, tel que nous le connaissons, n'a plus dans ses fêtes qu'un +bruit plus ou moins grand, qu'une foule plus ou moins considérable; +mais c'est toujours le même bruit; c'est toujours la même foule; le +Paris d'autrefois avait plus que cela. Le coup d'oeil était beau, à +travers ces rues étroites, au pied de ces maisons à balcons, à +poutrelles et à pignons, dont chacune avait son caractère, de voir les +myriades de gens pressés qui se ruaient vers un même point, occupés en +chemin de se regarder, de s'admirer, de se huer les uns les autres, à +cause de l'étrangeté de celui-ci ou de celui-là. C'est qu'autrefois +habits, armes, langage, geste, voix, allure, tout faisait un détail +curieux, et ces mille détails assemblés sur un seul point composaient +un tout des plus intéressants. + +Or voilà ce qu'était Paris, à huit heures du soir, le jour où M. de +Guise, après sa visite au roi et sa conversation avec M. le duc +d'Anjou, imagina de faire signer la Ligue aux bourgeois de la bonne +ville, capitale du royaume. + +Une foule de bourgeois vêtus de leurs plus beaux habits, comme pour +une fête, ou couverts de leurs plus belles armes, comme pour une revue +ou un combat, se dirigeaient vers les églises: la contenance de tous +ces hommes mus par un même sentiment, et marchant vers un même but, +était à la fois joyeuse et menaçante, surtout lorsqu'ils passaient +devant un poste de Suisses ou de chevau-légers. Cette contenance, et +notamment les cris, les huées et les bravades qui l'accompagnaient, +eussent donné de l'inquiétude à M. de Morvilliers, si ce magistrat +n'eût connu ses bons Parisiens, gens railleurs et agaçants, mais +incapables de faire du mal les premiers, à moins qu'un méchant ami ne +les y pousse, ou qu'un ennemi imprudent ne les provoque. + +Ce qui ajoutait encore au bruit que faisait cette foule, et surtout à +la variété du coup d'oeil qu'elle présentait, c'est que beaucoup de +femmes, dédaignant de garder la maison pendant un si grand jour, +avaient, de gré ou de force, suivi leurs maris; quelques-unes avaient +fait mieux encore: elles avaient amené la kyrielle de leurs enfants; +et c'était une chose curieuse à voir que ces marmots attelés aux +monstrueux mousquets, aux sabres gigantesques ou aux terribles +hallebardes de leurs pères. En effet, dans tous les temps, dans toutes +les époques, dans tous les siècles, le gamin de Paris aima toujours à +traîner une arme quand il ne pouvait pas encore la porter, ou à +l'admirer chez autrui quand il ne peut pas la traîner lui-même. + +De temps en temps un groupe, plus animé que les autres, faisait voir +le jour aux vieilles épées en les tirant du fourreau: c'était surtout +lorsqu'on passait devant quelque logis flairant son huguenot que cette +démonstration hostile avait lieu. Alors les enfants criaient à +tue-tête: «A la Saint-Barthélemy!... my! my!» tandis que les pères +criaient: «Aux fagots les parpaillots! aux fagots! aux fagots!» + +Ces cris attiraient d'abord aux croisées quelque figure pâle de +vieille servante ou de noir ministre, et causaient ensuite un bruit de +verrous à la porte de la rue. Alors le bourgeois, heureux et fier +d'avoir, comme le lièvre de la Fontaine, fait peur à plus poltron que +soi, continuait son chemin triomphal et colportait en d'autres lieux +sa bruyante et inoffensive menace. + +Mais c'était rue de l'Arbre-Sec surtout que le rassemblement était le +plus considérable. La rue était littéralement interceptée, et la foule +se portait, pressée et tumultueuse, vers un falot brillant, suspendu +au-dessous d'une enseigne, que bon nombre de nos lecteurs +reconnaîtront quand nous leur dirons que cette enseigne représentait +un poulet au naturel tournant sur fond d'azur, avec cette légende: A +la Belle-Étoile. + +Au seuil de ce logis, un homme remarquable par son bonnet de coton +carré, selon la mode de l'époque, lequel recouvrait une tête +parfaitement chauve, pérorait et argumentait. D'une main ce personnage +brandissait une épée nue, et de l'autre il agitait un registre aux +feuilles à demi couvertes déjà de signatures, en criant: + +--Venez, venez, braves catholiques; entrez à l'hôtellerie de la +Belle-Étoile, où vous trouverez bon vin et bon visage; venez, le +moment est propice; cette nuit, les bons seront séparés des méchants; +demain matin, l'on connaîtra le bon grain et l'on connaîtra l'ivraie; +venez, messieurs: vous qui savez écrire, venez et écrivez; vous qui ne +savez pas écrire, venez encore et confiez vos noms et vos prénoms, +soit à moi maître la Hurière, soit à mon aide M. Croquentin. + +En effet, M. Croquentin, jeune drôle du Périgord, vêtu de blanc comme +Éliacin, et le corps entouré d'une corde dans laquelle un couteau et +une écritoire se disputaient l'espace compris entre la dernière et +l'avant-dernière côte, M. Croquentin, disons-nous, écrivait d'avance +les noms de ses voisins, et en tête celui de son respectable patron, +maître la Hurière. + +--Messieurs, c'est pour la messe! criait à tue-tête l'aubergiste de la +Belle-Étoile; messieurs, c'est pour la sainte religion! + +--Vive la sainte religion, messieurs! vive la messe! Ah!... + +Et il étranglait d'émotion et de lassitude, car cet enthousiasme +durait depuis quatre heures de l'après-midi. + +Il en résultait que beaucoup de gens, animés du même zèle, signaient +sur le registre de maître la Hurière s'ils savaient écrire, et +livraient leurs noms à Croquentin s'ils ne le savaient pas. + +La chose était d'autant plus flatteuse pour la Hurière, que le +voisinage de Saint-Germain-l'Auxerrois lui faisait une terrible +concurrence, mais heureusement les fidèles étaient nombreux à cette +époque, et les deux établissements, au lieu de se nuire, +s'alimentaient: ceux qui n'avaient pas pu pénétrer dans l'église pour +aller déposer leurs noms sur le maître-autel où l'on signait tâchaient +de se glisser jusqu'aux tréteaux où la Hurière tenait son double +secrétariat, et ceux qui avaient échoué au double secrétariat de la +Hurière gardaient l'espérance d'être plus heureux à +Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Quand le registre de la Hurière et celui de Croquentin furent pleins +tous deux, le maître de la Belle-Étoile en fit incontinent demander +deux autres, afin qu'il n'y eût aucune interruption dans les +signatures, et les invitations recommencèrent de plus belle de la part +de l'hôtelier et de son chef, fier de ce premier résultat, qui devait +faire enfin à maître la Hurière, dans l'esprit de M. de Guise, la +haute position à laquelle il aspirait depuis si longtemps. + +Tandis que les signataires des nouveaux registres se livraient aux +élans d'un zèle qui allait sans cesse s'augmentant, et refluaient, +comme nous l'avons dit, d'une rue et même d'un quartier à l'autre, on +vit arriver, à travers la foule, un homme de haute taille, lequel, se +frayant un passage en distribuant bon nombre de bourrades et de coups +de pieds, parvint jusqu'au registre de M. Croquentin. + +Arrivé là, il prit la plume des mains d'un honnête bourgeois qui +venait d'apposer sa signature ornée d'un parafe tremblotant, et traça +son nom en lettres d'un demi-pouce sur une page toute blanche qui se +trouva noire du coup, et sabrant un héroïque parafe enjolivé +d'éclaboussure et tortillé comme le labyrinthe de Dédale, il passa la +plume à un aspirant qui faisait queue derrière lui. + +--Chicot! lut le futur signataire. Peste, voici un monsieur qui écrit +superbement. + +Chicot, car c'était lui, qui, n'ayant pas, comme nous l'avons vu, +voulu accompagner Henri, courait la Ligue pour son propre compte. +Chicot, après avoir fait acte de présence au registre de M. +Croquentin, passa aussitôt à celui de maître la Hurière. Celui-ci +avait vu la flamboyante signature, et il avait envié pour lui un si +glorieux parafe. Chicot fut donc reçu, non pas à bras ouverts, mais à +registre ouvert, et, prenant la plume d'un marchand de laine de la rue +de Béthisy, il écrivit une seconde fois son nom avec une griffe cent +fois plus magnifique encore que la première; après quoi il demanda à +la Hurière s'il n'avait pas un troisième registre. + +La Hurière n'entendait pas raillerie: c'était un mauvais hôte hors de +son auberge. Il regarda Chicot de travers, Chicot le regarda en face. +La Hurière murmura le nom de parpaillot; Chicot mâchonna celui de +gargotier. La Hurière lâcha son registre pour porter la main à son +épée; Chicot déposa la plume pour être à même de tirer la sienne du +fourreau; enfin, selon toute probabilité, la scène allait se terminer +par quelques estocades dont l'hôtelier de la Belle-Étoile eût, sans +aucun doute, été le mauvais marchand, lorsque Chicot se sentit pincé +au coude et se retourna. + +Celui qui le pinçait, c'était le roi, déguisé en simple bourgeois, et +ayant à ses côtés Quélus et Maugiron, déguisés comme lui, et portant, +outre leur rapière, chacun une arquebuse sur l'épaule. + +--Eh bien! eh bien! dit le roi, qu'y a-t-il? de bons catholiques qui +se disputent entre eux! par la mordieu! c'est d'un mauvais exemple. + +--Mon gentilhomme, dit Chicot sans faire semblant de reconnaître +Henri, prenez-vous-en à qui de droit; voilà un maraud qui braille +après les passants pour qu'on signe sur son registre, et, quand on a +signé, il braille plus haut encore. + +L'attention de la Hurière fut détournée par de nouveaux amateurs, et +une bousculade sépara de l'établissement du fanatique hôtelier Chicot, +le roi et les mignons, qui se trouvèrent dominer l'assemblée, montés +qu'ils étaient sur le seuil d'une porte. + +--Quel feu! dit Henri, et qu'il fait bon ce soir pour la religion dans +les rues de ma bonne ville! + +--Oui, sire; mais il fait mauvais pour les hérétiques, et Votre +Majesté sait qu'on la tient pour telle. Regardez à gauche encore, là, +bien, que voyez-vous? + +--Ah! ah! la large face de M. de Mayenne et le museau pointu du +cardinal! + +--Chut, sire; on joue à coup sûr quand on sait où sont nos ennemis et +que nos ennemis ne savent point où nous sommes. + +--Crois-tu donc que j'aie quelque chose à craindre? + +--Eh, bon Dieu! dans une foule comme celle-ci, on ne peut répondre de +rien. On a un couteau tout ouvert dans sa poche, ce couteau entre +ingénument dans le ventre du voisin, sans savoir ce qu'il fait, par +ignorance; le voisin pousse un juron et rend l'âme. Tournons d'un +autre côté, sire. + +--Ai-je été vu? + +--Je ne crois pas; mais vous le serez indubitablement si vous restez +plus longtemps ici. + +--Vive la messe! vive la messe! cria un flot de peuple qui venait des +halles et s'engouffrait, comme une marée qui monte, dans la rue de +l'Arbre-Sec. + +--Vive M. de Guise! vive le cardinal! vive M. de Mayenne! répondit la +foule stationnant à la porte de la Hurière, laquelle venait de +reconnaître les deux princes lorrains. + +--Oh! oh! quels sont ces cris? dit Henri III en fronçant le sourcil. + +--Ce sont des cris qui prouvent que chacun est bien à sa place et +devrait y rester: M. de Guise dans les rues et vous au Louvre; allez +au Louvre, sire, allez au Louvre. + +--Viens-tu avec nous? + +--Moi? oh! non pas! tu n'as pas besoin de moi, mon fils, tu as tes +gardes du corps ordinaires. En avant, Quélus! en avant, Maugiron! Moi, +je veux voir le spectacle jusqu'au bout. Je le trouve curieux, sinon +amusant. + +--Où vas-tu? + +--Je vais mettre mon nom sur les autres registres. Je veux que demain +il y ait mille autographes de moi qui courent les rues de Paris. Nous +voilà sur le quai, bonsoir, mon fils; tire à droite, je tirerai à +gauche; chacun son chemin; je cours à Saint-Merry entendre un fameux +prédicateur. + +--Oh! oh! qu'est-ce encore que ce bruit? dit tout à coup le roi, et +pourquoi court-on ainsi du côté du pont Neuf? + +Chicot se haussa sur la pointe des pieds, mais il ne put rien voir +qu'une masse de peuple criant, hurlant, se bousculant, et qui +paraissait porter quelqu'un ou quelque chose en triomphe. + +Tout à coup les ondes du populaire s'ouvrirent au moment où le quai, +en s'élargissant en face de la rue des Lavandières, permit à la foule +de se répandre à droite et à gauche, et, comme le monstre apporté par +le flot jusqu'aux pieds d'Hippolyte, un homme, qui semblait être le +personnage principal de cette scène burlesque, fut poussé par ces +vagues humaines jusqu'aux pieds du roi. + +Cet homme était un moine monté sur un âne; le moine parlait et +gesticulait. + +L'âne brayait. + +--Ventre de biche! dit Chicot, sitôt qu'il eut distingué l'homme et +l'animal qui venaient d'entrer en scène l'un portant l'autre: je te +parlais d'un fameux prédicateur qui prêchait à Saint-Merry; il n'est +plus nécessaire d'aller si loin; écoute un peu celui-là. + +--Un prédicateur à âne? dit Quélus. + +--Pourquoi pas? mon fils. + +--Mais c'est Silène! dit Maugiron. + +--Lequel est le prédicateur? dit Henri, ils parlent tous deux en même +temps. + +--C'est celui du bas qui est le plus éloquent, dit Chicot; mais c'est +celui du haut qui parle le mieux le français; écoute, Henri, écoute. + +--Silence! cria-t-on de tous côtés, silence! + +--Silence! cria Chicot d'une voix qui domina toutes les voix. + +Chacun se tut. On fit cercle autour du moine et de l'âne. Le moine +entama l'exorde: + +--Mes frères, dit-il, Paris est une superbe ville; Paris est l'orgueil +du royaume de France, et les Parisiens sont un peuple de gens +spirituels, la chanson le dit. Et le moine se mit à chanter à pleine +gorge: + + Parisien, mon bel ami, + Que tu sais de sciences! + +Mais à ces mots, ou plutôt à cet air, l'âne mêla son accompagnement si +haut et avec tant d'acharnement, qu'il coupa la parole à son cavalier. + +Le peuple éclata de rire. + +--Tais-toi, Panurge, tais-toi donc, cria le moine, tu parleras à ton +tour; mais laisse-moi parler le premier. + +L'âne se tut. + +--Mes frères, continua le prédicateur, la terre est une vallée de +douleur où l'homme, pour la plupart du temps, ne peut se désaltérer +qu'avec ses larmes. + +--Mais il est ivre mort! dit le roi. + +--Parbleu! fit Chicot. + +--Moi qui vous parle, continua le moine, tel que vous me voyez, je +reviens d'exil comme les Hébreux, et depuis huit jours nous ne vivons +que d'aumônes et de privations, Panurge et moi. + +--Qu'est-ce que Panurge? demanda le roi. + +--Le supérieur de son couvent, selon toute probabilité, dit Chicot. +Mais laisse-moi écouter, le bonhomme me touche. + +--Qui m'a valu cela, mes amis? C'est Hérodes. Vous savez de quel +Hérodes je veux parler. + +--Et toi aussi, mon fils, dit Chicot, je t'ai expliqué l'anagramme. + +--Drôle! + +--A qui parles-tu, à moi, au moine ou à l'âne? + +--A tous les trois. + +--Mes frères, continua le moine, voici mon âne que j'aime comme une +brebis; il vous dira que nous sommes venus de Villeneuve-le-Roi ici en +trois jours pour assister à la grande solennité de ce soir, et comment +sommes-nous venus? + + La bourse vide, + Le gosier sec. + +Mais rien ne nous a coûté, à Panurge et à moi. + +--Mais qui diable appelle-t-il donc Panurge? demanda Henri, que ce nom +pantagruélique préoccupait. + +--Nous sommes donc venus, continua le moine, et nous sommes arrivés +pour voir ce qui se passe; seulement, nous voyons, mais nous ne +comprenons pas. Que se passe-t-il, mes frères? Est-ce aujourd'hui +qu'on dépose Hérodes? est-ce aujourd'hui que l'on met frère Henri dans +un couvent? + +--Oh! oh! dit Quélus, j'ai bien envie de mettre cette grosse futaille +en perce; qu'en dis-tu, Maugiron? + +--Bah! dit Chicot, tu te fâches pour si peu, Quélus? Est-ce que le roi +ne s'y met pas tous les jours, dans un couvent? Crois-moi donc, Henri, +si on ne te fait que cela, tu n'auras pas à te plaindre, n'est-ce pas, +Panurge? + +L'âne, interpellé par son nom, dressa les oreilles et se mit à braire +d'une façon terrible. + +--Oh! Panurge; oh! dit le moine, avez-vous des passions? Messieurs, +continua-t-il, je suis sorti de Paris avec deux compagnons de route: +Panurge, qui est mon âne, et M. Chicot, qui est le fou de Sa Majesté. +Messieurs, pouvez-vous me dire ce qu'est devenu mon ami Chicot? + +Chicot fit la grimace. + +--Ah! dit le roi, c'est ton ami? + +Quélus et Maugiron éclatèrent de rire. + +--Il est beau, continua le roi, ton ami, et respectable surtout; +comment l'appelle-t-on? + +--C'est Gorenflot, Henri; tu sais ce cher Gorenflot dont M. de +Morvilliers t'a déjà touché deux mots. + +--L'incendiaire de Sainte-Geneviève? + +--Lui-même. + +--En ce cas, je vais le faire pendre. + +--Impossible! + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il n'a pas de cou. + +--Mes frères, continua Gorenflot, mes frères, vous voyez un véritable +martyr. Mes frères, c'est ma cause que l'on défend en ce moment, ou +plutôt c'est celle de tous les bons catholiques. Vous ne savez pas ce +qui se passe en province et ce que brassent les huguenots. Nous avons +été obligés d'en tuer un à Lyon qui prêchait la révolte. Tant qu'il en +restera une seule couvée par toute la France, les bons coeurs n'auront +pas un instant de tranquillité. Exterminons donc les huguenots. Aux +armes, mes frères, aux armes! + +Plusieurs voix répétèrent: Aux armes! + +--Par la mordieu! dit le roi, fais taire ce soûlard, ou il va nous +faire une seconde Saint-Barthélemy. + +--Attends, attends, dit Chicot. + +Et, prenant une sarbacane des mains de Quélus, il passa derrière le +moine et lui allongea de toute sa force un coup de l'instrument creux +et sonore sur l'omoplate. + +--Au meurtre! cria le moine. + +--Tiens! c'est toi! dit Chicot en passant sa tête sous le bras du +moine; comment vas-tu, frocard? + +--A mon aide, monsieur Chicot, à mon aide, s'écria Gorenflot, les +ennemis de la foi veulent m'assassiner; mais je ne mourrai pas sans +que ma voix se fasse entendre. Au feu les huguenots! aux fagots le +Béarnais! + +--Veux-tu te taire, animal! + +--Au diable les Gascons! continua le moine. En ce moment, un second +coup, non pas de sarbacane, mais de bâton, tomba sur l'autre épaule de +Gorenflot, qui, cette fois, poussa véritablement un cri de douleur. + +Chicot, étonné, regarda autour de lui; mais il ne vit que le bâton. Le +coup avait été détaché par un homme qui venait de se perdre dans la +foule, après avoir administré cette correction volante à frère +Gorenflot. + +--Oh! oh! dit Chicot, qui diable nous venge ainsi? Serait-ce quelque +enfant du pays? Il faut que je m'en assure. + +Et il se mit à courir après l'homme au bâton, qui se glissait le long +du quai, escorté d'un seul compagnon. + + + + +CHAPITRE XVI + +LA RUE DE LA FERRONNERIE. + + +Chicot avait de bonnes jambes, et il s'en fût servi avec avantage pour +rejoindre l'homme qui venait de bâtonner Gorenflot, si quelque chose +d'étrange dans la tournure de cet homme, et surtout dans celle de son +compagnon, ne lui eût fait comprendre qu'il y avait danger à provoquer +brusquement une reconnaissance qu'ils paraissaient vouloir éviter. En +effet, les deux fuyards cherchaient visiblement à se perdre dans la +foule, ne se détournant qu'aux angles des rues pour s'assurer qu'ils +n'étaient pas suivis. + +Chicot songea qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de n'avoir pas +l'air de les suivre: c'était de les précéder. Tous deux regagnaient la +rue Saint-Honoré par la rue de la Monnaie et la rue Tirechappe: au +coin de cette dernière, il les dépassa, et, toujours courant, il alla +s'embusquer au bout de la rue des Bourdonnais. + +Les deux hommes remontaient la rue Saint-Honoré, longeant les maisons +du côté de la halle au blé, et, le chapeau rabattu sur les sourcils, +le manteau drapé jusqu'aux yeux, marchaient d'un pas pressé, et qui +avait quelque chose de militaire, vers la rue de la Ferronnerie. +Chicot continua de les précéder. + +Au coin de la rue de la Ferronnerie, les deux hommes s'arrêtèrent de +nouveau pour jeter un dernier regard autour d'eux. + +Pendant ce temps, Chicot avait continué de gagner du terrain et était +arrivé, lui, au milieu de la rue. + +Au milieu de la rue, et en face d'une maison qui semblait prête à +tomber en ruines, tant elle était vieille, stationnait une litière +attelée de deux chevaux massifs. Chicot jeta un coup d'oeil autour de +lui, vit le conducteur endormi sur le devant, une femme paraissant +inquiète et collant son visage à la jalousie; une illumination lui +vint que la litière attendait les deux hommes; il tourna derrière +elle, et, protégé par son ombre combinée avec celle de la maison, il +se glissa sous un large banc de pierre, lequel servait d'étalage aux +marchands de légumes qui, deux fois par semaine, faisaient, à cette +époque, un marché rue de la Ferronnerie. + +A peine y était-il blotti, qu'il vit apparaître les deux hommes à la +tête des chevaux, où de nouveau ils s'arrêtèrent inquiets; un d'eux +alors réveilla le cocher, et, comme il avait le sommeil dur, celui-là +laissa échapper un _cap dé diou_ des mieux accentués, tandis que +l'autre, plus impatient encore, lui piquait le derrière avec la pointe +de son poignard. + +--Oh! oh! dit Chicot, je ne m'étais donc pas trompé: c'étaient des +compatriotes; cela ne m'étonne plus qu'ils aient si bien étrillé +Gorenflot parce qu'il disait du mal des Gascons. + +La jeune femme, reconnaissant à son tour les deux hommes pour ceux +qu'elle attendait, se pencha rapidement hors de la portière de la +lourde machine. Chicot alors l'aperçut plus distinctement: elle +pouvait avoir de vingt à vingt-deux ans; elle était fort belle et fort +pâle; et, s'il eût fait jour, à la moite vapeur qui humectait ses +cheveux d'un blond doré et ses yeux cerclés de noir, à ses mains d'un +blanc mat, à l'attitude languissante de tout son corps, on eût pu +reconnaître qu'elle était en proie à un état de maladie dont ses +fréquentes défaillances et l'arrondissement de sa taille eussent bien +vite donné le secret. + +Mais de tout cela Chicot ne vit que trois choses: c'est qu'elle était +jeune, pâle et blonde. + +Les deux hommes s'approchèrent de la litière, et se trouvèrent +naturellement placés entre elle et le banc sous lequel Chicot s'était +tapi. + +Le plus grand des deux prit à deux mains la main blanche que la dame +lui tendait par l'ouverture de la litière, et, posant le pied sur le +marchepied et les deux bras sur la portière: + +--Eh bien! ma mie, demanda-t-il à la dame, mon petit coeur, mon +mignon, comment allons-nous? + +La dame répondit en secouant la tête avec un triste sourire et en +montrant son flacon de sels. + +--Encore des faiblesses, ventre-saint-gris! Que je vous en voudrais +d'être malade ainsi, mon cher amour, si je n'avais pas votre douce +maladie à me reprocher! + +--Et pourquoi diable aussi emmenez-vous madame à Paris? dit l'autre +homme assez rudement: c'est une malédiction, par ma foi, qu'il faut +que vous ayez toujours ainsi quelque jupe cousue à votre pourpoint. + +--Eh! cher Agrippa, dit celui des deux hommes qui avait parlé le +premier, et qui paraissait le mari ou l'amant de la dame, c'est une si +grande douleur que de se séparer de ce qu'on aime! + +Et il échangea avec la dame un regard plein d'amoureuse langueur. + +--Cordioux! vous me damnez, sur mon âme, quand je vous entends parler, +reprit l'aigre compagnon; êtes-vous donc venu à Paris pour faire +l'amour, beau vert-galant? Il me semble cependant que le Béarn est +assez grand pour vos promenades sentimentales, sans pousser ces +promenades jusqu'à la Babylone où vous avez failli vingt fois nous +faire éreinter ce soir. Retournez là-bas, si vous voulez mugueter aux +rideaux des litières; mais ici, mordioux! ne faites d'autres intrigues +que des intrigues politiques, mon maître. + +Chicot, à ce mot de maître, eût bien voulu lever la tête; mais il ne +pouvait guère, sans être vu, risquer un pareil mouvement. + +--Laissez-le gronder, ma mie, et ne vous inquiétez point de ce qu'il +dit. Je crois qu'il tomberait malade comme vous, et qu'il aurait, +comme vous, des vapeurs et des défaillances s'il ne grondait plus. + +--Mais au moins, ventre-saint-gris, comme vous dites, s'écria le +marronneur, montez dans la litière, si vous voulez dire des tendresses +à madame, et vous risquerez moins d'être reconnu qu'en vous tenant +ainsi dans la rue. + +--Tu as raison, Agrippa, dit le Gascon amoureux. Et vous voyez, ma +mie, qu'il n'est pas de si mauvais conseil qu'il en a l'air. Là, +faites-moi place, mon mignon, si vous permettez toutefois que, ne +pouvant me tenir à vos genoux, je m'asseye à vos côtés. + +--Non-seulement je le permets, sire, répondit la jeune dame, mais je +le désire ardemment, + +--Sire, murmura Chicot, qui, emporté par un mouvement irréfléchi, +voulait lever la tête et se la heurta douloureusement au banc de grès; +sire! que dit-elle donc là? + +Mais, pendant ce temps, l'amant heureux profitait de la permission +donnée, et l'on entendait le plancher du chariot grincer sous un +nouveau poids. + +Puis le bruit d'un long et tendre baiser succéda au grincement. + +--Mordioux! s'écria le compagnon demeuré en dehors de la litière, +l'homme est en vérité un bien stupide animal. + +--Je veux être pendu si j'y comprends quelque chose, murmura Chicot; +mais attendons: tout vient à point pour qui sait attendre. + +--Oh! que je suis heureux! continua, sans s'inquiéter le moins du +monde des impatiences de son ami, auxquelles d'ailleurs il semblait +depuis longtemps habitué, celui qu'on appelait sire; +ventre-saint-gris, aujourd'hui est un beau jour. Voici mes bons +Parisiens, qui m'exècrent de toute leur âme et qui me tueraient sans +miséricorde s'ils savaient où me venir prendre pour cela; voici mes +Parisiens qui travaillent de leur mieux à m'aplanir le chemin du +trône, et j'ai dans mes bras la femme que j'aime. Où sommes-nous, +d'Aubigné? je veux, quand je serai roi, faire élever, à cet endroit +même, une statue au génie du Béarnais. + +--Du Béarn.... + +Chicot s'arrêta; il venait de se faire une deuxième bosse juxtaposée à +la première. + +--Nous sommes dans la rue de la Ferronnerie, sire, et il n'y flaire +pas bon, dit d'Aubigné, qui, toujours de mauvaise humeur, s'en prenait +aux choses quand il était las de s'en prendre aux hommes. + +--Il me semble, continua Henri, car nos lecteurs ont sans doute +reconnu déjà le roi de Navarre; il me semble que j'embrasse clairement +toute ma vie, que je me vois roi, que je me sens sur le trône, fort et +puissant, mais peut-être moins aimé que je ne le suis à cette heure, +et que mon regard plonge dans l'avenir jusqu'à l'heure de ma mort. Oh! +mes amours, répétez-moi encore que vous m'aimez, car, à votre voix, +mon coeur se fond. + +Et le Béarnais, dans un sentiment de mélancolie qui parfois +l'envahissait, laissa, avec un profond soupir, tomber sa tête sur +l'épaule de sa maîtresse. + +--Oh! mon Dieu! dit la jeune femme effrayée, tous trouvez-vous mal, +sire? + +--Bon! il ne manquerait plus que cela, dit d'Aubigné, beau soldat, +beau général, beau roi qui s'évanouit. + +--Non, ma mie, rassurez-vous, dit Henri, si je m'évanouissais près de +vous, ce serait de bonheur. + +--En vérité, sire, dit d'Aubigné, je ne sais pas pourquoi vous signez +Henri de Navarre, vous devriez signer Ronsard ou Clément Marot. +Cordioux! comment donc faites-vous si mauvais ménage avec madame +Margot, étant tous deux si tendres à la poésie? + +--Ah! d'Aubigné! par grâce, ne parle pas de ma femme. +Ventre-sans-gris! tu sais le proverbe: si nous allions la rencontrer? + +--Bien qu'elle soit en Navarre, n'est-ce pas? dit d'Aubigné. + +--Ventre-saint-gris! est-ce que je n'y suis pas aussi, moi, en +Navarre? est-ce que je ne suis pas censé y être, du moins? Tiens, +Agrippa, tu m'as donné le frisson; monte et rentrons. + +--Ma foi non, dit d'Aubigné, marchez, je vous suivrai par derrière; je +vous gênerais, et, ce qui pis est, vous me gêneriez. + +--Ferme donc la portière, ours du Béarn, et fais ce que tu voudras, +dit Henri. + +Puis, s'adressant au cocher: + +--Lavarenne, où tu sais! dit-il. + +La litière s'éloigna lentement, suivi de d'Aubigné, qui, tout en +gourmandant l'ami, avait voulu veiller sur le roi. + +Ce départ délivrait Chicot d'une appréhension terrible, car, après une +telle conversation avec Henri, d'Aubigné n'était pas homme à laisser +vivre l'imprudent qui l'aurait entendue. + +--Voyons, dit Chicot tout en sortant à quatre pattes de dessous son +banc, faut-il que le Valois sache ce qui vient de se passer? + +Et Chicot se redressa pour rendre l'élasticité à ses longues jambes +engourdies par la crampe. + +--Et pourquoi le saurait-il? reprit le Gascon, continuant de se parler +à lui-même; deux hommes qui se cachent et une femme enceinte! En +vérité, ce serait lâche. Non, je ne dirai rien; et puis, que je sois +instruit, moi, n'est-ce pas le point important, puisqu'au bout du +compte c'est moi qui règne? + +Et Chicot fit tout seul une joyeuse gambade. + +--C'est joli, les amoureux! continua Chicot; mais d'Aubigné a raison: +il aime trop souvent, pour un roi _in partibus_, ce cher Henri de +Navarre. Il y a un an, c'était pour madame de Sauve qu'il revenait à +Paris. Aujourd'hui, il s'y fait suivre par cette charmante petite +créature qui a des défaillances. Qui diable cela peut-il être? la +Fosseuse, probablement. Et puis, j'y songe, si Henri de Navarre est un +prétendant sérieux, s'il aspire au trône véritablement, le pauvre +garçon, il doit penser un peu à détruire son ennemi le Balafré, son +ennemi le cardinal de Guise, et son ennemi ce cher duc de Mayenne. Eh +bien! je l'aime, moi, le Béarnais, et je suis sûr qu'il jouera un jour +ou l'autre quelque mauvais tour à cet affreux boucher lorrain. +Décidément, je ne soufflerai pas le mot de ce que j'ai vu et entendu. + +En ce moment, une bande de ligueurs ivres passa en criant: «Vive la +messe, mort au Béarnais! au bûcher les huguenots! aux fagots les +hérétiques!» + +Cependant la litière tournait l'angle du mur du cimetière des +Saints-Innocents et passait dans les profondeurs de la rue +Saint-Denis. + +--Voyons, dit Chicot, récapitulons: j'ai vu le cardinal de Guise, j'ai +vu le duc de Mayenne, j'ai vu le roi Henri de Valois, j'ai vu le roi +Henri de Navarre; un seul prince manque à ma collection, c'est le duc +d'Anjou; cherchons-le jusqu'à ce que je le trouve. Voyons, où est mon +François III? ventre de biche! j'ai soif de l'apercevoir, ce digne +monarque. + +Et Chicot reprit le chemin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Chicot n'était pas le seul qui cherchât le duc d'Anjou et qui +s'inquiétât de son absence; les Guise, eux aussi, le cherchaient de +tous côtés, mais ils n'étaient pas plus heureux que Chicot. M. d'Anjou +n'était pas homme à se hasarder imprudemment, et nous verrons plus +tard quelles précautions le retenaient encore éloigné de ses amis. + +Un instant, Chicot crut l'avoir trouvé: c'était dans la rue Béthisy; +un groupe nombreux s'était formé à la porte d'un marchand de vins, et +dans ce groupe Chicot reconnut M. de Monsoreau et le Balafré. + +--Bon, dit-il, voici les remoras: le requin ne doit pas être loin. + +Chicot se trompait. M. de Monsoreau et le Balafré étaient occupés à +verser, à la porte d'un cabaret regorgeant d'ivrognes, force rasades à +un orateur dont ils excitaient ainsi la balbutiante éloquence. + +Cet orateur, c'était Gorenflot ivre mort. Gorenflot racontant son +voyage de Lyon et son duel dans une auberge avec un effroyable suppôt +de Calvin. + +M. de Guise prêtait à ce récit, dans lequel il croyait reconnaître des +coïncidences avec le silence de Nicolas David, l'attention la plus +soutenue. + +Au reste, la rue Béthisy était encombrée de monde; plusieurs +gentilshommes ligueurs avaient attaché leurs chevaux à une espèce de +rond-point assez commun dans la plupart des rues de cette époque. +Chicot s'arrêta à l'extrémité du groupe qui fermait ce rond-point et +tendit l'oreille. + +Gorenflot, tourbillonnant, éclatant, culbutant incessamment, renversé +de sa chaire vivante, et remis tant bien que mal en selle sur Panurge; +Gorenflot ne parlant plus que par saccades, mais malheureusement +parlant encore, était le jouet de l'insistance du duc et de l'adresse +de M. de Monsoreau, qui tiraient de lui des bribes de raison et des +fragments d'aveux. + +Une pareille confession effraya le Gascon aux écoutes bien autrement +que la présence du roi de Navarre à Paris. Il voyait venir le moment +où Gorenflot laisserait échapper son nom, et ce nom pouvait éclaircir +tout le mystère d'une lueur funeste. Chicot ne perdit pas de temps, il +coupa ou dénoua les brides des chevaux qui se caressaient aux volets +des boutiques du rond-point, et, donnant à deux ou trois d'entre eux +de violents coups d'étrivières, il les lança au milieu de la foule, +qui, devant leur galop et leur hennissement, s'ouvrit, rompue et +dispersée. + +Gorenflot eut peur pour Panurge, les gentilshommes eurent peur pour +eux-mêmes; l'assemblée s'ouvrit, chacun se dispersa. Le cri: «Au feu!» +retentit, répété par une douzaine de voix. Chicot passa comme une +flèche au milieu des groupes, et, s'approchant de Gorenflot, tout en +lui montrant une paire d'yeux flamboyants qui commencèrent à le +dégriser, saisit Panurge par la bride, et, au lieu de suivre la foule, +lui tourna le dos, de sorte que ce double mouvement, fait en sens +contraire, laissa bientôt un notable espace entre Gorenflot et le duc +de Guise, espace que remplit à l'instant même le noyau toujours +grossissant des curieux accourus trop tard. + +Alors Chicot entraîna le moine chancelant au fond du cul-de-sac formé +par l'abside de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, et, l'adossant au +mur, lui et Panurge, comme un statuaire eût fait d'un bas-relief qu'il +eût voulu incruster dans la pierre: + +--Ah! ivrogne! lui dit-il; ah! païen! ah! traître! ah! renégat! tu +préféreras donc toujours un pot de vin à ton ami? + +--Ah! monsieur Chicot! balbutia le moine. + +--Comment! je te nourris, infâme! continua Chicot, je t'abreuve, je +t'emplis les poches et l'estomac, et tu trahis ton seigneur! + +--Ah! Chicot! dit le moine attendri. + +--Tu racontes mes secrets, misérable! + +--Cher ami! + +--Tais-toi! tu n'es qu'un sycophante, et tu mérites un châtiment. + +Le moine trapu, vigoureux, énorme, puissant comme un taureau, mais +dompté par le repentir et surtout par le vin, vacillait sans se +défendre, aux mains de Chicot, qui le secouait comme un ballon gonflé +d'air. + +Panurge seul protestait contre la violence faite à son ami par des +coups de pieds qui n'atteignaient personne, et que Chicot lui rendait +en coups de bâton. + +--Un châtiment à moi! murmurait le moine; un châtiment à votre ami, +cher monsieur Chicot! + +--Oui, oui, un châtiment, dit Chicot, et tu vas le recevoir. + +Et le bâton du Gascon passa pour un instant de la croupe de l'âne aux +épaules larges et charnues du moine. + +--Oh! si j'étais à jeun! fit Gorenflot avec un mouvement de colère. + +--Tu me battrais, n'est-ce pas, ingrat? moi, ton ami? + +--Vous, mon ami, monsieur Chicot! et vous m'assommez. + +--Qui aime bien châtie bien. + +--Arrachez-moi donc la vie tout de suite! s'écria Gorenflot. + +--Je le devrais. + +--Oh! si j'étais à jeun! répéta le moine avec un profond gémissement. + +--Tu l'as déjà dit. + +Et Chicot redoubla de preuves d'amitié envers le pauvre genovéfain, +qui se mit à beugler de toutes ses forces. + +--Allons, après le boeuf voici le veau, dit le Gascon. Çà, maintenant, +qu'on se cramponne à Panurge et qu'on aille se coucher gentiment à _la +Corne d'Abondance._ + +--Je ne vois plus mon chemin, dit le moine, des yeux duquel coulaient +de grosses larmes. + +--Ah! dit Chicot, si tu pleurais le vin que tu as bu, cela au moins te +dégriserait peut-être. Mais non, il va falloir encore que je te serve +de guide. + +Et Chicot se mit à tirer l'âne par la bride, tandis que le moine, se +cramponnant des deux mains à la blatrière, faisait tous ses efforts +pour conserver son centre de gravité. + +Ils traversèrent ainsi le pont aux Meuniers, la rue Saint-Barthélemy, +le Petit-Pont, et remontèrent la rue Saint-Jacques, le moine toujours +pleurant, le Gascon toujours tirant. + +Deux garçons, aides de maître Bonhomet, descendirent, sur l'ordre de +Chicot, le moine de son âne, et le conduisirent dans le cabinet que +nos lecteurs connaissent déjà. + +--C'est fait, dit maître Bonhomet en revenant. + +--Il est couché? demanda Chicot. + +--Il ronfle. + +--A merveille! mais, comme il se réveillera un jour ou l'autre, +rappelez-vous que je ne veux point qu'il sache comment il est revenu +ici, pas un mot d'explication, il ne serait même pas mal qu'il crût +n'en être pas sorti depuis la fameuse nuit où il a fait un si grand +esclandre dans son couvent, et qu'il prit pour un rêve ce qui lui est +arrivé dans l'intervalle. + +--Il suffit, seigneur Chicot, répondit l'hôtelier; mais que lui est-il +donc arrivé à ce pauvre moine? + +--Un grand malheur; il paraît qu'à Lyon il s'est pris de querelle avec +un envoyé de M. de Mayenne, et qu'il l'a tué. + +--Oh! mon Dieu!... s'écria l'hôte, de sorte que.... + +--De sorte que M. de Mayenne a juré, à ce qu'il paraît, qu'il le +ferait rouer vif ou qu'il y perdrait son nom, répondit Chicot. + +--Soyez tranquille, dit Bonhomet, sous aucun prétexte il ne sortira +d'ici. + +--A la bonne heure; et maintenant, continua le Gascon rassuré sur +Gorenflot, il faut absolument que je retrouve mon duc d'Anjou, +cherchons. + +Et il prit sa course vers l'hôtel de Sa Majesté François III. + + + + +CHAPITRE XVII + +LE PRINCE ET L'AMI. + + +Comme on l'a vu, Chicot avait vainement cherché le duc d'Anjou par les +rues de Paris pendant la soirée de la Ligue. + +Le duc de Guise, on se le rappelle, avait invité le prince à sortir: +cette invitation avait inquiété l'ombrageuse altesse. François avait +réfléchi, et, après réflexion, François dépassait le serpent en +prudence. + +Cependant, comme son intérêt à lui-même exigeait qu'il vît de ses +propres yeux ce qui devait se passer ce soir-là, il se décida à +accepter l'invitation, mais il prit en même temps la résolution de ne +mettre le pied hors de son palais que bien et dûment accompagné. + +De même que tout homme qui craint appelle une arme favorite à son +secours, le duc alla chercher son épée, qui était Bussy d'Amboise. + +--Pour que le duc se décidât à cette démarche, il fallait que la peur +le talonnât bien fort. Depuis sa déception à l'endroit de M. de +Monsoreau, Bussy boudait, et François s'avouait à lui-même qu'à la +place de Bussy, et en supposant qu'en prenant sa place il eût en même +temps pris son courage, il aurait témoigné plus que du dépit au prince +qui l'eût trahi d'une si cruelle façon. + +Au reste, Bussy, comme toutes les natures d'élite, sentait plus +vivement la douleur que le plaisir: il est rare qu'un homme intrépide +au danger, froid et calme en face du fer et du feu, ne succombe pas +plus facilement qu'un lâche aux émotions d'une contrariété. Ceux que +les femmes font pleurer le plus facilement, ce sont les hommes qui se +font le plus craindre des hommes. + +Bussy dormait, pour ainsi dire, dans sa douleur: il avait vu Diane +reçue à la cour, reconnue comme comtesse de Monsoreau, admise par la +reine Louise au rang de ses dames d'honneur; il avait vu mille regards +curieux dévorer cette beauté sans rivale, qu'il avait pour ainsi dire +découverte et tirée du tombeau où elle était ensevelie. Il avait, +pendant toute une soirée, attaché ses yeux ardents sur la jeune femme +qui ne levait point ses yeux appesantis; et, dans tout l'éclat de +cette fête, Bussy, injuste comme tout homme qui aime véritablement, +Bussy, oubliant le passé et détruisant lui-même dans son esprit tous +les fantômes de bonheur que le passé y avait fait naître, Bussy ne +s'était pas demandé combien Diane devait souffrir de tenir ainsi ses +yeux baissés, elle qui pouvait, en face d'elle, apercevoir un visage +voilé par une tristesse sympathique, au milieu de toutes ces figures +indifférentes ou sottement curieuses. + +--Oh! se dit Bussy à lui-même, en voyant qu'il attendait inutilement +un regard, les femmes n'ont d'adresse et d'audace que lorsqu'il s'agit +de tromper un tuteur, un époux ou une mère; elles sont gauches, elles +sont lâches, lorsqu'il s'agit de payer une dette de simple +reconnaissance; elles ont tellement peur de paraître aimer, elles +attachent un prix si exagéré à leur moindre faveur, que, pour +désespérer celui qui prétend à elles, elles ne regardent point, quand +tel est leur caprice, à lui briser le coeur. Diane pouvait me dire +franchement: «Merci de ce que vous avez fait pour moi, monsieur de +Bussy, mais je ne vous aime pas.» J'eusse été tué du coup, ou j'en +eusse guéri. Mais non! elle me préfère, me laisse l'aimer inutilement; +mais elle n'y a rien gagné, car je ne l'aime plus, je la méprise. + +Et il s'éloigna du cercle royal, la rage dans le coeur. + +En ce moment, ce n'était plus cette noble figure que toutes les femmes +regardaient avec amour et tous les hommes avec terreur: c'était un +front terni, un oeil faux, un sourire oblique. + +Bussy, en sortant, se vit passer dans un grand miroir de Venise et se +trouva lui-même insupportable à voir. + +--Mais je suis fou, dit-il; comment, pour une personne qui me +dédaigne, je me rendrais odieux à cent qui me recherchent! Mais +pourquoi me dédaigne-t-elle, ou plutôt pour qui? + +Est-ce pour ce long squelette à face livide, qui, toujours planté à +dix pas d'elle, la couve sans cesse de son jaloux regard... et qui, +lui aussi, feint de ne pas me voir? Et dire cependant que, si je le +voulais, dans un quart d'heure, je le tiendrais muet et glacé sous mon +genou avec dix pouces de mon épée dans le coeur; dire que, si je le +voulais, je pourrais jeter sur cette robe blanche le sang de celui qui +y a cousu ces fleurs; dire que, si je le voulais, ne pouvant être +aimé, je serais au moins terrible et haï! + +Oh! sa haine! sa haine! plutôt que son indifférence. + +Oui, mais ce serait banal et mesquin: c'est ce que feraient un Quélus +et un Maugiron, si un Quélus et un Maugiron savaient aimer. Mieux vaut +ressembler à ce héros de Plutarque que j'ai tant admiré, à ce jeune +Antiochus mourant d'amour, sans risquer un aveu, sans proférer une +plainte. Oui, je me tairai! Oui, moi qui ai lutté corps à corps avec +tous les hommes effrayants de ce siècle; moi qui ai vu Crillon, le +brave Crillon lui-même, désarmé devant moi, et qui ai tenu sa vie à ma +merci. Oui, j'éteindrai ma douleur et l'étoufferai dans mon âme, comme +a fait Hercule du géant Antée, sans lui laisser toucher une seule fois +du pied l'Espérance, sa mère. Non, rien ne m'est impossible à moi, +Bussy, que, comme Crillon, on a surnommé le brave, et tout ce que les +héros ont fait, je le ferai. + +Et, sur ces mots, il déroidit la main convulsive avec laquelle il +déchirait sa poitrine, il essuya la sueur de son front et marcha +lentement vers la porte; son poing allait frapper rudement la +tapisserie: il se commanda la patience et la douceur, et il sortit, le +sourire sur les lèvres et le calme sur le front, avec un volcan dans +le coeur. + +Il est vrai que, sur sa route, il rencontra M. le duc d'Anjou et +détourna la tête, car il sentait que toute sa fermeté d'âme ne +pourrait aller jusqu'à sourire, et même saluer le prince qui +l'appelait son ami et qui l'avait trahi si odieusement. + +En passant, le prince prononça le nom de Bussy, mais Bussy ne se +détourna même point. + +Bussy rentra chez lui. Il plaça son épée sur la table, ôta son +poignard de sa gaîne, dégrafa lui-même pourpoint et manteau, et +s'assit dans un grand fauteuil en appuyant sa tête à l'écusson de ses +armes qui en ornait le dossier. + +Ses gens le virent absorbé; ils crurent qu'il voulait reposer, et +s'éloignèrent. Bussy ne dormait pas: il rêvait. + +Il passa de cette façon plusieurs heures sans s'apercevoir qu'à +l'autre bout de la chambre un homme, assis comme lui, l'épiait +curieusement, sans faire un geste, sans prononcer un mot, attendant, +selon toute probabilité, l'occasion d'entrer en relation, soit par un +mot, soit par un signe. + +Enfin, un frisson glacial courut sur les épaules de Bussy et fit +vaciller ses yeux; l'observateur ne bougea point. + +Bientôt les dents du comte cliquèrent les unes contre les autres; ses +bras se roidirent; sa tête, devenue trop pesante, glissa le long du +dossier du fauteuil et tomba sur son épaule. + +En ce moment, l'homme qui l'examinait se leva de sa chaise en poussant +un soupir, et s'approcha de lui. + +--Monsieur le comte, dit-il, vous avez la fièvre. + +Le comte leva son front qu'empourprait la chaleur de l'accès. + +--Ah! c'est toi, Remy, dit-il. + +--Oui, comte; je vous attendais ici. + +--Ici, et pourquoi? + +--Parce que là où l'on souffre on ne reste pas longtemps. + +--Merci, mon ami, dit Bussy en prenant la main du jeune homme. + +Remy garda entre les siennes cette main terrible, devenue plus faible +que la main d'un enfant, et, la pressant avec affection et respect +contre son coeur: + +--Voyons, dit-il, il s'agit de savoir, monsieur le comte, si vous +voulez demeurer ainsi: voulez-vous que la fièvre gagne et vous abatte? +restez debout; voulez-vous la dompter? mettez-vous au lit, et +faites-vous lire quelque beau livre où vous puissiez puiser l'exemple +et la force. + +Le comte n'avait plus rien à faire au monde qu'obéir; il obéit. + +C'est donc en son lit que le trouvèrent tous les amis qui le vinrent +visiter. + +Pendant toute la journée du lendemain, Remy ne quitta point le chevet +du comte; il avait la double attribution de médecin du corps et de +médecin de l'âme; il avait des breuvages rafraîchissants pour l'un, il +avait de douces paroles pour l'autre. + +Mais le lendemain, qui était le jour où M. de Guise était venu au +Louvre, Bussy regarda autour de lui, Remy n'y était point. + +--Il s'est fatigué, pensa Bussy; c'est bien naturel! pauvre garçon, +qui doit avoir tant besoin d'air, de soleil et de printemps! Et puis +Gertrude l'attendait, sans doute; Gertrude n'est qu'une femme de +chambre, mais elle l'aime... Une femme de chambre qui aime vaut mieux +qu'une reine qui n'aime pas. + +La journée se passa ainsi, Remy ne reparut pas; justement parce qu'il +était absent, Bussy le désirait; il se sentait contre ce pauvre garçon +de terribles mouvements d'impatience. + +--Oh! murmura-t-il une fois ou deux, moi qui croyais encore à la +reconnaissance et à l'amitié! Non, désormais je ne veux plus croire à +rien. + +Vers le soir, quand les rues commençaient à s'emplir de monde et de +rumeurs, quand le jour déjà disparu ne permettait plus de distinguer +les objets dans l'appartement, Bussy entendit des voix très-hautes et +très-nombreuses dans son antichambre. + +Un serviteur accourut alors tout effaré. + +--Monseigneur le duc d'Anjou, dit-il. + +--Fais entrer, répliqua Bussy en fronçant le sourcil à l'idée que son +maître s'inquiétait de lui, ce maître dont il méprisait jusqu'à la +politesse. + +Le duc entra. La chambre de Bussy était sans lumière; les coeurs +malades aiment l'obscurité, car ils peuplent l'obscurité de fantômes. + +--Il fait trop sombre chez toi, Bussy, dit le duc; cela doit te +chagriner. + +Bussy garda le silence; le dégoût lui fermait la bouche. + +--Es-tu donc malade gravement, continua le duc, que tu ne me réponds +pas? + +--Je suis fort malade, en effet, monseigneur, murmura Bussy. + +--Alors, c'est pour cela que je ne t'ai point vu chez moi depuis deux +jours? dit le duc. + +--Oui, monseigneur, dit Bussy. + +Le prince, piqué de ce laconisme, fit deux ou trois tours par la +chambre en regardant les sculptures qui se détachaient dans l'ombre, +et en maniant les étoffes. + +--Tu es bien logé, Bussy, ce me semble du moins, dit le duc. + +Bussy ne répondit pas. + +--Messieurs, dit le duc à ses gentilshommes, demeurez dans la chambre +à côté; il faut croire que, décidément, mon pauvre Bussy est bien +malade. Çà, pourquoi n'a-t-on pas prévenu Miron? Le médecin d'un roi +n'est pas trop bon pour Bussy. + +Un serviteur de Bussy secoua la tête: le duc regarda ce mouvement. + +--Voyons, Bussy, as-tu des chagrins? demanda le prince presque +obséquieusement. + +--Je ne sais pas, répondit le comte. + +Le duc s'approcha, pareil à ces amants qu'on rebute, et qui, à mesure +qu'on les rebute, deviennent plus souples et plus complaisants. + +--Voyons! parle-moi donc, Bussy! dit-il. + +--Eh! que vous dirai-je, monseigneur? + +--Tu es fâché contre moi, hein? ajouta-t-il à voix basse. + +--Moi, fâché, de quoi? D'ailleurs, on ne se fâche point contre les +princes. A quoi cela servirait-il? + +Le duc se tut. + +--Mais, dit Bussy à son tour, nous perdons le temps en préambules. +Allons au fait, monseigneur. + +Le duc regarda Bussy. + +--Vous avez besoin de moi, n'est-ce pas? dit ce dernier avec une +dureté incroyable. + +--Ah! monsieur de Bussy! + +--Eh! sans doute, vous avez besoin de moi, je le répète; croyez-vous +que je pense que c'est par amitié, que vous me venez voir? Non, +pardieu, car vous n'aimez personne. + +--Oh! Bussy!... toi, me dire de pareilles choses! + +--Voyons, finissons-en; parlez, monseigneur, que vous faut-il? Quand +on appartient à un prince, quand ce prince dissimule au point de vous +appeler mon ami, eh bien! il faut lui savoir gré de la dissimulation +et lui faire tout sacrifice, même celui de la vie. Parlez. + +Le duc rougit; mais, comme il était dans l'ombre, personne ne vit +cette rougeur. + +--Je ne voulais rien de toi, Bussy, et tu te trompes, dit-il, en +croyant ma visite intéressée. Je désire seulement, voyant le beau +temps qu'il fait, et tout Paris étant ému ce soir de la signature de +la Ligue, t'avoir en ma compagnie pour courir un peu la ville. + +Bussy regarda le duc. + +--N'avez-vous pas Aurilly? dit-il. + +--Un joueur de luth. + +--Ah! monseigneur! vous ne lui donnez pas toutes ses qualités, je +croyais qu'il remplissait encore près de vous d'autres fonctions. Et, +en dehors d'Aurilly, d'ailleurs, vous avez encore dix ou douze +gentilshommes dont j'entends les épées retentir sur les boiseries de +mon antichambre. + +La portière se souleva lentement. + +--Qui est là? demanda le duc avec hauteur, et qui entre sans se faire +annoncer dans la chambre où je suis? + +--Moi, Remy, répondit le Haudoin en faisant une entrée majestueuse et +nullement embarrassée. + +--Qu'est-ce que Remy? demanda le duc. + +--Remy, monseigneur, répondit le jeune homme, c'est le médecin. + +--Remy, dit Bussy, c'est plus que le médecin, monseigneur, c'est +l'ami. + +--Ah! fît le duc blessé. + +--Tu as entendu ce que monseigneur désire, demanda Bussy en +s'apprêtant à sortir du lit. + +--Oui, que vous l'accompagniez, mais.... + +--Mais quoi? dit le duc. + +--Mais vous ne l'accompagnerez pas, monseigneur, répondit le Haudoin. + +--Et pourquoi cela? s'écria François. + +--Parce qu'il fait trop froid dehors, monseigneur. + +--Trop froid? dit le duc surpris qu'on osât lui résister. + +--Oui! trop froid. En conséquence, moi qui réponds de la santé de M. +de Bussy à ses amis et à moi-même, je lui défends de sortir. + +Bussy n'en allait pas moins sauter en bas du lit, mais la main de Remy +rencontra la sienne et la lui serra d'une façon significative. + +--C'est bon, dit le duc. Puisqu'il courrait si gros risque à sortir, +il restera. + +Et Son Altesse, piquée outre mesure, fit deux pas vers la porte. + +Bussy ne bougea point. + +Le duc revint vers le lit. + +--Ainsi c'est décidé, dit-il, tu ne te risques point? + +--Vous le voyez, monseigneur, dit Bussy, le médecin le défend. + +--Tu devrais voir Miron, Bussy; c'est un grand docteur. + +--Monseigneur, j'aime mieux un médecin ami qu'un médecin savant, dit +Bussy. + +--En ce cas, adieu! + +--Adieu, monseigneur! + +Et le duc sortit avec grand fracas. + +A peine fut-il dehors, que Remy, qui l'avait suivi des yeux jusqu'à ce +qu'il fût sorti de l'hôtel, accourut près du malade. + +--Çà, dit-il, monseigneur, qu'on se lève, et tout de suite, s'il vous +plaît. + +--Pour quoi faire me lever? + +--Pour venir faire un tour avec moi. Il fait trop chaud dans cette +chambre. + +--Mais tu disais tout à l'heure au duc qu'il faisait trop froid +dehors! + +--Depuis qu'il est sorti la température a changé. + +--De sorte que... dit Bussy en se soulevant avec curiosité. + +--De sorte qu'en ce moment, répondit le Haudoin, je suis convaincu que +l'air vous serait bon. + +--Je ne comprends pas, fit Bussy. + +--Est-ce que vous comprenez quelque chose aux potions que je vous +donne? vous les avalez cependant. Allons! sus! levons-nous: une +promenade avec M. le duc d'Anjou était dangereuse, avec le médecin +elle est salutaire; c'est moi qui vous le dis. N'avez-vous donc plus +confiance en moi? alors il faut me renvoyer. + +--Allons donc, dit Bussy, puisque tu le veux. + +--Il le faut. + +Bussy se leva pâle et tremblant. + +--L'intéressante pâleur, dit Remy, le beau malade! + +--Mais où allons-nous? + +--Dans un quartier dont j'ai analysé l'air aujourd'hui même. + +--Et cet air? + +--Est souverain pour votre maladie, monseigneur. + +Bussy s'habilla. + +--Mon chapeau et mon épée! dit-il. + +Il se coiffa de l'un et ceignit l'autre. + +Puis tous deux sortirent. + + + + +CHAPITRE XVIII + + +ÉTYMOLOGIE DE LA RUE DE LA JUSSIENNE + + +Remy prit son malade pardessous le bras, tourna à gauche, prit la rue +Coquillère et la suivit jusqu'au rempart. + +--C'est étrange, dit Bussy, tu me conduis du côté des marais de la +Grange-Batelière, et tu prétends que ce quartier est sain? + +--Oh! monsieur! dit Remy, un peu de patience, nous allons tourner +autour de la rue Pagevin, nous allons laisser à droite la rue +Breneuse, et nous allons rentrer dans la rue Montmartre; vous verrez +la belle rue que la rue Montmartre! + +--Crois-tu donc que je ne la connais pas? + +--Eh bien! alors, si vous la connaissez, tant mieux! je n'aurai pas +besoin de perdre du temps à vous en faire voir les beautés, et je vous +conduirai tout de suite dans une petite jolie rue. Venez toujours, je +ne vous dis que cela. + +Et, en effet, après avoir laissé la porte Montmartre à gauche et avoir +fait deux cents pas, à peu près, dans la rue, Remy tourna à droite. + +--Ah çà! mais tu le fais exprès, s'écria Bussy; nous retournons d'où +nous venons. + +--Ceci, dit Remy, est la rue de la Gypecienne, ou de l'Égyptienne, +comme vous voudrez, rue que le peuple commence déjà à nommer la rue de +la Gyssienne, et qu'il finira par appeler, avant peu, la rue de la +Jussienne, parce que c'est plus doux, et que le génie des langues tend +toujours, à mesure qu'on s'avance vers le Midi, à multiplier les +voyelles. Vous devez savoir cela, vous, monseigneur, qui avez été en +Pologne; les coquins n'en sont-ils pas encore à leurs quatre consonnes +de suite, ce qui fait qu'ils ont l'air, en parlant, de broyer de +petits cailloux et de jurer en les broyant? + +--C'est très-juste, dit Bussy; mais comme je ne crois pas que nous +soyons venus ici pour faire un cours de phylologie voyons, dis-moi où +allons-nous? + +--Voyez-vous cette petite église? dit Remy sans répondre autrement à +ce que lui disait Bussy. Hein! monseigneur! comme elle est fièrement +campée, avec sa façade sur la rue et son abside sur le jardin de la +communauté! Je parie que vous ne l'avez, jusqu'à ce jour, jamais +remarquée? + +--En effet, dit Bussy, je ne la connaissais pas. + +Et Bussy n'était pas le seul seigneur qui ne fût jamais entré dans +cette église de Sainte-Marie-L'Égyptienne, église toute populaire, et +qui était connue aussi des fidèles qui la fréquentaient sous le nom de +chapelle Quoqhéron. + +--Eh bien! dit Remy, maintenant que vous savez comment s'appelle cette +église, monseigneur, et que vous en avez suffisamment examiné +l'extérieur, entrons-y, et vous verrez les vitraux de la nef: ils sont +curieux. + +Bussy regarda le Haudoin, et il vit sur le visage du jeune homme un si +doux sourire, qu'il comprit que le jeune docteur avait, en le faisant +entrer dans l'église, un autre but que celui de lui faire voir des +vitraux qu'on ne pouvait voir, attendu qu'il faisait nuit. + +Mais il y avait autre chose encore que l'on pouvait voir, car +l'intérieur de l'église était éclairé pour l'office du Salut: c'était +ces naïves peintures du seizième siècle, comme l'Italie, grâce à son +beau climat, en garde encore beaucoup, tandis que, chez nous, +l'humidité d'un côté, et le vandalisme de l'autre, ont effacé, à qui +mieux mieux, sur nos murailles, ces traditions d'un âge écoulé, et ces +preuves d'une foi qui n'est plus. + +En effet, le peintre avait peint à fresque, pour François Ier et par +les ordres de ce roi, la vie de sainte Marie l'Égyptienne; or, au +nombre des sujets les plus intéressants de cette vie, l'artiste +imagier, naïf et grand ami de la vérité, sinon anatomique, du moins +historique, avait, dans l'endroit le plus apparent de la chapelle, +placé ce moment difficile où, sainte Marie, n'ayant point d'argent +pour payer le batelier, s'offre elle-même comme salaire de son +passage. + +Maintenant, il est juste de dire que, malgré la vénération des fidèles +pour Marie l'Égyptienne convertie, beaucoup d'honnêtes femmes du +quartier trouvaient que le peintre aurait pu mettre ailleurs ce sujet, +ou tout au moins le traiter d'une façon moins naïve, et la raison +qu'elles donnaient, ou plutôt qu'elles ne donnaient point, était que +certains détails de la fresque détournaient trop souvent la vue des +jeunes courtauds de boutique que les drapiers, leurs patrons, +amenaient à l'église les dimanches et fêtes. + +Bussy regarda le Baudoin, qui, devenu courtaud pour un instant, +donnait une grande attention à cette peinture. + +--As-tu la prétention, lui dit-il, de faire naître en moi des idées +anacréontiques, avec ta chapelle de Sainte-Marie-l'Égyptienne? S'il en +est ainsi, tu t'es trompé d'espèce. Il faut amener ici des moines et +des écoliers. + +--Dieu m'en garde, dit le Haudoin: _Omnis cogitatio libidinosa +cerebrum inficit._ + +--Eh bien, alors? + +--Dame! écoutez donc, on ne peut cependant pas se crever les yeux +quand on entre ici. + +--Voyons, tu avais un autre but, en m'amenant ici, n'est-ce pas, que +de me faire voir les genoux de sainte Marie l'Égyptienne? + +--Ma foi, non, dit Remy. + +--Alors, j'ai vu, partons. + +--Patience! voici que l'office s'achève. En sortant maintenant nous +dérangerions les fidèles. + +Et le Haudoin retint doucement Bussy par le bras. + +--Ah! voilà que chacun se retire, dit Remy. faisons comme les autres, +s'il vous plaît. + +Bussy se dirigea vers la porte avec une indifférence et une +distraction visibles. + +--Eh bien, dit le Haudoin, voilà que vous allez sortir sans prendre de +l'eau bénite. Où diable avez-vous donc la tête? + +Bussy, obéissant comme un enfant, s'achemina vers la colonne dans +laquelle était incrusté le bénitier. + +Le Haudoin profita de ce mouvement pour faire un signe d'intelligence +à une femme qui, sur le signe du jeune docteur, s'achemina de son côté +vers la même colonne où tendait Bussy. + +Aussi, au moment où le comte portait la main vers le bénitier en forme +de coquille, que soutenaient deux Égyptiens en marbre noir, une main +un peu grosse et un peu rouge, qui cependant était une main de femme, +s'allongea vers la sienne et humecta ses doigts de l'eau lustrale. + +Bussy ne put s'empêcher de porter ses yeux de la main grosse et rouge +au visage de la femme; mais, à l'instant même, il recula d'un pas et +pâlit subitement, car il venait de reconnaître, dans la propriétaire +de cette main, Gertrude, à moitié cachée sous un voile de laine noir. + +Il resta le bras étendu, sans songer à faire le signe de la croix, +tandis que Gertrude passait en le saluant et profilait sa haute taille +sous le porche de la petite église. + +A deux pas derrière Gertrude, dont les coudes robustes faisaient faire +place, venait une femme soigneusement enveloppée dans un mantelet de +soie, une femme dont les formes élégantes et jeunes, dont le pied +charmant, dont la taille délicate, firent songer à Bussy qu'il n'y +avait au monde qu'une taille, qu'un pied, qu'une forme semblables. + +Remy n'eut rien à lui dire, il le regarda seulement; Bussy comprenait +maintenant pourquoi le jeune homme l'avait amené rue +Sainte-Marie-l'Égyptienne et l'avait fait entrer dans l'église. + +Bussy suivit cette femme, le Haudoin suivit Bussy. + +C'eût été une chose amusante que cette procession de quatre figures se +suivant d'un pas égal, si la tristesse et la pâleur de deux d'entre +elles n'eussent pas décelé de cruelles souffrances. + +Gertrude, toujours marchant la première, tourna l'angle de la rue +Montmartre, fit quelques pas en suivant cette rue, puis tout à coup se +jeta à droite dans une impasse sur laquelle s'ouvrait une porte. + +Bussy hésita. + +--Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, vous voulez donc que je +vous marche sur les talons? + +Bussy continua sa route. + +Gertrude, qui marchait toujours la première, tira une clef de sa +poche, et fit entrer sa maîtresse, qui passa devant elle sans +retourner la tête. + +Le Haudoin dit deux mots à la camériste, s'effaça et laissa passer +Bussy; puis Gertrude et lui entrèrent de front, refermèrent la porte, +et l'impasse se retrouva déserte. + +Il était sept heures et demie du soir, on allait atteindre les +premiers jours de mai; à l'air tiède qui indiquait les premières +haleines du printemps, les feuilles commençaient à se développer au +sein de leurs enveloppes crevassées. + +Bussy regarda autour de lui: il se trouvait dans un petit jardin de +cinquante pieds carrés, entouré de murs très-hauts, sur le sommet +desquels la vigne vierge et le lierre, élançant leurs pousses +nouvelles, faisaient ébouler, de temps à autre, quelques petites +parcelles de plâtre, et jetaient à la brise ce parfum âcre et +vigoureux que le frais du soir arrache à leurs feuilles. + +De longues ravenelles, joyeusement élancées hors des crevasses du +vieux mur de l'église, épanouissaient leurs boutons rouges comme un +cuivre sans alliage. + +Enfin, les premiers lilas, éclos au soleil de la matinée, venaient, de +leurs suaves émanations, ébranler le cerveau encore vacillant du jeune +homme, qui se demandait si tant de parfums, de chaleur et de vie ne +lui venaient pas à lui, si seul, si faible, si abandonné il y avait +une heure à peine, ne lui venaient pas uniquement de la présence d'une +femme si tendrement aimée. + +Sous un berceau de jasmin et de clématite, sur un petit banc de bois +adossé au mur de l'église, Diane s'était assise, le front penché, les +mains inertes et tombant à ses côtés, et l'on voyait s'effeuiller, +froissée entre ses doigts, une giroflée qu'elle brisait sans s'en +douter et dont elle éparpillait les fleurs sur le sable. + +A ce moment, un rossignol, caché dans un marronnier voisin, commença +sa longue et mélancolique chanson, brodée de temps en temps de notes +éclatantes comme des fusées. + +Bussy était seul dans ce jardin avec madame de Monsoreau, car Remy et +Gertrude se tenaient à distance: il s'approcha d'elle; Diane leva la +tête. + +--Monsieur le comte, dit-elle d'une voix timide, tout détour serait +indigne de nous: si vous m'avez trouvée tout à l'heure à l'église +Sainte-Marie-l'Égyptienne, ce n'est point le hasard qui vous y a +conduit. + +--Non, madame, dit Bussy, c'est le Haudoin qui m'a fait sortir sans me +dire dans quel but, et je vous jure que j'ignorais.... + +--Vous vous trompez au sens de mes paroles, monsieur, dit tristement +Diane. Oui, je sais bien que c'est M. Remy qui vous a conduit à +l'église, et de force peut-être? + +--Madame, dit Bussy, ce n'est point de force... Je ne savais pas que +j'y devais voir.... + +--Voilà une dure parole, monsieur le comte, murmura Diane en secouant +la tête et en levant sur Bussy un regard humide. Avez-vous l'intention +de me faire comprendre que, si vous eussiez connu le secret de Remy, +vous ne l'eussiez point accompagné? + +--Oh! madame! + +--C'est naturel, c'est juste, monsieur, vous m'avez rendu un service +signalé, et je ne vous ai point encore remercié de votre courtoisie. +Pardonnez-moi, et agréez toutes mes actions de grâces. + +--Madame.... + +Bussy s'arrêta; il était tellement étourdi, qu'il n'avait à son +service ni paroles ni idées. + +--Mais j'ai voulu vous prouver, moi, continua Diane en s'animant, que +je ne suis pas une femme ingrate ni un coeur sans mémoire. C'est moi +qui ai prié M. Remy de me procurer l'honneur de votre entretien; c'est +moi qui ai indiqué ce rendez-vous: pardonnez-moi si je vous ai déplu. + +Bussy appuya une main sur son coeur. + +--Oh! madame, dit-il, vous ne le pensez pas. + +Les idées commençaient à revenir à ce pauvre coeur brisé, et il lui +semblait que cette douce brise du soir qui lui apportait de si doux +parfums et de si tendres paroles lui enlevait en même temps un nuage +de dessus les yeux. + +--Je sais, continua Diane, qui était la plus forte, parce que depuis +longtemps elle était préparée à cette entrevue, je sais combien vous +avez eu de mal à faire ma commission. Je connais toute votre +délicatesse. Je vous connais et vous apprécie, croyez-le bien. Jugez +donc ce que j'ai dû souffrir à l'idée que vous méconnaîtriez les +sentiments de mon coeur. + +--Madame, dit Bussy, depuis trois jours je suis malade. + +--Oui, je le sais, répondit Diane avec une rougeur qui trahissait tout +l'intérêt qu'elle prenait à cette maladie, et je souffrais plus que +vous, car M. Remy,--il me trompait sans doute,--M. Remy me laissait +croire.... + +--Que votre oubli causait ma souffrance. Oh! c'est vrai. + +--Donc, j'ai dû faire ce que je fais, comte, reprit madame de +Monsoreau. Je vous vois, je vous remercie de vos soins obligeants, et +vous en jure une reconnaissance éternelle.... Maintenant croyez que je +parle du fond du coeur. + +Bussy secoua tristement la tête et ne répondit pas. + +--Doutez-vous de mes paroles? reprit Diane. + +--Madame, répondit Bussy, les gens qui ont de l'amitié pour quelqu'un +témoignent cette amitié comme ils peuvent: vous me saviez au palais le +soir de votre présentation à la cour; vous me saviez devant vous, vous +deviez sentir mon regard peser sur toute votre personne, et vous +n'avez pas seulement levé les yeux sur moi; vous ne m'avez pas fait +comprendre, par un mot, par un geste, par un signe, que vous saviez +que j'étais là; après cela, j'ai tort, madame; peut-être ne +m'avez-vous pas reconnu, vous ne m'aviez vu que deux fois. + +Diane répondit par un regard de si triste reproche, que Bussy en fut +remué jusqu'au fond des entrailles. + +--Pardon, madame, pardon, dit-il; vous n'êtes point une femme comme +toutes les autres, et cependant vous agissez comme les femmes +vulgaires; ce mariage? + +--Ne savez-vous pas comment j'ai été forcée à le conclure? + +--Oui, mais il était facile à rompre. + +--Impossible, au contraire. + +--Mais rien ne vous avertissait donc que, près de vous, veillait un +homme dévoué? + +Diane baissa les yeux. + +--C'était cela surtout qui me faisait peur, dit-elle. + +--Et voilà à quelles considérations vous m'avez sacrifié. Oh! songez à +ce que m'est la vie depuis que vous appartenez à un autre. + +--Monsieur, dit la comtesse avec dignité, une femme ne change point de +nom sans qu'il n'en résulte un grand dommage pour son honneur, lorsque +deux hommes vivent, qui portent, l'un le nom qu'elle a quitté, l'autre +le nom qu'elle a pris. + +--Toujours est-il que vous avez gardé le nom de Monsoreau par +préférence. + +--Le croyez-vous? balbutia Diane. Tant mieux! + +Et ses yeux se remplirent de larmes. + +Bussy, qui la vit laisser retomber sa tête sur sa poitrine, marcha +avec agitation devant elle. + +--Enfin, dit Bussy, me voilà redevenu ce que j'étais, madame, +c'est-à-dire un étranger pour vous. + +--Hélas! fit Diane. + +--Votre silence le dit assez. + +--Je ne puis parler que par mon silence. + +--Votre silence, madame, est la suite de votre accueil du Louvre. Au +Louvre, vous ne me voyiez pas; ici vous ne me parlez pas. + +--Au Louvre, j'étais en présence de M. de Monsoreau. M. de Monsoreau +me regardait, et il est jaloux. + +--Jaloux! Eh! que lui faut-il donc, mon Dieu! quel bonheur peut-il +envier, quand tout le monde envie son bonheur? + +--Je vous dis qu'il est jaloux, monsieur; depuis quelques jours il a +vu rôder quelqu'un autour de notre nouvelle demeure. + +--Vous avez donc quitté la petite maison de la rue Saint-Antoine? + +--Comment! s'écria Diane emportée par un mouvement irréfléchi, cet +homme, ce n'était donc pas vous? + +--Madame, depuis que votre mariage a été annoncé publiquement, depuis +que vous avez été présentée, depuis cette soirée du Louvre, enfin, où +vous n'avez pas daigné me regarder, je suis couché; la fièvre me +dévore, je me meurs; vous voyez que votre mari ne saurait être jaloux +de moi, du moins, puisque ce n'est pas moi qu'il a pu voir autour de +votre maison. + +--Eh bien, monsieur le comte, s'il est vrai, comme vous me l'avez dit, +que vous eussiez quelque désir de me revoir, remerciez cet homme +inconnu; car, connaissant M. de Monsoreau comme je le connais, cet +homme m'a fait trembler pour vous, et j'ai voulu vous voir pour vous +dire: «Ne vous exposez pas ainsi, monsieur le comte, ne me rendez pas +plus malheureuse que je ne le suis.» + +--Rassurez-vous, madame; je vous le répète, ce n'était pas moi. + +--Maintenant, laissez-moi achever tout ce que j'avais à vous dire. +Dans la crainte de cet homme, que nous ne connaissons pas, mais que M. +de Monsoreau connaît peut-être, dans la crainte de cet homme, il exige +que je quitte Paris; de sorte que, ajouta Diane en tendant la main à +Bussy, de sorte que, monsieur le comte, vous pouvez regarder cet +entretien comme le dernier... Demain je pars pour Méridor. + +--Vous partez, madame! s'écria Bussy. + +--Il n'est que ce moyen de rassurer M. de Monsoreau, dit Diane; il +n'est que ce moyen de retrouver ma tranquillité. D'ailleurs, de mon +côté, je déteste Paris; je déteste le monde, la cour, le Louvre. Je +suis heureuse de m'isoler avec mes souvenirs de jeune fille; il me +semble qu'en repassant par le sentier de mes jeunes années, un peu de +mon bonheur d'autrefois retombera sur ma tête comme une douce rosée. +Mon père m'accompagne. Je vais retrouver là-bas M. et madame de +Saint-Luc, qui regrettent de ne pas m'avoir près d'eux. Adieu, +monsieur de Bussy. + +Bussy cacha son visage entre ses deux mains. + +--Allons, murmura-t-il, tout est fini pour moi. + +--Que dites-vous là? s'écria Diane en se levant. + +--Je dis, madame, que cet homme qui vous exile, que cet homme qui +m'enlève le seul espoir qui me restait, c'est-à-dire celui de respirer +le même air que vous, de vous entrevoir derrière une jalousie, de +toucher votre robe en passant, d'adorer enfin un être vivant et non +pas une ombre, je dis, je dis que cet homme est mon ennemi mortel, et +que, dussé-je y périr, je détruirai cet homme de mes mains. + +--Oh! monsieur le comte! + +--Le misérable! s'écria Bussy; comment! ce n'est point assez pour lui +de vous avoir pour femme, vous, la plus belle et la plus chaste des +créatures; il est encore jaloux! Jaloux! monstre ridicule et dévorant: +il absorberait le monde. + +--Oh! calmez-vous, comte, calmez-vous, mon Dieu!... il est excusable, +peut-être. + +--Il est excusable! c'est vous qui le défendez, madame! + +--Oh! si vous saviez! dit Diane en couvrant son visage de ses deux +mains, comme si elle eût craint que, malgré l'obscurité, Bussy n'en +distinguât la rougeur. + +--Si je savais? répéta Bussy. Eh! madame, je sais une chose, c'est +qu'on a tort de penser au reste du monde quand on est votre mari. + +--Mais, dit Diane d'une voix entrecoupée, sourde, ardente; mais, si +vous vous trompiez, monsieur le comte, s'il ne l'était pas! + +Et la jeune femme, à ces paroles, effleurant de sa main froide les +mains brûlantes de Bussy, se leva et s'enfuit, légère comme une ombre, +dans les détours sombres du petit jardin, saisit le bras de Gertrude +et disparut en l'entraînant, avant que Bussy, ivre, insensé, radieux, +eût seulement essayé d'étendre les bras pour la retenir. + +Il poussa un cri, et se leva chancelant. + +Remy arriva juste pour le retenir dans ses bras et le faire asseoir +sur le banc que Diane venait de quitter. + + + + +CHAPITRE XIX + +COMMENT D'ÉPERNON EUT SON POURPOINT DÉCHIRÉ, ET COMMENT SCHOMBERG FUT +TEINT EN BLEU. + + +Tandis que maître la Hurière entassait signatures sur signatures, +tandis que Chicot consignait Gorenflot à la Corne-d'Abondance, tandis +que Bussy revenait à la vie, dans ce bienheureux petit jardin tout +plein de parfums, de chants et d'amour, Henri, sombre de tout ce qu'il +avait vu par la ville, irrité des prédications qu'il avait entendues +dans les églises, furieux des saluts mystérieux recueillis par son +frère d'Anjou, qu'il avait vu passer devant lui dans la rue +Saint-Honoré, accompagné de M. de Guise et de M. de Mayenne, avec tout +une suite de gentilshommes que semblait commander M. de Monsoreau, +Henri, disons-nous, était rentré au Louvre en compagnie de Maugiron et +de Quélus. + +Le roi, selon son habitude, était sorti avec ses quatre amis; mais, à +quelques pas du Louvre, Schomberg et d'Épernon, ennuyés de voir Henri +soucieux, et comptant qu'au milieu d'un pareil remue-ménage il y avait +des chances pour le plaisir et les aventures, Schomberg et d'Épernon +avaient profité de la première bousculade pour disparaître au coin de +la rue de l'Astruce, et, tandis que le roi et ses deux amis +continuaient leur promenade par le quai, ils s'étaient laissé emporter +par la rue d'Orléans. + +Ils n'avaient pas fait cent pas, que chacun avait déjà son affaire. +D'Épernon avait passé sa sarbacane entre les jambes d'un bourgeois qui +courait, et qui s'en était allé du coup rouler à dix pas, et Schomberg +avait enlevé la coiffe d'une femme qu'il avait cru laide et vieille, +et qui s'était trouvée, par fortune, jeune et jolie. + +Mais tous deux avaient mal choisi leur jour pour s'attaquer à ces bons +Parisiens, d'ordinaire si patients; il courait par les rues cette +fièvre de révolte qui bat quelquefois tout à coup des ailes dans les +murs des capitales: le bourgeois culbuté s'était relevé et avait crié: +«Au parpaillot!» C'était un zélé, on le crut, et on s'élança vers +d'Épernon; la femme décoiffée avait crié: «Au mignon!» ce qui était +bien pis; et son mari, qui était un teinturier, avait lâché sur +Schomberg ses apprentis. + +Schomberg était brave; il s'arrêta, voulut parler haut, et mit la main +à son épée. + +D'Épernon était prudent, il s'enfuit. + +Henri ne s'était plus occupé de ses deux mignons, il les connaissait +pour avoir l'habitude de se tirer d'affaire tous deux: l'un, grâce à +ses jambes, l'autre, grâce à ses bras; il avait donc fait sa tournée +comme nous avons vu, et, sa tournée faite, il était revenu au Louvre. + +Il était rentré dans son cabinet d'armes, et, assis sur son grand +fauteuil, il tremblait d'impatience, cherchant un bon sujet de se +mettre en colère. + +Maugiron jouait avec Narcisse, le grand lévrier du roi. + +Quélus, les poings appuyés contre ses joues, s'était accroupi sur un +coussin, et regardait Henri. + +--Ils vont, ils vont, disait le roi. Leur complot marche; tantôt +tigres, tantôt serpents; quand ils ne bondissent pas, ils rampent. + +--Eh! sire, dit Quélus, est-ce qu'il n'y a pas toujours des complots, +dans un royaume? Que diable voudriez-vous que fissent les fils de +rois, les frères de rois, les cousins de rois, s'ils ne complotaient +pas? + +--Tenez, en vérité, Quélus, avec vos maximes absurdes et vos grosses +joues boursouflées, vous me faites l'effet d'être, en politique, de la +force du Gilles de la foire Saint-Laurent. + +Quélus pivota sur son coussin et tourna irrévérencieusement le dos au +roi. + +--Voyons, Maugiron, reprit Henri, ai-je raison ou tort, mordieu! et +doit-on me bercer avec des fadaises et des lieux communs, comme si +j'étais un roi vulgaire ou un marchand de laine qui craint de perdre +son chat favori? + +--Eh! sire, dit Maugiron qui était toujours et en tout point de l'avis +de Quélus, si vous n'êtes pas un roi vulgaire, prouvez-le en faisant +le grand roi. Que diable! voilà Narcisse, c'est un bon chien, c'est +une bonne bête; mais, quand on lui tire les oreilles, il grogne, et +quand on lui marche sur les pattes, il mord. + +--Bon! dit Henri, voilà l'autre qui me compare à mon chien. + +--Non pas, sire, dit Maugiron; vous voyez bien, au contraire, que je +mets Narcisse fort au-dessus de vous, puisque Narcisse sait se +défendre et que Votre Majesté ne le sait pas. + +Et, à son tour, il tourna le dos à Henri. + +--Allons, me voilà seul, dit le roi; fort bien, continuez, mes bons +amis, pour qui l'on me reproche de dilapider le royaume; +abandonnez-moi, insultez-moi, égorgez-moi tous; je n'ai que des +bourreaux autour de ma personne, parole d'honneur. Ah! Chicot! mon +pauvre Chicot, où es-tu? + +--Bon, dit Quélus, il ne nous manquait plus que cela. Voilà qu'il +appelle Chicot, à présent. + +--C'est tout simple, répondit Maugiron. + +Et l'insolent se mit à mâchonner entre ses dents certain proverbe +latin qui se traduit en français par l'axiome: _Dis-moi qui tu hantes, +je te dirai qui tu es._ + +Henri fronça le sourcil, un éclair de terrible courroux illumina ses +grands yeux noirs, et, pour cette fois, certes, c'était bien un regard +de roi que le prince lança sur ses indiscrets amis. + +Mais, sans doute épuisé par cette velléité de colère, Henri retomba +sur sa chaise et frotta les oreilles d'un des petits chiens de sa +corbeille. + +En ce moment un pas rapide retentit dans les antichambres, et +d'Épernon apparut sans toquet, sans manteau, et son pourpoint tout +déchiré. + +Quélus et Maugiron se retournèrent, et Narcisse s'élança vers le +nouveau venu en jappant, comme si, des courtisans du roi, il ne +reconnaissait que les habits. + +--Jésus-Dieu! s'écria Henri, que t'est-il donc arrivé? + +--Sire, dit d'Épernon, regardez-moi; voici de quelle façon l'on traite +les amis de Votre Majesté. + +--Et qui t'a traité ainsi? demanda le roi. + +--Mordieu! votre peuple, ou plutôt le peuple de M. le duc d'Anjou, qui +criait: Vive la Ligue! vive la messe! vive Guise! vive François! vive +tout le monde enfin! excepté: Vive le roi. + +--Et que lui as-tu donc fait, à ce peuple, pour qu'il te traite ainsi? + +--Moi? rien. Que voulez-vous qu'un homme fasse à un peuple? Il m'a +reconnu pour ami de Votre Majesté, et cela lui a suffi. + +--Mais Schomberg? + +--Quoi! Schomberg? + +--Schomberg n'est pas venu à ton secours? Schomberg ne t'a pas +défendu? + +--Corboeuf! Schomberg avait assez à faire pour son propre compte. + +--Comment cela? + +--Oui, je l'ai laissé aux mains d'un teinturier dont il avait décoiffé +la femme, et qui, avec cinq ou six garçons, était en train de lui +faire passer un mauvais quart d'heure. + +--Par la mordieu! s'écria le roi, et où l'as-tu laissé, mon pauvre +Schomberg? dit Henri en se levant; j'irai moi-même à son aide. +Peut-être pourra-t-on dire, ajouta Henri en regardant Maugiron et +Quélus, que mes amis m'ont abandonné, mais on ne dira pas au moins que +j'ai abandonné mes amis. + +--Merci, sire, dit une voix derrière Henri, merci, me voilà, _Gott +verdamme mih_; je m'en suis tiré tout seul, mais ce n'est pas sans +peine. + +--Oh! Schomberg! c'est la voix de Schomberg! crièrent les trois +mignons. Mais où diable es-tu? + +--Pardieu, où je suis, vous me voyez bien, s'écria la même voix. + +Et, en effet, des profondeurs obscures du cabinet on vit s'avancer, +non pas un homme, mais une ombre. + +--Schomberg! s'écria le roi, d'où viens-tu, d'où sors-tu, et pourquoi +es-tu de cette couleur? + +En effet, Schomberg, des pieds à la tète, sans exception d'aucune +partie de ses vêtements ou de sa personne, Schomberg était du plus +beau bleu de roi qu'il fût possible de voir. + +--_Der Teufel_! s'écria-t-il; les misérables! Je ne m'étonne plus si +tout ce peuple courait après moi. + +--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Henri. Si tu étais jaune, cela +s'expliquerait par la peur; mais bleu! + +--Il y a qu'ils m'ont trempé dans une cuve, les coquins; j'ai cru +qu'ils me trempaient tout bonnement dans une cuve d'eau, et c'était +dans une cuve d'indigo. + +--Oh! mordieu, dit Quélus en éclatant de rire, ils sont punis par où +ils ont péché. C'est très-cher l'indigo, et tu leur emportes au moins +pour vingt écus de teinture. + +--Je te conseille de plaisanter, toi; j'aurais voulu te voir à ma +place. + +--Et tu n'en as pas étripé quelqu'un? demanda Maugiron. + +--J'ai laissé mon poignard quelque part, voilà tout ce que je sais, +enfoncé jusqu'à la garde dans un fourreau de chair; mais, en une +seconde, tout a été dit: j'ai été pris, soulevé, emporté, trempé dans +la cuve et presque noyé. + +--Et comment t'es-tu tiré de leurs mains? + +--J'ai eu le courage de commettre une lâcheté, sire. + +--Et qu'as-tu fait? + +--J'ai crié: Vive la Ligue! + +--C'est comme moi, dit d'Épernon; seulement on m'a forcé d'ajouter: +Vive le duc d'Anjou! + +--Et moi aussi, dit Schomberg en mordant ses mains de rage; moi aussi +je l'ai crié. Mais ce n'est pas le tout. + +--Comment! dit le roi, ils t'ont encore fait crier autre chose, mon +pauvre Schomberg? + +--Non, ils ne m'ont pas fait crier autre chose, et c'est bien assez +comme cela, Dieu merci; mais au moment où je criais: Vive le duc +d'Anjou!... + +--Eh bien! + +--Devinez qui passait? + +--Comment veux-tu que je devine? + +--Bussy, son damné Bussy, lequel m'a entendu crier vive son maître. + +--Le fait est qu'il n'a rien dû y comprendre, dit Quélus. + +--Parbleu! comme il était difficile de voir ce qui se passait! j'avais +le poignard sur la gorge, et j'étais dans une cuve. + +--Comment, dit Maugiron, il ne t'a pas porté secours? Cela se devait +cependant de gentilhomme à gentilhomme. + +--Lui, il paraît qu'il avait à songer à bien autre chose; il ne lui +manquait que des ailes pour s'envoler; à peine touchait-il encore la +terre. + +--Et puis, dit Maugiron, il ne t'aura peut-être pas reconnu? + +--La belle raison! + +--Étais-tu déjà passé au bleu? + +--Ah! c'est juste, dit Schomberg. + +--Dans ce cas, il serait excusable, reprit Henri, car, en vérité, mon +pauvre Schomberg, je ne te reconnais pas moi-même. + +--N'importe, répliqua le jeune homme, qui n'était pas pour rien +d'origine allemande, nous nous retrouverons autre part qu'au coin de +la rue Coquillière, et un jour que je ne serai pas dans une cuve. + +--Oh! moi, dit d'Épernon, ce n'est pas au valet que j'en veux, c'est +au maître; ce n'est pas à Bussy que je voudrais avoir affaire, c'est à +monseigneur le duc d'Anjou. + +--Oui, oui, s'écria Schomberg, monseigneur le duc d'Anjou qui veut +nous tuer par le ridicule, en attendant qu'il nous tue par le +poignard. + +--Au duc d'Anjou, dont on chantait les louanges par les rues,--vous +les avez entendues, sire, dirent ensemble Quélus et Maugiron. + +--Le fait est que c'est lui qui est duc et maître dans Paris à cette +heure, et non plus le roi: essayez un peu de sortir, lui dit +d'Épernon, et vous verrez si l'on vous respectera plus que nous. + +--Ah! mon frère! mon frère! murmura Henri d'un ton menaçant. + +--Ah! oui, sire, vous direz encore bien des fois, comme vous venez de +le dire: «Ah! mon frère! mon frère!» sans prendre aucun parti contre +ce frère, dit Schomberg; et cependant, je vous le déclare, et c'est +clair pour moi, ce frère est à la tête de quelque complot. + +--Eh! mordieu! s'écria Henri, c'est ce que je disais à ces messieurs +quand tu es entré tout à l'heure, d'Épernon; mais ils m'ont répondu en +haussant les épaules et en me tournant le dos. + +--Sire, dit Maugiron, nous avons haussé les épaules et tourné le dos, +non point parce que vous disiez qu'il y avait un complot, mais parce +que nous ne vous voyions pas en humeur de le comprimer. + +--Et maintenant, continua Quélus, nous nous retournons vers vous pour +vous redire: «Sauvez-nous, sire, ou plutôt sauvez-vous, car, nous +tombés, vous êtes mort; demain M. de Guise vient au Louvre, demain il +demandera que vous nommiez un chef à la Ligue; demain vous nommerez le +duc d'Anjou comme vous avez promis de le faire, et alors, une fois le +duc d'Anjou chef de la Ligue, c'est-à-dire à la tête de cent mille +Parisiens échauffés par les orgies de cette nuit, le duc d'Anjou fera +de vous ce qu'il voudra.» + +--Ah! ah! dit Henri, et en cas de résolution extrême, vous seriez donc +disposés à me seconder? + +--Oui, sire, répondirent les jeunes gens d'une seule voix. + +--Pourvu cependant, sire, dit d'Épernon, que Votre Majesté me donne le +temps de mettre un autre toquet, un autre manteau et un autre +pourpoint. + +--Passe dans ma garde-robe, d'Épernon, et mon valet de chambre te +donnera tout cela; nous sommes de même taille. + +--Et pourvu que vous me donniez le temps, à moi, de prendre un bain. + +--Passe dans mon étuve, Schomberg, et mon baigneur aura soin de toi. + +--Sire, dit Schomberg, nous pouvons donc espérer que l'insulte ne +restera pas sans vengeance? + +Henri étendit la main en signe de silence, et, baissant la tête sur sa +poitrine, parut réfléchir profondément. Puis, au bout d'un instant: + +--Quélus, dit-il, informez-vous si M. d'Anjou est rentré au Louvre. + +Quélus sortit. D'Épernon et Schomberg attendaient avec les autres la +réponse de Quélus, tant leur zèle s'était ranimé par l'imminence du +danger. Ce n'est point pendant la tempête, c'est pendant le calme +qu'on voit les matelots récalcitrants. + +--Sire, demanda Maugiron, Votre Majesté prend donc un parti? + +--Vous allez voir, répliqua le roi. + +Quélus revint. + +--M. le duc n'est pas encore rentré, dit-il. + +--C'est bien, répondit le roi. D'Épernon, allez changer d'habit; +Schomberg, allez changer de couleur; et vous, Quélus, et vous, +Maugiron, descendez dans le préau et faites-moi bonne garde jusqu'à ce +que mon frère rentre. + +--Et quand il rentrera? demanda Quélus. + +--Quand il rentrera, vous ferez fermer toutes les portes; allez. + +--Bravo, sire! dit Quélus. + +--Sire, dit d'Épernon, dans dix minutes je suis ici. + +--Moi, sire, je ne puis dire quand j'y serai, ce sera selon la qualité +de la teinture. + +--Venez le plus tôt possible, répondit le roi, voilà tout ce que j'ai +à vous dire. + +--Mais Votre Majesté va donc rester seule? demanda Maugiron. + +--Non, Maugiron, je reste avec Dieu, à qui je vais demander sa +protection pour notre entreprise. + +--Priez-le bien, sire, dit Quélus, car je commence à croire qu'il +s'entend avec le diable pour nous damner tous ensemble dans ce monde +et dans l'autre. + +--_Amen_! dit Maugiron. + +Les deux jeunes gens qui devaient faire la garde sortirent par une +porte. Les deux qui devaient changer de costume sortirent par l'autre. + +Le roi, resté seul, alla s'agenouiller à son prie-Dieu. + + + + +CHAPITRE XX + +CHICOT EST DE PLUS EN PLUS ROI DE FRANCE. + + +Minuit sonna; les portes du Louvre fermaient d'ordinaire à minuit. +Mais Henri avait sagement calculé que le duc d'Anjou ne manquerait pas +de coucher ce soir-là au Louvre, pour laisser moins de prise aux +soupçons que le tumulte de Paris, pendant cette soirée, pouvait faire +naître dans l'esprit du roi. + +Le roi avait donc ordonné que les portes restassent ouvertes jusqu'à +une heure. + +A minuit un quart, Quélus remonta. + +--Sire, le duc est rentré, dit-il. + +--Que fait Maugiron? + +--Il est resté en sentinelle pour voir si le duc ne sortira point. + +--Il n'y a pas de danger. + +--Alors.... dit Quélus en faisant un mouvement pour indiquer au roi +qu'il n'y avait plus qu'à agir. + +--Alors... laissons-le se coucher tranquillement, dit Henri. Qui +a-t-il près de lui? + +--M. de Monsoreau et ses gentilshommes ordinaires. + +--Et M. de Bussy? + +--M. de Bussy n'y est pas. + +--Bon, dit le roi, à qui c'était un grand soulagement que de sentir +son frère privé de sa meilleure épée. + +--Qu'ordonne le roi? demanda Quélus. + +--Qu'on dise à d'Épernon et à Schomberg de se hâter, et qu'on +prévienne M. de Monsoreau que je désire lui parler. + +Quélus s'inclina, et s'acquitta de la commission avec toute la +promptitude que peuvent donner à la volonté humaine le sentiment de la +haine et le désir de la vengeance réunis dans le même coeur. + +Cinq minutes après, d'Épernon et Schomberg entraient, l'un rhabillé à +neuf, l'autre débarbouillé au vif; il n'y avait que les cavités du +visage qui avaient conservé une teinte bleuâtre, qui, au dire de +l'étuviste, ne s'en irait tout à fait qu'à la suite de plusieurs bains +de vapeur. + +Après les deux mignons, M. de Monsoreau parut. + +--M. le capitaine des gardes de Votre Majesté vient de m'annoncer +qu'elle me faisait l'honneur de m'appeler près d'elle, dit le grand +veneur en s'inclinant. + +--Oui, monsieur, dit Henri; oui, en me promenant ce soir j'ai vu les +étoiles si brillantes et la lune si belle, que j'ai pensé que, par un +si magnifique temps, nous pourrions faire demain une chasse superbe; +il n'est que minuit, monsieur le comte, partez donc pour Vincennes à +l'instant même; faites-moi détourner un daim, et demain nous le +courrons. + +--Mais, sire, dit Monsoreau, je croyais que demain Votre Majesté avait +fait donner rendez-vous à monseigneur d'Anjou et à M. de Guise pour +nommer un chef de la Ligue. + +--Eh bien, monsieur, après? dit le roi avec cet accent hautain auquel +il était si difficile de répondre. + +--Après, sire... après, le temps manquera peut-être. + +--Le temps ne manque jamais, monsieur le grand veneur, à celui qui +sait l'employer, c'est pour cela que je vous dis: «Vous avez le temps +de partir ce soir, pourvu que vous partiez à l'instant même.» Vous +avez le temps de détourner un daim cette nuit, et vous aurez le temps +de tenir les équipages prêts pour demain dix heures. Allez donc, et à +l'instant même! Quélus, Schomberg, faites ouvrir à M. de Monsoreau la +porte du Louvre de ma part, de la part du roi; et toujours de la part +du roi, faites-la fermer quand il sera sorti. + +Le grand veneur se retira tout étonné. + +--C'est donc une fantaisie du roi? demanda-t-il aux jeunes gens dans +l'antichambre. + +--Oui, répondirent laconiquement ceux-ci. + +M. de Monsoreau vit qu'il n'y avait rien à tirer de ce côté-là et se +tut. + +--Oh! oh! murmura-t-il en lui-même en jetant un regard du côté des +appartements du duc d'Anjou, il me semble que cela ne flaire pas bon +pour Son Altesse Royale. + +Mais il n'y avait pas moyen de donner l'éveil au prince: Quélus et +Schomberg se tenaient, l'un à droite, l'autre à gauche du grand +veneur. Un instant il crut que les deux mignons avaient des ordres +particuliers et le tenaient prisonnier, et ce ne fut que lorsqu'il se +trouva hors du Louvre et qu'il entendit la porte se refermer derrière +lui, qu'il comprit que ses soupçons étaient mal fondés. + +Au bout de dix minutes, Schomberg et Quélus étaient de retour près du +roi. + +--Maintenant, dit Henri, du silence, et suivez-moi tous quatre. + +--Où allons-nous, sire? demanda d'Épernon toujours prudent. + +--Ceux qui viendront le verront, répondit le roi. + +Les mignons assurèrent leurs épées, agrafèrent leurs manteaux et +suivirent le roi, qui, un falot à la main, les conduisit par le +corridor secret que nous connaissons, et par lequel, plus d'une fois +déjà, nous avons vu la reine mère et le roi Charles IX se rendre chez +leur fille et chez leur soeur, cette bonne Margot dont le duc d'Anjou, +nous l'avons déjà dit, avait repris les appartements. + +Un valet de chambre veillait dans ce corridor; mais, avant qu'il eût +eu le temps de se replier pour avertir son maître, Henri l'avait saisi +de sa main en lui ordonnant de se taire, et l'avait passé à ses +compagnons, lesquels l'avaient poussé et enfermé dans un cabinet. + +Ce fut donc le roi qui tourna lui-même le bouton de la chambre où +couchait monseigneur le duc d'Anjou. + +Le duc venait de se mettre au lit, bercé par les rêves d'ambition +qu'avaient fait naître en lui tous les événements de la soirée: il +avait vu son nom exalté et le nom du roi flétri. Conduit par le duc de +Guise, il avait vu le peuple parisien s'ouvrir devant lui et ses +gentilshommes, tandis que les gentilshommes du roi étaient hués, +bafoués, insultés. Jamais, depuis le commencement de cette longue +carrière, si pleine de sourdes menées, de timides complots et de mines +souterraines, il n'avait encore été si avant dans la popularité, et +par conséquent dans l'espérance. + +Il venait de déposer sur sa table une lettre que M. de Monsoreau lui +avait remise de la part du duc de Guise, lequel lui faisait en même +temps recommander de ne pas manquer de se trouver le lendemain au +lever du roi. + +Le duc d'Anjou n'avait pas besoin d'une pareille recommandation, et +s'était bien promis de ne pas se manquer à lui-même à l'heure du +triomphe. + +Mais sa surprise fut grande quand il vit la porte du couloir secret +s'ouvrir, et sa terreur fut au comble lorsqu'il reconnut que c'était +sous la main du roi qu'elle s'était ouverte ainsi. + +Henri fit signe à ses compagnons de demeurer sur le seuil de la porte, +et s'avança vers le lit de François, grave, le sourcil froncé, et sans +prononcer une parole. + +--Sire, balbutia le duc, l'honneur que me fait Votre Majesté est si +imprévu.... + +--Qu'il vous effraye, n'est-ce pas? dit le roi, je comprends cela; +mais non, non, demeurez, mon frère, ne vous levez pas. + +--Mais, sire, cependant... permettez, fit le duc tremblant et attirant +à lui la lettre du duc de Guise qu'il venait d'achever de lire. + +--Vous lisiez? demanda le roi. + +--Oui, sire. + +--Lecture intéressante, sans doute, puisqu'elle vous tenait éveillé à +cette heure avancée de la nuit? + +--Oh! sire, répondit le duc avec un sourire glacé, rien de bien +important, le petit courrier du soir. + +--Oui, fit Henri, je comprends cela, courrier du soir, courrier de +Vénus; mais non, je me trompe, on ne cachette point avec des sceaux +d'une pareille dimension les billets qu'on fait porter par Iris ou par +Mercure. + +Le duc cacha tout à fait la lettre. + +--Il est discret, ce cher François, dit le roi avec un rire qui +ressemblait trop à un grincement de dents pour que son frère n'en fût +pas effrayé. + +Cependant il fit un effort et essaya de reprendre quelque assurance. + +--Votre Majesté veut-elle me dire quelque chose en particulier? +demanda le duc à qui un mouvement des quatre gentilshommes demeurés à +la porte venaient de révéler qu'ils écoutaient et se réjouissaient du +commencement de la scène. + +--Ce que j'ai de particulier à vous dire, monsieur, dit le roi en +appuyant sur ce mot, qui était celui que le cérémonial de France +accorde aux frères des rois, vous trouverez bon que pour aujourd'hui +je vous le dise devant témoins. Çà, messieurs, continua-t-il en se +retournant vers les quatre jeunes gens, écoutez bien, le roi vous le +permet. + +Le duc releva la tête. + +--Sire, dit-il avec ce regard haineux et plein de venin que l'homme a +emprunté au serpent, avant d'insulter un homme de mon rang, vous +eussiez dû me refuser l'hospitalité du Louvre; dans l'hôtel d'Anjou, +au moins, j'eusse été maître de vous répondre. + +--En vérité, dit Henri avec une ironie terrible, vous oubliez donc que +partout où vous êtes vous êtes mon sujet, et que mes sujets sont chez +moi partout où ils sont; car, Dieu merci, je suis le roi!... le roi du +sol!... + +--Sire, s'écria François, je suis au Louvre... chez ma mère. + +--Et votre mère est chez moi, répondit Henri. Voyons, abrégeons, +monsieur: donnez-moi ce papier. + +--Lequel? + +--Celui que vous lisiez, parbleu! celui qui était tout ouvert sur +votre table de nuit et que vous avez caché quand vous m'avez vu. + +--Sire, réfléchissez! dit le duc. + +--A quoi? demanda le roi. + +--A ceci: que vous faites une demande indigne d'un bon gentilhomme, +mais, en revanche, digne d'un officier de votre police. + +Le roi devint livide. + +--Cette lettre, monsieur! dit-il. + +--Une lettre de femme, sire, réfléchissez, dit François. + +--Il y a des lettres de femmes fort bonnes à voir, fort dangereuses à +ne pas être vues, témoin celles qu'écrit notre mère. + +--Mon frère! dit François. + +--Cette lettre, monsieur! s'écria le roi en frappant du pied, ou je +vous la fais arracher par quatre Suisses! + +Le duc bondit hors de son lit, en tenant la lettre froissée dans ses +mains, et avec l'intention manifeste de gagner la cheminée, afin de la +jeter dans le feu. + +--Vous feriez cela, dit-il, à votre frère? + +Henri devina son intention et se plaça entre lui et la cheminée. + +--Non pas à mon frère, dit-il, mais à mon plus mortel ennemi! Non pas +à mon frère, mais au duc d'Anjou, qui a couru toute la soirée les rues +de Paris à la queue du cheval de M. de Guise! à mon frère, qui essaye +de me cacher quelque lettre de l'un ou de l'autre de ses complices, +MM. les princes lorrains. + +--Pour cette fois, dit le duc, votre police est mal faite. + +--Je vous dis que j'ai vu sur le cachet ces trois fameuses merlettes +de Lorraine, qui ont la prétention d'avaler les fleurs de lis de +France. Donnez donc, mordieu! donnez, ou.... + +Henri fit un pas vers le duc et lui posa la main sur l'épaule. + +François n'eut pas plutôt senti s'appesantir sur lui la main royale, +il n'eut pas plutôt d'un regard oblique considéré l'attitude menaçante +des quatre mignons, lesquels commençaient à dégainer, que, tombant à +genoux, à demi renversé contre son lit, il s'écria: + +--A moi! au secours! à l'aide! mon frère veut me tuer. + +Ces paroles, empreintes d'un accent de profonde terreur que leur +donnait la conviction, firent impression sur le roi et éteignirent sa +colère, par cela même qu'elles la supposaient plus grande qu'elle +n'était. Il pensa qu'en effet François pouvait craindre un assassinat, +et que ce meurtre eût été un fratricide. Alors il lui passa comme un +vertige, à l'idée que sa famille, famille maudite comme toutes celles +dans lesquelles doit s'éteindre une race, il lui passa un vertige en +songeant que, dans sa famille, les frères assassinaient les frères par +tradition. + +--Non, dit-il, vous vous trompez, mon frère, et le roi ne vous veut +aucun mal du genre de celui que vous redoutez; du moins vous avez +lutté, avouez-vous vaincu. Vous savez que le roi est le maître, ou si +vous l'ignoriez, vous le savez maintenant. Eh bien, dites-le, +non-seulement tout bas, mais encore tout haut. + +--Oh! je le dis, mon frère, je le proclame, s'écria le duc. + +--Fort bien. Cette lettre, alors... car le roi vous ordonne de lui +rendre cette lettre. + +Le duc d'Anjou laissa tomber le papier. + +Le roi le ramassa, et, sans le lire, le plia et l'enferma dans son +aumônière. + +--Est-ce tout, sire? dit le duc avec son regard louche. + +--Non, monsieur, dit Henri, il vous faudra encore pour cette +rébellion, qui heureusement n'a point eu de fâcheux résultats, il vous +faudra, si vous le voulez bien, garder la chambre jusqu'à ce que mes +soupçons à votre égard aient été complètement dissipés. Vous êtes ici, +l'appartement vous est familier, commode, et n'a pas trop l'air d'une +prison; restez-y. Vous aurez bonne compagnie, du moins de l'autre côté +de la porte, car, pour cette nuit, ces quatre messieurs vous +garderont; demain matin ils seront relevés par un poste de Suisses. + +--Mais, mes amis, à moi, ne pourrai-je les voir? + +--Qui appelez-vous vos amis? + +--Mais M. de Monsoreau, par exemple, M. de Ribeirac, M. Antraguet, M. +de Bussy. + +--Ah, oui! dit le roi, parlez de celui-là encore. + +--Aurait-il eu le malheur de déplaire à Votre Majesté? + +--Oui, dit le roi. + +--Quand cela? + +--Toujours, et cette nuit particulièrement. + +--Cette nuit; qu'a-t-il donc fait, cette nuit? + +--Il m'a fait insulter dans les rues de Paris. + +--Vous, sire? + +--Oui, moi, ou mes fidèles, ce qui est la même chose. + +--Bussy a fait insulter quelqu'un dans les rues de Paris, cette nuit? +On vous a trompé, sire. + +--Je sais ce que je dis, monsieur. + +--Sire, s'écria le duc avec un air de triomphe, M. de Bussy n'est pas +sorti de son hôtel depuis deux jours! il est chez lui, couché, malade, +grelottant la fièvre. + +Le roi se retourna vers Schomberg. + +--S'il grelottait la fièvre, dit le jeune homme, ce n'était pas chez +lui du moins, mais dans la rue Coquillière. + +--Qui vous a dit cela, demanda le duc d'Anjou en se soulevant, que +Bussy était dans la rue Coquillière? + +--Je l'ai vu. + +--Vous avez vu Bussy dehors? + +--Bussy frais, dispos, joyeux, et qui paraissait le plus heureux homme +du monde, et accompagné de son acolyte ordinaire, ce Remy, cet écuyer, +ce médecin, que sais-je! + +--Alors je n'y comprends plus rien, dit le duc avec stupeur: j'ai vu +M. de Bussy dans la soirée; il était sous les couvertures. Il faut +qu'il m'ait trompé moi-même. + +--C'est bien, dit le roi, M. de Bussy sera puni comme les autres et +avec les autres, lorsque l'affaire s'éclaircira. + +Le duc, qui pensa que c'était un moyen de détourner de lui la colère +du roi que de la laisser s'écouler sur Bussy, le duc n'essaya point de +prendre davantage la défense de son gentilhomme. + +--Si M. de Bussy a fait cela, dit-il; si, après avoir refusé de sortir +avec moi, il est sorti seul, c'est qu'il avait effectivement, sans +doute, des intentions qu'il ne pouvait m'avouer à moi dont il connaît +le dévouement pour Votre Majesté. + +--Vous entendez, messieurs, ce que prétend mon frère, dit le roi; il +prétend qu'il n'a pas autorisé M. de Bussy. + +--Tant mieux, dit Schomberg. + +--Pourquoi tant mieux? + +--Parce qu'alors Votre Majesté nous en laissera peut-être faire ce que +nous voulons. + +--C'est bien, c'est bien, on verra plus tard, dit Henri. Messieurs, je +vous recommande mon frère: ayez pour lui, pendant toute cette nuit, où +vous allez avoir l'honneur de lui servir de garde, tous les égards +qu'on a pour un prince du sang, c'est-à-dire au premier du royaume, +après moi. + +--Oh! sire, dit Quélus avec un regard qui fit frissonner le duc, soyez +donc tranquille, nous savons tout ce que nous devons à Son Altesse. + +--C'est bien; adieu, messieurs, dit Henri. + +--Sire! s'écria le duc plus épouvanté de l'absence du roi qu'il ne +l'avait été de sa présence, quoi! je suis sérieusement prisonnier! +quoi! mes amis ne pourront me visiter! quoi! il me sera défendu de +sortir! + +Et l'idée du lendemain lui passait par l'esprit, de ce lendemain où sa +présence était si nécessaire près de M. de Guise. + +--Sire, dit le duc qui voyait le roi prêt à se laisser fléchir, +laissez-moi paraître au moins près de Votre Majesté; près de Votre +Majesté est ma place; je suis prisonnier là aussi bien qu'ailleurs, et +mieux gardé à vue même que dans toutes les places possibles. Sire, +accordez-moi donc la faveur de rester près de Votre Majesté. + +Le roi, sur le point d'accorder au duc d'Anjou sa demande, à laquelle +il ne voyait pas, d'ailleurs, un grand inconvénient, allait répondre +_oui_, quand son attention fut distraite de son frère et attirée vers +la porte par un corps très-long et très-agile, qui, avec les bras, +avec la tête, avec le cou, avec tout ce qu'il pouvait remuer, enfin, +faisait les gestes les plus négatifs qu'on pût inventer et exécuter +sans se disloquer les os. + +--C'était Chicot qui faisait _non_. + +--Non, dit Henri à son frère, vous êtes fort bien ici, monsieur; et il +me convient que vous y restiez. + +--Sire, balbutia le duc. + +--Dès que cela est le bon plaisir du roi de France, il me semble que +cela doit vous suffire, monsieur, ajouta Henri d'un air de hauteur qui +acheva d'accabler le duc. + +--Quand je disais que j'étais le véritable roi de France? murmura +Chicot.... + + + + +CHAPITRE XXI + +COMMENT CHICOT FIT UNE VISITE A BUSSY, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT. + + +Le lendemain de ce jour, ou plutôt de cette nuit, Bussy, vers neuf +heures du matin, déjeunait tranquillement avec Remy, qui, en sa +qualité de médecin, lui ordonnait des confortants; ils causaient des +événements de la veille, et Remy cherchait à se rappeler les légendes +des fresques de la petite église de Sainte-Marie-l'Égyptienne. + +--Dis donc, Remy, lui demanda tout à coup Bussy, ne t'a-t-il pas +semblé reconnaître ce gentilhomme qu'on trempait dans une cuve, quand +nous sommes passés au coin de la rue Coquillière? + +--Sans doute, monsieur le comte: et même à ce point que, depuis ce +moment, je cherche à me rappeler son nom. + +--Tu ne l'as donc pas reconnu non plus? + +--Non. Il était déjà bien bleu. + +--J'aurais dû le délivrer, dit Bussy: c'est un devoir entre gens comme +il faut de se porter secours contre les manans; mais, on vérité, Remy, +j'étais trop occupé de mes affaires. + +--Mais, si nous ne l'avons pas reconnu, lui, dit le Haudoin, il nous +a, à coup sûr, reconnus, nous qui avions notre couleur naturelle, car +il m'a semblé qu'il roulait des yeux effroyables, et qu'il nous +montrait le poing en nous envoyant quelque menace. + +--Tu es sûr de cela, Remy? + +--Je réponds des yeux effroyables; mais je suis moins sûr du poing et +des menaces, dit le Haudoin, qui connaissait le caractère irascible de +Bussy. + +--Alors il faudra savoir quel est ce gentilhomme, Remy: je ne puis pas +laisser passer ainsi une pareille injure. + +--Attendez donc, attendez donc, s'écria le Haudoin, comme s'il fût +sorti de l'eau froide ou entré dans l'eau chaude. Oh! mon Dieu! j'y +suis, je le connais. + +--Comment cela? + +--Je l'ai entendu jurer. + +--Je le crois mordieu bien, tout le monde eût juré en pareille +situation. + +--Oui, mais lui, il a juré en allemand. + +--Bah! + +--Il a dit: _Gott verdamme._ + +--C'est Schomberg, alors. + +--Lui-même, monsieur le comte, lui-même. + +--Alors, mon cher Remy, apprête tes onguents. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il y aura avant peu quelque raccommodage à faire à sa peau +ou à la mienne. + +--Vous ne serez pas si fou que de vous faire tuer, étant en si bonne +santé et si heureux, dit Remy en clignant de l'oeil; dame! voilà déjà +une fois que sainte Marie l'Égyptienne vous ressuscite, elle pourrait +bien se lasser de faire un miracle que le Christ lui-même n'a essayé +que deux fois. + +--Au contraire, Remy, dit le comte, tu ne te doutes pas du bonheur +qu'il y a, quand on est heureux, à s'en aller jouer sa vie contre +celle d'un autre homme. Je t'assure que jamais je ne me suis battu de +bon coeur quand j'avais perdu au jeu de grosses sommes, quand j'avais +surpris ma maîtresse en faute ou quand j'avais quelque chose à me +reprocher; mais chaque fois, au contraire, que ma bourse est ronde, +mon coeur léger et ma conscience nette, je m'en vais hardi et railleur +sur le pré; là, je suis sûr de ma main. Je lis jusqu'au fond des yeux +de mon adversaire; je l'écrase de ma chance. Je suis dans la position +d'un homme qui joue au passe-dix avec la veine, et qui sent le vent de +la fortune pousser à lui l'or de son antagoniste. Non, c'est alors que +je suis brillant, sûr de moi; c'est alors que je me fends à fond. Je +me battrais admirablement bien aujourd'hui, Remy, dit le jeune homme +en tendant la main au docteur, car, grâce à toi, je suis bien heureux! + +--Un moment, un moment, dit le Haudoin, vous vous priverez cependant, +s'il vous plaît, de ce plaisir. Une belle dame de mes amies vous a +recommandé à moi, et m'a fait jurer de vous garder sain et sauf, sous +prétexte que vous lui deviez déjà la vie, et qu'on n'a pas la liberté +de disposer de ce qu'on doit. + +--Bon Remy, fit Bussy en se plongeant dans ce vague de la pensée qui +permet à l'homme amoureux d'entendre et de voir tout ce qu'on dit et +tout ce qu'on fait, comme derrière une gaze, au théâtre, on voit les +objets sans leurs angles et sans les crudités de leurs tons: état +délicieux qui est presque un rêve, car, tout en suivant de l'âme sa +pensée douce et fidèle, on a les sens distraits par la parole ou le +geste d'un ami. + +--Vous m'appelez bon Remy, dit le Haudoin, parce que je vous ai fait +revoir madame de Monsoreau; mais m'appellerez-vous encore bon Remy +quand vous allez être séparé d'elle, et malheureusement le jour +approche, s'il n'est pas arrivé. + +--Plaît-il? s'écria énergiquement Bussy. Ne plaisantons pas là-dessus, +maître le Haudoin. + +--Eh! monsieur, je ne plaisante pas; ne savez-vous point qu'elle part +pour l'Anjou, et que moi-même je vais avoir la douleur d'être séparé +de mademoiselle Gertrude?... Ah! + +Bussy ne put s'empêcher de sourire au prétendu désespoir de Remy. + +--Tu l'aimes beaucoup? demanda-t-il. + +--Je crois bien... et elle donc.... Si vous saviez comme elle me bat. + +--Et tu te laisses faire? + +--Par amour pour la science: elle m'a forcé d'inventer une pommade +souveraine pour faire disparaître les bleus. + +--En ce cas, tu devrais bien en envoyer plusieurs pots à Schomberg. + +--Ne parlons plus de Schomberg, il est convenu que nous le laissons se +débarbouiller à sa guise. + +--Oui, et revenons à madame de Monsoreau, ou plutôt à Diane de +Méridor, car tu sais.... + +--Oh! mon Dieu, oui; je sais. + +--Remy, quand partons-nous? + +--Ah! voilà ce dont je me doutais; le plus tard possible, monsieur le +comte. + +--Pourquoi cela? + +--D'abord parce que nous avons à Paris ce cher M. d'Anjou, le chef de +la communauté, qui s'est mis, hier soir, à ce qu'il m'a semblé, dans +de telles affaires, qu'il va évidemment avoir besoin de vous. + +--Ensuite. + +--Ensuite parce que M. de Monsoreau, par une bénédiction toute +particulière, ne se doute de rien, à votre endroit du moins, et qu'il +se douterait peut-être de quelque chose s'il vous voyait disparaître +de Paris en même temps que sa femme qui n'est point sa femme. + +--Eh bien, que m'importe qu'il s'en doute? + +--Oh! oui, mais cela m'importe beaucoup, à moi, mon cher seigneur. Je +me charge de raccommoder les coups d'épée reçus en duel, parce que, +comme vous tirez de première force, vous ne recevez jamais de coups +d'épée bien sérieux, mais je récuse les coups de poignard poussés dans +les guet-apens et surtout par les maris jaloux; ce sont des animaux +qui, en pareil cas, tapent fort dur; voyez plutôt ce pauvre M. de +Saint-Mégrin, si méchamment mis à mort par notre ami M. de Guise. + +--Que veux-tu, cher ami, s'il est dans ma destinée d'être tué par le +Monsoreau! + +--Eh bien? + +--Eh bien, il me tuera. + +--Et puis, huit jours, un mois, un an après, madame de Monsoreau +épousera son mari, ce qui fera énormément enrager votre pauvre âme, +qui verra cela d'en haut ou d'en bas, et qui ne pourra pas s'y +opposer, vu qu'elle n'aura plus de corps. + +--Tu as raison, Remy, je veux vivre. + +--A la bonne heure! Mais ce n'est pas le tout que de vivre, +croyez-moi, il faut encore suivre mes conseils, être charmant pour le +Monsoreau; il est, pour le moment, d'une affreuse jalousie contre M. +le duc d'Anjou, qui, tandis que vous grelottiez la fièvre dans votre +lit, se promenait sous les fenêtres de la dame, comme un Espagnol à +bonnes fortunes, et qui a été reconnu à son Aurilly. Faites-lui toutes +sortes d'avance, à ce bon mari, qui ne l'est pas; n'ayez pas même +l'air de lui demander ce qu'est devenue sa femme; c'est inutile, +puisque vous le savez, et il répandra partout que vous êtes le seul +gentilhomme qui possédiez les vertus de Scipion: sobriété et chasteté. + +--Je crois que tu as raison, dit Bussy. A présent que je ne suis plus +jaloux de l'ours, je veux l'apprivoiser, ce sera d'un suprême comique! +Ah! maintenant, Remy, demande-moi tout ce que tu voudras, tout m'est +facile, je suis heureux. + +En ce moment quelqu'un frappa à la porte, les deux convives firent +silence. + +--Qui va là? demanda Bussy. + +--Monseigneur, répondit un page, il y a en bas un gentilhomme qui veut +vous parler. + +--Me parler, à moi, si matin! qui est-ce? + +--Un grand monsieur, vêtu de velours vert, avec des bas roses, une +figure un peu risible, mais l'air d'un honnête homme. + +--Eh! pensa tout haut Bussy, serait-ce Schomberg? + +--Il a dit: un grand monsieur. + +--C'est vrai; ou le Monsoreau? + +--Il a dit: l'air d'un honnête homme. + +--Tu as raison, Remy, ce ne peut être ni l'un ni l'autre; fais entrer. + +L'homme annoncé parut au bout d'un instant sur le seuil. + +--Ah! mon Dieu, s'écria Bussy en se levant précipitamment à la vue du +visiteur, tandis que Remy, en ami discret, se retirait par la porte +d'un cabinet. + +--Monsieur Chicot! exclama Bussy. + +--Lui-même, monsieur le comte, répondit le Gascon. + +Le regard de Bussy s'était fixé sur lui avec cet étonnement qui veut +dire en toutes lettres, sans que la bouche ait besoin de prendre le +moins du monde part à la conversation: «Monsieur, que venez-vous faire +ici?» + +Aussi, sans être autrement interrogé, Chicot répondit d'un ton fort +sérieux: + +--Monsieur, je viens vous proposer un petit marché. + +--Parlez, monsieur, répliqua Bussy avec surprise. + +--Que me promettez-vous si je vous rendais un grand service? + +--Cela dépend du service, monsieur, répondit assez dédaigneusement +Bussy. + +Le Gascon feignit de ne point remarquer cet air de dédain. + +--Monsieur, dit Chicot en s'asseyant et en croisant ses longues jambes +l'une sur l'autre, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur de +m'inviter à m'asseoir. + +Le rouge monta au visage de Bussy. + +--C'est autant à ajouter encore, dit Chicot, à la récompense qui me +reviendra quand je vous aurai rendu le service en question. + +Bussy ne répondit point. + +--Monsieur, continua Chicot sans se démonter, connaissez-vous la +Ligue? + +--J'en ai fort entendu parler, répondit Bussy, commençant à prêter une +certaine attention à ce que lui disait le Gascon. + +--Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous devez savoir en ce cas que c'est +une association d'honnêtes chrétiens, réunis dans le but de massacrer +religieusement leurs voisins, les huguenots.--En êtes-vous, monsieur, +de la Ligue?--Moi, j'en suis. + +--Mais, monsieur? + +--Dites seulement oui ou non. + +--Permettez-moi de m'étonner, dit Bussy. + +--Je me faisais l'honneur de vous demander si vous étiez de la Ligue; +m'avez-vous entendu? + +--Monsieur Chicot, dit Bussy, comme je n'aime pas les questions dont +je ne comprends pas le sens, je vous prie de changer la conversation, +et j'attendrai encore quelques minutes accordées à la bienséance pour +vous répéter que, n'aimant point les questions, je n'aime +naturellement pas les questionneurs. + +--Fort bien: la bienséance est bienséante, comme dit ce cher M. de +Monsoreau lorsqu'il est en belle humeur. + +A ce nom de Monsoreau, que le Gascon prononça sans apparente allusion, +Bussy recommença de prêter attention. + +--Hein, se dit-il tout bas, se douterait-il de quelque chose, et +m'aurait-il envoyé ce Chicot pour m'espionner?... + +Puis tout haut: + +--Voyons, monsieur Chicot, au fait, vous savez que nous n'avons plus +que quelques minutes. + +--_Optime,_ dit Chicot; quelques minutes, c'est beaucoup: en quelques +minutes on se dit bien des choses. Je vous dirai donc qu'en effet +j'aurais pu me dispenser de vous questionner, attendu que, si vous +n'êtes pas de la sainte Ligue, vous en serez bientôt, indubitablement, +attendu que M. d'Anjou en est. + +--M. d'Anjou! qui vous a dit cela? + +--Lui-même parlant à ma personne, comme disent ou plutôt comme +écrivent messieurs les gens de loi, comme écrivait par exemple ce bon +et cher M. Nicolas David, ce flambeau du _forum parisiense,_ lequel +flambeau s'est éteint sans qu'on sache qui a soufflé dessus; or vous +comprenez bien que si M. le duc d'Anjou est de la Ligue, vous ne +pouvez vous dispenser d'en être, vous qui êtes son bras droit, que +diable! La Ligue sait trop bien ce qu'elle fait pour accepter un chef +manchot. + +--Eh bien, monsieur Chicot, après! dit Bussy d'un ton évidemment plus +courtois qu'il n'avait été jusque-là. + +--Après, reprit Chicot. Eh bien, après, si vous en êtes, ou si l'on +croit seulement que vous devez en être, et on le croira certainement, +il vous arrivera, à vous, ce qui est arrivé à Son Altesse Royale. + +--Qu'est-il donc arrivé à Son Altesse Royale? s'écria Bussy. + +--Monsieur, dit Chicot en se relevant et en imitant la pose qu'avait +prise Bussy un instant auparavant, monsieur, je n'aime pas les +questions, et, si vous me permettez de le dire tout de suite, je +n'aime pas les questionneurs; j'ai donc grande envie de vous laisser +faire, à vous, ce qu'on a fait cette nuit à votre maître. + +--Monsieur Chicot, dit Bussy avec un sourire qui contenait toutes les +excuses qu'un gentilhomme peut faire, parlez, je vous en supplie; où +est le duc? + +--Il est en prison. + +--Où cela? + +--Dans sa chambre. Quatre de mes bons amis l'y gardent même à vue. M. +de Schomberg, qui fut teint en bleu hier au soir, comme vous savez, +puisque vous passiez là au moment de l'opération; M. d'Épernon, qui +est jaune de la peur qu'il a eue; M. de Quélus, qui est rouge de +colère, et M. de Maugiron, qui est blanc d'ennui; c'est fort beau à +voir, attendu que, comme M. le duc commence à verdir de peur, nous +allons jouir d'un arc-en-ciel complet, nous autres privilégiés du +Louvre. + +--Ainsi, monsieur, dit Bussy, vous croyez qu'il y a danger pour ma +liberté? + +--Danger! un instant, monsieur: je suppose même qu'en ce moment, on +est... on doit... ou l'on devrait être en chemin pour vous arrêter. + +Bussy tressaillit. + +--Aimez-vous la Bastille, monsieur de Bussy? C'est un endroit fort +propre aux méditations, et Laurent Testu, qui en est le gouverneur, +fait une cuisine assez agréable à ses pigeonneaux. + +--On me mettrait à la Bastille? s'écria Bussy. + +--Ma foi! je dois avoir dans ma poche quelque chose comme un ordre de +vous y conduire, monsieur de Bussy. Le voulez-vous voir? + +Et Chicot tira effectivement des poches de ses chausses, dans +lesquelles eussent tenu trois cuisses comme la sienne, un ordre du roi +en bonne forme, commandant d'appréhender au corps, partout où il +serait, M. Louis de Clermont, seigneur de Bussy-d'Amboise. + +--Rédaction de M. de Quélus, dit Chicot, c'est fort bien écrit. + +--Alors, monsieur, s'écria Bussy touché de l'action de Chicot, vous me +rendez donc véritablement un service. + +--Mais je crois que oui, dit le Gascon; êtes-vous de mon avis, +monsieur? + +--Monsieur, dit Bussy, je vous en conjure, traitez-moi comme un galant +homme; est-ce pour me nuire en quelque autre rencontre que vous me +sauvez aujourd'hui? car vous aimez le roi, et le roi ne m'aime pas. + +--Monsieur le comte, dit Chicot en se soulevant sur sa chaise et en +saluant, je vous sauve pour vous sauver; maintenant pensez ce qu'il +vous plaira de mon action. + +--Mais, de grâce, à quoi dois-je attribuer une pareille bienveillance? + +--Oubliez-vous que je vous ai demandé une récompense? + +--C'est vrai. + +--Eh bien? + +--Ah! monsieur, de grand coeur! + +--Vous ferez donc à votre tour ce que je vous demanderai, un jour ou +l'autre? + +--Foi de Bussy! en tant que la chose sera faisable. + +--Eh bien, voilà qui me suffit, dit Chicot en se levant. Maintenant +montez à cheval et disparaissez; moi, je porte l'ordre de vous arrêter +à qui de droit. + +--Vous ne deviez donc pas m'arrêter vous-même? + +--Allons donc, pour qui me prenez-vous? Je suis gentilhomme, monsieur. + +--Mais j'abandonne mon maître. + +--N'en ayez pas remords, car il vous a déjà abandonné. + +--Vous êtes un brave gentilhomme, monsieur Chicot, dit Bussy au +Gascon. + +--Parbleu, je le sais bien, répliqua celui-ci. + +Bussy appela le Haudoin. Le Haudoin, il faut lui rendre justice, +écoutait à la porte; il entra aussitôt. + +--Remy, s'écria Bussy, Remy, Remy, nos chevaux! + +--Ils sont sellés, monseigneur, répondit tranquillement Remy. + +--Monsieur, dit Chicot, voilà un jeune homme qui a beaucoup d'esprit. + +--Parbleu, dit Remy, je le sais bien. + +Et, Chicot le saluant, il salua Chicot comme l'eussent fait, quelque +cinquante ans plus tard, Guillaume Gorin et Gauthier Garguille. + +Bussy rassembla quelques piles d'écus, qu'il fourra dans ses poches et +dans celles du Haudoin. + +Après quoi, saluant Chicot et le remerciant une dernière fois, il +s'apprêta à descendre. + +--Pardon, monsieur, dit Chicot; mais permettez-moi d'assister à votre +départ. + +Et Chicot suivit Bussy et le Haudoin jusqu'à la petite cour des +écuries, où effectivement deux chevaux attendaient tout sellés aux +mains du page. + +--Et où allons-nous? fit Remy en rassemblant négligemment les rênes de +son cheval. + +--Mais... fit Bussy en hésitant ou en paraissant hésiter. + +--Que dites-vous de la Normandie, monsieur? dit Chicot, qui regardait +faire et examinait les chevaux en connaisseur. + +--Non, répondit Bussy, c'est trop près. + +--Que pensez-vous des Flandres? continua Chicot. + +--C'est trop loin. + +--Je crois, dit Remy, que vous vous décideriez pour l'Anjou, qui est à +une distance raisonnable, n'est-ce pas, monsieur le comte? + +--Oui, va pour l'Anjou, dit Bussy en rougissant. + +--Monsieur, dit Chicot, puisque vous avez fait votre choix et que vous +allez partir.... + +--A l'instant même. + +--J'ai bien l'honneur de vous saluer; pensez à moi dans vos prières. + +Et le digne gentilhomme s'en alla toujours aussi grave et aussi +majestueux, en écornant les angles des maisons avec son immense +rapière. + +--Ce que c'est que le destin, cependant, monsieur! dit Remy. + +--Allons, vite! s'écria Bussy, et peut-être la rattraperons-nous. + +--Ah! monsieur, dit le Haudoin, si vous aidez le destin, vous lui ôtez +de son mérite. + +Et ils partirent. + + + + +CHAPITRE XXII + +LES ÉCHECS DE CHICOT, LE BILBOQUET DE QUÉLUS ET LA SARBACANE DE +SCHOMBERG. + + +On peut dire que Chicot, malgré son apparente froideur, s'en +retournait au Louvre avec la joie la plus complète. + +C'était pour lui une triple satisfaction d'avoir rendu service à un +brave comme l'était Bussy, d'avoir travaillé à quelque intrigue et +d'avoir rendu possible, pour le roi, un coup d'État que réclamaient +les circonstances. + +En effet, avec la tête et surtout le coeur que l'on connaissait à M. +de Bussy, avec l'esprit d'association que l'on connaissait à MM. de +Guise, on risquait fort de voir se lever un jour orageux sur la bonne +ville de Paris. + +Tout ce que le roi avait craint, tout ce que Chicot avait prévu, +arriva comme on pouvait s'y attendre. + +M. de Guise, après avoir reçu, le matin, chez lui, les principaux +ligueurs, qui, chacun de son côté, étaient venus lui apporter les +registres couverts de signatures que nous avons vus ouverts dans les +carrefours, aux portes des principales auberges et jusque sur les +autels des églises; M. de Guise, après avoir promis un chef à la +Ligue, et après avoir fait jurer à chacun de reconnaître le chef que +le roi nommerait; M. de Guise, après avoir enfin conféré avec le +cardinal et avec M. de Mayenne, était sorti pour se rendre chez M. le +duc d'Anjou, qu'il avait perdu de vue la veille, vers les dix heures +du soir. + +Chicot se doutait de la visite; aussi, en sortant de chez Bussy, +avait-il été incontinent flâner aux environs de l'hôtel d'Alençon, +situé au coin de la rue Hautefeuille et de la rue Saint-André. il y +était depuis un quart d'heure à peine, quand il vit déboucher celui +qu'il attendait par la rue de la Huchette. + +Chicot s'effaça à l'angle de la rue du Cimetière, et le duc de Guise +entra à l'hôtel sans l'avoir aperçu. + +Le duc trouva le premier valet de chambre du prince assez inquiet de +n'avoir pas vu revenir son maître; mais il s'était douté de ce qui +était arrivé, c'est-à-dire que le duc avait été coucher au Louvre. + +Le duc demanda si, en l'absence du prince, il ne pourrait point parler +à Aurilly: le valet de chambre répondit au duc qu'Aurilly était dans +le cabinet de son maître, et qu'il avait toute liberté de +l'interroger. + +Le duc passa. Aurilly, en effet, on se le rappelle, joueur de luth et +confident du prince, était de tous les secrets de M. le duc d'Anjou, +et devait savoir mieux que personne où se trouvait Son Altesse. + +Aurilly était, pour le moins, aussi inquiet que le valet de chambre, +et, de temps en temps, il quittait son luth, sur lequel ses doigts +couraient avec distraction, pour se rapprocher de la fenêtre et +regarder, à travers les vitres, si le duc ne revenait pas. + +Trois fois on avait envoyé au Louvre, et, à chaque fois, on avait fait +répondre que monseigneur, rentré fort tard au palais, dormait encore. + +M. de Guise s'informa à Aurilly du duc d'Anjou. + +Aurilly avait été séparé de son maître la veille, au coin de la rue de +l'Abre-Sec, par un groupe qui venait augmenter le rassemblement qui se +faisait à la porte de l'hôtellerie de la Belle-Étoile, de sorte qu'il +était revenu attendre le duc à l'hôtel d'Alençon, ignorant la +résolution qu'avait prise Son Altesse Royale de coucher au Louvre. + +Le joueur de luth raconta alors au prince lorrain la triple ambassade +qu'il avait envoyée au Louvre, et lui transmit la réponse identique +qui avait été faite à chacun des trois messagers. + +--Il dort à onze heures, dit le duc; ce n'est guère probable; le roi +est debout d'ordinaire à cette heure. Vous devriez aller au Louvre, +Aurilly. + +--J'y ai songé, monseigneur, dit Aurilly, mais je crains que ce +prétendu sommeil ne soit une recommandation qu'il ait faite au +concierge du Louvre, et qu'il ne soit en galanterie par la ville; or, +s'il en était ainsi, monseigneur serait peut-être contrarié qu'on le +cherchât. + +--Aurilly, reprit le duc, croyez-moi, monseigneur est un homme trop +raisonnable pour être en galanterie un jour comme aujourd'hui. Allez +donc au Louvre sans crainte, et vous y trouverez monseigneur. + +--J'irai donc, monsieur, puisque vous le désirez; mais que lui +dirai-je? + +--Vous lui direz que la convocation au Louvre était pour deux heures, +et qu'il sait bien que nous devions conférer ensemble avant de nous +trouver chez le roi. Vous comprenez, Aurilly, ajouta le duc avec un +mouvement de mauvaise humeur assez irrespectueux, que ce n'est point +au moment où le roi va nommer un chef à la Ligue qu'il s'agit de +dormir. + +--Fort bien, monseigneur, et je prierai Son Altesse de venir ici. + +--Où je l'attends bien impatiemment, lui direz-vous; car, convoqués +pour deux heures, beaucoup sont déjà au Louvre, et il n'y a pas un +instant à perdre. Moi, pendant ce temps, j'enverrai quérir M. de +Bussy. + +--C'est entendu, monseigneur. Mais, au cas où je ne trouverais point +Son Altesse, que ferais-je? + +--Si vous ne trouvez point Son Altesse, Aurilly, n'affectez point de +la chercher; il suffira que vous lui disiez plus tard avec quel zèle +j'ai tenté de la rencontrer. Dans tous les cas, à deux heures moins un +quart je serai au Louvre. + +Aurilly salua le duc, et partit. + +Chicot le vit sortir et devina la cause de sa sortie. Si M. le duc de +Guise apprenait l'arrestation de M. d'Anjou, tout était perdu, ou, du +moins, tout s'embrouillait fort. Chicot vit qu'Aurilly remontait la +rue de la Huchette pour prendre le pont Saint-Michel; lui, au +contraire alors, descendit la rue Saint-André-des-Arts de toute la +vitesse de ses longues jambes, et passa la Seine au bas de Nesle, au +moment où Aurilly arrivait à peine en vue du grand Châtelet. + +Nous suivrons Aurilly, qui nous conduit au théâtre même des événements +importants de la journée. + +Il descendit les quais garnis de bourgeois, ayant tout l'aspect de +triomphateurs, et gagna le Louvre, qui lui apparut, au milieu de toute +cette joie parisienne, avec sa plus tranquille et sa plus benoîte +apparence. + +Aurilly savait son monde et connaissait sa cour; il causa d'abord avec +l'officier de la porte, qui était toujours un personnage considérable +pour les chercheurs de nouvelles et les flaireurs de scandale. + +L'officier de la porte était tout miel; le roi s'était réveillé de la +meilleure humeur du monde. + +Aurilly passa de l'officier de la porte au concierge. + +Le concierge passait une revue de serviteurs habillés à neuf, et leur +distribuait des hallebardes d'un nouveau modèle. + +Il sourit au joueur de luth, répondit à ses commentaires sur la pluie +et le beau temps, ce qui donna à Aurilly la meilleure opinion de +l'atmosphère politique. + +En conséquence, Aurilly passa outre et prit le grand escalier qui +conduisait chez le duc, en distribuant force saluts aux courtisans +déjà disséminés par les montées et les antichambres. + +A la porte de l'appartement de Son Altesse, il trouva Chicot assis sur +un pliant. + +Chicot jouait aux échecs tout seul, et paraissait absorbé dans une +profonde combinaison. + +Aurilly essaya de passer, mais Chicot, avec ses longues jambes, tenait +toute la longueur du palier. + +Il fut forcé de frapper sur l'épaule du Gascon. + +--Ah! c'est vous, dit Chicot; pardon, monsieur Aurilly. + +--Que faites-vous donc, monsieur Chicot? + +--Je joue aux échecs, comme vous voyez. + +--Tout seul? + +--Oui... j'étudie un coup... savez-vous jouer aux échecs, monsieur? + +--A peine. + +--Oui, je sais, vous êtes musicien, et la musique est un art si +difficile, que les privilégiés qui se livrent à cet art sont forcés de +lui donner tout leur temps et toute leur intelligence. + +--Il paraît que le coup est sérieux, demanda en riant Aurilly. + +--Oui, c'est mon roi qui m'inquiète; vous saurez, monsieur Aurilly, +qu'aux échecs le roi est un personnage très-niais, très-insignifiant, +qui n'a pas de volonté, qui ne peut faire qu'un pas à droite, un pas à +gauche, un pas en avant, un pas en arrière, tandis qu'il est entouré +d'ennemis très-alertes, de cavaliers qui sautent trois cases d'un +coup, et d'une foule de pions qui l'entourent, qui le pressent, qui le +harcèlent; de sorte que, s'il est mal conseillé, ah! dame! en peu de +temps, c'est un monarque perdu; il est vrai qu'il a son fou qui va, +qui vient, qui trotte d'un bout de l'échiquier à l'autre, qui a le +droit de se mettre devant lui, derrière lui et à côté de lui; mais il +n'en est pas moins certain que plus le fou est dévoué à son roi, plus +il s'aventure lui-même, monsieur Aurilly; et, dans ce moment, je vous +avouerai que mon roi et son fou sont dans une situation des plus +périlleuses. + +--Mais, demanda Aurilly, par quel hasard, monsieur Chicot, êtes-vous +venu étudier toutes ces combinaisons à la porte de Son Altesse Royale? + +--Parce que j'attends M. de Quélus, qui est là. + +--Où là? demanda Aurilly. + +--Mais chez Son Altesse. + +--Chez Son Altesse, M. de Quélus? fit avec surprise Aurilly. + +Pendant tout ce dialogue, Chicot avait livré passage au joueur de +luth; mais de telle façon qu'il avait transporté son établissement +dans le corridor, et que le messager de M. de Guise se trouvait placé +maintenant entre lui et la porte d'entrée. + +Cependant il hésitait à ouvrir cette porte. + +--Mais, dit-il, que fait donc M. de Quélus chez M. le duc d'Anjou? je +ne les savais pas si grands amis. + +--Chut! dit Chicot avec un air de mystère. + +Puis, tenant toujours son échiquier entre ses deux mains, il décrivit +une courbe avec sa longue personne, de sorte que, sans que ses pieds +quittassent leur place, ses lèvres arrivèrent à l'oreille d'Aurilly. + +--Il vient demander pardon à Son Altesse Royale, dit-il, pour une +petite querelle qu'ils eurent hier. + +--En vérité? dit Aurilly. + +--C'est le roi qui a exigé cela; vous savez dans quels excellents +termes les deux frères sont en ce moment. Le roi n'a pas voulu +souffrir une impertinence de Quélus, et Quélus a reçu l'ordre de +s'humilier. + +--Vraiment? + +--Ah! monsieur Aurilly, dit Chicot, je crois que véritablement nous +entrons dans l'âge d'or; le Louvre va devenir l'Arcadie, et les deux +frères _Arcades ambo_. Ah! pardon, monsieur Aurilly, j'oublie toujours +que vous êtes musicien. + +Aurilly sourit et passa dans l'antichambre, en ouvrant la porte assez +grande pour que Chicot pût échanger un coup d'oeil des plus +significatifs avec Quélus, qui d'ailleurs était probablement prévenu à +l'avance. + +Chicot reprit alors ses combinaisons palamédiques, en gourmandant son +roi, non pas plus durement peut-être que ne l'eût mérité un souverain +en chair et en os, mais plus durement certes que ne le méritait un +innocent morceau d'ivoire. + +Aurilly, une fois entré dans l'antichambre, fut salué +très-courtoisement par Quélus, entre les mains de qui un superbe +bilboquet d'ébène, enjolivé d'incrustations d'ivoire, faisait de +rapides évolutions. + +--Bravo! monsieur de Quélus, dit Aurilly en voyant le jeune homme +accomplir un coup difficile, bravo! + +--Ah! mon cher monsieur Aurilly, dit Quélus, quand jouerai-je du +bilboquet comme vous jouez du luth! + +--Quand vous aurez étudié autant de jours votre joujou, dit Aurilly un +peu piqué, que j'ai mis, moi, d'années à étudier mon instrument. Mais +où est donc monseigneur? ne lui parliez-vous pas ce matin, monsieur? + +--J'ai en effet audience de lui, mon cher Aurilly, mais Schomberg a le +pas sur moi! + +--Ah! M. de Schomberg aussi! dit le joueur de luth avec une nouvelle +surprise. + +--Oh! mon Dieu! oui. C'est le roi qui règle cela ainsi; il est là dans +la salle à manger. Entrez donc, monsieur d'Aurilly, et faites-moi le +plaisir de rappeler au prince que nous attendons. + +Aurilly ouvrit la seconde porte, et aperçut Schomberg couché plutôt +qu'assis sur un large escabeau tout rembourré de plumes. + +Schomberg, ainsi renversé, visait, avec une sarbacane, à faire passer +dans un anneau d'or, suspendu au plafond par un fil de soie, de +petites boules de terre parfumée, dont il avait ample provision dans +sa gibecière, et qu'un chien favori lui rapportait toutes les fois +qu'elles ne s'étaient pas brisées contre la muraille. + +--Quoi! s'écria Aurilly, chez monseigneur un pareil exercice!... Ah! +monsieur Schomberg! + +--Ah! _guten Morgen!_ monsieur Aurilly, dit Schomberg en interrompant +le cours de son jeu d'adresse, vous voyez, je tue le temps en +attendant mon audience. + +--Mais où est donc monseigneur? demanda Aurilly. + +--Chut! monseigneur est occupé dans ce moment à pardonner à d'Épernon +et à Maugiron. Mais ne voulez-vous point entrer, vous qui jouissez de +toutes familiarités près du prince? + +--Peut-être y a-t-il indiscrétion? demanda le musicien. + +--Pas le moins du monde, au contraire; vous le trouverez dans son +cabinet de peinture; entrez, monsieur Aurilly, entrez. + +Et il poussa Aurilly par les épaules dans la pièce voisine, où le +musicien ébahi aperçut tout d'abord d'Épernon occupé devant un miroir +à se roidir les moustaches avec de la gomme, tandis que Maugiron, +assis près de la fenêtre, découpait des gravures près desquelles les +bas-reliefs du temple de Vénus Aphrodite, à Gnide, et les peintures de +la piscine de Tibère, à Caprée, pouvaient passer pour des images de +sainteté. + +Le duc, sans épée, se tenait dans son fauteuil entre ces deux hommes, +qui ne le regardaient que pour surveiller ses mouvements, et qui ne +lui parlaient que pour lui faire entendre des paroles désagréables. + +En voyant Aurilly, il voulut s'élancer au-devant de lui. + +--Tout doux, monseigneur, dit Maugiron, vous marchez sur mes images. + +--Mon Dieu! s'écria le musicien, que vois-je là? on insulte mon +maître! + +--Ce cher monsieur Aurilly, dit d'Épernon tout en continuant de +cambrer ses moustaches, comment va-t-il? Très-bien, car il me paraît +un peu rouge. + +--Faites-moi donc l'amitié, monsieur le musicien, de m'apporter votre +petite dague, s'il vous plaît, dit Maugiron. + +--Messieurs, messieurs, dit Aurilly, ne vous rappelez-vous donc plus +où vous êtes? + +--Si fait, si fait, mon cher Orphée, dit d'Épernon, voilà pourquoi mon +ami vous demande votre poignard. Vous voyez bien que M. le duc n'en a +pas. + +--Aurilly, dit le duc avec une voix pleine de douleur et de rage, ne +devines-tu donc pas que je suis prisonnier? + +--Prisonnier de qui? + +--De mon frère. N'aurais-tu donc pas dû le comprendre, en voyant quels +sont mes geôliers? + +Aurilly poussa un cri de surprise. + +--Oh! si je m'en étais douté! dit-il. + +--Vous eussiez pris votre luth pour distraire Son Altesse, cher +monsieur Aurilly, dit une voix railleuse; mais j'y ai songé: je l'ai +envoyé prendre, et le voici. + +Et Chicot tendit effectivement son luth au pauvre musicien; derrière +Chicot, on pouvait voir Quélus et Schomberg qui bâillaient à se +démonter la mâchoire. + +--Et cette partie d'échecs, Chicot? demanda d'Épernon. + +--Ah! oui, c'est vrai, dit Quélus. + +--Messieurs, je crois que mon fou sauvera son roi; mais, morbleu! ce +ne sera pas sans peine. Allons, monsieur Aurilly, donnez-moi votre +poignard en échange de ce luth, troc pour troc. + +Le musicien, consterné, obéit et alla s'asseoir sur un coussin, aux +pieds de son maître. + +--En voilà déjà un dans la ratière, dit Quélus; passons aux autres. + +Et sur ces mots, qui donnaient à Aurilly l'explication des scènes +précédentes, Quélus retourna prendre son poste dans l'antichambre, en +priant seulement Schomberg de changer sa sarbacane contre son +bilboquet. + +--C'est juste, dit Chicot, il faut varier ses plaisirs; moi, pour +varier les miens, je vais signer la Ligue. + +Et il referma la porte, laissant la société de Son Altesse Royale +augmentée du pauvre joueur de luth. + + + + +CHAPITRE XXIII + +COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF A LA LIGUE, ET COMMENT CE NE FUT NI SON +ALTESSE LE DUC D'ANJOU NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE. + + +L'heure de la grande réception était arrivée ou plutôt allait arriver; +car, depuis midi, le Louvre recevait déjà les principaux chefs, les +intéressés et même les curieux. Paris, tumultueux comme la veille, +mais avec cette différence que les Suisses, qui n'étaient pas de la +fête la veille, en étaient, le lendemain, les acteurs principaux; +Paris, tumultueux comme la veille, disons-nous, avait envoyé vers le +Louvre ses députations de ligueurs, ses corporations d'ouvriers, ses +échevins, ses milices et ses flots toujours renaissants de +spectateurs, qui, dans les jours où le peuple tout entier est occupé à +quelque chose, apparaissent autour du peuple pour le regarder, aussi +nombreux, aussi actifs, aussi curieux que s'il y avait à Paris deux +peuples, et comme si, dans cette grande ville, en petit l'image du +monde, chaque individu se dédoublait à volonté en deux parties, l'une +agissant, l'autre qui regarde agir. + +Il y avait donc autour du Louvre une masse considérable de populaire; +mais qu'on ne tremble pas pour le Louvre. Ce n'est pas encore le temps +où le murmure des peuples, changé en tonnerre, renverse les murailles +avec le souffle de ses canons et renverse le château sur ses maîtres; +les Suisses, ce jour-là, ces ancêtres du 10 août et du 27 juillet, les +Suisses souriaient aux masses de Parisiens, tout armées que fussent +ces masses, et les Parisiens souriaient aux Suisses: le temps n'était +pas encore venu pour le peuple d'ensanglanter le vestibule de ses +rois. + +Qu'on n'aille pas croire toutefois que, pour être moins sombre, le +drame fût dénué d'intérêt; c'était, au contraire, une des scènes les +plus curieuses que nous ayons encore esquissées, que celle que +présentait le Louvre. Le roi, dans sa grande salle, dans la salle du +trône, était entouré de ses officiers, de ses amis, de ses serviteurs, +de sa famille, attendant que toutes les corporations eussent défilé +devant lui, pour aller ensuite, en laissant leurs chefs dans ce +palais, prendre les places qui leur étaient assignées sous les +fenêtres et dans les cours du Louvre. + +Il pouvait ainsi, d'un seul coup, d'un seul bloc, en masse, embrasser +d'un coup d'oeil et presque compter ses ennemis, renseigné de temps en +temps par Chicot, caché derrière son fauteuil royal; averti par un +signe de la reine mère, ou réveillé par quelques frémissements des +infimes ligueurs, plus impatients que leurs chefs, parce qu'ils +étaient moins avant qu'eux dans le secret. + +Tout à coup M. de Monsoreau entra. + +--Tiens, dit Chicot, regarde donc, Henriquet. + +--Que veux-tu que je regarde? + +--Regarde ton grand veneur, pardieu! il en vaut bien la peine; il est +assez pâle et assez crotté pour mériter d'être vu. + +--En effet, dit le roi, c'est lui-même. + +Henri fit un signe à M. de Monsoreau; le grand veneur s'approcha. + +--Comment êtes-vous au Louvre, monsieur? demanda Henri. Je vous +croyais à Vincennes, occupé à nous détourner un cerf. + +--Le cerf était, en effet, détourné à sept heures du matin, sire; +mais, voyant que midi était prêt à sonner et que je n'avais aucune +nouvelle, j'ai craint qu'il ne vous fût arrivé malheur, et je suis +accouru. + +--En vérité? fit le roi. + +--Sire, dit le comte, si j'ai manqué à mon devoir, n'attribuez cette +faute qu'à un excès de dévouement. + +--Oui, monsieur, dit Henri, et croyez bien que je l'apprécie. + +--Maintenant, reprit le comte avec hésitation, si Votre Majesté exige +que je retourne à Vincennes, comme je suis rassuré.... + +--Non, non, restez, notre grand veneur; cette chasse était une +fantaisie qui nous était passée par la tête, et qui s'en est allée +comme elle était venue; restez, et ne vous éloignez pas; j'ai besoin +d'avoir autour de moi des gens qui me sont dévoués, et vous venez de +vous ranger vous-même parmi ceux sur le dévouement desquels je puis +compter. + +Monsoreau s'inclina. + +--Où Votre Majesté veut-elle que je me tienne? demanda le comte. + +--Veux-tu me le donner pour une demi-heure? demanda tout bas Chicot à +l'oreille du roi. + +--Pourquoi faire? + +--Pour le tourmenter un peu. Qu'est-ce que cela te fait? Tu me dois +bien un dédommagement pour m'obliger d'assister à une cérémonie aussi +fastidieuse que celle que tu nous promets. + +--Eh bien, prends-le. + +--J'ai eu l'honneur de demander à Votre Majesté où elle désirait que +je prisse place? demanda une seconde fois le comte. + +--Je croyais vous avoir répondu: «Où vous voudrez.» Derrière mon +fauteuil, par exemple. C'est là que je mets mes amis. + +--Venez çà, notre grand veneur, dit Chicot en livrant à M. de +Monsoreau une portion du terrain qu'il s'était réservé pour lui tout +seul, et flairez-moi un peu ces gaillards-là. Voilà un gibier qui se +peut détourner sans limier. Ventre de biche! monsieur le comte, quel +fumet! Ce sont les cordonniers qui passent, ou plutôt qui sont passés; +puis, voici les tanneurs. Mort de ma vie! notre grand veneur, si vous +perdez la trace de ceux-ci, je vous déclare que je vous ôte le brevet +de votre charge! + +M. de Monsoreau faisait semblant d'écouter, ou plutôt il écoutait sans +entendre. Il était fort affairé et regardait tout autour de lui avec +une préoccupation qui échappa d'autant moins au roi, que Chicot eut le +soin de la lui faire remarquer. + +--Eh! dit-il tout bas au roi, sais-tu ce que chasse en ce moment ton +grand veneur? + +--Non; que chasse-t-il? + +--Il chasse ton frère d'Anjou. + +--Ce n'est pas à vue, en tout cas, dit Henri en riant. + +--Non, c'est au juger. Tiens-tu à ce qu'il ignore où il est? + +--Mais je ne serais pas fâché, je l'avoue, qu'il fit fausse route. + +--Attends, attends, dit Chicot, je vais le lancer sur une piste, moi. +On dit que le loup a le fumet du renard; il s'y trompera. Demande-lui +seulement où est la comtesse. + +--Pour quoi faire? + +--Demande toujours, tu verras. + +--Monsieur le comte, dit Henri, qu'avez-vous donc fait de madame de +Monsoreau? Je ne l'aperçois pas parmi ces dames? + +Le comte tressaillit comme si un serpent l'eût mordu au pied. + +Chicot ce grattait le bout du nez en clignant des yeux à l'adresse du +roi. + +--Sire, répondit le grand veneur, madame la comtesse était malade, +l'air de Paris lui est mauvais, et elle est partie cette nuit, après +avoir sollicité et obtenu congé de la reine, avec le baron de Méridor, +son père. + +--Et vers quelle partie de la France s'achemine-t-elle? demanda le +roi, enchanté d'avoir une occasion de détourner la tête tandis que les +tanneurs passaient. + +--Vers l'Anjou, son pays, sire. + +--Le fait est, dit Chicot gravement, que l'air de Paris ne sied point +aux femmes enceintes: _Gravidis uxoribus Lutetia inclemens._ Je te +conseille d'imiter l'exemple du comte, Henri, et d'envoyer aussi la +reine quelque part quand elle le sera.... + +Monsoreau pâlit et regarda furieusement Chicot, qui, le coude appuyé +sur le fauteuil royal et le menton dans sa main, paraissait fort +attentif à considérer les passementiers qui suivaient immédiatement +les tanneurs. + +--Et qui vous a dit, monsieur l'impertinent, que madame la comtesse +fût enceinte? murmura Monsoreau. + +--Ne l'est-elle point? dit Chicot; voilà ce qui serait plus +impertinent, ce me semble, à supposer. + +--Elle ne l'est pas, monsieur. + +--Tiens, tiens, tiens, dit Chicot, as-tu entendu, Henri? il paraît que +ton grand veneur a commis la même faute que toi: il a oublié de +rapprocher les chemises de Notre-Dame. + +Monsoreau ferma ses poings et dévora sa colère, après avoir lancé à +Chicot un regard de haine et de menace auquel Chicot répondit en +enfonçant son chapeau sur ses yeux et en faisant jouer, comme un +serpent, la mince et longue plume qui ombrageait son feutre. + +Le comte vit que le moment était mal choisi, et secoua la tête, comme +pour faire tomber de son front les nuages dont il était chargé. + +Chicot se désassombrit à son tour, et, passant de l'air matamore au +plus gracieux sourire: + +--Cette pauvre comtesse, ajouta-t-il, elle est dans le cas de périr +d'ennui par les chemins! + +--J'ai dit au roi, répondit Monsoreau, qu'elle voyageait avec son +père. + +--Soit, c'est respectable, un père, je ne dis pas non; mais ce n'est +pas amusant; et, si elle n'avait que ce digne baron pour la distraire +par les chemins... mais heureusement.... + +--Quoi? demanda vivement le comte. + +--Quoi, quoi? répondit Chicot. + +--Que veut dire: heureusement? + +--Ah! ah! c'était une ellipse que vous faisiez, monsieur le comte. + +Le comte haussa les épaules. + +--Je vous demande bien pardon, notre grand veneur. La forme +interrogatoire dont vous venez de vous servir s'appelle une ellipse. +Demandez plutôt à Henri, qui est un philologue? + +--Oui, dit Henri, mais que signifiait ton adverbe. + +--Quel adverbe? + +--_Heureusement._ + +--Heureusement signifiait heureusement. Heureusement, disais-je, et, +en cela, j'admirais la bonté de Dieu. Heureusement donc qu'il existe à +l'heure qu'il est, par les chemins, quelques-uns de nos amis, et des +plus facétieux même, qui, s'ils rencontrent la comtesse, la +distrairont à coup sûr; et, ajouta négligemment Chicot, comme ils +suivent la même route, il est probable qu'ils la rencontreront. Oh! je +les vois d'ici. Les vois-tu, Henri, toi qui es un homme d'imagination? +Les vois-tu sur un beau chemin vert, caracolant avec leurs chevaux, et +contant à madame la comtesse cinquante gaillardises dont elle pâme, la +chère dame? + +Second poignard, plus acéré que le premier, planté dans la poitrine du +grand veneur. + +Cependant il n'y avait pas moyen d'éclater; le roi était là, et Chicot +avait, momentanément du moins, un allié dans le roi; aussi, avec une +affabilité qui témoignait des efforts qu'il avait dû faire pour +dompter sa méchante humeur: + +--Quoi! vous avez des amis qui voyagent vers l'Anjou? dit-il en +caressant Chicot du regard et de la voix. + +--Vous pourriez même dire nous avons, monsieur le comte, car ces +amis-là sont encore plus vos amis que les miens. + +--Vous m'étonnez, monsieur Chicot, dit le comte; je ne connais +personne qui.... + +--Bon! faites le mystérieux. + +--Je vous jure. + +--Vous en avez si bien, monsieur le comte, et même ce vous sont des +amis si chers, que tout à l'heure, par habitude, car vous savez +parfaitement qu'ils sont sur la route de l'Anjou, que tout à l'heure, +par habitude, je vous les ai vu chercher dans la foule, inutilement, +bien entendu. + +--Moi, fit le comte, vous m'avez vu? + +--Oui, vous, le grand veneur, le plus pâle de tous les grands veneurs +passés, présents et futurs, depuis Nemrod jusqu'à M. d'Autefort, votre +prédécesseur. + +--Monsieur Chicot! + +--Le plus pâle, je le répète: _Veritas veritatum._ Ceci est un +--barbarisme, attendu qu'il n'y a jamais qu'une vérité, vu que, s'il y +--en avait deux, il y en aurait au moins une qui ne serait pas vraie; +--mais vous n'êtes pas philologue, cher monsieur Esaü. + +--Non, monsieur, je ne le suis pas; voilà donc pourquoi je vous +prierai de revenir tout directement à ces amis dont vous me parliez, +et de vouloir bien, si cependant cette surabondance d'imagination +qu'on remarque en vous vous le permet, et de vouloir bien nommer ces +amis par leurs véritables noms. + +--Eh! vous répétez toujours la même chose. Cherchez, monsieur le grand +veneur. Morbleu! cherchez, c'est votre métier de détourner les bêtes, +témoin ce malheureux cerf que vous avez dérangé ce matin, et qui ne +devait point s'attendre à cela de votre part. Si l'on venait vous +empêcher de dormir, vous, est-ce que vous seriez content? + +Les yeux de Monsoreau erraient avec effroi sur l'entourage de Henri. + +--Quoi! s'écria-t-il en voyant une place vide près du roi. + +--Allons donc! dit Chicot. + +--M. le duc d'Anjou, s'écria le grand veneur. + +--Taïaut, taïaut! dit le Gascon, voilà la bête lancée. + +--Il est parti aujourd'hui! exclama le comte. + +--Il est parti aujourd'hui, répondit Chicot, mais il est possible +qu'il _ait_ parti hier au soir. Vous n'êtes pas philologue, monsieur; +mais demandez au roi, qui l'est. Quand, c'est-à-dire à quel moment a +disparu ton frère, Henriquet? + +--Cette nuit, répondit le roi. + +--Le duc, le duc est parti, murmura Monsoreau blême et tremblant. Ah! +mon Dieu! mon Dieu! que me dites-vous là, sire? + +--Je ne dis pas, reprit le roi, que mon frère soit parti; je dis +seulement que, cette nuit, il a disparu, et que ses meilleurs amis ne +savent point où il est. + +--Oh! fit le comte avec colère, si je croyais cela!.... + +--Eh bien, eh bien, que feriez-vous? d'ailleurs, voyez un peu le grand +malheur, quand il conterait quelque douceur à madame de Monsoreau? +C'est le galant de la famille que notre ami François; il l'était pour +le roi Charles IX, du temps que le roi Charles IX vivait, et il l'est +pour le roi Henri III, qui a autre chose à faire que d'être galant. +Que diable! c'est bien le moins qu'il y ait à la cour un prince qui +représente l'esprit français! + +--Le duc, le duc parti! répéta Monsoreau, en êtes-vous bien sûr, +monsieur? + +--Et vous? demanda Chicot. + +Le grand veneur se tourna encore une fois vers la place occupée +ordinairement par le duc près de son frère, place qui continuait de +demeurer vide. + +--Je suis perdu, murmura-t-il avec un mouvement si marqué pour fuir, +que Chicot le retint. + +--Tenez-vous donc tranquille, mordieu! vous ne faites que bouger, et +cela fait mal au coeur au roi. Mort de ma vie! je voudrais bien être à +la place de votre femme, ne fût-ce que pour voir tout le jour un +prince à deux nez, et pour entendre M. Aurilly, qui joue du luth comme +feu Orphée. Quelle chance elle a, votre femme! quelle chance! + +Monsoreau frissonna de colère. + +--Tout doux, monsieur le grand veneur, dit Chicot, cachez donc votre +joie! voici la séance qui s'ouvre; c'est indécent de manifester ainsi +ses passions; écoutez le discours du roi. + +Force fut au grand veneur de se tenir à sa place; car, en effet, petit +à petit la salle du Louvre s'était remplie: il demeura donc immobile +et dans l'attitude du cérémonial. Toute l'assemblée avait pris séance; +M. de Guise venait d'entrer et de plier le genou devant le roi, non +sans jeter, lui aussi, un regard de surprise inquiète sur le siège +laissé vacant par M. le duc d'Anjou. + +Le roi se leva. Les hérauts commandèrent la silence. + + + + +CHAPITRE XXIV + +COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF QUI N'ÉTAIT NI SON ALTESSE LE DUC D'ANJOU +NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE. + + +Messieurs, dit le roi au milieu du plus profond silence, et après +s'être assuré que d'Épernon, Schomberg, Maugiron et Quélus, remplacés +dans leur garde par un poste de dix Suisses, étaient venus le +rejoindre et se tenaient derrière lui; Messieurs, un roi entend +également, placé qu'il est, pour ainsi dire, entre le ciel et la +terre, les voix qui viennent d'en haut et les voix qui viennent d'en +bas, c'est-à-dire ce que commande Dieu et ce que demande son peuple. +C'est une garantie pour tous mes sujets, et je comprends aussi +parfaitement cela, que l'association de tous les pouvoirs réunis en un +seul faisceau pour défendre la foi catholique. Aussi ai-je pour +agréable le conseil que nous a donné mon cousin de Guise. Je déclare +donc la sainte Ligue bien et dûment autorisée et instituée, et, comme +il faut qu'un si grand corps ait une bonne et puissante tête, comme il +importe que le chef appelé à soutenir l'Église soit un des fils les +plus zélés de l'Église, et que ce zèle lui soit imposé par sa nature +même et sa charge, je prends un prince chrétien pour le mettre à la +tête de la Ligue, et je déclare que désormais ce chef s'appellera.... + +Henri fit à dessein une pause. + +Le vol d'un moucheron eût fait événement au milieu de l'immobilité +générale. + +Henri répéta. + +--Et je déclare que ce chef s'appellera Henri de Valois, roi de France +et de Pologne. + +Henri, en prononçant ces paroles, avait haussé la voix avec une sorte +d'affectation, en signe de triomphe et pour échauffer l'enthousiasme +de ses amis prêts à éclater, comme aussi pour achever d'écraser les +ligueurs dont les sourds murmures décelaient le mécontentement, la +surprise et l'épouvante. + +Quant au duc de Guise, il était demeuré anéanti: de larges gouttes de +sueur coulaient de son front; il échangea un regard avec le duc de +Mayenne et le cardinal son frère, qui se tenaient au milieu des deux +groupes de chefs, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. + +Monsoreau, plus étonné que jamais de l'absence du duc d'Anjou, +commença à se rassurer en se rappelant les paroles de Henri III. + +En effet, le duc pouvait être disparu sans être parti. + +Le cardinal quitta sans affectation le groupe dans lequel il se +trouvait et se glissa jusqu'à son frère. + +--François, lui dit-il à l'oreille, ou je me trompe fort, ou nous ne +sommes plus en sûreté ici. Hâtons-nous de prendre congé, car la +populace est étrange, et le roi qu'elle exécrait hier va devenir son +idole pour quelques jours. + +--Soit, dit Mayenne, partons. Attendez notre frère ici: moi, je vais +préparer la retraite. + +--Allez. + +Pendant ce temps, le roi avait signé l'acte préparé sur la table et +dressé d'avance par M. de Morvilliers, la seule personne qui fût, avec +la reine mère, dans la connaissance du secret; puis il avait, de ce +ton goguenard qu'il savait si bien prendre dans l'occasion, dit en +nasillant à M. de Guise: + +--Signez donc, mon beau cousin. + +Et il lui avait passé la plume. + +Puis, lui désignant la place du bout du doigt: + +--Là, là, avait-il dit, au-dessous de moi. Maintenant passez à M. le +cardinal et à M. le duc de Mayenne. + +Mais le duc de Mayenne était déjà au bas des degrés et le cardinal +dans l'autre chambre. + +Le roi remarqua leur absence. + +--Alors, passez à M. le grand veneur, dit-il. + +Le duc signa, passa la plume au grand veneur, et fit un mouvement pour +se retirer. + +--Attendez, dit le roi. + +Et, pendant que Quélus reprenait d'un air narquois la plume des mains +de M. de Monsoreau, et que non seulement toute la noblesse présente, +mais encore tous les chefs de corporations convoqués pour ce grand +événement s'apprêtaient à signer au-dessous du roi, et sur des +feuilles volantes auxquelles devaient faire suite les différents +registres où, la veille, chacun avait pu, qu'il fût petit ou grand, +noble ou vilain, inscrire son nom en toutes lettres, pendant ce temps, +le roi disait au duc de Guise: + +--Mon cousin, c'était votre avis, je crois: faire, pour garde de notre +capitale, une bonne armée avec toutes les forces de la Ligue? L'armée +est faite et convenablement faite, puisque le général naturel des +Parisiens, c'est le roi. + +--Assurément, sire, répondit le duc sans trop savoir ce qu'il disait. + +--Mais je n'oublie pas, continua le roi, que j'ai une autre armée à +commander, et que ce commandement appartient de droit au premier homme +de guerre du royaume. Tandis que moi je commanderai à la Ligue, allez +donc commander l'armée, mon cousin. + +--Et quand dois-je partir? demanda le duc. + +--Sur-le-champ, répondit le roi. + +--Henri! Henri! fit Chicot que l'étiquette empêcha de courir sus au +roi pour l'arrêter en pleine harangue, comme il en avait bonne envie. + +Mais, comme le roi ne l'avait pas entendu, ou, s'il l'avait entendu, +ne l'avait pas compris, il s'avança révérencieusement, tenant à la +main une énorme plume, et, se faisant jour jusqu'à ce qu'il fût près +du roi: + +--Tu te tairas, j'espère, double niais, lui dit-il tout bas. + +Mais il était déjà trop tard. Le roi, comme nous l'avons vu, avait +déjà annoncé au duc de Guise sa nomination, et lui remettait son +brevet signé à l'avance, et cela malgré tous les gestes et toutes les +grimaces du Gascon. + +Le duc de Guise prit son brevet et sortit. + +Le cardinal l'attendait à la porte de la salle, et le duc de Mayenne +les attendait tous deux à la porte du Louvre. + +Ils montèrent à cheval à l'instant même, et dix minutes ne s'étaient +pas écoulées, que tous trois étaient hors de Paris. + +Le reste de l'assemblée se retira peu à peu. Les uns criaient: Vive le +roi! les autres: Vive la Ligue! + +--Au moins, dit Henri en riant, j'ai résolu un grand problème. + +--Oh! oui, murmura Chicot, tu es un fier mathématicien, va! + +--Sans doute, reprit le roi, en faisant pousser à tous ces coquins les +deux cris opposés,je suis parvenu à leur faire crier la même chose. + +--_Sta bene!_ dit la reine mère à Henri en lui serrant la main. + +--Crois cela et bois du lait, dit le Gascon; elle enrage: ses Guises +sont presque aplatis du coup. + +--Oh! sire, sire, s'écrièrent les favoris en s'approchant +tumultueusement du roi, la sublime imagination que vous avez eue là! + +--Ils croient que l'argent va leur pleuvoir comme manne, dit Chicot à +l'autre oreille du roi. + +Henri fut reconduit en triomphe à son appartement; au milieu du +cortège qui accompagnait et suivait le roi, Chicot jouait le rôle du +détracteur antique en poursuivant son maître de ses lamentations. + +Cette persistance de Chicot à rappeler au demi-dieu du jour qu'il +n'était qu'un homme frappa le roi au point qu'il congédia tout le +monde et demeura seul avec Chicot. + +--Ah ça! dit Henri en se retournant vers le Gascon, savez-vous que +vous n'êtes jamais content, maître Chicot, et que cela devient +assommant? Que diable! ce n'est pas de la complaisance que je vous +demande, c'est du bon sens. + +--Tu as raison, Henri, dit Chicot, car c'est ce dont tu as le plus +besoin. + +--Conviens, au moins, que le coup est bien joué? + +--C'est justement de cela que je ne veux pas convenir. + +--Ah! tu es jaloux, monsieur le roi de France! + +--Moi, Dieu m'en garde! je choisirais mieux mes sujets de jalousie. + +--Corbleu! monsieur l'épilogueur!.... + +--Oh! quel amour-propre féroce! + +--Voyons, suis-je, ou non, roi de la Ligue? + +--Certainement, et c'est incontestable, tu l'es. Mais... + +--Mais quoi? + +--Mais tu n'es plus roi de France. + +--Et qui donc est roi de France? + +--Tout le monde, excepté toi, Henri; ton frère d'abord. + +--Mon frère! de qui veux-tu parler? + +--De M. d'Anjou, parbleu! + +--Que je tiens prisonnier? + +--Oui, car, tout prisonnier qu'il est, il est sacré, et toi, tu ne +l'es pas. + +--Par qui est-il sacré? + +--Par le cardinal de Guise; en vérité, Henri, je te conseille de +parler encore de ta police; on sacre un roi à Paris devant +trente-trois personnes, en pleine église Sainte-Geneviève, et tu ne le +sais pas. + +--Ouais; et tu le sais, toi? + +--Certainement que je le sais. + +--Et comment peux-tu savoir ce que je ne sais pas? + +--Ah! parce que tu fais faire ta police par M. de Morvilliers, et que +moi je fais ma police moi-même. + +Le roi fronça le sourcil. + +--Nous avons donc déjà, comme roi de France, sans compter Henri de +Valois, nous avons François d'Anjou, puis nous avons encore, voyons, +dit Chicot en ayant l'air de chercher, nous avons encore le duc de +Guise. + +--Le duc de Guise? + +--Le duc de Guise, Henri de Guise, Henri le Balafré. Je répète donc: +nous avons encore le duc de Guise. + +--Beau roi, en vérité, que j'exile, que j'envoie à l'armée! + +--Bon! comme si on ne t'avait pas exilé en Pologne, toi; comme s'il +n'y avait pas plus près de La Charité au Louvre que de Cracovie à +Paris! Ah! il est vrai que tu l'envoies à l'armée; voilà où est la +finesse du coup, l'habileté de la botte; tu l'envoies à l'armée, +c'est-à-dire que tu mets trente mille hommes sous ses ordres; ventre +de biche! et quelle armée! une vraie armée... ce n'est pas comme ton +armée de la Ligue... Non... une armée de bourgeois, c'est bon pour +Henri de Valois, roi des mignons; à Henri de Guise, il faut une armée +de soldats, et de quels soldats! durs, aguerris, roussis par le canon, +capables de dévorer vingt armées de la Ligue; de sorte que si, étant +roi de fait, Henri de Guise avait un jour la sotte fantaisie de le +devenir de nom, il n'aurait qu'à tourner ses trompettes du côté de la +capitale, et dire: «En avant! avalons Paris d'une bouchée, et Henri de +Valois et le Louvre avec.» Ils le feraient, les drôles, je les +connais. + +--Vous oubliez une chose seulement dans votre argumentation, illustre +politique que vous êtes, dit Henri. + +--Ah! dame, cela c'est possible, surtout si ce que j'oublie est un +quatrième roi. + +--Non; vous oubliez, dit Henri avec un suprême dédain, que, pour +songer à régner sur la France, quand c'est un Valois qui porte la +couronne, il faut un peu regarder en arrière et compter ses ancêtres. +Que pareille idée vienne à M. d'Anjou, passe encore; il est de race à +y prétendre, lui, ses aïeux sont les miens; il peut y avoir lutte et +balance entre nous, car, entre nous, c'est une question de +primogéniture, et voilà tout. Mais M. de Guise... allons donc, maître +Chicot! allez étudier le blason, notre ami, et dites-nous si les +fleurs de lis de France ne sont pas de meilleure maison que les +merlettes de Lorraine. + +--Eh! eh! fit Chicot, voilà justement où est l'erreur, Henri. + +--Comment, où est l'erreur? + +--Sans doute. M. de Guise est de bien meilleure maison que tu ne +crois, va. + +--De meilleure maison que moi peut-être? dit Henri en souriant. + +--Il n'y a pas de peut-être, mon petit Henriquet. + +--Vous êtes fou, monsieur Chicot. + +--Dame! c'est mon titre. + +--Mais je dis véritablement fou, mais je dis fou à lier. Allez +apprendre à lire, mon ami. + +--Eh bien, Henri, dit Chicot, toi qui sais lire, toi qui n'as pas +besoin de retourner comme moi à l'école, lis un peu ceci. + +Et Chicot tira de sa poitrine le parchemin sur lequel Nicolas David +avait écrit la généalogie que nous connaissons, celle-là même qui +était revenue d'Avignon, approuvée par le pape, et qui faisait +descendre Henri de Guise de Charlemagne. + +Henri pâlit dès qu'il eut jeté les yeux sur le parchemin, et reconnut, +près de la signature du légat, le sceau de saint Pierre. + +--Qu'en dis-tu, Henri? demanda Chicot, les fleurs de lis sont un peu +distancées, hein? Ventre de biche! les merlettes me paraissent vouloir +voler aussi haut que l'aigle de César; prends-y garde, mon fils! + +--Mais par quels moyens t'es-tu procuré cette généalogie? + +--Moi, est-ce que je m'occupe de ces choses-là? elle est venue me +trouver toute seule. + +--Mais où était-elle avant de venir te trouver? + +--Sous le traversin d'un avocat? + +--Et comment s'appelait cet avocat? + +--Maître Nicolas David. + +--Où était-il? + +--A Lyon. + +--Et qui l'a été prendre à Lyon, sous le traversin de cet avocat? + +--Un de mes bons amis. + +--Que fait cet ami? + +--Il prêche. + +--C'est donc un moine? + +--Juste. + +--Et qui se nomme? + +--Gorenflot. + +--Comment! s'écria Henri; cet abominable ligueur qui a fait ce +discours incendiaire à Sainte-Geneviève, et qui, hier, dans les rues +de Paris, m'insultait? + +--Te rappelles-tu l'histoire de Brutus qui faisait le fou.... + +--Mais c'est donc un profond politique que ton génovésain? + +--Avez-vous entendu parler de M. Machiavelli, secrétaire de la +république de Florence? votre grand'mère est son élève. + +--Alors il a soustrait cette pièce à l'avocat. + +--Ah! bien oui, soustrait, il la lui a prise de force. + +--A Nicolas David, à ce spadassin? + +--A Nicolas David, à ce spadassin. + +--Mais il est donc brave, ton moine? + +--Comme Bayard! + +--Et, ayant fait ce beau coup, il ne s'est pas encore présenté devant +moi pour recevoir sa récompense? + +--Il est rentré humblement dans son couvent, et il ne demande qu'une +chose, c'est qu'on oublie qu'il en est sorti. + +--Mais il est-donc modeste! + +--Comme saint Crépin. + +--Chicot, foi de gentilhomme, ton ami aura la première abbaye vacante, +dit le roi. + +--Merci pour lui, Henri. + +Puis à lui-même: + +--Ma foi, se dit Chicot, le voilà entre Mayenne et Valois, entre une +corde et une prébende; sera-t-il pendu? sera-t-il abbé? Bien fin qui +pourrait le dire. En tous cas, s'il dort encore, il doit faire en ce +moment-ci de drôles de rêves. + + + + +CHAPITRE XXV + +ÉTÉOCLE ET POLYNICE. + + +Cette journée de la Ligue finissait tumultueuse et brillante comme +elle avait commencé. + +Les amis du roi se réjouissaient; les prédicateurs de la Ligue se +préparaient à canoniser frère Henri, et s'entretenaient, comme on +avait fait autrefois pour saint Maurice, des grandes actions +guerrières de Valois, dont la jeunesse avait été si éclatante. + +Les favoris disaient: «Enfin le renard a deviné le piège.» + +Et, comme le caractère de la nation française est principalement +l'amour-propre, et que les Français n'aiment pas les chefs d'une +intelligence inférieure, les conspirateurs eux-mêmes se réjouissaient +d'être joués par leur roi. + +Il est vrai que les principaux d'entre eux s'étaient mis à l'abri. + +Les trois princes lorrains, comme on l'a vu, avaient quitté Paris à +franc étrier, et leur agent principal, M. de Monsoreau, allait sortir +du Louvre pour faire ses préparatifs de départ, dans le but de +rattraper le duc d'Anjou. + +Mais, au moment où il allait mettre le pied sur le seuil, Chicot +l'aborda. Le palais était vide de ligueurs, le Gascon ne craignait +plus rien pour son roi. + +--Où allez-vous donc en si grande hâte, monsieur le grand veneur? +demanda-t-il. + +--Auprès de Son Altesse, répondit laconiquement le comte. + +--Auprès de Son Altesse? + +--Oui! je suis inquiet de monseigneur. Nous ne vivons pas dans un +temps où les princes puissent se mettre en route sans une bonne suite. + +--Oh! celui-là est si brave, dit Chicot, qu'il en est téméraire. + +Le grand veneur regarda le Gascon. + +--En tout cas, lui dit-il, si vous êtes inquiet, je le suis bien plus +encore, moi! + +--De qui? + +--Toujours de la même Altesse. + +--Pourquoi? + +--Vous ne savez pas ce que l'on dit? + +--Ne dit-on pas qu'il est parti? demanda le comte. + +--On dit qu'il est mort, souffla tout bas le Gascon à l'oreille de son +interlocuteur. + +--Bah! fit Monsoreau avec une intonation de surprise qui n'était pas +exempte d'une certaine joie; vous disiez qu'il était en route. + +--Dame! on me l'avait persuadé. Je suis de si bonne foi, moi, que je +crois toutes les bourdes qu'on me conte; mais maintenant, voyez-vous, +j'ai tout lieu de croire, pauvre prince! que, s'il est en route, c'est +pour l'autre monde. + +--Voyons, qui vous donne ces funèbres idées? + +--Il est entré au Louvre hier, n'est-ce pas? + +--Sans doute, puisque j'y suis entré avec lui. + +--Eh bien, on ne l'en a pas vu sortir. + +--Du Louvre? + +--Non. + +--Mais Aurilly? + +--Disparu! + +--Mais ses gens? + +--Disparus! disparus! disparus! + +--C'est une raillerie, n'est-ce pas, monsieur Chicot? + +--Demandez! + +--A qui? + +--Au roi. + +--On n'interroge point Sa Majesté? + +--Bah! il n'y a que manière de s'y prendre. + +--Voyons, dit le comte, je ne puis rester dans un pareil doute. + +Et, quittant Chicot, ou plutôt marchant devant lui, il s'achemina vers +le cabinet du roi. + +Sa Majesté venait de sortir. + +--Où est allé le roi? demanda le grand veneur; je dois lui rendre +compte de certains ordres qu'il m'a donnés. + +--Chez M. le duc d'Anjou, lui répondit celui auquel il s'adressait. + +--Chez M. le duc d'Anjou! dit le comte à Chicot; le prince n'est donc +pas mort? + +--Heu! fit le Gascon, m'est avis qu'il n'en vaut guère mieux. + +Pour le coup, les idées du grand veneur s'embrouillèrent tout à fait: +il devenait certain que M. d'Anjou n'avait pas quitté le Louvre. +Certains bruits qu'il recueillit, certains mouvements de gens +d'office, lui confirmèrent la vérité. + +Or, comme il ignorait les véritables causes de l'absence du prince, +cette absence l'étonnait au delà de toute mesure dans un moment si +décisif. + +Le roi, en effet, était allé chez le duc d'Anjou; mais, comme le grand +veneur, malgré le grand désir où il était de savoir ce qui se passait +chez le prince, ne pouvait y pénétrer, force lui fut d'attendre les +nouvelles dans le corridor. + +Nous avons dit que, pour assister à la séance, les quatre mignons +s'étaient fait remplacer par des Suisses; mais, aussitôt la séance +finie, malgré l'ennui que leur causait la garde qu'ils montaient près +du prince, le désir d'être désagréables à Son Altesse en lui apprenant +le triomphe du roi l'avait emporté sur l'ennui, et ils étaient venus +reprendre leur poste, Schomberg et d'Épernon dans le salon, Maugiron +et Quélus dans la chambre même de Son Altesse. + +François, de son côté, s'ennuyait mortellement, de cet ennui terrible +doublé d'inquiétudes, et, il faut le dire, la conversation de ces +messieurs n'était pas faite pour le distraire. + +--Vois-tu, disait Quélus à Maugiron d'un bout de la chambre à l'autre, +et comme si le prince n'eût point été là, vois-tu, Maugiron, je +commence, depuis une heure seulement, à apprécier notre ami Valois; en +vérité, c'est un grand politique. + +--Explique ton dire, répondit Maugiron en se carrant dans une chaise +longue. + +--Le roi a parlé tout haut de la conspiration, donc il la dissimulait; +s'il la dissimulait, c'est qu'il la craignait; s'il en a parlé tout +haut, c'est qu'il ne la craint plus. + +--Voilà qui est logique, répondit Maugiron. + +--S'il ne la craint plus, il va la punir; tu connais Valois: il brille +certainement par un grand nombre de qualités, mais sa resplendissante +personne est assez obscure à l'endroit de la clémence. + +--Accordé. + +--Or, s'il punit la susdite conspiration, ce sera par un procès; s'il +y a procès, nous allons jouir, sans nous déranger, d'une seconde +représentation de l'affaire d'Amboise. + +--Beau spectacle, morbleu! + +--Oui, et dans lequel nos places sont marquées d'avance, à moins +que.... + +--A moins que... c'est possible encore... à moins qu'on ne laisse de +côté les formes judiciaires, à cause de la position des accusés, et +qu'on arrange cela sous le manteau de la cheminée, comme on dit. + +--Je suis pour ce dernier avis, dit Maugiron; c'est assez comme cela +que se traitent d'habitude les affaires de famille, et cette dernière +conspiration est une véritable affaire de famille. + +Aurilly lança un coup d'oeil inquiet au prince. + +--Ma foi, dit Maugiron, je sais une chose, moi: c'est qu'à la place du +roi je n'épargnerais pas les grosses têtes, en vérité, parce qu'ils +sont deux fois plus coupables que les autres en se permettant de +conspirer; ces messieurs se croient toute conspiration permise. Je dis +donc que j'en sanglerais un ou deux, un surtout, mais là, carément; +puis je nouerais tout le fretin. La Seine est profonde au devant de +Nesle, et à la place du roi, parole d'honneur, je ne résisterais pas à +la tentation. + +--En ce cas, dit Quélus, je crois qu'il ne serait point mal de faire +revivre la fameuse invention des sacs. + +--Et quelle était cette invention? demanda Maugiron. + +--Une fantaisie royale qui date de 1350 à peu près; voici la chose: on +enfermait un homme dans un sac en compagnie de trois ou quatre chats, +puis on jetait le tout à l'eau. Les chats, qui ne peuvent pas souffrir +l'humidité, ne se sentaient pas plutôt dans la Seine qu'ils s'en +prenaient à l'homme de l'accident qui leur arrivait; alors il se +passait dans ce sac des choses que malheureusement on ne pouvait pas +voir. + +--En vérité, dit Maugiron, tu es un puits de science, Quélus, et ta +conversation est des plus intéressantes. + +--On pourrait ne pas appliquer cette invention aux chefs: les chefs +ont toujours droit de réclamer le bénéfice de décapitation en place +publique ou de l'assassinat dans quelque coin; mais comme tu le +disais, au fretin, et par le fretin j'entends les favoris, les +écuyers, les maîtres d'hôtel, les joueurs de luth.... + +--Messieurs! balbutia Aurilly pâle de terreur. + +--Ne réponds donc pas, Aurilly, dit François, cela ne peut s'adresser +à moi ni par conséquent à ma maison: on ne raille pas les princes du +sang en France. + +--Non, on les traite plus sérieusement, dit Quélus, on leur coupe le +cou; Louis XI ne s'en privait pas, lui, le grand roi! témoin M. de +Nemours. + +Les mignons en étaient là de leur dialogue, lorsqu'on entendit du +bruit dans le salon; puis la porte de la chambre s'ouvrit, et le roi +parut sur le seuil. + +François se leva. + +--Sire, s'écria-t-il, j'en appelle à votre justice du traitement +indigne que me font subir vos gens. + +Mais Henri ne parut ni avoir vu ni avoir entendu son frère. + +--Bonjour, Quélus, dit Henri en baisant son favori sur les deux joues; +bonjour, mon enfant, la vue me réjouit l'âme; et toi, mon pauvre +Maugiron, comment allons-nous? + +--Je m'ennuie à périr, dit Maugiron; j'avais cru, quand je me suis +chargé de garder votre frère, sire, qu'il était plus divertissant que +cela. Fi! l'ennuyeux prince! est-ce bien le fils de votre père et de +votre mère? + +--Sire, vous l'entendez, dit François, est-il donc dans vos intentions +royales que l'on insulte ainsi votre frère? + +--Silence, monsieur, dit Henri sans se retourner, je n'aime pas que +mes prisonniers se plaignent. + +--Prisonnier tant qu'il vous plaira, mais ce prisonnier n'en est pas +moins votre.... + +--Le titre que vous invoquez est justement celui qui vous perd dans +mon esprit. Mon frère, coupable, est coupable deux fois. + +--Mais s'il ne l'est pas? + +--Il l'est! + +--De quel crime? + +--De m'avoir déplu, monsieur. + +--Sire, dit François humilié, nos querelles de famille ont-elles +besoin d'avoir des témoins? + +--Vous avez raison, monsieur. Mes amis, laissez-moi donc causer un +instant avec monsieur mon frère. + +--Sire, dit tout bas Quélus, ce n'est pas prudent à Votre Majesté de +rester entre deux ennemis. + +--J'emmène Aurilly, dit Maugiron à l'autre oreille du roi. + +Les deux gentilshommes emmenèrent Aurilly, à la fois brûlant de +curiosité et mourant d'inquiétude. + +--Nous voici donc seuls, dit le roi. + +--J'attendais ce moment avec impatience, sire. + +--Et moi aussi, Ah! vous en voulez à ma couronne, mon digne Étéocle; +ah! vous vous faisiez de la Ligue un moyen et du trône un but. Ah! +l'on vous sacrait dans un coin de Paris, dans une église perdue, pour +vous montrer tout à coup aux Parisiens tout reluisant d'huile sainte? + +--Hélas! dit François, qui sentait peu à peu la colère du roi, Votre +Majesté ne me laisse pas parler. + +--Pourquoi faire? dit Henri, pour mentir, ou pour me dire du moins des +choses que je sais aussi bien que vous? Mais non, vous mentiriez, mon +frère; car l'aveu de ce que vous avez fait, ce serait l'aveu que vous +méritez la mort. Vous mentiriez, et c'est une honte que je vous +épargne. + +--Mon frère, mon frère, dit François éperdu, est-ce bien votre +intention de m'abreuver de pareils outrages? + +--Alors, si ce que je vous dis peut être tenu pour outrageant, c'est +moi qui mens, et je ne demande pas mieux que de mentir. Voyons, +parlez, parlez, j'écoute; apprenez-nous comment vous n'êtes pas un +déloyal, et, qui pis est, un maladroit. + +--Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire, et elle semble avoir pris +à tâche de me parler par énigmes. + +--Alors je vais vous expliquer mes paroles, moi, s'écria Henri d'une +voix pleine de menaces et qui vibrait à la portée des oreilles de +François: oui, vous avez conspiré contre moi, comme vous avez +autrefois conspiré contre mon frère Charles; seulement autrefois +c'était à l'aide du roi de Navarre, aujourd'hui c'est à l'aide du duc +de Guise. Beau projet, que j'admire et qui vous eût fait une riche +place dans l'histoire des usurpateurs. Il est vrai qu'autrefois vous +rampiez comme un serpent, et qu'aujourd'hui vous voulez mordre comme +un lion; après la perfidie, la force ouverte; après le poison, l'épée. + +--Le poison! Que voulez-vous dire, monsieur? s'écria François, pâle de +rage et cherchant, comme cet Étéocle à qui Henri l'avait comparé, une +place où frapper Polynice avec ses regards de flamme, a défaut de +glaive et de poignard. Quel poison? + +--Le poison avec lequel tu as assassiné notre frère Charles; le poison +que tu destinais à Henri de Navarre, ton associé. Il est connu, va, ce +poison fatal; notre mère en a déjà usé tant de fois! Voilà sans doute +pourquoi tu y as renoncé à mon égard; voilà pourquoi tu as voulu +prendre des airs de capitaine, en commandant les milices de la Ligue. +Mais regarde-moi bien en face, François, continua Henri en faisant +vers son frère un pas menaçant, et demeure bien convaincu qu'un homme +de ta trempe ne tuera jamais un homme de la mienne. + +François chancela sous le poids de cette terrible attaque; mais, sans +égards, sans miséricorde pour son prisonnier, le roi reprit: + +--L'épée! l'épée! je voudrais bien te voir dans cette chambre seul à +seul avec moi, tenant une épée. Je t'ai déjà vaincu en fourberie, +François, car, moi aussi, j'ai pris les chemins tortueux pour arriver +au trône de France; mais ces chemins, il fallait les franchir en +passant sur le ventre d'un million de Polonais; à la bonne heure! Si +vous voulez être fourbe, soyez-le, mais de cette façon; si vous voulez +m'imiter, imitez-moi, mais pas en me rapetissant. Voilà des intrigues +royales, voilà de la fourberie digne d'un capitaine; donc, je le +répète, en ruses tu es vaincu, et dans un combat loyal tu serais tué; +ne songe donc plus à lutter d'une façon ni de l'autre; car, dès à +présent, j'agis en roi, en maître, en desposte; dès à présent, je te +surveille dans tes oscillations, je te poursuis dans tes ténèbres, et +à la moindre hésitation, à la moindre obscurité, au moindre doute, +j'étends ma large main sur toi, chétif, et je te jette pantelant à la +hache de mon bourreau. + +Voilà ce que j'avais à te dire relativement à nos affaires de famille, +mon frère; voilà pourquoi je voulais te parler tête à tête, François; +voilà pourquoi je vais ordonner à mes amis de te laisser seul cette +nuit, afin que, dans la solitude, tu puisses méditer mes paroles. Si +la nuit porte véritablement conseil, comme on dit, ce doit être +surtout aux prisonniers. + +--Ainsi, murmura le duc, par un caprice de Votre Majesté, sur un +soupçon qui ressemble à un mauvais rêve que vous auriez fait, me voilà +tombé dans votre disgrâce? + +--Mieux que cela François: te voilà tombé sous ma justice. + +--Mais au moins, sire, fixez un terme à ma captivité, que je sache à +quoi m'en tenir. + +--Quand on vous lira votre jugement, vous le saurez. + +--Ma mère! ne pourrais-je pas voir ma mère? + +--Pourquoi faire? Il n'y avait que trois exemplaires au monde du +fameux livre de chasse que mon pauvre frère Charles a dévoré, c'est le +mot, et les deux autres sont: l'un à Florence et l'autre à Londres. +D'ailleurs, je ne suis pas un Nemrod, moi, comme mon pauvre frère. +Adieu! François. + +Le prince tomba atterré sur un fauteuil. + +--Messieurs, dit le roi en rouvrant la porte, messieurs, M. le duc +d'Anjou m'a demandé la liberté de réfléchir cette nuit à une réponse +qu'il doit me faire demain matin. Vous le laisserez donc seul dans sa +chambre, sauf les visites de précaution que, de temps en temps, vous +croirez devoir faire. Vous trouverez peut-être votre prisonnier un peu +exalté par la conversation que nous venons d'avoir ensemble; mais +souvenez-vous qu'en conspirant contre moi M. le duc d'Anjou a renoncé +au titre de mon frère; il n'y a par conséquent ici qu'un captif et des +gardes; pas de cérémonies: si le captif vous désoblige, +avertissez-moi; j'ai la Bastille sous ma main, et dans la Bastille, +maître Laurent Testu, le premier homme du monde pour dompter les +rebelles humeurs. + +--Sire! sire! murmura François tentant un dernier effort, +souvenez-vous que je suis votre... + +--Vous étiez aussi le frère du roi Charles IX, je crois, dit Henri. + +--Mais, au moins, qu'on me rende mes serviteurs, mes amis. + +--Plaignez-vous! je me prive des miens pour vous les donner. + +Et Henri referma la porte sur la face de son frère, qui recula pâle et +chancelant jusqu'à son fauteuil, dans lequel il tomba. + + + + +CHAPITRE XXVI + +COMMENT ON NE PERD PAS TOUJOURS SON TEMPS EN FOUILLANT DANS LES +ARMOIRES VIDES. + + +La scène que venait d'avoir le duc d'Anjou avec le roi lui avait fait +considérer sa position comme tout a fait désespérée. Les mignons ne +lui avaient rien laissé ignorer de ce qui s'était passé au Louvre: ils +lui avaient montré la défaite de MM. de Guise et le triomphe de Henri +plus grands encore qu'ils n'étaient en réalité, il avait entendu la +voix du peuple criant, chose qui lui avait paru incompréhensible +d'abord. Vive le roi et Vive la Ligue! Il se sentait abandonné des +principaux chefs, qui, eux aussi, avaient à défendre leurs personnes. +Abandonné de sa famille, décimée par les empoisonnements et par les +assassinats, divisée par les ressentiments et les discordes, il +soupirait en tournant les yeux vers ce passé que lui avait rappelé le +roi, et en songeant que, dans sa lutte contre Charles IX, il avait au +moins pour confidents, ou plutôt pour dupes, ces deux âmes dévouées, +ces deux épées flamboyantes qu'on appelait Coconnas et la Mole. + +Le regret de certains avantages perdus est le remords pour beaucoup de +consciences. + +Pour la première fois de sa vie, en se sentant seul et isolé, M. +d'Anjou éprouva comme une espèce de remords d'avoir sacrifié la Mole +et Coconnas. + +Dans ce temps-là, sa soeur Marguerite l'aimait, le consolait. Comment +avait-il récompensé sa soeur Marguerite? + +Restait sa mère, la reine Catherine. Mais sa mère ne l'avait jamais +aimé. Elle ne s'était jamais servie de lui que comme il se serait +servi des autres, c'est-à-dire à titre d'instrument; et François se +rendait justice. Une fois aux mains de sa mère, il sentait qu'il ne +s'appartenait pas plus que le vaisseau ne s'appartient au milieu de +l'Océan lorsque souffle la tempête. + +Il songea que, récemment encore, il avait près de lui un coeur qui +valait tous les coeurs, une épée qui valait toutes les épées. + +Bussy, le brave Bussy, lui revint tout entier à la mémoire. + +Ah! pour le coup, ce fut alors que le sentiment qu'éprouva François +ressembla à du remords, car il avait désobligé Bussy pour plaire à +Monsoreau; il avait voulu plaire à Monsoreau, parce que Monsoreau +savait son secret, et voilà tout à coup que ce secret, dont menaçait +toujours Monsoreau, était parvenu à la connaissance du roi, de sorte +que Monsoreau n'était plus à craindre. + +Il s'était donc brouillé avec Bussy inutilement et surtout +gratuitement, action qui, comme l'a dit depuis un grand politique, +était bien plus qu'un crime: c'était une faute. + +Or quel avantage c'eût été pour le prince, dans la situation où il se +trouvait, que de savoir que Bussy, Bussy reconnaissant, et par +conséquent fidèle, veillait sur lui; Bussy l'invincible; Bussy le +coeur loyal; Bussy le favori de tout le monde, tant un coeur loyal et +une lourde main font d'amis à quiconque a reçu l'un de Dieu et l'autre +du hasard! + +Bussy veillant sur lui, c'était la liberté probable, c'était la +vengeance certaine. + +Mais, comme nous l'avons dit, Bussy, blessé au coeur, boudait le +prince et s'était retiré sous sa tente, et le prisonnier restait avec +cinquante pieds de hauteur à franchir pour descendre dans les fossés, +et quatre mignons à mettre hors de combat pour pénétrer jusqu'au +corridor. + +Sans compter que les cours étaient pleines de Suisses et de soldats. + +Aussi, de temps en temps, il revenait à la fenêtre et plongeait son +regard jusqu'au fond des fossés; mais une pareille hauteur était +capable de donner le vertige aux plus braves, et M. d'Anjou était loin +d'être à l'épreuve des vertiges. + +Outre cela, d'heure en heure, un des gardiens du prince, soit +Schomberg, soit Maugiron, tantôt d'Épernon, tantôt Quélus, entrait, et +sans s'inquiéter de la présence du prince, quelquefois même sans le +saluer, faisait sa tournée, ouvrant les portes et les fenêtres, +fouillant les armoires et les bahuts, regardant sous les lits et sous +les tables, s'assurant même que les rideaux étaient à leur place, et +que les draps n'étaient point découpés en lanières. + +De temps en temps, ils se penchaient en dehors du balcon, et les +quarante-cinq pieds de hauteur les rassuraient. + +--Ma foi, dit Maugiron en rentrant de faire sa perquisition, moi j'y +renonce; je demande à ne plus bouger du salon, où, le jour, nos amis +viennent nous voir, et à ne plus me réveiller, la nuit, de quatre +heures en quatre heures, pour aller faire visite à M. le duc d'Anjou. + +--C'est qu'aussi, dit d'Épernon, on voit bien que nous sommes de +grands enfants, et que nous avons toujours été capitaines, et jamais +soldats: nous ne savons pas, en vérité, interpréter une consigne. + +--Comment cela? demanda Quélus. + +--Sans doute; que veut le roi? c'est que nous gardions M. d'Anjou, et +non pas que nous le regardions. + +--D'autant mieux, dit Maugiron, qu'il est bon à garder, mais qu'il +n'est pas beau à regarder. + +--Fort bien, dit Schomberg; mais songeons à ne point nous relâcher de +notre surveillance, car le diable est fin. + +--Soit, dit d'Épernon, mais il ne suffit pas d'être fin, ce me semble, +pour passer sur le corps à quatre gaillards comme nous. + +Et d'Épernon, se redressant, frisa superbement sa moustache. + +--Il a raison, dit Quélus. + +--Bon! répondit Schomberg, crois-tu donc M. le duc d'Anjou assez niais +pour essayer de s'enfuir précisément par notre galerie? S'il tient +absolument à se sauver, il fera un trou dans le mur. + +--Avec quoi? il n'a pas d'armes. + +--Il a les fenêtres, dit assez timidement Schomberg, qui se rappelait +avoir lui-même mesuré la profondeur des fossés. + +--Ah! les fenêtres! il est charmant, sur ma parole, s'écria d'Épernon; +bravo, Schomberg, les fenêtres! c'est-à-dire que tu sauterais +quarante-cinq pieds de hauteur? + +--J'avoue que quarante-cinq pieds.... + +--Eh bien, lui qui boite, lui qui est lourd, lui qui est peureux +comme.... + +--Toi, dit Schomberg. + +--Mon cher, dit d'Épernon, tu sais bien que je n'ai peur que des +fantômes, ça, c'est une affaire de nerfs. + +--C'est, dit gravement Quélus, que tous ceux qu'il a tués en duel lui +sont apparus la même nuit. + +--Ne rions pas, dit Maugiron; j'ai lu une foule d'évasions +miraculeuses... avec les draps, par exemple. + +--Ah! pour ceci, l'observation de Maugiron est des plus sensées, dit +d'Épernon. Moi, j'ai vu, à Bordeaux, un prisonnier qui s'était sauvé +avec ses draps. + +--Tu vois! dit Schomberg. + +--Oui, reprit d'Épernon; mais il avait les reins cassés et la tête +fendue; son drap s'était trouvé d'une trentaine de pieds trop court, +il avait été forcé de sauter, de sorte que l'évasion était complète: +son corps s'était sauvé de sa prison, et son âme s'était sauvée de son +corps. + +--Eh bien, d'ailleurs, s'il s'échappe, dit Quélus, cela nous fera une +chasse au prince du sang; nous le poursuivrons, nous le traquerons, +et, en le traquant, sans faire semblant de rien, et nous tâcherons de +lui casser quelque chose. + +--Et alors, mordieu! nous rentrerons dans notre rôle, s'écria +Maugiron: nous sommes des chasseurs et non des geôliers. + +La péroraison parut concluante, et l'on parla d'autre chose, tout en +décidant néanmoins que, d'heure en heure, on continuerait de faire une +visite dans la chambre de M. d'Anjou. + +Les mignons avaient parfaitement raison en ceci: que le duc d'Anjou ne +tenterait jamais de fuir de vive force, et que, d'un autre côté, il ne +se déciderait jamais à une évasion périlleuse on difficile. + +Ce n'est pas qu'il manquât d'imagination, le digne prince, et, nous +devons même le dire, son imagination se livrait à un furieux travail, +tout en se promenant de son lit au fameux cabinet occupé, pendant deux +ou trois nuits, par la Mole, quand Marguerite l'avait recueilli +pendant la soirée de la Saint-Barthélemy. + +De temps en temps, la figure pâle du prince allait se coller aux +carreaux de la fenêtre donnant dans les fossés du Louvre. Au delà des +fossés s'étendait une grève d'une quinzaine de pieds de large, et, au +delà de cette grève, on voyait, au milieu de l'obscurité, se dérouler +la Seine, calme comme un miroir. + +De l'autre côté, au milieu des ténèbres, se dressait comme un géant +immobile: c'était la tour de Nesle. + +Le duc d'Anjou avait suivi le coucher du soleil dans toutes ses +phases; il avait suivi, avec l'intérêt qu'accorde le prisonnier à ces +sortes de spectacles, la dégradation de la lumière et les progrès de +l'obscurité. Il avait contemplé cet admirable spectacle du vieux +Paris, avec ses toits dorés, à une heure de distance, par les derniers +feux du soleil, et argentés par les premiers rayons de la lune; puis, +peu à peu, il s'était senti saisi d'une grande terreur en voyant +d'immenses nuages rouler au ciel et annoncer, en s'accumulant +au-dessus du Louvre, un orage pour la nuit. + +Entre autres faiblesses, le duc d'Anjou avait celle de trembler au +bruit de la foudre. + +Alors il eût donné bien des choses pour que les mignons le gardassent +encore à vue, dussent-ils l'insulter en le gardant. + +Cependant il n'y avait pas moyen de les rappeler: c'était donner trop +beau jeu à leurs railleries. + +Il essaya de se jeter sur son lit, impossible de dormir; il voulut +lire, les caractères tourbillonnaient devant ses yeux comme des +diables noirs; il tenta de boire, le vin lui parut amer; il frôla du +bout des doigts le luth d'Aurilly resté suspendu à la muraille, mais +il sentit que la vibration des cordes agissait sur ses nerfs de telle +façon qu'il avait envie de pleurer. + +Alors il se mit à jurer comme un païen et à briser tout ce qu'il +trouva à la portée de sa main. C'était un défaut de famille, et l'on y +était habitué dans le Louvre. + +Les mignons entr'ouvrirent la porte pour voir d'où venait cet horrible +sabbat; puis, ayant reconnu que c'était le prince qui se distrayait, +ils avaient refermé la porte, ce qui avait doublé la colère du +prisonnier. + +Il venait justement de briser une chaise, quand un cliquetis au son +duquel on ne se méprend jamais, un cliquetis cristallin retentit du +côté de la fenêtre, et en même temps M. d'Anjou ressentit une douleur +assez aiguë à la hanche. + +Sa première idée fut qu'il était blessé d'un coup d'arquebuse, et que +ce coup lui était tiré par un émissaire du roi. + +--Ah! traître! ah! lâche! s'écria le prisonnier, tu me fais arquebuser +comme tu me l'avais promis. Ah! je suis mort! + +Et il se laissa aller sur le tapis. + +Mais, en tombant, il posa la main sur un objet assez dur, plus inégal +et surtout plus gros que ne l'est la balle d'une arquebuse. + +--Oh! une pierre, dit-il, c'est donc un coup de fauconneau? mais +encore, j'eusse entendu l'explosion. + +Et, en même temps, il retira et allongea la jambe; quoique la douleur +eût été assez vive, le prince n'avait évidemment rien de cassé. + +Il ramassa la pierre et examina le carreau. + +La pierre avait été lancée si rudement, quelle avait plutôt troué que +brisé la vitre. + +La pierre paraissait enveloppée dans un papier. + +Alors les idées du duc commencèrent à changer de direction. Cette +pierre, au lieu de lui être lancée par quelque ennemi, ne lui +venait-elle pas, au contraire, de quelque ami? + +La sueur lui monta au front; l'espérance, comme l'effroi, à ses +angoisses. + +Le duc s'approcha de la lumière. + +En effet, autour de la pierre, un papier était roulé et maintenu avec +une soie nouée de plusieurs noeuds. Le papier avait naturellement +amorti la dureté du silex, qui, sans cette enveloppe, eût certes causé +au prince une douleur plus vive que celle qu'il avait ressentie. + +Briser la soie, dérouler le papier et le lire, fut pour le duc +l'affaire d'une seconde: il était complètement ressuscité. + +Une lettre! murmura-t-il en jetant autour de lui un regard furtif. + +Et il lut: + + «Êtes-vous las de garder la chambre? aimez-vous le grand air et la + liberté? Entrez dans le cabinet où la reine de Navarre avait caché + votre pauvre ami, M. de la Mole; ouvrez l'armoire, et, en déplaçant + le tasseau du bas, vous trouverez un double fond: dans ce double + fond, il y a une échelle de soie, attachez-la vous-même au balcon, + deux bras vigoureux vous roidiront l'échelle au bas du fossé. Un + cheval, vite comme la pensée, vous mènera en lieu sûr. + + «UN AMI.» + + +--Un ami! s'écria le prince; un ami! oh! je ne savais pas avoir un +ami. Quel est donc cet ami qui songe à moi? + +Et le duc réfléchit un moment; mais, ne sachant sur qui arrêter sa +pensée, il courut regarder à la fenêtre; il ne vit personne. + +--Serait-ce un piège? murmura le prince, chez lequel la peur +s'éveillait, le premier de tous les sentiments. + +--Mais d'abord, ajouta-t-il, on peut savoir si cette armoire a un +double fond, et si, dans ce double fond, il y a une échelle. + +Le duc alors, sans changer la lumière de place, et résolu, pour plus +de précaution, au simple témoignage de ses mains, se dirigea vers ce +cabinet dont tant de fois jadis il avait poussé la porte avec un coeur +palpitant, alors qu'il s'attendait à y trouver madame la reine de +Navarre, éblouissante de cette beauté que François appréciait plus +qu'il ne convenait peut-être à un frère. + +Cette fois encore, il faut l'avouer, le coeur battait au duc avec +violence. + +Il ouvrit l'armoire à tâtons, explora toutes les planches, et, arrivé +à celle d'en bas, après avoir pesé au fond et pesé sur le devant, il +pesa sur un des côtés, et sentit la planche qui faisait la bascule. + +Aussitôt il introduisit sa main dans la cavité et sentit au bout de +ses doigts le contact d'une échelle de soie. + +Comme un voleur qui s'enfuit avec sa proie, le duc se sauva dans sa +chambre emportant son trésor. + +Dix heures sonnèrent, le duc songea aussitôt à la visite qui avait +lieu toutes les heures; il se hâta de cacher son échelle sous le +coussin d'un fauteuil et s'assit dessus. + +Elle était si artistement faite, qu'elle tenait parfaitement cachée +dans l'étroit espace où le duc l'avait enfouie. + +En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que Maugiron parut +en robe de chambre, tenant une épée nue sous son bras gauche et un +bougeoir de la main droite. + +Tout en entrant chez le duc, il continuait de parler à ses amis. + +--L'ours est en fureur, dit une voix, il cassait tout il n'y a qu'un +instant: prends garde qu'il ne te dévore, Maugiron. + +--Insolent! murmura le duc. + +--Je crois que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser la +parole, dit Maugiron de son air le plus impertinent. + +Le duc, prêt à éclater, se contint en réfléchissant qu'une querelle +entraînerait une perte de temps et ferait peut-être manquer son +évasion. + +Il dévora son ressentiment et fit pivoter son fauteuil de manière à +tourner le dos au jeune homme. + +Maugiron, suivant les données traditionnelles, s'approcha du lit pour +examiner les draps, et de la fenêtre pour reconnaître la présence des +rideaux; il vit bien une vitre cassée, mais il songea que c'était le +duc qui, dans sa colère, l'avait brisée ainsi. + +--Ouais, Maugiron, cria Schomberg, es-tu déjà mangé, que tu ne dis +mot? Dans ce cas, soupire au moins, qu'on sache au moins à quoi s'en +tenir et qu'on te venge. + +Le duc faisait craquer ses doigts d'impatience. + +--Non pas, dit Maugiron. Au contraire, mon ours est fort doux et tout +à fait dompté. + +Le duc sourit silencieusement au milieu des ténèbres. + +Quant à Maugiron, sans même saluer le prince, ce qui était la moindre +politesse qu'il dût à un si haut seigneur, il sortit, et, en sortant, +il ferma la porte à double tour. + +Le prince le laissa faire, puis, lorsque la clef eut cessé de grincer +dans la serrure: + +--Messieurs, murmura-t-il, prenez garde à vous, c'est un animal +très-fin qu'un ours. + + + + +CHAPITRE XXVII + +VENTRE SAINT-GRIS. + + +Resté seul, le duc d'Anjou, sachant qu'il avait au moins une heure de +tranquillité devant lui, tira son échelle de cordes de dessous son +coussin, la déroula, en examina chaque noeud, en sonda chaque échelon, +tout cela avec la plus minutieuse prudence. + +--L'échelle est bonne, dit-il, et, en ce qui dépend d'elle, on ne me +l'offre point comme un moyen de me briser les côtes. + +Alors il la déploya toute, compta trente-huit échelons distants de +quinze pouces chacun. + +--Allons, la longueur est suffisante, pensa-t-il; rien à craindre +encore de ce côté. + +Il resta un instant pensif. + +--Ah! j'y songe, dit-il, ce sont ces damnés mignons qui m'envoient +cette échelle: je l'attacherai au balcon, ils me laisseront faire, et +tandis que je descendrai, ils viendront couper les liens, voilà le +piège. + +Puis, réfléchissant encore: + +--Eh! non, dit-il, ce n'est pas possible; ils ne sont point assez +niais pour croire que je m'exposerai à descendre sans barricader la +porte, et, la porte barricadée, ils ont dû calculer que j'aurai le +temps de fuir avant qu'ils l'aient enfoncée.--Ainsi ferai-je, dit-il +en regardant autour de lui, ainsi ferais-je certainement si je me +décidais à fuir.--Cependant, comment supposer que je croirai à +l'innocence de cette échelle trouvée dans une armoire de la reine de +Navarre? Car, enfin, quelle personne au monde, excepte ma soeur +Marguerite, pourrait connaître l'existence de cette échelle?--Voyons, +répéta-t-il, quel est l'ami? Le billet est signé: _Un ami_. Quel est +l'ami du duc d'Anjou qui connaît si bien le fond des armoires de mon +appartement ou de celui de ma soeur? + +Le duc achevait à peine de formuler cet argument, qui lui semblait +victorieux, que, relisant le billet pour en reconnaître l'écriture, si +la chose était possible, il fut pris d'une idée soudaine. + +--Bussy! s'écria-t-il. + +En effet, Bussy, que tant de dames adoraient, Bussy qui semblait un +héros à la reine de Navarre, laquelle poussait, elle l'avoue elle-même +dans ses Mémoires, des cris d'effroi chaque fois qu'il se battait en +duel; Bussy discret, Bussy versé dans la science des armoires, +n'était-ce pas, selon toute probabilité, Bussy, le seul de tous ses +amis sur lequel le duc pouvait véritablement compter, n'était-ce pas +Bussy qui avait envoyé le billet? + +Et la perplexité du prince s'augmenta encore. + +Tout se réunissait cependant pour persuader au duc d'Anjou que +l'auteur du billet était Bussy. Le duc ne connaissait pas tous les +motifs que le gentilhomme avait de lui en vouloir, puisqu'il ignorait +son amour pour Diane de Méridor; il est vrai qu'il s'en doutait +quelque peu; comme le duc avait aimé Diane, il devait comprendre la +difficulté qu'il y avait pour Bussy à voir cette belle jeune femme +sans l'aimer, mais ce léger soupçon ne s'effaçait pas moins devant les +probabilités. La loyauté de Bussy ne lui avait pas permis de demeurer +oisif tandis qu'on enchaînait son maître; Bussy avait été séduit par +les dehors aventureux de cette expédition; il avait voulu se venger du +duc à sa façon, c'est-à-dire en lui rendant la liberté. Plus de doute, +c'était Bussy qui avait écrit, c'était Bussy qui attendait. + +Pour achever de s'éclaircir, le prince s'approcha de la fenêtre, il +vit, dans le brouillard qui montait de la rivière, trois silhouettes +oblongues qui devaient être des chevaux, et deux espèces de pieux qui +semblaient plantés sur la grève: ce devait être deux hommes. + +Deux hommes, c'était bien cela: Bussy et son fidèle le Haudoin. + +--La tentation est dévorante, murmura le duc, et le piège, si piège il +y a, est tendu trop artistement pour qu'il y ait honte à moi de m'y +laisser prendre. + +François alla regarder au trou de la serrure du salon; il vit ses +quatre gardiens; deux dormaient, deux autres avaient hérité de +l'échiquier de Chicot et jouaient aux échecs. + +Il éteignit sa lumière. + +Puis il alla ouvrir sa fenêtre et se pencha en dehors de son balcon. + +Le gouffre, qu'il essayait de sonder du regard, était rendu plus +effrayant encore par l'obscurité. Il recula. + +Mais c'est un attrait si irrésistible que l'air et l'espace pour un +prisonnier, que François, en rentrant dans sa chambre, se figura qu'il +étouffait. Ce sentiment fut tellement ressenti par lui, que quelque +chose comme le dégoût de la vie et l'indifférence de la mort passa +dans son esprit. + +Le prince, étonné, se figura que le courage lui venait. + +Alors, profitant de ce moment d'exaltation, il saisit l'échelle de +soie, la fixa à son balcon par les crochets de fer qu'elle présentait +à l'une de ses extrémités, puis il retourna à la porte qu'il barricada +de son mieux, et, bien persuadé que, pour vaincre l'obstacle qu'il +venait de créer, on serait forcé de perdre dix minutes, c'est-à-dire +plus de temps qu'il ne lui en fallait pour atteindre le bas de son +échelle, il revint à la fenêtre. + +Il chercha alors à revoir au loin les chevaux et les hommes, mais il +n'aperçut plus rien. + +--J'aimerais mieux cela, murmura-t-il, fuir seul vaut mieux que fuir +avec l'ami le mieux connu; à plus forte raison avec un ami inconnu. + +En ce moment, l'obscurité était complète, et les premiers grondements +de l'orage, qui menaçait depuis une heure, commençaient à faire +retentir le ciel, un gros nuage aux franges argentées s'étendait comme +un éléphant couché d'un côté à l'autre de la rivière; sa croupe +s'appuyant au palais; sa trompe, indéfiniment recourbée, dépassant la +tour de Nesle, et se perdant à l'extrémité sud de la ville. + +Un éclair lézarda pour un instant le nuage immense, et il sembla au +prince apercevoir dans le fossé, au-dessous de lui, ceux qu'il avait +cherchés inutilement sur la grève. + +Un cheval hennit; il n'y avait pas de doute, il était attendu. + +Le duc secoua l'échelle pour s'assurer qu'elle était solidement +attachée, puis il enjamba la balustrade et posa le pied sur le premier +échelon. + +Nul ne pourrait rendre l'angoisse terrible qui étreignait en ce moment +le coeur du prisonnier, placé entre un frêle cordonnet de soie pour +tout appui, et les menaces mortelles de son frère. + +Mais à peine eut-il posé le pied sur la première traverse de bois, +qu'il lui sembla que l'échelle, au lieu de vaciller comme il s'y était +attendu, se roidissait, au contraire, et que le second échelon se +présentait à son second pied sans que l'échelle eût fait ou paru faire +le mouvement de rotation bien naturel en pareil cas. + +Était-ce un ami ou un ennemi qui tenait le bas de l'échelle; +étaient-ce des bras ouverts ou des bras armés qui l'attendaient au +dernier échelon? + +Une terreur irrésistible s'empara de François; il tenait encore le +balcon de la main gauche, il fit un mouvement pour remonter. + +On eût dit que la personne invisible qui attendait le prince au pied +de la muraille devinait tout se qui se passait dans son coeur, car, au +moment même, un petit tiraillement, bien doux et bien égal, une sorte +de sollicitation de la soie, arriva jusqu'au pied du prince. + +--Voilà qu'on tient l'échelle par en bas, dit-il, on ne veut donc pas +que je tombe. Allons, du courage. + +Et il continua de descendre; les deux montants de l'échelle étaient +tendus comme des bâtons. François remarqua que l'on avait soin +d'écarter les échelons du mur pour faciliter l'appui de son pied. Dès +lors il se laissa glisser comme une flèche, coulant sur les mains +plutôt que sur les échelons, et sacrifiant à cette rapide descente le +pan doublé de son manteau. + +Tout à coup, au lieu de toucher la terre, qu'il sentait +instinctivement être proche de ses pieds, il se sentit enlevé dans les +bras d'un homme qui lui glissa à l'oreille ces trois mots: + +--Vous êtes sauvé. + +Alors on le porta jusqu'au revers du fossé, et là on le poussa le long +d'un chemin pratiqué entre des éboulements de terre et de pierre; il +parvint enfin à la crête; à la crête, un autre homme attendait, qui le +saisit par le collet et le tira à lui; puis, ayant aidé de même son +compagnon, courut, courbé comme un vieillard, jusqu'à la rivière. Les +chevaux étaient bien où François les avait vus d'abord. + +Le prince comprit qu'il n'y avait plus à reculer; il était +complètement à la merci de ses sauveurs. Il courut à l'un des trois +chevaux, sauta dessus; ses deux compagnons en firent autant. La même +voix qui lui avait déjà parlé tout bas à l'oreille lui dit avec le +même laconisme et le même mystère: + +--Piquez. + +Et tous trois partirent au galop. + +--Cela va bien jusqu'à présent, pensait tout bas le prince, espérons +que la suite de l'aventure ne démentira point le commencement. + +--Merci, merci, mon brave Bussy, murmurait tout bas le prince à son +camarade de droite, enveloppé jusqu'au nez dans un grand manteau brun. + +--Piquez, répondait celui-ci du fond de son manteau. + +Et, lui-même donnant l'exemple, les trois chevaux et les trois +cavaliers passaient comme des ombres. + +On arriva ainsi au grand fossé de la Bastille, que l'on traversa sur +un pont improvisé la veille par les ligueurs, qui, ne voulant pas que +leurs communications fussent interrompues avec leurs amis, avaient +avisé à ce moyen, qui facilitait, comme on le voit, les relations. + +Les trois cavaliers se dirigèrent vers Charenton. Le cheval du prince +semblait avoir des ailes. + +Tout à coup le compagnon de droite sauta le fossé, et se lança dans la +forêt de Vincennes, en disant avec son laconisme ordinaire ce seul mot +au prince: + +--Venez. + +Le compagnon de gauche en fit autant, mais sans parler. Depuis le +moment du départ, pas une parole n'était sortie de la bouche de +celui-ci. + +Le prince n'eut pas même besoin de faire sentir la bride ou les genoux +à sa monture, le noble animal sauta le fossé avec la même ardeur +qu'avaient montré les deux autres chevaux; et, au hennissement avec +lequel il franchit l'obstacle, plusieurs hennissements répondirent des +profondeurs de la forêt. + +Le prince voulut arrêter son cheval, car il craignait qu'on ne le +conduisit à quelque embuscade. + +Mais il était trop tard; l'animal était lancé de façon à ne plus +sentir le mors; cependant, en voyant ses deux compagnons relentir sa +course, il ralentit aussi la sienne, et François se trouva dans une +sorte de clairière où huit ou dix hommes à cheval, rangés +militairement, se révélaient aux yeux par le reflet de la lune qui +argentait leur cuirasse. + +--Oh! oh! fit le prince, que veut dire ceci, monsieur? + +--Ventre Saint-Gris! s'écria celui auquel s'adressait la question, +cela veut dire que nous sommes saufs. + +--Vous, Henri, s'écria le duc d'Anjou stupéfait, vous, mon libérateur? + +--Eh! dit le Béarnais, en quoi cela peut-il vous étonner, ne +sommes-nous point alliés? + +Puis, jetant les yeux autour de lui pour chercher un second compagnon. + +--Agrippa, dit-il, où diable es-tu? + +--Me voilà, dit d'Aubigné, qui n'avait pas encore desserré les dents; +bon! si c'est comme cela que vous arrangez vos chevaux.... Avec cela +que vous en avez tant! + +--Bon! bon! dit le roi de Navarre. Ne gronde pas, pourvu qu'il en +reste deux, reposés et frais, avec lesquels nous puissions faire une +douzaine de lieues d'une seule traite, c'est tout ce qu'il me faut. + +--Mais où me menez-vous donc, mon cousin? demanda François avec +inquiétude. + +--Où vous voudrez, dit Henri; seulement allons-y vite, car d'Aubigné a +raison; le roi de France a des écuries mieux montées que les miennes, +et il est assez riche pour crever une vingtaine de chevaux, s'il a mis +dans sa tête de nous rejoindre. + +--En vérité, je suis libre d'aller où je veux? demanda François. + +--Certainement, et j'attends vos ordres, dit Henri. + +--Eh bien, alors, à Angers. + +--Vous voulez aller à Angers? A Angers, soit: c'est vrai, là vous êtes +chez vous. + +--Mais vous, mon cousin? + +--Moi, en vue d'Angers, je vous quitte, et je pique vers la Navarre, +où ma bonne Margot m'attend; elle doit même fort s'ennuyer de moi! + +--Mais personne ne vous savait ici? dit François. + +--J'y suis venu vendre trois diamants de ma femme. + +--Ah! fort bien. + +--Et puis savoir un peu, en même temps, si décidément la Ligue +m'allait ruiner. + +--Vous voyez qu'il n'en est rien. + +--Grâce à vous, oui. + +--Comment! grâce à moi? + +--Eh! oui, sans doute: si au lieu de refuser d'être chef de la Ligue, +quand vous avez su qu'elle était dirigée contre moi, vous eussiez +accepté et fait cause commune avec mes ennemis, j'étais perdu. Aussi, +quand j'ai appris que le roi avait puni votre refus de la prison, j'ai +juré que je vous en tirerais, et je vous en ai tiré. + +--Toujours aussi simple, se dit en lui-même le duc d'Anjou; en vérité, +c'est conscience que de le tromper. + +--Va, mon cousin, dit en souriant le Béarnais, va dans l'Anjou. Ah! +monsieur de Guise, vous croyez avoir ville gagnée! mais je vous envoie +là un compagnon un peu bien gênant; gare à vous! + +Et, comme on leur amenait les chevaux frais que Henri avait demandés, +tous deux sautèrent en selle et partirent au galop, accompagnés +d'Agrippa d'Aubigné, qui les suivait en grondant. + + + + +CHAPITRE XXVIII + +LES AMIS. + + +Pendant que Paris bouillonnait comme l'intérieur d'une fournaise, +madame de Monsoreau, escortée par son père et deux de ces serviteurs +qu'on recrutait alors comme des troupes auxiliaires pour une +expédition, s'acheminait vers le château de Méridor, par étapes de dix +lieues à la journée. + +Elle aussi commençait à goûter cette liberté précieuse aux gens qui +ont souffert. L'azur du ciel et de la campagne, comparé à ce ciel +toujours menaçant, suspendu comme un crêpe sur les tours noires de la +Bastille, les feuillages déjà verts, les belles routes se perdant +comme de longs rubans onduleux dans le fond des bois; tout cela lui +paraissait frais et jeune, riche et nouveau, comme si réellement elle +fût sortie du cercueil où la croyait plongée son père. + +Lui, le vieux baron, était rajeuni de vingt ans. A le voir d'aplomb +sur ses étriers, et talonnant le vieux Jarnac, on eût pris le noble +seigneur pour un de ces époux barbons qui accompagnent leur jeune +fiancée en veillant amoureusement sur elle. + +Nous n'entreprendrons pas de décrire ce long voyage. Il n'eut d'autres +incidents que le lever et le coucher du soleil. Quelquefois +impatiente, Diane se jetait à bas de son lit, lorsque la lune +argentait les vitres de sa chambre d'hôtellerie, réveillait le baron, +secouait le lourd sommeil de ses gens, et l'on partait, par un beau +clair de lune, pour gagner quelques lieues sur le long chemin que la +jeune femme trouvait infini. + +Il fallait, d'autres fois, la voir, en pleine marche, laisser passer +devant Jarnac, tout fier de devancer les autres, puis les serviteurs, +et demeurer seule en arrière sur un tertre, afin de regarder dans la +profondeur de la vallée si quelqu'un ne suivait pas.... Et, lorsque la +vallée était déserte, lorsque Diane n'avait aperçu que les troupeaux +épars dans le pâturage, ou le clocher silencieux de quelque bourg +dressé au bout de la route, elle revenait plus impatiente que jamais. +Alors son père, qui l'avait suivie du coin de l'oeil, lui disait: + +--Ne crains rien, Diane. + +--Craindre quoi, mon père? + +--Ne regardes-tu pas si M. de Monsoreau te suit? + +--Ah! c'est vrai.... Oui, je regardais cela, disait la jeune femme +avec un nouveau regard en arrière. + +Ainsi, de crainte en crainte, d'espoir en déception, Diane arriva, +vers la fin du huitième jour, au château de Méridor, et fut reçue au +pont-levis par madame de Saint-Luc et son mari, devenus châtelains en +l'absence du baron. + +Alors commença pour ces quatre personnes une de ces existences comme +tout homme en a rêvé en lisant Virgile, Longus et Théocrite. + +Le baron et Saint-Luc chassaient du soir au matin. Sur les traces de +leurs chevaux s'élançaient les piqueurs. On voyait des avalanches de +chiens rouler du haut des collines à la poursuite d'un lièvre ou d'un +renard, et quand le tonnerre de cette cavalcade furieuse passait dans +les bois, Diane et Jeanne, assises l'une auprès de l'autre sur la +mousse, à l'ombre de quelque hallier, tressaillaient un moment, et +reprenaient bientôt leur tendre et mystérieuse conversation. + +--Raconte-moi, disait Jeanne, raconte-moi tout ce qui t'est arrivé +dans la tombe, car tu étais bien morte pour nous.... Vois, l'aubépine +en fleurs nous jette ses dernières miettes de neige, et les sureaux +envoient leurs parfums enivrants. Un doux soleil se joue aux grandes +branches des chênes. Pas un souffle dans l'air, pas un être vivant +dans le parc, car les daims se sont enfuis tout à l'heure en sentant +trembler la terre, et les renards ont bien vite gagné le terrier... +Raconte, petite soeur, raconte. + +--Que te disais-je? + +--Tu ne me disais rien. Tu es donc heureuse?... Oh! cependant ce bel +oeil noyé dans une ombre bleuâtre, cette pâleur nacrée de tes joues, +ce vague élan de paupière, tandis que la bouche essaye un sourire +jamais achevé... Diane, tu dois avoir bien des choses à me dire! + +--Rien, rien. + +--Tu es donc heureuse... avec M. de Monsoreau? + +Diane tressaillit. + +--Tu vois bien! fit Jeanne avec un tendre reproche. + +--Avec M. de Monsoreau! répéta Diane; pourquoi as-tu prononcé ce nom? +pourquoi viens-tu d'évoquer ce fantôme au milieu de nos bois, au +milieu de nos fleurs, au milieu de notre bonheur.... + +--Bien, je sais maintenant pourquoi tes beaux yeux sont cerclés de +bistre, et pourquoi ils se lèvent si souvent vers le ciel; mais je ne +sais pas encore pourquoi ta bouche essaye de sourire. + +Diane secoua tristement la tête. + +--Tu m'as dit, je crois, continua Jeanne en entourant de son bras +blanc et rond les épaules de Diane, tu m'as dit que M. de Bussy +t'avait montré beaucoup d'intérêt.... + +Diane rougit si fort, que son oreille, si délicate et si ronde, parut +tout à coup enflammée. + +--C'est un charmant cavalier que M. de Bussy, dit Jeanne, et elle +chanta: + + Un beau chercheur de noise, + C'est le seigneur d'Amboise. + +Diane appuya sa tête sur le sein de son amie, et murmura d'une voix +plus douce que celle des fauvettes qui chantaient sous la feuillée: + + Tendre, fidèle aussi, + C'est le brave.... + +--Bussy!... dis-le donc, acheva Jeanne en appuyant un joyeux baiser +sur les yeux de son amie. + +--Assez de folies, dit Diane tout à coup; M. de Bussy ne pense plus à +Diane de Méridor. + +--C'est possible, dit Jeanne; mais je croirais assez qu'il plaît +beaucoup à Diane de Monsoreau. + +--Ne me dis pas cela. + +--Pourquoi? est-ce que cela te déplaît? + +Diane ne répondit pas. + +--Je te dis que M. de Bussy ne songe pas à moi... et il fait bien... +Oh! j'ai été lâche... murmura la jeune femme.... + +--Que dis-tu là? + +--Rien, rien. + +--Voyons, Diane, tu vas recommencer à pleurer, à t'accuser... Toi, +lâche! toi, mon héroïne; tu as été contrainte. + +--Je le croyais... je voyais des dangers, des gouffres sous mes pas... +A présent, Jeanne, ces dangers me semblent chimériques, ces gouffres, +un enfant pouvait les franchir d'une enjambée. J'ai été lâche, te +dis-je, oh! que n'ai-je eu le temps de réfléchir!.... + +--Tu me parles par énigmes. + +--Non, ce n'est pas encore cela, s'écria Diane en se levant dans un +désordre extrême. Non, ce n'est pas ma faute, c'est lui, Jeanne, c'est +lui qui n'a pas voulu. Je me rappelle la situation qui me semblait +terrible; j'hésitais, je flottais... mon père m'offrait son appui et +j'avais peur... _lui, lui_ m'offrait sa protection... mais il ne l'a +pas offerte de façon à me convaincre; le duc d'Anjou était contre lui. +Le duc d'Anjou s'était ligué avec M. de Monsoreau, diras-tu. Eh bien, +qu'importent le duc d'Anjou et le comte de Monsoreau! Quand on veut +bien une chose, quand on aime bien quelqu'un, oh! il n'y aurait ni +prince ni maître qui me retiendrait. Vois-tu, Jeanne, si une fois +j'aimais.... + +Et Diane, en proie à son exaltation, s'était adossée à un chêne, comme +si, l'âme ayant brisé le corps, celui-ci n'eût plus renfermé assez de +force pour se soutenir. + +--Voyons, calme-toi, chère amie, raisonne.... + +--Je te dis que _nous_ avons été _lâches_. + +--_Nous_... Oh! Diane, de qui parles-tu là? Ce _nous_ est éloquent, ma +Diane chérie.... + +--Je veux dire mon père et moi; j'espère que tu n'entends pas autre +chose... Mon père est un bon gentilhomme, et pouvait parler au roi; +moi, je suis fière et ne crains pas un homme quand je le hais... Mais, +vois-tu! le secret de cette lâcheté, le voici: j'ai compris qu'_il_ ne +m'aimait pas. + +--Tu te mens à toi-même; s'écria Jeanne;... si tu croyais cela, au +point où je te vois, tu irais le lui reprocher à lui-même... Mais tu +ne le crois pas, tu sais le contraire, hypocrite, ajouta-t-elle avec +une tendre caresse pour son amie. + +--Tu es payée pour croire à l'amour, toi, répliqua Diane en reprenant +sa place auprès de Jeanne; toi, que M. de Saint-Luc a épousée malgré +un roi! toi, qu'il a enlevée du milieu de Paris; toi; qu'on a +poursuivie peut-être et qui le payes, par tes caresses, de la +proscription et de l'exil! + +--Et il se trouve richement payé, dit l'espiègle jeune femme. + +--Mais moi,--réfléchis un peu, et ne sois pas égoïste;--moi, que ce +fougueux jeune homme prétend aimer; moi, qui ai fixé les regards de +l'indomptable Bussy, cet homme qui ne connaît pas d'obstacles, je me +suis mariée publiquement, je me suis offerte aux yeux de toute la +cour, et il ne m'a pas regardée; je me suis confiée à lui dans le +cloître de la Gypecienne: nous étions seuls, il avait Gertrude, le +Haudoin, ses deux complices, et moi, plus complice encore!... Oh! j'y +songe, par l'église même, un cheval à la porte, il pouvait m'enlever +dans un pan de son manteau! A ce moment, vois-tu, je le sentais +souffrant, désolé à cause de moi; je voyais ses yeux languissants, sa +lèvre pâlie et brûlée par la fièvre. S'il m'avait demandé de mourir +pour rendre l'éclat à ses yeux, la fraîcheur à ses lèvres, je serais +morte.... Eh bien, je suis partie, et il n'a pas songé à me retenir +par un coin de mon voile.--Attends, attends encore.... Oh! tu ne sais +pas ce que je souffre.... Il savait que je quittais Paris, que je +revenais à Méridor; il savait que M. de Monsoreau... tiens, j'en +rougis... que M. de Monsoreau n'est pas mon époux; il savait que je +venais seule, et, tout le long de la route, chère Jeanne, je me suis +retournée, croyant à chaque instant que j'entendais le galop de son +cheval derrière nous. Rien! c'était l'écho du chemin qui parlait! Je +te dis qu'il ne pense pas à moi, et que je ne vaux pas un voyage en +Anjou... quand il y a tant de femmes belles et courtoises à la cour du +roi de France, dont un sourire vaut cent aveux de la provinciale +enterrée dans les halliers de Méridor. Comprends-tu maintenant? Es-tu +convaincue? ai-je raison? suis-je oubliée, méprisée; ma pauvre Jeanne? + +Elle n'avait pas achevé ces mots que le feuillage du chêne craqua +violemment; une poussière de mousse et de plâtre brisé roula le long +du vieux mur, et un homme, bondissant du milieu des lierres et des +mûriers sauvages, vint tomber aux pieds de Diane, qui poussa un cri +terrible. + +Jeanne s'était écartée; elle avait vu et reconnut cet homme. + +--Vous voyez bien que me voici, murmura Bussy agenouillé en baisant le +bas de la robe de Diane; qu'il tenait respectueusement dans sa main +tremblante. + +Diane reconnut, à son tour, la voix, le sourire du comte, et, saisie +au coeur, hors d'elle-même, suffoquée par ce bonheur inespéré; elle +ouvrit ses bras et se laissa tomber, privée de sentiment, sur la +poitrine de celui qu'elle venait d'accuser d'indifférence. + + + + +CHAPITRE XXIX + +LES AMANTS. + + +Les pâmoisons de joie ne sont jamais bien longues ni bien dangereuses. +On en a vu de mortelles, mais l'exemple est excessivement rare. + +Diane ne tarda donc point à ouvrir les yeux, et se trouva dans les +bras de Bussy; car Bussy n'avait pas voulu céder à madame de Saint-Luc +le privilège de recueillir le premier regard de Diane. + +--Oh! murmura-t-elle en se réveillant, oh! c'est affreux, comte, de +nous surprendre ainsi. + +Bussy attendait d'autres paroles. Eh, qui sait? les hommes sont si +exigeants! qui sait, disons-nous, s'il n'attendait pas autre chose que +des paroles, lui qui avait expérimenté plus d'une fois les retours à +la vie après les pâmoisons et les évanouissements? + +Non-seulement Diane en demeura là, mais encore elle s'arracha +doucement des bras qui la tenaient captive et revint à son amie, qui, +discrète d'abord, avait fait plusieurs pas sous les arbres; puis, +curieuse comme l'est toute femme de ce charmant spectacle d'une +réconciliation entre gens qui s'aiment, était revenue tout doucement, +non pas pour prendre sa part de la conversation, mais assez près des +interlocuteurs pour n'en rien perdre. + +--Eh bien, demanda Bussy, est-ce donc ainsi que vous me recevez, +madame? + +--Non, dit Diane; car, en vérité, monsieur de Bussy, c'est tendre, +c'est affectueux, ce que vous venez de faire là... Mais.... + +--Oh! de grâce, pas de mais... soupira Bussy en reprenant sa place aux +genoux de Diane. + +--Non, non, pas ainsi, pas à genoux, monsieur de Bussy. + +--Oh! laissez-moi un instant vous prier comme je le fais, dit le comte +en joignant les mains, j'ai si longtemps envié cette place. + +--Oui; mais, pour la venir prendre, vous avez passé par-dessus le mur. +Non-seulement ce n'est pas convenable à un seigneur de votre rang, +mais c'est bien imprudent pour quelqu'un qui aurait soin de mon +honneur. + +--Comment cela? + +--Si l'on vous avait vu, par hasard? + +--Qui donc m'aurait vu? + +--Mais nos chasseurs, qui, il y a un quart d'heure à peine, passaient +dans le fourré, derrière le mur. + +--Oh! tranquillisez-vous, madame, je me cache avec trop de soin pour +être vu. + +--Caché! Oh! vraiment, dit Jeanne, c'est du suprême romanesque; +racontez-nous cela, monsieur de Bussy. + +--D'abord, si je ne vous ai pas rejointe en route, ce n'est pas ma +faute; j'ai pris un chemin et vous l'autre. Vous êtes venue par +Rambouillet, moi, par Chartres. Puis, écoutez, et jugez si votre +pauvre Bussy est amoureux; je n'ai point osé vous rejoindre, et je ne +doutais pas cependant que je ne le pusse. Je sentais bien que Jarnac +n'était point amoureux, et que le digne animal ne s'exalterait que +médiocrement à revenir à Méridor; votre père aussi n'avait aucun motif +de se hâter, puisqu'il vous avait près de lui. Mais ce n'était pas en +présence de votre père, ce n'était pas dans la compagnie de vos gens, +que je voulais vous revoir; car j'ai plus souci que vous ne le croyez +de vous compromettre; j'ai fait le chemin étape par étape, en mangeant +le manche de ma houssine; le manche de ma houssine fût ma plus +habituelle nourriture pendant ces jours. + +--Pauvre garçon! dit Jeanne; aussi, vois comme il est maigri. + +--Vous arrivâtes enfin, continua Bussy; j'avais pris logement au +faubourg de la ville; je vous vis passer, caché derrière une jalousie. + +--Oh! mon Dieu, demanda Diane, êtes-vous donc à Angers sous votre nom? + +--Pour qui me prenez-vous? dit en souriant Bussy; non pas, je suis un +marchand qui voyage; voyez mon costume couleur cannelle; il ne me +trahit pas trop, c'est une couleur qui se porte beaucoup parmi les +drapiers et les orfèvres, et, puis encore, j'ai un certain air inquiet +et affairé qui ne messied pas à un botaniste qui cherche des simples. +Bref, on ne m'a pas encore remarqué. + +--Bussy, le beau Bussy, deux jours de suite dans une ville de +province, sans avoir encore été remarqué? On ne croira jamais cela à +la cour. + +--Continuez, comte, dit Diane en rougissant. Comment venez-vous de la +ville ici, par exemple? + +--J'ai deux chevaux d'une race choisie; je monte l'un d'eux, je sors +au pas de la ville, m'arrêtant à regarder les écriteaux et les +enseignes; mais, quand une fois je suis loin des regards, mon cheval +prend un galop qui lui permet de franchir en vingt minutes les trois +lieues et demie qu'il y a d'ici à la ville. Une fois dans le bois de +Méridor, je m'oriente et je trouve le mur du parc; mais il est long, +fort long, le parc est grand. Hier j'ai exploré ce mur pendant plus de +quatre heures, grimpant çà et là, espérant vous apercevoir toujours. +Enfin, je désespérais presque, quand je vous ai aperçue le soir, au +moment où vous rentriez à la maison; les deux grands chiens du baron +sautaient après vous, et madame de Saint-Luc leur tenait en l'air un +perdreau qu'ils essayaient d'atteindre; puis vous disparûtes.--Je +sautai là; j'accourus ici, où vous étiez tout à l'heure; je vis +l'herbe et la mousse assidûment foulées, j'en conclus que vous +pourriez bien avoir adopté cet endroit, qui est charmant pendant le +soleil; pour me reconnaître alors, j'ai fait des brisées comme à la +chasse; et, tout en soupirant, ce qui me fait un mal affreux.... + +--Par défaut d'habitude, interrompit Jeanne en souriant. + +--Je ne dis pas non, madame; en soupirant donc, ce qui me fait un mal +affreux, je le répète, j'ai repris la route de la ville; j'étais bien +fatigué; j'avais en outre déchiré mon pourpoint cannelle en montant +aux arbres, et, cependant, malgré les accrocs de mon pourpoint, malgré +l'oppression de ma poitrine, j'avais la joie au coeur: je vous avais +vue. + +--Il me semble que voilà un admirable récit, dit Jeanne, et que vous +avez surmonté là de terribles obstacles: c'est beau et c'est héroïque; +mais moi, qui crains de monter aux arbres, j'aurais, à votre place, +conservé mon pourpoint et surtout ménagé mes belles mains blanches. +Voyez dans quel affreux état sont les vôtres, tout égratignées par les +ronces. + +--Oui. Mais je n'aurais pas vu celle que je venais voir. + +--Au contraire; j'aurais vu, et beaucoup mieux que vous ne l'aviez +fait, Diane de Méridor, et même madame de Saint-Luc. + +--Qu'eussiez-vous donc fait? demanda Bussy avec empressement. + +--Je fusse venu droit au pont du château de Méridor, et j'y fusse +entré. M. le baron me serrait dans ses bras, madame de Monsoreau me +plaçait près d'elle à table, M. de Saint-Luc me comblait de caresse, +madame de Saint-Luc faisait avec moi des anagrammes. C'était la chose +du monde la plus simple: il est vrai que la chose du monde la plus +simple est celle dont les amoureux ne s'avisent jamais. + +Bussy secoua la tête avec un sourire et un regard à l'adresse de +Diane. + +--Oh! non! dit-il, non. Ce que vous eussiez fait là, c'était bon pour +tout le monde, et non pour moi. + +Diane rougit comme un enfant, et le même sourire et le même regard se +reflétèrent dans ses yeux et sur ses lèvres. + +--Allons! dit Jeanne, voilà, à ce qu'il paraît, que je ne comprends +plus rien aux belles manières! + +--Non! dit Bussy en secouant la tête. Non! je ne pouvais aller au +château. Madame est mariée, M. le baron doit au mari de sa fille, quel +qu'il soit, une surveillance sévère. + +--Bien, dit Jeanne, voilà une leçon de civilité que je reçois; merci, +monsieur de Bussy, car je mérite de la recevoir; cela m'apprendra à me +mêler aux propos des fous. + +--Des fous? répéta Diane. + +--Des fous ou des amoureux, répondit madame de Saint-Luc, et en +conséquence.... + +Elle embrassa Diane au front, fit une révérence à Bussy et s'enfuit. + +Diane la voulut retenir d'une main, mais Bussy saisit l'autre, et il +fallut bien que Diane, si bien retenue par son amant, se décidât à +lâcher son amie. + +Bussy et Diane restèrent donc seuls. + +Diane regarda madame de Saint-Luc, qui s'éloignait en cueillant des +fleurs, puis elle s'assit en rougissant. + +Bussy se coucha à ses pieds. + +--N'est-ce pas, dit-il, que j'ai bien fait, madame, que vous +m'approuvez? + +--Je ne vais pas feindre, répondit Diane, et, d'ailleurs, vous savez +le fond de ma pensée, oui, je vous approuve, mais ici s'arrêtera mon +indulgence; en vous désirant, en vous appelant comme je faisais tout à +l'heure, j'étais insensée, j'étais coupable. + +--Mon Dieu! que dites-vous donc là, Diane? + +--Hélas! comte, je dis la vérité! j'ai le droit de rendre malheureux +M. de Monsoreau, qui m'a poussée à cette extrémité; mais je n'ai ce +droit qu'en m'abstenant de rendre un autre heureux. Je puis lui +refuser ma présence, mon sourire, mon amour; mais, si je donnais ces +faveurs à un autre, je volerais celui-là, qui, malgré moi, est mon +maître. + +Bussy écouta patiemment toute cette morale, fort adoucie, il est vrai, +par la grâce et la mansuétude de Diane. + +--A mon tour de parler, n'est-ce pas? dit-il. + +--Parlez, répondit Diane. + +--Avec franchise? + +--Parlez! + +--Eh bien, de tout ce que vous venez de dire, madame, vous n'avez pas +trouvé un mot au fond de votre coeur. + +--Comment? + +--Écoutez-moi sans impatience, madame, vous voyez que je vous ai +écoutée patiemment; vous m'avez accablé de sophismes. + +Diane fit un mouvement. + +--Les lieux communs de morale, continua Bussy, ne sont que cela quand +ils manquent d'application. En échange de ces sophismes, moi, madame, +je vais vous rendre des vérités. Un homme est votre maître, +dites-vous; mais avez-vous choisi cet homme? Non, une fatalité vous +l'a imposé, et vous l'avez subi. Maintenant, avez-vous dessein de +souffrir toute votre vie des suites d'une contrainte si odieuse? Alors +c'est à moi de vous en délivrer. + +Diane ouvrit la bouche pour parler, Bussy l'arrêta d'un signe. + +--Oh! je sais ce que vous m'allez répondre, dit le jeune homme. Vous +me répondrez que, si je provoque M. de Monsoreau et si je le tue, vous +ne me reverrez jamais.--Soit, je mourrai de douleur de ne pas vous +revoir; mais vous vivrez libre, mais vous vivrez heureuse, mais vous +pourrez rendre heureux un galant homme, qui dans sa joie, bénira +quelquefois mon nom, et dira: «Merci! Bussy, merci! de nous avoir +délivrés de cet affreux Monsoreau;» et vous-même, Diane, vous qui +n'oseriez me remercier vivant, vous me remercierez mort. + +La jeune femme saisit la main du comte et la serra tendrement. + +--Vous n'avez pas encore imploré, Bussy, dit-elle, et voilà que vous +menacez déjà. + +--Vous menacer? Oh! Dieu m'entend, et il sait quelle est mon +intention; je vous aime si ardemment, Diane, que je n'agirai point +comme ferait un autre homme. Je sais que vous m'aimez. Mon Dieu! +n'allez pas vous en défendre, vous rentreriez dans la classe de ces +esprits vulgaires dont les paroles démentent les actions. Je le sais, +car vous l'avez avoué. Puis, un amour comme le mien, voyez-vous, +rayonne comme le soleil, et vivifie tous les coeurs qu'il touche; +ainsi je ne vous supplierai pas, je ne me consumerai pas en désespoir. +Non, je me mettrai à vos genoux, que je baise, et je vous dirai, la +main droite sur mon coeur, sur ce coeur qui n'a jamais menti ni par +intérêt ni par crainte, je vous dirai: «Diane, je vous aime, et ce +sera pour toute ma vie! Diane, je vous jure à la face du ciel que je +mourrai pour vous, que je mourrai en vous adorant.» Si vous me dites +encore: «Partez, ne volez pas le bonheur d'un autre,» je me relèverai +sans soupir, sans un signe, de cette place, où je suis si heureux +cependant, et je vous saluerai profondément en me disant: «Cette femme +ne m'aime pas; cette femme ne m'aimera jamais.» Alors je partirai et +vous ne me reverrez plus jamais. Mais, comme mon dévouement pour vous +est encore plus grand que mon amour, comme mon désir de vous voir +heureuse survivra à la certitude que je ne puis pas être heureux +moi-même, comme je n'aurai pas volé le bonheur d'un autre, j'aurai le +droit de lui voler sa vie en y sacrifiant la mienne: voilà ce que je +ferai, madame, et cela de peur que vous ne soyez esclave +éternellement, et que ce ne vous soit un prétexte à rendre malheureux +les braves gens qui vous aiment. + +Bussy s'était ému en prononçant ces paroles. Diane lut dans son regard +si brillant et si loyal toute la vigueur de sa résolution: elle +comprit que ce qu'il disait, il allait le faire; que ces paroles se +traduiraient indubitablement en action, et, comme la neige d'avril +fond aux rayons du soleil, sa rigueur se fondit à la flamme de ce +regard. + +--Eh bien! dit-elle, merci de cette violence que vous me faites, ami. +C'est encore une délicatesse de votre part, de m'ôter ainsi jusqu'au +remords de vous avoir cédé. Maintenant, m'aimerez-vous jusqu'à la +mort, comme vous dites? maintenant, ne serai-je pas le jeu de votre +fantaisie, et ne me laisserez-vous pas un jour l'odieux regret de ne +pas avoir écouté l'amour de M. de Monsoreau? Mais non, je n'ai pas de +conditions à vous faire; je suis vaincue, je suis livrée; je suis à +vous, Bussy, d'amour, du moins. Restez donc, ami, et maintenant que ma +vie est la vôtre, veillez sur nous. + +En disant ces mots, Diane posa une de ses mains si blanches et si +effilées sur l'épaule de Bussy, et lui tendit l'autre, qu'il tint +amoureusement collée à ses lèvres; Diane frissonna sous ce baiser. + +On entendit alors les pas légers de Jeanne, accompagnés d'une petite +toux indicatrice: elle rapportait une gerbe de fleurs nouvelles et le +premier papillon qui se fût encore hasardé peut-être hors de sa coque +de soie: c'était une atalante aux ailes rouges et noires. + +Instinctivement, les mains entrelacées se désunirent. + +Jeanne remarqua ce mouvement. + +--Pardon, mes bons amis, de vous déranger, dit-elle, mais il nous faut +rentrer sous peine que l'on vienne nous chercher ici. Monsieur le +comte, regagnez, s'il vous plaît, votre excellent cheval qui fait +quatre lieues en une demi-heure, et laissez-nous faire le plus +lentement possible, car je présume que nous aurons fort à causer, les +quinze cents pas qui nous séparent de la maison. Dame! voici ce que +vous perdez à votre entêtement, monsieur de Bussy: le dîner du +château, qui est excellent surtout pour un homme qui vient de monter à +cheval et de grimper par-dessus les murailles, et cent bonnes +plaisanteries que nous eussions faites, sans compter certains coups +d'oeil échangés qui chatouillent mortellement le coeur.--Allons, +Diane, rentrons. + +Et Jeanne prit le bras de son amie et fit un léger effort pour +l'entraîner avec elle. + +Bussy regarda les deux amies avec un sourire. Diane, encore à demi +retournée de son côté, lui tendit la main. + +Il se rapprocha d'elles. + +--Eh bien! demanda-t-il, c'est tout ce que vous me dites? + +--A demain, répliqua Diane, n'est-ce pas convenu? + +--A demain seulement? + +--A demain et à toujours! + +Bussy ne put retenir un petit cri de joie; il inclina ses lèvres sur +la main de Diane; puis, jetant un dernier adieu aux deux femmes, il +s'éloigna ou plutôt s'enfuit. + +Il sentait qu'il lui fallait un effort de volonté pour consentir à se +séparer de celle à laquelle il avait si longtemps désespéré d'être +réuni. + +Diane le suivit du regard jusqu'au fond du taillis, et, retenant son +amie par le bras, écouta jusqu'au son le plus lointain de ses pas dans +les broussailles. + +--Ah! maintenant, dit Jeanne, lorsque Bussy fut disparu tout à fait, +veux-tu causer un peu avec moi, Diane? + +--Oh! oui, dit la jeune femme tressaillant comme si la voix de son +amie la tirait d'un rêve. Je t'écoute. + +--Eh bien! vois-tu, demain j'irai à la chasse avec Saint-Luc et ton +père. + +--Comment! tu me laisseras seule au château? + +--Écoute, chère amie, dit Jeanne; moi aussi, j'ai mes principes de +morale, et il y a certaines choses que je ne puis consentir à faire. + +--Oh! Jeanne, s'écria madame de Monsoreau en pâlissant, peux-tu bien +me dire de ses duretés-là, à moi, à ton amie? + +--Il n'y a pas d'amie qui tienne, continua mademoislle de Brissac avec +la même tranquillité. Je ne puis continuer ainsi. + +--Je croyais que tu m'aimais, Jeanne, et voilà que tu me perces te +coeur, dit la jeune femme avec des larmes dans les yeux; tu ne veux +pas continuer, dis-tu, eh! quoi donc ne veux-tu pas continuer? + +--Continuer, murmura Jeanne à l'oreille de son amie, continuer de vous +empêcher, pauvres amants que vous êtes, de vous aimer tout à votre +aise. + +Diane saisit dans ses bras la rieuse jeune femme, et couvrit de +baisers son visage épanoui. Comme elle la tenait embrassée, les +trompes de la chasse firent entendre leurs bruyantes fanfares. + +--Allons, on nous appelle, dit Jeanne; le pauvre Saint-Luc +s'impatiente. Ne sois donc pas plus dure envers lui que je ne veux +l'être envers l'amoureux en pourpoint cannelle. + + + + +CHAPITRE XXX + +COMMENT BUSSY TROUVA TROIS CENTS PISTOLES DE SON CHEVAL ET LES DONNA +POUR RIEN. + + +Le lendemain Bussy partit d'Angers avant que les plus matineux +bourgeois de la ville eussent pris leur repas du matin. + +Il ne courait pas, il volait sur la route. Diane était montée sur une +terrasse du château, d'où l'on voyait le chemin sinueux et blanchâtre +qui ondulait dans les prés verts. Elle vit ce point noir qui avançait +comme un météore et laissait plus long derrière lui le ruban tordu de +la route. + +Aussitôt elle redescendit pour ne pas laisser à Bussy le temps +d'attendre, et pour se faire un mérite d'avoir attendu. + +Le soleil atteignait à peine les cimes des grands chênes, l'herbe +était perlée et rosée; on entendait au loin, sur la montagne, le cor +de Saint-Luc que Jeanne excitait à sonner pour rappeler à son amie le +service qu'elle lui rendait en la laissant seule. + +Il y avait une joie si grande, si poignante dans le coeur de Diane, +elle se sentait si enivrée de sa jeunesse, de sa beauté, de son amour, +que parfois, en courant, il lui semblait que son âme enlevait son +corps sur des ailes comme pour le rapprocher de Dieu. + +Mais le chemin de la maison au hallier était long, les petits pieds de +la jeune femme se lassèrent de fouler l'herbe épaisse, et la +respiration lui manqua plusieurs fois en route; elle ne put donc +arriver au rendez-vous qu'au moment où Bussy paraissait sur la crête +du mur et s'élançait en bas. + +Il la vit courir; elle poussa un petit cri de joie; il arriva vers +elle les bras étendus; elle se précipita vers lui en appuyant ses deux +mains sur son coeur: leur salut du matin fut une longue, une ardente +étreinte. Qu'avaient-ils à se dire? ils s'aimaient. Qu'avaient-ils à +penser? ils se voyaient. Qu'avaient-ils à souhaiter? ils étaient assis +côte à côte et se tenaient la main. + +La journée passa comme une heure. Bussy, lorsque Diane, la première, +sortit de cette torpeur veloutée qui est le sommeil d'une âme lasse de +félicité, Bussy serra la jeune femme rêveuse sur son coeur, et lui +dit: + +--Diane, il me semble qu'aujourd'hui a commencé ma vie; il me semble +que d'aujourd'hui je vois clair sur le chemin qui mène à l'éternité. +Vous êtes, n'en doutez pas, la lumière qui me révèle tant de bonheur; +je ne savais rien de ce monde ni de la condition des hommes en ce +monde; aussi, je puis vous répéter ce que, hier, je vous disais: ayant +commencé par vous à vivre, c'est avec vous que je mourrai. + +--Et moi, lui répondit-elle, moi qui, un jour, me suis jetée sans +regret dans les bras de la mort, je tremble aujourd'hui de ne pas +vivre assez longtemps pour épuiser tous les trésors que me promet +votre amour. Mais pourquoi ne venez-vous pas au château, Louis? mon +père serait heureux de vous voir; M. de Saint-Luc est votre ami, et il +est discret.... Songez qu'une heure de plus à nous voir, c'est +inappréciable. + +--Hélas! Diane, si je vais une heure au château, j'irai toujours; si +j'y vais, toute la province le saura; si le bruit en vient aux +oreilles de cet ogre, votre époux, il accourra.... Vous m'avez défendu +de vous en délivrer.... + +--A quoi bon? dit-elle avec cette expression qu'on ne trouve jamais +que dans la voix de la femme qu'on aime. + +--Eh bien! pour notre sûreté, c'est-à-dire pour la sécurité de notre +bonheur, il importe que nous cachions notre secret à tout le monde: +madame de Saint-Luc le sait déjà... Saint-Luc le saura aussi. + +--Oh! pourquoi.... + +--Me cacheriez-vous quelque chose, dit Bussy, à moi, à présent? + +--Non... c'est vrai. + +--J'ai écrit ce matin un mot à Saint-Luc pour lui demander une +entrevue à Angers. Il viendra; j'aurai sa parole de gentilhomme que +jamais un mot de cette aventure ne lui échappera. C'est d'autant plus +important, chère Diane, que partout, certainement, on me cherche. Les +événements étaient graves lorsque nous avons quitté Paris. + +--Vous avez raison... et puis mon père est un homme si scrupuleux, +bien qu'il m'aime, qu'il serait capable de me dénoncer à M. de +Monsoreau. + +--Cachons-nous bien... et, si Dieu nous livre à nos ennemis, au moins +pourrons-nous dire que faire autrement était impossible. + +--Dieu est bon, Louis; ne doutez pas de lui en ce moment. + +--Je ne doute pas de Dieu, j'ai peur de quelque démon, jaloux de voir +notre joie. + +--Dites-moi adieu, monseigneur, et ne retournez pas si vite, votre +cheval me fait peur. + +--Ne craignez rien, il connaît déjà la route; c'est le plus doux, le +plus sûr coursier que j'aie encore monté. Quand je retourne à la +ville, abîmé dans mes douces pensées, il me conduit sans que je touche +à la bride. + +Les deux amants échangèrent mille propos de ce genre entrecoupés de +mille baisers. Enfin la trompe de chasse, rapprochée du château, fit +entendre l'air dont Jeanne était convenue avec son amie, et Bussy +partit. + +--Comme il approchait de la ville, rêvant à cette enivrante journée, +et tout fier d'être libre, lui, que les honneurs, les soins de la +richesse et les faveurs d'un prince du sang tenaient toujours embrassé +dans des chaînes d'or, il remarqua que l'heure approchait où l'on +allait fermer les portes de la ville. Le cheval, qui avait brouté tout +le jour sous les feuillages et l'herbe, avait continué en chemin, et +la nuit venait. + +Bussy se préparait à piquer pour réparer le temps perdu, quand il +entendit derrière lui le galop de quelques chevaux. + +Pour un homme qui se cache, et surtout pour un amant, tout semble une +menace; les amants heureux ont cela de commun avec les voleurs. Bussy +se demandait s'il valait mieux prendre le galop pour gagner l'avance, +ou se jeter de côté pour laisser passer les cavaliers; mais leur +course était si rapide, qu'ils furent sur lui en un moment. + +Ils étaient deux. Bussy, jugeant qu'il n'y avait pas de lâcheté à +éviter deux hommes lorsqu'on en vaut quatre, se rangea, et aperçut un +des cavaliers dont les talons entraient dans les flancs de sa monture, +stimulée d'ailleurs par bon nombre de coups d'étrivières que lui +détachait son compagnon. + +--Allons, voici la ville, disait cet homme avec un accent gascon des +plus prononcés; encore trois cents coups de fouet et cent coups +d'éperon, du courage et de la vigueur. + +--La bête n'a plus le souffle, elle frissonne, elle faiblit, elle +refuse de marcher, répondit celui qui précédait... Je donnerais +pourtant cent chevaux pour être dans ma ville. + +--C'est quelque Angevin attardé, se dit Bussy.... Cependant... comme +la peur rend les gens stupides! j'avais cru reconnaître cette voix. +Mais voilà le cheval de ce brave homme qui chancelle.... + +En ce moment les cavaliers étaient au niveau de Bussy sur la route. + +--Eh! prenez garde, s'écria-t-il, monsieur; quittez l'étrier, quittez +vite, la bête va choir. + +En effet, le cheval tomba lourdement sur le flanc, remua +convulsivement une jambe comme s'il labourait la terre, et, tout d'un +coup, son souffle bruyant s'arrêta, ses yeux s'obscurcirent; l'écume +l'étouffait; il expira. + +--Monsieur, cria le cavalier démonté à Bussy, trois cents pistoles du +cheval qui vous porte. + +--Ah! mon Dieu! s'écria Bussy en se rapprochant.... + +--M'entendez-vous? monsieur, je suis pressé.... + +--Eh! mon prince, prenez-le pour rien, dit avec le tremblement d'une +émotion indicible Bussy, qui venait de reconnaître le duc d'Anjou. + +En même temps on entendit le bruit sec d'un pistolet qu'armait le +compagnon du prince. + +--Arrêtez! cria le duc d'Anjou à ce défenseur impitoyable;--arrêtez! +monsieur d'Aubigné; c'est Bussy, ou le diable m'emporte! + +--Eh oui, mon prince, c'est moi! mais que diable faites-vous à crever +des chevaux à l'heure qu'il est sur ce chemin? + +--Ah! c'est M. de Bussy? dit d'Aubigné; alors, monseigneur, vous +n'avez plus besoin de moi... Permettez-moi de m'en retourner vers +celui qui m'a envoyé, comme dit la sainte Écriture. + +--Non pas sans recevoir mes remercîments bien sincères et la promesse +d'une solide amitié, dit le prince. + +--J'accepte tout, monseigneur, et vous rappellerai vos paroles quelque +jour. + +--M. d'Aubigné!... Monseigneur!... Ah! mais je tombe des nues! fit +Bussy.... + +--Ne le savais-tu pas? dit le prince avec une expression de +mécontentement et de défiance qui n'échappa point au gentilhomme... Si +tu es ici, n'est-ce pas que tu m'y attendais? + +--Diable! se dit Bussy réfléchissant à tout ce que son séjour caché +dans l'Anjou pouvait offrir d'équivoque à l'esprit soupçonneux de +François, ne nous compromettons pas! + +--Je faisais mieux que de vous attendre, dit-il, et, tenez, puisque +vous voulez entrer en ville avant la fermeture des portes, en selle, +monseigneur. + +Il offrit son cheval au prince, qui s'était occupé de débarrasser le +sien de quelques papiers importants cachés entre la selle et la +housse. + +--Adieu donc, monseigneur, dit d'Aubigné qui fit volte-face. Monsieur +de Bussy, serviteur. + +Et il partit. + +Bussy sauta légèrement en croupe de son maître, et dirigea le cheval +vers la ville, en se demandant tout bas si ce prince, habillé de noir, +n'était pas le sombre démon que lui suscitait l'enfer, jaloux déjà de +son bonheur. + +Ils entrèrent dans Angers au premier son des trompettes de +l'échevinage. + +--Que faire maintenant, monseigneur? + +--Au château! qu'on arbore ma bannière, qu'on vienne me reconnaître, +que l'on convoque la noblesse de la province. + +--Rien de plus facile, dit Bussy, décidé à faire de la docilité pour +gagner du temps, et d'ailleurs trop surpris lui-même pour être autre +chose que passif. + +--Çà, messieurs de la trompette! cria-t-il aux hérauts qui revenaient +après le premier son. + +Ceux-ci regardèrent et ne prêtèrent pas grande attention, parce qu'ils +voyaient deux hommes poudreux, suants, et en assez mince équipage. + +--Oh! oh! dit Bussy en marchant à eux... est-ce que le maître n'est +pas connu dans sa maison?... Qu'on fasse venir l'échevin de service! + +Ce ton arrogant imposa aux hérauts; l'un d'eux s'approcha. + +--Jésus-Dieu! s'écria-t-il avec effroi en regardant attentivement le +duc... n'est-ce pas là notre seigneur et maître? + +Le duc était fort reconnaissable à la difformité de son nez partagé en +deux, comme le disait la chanson de Chicot. + +--Monseigneur le duc! ajouta-t-il en saisissant le bras de l'autre +héraut, qui bondit d'une surprise pareille. + +--Vous en savez aussi long que moi maintenant, dit Bussy; enflez-moi +votre haleine, faites suer sang et eau à vos trompettes, et que toute +la ville sache dans un quart d'heure que monseigneur est arrivé chez +lui. Nous, monseigneur, allons lentement au château. Quand nous y +arriverons, la broche sera déjà mise pour nous recevoir. + +En effet, au premier cri des hérauts, les groupes se formèrent; au +second, les enfants et les commères coururent tous les quartiers en +criant: + +--Monseigneur est dans la ville!... Noël à monseigneur! + +Les échevins, le gouverneur, les principaux gentilshommes, se +précipitèrent vers le palais, suivis d'une foule qui devenait de plus +en plus compacte. + +Ainsi que l'avait prévu Bussy, les autorités de la ville étaient au +château avant le prince pour le recevoir dignement. Lorsqu'il traversa +le quai, à peine put-il fendre la presse; mais Bussy avait retrouvé un +des hérauts, qui, frappant à coups de trompette sur le populaire +empressé, fraya un passage à son prince jusqu'aux degrés de la maison +de ville. + +Bussy formait l'arrière-garde. + +«Messieurs et très-féaux âmes, dit le prince, je suis venu me jeter +dans ma bonne ville d'Angers. A Paris, les dangers les plus terribles +ont menacé ma vie; j'avais perdu même ma liberté. J'ai réussi à fuir, +grâce à de bons amis.» + +Bussy se mordit les lèvres: il devinait le sens du regard ironique de +François. + +«Et depuis que je me sens dans votre ville, ma tranquillité, ma vie, +sont assurées.» + +Les magistrats, stupéfaits, crièrent faiblement: Vive notre seigneur! + +Le peuple, qui espérait les aubaines usitées à chaque voyage du +prince, cria vigoureusement: Noël! + +--Soupons, dit le prince, je n'ai rien pris depuis ce matin. + +Le duc fut entouré en un moment de toute la maison qu'il entretenait à +Angers en qualité de duc d'Anjou, et dont les principaux serviteurs +seuls connaissaient leur maître. + +Puis ce fut le tour des gentilshommes et des dames de la ville. + +La réception dura jusqu'à minuit. La ville fut illuminée, les coups de +mousquet retentirent dans les rues et sur les places, la cloche de la +cathédrale fut mise en branle, et le vent porta jusqu'à Méridor les +bouffées bruyantes de la joie traditionnelle des bons Angevins. + + + + +CHAPITRE XXXI + +DIPLOMATIE DE M. LE DUC D'ANJOU. + + +Quand le bruit des mousquets se fut un peu calmé dans les rues, quand +les battements de la cloche eurent ralenti leurs vibrations, quand les +antichambres furent dégarnies, quand enfin Bussy et le duc d'Anjou se +trouvèrent seuls: + +--Causons, dit le duc. + +En effet, grâce à sa perspicacité, François comprenait que Bussy, +depuis leur rencontre, avait fait beaucoup plus d'avances qu'il +n'avait l'habitude d'en faire; il jugea alors, avec sa connaissance de +la cour, qu'il était dans une position embarrassée, et que, par +conséquent, il pouvait, avec un peu d'adresse, prendre avantage sur +lui. + +Mais Bussy avait eu le temps de se préparer, et il attendait son +prince de pied ferme. + +--Causons, monseigneur, répliqua-t-il. + +--Le dernier jour que nous nous vîmes, dit le prince, vous étiez bien +malade, mon pauvre Bussy! + +--C'est vrai, monseigneur, répliqua le jeune homme; j'étais +très-malade, et c'est presque un miracle qui m'a sauvé. + +--Ce jour-là, il y avait près de vous, continua le duc, certain +médecin bien enragé pour votre salut, car il mordait vigoureusement, +ce me semble, ceux qui vous approchaient. + +--C'est encore vrai, mon prince, car le Haudoin m'aime beaucoup. + +--Il vous tenait rigoureusement au lit, n'est-ce pas? + +--Ce dont j'enrageais de toute mon âme, comme Votre Altesse a pu le +voir. + +--Mais, dit le duc, si vous eussiez si fort enragé, vous auriez pu +envoyer la Faculté à tous les diables, et sortir avec moi, comme je +vous en priais. + +--Dame! fit Bussy en tournant et retournant de cent façons entre ses +doigts son chapeau de pharmacien. + +--Mais, continua le duc, comme il s'agissait d'une grave affaire, vous +avez eu peur de vous compromettre. + +--Plaît-il? dit Bussy en enfonçant d'un coup de poing le même chapeau +sur ses yeux: vous avez dit, je crois, que j'avais eu peur de me +compromettre, mon prince? + +--Je l'ai dit, répliqua le duc d'Anjou. + +Bussy bondit sur sa chaise, et se trouva debout. + +--Eh bien! vous en avez menti, monseigneur, s'écria-t-il, menti à +vous-même, entendez-vous, car vous ne croyez pas un mot, mais pas un +seul, de ce que vous venez de dire; il y a sur ma peau vingt +cicatrices, qui prouvent que je me suis compromis quelquefois, mais +que je n'ai jamais eu peur; et, ma foi, je connais beaucoup de gens +qui ne sauraient pas en dire et surtout en montrer autant. + +--Vous avez toujours des arguments irréfragables, monsieur de Bussy, +reprit le duc fort pâle et fort agité; quand on vous accuse, vous +criez plus haut que le reproche, et alors vous vous figurez que vous +avez raison. + +--Oh! je n'ai pas toujours raison, monseigneur, dit Bussy, je le sais +bien; mais je sais bien aussi dans quelles occasions j'ai tort. + +--Et dans lesquelles avez-vous tort? dites, je vous prie. + +--Quand je sers des ingrats. + +--En vérité, monsieur, je croie que vous vous oubliez, dit le prince +en se levant tout à coup avec cette dignité qui lui était propre dans +certaines circonstances. + +--Eh bien! je m'oublie, monseigneur, dit Bussy; une fois dans votre +vie, faites-en autant, oubliez-vous ou oubliez-moi. + +Bussy fit alors deux pas pour sortir; mais le prince fut encore plus +prompt que lui, et le gentilhomme trouva le duc devant la porte. + +--Nierez-vous, monsieur, dit le duc, que, le jour où vous avez refusé +de sortir avec moi, vous ne soyez sorti l'instant d'après? + +--Moi, dit Bussy, je ne nie jamais rien, monseigneur, si ce n'est ce +qu'on veut me forcer d'avouer. + +--Dites-moi donc alors pourquoi vous vous êtes obstiné à rester en +votre hôtel? + +--Parce que j'avais des affaires. + +--Chez vous? + +--Chez moi ou ailleurs. + +--Je croyais que, quand un gentilhomme est au service d'un prince, ses +principales affaires sont les affaires de ce prince. + +--Et, d'habitude, qui donc les fait, vos affaires, monseigneur, si ce +n'est moi? + +--Je ne dis pas non, dit François; et d'ordinaire je vous trouve +fidèle et dévoué, je dirai même plus, j'excuse votre mauvaise humeur. + +--Ah! vous êtes bien bon. + +--Oui, car vous aviez quelque raison de m'en vouloir. + +--Vous l'avouez, monseigneur? + +--Oui. Je vous avais promis la disgrâce de M. de Monsoreau. Il paraît +que vous le détestez fort, M. de Monsoreau? + +--Moi, pas du tout. Je lui trouve une laide figure et j'aurais voulu +qu'il s'éloignât de la cour pour ne point avoir cette figure sous les +yeux. Vous, au contraire, monseigneur, vous aimez cette figure-là. Il +ne faut pas discuter sur les goûts. + +--Eh bien! alors, comme c'était votre seule excuse que de me bouder +comme eût fait un enfant gâté et hargneux, je vous dirai que vous avez +doublement eu tort de ne pas vouloir sortir avec moi, et de sortir +après moi pour faire des vaillantises inutiles. + +--J'ai fait des vaillantises inutiles, moi? et tout à l'heure vous me +reprochiez d'avoir eu.... Voyons, monseigneur, soyons conséquent; +quelles vaillantises ai-je faites? + +--Sans doute; que vous en vouliez à M. d'Épernon et à M. de Schomberg, +je conçois cela. Je leur en veux, moi aussi, et même mortellement; +mais il fallait se borner à leur en vouloir, et attendre le moment. + +--Oh! oh! dit Bussy, qu'y a-t-il encore là-dessous, monseigneur? + +--Tuez-les, morbleu! tuez-les tous deux, tuez-les tous quatre, je ne +vous en serai que plus reconnaissant; mais ne les exaspérez pas, +surtout quand vous êtes loin: car leur exaspération retombe sur moi. + +--Voyons, que lui ai-je donc fait, à ce digne Gascon? + +--Vous parlez de d'Épernon, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Eh bien! vous l'avez fait lapider. + +--Moi? + +--Au point que son pourpoint a été mis en lambeaux, son manteau en +pièces, et qu'il est rentré au Louvre en haut-de-chausses. + +--Bon, dit Bussy, et d'un; passons à l'Allemand. Quels sont mes torts +envers M. de Schomberg? + +--Nierez-vous que vous ne l'ayez fait teindre en indigo? Quand je l'ai +revu trois heures après son accident, il était encore couleur d'azur; +et vous appelez cela une bonne plaisanterie. Allons donc! + +Et le prince se mit à rire malgré lui, tandis que Bussy, se rappelant +de son côté la figure que faisait Schomberg dans son cuvier, ne +pouvait s'empêcher de rire aux éclats. + +--Alors, dit-il, c'est moi qui passe pour leur avoir joué ce tour. + +--Pardieu! c'est moi peut-être? + +--Et vous vous sentez le courage, monseigneur, de venir faire des +reproches à un homme qui a de ces idées-là. Tenez, je vous le disais +tout à l'heure, vous êtes un ingrat. + +--D'accord. Maintenant, voyons, et si tu es réellement sorti pour +cela, je te pardonne. + +--Bien sûr? + +--Oui, parole d'honneur; mais tu n'es pas au bout de mes griefs. + +--Allez. + +--Parlons de moi un peu. + +--Soit. + +--Qu'as-tu fait pour me tirer d'embarras? + +--Vous le voyez bien, dit Bussy, ce que j'ai fait. + +--Non, je ne le vois pas. + +--Eh bien! je suis parti pour l'Anjou. + +--C'est-à-dire que tu t'es sauvé. + +--Oui, car en me sauvant je vous sauvais. + +--Mais, au lieu de te sauver si loin, ne pouvais-tu donc rester aux +environs de Paris? Il me semble que tu m'étais plus utile à Montmartre +qu'à Angers. + +--Ah! voilà où nous différons d'avis, monseigneur: j'aimais mieux +venir en Anjou. + +--C'est une médiocre raison, vous en conviendrez, que votre +caprice.... + +--Non pas, car ce caprice avait pour but de vous recruter des +partisans. + +--Ah! voilà qui est différent. Eh bien! voyons, qu'avez-vous fait? + +--Il sera temps de vous l'expliquer demain, monseigneur, car voici +justement l'heure à laquelle je dois vous quitter. + +--Et pourquoi me quitter? + +--Pour m'aboucher avec un personnage des plus importants. + +--Ah! s'il en est ainsi, c'est autre chose; allez, Bussy, mais soyez +prudent. + +--Prudent, à quoi bon? Ne sommes-nous pas les plus forts ici! + +--N'importe, ne risque rien; as-tu déjà fait beaucoup de démarches? + +--Je suis ici depuis deux jours, comment voulez-vous.... + +--Mais tu te caches, au moins. + +--Si je me cache, je le crois morbleu bien! Voyez-vous sous quel +costume je vous parle, est-ce que j'ai l'habitude de porter des +pourpoints cannelle? C'est pourtant pour vous encore que je suis entré +dans cet affreux fourreau. + +--Et où loges-tu? + +--Ah! voilà où vous apprécierez mon dévouement. Je loge... je loge +dans une masure près du rempart, avec une sortie sur la rivière, mais +vous, mon prince, à votre tour, voyons, comment êtes-vous sorti du +Louvre? comment vous ai-je trouvé sur un grand chemin, avec un cheval +fourbu entre les jambes et M. d'Aubigné à vos côtés? + +--Parce que j'ai des amis, dit le prince. + +--Vous, des amis? fit Bussy. Allons donc! + +--Oui, des amis que tu ne connais pas. + +--A la bonne heure! et quels sont ces amis? + +--Le roi de Navarre et M. d'Aubigné que tu as vu. + +--Le roi de Navarre!... Ah! c'est vrai. N'avez-vous point conspiré +ensemble? + +--Je n'ai jamais conspiré, monsieur de Bussy. + +--Non! demandez un peu à la Mole et à Coconnas. + +--La Mole, dit le prince d'un air sombre, avait commis un autre crime +que celui pour lequel on croit qu'il est mort. + +--Bien! laissons la Mole et revenons à vous; d'autant plus, +monseigneur, que nous aurions quelque peine à nous entendre sur ce +point-là. Par où diable êtes-vous sorti du Louvre? + +--Par la fenêtre. + +--Ah! vraiment. Et par laquelle? + +--Par celle de ma chambre à coucher. + +--Vous connaissiez donc l'échelle de corde? + +--Quelle échelle de corde? + +--Celle de l'armoire. + +--Ah! il paraît que tu la connaissais, toi? dit le prince en +pâlissant. + +--Dame! dit Bussy. Votre Altesse sait que j'ai eu quelquefois le +bonheur d'entrer dans cette chambre. + +--Du temps de ma soeur Margot, n'est-ce pas! et tu entrais par la +fenêtre? + +--Dame! vous sortez bien par là, vous. Ce qui m'étonne seulement, +c'est que vous ayez trouvé l'échelle. + +--Ce n'est pas moi qui l'ai trouvée. + +--Qui donc? + +--Personne; on me l'a indiquée. + +--Qui cela? + +--Le roi de Navarre. + +--Ah! ah! le roi de Navarre connaît l'échelle; je ne l'aurais pas cru. +Enfin, tant il y a que vous voici, monseigneur, sain et sauf et bien +portant! nous allons mettre l'Anjou en feu, et, de la même traînée, +l'Angoumois et le Béarn s'enflammeront: cela fera un assez joli petit +incendie. + +--Mais ne parlais-tu pas d'un rendez-vous? dit le duc. + +--Ah! morbleu! c'est vrai; mais l'intérêt de la conversation me le +faisait oublier. Adieu, monseigneur. + +--Prends-tu ton cheval? + +--Dame! s'il est utile à monseigneur, Son Altesse peut le garder; j'en +ai un second. + +--Alors, j'accepte; plus tard nous ferons nos comptes. + +--Oui, monseigneur, et Dieu veuille que ce ne soit pas moi qui vous +redoive quelque chose! + +--Pourquoi cela? + +--Parce que je n'aime pas celui que vous chargez d'ordinaire d'apurer +vos comptes. + +--Bussy! + +--C'est vrai, monseigneur; il était convenu que nous ne parlerions +plus de cela. + +Le prince, qui sentait le besoin qu'il avait de Bussy, lui tendit la +main. + +Bussy lui donna la sienne, mais en secouant la tête. + +Tous deux se séparèrent. + + + + +CHAPITRE XXXII + +DIPLOMATIE DE M. DE SAINT-LUC. + + +Bussy retourna chez lui à pied, au milieu d'une nuit épaisse; mais, au +lieu de Saint-Luc qu'il s'attendait à y rencontrer, il ne trouva +qu'une lettre qui lui annonçait l'arrivée de son ami pour le +lendemain. + +En effet, vers six heures du matin, Saint-Luc, suivi d'un piqueur, +avait quitté Méridor et avait dirigé sa course vers Angers. Il était +arrivé au pied des remparts à l'ouverture des portes, et, sans +remarquer l'agitation singulière du peuple à son lever, il avait gagné +la maison de Bussy. Les deux amis s'embrassèrent cordialement. + +--Daignez, mon cher Saint-Luc, dit Bussy, accepter l'hospitalité de ma +pauvre chaumière. Je campe à Angers. + +--Oui, dit Saint-Luc, à la manière des vainqueurs, c'est-à-dire sur le +champ de bataille. + +--Que voulez-vous dire, cher ami? + +--Que ma femme n'a pas plus de secrets pour moi que je n'en ai pour +elle, mon cher Bussy, et qu'elle m'a tout raconté. Il y a communauté +entre nous: recevez tous mes compliments, mon maître en toutes choses, +et, puisque vous m'avez mandé, permettez-moi de vous donner un +conseil. + +--Donnez. + +--Débarrassez-vous vite de cet abominable Monsoreau: personne ne +connaît à la cour votre liaison avec sa femme, c'est le bon moment; +seulement, il ne faut pas le laisser échapper; lorsque, plus tard, +vous épouserez la veuve, on ne dira pas au moins que vous l'avez faite +veuve pour l'épouser. + +--Il n'y a qu'un obstacle à ce beau projet, qui m'était venu d'abord à +l'esprit comme il s'est présenté au vôtre. + +--Vous voyez bien, et lequel? + +--C'est que j'ai juré à Diane de respecter la vie de son mari, tant +qu'il ne m'attaquera point, bien entendu. + +--Vous avez eu tort. + +--Moi! + +--Vous avez eu le plus grand tort. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'on ne fait point de pareils serments. Que diable! si vous +ne vous dépêchez pas, si vous ne prenez pas les devants, c'est moi qui +vous le dis, le Monsoreau, qui est confit en malices, vous découvrira, +et, s'il vous découvre, comme il n'est rien moins que chevaleresque, +il vous tuera. + +--Il arrivera ce que Dieu aura décidé, dit Bussy en souriant; mais, +outre que je manquerais au serment que j'ai fait à Diane en lui tuant +son mari.... + +--Son mari!... vous savez bien qu'il ne l'est pas. + +--Oui, mais il n'en porte pas moins le titre. Outre, dis-je, que je +manquerais au serment que je lui ai fait, le monde me lapiderait, mon +cher, et celui qui aujourd'hui est un monstre à tous les regards +paraîtrait dans sa bière un ange que j'aurais mis au cercueil. + +--Aussi ne vous conseillerais-je pas de le tuer vous-même. + +--Des assassins! ah! Saint-Luc, vous me donnez là un triste conseil. + +--Allons donc! qui vous parle d'assassins? + +--De quoi parlez-vous donc, alors? + +--De rien, cher ami; une idée qui m'est passée par l'esprit et qui +n'est pas suffisamment mûre pour que je vous la communique. Je n'aime +pas plus ce Monsoreau que vous, quoique je n'aie pas les mêmes raisons +de le détester: parlons donc de la femme au lieu de parler du mari. + +Bussy sourit. + +--Vous êtes un brave compagnon, Saint-Luc, dit Bussy, et vous pouvez +compter sur mon amitié. Or, vous le savez, mon amitié se compose de +trois choses: de ma bourse, de mon épée et de ma vie. + +--Merci, dit Saint-Luc, j'accepte, mais à charge de revanche. + +--Maintenant que vouliez-vous me dire de Diane? voyons. + +--Je voulais vous demander si vous ne comptiez pas venir un peu à +Méridor? + +--Mon cher ami, je vous remercie de l'insistance, mais vous savez mes +scrupules. + +--Je sais tout. A Méridor, vous êtes exposé à rencontrer le Monsoreau, +bien qu'il soit à quatre-vingts lieues de nous; exposé à lui serrer la +main, et c'est dur de serrer la main à un homme qu'on voudrait +étrangler; enfin exposé à lui voir embrasser Diane, et c'est dur de +voir embrasser la femme qu'on aime. + +--Ah! fit Bussy avec rage, comme vous comprenez bien pourquoi je ne +vais pas à Méridor! Maintenant, cher ami.... + +--Vous me congédiez? dit Saint-Luc se méprenant à l'intention de +Bussy. + +--Non pas; au contraire, reprit celui-ci, je vous prie de rester, car +maintenant c'est à mon tour de vous interroger. + +--Faites. + +--N'avez-vous donc pas entendu, cette nuit, le bruit des cloches et +des mousquetons? + +--En effet, et nous nous sommes demandé là-bas ce qu'il y avait de +nouveau. + +--Ce matin, n'avez-vous point remarqué quelque changement en +traversant la ville? + +--Quelque chose comme une grande agitation, n'est-ce pas? + +--Oui. J'allais vous demander d'où elle provenait. + +--Elle provient de ce que M. le duc d'Anjou vient d'arriver hier, cher +ami. + +Saint-Luc fit un bond sur sa chaise, comme si on lui eût annoncé la +présence du diable. + +--Le duc à Angers! on le disait en prison au Louvre. + +--C'est justement parce qu'il était en prison au Louvre qu'il est +maintenant à Angers. Il est parvenu à s'évader par une fenêtre, et il +est venu se réfugier ici. + +--Eh bien? demanda Saint-Luc. + +--Eh bien! cher ami, dit Bussy, voici une excellente occasion de vous +venger des petites persécutions de Sa Majesté. Le prince a déjà un +parti, il va avoir des troupes, et nous brasserons quelque chose comme +une jolie petite guerre civile. + +--Oh! oh! fit Saint-Luc. + +--Et j'ai compté sur vous pour faire le coup d'épée ensemble. + +--Contre le roi? dit Saint-Luc avec une froideur soudaine. + +--Je ne dis pas précisément contre le roi, dit Bussy; je dis contre +ceux qui tireront l'épée contre nous. + +--Mon cher Bussy, dit Saint-Luc, je suis venu en Anjou pour prendre +l'air de la campagne, et non pas pour me battre contre Sa Majesté. + +--Mais laissez-moi toujours vous présenter à monseigneur. + +--Inutile, mon cher Bussy; je n'aime pas Angers, et comptais le +quitter bientôt; c'est une ville ennuyeuse et noire; les pierres y +sont molles comme du fromage, et le fromage y est dur comme de la +pierre. + +--Mon cher Saint-Luc, vous me rendriez un grand service de consentir à +ce que je sollicite de vous: le duc m'a demandé ce que j'étais venu +faire ici, et, ne pouvant pas le lui dire, attendu que lui-même a aimé +Diane et a échoué près d'elle, je lui ai fait accroire que j'étais +venu pour attirer à sa cause tous les gentilshommes du canton; j'ai +même ajouté que j'avais, ce matin, rendez-vous avec l'un d'eux. + +--Eh bien! vous direz que vous avez vu ce gentilhomme, et qu'il +demande six mois pour réfléchir. + +--Je trouve, mon cher Saint-Luc, s'il faut que je vous le dise, que +votre logique n'est pas moins hérissée que la mienne. + +--Écoutez: je ne tiens en ce monde qu'à ma femme; vous ne tenez, vous, +qu'à votre maîtresse, convenons d'une chose: en toute occasion, je +défendrai Diane; en toute occasion, vous défendrez madame de +Saint-Luc. Un pacte amoureux, soit, mais pas de pacte politique. Voilà +seulement comment nous réussirons à nous entendre. + +--Je vois qu'il faut que je vous cède, Saint-Luc, dit Bussy, car, en +ce moment, vous avez l'avantage. J'ai besoin de vous, tandis que vous +pouvez vous passer de moi. + +--Pas du tout, et c'est moi, au contraire, qui réclame votre +protection. + +--Comment cela? + +--Supposez que les Angevins, car c'est ainsi que vont s'appeler les +rebelles, viennent assiéger et mettre à sac Méridor. + +--Ah! diable, vous avez raison, dit Bussy, vous ne voulez pas que les +habitants subissent la conséquence d'une prise d'assaut. + +Les deux amis se mirent à rire, et, comme on tirait le canon dans la +ville, comme le valet de Bussy venait l'avertir que déjà le prince +l'avait appelé trois fois, ils se jurèrent de nouveau association +extra-politique, et se séparèrent enchantés l'un de l'autre. + +Bussy courut au château ducal, où déjà la noblesse affluait de toutes +les parties de la province; l'arrivée du duc d'Anjou avait retenti +comme un écho porté sur le bruit du canon, et, à trois ou quatre +lieues autour d'Angers, villes et villages étaient déjà soulevés par +cette grande nouvelle. + +Le gentilhomme se dépêcha d'arranger une réception officielle, un +repas, des harangues; il pensait que, tandis que le prince recevrait, +mangerait, et surtout haranguerait, il aurait le temps de voir Diane, +ne fût-ce qu'un instant. Puis, lorsqu'il eut taillé pour quelques +heures de l'occupation au duc, il regagna sa maison, monta son second +cheval, et prit au galop le chemin de Méridor. + +Le duc, livré à lui-même, prononça de fort beaux discours et produisit +un effet merveilleux en parlant de la Ligue, touchant avec discrétion +les points qui concernaient son alliance avec les Guise, et se donnant +comme un prince persécuté par le roi à cause de la confiance que les +Parisiens lui avaient témoignée. + +Pendant les réponses et les baise-mains, le duc passait la revue des +gentilshommes, notant avec soin ceux qui étaient déjà arrivés, et avec +plus de soin ceux qui manquaient encore. + +Quand Bussy revint, il était quatre heures de l'après-midi; il sauta à +bas de son cheval et se présenta devant le duc, couvert de sueur et de +poussière. + +--Ah! ah! mon brave Bussy, dit le duc, te voilà à l'oeuvre, à ce qu'il +paraît. + +--Vous voyez, monseigneur. + +--Tu as chaud? + +--J'ai fort couru. + +--Prends garde de te rendre malade, tu n'es peut-être pas encore bien +remis. + +--Il n'y a pas de danger. + +--Et d'où viens-tu? + +--Des environs. Votre Altesse est-elle contente, et a-t-elle eu cour +nombreuse? + +--Oui, je suis assez satisfait; mais, à cette cour, Bussy, quelqu'un +manque. + +--Qui cela? + +--Ton protégé. + +--Mon protégé? + +--Oui, le baron de Méridor. + +--Ah! dit Bussy en changeant de couleur. + +--Et, cependant, il ne faudrait pas le négliger, quoiqu'il me néglige. +Le baron est influent dans la province. + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr. C'était lui le correspondant de la Ligue à Angers; il +avait été choisi par M. de Guise, et, en général, MM. de Guise +choisissent bien leurs hommes: il faut qu'il vienne, Bussy. + +--Mais, s'il ne vient pas, cependant, monseigneur? + +--S'il ne vient pas à moi, je ferai les avances, et c'est moi qui irai +à lui. + +--A Méridor? + +--Pourquoi pas? + +Bussy ne put retenir l'éclair jaloux et dévorant qui jaillit de ses +yeux. + +--Au fait, dit-il, pourquoi pas? vous êtes prince, tout vous est +permis. + +--Ah çà! tu crois donc qu'il m'en veut toujours? + +--Je ne sais. Comment le saurais-je, moi? + +--Tu ne l'as pas vu? + +--Non. + +--Agissant près des grands de la province, tu aurais cependant pu +avoir affaire à lui. + +--Je n'y eusse pas manqué, s'il n'avait pas eu lui-même affaire à moi. + +--Eh bien? + +--Eh bien! dit Bussy, je n'ai pas été assez heureux dans les promesses +que je lui avais faites, pour avoir grande hâte de me présenter devant +lui. + +--N'a-t-il pas ce qu'il désirait? + +--Comment cela? + +--Il voulait que sa fille épousât le comte, et le comte l'a épousée. + +--Bien, monseigneur, n'en parlons plus, dit Bussy; et il tourna le dos +au prince. + +En ce moment, de nouveaux gentilshommes entrèrent; le duc alla à eux, +Bussy resta seul. + +Les paroles du prince lui avaient fort donné à penser. + +Quelles pouvaient être les idées réelles du prince à l'égard du baron +de Méridor? + +Étaient-elles telles que le prince les avait exprimées? Ne voyait-il +dans le vieux seigneur qu'un moyen de renforcer sa cause de l'appui +d'un homme estimé et puissant? + +Ou bien ses projets politiques n'étaient-ils qu'un moyen de se +rapprocher de Diane? + +Bussy examina la position du prince telle qu'elle était: il le vit +brouillé avec son frère, exilé du Louvre, chef d'une insurrection en +province. Il jeta dans la balance les intérêts matériels du prince et +ses fantaisies amoureuses. Ce dernier intérêt était bien léger, +comparé aux autres. Bussy était disposé à pardonner au duc tous ses +autres torts, s'il voulait bien ne pas avoir celui-là. + +Il passa toute la nuit à banqueter avec Son Altesse royale et les +gentilshommes angevins, et à faire la révérence aux dames angevines; +puis, comme on avait fait venir les violons, à leur apprendre les +danses les plus nouvelles. + +Il va sans dire qu'il fit l'admiration des femmes et le désespoir des +maris, et, comme quelques-uns de ces derniers le regardaient autrement +qu'il ne plaisait à Bussy d'être regardé, il retroussa huit ou dix +fois sa moustache, et demanda à trois ou quatre de ces messieurs s'ils +ne lui accorderaient pas la faveur d'une promenade au clair de la +lune, dans le boulingrin. + +Mais sa réputation l'avait précédé à Angers, et Bussy en fut quitte +pour ses avances. + +A la porte du palais ducal, Bussy trouva une figure franche, loyale et +rieuse, qu'il croyait à quatre-vingts lieues de lui. + +--Ah! dit-il avec un vif sentiment de joie, c'est toi, Remy! + +--Eh! mon Dieu oui, monseigneur. + +--J'allais t'écrire de venir me rejoindre. + +--En vérité? + +--Parole d'honneur! + +--En ce cas, cela tombe à merveille: je craignais que vous ne me +grondassiez. + +--Et de quoi? + +--De ce que j'étais venu sans permission. Mais, ma foi! j'ai entendu +dire que monseigneur le duc d'Anjou s'était évadé du Louvre, et qu'il +était parti pour sa province. Je me suis rappelé que vous étiez dans +les environs d'Angers, j'ai pensé qu'il y aurait guerre civile et +force estocades données et rendues, bon nombre de trous faits à la +peau de mon prochain; et, attendu que j'aime mon prochain comme +moi-même et même plus que moi-même, je suis accouru. + +--Tu as bien fait, Remy; d'honneur, tu me manquais. + +--Comment va Gertrude, monseigneur? + +Le gentilhomme sourit. + +--Je te promets de m'en informer à Diane, la première fois que je la +verrai, dit-il. + +--Et moi, en revanche, soyez tranquille, la première fois que je la +verrai, dit-il, de mon côté, je lui demanderai des nouvelles de madame +de Monsoreau. + +--Tu es un charmant compagnon, et comment m'as-tu trouvé? + +--Parbleu, belle difficulté! j'ai demandé où était l'hôtel ducal, et +je vous ai attendu à la porte, après avoir été conduire mon cheval +dans les écuries du prince, où, Dieu me pardonne, j'ai reconnu le +vôtre. + +--Oui, le prince avait tué le sien, je lui ai prêté Roland, et, comme +il n'en avait pas d'autre, il l'a gardé. + +--Je vous reconnais bien là, c'est vous qui êtes prince, et le prince +qui est le serviteur. + +--Ne te presse pas de me mettre si haut, Remy, tu vas voir comment +monseigneur est logé. + +Et, en disant cela, il introduisit le Haudoin dans sa petite maison du +rempart. + +--Ma foi! dit Bussy, tu vois le palais; loge-toi où tu voudras et +comme tu pourras. + +--Cela ne sera point difficile, et il ne me faut pas grand'place, +comme vous savez; d'ailleurs, je dormirai debout, s'il le faut. Je +suis assez fatigué pour cela. + +Les deux amis, car Bussy traitait le Haudoin plutôt en ami qu'en +serviteur, se séparèrent, et Bussy, le coeur doublement content de se +retrouver entre Diane et Remy, dormit tout d'une traite. + +Il est vrai que, pour dormir à son aise, le duc, de son côté, avait +fait prier qu'on ne tirât plus le canon, et que les mousquetades +cessassent; quant aux cloches, elles s'étaient endormies toutes +seules, grâce aux ampoules des sonneurs. + +Bussy se leva de bonne heure, et courut au château en ordonnant qu'on +prévint Remy de l'y venir rejoindre: il tenait à guetter les premiers +bâillements du réveil de Son Altesse, afin de surprendre, s'il était +possible, sa pensée dans la grimace, ordinairement très-significative, +du dormeur qu'on éveille. + +Le duc se réveilla, mais on eût dit que, comme son frère Henri, il +mettait un masque pour dormir. Bussy en fut pour ses frais de +matinalité. + +Il tenait tout prêt un catalogue de choses toutes plus importantes les +unes que les autres. + +D'abord une promenade extra-muros pour reconnaître les fortifications +de la place. + +Une revue des habitants et de leurs armes. + +Visite à l'arsenal et commande de munitions de toutes espèces. + +Examen minutieux des tailles de la province, à l'effet de procurer aux +bons et fidèles vassaux du prince un petit supplément d'impôt destiné +à l'ornement intérieur des coffres. + +Enfin, correspondance. + +Mais Bussy savait d'avance qu'il ne devait pas énormément compter sur +ce dernier article; le duc d'Anjou écrivait peu; dès cette époque, il +pratiquait le proverbe: Les écrits restent. + +Ainsi muni contre les mauvaises pensées qui pouvaient venir au duc, le +comte vit ses yeux s'ouvrir, mais, comme nous l'avons dit, sans +pouvoir rien lire dans ces yeux. + +--Ah! ah! fit le duc, déjà toi! + +--Ma foi oui, monseigneur; je n'ai pas pu dormir, tant les intérêts de +Votre Altesse m'ont, toute la nuit, trotté par la tête. Çà, que +faisons-nous ce matin? Tiens! si nous chassions. + +Bon! se dit tout bas Bussy, voilà encore une occupation à laquelle je +n'avais pas songé. + +--Comment! dit le duc, tu prétends que tu as pensé à mes intérêts +toute la nuit, et le résultat de la veille et de la méditation est de +venir me proposer une chasse. Allons donc! + +--C'est vrai, dit Bussy; d'ailleurs nous n'avons pas de meute. + +--Ni de grand veneur, fit le prince. + +--Ah! ma foi, je n'en trouverais la chasse que plus agréable pour +chasser sans lui. + +--Ah! je ne suis pas comme toi, il me manque. + +Le duc dit cela d'un singulier air. Bussy le remarqua. + +--Ce digne homme, dit-il, votre ami; il paraît qu'il ne vous a pas +délivré non plus, celui-là. + +Le duc sourit. + +--Bon, dit Bussy, je connais ce sourire-là; c'est le mauvais: gare au +Monsoreau! + +--Tu lui en veux donc? demanda le prince. + +--Au Monsoreau? + +--Oui. + +--Et de quoi lui en voudrais-je? + +--De ce qu'il est mon ami. + +--Je le plains fort, au contraire. + +--Qu'est-ce à dire? + +--Que plus vous le ferez monter, plus il tombera de haut, quand il +tombera. + +--Allons, je vois que tu es de bonne humeur. + +--Moi? + +--Oui, c'est quand tu es de bonne humeur que tu me dis de ces +choses-là. N'importe, continua le duc, je maintiens mon dire, et +Monsoreau nous eût été bien utile dans ce pays-ci. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il a des biens aux environs. + +--Lui? + +--Lui ou sa femme. + +Bussy se mordit les lèvres: le duc ramenait la conversation au point +d'où il avait eu tant de peine à l'écarter la veille. + +--Ah! vous croyez? dit-il. + +--Sans doute. Méridor est à trois lieues d'Angers; ne le sais-tu pas, +toi qui m'as amené le vieux baron? + +Bussy comprit qu'il s'agissait de n'être point déferré. + +--Dame! dit-il, je vous l'ai amené, moi, parce qu'il s'est pendu à mon +manteau, et qu'à moins de lui en laisser la moitié entre les doigts, +comme faisait saint Martin, il fallait bien le conduire devers vous... +Au reste ma protection ne lui a pas servi à grand'chose. + +--Écoute, dit le duc, j'ai une idée. + +--Diable! dit Bussy, qui se défiait toujours des idées du prince. + +--Oui... Monsoreau a eu sur toi la première partie; mais je veux te +donner la seconde. + +--Comment l'entendez-vous, mon prince? + +--C'est tout simple. Tu me connais, Bussy? + +--J'ai ce malheur, mon prince. + +--Crois-tu que je sois homme à subir un affront et à le laisser +impuni? + +--C'est selon. + +Le duc sourit d'un sourire plus mauvais encore que le premier, en se +mordant les lèvres et en secouant la tête de haut en bas. + +--Voyons, expliquez-vous, monseigneur, dit Bussy. + +--Eh bien! le grand veneur m'a volé une jeune fille que j'aimais, pour +en faire sa femme; moi, à mon tour, je veux lui voler sa femme pour en +faire ma maîtresse. + +Bussy fit un effort pour sourire; mais, si ardemment qu'il désirât +arriver à ce but, il ne parvint qu'à faire une grimace. + +--Voler la femme de M. de Monsoreau! balbutia-t-il. + +--Mais il n'y a rien de plus facile, ce me semble, dit le duc: la +femme est revenue dans ses terres. Tu m'as dit qu'elle détestait son +mari; je puis donc compter, sans trop de vanité, qu'elle me préférera +au Monsoreau, surtout si je lui promets... ce que je lui promettrai. + +--Et que lui promettrez-vous, monseigneur? + +--De la débarrasser de son mari. + +--Eh! fut sur le point de s'écrier Bussy, pourquoi donc ne l'avez-vous +pas fait tout de suite? + +Mais il eut le courage de se retenir. + +--Vous feriez cette belle action? dit-il. + +--Tu verras. En attendant, j'irai toujours faire une visite à Méridor. + +--Vous oserez? + +--Pourquoi pas? + +--Vous vous présenterez devant le vieux baron, que vous avez +abandonné, après m'avoir promis.... + +--J'ai une excellente excuse à lui donner. + +--Où diable allez-vous donc les prendre? + +--Eh! sans doute. Je lui dirai: Je n'ai pas rompu ce mariage parce que +le Monsoreau, qui savait que vous étiez un des principaux agents de la +Ligue, et que j'en étais le chef, m'a menacé de nous vendre tous deux +au roi. + +--Ah! ah! Votre Altesse invente-t-elle celle-là? + +--Pas entièrement, je dois le dire, répondit le duc. + +--Alors je comprends, dit Bussy. + +--Tu comprends? dit le duc qui se trompait à la réponse de son +gentilhomme. + +--Oui. + +--Je lui fais accroire qu'en mariant sa fille j'ai sauvé sa vie, à +lui, qui était menacée. + +--C'est superbe, dit Bussy. + +--N'est-ce pas? Eh! mais, j'y pense, regarde donc par la fenêtre, +Bussy. + +--Pourquoi faire? + +--Regarde toujours. + +--M'y voilà. + +--Quel temps fait-il? + +--Je suis forcé d'avouer à Votre Altesse qu'il fait beau. + +--Eh bien! commande les chevaux, et allons un peu voir comment va le +bonhomme Méridor. + +--Tout de suite, monseigneur? + +Et Bussy, qui, depuis un quart d'heure, jouait ce rôle éternellement +comique de Mascarille dans l'embarras, feignant de sortir, alla +jusqu'à la porte et revint. + +--Pardon, monseigneur, dit-il; mais combien de chevaux commandez-vous? + +--Mais quatre, cinq, ce que tu voudras. + +--Alors, si vous vous en rapportez de ce soin à moi, monseigneur, dit +Bussy, j'en commanderai un cent. + +--Bon, un cent, dit le prince surpris, pour quoi faire? + +--Pour en avoir à peu près vingt-cinq, dont je sois sûr en cas +d'attaque. + +Le duc tressaillit. + +--En cas d'attaque? dit-il. + +--Oui. J'ai ouï dire, continua Bussy, qu'il y avait force bois dans +ces pays-là; et il n'y aurait rien de rare à ce que nous tombassions +dans quelque embuscade. + +--Ah! ah! dit le duc, tu penserais? + +--Monseigneur sait que le vrai courage n'exclut pas la prudence. + +Le duc devint rêveur. + +--Je vais en commander cent cinquante, dit Bussy. + +Et il s'avança une seconde fois vers la porte. + +--Un instant, dit le prince. + +--Qu'y a-t-il, monseigneur? + +--Crois-tu que je sois en sûreté à Angers, Bussy? + +--Dame, la ville n'est pas forte; bien défendue, cependant.... + +--Oui, bien défendue; mais elle peut être mal défendue; si brave que +tu sois, tu ne seras jamais qu'à un seul endroit. + +--C'est probable. + +--Si je ne suis pas en sûreté dans la ville, et je n'y suis pas, +puisque Bussy en doute.... + +--Je n'ai pas dit que je doutais, Monseigneur. + +--Bon, bon; si je ne suis pas en sûreté, il faut que je m'y mette +promptement. + +--C'est parler d'or, monseigneur. + +--Eh bien! je veux visiter le château et m'y retrancher. + +--Vous avez raison, monseigneur; de bons retranchements, +voyez-vous.... + +Bussy balbutia; il n'avait pas l'habitude de la peur, et les paroles +prudentes lui manquaient. + +--Et puis, une autre idée encore. + +--La matinée est féconde, monseigneur. + +--Je veux faire venir ici les Méridor. + +--Monseigneur, vous avez aujourd'hui une justesse et une vigueur de +pensées!... Levez-vous et visitons le château. + +Le prince appela ses gens; Bussy profita de ce moment pour sortir. + +Il trouva le Haudoin dans les appartements. C'était lui qu'il +cherchait. + +Il l'emmena dans le cabinet du duc, écrivit un petit mot, entra dans +une serre, cueillit un bouquet de roses, roula le billet autour des +tiges, passa à l'écurie, sella Roland, mit le bouquet dans la main du +Haudoin, et invita le Haudoin à se mettre en selle. + +Puis, le conduisant hors de la ville, comme Aman conduisait Mardochée, +il le plaça dans une espèce de sentier. + +--Là, lui dit-il, laisse aller Roland; au bout du sentier, tu +trouveras la forêt, dans la forêt un parc, autour de ce parc un mur, à +l'endroit du mur où Roland s'arrêtera, tu jetteras ce bouquet. + +«Celui qu'on attend ne vient pas, disait le billet, parce que celui +qu'on n'attendait pas est venu, et plus menaçant que jamais, car il +aime toujours. Prenez avec les lèvres et le coeur tout ce qu'il y a +d'invisible aux yeux dans ce papier.» + +Bussy lâcha la bride à Roland qui partit au galop dans la direction de +Méridor. + +Bussy revint au palais ducal et trouva le prince habillé. + +Quant à Remy, ce fut pour lui l'affaire d'une demi-heure. Emporté +comme un nuage par le vent, Remy, confiant dans les paroles de son +maître, traversa prés, champs, bois, ruisseaux, collines, et s'arrêta +au pied d'un mur à demi dégradé dont le chaperon tapissé de lierres +semblait relié par eux aux branches des chênes. + +Arrivé là, Remy se dressa sur ses étriers, attacha de nouveau et plus +solidement encore qu'il ne l'était le papier au billet, et, poussant +un hem! vigoureux, il lança le bouquet par-dessus le mur. + +Un petit cri qui retentit de l'autre côté lui apprit que le message +était arrivé à bon port. + +Remy n'avait plus rien à faire, car on ne lui avait pas demandé de +réponse. + +Il tourna donc du côté par lequel il était venu, la tête du cheval, +qui se disposait à prendre son repas aux dépens de la glandée, et qui +témoigna un vif mécontentement d'être dérangé dans ses habitudes; mais +Remy fit une sérieuse application de l'éperon et de la cravache. +Roland sentit son tort et repartit de son train habituel. + +Quarante minutes après, il se reconnaissait dans sa nouvelle écurie, +comme il s'était reconnu dans le hallier, et il venait prendre de +lui-même sa place au râtelier bien garni de foin et à la mangeoire +regorgeant d'avoine. + +Bussy visitait le château avec le prince. + +Remy le joignit au moment où il examinait un souterrain conduisant à +une poterne. + +--Eh bien! demanda-t-il à son messager, qu'as-tu vu? qu'as-tu entendu? +qu'as-tu fait? + +--Un mur, un cri, sept lieues, répondit Remy avec le laconisme d'un de +ces enfants de Sparte qui se faisaient dévorer le ventre par les +renards pour la plus grande gloire des lois de Lycurgue. + + + + +CHAPITRE XXXIII + +UNE VOLÉE D'ANGEVINS. + + +Bussy parvint à occuper si bien le duc d'Anjou de ses préparatifs de +guerre, que, pendant deux jours, il ne trouva ni le temps d'aller à +Méridor, ni le temps de faire venir le baron à Angers. + +Quelquefois cependant le duc revenait à ses idées de visite. Mais +aussitôt Bussy faisait l'empressé, visitait les mousquets de toute la +garde, faisait équiper les chevaux en guerre, roulait les canons, les +affûts, comme s'il s'agissait de conquérir une cinquième partie du +monde. + +Ce que voyant Remy, il se mettait à faire de la charpie, à repasser +ses instruments, à confectionner ses baumes, comme s'il s'agissait de +soigner la moitié du genre humain. + +Le duc alors reculait devant l'énormité de pareils préparatifs. + +Il va sans dire que, de temps en temps, Bussy, sous prétexte de faire +le tour des fortifications extérieures, sautait sur Roland, et, en +quarante minutes, arrivait à certain mur, qu'il enjambait d'autant +plus lestement, qu'à chaque enjambement il faisait tomber quelque +pierre, et que le chaperon, croulant sous son poids, devenait peu à +peu une brèche. + +Quant à Roland, il n'était plus besoin de lui dire où l'on allait, +Bussy n'avait qu'à lui lâcher la bride et fermer les yeux. + +--Voilà déjà deux jours de gagnés, disait Bussy, j'aurai bien du +malheur si, d'ici à deux autres jours, il ne m'arrive pas un petit +bonheur. + +Bussy n'avait pas tort de compter sur sa bonne fortune. + +Vers le soir du troisième jour, comme on faisait entrer dans la ville +un énorme convoi de vivres, produit d'une réquisition frappée par le +duc sur ses bons et féaux Angevins; comme M. d'Anjou, pour faire le +bon prince, goûtait le pain noir des soldats et déchirait à belles +dents les harengs salés et la morue sèche, on entendit une grande +rumeur vers une des portes de la ville. + +M. d'Anjou s'informa d'où venait cette rumeur; mais personne ne put le +lui dire. + +Il se faisait par là une distribution de coups de manche de pertuisane +et de coups de crosse de mousquet à bon nombre de bourgeois attirés +par la nouveauté d'un spectacle curieux. + +Un homme, monté sur un cheval blanc ruisselant de sueur, s'était +présenté à la barrière de la porte de Paris. + +Or Bussy, par suite de son système d'intimidation, s'était fait nommer +capitaine général du pays d'Anjou, grand-maître de toutes les places, +et avait établi la plus sévère discipline, notamment dans Angers. Nul +ne pouvait sortir de la ville sans un mot d'ordre, nul ne pouvait y +entrer sans ce même mot d'ordre, une lettre d'appel ou un signe de +ralliement quelconque. + +Toute cette discipline n'avait d'autre but que d'empêcher le duc +d'envoyer quelqu'un à Diane sans qu'il le sût, et d'empêcher Diane +d'entrer à Angers sans qu'il en fût averti. + +Cela paraîtra peut-être un peu exagéré; mais cinquante ans plus tard +Buckingham faisait bien d'autres folies pour Anne d'Autriche. + +L'homme et le cheval blanc étaient donc, comme nous l'avons dit, +arrivés d'un galop furieux, et ils avaient été donner droit dans le +poste. + +Mais le poste avait sa consigne. La consigne avait été donnée à la +sentinelle; la sentinelle avait croisé la pertuisane; le cavalier +avait paru s'en inquiéter médiocrement; mais la sentinelle avait crié: +«Aux armes!» le poste était sorti, et force avait été d'entrer en +explication. + +--Je suis Antraguet, avait dit le cavalier, et je veux parler au duc +d'Anjou. + +--Nous ne connaissons pas Antraguet, avait répondu le chef du poste; +quant à parler au duc d'Anjou, votre désir sera satisfait, car nous +allons vous arrêter et vous conduire à Son Altesse. + +--M'arrêter! répondit le cavalier, voilà encore un plaisant maroufle +pour arrêter Charles de Balzac d'Entragues, baron de Cuneo et comte de +Graville. + +--Ce sera pourtant comme cela, dit en ajustant son hausse-col le +bourgeois qui avait vingt hommes derrière lui, et qui n'en voyait +qu'un seul en face. + +--Attendez un peu, mes bons amis, dit Antraguet. Vous ne connaissez +pas encore les Parisiens, n'est-ce pas? eh bien! je vais vous montrer +un échantillon de ce qu'ils savent taire. + +--Arrêtons-le! conduisons-le à monseigneur! crièrent les miliciens +furieux. + +--Tout doux, mes petits agneaux, d'Anjou, dit Antraguet, c'est moi qui +aurai ce plaisir. + +--Que dit-il donc là? se demandèrent les bourgeois. + +--Il dit que son cheval n'a encore fait que dix lieues, répondit +Antraguet, ce qui fait qu'il va vous passer sur le ventre à tous, si +vous ne vous rangez pas. Rangez-vous donc, ou ventre-boeuf.... + +Et, comme les bourgeois d'Angers avaient l'air de ne pas comprendre le +juron parisien, Antraguet avait mis l'épée à la main, et, par un +moulinet prestigieux, avait abattu çà et là les hampes les plus +rapprochées des hallebardes dont on lui présentait la pointe. + +En moins de dix minutes, quinze ou vingt hallebardes furent changées +en manches à balais. + +Les bourgeois furieux fondirent à coups de bâton sur le nouveau venu, +qui parait devant, derrière, à droite et à gauche, avec une adresse +prodigieuse, et en riant de tout son coeur. + +--Ah! la belle entrée, disait-il en se tordant sur son cheval; oh! les +honnêtes bourgeois que les bourgeois d'Angers! Morbleu, comme on +s'amuse ici! Que le prince a bien eu raison de quitter Paris, et que +j'ai bien fait de venir le rejoindre! + +Et Antraguet, non-seulement parait de plus belle, mais, de temps en +temps, quand il se sentait serré de trop près, il taillait, avec sa +lame espagnole, le buffle de celui-là, la salade de celui-ci, et +quelquefois, choisissant son homme, il étourdissait d'un coup de plat +d'épée quelque guerrier imprudent qui se jetait dans la mêlée, le chef +protégé par le simple bonnet de laine angevin. + +Les bourgeois ameutés frappaient à l'envi, s'estropiant les uns les +autres, puis revenaient à la charge; comme les soldats de Cadmus, on +eût dit qu'ils sortaient de terre. + +Antraguet sentit qu'il commençait à se fatiguer. + +--Allons, dit-il, voyant que les rangs devenaient de plus en plus +compacts, c'est bon; vous êtes braves comme des lions, c'est convenu, +et j'en rendrai témoignage. Mais vous voyez qu'il ne vous reste plus +que vos manches de hallebardes, et que vous ne savez pas charger vos +mousquets. J'avais résolu d'entrer dans la ville, mais j'ignorais +qu'elle était gardée par une armée de Césars. Je renonce à vous +vaincre; adieu, bonsoir, je m'en vais. Dites seulement au prince que +j'étais venu exprès de Paris pour le voir. + +Cependant le capitaine était parvenu à communiquer le feu à la mèche +de son mousquet; mais, au moment où il appuyait la crosse à son +épaule, Antraguet lui cingla de si furieux coups de sa canne flexible +sur les doigts, qu'il lâcha son arme et qu'il se mit à sauter +alternativement sur le pied droit et sur le pied gauche. + +--A mort! à mort! crièrent les miliciens meurtris et enragés, ne le +laissons pas fuir! qu'il ne puisse pas s'échapper! + +--Ah! dit Antraguet, vous ne vouliez pas me laisser entrer tout à +l'heure, et voilà maintenant que vous ne voulez plus me laisser +sortir; prenez garde! cela va changer ma tactique: au lieu d'user du +plat, j'userai de la pointe; au lieu d'abattre les hallebardes, +j'abatterai les poignets. Çà, voyons, mes agneaux d'Anjou, me +laisse-t-on partir? + +--Non! à mort! à mort! il se lasse! assommons-le! + +--Fort bien! c'est pour tout de bon, alors? + +--Oui! oui! + +--Eh bien! gare les doigts, je coupe les mains! + +Il achevait à peine, et se mettait en mesure de mettre sa menace à +exécution, quand un second cavalier apparut à l'horizon, accourant +avec la même frénésie, entra dans la barrière au triple galop, et +tomba comme la foudre au milieu de la mêlée, qui tournait peu à peu en +véritable combat. + +--Antraguet, cria le nouveau venu, Antraguet! eh! que diable fais-tu +au milieu de tous ces bourgeois? + +--Livarot! s'écria Antraguet en se retournant, ah! mordieu, tu es le +bienvenu, Montjoie et Saint-Denis, à la rescousse! + +--Je savais bien que je te rattraperais; il y a quatre heures que j'ai +eu de tes nouvelles, et, depuis ce moment, je te suis. Mais où t'es-tu +donc fourré? on te massacre, Dieu me pardonne. + +--Oui, ce sont nos amis d'Anjou, qui ne veulent ni me laisser entrer +ni me laisser sortir. + +--Messieurs, dit Livarot en mettant le chapeau à la main, vous +plairait-il de vous ranger à droite ou à gauche, afin que nous +passions? + +--Ils nous insultent! crièrent les bourgeois; à mort! à mort! + +--Ah! voilà comme ils sont à Angers! fit Livarot en remettant d'une +main son chapeau sur sa tête, et en tirant de l'autre son épée. + +--Oui, tu vois, dit Antraguet; malheureusement ils sont beaucoup. + +--Bah! à nous trois nous en viendrons bien à bout. + +--Oui, à nous trois, si nous étions trois; mais nous ne sommes que +nous deux. + +--Voici Ribérac qui arrive. + +--Lui aussi? + +--L'entends-tu? + +--Je le vois. Eh! Ribérac! eh! ici! ici! + +En effet, au moment même, Ribérac, non moins pressé que ses +compagnons, à ce qu'il paraissait, faisait la même entrée qu'eux dans +la ville d'Angers. + +--Tiens! on se bat, dit Ribérac, voilà une chance! Bonjour, Antraguet; +bonjour, Livarot. + +--Chargeons, répondit Antraguet. + +Les miliciens regardaient, assez étourdis, le nouveau renfort qui +venait d'arriver aux deux amis, lesquels, de l'état d'assaillis, se +préparaient à passer à celui d'assaillants. + +--Ah çà! mais ils sont donc un régiment, dit le capitaine de la milice +à ces hommes; messieurs, notre ordre de bataille me paraît vicieux, et +je propose que nous fassions demi-tour à gauche. + +Les bourgeois, avec cette habileté qui les caractérise dans +l'exécution des mouvements militaires, commencèrent aussitôt un +demi-tour à droite. + +C'est qu'outre l'invitation de leur capitaine qui les ramenait +naturellement à la prudence, ils voyaient les trois cavaliers se +ranger de front avec une contenance martiale qui faisait frémir les +plus intrépides. + +--C'est leur avant-garde, crièrent les bourgeois qui voulaient se +donner à eux-mêmes un prétexte pour fuir. Alarme! alarme! + +--Au feu! crièrent les autres, au feu! + +--L'ennemi! l'ennemi! dirent la plupart. + +--Nous sommes des pères de famille; nous nous devons à nos femmes et à +nos enfants. Sauve qui peut! hurla le capitaine. + +Et en raison de ces cris divers, qui tous cependant, comme on le voit, +avaient le même but, un effroyable tumulte se fit dans la rue, et les +coups de bâton commencèrent à tomber comme la grêle sur les curieux, +dont le cercle pressé empêchait les peureux de fuir. + +Ce fut alors que le bruit de la bagarre arriva jusqu'à la place du +Château, où, comme nous l'avons dit, le prince goûtait le pain noir, +les harengs saurs et la morue sèche de ses partisans. + +Bussy et le prince s'informèrent; on leur dit que c'étaient trois +hommes, ou plutôt trois diables incarnés arrivant de Paris, qui +faisaient tout ce tapage. + +--Trois hommes? dit le prince; va donc voir ce que c'est, Bussy. + +--Trois hommes? dit Bussy: venez, monseigneur. + +Et tous deux partirent: Bussy en avant, le prince le suivant +prudemment, accompagné d'une vingtaine de cavaliers. + +Ils arrivèrent comme les bourgeois commençaient d'exécuter la +manoeuvre que nous avons dite, au grand détriment des épaules et des +crâne des curieux. + +Bussy se dressa sur ses étriers, et, son oeil d'aigle plongeant dans +la mêlée, il reconnut Livarot à sa longue figure. + +--Mort de ma vie! cria-t-il au prince d'une voix tonnante, accourez +donc, monseigneur, ce sont nos amis de Paris qui nous assiègent. + +--Eh non! répondit Livarot d'une voix qui dominait le bruit de la +bataille, ce sont, au contraire, les amis d'Anjou qui nous écharpent. + +--Bas les armes! cria le duc; bas les armes, marauds, ce sont des +amis. + +--Des amis! s'écrièrent les bourgeois contusionnés, écorchés, rendus. +Des amis! il fallait donc leur donner le mot d'ordre alors; depuis une +bonne heure, nous les traitons comme des païens, et ils nous traitent +comme des Turcs. + +Et le mouvement rétrograde acheva de se faire. + +Livarot, Antraguet et Ribérac s'avancèrent en triomphateurs dans +l'espace laissé libre par la retraite des bourgeois, et tous +s'empressèrent d'aller baiser la main de Son Altesse; après quoi, +chacun, à son tour, se jeta dans les bras de Bussy. + +--Il paraît, dit philosophiquement le capitaine, que c'est une volée +d'Angevins que nous prenions pour un vol de vautours. + +--Monseigneur, glissa Bussy à l'oreille du duc, comptez vos miliciens, +je vous prie. + +--Pour quoi faire? + +--Comptez toujours, à peu près, en gros; je ne dis pas un à un. + +--Ils sont au moins cent cinquante. + +--Au moins, oui. + +--Eh bien! que veux-tu dire? + +--Je veux dire que vous n'avez point là de fameux soldats, puisque +trois hommes les ont battus. + +--C'est vrai, dit le duc. Après? + +--Après! sortez donc de la ville avec des gaillards comme ceux-là! + +--Oui, dit le duc; mais j'en sortirai avec les trois hommes qui ont +battu les autres, répliqua le duc. + +--Ouais! fit tout bas Bussy, je n'avais pas songé à celle-là. Vivent +les poltrons pour être logiques! + + + + +CHAPITRE XXXIV + +ROLAND. + + +Grâce au renfort qui lui était arrivé, M. le duc d'Anjou put se livrer +à des reconnaissances sans fin autour de la place. + +Accompagné de ses amis, arrivés d'une façon si opportune, il marchait +dans un équipage de guerre dont les bourgeois d'Angers se montraient +on ne peut plus orgueilleux, bien que la comparaison de ces +gentilshommes bien montés, bien équipés, avec les harnais déchirés et +les armures rouillées de la milice urbaine, ne fût pas précisément à +l'avantage de cette dernière. + +On explora d'abord les remparts, puis les jardins attenants aux +remparts, puis la campagne attenante aux jardins, puis enfin les +châteaux épars dans cette campagne, et ce n'était point sans un +sentiment d'arrogance très-marquée que le duc narguait, en passant, +soit près d'eux, soit au milieu d'eux, les bois qui lui avaient fait +si grande peur, ou plutôt dont Bussy lui avait fait si grande peur. + +Les gentilshommes angevins arrivaient avec de l'argent, ils trouvaient +à la cour du duc d'Anjou une liberté qu'ils étaient loin de rencontrer +à la cour de Henri III; ils ne pouvaient donc manquer de faire joyeuse +vie dans une ville toute disposée, comme doit l'être une capitale +quelconque, à piller la bourse de ses hôtes. + +Trois jours ne s'étaient point encore écoulés, qu'Antraguet, Ribérac +et Livarot avaient lié des relations avec les nobles angevins les plus +épris des modes et des façons parisiennes. Il va sans dire que ces +dignes seigneurs étaient mariés et avaient de jeunes et jolies femmes. + +Aussi n'était-ce pas pour son plaisir particulier, comme pourraient le +croire ceux qui connaissent l'égoïsme du duc d'Anjou, qu'il faisait de +si belles cavalcades dans la ville. Non. Ces promenades tournaient au +plaisir des gentilshommes parisiens, qui étaient venus le rejoindre, +des seigneurs angevins, et surtout des dames angevines. + +Dieu d'abord devait s'en réjouir, puisque la cause de la Ligue était +la cause de Dieu. + +Puis le roi devait incontestablement en enrager. + +Enfin les dames en étaient heureuses. + +Ainsi, la grande Trinité de l'époque était représentée: Dieu, le roi +et les dames. + +La joie fut à son comble le jour où l'on vit arriver, en superbe +ordonnance, vingt-deux chevaux de main, trente chevaux de trait, +enfin, quarante mulets, qui, avec les litières, les chariots et les +fourgons, formaient les équipages de M. le duc d'Anjou. + +Tout cela venait, comme par enchantement, de Tours, pour la modique +somme de cinquante mille écus, que M. le duc d'Anjou avait consacrée à +cet usage. + +Il faut dire que ces chevaux étaient sellés, mais que les selles +étaient dues aux selliers; il faut dire que les coffres avaient de +magnifiques serrures, fermant à clef, mais que les coffres étaient +vides; il faut dire que ce dernier article était tout à la louange du +prince, puisque le prince aurait pu les remplir par des exactions. + +Mais ce n'était pas dans la nature du prince de prendre; il aimait +mieux soustraire. + +Néanmoins l'entrée de ce cortège produisit un magnifique effet dans +Angers. + +Les chevaux entrèrent dans les écuries, les chariots furent rangés +sous les remises. Les coffres furent portés par les familiers les plus +intimes du prince. Il fallait des mains bien sûres, pour qu'on osât +leur confier les sommes qu'ils ne contenaient pas. + +Enfin on ferma les portes du palais au nez d'une foule empressée, qui +fut convaincue, grâce à cette mesure de prévoyance, que le prince +venait de faire entrer deux millions dans la ville, tandis qu'il ne +s'agissait, au contraire, que de faire sortir de la ville une somme à +peu près pareille, sur laquelle comptaient les coffres vides. + +La réputation d'opulence de M. le duc d'Anjou fut solidement établie à +partir de ce jour-là; et toute la province demeura convaincue, d'après +le spectacle qui avait passé sous ses yeux, qu'il était assez riche +pour guerroyer contre l'Europe entière, si besoin était. + +Cette confiance devait aider les bourgeois à prendre en patience les +nouvelles tailles que le duc, aidé des conseils de ses amis, était +dans l'intention de lever sur les Angevins. D'ailleurs, les Angevins +allaient presque au-devant des désirs du duc d'Anjou. + +On ne regrette jamais l'argent que l'on prête ou que l'on donne aux +riches. + +Le roi de Navarre, avec sa renommée de misère, n'aurait pas obtenu le +quart du succès qu'obtenait le duc d'Anjou avec sa renommée +d'opulence. + +Mais revenons au duc. + +Le digne prince vivait en patriarche, regorgeant de tous les biens de +la terre, et, chacun le sait, l'Anjou est une bonne terre. + +Les routes étaient couvertes de cavaliers accourant vers Angers, pour +faire au prince leurs soumissions ou leurs offres de services. + +De son côté, M. d'Anjou poussait des reconnaissances aboutissant +toujours à la recherche de quelque trésor. + +Bussy était arrivé à ce qu'aucune de ces reconnaissances n'eût été +poussée jusqu'au château qu'habitait Diane. + +C'est que Bussy se réservait ce trésor-là pour lui seul, pillant, à sa +manière, ce petit coin de la province, qui, après s'être défendu de +façon convenable, s'était enfin livré à discrétion. + +Or, tandis que M. d'Anjou reconnaissait et que Bussy pillait, M. de +Monsoreau, monté sur son cheval de chasse, arrivait aux portes +d'Anjou. + +Il pouvait être quatre heures du soir; pour arriver à quatre heures, +M. de Monsoreau avait fait dix-huit lieues dans la journée. Aussi, ses +éperons étaient rouges; et son cheval, blanc d'écume, était à moitié +mort. + +Le temps était passé de faire aux portes de la ville des difficultés à +ceux qui arrivaient: on était si fier, si dédaigneux maintenant à +Angers, qu'on eût laissé passer sans conteste un bataillon de Suisses, +ces Suisses eussent-ils été commandés par le brave Crillon lui-même. + +M. de Monsoreau, qui n'était pas Crillon, entra tout droit en disant: + +--Au palais de monseigneur le duc d'Anjou. + +Il n'écouta point la réponse des gardes, qui hurlaient une réponse +derrière lui. Son cheval ne semblait tenir sur ses jambes que par un +miracle d'équilibre dû à la vitesse même avec laquelle il marchait: il +allait, le pauvre animal, sans avoir plus aucune conscience de sa vie, +et il y avait à parier qu'il tomberait quand il s'arrêterait. + +Il s'arrêta au palais; mais M. de Monsoreau était excellent écuyer, le +cheval était de race: le cheval et le cavalier restèrent debout. + +--Monsieur le duc! cria le grand veneur. + +--Monseigneur est allé faire une reconnaissance, répondit la +sentinelle. + +--Où cela? demanda M. de Monsoreau. + +--Par-là, dit le factionnaire en étendant la main vers un des quatre +points cardinaux. + +--Diable! fit Monsoreau, ce que j'avais à dire au duc était cependant +bien pressé; comment faire? + +--Mettre t'abord fotre chifal à l'égurie, répliqua la sentinelle, qui +était un reître d'Alsace; gar si fous ne l'abbuyez pas contre un mur +il dombera. + +--Le conseil est bon, quoique donné en mauvais français, dit +Monsoreau. Où sont les écuries, mon brave homme? + +--Là-pas! + +En ce moment un homme s'approcha du gentilhomme et déclina ses +qualités. + +C'était le majordome. + +M. de Monsoreau répondit à son tour par l'énumération de ses nom, +prénoms et qualités. + +Le majordome salua respectueusement; le nom du grand veneur était dès +longtemps connu dans la province. + +--Monsieur, dit-il, veuillez entrer et prendre quelque repos. Il y a +dix minutes à peine que monseigneur est sorti; Son Altesse ne rentrera +pas avant huit heures du soir. + +--Huit heures du soir! reprit Monsoreau en rongeant sa moustache, ce +serait perdre trop de temps. Je suis porteur d'une grande nouvelle qui +ne peut être sue trop tôt par Son Altesse. N'avez-vous pas un cheval +et un guide à me donner? + +--Un cheval! il y en a dix, monsieur, dit le majordome. Quant à un +guide, c'est différent, car monseigneur n'a pas dit où il allait, et +vous en saurez, en interrogeant, autant que qui que ce soit, sous ce +rapport; d'ailleurs, je ne voudrais pas dégarnir le château. C'est une +des grandes recommandations de Son Altesse. + +--Ah! ah! fit le grand veneur, on n'est donc pas en sûreté ici? + +--Oh! monsieur, on est toujours en sûreté au milieu d'hommes tels que +MM. Bussy, Livarot, Ribérac, Antraguet, sans compter notre invincible +prince, monseigneur le duc d'Anjou; mais vous comprenez.... + +--Oui, je comprends que lorsqu'ils n'y sont pas, il y a moins de +sûreté. + +--C'est cela même, monsieur. + +--Alors je prendrai un cheval frais dans l'écurie, et je tâcherai de +joindre Son Altesse en m'informant. + +--Il y a tout à parier, monsieur, que, de cette façon, vous rejoindrez +monseigneur. + +--On n'est point parti au galop? + +--Au pas, monsieur, au pas. + +--Très-bien! c'est chose conclue; montrez-moi le cheval que je puis +prendre. + +--Entrez dans l'écurie, monsieur, et choisissez vous-même: tous sont à +monseigneur. + +--Très-bien. + +Monsoreau entra. + +Dix ou douze chevaux, des plus beaux et des plus frais, prenaient un +ample repas dans les crèches bourrées du grain et du fourrage le plus +savoureux de l'Anjou. + +--Voilà, dit le majordome, choisissez. Monsoreau promena sur la rangée +de quadrupèdes un regard de connaisseur. + +--Je prends ce cheval bai-brun, dit-il, faites-le-moi seller. + +--Roland. + +--Il s'appelle Roland? + +--Oui, c'est le cheval de prédilection de Son Altesse. Il le monte +tous les jours; il lui a été donné par M. de Bussy, et vous ne le +trouveriez certes pas à l'écurie si Son Altesse n'essayait pas de +nouveaux chevaux qui lui sont arrivés de Tours. + +--Allons, il paraît que je n'ai pas le coup d'oeil mauvais. + +Un palefrenier s'approcha. + +--Sellez Roland, dit le majordome. + +Quant au cheval du comte, il était entré de lui-même dans l'écurie et +s'était étendu sur la litière, sans attendre même qu'on lui ôtât son +harnais. + +Roland fut sellé en quelques secondes. M. de Monsoreau se mit +légèrement en selle, et s'informa une seconde fois de quel côté la +cavalcade s'était dirigée. + +--Elle est sortie par cette porte, et elle a suivi cette rue, dit le +majordome en indiquant au grand veneur le même point que lui avait +déjà indiqué la sentinelle. + +--Ma foi, dit Monsoreau en lâchant le bride, en voyant que de lui-même +le cheval prenait ce chemin, on dirait, ma parole, que Roland suit la +piste. + +--Oh! n'en soyez pas inquiet, dit le majordome, j'ai entendu dire à M. +de Bussy et à son médecin, M. Remy, que c'était l'animal le plus +intelligent qui existât; dès qu'il sentira ses compagnons, il les +rejoindra. Voyez les belles jambes, elles feraient envie à un cerf. + +Monsoreau se pencha de côté. + +--Magnifiques, dit-il. + +En effet, le cheval partit sans attendre qu'on l'excitât, et sortit +fort délibérément de la ville; il fit même un détour, avant d'arriver +à la porte, pour abréger la route, qui se bifurquait circulairement à +gauche, directement à droite. + +Tout en donnant cette preuve d'intelligence, le cheval secouait la +tête comme pour échapper au frein qu'il sentait peser sur ses lèvres; +il semblait dire au cavalier que toute influence dominatrice lui était +inutile, et, à mesure qu'il approchait de la porte de la ville, il +accélérait sa marche. + +--En vérité, murmura Monsoreau, je vois qu'on ne m'en avait pas trop +dit; ainsi, puisque tu sais si bien ton chemin, va, Roland, va. + +Et il abandonna les rênes sur le cou de Roland. + +Le cheval, arrivé au boulevard extérieur, hésita un moment pour savoir +s'il tournerait à droite ou à gauche, + +Il tourna à gauche. + +Un paysan passait en ce moment. + +--Avez-vous vu une troupe de cavaliers, l'ami? demanda Monsoreau. + +--Oui, monsieur, répondit le rustique, je l'ai rencontrée là-bas, en +avant. + +C'était justement dans la direction qu'avait prise Roland, que le +paysan venait de rencontrer cette troupe. + +--Va, Roland, va, dit le grand veneur en lâchant les rênes à son +cheval, qui prit un trot allongé avec lequel on devait naturellement +faire trois ou quatre lieues à l'heure. + +Le cheval suivit encore quelque temps le boulevard, puis il donna tout +à coup à droite, prenant un sentier fleuri qui coupait à travers la +campagne. + +Monsoreau hésita un instant pour savoir s'il n'arrêterait pas Roland; +mais Roland paraissait si sûr de son affaire, qu'il le laissa aller. + +A mesure que le cheval s'avançait, il s'animait. Il passa du trot au +galop, et, en moins d'un quart d'heure, la ville eut disparu aux +regards du cavalier. + +De son côté aussi, le cavalier, à mesure qu'il s'avançait, semblait +reconnaître les localités. + +--Eh! mais, dit-il en entrant sous le bois, on dirait que nous allons +vers Méridor; est-ce que Son Altesse, par hasard, se serait dirigée du +côté du château? + +Et le front du grand veneur se rembrunit à cette idée, qui ne se +présentait pas à son esprit pour la première fois. + +--Oh! oh! murmura-t-il, moi qui venais d'abord voir le prince, +remettant à demain de voir ma femme. Aurais-je donc le bonheur de les +voir tous les deux en même temps? + +Un sourire terrible passa sur les lèvres du grand veneur. + +Le cheval allait toujours, continuant d'appuyer à droite avec une +ténacité qui indiquait la marche la plus résolue et la plus sûre. + +--Mais, sur mon âme, pensa Monsoreau, je ne dois plus maintenant être +bien loin du parc de Méridor. + +En ce moment, le cheval se mit à hennir. + +Au même instant, un autre hennissement lui répondit du fond de la +feuillée. + +--Ah! ah! dit le grand veneur, voilà Roland qui a trouvé ses +compagnons, à ce qu'il paraît. + +Le cheval redoublait de vitesse, passant comme l'éclair sous les +hautes futaies. + +Soudain Monsoreau aperçut un mur et un cheval attaché près de ce mur. +Le cheval hennit une seconde fois, et Monsoreau reconnut que c'était +lui qui avait dû hennir la première. + +--Il y a quelqu'un ici! dit Monsoreau pâlissant. + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La dame de Monsoreau v.2, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME DE MONSOREAU V.2 *** + +***** This file should be named 9638-8.txt or 9638-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/9/6/3/9638/ + +Produced by the Online Distributed Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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BEAUCE + + + + + + +DEUXIEME PARTIE + +PARIS + +1890 + + + + + +TABLE DES MATIERES DE LA DEUXIEME PARTIE. + + +I.--Comment frere Gorenflot se reveilla, et de l'accueil qui lui fut +fait a son couvent. + +II.--Comment frere Gorenflot demeura convaincu qu'il etait somnambule, +et deplora amerement cette infirmite. + +III.--Comment frere Gorenflot voyagea sur un ane nomme Panurge, et +apprit dans son voyage beaucoup de choses qu'il ne savait pas. + +IV.--Comment frere Gorenflot troqua son ane contre une mule, et sa +mule contre un cheval. + +V.--Comment Chicot et son compagnon s'installerent a l'hotellerie du +Cygne de la Croix, et comment ils y furent recus par l'hote. + +VI.--Comment le moine confessa l'avocat, et comment l'avocat confessa +le moine. + +VII.--Comment Chicot, apres avoir fait un trou avec une vrille, en fit +un avec son epee. + +VIII.--Comment le duc d'Anjou apprit que Diane de Meridor n'etait +point morte. + +IX.--Comment Chicot revint au Louvre et fut recu par le roi Henri III. + +X.--Ce qui s'etait passe entre monseigneur le duc d'Anjou et le grand +veneur. + +XI.--Comment se tint le Conseil du roi. + +XII.--Ce que venait faire M. de Guise au Louvre. + +XIII.--Castor et Pollux. + +XIV.--Comment il est prouve qu'ecouler est le meilleur moyen pour +entendre. + +XV.--La soiree de la Ligue. + +XVI.--La rue de la Ferronnerie. + +XVII.--Le prince et l'ami. + +XVIII.--Etymologie de la rue de la Jussienne. + +XIX.--Comment d'Epernon eut son pourpoint dechire, et comment +Schomberg fut teint en bleu. + +XX.--Chicot est de plus en plus roi de France. + +XXI.--Comment Chicot fit une visite a Bussy, et de ce qui s'ensuivit. + +XXII.--Les echecs de Chicot, le bilboquet de Quelus la sarbacane de +Schomberg. + +XXIII.--Comment le roi nomma un chef a la Ligue, et comment ce ne fut +ni Son Altesse le duc d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise. + +XXIV.--Comment le roi nomma un chef qui n'etait ni Son Altesse le duc +d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise. + +XXV.--Eteocle et Polynice. + +XXVI.--Comment on ne perd pas toujours son temps en fouillant dans les +armoires vides. + +XXVII.--Ventre-saint-gris. + +XXVIII.--Les amis. + +XXIX.--Les amants. + +XXX.--Comment Bussy trouva trois cents pistoles de son cheval et le +donna pour rien. + +XXXI.--Diplomatie de M. le duc d'Anjou. + +XXXII.--Diplomatie de M. de Saint-Luc. + +XXXIII.--Une volee d'Angevins. + +XXXIV.--Roland. + + + +IMAGES + + +Titre + +Comment Frere Gorenflot se reveilla, et de l'accueil qui lui fut fait +a son couvent. + +Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes +les expressions de l'etonnement. + +Voila une tournure, dit Gorenflot, voila une taille... on dirait que +je connais cela. + +Gorenflot se cramponnait des deux mains a la longe de son ane. + +Le moine portant les deux selles sur la tete et les deux brides a ses +mains. + +Chicot prit une vrille et fit un trou dans la cloison. + +Voila le coup, dit Chicot. + +Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que je dois a M. de Mayenne; +vous voudriez donc que je devinsse votre debiteur comme je suis le +sien. + +Je te briserai comme je brise ce verre. + +M. de Guise. + +Henri posa son coude sur son genou et emporta son menton dans sa main. + +Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frere, qui soyez +veritablement mes amis. + +Qui aime bien chatie bien. + +Croyez-vous que je pense que c'est par amitie que vous me venez voir? +Non, pardieu, car vous n'aimez personne. + +Vous pouvez regarder cet entretien comme le dernier. Demain je pars +pour Meridor. + +A moi! au secours! a l'aide! mon frere veut me tuer. + +Schomberg. + +Monsieur, dit Chicot, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur +de m'inviter a m'asseoir. + +Francois: te voila tombe sous ma justice. + +Le duc s'approcha de la lumiere. + +Puis il enjamba la balustrade et passa le pied sur le premier echelon. + +N'est-ce pas que j'ai bien fait, madame, que vous m'approuvez? + +Eh bien, vous en avez menti, monseigneur. + + + + + +CHAPITRE PREMIER + +COMMENT FRERE GORENFLOT SE REVEILLA, ET DE L'ACCUEIL QUI LUI FUT FAIT +A SON COUVENT. + + +Nous avons laisse notre ami Chicot en extase devant le sommeil non +interrompu et devant le ronflement splendide de frere Gorenflot; il +fit signe a l'aubergiste de se retirer et d'emporter la lumiere, apres +lui avoir recommande sur toutes choses de ne pas dire un mot au digne +frere de la sortie qu'il avait faite a dix heures du soir, et de la +rentree qu'il venait de faire a trois heures du matin. + +Comme maitre Bonhomet avait remarque une chose, c'est que dans les +relations qui existaient entre le fou et le moine, c'etait toujours le +fou qui payait, il tenait le fou en grande consideration, tandis qu'il +n'avait au contraire qu'une veneration fort mediocre pour le moine. Il +promit en consequence a Chicot de n'ouvrir en aucun cas la bouche sur +les evenements de la nuit, et se retira, laissant les deux amis dans +l'obscurite, ainsi que la chose venait de lui etre recommandee. + +Bientot Chicot s'apercut d'une chose qui excita son admiration, c'est +que frere Gorenflot ronflait et parlait en meme temps. Ce qui +indiquait, non pas, comme on pourrait le croire, une conscience +bourrelee de remords, mais un estomac surcharge de nourriture. + +Les paroles que prononcait Gorenflot dans son sommeil formaient, +recousues les unes aux autres, un affreux melange d'eloquence sacree +et de maximes bachiques. + +Cependant Chicot s'apercut que, s'il restait dans une obscurite +complete, il aurait grand'peine a accomplir la restitution qui lui +restait a faire pour que Gorenflot, a son reveil, ne se doutat de +rien; en effet, il pouvait, dans les tenebres, marcher imprudemment +sur quelques-uns des quatre membres du moine, dont il ignorait les +differentes directions, et, par la douleur, le tirer de sa lethargie. + +Chicot souffla donc sur les charbons du brasier pour eclairer un peu +la scene. + +Au bruit de ce souffle, Gorenflot cessa de ronfler et murmura: + +--Mes freres! voici un vent feroce: c'est le souffle du Seigneur, +c'est son haleine qui m'inspire. + +--Et il se remit a ronfler. + +Chicot attendit un instant que le sommeil eut bien repris toute son +influence, et commenca de demailloter le moine. + +--Brrrrou! fit Gorenflot. Quel froid! Cela empechera le raisin de +murir. + +Chicot s'arreta au milieu de son operation, qu'il reprit un instant +apres. + +--Vous connaissez mon zele, mes freres, continua le moine, tout pour +l'Eglise et pour monseigneur le duc de Guise. + +--Canaille! dit Chicot. + +--Voila mon opinion, reprit Gorenflot; mais il est certain... + +--Qu'est-ce qui est certain? demanda Chicot en soulevant le moine pour +lui passer sa robe. + +--Il est certain que l'homme est plus fort que le vin; frere Gorenflot +a combattu contre le vin, comme Jacob contre l'ange, et frere +Gorenflot a dompte le vin. + +Chicot haussa les epaules. + +Ce mouvement intempestif fit ouvrir un oeil au moine, et, au-dessus de +lui, il vit le sourire de Chicot, qui semblait livide et sinistre a +cette douteuse lueur. + +--Ah! pas de fantomes, voyons, pas de farfadets, dit le moine, comme +s'il se plaignait a quelque demon familier, oublieux des conventions +qu'il avait faites avec lui. + +--Il est ivre mort, dit Chicot en achevant de rouler Gorenflot dans sa +robe et en ramenant son capuchon sur sa tete. + +--A la bonne heure, grommela le moine, le sacristain a ferme la porte +du choeur, et le vent ne vient plus. + +--Reveille-toi maintenant si tu veux, dit Chicot, cela m'est bien +egal. + +--Le Seigneur a entendu ma priere, murmura le moine, et l'aquilon +qu'il avait envoye pour geler les vignes s'est change en doux zephyr. + +--_Amen!_ dit Chicot. + +Et, se faisant un oreiller des serviettes et un drap de la nappe, +apres avoir le plus vraisemblablement possible dispose les bouteilles +vides et les assiettes salies, il s'endormit cote a cote avec son +compagnon. + +Le grand jour qui lui donnait sur les yeux, et la voix aigre de l'hote +grondant ses marmitons, qui retentissait dans la cuisine, reussirent a +percer l'epaisse vapeur qui assoupissait les idees de Gorenflot. + +Il se souleva, et parvint, a l'aide de ses deux mains, a s'etablir sur +la partie que la nature prevoyante a donnee a l'homme pour etre son +principal centre de gravite. + +Cet effort accompli, non sans difficulte. Gorenflot se mit a +considerer le pele-mele significatif de la vaisselle; puis Chicot, +qui, dispose, grace a la circonflexion gracieuse de l'un de ses bras, +de maniere a tout voir, ne perdait pas un seul mouvement du moine, +Chicot faisait semblant de ronfler, et cela avec un naturel qui +faisait honneur a ce fameux talent d'imitation dont nous avons deja +parle. + +--Grand jour! s'ecria le moine; corbleu! grand jour! il parait que +j'ai passe la nuit ici. + +Puis, rassemblant ses idees: + +--Et l'abbaye! dit-il; oh! oh! + +Il se mit a resserrer le cordon de sa robe, soin que Chicot n'avait +pas cru devoir prendre. + +--C'est egal, dit-il, j'ai fait un etrange reve: il me semblait etre +mort et enveloppe dans un linceul tache de sang. + +Gorenflot ne se trompait pas tout a fait; il avait pris, en se +reveillant a moitie, la nappe qui l'enveloppait pour un linceul, et +les taches de vin pour des gouttes de sang. + +--Heureusement que c'etait un reve, dit Gorenflot en regardant de +nouveau autour de lui. + +Dans cet examen, ses yeux s'arreterent sur Chicot, qui, sentant que le +moine le regardait, ronfla de double force. + +--Que c'est beau, un ivrogne! dit Gorenflot contemplant Chicot avec +admiration. + +--Est-il heureux, ajouta-t-il, de dormir ainsi! Ah! c'est qu'il n'est +pas dans ma position, lui. + +Et il poussa un soupir qui monta a l'unisson du ronflement de Chicot, +de sorte que le soupir eut probablement reveille le Gascon, si le +Gascon eut dormi veritablement. + +--Si je le reveillais pour lui demander avis? il est homme de bon +conseil. + +Chicot tripla la dose, et le ronflement, qui avait atteint le diapason +de l'orgue, passa a l'imitation du tonnerre. + +--Non, reprit Gorenflot, cela lui donnerait trop d'avantages sur moi. +Je trouverai bien un bon mensonge sans lui. + +Mais, quel que soit ce mensonge, continua le moine, j'aurai bien de la +peine a eviter le cachot. Ce n'est pas encore precisement le cachot, +c'est le pain et l'eau qui en sont la consequence. Si j'avais du moins +quelque argent pour seduire le frere geolier! + +Ce qu'entendant Chicot, il tira subtilement de sa poche une bourse +assez ronde qu'il cacha sous son ventre. + +Ce n'etait pas une precaution inutile; plus contrit que jamais, +Gorenflot s'approcha de son ami et murmura ces paroles melancoliques: + +--S'il etait eveille, il ne me refuserait pas un ecu; mais son sommeil +m'est sacre... et je vais le prendre. + +A ces mots, frere Gorenflot, qui, apres etre demeure un certain temps +assis, venait de s'agenouiller, se pencha a son tour vers Chicot et +fouilla delicatement dans la poche du dormeur. + +Chicot ne jugea point a propos, malgre l'exemple donne par son +compagnon, de faire appel a son demon familier, et le laissa fouiller +a son aise dans l'une et l'autre poche de son pourpoint. + +--C'est singulier, dit le moine, rien dans les poches. Ah! dans le +chapeau peut-etre. + +Tandis que le moine se mettait en quete, Chicot vidait sa bourse dans +sa main, et la remettait vide et plate dans la poche de son +haut-de-chausses. + +--Rien dans le chapeau, dit le moine, cela m'etonne. Mon ami Chicot, +qui est un fou plein de raison, ne sort cependant jamais sans argent. +Ah! vieux Gaulois, ajouta-t-il avec un sourire qui fendait sa bouche +jusqu'aux oreilles, j'oubliais tes braies. + +Et, glissant sa main dans les chausses de Chicot, il en retira la +bourse vide. + +--Jesus! murmura-t-il, et l'ecot, qui le payera? + +Cette pensee produisit sur le moine une profonde impression, car il se +mit aussitot sur ses jambes, et, d'un pas encore un peu avine, mais +cependant rapide, il se dirigea vers la porte, traversa la cuisine +sans lier conversation avec l'hote, malgre les avances que celui-ci +lui faisait, et s'enfuit. + +Alors Chicot remit son argent dans sa bourse, sa bourse dans sa poche, +et, s'accoudant contre la fenetre, que mordait deja un rayon de +soleil, il oublia Gorenflot dans une meditation profonde. + +Cependant le frere queteur, sa besace sur l'epaule, poursuivait son +chemin avec une mine composee qui pouvait paraitre aux passants du +recueillement, et qui n'etait que de la preoccupation, car Gorenflot +cherchait un de ces magnifiques mensonges de moine en goguette ou de +soldat attarde, mensonge dont le fond est toujours le meme, tandis que +la trame se brode capricieusement selon l'imagination du menteur. + +Du plus loin que frere Gorenflot apercut les portes du couvent, elles +lui parurent plus sombres encore que de coutume, et il tira de facheux +indices de la presence de plusieurs moines conversant sur le seuil et +regardant tour a tour avec inquietude vers les quatre points +cardinaux. + +Mais, a peine eut-il debouche de la rue Saint-Jacques, qu'un grand +mouvement opere par les freres au moment meme ou ils l'apercurent lui +donna une des plus horribles frayeurs qu'il eut eprouvees de sa vie. + +--C'est de moi qu'ils parlent, dit-il; ils me designent, ils +m'attendent; on m'a cherche cette nuit; mon absence a fait scandale; +je suis perdu! + +Et la tete lui tourna; une folle idee de fuir lui vint a l'esprit; +mais plusieurs religieux venaient deja a sa rencontre; on le +poursuivrait indubitablement. Frere Gorenflot se rendait justice, il +n'etait pas taille pour la course; il serait rejoint, garrotte, traine +au couvent; il prefera la resignation. + +Il s'avanca donc, l'oreille basse, vers ses compagnons, qui semblaient +hesiter a venir lui parler. + +--Helas! dit Gorenflot, ils font semblant de ne plus me connaitre, je +suis une pierre d'achoppement. + +Enfin l'un d'eux se hasarda, et, allant a Gorenflot: + +--Pauvre cher frere! dit-il. + +Gorenflot poussa un soupir et leva les yeux au ciel. + +--Vous savez que le prieur vous attend, dit un autre. + +--Ah! mon Dieu! + +--Oh! mon Dieu, oui, ajouta un troisieme, il a dit qu'aussitot rentre +au couvent on vous conduisit pres de lui. + +--Voila ce que je craignais, dit Gorenflot. Et, plus mort que vif, il +entra dans le couvent, dont la porte se referma sur lui. + +--Ah! c'est vous! s'ecria le frere portier, venez vite, vite, le +reverend prieur Joseph Foulon vous demande. + +Et le frere portier, prenant Gorenflot par la main, le conduisit ou +plutot le traina jusque dans la chambre du prieur. + +La aussi les portes se refermerent. + +Gorenflot baissa les yeux, craignant de rencontrer le regard courrouce +de l'abbe; il se sentait seul, abandonne de tout le monde, en +tete-tete avec un superieur qui devait etre irrite, et irrite +justement. + +--Ah! c'est vous enfin! dit l'abbe. + +--Mon reverend... balbutia le moine. + +--Que d'inquietudes vous nous avez donnees! dit le prieur. + +--C'est trop de bontes, mon pere, reprit Gorenflot, qui ne comprenait +rien a ce ton indulgent auquel il ne s'attendait pas. + +--Vous avez craint de rentrer apres la scene de cette nuit, n'est-ce +pas? + +--J'avoue que je n'ai point ose rentrer, dit le moine, dont le front +distillait une sueur glacee. + +--Ah! cher frere, cher frere, dit l'abbe, c'est bien jeune et bien +imprudent ce que vous avez fait la. + +--Laissez-moi vous expliquer, mon pere.... + +--Et qu'avez-vous besoin de m'expliquer? Votre sortie.... + +--Je n'ai pas besoin de vous expliquer, dit Gorenflot, tant mieux, car +j'etais embarrasse de le faire. + +--Je le comprends a merveille. Un moment d'exaltation, l'enthousiasme +vous a entraine; l'exaltation est une vertu sainte; l'enthousiasme est +un sentiment sacre; mais les vertus outrees deviennent presque vices, +les sentiments les plus honorables, exageres, sont reprehensibles. + +--Pardon, mon pere, dit Gorenflot; mais, si vous comprenez, je ne +comprends pas bien, moi. De quelle sortie parlez-vous? + +--De celle que vous avez faite cette nuit. + +--Hors du couvent? demanda timidement le moine. + +--Non pas, dans le couvent. + +--J'ai fait une sortie dans le couvent, moi? + +--Oui, vous. + +Gorenflot se gratta le bout du nez. Il commencait a comprendre qu'il +jouait aux propos interrompus. + +--Je suis aussi bon catholique que vous; mais cependant votre audace +m'a epouvante. + +--Mon audace! dit Gorenflot, j'ai donc ete bien audacieux? + +--Plus qu'audacieux, mon fils; vous avez ete temeraire. + +--Helas! il faut pardonner aux ecarts d'un temperament encore mal +assoupli; je me corrigerai, mon pere. + +--Oui, mais, en attendant, je ne puis m'empecher de craindre pour vous +et pour nous les consequences de cet eclat. Si la chose s'etait passee +entre nous, ce ne serait rien. + +--Comment! dit Gorenflot, la chose est sue dans le monde? + +--Sans doute, vous saviez bien qu'il y avait la plus de cent laiques +qui n'ont pas perdu un mot de votre discours. + +--De mon discours? fit Gorenflot de plus en plus etonne. + +--J'avoue qu'il etait beau, j'avoue que les applaudissements ont du +vous enivrer, que l'assentiment unanime a pu vous monter la tete; +mais, que cela en arrive au point de proposer une procession dans les +rues de Paris, au point d'offrir de revetir une cuirasse et de faire +appel aux bons catholiques, le casque en tete et la pertuisane sur +l'epaule, vous en conviendrez, c'est trop fort. + +Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes +les expressions de l'etonnement. + +--Maintenant, continua le prieur, il y a un moyen de tout concilier. +Cette seve religieuse qui bout,dans votre coeur genereux vous ferait +tort a Paris, ou il y a tant d'yeux mechants qui vous epient. Je +desire que vous alliez la depenser.... + +--Ou cela, mon pere? demanda Gorenflot, convaincu qu'il allait faire +un tour de cachot. + +--En province. + +--Un exil? s'ecria Gorenflot. + +--En restant ici, il pourrait vous arriver bien pis, tres-cher frere. + +--Et que peut-il donc m'arriver? + +--Un proces criminel, qui amenerait, selon toute probabilite, la +prison eternelle, sinon la mort. + +Gorenflot palit affreusement; il ne pouvait comprendre comment il +avait encouru la prison perpetuelle et meme la peine de mort pour +s'etre grise dans un cabaret et avoir passe une nuit hors de son +couvent. + +--Tandis qu'en vous soumettant a cet exil momentane, mon tres-cher +frere, non-seulement vous echappez au danger, mais encore vous plantez +le drapeau de la foi en province; ce que vous avez fait et dit cette +nuit, dangereux et meme impossible sous les yeux du roi et de ses +mignons maudits, devient en province plus facile a executer. Partez +donc au plus vite, frere Gorenflot; peut-etre meme est-il deja trop +tard, et les archers ont-ils recu l'ordre de vous arreter. + +--Ouais! mon reverend pere, que dites-vous la? balbutia le moine en +roulant des yeux epouvantes; car, a mesure que le prieur, dont il +avait d'abord admire la mansuetude, parlait, il s'etonnait des +proportions que prenait un peche, a tout prendre, tres-veniel.--Les +archers, dites-vous, et qu'ai-je affaire aux archers, moi? + +--Vous n'avez point affaire a eux; mais ils pourraient bien avoir +affaire a vous. + +--Mais on m'a donc denonce? dit frere Gorenflot. + +--Je le parierais. Partez donc, partez. + +--Partir! mon reverend, dit Gorenflot atterre. C'est bien aise a dire; +mais comment vivrai-je quand je serai parti? + +--Eh! rien de plus facile. Vous etes le frere queteur du couvent; +voila vos moyens d'existence. De votre quete vous avez nourri les +autres jusqu'a present; de votre quete vous vous nourrirez. Et puis, +soyez tranquille, mon Dieu! le systeme que vous avez developpe vous +fera assez de partisans en province pour que j'aie la certitude que +vous ne manquerez de rien. Mais, allez, pour Dieu! allez, et surtout +ne revenez pas que l'on ne vous previenne. + +Et le prieur, apres avoir tendrement embrasse frere Gorenflot, le +poussa doucement, mais avec une persistance qui fut couronnee de +succes, a la porte de sa cellule. + +La, toute la communaute etait reunie, attendant frere Gorenflot. + +A peine parut-il, que chacun s'elanca vers lui, et que chacun voulut +lui toucher les mains, le cou, les habits. Il y en avait dont la +veneration allait jusqu'a baiser le bas de sa robe. + +--Adieu, disait l'un en le pressant sur son coeur; adieu, vous etes un +saint homme, ne m'oubliez point dans vos prieres. + +--Bah! se dit Gorenflot, un saint homme, moi? tiens! + +--Adieu! dit un autre en lui serrant la main, brave champion de la +foi, adieu! Godefroy de Bouillon etait bien peu de chose aupres de +vous. + +--Adieu! martyr, lui dit un troisieme en baisant le bout de son +cordon; l'aveuglement habite encore parmi nous; mais l'heure de la +lumiere arrivera. + +Et Gorenflot se trouva ainsi, de bras en bras, de baisers en baisers, +et d'epithetes en epithetes, porte jusqu'a la porte de la rue, qui se +referma derriere lui des qu'il l'eut franchie. + +Gorenflot regarda cette porte avec une expression que rien ne saurait +rendre, et finit par sortir de Paris a reculons, comme si l'ange +exterminateur lui eut montre la pointe de son epee flamboyante. + +Le seul mot qui lui echappa en arrivant a la porte fut celui-ci: + +--Le diable m'emporte! ils sont tous fous; ou, s'ils ne le sont pas; +misericorde, mon Dieu! c'est moi qui le suis. + + + + +CHAPITRE II + +COMMENT FRERE GORENFLOT DEMEURA CONVAINCU QU'IL ETAIT SOMNAMBULE, ET +DEPLORA AMEREMENT CETTE INFIRMITE. + + +Jusqu'au jour nefaste ou nous sommes arrives, jour ou tombait sur le +pauvre moine cette persecution inattendue, frere Gorenflot avait mene +la vie contemplative, c'est-a-dire que, sortant de bon matin quand il +voulait prendre le frais, tard quand il recherchait le soleil, +confiant en Dieu et dans la cuisine de l'abbaye, il n'avait jamais +pense a se procurer que les extra fort mondains, et assez rares au +reste, de la Corne d'Abondance; ces extra etaient soumis aux caprices +des fideles, et ne pouvaient se prelever que sur les aumones en +argent, auxquelles frere Gorenflot faisait faire, en passant rue Saint +Jacques, une halte; apres cette halte, ces aumones rentraient au +couvent, diminuees de la somme que frere Gorenflot avait laissee en +route. Il y avait bien encore Chicot, son ami, lequel aimait les bons +repas et les bons convives. Mais Chicot etait tres-fantasque dans sa +vie. Le moine le voyait parfois trois ou quatre jours de suite, puis +il etait quinze jours, un mois, six semaines sans reparaitre, soit +qu'il restat enferme avec le roi, soit qu'il l'accompagnat dans +quelque pelerinage, soit enfin qu'il executat pour son propre compte +un voyage d'affaires ou de fantaisie. Gorenflot etait donc un de ces +moines pour qui, comme pour certains soldats enfants de troupe, le +monde commencait au superieur de la maison, c'est-a-dire au colonel du +couvent, et finissait a la marmite vide. Aussi ce soldat de l'Eglise, +cet enfant de froc, si l'on nous permet de lui appliquer l'expression +pittoresque que nous employions tout a l'heure a l'egard des +defenseurs de la patrie, ne s'etait-il jamais figure qu'un jour il lui +fallut laborieusement se mettre en route et chercher les aventures. + +Encore s'il eut eu de l'argent! mais la reponse du prieur a sa demande +avait ete simple et sans ornement apostolique, comme un fragment de +saint Luc. + +--Cherche, et tu trouveras. + +Gorenflot, en songeant qu'il allait etre oblige de chercher au loin, +se sentait las avant de commencer. + +Cependant le principal etait de se soustraire d'abord au danger qui le +menacait, danger inconnu, mais pressant, d'apres ce qui avait paru +ressortir du moins des paroles du prieur. Le pauvre moine n'etait pas +de ceux qui peuvent deguiser leur physique et echapper aux +investigations par quelque habile metamorphose; il resolut donc de +gagner au large d'abord, et, dans cette resolution, franchit d'un pas +assez rapide la porte Bordelle, depassa prudemment, et en se faisant +le plus mince possible, la guerite des veilleurs de nuit et le poste +des Suisses, dans la crainte que ces archers, dont l'abbe de +Sainte-Genevieve lui avait fait fete, ne fussent des realites trop +saisissantes. + +Mais, une fois en plein air, une fois en rase campagne, lorsqu'il fut +a cinq cents pas de la porte de la ville; lorsqu'il vit, sur le revers +du fosse, disposee en maniere de fauteuil, cette premiere herbe du +printemps qui s'efforce de percer la terre deja verdoyante; lorsqu'il +vit le soleil joyeux a l'horizon, la solitude a droite et a gauche, la +ville murmurante derriere lui, il s'assit sur le talus de la route, +emboita son double menton dans sa large et grasse main, se gratta de +l'index le bout carre d'un nez de dogue, et commenca une reverie +accompagnee de gemissements. + +Sauf la cythare qui lui manquait, frere Gorenflot ne ressemblait pas +mal a l'un de ces Hebreux qui, suspendant leur harpe au saule, +fournissaient, au temps de la desolation de Jerusalem, le texte du +fameux verset: _Super flumina Babylonis_, et le sujet d'une myriade de +tableaux melancoliques. + +Gorenflot gemissait d'autant plus, que neuf heures approchaient, heure +a laquelle on dinait au couvent, car les moines, en arriere de la +civilisation, comme il convient a des gens detaches du monde, +suivaient encore, en l'an de grace 1578, les pratiques du bon roi +Charles V, lequel dinait a huit heures du matin, apres sa messe. + +Autant vaudrait compter les grains de sable souleves par le vent au +bord de la mer pendant un jour de tempete que d'enumerer les idees +contradictoires qui vinrent, l'une apres l'autre, eclore dans le +cerveau de Gorenflot a jeun. + +La premiere idee, celle dont il eut le plus de peine a se debarrasser, +nous devons le dire, fut de rentrer dans Paris, d'aller droit au +couvent, de declarer a l'abbe que bien decidement il preferait le +cachot a l'exil, de consentir meme, s'il le fallait, a subir la +discipline, le fouet, le double fouet et l'_in pace_, pourvu que l'on +jurat sur l'honneur de s'occuper de ses repas, qu'il consentirait meme +a reduire a cinq par jour. + +A cette idee, si tenace, qu'elle laboura pendant plus d'un grand quart +d'heure le cerveau du pauvre moine, en succeda une autre un peu plus +raisonnable: c'etait d'aller droit a la Corne d'Abondance, d'y mander +Chicot, si toutefois il ne le retrouvait pas endormi encore, de lui +exposer la situation deplorable dans laquelle il se trouvait a la +suite de ses suggestions bachiques, suggestions auxquelles lui, +Gorenflot, avait eu la faiblesse de ceder, et d'obtenir de ce genereux +ami une pension alimentaire. + +Ce plan arreta Gorenflot un autre quart d'heure, car c'etait un esprit +judicieux, et l'idee n'etait pas sans merite. + +C'etait enfin, autre idee qui ne manquait pas d'une certaine audace, +de tourner autour des murs de la capitale, de rentrer par la porte +Saint-Germain ou par la tour de Nesle, et de continuer clandestinement +ses quetes dans Paris. Il connaissait les bons endroits, les coins +fertiles, les petites rues ou certaines commeres, elevant de +succulentes volailles, avaient toujours quelque chapon mort de gras +fondu a jeter dans le sac du queteur, il voyait, dans le miroir +reconnaissant de ses souvenirs, certaine maison a perron ou l'ete se +fabriquaient des conserves de tous genres, et cela dans le but +principal, du moins frere Gorenflot aimait a se l'imaginer ainsi, de +jeter au sac du frere queteur, en echange de sa fraternelle +benediction, tantot un quartier de gelee de coings seches, tantot une +douzaine de noix confites, et tantot une boite de pommes tapees, dont +l'odeur seule eut fait boire un moribond. Car, il faut le dire, les +idees de frere Gorenflot etaient surtout tournees vers les plaisirs de +la table et les douceurs du repos; de sorte qu'il pensait parfois, non +sans une certaine inquietude, a ces deux avocats du diable qui, au +jour du jugement dernier, plaideraient contre lui, et qu'on appelait +la Paresse et la Gourmandise. Mais, en attendant, nous devons le dire, +le digne moine suivait, non sans remords peut-etre, mais enfin suivait +la pente fleurie qui mene a l'abime au fond duquel hurlent +incessamment, comme Charybde et Scylla, ces deux peches mortels. + +Aussi ce dernier plan lui souriait-il; aussi ce genre de vie lui +paraissait-il celui auquel il etait naturellement destine; mais, pour +accomplir ce plan, pour suivre ce genre de vie, il fallait rester dans +Paris, et risquer de rencontrer a chaque pas les archers, les +sergents, les autorites ecclesiastiques, troupeau dangereux pour un +moine vagabond. + +Et puis un autre inconvenient se presentait: le tresorier du couvent +de Sainte-Genevieve etait un administrateur trop soigneux pour laisser +Paris sans frere queteur; Gorenflot courait donc le risque de se +trouver face a face avec un collegue qui aurait sur lui cette +incontestable superiorite d'etre dans l'exercice legitime de ses +fonctions. + +Cette idee fit fremir Gorenflot, et certes il y avait bien de quoi. + +Il en etait la de ses monologues et de ses apprehensions quand il vit +poindre au loin sous la porte Bordelle un cavalier qui bientot ebranla +la voute sous le galop de sa monture. + +Cet homme mit pied a terre pres d'une maison situee a cent pas a peu +pres de l'endroit ou etait assis Gorenflot; il frappa: on lui ouvrit, +et cheval et cavalier disparurent dans la maison. + +Gorenflot remarqua cette circonstance, parce qu'il avait envie le +bonheur de ce cavalier qui avait un cheval et qui par consequent +pouvait le vendre. + +Mais, au bout d'un instant, le cavalier, Gorenflot le reconnut a son +manteau, le cavalier, disons-nous, sortit de la maison, et, comme il y +avait un massif d'arbres a quelque distance et devant le massif un +gros tas de pierres, il alla se blottir entre les arbres et ce bastion +d'une nouvelle espece. + +--Voila bien certainement quelque guet-apens qui se prepare, murmura +Gorenflot. Si j'etais moins suspect aux archers, j'irais les prevenir, +ou, si j'etais plus brave, je m'y opposerais. + +A ce moment, l'homme qui se tenait en embuscade et dont les yeux ne +quittaient la porte de la ville que pour inspecter les environs avec +une certaine inquietude, apercut, dans un des regards rapides qu'il +jetait a droite et a gauche, Gorenflot, toujours assis et tenant +toujours son menton. Cette vue le gena; il feignit de se promener d'un +air indifferent derriere les moellons. + +--Voila une tournure, dit Gorenflot, voila une taille... on dirait que +je connais cela...; mais non, c'est impossible. + +En ce moment, l'inconnu, qui tournait le dos a Gorenflot, s'affaissa +tout a coup comme si les muscles de ses jambes eussent manque sous +lui. Il venait d'entendre certain bruit de fers de chevaux qui +venaient de la porte de la ville. + +En effet, trois hommes, dont deux semblaient des laquais, trois bonnes +mules et trois gros porte-manteaux venaient lentement de Paris par la +porte Bordelle. Aussitot qu'il les eut apercus, l'homme aux moellons +se fit plus petit encore, si c'etait possible; et, rampant plutot +qu'il ne marchait, il gagna le groupe d'arbres, et, choisissant le +plus gros, il se blottit derriere, dans la posture d'un chasseur a +l'affut. + +La cavalcade passa sans le voir, ou du moins sans le remarquer, tandis +qu'au contraire l'homme embusque semblait la devorer des yeux. + +--C'est moi qui ai empeche le crime de se commettre, se dit Gorenflot, +et ma presence sur le chemin, juste en ce moment, est une de ces +manifestations de la volonte divine, comme il m'en faudrait une autre +a moi pour me faire dejeuner. + +La cavalcade passee, le guetteur rentra dans la maison. + +--Bon! dit Gorenflot, voila une circonstance qui va me procurer, ou je +me trompe fort, l'aubaine que je desirais. Homme qui guette n'aime pas +etre vu. C'est un secret que je possede, et, ne valut-il que six +deniers, eh bien, je le mettrai a prix. + +Et, sans tarder, Gorenflot se dirigea vers la maison; mais, a mesure +qu'il approchait, il se rememorait la tournure martiale du cavalier, +la longue rapiere qui battait ses mollets, et l'oeil terrible avec +lequel il avait regarde passer la cavalcade; puis il se disait: + +--Je crois decidement que j'avais tort et qu'un pareil homme ne se +laisserait point intimider. + +A la porte, Gorenflot etait tout a fait convaincu, et ce n'etait plus +le nez qu'il se grattait, mais l'oreille. + +Tout a coup, sa figure s'illumina: + +--Une idee, dit-il. + +C'etait un tel progres que l'eveil d'une idee dans le cerveau endormi +du moine, qu'il s'etonna lui-meme que cette idee fut venue; mais, on +le disait deja en ce temps-la, necessite est mere de l'industrie. + +--Une idee, repeta-t-il, et une idee un peu ingenieuse! Je lui dirai: +"Monsieur, tout homme a ses projets, ses desirs, ses esperances; je +prierai pour vos projets, donnez-moi quelque chose." Si ses projets +sont mauvais, comme je n'en ai aucun doute, il aura un double besoin +que l'on prie pour lui, et, dans ce but, il me fera quelque aumone. Et +moi, je soumettrai le cas au premier docteur que je rencontrerai. +C'est a savoir si l'on doit prier pour des projets qui vous sont +inconnus, quand on a concu un mauvais doute sur ces projets. Ce que me +dira le docteur, je le ferai; par consequent ce ne sera plus moi qui +serai responsable, mais lui; et, si je ne rencontre pas de docteur, eh +bien si je ne rencontre pas de docteur, comme il y a doute, je +m'abstiendrai. En attendant, j'aurai dejeune avec l'aumone de cet +homme aux mauvaises intentions. + +En consequence de cette determination, Gorenflot s'effaca contre les +murs et attendit. + +Cinq minutes apres, la porte s'ouvrit, et le cheval et l'homme +apparurent, l'un portant l'autre. + +Gorenflot s'approcha. + +--Monsieur, dit-il, si cinq _Pater_ et cinq _Ave_ pour la reussite de +vos projets peuvent vous etre agreables.... + +L'homme tourna la tete du cote de Gorenflot. + +--Gorenflot! s'ecria-t-il. + +--Monsieur Chicot! fit le moine tout ebahi. + +--Ou diable vas-tu donc comme cela, compere? demanda Chicot. + +--Je n'en sais rien, et vous? + +--C'est different, moi, je le sais, dit Chicot, je vais droit devant +moi. + +--Bien loin? + +--Jusqu'a ce que je m'arrete. Mais toi, compere, puisque tu ne peux +pas me dire dans quel but tu te trouves ici, je soupconne une chose. + +--Laquelle? + +--C'est que tu m'espionnais. + +--Jesus Dieu! moi vous espionner, le Seigneur m'en preserve! Je vous +ai vu, voila tout. + +--Vu, quoi? + +--Guetter le passage des mules. + +--Tu es fou. + +--Cependant, derriere ces pierres, avec vos yeux attentifs.... + +--Ecoute, Gorenflot, je veux me faire batir une maison hors les murs; +ces moellons sont a moi, et je m'assurais qu'ils etaient de bonne +qualite. + +--Alors c'est different, dit le moine, qui ne crut pas un mot de ce +que lui repondait Chicot, je me trompais. + +--Mais enfin, toi-meme, que fais-tu hors des barrieres? + +--Helas! monsieur Chicot, je suis proscrit, repondit Gorenflot avec un +enorme soupir. + +--Hein? fit Chicot. + +--Proscrit, vous dis-je. + +Et Gorenflot, se drapant dans son froc, redressa sa courte taille et +balanca sa tete d'avant en arriere avec le regard imperatif de l'homme +a qui une grande catastrophe donne le droit de reclamer la pitie de +ses semblables.--Mes freres me rejettent de leur sein, continua-t-il; +je suis excommunie, anathematise. + +--Bah! et pourquoi cela? + +--Ecoutez, monsieur Chicot, dit le moine en mettant la main sur son +coeur, vous me croirez si vous voulez, mais, foi de Gorenflot, je n'en +sais rien. + +--Ne serait-ce pas que vous auriez ete rencontre cette nuit, courant +le guilledou, compere? + +--Affreuse plaisanterie, dit Gorenflot, vous savez parfaitement bien +ce que j'ai fait depuis hier soir. + +--C'est-a-dire, reprit Chicot, oui, depuis huit heures jusqu'a dix, +mais non depuis dix jusqu'a trois. + +--Comment, depuis dix heures jusqu'a trois? + +--Sans doute, a dix heures vous etes sorti. + +--Moi! fit Gorenflot en regardant le Gascon avec des yeux dilates par +la surprise. + +--Si bien sorti, que je vous ai demande ou vous alliez. + +--Ou j'allais; vous m'avez demande cela? + +--Oui! + +--Et que vous ai-je repondu? + +--Vous m'avez repondu que vous alliez prononcer un discours. + +--Il y a du vrai dans tout ceci cependant, murmura Gorenflot ebranle. + +--Parbleu! c'est si vrai, que vous me l'avez dit en partie, votre +discours; il etait fort long. + +--Il etait en trois parties, c'est la coupe que recommande Aristote. + +--Il y avait meme de terribles choses contre le roi Henri III dans +votre discours. + +--Bah! dit Gorenflot. + +--Si terribles, que je ne serais pas etonne qu'on vous poursuivit +comme fauteur de troubles. + +--Monsieur Chicot, vous m'ouvrez les yeux; avais-je l'air bien eveille +en vous parlant? + +--Je dois vous dire, compere, que vous me paraissiez fort etrange; +votre regard surtout etait d'une fixite qui m'effrayait; on eut dit +que vous etiez eveille sans l'etre, et que vous parliez tout en +dormant. + +--Cependant, dit Gorenflot, je suis sur de m'etre reveille ce matin a +la Corne d'Abondance, quand le diable y serait. + +--Eh bien, qu'y a-t il d'etonnant a cela? + +--Comment! ce qu'il y a d'etonnant, puisque vous dites que j'en suis +sorti a dix heures, de la Corne d'Abondance! + +--Oui; mais vous y etes rentre a trois heures du matin, et, comme +preuve, je vous dirai meme que vous aviez laisse la porte ouverte, et +que j'ai eu tres-froid. + +--Et moi aussi, dit Gorenflot, je me rappelle cela. + +--Vous voyez bien! repliqua Chicot. + +--Si ce que vous me dites est vrai.... + +--Comment! si ce que je vous dis est vrai? compere, c'est la verite. +Demandez plutot a maitre Bonhomet. + +--A maitre Bonhomet? + +--Sans doute; c'est lui qui vous a ouvert la porte. Je dois meme dire +que vous etiez gonfle d'orgueil a votre retour, et que je vous ai dit: + +--"Fi donc! compere, l'orgueil ne sied point a l'homme, surtout quand +cet homme est un moine." + +--Et de quoi etais-je orgueilleux? + +--Du succes qu'avait eu votre discours, des compliments que vous +avaient faits le duc de Guise, le cardinal et M. de Mayenne, que Dieu +conserve, ajouta le Gascon en levant son chapeau. + +--Alors tout m'est explique, dit Gorenflot. + +--C'est bien heureux; vous convenez donc que vous avez ete a cette +assemblee? comment diable rappelez-vous? Attendez donc! l'assemblee de +la Sainte-Union. C'est cela. + +Gorenflot laissa tomber sa tete sur sa poitrine et poussa un +gemissement. + +--Je suis somnambule, dit-il; il y a longtemps que je m'en doutais. + +--Somnambule, dit Chicot, qu'est-ce que cela signifie? + +--Cela signifie, monsieur Chicot, dit le moine, que chez moi l'esprit +domine la matiere a tel point, que, tandis que la matiere dort, +l'esprit veille, et qu'alors l'esprit commande a la matiere, qui, tout +endormie qu'elle est, est forcee d'obeir. + +--Eh! compere, dit Chicot, cela ressemble fort a quelque magie; si +vous etes possede, dites-le-moi franchement; un homme qui marche en +dormant, qui gesticule en dormant, qui fait des discours dans lesquels +il attaque le roi, toujours en dormant, ventre de biche! ce n'est +point naturel, cela; arriere, Belzebuth, _vade retro, Satanas!_ + +Et Chicot fit faire un ecart a son cheval. + +--Ainsi, dit Gorenflot, vous aussi vous m'abandonnez, monsieur Chicot. +_Tu quoque, Brute._ Ah! ah! je n'aurais jamais cru cela de votre part. + +Et le moine desespere essaya de moduler un sanglot. + +Chicot eut pitie de cet immense desespoir, qui n'en paraissait que +plus terrible pour etre concentre. + +--Voyons, dit-il, que m'as-tu dit? + +--Quand cela? + +--Tout a l'heure. + +--Helas! je n'en sais rien, je suis pret a devenir fou, j'ai la tete +pleine et l'estomac vide; mettez-moi sur la voie, monsieur Chicot. + +--Tu m'as parle de voyager? + +--C'est vrai, je vous ai dit que le reverend prieur m'avait invite a +voyager. + +--De quel cote? demanda Chicot. + +--Du cote ou je voudrai, repondit le moine. + +--Et tu vas? + +--Je n'en sais rien. Gorenflot leva ses deux mains au ciel.--A la +grace de Dieu! dit-il. Monsieur Chicot, pretez-moi deux ecus pour +m'aider a faire mon voyage. + +--Je fais mieux que cela, dit Chicot. + +--Ah! voyons, que faites-vous? + +--Moi aussi, je vous ai dit que je voyageais. + +--C'est vrai, vous me l'avez dit. + +--Eh bien, je vous emmene. + +Gorenflot regarda le Gascon avec defiance et en homme qui n'ose pas +croire a une pareille faveur. + +--Mais a condition que vous serez bien sage, moyennant quoi je vous +permets d'etre tres-impie. Acceptez-vous ma proposition? + +--Si je l'accepte! dit le moine; si je l'accepte!... Mais avons-nous +de l'argent pour voyager? + +--Tenez, dit Chicot en tirant une longue bourse gracieusement arrondie +a partir du col. + +Gorenflot fit un bond de joie. + +--Combien? demanda-t-il. + +--Cent cinquante pistoles. + +--Et ou allons-nous? + +--Tu le verras, compere. + +--Quand dejeunons nous? + +--Tout de suite. + +--Mais sur quoi monterai-je? demanda Gorenflot avec inquietude. + +--Pas sur mon cheval, corboeuf! tu le tuerais. + +--Alors, fit Gorenflot desappointe, comment faire? + +--Rien de plus simple; tu as un ventre comme Silene, tu es ivrogne +comme lui. Eh bien, pour que la ressemblance soit parfaite, je +t'acheterai un ane. + +--Vous etes mon roi, monsieur Chicot; vous etes mon soleil. Prenez +l'ane un peu fort; vous etes mon dieu. Maintenant, ou dejeunons-nous? + +--Ici, morbleu! ici meme. Regarde au-dessus de cette porte, et lis, si +tu sais lire. + +En effet, on etait arrive devant une espece d'auberge. Gorenflot +suivit la direction indiquee par le doigt de Chicot et lut: + +"Ici, jambons, oeufs, pates d'anguilles et vin blanc." + +Il serait difficile de dire la revolution qui se fit sur le visage de +Gorenflot a cette vue: sa figure s'epanouit, ses yeux +s'ecarquillerent, sa bouche se fendit pour montrer une double rangee +de dents blanches et affamees. Enfin il leva ses deux bras en l'air en +signe de joyeux remerciment, et, balancant son enorme corps avec une +sorte de cadence, il chanta la chanson suivante, a laquelle son +ravissement pouvait seul servir d'excuse: + + Quand l'anon est deslache, + Quand le vin est debouche, + L'un redresse son oreille, + L'autre sort de la bouteille. + Mais rien n'est si evente + Que le moine en pleine treille, + Mais rien n'est si desbaste + Que le moine en liberte. + +--Bien dit, s'ecria Chicot, et, pour ne pas perdre de temps, +mettez-vous a table, mon cher frere; moi, je vais vous faire servir et +chercher un ane. + + + + +CHAPITRE III + +COMMENT FRERE GORENFLOT VOYAGEA SUR UN ANE NOMME PANURGE, ET APPRIT +DANS SON VOYAGE BEAUCOUP DE CHOSES QU'IL NE SAVAIT PAS. + + +Ce qui rendait Chicot si indifferent du soin de son propre estomac, +pour lequel, tout fou qu'il etait ou qu'il se vantait d'etre, il avait +d'ordinaire autant de condescendance que pouvait en avoir un moine, +c'est qu'avant de quitter l'hotel de la Corne d'Abondance il avait +copieusement dejeune. + +Puis les grandes passions nourrissent, a ce qu'on dit, et Chicot, dans +ce moment meme, avait une grande passion. + +Il installa donc frere Gorenflot a une table de la petite maison, et +on lui passa par une sorte de tour du jambon, des oeufs et du vin, +qu'il se mit a expedier avec sa celerite et sa continuite ordinaires. + +Cependant Chicot etait alle dans le voisinage s'enquerir de l'ane +demande par son compagnon; il trouva chez des paysans de Sceaux, entre +un boeuf et un cheval, cet ane pacifique, objet des voeux de +Gorenflot: il avait quatre ans, tirait sur le brun et soutenait un +corps assez dodu sur quatre jambes effilees comme des fuseaux. En ce +temps, un pareil ane coutait vingt livres; Chicot en donna vingt-deux +et fut beni pour sa magnificence. + +Lorsque Chicot revint avec sa conquete, et qu'il entra avec elle dans +la chambre meme ou dinait Gorenflot, Gorenflot, qui venait d'absorber +la moitie d'un pate d'anguilles et de vider sa troisieme bouteille, +Gorenflot, enthousiasme de la vue de sa monture et d'ailleurs dispose +par les fumees d'un vin genereux a tous les sentiments tendres, +Gorenflot sauta au cou de son ane, et, apres l'avoir embrasse sur +l'une et l'autre machoire, il introduisit entre les deux une longue +croute de pain, qui fit braire d'aise celui-ci. + +--Oh! oh! dit Gorenflot, voila un animal qui a une belle voix, nous +chanterons quelquefois ensemble. Merci, ami Chicot, merci. + +Et il baptisa incontinent son ane du nom de Panurge. + +Chicot jeta un coup d'oeil sur la table et vit que, sans tyrannie +aucune, il pouvait exiger de son compagnon qu'il restat de son diner +ou il en etait. + +Il se mit donc a dire de cette voix a laquelle Gorenflot ne savait +point resister: + +--Allons, en route, compere, en route. A Melun nous gouterons. + +Le ton de voix de Chicot etait si imperatif, et Chicot, au milieu de +ce commandement un peu dur, avait su glisser une si douce promesse, +qu'au lieu de faire aucune observation Gorenflot repeta: + +--A Melun! a Melun! + +Et, sans plus tarder, Gorenflot, a l'aide d'une chaise, se hissa sur +son ane vetu d'un simple coussin de cuir, d'ou pendaient deux lanieres +en guise d'etriers. Le moine passa ses sandales dans les deux +lanieres, prit la longe de l'ane dans sa main droite, appuya son poing +gauche sur la hanche, et sortit de l'hotel, majestueux comme le dieu +auquel Chicot avait avec quelque raison pretendu qu'il ressemblait. + +Quant a Chicot, il enfourcha son cheval avec l'aplomb d'un cavalier +consomme, et les deux cavaliers prirent incontinent la route de Melun +au petit trot de leurs montures. + +On fit de la sorte quatre lieues tout d'une traite, puis on s'arreta +un instant. Le moine profita d'un beau soleil pour s'etendre sur +l'herbe et dormir. Chicot, de son cote, fit un calcul d'etapes d'apres +lequel il reconnut que, pour faire cent vingt lieues, a dix lieues par +jour, il mettrait douze jours. + +Panurge brouta du bout des levres une touffe de chardons. + +Dix lieues etait raisonnablement tout ce qu'on pouvait exiger des +forces combinees d'un ane et d'un moine. + +Chicot secoua la tete. + +--Ce n'est pas possible, murmura-t-il en regardant Gorenflot, qui +dormait sur le revers de ce fosse ni plus ni moins que sur le plus +doux edredon; ce n'est pas possible, il faut, s'il veut me suivre, que +le frocard fasse au moins quinze lieues par jour. + +Comme on le voit, frere Gorenflot etait depuis quelque temps destine +aux cauchemars. + +Chicot le poussa du coude afin de le reveiller, et, quand il serait +reveille, de lui communiquer son observation. + +Gorenflot ouvrit les yeux. + +--Est-ce que nous sommes a Melun? dit-il, j'ai faim. + +--Non, compere, dit Chicot, pas encore, et voila justement pourquoi je +vous eveille; c'est qu'il est urgent d'y arriver. Nous allons trop +doucement, ventre de biche! nous allons trop doucement. + +--Eh! cela vous fache-t-il, cher monsieur Chicot, de marcher +doucement? la route de la vie va en montant, puisqu'elle aboutit au +ciel, et c'est tres-fatigant de monter; d'ailleurs, qui nous presse? +Plus de temps nous mettrons a faire la route, plus de temps nous +demeurerons ensemble. Est-ce que je ne voyage pas, moi, pour la +propagation de la foi, et vous pour votre plaisir? Eh bien, moins vite +nous irons, mieux la foi sera propagee; moins vite nous irons, mieux +vous vous amuserez. Par exemple, mon avis serait de demeurer quelques +jours a Melun; on y mange, a ce que l'on assure, d'excellents pates +d'anguilles, et je voudrais faire une comparaison consciencieuse et +raisonnee entre le pate d'anguilles de Melun et celui des autres pays. +Que dites-vous de cela, monsieur Chicot? + +--Je dis, reprit le Gascon, que mon avis, au contraire, est d'aller le +plus vite possible; de ne pas gouter a Melun, et de souper seulement a +Montereau, pour regagner le temps perdu. + +Gorenflot regarda son compagnon de voyage en homme qui ne comprend +pas. + +--Allons! en route, en route! dit Chicot. + +Le moine, qui etait couche tout de son long, les mains croisees sous +sa tete, se contenta de s'asseoir sur son derriere en poussant un +gemissement. + +--Ensuite, continua Chicot, si vous voulez rester en arriere et +voyager a votre guise, compere, vous en etes le maitre. + +--Non pas, dit Gorenflot, effraye de cet isolement auquel il venait +d'echapper comme par miracle, non pas. Je vous suis, monsieur Chicot, +je vous aime trop pour vous quitter. + +--Alors, en selle, compere, en selle! + +Gorenflot tira son ane contre une borne, et parvint a s'etablir +dessus, cette fois, non plus a califourchon, mais de cote, a la +maniere des femmes: il pretendait que cela lui etait plus commode pour +causer. Le fait est que le moine avait prevu un redoublement de +vitesse dans la marche de sa monture, et que, dispose ainsi, il avait +deux points d'appui: la criniere et la queue. + +Chicot prit le grand trot: l'ane suivit en brayant. + +Les premiers moments furent terribles pour Gorenflot; heureusement la +partie sur laquelle il reposait avait une telle surface, qu'il lui +etait moins difficile qu'a un autre de maintenir son centre de +gravite. + +De temps en temps Chicot se haussait sur ses etriers, explorait la +route, et, ne voyant pas a l'horizon ce qu'il cherchait, redoublait de +vitesse. + +Gorenflot laissa passer ces premiers signes d'investigation et +d'impatience sans en demander la cause, preoccupe qu'il etait de +demeurer sur sa monture. Mais, quand peu a peu il se fut remis, quand +il eut appris a respirer sa brassee, comme disent les nageurs, et +quand il eut remarque que Chicot continuait le meme jeu: + +--Eh! dit-il, que cherchez-vous donc? cher monsieur Chicot. + +--Rien, repliqua celui-ci. Je regarde ou nous allons. + +--Mais nous allons a Melun, ce me semble; vous l'avez dit vous-meme, +vous aviez meme ajoute d'abord.... + +--Nous n'allons pas, compere, nous n'allons pas, dit Chicot en piquant +son cheval. + +--Comment! nous n'allons pas! s'ecria le moine; mais nous ne quittons +pas le trot! + +--Au galop! au galop! dit le Gascon en faisant prendre cette allure a +son cheval. + +Panurge, entraine par l'exemple, prit le galop, mais avec une rage mal +deguisee, qui ne promettait rien de bon a son cavalier. + +Les suffocations de Gorenflot redoublerent. + +--Dites donc, dites donc, monsieur Chicot, s'ecria-t-il aussitot qu'il +put parler, vous appelez cela un voyage d'agrement; mais je ne m'amuse +pas du tout, moi. + +--En avant! en avant! repondit Chicot. + +--Mais la cote est dure. + +--Les bons cavaliers ne galopent qu'en montant. + +--Oui, mais moi, je n'ai pas la pretention d'etre un bon cavalier. + +--Alors, restez en arriere. + +--Non pas, ventrebleu! s'ecria Gorenflot, pour rien au monde. + +--Eh bien, alors, comme je vous le disais, en avant! en avant! + +Et Chicot imprima a son cheval un degre de rapidite de plus. + +--Voila Panurge qui rale, cria Gorenflot, voila Panurge qui s'arrete. + +--Alors, adieu, compere, fit Chicot. + +Gorenflot eut un instant envie de repondre de la meme facon; mais il +se rappela que ce cheval qu'il maudissait au fond du coeur et qui +portait un homme si fantasque portait aussi la bourse qui etait dans +la poche de cet homme. Il se resigna donc, et, battant avec ses +sandales les flancs de l'ane en fureur, il le forca de reprendre le +galop. + +--Je tuerai mon pauvre Panurge, s'ecria lamentablement le moine pour +porter un coup decisif a l'interet de Chicot, puisqu'il ne paraissait +avoir aucune influence sur sa sensibilite. Je le tuerai, bien sur. + +--Eh bien, tuez-le, compere, tuez-le, repondit Chicot, sans que cette +observation, si importante que la jugeait Gorenflot, lui fit en aucune +facon ralentir sa marche; tuez-le, nous acheterons une mule. + +Comme s'il eut compris ces paroles menacantes, l'ane quitta le milieu +de la route, et vola dans un petit chemin lateral bien sec, ou +Gorenflot ne se fut point hasarde a marcher a pied. + +--A moi, criait le moine, a moi, je vais rouler dans la riviere. + +--Il n'y a aucun danger, dit Chicot: si vous tombez dans la riviere, +je vous garantis que vous nagerez tout seul. + +--Oh! murmura Gorenflot, j'en mourrai, c'est sur. Et quand on pense +que tout cela m'arrive parce que je suis somnambule! + +Et le moine leva au ciel un regard qui voulait dire: + +--Seigneur! Seigneur! quel crime ai-je donc commis pour que vous +m'affligiez de cette infirmite? + +Tout a coup Chicot, arrive au sommet de la montee, arreta son cheval +d'un temps si court et si saccade, que l'animal, surpris, plia sur ses +jarrets de derriere au point que sa croupe toucha presque le sol. + +Gorenflot, moins bon cavalier que Chicot, et qui, d'ailleurs, au lieu +de bride, n'avait qu'une longe, Gorenflot, disons-nous, continua son +chemin. + +--Arrete, corboeuf! arrete, cria Chicot. + +Mais l'ane s'etait fait a l'idee de galoper, et l'idee d'un ane est +chose tenace. + +--Arreteras-tu? cria Chicot, ou, foi de gentilhomme, je t'envoie une +balle de pistolet. + +--Quel diable d'homme est-ce la! se dit Gorenflot, et par quel animal +a-t-il ete mordu? + +Puis, comme la voix de Chicot retentissait de plus en plus terrible, +et que le moine croyait deja entendre siffler la balle dont il etait +menace, il executa une manoeuvre pour laquelle la maniere dont il +etait place lui donnait la plus grande facilite, ce fut de se laisser +glisser de sa monture a terre. + +--Voila! dit-il en se laissant bravement tomber sur son derriere et en +se cramponnant des deux mains a la longe de son ane, qui lui fit faire +quelques pas ainsi, mais qui finit enfin par s'arreter. + +Alors Gorenflot chercha Chicot pour recueillir sur son visage les +marques de satisfaction qui ne pouvaient manquer de s'y peindre, a la +vue d'une manoeuvre si habilement executee. + +Chicot etait cache derriere une roche, et continuait de la ses signaux +et ses menaces. + +Cette precaution fit comprendre au moine qu'il y avait quelque chose +sous jeu. Il regarda en avant et apercut a cinq cents pas sur la route +trois hommes qui cheminaient tranquillement sur leurs mules. Au +premier coup d'oeil, il reconnut les voyageurs qui etaient sortis le +matin de Paris par la porte Bordelle, et que Chicot, a l'affut +derriere son arbre, avait si ardemment suivis des yeux. + +Chicot attendit dans la meme posture que les trois voyageurs fussent +hors de vue; puis, alors seulement, il rejoignit son compagnon, qui +etait reste assis a la meme place ou il etait tombe, tenant toujours +la longe de Panurge entre les mains. + +--Ah ca! dit Gorenflot, qui commencait a perdre patience, +expliquez-moi un peu, cher monsieur Chicot, le commerce que nous +faisons: tout a l'heure il fallait courir ventre a terre, maintenant +il faut demeurer court a l'endroit ou nous sommes. + +--Mon bon ami, dit Chicot, je voulais savoir si votre ane etait de +bonne race et si je n'avais pas ete vole en le payant vingt-deux +livres; maintenant l'experience est faite, et je suis on ne peut plus +satisfait. + +Le moine ne fut pas dupe, comme on le comprend bien, d'une pareille +reponse, et il se preparait a le faire voir a son compagnon, lorsque +sa paresse naturelle l'emporta, lui soufflant a l'oreille de n'entrer +dans aucune discussion. + +Il se contenta donc de repondre, sans meme cacher sa mauvaise humeur: + +--N'importe, je suis fort las, et j'ai tres-faim. + +--Eh bien, qu'a cela ne tienne, reprit Chicot en frappant +gaillardement sur l'epaule du frocard, moi aussi je suis las, moi +aussi j'ai faim, et a la premiere hotellerie que nous trouverons sur +notre.... + +--Eh bien, demanda Gorenflot, qui avait peine a croire au retour +qu'annoncaient les premieres paroles du Gascon. + +--Eh bien, dit celui-ci, nous commanderons une grillade de porc, un ou +deux poulets fricasses et un broc du meilleur vin de la cave. + +--Vraiment! reprit Gorenflot; est-ce bien sur, cette fois? voyons. + +--Je vous le promets, compere. + +--Eh bien! alors, dit le moine en se relevant, mettons-nous sans +retard a la recherche de cette bienheureuse hotellerie. Viens, +Panurge, tu auras du son. + +L'ane se mit a braire de plaisir. + +Chicot remonta sur son cheval, Gorenflot conduisit son ane par la +longe. + +L'auberge tant desiree apparut bientot a la vue des voyageurs; elle +s'elevait entre Corbeil et Melun; mais, a la grande surprise de +Gorenflot, qui en admirait de loin l'aspect affriolant, Chicot ordonna +au moine de remonter sur son ane, et commenca d'executer un detour par +la gauche pour passer derriere la maison; au reste, par un seul coup +d'oeil, Gorenflot, dont la comprehension faisait de rapides progres, +se rendit compte de cette bizarrerie; les trois mules des voyageurs, +dont Chicot paraissait suivre les traces, etaient arretees devant la +porte. + +--C'est donc au gre de ces voyageurs maudits, pensa Gorenflot, que +vont se disposer les evenements de notre voyage et se regler les +heures de nos repas? C'est triste. + +Et il poussa un profond soupir. + +Panurge, qui, de son cote, vit qu'on l'ecartait de la ligne droite, +que tout le monde, meme les anes, sait etre la plus courte, s'arreta +court, et se roidit sur les quatre pieds, comme s'il etait decide a +prendre racine a l'endroit meme ou il se trouvait. + +--Voyez, dit Gorenflot d'un ton lamentable, mon ane lui-meme ne veut +plus avancer. + +--Ah! il ne veut plus avancer, dit Chicot, attends! attends! + +Et il s'approcha d'une haie de cornouillers, ou il tailla une baguette +longue de cinq pieds, grosse comme le pouce, solide et flexible a la +fois. + +Panurge n'etait pas un de ces quadrupedes stupides qui ne se +preoccupent point de ce qui se passe autour d'eux et qui ne +pressentent les evenements que lorsque ces evenements leur tombent sur +le dos. Il avait suivi la manoeuvre de Chicot, pour lequel il +commencait sans doute a ressentir la consideration qu'il meritait, et +des qu'il avait cru remarquer ses intentions, il avait deroidi ses +jambes et etait parti au pas releve. + +--Il va, il va! cria le moine a Chicot. + +--N'importe, dit celui-ci, pour qui voyage en compagnie d'un ane et +d'un moine, un baton n'est jamais inutile. + +Et le Gascon acheva de cueillir le sien. + + + + +CHAPITRE IV + +COMMENT FRERE GORENFLOT TROQUA SON ANE CONTRE UNE MULE, ET SA MULE +CONTRE UN CHEVAL. + + +Cependant les tribulations de Gorenflot touchaient a leur terme, pour +cette journee du moins; apres le detour fait, on reprit le grand +chemin, et l'on s'arreta a trois quarts de lieue plus loin, dans une +auberge rivale. Chicot prit une chambre qui donnait sur la route et +commanda le souper, qui lui fut servi dans la chambre; mais on voyait +que la nutrition n'etait que la preoccupation secondaire de Chicot. Il +ne mangeait que de la moitie de ses dents, tandis qu'il regardait de +tous ses yeux et ecoutait de toutes ses oreilles. Cette preoccupation +dura jusqu'a dix heures; cependant, comme a dix heures Chicot n'avait +rien vu ni rien entendu, il leva le siege, ordonnant que son cheval et +l'ane du moine, renforces d'une double ration d'avoine et de son, +fussent prets au point du jour. + +A cet ordre, Gorenflot, qui depuis une heure paraissait endormi et qui +n'etait qu'assoupi dans cette douce extase qui suit un bon repas +arrose d'une quantite suffisante de vin genereux, poussa un soupir. + +--Au point du jour? dit-il. + +--Eh! ventre de biche! reprit Chicot, tu dois avoir l'habitude de te +lever a cette heure-la! + +--Pourquoi donc? demanda Gorenflot. + +--Et les matines? + +--J'avais une exemption du superieur, repondit le moine. + +Chicot haussa les epaules, et le mot faineants avec un _s,_ lettre qui +indiquait la pluralite, vint mourir sur ses levres. + +--Mais oui, faineants, dit Gorenflot; mais oui, pourquoi pas donc? + +--L'homme est ne pour le travail, dit sentencieusement le Gascon. + +--Et le moine pour le repos, dit le frere; le moine est l'exception de +l'homme. + +Et, satisfait de cet argument, qui avait paru toucher Chicot lui-meme, +Gorenflot fit une sortie pleine de dignite et gagna son lit, que +Chicot, de peur de quelque imprudence sans doute, avait fait dresser +dans la meme chambre que le sien. + +Le lendemain, en effet, a la pointe du jour, si frere Gorenflot n'eut +point dormi du plus profond sommeil il eut pu voir Chicot se lever, +s'approcher de la fenetre et se mettre en observation derriere le +rideau. + +Bientot, quoique protege par la tenture, Chicot fit un pas rapide en +arriere, et, si Gorenflot, au lieu de continuer de dormir, eut ete +eveille, il eut entendu claqueter sur le pave les fers des trois +mules. + +Chicot alla aussitot a Gorenflot, qu'il secoua par le bras jusqu'a ce +que celui-ci ouvrit les yeux. + +--Mais n'aurai-je donc plus un instant de tranquillite? balbutia +Gorenflot, qui venait de dormir dix heures de suite. + +--Alerte! alerte! dit Chicot, habillons-nous et parlons. + +--Mais le dejeuner? fit le moine. + +--Il est sur la route de Montereau. + +--Qu'est-ce que c'est que cela, Montereau? demanda le moine, fort +ignare en geographie. + +--Montereau, dit le Gascon, est la ville ou l'on dejeune; cela vous +suffit-il? + +--Oui, repondit laconiquement Gorenflot. + +--Alors, compere, fit le Gascon, je descends pour payer notre depense +et celle de nos betes; dans cinq minutes, si vous n'etes pas pret, je +pars sans vous. + +Une toilette de moine n'est pas longue a faire; cependant Gorenflot +mit six minutes. Aussi, en arrivant a la porte, vit-il Chicot qui, +exact comme un Suisse, avait deja pris les devants. + +Le moine enfourcha Panurge, qui, excite par la double ration de foin +et d'avoine que venait de lui faire administrer Chicot, prit le galop +de lui-meme, et eut bientot conduit son cavalier cote a cote du +Gascon. + +Le Gascon etait droit sur les etriers, et de la tete aux pieds ne +faisait pas un pli. + +Gorenflot se dressa sur les siens, et vit a l'horizon les trois mules +et les trois cavaliers qui descendaient derriere un monticule. + +Le moine poussa un soupir en songeant combien il etait triste qu'une +influence etrangere agit ainsi sur sa destinee. + +Cette fois Chicot lui tint parole, et l'on dejeuna a Montereau. + +La journee eut de grandes ressemblances avec celle de la veille; et +celle du lendemain presenta a peu pres la meme serie d'evenements. +Nous passerons donc rapidement sur les details; et Gorenflot +commencait a se faire tant bien que mal a cette existence accidentee, +quand, vers le soir, il vit Chicot perdre graduellement toute sa +gaiete; depuis midi, il n'avait pas apercu l'ombre des trois voyageurs +qu'il suivait; aussi soupa-t-il de mauvaise humeur et dormit-il mal. + +Gorenflot mangea et but pour deux, essaya ses meilleures chansons. +Chicot demeura dans son impassibilite. + +Le jour naissait a peine, qu'il etait sur pied, secouant son +compagnon; le moine s'habilla, et, des le depart, on prit un trot qui +se changea bientot en galop frenetique. + +Mais on eut beau courir, pas de mules a l'horizon. + +Vers midi, ane et cheval etaient sur les dents. + +Chicot alla droit a un bureau de peage etabli sur le pont de +Villeneuve-le-Roi pour les betes a pied fourchu. + +--Avez-vous vu, demanda-t-il, trois voyageurs montes sur des mules, +qui ont du passer ce matin? + +--Ce matin, mon gentilhomme? repondit le peager; non; hier, a la bonne +heure. + +--Hier? + +--Oui, hier soir, a sept heures. + +--Les avez-vous remarques? + +--Dame! comme on remarque des voyageurs. + +--Je vous demande si vous vous souvenez de la condition de ces hommes. + +--Il m'a paru qu'il y avait un maitre et deux laquais. + +--C'est bien cela, dit Chicot. + +Et il donna un ecu au peager. + +Puis, se parlant a lui-meme: + +--Hier soir, a sept heures, murmura-t-il; ventre de biche! ils ont +douze heures d'avance sur moi. Allons, du courage! + +--Ecoutez, monsieur Chicot, dit le moine, du courage, j'en ai encore +pour moi; mais je n'en ai plus pour Panurge. + +En effet, le pauvre animal, surmene depuis deux jours, tremblait sur +ses quatre jambes et communiquait a Gorenflot l'agitation de son +pauvre corps. + +--Et votre cheval lui-meme, continua Gorenflot, voyez dans quel etat + il est. + +En effet, le noble animal, si ardent qu'il fut et a cause meme de son +ardeur, etait ruisselant d'ecume, et une chaude fumee sortait par ses +naseaux, tandis que le sang paraissait pret a jaillir de ses yeux. + +Chicot examina rapidement les deux betes, et parut se ranger a l'avis +de son compagnon. + +Gorenflot respirait, quant tout a coup: + +--La! frere queteur, dit Chicot: il s'agit ici de prendre une grande +resolution. + +--Mais nous ne prenons que cela depuis quelques jours! s'ecria +Gorenflot, dont le visage se decomposa d'avance sans meme qu'il sut ce +qui allait lui etre propose. + +--Il s'agit de nous quitter, dit Chicot, prenant du premier coup, +comme on dit, le taureau par les cornes. + +--Bah! fit Gorenflot; toujours la meme plaisanterie! Nous quitter, et +pourquoi? + +--Vous allez trop doucement, compere. + +--Vertudieu! dit Gorenflot; mais je vais comme le vent; mais nous +avons galope ce matin cinq heures de suite! + +--Ce n'est point encore assez. + +--Alors repartons; plus nous irons vite, plus nous arriverons tot; car +enfin je presume que nous arriverons. + +--Mon cheval ne veut pas aller, et votre ane refuse le service. + +--Alors comment faire? + +--Nous allons les laisser ici, et nous les reprendrons en passant. + +--Mais nous? Comptez-vous donc continuer la route a pied? + +--Nous monterons sur des mules. + +--Et en avoir? + +--Nous en acheterons. + +--Allons, dit Gorenflot en soupirant, encore ce sacrifice, + +--Ainsi? + +--Ainsi, va pour la mule. + +--Bravo! compere, vous commencez a vous former; recommandez Bayard et +Panurge aux soins de l'aubergiste; moi, je vais faire nos +acquisitions. + +Gorenflot s'acquitta en conscience du soin dont il etait charge; +pendant les quatre jours de relations qu'il avait eues avec Panurge, +il avait apprecie, nous ne dirons pas ses qualites, mais ses defauts, +et il avait remarque que ces trois defauts eminents etaient ceux +auxquels lui-meme etait enclin, la paresse, la luxure et la +gourmandise. Cette remarque l'avait touche, et ce n'etait qu'avec +regret que Gorenflot se separait de son ane; mais Gorenflot etait +non-seulement paresseux, luxurieux et gourmant, il etait de plus +egoiste, et il preferait encore se separer de Panurge que se separer +de Chicot, attendu, nous l'avons dit, que Chicot portait la bourse. + +Chicot revint avec deux mules, sur lesquelles on fit vingt lieues ce +jour-la: de sorte que le soir, a la porte d'un marechal, Chicot eut la +joie d'apercevoir les trois mules. + +--Ah! fit-il, respirant pour la premiere fois. + +--Ah! soupira a son tour le moine. + +Mais l'oeil exerce du Gascon ne reconnut ni les harnais des mules, ni +leur maitre, ni ses valets; les mules en etaient reduites a leur +ornement naturel, c'est-a-dire qu'elles etaient completement +depouillees; quant au maitre et aux laquais, ils etaient disparus. + +Bien plus, autour de ces animaux etaient des gens inconnus qui les +examinaient et semblaient en faire l'expertise: c'etait un maquignon +d'abord, et puis le marechal avec deux franciscains; ils faisaient +tourner et retourner les mules, puis ils regardaient les dents, les +pieds et les oreilles; en un mot, ils les essayaient. + +Un frisson parcourut tout le corps de Chicot. + +--Va devant, dit-il a Gorenflot, approche-toi des franciscains; +tire-les a part, interroge-les; de moines a moines, vous n'aurez pas +de secrets, j'espere; informe-toi adroitement de qui viennent ces +mules, le prix qu'on veut les vendre et ce que sont devenus leurs +proprietaires; puis reviens me dire tout cela. + +Gorenflot, inquiet de l'inquietude de son ami, partit au grand trot de +sa mule, et revint l'instant d'apres. + +Voila l'histoire, dit-il. D'abord, savez-vous ou nous sommes? + +--Eh! morbleu! nous sommes sur la route de Lyon, dit Chicot, c'est la +seule chose qu'il m'importe de savoir. + +--Si fait, il vous importe encore de savoir, a ce que vous m'avez dit +du moins, ce que sont devenus les proprietaires de ces mules. + +--Oui, va. + +--Celui qui semble un gentilhomme.... + +--Bon. + +--Celui qui semble un gentilhomme a pris ici la route d'Avignon, une +route qui raccourcit le chemin, a ce qu'il parait, et qui passe par +Chateau-Chinon et Privas. + +--Seul? + +--Comment, seul? + +--Je demande s'il a pris cette route seul. + +--Avec un laquais. + +--Et l'autre laquais? + +--L'autre laquais a continue son chemin. + +--Vers Lyon? + +--Vers Lyon. + +--A merveille. Et pourquoi le gentilhomme va-t-il a Avignon? Je +croyais qu'il allait a Rome. Mais, reprit Chicot, comme se parlant a +lui-meme, je te demande la des choses que tu ne peux savoir. + +--Si fait... je le sais, repondit Gorenflot. Ah! voila qui vous +etonne! + +--Comment, tu le sais? + +--Oui, il va a Avignon, parce que S.S. le pape Gregoire XIII a envoye +a Avignon un legat charge de ses pleins pouvoirs. + +--Bon, dit Chicot, je comprends... et les mules? + +--Les mules etaient fatiguees; ils les ont vendues a un maquignon, qui +veut les revendre a des franciscains. + +--Combien? + +--Quinze pistoles la piece. + +--Comment donc ont-ils continue leur route? + +--Sur des chevaux qu'ils ont achetes. + +--A qui? + +--A un capitaine de reitres qui se trouve ici en remonte. + +--Ventre de biche! compere, s'ecria Chicot; tu es un homme precieux, +et c'est d'aujourd'hui seulement que je t'apprecie. + +Gorenflot fit la roue. + +--Maintenant, continua Chicot, acheve ce que tu as si bien commence. + +--Que faut-il faire? + +Chicot mit pied a terre, et, jetant la bride au bras du moine: + +--Prends les deux mules et va les offrir pour vingt pistoles aux +franciscains; ils te doivent la preference. + +--Et ils me la donneront, dit Gorenflot, ou je les denonce a leur +superieur. + +--Bravo, compere, tu te formes. + +--Ah! mais, demanda Gorenflot, comment continuerons-nous notre route? + +--A cheval, morbleu, a cheval! + +--Diable! fit le moine en se grattant l'oreille. + +--Allons donc, dit Chicot, un ecuyer comme toi! + +--Bah! dit Gorenflot, au petit bonheur! Mais ou vous retrouverai-je? + +--Sur la place de la ville. + +--Allez m'y attendre. + +Et le moine s'avanca d'un pas resolu vers les franciscains, tandis que +Chicot, par une rue de traverse, gagnait la place principale du petit +bourg. + +La il trouva, dans l'auberge du Coq-Hardi, le capitaine de reitres qui +buvait d'un jolit petit vin d'Auxerre que les amateurs de second ordre +confondaient avec les crus de Bourgogne; il prit de lui de nouveaux +renseignements, qui confirmerent en tous points ceux que lui avait +donnes Gorenflot. + +En un instant, Chicot eut traite avec le remonteur de deux chevaux que +celui-ci porta a l'instant meme comme _morts en route_, et que, grace +a cet accident, il put donner pour trente-cinq pistoles les deux. + +Il ne s'agissait plus que de faire prix pour les selles et les brides, +quand Chicot vit, par une petite rue laterale, deboucher le moine +portant les deux selles sur sa tete et les deux brides a ses mains. + +--Oh! oh! fit-il, qu'est-ce que cela, compere? + +--Eh bien, dit Gorenflot, ce sont les selles et les brides de nos +mules. + +--Tu les as donc retenues, frocard? dit Chicot avec son large sourire. + +--Oui-da! fit le moine. + +--Et tu as vendu les mules? + +--Dix pistoles chacune. + +--Qu'on t'a payees? + +--Voici l'argent. + +Et Gorenflot fit sonner sa poche pleine de monnaies de toute espece. + +--Ventre de biche! s'ecria Chicot, tu es un grand homme, compere. + +--Voila comme je suis, dit Gorenflot avec une modeste fatuite. + +--A l'oeuvre! dit Chicot. + +--Ah! mais j'ai soif, dit le moine. + +--Eh bien, bois pendant que je vais aller seller nos betes; mais pas +trop. + +--Une bouteille. + +--Va pour une bouteille. + +Gorenflot en but deux, et vint rendre le reste de l'argent a Chicot. + +Chicot eut un instant l'idee de laisser au moine les vingt pistoles +diminuees du prix des deux bouteilles; mais il reflechit que, du jour +ou Gorenflot possederait deux ecus, il n'en serait plus le maitre. Il +prit donc l'argent sans que le moine s'apercut meme du moment +d'hesitation qu'il venait d'eprouver, et se mit en selle. + +Le moine en fit autant, avec l'aide de l'officier des reitres, qui +etait un homme craignant Dieu, et qui tint le pied de Gorenflot, +service en echange duquel, aussitot qu'il fut juche sur son cheval, +Gorenflot lui donna sa benediction. + +--A la bonne heure, dit Chicot en mettant sa monture au galop, voila +un gaillard bien beni! + +Gorenflot, voyant courir son souper devant lui, lanca son cheval sur +ses traces; d'ailleurs, il faisait des progres en equitation; au lieu +d'empoigner la criniere d'une main et la queue de l'autre, comme il +faisait autrefois, il saisit a deux mains le pommeau de selle, et, +avec ce seul point d'appui, il courut tant que Chicot le voulut bien. + +Il finit par y mettre plus d'activite que son patron, car toutes les +fois que Chicot changeait d'allure et moderait son cheval, le moine, +qui preferait le galop au trot, continuait son chemin en criant hurrah +a sa monture. + +De si nobles efforts meritaient d'etre recompenses; le lendemain soir, +un peu en avant de Chalons, Chicot avait retrouve maitre Nicolas +David, toujours deguise en laquais, qu'il ne perdit plus de vue +jusqu'a Lyon, dont tous trois franchirent les portes vers le soir du +huitieme jour apres leur depart de Paris. + +C'etait a peu pres le moment ou, suivant une route opposee, Bussy, +Saint-Luc et sa femme arrivaient, comme nous l'avons dit, au chateau +de Meridor. + + + + +CHAPITRE V + +COMMENT CHICOT ET SON COMPAGNON S'INSTALLERENT A L'HOTELLERIE DU CYGNE +DE LA CROIX, ET COMMENT ILS Y FURENT RECUS PAR L'HOTE. + + +Maitre Nicolas David, toujours deguise en laquais, se dirigea vers la +place des Terreaux et choisit la principale hotellerie de la place, +qui etait celle du Cygne de la Croix. + +Chicot l'y vit entrer et demeura un instant en observation pour +s'assurer qu'il y avait trouve de la place et que, par consequent, il +n'en sortirait pas. + +--As-tu quelque objection contre l'auberge du Cygne de la Croix? dit +le Gascon a son compagnon de voyage. + +--Pas la moindre, repondit celui-ci. + +--Tu vas donc entrer la, tu feras prix pour une chambre retiree: tu +diras que tu attends ton frere, et, en effet, tu m'attendras sur le +seuil de la porte; moi, je vais me promener et je ne rentrerai qu'a la +nuit close; a la nuit close je reviendrai, je te trouverai a ton +poste, et, comme tu auras fait sentinelle, que tu connaitras le plan +de la maison, tu me conduiras a la chambre sans que je me heurte aux +gens que je ne veux pas voir. Comprends-tu? + +--Parfaitement, dit Gorenflot. + +--Choisis la chambre spacieuse, gaie, abordable, contigue, s'il est +possible, a celle du voyageur qui vient d'arriver; fais en sorte +qu'elle ait des fenetres sur la rue, afin que je voie qui entre et qui +sort, ne prononce mon nom sous aucun pretexte, et promets des monts +d'or au cuisinier. + +En effet, Gorenflot s'acquitta merveilleusement de la commission. La +chambre choisie, la nuit vint, et, la nuit venue, il alla prendre +Chicot par la main et le conduisit a la chambre en question. Le moine, +ruse comme l'est toujours un homme d'Eglise, si sot d'ailleurs que la +nature l'ait cree, fit observer a Chicot que leur chambre, situee sur +un autre palier que celle de Nicolas David, etait contigue a cette +chambre, et qu'elle n'en etait separee que par une cloison de bois et +de chaux, facile a percer, si on le voulait. + +Chicot ecouta le moine avec la plus grande attention, et quelqu'un qui +eut ecoute l'orateur et vu l'auditeur aurait pu suivre a +l'epanouissement de l'un les paroles de l'autre. + +Puis, lorsque le moine eut fini: + +--Tout ce que tu viens de me dire merite recompense, repondit Chicot, +tu auras ce soir du vin de Xeres a souper, Gorenflot; oui, tu en +auras, morbleu! ou je ne suis pas ton compere. + +--Je ne connais pas l'ivresse de ce vin, dit Gorenflot; elle doit etre +agreable. + +--Ventre de biche! repliqua Chicot en prenant possession de la +chambre, tu la connaitras dans deux heures, c'est moi qui te le dis. + +Chicot fit demander l'hote. + +On trouvera peut-etre que le narrateur de cette histoire promene, a la +suite de ses personnages, son recit dans un bien grand nombre +d'hotelleries: a ceci il repondra que ce n'est point sa faute si ses +personnages, les uns pour servir les desirs de leur maitresse, les +autres pour fuir la colere du roi, vont, les uns au nord et les autres +au midi. Or, place qu'il est entre l'antiquite, qui se passait +d'auberge grace a l'hospitalite fraternelle, et la vie moderne, ou +l'auberge s'est transformee en table d'hote, force lui est de +s'arreter dans les hotelleries ou doivent se passer les scenes +importantes de son livre; d'ailleurs, les caravanserais de notre +Occident se presentaient a cette epoque sous une triple forme qui +n'etait pas a dedaigner, et qui de nos jours a perdu beaucoup de son +caractere: cette triple forme etait l'auberge, l'hotellerie et le +cabaret. Notez que nous ne parlons point ici de ces agreables maisons +de baigneurs qui n'ont point leur equivalent de nos jours, et qui, +leguees par la Rome des empereurs au Paris de nos rois, empruntaient a +l'antiquite le multiple agrement de ses profanes tolerances. + +Mais ces etablissements etaient encore renfermes, sous le regne du roi +Henri III, dans les murs de la capitale: la province n'avait encore +que l'hotellerie, l'auberge et le cabaret. + +Or nous sommes dans une hotellerie. + +C'est ce que fit tres-bien sentir l'hote, lorsqu'il repondit a Chicot, +qui l'avait fait demander, comme nous l'avons dit, qu'il eut a prendre +patience, attendu qu'il causait avec un voyageur qui, arrive avant +lui, avait le droit de priorite. + +Chicot devina que ce voyageur etait son avocat. + +--Que peuvent-ils se dire? demanda Chicot. + +--Vous croyez donc que l'hote et votre homme en sont aux secrets? + +--Dame! vous le voyez bien, puisque cette figure rogue que nous avons +apercue, et qui, je le presume, est celle de l'hote.... + +--Elle-meme, dit le moine. + +--Consent a causer avec un homme habille en laquais. + +--Ah! dit Gorenflot, il a change d'habit; je l'ai apercu: il est +maintenant vetu tout de noir. + +--Raison de plus, dit Chicot. L'hote est sans doute de l'intrigue. + +--Voulez-vous que je tache de confesser sa femme? dit Gorenflot. + +--Non, dit Chicot, j'aime mieux que tu ailles faire un tour par la +ville. + +--Bah! et le souper? dit Gorenflot. + +--Je le ferai preparer en ton absence, tiens, voila un ecu pour te +mettre en train. + +Gorenflot prit l'ecu avec reconnaissance. + +Le moine, dans le courant du voyage, s'etait deja plus d'une fois +livre a ces excursions demi-nocturnes qu'il adorait, et que, grace a +son titre de frere queteur, il risquait de temps en temps a Paris. +Mais, depuis sa sortie du couvent, ces excursions lui etaient encore +plus cheres. Gorenflot maintenant aspirait la liberte par tous les +pores, et il en etait arrive a ce que son couvent ne se presentat deja +plus a son souvenir que sous l'aspect d'une prison. + +Il sortit donc avec la robe retroussee sur le cote et son ecu dans sa +poche. + +A peine Gorenflot fut-il hors de la chambre, que Chicot, sans perdre +un instant, prit une vrille et fit un trou dans la cloison a la +hauteur de l'oeil. Cette ouverture, grande comme celle d'une +sarbacane, ne lui permettait pas, a cause de l'epaisseur des planches, +de voir distinctement les differentes parties de la chambre; mais, en +collant son oreille a ce trou, il entendait assez distinctement les +voix. + +Cependant, grace a la disposition des personnages et a la place qu'ils +occupaient dans l'appartement, le hasard voulut que Chicot put voir +distinctement l'hote, qui causait avec Nicolas David. + +Quelques mots echappaient, comme nous l'avons dit, a Chicot; mais ce +qu'il saisit de la conversation cependant suffit a lui prouver que +David faisait grand etalage de sa fidelite envers le roi, parlant meme +d'une mission qui lui etait confiee par M. de Morvilliers. + +Tandis qu'il parlait ainsi, l'hote ecoutait respectueusement sans +doute, mais avec un sentiment qui etait au moins de l'indifference, +car il repondait peu. Chicot crut meme remarquer, soit dans ses +regards, soit dans l'intonation de sa voix, une ironie assez marquee +chaque fois qu'il prononcait le nom du roi. + +--Eh! eh! dit Chicot, notre hote serait-il ligueur, par hasard? +mordieu, je le verrai bien! + +Et, comme il ne se disait rien de bien important dans la chambre de +maitre Nicolas David, Chicot attendit que l'hote lui vint rendre +visite a son tour. + +Enfin la porte s'ouvrit. + +L'hote tenait son bonnet a la main, mais il avait absolument la meme +physionomie goguenarde qui venait de frapper Chicot lorsqu'il l'avait +vu causant avec l'avocat. + +--Asseyez-vous la, mon cher monsieur, lui dit Chicot, et, avant que +nous fassions un arrangement definitif, ecoutez, s'il vous plait, mon +histoire. + +L'hote parut ecouter defavorablement cet exorde, et fit meme signe de +la tete qu'il desirait rester debout. + +--A votre aise, mon cher monsieur, reprit Chicot. + +L'hote fit un signe qui voulait dire que, pour prendre ses aises, il +n'avait besoin de la permission de personne. + +--Vous m'avez vu ce matin avec un moine, continua Chicot. + +--Oui, monsieur, dit l'hote. + +--Silence! il n'en faut rien dire... ce moine est proscrit. + +--Bah! fit l'hote, serait-ce donc quelque huguenot deguise? + +Chicot prit un air de dignite offensee. + +--Huguenot! dit-il avec degout, qui donc a dit huguenot? Sachez que ce +moine est mon parent, et que je n'ai point de parents huguenots. +Allons donc! brave homme, vous devriez rougir de dire de pareilles +enormites. + +--Ah! monsieur, reprit l'hote, cela s'est vu. + +--Jamais dans ma famille, seigneur hotelier! Ce moine, au contraire, +est l'ennemi le plus acharne qui se soit jamais dechaine contre les +huguenots, de sorte qu'il est tombe dans la disgrace de S.M. Henri +III, qui les protege, comme vous savez. + +L'hote paraissait commencer a prendre un vif interet a la persecution +de Gorenflot. + +--Silence! dit-il en approchant un doigt de ses levres. + +--Comment, silence! demanda Chicot, est-ce que vous auriez ici des +gens du roi, par hasard? + +--J'en ai peur, dit l'hote avec un signe de tete; la, a cote, il y a +un voyageur. + +--C'est qu'alors, reprit Chicot, nous nous sauverions tout de suite, +mon parent et moi; car, proscrit, menace... + +--Et ou iriez-vous? + +--Nous avons deux ou trois adresses que nous a donnees un aubergiste +de nos amis, maitre la Huriere. + +--La Huriere, vous connaissez la Huriere? + +--Chut! il ne faut pas le dire; mais nous avons fait connaissance le +soir de la Saint-Barthelemy. + +--Allons, dit l'hote, je vois que vous etes tous deux, votre parent et +vous, de saintes gens; moi aussi je connais la Huriere. J'avais meme +envie, quand j'achetai cette hotellerie, de prendre en temoignage +d'amitie la meme enseigne que lui: A la Belle-Etoile; mais +l'hotellerie etait connue sous la denomination de l'hotellerie du +Cygne de la Croix; j'ai eu peur que ce changement ne me fit tort; +ainsi vous dites donc, monsieur, que votre parent... + +--A eu l'imprudence de precher contre les huguenots; qu'il a eu un +succes enorme, et que Sa Majeste Tres-Chretienne, furieuse de ce +succes, qui lui devoilait la disposition des esprits, le cherchait +pour le faire emprisonner. + +--Et alors? demanda l'hote avec un accent d'interet auquel il n'y +avait point a se tromper. + +--Ma foi, je l'ai enleve, dit Chicot. + +--Et vous avez bien fait, pauvre cher homme. + +--M. de Guise m'avait bien offert de le proteger. + +--Comment, le grand Henri de Guise? Henri le Balafre? + +--Henri le saint. + +--Oui, vous l'avez dit, Henri le saint. + +--Mais j'ai craint la guerre civile. + +--Alors, dit l'hote, si vous etes des amis de M. de Guise, vous +connaissez ceci? + +Et l'hote fit de la main a Chicot un espece de signe maconique a +l'aide duquel les ligueurs se reconnaissaient. + +Chicot, dans la fameuse nuit qu'il avait passee au couvent +Sainte-Genevieve, avait remarque, non-seulement ce signe, qui avait +ete vingt fois repete devant lui, mais encore le signe qui y +repondait. + +--Parbleu, dit-il, et vous ceci? + +Et Chicot a son tour fit le second signe. + +--Alors, dit l'aubergiste avec le plus complet abandon, vous etes ici +chez vous: ma maison est la votre; regardez-moi comme un ami, je vous +regarde comme un frere, et, si vous n'avez pas d'argent... + +Chicot, pour toute reponse, tira de sa poche une bourse qui, quoique +deja un peu entamee, presentait encore une corpulence assez honorable. + +La vue d'une bourse bien rondelette est toujours agreable, meme a +l'homme genereux qui vous offre de l'argent, et qui apprend ainsi que +vous n'en avez pas besoin; de sorte qu'il conserve le merite de son +offre sans avoir eu besoin de la mettre a execution. + +--Bien, dit l'hote. + +--Je vous dirai, ajouta Chicot, pour vous tranquilliser davantage +encore, que nous voyageons pour la propagation de la foi, et que notre +voyage nous est paye par le tresorier de la Sainte-Union. +Indiquez-nous donc une hotellerie ou nous n'ayons rien a craindre. + +--Morbleu, dit l'hote, vous ne serez nulle part plus en surete qu'ici, +messieurs: c'est moi qui vous le dis. + +--Mais vous parliez tout a l'heure d'un homme qui logeait la, a cote. + +--Oui; mais qu'il se tienne bien, car, au premier espionnage que je +lui vois faire, foi de Bernouillet, il demenagera. + +--Vous vous nommez Bernouillet? demanda Chicot. + +--C'est mon propre nom, monsieur, et il est connu parmi les fideles, +peut-etre pas de la capitale, mais de la province. Je m'en vante +aussi. Dites un mot, un seul, et je le mets a la porte. + +--Pourquoi cela? dit Chicot; laissez-le, au contraire; mieux vaut +avoir ses ennemis pres de soi; on les surveille au moins. + +--Vous avez raison, dit Bernouillet avec admiration. + +--Mais qui vous fait croire que cet homme est notre ennemi? je dis +notre ennemi, continua le Gascon avec un tendre sourire, parce que je +vois bien que nous sommes freres. + +--Oh! oui, bien certainement, dit l'hote; ce qui me le fait croire.... + +--Je vous le demande. + +--C'est qu'il est arrive ici deguise on laquais, puis, qu'il a passe +une espece d'habit d'avocat; or il n'est pas plus avocat que laquais, +attendu que, sous un manteau jete sur une chaise, j'ai vu passer la +pointe d'une longue rapiere. Puis il m'a parle du roi comme personne +n'en parle; puis enfin il m'a avoue qu'il avait une mission de M. de +Morvilliers, qui est, comme vous savez, un ministre du Nabuchodonosor. + +--De l'Herode, comme je l'appelle. + +--Du Sardanapale! + +--Bravo! + +--Ah! je vois que nous nous entendons, dit l'hote. + +--Pardieu, fit Chicot, ainsi je reste. + +--Je le crois bien. + +--Mais pas un mot de mon parent. + +--Pardieu. + +--Ni de moi? + +--Pour qui me prenez-vous? Mais, silence, voici quelqu'un. + +Gorenflot parut sur le seuil. + +--Oh! c'est lui, le digne homme! s'ecria l'hote. + +Et il alla au moine, et lui fit le signe des ligueurs. + +Ce signe frappa Gorenflot d'etonnement et d'effroi. + +--Repondez, repondez donc, mon frere, dit Chicot. Notre hote sait +tout, il en est. + +--Il en est, dit Gorenflot, de quoi est-il? + +--De la Sainte-Union, dit Bernouillet a demi-voix. + +--Vous voyez bien que vous pouvez repondre; repondez donc. + +Gorenflot repondit, ce qui combla de joie l'aubergiste. + +--Mais, dit Gorenflot, qui avait hate de changer la conversation, on +m'a promis du xeres. + +--Du vin de Xeres, du vin de Malaga, du vin d'Alicante, tous les vins +de ma cave sont a votre disposition, mon frere. + +Gorenflot promena son regard de l'hote a Chicot et de Chicot au ciel. +Il ne comprenait rien a ce qui lui arrivait, et il etait evident que, +dans son humilite toute monacale, il reconnaissait que son bonheur +depassait de beaucoup ses merites. + +Trois jours de suite Gorenflot s'enivra: le premier jour avec du +xeres, le second jour avec du malaga, le troisieme jour avec de +l'alicante; mais, de toutes ces ivresses, Gorenflot avoua que c'etait +encore celle du bourgogne qui lui semblait la plus agreable, et il en +revint au chambertin. + +Pendant ces quatre jours ou Gorenflot avait fait ses experiences +oenophiles, Chicot n'etait pas sorti de sa chambre, et avait guette du +soir au matin l'avocat Nicolas David. + +L'hote, qui attribuait cette reclusion de Chicot a la peur qu'il avait +du pretendu royaliste, s'evertuait a l'aire mille tours a celui-ci. + +Mais rien n'y faisait, du moins en apparence. Nicolas David, qui avait +donne rendez-vous a Pierre de Gondy a l'hotellerie du Cygne de la +Croix, ne voulait point quitter son domicile provisoire, de peur que +le messager de messieurs de Guise ne le retrouvat point, de sorte +qu'en presence de l'hote il paraissait insensible a tout. Il est vrai +que, la porte fermee derriere maitre Bernouillet, Nicolas David +donnait a Chicot, qui ne quittait pas son trou, le spectacle +divertissant de ses fureurs solitaires. + +Des le lendemain de son installation dans l'auberge, s'apercevant deja +des mauvaises intentions de son hote, il lui etait echappe de dire, en +lui montrant le poing, on plutot en montrant le poing a la porte par +laquelle il etait sorti: + +--Encore cinq ou six jours, drole, et tu me le payeras. + +Chicot en savait assez, il etait sur que Nicolas David ne quitterait +pas l'hotellerie qu'il n'eut la reponse du legat. + +Mais, a l'approche de ce sixieme jour, qui etait le septieme de +l'arrivee dans l'auberge, Nicolas David, a qui l'hote, malgre les +instances de Chicot, avait signifie le prochain besoin qu'il aurait de +sa chambre, Nicolas David, disons-nous, tomba malade. + +L'hote insista pour qu'il quittat son logement tandis qu'il pouvait +marcher encore; l'avocat demanda jusqu'au lendemain, pretendant que le +lendemain il serait mieux certainement; le lendemain il etait plus +mal. + +Ce fut l'hote qui vint annoncer cette nouvelle a son ami le ligueur. + +--Eh bien, dit-il en se frottant les mains, notre royaliste, noire ami +d'Herode, il va passer la revue de l'amiral, ran tan plan plan plan +plan plan. + +On appelait, parmi les ligueurs, _passer la revue de l'amiral_, +enjamber de ce monde dans l'autre. + +--Bah! fit Chicot, vous croyez qu'il va mourir? + +--Fievre abominable, mon cher frere, fievre tierce, fievre quartaine, +avec des redoublements qui le font bondir dans son lit; il a une faim +de demon, il a voulu m'etrangler et bat mes valets; les medecins n'y +comprennent rien. + +Chicot reflechit. + +--L'avez-vous vu? demanda-t-il. + +--Certainement, puisque je vous dis qu'il a voulu m'etrangler! + +--Comment etait-il? + +--Pale, agite, defait, criant comme un possede. + +--Que criait-il? + +--Prenez garde au roi. On veut du mal au roi. + +--Le miserable! + +--Le gueux! Puis de temps en temps il dit qu'il attend un homme qui +vient d'Avignon, et qu'il veut voir cet homme avant de mourir. + +--Voyez-vous cela! dit Chicot. Ah! il parle d'Avignon! + +--A chaque minute. + +--Ventre de biche! dit Chicot, laissant echapper son juron favori. + +--Dites donc, reprit l'hote; ce serait drole s'il allait mourir. + +--Tres-drole, dit Chicot; mais je voudrais qu'il ne mourut pas avant +l'arrivee de l'homme d'Avignon. + +--Pourquoi cela? plus tot mourra-t-il, plus tot en serons-nous +debarrasses. + +--Oui; mais je ne pousse pas la haine jusqu'a vouloir perdre l'ame et +le corps; et, puisque cet homme vient d'Avignon pour le confesser.... + +--Eh! vous voyez bien que c'est quelque fantaisie de sa fievre, +quelque imagination que la maladie lui a mise en tete, et il n'attend +personne. + +--Bah! qui sait? dit Chicot. + +--Ah! vous etes d'une bonne pate de chretien, vous! repliqua l'hote. + +--Rends le bien pour le mal, dit la loi divine. + +L'hote se retira emerveille. + +Quant a Gorenflot, demeure parfaitement en dehors de toutes ces +preoccupations, il engraissait a vue d'oeil: au bout de huit jours, +l'escalier qui conduisait a sa chambre criait sous son poids et +commencait de l'enserrer entre la rampe et le mur, si bien que +Gorenflot annonca un soir, avec terreur, a Chicot que l'escalier +maigrissait. Au reste, David, ni la Ligue, ni l'etat deplorable ou +etait tombee la religion, ne l'occupait: il n'avait d'autre soin que +de varier les menus et d'harmoniser les differents crus de Bourgogne +avec les differents mets qu'il se faisait servir, tandis que l'hote +ebahi repetait, chaque fois qu'il le voyait rentrer ou sortir: + +--Et dire que c'est un torrent d'eloquence que ce gros pere! + + + + +CHAPITRE VI + +COMMENT LE MOINE CONFESSA L'AVOCAT, ET COMMENT L'AVOCAT CONFESSA LE +MOINE. + + +Enfin, le jour qui devait debarrasser l'hotellerie de son hote arriva +ou parut arriver. Maitre Bernouillet se precipita dans la chambre de +Chicot avec des eclats de rire tellement immoderes, que celui-ci dut +attendre quelque temps avant d'en connaitre la cause. + +--Il se meurt, s'ecriait le charitable aubergiste, il expire, il creve +enfin! + +--Et cela vous fait rire a ce point? demanda Chicot. + +--Je crois bien; c'est que le tour est merveilleux. + +--Quel tour? + +--Non. Avouez que c'est vous qui le lui avez joue, mon gentilhomme. + +--Moi, un tour au malade? + +--Oui! + +--De quoi s'agit-il? que lui est-il arrive? + +--Ce qui lui est arrive! Vous savez qu'il criait toujours apres son +homme d'Avignon! + +--Eh bien, cet homme serait-il venu enfin? + +--Il est venu. + +--L'avez-vous vu? + +--Parbleu! est-ce qu'il entre ici une seule personne sans que je la +voie? + +--Et comment etait-il? + +--L'homme d'Avignon? petit, mince et rose. + +--C'est cela! laissa echapper Chicot. + +--La, vous voyez bien que c'est vous qui le lui avez envoye, puisque +vous le reconnaissez. + +--Le messager est arrive! s'ecria Chicot en se levant et en frisant sa +moustache, ventre de biche! contez-moi donc cela, compere Bernouillet. + +--Rien de plus simple, d'autant plus que, si ce n'est pas vous qui +avez fait le tour, vous me direz qui cela peut etre. Il y a une heure +donc, je suspendais un lapin au volet, quand un grand cheval et un +petit homme s'arreterent devant la porte. + +--Maitre Nicolas est-il ici? demanda le petit homme. Vous savez que +c'est sous ce nom que cet infame royaliste s'est fait inscrire. + +--Oui, monsieur, repondis-je. + +--Dites-lui alors que la personne qu'il attend d'Avignon est arrivee. + +--Volontiers, monsieur, mais je dois vous prevenir d'une chose. + +--De laquelle? + +--Que maitre Nicolas, comme vous l'appelez, se meurt. + +--Raison de plus pour que vous fassiez ma commission sans retard. + +--Mais vous ne savez peut-etre pas qu'il se meurt d'une fievre +maligne. + +--Vraiment! fit l'homme, alors je ne saurais vous recommander trop de +diligence. + +--Comment? vous persistez? + +--Je persiste. + +--Malgre le danger? + +--Malgre tout, je vous dis qu'il faut que je le voie. + +Le petit homme se fachait et parlait avec un ton imperatif qui +n'admettait pas de replique; en consequence, je le conduisis a la +chambre du moribond. + +--De sorte qu'il est la? dit Chicot en etendant la main dans la +direction de cette chambre. + +--Il y est; n'est-ce pas que c'est drole? + +--Excessivement drole, dit Chicot. + +--Quel malheur de ne pas pouvoir entendre! + +--Oui, c'est un malheur. + +--La scene doit etre bouffonne. + +--Au dernier degre; mais qui donc vous empeche d'entrer? + +--Il m'a renvoye. + +--Sous quel pretexte? + +--Sous pretexte qu'il allait se confesser. + +--Qui vous empeche d'ecouter a la porte? + +--Eh! vous avez raison, dit l'hote en s'elancant hors de la chambre. + +Chicot, de son cote, courut a son trou. + +Pierre de Gondy etait assis au chevet du lit du malade: mais ils +parlaient si bas tous deux, que Chicot ne put entendre un seul mot de +leur conversation. + +D'ailleurs, l'eut-il entendue, cette conversation, tirant a sa fin, +lui eut appris peu de chose; car, apres cinq minutes, M. de Gondy se +leva, prit conge du mourant et sortit. + +Chicot courut a la fenetre. + +Un laquais, monte sur un courtaud, tenait en bride le grand cheval +dont avait parle l'hote: un instant apres l'ambassadeur de MM. de +Guise parut, se mit en selle et tourna l'angle de la rue qui +conduisait a la grande rue de Paris. + +--Mordieu! dit Chicot, pourvu qu'il n'emporte pas la genealogie; en +tout cas, je le rejoindrai toujours, dusse-je crever dix chevaux pour +le rejoindre. + +Mais non, dit-il, ces avocats sont de fins renards, le notre surtout, +et je soupconne... Je vous demande un peu, continua Chicot frappant du +pied avec impatience, et rattachant sans doute dans son esprit son +idee a une autre, je vous demande un peu ou est ce drole de Gorenflot. + +En ce moment l'hote rentra. + +--Eh bien? demanda Chicot. + +--Il est parti, dit l'hote. + +--Le confesseur? + +--Qui n'est pas plus un confesseur que moi. + +--Et le malade? + +--Il s'est evanoui apres la conference. + +--Vous etes sur qu'il est toujours dans sa chambre? + +--Parbleu! il n'en sortira probablement que pour se faire conduire au +cimetiere. + +--C'est bon; allez, et envoyez-moi mon frere aussitot qu'il +reparaitra. + +--Meme s'il est ivre? + +--En quelque etat qu'il soit. + +--C'est donc urgent? + +--C'est pour le bien de la chose. + +Bernouillet sortit precipitamment: c'etait un homme plein de zele. + +C'etait au tour de Chicot d'avoir la fievre; il ne savait s'il devait +courir apres Gondy ou penetrer chez David; si l'avocat etait aussi +malade que le pretendait l'aubergiste, il etait probable qu'il avait +charge M. de Gondy de ses depeches. Chicot arpentait donc sa chambre +comme un fou, se frappant le front et cherchant une idee parmi les +millions de globules bouillonnant dans son cerveau. + +On n'entendait plus rien dans la chambre de son observatoire, Chicot +ne pouvait apercevoir que l'angle du lit enveloppe dans ses rideaux. + +Tout a coup une voix retentit dans l'escalier. Chicot tressaillit: +c'etait celle du moine. + +Gorenflot, pousse par l'hote, qui voulait inutilement le faire taire, +montait une a une les marches de l'escalier, en chantant d'une voix +avinee: + + Le vin + Et le chagrin + Se battent dans ma tete; + Ils y font un tel train + Que c'est une tempete. + Mais l'un est le plus fort: + C'est le vin! + Si bien que le chagrin + En sort + Grand train. + +Chicot courut a la porte. + +--Silence donc, ivrogne! cria-t-il. + +--Ivrogne, dit Gorenflot, parce qu'on a bu! + +--Voyons! viens ici, et vous, Bernouillet, vous savez.... + +--Oui, dit l'aubergiste en faisant un signe d'intelligence et en +descendant les escaliers quatre a quatre. + +--Viens ici, te dis-je, continua Chicot en tirant le moine dans sa +chambre, et causons serieusement, si tu peux. + +--Parbleu! dit Gorenflot, vous raillez, compere. Je suis serieux comme +un ane qui boit. + +--Ou qui a bu, dit Chicot en levant les epaules. + +Puis il le conduisit a un siege sur lequel Gorenflot se laissa aller +en poussant un ah! plein de jubilation. + +Chicot alla fermer la porte et revint a Gorenflot avec un visage si +serieux, que celui-ci comprit qu'il s'agissait d'ecouter. + +--Voyons, qu'y a-t-il _encore?_ dit le moine, comme si ce mot resumait +toutes les persecutions que Chicot lui faisait endurer. + +--Il y a, repondit Chicot fort rudement, que tu ne songes pas assez +aux devoirs de ta profession; tu te vautres dans la debauche, tu +pourris dans l'ivrognerie, et, pendant ce temps, la religion devient +ce qu'elle peut, corboeuf! + +Gorenflot leva ses deux gros yeux etonnes sur son interlocuteur. + +--Moi? dit-il. + +--Oui, toi; regarde, tu es ignoble a voir. Ta robe est dechiree, tu +t'es battu en chemin, tu as l'oeil gauche cercle de noir. + +--Moi! reprit Gorenflot, de plus en plus etonne des reproches auxquels +Chicot ne l'avait point habitue. + +--Sans doute; tu as de la boue par-dessus les genoux, et quelle boue! +de la boue blanche, ce qui prouve que tu as ete t'enivrer dans les +faubourgs. + +--C'est ma foi vrai, dit Gorenflot. + +--Malheureux! un moine genovefain! si tu etais cordelier encore! + +--Chicot, mon ami, je suis donc bien coupable? dit Gorenflot attendri. + +--C'est-a-dire que tu merites que le feu du ciel te consume jusqu'aux +sandales; prends garde, si cela continue, je t'abandonne. + +--Chicot, mon ami, dit le moine, tu ne ferais pas cela. + +--Il y a aussi des archers a Lyon. + +--Oh! grace, mon cher protecteur! balbutia le moine, qui se mit non +pas a pleurer, mais a beugler comme un taureau. + +--Fi! la laide brute! continua Chicot, et dans quel moment, je le le +demande, te livres-tu a de pareils deportements? quand nous avons un +voisin qui se meurt. + +--C'est vrai, dit Gorenflot d'un air profondement contrit. + +--Voyons, es-tu chretien, oui ou non? + +--Si je suis chretien! s'ecria Gorenflot en se levant, si je suis +chretien! tripes du pape! je le suis; je le proclamerais sur le gril +de saint Laurent. + +Et, le bras etendu comme pour jurer, il se mit a chanter, de facon a +briser les vitres: + + Je suis chretien, + C'est mon seul bien. + +--Assez, dit Chicot en le baillonnant avec la main, si tu es chretien, +ne laisse pas mourir ton frere sans confession. + +--C'est juste, ou est mon frere? que je le confesse, dit Gorenflot, +c'est-a-dire quand j'aurai bu, car je meurs de soif. + +Et Chicot passa au moine un pot plein d'eau, que celui-ci vida presque +entierement. + +--Ah! mon fils, dit-il en reposant le pot sur la table, je commence a +voir clair. + +--C'est bien heureux, repondit Chicot, decide a profiter de ce moment +de lucidite. + +--Maintenant, mon tendre ami, continua le moine, qui faut-il que je +confesse? + +--Notre malheureux voisin qui se meurt. + +--Qu'on lui donne une pinte de vin au miel, dit Gorenflot. + +--Je ne dis pas non; mais il a plus besoin des secours spirituels que +des secours temporels. Tu vas l'aller trouver. + +--Croyez-vous que je sois suffisamment prepare, monsieur Chicot? +demanda timidement le moine. + +--Toi! je ne t'ai jamais vu si plein d'onction qu'en ce moment. Tu le +rameneras au bien s'il est egare, tu l'enverras droit au paradis s'il +en cherche la route. + +--J'y cours. + +--Attends donc, il faut que je t'indique la marche a suivre. + +--Pourquoi faire? on sait son etat peut-etre, depuis vingt ans qu'on +est moine. + +--Oui, mais ce n'est pas seulement ton etat qu'il faut que tu fasses +aujourd'hui, c'est aussi ma volonte. + +--Votre volonte? + +--Et si tu l'executes ponctuellement, entends-tu bien? je te place +cent pistoles a la Corne d'Abondance, a boire ou a manger, a ton +choix. + +--A boire et a manger, j'aime mieux cela. + +--Eh bien, soit, cent pistoles, tu entends? si tu confesses ce digne +moribond. + +--Je le confesserai, ou la peste m'etouffe. Comment faut-il que je le +confesse? + +--Ecoute: ta robe te donne une grande autorite, tu parles au nom de +Dieu et au nom du roi; il faut, par ton eloquence, contraindre cet +homme a te remettre les papiers qu'on vient de lui apporter d'Avignon. + +--Pourquoi faire le contraindre a me remettre ces papiers? + +Chicot regarda en pitie le moine. + +--Pour avoir mille livres, double brute, lui dit-il. + +--C'est juste, fit Gorenflot; j'y vais. + +--Attends donc, il te dira qu'il vient de se confesser. + +--Alors, s'il vient de se confesser? + +--Tu lui repondras qu'il en a menti; que celui qui sort de sa chambre +n'est point un confesseur, mais un intrigant comme lui. + +--Mais il se fachera. + +--Que t'importe, puisqu'il se meurt? + +--C'est juste. + +--Alors, tu comprends, tu parleras de Dieu, tu parleras du diable, tu +parleras de ce que tu voudras; mais, d'une facon ou de l'autre, tu lui +tireras des mains des papiers qui viennent d'Avignon. + +--Et s'il refuse? + +--Tu lui refuseras l'absolution, tu le maudiras, tu l'anathematiseras. + +--Ou je les lui prendrai de force. + +--Eh bien, encore, soit; mais, voyons, es-tu suffisamment degrise pour +executer ponctuellement mes instructions? + +--Ponctuellement, vous allez voir. + +Et Gorenflot, passant une main sur son large visage, sembla en effacer +les traces superficielles de l'ivresse; ses yeux devinrent calmes, +bien qu on eut pu, avec de l'attention, les trouver hebetes; sa bouche +n'articula plus que des paroles scandees avec moderation, son geste +devint sobre, tout en demeurant un peu tremblant. + +Puis il se dirigea vers la porte avec solennite. + +--Un moment, dit Chicot; quand il t'aura donne les papiers, serre-les +bien dans une main et frappe de l'autre a la muraille. + +--Et s'il me les refuse? + +--Frappe encore. + +--Alors, dans l'un et l'autre cas, je dois frapper? + +--Oui. + +--C'est bien. + +Et Gorenflot sortit de la chambre, tandis que Chicot, en proie a une +emotion indefinissable, collait son oreille a la muraille, afin de +percevoir jusqu'au moindre bruit. + +Dix minutes apres, le craquement du plancher lui annonca que Gorenflot +entrait chez son voisin, et bientot il le vit apparaitre dans le +cercle que son rayon visuel pouvait embrasser. + +L'avocat se souleva dans son lit, et regarda s'approcher l'etrange +apparition. + +--Eh! bonjour, mon frere, dit Gorenflot s'arretant au milieu de la +chambre et equilibrant ses larges epaules. + +--Que venez-vous faire ici, mon pere? murmura le malade d'une voix +affaiblie. + +--Mon fils, je suis un religieux indigne, j'apprends que vous etes en +danger, et je viens vous parler des interets de votre ame. + +--Merci, dit le moribond; mais je crois votre soin inutile. Je vais un +peu mieux. + +Gorenflot secoua la tete. + +--Vous le croyez? dit-il. + +--J'en suis sur. + +--Ruse de Satan, qui voudrait vous voir mourir sans confession. + +--Satan serait attrape, dit le malade; je viens de me confesser a +l'instant meme. + +--A qui? + +--A un digne pretre qui vient d'Avignon. + +Gorenflot secoua la tete. + +--Comment! ce n'est pas un pretre? + +--Non. + +--Comment le savez-vous? + +--Je le connais. + +--Celui qui sort d'ici? + +--Oui, dit Gorenflot avec un accent plein d'une telle conviction, que, +si difficiles a demonter que soient en general les avocats, celui-ci +se troubla. + +--Or, comme vous n'allez pas mieux, dit Gorenflot, et comme cet homme +n'etait pas un pretre, il faut vous confesser. + +--Je ne demande pas mieux, dit l'avocat d'une voix un peu plus forte; +mais je veux me confesser a qui me plait. + +--Vous n'avez pas le temps d'en envoyer chercher un autre, mon fils, +et puisque me voila.... + +--Comment! je n'aurai pas le temps! s'ecria le malade avec une voix +qui se developpa de plus en plus; quand je vous dis que je vais mieux! +quand je vous affirme que je suis sur d'en rechapper! + +Gorenflot secoua une troisieme fois la tete. + +--Et moi, dit-il avec le meme flegme, je vous affirme a mon tour, mon +fils, que je ne compte sur rien de bon a votre egard; vous etes +condamne par les medecins et aussi par la divine Providence; c'est +cruel a vous dire, je le sais bien; mais enfin nous en arrivons tous +la, soit un peu plus tot, soit un peu plus tard; il y a la balance, la +balance de la justice; et puis c'est consolant de mourir en cette vie, +puisque l'on ressuscite dans l'autre. Pythagoras lui-meme le disait, +mon fils, et ce n'etait qu'un paien. Allons, confessez-vous, mon cher +enfant. + +--Mais je vous assure, mon pere, que je me sens deja plus fort, et +c'est probablement un effet de votre sainte presence. + +--Erreur, mon fils, erreur, insista Gorenflot; il y a au dernier +moment une recrudescence vitale: c'est la lampe qui se ranime pour +jeter un dernier eclat. Voyons, continua le moine en s'asseyant pres +du lit, dites-moi vos intrigues, vos complots, vos machinations. + +--Mes intrigues, mes complots, mes machinations! repeta Nicolas David +en se reculant devant le singulier moine qu'il ne connaissait pas et +qui paraissait le connaitre si bien. + +--Oui, dit Gorenflot en disposant tranquillement ses larges oreilles a +entendre et en joignant ses deux pouces au-dessus de ses mains +entrelacees; puis, quand vous m'aurez dit tout cela, vous me donnerez +les papiers, et peut-etre Dieu permettra-t-il que je vous absolve. + +--Et quels papiers? s'ecria le malade d'une voix aussi forte et aussi +vigoureusement accentuee que s'il eut ete en pleine sante. + +--Les papiers que ce pretendu pretre vient de vous apporter d'Avignon. + +--Et qui vous a dit que ce pretendu pretre m'avait apporte des +papiers? demanda l'avocat en sortant une jambe de la couverture et +avec un accent si brusque que Gorenflot en fut trouble dans le +commencement de beatitude qui l'assoupissait sur son fauteuil. + +Gorenflot pensa que le moment etait venu de montrer de la vigueur. + +--Celui qui l'a dit sait ce qu'il dit, reprit-il; allons, les papiers, +les papiers, ou pas d'absolution. + +--Eh! je me moque bien de ton absolution, belitre, s'ecria David en +bondissant hors du lit et en sautant a la gorge de Gorenflot. + +--Eh! mais, s'ecria celui-ci, vous avez donc la fievre chaude? vous ne +voulez donc pas vous confesser, vous? + +Le pouce de l'avocat, adroitement et vigoureusement applique sur la +gorge du moine, interrompit sa phrase, qui fut continuee par un +sifflement qui ressemblait fort a un rale. + +--Je ne veux confesser que toi, frocard de Belzebuth, s'ecria l'avocat +David, et quant a la fievre chaude, tu vas voir si elle me serre au +point de m'empecher de t'etrangler. + +Frere Gorenflot etait robuste, mais il en etait malheureusement a ce +moment de reaction ou l'ivresse agit sur le systeme nerveux et le +paralyse, ce qui arrive d'ordinaire en meme temps que, par une +reaction opposee, les facultes commencent a reprendre de la vigueur. + +Il ne put donc, en reunissant toutes ses forces, que se soulever sur +son siege, empoigner la chemise de l'avocat a deux mains, et le +repousser violemment loin de lui. + +Il est juste de dire que, tout paralyse qu'il etait, frere Gorenflot +repoussa si violemment Nicolas David, que celui-ci alla rouler au +milieu de la chambre. + +Mais il se releva furieux, et sautant sur cette longue epee qu'avait +remarquee maitre Bernouillet, laquelle etait suspendue a la muraille +derriere ses habits, il la tira du fourreau et en vint presenter la +pointe au col du moine, qui, epuise par cet effort supreme, etait +retombe sur son fauteuil. + +--C'est a ton tour de te confesser, lui dit-il d'une voix sourde, ou +tu vas mourir! + +Gorenflot, completement degrise par la desagreable pression de cette +pointe froide sur sa chair, comprit la gravite de la situation. + +--Oh! dit-il, vous n'etiez donc pas malade, c'etait donc une comedie +que cette pretendue agonie? + +--Tu oublies que ce n'est point a toi d'interroger, dit l'avocat, mais +de repondre. + +--Repondre a quoi? + +--A ce que je te vais demander. + +--Faites. + +--Qui es-tu? + +--Vous le voyez bien, dit le moine. + +--Ce n'est pas repondre, fit l'avocat en appuyant l'epee un degre plus +fort. + +--Et que diable! faites donc attention! si vous me tuez avant que je +vous reponde, vous ne saurez rien du tout. + +--Tu as raison, ton nom? + +--Frere Gorenflot. + +--Tu es donc un vrai moine? + +--Comment, un vrai moine? je le crois bien. + +--Pourquoi te trouves-tu a Lyon? + +--Parce que je suis exile. + +--Qui t'a conduit dans cet hotel? + +--Le hasard. + +--Depuis combien de jours y es-tu? + +--Depuis seize jours. + +--Pourquoi m'espionnais-tu? + +--Je ne vous espionnais pas. + +--Comment savais-tu que j'avais recu des papiers? + +--Parce qu'on me l'avait dit. + +--Qui te l'avait dit? + +--Celui qui m'a envoye vers vous. + +--Qui t'a envoye vers moi? + +--Voila ce que je ne puis dire. + +--Et ce que tu me diras cependant. + +--Oh la! s'ecria le moine. Vertudieu! j'appelle, je crie. + +--Et moi je tue. + +Le moine jeta un cri; une goutte de sang parut a la pointe de l'epee +de l'avocat. + +--Son nom? dit celui-ci. + +--Ah! ma foi, tant pis, dit le moine; j'ai tenu tant que j'ai pu. + +--Oui, va, et ton honneur est a couvert. Celui qui t'a envoye vers +moi?... + +--C'est.... + +Gorenflot hesita encore, il lui en coutait de trahir l'amitie. + +--Acheve donc, dit l'avocat en frappant du pied. + +--Ma foi, tant pis! c'est Chicot. + +--Le fou du roi? + +--Lui-meme! + +--Et ou est-il? + +--Me voila! dit une voix. + +Et Chicot, a son tour, parut sur la porte, pale, grave, et l'epee nue +a la main. + + + + +CHAPITRE VII + +COMMENT CHICOT, APRES AVOIR FAIT UN TROU AVEC UNE VRILLE, EN FIT UN +AVEC SON EPEE. + + +Maitre Nicolas David, en reconnaissant celui qu'il savait etre son +ennemi mortel, ne put retenir un mouvement de terreur. + +Gorenflot profita de ce mouvement pour se jeter de cote, et rompre +ainsi la rectitude de la ligne qui se trouvait entre son cou et l'epee +de l'avocat. + +--A moi, tendre ami, cria-t-il, a moi, a l'aide, au secours, a la +rescousse, on m'egorge. + +--Ah! ah! cher monsieur David, dit Chicot, c'est donc vous? + +--Oui, balbutia David, oui, sans doute, c'est moi. + +--Enchante de vous rencontrer, reprit le Gascon. + +Puis, se retournant vers le moine: + +--Mon bon Gorenflot, lui dit-il, ta presence comme moine etait fort +necessaire ici tout a l'heure, quand on croyait monsieur mourant; mais +a present que monsieur se porte a merveille, ce n'est plus un +confesseur qu'il lui faut; aussi il va avoir affaire a un gentilhomme. + +David essaya de ricaner avec mepris. + +--Oui, a un gentilhomme, dit Chicot, et qui va vous faire voir qu'il +est de bonne race. Mon cher Gorenflot, continua-t-il en s'adressant au +moine, faites moi le plaisir d'aller vous mettre en sentinelle sur le +palier, et d'empecher qui que ce soit au monde de venir me deranger +dans la petite conversation que je vais avoir avec monsieur. + +Gorenflot ne demandait pas mieux que de se trouver a distance de +Nicolas David; aussi accomplit-il le cercle qu'il lui fallait +parcourir en serrant les murs le plus pres possible; puis, arrive a la +porte, il s'elanca dehors, plus leger de cent livres qu'il ne l'etait +en entrant. + +Chicot ferma la porte derriere lui, et, toujours avec le meme flegme, +poussa le verrou. + +David avait d'abord considere ce preambule avec un saisissement qui +resultait de l'imprevu de la situation; mais, bientot, se reposant sur +sa force bien connue dans les armes, et sur ce qu'au bout du compte il +etait seul a seul avec Chicot, il s'etait remis, et, quand le Gascon +se retourna, apres avoir ferme la porte, il le trouva appuye au pied +du lit, son epee a la main et le sourire sur les levres. + +--Habillez-vous, monsieur, dit Chicot, je vous en donnerai le temps et +la facilite, car je ne veux avoir aucun avantage sur vous. Je sais que +vous etes un vaillant escrimeur, et que vous maniez l'epee comme +Leclerc en personne; mais cela m'est parfaitement egal. + +David se mit a rire. + +--La plaisanterie est bonne, dit-il. + +--Oui, repondit Chicot; elle me parait telle, du moins, puisque c'est +moi qui la fais, et elle vous paraitra bien meilleure tout a l'heure a +vous qui etes homme de gout. Savez-vous ce que je viens chercher en +cette chambre, maitre Nicolas? + +--Le reste des coups de laniere que je vous redevais au nom du duc de +Mayenne, le jour ou vous avez si lestement saute par une fenetre. + +--Non, monsieur; j'en sais le compte, et je les rendrai a celui qui me +les a fait donner, soyez tranquille. Ce que je viens chercher, c'est +certaine genealogie que M. Pierre de Gondy, sans savoir ce qu'il +portait, a portee a Avignon, et, sans savoir ce qu'il rapportait, vous +a remise tout a l'heure. + +David palit. + +--Quelle genealogie? dit-il. + +--Celle de MM. de Guise, qui descendent, comme vous savez, de +Charlemagne en droite ligne. + +--Ah! ah! dit David, vous etes donc espion, monsieur; je vous croyais +seulement bouffon, moi? + +--Cher monsieur David, je serai, si vous le voulez bien, l'un et +l'autre dans cette occasion: espion pour vous faire pendre, et bouffon +pour en rire. + +--Me faire pendre! + +--Haut et court, monsieur. Vous n'avez pas la pretention d'etre +decapite, j'espere; c'est bon pour les gentilshommes. + +--Et comment vous y prendrez-vous pour cela? + +--Oh! ce sera bien simple; je raconterai la verite, voila tout. Il +faut vous dire, cher monsieur David, que j'ai assiste le mois passe a +ce petit conciliabule tenu dans le couvent de Sainte-Genevieve, entre +LL. AA. SS. MM. de Guise et madame de Montpensier. + +--Vous? + +--Oui, j'etais loge dans le confessionnal en face du votre; on y est +fort mal, n'est-ce pas? d'autant plus mal, pour mon compte du moins, +que j'ai ete oblige, pour en sortir, d'attendre que tout fut fini, et +que la chose a ete fort longue a se terminer. J'ai donc assiste aux +discours de M. de Monsoreau, de la Huriere et d'un certain moine dont +j'ai oublie le nom, mais qui m'a paru fort eloquent. Je connais +l'affaire du couronnement de M. d'Anjou, qui a ete moins amusante; +mais en echange la petite piece a ete drole; on jouait la genealogie +de MM. de Lorraine, revue, augmentee et corrigee par maitre Nicolas +David. C'etait une fort drole de piece, a laquelle il ne manquait plus +que le visa de Sa Saintete. + +--Ah! vous connaissez la genealogie? dit David se contenant a peine et +mordant ses levres avec colere. + +--Oui, dit Chicot, et je l'ai trouvee infiniment ingenieuse, surtout a +l'endroit de la loi salique. Seulement, c'est un grand malheur d'avoir +tant d'esprit que cela: on se fait pendre; aussi, me sentant emu d'un +tendre interet pour un homme si ingenieux, Comment? me suis-je dit, je +laisserais pendre ce brave monsieur David, un maitre d'armes +tres-agreable, un avocat de premiere force, un de mes bons amis, +enfin, et cela quand je puis au contraire non-seulement lui sauver la +corde, mais encore faire sa fortune, a ce brave avocat, ce bon maitre, +cet excellent ami, le premier qui m'ait donne la mesure de mon coeur +en prenant la mesure de mon dos; non, cela ne sera pas. Alors, vous +ayant entendu parler de voyage, j'ai pris la resolution, rien ne me +retenant, de voyager avec vous, c'est-a-dire derriere vous. Vous etes +sorti par la porte Bordelle, n'est-ce pas? je vous guettais, vous ne +m'avez pas vu, cela ne m'etonne point, j'etais bien cache; de ce +moment-la, je vous ai suivi, vous perdant, vous rattrapant, prenant +beaucoup de peine, je vous assure; enfin, nous sommes arrives a Lyon; +je dis nous sommes, parce que, une heure apres vous, j'etais installe +dans le meme hotel que vous, non-seulement dans le meme hotel, mais +encore dans la chambre a cote; dans celle-ci, tenez, qui n'est separee +de la votre que par une simple cloison; vous pensez bien que je +n'etais pas venu de Paris a Lyon, ne vous quittant pas des yeux, pour +vous perdre de vue ici. Non, j'ai perce un petit trou a l'aide duquel +j'avais l'avantage de vous examiner tant que je voulais, et, je +l'avoue, je me donnais ce plaisir plusieurs fois le jour. Enfin vous +etes tombe malade; l'hote voulait vous mettre a la porte; vous aviez +donne rendez-vous a M. de Gondy au Cygne-de-la-Croix; vous aviez peur +qu'il ne vous trouvat point autre part, ou du moins qu'il ne vous +retrouvat point assez vite. C'etait un moyen, je n'en ai ete dupe qu'a +moitie; cependant, comme a tout prendre vous pouviez etre malade +reellement, comme nous sommes tous mortels, verite dont je tacherai de +vous convaincre tout a l'heure, je vous ai envoye un brave moine, mon +ami, mon compagnon, pour vous exciter au repentir, vous ramener a la +resipiscence; mais point, pecheur endurci que vous etes, vous avez +voulu lui perforer la gorge avec votre rapiere, oubliant cette maxime +de l'Evangile: "Qui frappe de l'epee perira par l'epee." C'est alors, +cher monsieur David, que je suis venu et que je vous ai dit: Voyons, +nous sommes de vieilles connaissances, de vieux amis; arrangeons la +chose ensemble; voyons, dites, a cette heure que vous etes au courant, +voulez-vous l'arranger, la chose? + +--Et de quelle facon? + +--De la facon dont elle se fut arrangee si vous eussiez ete +veritablement malade, que mon ami Gorenflot vous eut confesse et que +vous lui eussiez remis les papiers qu'il vous demandait. Alors je vous +eusse pardonne et j'eusse meme dit de grand coeur un _in manus_ pour +vous. Eh bien, je ne serai pas plus exigeant pour le vivant que pour +le mort; et ce qui me reste a vous dire, le voici: Monsieur David, +vous etes un homme accompli: l'escrime, le cheval, la chicane, l'art +de mettre de grosses bourses dans de larges poches, vous possedez +tout. Il serait facheux qu'un homme comme vous disparut tout a coup du +monde, ou il est destine a faire une si belle fortune. Eh bien, cher +monsieur David, ne faites plus de conspirations, fiez-vous a moi, +rompez avec les Guises, donnez-moi vos papiers, et, foi de +gentilhomme! je ferai votre paix avec le roi. + +--Tandis qu'au contraire, si je ne vous les donne pas? demanda Nicolas +David. + +--Ah! si vous ne me les donnez pas, c'est autre chose. Foi de +gentilhomme, je vous tuerai! Est-ce toujours drole, cher monsieur +David? + +--De plus en plus, repondit l'avocat en caressant son epee. + +--Mais si vous me les donnez, continua Chicot, tout sera oublie; vous +ne me croyez pas peut-etre, cher monsieur David, car vous etes d'une +nature mauvaise, et vous vous figurez que mon ressentiment est +incruste dans mon coeur comme la rouille dans le fer. Non, je vous +hais, c'est vrai, mais je hais M. de Mayenne plus que vous; donnez-moi +de quoi perdre M. de Mayenne, et je vous sauve; et puis, voulez-vous +que j'ajoute encore quelques paroles, que vous ne croirez pas, vous +qui n'aimez rien que vous-meme? Eh bien, c'est que j'aime le roi, moi, +tout niais, tout corrompu, tout abatardi qu'il est; le roi qui m'a +donne un refuge, une protection contre votre boucher de Mayenne, qui +assassine de nuit, a la tete de quinze bandits, un seul gentilhomme, +sur la place du Louvre; vous savez de qui je veux parler, c'est de ce +pauvre Saint-Megrin; n'en etiez-vous pas de ses bourreaux, vous? Non, +tant mieux, je le croyais tout a l'heure, et je le crois bien plus +encore maintenant. Eh bien, je veux qu'il regne tranquillement, mon +pauvre roi Henri, ce qui est impossible avec les Mayenne et les +genealogies de Nicolas David. Livrez-moi donc la genealogie, et, foi +de gentilhomme, je tais votre nom et fais votre fortune. + +Pendant cette longue exposition de ses idees, qu'il n'avait meme faite +si longue que dans ce but, Chicot avait observe David en homme +intelligent et ferme. Pendant cet examen, il ne vit pas se detendre +une seule fois la fibre d'acier qui dilatait l'oeil fauve de l'avocat; +pas une bonne pensee n'eclaira ses traits assombris; pas un retour de +coeur n'amollit sa main crispee sur l'epee. + +--Allons, dit Chicot, je vois que tout ce que je vous dis est de +l'eloquence perdue, et que vous ne me croyez pas; il me reste donc un +moyen de vous punir d'abord de vos torts anciens envers moi, puis de +debarrasser la terre d'un homme qui ne croit plus a la probite ni a +l'humanite. Je vais vous faire pendre. Adieu, monsieur David. + +Et Chicot fit a reculons un pas vers la porte sans perdre de vue +l'avocat. + +Celui-ci fit un bond en avant. + +--Et vous croyez que je vous laisserai sortir? s'ecria l'avocat; non +pas, mon bel espion; non pas, Chicot, mon ami: quand on sait des +secrets comme ceux de la genealogie, on meurt! Quand on menace Nicolas +David, on meurt! Quand on entre ici comme tu y es entre, on meurt! + +--Vous me mettez parfaitement a mon aise, repondit Chicot avec le meme +calme; je n'hesitais que parce que je suis sur de vous tuer. Crillon, +en faisant des armes avec moi, m'a appris, il y a deux mois, une botte +particuliere, une seule; mais elle suffira, parole d'honneur. Allons, +remettez-moi les papiers, ajouta-t-il d'une voix terrible, ou je vous +tue! et je vais vous dire comment: je vous percerai la gorge ou vous +vouliez saigner mon ami Gorenflot. + +Chicot n'avait point acheve ces paroles, que David, avec un sauvage +eclat de rire, s'elanca sur lui; Chicot le recut l'epee au poing. + +Les deux adversaires etaient a peu pres de la meme taille; mais les +vetements de Chicot dissimulaient sa maigreur, tandis que rien ne +dissimulait la nature longue, mince et flexible de l'avocat. Il +semblait un long serpent, tant son bras prolongeait sa tete, tant son +epee agile s'agitait comme un triple dard; mais, comme le lui avait +annonce Chicot, il avait affaire a un rude adversaire; Chicot, faisant +des armes presque tous les jours avec le roi, etait devenu un des plus +forts tireurs du royaume; c'est ce dont Nicolas David put +s'apercevoir, en trouvant toujours le fer de son adversaire, de +quelque facon qu'il cherchat a l'attaquer. + +Il fit un pas de retraite. + +--Ah! ah! dit Chicot, vous commencez a comprendre, n'est-ce pas? Eh +bien, encore une fois, les papiers. + +David, pour toute reponse, se jeta de nouveau sur le Gascon, et un +second combat s'engagea plus long et plus acharne que le premier, +quoique Chicot se contentat de parer et n'eut pas encore porte un +coup. Cette seconde lutte se termina, comme la premiere, par un pas de +retraite de l'avocat. + +--Ah! ah! dit Chicot, a mon tour maintenant. + +Et il fit un pas en avant. + +Pendant qu'il marchait, Nicolas David degagea pour l'arreter. Chicot +para prime, lia l'epee de son adversaire tierce sur tierce, et +l'atteignit a l'endroit qu'il avait indique d'avance; il lui enfonca +la moitie de sa rapiere dans la gorge. + +--Voila le coup, dit Chicot. + +David ne repondit pas; il tomba du coup aux pieds de Chicot en +crachant une gorgee de sang. + +Chicot a son tour fit un pas de retraite. Tout blesse a mort qu'il +est, le serpent peut encore se redresser et mordre. + +Mais David, par un mouvement naturel, essaya de se trainer vers son +lit comme pour defendre encore son secret. + +--Ah! dit Chicot, je te croyais retors, et tu es sot, au contraire, +comme un reitre. Je ne savais pas l'endroit ou tu avais cache tes +papiers, et voila que tu me l'apprends. + +Et, tandis que David se tordait dans les convulsions de l'agonie, +Chicot courut au lit, souleva le matelas et trouva, sous le chevet, un +petit rouleau de parchemin, que David, dans l'ignorance de la +catastrophe qui le menacait, n'avait pas songe a cacher mieux. + +Au moment meme ou il le deroulait pour s'assurer que c'etait bien le +papier qu'il cherchait, David se soulevait avec rage; puis, retombant +aussitot, rendait le dernier soupir. + +Chicot parcourut d'abord d'un oeil etincelant de joie et d'orgueil le +parchemin rapporte d'Avignon par Pierre de Gondy. + +Le legat du pape, fidele a la politique du souverain pontife depuis +son avenement au trone, avait ecrit au bas: + +_Fiat ut voluit Deus: Deus jura hominum fecit._ + +--Voila, dit Chicot, un pape qui traite assez mal le roi +tres-chretien. + +Et il plia soigneusement le parchemin, qu'il introduisit dans la poche +la plus sure de son justaucorps, c'est-a-dire dans celle qui +s'appuyait sur sa poitrine. + +Puis il prit le corps de l'avocat, qui etait mort sans presque +repandre de sang, la nature de la plaie ayant concentre l'hemorragie +au dedans, le replaca dans le lit, la face tournee contre la ruelle, +et, rouvrant la porte, appela Gorenflot. + +Gorenflot entra. + +--Comme vous etes pale! dit le moine. + +--Oui, dit Chicot; les derniers moments de ce pauvre homme m'ont cause +quelque emotion. + +--Il est donc mort? demanda Gorenflot. + +--Il y a tout lieu de le croire, repondit Chicot. + +--Il se portait si bien tout a l'heure! + +--Trop bien. Il a voulu manger des choses difficiles a digerer, et, +comme Anacreon, il est mort pour avoir avale de travers. + +--Oh! oh! dit Gorenflot, le coquin qui voulait m'etrangler, moi, un +homme d'Eglise; voila ce qui lui aura porte malheur. + +--Pardonnez-lui, compere, vous etes chretien. + +--Je lui pardonne, dit Gorenflot, quoiqu'il m'ait fait grand'peur. + +--Ce n'est pas le tout, dit Chicot; il conviendrait que vous allumiez +les cires, et que vous marmottiez quelques prieres pres de son corps. + +--Pourquoi faire? + +C'etait le mot de Gorenflot, on se le rappelle. + +--Comment! pourquoi faire? Pour n'etre point pris et conduit dans les +prisons de la ville comme meurtrier. + +--Moi! meurtrier de cet homme! Allons donc; c'est lui qui voulait +m'etrangler. + +--Mon Dieu, oui! Et, comme il n'a pu y reussir, la colere lui a mis le +sang en mouvement; un vaisseau se sera brise dans sa poitrine, et +bonsoir. Vous voyez bien qu'en somme, Gorenflot, c'est vous qui etes +la cause de sa mort. Cause innocente, c'est vrai; mais n'importe! En +attendant, que votre innocence soit reconnue, on pourrait vous faire +un mauvais parti. + +--Je crois que vous avez raison, monsieur Chicot, dit le moine. + +--D'autant plus raison, qu'il y a dans cette bonne ville, a Lyon, un +official un peu coriace. + +--Jesus! murmura le moine. + +--Faites donc ce que je vous dis, compere. + +--Que faut-il que je fasse? + +--Installez-vous ici, recitez avec onction toutes les prieres que vous +savez, et meme celles que vous ne savez pas, et quand le soir sera +venu et que vous serez seul, sortez de l'hotellerie, sans lenteur et +sans precipitation; vous connaissez le travail du marechal ferrant qui +fait le coin de la rue? + +--Certainement, c'est a lui que je me suis donne ce coup hier soir, +dit Gorenflot montrant son oeil cercle de noir. + +--Touchant souvenir. Eh bien, j'aurai soin que vous retrouviez la +votre cheval, entendez-vous? Vous monterez dessus sans donner +d'explication a personne; ensuite, pour peu que le coeur vous en dise, +vous connaissez la route de Paris; a Villeneuve-le-Roi vous vendrez +votre cheval; et vous reprendrez Panurge. + +--Ah! ce bon Panurge; vous avez raison, je serai heureux de le revoir, +je l'aime. Mais d'ici la, ajouta le moine d'un ton piteux, comment +vivrai-je? + +--Quand je donne, je donne, dit Chicot, et ne laisse pas mendier mes +amis, comme on fait au couvent de Sainte-Genevieve; tenez. + +Et Chicot tira de sa poche une poignee d'ecus qu'il mit dans la large +main du moine. + +--Homme genereux! dit Gorenflot attendri jusqu'aux larmes, laissez-moi +rester avec vous a Lyon. J'aime assez Lyon; c'est la seconde capitale +du royaume, puis la ville est hospitaliere. + +--Mais comprends donc une chose, triple brute! c'est que je ne reste +pas, c'est que je pars, et cela si rapidement, que je ne t'engage +point a me suivre. + +--Que votre volonte soit faite, monsieur Chicot, dit Gorenflot +resigne. + +--A la bonne heure! dit Chicot, te voila comme je t'aime, compere. + +Et il installa le moine pres du lit, descendit chez l'hote, et, le +prenant a part: + +--Maitre Bernouillet, dit-il, sans que vous vous en doutiez, un grand +evenement s'est passe dans votre maison. + +--Bah! repondit l'hote avec des yeux effares, qu'y a-t il donc? + +--Cet enrage royaliste, ce contempteur de la religion, cet abominable +hanteur de huguenots... + +--Eh bien? + +--Eh bien, il a recu la visite ce matin d'un messager de Rome. + +--Je le sais bien, puisque c'est moi qui vous l'ai dit. + +--Eh bien! notre saint-pere le pape, a qui toute justice temporelle +est devolue en ce monde, notre saint-pere le pape l'envoyait +directement au conspirateur: seulement, selon toute probabilite, le +conspirateur ne se doutait pas dans quel but. + +--Et dans quel but l'envoyait-il? + +--Montez dans la chambre de votre hote, maitre Bernouillet, levez un +peu sa couverture, regardez-lui aux environs du cou, et vous le +saurez. + +--Hola! vous m'effrayez. + +--Je ne vous en dis pas davantage. Cette justice s'est accomplie chez +vous, maitre Bernouillet. C'est un bien grand honneur que vous fait le +pape. + +Puis Chicot glissa dix ecus d'or dans la main de son hote et gagna +l'ecurie, d'ou il fit sortir les deux chevaux. + +Cependant l'hote avait grimpe ses escaliers plus leste que l'oiseau, +et etait entre dans la chambre de Nicolas David. + +Il y trouva Gorenflot en prieres. + +Alors il s'approcha du lit, et, selon les instructions qu'il avait +recues, releva les couvertures. + +La blessure etait bien a la place indiquee, encore vermeille; mais le +corps etait deja froid. + +--Ainsi meurent tous les ennemis de la sainte religion! dit-il en +faisant un signe d'intelligence a Gorenflot. + +--Amen! repondit le moine. + +Ces evenements se passaient a peu pres vers le meme temps ou Bussy +remettait Diane de Meridor entre les bras du vieux baron, qui la +croyait morte. + + + + +CHAPITRE VIII + +COMMENT LE DUC D'ANJOU APPRIT QUE DIANE DE MERIDOR N'ETAIT POINT +MORTE. + + +Pendant ce temps, les derniers jours d'avril etaient arrives. + +La grande cathedrale de Chartres etait tendue de blanc, et sur les +piliers, des gerbes de feuillage (car on a vu par l'epoque ou nous +sommes arrives que le feuillage etait encore une rarete), et sur les +piliers, disons-nous, des gerbes de feuillage remplacaient les fleurs +absentes. + +Le roi, pieds nus, comme il etait venu depuis la porte de Chartres, se +tenait debout au milieu de la nef, regardant de temps en temps si tous +ses courtisans et tous ses amis s'etaient trouves fidelement au +rendez-vous. Mais les uns, ecorches par le pave de la rue, avaient +repris leurs souliers; les autres, affames ou fatigues, se reposaient +ou mangeaient dans quelque hotellerie de la route, ou ils s'etaient +glisses en contrebande, et un petit nombre seulement avait eu le +courage de demeurer dans l'eglise sur la dalle humide, avec les jambes +nues sous leurs longues robes de penitents. + +La ceremonie religieuse qui avait pour but de donner un heritier a la +couronne de France s'accomplissait; les deux chemises de Notre-Dame, +dont, vu la grande quantite de miracles qu'elles avaient faits, la +vertu prolifique ne pouvait etre mise en doute, avaient ete tirees de +leurs chasses d'or, et le peuple, accouru en foule a cette solennite, +s'inclinait sous le feu des rayons qui jaillirent du tabernacle quand +les deux tuniques en sortirent. + +Henri III, en ce moment, au milieu du silence general, entendit un +bruit etrange, un bruit qui ressemblait a un eclat de rire etouffe, et +il chercha par habitude si Chicot n'etait pas la, car il lui sembla +qu'il n'y avait que Chicot qui dut avoir l'audace de rire en un pareil +moment. + +Ce n'etait pas Chicot cependant qui avait ri a l'aspect des deux +saintes tuniques; car Chicot, helas! etait absent, ce qui attristait +fort le roi, qui, on se le rappelle, l'avait perdu de vue tout a coup +sur la route de Fontainebleau et n'en avait pas entendu reparler +depuis. C'etait un cavalier que son cheval encore fumant venait +d'amener a la porte de l'eglise, et qui s'etait fait un chemin, avec +ses habits et ses bottes tout souilles de boue, au milieu des +courtisans affubles de leurs robes de penitents ou coiffes de sacs, +mais, dans l'un et l'autre cas, pieds nus. + +Voyant le roi se retourner, il resta bravement debout dans le choeur +avec l'apparence du respect; car ce cavalier etait homme de cour; cela +se voyait dans son attitude encore plus que dans l'elegance des habits +dont il etait couvert. + +Henri, mecontent de voir ce cavalier arrive si tard faire tant de +bruit, et differer si insolemment par ses habits de ce costume monacal +qui etait d'ordonnance ce jour-la, lui adressa un coup d'oeil plein de +reproche et de depit. + +Le nouveau venu ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et +franchissant quelques dalles ou etaient sculptees des effigies +d'eveques en faisant crier ses souliers pont-levis (c'etait la mode +alors), il alla s'agenouiller pres de la chaise de velours de M. le +duc d'Anjou, lequel, absorbe dans ses pensees bien plutot que dans ses +prieres, ne pretait pas la moindre attention a ce qui se passait +autour de lui. + +Cependant, lorsqu'il sentit le contact de ce nouveau personnage, il se +retourna vivement, et a demi-voix s'ecria: Bussy! + +--Bonjour, monseigneur, repondit le gentilhomme, comme s'il eut quitte +le duc depuis la veille seulement et qu'il ne se fut rien passe +d'important depuis qu'il l'avait quitte. + +--Mais, lui dit le prince, tu es donc enrage? + +--Pourquoi cela, monseigneur? + +--Pour quitter n'importe quel lieu ou tu etais, et pour venir voir a +Chartres les chemises de Notre-Dame. + +--Monseigneur, dit Bussy, c'est que j'ai a vous parler tout de suite. + +--Pourquoi n'es-tu pas venu plus tot? + +--Probablement parce que la chose etait impossible. + +--Mais que s'est-il passe depuis tantot trois semaines que tu as +disparu? + +--C'est justement de cela que j'ai a vous parler. + +--Bah! tu attendras bien que nous soyons sortis de l'eglise? + +--Helas! il le faut bien, et c'est justement ce qui me fache. + +--Chut! voici la fin; prends patience, et nous retournerons ensemble a +mon logis. + +--J'y compte bien, monseigneur. + +En effet, le roi venait de passer sur sa chemise de fine toile la +chemise assez grossiere de Notre-Dame, et la reine, avec l'aide de ses +femmes, etait occupee a en faire autant. + +Alors le roi se mit a genoux, la reine l'imita; chacun d'eux demeura +un moment sous un vaste poele, priant de tout son coeur, tandis que +les assistants, pour faire leur cour au roi, frappaient du front la +terre. + +Apres quoi, le roi se releva, ota sa tunique sainte, salua +l'archeveque, salua la reine et se dirigea vers la porte de la +cathedrale. + +Mais, sur la route, il s'arreta: il venait d'apercevoir Bussy. + +--Ah! monsieur, dit-il, il parait que nos devotions ne sont point de +votre gout, car vous ne pouvez vous decider a quitter l'or et la soie, +tandis que votre roi prend la bure et la serge? + +--Sire, repondit Bussy avec dignite, mais en palissant d'impatience +sous l'apostrophe, nul ne prend a coeur comme moi le service de Votre +Majeste, meme parmi ceux dont le froc est le plus humble et dont les +pieds sont le plus dechires; mais j'arrive d'un voyage long et +fatigant, et je n'ai su que ce matin le depart de Votre Majeste pour +Chartres, j'ai donc fait vingt-deux lieues en cinq heures, sire, pour +venir joindre Votre Majeste: voila pourquoi je n'ai pas eu le temps de +changer d'habit, ce dont Votre Majeste ne se serait point apercue au +reste si, au lieu de venir pour joindre humblement mes prieres aux +siennes, j'etais reste a Paris. + +Le roi parut assez satisfait de cette raison; mais, comme il avait +regarde ses amis, dont quelques-uns avaient hausse les epaules aux +paroles de Bussy, il craignit de les desobliger en faisant bonne mine +au gentilhomme de son frere, et il passa outre. + +Bussy laissa passer le roi sans sourciller. + +--Eh quoi! dit le duc, tu ne vois donc pas? + +--Quoi? + +--Que Schomberg, que Quelus et que Maugiron ont hausse les epaules a +ton excuse? + +--Si fait, monseigneur, je l'ai parfaitement vu, dit Bussy tres-calme. + +--Eh bien? + +--Eh bien, croyez-vous que je vais egorger mes semblables ou a peu +pres dans une eglise? Je suis trop bon chretien pour cela. + +--Ah! fort bien, dit le duc d'Anjou etonne, je croyais que tu n'avais +pas vu, ou que tu n'avais pas voulu voir. + +Bussy haussa les epaules a son tour, et, a la sortie de l'eglise, +prenant le prince a part. + +--Chez vous, n'est-ce pas, monseigneur? dit-il. + +--Tout de suite, car tu dois avoir bien des choses a m'apprendre. + +--Oui, en effet, monseigneur, et des choses dont vous ne vous doutez +pas, j'en suis sur. + +Le duc regarda Bussy avec etonnement. + +--C'est comme cela, dit Bussy. + +--Eh bien, laisse-moi seulement saluer le roi, et je suis a toi. + +Le duc alla prendre conge de son frere, qui, par une grace toute +particuliere de Notre-Dame, dispose sans doute a l'indulgence, donna +au duc d'Anjou la permission de retourner a Paris quand bon lui +semblerait. + +Alors, revenant en toute hate vers Bussy, et s'enfermant avec lui dans +une des chambres de l'hotel qui lui etait assigne pour logement: + +--Voyons, compagnon, dit-il, assieds-toi la et raconte-moi ton +aventure; sais-tu que je t'ai cru mort? + +--Je le crois bien, monseigneur. + +--Sais-tu que toute la cour a pris les habits blancs en rejouissance +de ta disparition, et que beaucoup de poitrines ont respire librement +pour la premiere fois depuis que tu sais tenir une epee? Mais il ne +s'agit pas de cela; voyons, tu m'as quitte pour te mettre a la +poursuite d'une belle inconnue! Quelle etait cette femme et que +dois-je attendre? + +--Vous devez recolter ce que vous avez seme, monseigneur, c'est-a-dire +beaucoup de honte! + +--Plait-il? fit le duc, plus etonne encore de ces etranges paroles que +du ton irreverencieux de Bussy. + +--Monseigneur a entendu, dit froidement Bussy; il est donc inutile que +je repete. + +--Expliquez-vous, monsieur, et laissez a Chicot les enigmes et les +anagrammes. + +--Oh! rien de plus facile, monseigneur, et je me contenterai d'en +appeler a votre souvenir. + +--Mais qui est cette femme? + +--Je croyais que monseigneur l'avait reconnue. + +--C'etait donc elle? s'ecria le duc. + +--Oui, monseigneur. + +--Tu l'as vue? + +--Oui. + +--T'a-t-elle parle? + +--Sans doute; il n'y a que les spectres qui ne parlent pas. Apres +cela, peut-etre monseigneur avait-il le droit de la croire morte, et +l'esperance qu'elle l'etait? + +Le duc palit, et demeura comme ecrase par la rudesse des paroles de +celui qui eut du etre son courtisan. + +--Eh bien, oui, monseigneur, continua Bussy, quoique vous ayez pousse +au martyre une jeune fille de race noble, cette jeune fille a echappe +au martyre; mais ne respirez pas encore, et ne vous croyez pas encore +absous, car, en conservant la vie, elle a trouve un malheur plus grand +que la mort. + +--Qu'est-ce donc, et que lui est-il arrive? demanda le duc tout +tremblant. + +--Monseigneur, il lui est arrive qu'un homme lui a conserve l'honneur, +qu'un homme lui a sauve la vie; mais cet homme s'est fait payer son +service si cher, que c'est a regretter qu'il l'ait rendu. + +--Acheve, voyons. + +--Eh bien, monseigneur, la demoiselle de Meridor, pour echapper aux +bras deja etendus de M. le duc d'Anjou, dont elle ne voulait pas etre +la maitresse, la demoiselle de Meridor s'est jetee aux bras d'un homme +qu'elle execre. + +--Que dis-tu? + +--Je dis que Diane de Meridor s'appelle aujourd'hui madame de +Monsoreau. + +A ces mots, au lieu de la paleur qui couvrait ordinairement les joues +de Francois, le sang reflua si violemment a son visage, qu'on eut cru +qu'il allait lui jaillir par les yeux. + +--Sang du Christ! s'ecria le prince furieux; cela est-il bien vrai? + +--Pardieu! puisque je le dis, repliqua Bussy avec son air hautain. + +--Ce n'est point ce que je voulais dire, repeta le prince, et je ne +suspectais point votre loyaute, Bussy; je me demandais seulement s'il +etait possible qu'un de mes gentilshommes, un Monsoreau, eut eu +l'audace de proteger contre mon amour une femme que j'honorais de mon +amour. + +--Et pourquoi pas? dit Bussy. + +--Tu eusses donc fait ce qu'il a fait, toi? + +--J'eusse fait mieux, monseigneur, je vous eusse averti que votre +honneur se fourvoyait. + +--Un moment, Bussy, dit le duc redevenu calme, ecoutez, s'il vous +plait; vous comprenez, mon cher, que je ne me justifie pas. + +--Et vous avez tort, mon prince, car vous n'etes qu'un gentilhomme +toutes les fois qu'il s'agit de prud'homme. + +--Eh bien c'est pour cela que je vous prie d'etre le juge de M. de +Monsoreau. + +--Moi? + +--Oui, vous, et de me dire s'il n'est point un traitre, traitre envers +moi? + +--Envers vous? + +--Envers moi, dont il connaissait les intentions. + +--Et les intentions de Votre Altesse etaient?... + +--De me faire aimer de Diane sans doute! + +--De vous faire aimer? + +--Oui, mais dans aucun cas de n'employer la violence. + +--C'etaient la vos intentions, monseigneur? dit Bussy avec un sourire +ironique. + +--Sans doute, et ces intentions, je les ai conservees jusqu'au dernier +moment, quoique M. de Monsoreau les ait combattues avec toute la +logique dont il etait capable. + +--Monseigneur! monseigneur! que dites-vous la? Cet homme vous a pousse +a deshonorer Diane? + +--Oui. + +--Par ses conseils! + +--Par ses lettres. En veux-tu voir une, de ses lettres? + +--Oh! s'ecria Bussy, si je pouvais croire cela! + +--Attends une seconde, tu verras. + +Et le duc courut a une petite caisse que gardait toujours un page dans +son cabinet, et en tira un billet qu'il donna a Bussy: + +--Lis, dit-il, puisque tu doutes de la parole de ton prince. + +Bussy prit le billet d'une main tremblante de doute, et lut: + + +"Monseigneur, + +Que Votre Altesse se rassure: ce coup de main se fera sans risques, +car la jeune personne part ce soir pour aller passer huit jours chez +une tante qui demeure au chateau de Lude; je m'en charge donc, et vous +n'avez pas besoin de vous en inquieter. Quant aux scrupules de la +demoiselle, croyez bien qu'ils s'evanouiront des qu'elle se trouvera +en presence de Votre Altesse; en attendant, j'agis... et ce soir... +elle sera au chateau de Beauge. + +De Votre Altesse, le tres-respectueux serviteur, + +BRYANT DE MONSOREAU." + +--Eh bien, qu'en dis-tu, Bussy? demanda le prince apres que le +gentilhomme eut relu la lettre une seconde fois. + +--Je dis que vous etes bien servi, monseigneur. + +--C'est-a-dire que je suis trahi, au contraire. + +--Ah! c'est juste! j'oubliais la suite. + +--Joue! le miserable. Il m'a fait croire a la mort d'une femme.... + +--Qu'il vous volait; en effet, le trait est noir; mais, ajouta Bussy +avec une ironie poignante, l'amour de M. de Monsoreau est une excuse. + +--Ah! tu crois? dit le duc avec son plus mauvais sourire. + +--Dame! reprit Bussy, je n'ai pas d'opinion la-dessus; je le crois si +vous le croyez. + +--Que ferais-tu a ma place? Mais d'abord, attends; qu'a-t-il fait +lui-meme? + +--Il a fait accroire au pere de la jeune fille que c'etait vous qui +etiez le ravisseur. Il s'est offert pour appui; il s'est presente au +chateau de Beauge avec une lettre du baron de Meridor; enfin il a fait +approcher une barque des fenetres du chateau, et il a enleve la +prisonniere; puis, la renfermant dans la maison que vous savez, il l'a +poussee, de terreurs en terreurs, a devenir sa femme. + +--Et ce n'est point la une deloyaute infame? s'ecria le duc. + +--Mise a l'abri sous la votre, monseigneur, repondit le gentilhomme +avec sa hardiesse ordinaire. + +--Ah! Bussy!... tu verras si je sais me venger! + +--Vous venger! allons donc, monseigneur, vous ne ferez point une chose +pareille. + +--Comment? + +--Les princes ne se vengent point, monseigneur, ils punissent. Vous +reprocherez son infamie a ce Monsoreau, et vous le punirez. + +--Et de quelle facon? + +--En rendant le bonheur a mademoiselle de Meridor. + +--Et le puis-je? + +--Certainement. + +--Et comment cela? + +--En lui rendant la liberte. + +--Voyons, explique-toi. + +--Rien de plus facile; le mariage a ete force, donc le mariage est +nul. + +--Tu as raison. + +--Faites donc annuler le mariage, et vous aurez agi, monseigneur, en +digne gentilhomme et en noble prince. + +--Ah! ah! dit le prince soupconneux, quelle chaleur! cela t'interesse +donc, Bussy? + +--Moi, pas le moins du monde; ce qui m'interesse, monseigneur, c'est +qu'on ne dise pas que Louis de Clermont, comte de Bussy, sert un +prince perfide et un homme sans honneur. + +--Eh bien, tu verras. Mais comment rompre ce mariage? + +--Rien de plus facile, en faisant agir le pere. + +--Le baron de Meridor? + +--Oui. + +--Mais il est au fond de l'Anjou. + +--Il est ici, monseigneur, c'est-a-dire a Paris. + +--Chez toi? + +--Non, pres de sa fille. Parlez-lui, monseigneur, qu'il puisse compter +sur vous; qu'au lieu de voir dans Votre Altesse ce qu'il y a vu +jusqu'a present, c'est-a-dire un ennemi, il y voie un protecteur, et +lui, qui maudissait votre nom, va vous adorer comme son bon genie. + +--C'est un puissant seigneur dans son pays, dit le duc, et l'on assure +qu'il est tres-influent dans toute la province. + +--Oui, monseigneur; mais ce dont vous devez vous souvenir avant toute +chose, c'est qu'il est pere, c'est que sa fille est malheureuse, et +qu'il est malheureux du malheur de sa fille. + +--Et quand pourrais-je le voir? + +--Aussitot votre retour a Paris. + +--Bien. + +--C'est convenu alors, n'est-ce pas, monseigneur? + +--Oui. + +--Foi de gentilhomme? + +--Foi de prince. + +--Et quand partez-vous? + +--Ce soir; m'attends-tu? + +--Non, je cours devant. + +--Va, et tiens-toi pret. + +--Tout a vous, monseigneur. Ou retrouverai-je Votre Altesse? + +--Au lever du roi, demain, vers midi. + +--J'y serai, monseigneur; adieu. + +Bussy ne perdit pas un moment, et le chemin que le duc fit en dormant +dans sa litiere et qu'il mit quinze heures a faire, le jeune homme, +qui revenait a Paris le coeur gonfle d'amour et de joie, le devora en +cinq heures pour consoler plus tot le baron, auquel il avait promis +assistance, et Diane, a laquelle il allait porter la moitie de sa vie. + + + + +CHAPITRE IX + +COMMENT CHICOT REVINT AU LOUVRE ET FUT RECU PAR LE ROI HENRI III. + + +Tout dormait au Louvre, car il n'etait encore que onze heures du +matin; les sentinelles de la cour semblaient marcher avec precaution; +les chevaliers qui relevaient la garde allaient au pas. + +On laissait reposer le roi, fatigue de son pelerinage. + +Deux hommes se presenterent en meme temps a la porte principale du +Louvre: l'un, sur un barbe d'une fraicheur incomparable; l'autre, sur +un andalous tout floconneux d'ecume. + +Ils s'arreterent de front a la porte et se regarderent; car, venus par +deux chemins opposes, ils se rencontraient la seulement. + +--Monsieur de Chicot, s'ecria le plus jeune des deux en saluant avec +politesse, comment vous portez-vous ce matin? + +--Eh! c'est le seigneur de Bussy. Mais, a merveille, monsieur, +repondit Chicot avec une aisance et une courtoisie qui sentaient le +gentilhomme pour le moins autant que le salut de Bussy sentait son +grand seigneur et son homme delicat. + +--Vous venez voir le lever du roi, monsieur? demanda Bussy. + +--Et vous aussi, je presume? + +--Non. Je viens pour saluer monseigneur le due d'Anjou. Vous savez, +monsieur de Chicot, ajouta Bussy en souriant, que je n'ai pas le +bonheur d'etre des favoris de Sa Majeste? + +--C'est un reproche que je ferai au roi et non a vous, monsieur. + +Bussy s'inclina. + +--Et vous arrivez de loin? demanda Bussy. On vous disait en voyage. + +--Oui, monsieur, je chassais, repliqua Chicot. Mais, de votre cote, ne +voyagiez-vous point aussi? + +--En effet, j'ai fait une course en province; maintenant, monsieur, +continua Bussy, serez-vous assez bon pour me rendre un service? + +--Comment donc, chaque fois que M. de Bussy voudra disposer de moi +pour quelque chose que ce soit, dit Chicot, il m'honorera infiniment. + +--Eh bien, vous allez penetrer dans le Louvre, vous le privilegie, +tandis que moi, je resterai dans l'antichambre; veuillez donc faire +prevenir le duc d'Anjou que j'attends. + +--M. le duc d'Anjou est au Louvre, dit Chicot, et va sans doute +assister au lever de Sa Majeste; que n'entrez-vous avec moi, monsieur? + +--Je crains le mauvais visage du roi. + +--Bah! + +--Dame! il ne m'a point jusqu'a present habitue a ses plus gracieux +sourires. + +--D'ici a quelque temps, soyez tranquille, tout cela changera. + +--Ah! ah! vous etes donc necromancien, monsieur de Chicot? + +--Quelquefois. Allons, du courage, venez, monsieur de Bussy. + +Ils entrerent en effet, et se dirigerent, l'un vers le logis de M. le +duc d'Anjou, qui habitait, nous croyons l'avoir deja dit, +l'appartement qu'avait habite jadis la reine Marguerite, l'autre vers +la chambre du roi. + +--Henri III venait de s'eveiller; il avait sonne sur le grand timbre, +et une nuee de valets et d'amis s'etait precipitee dans la chambre +royale: deja le bouillon de volaille, le vin epice et les pates de +viandes etaient servis, quand Chicot entra tout fringant chez son +auguste maitre, et commenca, avant de dire bonjour, par manger au plat +et boire a l'ecuelle d'or. + +--Par la mordieu! s'ecria le roi ravi, quoiqu'il jouat la colere, +c'est ce coquin de Chicot, je crois; un fugitif, un vagabond, un +pendard! + +--Eh bien! eh bien! qu'as-tu donc, mon fils, dit Chicot en s'asseyant +sans facon avec ses bottes poudreuses sur l'immense fauteuil a fleurs +de lis d'or ou etait assis Henri III lui-meme, nous oublions donc ce +petit retour de Pologne ou nous avons joue le role de cerf, tandis que +les magnats jouaient celui de chiens. Taiaut! taiaut!... + +--Allons, voila mon malheur revenu, dit Henri; je ne vais plus +entendre que des choses desagreables. J'etais bien tranquille +cependant depuis trois semaines. + +--Bah! bah! dit Chicot, tu te plains toujours; on te prendrait pour un +de tes sujets, le diable m'emporte. Voyons, qu'as-tu fait en mon +absence, mon petit Henriquet? A-t-on un peu drolement gouverne ce beau +royaume de France? + +--Monsieur Chicot! + +--Nos peuples tirent-ils la langue, hein? + +--Drole! + +--A-t-on pendu quelqu'un de ces petits messieurs frises? Ah! pardon! +monsieur de Quelus, je ne vous voyais pas. + +--Chicot, nous nous brouillerons. + +--Enfin, reste-t-il quelque argent dans nos coffres ou dans ceux des +juifs? Ce ne serait pas malheureux, nous avons bien besoin de nous +divertir, ventre de biche! c'est bien assommant, la vie! + +Et il acheva de rafler sur le plat de vermeil des pates de viandes +dorees a la poele. + +Le roi se mit a rire: c'etait toujours par la qu'il finissait. + +--Voyons, dit-il, qu'as-tu fait pendant cette longue absence? + +--J'ai, dit Chicot, imagine le plan d'une petite procession en trois +actes. + +Premier acte.--Des penitents habilles d'une chemise et d'un +haut-de-chausses seulement, se tirant les cheveux et se gourmant +reciproquement, montent du Louvre a Montmartre. + +Deuxieme acte.--Les memes penitents, depouilles jusqu'a la ceinture et +se fouettant avec des chapelets de pointes d'epine, descendent de +Montmartre a l'abbaye de Sainte-Genevieve. + +Troisieme acte.--Enfin, ces memes penitents tout nus, se decoupant +mutuellement, a grands coups de martinet, des lanieres sur les +omoplates, reviennent de l'abbaye Sainte-Genevieve au Louvre. + +J'avais bien pense, comme peripetie inattendue, a les faire passer par +la place de Greve, ou le bourreau les eut tous brules depuis le +premier jusqu'au dernier; mais j'ai pense que le Seigneur avait garde +la-haut un peu de soufre de Sodome et un peu de bitume de Gomorrhe, et +je ne veux pas lui oter le plaisir de faire lui-meme la grillade. +--Ca, messieurs, en attendant ce grand jour, divertissons-nous. + +--Et d'abord, voyons: Qu'es-tu devenu? demanda le roi, sais-tu que je +t'ai fait chercher dans tous les mauvais lieux de Paris? + +--As-tu bien fouille le Louvre? + +--Quelque paillard, ton ami, t'aura confisque. + +--Cela ne se peut pas, Henri, c'est toi qui as confisque tous les +paillards. + +--Je me trompais donc? + +--Eh! mon Dieu! oui; comme toujours, du tout au tout. + +--Nous verrons que tu faisais penitence. + +--Justement. Je me suis mis un peu en religion pour voir ce que +c'etait, et, ma foi, j'en suis revenu. J'ai assez des moines. Fi! les +sales animaux! + +En ce moment M. de Monsoreau entra chez le roi, qu'il salua avec un +profond respect. + +--Ah! c'est vous, monsieur le grand veneur! dit Henri. Quand nous +ferez-vous faire quelque belle chasse? voyons. + +--Quand il plaira a Votre Majeste. Je recois la nouvelle que nous +avons force sangliers a Saint-Germain-en-Laye. + +--C'est bien dangereux, le sanglier, dit Chicot. Le roi Charles IX, je +me le rappelle, a manque etre tue a une chasse au sanglier; et puis +les epieux sont durs, et cela fait des ampoules a nos petites mains. +N'est-ce pas, mon fils? + +M. de Monsoreau regarda Chicot de travers. + +--Tiens, dit le Gascon a Henri, il n'y a pas longtemps que ton grand +veneur a rencontre un loup. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que, comme les Nuees du poete Aristophane, il en a retenu la +figure, l'oeil surtout; c'est frappant. + +M. de Monsoreau se retourna, et dit en palissant a Chicot: + +--Monsieur Chicot, je suis peu fait aux bouffons, ayant rarement vecu +a la cour, et je vous previens que, devant mon roi, je n'aime point a +etre humilie, surtout lorsqu'il s'agit de son service. + +--Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous etes tout le contraire de nous, +qui sommes gens de cour; aussi avons-nous bien ri de la derniere +bouffonnerie. + +--Et quelle est cette bouffonnerie? demanda Monsoreau. + +--Il vous a nomme grand veneur; vous voyez que, s'il est moins bouffon +que moi, il est encore plus fou, ce cher Henriquet. + +Monsoreau lanca un regard terrible au Gascon. + +--Allons, allons, dit Henri, qui prevoyait une querelle, parlons +d'autre chose, messieurs. + +--Oui, dit Chicot, parlons des merites de Notre-Dame de Chartres. + +--Chicot, pas d'impietes, dit le roi d'un ton severe. + +--Des impietes, moi? dit Chicot, allons donc; tu me prends pour un +homme d'Eglise, tandis que je suis un homme d'epee. Au contraire, +c'est moi qui te previendrai d'une chose, mon fils. + +--Et de laquelle? + +--C'est que tu en uses mal avec Notre-Dame de Chartres, Henri, on ne +peut plus mal. + +--Comment cela? + +--Sans doute. Notre-Dame avait deux chemises accoutumees a se trouver +ensemble, et tu les as separees. A ta place, je les eusse reunies, +Henri, et il y eut eu chance au moins pour qu'un miracle se fit. + +Cette allusion un peu brutale a la separation du roi et de la reine +fit rire les amis du roi. + +Henri se detira les bras, se frotta les yeux et sourit a son tour. + +--Pour cette fois, dit-il, le fou a, mordieu, raison. + +Et il parla d'autre chose. + +--Monsieur, dit tout bas Monsoreau a Chicot, vous plairait-il, sans +faire semblant de rien, d'aller m'attendre dans l'embrasure de cette +fenetre? + +--Comment donc, monsieur! dit Chicot, mais avec le plus grand plaisir. + +--Eh bien, alors, tirons a l'ecart. + +--Au fond d'un bois, si cela vous convient, monsieur. + +--Treve de plaisanteries, elles sont inutiles, car il n'y a plus +personne pour en rire, dit Monsoreau en rejoignant le bouffon dans +l'embrasure ou celui-ci l'avait precede. Nous sommes face a face, nous +nous devons la verite, monsieur Chicot, monsieur le fou, monsieur le +bouffon; un gentilhomme vous defend, entendez-vous bien ce mot, vous +defend de rire de lui; il vous invite surtout a bien reflechir avant +de donner vos rendez-vous dans les bois, car dans ces bois ou vous +vouliez me conduire tout a l'heure, il pousse une collection de batons +volants et autres, tout a fait dignes de faire suite a ceux qui vous +ont si rudement etrilles de la part de M. de Mayenne. + +--Ah! fit Chicot sans s'emouvoir en apparence, bien que son oeil noir +eut lance un sombre eclair. Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que +je dois a M. de Mayenne; vous voudriez donc que je devinsse votre +debiteur comme je suis le sien, et que je vous placasse sur la meme +ligne dans mon souvenir et vous gardasse une part egale de ma +reconnaissance? + +--Il me semble que, parmi vos creanciers, monsieur, vous oubliez de +compter le principal. + +--Cela m'etonne, monsieur, car je me vante d'avoir excellente memoire; +quel est donc ce creancier, je vous prie? + +--Maitre Nicolas David. + +--Oh! pour celui-la, vous vous trompez, dit Chicot avec un sourire +sinistre; je ne lui dois plus rien, il est paye. + +En ce moment, un troisieme interlocuteur vint se meler a la +conversation. + +C'etait Bussy. + +--Ah! monsieur de Bussy, dit Chicot, venez un peu a mon aide. Voici M. +de Monsoreau qui m'a detourne comme vous voyez, et qui veut me mener +ni plus ni moins qu'un cerf ou un daim; dites-lui qu'il se trompe, +monsieur de Bussy, qu'il a affaire a un sanglier, et que le sanglier +revient sur le chasseur. + +--Monsieur Chicot, dit Bussy, je crois que vous faites tort a M. le +grand veneur en pensant qu'il ne vous tient pas pour ce que vous etes, +c'est-a-dire pour un bon gentilhomme. Monsieur, continua Bussy en +s'adressant au comte, j'ai l'honneur de vous prevenir que M. le duc +d'Anjou desire vous parler. + +--A moi? fit Monsoreau inquiet. + +--A vous-meme, monsieur, dit Bussy. + +Monsoreau dirigea sur son interlocuteur un regard qui avait +l'intention de penetrer jusqu'au fond de son ame, mais fut force de +s'arreter a la surface, tant les yeux et le sourire de Bussy etaient +pleins de serenite. + +--M'accompagnez-vous, monsieur? demanda le grand veneur au +gentilhomme. + +--Non, monsieur, je cours prevenir Son Altesse que vous vous rendez a +ses ordres, tandis que vous prendrez conge du roi. + +Et Bussy s'en retourna comme il etait venu, se glissant, avec son +adresse ordinaire, parmi la foule des courtisans. + +Le duc d'Anjou attendait effectivement dans son cabinet et relisait la +lettre que nos lecteurs connaissent deja. Entendant du bruit aux +portieres, il crut que c'etait Monsoreau qui se rendait a ses ordres, +et cacha cette lettre. + +Bussy parut. + +--Eh bien? dit le duc. + +--Eh bien, monseigneur, le voici. + +--Il ne se doute de rien? + +--Et quand cela serait, lorsqu'il serait sur ses gardes? dit Bussy; +n'est-ce pas votre creature? Tire du neant par vous, ne pouvez-vous +pas le reduire au neant? + +--Sans doute, repondit le duc avec cet air preoccupe que lui donnait +toujours l'approche des evenements ou il fallait developper quelque +energie. + +--Vous parait-il moins coupable qu'il ne l'etait hier? + +--Cent fois plus! ses crimes sont de ceux qui s'accroissent quand on y +reflechit. + +--D'ailleurs, dit Bussy, tout se borne a un seul point: il a enleve +par trahison une jeune fille noble; il l'a epousee frauduleusement et +par des moyens indignes d'un gentilhomme; il demandera lui-meme la +resolution de ce mariage, ou vous la demanderez pour lui. + +--C'est arrete ainsi. + +--Et au nom du pere, au nom de la jeune fille, au nom du chateau de +Meridor, au nom de Diane, j'ai votre parole? + +--Vous l'avez. + +--Songez qu'ils sont prevenus, qu'ils attendent dans l'anxiete le +resultat de votre entrevue avec cet homme. + +--La jeune fille sera libre, Bussy, je t'en engage ma foi. + +--Ah! dit Bussy, si vous faites cela, vous serez reellement un grand +prince, monseigneur. + +Et il prit la main du duc, cette main qui avait signe tant de fausses +promesses, qui avait manque a tant de serments jures, et il la baisa +respectueusement. + +En ce moment on entendit des pas dans le vestibule. + +--Le voici, dit Bussy. + +--Faites entrer M. de Monsoreau, cria Francois avec une severite qui +parut de bon augure a Bussy. + +Et cette fois le jeune gentilhomme, presque sur d'atteindre enfin au +resultat ambitionne par lui, ne put empecher son regard de prendre, en +saluant Monsoreau, une legere teinte d'ironie orgueilleuse; le grand +veneur recut, de son cote, le salut de Bussy avec ce regard vitreux +derriere lequel il retranchait les sentiments de son ame, comme +derriere une infranchissable forteresse. + +Bussy attendit dans ce corridor que nous connaissons deja, dans ce +meme corridor ou la Mole, une nuit, avait failli etre etrangle par +Charles IX, Henri III, le duc d'Alencon et le duc de Guise, avec la +cordeliere de la reine mere. Ce corridor, ainsi que le palier auquel +il correspondait, etait pour le moment encombre de gentilshommes qui +venaient faire leur cour au duc. + +Bussy prit place avec eux, et chacun s'empressa de lui faire sa place, +autant pour la consideration dont il jouissait par lui-meme que pour +sa faveur pres du duc d'Anjou. Le gentilhomme enferma toutes ses +sensations en lui-meme, et, sans rien laisser apercevoir de la +terrible angoisse qu'il concentrait dans son coeur, il attendit le +resultat de cette conference ou tout son bonheur a venir etait en jeu. + +La conversation ne pouvait manquer d'etre animee: Bussy avait assez vu +de M. de Monsoreau pour comprendre que celui-ci ne se laisserait pas +detruire sans lutte. Mais, enfin, il ne s'agissait pour le duc d'Anjou +que d'appuyer la main sur lui, et s'il ne pliait pas, eh bien, alors +il romprait. + +Tout a coup l'eclat bien connu de la voix du prince se fit entendre. +Cette voix semblait commander. + +Bussy tressaillit de joie. + +--Ah! dit-il, voila le duc qui me tient parole. Mais a cet eclat il +n'en succeda aucun autre, et, comme chacun se taisait en se regardant +avec inquietude, un profond silence regna bientot parmi les +courtisans. + +Inquiet, trouble dans son reve commence, soumis maintenant au flux des +esperances et au reflux de la crainte, Bussy sentit s'ecouler minute +par minute pres d'un quart d'heure. + +Tout a coup la porte de la chambre du duc s'ouvrit, et l'on entendit a +travers les portieres sortir de cette chambre des voix enjouees. + +Bussy savait que le duc etait seul avec le grand veneur, et que, si +leur conversation avait suivi son cours ordinaire, elle ne devrait +etre rien moins que joyeuse en ce moment. + +Cette placidite le fit frissonner. + +Bientot les voix se rapprocherent, la portiere se souleva. Monsoreau +sortit a reculons et en saluant. Le duc le reconduisit jusqu'a la +limite de sa chambre, en disant: + +--Adieu! notre ami. C'est chose convenue. + +--Notre ami, murmura Bussy, sangdieu! que signifie cela? + +--Ainsi, monseigneur, dit Monsoreau toujours tourne vers le prince, +c'est bien l'avis de Votre Altesse; le meilleur moyen a present, c'est +la publicite. + +--Oui, oui, dit le duc, ce sont jeux d'enfants que tous ces mysteres. + +--Alors, dit le grand veneur, des ce soir je la presenterai au roi. + +--Marchez sans crainte, j'aurai tout prepare. + +Le duc se pencha vers le grand veneur et lui dit quelques mots a +l'oreille. + +--C'est fait, monseigneur, repondit celui-ci. + +Monsoreau salua une derniere fois le duc, qui, sans voir Bussy, cache +qu'il etait par les plis d'une portiere a laquelle il se cramponnait +pour ne pas tomber, examinait les assistants. + +--Messieurs, dit Monsoreau se retournant vers les gentilshommes qui +attendaient leur tour d'audience, et qui s'inclinaient deja devant une +faveur a l'eclat de laquelle semblait palir celle de Bussy; messieurs, +permettez que je vous annonce une nouvelle: monseigneur me permet que +je rende public mon mariage avec mademoiselle Diane de Meridor, ma +femme depuis plus d'un mois, et que, sous ses auspices, je la presente +ce soir a la cour. + +Bussy chancela; quoique le coup ne fut deja plus inattendu, il etait +si violent, qu'il pensa en etre ecrase. + +Ce fut alors qu'il avanca la tete, et que le duc et lui, tous deux +pales de sentiments bien opposes, echangerent un regard de mepris de +la part de Bussy, de terreur de la part du duc d'Anjou. + +Monsoreau traversa le groupe des gentilshommes, au milieu des +compliments et des felicitations. + +Quant a Bussy, il fit un mouvement pour aller au duc; mais celui-ci +vit ce mouvement, et le prevint en laissant retomber la portiere; en +meme temps, derriere la portiere, la porte se referma, et l'on +entendit le grincement de la clef dans la serrure. + +Bussy sentit alors son sang affluer chaud et tumultueux a ses tempes +et a son coeur. Sa main, rencontrant la dague pendue a son ceinturon, +la tira machinalement a moitie du fourreau; car, chez cet homme, les +passions prenaient un premier elan irresistible; mais l'amour, qui +l'avait pousse a cette violence, paralysa toute sa fougue; une douleur +amere, profonde, lancinante, etouffa la colere: au lieu de se gonfler, +le coeur eclata. + +Dans ce paroxysme de deux passions qui luttaient ensemble, l'energie +du jeune homme succomba, comme tombent ensemble, pour s'etre choquees +au plus fort de leur ascension, deux vagues courroucees qui semblaient +vouloir escalader le ciel. + +Bussy comprit que, s'il restait la, il allait donner le spectacle de +sa douleur insensee; il suivit le corridor, gagna l'escalier secret, +descendit par une poterne dans la cour du Louvre, sauta sur son cheval +et prit au galop le chemin de la rue Saint-Antoine. + +Le baron et Diane attendaient la reponse promise par Bussy; ils virent +le jeune homme apparaitre, pale, le visage bouleverse et les yeux +sanglants. + +--Madame, s'ecria Bussy, meprisez-moi, haissez-moi; je croyais etre +quelque chose dans ce monde, et je ne suis qu'un atome; je croyais +pouvoir quelque chose, et je ne peux pas meme m'arracher le coeur. +Madame, vous etes bien la femme de M. de Monsoreau, et sa femme +legitime reconnue a cette heure, et qui doit etre presentee ce soir. +Mais je suis un pauvre fou, un miserable insense, ou plutot, ou +plutot, oui, comme vous le disiez, monsieur le baron, c'est M. le duc +d'Anjou qui est un lache et un infame. + +Et, laissant le pere et la fille epouvantes, fou de douleur, ivre de +rage, Bussy sortit de la chambre, se precipita par les montees, sauta +sur son cheval, lui enfonca ses deux eperons dans le ventre, et, sans +savoir ou il allait, lachant les renes, ne s'occupant que d'etreindre +son coeur grondant sous sa main crispee, il partit, semant sur son +passage le vertige et la terreur. + + + + +CHAPITRE X + +CE QUI S'ETAIT PASSE ENTRE MONSEIGNEUR LE DUC D'ANJOU ET LE GRAND +VENEUR. + + +Il est temps d'expliquer ce changement subit qui s'etait opere dans +les facons du duc d'Anjou a l'egard de Bussy. + +Le duc, lorsqu'il recut M. de Monsoreau, apres les exhortations de son +gentilhomme, etait monte sur le ton le plus favorable aux projets de +ce dernier. Sa bile, facile a s'irriter, debordait d'un coeur ulcere +par les deux passions dominantes dans ce coeur: l'amour-propre du duc +avait recu sa blessure; la peur d'un eclat, dont menacait Bussy, au +nom de M. de Meridor, fouettait plus douloureusement encore la colere +de Francois. + +En effet, deux sentiments de cette nature produisent, en se combinant, +d'epouvantables explosions, quand le coeur qui les renferme, pareil a +ces bombes saturees de poudre, est assez solidement construit, assez +hermetiquement clos pour que la compression double l'eclat. + +M. d'Alencon recut donc le grand veneur avec un de ces visages severes +qui faisaient trembler a la cour les plus intrepides, car on savait +les ressources de Francois en matiere de vengeance. + +--Votre Altesse m'a mande? dit Monsoreau fort calme et avec un regard +aux tapisseries; car il devinait, cet homme habitue a manier l'ame du +prince, tout le feu qui couvait sous ces froideurs apparentes, et l'on +eut dit, pour transporter la figure de l'etre vivant aux objets +inanimes, qu'il demandait compte a l'appartement des projets au +maitre. + +--Ne craignez rien, monsieur, dit le duc qui avait compris; il n'y a +personne derriere ces tentures; nous pourrons causer librement et +surtout franchement. + +Monsoreau s'inclina. + +--Car vous etes un bon serviteur, monsieur le grand veneur de France, +et vous avez de l'attachement pour ma personne? + +--Je le crois, monseigneur. + +--Moi, j'en suis sur, monsieur, c'est vous qui, en mainte occasion, +m'avez instruit des complots ourdis contre moi, vous qui avez aide mes +entreprises, oubliant souvent vos interets, exposant votre vie. + +--Altesse!.... + +--Je le sais. Dernierement encore, il faut que je vous le rappelle, +car, en verite, vous avez tant de delicatesse, que jamais chez vous +aucune allusion, meme indirecte, ne remet en evidence les services +rendus. Dernierement, pour cette malheureuse aventure.... + +--Quelle aventure, monseigneur? + +--Cet enlevement de mademoiselle de Meridor; pauvre jeune fille! + +--Helas! murmura Monsoreau de facon que la reponse ne fut pas +serieusement applicable au sens des paroles de Francois. + +--Vous la plaignez, n'est-ce pas? dit ce dernier l'appelant sur un +terrain sur. + +--Ne la plaindriez-vous pas, Altesse? + +--Moi! oh! vous savez si j'ai regrette ce funeste caprice! Et tenez, +il a fallu toute l'amitie que j'ai pour vous, toute l'habitude que +j'ai de vos bons services, pour me faire oublier que sans vous je +n'eusse pas enleve la jeune fille. + +Monsoreau sentit le coup. + +--Voyons, se dit-il, seraient-ce simplement des remords? Monseigneur, +repliqua-t-il, votre bonte naturelle vous conduit a exagerer: vous +n'avez pas plus cause la mort de cette jeune fille, que moi-meme.... + +--Comment cela? + +--Certes, vous n'aviez pas l'intention de pousser la violence jusqu'a +la mort de mademoiselle de Meridor? + +--Oh! non. + +--Alors l'intention vous absout, monseigneur; c'est un malheur, un +malheur comme le hasard en cause tous les jours. + +---Et, d'ailleurs, ajouta le duc en plongeant son regard dans le coeur +de Monsoreau, la mort a tout enveloppe dans son eternel silence.... + +Il y eut assez de vibration dans la voix du prince pour que Monsoreau +levat les yeux aussitot, et se dit: + +--Ce ne sont pas des remords.... + +--Monseigneur, reprit-il, voulez-vous que je parle franc a Votre +Altesse? + +--Pourquoi hesiteriez-vous? dit aussitot le prince avec un etonnement +mele de hauteur. + +--En effet, dit Monsoreau, je ne sais pas pourquoi j'hesiterais. + +--Qu'est-ce a dire? + +--Oh! monseigneur, je veux dire qu'avec un prince aussi eminent par +son intelligence et sa noblesse de coeur, la franchise doit entrer +desormais comme un element principal dans cette conversation. + +--Desormais?... Que signifie? + +--C'est que, au debut, Votre Altesse n'a pas juge a propos d'user avec +moi de cette franchise. + +--Vraiment! riposta le duc avec un eclat de rire qui decelait une +furieuse colere. + +--Ecoutez-moi, monseigneur, dit humblement Monsoreau; je sais ce que +Votre Altesse voulait me dire. + +--Parlez donc, alors. + +--Votre Altesse voulait me faire entendre que peut-etre mademoiselle +de Meridor n'etait pas morte, et qu'elle dispensait de remords ceux +qui se croyaient ses meurtriers. + +--Oh! quel temps vous avez mis, monsieur, a me faire faire cette +reflexion consolante! Vous etes un fidele serviteur, sur ma parole! +vous m'avez vu sombre, afflige; vous m'avez oui parler des reves +funebres que je faisais depuis la mort de cette femme, moi dont la +sensibilite n'est pas banale, Dieu merci... et vous m'avez laisse +vivre ainsi, lorsque, avec ce seul doute, vous pouviez m'epargner tant +de souffrances!... Comment faut-il que j'appelle cette conduite, +monsieur?.... + +Le duc prononca ces paroles avec tout l'eclat d'un courroux pret a +deborder. + +--Monseigneur, repondit Monsoreau, on dirait que Votre Altesse dirige +contre moi une accusation.... + +--Traitre! s'ecria tout a coup le duc en faisant un pas vers le grand +veneur, je la dirige et je l'appuie... Tu m'as trompe! tu m'as pris +cette femme que j'aimais. + +Monsoreau palit affreusement, mais ne perdit rien de son attitude +calme et presque fiere. + +--C'est vrai, dit-il. + +--Ah! c'est vrai... l'impudent, le fourbe! + +--Veuillez parler plus bas, monseigneur, dit Monsoreau toujours aussi +calme. Votre Altesse oublie qu'elle parle a un gentilhomme, a un bon +serviteur. + +Le duc se mit a rire convulsivement. + +--A un bon serviteur du roi! continua Monsoreau aussi impassible +qu'avant cette terrible menace. + +Le duc s'arreta sur ce seul mot. + +--Que voulez-vous dire? murmura-t-il. + +--Je veux dire, reprit avec douceur et obsequiosite Monsoreau, que, si +monseigneur voulait bien m'entendre, il comprendrait que j'aie pu +prendre cette femme, puisque son Altesse voulait elle-meme la prendre. + +Le duc ne trouva rien a repondre, stupefait de tant d'audace. + +--Voici mon excuse, dit humblement le grand veneur; j'aimais ardemment +mademoiselle de Meridor.... + +--Moi aussi! repondit Francois avec une inexprimable dignite. + +--C'est vrai, monseigneur, vous etes mon maitre; mais mademoiselle de +Meridor ne vous aimait pas. + +--Et elle t'aimait, toi? + +--Peut-etre, murmura Monsoreau. + +--Tu mens! tu mens! tu l'as violentee comme je la violentais. +Seulement, moi, le maitre, j'ai echoue; toi, le valet, tu as reussi. +C'est que je n'ai que la puissance, tandis que tu avais la trahison. + +--Monseigneur, je l'aimais. + +--Que m'importe, a moi? + +--Monseigneur.... + +--Des menaces, serpent? + +--Monseigneur! prenez garde! dit Monsoreau en baissant la tete comme +le tigre qui medite son elan. Je l'aimais, vous dis-je, et je ne suis +pas un de vos valets comme vous disiez tout a l'heure. Ma femme est a +moi comme ma terre; nul ne peut me la prendre, pas meme le roi. Or +j'ai voulu avoir cette femme, et je l'ai prise. + +--Vraiment! dit Francois en s'elancant vers le timbre d'argent place +sur la table, tu l'as prise, eh bien, tu la rendras. + +--Vous vous trompez, monseigneur, s'ecria Monsoreau en se precipitant +vers la table pour empecher le prince d'appeler. Arretez cette +mauvaise pensee qui vous vient de me nuire; car, si vous appeliez une +fois, si vous me faisiez une injure publique.... + +--Tu rendras cette femme, te dis-je. + +--La rendre, comment?... Elle est ma femme, je l'ai epousee devant +Dieu. + +Monsoreau comptait sur l'effet de cette parole, mais le prince ne +quitta point son attitude irritee. + +--Si elle est ta femme devant Dieu, dit-il, tu la rendras aux hommes! + +--Il sait donc tout? murmura Monsoreau. + +--Oui, je sais tout. Ce mariage, tu le rompras; je le romprai, +fusses-tu cent fois engage devant tous les dieux qui ont regne dans le +ciel. + +--Ah! monseigneur, vous blasphemez, dit Monsoreau. + +--Demain, mademoiselle de Meridor sera rendue a son pere; demain tu +partiras pour l'exil que je vais t'imposer. Dans une heure, tu auras +vendu ta charge de grand veneur: voila mes conditions, sinon, prends +garde, vassal, je te briserai comme je brise ce verre. + +Et le prince, saisissant une coupe de cristal emaillee, present de +l'archiduc d'Autriche, la lanca comme un furieux vers Monsoreau qui +fut enveloppe de ses debris. + +--Je ne rendrai pas la femme, je ne quitterai pas ma charge et je +demeurerai en France, reprit Monsoreau en courant a Francois +stupefait. + +--Pourquoi cela... maudit? + +--Parce que je demanderai ma grace au roi de France, au roi elu a +l'abbaye de Sainte-Genevieve, et que ce nouveau souverain, si bon, si +noble, si heureux de la faveur divine, toute recente encore, ne +refusera pas d'ecouter le premier suppliant qui lui presentera une +requete. + +Monsoreau avait accentue progressivement ces mots terribles; le feu de +ses yeux passait peu a peu dans sa parole, qui devenait eclatante. + +Francois palit a son tour, fit un pas en arriere, alla pousser la +lourde tapisserie de la porte d'entree, puis, saisissant Monsoreau par +la main, il lui dit, en saccadant chaque mot comme s'il eut ete au +bout de ses forces: + +--C'est bien... c'est bien..., comte, cette requete, presentez-la-moi +plus bas... je vous ecoute. + +--Je parlerai humblement, dit Monsoreau redevenu tout a coup +tranquille, humblement comme il convient au tres-humble serviteur de +Votre Altesse. + +Francois fit lentement le tour de la vaste chambre, et, quand il fut a +portee de regarder derriere les tapisseries, il y regarda chaque fois. +Il semblait ne pouvoir croire que les paroles de Monsoreau n'eussent +pas ete entendues. + +--Vous disiez? demanda-t-il. + +--Je disais, monseigneur, qu'un fatal amour a tout fait. L'amour, +noble seigneur, est la plus imperieuse des passions.... Pour me faire +oublier que Votre Altesse avait jete les yeux sur Diane, il fallait +que je ne fusse plus maitre de moi. + +--Je vous le disais, comte, c'est une trahison. + +--Ne m'accablez pas, monseigneur, voila quelle est la pensee qui me +vint. Je vous voyais riche, jeune, heureux; je vous voyais le premier +prince du monde chretien. + +Le duc fit un mouvement. + +--Car vous l'etes... murmura Monsoreau a l'oreille du duc; entre ce +rang supreme et vous, il n'y a plus qu'une ombre, facile a +dissiper.... Je voyais toute la splendeur de votre avenir, et, +comparant cette immense fortune au peu de chose que j'ambitionnais, +ebloui de votre rayonnement futur qui m'empechait presque de voir la +pauvre petite fleur que je desirais, moi chetif, pres de vous, mon +maitre, je me suis dit: Laissons le prince a ses reves brillants, a +ses projets splendides; la est son but; moi, je cherche le mien dans +l'ombre.... A peine s'apercevra-t-il de ma retraite, a peine +sentira-t-il glisser la chetive perle que je derobe a son bandeau +royal. + +--Comte! comte! dit le duc, enivre malgre lui par la magie de cette +peinture. + +--Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monseigneur? + +A ce moment, le duc leva les yeux. Il vit au mur, tapisse de cuir +dore, le portrait de Bussy, qu'il aimait a regarder parfois comme il +avait jadis aime a regarder le portrait de la Mole. Ce portrait avait +l'oeil si fier, la mine si haute, il tenait son bras si superbement +arrondi sur la hanche, que le duc se figura voir Bussy lui-meme avec +son oeil de feu, Bussy qui sortait de la muraille pour l'exciter a +prendre courage. + +--Non, dit-il, je ne puis vous pardonner: ce n'est pas pour moi que je +tiens rigueur, Dieu m'en est temoin; c'est parce qu'un pere en deuil, +un pere indignement abuse, reclame sa fille; c'est parce qu'une femme, +forcee a vous epouser, crie vengeance contre vous; c'est parce que, en +un mot, le premier devoir d'un prince est la justice. + +--Monseigneur! + +--C'est, vous dis-je, le premier devoir d'un prince, et je ferai +justice.... + +--Si la justice, dit Monsoreau, est le premier devoir d'un prince, la +reconnaissance est le premier devoir d'un roi. + +--Que dites-vous? + +--Je dis que jamais un roi ne doit oublier celui auquel il doit sa +couronne.... Or, monseigneur.... + +--Eh bien?... + +--Vous me devez la couronne, sire! + +--Monsoreau! s'ecria le duc avec une terreur plus grande encore qu'aux +premieres attaques du grand veneur. Monsoreau! reprit-il d'une voix +basse et tremblante, etes-vous donc alors un traitre envers le roi +comme vous futes un traitre envers le prince? + +--Je m'attache a qui me soutient, sire! continua Monsoreau d'une voix +de plus en plus elevee. + +--Malheureux!... + +Et le duc regarda encore le portrait de Bussy. + +--Je ne puis! dit-il... Vous etes un loyal gentilhomme, Monsoreau, +vous comprendrez que je ne puis approuver ce que vous avez fait. + +--Pourquoi cela, monseigneur? + +--Parce que c'est une action indigne de vous et de moi.... Renoncez a +cette femme. Eh! mon cher comte... encore ce sacrifice; mon cher +comte, je vous en dedommagerai par tout ce que vous me demanderez.... + +--Votre Altesse aime donc encore Diane de Meridor? fit Monsoreau pale +de jalousie. + +--Non! non! je le jure, non! + +--Eh bien, alors, qui peut arreter Votre Altesse? Elle est ma femme; +ne suis-je pas bon gentilhomme? quelqu'un peut-il s'immiscer ainsi +dans les secrets de ma vie? + +--Mais elle ne vous aime pas. + +--Qu'importe? + +--Faites cela pour moi, Monsoreau.... + +--Je ne le puis.... + +--Alors... dit le duc plonge dans la plus horrible perplexite... +alors.... + +--Reflechissez, sire! + +Le duc essuya son front couvert de la sueur que ce titre prononce par +le comte venait d'y faire monter. + +--Vous me denonceriez? + +--Au roi detrone pour vous, oui, Votre Majeste; car, si mon nouveau +prince me blessait dans mon honneur, dans mon bonheur, je retournerais +a l'ancien. + +--C'est infame! + +--C'est vrai, sire; mais j'aime assez pour etre infame. + +--C'est lache! + +--Oui, Votre Majeste, mais j'aime assez pour etre lache. + +Le duc fit un mouvement vers Monsoreau. Mais celui-ci l'arreta d'un +seul regard, d'un seul sourire. + +--Vous ne gagneriez rien a me tuer, monseigneur, dit-il; il est des +secrets qui surnagent avec les cadavres! Restons, vous un roi plein de +clemence, moi le plus humble de vos sujets! + +Le duc se brisait les doigts les uns contre les autres, il les +dechirait avec les ongles. + +--Allons, allons, mon bon seigneur, faites quelque chose pour l'homme +qui vous a le mieux servi en toute chose. + +Francois se leva. + +--Que demandez-vous? dit-il. + +--Que Votre Majeste.... + +--Malheureux! malheureux! tu veux donc que je le supplie? + +--Oh! monseigneur! + +Et Monsoreau s'inclina. + +--Dites, murmura Francois. + +--Monseigneur, vous me pardonnerez? + +--Oui. + +--Monseigneur, vous me reconcilierez avec M. de Meridor? + +--Oui. + +--Monseigneur, vous signerez mon contrat de mariage avec mademoiselle +de Meridor? + +--Oui, fit le duc d'une voix etouffee. + +--Et vous honorerez ma femme d'un sourire, le jour ou elle paraitra en +ceremonie au cercle de la reine, a qui je veux avoir l'honneur de la +presenter? + +--Oui, dit Francois; est-ce tout? + +--Absolument tout, monseigneur. + +--Allez, vous avez ma parole. + +--Et vous, dit Monsoreau en s'approchant de l'oreille du duc, vous +conserverez le trone ou je vous ai fait monter! Adieu, sire. + +Cette fois il le dit si bas, que l'harmonie de ce mot parut suave au +prince. + +--Il ne me reste plus, pensa Monsoreau, qu'a savoir comment le duc a +ete instruit. + + + + +CHAPITRE XI + +COMMENT SE TINT LE CONSEIL DU ROI. + + +Le jour meme, M. de Monsoreau avait, selon son desir manifeste au duc +d'Anjou, presente sa femme au cercle de la reine mere et a celui de la +reine. + +Henri, soucieux comme a son ordinaire, avait ete se coucher, prevenu +par M. de Morvilliers que le lendemain il faudrait tenir un grand +conseil. + +Henri ne fit pas meme de questions au chancelier; il etait tard, Sa +Majeste avait envie de dormir. On prit l'heure la plus commode pour ne +deranger ni le repos ni le sommeil du roi. + +Ce digne magistrat connaissait parfaitement son maitre, et savait +qu'au contraire de Philippe de Macedoine le roi endormi ou a jeun +n'ecouterait pas avec une lucidite suffisante les communications qu'il +avait a lui faire. + +Il savait aussi que Henri, dont les insomnies etaient +frequentes,--c'est l'apanage de l'homme qui doit veiller sur le +sommeil d'autrui de ne pas dormir lui-meme,--songerait au milieu de la +nuit a l'audience demandee, et la donnerait avec une curiosite +aiguillonnee selon la gravite de la circonstance. + +Tout se passa comme M. de Morvilliers l'avait prevu. + +Apres un premier sommeil de trois ou quatre heures, Henri se reveilla; +la demande du chancelier lui revint en tete, il s'assit sur son lit, +se mit a penser, et, las de penser tout seul, il se laissa glisser le +long de ses matelas, passa ses calecons de soie, chaussa ses +pantoufles, et, sans rien changer a sa toilette de nuit, qui le +rendait pareil a un fantome, il s'achemina, a la lueur de sa lampe, +qui, depuis que le souffle de l'Eternel etait passe dans l'Anjou avec +Saint-Luc, ne s'eteignait plus; il s'achemina, disons-nous, vers la +chambre de Chicot, la meme ou s'etaient si heureusement celebrees les +noces de mademoiselle de Brissac. + +Le Gascon dormait a plein sommeil et ronflait comme une forge. + +Henri le tira trois fois par le bras sans parvenir a le reveiller. + +A la troisieme fois cependant, le roi ayant accompagne le geste de la +voix et appele Chicot a tue-tete, le Gascon ouvrit un oeil. + +--Chicot! repeta le roi. + +--Qu'y a-t-il encore? demanda Chicot. + +--Eh! mon ami, dit Henri, comment peux-tu dormir ainsi quand ton roi +veille? + +--Ah! mon Dieu! s'ecria Chicot, feignant de ne pas reconnaitre le roi, +est-ce que Sa Majeste a pris une indigestion? + +--Chicot, mon ami, dit Henri, c'est moi! + +--Qui, toi? + +--Moi, Henri. + +--Decidement, mon fils, ce sont les becassines qui t'etouffent. Je +t'avais cependant prevenu; tu en as trop mange hier soir, comme aussi +de ces bisques aux ecrevisses. + +--Non, dit Henri, car a peine y ai-je goute. + +--Alors, dit Chicot, c'est qu'on t'a empoisonne. Ventre de biche! que +tu es pale! Henri. + +--C'est mon masque de toile, mon ami, dit le roi. + +--Tu n'es donc pas malade? + +--Non. + +--Alors pourquoi me reveilles-tu? + +--Parce que le chagrin me persecute. + +--Tu as du chagrin? + +--Beaucoup. + +--Tant mieux. + +--Comment, tant mieux? + +--Oui, le chagrin fait reflechir; et tu reflechiras qu'on ne reveille +un honnete homme a deux heures du matin que pour lui faire un cadeau. +Que m'apportes-tu, voyons? + +--Rien, Chicot; je viens causer avec toi. + +--Ce n'est point assez. + +--Chicot, M. de Morvilliers est venu hier soir a la cour. + +--Tu recois bien mauvaise compagnie, Henri; et que venait-il faire? + +--Il venait me demander audience. + +--Ah! voila un homme qui sait vivre; ce n'est pas comme toi, qui +entres dans la chambre des gens a deux heures du matin sans dire gare. + +--Que pouvait-il avoir a me dire, Chicot? + +--Comment! malheureux, s'ecria le Gascon, c'est pour me demander cela +que tu me reveilles? + +--Chicot, mon ami, tu sais que M. de Morvilliers s'occupe de ma +police. + +--Non, ma foi, dit Chicot, je ne le savais pas. + +--Chicot, dit le roi, je trouve, au contraire, moi, que M. de +Morvilliers est toujours tres-bien renseigne. + +--Et quand je pense, dit le Gascon, que je pourrais dormir au lieu +d'entendre de pareilles sornettes! + +--Tu doutes de la surveillance du chancelier? demanda Henri. + +--Oui, corbeuf, j'en doute, dit Chicot, et j'ai mes raisons. + +--Lesquelles? + +--Si je t'en donne une seule, cela te suffira-t-il? + +--Oui, si elle est bonne. + +--Et tu me laisseras tranquille apres? + +--Certainement. + +--Eh bien, un jour, non, c'etait un soir. + +--Peu importe! + +--Au contraire, cela importe beaucoup. Eh bien, un soir je t'ai battu +dans la rue Froidmantel; tu avais avec toi Quelus et Schomberg.... + +--Tu m'as battu? + +--Oui, batonne, batonne, tous trois. + +--A quel propos? + +--Vous aviez insulte mon page, vous avez recu les coups, et M. de +Morvilliers ne vous en a rien dit. + +--Comment! s'ecria Henri, c'etait toi, scelerat? c'etait toi, +sacrilege? + +--Moi-meme, dit Chicot en se frottant les mains; n'est-ce pas, mon +fils, que je frappe bien quand je frappe? + +--Miserable! + +--Tu avoues donc que c'est la verite? + +--Je te ferai fouetter, Chicot. + +--Il ne s'agit pas de cela: est-ce vrai, oui ou non? voila tout ce que +je te demande. + +--Tu sais bien que c'est vrai, malheureux! + +--As-tu fait venir le lendemain M. de Morvilliers? + +--Oui, puisque tu etais la quand il est venu. + +--Lui as-tu raconte le facheux accident qui etait arrive la veille a +un gentilhomme de tes amis? + +--Oui. + +--Lui as-tu ordonne de retrouver le coupable? + +--Oui. + +--Te l'a-t-il retrouve? + +--Non. + +--Eh bien, va donc te coucher, Henri: tu, vois que ta police est mal +faite. + +Et, se retournant vers le mur, sans vouloir repondre davantage, Chicot +se remit a ronfler avec un bruit de grosse artillerie qui ota au roi +toute esperance de le tirer de ce second sommeil. + +Henri rentra en soupirant dans sa chambre, et, a defaut d'autre +interlocuteur, se mit a deplorer, avec son levrier Narcisse, le +malheur qu'ont les rois de ne jamais connaitre la verite qu'a leurs +depens. + +Le lendemain le conseil s'assembla. Il variait selon les changeantes +amities du roi. Cette fois il se composait de Quelus, de Maugiron, de +d'Epernon et de Schomberg, en faveur tous quatre depuis plus de six +mois. + +Chicot, assis au haut bout de la table, taillait des bateaux en +papier, et les alignait methodiquement, pour faire, disait-il, une +flotte a Sa Majeste tres-chretienne, a l'instar de la flotte du roi +tres-catholique. + +On annonca M. de Morvilliers. + +L'homme d'Etat avait pris son plus sombre costume et son air le plus +lugubre. Apres un salut profond, qui lui fut rendu par Chicot, il +s'approcha du roi: + +--Je suis, dit-il, devant le conseil de Votre Majeste? + +--Oui, devant mes meilleurs amis. Parlez. + +--Eh bien, sire, je prends assurance et j'en ai besoin. Il s'agit de +denoncer un complot bien terrible a Votre Majeste. + +--Un complot! s'ecrierent tous les assistants. + +Chicot dressa l'oreille et suspendit la fabrication d'une superbe +galiote a deux tetes, dont il voulait faire la barque amirale de la +flotte. + +--Un complot, oui, Majeste, dit M. de Morvilliers, baissant la voix +avec ce mystere qui presage les terribles confidences. + +--Oh! oh! fit le roi. Voyons, est-ce un complot espagnol? + +A ce moment M. le duc d'Anjou, mande au conseil, entra dans la salle, +dont les portes se refermerent aussitot. + +--Vous entendez, mon frere, dit Henri apres le ceremonial. M. de +Morvilliers nous denonce un complot contre la surete de l'Etat. + +Le duc jeta lentement sur les gentilshommes presents ce regard si +clair et si defiant que nous lui connaissons. + +--Est-il bien possible?... murmura-t-il. + +--Helas! oui, monseigneur, dit M. de Morvilliers, un complot menacant. + +--Contez-nous cela, repliqua Chicot en mettant sa galiote terminee +dans le bassin de cristal place sur la table. + +--Oui, balbutia le duc d'Anjou, contez-nous cela, monsieur le +chancelier. + +--J'ecoute, dit Henri. + +Le chancelier prit sa voix la plus voilee, sa pose la plus courbee, +son regard le plus affaire. + +--Sire, dit-il, depuis tres-longtemps je veillais sur les menees de +quelques mecontents.... + +--Oh! fit Chicot... quelques?... Vous etes bien modeste, monsieur de +Morvilliers!... + +--C'etaient, continua le chancelier, des hommes sans aveu, des +boutiquiers, des gens de metiers ou de petits clercs de robe... il y +avait de ci, de la, des moines et des ecoliers. + +--Ce ne sont pas la de bien grands princes, dit Chicot avec une +parfaite tranquillite, et en recommencant un nouveau vaisseau a deux +pointes. + +Le duc d'Anjou sourit forcement. + +--Vous allez voir, sire, dit le chancelier; je savais que les +mecontents profitent toujours de deux occasions principales, la guerre +ou la religion.... + +--C'est fort sense, dit Henri. Apres? + +Le chancelier, heureux de cet eloge, poursuivit: + +--Dans l'armee, j'avais des officiers devoues a Votre Majeste qui +m'informaient de tout; dans la religion, c'est plus difficile. Alors +j'ai mis des hommes en campagne. + +--Toujours fort sense, dit Chicot. + +Et enfin, continua Morvilliers, je reussis a faire decider par mes +agents un homme de la prevote de Paris. + +--A quoi faire? dit le roi. + +--A espionner les predicateurs qui vont excitant le peuple contre +Votre Majeste. + +--Oh! oh! pensa Chicot, mon ami serait-il connu? + +--Ces gens recoivent les inspirations, non pas de Dieu, sire, mais +d'un parti fort hostile a la couronne. Ce parti, je l'ai etudie. + +--Fort bien, dit le roi. + +--Tres-sense, dit Chicot. + +--Et j'en connais les esperances, ajouta triomphalement Morvilliers. + +--C'est superbe! s'ecria Chicot. + +Le roi fit signe au Gascon de se taire. + +Le duc d'Anjou ne perdit pas de vue l'orateur. + +--Pendant plus de deux mois, dit le chancelier, j'entretins aux gages +de Votre Majeste des hommes de beaucoup d'adresse, d'un courage a +toute epreuve, d'une avidite insatiable, c'est vrai, mais que j'avais +soin de faire tourner au profit du roi; car, tout en les payant +magnifiquement, j'y gagnais encore. J'appris d'eux que, moyennant le +sacrifice d'une forte somme d'argent, je connaitrais le premier +rendez-vous des conspirateurs. + +--Voila qui est bon, dit Chicot, paye, mon roi, paye! + +--Eh! qu'a cela ne tienne, s'ecria Henri, voyons... chancelier, le but +de ce complot, l'esperance des conspirateurs?... + +--Sire! il ne s'agit de rien moins que d'une seconde Saint-Barthelemy. + +--Contre qui? + +--Contre les huguenots. Les assistants se regarderent surpris. + +--Combien cela vous a-t-il coute, a peu pres? demanda Chicot. + +--Soixante-quinze mille livres d'une part, cent mille de l'autre. + +Chicot se retourna vers le roi. + +--Si tu veux, pour mille ecus, je te dis le secret de M. de +Morvilliers, s'ecria le Gascon. + +Celui-ci fit un geste de surprise; le duc d'Anjou fit meilleur visage +qu'on n'eut pu s'y attendre. + +--Dis, repliqua le roi. + +--C'est la Ligue pure et simple, fit Chicot, la Ligue commencee depuis +dix ans. M. de Morvilliers a decouvert ce que tout bourgeois parisien +sait comme son _pater._ + +--Monsieur... interrompit le chancelier. + +--Je dis la verite... et je le prouverai, s'ecria Chicot d'un ton +d'avocat. + +--Dites-moi le lieu de la reunion des ligueurs, alors. + +--Tres-volontiers, 1o la place publique; 2o la place publique; 3o les +places publiques. + +--Monsieur Chicot veut rire, dit en grimacant le chancelier, et leur +signe de ralliement? + +--Ils sont habilles en parisiens et remuent les jambes lorsqu'ils +marchent, repondit gravement Chicot. + +Un eclat de rire general accueillit cette explication. M. de +Morvilliers crut qu'il serait de bon gout de ceder a l'entrainement, +et il rit avec les autres. Mais, redevenant sombre: + +--Enfin, dit-il, mon espion a assiste a l'une de leurs seances, et +cela dans un lieu que M. Chicot ne connait pas. + +Le duc d'Anjou palit. + +--Ou cela? dit le roi. + +--A l'abbaye Sainte-Genevieve! + +Chicot laissa tomber une poule en papier qu'il embarquait dans la +barque amirale. + +--L'abbaye Sainte-Genevieve! dit le roi. + +--C'est impossible, murmura le duc. + +--Cela est, dit Morvilliers, satisfait de l'effet produit et regardant +avec triomphe toute l'assemblee. + +--Et qu'ont-ils fait, monsieur le chancelier? qu'ont-ils decide? +demanda le roi. + +--Que les ligueurs se nommeraient des chefs, que chaque enrole +s'armerait, que chaque province recevrait un envoye de la metropole +insurrectionnelle, que tous les huguenots cheris de Sa Majeste, ce +sont leurs expressions.... + +Le roi sourit. + +--Seraient massacres a un jour designe. + +--Voila tout? demanda Henri. + +--Peste! dit Chicot, on voit que tu es catholique. + +--Est-ce bien tout? dit le duc. + +--Non, monseigneur.... + +--Peste! je crois bien que ce n'est pas tout. Si nous n'avions que +cela pour cent soixante-quinze mille livres, le roi serait vole. + +--Parlez, chancelier, dit le roi. + +--Il y a des chefs.... + +Chicot vit s'agiter sur le coeur du duc son pourpoint, que soulevaient +les battements. + +--Tiens, tiens, tiens, dit-il, un complot qui a des chefs; c'est +etonnant. Cependant il nous faut encore quelque chose pour nos cent +soixante-quinze mille livres. + +--Ces chefs... leurs noms? demanda le roi; comment s'appellent ces +chefs? + +--D'abord, un predicateur, un fanatique, un energumene, dont j'ai +achete le nom dix mille livres. + +--Et vous avez bien fait. + +--Le frere genovefain Gorenflot! + +--Pauvre diable! fit Chicot avec une commiseration veritable. Il etait +dit que cette aventure ne lui reussirait pas! + +--Gorenflot! dit le roi en ecrivant ce nom; bien... apres.... + +--Apres... dit le chancelier avec hesitation, mais, sire, c'est +tout.... + +Et Morvilliers promena encore sur l'assemblee son regard inquisiteur +et mysterieux, qui semblait dire: Si Votre Majeste etait seule, elle +en saurait bien davantage. + +--Dites, chancelier, je n'ai que des amis ici... dites. + +--Oh! sire, celui que j'hesite a nommer a aussi des amis bien +puissants.... + +--Pres de moi? + +--Partout. + +--Sont-ils plus puissants que moi? s'ecria Henri pale de colere et +d'inquietude. + +--Sire, un secret ne se dit pas a haute voix. Excusez-moi, je suis +homme d'Etat. + +--C'est juste. + +--C'est fort sense! dit Chicot, mais nous sommes tous hommes d'Etat. + +--Monsieur, dit le duc d'Anjou, nous allons presenter au roi nos +tres-humbles respects, si la communication ne peut etre faite en notre +presence. + +M. de Morvilliers hesitait. Chicot guettait jusqu'au moindre geste, +craignant que le chancelier, tout naif qu'il semblait etre, n'eut +reussi a decouvrir quelque chose de moins simple que ses premieres +revelations. + +Le roi fit signe au chancelier de s'approcher, au duc d'Anjou de +demeurer en place, a Chicot de faire silence, aux trois favoris de +detourner leur attention. + +Aussitot M. de Morvilliers se pencha vers l'oreille de Sa Majeste; +mais il n'avait pas fait la moitie du mouvement compasse selon toutes +les regles de l'etiquette, qu'une immense clameur retentit dans la +cour du Louvre. Le roi se redressa subitement; MM. de Quelus et +d'Epernon se precipiterent vers la fenetre; M. d'Anjou porta la main a +son epee, comme si tout ce bruit menacant eut ete dirige contre lui. + +Chicot, se haussant sur les pieds, voyait dans la cour et dans la +chambre. + +--Tiens! M. de Guise, s'ecria-t-il le premier, M. de Guise qui entre +au Louvre! + +Le roi fit un mouvement. + +--C'est vrai, dirent les gentilshommes. + +--Le duc de Guise? balbutia M. d'Anjou. + +--Voila qui est bizarre... n'est-ce pas? que M. le duc de Guise soit a +Paris, dit lentement le roi, qui venait de lire dans le regard presque +hebete de M. de Morvilliers le nom que ce dernier voulait lui dire a +l'oreille. + +--Est-ce que la communication que vous vouliez me faire avait trait a +mon cousin de Guise? demanda-t-il a voix basse au magistrat. + +--Oui, sire, c'est lui qui presidait la seance, repondit le chancelier +sur le meme ton. + +--Et les autres?.... + +--Je n'en connais pas d'autres.... + +Henri consulta Chicot d'un coup d'oeil. + +--Ventre de biche! s'ecria le Gascon en se posant royalement; faites +entrer mon cousin de de Guise! + +Et, se penchant vers Henri: + +--En voila un, lui dit-il a l'oreille, dont tu connais assez le nom, a +ce que je crois, pour n'avoir pas besoin de l'inscrire sur tes +tablettes. + +Les huissiers ouvrirent la porte avec fracas. + +--Un seul battant, messieurs, dit Henri, un seul! les deux sont pour +le roi! + +Le duc de Guise etait assez avant dans la galerie pour entendre ces +paroles; mais cela ne changea rien au sourire avec lequel il avait +resolu d'aborder le roi. + + + + +CHAPITRE XII + +CE QUE VENAIT FAIRE M. DE GUISE AU LOUVRE. + + +Derriere M. de Guise venaient en grand nombre des officiers, des +courtisans, des gentilshommes; derriere cette brillante escorte venait +le peuple, escorte moins brillante, mais plus sure et surtout plus +redoutable. Seulement les gentilshommes etaient entres au palais et le +peuple etait reste a la porte. + +C'etait des rangs de ce peuple que les cris partaient encore au moment +meme ou le duc de Guise, qu'il avait perdu de vue, penetrait dans la +galerie. + +A la vue de cette espece d'armee qui faisait cortege au heros parisien +chaque fois qu'il apparaissait dans les rues, les gardes avaient pris +les armes, et, ranges derriere leur brave colonel, lancaient au peuple +des regards menacants, au triomphateur des provocations muettes. + +Guise avait remarque l'attitude de ces soldats que commandait Grillon; +il adressa un petit salut plein de grace au colonel, qui, l'epee au +poing, se tenait a quatre pas en avant de ses hommes, et qui demeura +roide et impassible dans sa dedaigneuse immobilite. + +Cette revolte d'un homme et d'un regiment contre son pouvoir si +generalement etabli frappa le duc. Son front devint un instant +soucieux; mais, a mesure qu'il s'approchait du roi, son front +s'eclaircit: si bien que, comme nous l'avons vu arriver au cabinet de +Henri III, il y entra en souriant. + +--Ah! c'est vous, mon cousin, dit le roi, comme vous menez grand +bruit! Est-ce que les trompettes ne sonnent pas? Il m'avait semble les +entendre. + +--Sire, repondit le duc, les trompettes ne sonnent a Paris que pour le +roi, en campagne que pour le general, et je suis trop familier a la +fois avec la cour et avec les champs de bataille pour m'y tromper. Ici +les trompettes feraient trop de bruit pour un sujet; la-bas elles n'en +feraient point assez pour un prince. + +Henri se mordit les levres. + +--Par la mordieu! dit-il apres un silence employe a devorer des yeux +le prince lorrain, vous etes bien reluisant, mon cousin? est-ce que +vous arrivez du siege de la Charite d'aujourd'hui seulement? + +--D'aujourd'hui seulement, oui, sire, repondit le duc avec une legere +rougeur. + +--Ma foi, c'est beaucoup d'honneur pour nous, mon cousin, que votre +visite, beaucoup d'honneur, beaucoup d'honneur. + +Henri III repetait les mots quand il avait trop d'idees a cacher, +comme on epaissit les rangs des soldats devant une batterie de canons +qui ne doit etre demasquee qu'a un certain moment. + +--Beaucoup d'honneur, repeta Chicot avec une intonation si exacte, +qu'on eut pu croire que ces deux mots venaient encore du roi. + +--Sire, dit le duc, Votre Majeste veut railler sans doute: comment ma +visite pourrait-elle honorer celui de qui vient tout honneur? + +--Je veux dire, monsieur de Guise, repliqua Henri, que tout bon +catholique a l'habitude, au retour de la campagne, d'aller voir Dieu +d'abord, dans quelqu'un de ses temples; le roi ne vient qu'apres Dieu. +Honorez Dieu, servez le roi: vous savez, mon cousin, c'est un axiome +moitie religieux, moitie politique. + +La rougeur du duc de Guise fut cette fois plus distincte; le roi, qui +avait parle en regardant le duc bien en face, vit cette rougeur, et, +son regard, comme guide par un mouvement instinctif, etant passe du +duc de Guise au duc d'Anjou, il vit avec etonnement que son bon frere +etait aussi pale que son beau cousin etait rouge. + +Cette emotion, se traduisant de deux facons si opposees, le frappa. Il +detourna les yeux avec affectation, et prit un air affable, velours +sous lequel personne mieux que Henri III ne savait cacher ses griffes +royales. + +--En tout cas, duc, dit-il, rien n'egale ma joie de vous voir echappe +a toutes ces mauvaises chances de la guerre, quoique vous cherchiez le +danger, dit-on, d'une facon temeraire. Mais le danger vous connait, +mon cousin, il vous fuit. + +Le duc s'inclina devant le compliment. + +--Aussi je vous dirai, mon cousin, ne soyez pas si ambitieux de perils +mortels; car ce serait en verite bien dur pour des faineants comme +nous, qui dormons, qui mangeons, qui chassons, et qui, pour toutes +conquetes, inventons de nouvelles modes et de nouvelles prieres.... + +--Oui, sire, dit le duc, se rattachant a ce dernier mot. Nous savons +que vous etes un prince eclaire et pieux, et qu'aucun plaisir ne peut +vous faire perdre de vue la gloire de Dieu et les interets de +l'Eglise. C'est pourquoi nous sommes venus avec tant de confiance vers +Votre Majeste. + +--Regarde donc la confiance de ton cousin, Henri, dit Chicot en +montrant au roi les gentilshommes qui, par respect, se tenaient hors +de l'appartement, il en a laisse un tiers a la porte de ton cabinet et +les deux autres tiers a celle du Louvre. + +--Avec confiance? repeta Henri; ne venez-vous point toujours avec +confiance pres de moi, mon cousin? + +--Sire, je m'entends; cette confiance dont je parle a rapport a la +proposition que je compte vous faire. + +--Ah! ah! vous avez a me proposer quelque chose, mon cousin? Alors +parlez avec confiance, comme vous dites, avec toute confiance. +Qu'avez-vous a nous proposer? + +--L'execution d'une des plus belles idees qui aient encore emu le +monde chretien depuis que les croisades sont devenues impossibles. + +--Parlez, duc. + +--Sire, continua le duc, mais cette fois en haussant la voix de +maniere a etre entendu de l'antichambre, sire, ce n'est pas un vain +titre que celui de roi tres-chretien, il oblige a un zele ardent pour +la defense de la religion. Le fils aine de l'Eglise, et c'est votre +titre, sire, doit etre toujours pret a defendre sa mere. + +--Tiens, dit Chicot, mon cousin qui preche avec une grande rapiere au +cote et une salade en tete; c'est drole! ca ne m'etonne plus que les +moines veuillent faire la guerre; Henri, je te demande un regiment +pour Gorenflot. + +Le duc feignit de ne pas entendre; Henri croisa ses jambes l'une sur +l'autre, posa son coude sur son genou et emboita son menton dans sa +main. + +--Est-ce que l'Eglise est menacee par les Sarrasins, mon cher duc? +demanda-t-il, ou bien aspireriez-vous par hasard au titre de roi... de +Jerusalem? + +--Sire, reprit le duc, cette grande affluence de peuple qui me suivait +en benissant mon nom ne m'honorait de cet accueil, croyez-le bien, que +pour payer l'ardeur de mon zele a defendre la foi. J'ai deja eu +l'honneur de parler a Votre Majeste, avant son avenement au trone, +d'un projet d'alliance entre tous les vrais catholiques. + +--Oui, oui, dit Chicot; oui, je m'en souviens, moi, la Ligue, ventre +de biche! Henri, la Ligue, par Saint-Barthelemy; la Ligue, mon roi; +sur ma parole, tu es bien oublieux, mon fils, de ne point te souvenir +d'une si triomphante idee. + +Le duc se retourna au bruit de ces paroles, et laissa tomber un regard +dedaigneux sur celui qui les avait prononcees, ne sachant pas combien +ces paroles avaient de poids sur l'esprit du roi, surchargees qu'elles +etaient des revelations toutes recentes de M. de Morvilliers. + +Le duc d'Anjou en fut emu, lui, et appuyant un doigt sur ses levres, +il regarda fixement le duc de Guise, pale et immobile comme la statue +de la Circonspection. + +Cette fois le roi ne s'apercevait point du signe d'intelligence qui +reliait entre eux les interets des deux princes; mais Chicot, +s'approchant de son oreille, sous pretexte de planter une de ses deux +poules dans les chainettes en rubis de sa toque, lui dit tout bas: + +--Vois ton frere, Henri. + +L'oeil de Henri se leva rapide; le doigt du duc s'abaissa presque +aussi prompt; mais il etait deja trop tard. Henri avait vu le +mouvement et devine la recommandation. + +--Sire, continua le duc de Guise, qui avait bien vu l'action de +Chicot, mais qui n'avait pu entendre ses paroles, les catholiques ont, +en effet, appele cette association la sainte Ligue, et elle a pour but +principal de fortifier le trone contre les huguenots, ses ennemis +mortels. + +--Bien dit! s'ecria Chicot. J'approuve _pedibus et nutu._ + +--Mais, continua le duc, c'est peu de s'associer, sire, c'est peu de +former une masse, si compacte qu'elle soit, il faut lui imprimer une +direction. Or, dans un royaume comme la France, plusieurs millions +d'hommes ne se rassemblent pas sans l'aveu du roi. + +--Plusieurs millions d'hommes! fit Henri n'essayant aucun effort pour +dissimuler une surprise qu'on eut pu, avec raison, interpreter comme +de la frayeur. + +--Plusieurs millions d'hommes, repeta Chicot, leger noyau des +mecontents, et qui, s'il est plante, comme je n'en doute point, par +des mains habiles, fera pousser de jolis fruits. + +Pour cette fois, la patience du duc parut etre a bout; il serra ses +levres dedaigneuses, et, pressant la terre d'un pied dont il n'osait +point la frapper: + +--Je m'etonne, sire, dit-il, que Votre Majeste souffre qu'on +m'interrompe si souvent quand j'ai l'honneur de lui parler de matieres +si graves. + +Chicot, a cette demonstration, dont il parut sentir toute la justesse, +tourna autour de lui des yeux furibonds, et, imitant la voix +glapissante de l'huissier du Parlement: + +--Silence, donc! s'ecria-t-il, ou, ventre de biche! on aura affaire a +moi. + +--Plusieurs millions d'hommes! reprit le roi, qui avait peine a avaler +le chiffre, c'est flatteur pour la religion catholique; mais, en face +de ces plusieurs millions d'associes, combien y a-t-il donc de +protestants dans mon royaume? + +Le duc parut chercher. + +--Quatre, dit Chicot. + +Cette nouvelle saillie fit eclater de rire les amis du roi, tandis que +Guise froncait le sourcil et que les gentilshommes de l'antichambre +murmuraient hautement contre l'audace du Gascon. + +Le roi se tourna lentement vers la porte d'ou venaient ces murmures, +et, comme, lorsqu'il le voulait, Henri avait un regard plein de +dignite, les murmures cesserent. + +Puis, ramenant ce meme regard sur le duc, sans rien changer a son +expression: + +--Voyons, monsieur, dit-il, que demandez-vous?... Au but... au but.... + +--Je demande, sire, car la popularite de mon roi m'est plus chere +encore peut-etre que la mienne, je demande que Votre Majeste montre +clairement qu'elle nous est aussi superieure dans son zele pour la +religion catholique que pour toutes les autres choses, et qu'elle ote +ainsi tout pretexte aux mecontents de recommencer les guerres. + +--Ah! s'il ne s'agit que de guerre, mon cousin, dit Henri, j'ai des +troupes, et rien que sous vos ordres vous tenez, je crois, dans le +camp que vous venez de quitter pour me donner ces excellents conseils, +pres de vingt-cinq mille hommes. + +--Sire, quand je parle de guerre, j'aurais du peut-etre m'expliquer. + +--Expliquez-vous, mon cousin; vous etes un grand capitaine, et +j'aurai, vous n'en doutez pas, plaisir a vous entendre discourir sur +de pareilles matieres. + +--Sire, je voulais dire que, par le temps qui court, les rois sont +appeles a soutenir deux guerres, la guerre morale, si je puis +m'exprimer ainsi, et la guerre politique, la guerre contre les idees +et la guerre contre les hommes. + +--Mordieu! dit Chicot, comme c'est puissamment expose! + +--Silence! fou, dit le roi. + +--Les hommes, continua le duc, les hommes sont visibles, palpables, +mortels; on les joint, on les attaque, on les bat; et, quand on les a +battus, on leur fait leur proces et on les pend, ou mieux encore. + +--Oui, dit Chicot, on les pend sans leur faire leur proces; c'est plus +court et plus royal. + +--Mais les idees, continua le duc, on ne les rencontre point ainsi. +Sire, elles se glissent invisibles et penetrantes; elles se cachent +surtout aux yeux de ceux-la qui veulent les detruire; abritees au fond +des ames, elles y projettent de profondes racines; et plus on coupe +les rameaux imprudents qui sortent au dehors, plus les racines +interieures deviennent puissantes et inextirpables. Une idee, sire, +c'est un nain geant qu'il faut surveiller nuit et jour; car l'idee qui +rampait hier a vos pieds demain dominera votre tete. Une idee, sire, +c'est l'etincelle qui tombe sur le chaume, il faut de bons yeux en +plein jour pour deviner les commencements de l'incendie, et voila +pourquoi, sire, des millions de surveillants sont necessaires. + +--Voila les quatre huguenots de France a tous les diables, s'ecria +Chicot; ventre de biche! je les plains. + +--Et c'etait pour veiller a cette surveillance, continua le duc, que +je proposais a Votre Majeste de nommer un chef a cette sainte union. + +--Vous avez parle, mon cousin? demanda Henri au duc. + +--Oui, sire, et sans detour, comme a pu le voir Votre Majeste. + +Chicot poussa un soupir effrayant, tandis que le duc d'Anjou, remis de +sa frayeur premiere, souriait au prince lorrain. + +--Eh bien! dit le roi a ceux qui l'entouraient, que pensez-vous de +cela, messieurs? + +Chicot, sans rien repondre, prit son chapeau et ses gants; puis, +empoignant une peau de lion par la queue, il la traina dans un coin de +l'appartement, et se coucha dessus. + +--Que faites-vous, Chicot? demanda le roi. + +--Sire, dit Chicot, la nuit, pretend-on, est bonne conseillere. +Pourquoi pretend-on cela? parce que la nuit on dort. Je vais dormir, +sire; et demain, a tete reposee, je rendrai reponse a mon cousin de +Guise. + +Et il s'allongea jusqu'aux ongles de l'animal. + +Le duc lanca au Gascon un furieux regard, auquel en rouvrant un oeil +celui-ci repondit par un ronflement pareil au bruit du tonnerre. + +--Eh bien, sire, demanda le duc, que pense Votre Majeste? + +--Je pense que, comme toujours, vous avez, raison, mon cousin; +convoquez donc vos principaux ligueurs, venez a leur tete, et je +choisirai l'homme qu'il faut a la religion. + +--Et quand cela, sire? demanda le duc. + +--Demain. + +Et, en prononcant ce dernier mot, il divisa habilement son sourire. Le +duc de Guise en eut la premiere partie, le duc d'Anjou la seconde. + +Ce dernier allait se retirer avec la cour, mais, au premier pas qu'il +fit dans cette intention: + +--Restez, mon frere, dit Henri, j'ai a vous parler. + +Le duc de Guise appuya un instant sa main sur son front comme pour y +comprimer un monde de pensees, et partit avec toute sa suite, qui se +perdit sous les voutes. + +Un instant apres on entendit les cris de la foule qui saluait sa +sortie du Louvre, comme elle avait salue son entree. + +Chicot ronflait toujours, mais nous n'oserions pas repondre qu'il +dormait. + + + + +CHAPITRE XIII + +CASTOR ET POLLUX. + + +Le roi avait congedie tous les favoris, en meme temps qu'il retenait +son frere. + +Le duc d'Anjou, qui, pendant toute la scene precedente, avait reussi a +conserver l'attitude d'un homme indifferent, excepte aux yeux de +Chicot et du duc de Guise, accepta sans defiance l'invitation de +Henri. Il n'avait aucune connaissance de ce coup d'oeil que le Gascon +lui avait fait envoyer par le roi, et qui avait surpris son doigt +indiscret trop pres de ses levres. + +--Mon frere, dit Henri apres s'etre assure qu'a l'exception de Chicot +personne n'etait reste dans le cabinet et en marchant a grands pas de +la porte a la fenetre, savez-vous que je suis un prince bien heureux? + +--Sire, dit le duc, le bonheur de Votre Majeste, si veritablement +Votre Majeste se trouve heureuse, n'est qu'une recompense que le ciel +doit a ses merites. + +Henri regarda son frere. + +--Oui, bien heureux, reprit-il; car, lorsque les grandes idees ne me +viennent pas, a moi, elles viennent a ceux qui m'entourent. Or c'est +une grande idee que celle que vient d'avoir mon cousin de Guise. + +Le duc s'inclina en signe d'assentiment. + +Chicot ouvrit un oeil, comme s'il n'entendait pas si bien les deux +yeux fermes, et comme s'il avait besoin de voir le visage du roi pour +mieux comprendre ses paroles. + +--En effet, continua Henri, reunir sous une meme banniere tous les +catholiques, faire du royaume l'Eglise, armer ainsi, sans en avoir +l'air, toute la France, depuis Calais jusqu'au Languedoc, depuis la +Bretagne jusqu'a la Bourgogne, de maniere que j'aie toujours une armee +prete a marcher contre l'Anglais, le Flamand ou l'Espagnol, sans que +jamais le Flamand, l'Espagnol ni l'Anglais puissent s'en alarmer, +savez-vous, Francois, que c'est la une magnifique pensee? + +--N'est-ce pas, sire? dit le duc d'Anjou enchante de voir que son +frere abondait dans les vues du duc de Guise, son allie. + +--Oui, et j'avoue que je me sens porte de tout mon coeur a recompenser +largement l'auteur d'un si beau projet. + +Chicot ouvrit les deux yeux; mais il les referma aussitot: il venait +de surprendre sur la figure du roi un de ces imperceptibles sourires, +visibles pour lui seul qui connaissait son Henri mieux que personne, +et ce sourire lui suffisait. + +--Oui, continua le roi, je le repete, un tel projet merite recompense, +et je ferai tout pour celui qui l'a concu; est-ce veritablement le duc +de Guise, Francois, qui est le pere de cette belle idee, ou plutot de +cette belle oeuvre? car l'oeuvre est commencee, n'est-ce pas, mon +frere? + +Le duc d'Anjou fit signe qu'effectivement la chose avait recu un +commencement d'execution. + +--De mieux en mieux, reprit le roi. J'avais dit que j'etais un prince +bien heureux, j'aurais du dire trop heureux, Francois, puisque, +non-seulement ces idees viennent a mes proches, mais encore que, dans +leur empressement a etre utiles a leur roi et a leur parent, ils +executent ces idees; mais je vous ai deja demande, mon cher Francois, +dit Henri en posant sa main sur l'epaule de son frere, je vous ai deja +demande si c'etait bien a mon cousin de Guise que je devais etre +reconnaissant de cette royale pensee. + +--Non, sire, M. le cardinal de Lorraine l'avait deja eue il y a plus +de vingt ans, et la Saint-Barthelemy seule en a empeche l'execution, +on plutot momentanement en a rendu l'execution inutile. + +--Ah! quel malheur que le cardinal de Lorraine soit mort! dit Henri, +je l'aurais fait papefier a la mort de Sa Saintete Gregoire XIII; mais +il n'en est pas moins vrai, continua Henri avec cette admirable +bonhomie qui faisait de lui le premier comedien de son royaume, il +n'en est pas moins vrai que son neveu a herite de l'idee et l'a fait +fructifier. Malheureusement je ne peux pas le faire pape, lui; mais je +le ferai... Qu'est-ce que je pourrais donc le faire qu'il ne fut pas, +Francois? + +--Sire, dit Francois completement trompe aux paroles de son frere, +vous vous exagerez les merites de votre cousin; l'idee n'est qu'un +heritage, comme je vous l'ai deja dit, et un homme l'a fort aide a +cultiver cet heritage. + +--Son frere le cardinal, n'est-ce pas? + +--Sans doute, il s'en est occupe; mais ce n'est point lui encore. + +--C'est donc Mayenne? + +--Oh! sire, dit le duc, vous lui faites trop d'honneur. + +--C'est vrai. Comment supposer qu'une idee politique vint a un pareil +boucher? Mais a qui donc dois-je etre reconnaissant de cette aide +donnee a mon cousin de Guise, Francois? + +--A moi, sire, dit le duc. + +--A vous! fit Henri, comme s'il etait au comble de l'etonnement. + +Chicot rouvrit un oeil. + +Le duc s'inclina. + +--Comment! dit Henri, quand je voyais tout le monde dechaine contre +moi, les predicateurs contre mes vices, les poetes et les faiseurs de +pasquils contre mes ridicules, les docteurs en politique contre mes +fautes; tandis que mes amis riaient de mon impuissance; tandis que la +situation etait devenue si perplexe, que je maigrissais a vue d'oeil +et faisais des cheveux blancs chaque jour, une idee pareille vous est +venue, Francois? a vous que, je dois l'avouer (tenez, l'homme est +faible et les rois sont aveugles), a vous que je ne regardais pas +toujours comme mon ami! Ah! Francois, que je suis coupable! + +Et Henri, attendri jusqu'aux larmes, tendit la main a son frere. + +Chicot rouvrit les deux yeux. + +--Oh! mais, continua Henri, c'est que l'idee est triomphante. Ne +pouvant lever d'impots ni lever de troupes sans faire crier; ne +pouvant me promener, dormir ni aimer sans faire rire, voila que l'idee +de M. de Guise, ou plutot la votre, mon frere, me donne a la fois +armee, argent, amis et repos. Maintenant, pour que ce repos dure, +Francois, une seule chose est necessaire. + +--Laquelle? + +--Mon cousin a parle tout a l'heure de donner un chef a tout ce grand +mouvement. + +--Oui, sans doute. + +--Ce chef, vous le comprenez bien, Francois, ce ne peut etre aucun de +mes favoris; aucun n'a a la fois la tete et le coeur necessaires a une +si grande fortune. Quelus est brave, mais le malheureux n'est occupe +que de ses amours. Maugiron est brave, mais le vaniteux ne songe qu'a +sa toilette. Schomberg est brave, mais ce n'est pas un profond esprit, +ses meilleurs amis sont forces de l'avouer. D'Epernon est brave, mais +c'est un franc hypocrite, a qui je ne me fierais pas un seul instant, +quoique je lui fasse bon visage. Mais vous le savez, Francois, dit +Henri avec un abandon croissant, c'est une des plus lourdes charges +des rois que d'etre forces sans cesse de dissimuler. Aussi, tenez, +ajouta Henri, quand je puis parler a coeur ouvert comme en ce moment, +ah! je respire. + +Chicot referma les deux yeux. + +--Eh bien, je disais donc, continua Henri, que, si mon cousin de Guise +a eu cette idee, idee au developpement de laquelle vous avez pris si +bonne part, Francois, c'est a lui que doit revenir la charge de la +mettre a execution. + +--Que dites-vous, sire? s'ecria Francois haletant d'inquietude. + +--Je dis que, pour diriger un pareil mouvement, il faut un grand +prince. + +--Sire, prenez garde! + +--Un bon capitaine, un adroit negociateur. + +--Un adroit negociateur surtout, repeta le duc. + +--Eh bien, Francois, est-ce que ce poste, sous tous les rapports, ne +convient pas a M. de Guise? voyons. + +--Mon frere, dit Francois, M. de Guise est bien puissant deja. + +--Oui, sans doute, mais c'est sa puissance qui fait ma force. + +--Le duc de Guise tient l'armee et la bourgeoisie; le cardinal de +Lorraine tient l'Eglise; Mayenne est un instrument aux mains des deux +freres; vous allez reunir bien des forces dans une seule maison. + +--C'est vrai, dit Henri, j'y avais deja songe, Francois. + +--Si les Guise etaient princes francais encore, cela se comprendrait: +leur interet serait de grandir la maison de France. + +--Sans doute; mais, tout au contraire, ce sont des princes lorrains. + +--D'une maison toujours en rivalite avec la notre. + +--Tenez, Francois, vous venez de toucher la plaie, tudieu! je ne vous +croyais pas si bon politique; eh bien, oui, voila ce qui me fait +maigrir, ce qui me fait blanchir les cheveux; tenez, c'est cette +elevation de la maison de Lorraine a cote de la notre; il ne se passe +pas de jour, voyez-vous, Francois, que ces trois Guise,--vous l'avez +bien dit, a eux trois ils tiennent tout,--il n'y a pas de jour que, +soit le duc, soit le cardinal, soit Mayenne, l'un ou l'autre enfin, +par audace ou par adresse, soit par force, soit par ruse, ne m'enleve +quelque lambeau de mon pouvoir, quelques parcelles de mes +prerogatives, sans que moi, pauvre, faible et isole que je suis, je +puisse reagir contre eux. Ah! Francois, si nous avions eu cette +explication plus tot, si j'avais pu lire dans votre coeur comme j'y +lis en ce moment, certes, trouvant en vous un appui, j'eusse resiste +mieux que je ne l'ai fait; mais maintenant, voyez-vous, il est trop +tard. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que ce serait une lutte, et qu'en verite toute lutte me +fatigue, je le nommerai donc chef de la Ligue. + +--Et vous aurez tort, mon frere, dit Francois. + +--Mais qui voulez-vous que je nomme, Francois? Qui acceptera ce poste +perilleux, oui, perilleux? Car ne voyez-vous pas quelle etait son +idee, au duc? c'etait que je le nommasse chef de cette Ligue. + +--Eh bien? + +--Eh bien, tout homme que je nommerai a sa place deviendra son ennemi. + +--Nommez un homme assez puissant pour que sa force, appuyee a la +votre, n'ait rien a craindre de la force et de la puissance de nos +trois Lorrains reunis. + +--Eh! mon bon frere, dit Henri avec l'accent du decouragement, je ne +sais aucune personne qui soit dans les conditions que vous dites. + +--Regardez autour de vous, sire. + +--Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frere, qui soyez +veritablement mes amis. + +--Oh! oh! murmura Chicot, est-ce qu'il me voudrait jouer quelque +mauvais tour? + +Et il referma ses deux yeux. + +--Eh bien, dit le duc, vous ne comprenez pas, mon frere? + +Henri regarda le duc d'Anjou, comme si un voile venait de lui tomber +des yeux. + +--Eh quoi! s'ecria-t-il. + +Francois fit un mouvement de tete. + +--Mais non, dit Henri, vous n'y consentirez jamais, Francois. La tache +est trop rude: ce n'est pas vous certainement qui vous habitueriez a +faire faire l'exercice a tous ces bourgeois; ce n'est pas vous qui +vous donneriez la peine de revoir les discours de leurs predicateurs; +ce n'est pas vous qui, en cas de bataille, iriez faire le boucher dans +les rues de Paris transformees en abattoir; il faut etre triple comme +M. de Guise, et avoir un bras droit qui s'appelle Charles et un bras +gauche qui s'appelle Louis. Or le duc a fort bien tue le jour de la +Saint-Barthelemy; que vous en semble, Francois? + +--Trop bien tue, sire? + +--Oui, peut-etre. Mais vous ne repondez pas a ma question, Francois. +Quoi! vous aimeriez faire le metier que je viens de dire! vous vous +frotteriez aux cuirasses faussees de ces badauds et aux casseroles +qu'ils se mettent sur le chef en guise de casques? Quoi? vous vous +feriez populaire, vous, le supreme seigneur de notre cour? Mort de ma +vie, mon frere, comme on change avec l'age! + +--Je ne ferais peut-etre pas cela pour moi, sire; mais je le ferais +certes pour vous. + +--Bon frere, excellent frere, dit Henri en essuyant du bout du doigt +une larme qui n'avait jamais existe. + +--Donc, dit Francois, cela ne vous deplairait pas trop, Henri, que je +me chargeasse de cette besogne que vous comptez confier a M. de Guise? + +--Me deplaire a moi! s'ecria Henri. Cornes du diable! non, cela ne me +deplait pas, cela me charme, au contraire. Ainsi, vous aussi, vous +aviez pense a la Ligue! Tant mieux, mordieu! tant mieux. Ainsi, vous +aussi, vous aviez eu un petit bout de l'idee, que dis-je, un petit +bout? le grand bout! D'apres ce que vous m'avez dit, c'est +merveilleux, sur ma parole. Je ne suis entoure, en verite, que +d'esprits superieurs; et je suis le grand ane de mon royaume. + +--Oh! Votre Majeste raille. + +--Moi! Dieu m'en preserve; la situation est trop grave. Je le dis +comme je le pense, Francois; vous me tirez d'un grand embarras, +d'autant plus grand, que, depuis quelque temps, voyez-vous, Francois, +je suis malade, mes facultes baissent. Miron m'explique cela souvent; +mais, voyons, revenons a la chose serieuse; d'ailleurs, qu'ai-je +besoin de mon esprit, si je puis m'eclairer a la lumiere du votre? +Nous disons donc que je vous nommerai chef de la Ligue, hein? + +Francois tressaillit de joie. + +--Oh! dit-il, si Votre Majeste me croyait digne de cette confiance! + +--Confiance? ah! Francois, confiance? du moment ou ce n'est pas M. de +Guise qui est ce chef, de qui veux-tu que je me defie? de la Ligue +elle meme? est-ce que par hasard la Ligue me mettrait en danger? +Parle, mon bon Francois, dis-moi tout. + +--Oh! sire, fit le duc. + +--Que je suis fou! reprit Henri; dans ce cas, mon frere n'en serait +pas le chef, ou, mieux encore, du moment ou mon frere en serait le +chef, il n'y aurait plus de danger. Hein! c'est de la logique, cela, +et notre pedagogue ne nous a pas vole notre argent; non, ma foi, je +n'ai pas de defiance. D'ailleurs, je connais encore assez d'hommes +d'epee en France pour etre sur de degainer en bonne compagnie contre +la Ligue, le jour ou la Ligue me genera trop les coudes. + +--C'est vrai, sire, repondit le duc avec une naivete presque aussi +bien affectee que celle de son frere, le roi est toujours le roi. + +--Chicot rouvrit un oeil. + +--Pardieu, dit Henri. Mais malheureusement a moi aussi il me vient une +idee; c'est incroyable combien il en pousse aujourd'hui, il y a des +jours comme cela. + +--Quelle idee? mon frere, demanda le duc, deja inquiet, parce qu'il ne +pouvait pas croire qu'un si grand bonheur s'accomplit sans +empechement. + +--Eh! notre cousin de Guise, le pere, ou plutot qui se croit le pere +de l'invention, notre cousin de Guise s'est probablement boute dans +l'esprit d'en etre le chef. Il voudra aussi du commandement? + +--Du commandement, sire? + +--Sans doute; sans aucun doute meme, il n'a probablement nourri la +chose que pour que la chose lui profitat. Il est vrai que vous dites +l'avoir nourrie avec lui. Prenez garde, Francois, ce n'est pas un +homme a etre victime du _Sic vos non vobis_... vous connaissez +Virgile, _nidificatis, aves._ + +--Oh! sire. + +--Francois, je gagerais qu'il en a la pensee. Il me sait si +insoucieux! + +--Oui; mais, du moment ou vous lui aurez signifie votre volonte, il +cedera. + +--Ou fera semblant de ceder. Et je vous l'ai deja dit: Prenez garde, +Francois, il a le bras long, mon cousin de Guise. Je dirai meme plus, +je dirai qu'il a les bras longs, et que pas un dans le royaume, pas +meme le roi, ne toucherait comme lui, en les etendant, d'une main aux +Espagnes et de l'autre a l'Angleterre, a don Juan d'Autriche et a +Elisabeth. Bourbon avait l'epee moins longue que mon cousin de Guise +n'a le bras, et cependant il a fait bien du mal a Francois 1er, notre +aieul. + +--Mais, dit Francois, si Votre Majeste le tient pour si dangereux, +raison de plus pour me donner le commandement de la Ligue, pour le +prendre entre mon pouvoir et le votre, et alors, a la premiere +trahison qu'il entreprendra, pour lui faire son proces. + +Chicot rouvrit l'autre oeil. + +--Son proces! Francois, son proces! c'etait bon pour Louis XI, qui +etait puissant et riche, de faire faire des proces et de faire dresser +des echafauds. Mais moi, je n'ai pas meme assez d'argent pour acheter +tout le velours noir dont, en pareil cas, je pourrais avoir besoin. + +En disant ces mots, Henri, qui, malgre sa puissance sur lui-meme, +s'etait anime sourdement, laissa percer un regard dont le duc ne put +soutenir l'eclat. + +Chicot referma les deux yeux. + +Il se fit un silence d'un instant entre les deux princes. + +Le roi le rompit le premier. + +--Il faut donc tout menager, mon cher Francois, dit-il; pas de guerres +civiles, pas de querelles entre mes sujets. Je suis fils de Henri le +batailleur et de Catherine la rusee; j'ai un peu de l'astuce de ma +bonne mere; je vais faire rappeler le duc de Guise, et je lui ferai +tant de belles promesses, que nous arrangerons votre affaire a +l'amiable. + +--Sire, s'ecria le duc d'Anjou, vous m'accorderez le commandement, +n'est-ce pas? + +--Je le crois bien. + +--Vous tenez a ce que je l'aie? + +--Enormement. + +--Vous le voulez, enfin? + +--C'est mon plus grand desir; mais il ne faut pas cependant que cela +deplaise trop a mon cousin de Guise. + +--Eh bien, soyez tranquille, dit le duc d'Anjou, si vous ne voyez a ma +nomination que cet empechement, je me charge, moi, d'arranger la chose +avec le duc. + +--Et quand cela? + +--Tout de suite. + +--Vous allez donc aller le trouver? vous allez donc aller lui rendre +visite? Oh! mon frere, songez-y; l'honneur est bien grand! + +--Non pas, sire, je ne vais point le trouver. + +--Comment cela? + +--Il m'attend. + +--Ou? + +--Chez moi. + +--Chez vous? j'ai entendu les cris qui ont salue sa sortie du Louvre. + +--Oui, mais, apres etre sorti par la grande porte, il sera rentre par +la poterne. Le roi avait droit a la premiere visite du duc de Guise; +mais j'ai droit, moi, a la seconde. + +--Ah! mon frere, dit Henri, que je vous sais gre de soutenir ainsi nos +prerogatives, que j'ai la faiblesse d'abandonner quelquefois! Allez +donc, Francois, et accordez-vous. + +Le duc prit la main de son frere et s'inclina pour la baiser. + +--Que faites-vous, Francois? dans mes bras, sur mon coeur, s'ecria +Henri, c'est la votre veritable place. + +Et les deux freres se tinrent embrasses a plusieurs reprises; puis, +apres une derniere etreinte, le duc d'Anjou, rendu a la liberte, +sortit du cabinet, traversa rapidement les galeries, et courut a son +appartement. Il fallait que son coeur, comme celui du premier +navigateur, fut cercle de chene et d'acier pour ne pas eclater de +joie. + +Le roi, voyant son frere parti, poussa un grincement de colere, et, +s'elancant par le corridor secret qui conduisait a la chambre de +Marguerite de Navarre, devenue celle du duc d'Anjou, il gagna une +espece de tambour d'ou l'on pouvait entendre aussi facilement +l'entretien qui allait avoir lieu entre les ducs d'Anjou et de Guise +que Denis de sa cachette pouvait entendre la conversation de ses +prisonniers. + +--Ventre de biche! dit Chicot en rouvrant les deux yeux a la fois et +en s'asseyant sur son derriere, que c'est touchant les scenes de +famille! Je me suis cru un instant dans l'Olympe assistant a la +reunion de Castor et Pollux, apres leurs six mois de separation. + + + + +CHAPITRE XIV + +COMMENT IL EST PROUVE QU'ECOUTER EST LE MEILLEUR MOYEN POUR ENTENDRE. + + +Le duc d'Anjou avait rejoint son hote, le duc de Guise, dans cette +chambre de la reine de Navarre, ou autrefois le Bearnais et de Mouy +avaient, a voix basse et la bouche contre l'oreille, arrete leurs +projets d'evasion; c'est que le prudent Henri savait bien qu'il +existait peu de chambres au Louvre qui ne fussent menagees de maniere +a laisser arriver les paroles meme dites a demi-voix a l'oreille de +celui qui avait interet a les entendre. Le duc d'Anjou n'ignorait pas +non plus ce detail si important; mais, completement seduit par la +bonhomie de son frere, il l'oublia ou n'y attacha aucune importance. + +Henri III, comme nous venons de le dire, entra dans son observatoire +au moment ou, de son cote, son frere entrait dans la chambre, de sorte +qu'aucune des paroles des deux interlocuteurs n'echappa au roi. + +--Eh bien, monseigneur? demanda vivement le duc de Guise. + +--Eh bien, duc! la seance est levee. + +--Vous etiez bien pale, monseigneur. + +--Visiblement? demanda le duc avec inquietude. + +--Pour moi, oui, monseigneur! + +--Le roi n'a rien vu? + +--Rien, du moins a ce que je crois, et Sa Majeste a retenu Votre +Altesse? + +--Vous l'avez vu, duc. + +--Sans doute pour lui parler de la proposition que j'etais venu lui +faire? + +--Oui, monsieur. + +Il y eut en ce moment un silence assez embarrassant dont Henri III, +place de maniere a ne pas perdre une parole de leur entretien, comprit +le sens. + +--Et que dit Sa Majeste, monseigneur? demanda le duc de Guise. + +--Le roi approuve l'idee; mais plus l'idee est gigantesque, plus un +homme tel que vous, mis a la tete de cette idee, lui semble dangereux. + +--Alors nous sommes pres d'echouer. + +--J'en ai peur, mon cher duc, et la Ligue me parait supprimee. + +--Diable! fit le duc, ce serait mourir avant de naitre, finir avant +d'avoir commence. + +--Ils ont autant d'esprit l'un que l'autre, dit une voix basse et +mordante, retentissant a l'oreille de Henri penche sur son +observatoire. + +Henri se retourna vivement et vit le grand corps de Chicot, courbe +pour ecouter a son trou, comme lui ecoutait au sien. + +--Tu m'as suivi, coquin! s'ecria le roi. + +--Tais-toi, dis Chicot en faisant un geste de la main; tais-toi, mon +fils, tu m'empeches d'entendre. + +Le roi haussa les epaules; mais, comme Chicot etait, a tout prendre, +le seul etre humain auquel il eut entiere confiance, il se remit a +ecouter. + +Le duc de Guise venait de reprendre la parole. + +--Monseigneur, disait-il, il me semble que, dans ce cas, le roi eut +tout de suite annonce son refus; il m'a fait assez mauvais accueil +pour m'oser dire toute sa pensee. Veut-il m'evincer par hasard? + +--Je le crois, dit le prince avec hesitation. + +--Il ruinerait l'entreprise alors? + +--Assurement, reprit le duc d'Anjou, et, comme vous avez engage +l'action, j'ai du vous seconder de toutes mes ressources, et je l'ai +fait. + +--En quoi, monseigneur? + +--En ceci: que le roi m'a laisse a peu pres maitre de vivifier ou de +tuer a jamais la Ligue. + +--Et comment cela? dit le duc lorrain, dont le regard etincela malgre +lui. + +--Ecoutez, cela est toujours soumis a l'approbation des principaux +meneurs, vous le comprenez bien. Si, au lieu de vous expulser et de +dissoudre la Ligue, il nommait un chef favorable a l'entreprise; si, +au lieu d'elever le duc de Guise a ce poste, il y placait le duc +d'Anjou? + +--Ah! fit le duc de Guise, qui ne put ni retenir l'exclamation ni +comprimer le sang qui lui montait au visage. + +--Bon! dit Chicot, les deux dogues vont se battre sur leur os. + +Mais, a la grande surprise de Chicot, et surtout du roi, qui, sur +cette matiere, en savait moins que Chicot, le duc de Guise cessa tout +a coup de s'etonner et de s'irriter, et reprenant d'une voix calme et +presque joyeuse: + +--Vous etes un adroit politique, monseigneur, dit-il, si vous avez +fait cela. + +--Je l'ai fait, repondit le duc. + +--Bien rapidement! + +--Oui; mais, il faut le dire, la circonstance m'aidait, et j'en ai +profite; toutefois, mon cher duc, ajouta le prince, rien n'est arrete, +et je n'ai pas voulu conclure avant de vous avoir vu. + +--Comment cela, monseigneur? + +--Parce que je ne sais encore a quoi cela nous menera. + +--Je le sais bien, moi, dit Chicot. + +--C'est un petit complot, dit Henri en souriant. + +--Et dont M. de Morvilliers, qui est toujours si bien informe, a ce +que tu pretends, ne te parlait cependant pas; mais laisse-nous +ecouter, cela devient interessant. + +--Eh bien, je vais vous dire, moi, monseigneur, non pas a quoi cela +nous menera, car Dieu seul le sait, mais a quoi cela peut nous servir, +reprit le duc de Guise; la Ligue est une seconde armee; or, comme je +tiens la premiere, comme mon frere le cardinal tient l'Eglise, rien ne +pourra nous resister tant que nous resterons unis. + +--Sans compter, dit le duc d'Anjou, que je suis l'heritier presomptif +de la couronne. + +--Ah! ah! fit Henri. + +--Il a raison, dit Chicot; c'est ta faute, mon fils; tu separes +toujours les deux chemises de Notre-Dame de Chartres. + +--Puis, monseigneur, tout heritier presomptif de la couronne que vous +etes, calculez les mauvaises chances. + +--Duc, croyez-vous que ce ne soit point fait deja, et que je ne les +aie pas cent fois pesees toutes? + +--Il y a d'abord le roi de Navarre. + +--Oh! il ne m'inquiete pas, celui-la; il est tout occupe de ses amours +avec la Fosseuse. + +--Celui-la, monseigneur, celui-la vous disputera jusqu'aux cordons de +votre bourse; il est rape, il est maigre, il est affame, il ressemble +a ces chats de gouttiere a qui la simple odeur d'une souris fait +passer des nuits tout entieres sur une lucarne, tandis que le chat +engraisse, fourre, emmitoufle, ne peut, tant sa patte est lourde, +tirer sa griffe de son fourreau de velours; le roi de Navarre vous +guette; il est a l'affut, il ne perd de vue ni vous ni votre frere; il +a faim de votre trone. Attendez qu'il arrive un accident a celui qui +est assis dessus, vous verrez si le chat maigre a des muscles +elastiques, et si d'un seul bond il ne sautera pas, pour vous faire +sentir sa griffe, de Pau a Paris; vous verrez, monseigneur, vous +verrez. + +--Un accident a celui qui est assis sur le trone? repeta lentement +Francois en fixant ses yeux interrogateurs sur le duc de Guise. + +--Eh! eh! fit Chicot, ecoute Henri: ce Guise dit ou plutot va dire des +choses fort instructives et dont je te conseille de faire ton profit. + +--Oui, monseigneur, repeta le duc de Guise. Un accident! Les accidents +ne sont pas rares dans votre famille, vous le savez comme moi, et +peut-etre meme mieux que moi. Tel prince est en bonne sante, qui tout +a coup tombe en langueur; tel autre compte encore sur de longues +annees, qui n'a deja plus que des heures a vivre. + +--Entends-tu, Henri? entends-tu? dit Chicot en prenant la main du roi +qui, frissonnante, se couvrait d'une sueur froide. + +--Oui, c'est vrai, dit le duc d'Anjou d'une voix si sourde, que, pour +l'entendre, le roi et Chicot furent forces de redoubler d'attention, +c'est vrai, les princes de ma maison naissent sous des influences +fatales; mais mon frere Henri III est, Dieu merci! valide et sain: il +a supporte autrefois les fatigues de la guerre, et il y a resiste: a +plus forte raison resistera-t-il maintenant que sa vie n'est plus +qu'une suite de recreations, recreations qu'il supporte aussi bien +qu'il supporta autrefois la guerre. + +--Oui, mais, monseigneur, souvenez-vous d'une chose, reprit le duc: +c'est que les recreations auxquelles se livrent les rois en France ne +sont pas toujours sans danger: comment est mort votre pere, le roi +Henri II par exemple, lui qui aussi avait echappe heureusement aux +dangers de la guerre, dans une de ces recreations dont vous parlez? Le +fer de la lance de Montgommery etait une arme courtoise, c'est vrai, +mais pour une cuirasse, et non pas pour un oeil; aussi le roi Henri II +est mort, et c'est la un accident, que je pense. Vous me direz que, +quinze ans apres cet accident, la reine mere a fait prendre M. de +Montgommery, qui se croyait en plein benefice de prescription, et l'a +fait decapiter. Cela est vrai, mais le roi n'en est pas moins mort. +Quant a votre frere, le feu roi Francois, voyez comme sa faiblesse +d'esprit lui a fait tort dans l'esprit des peuples; il est mort bien +malheureusement aussi, ce digne prince. Vous l'avouerez, monseigneur, +un mal d'oreille, qui diable prendrait cela pour un accident? C'en +etait un cependant, et des plus graves. Aussi ai-je plus d'une fois +entendu dire au camp, par la ville et a la cour meme, que cette +maladie mortelle avait ete versee dans l'oreille du roi Francois II +par quelqu'un qu'on avait grand tort d'appeler le hasard, attendu +qu'il portait un autre nom tres-connu. + +--Duc! murmura Francois en rougissant. + +--Oui, monseigneur, oui, continua le duc, le nom de roi porte malheur +depuis quelque temps; qui dit _roi_ dit _aventure_. Voyez Antoine de +Bourbon: c'est bien certainement ce nom de roi qui lui a valu dans +l'epaule ce coup d'arquebuse, accident qui, pour tout autre qu'un roi, +n'eut ete nullement mortel, et a la suite duquel il est cependant +mort. L'oeil, l'oreille et l'epaule ont cause bien du deuil en France, +et cela me rappelle meme que votre M. de Bussy a fait de jolis vers a +cette occasion. + +--Quels vers? demanda Henri. + +--Allons donc! fit Chicot; est-ce que tu ne les connais pas? + +--Non. + +--Mais tu serais donc decidement un vrai roi, que l'on te cache ces +choses-la! Je vais te les dire, moi; ecoute: + + Par l'oreille, l'epaule et l'oeil, + La France eut trois rois au cercueil. + Par l'oreille, l'oeil et l'epaule, + Il mourut trois rois dans la Gaule.... + +Mais chut! chut! J'ai dans l'idee que ton frere va dire quelque chose +de plus interessant encore. + +--Mais le dernier vers? + +--Je te le dirai plus tard, quand M. de Bussy de son sixain aura fait +un dizain. + +--Que veux-tu dire? + +--Je veux dire qu'il manque deux personnages au tableau de famille; +mais ecoute, M. de Guise va parler, et il ne les oubliera point, lui. + +En effet, en ce moment le dialogue recommenca. + +--Sans compter, Monseigneur, reprit le duc de Guise, que l'histoire de +vos parents et de vos allies n'est pas tout entiere dans les vers de +Bussy. + +--Quand je te le disais, fit Chicot en poussant Henri du coude. + +--Vous oubliez Jeanne d'Albret, la mere du Bearnais, qui est morte par +le nez pour avoir respire une paire de gants parfumes qu'elle achetait +au pont Saint-Michel, chez le Florentin; accident bien inattendu, et +qui surprit d'autant plus tout le monde, que l'on connaissait des gens +qui, en ce moment-la, avaient bien besoin de cette mort. Nierez-vous, +monseigneur, que cette mort vous ait fort surpris? + +Le duc ne fit d'autre reponse qu'un mouvement de sourcil qui donna a +son regard enfonce une expression plus sombre encore. + +--Et l'accident du roi Charles IX, que Votre Altesse oublie, dit le +duc; en voila un cependant qui merite d'etre relate. Lui, ce n'est ni +par l'oeil, ni par l'oreille, ni par l'epaule, ni par le nez, que +l'accident l'a saisi, c'est par la bouche. + +--Plait-il? s'ecria Francois. + +Et Henri III entendit retentir sur le parquet sonore le pas de son +frere qui reculait d'epouvante. + +--Oui, monseigneur, par la bouche, repeta Guise; c'est dangereux, les +livres de chasse dont les pages sont collees les unes aux autres, et +qu'on ne peut feuilleter qu'en portant son doigt a sa bouche a chaque +instant; cela corrompt la salive, les vieux bouquins, et un homme, +fut-ce un roi, ne va pas loin quand il a la salive corrompue. + +--Duc! duc! repeta deux fois le prince, je crois qu'a plaisir vous +forgez des crimes. + +--Des crimes! demanda Guise; eh! qui donc vous parle de crimes? +Monseigneur, je relate des accidents, voila tout; des accidents, +entendez-vous bien? Il n'a jamais ete question d'autre chose que +d'accidents. N'est-ce pas aussi un accident que cette aventure arrivee +au roi Charles IX a la chasse? + +--Tiens, dit Chicot, voila du nouveau pour toi, qui es chasseur, +Henri; ecoute, ecoute, ce doit etre curieux. + +--Je sais ce que c'est, dit Henri. + +--Oui, mais je ne le sais pas, moi; je n'etais pas encore presente a +la cour; laisse-moi donc ecouter, mon fils. + +--Vous savez, monseigneur, de quelle chasse je veux parler? continua +le prince lorrain; je veux parler de cette chasse ou, dans la +genereuse intention de tuer le sanglier qui revenait sur votre frere, +vous fites feu avec une telle precipitation, qu'au lieu d'atteindre +l'animal que vous visiez, vous atteignites celui que vous ne visiez +pas. Ce coup d'arquebuse, monseigneur, prouve mieux que toute autre +chose combien il faut se defier des accidents. A la cour, en effet, +tout le monde connait votre adresse, monseigneur. Jamais Votre Altesse +ne manque son coup, et vous avez du etre bien etonne d'avoir manque le +votre, surtout lorsque la malveillance a propage que cette chute du +roi sous son cheval pouvait causer sa mort, si le roi de Navarre +n'avait si heureusement mis a mort le sanglier que Votre Altesse avait +manque, elle. + +--Eh bien, mais, dit le duc d'Anjou en essayant de reprendre +l'assurance que l'ironie du duc de Guise venait de battre si +cruellement en breche, quel interet avais-je donc a la mort du roi mon +frere, puisque le successeur de Charles IX devait se nommer Henri III? + +--Un instant, monseigneur, entendons-nous: il y avait deja un trone +vacant, celui de Pologne. La mort du roi Charles IX en laissait un +autre, celui de France. Sans doute, je le sais bien, votre frere aine +eut incontestablement choisi le trone de France. Mais c'etait encore +un pis-aller fort desirable que le trone de Pologne; il y a bien des +gens qui, a ce qu'on m'assure, ont ambitionne le pauvre petit tronelet +du roi de Navarre. Puis, d'ailleurs, cela vous rapprochait toujours +d'un degre, et c'etait alors a vous que profitaient les accidents. Le +roi Henri III est bien revenu de Varsovie en dix jours, pourquoi +n'eussiez-vous pas fait, en cas d'accident toujours, ce qu'a fait le +roi Henri III? + +Henri III regarda Chicot, qui a son tour regarda le roi, non plus avec +cette expression de malice et de sarcasme qu'on lisait d'ordinaire +dans l'oeil du fou, mais avec un interet presque tendre qui s'effaca +presque aussitot sur son visage bronze par le soleil du Midi. + +--Que concluez-vous, duc? demanda alors le duc d'Anjou, mettant ou +plutot essayant de mettre fin a cet entretien dans lequel venait de +percer tout le mecontentement du duc de Guise. + +--Monseigneur, je conclus que chaque roi a son accident, comme nous +l'avons dit tout a l'heure. Or vous, vous etes l'accident inevitable +du roi Henri III, surtout si vous etes chef de la Ligue, attendu +qu'etre chef de la Ligue, c'est presque etre le roi du roi, sans +compter qu'en vous faisant chef de la Ligue vous supprimez l'accident +du regne prochain de Votre Altesse, c'est-a-dire le Bearnais. + +--Prochain! l'entends-tu? s'ecria Henri III. + +--Ventre de biche! je le crois bien que j'entends! dit Chicot. + +--Ainsi... dit le duc de Guise. + +--Ainsi, repeta le duc d'Anjou, j'accepterai, c'est votre avis, +n'est-ce pas? + +--Comment donc! dit le prince lorrain, je vous en supplie d'accepter, +monseigneur. + +--Et vous, ce soir? + +--Oh! soyez tranquille, depuis ce matin mes hommes sont en campagne, +et ce soir Paris sera curieux. + +--Que fait-on donc ce soir a Paris? demanda Henri. + +--Comment! tu ne devines pas? + +--Non. + +--Oh! que tu es niais, mon fils! Ce soir on signe la Ligue, +publiquement, s'entend, car il y a longtemps qu'on la signe et qu'on +la ressigne en cachette; on n'attendait que ton aveu; tu l'as donne ce +matin, et l'on signe ce soir, ventre de biche! Tu le vois, Henri, tes +accidents, car tu en as deux, toi...--Tes accidents ne perdent pas de +temps. + +--C'est bien, dit le duc d'Anjou: a ce soir, duc. + +--Oui, a ce soir, dit Henri. + +--Comment, reprit Chicot, tu t'exposeras a courir les rues de la +capitale ce soir, Henri? + +--Sans doute. + +--Tu as tort, Henri. + +--Pourquoi cela? + +--Gare les accidents! + +--Je serai bien accompagne, sois tranquille; d'ailleurs, viens avec +moi. + +--Allons donc, tu me prends pour un huguenot, mon fils, non pas. Je +suis bon catholique, moi, et je veux signer la Ligue, et cela plutot +dix fois qu'une, plutot cent fois que dix. + +Les voix du duc d'Anjou et du duc de Guise s'eteignirent. + +--Encore un mot, dit le roi en arretant Chicot, qui tendait a +s'eloigner:--Que penses-tu de tout ceci? + +--Je pense que chacun des rois vos predecesseurs ignorait son +accident: Henri II n'avait pas prevu l'oeil; Francois II n'avait pas +prevu l'oreille; Antoine de Bourbon n'avait pas prevu l'epaule; Jeanne +d'Albret n'avait pas prevu le nez; Charles IX n'avait pas prevu la +bouche. Vous avez donc un grand avantage sur eux, maitre Henri, car, +ventre de biche! vous connaissez votre frere, n'est-ce pas, sire? + +--Oui, dit Henri, et par la mordieu! avant peu on s'en apercevra. + + + + +CHAPITRE XV + + +LA SOIREE DE LA LIGUE. + + +Paris, tel que nous le connaissons, n'a plus dans ses fetes qu'un +bruit plus ou moins grand, qu'une foule plus ou moins considerable; +mais c'est toujours le meme bruit; c'est toujours la meme foule; le +Paris d'autrefois avait plus que cela. Le coup d'oeil etait beau, a +travers ces rues etroites, au pied de ces maisons a balcons, a +poutrelles et a pignons, dont chacune avait son caractere, de voir les +myriades de gens presses qui se ruaient vers un meme point, occupes en +chemin de se regarder, de s'admirer, de se huer les uns les autres, a +cause de l'etrangete de celui-ci ou de celui-la. C'est qu'autrefois +habits, armes, langage, geste, voix, allure, tout faisait un detail +curieux, et ces mille details assembles sur un seul point composaient +un tout des plus interessants. + +Or voila ce qu'etait Paris, a huit heures du soir, le jour ou M. de +Guise, apres sa visite au roi et sa conversation avec M. le duc +d'Anjou, imagina de faire signer la Ligue aux bourgeois de la bonne +ville, capitale du royaume. + +Une foule de bourgeois vetus de leurs plus beaux habits, comme pour +une fete, ou couverts de leurs plus belles armes, comme pour une revue +ou un combat, se dirigeaient vers les eglises: la contenance de tous +ces hommes mus par un meme sentiment, et marchant vers un meme but, +etait a la fois joyeuse et menacante, surtout lorsqu'ils passaient +devant un poste de Suisses ou de chevau-legers. Cette contenance, et +notamment les cris, les huees et les bravades qui l'accompagnaient, +eussent donne de l'inquietude a M. de Morvilliers, si ce magistrat +n'eut connu ses bons Parisiens, gens railleurs et agacants, mais +incapables de faire du mal les premiers, a moins qu'un mechant ami ne +les y pousse, ou qu'un ennemi imprudent ne les provoque. + +Ce qui ajoutait encore au bruit que faisait cette foule, et surtout a +la variete du coup d'oeil qu'elle presentait, c'est que beaucoup de +femmes, dedaignant de garder la maison pendant un si grand jour, +avaient, de gre ou de force, suivi leurs maris; quelques-unes avaient +fait mieux encore: elles avaient amene la kyrielle de leurs enfants; +et c'etait une chose curieuse a voir que ces marmots atteles aux +monstrueux mousquets, aux sabres gigantesques ou aux terribles +hallebardes de leurs peres. En effet, dans tous les temps, dans toutes +les epoques, dans tous les siecles, le gamin de Paris aima toujours a +trainer une arme quand il ne pouvait pas encore la porter, ou a +l'admirer chez autrui quand il ne peut pas la trainer lui-meme. + +De temps en temps un groupe, plus anime que les autres, faisait voir +le jour aux vieilles epees en les tirant du fourreau: c'etait surtout +lorsqu'on passait devant quelque logis flairant son huguenot que cette +demonstration hostile avait lieu. Alors les enfants criaient a +tue-tete: "A la Saint-Barthelemy!... my! my!" tandis que les peres +criaient: "Aux fagots les parpaillots! aux fagots! aux fagots!" + +Ces cris attiraient d'abord aux croisees quelque figure pale de +vieille servante ou de noir ministre, et causaient ensuite un bruit de +verrous a la porte de la rue. Alors le bourgeois, heureux et fier +d'avoir, comme le lievre de la Fontaine, fait peur a plus poltron que +soi, continuait son chemin triomphal et colportait en d'autres lieux +sa bruyante et inoffensive menace. + +Mais c'etait rue de l'Arbre-Sec surtout que le rassemblement etait le +plus considerable. La rue etait litteralement interceptee, et la foule +se portait, pressee et tumultueuse, vers un falot brillant, suspendu +au-dessous d'une enseigne, que bon nombre de nos lecteurs +reconnaitront quand nous leur dirons que cette enseigne representait +un poulet au naturel tournant sur fond d'azur, avec cette legende: A +la Belle-Etoile. + +Au seuil de ce logis, un homme remarquable par son bonnet de coton +carre, selon la mode de l'epoque, lequel recouvrait une tete +parfaitement chauve, perorait et argumentait. D'une main ce personnage +brandissait une epee nue, et de l'autre il agitait un registre aux +feuilles a demi couvertes deja de signatures, en criant: + +--Venez, venez, braves catholiques; entrez a l'hotellerie de la +Belle-Etoile, ou vous trouverez bon vin et bon visage; venez, le +moment est propice; cette nuit, les bons seront separes des mechants; +demain matin, l'on connaitra le bon grain et l'on connaitra l'ivraie; +venez, messieurs: vous qui savez ecrire, venez et ecrivez; vous qui ne +savez pas ecrire, venez encore et confiez vos noms et vos prenoms, +soit a moi maitre la Huriere, soit a mon aide M. Croquentin. + +En effet, M. Croquentin, jeune drole du Perigord, vetu de blanc comme +Eliacin, et le corps entoure d'une corde dans laquelle un couteau et +une ecritoire se disputaient l'espace compris entre la derniere et +l'avant-derniere cote, M. Croquentin, disons-nous, ecrivait d'avance +les noms de ses voisins, et en tete celui de son respectable patron, +maitre la Huriere. + +--Messieurs, c'est pour la messe! criait a tue-tete l'aubergiste de la +Belle-Etoile; messieurs, c'est pour la sainte religion! + +--Vive la sainte religion, messieurs! vive la messe! Ah!... + +Et il etranglait d'emotion et de lassitude, car cet enthousiasme +durait depuis quatre heures de l'apres-midi. + +Il en resultait que beaucoup de gens, animes du meme zele, signaient +sur le registre de maitre la Huriere s'ils savaient ecrire, et +livraient leurs noms a Croquentin s'ils ne le savaient pas. + +La chose etait d'autant plus flatteuse pour la Huriere, que le +voisinage de Saint-Germain-l'Auxerrois lui faisait une terrible +concurrence, mais heureusement les fideles etaient nombreux a cette +epoque, et les deux etablissements, au lieu de se nuire, +s'alimentaient: ceux qui n'avaient pas pu penetrer dans l'eglise pour +aller deposer leurs noms sur le maitre-autel ou l'on signait tachaient +de se glisser jusqu'aux treteaux ou la Huriere tenait son double +secretariat, et ceux qui avaient echoue au double secretariat de la +Huriere gardaient l'esperance d'etre plus heureux a +Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Quand le registre de la Huriere et celui de Croquentin furent pleins +tous deux, le maitre de la Belle-Etoile en fit incontinent demander +deux autres, afin qu'il n'y eut aucune interruption dans les +signatures, et les invitations recommencerent de plus belle de la part +de l'hotelier et de son chef, fier de ce premier resultat, qui devait +faire enfin a maitre la Huriere, dans l'esprit de M. de Guise, la +haute position a laquelle il aspirait depuis si longtemps. + +Tandis que les signataires des nouveaux registres se livraient aux +elans d'un zele qui allait sans cesse s'augmentant, et refluaient, +comme nous l'avons dit, d'une rue et meme d'un quartier a l'autre, on +vit arriver, a travers la foule, un homme de haute taille, lequel, se +frayant un passage en distribuant bon nombre de bourrades et de coups +de pieds, parvint jusqu'au registre de M. Croquentin. + +Arrive la, il prit la plume des mains d'un honnete bourgeois qui +venait d'apposer sa signature ornee d'un parafe tremblotant, et traca +son nom en lettres d'un demi-pouce sur une page toute blanche qui se +trouva noire du coup, et sabrant un heroique parafe enjolive +d'eclaboussure et tortille comme le labyrinthe de Dedale, il passa la +plume a un aspirant qui faisait queue derriere lui. + +--Chicot! lut le futur signataire. Peste, voici un monsieur qui ecrit +superbement. + +Chicot, car c'etait lui, qui, n'ayant pas, comme nous l'avons vu, +voulu accompagner Henri, courait la Ligue pour son propre compte. +Chicot, apres avoir fait acte de presence au registre de M. +Croquentin, passa aussitot a celui de maitre la Huriere. Celui-ci +avait vu la flamboyante signature, et il avait envie pour lui un si +glorieux parafe. Chicot fut donc recu, non pas a bras ouverts, mais a +registre ouvert, et, prenant la plume d'un marchand de laine de la rue +de Bethisy, il ecrivit une seconde fois son nom avec une griffe cent +fois plus magnifique encore que la premiere; apres quoi il demanda a +la Huriere s'il n'avait pas un troisieme registre. + +La Huriere n'entendait pas raillerie: c'etait un mauvais hote hors de +son auberge. Il regarda Chicot de travers, Chicot le regarda en face. +La Huriere murmura le nom de parpaillot; Chicot machonna celui de +gargotier. La Huriere lacha son registre pour porter la main a son +epee; Chicot deposa la plume pour etre a meme de tirer la sienne du +fourreau; enfin, selon toute probabilite, la scene allait se terminer +par quelques estocades dont l'hotelier de la Belle-Etoile eut, sans +aucun doute, ete le mauvais marchand, lorsque Chicot se sentit pince +au coude et se retourna. + +Celui qui le pincait, c'etait le roi, deguise en simple bourgeois, et +ayant a ses cotes Quelus et Maugiron, deguises comme lui, et portant, +outre leur rapiere, chacun une arquebuse sur l'epaule. + +--Eh bien! eh bien! dit le roi, qu'y a-t-il? de bons catholiques qui +se disputent entre eux! par la mordieu! c'est d'un mauvais exemple. + +--Mon gentilhomme, dit Chicot sans faire semblant de reconnaitre +Henri, prenez-vous-en a qui de droit; voila un maraud qui braille +apres les passants pour qu'on signe sur son registre, et, quand on a +signe, il braille plus haut encore. + +L'attention de la Huriere fut detournee par de nouveaux amateurs, et +une bousculade separa de l'etablissement du fanatique hotelier Chicot, +le roi et les mignons, qui se trouverent dominer l'assemblee, montes +qu'ils etaient sur le seuil d'une porte. + +--Quel feu! dit Henri, et qu'il fait bon ce soir pour la religion dans +les rues de ma bonne ville! + +--Oui, sire; mais il fait mauvais pour les heretiques, et Votre +Majeste sait qu'on la tient pour telle. Regardez a gauche encore, la, +bien, que voyez-vous? + +--Ah! ah! la large face de M. de Mayenne et le museau pointu du +cardinal! + +--Chut, sire; on joue a coup sur quand on sait ou sont nos ennemis et +que nos ennemis ne savent point ou nous sommes. + +--Crois-tu donc que j'aie quelque chose a craindre? + +--Eh, bon Dieu! dans une foule comme celle-ci, on ne peut repondre de +rien. On a un couteau tout ouvert dans sa poche, ce couteau entre +ingenument dans le ventre du voisin, sans savoir ce qu'il fait, par +ignorance; le voisin pousse un juron et rend l'ame. Tournons d'un +autre cote, sire. + +--Ai-je ete vu? + +--Je ne crois pas; mais vous le serez indubitablement si vous restez +plus longtemps ici. + +--Vive la messe! vive la messe! cria un flot de peuple qui venait des +halles et s'engouffrait, comme une maree qui monte, dans la rue de +l'Arbre-Sec. + +--Vive M. de Guise! vive le cardinal! vive M. de Mayenne! repondit la +foule stationnant a la porte de la Huriere, laquelle venait de +reconnaitre les deux princes lorrains. + +--Oh! oh! quels sont ces cris? dit Henri III en froncant le sourcil. + +--Ce sont des cris qui prouvent que chacun est bien a sa place et +devrait y rester: M. de Guise dans les rues et vous au Louvre; allez +au Louvre, sire, allez au Louvre. + +--Viens-tu avec nous? + +--Moi? oh! non pas! tu n'as pas besoin de moi, mon fils, tu as tes +gardes du corps ordinaires. En avant, Quelus! en avant, Maugiron! Moi, +je veux voir le spectacle jusqu'au bout. Je le trouve curieux, sinon +amusant. + +--Ou vas-tu? + +--Je vais mettre mon nom sur les autres registres. Je veux que demain +il y ait mille autographes de moi qui courent les rues de Paris. Nous +voila sur le quai, bonsoir, mon fils; tire a droite, je tirerai a +gauche; chacun son chemin; je cours a Saint-Merry entendre un fameux +predicateur. + +--Oh! oh! qu'est-ce encore que ce bruit? dit tout a coup le roi, et +pourquoi court-on ainsi du cote du pont Neuf? + +Chicot se haussa sur la pointe des pieds, mais il ne put rien voir +qu'une masse de peuple criant, hurlant, se bousculant, et qui +paraissait porter quelqu'un ou quelque chose en triomphe. + +Tout a coup les ondes du populaire s'ouvrirent au moment ou le quai, +en s'elargissant en face de la rue des Lavandieres, permit a la foule +de se repandre a droite et a gauche, et, comme le monstre apporte par +le flot jusqu'aux pieds d'Hippolyte, un homme, qui semblait etre le +personnage principal de cette scene burlesque, fut pousse par ces +vagues humaines jusqu'aux pieds du roi. + +Cet homme etait un moine monte sur un ane; le moine parlait et +gesticulait. + +L'ane brayait. + +--Ventre de biche! dit Chicot, sitot qu'il eut distingue l'homme et +l'animal qui venaient d'entrer en scene l'un portant l'autre: je te +parlais d'un fameux predicateur qui prechait a Saint-Merry; il n'est +plus necessaire d'aller si loin; ecoute un peu celui-la. + +--Un predicateur a ane? dit Quelus. + +--Pourquoi pas? mon fils. + +--Mais c'est Silene! dit Maugiron. + +--Lequel est le predicateur? dit Henri, ils parlent tous deux en meme +temps. + +--C'est celui du bas qui est le plus eloquent, dit Chicot; mais c'est +celui du haut qui parle le mieux le francais; ecoute, Henri, ecoute. + +--Silence! cria-t-on de tous cotes, silence! + +--Silence! cria Chicot d'une voix qui domina toutes les voix. + +Chacun se tut. On fit cercle autour du moine et de l'ane. Le moine +entama l'exorde: + +--Mes freres, dit-il, Paris est une superbe ville; Paris est l'orgueil +du royaume de France, et les Parisiens sont un peuple de gens +spirituels, la chanson le dit. Et le moine se mit a chanter a pleine +gorge: + + Parisien, mon bel ami, + Que tu sais de sciences! + +Mais a ces mots, ou plutot a cet air, l'ane mela son accompagnement si +haut et avec tant d'acharnement, qu'il coupa la parole a son cavalier. + +Le peuple eclata de rire. + +--Tais-toi, Panurge, tais-toi donc, cria le moine, tu parleras a ton +tour; mais laisse-moi parler le premier. + +L'ane se tut. + +--Mes freres, continua le predicateur, la terre est une vallee de +douleur ou l'homme, pour la plupart du temps, ne peut se desalterer +qu'avec ses larmes. + +--Mais il est ivre mort! dit le roi. + +--Parbleu! fit Chicot. + +--Moi qui vous parle, continua le moine, tel que vous me voyez, je +reviens d'exil comme les Hebreux, et depuis huit jours nous ne vivons +que d'aumones et de privations, Panurge et moi. + +--Qu'est-ce que Panurge? demanda le roi. + +--Le superieur de son couvent, selon toute probabilite, dit Chicot. +Mais laisse-moi ecouter, le bonhomme me touche. + +--Qui m'a valu cela, mes amis? C'est Herodes. Vous savez de quel +Herodes je veux parler. + +--Et toi aussi, mon fils, dit Chicot, je t'ai explique l'anagramme. + +--Drole! + +--A qui parles-tu, a moi, au moine ou a l'ane? + +--A tous les trois. + +--Mes freres, continua le moine, voici mon ane que j'aime comme une +brebis; il vous dira que nous sommes venus de Villeneuve-le-Roi ici en +trois jours pour assister a la grande solennite de ce soir, et comment +sommes-nous venus? + + La bourse vide, + Le gosier sec. + +Mais rien ne nous a coute, a Panurge et a moi. + +--Mais qui diable appelle-t-il donc Panurge? demanda Henri, que ce nom +pantagruelique preoccupait. + +--Nous sommes donc venus, continua le moine, et nous sommes arrives +pour voir ce qui se passe; seulement, nous voyons, mais nous ne +comprenons pas. Que se passe-t-il, mes freres? Est-ce aujourd'hui +qu'on depose Herodes? est-ce aujourd'hui que l'on met frere Henri dans +un couvent? + +--Oh! oh! dit Quelus, j'ai bien envie de mettre cette grosse futaille +en perce; qu'en dis-tu, Maugiron? + +--Bah! dit Chicot, tu te faches pour si peu, Quelus? Est-ce que le roi +ne s'y met pas tous les jours, dans un couvent? Crois-moi donc, Henri, +si on ne te fait que cela, tu n'auras pas a te plaindre, n'est-ce pas, +Panurge? + +L'ane, interpelle par son nom, dressa les oreilles et se mit a braire +d'une facon terrible. + +--Oh! Panurge; oh! dit le moine, avez-vous des passions? Messieurs, +continua-t-il, je suis sorti de Paris avec deux compagnons de route: +Panurge, qui est mon ane, et M. Chicot, qui est le fou de Sa Majeste. +Messieurs, pouvez-vous me dire ce qu'est devenu mon ami Chicot? + +Chicot fit la grimace. + +--Ah! dit le roi, c'est ton ami? + +Quelus et Maugiron eclaterent de rire. + +--Il est beau, continua le roi, ton ami, et respectable surtout; +comment l'appelle-t-on? + +--C'est Gorenflot, Henri; tu sais ce cher Gorenflot dont M. de +Morvilliers t'a deja touche deux mots. + +--L'incendiaire de Sainte-Genevieve? + +--Lui-meme. + +--En ce cas, je vais le faire pendre. + +--Impossible! + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il n'a pas de cou. + +--Mes freres, continua Gorenflot, mes freres, vous voyez un veritable +martyr. Mes freres, c'est ma cause que l'on defend en ce moment, ou +plutot c'est celle de tous les bons catholiques. Vous ne savez pas ce +qui se passe en province et ce que brassent les huguenots. Nous avons +ete obliges d'en tuer un a Lyon qui prechait la revolte. Tant qu'il en +restera une seule couvee par toute la France, les bons coeurs n'auront +pas un instant de tranquillite. Exterminons donc les huguenots. Aux +armes, mes freres, aux armes! + +Plusieurs voix repeterent: Aux armes! + +--Par la mordieu! dit le roi, fais taire ce soulard, ou il va nous +faire une seconde Saint-Barthelemy. + +--Attends, attends, dit Chicot. + +Et, prenant une sarbacane des mains de Quelus, il passa derriere le +moine et lui allongea de toute sa force un coup de l'instrument creux +et sonore sur l'omoplate. + +--Au meurtre! cria le moine. + +--Tiens! c'est toi! dit Chicot en passant sa tete sous le bras du +moine; comment vas-tu, frocard? + +--A mon aide, monsieur Chicot, a mon aide, s'ecria Gorenflot, les +ennemis de la foi veulent m'assassiner; mais je ne mourrai pas sans +que ma voix se fasse entendre. Au feu les huguenots! aux fagots le +Bearnais! + +--Veux-tu te taire, animal! + +--Au diable les Gascons! continua le moine. En ce moment, un second +coup, non pas de sarbacane, mais de baton, tomba sur l'autre epaule de +Gorenflot, qui, cette fois, poussa veritablement un cri de douleur. + +Chicot, etonne, regarda autour de lui; mais il ne vit que le baton. Le +coup avait ete detache par un homme qui venait de se perdre dans la +foule, apres avoir administre cette correction volante a frere +Gorenflot. + +--Oh! oh! dit Chicot, qui diable nous venge ainsi? Serait-ce quelque +enfant du pays? Il faut que je m'en assure. + +Et il se mit a courir apres l'homme au baton, qui se glissait le long +du quai, escorte d'un seul compagnon. + + + + +CHAPITRE XVI + +LA RUE DE LA FERRONNERIE. + + +Chicot avait de bonnes jambes, et il s'en fut servi avec avantage pour +rejoindre l'homme qui venait de batonner Gorenflot, si quelque chose +d'etrange dans la tournure de cet homme, et surtout dans celle de son +compagnon, ne lui eut fait comprendre qu'il y avait danger a provoquer +brusquement une reconnaissance qu'ils paraissaient vouloir eviter. En +effet, les deux fuyards cherchaient visiblement a se perdre dans la +foule, ne se detournant qu'aux angles des rues pour s'assurer qu'ils +n'etaient pas suivis. + +Chicot songea qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de n'avoir pas +l'air de les suivre: c'etait de les preceder. Tous deux regagnaient la +rue Saint-Honore par la rue de la Monnaie et la rue Tirechappe: au +coin de cette derniere, il les depassa, et, toujours courant, il alla +s'embusquer au bout de la rue des Bourdonnais. + +Les deux hommes remontaient la rue Saint-Honore, longeant les maisons +du cote de la halle au ble, et, le chapeau rabattu sur les sourcils, +le manteau drape jusqu'aux yeux, marchaient d'un pas presse, et qui +avait quelque chose de militaire, vers la rue de la Ferronnerie. +Chicot continua de les preceder. + +Au coin de la rue de la Ferronnerie, les deux hommes s'arreterent de +nouveau pour jeter un dernier regard autour d'eux. + +Pendant ce temps, Chicot avait continue de gagner du terrain et etait +arrive, lui, au milieu de la rue. + +Au milieu de la rue, et en face d'une maison qui semblait prete a +tomber en ruines, tant elle etait vieille, stationnait une litiere +attelee de deux chevaux massifs. Chicot jeta un coup d'oeil autour de +lui, vit le conducteur endormi sur le devant, une femme paraissant +inquiete et collant son visage a la jalousie; une illumination lui +vint que la litiere attendait les deux hommes; il tourna derriere +elle, et, protege par son ombre combinee avec celle de la maison, il +se glissa sous un large banc de pierre, lequel servait d'etalage aux +marchands de legumes qui, deux fois par semaine, faisaient, a cette +epoque, un marche rue de la Ferronnerie. + +A peine y etait-il blotti, qu'il vit apparaitre les deux hommes a la +tete des chevaux, ou de nouveau ils s'arreterent inquiets; un d'eux +alors reveilla le cocher, et, comme il avait le sommeil dur, celui-la +laissa echapper un _cap de diou_ des mieux accentues, tandis que +l'autre, plus impatient encore, lui piquait le derriere avec la pointe +de son poignard. + +--Oh! oh! dit Chicot, je ne m'etais donc pas trompe: c'etaient des +compatriotes; cela ne m'etonne plus qu'ils aient si bien etrille +Gorenflot parce qu'il disait du mal des Gascons. + +La jeune femme, reconnaissant a son tour les deux hommes pour ceux +qu'elle attendait, se pencha rapidement hors de la portiere de la +lourde machine. Chicot alors l'apercut plus distinctement: elle +pouvait avoir de vingt a vingt-deux ans; elle etait fort belle et fort +pale; et, s'il eut fait jour, a la moite vapeur qui humectait ses +cheveux d'un blond dore et ses yeux cercles de noir, a ses mains d'un +blanc mat, a l'attitude languissante de tout son corps, on eut pu +reconnaitre qu'elle etait en proie a un etat de maladie dont ses +frequentes defaillances et l'arrondissement de sa taille eussent bien +vite donne le secret. + +Mais de tout cela Chicot ne vit que trois choses: c'est qu'elle etait +jeune, pale et blonde. + +Les deux hommes s'approcherent de la litiere, et se trouverent +naturellement places entre elle et le banc sous lequel Chicot s'etait +tapi. + +Le plus grand des deux prit a deux mains la main blanche que la dame +lui tendait par l'ouverture de la litiere, et, posant le pied sur le +marchepied et les deux bras sur la portiere: + +--Eh bien! ma mie, demanda-t-il a la dame, mon petit coeur, mon +mignon, comment allons-nous? + +La dame repondit en secouant la tete avec un triste sourire et en +montrant son flacon de sels. + +--Encore des faiblesses, ventre-saint-gris! Que je vous en voudrais +d'etre malade ainsi, mon cher amour, si je n'avais pas votre douce +maladie a me reprocher! + +--Et pourquoi diable aussi emmenez-vous madame a Paris? dit l'autre +homme assez rudement: c'est une malediction, par ma foi, qu'il faut +que vous ayez toujours ainsi quelque jupe cousue a votre pourpoint. + +--Eh! cher Agrippa, dit celui des deux hommes qui avait parle le +premier, et qui paraissait le mari ou l'amant de la dame, c'est une si +grande douleur que de se separer de ce qu'on aime! + +Et il echangea avec la dame un regard plein d'amoureuse langueur. + +--Cordioux! vous me damnez, sur mon ame, quand je vous entends parler, +reprit l'aigre compagnon; etes-vous donc venu a Paris pour faire +l'amour, beau vert-galant? Il me semble cependant que le Bearn est +assez grand pour vos promenades sentimentales, sans pousser ces +promenades jusqu'a la Babylone ou vous avez failli vingt fois nous +faire ereinter ce soir. Retournez la-bas, si vous voulez mugueter aux +rideaux des litieres; mais ici, mordioux! ne faites d'autres intrigues +que des intrigues politiques, mon maitre. + +Chicot, a ce mot de maitre, eut bien voulu lever la tete; mais il ne +pouvait guere, sans etre vu, risquer un pareil mouvement. + +--Laissez-le gronder, ma mie, et ne vous inquietez point de ce qu'il +dit. Je crois qu'il tomberait malade comme vous, et qu'il aurait, +comme vous, des vapeurs et des defaillances s'il ne grondait plus. + +--Mais au moins, ventre-saint-gris, comme vous dites, s'ecria le +marronneur, montez dans la litiere, si vous voulez dire des tendresses +a madame, et vous risquerez moins d'etre reconnu qu'en vous tenant +ainsi dans la rue. + +--Tu as raison, Agrippa, dit le Gascon amoureux. Et vous voyez, ma +mie, qu'il n'est pas de si mauvais conseil qu'il en a l'air. La, +faites-moi place, mon mignon, si vous permettez toutefois que, ne +pouvant me tenir a vos genoux, je m'asseye a vos cotes. + +--Non-seulement je le permets, sire, repondit la jeune dame, mais je +le desire ardemment, + +--Sire, murmura Chicot, qui, emporte par un mouvement irreflechi, +voulait lever la tete et se la heurta douloureusement au banc de gres; +sire! que dit-elle donc la? + +Mais, pendant ce temps, l'amant heureux profitait de la permission +donnee, et l'on entendait le plancher du chariot grincer sous un +nouveau poids. + +Puis le bruit d'un long et tendre baiser succeda au grincement. + +--Mordioux! s'ecria le compagnon demeure en dehors de la litiere, +l'homme est en verite un bien stupide animal. + +--Je veux etre pendu si j'y comprends quelque chose, murmura Chicot; +mais attendons: tout vient a point pour qui sait attendre. + +--Oh! que je suis heureux! continua, sans s'inquieter le moins du +monde des impatiences de son ami, auxquelles d'ailleurs il semblait +depuis longtemps habitue, celui qu'on appelait sire; +ventre-saint-gris, aujourd'hui est un beau jour. Voici mes bons +Parisiens, qui m'execrent de toute leur ame et qui me tueraient sans +misericorde s'ils savaient ou me venir prendre pour cela; voici mes +Parisiens qui travaillent de leur mieux a m'aplanir le chemin du +trone, et j'ai dans mes bras la femme que j'aime. Ou sommes-nous, +d'Aubigne? je veux, quand je serai roi, faire elever, a cet endroit +meme, une statue au genie du Bearnais. + +--Du Bearn.... + +Chicot s'arreta; il venait de se faire une deuxieme bosse juxtaposee a +la premiere. + +--Nous sommes dans la rue de la Ferronnerie, sire, et il n'y flaire +pas bon, dit d'Aubigne, qui, toujours de mauvaise humeur, s'en prenait +aux choses quand il etait las de s'en prendre aux hommes. + +--Il me semble, continua Henri, car nos lecteurs ont sans doute +reconnu deja le roi de Navarre; il me semble que j'embrasse clairement +toute ma vie, que je me vois roi, que je me sens sur le trone, fort et +puissant, mais peut-etre moins aime que je ne le suis a cette heure, +et que mon regard plonge dans l'avenir jusqu'a l'heure de ma mort. Oh! +mes amours, repetez-moi encore que vous m'aimez, car, a votre voix, +mon coeur se fond. + +Et le Bearnais, dans un sentiment de melancolie qui parfois +l'envahissait, laissa, avec un profond soupir, tomber sa tete sur +l'epaule de sa maitresse. + +--Oh! mon Dieu! dit la jeune femme effrayee, tous trouvez-vous mal, +sire? + +--Bon! il ne manquerait plus que cela, dit d'Aubigne, beau soldat, +beau general, beau roi qui s'evanouit. + +--Non, ma mie, rassurez-vous, dit Henri, si je m'evanouissais pres de +vous, ce serait de bonheur. + +--En verite, sire, dit d'Aubigne, je ne sais pas pourquoi vous signez +Henri de Navarre, vous devriez signer Ronsard ou Clement Marot. +Cordioux! comment donc faites-vous si mauvais menage avec madame +Margot, etant tous deux si tendres a la poesie? + +--Ah! d'Aubigne! par grace, ne parle pas de ma femme. +Ventre-sans-gris! tu sais le proverbe: si nous allions la rencontrer? + +--Bien qu'elle soit en Navarre, n'est-ce pas? dit d'Aubigne. + +--Ventre-saint-gris! est-ce que je n'y suis pas aussi, moi, en +Navarre? est-ce que je ne suis pas cense y etre, du moins? Tiens, +Agrippa, tu m'as donne le frisson; monte et rentrons. + +--Ma foi non, dit d'Aubigne, marchez, je vous suivrai par derriere; je +vous generais, et, ce qui pis est, vous me generiez. + +--Ferme donc la portiere, ours du Bearn, et fais ce que tu voudras, +dit Henri. + +Puis, s'adressant au cocher: + +--Lavarenne, ou tu sais! dit-il. + +La litiere s'eloigna lentement, suivi de d'Aubigne, qui, tout en +gourmandant l'ami, avait voulu veiller sur le roi. + +Ce depart delivrait Chicot d'une apprehension terrible, car, apres une +telle conversation avec Henri, d'Aubigne n'etait pas homme a laisser +vivre l'imprudent qui l'aurait entendue. + +--Voyons, dit Chicot tout en sortant a quatre pattes de dessous son +banc, faut-il que le Valois sache ce qui vient de se passer? + +Et Chicot se redressa pour rendre l'elasticite a ses longues jambes +engourdies par la crampe. + +--Et pourquoi le saurait-il? reprit le Gascon, continuant de se parler +a lui-meme; deux hommes qui se cachent et une femme enceinte! En +verite, ce serait lache. Non, je ne dirai rien; et puis, que je sois +instruit, moi, n'est-ce pas le point important, puisqu'au bout du +compte c'est moi qui regne? + +Et Chicot fit tout seul une joyeuse gambade. + +--C'est joli, les amoureux! continua Chicot; mais d'Aubigne a raison: +il aime trop souvent, pour un roi _in partibus_, ce cher Henri de +Navarre. Il y a un an, c'etait pour madame de Sauve qu'il revenait a +Paris. Aujourd'hui, il s'y fait suivre par cette charmante petite +creature qui a des defaillances. Qui diable cela peut-il etre? la +Fosseuse, probablement. Et puis, j'y songe, si Henri de Navarre est un +pretendant serieux, s'il aspire au trone veritablement, le pauvre +garcon, il doit penser un peu a detruire son ennemi le Balafre, son +ennemi le cardinal de Guise, et son ennemi ce cher duc de Mayenne. Eh +bien! je l'aime, moi, le Bearnais, et je suis sur qu'il jouera un jour +ou l'autre quelque mauvais tour a cet affreux boucher lorrain. +Decidement, je ne soufflerai pas le mot de ce que j'ai vu et entendu. + +En ce moment, une bande de ligueurs ivres passa en criant: "Vive la +messe, mort au Bearnais! au bucher les huguenots! aux fagots les +heretiques!" + +Cependant la litiere tournait l'angle du mur du cimetiere des +Saints-Innocents et passait dans les profondeurs de la rue +Saint-Denis. + +--Voyons, dit Chicot, recapitulons: j'ai vu le cardinal de Guise, j'ai +vu le duc de Mayenne, j'ai vu le roi Henri de Valois, j'ai vu le roi +Henri de Navarre; un seul prince manque a ma collection, c'est le duc +d'Anjou; cherchons-le jusqu'a ce que je le trouve. Voyons, ou est mon +Francois III? ventre de biche! j'ai soif de l'apercevoir, ce digne +monarque. + +Et Chicot reprit le chemin de l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Chicot n'etait pas le seul qui cherchat le duc d'Anjou et qui +s'inquietat de son absence; les Guise, eux aussi, le cherchaient de +tous cotes, mais ils n'etaient pas plus heureux que Chicot. M. d'Anjou +n'etait pas homme a se hasarder imprudemment, et nous verrons plus +tard quelles precautions le retenaient encore eloigne de ses amis. + +Un instant, Chicot crut l'avoir trouve: c'etait dans la rue Bethisy; +un groupe nombreux s'etait forme a la porte d'un marchand de vins, et +dans ce groupe Chicot reconnut M. de Monsoreau et le Balafre. + +--Bon, dit-il, voici les remoras: le requin ne doit pas etre loin. + +Chicot se trompait. M. de Monsoreau et le Balafre etaient occupes a +verser, a la porte d'un cabaret regorgeant d'ivrognes, force rasades a +un orateur dont ils excitaient ainsi la balbutiante eloquence. + +Cet orateur, c'etait Gorenflot ivre mort. Gorenflot racontant son +voyage de Lyon et son duel dans une auberge avec un effroyable suppot +de Calvin. + +M. de Guise pretait a ce recit, dans lequel il croyait reconnaitre des +coincidences avec le silence de Nicolas David, l'attention la plus +soutenue. + +Au reste, la rue Bethisy etait encombree de monde; plusieurs +gentilshommes ligueurs avaient attache leurs chevaux a une espece de +rond-point assez commun dans la plupart des rues de cette epoque. +Chicot s'arreta a l'extremite du groupe qui fermait ce rond-point et +tendit l'oreille. + +Gorenflot, tourbillonnant, eclatant, culbutant incessamment, renverse +de sa chaire vivante, et remis tant bien que mal en selle sur Panurge; +Gorenflot ne parlant plus que par saccades, mais malheureusement +parlant encore, etait le jouet de l'insistance du duc et de l'adresse +de M. de Monsoreau, qui tiraient de lui des bribes de raison et des +fragments d'aveux. + +Une pareille confession effraya le Gascon aux ecoutes bien autrement +que la presence du roi de Navarre a Paris. Il voyait venir le moment +ou Gorenflot laisserait echapper son nom, et ce nom pouvait eclaircir +tout le mystere d'une lueur funeste. Chicot ne perdit pas de temps, il +coupa ou denoua les brides des chevaux qui se caressaient aux volets +des boutiques du rond-point, et, donnant a deux ou trois d'entre eux +de violents coups d'etrivieres, il les lanca au milieu de la foule, +qui, devant leur galop et leur hennissement, s'ouvrit, rompue et +dispersee. + +Gorenflot eut peur pour Panurge, les gentilshommes eurent peur pour +eux-memes; l'assemblee s'ouvrit, chacun se dispersa. Le cri: "Au feu!" +retentit, repete par une douzaine de voix. Chicot passa comme une +fleche au milieu des groupes, et, s'approchant de Gorenflot, tout en +lui montrant une paire d'yeux flamboyants qui commencerent a le +degriser, saisit Panurge par la bride, et, au lieu de suivre la foule, +lui tourna le dos, de sorte que ce double mouvement, fait en sens +contraire, laissa bientot un notable espace entre Gorenflot et le duc +de Guise, espace que remplit a l'instant meme le noyau toujours +grossissant des curieux accourus trop tard. + +Alors Chicot entraina le moine chancelant au fond du cul-de-sac forme +par l'abside de l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois, et, l'adossant au +mur, lui et Panurge, comme un statuaire eut fait d'un bas-relief qu'il +eut voulu incruster dans la pierre: + +--Ah! ivrogne! lui dit-il; ah! paien! ah! traitre! ah! renegat! tu +prefereras donc toujours un pot de vin a ton ami? + +--Ah! monsieur Chicot! balbutia le moine. + +--Comment! je te nourris, infame! continua Chicot, je t'abreuve, je +t'emplis les poches et l'estomac, et tu trahis ton seigneur! + +--Ah! Chicot! dit le moine attendri. + +--Tu racontes mes secrets, miserable! + +--Cher ami! + +--Tais-toi! tu n'es qu'un sycophante, et tu merites un chatiment. + +Le moine trapu, vigoureux, enorme, puissant comme un taureau, mais +dompte par le repentir et surtout par le vin, vacillait sans se +defendre, aux mains de Chicot, qui le secouait comme un ballon gonfle +d'air. + +Panurge seul protestait contre la violence faite a son ami par des +coups de pieds qui n'atteignaient personne, et que Chicot lui rendait +en coups de baton. + +--Un chatiment a moi! murmurait le moine; un chatiment a votre ami, +cher monsieur Chicot! + +--Oui, oui, un chatiment, dit Chicot, et tu vas le recevoir. + +Et le baton du Gascon passa pour un instant de la croupe de l'ane aux +epaules larges et charnues du moine. + +--Oh! si j'etais a jeun! fit Gorenflot avec un mouvement de colere. + +--Tu me battrais, n'est-ce pas, ingrat? moi, ton ami? + +--Vous, mon ami, monsieur Chicot! et vous m'assommez. + +--Qui aime bien chatie bien. + +--Arrachez-moi donc la vie tout de suite! s'ecria Gorenflot. + +--Je le devrais. + +--Oh! si j'etais a jeun! repeta le moine avec un profond gemissement. + +--Tu l'as deja dit. + +Et Chicot redoubla de preuves d'amitie envers le pauvre genovefain, +qui se mit a beugler de toutes ses forces. + +--Allons, apres le boeuf voici le veau, dit le Gascon. Ca, maintenant, +qu'on se cramponne a Panurge et qu'on aille se coucher gentiment a _la +Corne d'Abondance._ + +--Je ne vois plus mon chemin, dit le moine, des yeux duquel coulaient +de grosses larmes. + +--Ah! dit Chicot, si tu pleurais le vin que tu as bu, cela au moins te +degriserait peut-etre. Mais non, il va falloir encore que je te serve +de guide. + +Et Chicot se mit a tirer l'ane par la bride, tandis que le moine, se +cramponnant des deux mains a la blatriere, faisait tous ses efforts +pour conserver son centre de gravite. + +Ils traverserent ainsi le pont aux Meuniers, la rue Saint-Barthelemy, +le Petit-Pont, et remonterent la rue Saint-Jacques, le moine toujours +pleurant, le Gascon toujours tirant. + +Deux garcons, aides de maitre Bonhomet, descendirent, sur l'ordre de +Chicot, le moine de son ane, et le conduisirent dans le cabinet que +nos lecteurs connaissent deja. + +--C'est fait, dit maitre Bonhomet en revenant. + +--Il est couche? demanda Chicot. + +--Il ronfle. + +--A merveille! mais, comme il se reveillera un jour ou l'autre, +rappelez-vous que je ne veux point qu'il sache comment il est revenu +ici, pas un mot d'explication, il ne serait meme pas mal qu'il crut +n'en etre pas sorti depuis la fameuse nuit ou il a fait un si grand +esclandre dans son couvent, et qu'il prit pour un reve ce qui lui est +arrive dans l'intervalle. + +--Il suffit, seigneur Chicot, repondit l'hotelier; mais que lui est-il +donc arrive a ce pauvre moine? + +--Un grand malheur; il parait qu'a Lyon il s'est pris de querelle avec +un envoye de M. de Mayenne, et qu'il l'a tue. + +--Oh! mon Dieu!... s'ecria l'hote, de sorte que.... + +--De sorte que M. de Mayenne a jure, a ce qu'il parait, qu'il le +ferait rouer vif ou qu'il y perdrait son nom, repondit Chicot. + +--Soyez tranquille, dit Bonhomet, sous aucun pretexte il ne sortira +d'ici. + +--A la bonne heure; et maintenant, continua le Gascon rassure sur +Gorenflot, il faut absolument que je retrouve mon duc d'Anjou, +cherchons. + +Et il prit sa course vers l'hotel de Sa Majeste Francois III. + + + + +CHAPITRE XVII + +LE PRINCE ET L'AMI. + + +Comme on l'a vu, Chicot avait vainement cherche le duc d'Anjou par les +rues de Paris pendant la soiree de la Ligue. + +Le duc de Guise, on se le rappelle, avait invite le prince a sortir: +cette invitation avait inquiete l'ombrageuse altesse. Francois avait +reflechi, et, apres reflexion, Francois depassait le serpent en +prudence. + +Cependant, comme son interet a lui-meme exigeait qu'il vit de ses +propres yeux ce qui devait se passer ce soir-la, il se decida a +accepter l'invitation, mais il prit en meme temps la resolution de ne +mettre le pied hors de son palais que bien et dument accompagne. + +De meme que tout homme qui craint appelle une arme favorite a son +secours, le duc alla chercher son epee, qui etait Bussy d'Amboise. + +--Pour que le duc se decidat a cette demarche, il fallait que la peur +le talonnat bien fort. Depuis sa deception a l'endroit de M. de +Monsoreau, Bussy boudait, et Francois s'avouait a lui-meme qu'a la +place de Bussy, et en supposant qu'en prenant sa place il eut en meme +temps pris son courage, il aurait temoigne plus que du depit au prince +qui l'eut trahi d'une si cruelle facon. + +Au reste, Bussy, comme toutes les natures d'elite, sentait plus +vivement la douleur que le plaisir: il est rare qu'un homme intrepide +au danger, froid et calme en face du fer et du feu, ne succombe pas +plus facilement qu'un lache aux emotions d'une contrariete. Ceux que +les femmes font pleurer le plus facilement, ce sont les hommes qui se +font le plus craindre des hommes. + +Bussy dormait, pour ainsi dire, dans sa douleur: il avait vu Diane +recue a la cour, reconnue comme comtesse de Monsoreau, admise par la +reine Louise au rang de ses dames d'honneur; il avait vu mille regards +curieux devorer cette beaute sans rivale, qu'il avait pour ainsi dire +decouverte et tiree du tombeau ou elle etait ensevelie. Il avait, +pendant toute une soiree, attache ses yeux ardents sur la jeune femme +qui ne levait point ses yeux appesantis; et, dans tout l'eclat de +cette fete, Bussy, injuste comme tout homme qui aime veritablement, +Bussy, oubliant le passe et detruisant lui-meme dans son esprit tous +les fantomes de bonheur que le passe y avait fait naitre, Bussy ne +s'etait pas demande combien Diane devait souffrir de tenir ainsi ses +yeux baisses, elle qui pouvait, en face d'elle, apercevoir un visage +voile par une tristesse sympathique, au milieu de toutes ces figures +indifferentes ou sottement curieuses. + +--Oh! se dit Bussy a lui-meme, en voyant qu'il attendait inutilement +un regard, les femmes n'ont d'adresse et d'audace que lorsqu'il s'agit +de tromper un tuteur, un epoux ou une mere; elles sont gauches, elles +sont laches, lorsqu'il s'agit de payer une dette de simple +reconnaissance; elles ont tellement peur de paraitre aimer, elles +attachent un prix si exagere a leur moindre faveur, que, pour +desesperer celui qui pretend a elles, elles ne regardent point, quand +tel est leur caprice, a lui briser le coeur. Diane pouvait me dire +franchement: "Merci de ce que vous avez fait pour moi, monsieur de +Bussy, mais je ne vous aime pas." J'eusse ete tue du coup, ou j'en +eusse gueri. Mais non! elle me prefere, me laisse l'aimer inutilement; +mais elle n'y a rien gagne, car je ne l'aime plus, je la meprise. + +Et il s'eloigna du cercle royal, la rage dans le coeur. + +En ce moment, ce n'etait plus cette noble figure que toutes les femmes +regardaient avec amour et tous les hommes avec terreur: c'etait un +front terni, un oeil faux, un sourire oblique. + +Bussy, en sortant, se vit passer dans un grand miroir de Venise et se +trouva lui-meme insupportable a voir. + +--Mais je suis fou, dit-il; comment, pour une personne qui me +dedaigne, je me rendrais odieux a cent qui me recherchent! Mais +pourquoi me dedaigne-t-elle, ou plutot pour qui? + +Est-ce pour ce long squelette a face livide, qui, toujours plante a +dix pas d'elle, la couve sans cesse de son jaloux regard... et qui, +lui aussi, feint de ne pas me voir? Et dire cependant que, si je le +voulais, dans un quart d'heure, je le tiendrais muet et glace sous mon +genou avec dix pouces de mon epee dans le coeur; dire que, si je le +voulais, je pourrais jeter sur cette robe blanche le sang de celui qui +y a cousu ces fleurs; dire que, si je le voulais, ne pouvant etre +aime, je serais au moins terrible et hai! + +Oh! sa haine! sa haine! plutot que son indifference. + +Oui, mais ce serait banal et mesquin: c'est ce que feraient un Quelus +et un Maugiron, si un Quelus et un Maugiron savaient aimer. Mieux vaut +ressembler a ce heros de Plutarque que j'ai tant admire, a ce jeune +Antiochus mourant d'amour, sans risquer un aveu, sans proferer une +plainte. Oui, je me tairai! Oui, moi qui ai lutte corps a corps avec +tous les hommes effrayants de ce siecle; moi qui ai vu Crillon, le +brave Crillon lui-meme, desarme devant moi, et qui ai tenu sa vie a ma +merci. Oui, j'eteindrai ma douleur et l'etoufferai dans mon ame, comme +a fait Hercule du geant Antee, sans lui laisser toucher une seule fois +du pied l'Esperance, sa mere. Non, rien ne m'est impossible a moi, +Bussy, que, comme Crillon, on a surnomme le brave, et tout ce que les +heros ont fait, je le ferai. + +Et, sur ces mots, il deroidit la main convulsive avec laquelle il +dechirait sa poitrine, il essuya la sueur de son front et marcha +lentement vers la porte; son poing allait frapper rudement la +tapisserie: il se commanda la patience et la douceur, et il sortit, le +sourire sur les levres et le calme sur le front, avec un volcan dans +le coeur. + +Il est vrai que, sur sa route, il rencontra M. le duc d'Anjou et +detourna la tete, car il sentait que toute sa fermete d'ame ne +pourrait aller jusqu'a sourire, et meme saluer le prince qui +l'appelait son ami et qui l'avait trahi si odieusement. + +En passant, le prince prononca le nom de Bussy, mais Bussy ne se +detourna meme point. + +Bussy rentra chez lui. Il placa son epee sur la table, ota son +poignard de sa gaine, degrafa lui-meme pourpoint et manteau, et +s'assit dans un grand fauteuil en appuyant sa tete a l'ecusson de ses +armes qui en ornait le dossier. + +Ses gens le virent absorbe; ils crurent qu'il voulait reposer, et +s'eloignerent. Bussy ne dormait pas: il revait. + +Il passa de cette facon plusieurs heures sans s'apercevoir qu'a +l'autre bout de la chambre un homme, assis comme lui, l'epiait +curieusement, sans faire un geste, sans prononcer un mot, attendant, +selon toute probabilite, l'occasion d'entrer en relation, soit par un +mot, soit par un signe. + +Enfin, un frisson glacial courut sur les epaules de Bussy et fit +vaciller ses yeux; l'observateur ne bougea point. + +Bientot les dents du comte cliquerent les unes contre les autres; ses +bras se roidirent; sa tete, devenue trop pesante, glissa le long du +dossier du fauteuil et tomba sur son epaule. + +En ce moment, l'homme qui l'examinait se leva de sa chaise en poussant +un soupir, et s'approcha de lui. + +--Monsieur le comte, dit-il, vous avez la fievre. + +Le comte leva son front qu'empourprait la chaleur de l'acces. + +--Ah! c'est toi, Remy, dit-il. + +--Oui, comte; je vous attendais ici. + +--Ici, et pourquoi? + +--Parce que la ou l'on souffre on ne reste pas longtemps. + +--Merci, mon ami, dit Bussy en prenant la main du jeune homme. + +Remy garda entre les siennes cette main terrible, devenue plus faible +que la main d'un enfant, et, la pressant avec affection et respect +contre son coeur: + +--Voyons, dit-il, il s'agit de savoir, monsieur le comte, si vous +voulez demeurer ainsi: voulez-vous que la fievre gagne et vous abatte? +restez debout; voulez-vous la dompter? mettez-vous au lit, et +faites-vous lire quelque beau livre ou vous puissiez puiser l'exemple +et la force. + +Le comte n'avait plus rien a faire au monde qu'obeir; il obeit. + +C'est donc en son lit que le trouverent tous les amis qui le vinrent +visiter. + +Pendant toute la journee du lendemain, Remy ne quitta point le chevet +du comte; il avait la double attribution de medecin du corps et de +medecin de l'ame; il avait des breuvages rafraichissants pour l'un, il +avait de douces paroles pour l'autre. + +Mais le lendemain, qui etait le jour ou M. de Guise etait venu au +Louvre, Bussy regarda autour de lui, Remy n'y etait point. + +--Il s'est fatigue, pensa Bussy; c'est bien naturel! pauvre garcon, +qui doit avoir tant besoin d'air, de soleil et de printemps! Et puis +Gertrude l'attendait, sans doute; Gertrude n'est qu'une femme de +chambre, mais elle l'aime... Une femme de chambre qui aime vaut mieux +qu'une reine qui n'aime pas. + +La journee se passa ainsi, Remy ne reparut pas; justement parce qu'il +etait absent, Bussy le desirait; il se sentait contre ce pauvre garcon +de terribles mouvements d'impatience. + +--Oh! murmura-t-il une fois ou deux, moi qui croyais encore a la +reconnaissance et a l'amitie! Non, desormais je ne veux plus croire a +rien. + +Vers le soir, quand les rues commencaient a s'emplir de monde et de +rumeurs, quand le jour deja disparu ne permettait plus de distinguer +les objets dans l'appartement, Bussy entendit des voix tres-hautes et +tres-nombreuses dans son antichambre. + +Un serviteur accourut alors tout effare. + +--Monseigneur le duc d'Anjou, dit-il. + +--Fais entrer, repliqua Bussy en froncant le sourcil a l'idee que son +maitre s'inquietait de lui, ce maitre dont il meprisait jusqu'a la +politesse. + +Le duc entra. La chambre de Bussy etait sans lumiere; les coeurs +malades aiment l'obscurite, car ils peuplent l'obscurite de fantomes. + +--Il fait trop sombre chez toi, Bussy, dit le duc; cela doit te +chagriner. + +Bussy garda le silence; le degout lui fermait la bouche. + +--Es-tu donc malade gravement, continua le duc, que tu ne me reponds +pas? + +--Je suis fort malade, en effet, monseigneur, murmura Bussy. + +--Alors, c'est pour cela que je ne t'ai point vu chez moi depuis deux +jours? dit le duc. + +--Oui, monseigneur, dit Bussy. + +Le prince, pique de ce laconisme, fit deux ou trois tours par la +chambre en regardant les sculptures qui se detachaient dans l'ombre, +et en maniant les etoffes. + +--Tu es bien loge, Bussy, ce me semble du moins, dit le duc. + +Bussy ne repondit pas. + +--Messieurs, dit le duc a ses gentilshommes, demeurez dans la chambre +a cote; il faut croire que, decidement, mon pauvre Bussy est bien +malade. Ca, pourquoi n'a-t-on pas prevenu Miron? Le medecin d'un roi +n'est pas trop bon pour Bussy. + +Un serviteur de Bussy secoua la tete: le duc regarda ce mouvement. + +--Voyons, Bussy, as-tu des chagrins? demanda le prince presque +obsequieusement. + +--Je ne sais pas, repondit le comte. + +Le duc s'approcha, pareil a ces amants qu'on rebute, et qui, a mesure +qu'on les rebute, deviennent plus souples et plus complaisants. + +--Voyons! parle-moi donc, Bussy! dit-il. + +--Eh! que vous dirai-je, monseigneur? + +--Tu es fache contre moi, hein? ajouta-t-il a voix basse. + +--Moi, fache, de quoi? D'ailleurs, on ne se fache point contre les +princes. A quoi cela servirait-il? + +Le duc se tut. + +--Mais, dit Bussy a son tour, nous perdons le temps en preambules. +Allons au fait, monseigneur. + +Le duc regarda Bussy. + +--Vous avez besoin de moi, n'est-ce pas? dit ce dernier avec une +durete incroyable. + +--Ah! monsieur de Bussy! + +--Eh! sans doute, vous avez besoin de moi, je le repete; croyez-vous +que je pense que c'est par amitie, que vous me venez voir? Non, +pardieu, car vous n'aimez personne. + +--Oh! Bussy!... toi, me dire de pareilles choses! + +--Voyons, finissons-en; parlez, monseigneur, que vous faut-il? Quand +on appartient a un prince, quand ce prince dissimule au point de vous +appeler mon ami, eh bien! il faut lui savoir gre de la dissimulation +et lui faire tout sacrifice, meme celui de la vie. Parlez. + +Le duc rougit; mais, comme il etait dans l'ombre, personne ne vit +cette rougeur. + +--Je ne voulais rien de toi, Bussy, et tu te trompes, dit-il, en +croyant ma visite interessee. Je desire seulement, voyant le beau +temps qu'il fait, et tout Paris etant emu ce soir de la signature de +la Ligue, t'avoir en ma compagnie pour courir un peu la ville. + +Bussy regarda le duc. + +--N'avez-vous pas Aurilly? dit-il. + +--Un joueur de luth. + +--Ah! monseigneur! vous ne lui donnez pas toutes ses qualites, je +croyais qu'il remplissait encore pres de vous d'autres fonctions. Et, +en dehors d'Aurilly, d'ailleurs, vous avez encore dix ou douze +gentilshommes dont j'entends les epees retentir sur les boiseries de +mon antichambre. + +La portiere se souleva lentement. + +--Qui est la? demanda le duc avec hauteur, et qui entre sans se faire +annoncer dans la chambre ou je suis? + +--Moi, Remy, repondit le Haudoin en faisant une entree majestueuse et +nullement embarrassee. + +--Qu'est-ce que Remy? demanda le duc. + +--Remy, monseigneur, repondit le jeune homme, c'est le medecin. + +--Remy, dit Bussy, c'est plus que le medecin, monseigneur, c'est +l'ami. + +--Ah! fit le duc blesse. + +--Tu as entendu ce que monseigneur desire, demanda Bussy en +s'appretant a sortir du lit. + +--Oui, que vous l'accompagniez, mais.... + +--Mais quoi? dit le duc. + +--Mais vous ne l'accompagnerez pas, monseigneur, repondit le Haudoin. + +--Et pourquoi cela? s'ecria Francois. + +--Parce qu'il fait trop froid dehors, monseigneur. + +--Trop froid? dit le duc surpris qu'on osat lui resister. + +--Oui! trop froid. En consequence, moi qui reponds de la sante de M. +de Bussy a ses amis et a moi-meme, je lui defends de sortir. + +Bussy n'en allait pas moins sauter en bas du lit, mais la main de Remy +rencontra la sienne et la lui serra d'une facon significative. + +--C'est bon, dit le duc. Puisqu'il courrait si gros risque a sortir, +il restera. + +Et Son Altesse, piquee outre mesure, fit deux pas vers la porte. + +Bussy ne bougea point. + +Le duc revint vers le lit. + +--Ainsi c'est decide, dit-il, tu ne te risques point? + +--Vous le voyez, monseigneur, dit Bussy, le medecin le defend. + +--Tu devrais voir Miron, Bussy; c'est un grand docteur. + +--Monseigneur, j'aime mieux un medecin ami qu'un medecin savant, dit +Bussy. + +--En ce cas, adieu! + +--Adieu, monseigneur! + +Et le duc sortit avec grand fracas. + +A peine fut-il dehors, que Remy, qui l'avait suivi des yeux jusqu'a ce +qu'il fut sorti de l'hotel, accourut pres du malade. + +--Ca, dit-il, monseigneur, qu'on se leve, et tout de suite, s'il vous +plait. + +--Pour quoi faire me lever? + +--Pour venir faire un tour avec moi. Il fait trop chaud dans cette +chambre. + +--Mais tu disais tout a l'heure au duc qu'il faisait trop froid +dehors! + +--Depuis qu'il est sorti la temperature a change. + +--De sorte que... dit Bussy en se soulevant avec curiosite. + +--De sorte qu'en ce moment, repondit le Haudoin, je suis convaincu que +l'air vous serait bon. + +--Je ne comprends pas, fit Bussy. + +--Est-ce que vous comprenez quelque chose aux potions que je vous +donne? vous les avalez cependant. Allons! sus! levons-nous: une +promenade avec M. le duc d'Anjou etait dangereuse, avec le medecin +elle est salutaire; c'est moi qui vous le dis. N'avez-vous donc plus +confiance en moi? alors il faut me renvoyer. + +--Allons donc, dit Bussy, puisque tu le veux. + +--Il le faut. + +Bussy se leva pale et tremblant. + +--L'interessante paleur, dit Remy, le beau malade! + +--Mais ou allons-nous? + +--Dans un quartier dont j'ai analyse l'air aujourd'hui meme. + +--Et cet air? + +--Est souverain pour votre maladie, monseigneur. + +Bussy s'habilla. + +--Mon chapeau et mon epee! dit-il. + +Il se coiffa de l'un et ceignit l'autre. + +Puis tous deux sortirent. + + + + +CHAPITRE XVIII + + +ETYMOLOGIE DE LA RUE DE LA JUSSIENNE + + +Remy prit son malade pardessous le bras, tourna a gauche, prit la rue +Coquillere et la suivit jusqu'au rempart. + +--C'est etrange, dit Bussy, tu me conduis du cote des marais de la +Grange-Bateliere, et tu pretends que ce quartier est sain? + +--Oh! monsieur! dit Remy, un peu de patience, nous allons tourner +autour de la rue Pagevin, nous allons laisser a droite la rue +Breneuse, et nous allons rentrer dans la rue Montmartre; vous verrez +la belle rue que la rue Montmartre! + +--Crois-tu donc que je ne la connais pas? + +--Eh bien! alors, si vous la connaissez, tant mieux! je n'aurai pas +besoin de perdre du temps a vous en faire voir les beautes, et je vous +conduirai tout de suite dans une petite jolie rue. Venez toujours, je +ne vous dis que cela. + +Et, en effet, apres avoir laisse la porte Montmartre a gauche et avoir +fait deux cents pas, a peu pres, dans la rue, Remy tourna a droite. + +--Ah ca! mais tu le fais expres, s'ecria Bussy; nous retournons d'ou +nous venons. + +--Ceci, dit Remy, est la rue de la Gypecienne, ou de l'Egyptienne, +comme vous voudrez, rue que le peuple commence deja a nommer la rue de +la Gyssienne, et qu'il finira par appeler, avant peu, la rue de la +Jussienne, parce que c'est plus doux, et que le genie des langues tend +toujours, a mesure qu'on s'avance vers le Midi, a multiplier les +voyelles. Vous devez savoir cela, vous, monseigneur, qui avez ete en +Pologne; les coquins n'en sont-ils pas encore a leurs quatre consonnes +de suite, ce qui fait qu'ils ont l'air, en parlant, de broyer de +petits cailloux et de jurer en les broyant? + +--C'est tres-juste, dit Bussy; mais comme je ne crois pas que nous +soyons venus ici pour faire un cours de phylologie voyons, dis-moi ou +allons-nous? + +--Voyez-vous cette petite eglise? dit Remy sans repondre autrement a +ce que lui disait Bussy. Hein! monseigneur! comme elle est fierement +campee, avec sa facade sur la rue et son abside sur le jardin de la +communaute! Je parie que vous ne l'avez, jusqu'a ce jour, jamais +remarquee? + +--En effet, dit Bussy, je ne la connaissais pas. + +Et Bussy n'etait pas le seul seigneur qui ne fut jamais entre dans +cette eglise de Sainte-Marie-L'Egyptienne, eglise toute populaire, et +qui etait connue aussi des fideles qui la frequentaient sous le nom de +chapelle Quoqheron. + +--Eh bien! dit Remy, maintenant que vous savez comment s'appelle cette +eglise, monseigneur, et que vous en avez suffisamment examine +l'exterieur, entrons-y, et vous verrez les vitraux de la nef: ils sont +curieux. + +Bussy regarda le Haudoin, et il vit sur le visage du jeune homme un si +doux sourire, qu'il comprit que le jeune docteur avait, en le faisant +entrer dans l'eglise, un autre but que celui de lui faire voir des +vitraux qu'on ne pouvait voir, attendu qu'il faisait nuit. + +Mais il y avait autre chose encore que l'on pouvait voir, car +l'interieur de l'eglise etait eclaire pour l'office du Salut: c'etait +ces naives peintures du seizieme siecle, comme l'Italie, grace a son +beau climat, en garde encore beaucoup, tandis que, chez nous, +l'humidite d'un cote, et le vandalisme de l'autre, ont efface, a qui +mieux mieux, sur nos murailles, ces traditions d'un age ecoule, et ces +preuves d'une foi qui n'est plus. + +En effet, le peintre avait peint a fresque, pour Francois Ier et par +les ordres de ce roi, la vie de sainte Marie l'Egyptienne; or, au +nombre des sujets les plus interessants de cette vie, l'artiste +imagier, naif et grand ami de la verite, sinon anatomique, du moins +historique, avait, dans l'endroit le plus apparent de la chapelle, +place ce moment difficile ou, sainte Marie, n'ayant point d'argent +pour payer le batelier, s'offre elle-meme comme salaire de son +passage. + +Maintenant, il est juste de dire que, malgre la veneration des fideles +pour Marie l'Egyptienne convertie, beaucoup d'honnetes femmes du +quartier trouvaient que le peintre aurait pu mettre ailleurs ce sujet, +ou tout au moins le traiter d'une facon moins naive, et la raison +qu'elles donnaient, ou plutot qu'elles ne donnaient point, etait que +certains details de la fresque detournaient trop souvent la vue des +jeunes courtauds de boutique que les drapiers, leurs patrons, +amenaient a l'eglise les dimanches et fetes. + +Bussy regarda le Baudoin, qui, devenu courtaud pour un instant, +donnait une grande attention a cette peinture. + +--As-tu la pretention, lui dit-il, de faire naitre en moi des idees +anacreontiques, avec ta chapelle de Sainte-Marie-l'Egyptienne? S'il en +est ainsi, tu t'es trompe d'espece. Il faut amener ici des moines et +des ecoliers. + +--Dieu m'en garde, dit le Haudoin: _Omnis cogitatio libidinosa +cerebrum inficit._ + +--Eh bien, alors? + +--Dame! ecoutez donc, on ne peut cependant pas se crever les yeux +quand on entre ici. + +--Voyons, tu avais un autre but, en m'amenant ici, n'est-ce pas, que +de me faire voir les genoux de sainte Marie l'Egyptienne? + +--Ma foi, non, dit Remy. + +--Alors, j'ai vu, partons. + +--Patience! voici que l'office s'acheve. En sortant maintenant nous +derangerions les fideles. + +Et le Haudoin retint doucement Bussy par le bras. + +--Ah! voila que chacun se retire, dit Remy. faisons comme les autres, +s'il vous plait. + +Bussy se dirigea vers la porte avec une indifference et une +distraction visibles. + +--Eh bien, dit le Haudoin, voila que vous allez sortir sans prendre de +l'eau benite. Ou diable avez-vous donc la tete? + +Bussy, obeissant comme un enfant, s'achemina vers la colonne dans +laquelle etait incruste le benitier. + +Le Haudoin profita de ce mouvement pour faire un signe d'intelligence +a une femme qui, sur le signe du jeune docteur, s'achemina de son cote +vers la meme colonne ou tendait Bussy. + +Aussi, au moment ou le comte portait la main vers le benitier en forme +de coquille, que soutenaient deux Egyptiens en marbre noir, une main +un peu grosse et un peu rouge, qui cependant etait une main de femme, +s'allongea vers la sienne et humecta ses doigts de l'eau lustrale. + +Bussy ne put s'empecher de porter ses yeux de la main grosse et rouge +au visage de la femme; mais, a l'instant meme, il recula d'un pas et +palit subitement, car il venait de reconnaitre, dans la proprietaire +de cette main, Gertrude, a moitie cachee sous un voile de laine noir. + +Il resta le bras etendu, sans songer a faire le signe de la croix, +tandis que Gertrude passait en le saluant et profilait sa haute taille +sous le porche de la petite eglise. + +A deux pas derriere Gertrude, dont les coudes robustes faisaient faire +place, venait une femme soigneusement enveloppee dans un mantelet de +soie, une femme dont les formes elegantes et jeunes, dont le pied +charmant, dont la taille delicate, firent songer a Bussy qu'il n'y +avait au monde qu'une taille, qu'un pied, qu'une forme semblables. + +Remy n'eut rien a lui dire, il le regarda seulement; Bussy comprenait +maintenant pourquoi le jeune homme l'avait amene rue +Sainte-Marie-l'Egyptienne et l'avait fait entrer dans l'eglise. + +Bussy suivit cette femme, le Haudoin suivit Bussy. + +C'eut ete une chose amusante que cette procession de quatre figures se +suivant d'un pas egal, si la tristesse et la paleur de deux d'entre +elles n'eussent pas decele de cruelles souffrances. + +Gertrude, toujours marchant la premiere, tourna l'angle de la rue +Montmartre, fit quelques pas en suivant cette rue, puis tout a coup se +jeta a droite dans une impasse sur laquelle s'ouvrait une porte. + +Bussy hesita. + +--Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, vous voulez donc que je +vous marche sur les talons? + +Bussy continua sa route. + +Gertrude, qui marchait toujours la premiere, tira une clef de sa +poche, et fit entrer sa maitresse, qui passa devant elle sans +retourner la tete. + +Le Haudoin dit deux mots a la cameriste, s'effaca et laissa passer +Bussy; puis Gertrude et lui entrerent de front, refermerent la porte, +et l'impasse se retrouva deserte. + +Il etait sept heures et demie du soir, on allait atteindre les +premiers jours de mai; a l'air tiede qui indiquait les premieres +haleines du printemps, les feuilles commencaient a se developper au +sein de leurs enveloppes crevassees. + +Bussy regarda autour de lui: il se trouvait dans un petit jardin de +cinquante pieds carres, entoure de murs tres-hauts, sur le sommet +desquels la vigne vierge et le lierre, elancant leurs pousses +nouvelles, faisaient ebouler, de temps a autre, quelques petites +parcelles de platre, et jetaient a la brise ce parfum acre et +vigoureux que le frais du soir arrache a leurs feuilles. + +De longues ravenelles, joyeusement elancees hors des crevasses du +vieux mur de l'eglise, epanouissaient leurs boutons rouges comme un +cuivre sans alliage. + +Enfin, les premiers lilas, eclos au soleil de la matinee, venaient, de +leurs suaves emanations, ebranler le cerveau encore vacillant du jeune +homme, qui se demandait si tant de parfums, de chaleur et de vie ne +lui venaient pas a lui, si seul, si faible, si abandonne il y avait +une heure a peine, ne lui venaient pas uniquement de la presence d'une +femme si tendrement aimee. + +Sous un berceau de jasmin et de clematite, sur un petit banc de bois +adosse au mur de l'eglise, Diane s'etait assise, le front penche, les +mains inertes et tombant a ses cotes, et l'on voyait s'effeuiller, +froissee entre ses doigts, une giroflee qu'elle brisait sans s'en +douter et dont elle eparpillait les fleurs sur le sable. + +A ce moment, un rossignol, cache dans un marronnier voisin, commenca +sa longue et melancolique chanson, brodee de temps en temps de notes +eclatantes comme des fusees. + +Bussy etait seul dans ce jardin avec madame de Monsoreau, car Remy et +Gertrude se tenaient a distance: il s'approcha d'elle; Diane leva la +tete. + +--Monsieur le comte, dit-elle d'une voix timide, tout detour serait +indigne de nous: si vous m'avez trouvee tout a l'heure a l'eglise +Sainte-Marie-l'Egyptienne, ce n'est point le hasard qui vous y a +conduit. + +--Non, madame, dit Bussy, c'est le Haudoin qui m'a fait sortir sans me +dire dans quel but, et je vous jure que j'ignorais.... + +--Vous vous trompez au sens de mes paroles, monsieur, dit tristement +Diane. Oui, je sais bien que c'est M. Remy qui vous a conduit a +l'eglise, et de force peut-etre? + +--Madame, dit Bussy, ce n'est point de force... Je ne savais pas que +j'y devais voir.... + +--Voila une dure parole, monsieur le comte, murmura Diane en secouant +la tete et en levant sur Bussy un regard humide. Avez-vous l'intention +de me faire comprendre que, si vous eussiez connu le secret de Remy, +vous ne l'eussiez point accompagne? + +--Oh! madame! + +--C'est naturel, c'est juste, monsieur, vous m'avez rendu un service +signale, et je ne vous ai point encore remercie de votre courtoisie. +Pardonnez-moi, et agreez toutes mes actions de graces. + +--Madame.... + +Bussy s'arreta; il etait tellement etourdi, qu'il n'avait a son +service ni paroles ni idees. + +--Mais j'ai voulu vous prouver, moi, continua Diane en s'animant, que +je ne suis pas une femme ingrate ni un coeur sans memoire. C'est moi +qui ai prie M. Remy de me procurer l'honneur de votre entretien; c'est +moi qui ai indique ce rendez-vous: pardonnez-moi si je vous ai deplu. + +Bussy appuya une main sur son coeur. + +--Oh! madame, dit-il, vous ne le pensez pas. + +Les idees commencaient a revenir a ce pauvre coeur brise, et il lui +semblait que cette douce brise du soir qui lui apportait de si doux +parfums et de si tendres paroles lui enlevait en meme temps un nuage +de dessus les yeux. + +--Je sais, continua Diane, qui etait la plus forte, parce que depuis +longtemps elle etait preparee a cette entrevue, je sais combien vous +avez eu de mal a faire ma commission. Je connais toute votre +delicatesse. Je vous connais et vous apprecie, croyez-le bien. Jugez +donc ce que j'ai du souffrir a l'idee que vous meconnaitriez les +sentiments de mon coeur. + +--Madame, dit Bussy, depuis trois jours je suis malade. + +--Oui, je le sais, repondit Diane avec une rougeur qui trahissait tout +l'interet qu'elle prenait a cette maladie, et je souffrais plus que +vous, car M. Remy,--il me trompait sans doute,--M. Remy me laissait +croire.... + +--Que votre oubli causait ma souffrance. Oh! c'est vrai. + +--Donc, j'ai du faire ce que je fais, comte, reprit madame de +Monsoreau. Je vous vois, je vous remercie de vos soins obligeants, et +vous en jure une reconnaissance eternelle.... Maintenant croyez que je +parle du fond du coeur. + +Bussy secoua tristement la tete et ne repondit pas. + +--Doutez-vous de mes paroles? reprit Diane. + +--Madame, repondit Bussy, les gens qui ont de l'amitie pour quelqu'un +temoignent cette amitie comme ils peuvent: vous me saviez au palais le +soir de votre presentation a la cour; vous me saviez devant vous, vous +deviez sentir mon regard peser sur toute votre personne, et vous +n'avez pas seulement leve les yeux sur moi; vous ne m'avez pas fait +comprendre, par un mot, par un geste, par un signe, que vous saviez +que j'etais la; apres cela, j'ai tort, madame; peut-etre ne +m'avez-vous pas reconnu, vous ne m'aviez vu que deux fois. + +Diane repondit par un regard de si triste reproche, que Bussy en fut +remue jusqu'au fond des entrailles. + +--Pardon, madame, pardon, dit-il; vous n'etes point une femme comme +toutes les autres, et cependant vous agissez comme les femmes +vulgaires; ce mariage? + +--Ne savez-vous pas comment j'ai ete forcee a le conclure? + +--Oui, mais il etait facile a rompre. + +--Impossible, au contraire. + +--Mais rien ne vous avertissait donc que, pres de vous, veillait un +homme devoue? + +Diane baissa les yeux. + +--C'etait cela surtout qui me faisait peur, dit-elle. + +--Et voila a quelles considerations vous m'avez sacrifie. Oh! songez a +ce que m'est la vie depuis que vous appartenez a un autre. + +--Monsieur, dit la comtesse avec dignite, une femme ne change point de +nom sans qu'il n'en resulte un grand dommage pour son honneur, lorsque +deux hommes vivent, qui portent, l'un le nom qu'elle a quitte, l'autre +le nom qu'elle a pris. + +--Toujours est-il que vous avez garde le nom de Monsoreau par +preference. + +--Le croyez-vous? balbutia Diane. Tant mieux! + +Et ses yeux se remplirent de larmes. + +Bussy, qui la vit laisser retomber sa tete sur sa poitrine, marcha +avec agitation devant elle. + +--Enfin, dit Bussy, me voila redevenu ce que j'etais, madame, +c'est-a-dire un etranger pour vous. + +--Helas! fit Diane. + +--Votre silence le dit assez. + +--Je ne puis parler que par mon silence. + +--Votre silence, madame, est la suite de votre accueil du Louvre. Au +Louvre, vous ne me voyiez pas; ici vous ne me parlez pas. + +--Au Louvre, j'etais en presence de M. de Monsoreau. M. de Monsoreau +me regardait, et il est jaloux. + +--Jaloux! Eh! que lui faut-il donc, mon Dieu! quel bonheur peut-il +envier, quand tout le monde envie son bonheur? + +--Je vous dis qu'il est jaloux, monsieur; depuis quelques jours il a +vu roder quelqu'un autour de notre nouvelle demeure. + +--Vous avez donc quitte la petite maison de la rue Saint-Antoine? + +--Comment! s'ecria Diane emportee par un mouvement irreflechi, cet +homme, ce n'etait donc pas vous? + +--Madame, depuis que votre mariage a ete annonce publiquement, depuis +que vous avez ete presentee, depuis cette soiree du Louvre, enfin, ou +vous n'avez pas daigne me regarder, je suis couche; la fievre me +devore, je me meurs; vous voyez que votre mari ne saurait etre jaloux +de moi, du moins, puisque ce n'est pas moi qu'il a pu voir autour de +votre maison. + +--Eh bien, monsieur le comte, s'il est vrai, comme vous me l'avez dit, +que vous eussiez quelque desir de me revoir, remerciez cet homme +inconnu; car, connaissant M. de Monsoreau comme je le connais, cet +homme m'a fait trembler pour vous, et j'ai voulu vous voir pour vous +dire: "Ne vous exposez pas ainsi, monsieur le comte, ne me rendez pas +plus malheureuse que je ne le suis." + +--Rassurez-vous, madame; je vous le repete, ce n'etait pas moi. + +--Maintenant, laissez-moi achever tout ce que j'avais a vous dire. +Dans la crainte de cet homme, que nous ne connaissons pas, mais que M. +de Monsoreau connait peut-etre, dans la crainte de cet homme, il exige +que je quitte Paris; de sorte que, ajouta Diane en tendant la main a +Bussy, de sorte que, monsieur le comte, vous pouvez regarder cet +entretien comme le dernier... Demain je pars pour Meridor. + +--Vous partez, madame! s'ecria Bussy. + +--Il n'est que ce moyen de rassurer M. de Monsoreau, dit Diane; il +n'est que ce moyen de retrouver ma tranquillite. D'ailleurs, de mon +cote, je deteste Paris; je deteste le monde, la cour, le Louvre. Je +suis heureuse de m'isoler avec mes souvenirs de jeune fille; il me +semble qu'en repassant par le sentier de mes jeunes annees, un peu de +mon bonheur d'autrefois retombera sur ma tete comme une douce rosee. +Mon pere m'accompagne. Je vais retrouver la-bas M. et madame de +Saint-Luc, qui regrettent de ne pas m'avoir pres d'eux. Adieu, +monsieur de Bussy. + +Bussy cacha son visage entre ses deux mains. + +--Allons, murmura-t-il, tout est fini pour moi. + +--Que dites-vous la? s'ecria Diane en se levant. + +--Je dis, madame, que cet homme qui vous exile, que cet homme qui +m'enleve le seul espoir qui me restait, c'est-a-dire celui de respirer +le meme air que vous, de vous entrevoir derriere une jalousie, de +toucher votre robe en passant, d'adorer enfin un etre vivant et non +pas une ombre, je dis, je dis que cet homme est mon ennemi mortel, et +que, dusse-je y perir, je detruirai cet homme de mes mains. + +--Oh! monsieur le comte! + +--Le miserable! s'ecria Bussy; comment! ce n'est point assez pour lui +de vous avoir pour femme, vous, la plus belle et la plus chaste des +creatures; il est encore jaloux! Jaloux! monstre ridicule et devorant: +il absorberait le monde. + +--Oh! calmez-vous, comte, calmez-vous, mon Dieu!... il est excusable, +peut-etre. + +--Il est excusable! c'est vous qui le defendez, madame! + +--Oh! si vous saviez! dit Diane en couvrant son visage de ses deux +mains, comme si elle eut craint que, malgre l'obscurite, Bussy n'en +distinguat la rougeur. + +--Si je savais? repeta Bussy. Eh! madame, je sais une chose, c'est +qu'on a tort de penser au reste du monde quand on est votre mari. + +--Mais, dit Diane d'une voix entrecoupee, sourde, ardente; mais, si +vous vous trompiez, monsieur le comte, s'il ne l'etait pas! + +Et la jeune femme, a ces paroles, effleurant de sa main froide les +mains brulantes de Bussy, se leva et s'enfuit, legere comme une ombre, +dans les detours sombres du petit jardin, saisit le bras de Gertrude +et disparut en l'entrainant, avant que Bussy, ivre, insense, radieux, +eut seulement essaye d'etendre les bras pour la retenir. + +Il poussa un cri, et se leva chancelant. + +Remy arriva juste pour le retenir dans ses bras et le faire asseoir +sur le banc que Diane venait de quitter. + + + + +CHAPITRE XIX + +COMMENT D'EPERNON EUT SON POURPOINT DECHIRE, ET COMMENT SCHOMBERG FUT +TEINT EN BLEU. + + +Tandis que maitre la Huriere entassait signatures sur signatures, +tandis que Chicot consignait Gorenflot a la Corne-d'Abondance, tandis +que Bussy revenait a la vie, dans ce bienheureux petit jardin tout +plein de parfums, de chants et d'amour, Henri, sombre de tout ce qu'il +avait vu par la ville, irrite des predications qu'il avait entendues +dans les eglises, furieux des saluts mysterieux recueillis par son +frere d'Anjou, qu'il avait vu passer devant lui dans la rue +Saint-Honore, accompagne de M. de Guise et de M. de Mayenne, avec tout +une suite de gentilshommes que semblait commander M. de Monsoreau, +Henri, disons-nous, etait rentre au Louvre en compagnie de Maugiron et +de Quelus. + +Le roi, selon son habitude, etait sorti avec ses quatre amis; mais, a +quelques pas du Louvre, Schomberg et d'Epernon, ennuyes de voir Henri +soucieux, et comptant qu'au milieu d'un pareil remue-menage il y avait +des chances pour le plaisir et les aventures, Schomberg et d'Epernon +avaient profite de la premiere bousculade pour disparaitre au coin de +la rue de l'Astruce, et, tandis que le roi et ses deux amis +continuaient leur promenade par le quai, ils s'etaient laisse emporter +par la rue d'Orleans. + +Ils n'avaient pas fait cent pas, que chacun avait deja son affaire. +D'Epernon avait passe sa sarbacane entre les jambes d'un bourgeois qui +courait, et qui s'en etait alle du coup rouler a dix pas, et Schomberg +avait enleve la coiffe d'une femme qu'il avait cru laide et vieille, +et qui s'etait trouvee, par fortune, jeune et jolie. + +Mais tous deux avaient mal choisi leur jour pour s'attaquer a ces bons +Parisiens, d'ordinaire si patients; il courait par les rues cette +fievre de revolte qui bat quelquefois tout a coup des ailes dans les +murs des capitales: le bourgeois culbute s'etait releve et avait crie: +"Au parpaillot!" C'etait un zele, on le crut, et on s'elanca vers +d'Epernon; la femme decoiffee avait crie: "Au mignon!" ce qui etait +bien pis; et son mari, qui etait un teinturier, avait lache sur +Schomberg ses apprentis. + +Schomberg etait brave; il s'arreta, voulut parler haut, et mit la main +a son epee. + +D'Epernon etait prudent, il s'enfuit. + +Henri ne s'etait plus occupe de ses deux mignons, il les connaissait +pour avoir l'habitude de se tirer d'affaire tous deux: l'un, grace a +ses jambes, l'autre, grace a ses bras; il avait donc fait sa tournee +comme nous avons vu, et, sa tournee faite, il etait revenu au Louvre. + +Il etait rentre dans son cabinet d'armes, et, assis sur son grand +fauteuil, il tremblait d'impatience, cherchant un bon sujet de se +mettre en colere. + +Maugiron jouait avec Narcisse, le grand levrier du roi. + +Quelus, les poings appuyes contre ses joues, s'etait accroupi sur un +coussin, et regardait Henri. + +--Ils vont, ils vont, disait le roi. Leur complot marche; tantot +tigres, tantot serpents; quand ils ne bondissent pas, ils rampent. + +--Eh! sire, dit Quelus, est-ce qu'il n'y a pas toujours des complots, +dans un royaume? Que diable voudriez-vous que fissent les fils de +rois, les freres de rois, les cousins de rois, s'ils ne complotaient +pas? + +--Tenez, en verite, Quelus, avec vos maximes absurdes et vos grosses +joues boursouflees, vous me faites l'effet d'etre, en politique, de la +force du Gilles de la foire Saint-Laurent. + +Quelus pivota sur son coussin et tourna irreverencieusement le dos au +roi. + +--Voyons, Maugiron, reprit Henri, ai-je raison ou tort, mordieu! et +doit-on me bercer avec des fadaises et des lieux communs, comme si +j'etais un roi vulgaire ou un marchand de laine qui craint de perdre +son chat favori? + +--Eh! sire, dit Maugiron qui etait toujours et en tout point de l'avis +de Quelus, si vous n'etes pas un roi vulgaire, prouvez-le en faisant +le grand roi. Que diable! voila Narcisse, c'est un bon chien, c'est +une bonne bete; mais, quand on lui tire les oreilles, il grogne, et +quand on lui marche sur les pattes, il mord. + +--Bon! dit Henri, voila l'autre qui me compare a mon chien. + +--Non pas, sire, dit Maugiron; vous voyez bien, au contraire, que je +mets Narcisse fort au-dessus de vous, puisque Narcisse sait se +defendre et que Votre Majeste ne le sait pas. + +Et, a son tour, il tourna le dos a Henri. + +--Allons, me voila seul, dit le roi; fort bien, continuez, mes bons +amis, pour qui l'on me reproche de dilapider le royaume; +abandonnez-moi, insultez-moi, egorgez-moi tous; je n'ai que des +bourreaux autour de ma personne, parole d'honneur. Ah! Chicot! mon +pauvre Chicot, ou es-tu? + +--Bon, dit Quelus, il ne nous manquait plus que cela. Voila qu'il +appelle Chicot, a present. + +--C'est tout simple, repondit Maugiron. + +Et l'insolent se mit a machonner entre ses dents certain proverbe +latin qui se traduit en francais par l'axiome: _Dis-moi qui tu hantes, +je te dirai qui tu es._ + +Henri fronca le sourcil, un eclair de terrible courroux illumina ses +grands yeux noirs, et, pour cette fois, certes, c'etait bien un regard +de roi que le prince lanca sur ses indiscrets amis. + +Mais, sans doute epuise par cette velleite de colere, Henri retomba +sur sa chaise et frotta les oreilles d'un des petits chiens de sa +corbeille. + +En ce moment un pas rapide retentit dans les antichambres, et +d'Epernon apparut sans toquet, sans manteau, et son pourpoint tout +dechire. + +Quelus et Maugiron se retournerent, et Narcisse s'elanca vers le +nouveau venu en jappant, comme si, des courtisans du roi, il ne +reconnaissait que les habits. + +--Jesus-Dieu! s'ecria Henri, que t'est-il donc arrive? + +--Sire, dit d'Epernon, regardez-moi; voici de quelle facon l'on traite +les amis de Votre Majeste. + +--Et qui t'a traite ainsi? demanda le roi. + +--Mordieu! votre peuple, ou plutot le peuple de M. le duc d'Anjou, qui +criait: Vive la Ligue! vive la messe! vive Guise! vive Francois! vive +tout le monde enfin! excepte: Vive le roi. + +--Et que lui as-tu donc fait, a ce peuple, pour qu'il te traite ainsi? + +--Moi? rien. Que voulez-vous qu'un homme fasse a un peuple? Il m'a +reconnu pour ami de Votre Majeste, et cela lui a suffi. + +--Mais Schomberg? + +--Quoi! Schomberg? + +--Schomberg n'est pas venu a ton secours? Schomberg ne t'a pas +defendu? + +--Corboeuf! Schomberg avait assez a faire pour son propre compte. + +--Comment cela? + +--Oui, je l'ai laisse aux mains d'un teinturier dont il avait decoiffe +la femme, et qui, avec cinq ou six garcons, etait en train de lui +faire passer un mauvais quart d'heure. + +--Par la mordieu! s'ecria le roi, et ou l'as-tu laisse, mon pauvre +Schomberg? dit Henri en se levant; j'irai moi-meme a son aide. +Peut-etre pourra-t-on dire, ajouta Henri en regardant Maugiron et +Quelus, que mes amis m'ont abandonne, mais on ne dira pas au moins que +j'ai abandonne mes amis. + +--Merci, sire, dit une voix derriere Henri, merci, me voila, _Gott +verdamme mih_; je m'en suis tire tout seul, mais ce n'est pas sans +peine. + +--Oh! Schomberg! c'est la voix de Schomberg! crierent les trois +mignons. Mais ou diable es-tu? + +--Pardieu, ou je suis, vous me voyez bien, s'ecria la meme voix. + +Et, en effet, des profondeurs obscures du cabinet on vit s'avancer, +non pas un homme, mais une ombre. + +--Schomberg! s'ecria le roi, d'ou viens-tu, d'ou sors-tu, et pourquoi +es-tu de cette couleur? + +En effet, Schomberg, des pieds a la tete, sans exception d'aucune +partie de ses vetements ou de sa personne, Schomberg etait du plus +beau bleu de roi qu'il fut possible de voir. + +--_Der Teufel_! s'ecria-t-il; les miserables! Je ne m'etonne plus si +tout ce peuple courait apres moi. + +--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Henri. Si tu etais jaune, cela +s'expliquerait par la peur; mais bleu! + +--Il y a qu'ils m'ont trempe dans une cuve, les coquins; j'ai cru +qu'ils me trempaient tout bonnement dans une cuve d'eau, et c'etait +dans une cuve d'indigo. + +--Oh! mordieu, dit Quelus en eclatant de rire, ils sont punis par ou +ils ont peche. C'est tres-cher l'indigo, et tu leur emportes au moins +pour vingt ecus de teinture. + +--Je te conseille de plaisanter, toi; j'aurais voulu te voir a ma +place. + +--Et tu n'en as pas etripe quelqu'un? demanda Maugiron. + +--J'ai laisse mon poignard quelque part, voila tout ce que je sais, +enfonce jusqu'a la garde dans un fourreau de chair; mais, en une +seconde, tout a ete dit: j'ai ete pris, souleve, emporte, trempe dans +la cuve et presque noye. + +--Et comment t'es-tu tire de leurs mains? + +--J'ai eu le courage de commettre une lachete, sire. + +--Et qu'as-tu fait? + +--J'ai crie: Vive la Ligue! + +--C'est comme moi, dit d'Epernon; seulement on m'a force d'ajouter: +Vive le duc d'Anjou! + +--Et moi aussi, dit Schomberg en mordant ses mains de rage; moi aussi +je l'ai crie. Mais ce n'est pas le tout. + +--Comment! dit le roi, ils t'ont encore fait crier autre chose, mon +pauvre Schomberg? + +--Non, ils ne m'ont pas fait crier autre chose, et c'est bien assez +comme cela, Dieu merci; mais au moment ou je criais: Vive le duc +d'Anjou!... + +--Eh bien! + +--Devinez qui passait? + +--Comment veux-tu que je devine? + +--Bussy, son damne Bussy, lequel m'a entendu crier vive son maitre. + +--Le fait est qu'il n'a rien du y comprendre, dit Quelus. + +--Parbleu! comme il etait difficile de voir ce qui se passait! j'avais +le poignard sur la gorge, et j'etais dans une cuve. + +--Comment, dit Maugiron, il ne t'a pas porte secours? Cela se devait +cependant de gentilhomme a gentilhomme. + +--Lui, il parait qu'il avait a songer a bien autre chose; il ne lui +manquait que des ailes pour s'envoler; a peine touchait-il encore la +terre. + +--Et puis, dit Maugiron, il ne t'aura peut-etre pas reconnu? + +--La belle raison! + +--Etais-tu deja passe au bleu? + +--Ah! c'est juste, dit Schomberg. + +--Dans ce cas, il serait excusable, reprit Henri, car, en verite, mon +pauvre Schomberg, je ne te reconnais pas moi-meme. + +--N'importe, repliqua le jeune homme, qui n'etait pas pour rien +d'origine allemande, nous nous retrouverons autre part qu'au coin de +la rue Coquilliere, et un jour que je ne serai pas dans une cuve. + +--Oh! moi, dit d'Epernon, ce n'est pas au valet que j'en veux, c'est +au maitre; ce n'est pas a Bussy que je voudrais avoir affaire, c'est a +monseigneur le duc d'Anjou. + +--Oui, oui, s'ecria Schomberg, monseigneur le duc d'Anjou qui veut +nous tuer par le ridicule, en attendant qu'il nous tue par le +poignard. + +--Au duc d'Anjou, dont on chantait les louanges par les rues,--vous +les avez entendues, sire, dirent ensemble Quelus et Maugiron. + +--Le fait est que c'est lui qui est duc et maitre dans Paris a cette +heure, et non plus le roi: essayez un peu de sortir, lui dit +d'Epernon, et vous verrez si l'on vous respectera plus que nous. + +--Ah! mon frere! mon frere! murmura Henri d'un ton menacant. + +--Ah! oui, sire, vous direz encore bien des fois, comme vous venez de +le dire: "Ah! mon frere! mon frere!" sans prendre aucun parti contre +ce frere, dit Schomberg; et cependant, je vous le declare, et c'est +clair pour moi, ce frere est a la tete de quelque complot. + +--Eh! mordieu! s'ecria Henri, c'est ce que je disais a ces messieurs +quand tu es entre tout a l'heure, d'Epernon; mais ils m'ont repondu en +haussant les epaules et en me tournant le dos. + +--Sire, dit Maugiron, nous avons hausse les epaules et tourne le dos, +non point parce que vous disiez qu'il y avait un complot, mais parce +que nous ne vous voyions pas en humeur de le comprimer. + +--Et maintenant, continua Quelus, nous nous retournons vers vous pour +vous redire: "Sauvez-nous, sire, ou plutot sauvez-vous, car, nous +tombes, vous etes mort; demain M. de Guise vient au Louvre, demain il +demandera que vous nommiez un chef a la Ligue; demain vous nommerez le +duc d'Anjou comme vous avez promis de le faire, et alors, une fois le +duc d'Anjou chef de la Ligue, c'est-a-dire a la tete de cent mille +Parisiens echauffes par les orgies de cette nuit, le duc d'Anjou fera +de vous ce qu'il voudra." + +--Ah! ah! dit Henri, et en cas de resolution extreme, vous seriez donc +disposes a me seconder? + +--Oui, sire, repondirent les jeunes gens d'une seule voix. + +--Pourvu cependant, sire, dit d'Epernon, que Votre Majeste me donne le +temps de mettre un autre toquet, un autre manteau et un autre +pourpoint. + +--Passe dans ma garde-robe, d'Epernon, et mon valet de chambre te +donnera tout cela; nous sommes de meme taille. + +--Et pourvu que vous me donniez le temps, a moi, de prendre un bain. + +--Passe dans mon etuve, Schomberg, et mon baigneur aura soin de toi. + +--Sire, dit Schomberg, nous pouvons donc esperer que l'insulte ne +restera pas sans vengeance? + +Henri etendit la main en signe de silence, et, baissant la tete sur sa +poitrine, parut reflechir profondement. Puis, au bout d'un instant: + +--Quelus, dit-il, informez-vous si M. d'Anjou est rentre au Louvre. + +Quelus sortit. D'Epernon et Schomberg attendaient avec les autres la +reponse de Quelus, tant leur zele s'etait ranime par l'imminence du +danger. Ce n'est point pendant la tempete, c'est pendant le calme +qu'on voit les matelots recalcitrants. + +--Sire, demanda Maugiron, Votre Majeste prend donc un parti? + +--Vous allez voir, repliqua le roi. + +Quelus revint. + +--M. le duc n'est pas encore rentre, dit-il. + +--C'est bien, repondit le roi. D'Epernon, allez changer d'habit; +Schomberg, allez changer de couleur; et vous, Quelus, et vous, +Maugiron, descendez dans le preau et faites-moi bonne garde jusqu'a ce +que mon frere rentre. + +--Et quand il rentrera? demanda Quelus. + +--Quand il rentrera, vous ferez fermer toutes les portes; allez. + +--Bravo, sire! dit Quelus. + +--Sire, dit d'Epernon, dans dix minutes je suis ici. + +--Moi, sire, je ne puis dire quand j'y serai, ce sera selon la qualite +de la teinture. + +--Venez le plus tot possible, repondit le roi, voila tout ce que j'ai +a vous dire. + +--Mais Votre Majeste va donc rester seule? demanda Maugiron. + +--Non, Maugiron, je reste avec Dieu, a qui je vais demander sa +protection pour notre entreprise. + +--Priez-le bien, sire, dit Quelus, car je commence a croire qu'il +s'entend avec le diable pour nous damner tous ensemble dans ce monde +et dans l'autre. + +--_Amen_! dit Maugiron. + +Les deux jeunes gens qui devaient faire la garde sortirent par une +porte. Les deux qui devaient changer de costume sortirent par l'autre. + +Le roi, reste seul, alla s'agenouiller a son prie-Dieu. + + + + +CHAPITRE XX + +CHICOT EST DE PLUS EN PLUS ROI DE FRANCE. + + +Minuit sonna; les portes du Louvre fermaient d'ordinaire a minuit. +Mais Henri avait sagement calcule que le duc d'Anjou ne manquerait pas +de coucher ce soir-la au Louvre, pour laisser moins de prise aux +soupcons que le tumulte de Paris, pendant cette soiree, pouvait faire +naitre dans l'esprit du roi. + +Le roi avait donc ordonne que les portes restassent ouvertes jusqu'a +une heure. + +A minuit un quart, Quelus remonta. + +--Sire, le duc est rentre, dit-il. + +--Que fait Maugiron? + +--Il est reste en sentinelle pour voir si le duc ne sortira point. + +--Il n'y a pas de danger. + +--Alors.... dit Quelus en faisant un mouvement pour indiquer au roi +qu'il n'y avait plus qu'a agir. + +--Alors... laissons-le se coucher tranquillement, dit Henri. Qui +a-t-il pres de lui? + +--M. de Monsoreau et ses gentilshommes ordinaires. + +--Et M. de Bussy? + +--M. de Bussy n'y est pas. + +--Bon, dit le roi, a qui c'etait un grand soulagement que de sentir +son frere prive de sa meilleure epee. + +--Qu'ordonne le roi? demanda Quelus. + +--Qu'on dise a d'Epernon et a Schomberg de se hater, et qu'on +previenne M. de Monsoreau que je desire lui parler. + +Quelus s'inclina, et s'acquitta de la commission avec toute la +promptitude que peuvent donner a la volonte humaine le sentiment de la +haine et le desir de la vengeance reunis dans le meme coeur. + +Cinq minutes apres, d'Epernon et Schomberg entraient, l'un rhabille a +neuf, l'autre debarbouille au vif; il n'y avait que les cavites du +visage qui avaient conserve une teinte bleuatre, qui, au dire de +l'etuviste, ne s'en irait tout a fait qu'a la suite de plusieurs bains +de vapeur. + +Apres les deux mignons, M. de Monsoreau parut. + +--M. le capitaine des gardes de Votre Majeste vient de m'annoncer +qu'elle me faisait l'honneur de m'appeler pres d'elle, dit le grand +veneur en s'inclinant. + +--Oui, monsieur, dit Henri; oui, en me promenant ce soir j'ai vu les +etoiles si brillantes et la lune si belle, que j'ai pense que, par un +si magnifique temps, nous pourrions faire demain une chasse superbe; +il n'est que minuit, monsieur le comte, partez donc pour Vincennes a +l'instant meme; faites-moi detourner un daim, et demain nous le +courrons. + +--Mais, sire, dit Monsoreau, je croyais que demain Votre Majeste avait +fait donner rendez-vous a monseigneur d'Anjou et a M. de Guise pour +nommer un chef de la Ligue. + +--Eh bien, monsieur, apres? dit le roi avec cet accent hautain auquel +il etait si difficile de repondre. + +--Apres, sire... apres, le temps manquera peut-etre. + +--Le temps ne manque jamais, monsieur le grand veneur, a celui qui +sait l'employer, c'est pour cela que je vous dis: "Vous avez le temps +de partir ce soir, pourvu que vous partiez a l'instant meme." Vous +avez le temps de detourner un daim cette nuit, et vous aurez le temps +de tenir les equipages prets pour demain dix heures. Allez donc, et a +l'instant meme! Quelus, Schomberg, faites ouvrir a M. de Monsoreau la +porte du Louvre de ma part, de la part du roi; et toujours de la part +du roi, faites-la fermer quand il sera sorti. + +Le grand veneur se retira tout etonne. + +--C'est donc une fantaisie du roi? demanda-t-il aux jeunes gens dans +l'antichambre. + +--Oui, repondirent laconiquement ceux-ci. + +M. de Monsoreau vit qu'il n'y avait rien a tirer de ce cote-la et se +tut. + +--Oh! oh! murmura-t-il en lui-meme en jetant un regard du cote des +appartements du duc d'Anjou, il me semble que cela ne flaire pas bon +pour Son Altesse Royale. + +Mais il n'y avait pas moyen de donner l'eveil au prince: Quelus et +Schomberg se tenaient, l'un a droite, l'autre a gauche du grand +veneur. Un instant il crut que les deux mignons avaient des ordres +particuliers et le tenaient prisonnier, et ce ne fut que lorsqu'il se +trouva hors du Louvre et qu'il entendit la porte se refermer derriere +lui, qu'il comprit que ses soupcons etaient mal fondes. + +Au bout de dix minutes, Schomberg et Quelus etaient de retour pres du +roi. + +--Maintenant, dit Henri, du silence, et suivez-moi tous quatre. + +--Ou allons-nous, sire? demanda d'Epernon toujours prudent. + +--Ceux qui viendront le verront, repondit le roi. + +Les mignons assurerent leurs epees, agraferent leurs manteaux et +suivirent le roi, qui, un falot a la main, les conduisit par le +corridor secret que nous connaissons, et par lequel, plus d'une fois +deja, nous avons vu la reine mere et le roi Charles IX se rendre chez +leur fille et chez leur soeur, cette bonne Margot dont le duc d'Anjou, +nous l'avons deja dit, avait repris les appartements. + +Un valet de chambre veillait dans ce corridor; mais, avant qu'il eut +eu le temps de se replier pour avertir son maitre, Henri l'avait saisi +de sa main en lui ordonnant de se taire, et l'avait passe a ses +compagnons, lesquels l'avaient pousse et enferme dans un cabinet. + +Ce fut donc le roi qui tourna lui-meme le bouton de la chambre ou +couchait monseigneur le duc d'Anjou. + +Le duc venait de se mettre au lit, berce par les reves d'ambition +qu'avaient fait naitre en lui tous les evenements de la soiree: il +avait vu son nom exalte et le nom du roi fletri. Conduit par le duc de +Guise, il avait vu le peuple parisien s'ouvrir devant lui et ses +gentilshommes, tandis que les gentilshommes du roi etaient hues, +bafoues, insultes. Jamais, depuis le commencement de cette longue +carriere, si pleine de sourdes menees, de timides complots et de mines +souterraines, il n'avait encore ete si avant dans la popularite, et +par consequent dans l'esperance. + +Il venait de deposer sur sa table une lettre que M. de Monsoreau lui +avait remise de la part du duc de Guise, lequel lui faisait en meme +temps recommander de ne pas manquer de se trouver le lendemain au +lever du roi. + +Le duc d'Anjou n'avait pas besoin d'une pareille recommandation, et +s'etait bien promis de ne pas se manquer a lui-meme a l'heure du +triomphe. + +Mais sa surprise fut grande quand il vit la porte du couloir secret +s'ouvrir, et sa terreur fut au comble lorsqu'il reconnut que c'etait +sous la main du roi qu'elle s'etait ouverte ainsi. + +Henri fit signe a ses compagnons de demeurer sur le seuil de la porte, +et s'avanca vers le lit de Francois, grave, le sourcil fronce, et sans +prononcer une parole. + +--Sire, balbutia le duc, l'honneur que me fait Votre Majeste est si +imprevu.... + +--Qu'il vous effraye, n'est-ce pas? dit le roi, je comprends cela; +mais non, non, demeurez, mon frere, ne vous levez pas. + +--Mais, sire, cependant... permettez, fit le duc tremblant et attirant +a lui la lettre du duc de Guise qu'il venait d'achever de lire. + +--Vous lisiez? demanda le roi. + +--Oui, sire. + +--Lecture interessante, sans doute, puisqu'elle vous tenait eveille a +cette heure avancee de la nuit? + +--Oh! sire, repondit le duc avec un sourire glace, rien de bien +important, le petit courrier du soir. + +--Oui, fit Henri, je comprends cela, courrier du soir, courrier de +Venus; mais non, je me trompe, on ne cachette point avec des sceaux +d'une pareille dimension les billets qu'on fait porter par Iris ou par +Mercure. + +Le duc cacha tout a fait la lettre. + +--Il est discret, ce cher Francois, dit le roi avec un rire qui +ressemblait trop a un grincement de dents pour que son frere n'en fut +pas effraye. + +Cependant il fit un effort et essaya de reprendre quelque assurance. + +--Votre Majeste veut-elle me dire quelque chose en particulier? +demanda le duc a qui un mouvement des quatre gentilshommes demeures a +la porte venaient de reveler qu'ils ecoutaient et se rejouissaient du +commencement de la scene. + +--Ce que j'ai de particulier a vous dire, monsieur, dit le roi en +appuyant sur ce mot, qui etait celui que le ceremonial de France +accorde aux freres des rois, vous trouverez bon que pour aujourd'hui +je vous le dise devant temoins. Ca, messieurs, continua-t-il en se +retournant vers les quatre jeunes gens, ecoutez bien, le roi vous le +permet. + +Le duc releva la tete. + +--Sire, dit-il avec ce regard haineux et plein de venin que l'homme a +emprunte au serpent, avant d'insulter un homme de mon rang, vous +eussiez du me refuser l'hospitalite du Louvre; dans l'hotel d'Anjou, +au moins, j'eusse ete maitre de vous repondre. + +--En verite, dit Henri avec une ironie terrible, vous oubliez donc que +partout ou vous etes vous etes mon sujet, et que mes sujets sont chez +moi partout ou ils sont; car, Dieu merci, je suis le roi!... le roi du +sol!... + +--Sire, s'ecria Francois, je suis au Louvre... chez ma mere. + +--Et votre mere est chez moi, repondit Henri. Voyons, abregeons, +monsieur: donnez-moi ce papier. + +--Lequel? + +--Celui que vous lisiez, parbleu! celui qui etait tout ouvert sur +votre table de nuit et que vous avez cache quand vous m'avez vu. + +--Sire, reflechissez! dit le duc. + +--A quoi? demanda le roi. + +--A ceci: que vous faites une demande indigne d'un bon gentilhomme, +mais, en revanche, digne d'un officier de votre police. + +Le roi devint livide. + +--Cette lettre, monsieur! dit-il. + +--Une lettre de femme, sire, reflechissez, dit Francois. + +--Il y a des lettres de femmes fort bonnes a voir, fort dangereuses a +ne pas etre vues, temoin celles qu'ecrit notre mere. + +--Mon frere! dit Francois. + +--Cette lettre, monsieur! s'ecria le roi en frappant du pied, ou je +vous la fais arracher par quatre Suisses! + +Le duc bondit hors de son lit, en tenant la lettre froissee dans ses +mains, et avec l'intention manifeste de gagner la cheminee, afin de la +jeter dans le feu. + +--Vous feriez cela, dit-il, a votre frere? + +Henri devina son intention et se placa entre lui et la cheminee. + +--Non pas a mon frere, dit-il, mais a mon plus mortel ennemi! Non pas +a mon frere, mais au duc d'Anjou, qui a couru toute la soiree les rues +de Paris a la queue du cheval de M. de Guise! a mon frere, qui essaye +de me cacher quelque lettre de l'un ou de l'autre de ses complices, +MM. les princes lorrains. + +--Pour cette fois, dit le duc, votre police est mal faite. + +--Je vous dis que j'ai vu sur le cachet ces trois fameuses merlettes +de Lorraine, qui ont la pretention d'avaler les fleurs de lis de +France. Donnez donc, mordieu! donnez, ou.... + +Henri fit un pas vers le duc et lui posa la main sur l'epaule. + +Francois n'eut pas plutot senti s'appesantir sur lui la main royale, +il n'eut pas plutot d'un regard oblique considere l'attitude menacante +des quatre mignons, lesquels commencaient a degainer, que, tombant a +genoux, a demi renverse contre son lit, il s'ecria: + +--A moi! au secours! a l'aide! mon frere veut me tuer. + +Ces paroles, empreintes d'un accent de profonde terreur que leur +donnait la conviction, firent impression sur le roi et eteignirent sa +colere, par cela meme qu'elles la supposaient plus grande qu'elle +n'etait. Il pensa qu'en effet Francois pouvait craindre un assassinat, +et que ce meurtre eut ete un fratricide. Alors il lui passa comme un +vertige, a l'idee que sa famille, famille maudite comme toutes celles +dans lesquelles doit s'eteindre une race, il lui passa un vertige en +songeant que, dans sa famille, les freres assassinaient les freres par +tradition. + +--Non, dit-il, vous vous trompez, mon frere, et le roi ne vous veut +aucun mal du genre de celui que vous redoutez; du moins vous avez +lutte, avouez-vous vaincu. Vous savez que le roi est le maitre, ou si +vous l'ignoriez, vous le savez maintenant. Eh bien, dites-le, +non-seulement tout bas, mais encore tout haut. + +--Oh! je le dis, mon frere, je le proclame, s'ecria le duc. + +--Fort bien. Cette lettre, alors... car le roi vous ordonne de lui +rendre cette lettre. + +Le duc d'Anjou laissa tomber le papier. + +Le roi le ramassa, et, sans le lire, le plia et l'enferma dans son +aumoniere. + +--Est-ce tout, sire? dit le duc avec son regard louche. + +--Non, monsieur, dit Henri, il vous faudra encore pour cette +rebellion, qui heureusement n'a point eu de facheux resultats, il vous +faudra, si vous le voulez bien, garder la chambre jusqu'a ce que mes +soupcons a votre egard aient ete completement dissipes. Vous etes ici, +l'appartement vous est familier, commode, et n'a pas trop l'air d'une +prison; restez-y. Vous aurez bonne compagnie, du moins de l'autre cote +de la porte, car, pour cette nuit, ces quatre messieurs vous +garderont; demain matin ils seront releves par un poste de Suisses. + +--Mais, mes amis, a moi, ne pourrai-je les voir? + +--Qui appelez-vous vos amis? + +--Mais M. de Monsoreau, par exemple, M. de Ribeirac, M. Antraguet, M. +de Bussy. + +--Ah, oui! dit le roi, parlez de celui-la encore. + +--Aurait-il eu le malheur de deplaire a Votre Majeste? + +--Oui, dit le roi. + +--Quand cela? + +--Toujours, et cette nuit particulierement. + +--Cette nuit; qu'a-t-il donc fait, cette nuit? + +--Il m'a fait insulter dans les rues de Paris. + +--Vous, sire? + +--Oui, moi, ou mes fideles, ce qui est la meme chose. + +--Bussy a fait insulter quelqu'un dans les rues de Paris, cette nuit? +On vous a trompe, sire. + +--Je sais ce que je dis, monsieur. + +--Sire, s'ecria le duc avec un air de triomphe, M. de Bussy n'est pas +sorti de son hotel depuis deux jours! il est chez lui, couche, malade, +grelottant la fievre. + +Le roi se retourna vers Schomberg. + +--S'il grelottait la fievre, dit le jeune homme, ce n'etait pas chez +lui du moins, mais dans la rue Coquilliere. + +--Qui vous a dit cela, demanda le duc d'Anjou en se soulevant, que +Bussy etait dans la rue Coquilliere? + +--Je l'ai vu. + +--Vous avez vu Bussy dehors? + +--Bussy frais, dispos, joyeux, et qui paraissait le plus heureux homme +du monde, et accompagne de son acolyte ordinaire, ce Remy, cet ecuyer, +ce medecin, que sais-je! + +--Alors je n'y comprends plus rien, dit le duc avec stupeur: j'ai vu +M. de Bussy dans la soiree; il etait sous les couvertures. Il faut +qu'il m'ait trompe moi-meme. + +--C'est bien, dit le roi, M. de Bussy sera puni comme les autres et +avec les autres, lorsque l'affaire s'eclaircira. + +Le duc, qui pensa que c'etait un moyen de detourner de lui la colere +du roi que de la laisser s'ecouler sur Bussy, le duc n'essaya point de +prendre davantage la defense de son gentilhomme. + +--Si M. de Bussy a fait cela, dit-il; si, apres avoir refuse de sortir +avec moi, il est sorti seul, c'est qu'il avait effectivement, sans +doute, des intentions qu'il ne pouvait m'avouer a moi dont il connait +le devouement pour Votre Majeste. + +--Vous entendez, messieurs, ce que pretend mon frere, dit le roi; il +pretend qu'il n'a pas autorise M. de Bussy. + +--Tant mieux, dit Schomberg. + +--Pourquoi tant mieux? + +--Parce qu'alors Votre Majeste nous en laissera peut-etre faire ce que +nous voulons. + +--C'est bien, c'est bien, on verra plus tard, dit Henri. Messieurs, je +vous recommande mon frere: ayez pour lui, pendant toute cette nuit, ou +vous allez avoir l'honneur de lui servir de garde, tous les egards +qu'on a pour un prince du sang, c'est-a-dire au premier du royaume, +apres moi. + +--Oh! sire, dit Quelus avec un regard qui fit frissonner le duc, soyez +donc tranquille, nous savons tout ce que nous devons a Son Altesse. + +--C'est bien; adieu, messieurs, dit Henri. + +--Sire! s'ecria le duc plus epouvante de l'absence du roi qu'il ne +l'avait ete de sa presence, quoi! je suis serieusement prisonnier! +quoi! mes amis ne pourront me visiter! quoi! il me sera defendu de +sortir! + +Et l'idee du lendemain lui passait par l'esprit, de ce lendemain ou sa +presence etait si necessaire pres de M. de Guise. + +--Sire, dit le duc qui voyait le roi pret a se laisser flechir, +laissez-moi paraitre au moins pres de Votre Majeste; pres de Votre +Majeste est ma place; je suis prisonnier la aussi bien qu'ailleurs, et +mieux garde a vue meme que dans toutes les places possibles. Sire, +accordez-moi donc la faveur de rester pres de Votre Majeste. + +Le roi, sur le point d'accorder au duc d'Anjou sa demande, a laquelle +il ne voyait pas, d'ailleurs, un grand inconvenient, allait repondre +_oui_, quand son attention fut distraite de son frere et attiree vers +la porte par un corps tres-long et tres-agile, qui, avec les bras, +avec la tete, avec le cou, avec tout ce qu'il pouvait remuer, enfin, +faisait les gestes les plus negatifs qu'on put inventer et executer +sans se disloquer les os. + +--C'etait Chicot qui faisait _non_. + +--Non, dit Henri a son frere, vous etes fort bien ici, monsieur; et il +me convient que vous y restiez. + +--Sire, balbutia le duc. + +--Des que cela est le bon plaisir du roi de France, il me semble que +cela doit vous suffire, monsieur, ajouta Henri d'un air de hauteur qui +acheva d'accabler le duc. + +--Quand je disais que j'etais le veritable roi de France? murmura +Chicot.... + + + + +CHAPITRE XXI + +COMMENT CHICOT FIT UNE VISITE A BUSSY, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT. + + +Le lendemain de ce jour, ou plutot de cette nuit, Bussy, vers neuf +heures du matin, dejeunait tranquillement avec Remy, qui, en sa +qualite de medecin, lui ordonnait des confortants; ils causaient des +evenements de la veille, et Remy cherchait a se rappeler les legendes +des fresques de la petite eglise de Sainte-Marie-l'Egyptienne. + +--Dis donc, Remy, lui demanda tout a coup Bussy, ne t'a-t-il pas +semble reconnaitre ce gentilhomme qu'on trempait dans une cuve, quand +nous sommes passes au coin de la rue Coquilliere? + +--Sans doute, monsieur le comte: et meme a ce point que, depuis ce +moment, je cherche a me rappeler son nom. + +--Tu ne l'as donc pas reconnu non plus? + +--Non. Il etait deja bien bleu. + +--J'aurais du le delivrer, dit Bussy: c'est un devoir entre gens comme +il faut de se porter secours contre les manans; mais, on verite, Remy, +j'etais trop occupe de mes affaires. + +--Mais, si nous ne l'avons pas reconnu, lui, dit le Haudoin, il nous +a, a coup sur, reconnus, nous qui avions notre couleur naturelle, car +il m'a semble qu'il roulait des yeux effroyables, et qu'il nous +montrait le poing en nous envoyant quelque menace. + +--Tu es sur de cela, Remy? + +--Je reponds des yeux effroyables; mais je suis moins sur du poing et +des menaces, dit le Haudoin, qui connaissait le caractere irascible de +Bussy. + +--Alors il faudra savoir quel est ce gentilhomme, Remy: je ne puis pas +laisser passer ainsi une pareille injure. + +--Attendez donc, attendez donc, s'ecria le Haudoin, comme s'il fut +sorti de l'eau froide ou entre dans l'eau chaude. Oh! mon Dieu! j'y +suis, je le connais. + +--Comment cela? + +--Je l'ai entendu jurer. + +--Je le crois mordieu bien, tout le monde eut jure en pareille +situation. + +--Oui, mais lui, il a jure en allemand. + +--Bah! + +--Il a dit: _Gott verdamme._ + +--C'est Schomberg, alors. + +--Lui-meme, monsieur le comte, lui-meme. + +--Alors, mon cher Remy, apprete tes onguents. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il y aura avant peu quelque raccommodage a faire a sa peau +ou a la mienne. + +--Vous ne serez pas si fou que de vous faire tuer, etant en si bonne +sante et si heureux, dit Remy en clignant de l'oeil; dame! voila deja +une fois que sainte Marie l'Egyptienne vous ressuscite, elle pourrait +bien se lasser de faire un miracle que le Christ lui-meme n'a essaye +que deux fois. + +--Au contraire, Remy, dit le comte, tu ne te doutes pas du bonheur +qu'il y a, quand on est heureux, a s'en aller jouer sa vie contre +celle d'un autre homme. Je t'assure que jamais je ne me suis battu de +bon coeur quand j'avais perdu au jeu de grosses sommes, quand j'avais +surpris ma maitresse en faute ou quand j'avais quelque chose a me +reprocher; mais chaque fois, au contraire, que ma bourse est ronde, +mon coeur leger et ma conscience nette, je m'en vais hardi et railleur +sur le pre; la, je suis sur de ma main. Je lis jusqu'au fond des yeux +de mon adversaire; je l'ecrase de ma chance. Je suis dans la position +d'un homme qui joue au passe-dix avec la veine, et qui sent le vent de +la fortune pousser a lui l'or de son antagoniste. Non, c'est alors que +je suis brillant, sur de moi; c'est alors que je me fends a fond. Je +me battrais admirablement bien aujourd'hui, Remy, dit le jeune homme +en tendant la main au docteur, car, grace a toi, je suis bien heureux! + +--Un moment, un moment, dit le Haudoin, vous vous priverez cependant, +s'il vous plait, de ce plaisir. Une belle dame de mes amies vous a +recommande a moi, et m'a fait jurer de vous garder sain et sauf, sous +pretexte que vous lui deviez deja la vie, et qu'on n'a pas la liberte +de disposer de ce qu'on doit. + +--Bon Remy, fit Bussy en se plongeant dans ce vague de la pensee qui +permet a l'homme amoureux d'entendre et de voir tout ce qu'on dit et +tout ce qu'on fait, comme derriere une gaze, au theatre, on voit les +objets sans leurs angles et sans les crudites de leurs tons: etat +delicieux qui est presque un reve, car, tout en suivant de l'ame sa +pensee douce et fidele, on a les sens distraits par la parole ou le +geste d'un ami. + +--Vous m'appelez bon Remy, dit le Haudoin, parce que je vous ai fait +revoir madame de Monsoreau; mais m'appellerez-vous encore bon Remy +quand vous allez etre separe d'elle, et malheureusement le jour +approche, s'il n'est pas arrive. + +--Plait-il? s'ecria energiquement Bussy. Ne plaisantons pas la-dessus, +maitre le Haudoin. + +--Eh! monsieur, je ne plaisante pas; ne savez-vous point qu'elle part +pour l'Anjou, et que moi-meme je vais avoir la douleur d'etre separe +de mademoiselle Gertrude?... Ah! + +Bussy ne put s'empecher de sourire au pretendu desespoir de Remy. + +--Tu l'aimes beaucoup? demanda-t-il. + +--Je crois bien... et elle donc.... Si vous saviez comme elle me bat. + +--Et tu te laisses faire? + +--Par amour pour la science: elle m'a force d'inventer une pommade +souveraine pour faire disparaitre les bleus. + +--En ce cas, tu devrais bien en envoyer plusieurs pots a Schomberg. + +--Ne parlons plus de Schomberg, il est convenu que nous le laissons se +debarbouiller a sa guise. + +--Oui, et revenons a madame de Monsoreau, ou plutot a Diane de +Meridor, car tu sais.... + +--Oh! mon Dieu, oui; je sais. + +--Remy, quand partons-nous? + +--Ah! voila ce dont je me doutais; le plus tard possible, monsieur le +comte. + +--Pourquoi cela? + +--D'abord parce que nous avons a Paris ce cher M. d'Anjou, le chef de +la communaute, qui s'est mis, hier soir, a ce qu'il m'a semble, dans +de telles affaires, qu'il va evidemment avoir besoin de vous. + +--Ensuite. + +--Ensuite parce que M. de Monsoreau, par une benediction toute +particuliere, ne se doute de rien, a votre endroit du moins, et qu'il +se douterait peut-etre de quelque chose s'il vous voyait disparaitre +de Paris en meme temps que sa femme qui n'est point sa femme. + +--Eh bien, que m'importe qu'il s'en doute? + +--Oh! oui, mais cela m'importe beaucoup, a moi, mon cher seigneur. Je +me charge de raccommoder les coups d'epee recus en duel, parce que, +comme vous tirez de premiere force, vous ne recevez jamais de coups +d'epee bien serieux, mais je recuse les coups de poignard pousses dans +les guet-apens et surtout par les maris jaloux; ce sont des animaux +qui, en pareil cas, tapent fort dur; voyez plutot ce pauvre M. de +Saint-Megrin, si mechamment mis a mort par notre ami M. de Guise. + +--Que veux-tu, cher ami, s'il est dans ma destinee d'etre tue par le +Monsoreau! + +--Eh bien? + +--Eh bien, il me tuera. + +--Et puis, huit jours, un mois, un an apres, madame de Monsoreau +epousera son mari, ce qui fera enormement enrager votre pauvre ame, +qui verra cela d'en haut ou d'en bas, et qui ne pourra pas s'y +opposer, vu qu'elle n'aura plus de corps. + +--Tu as raison, Remy, je veux vivre. + +--A la bonne heure! Mais ce n'est pas le tout que de vivre, +croyez-moi, il faut encore suivre mes conseils, etre charmant pour le +Monsoreau; il est, pour le moment, d'une affreuse jalousie contre M. +le duc d'Anjou, qui, tandis que vous grelottiez la fievre dans votre +lit, se promenait sous les fenetres de la dame, comme un Espagnol a +bonnes fortunes, et qui a ete reconnu a son Aurilly. Faites-lui toutes +sortes d'avance, a ce bon mari, qui ne l'est pas; n'ayez pas meme +l'air de lui demander ce qu'est devenue sa femme; c'est inutile, +puisque vous le savez, et il repandra partout que vous etes le seul +gentilhomme qui possediez les vertus de Scipion: sobriete et chastete. + +--Je crois que tu as raison, dit Bussy. A present que je ne suis plus +jaloux de l'ours, je veux l'apprivoiser, ce sera d'un supreme comique! +Ah! maintenant, Remy, demande-moi tout ce que tu voudras, tout m'est +facile, je suis heureux. + +En ce moment quelqu'un frappa a la porte, les deux convives firent +silence. + +--Qui va la? demanda Bussy. + +--Monseigneur, repondit un page, il y a en bas un gentilhomme qui veut +vous parler. + +--Me parler, a moi, si matin! qui est-ce? + +--Un grand monsieur, vetu de velours vert, avec des bas roses, une +figure un peu risible, mais l'air d'un honnete homme. + +--Eh! pensa tout haut Bussy, serait-ce Schomberg? + +--Il a dit: un grand monsieur. + +--C'est vrai; ou le Monsoreau? + +--Il a dit: l'air d'un honnete homme. + +--Tu as raison, Remy, ce ne peut etre ni l'un ni l'autre; fais entrer. + +L'homme annonce parut au bout d'un instant sur le seuil. + +--Ah! mon Dieu, s'ecria Bussy en se levant precipitamment a la vue du +visiteur, tandis que Remy, en ami discret, se retirait par la porte +d'un cabinet. + +--Monsieur Chicot! exclama Bussy. + +--Lui-meme, monsieur le comte, repondit le Gascon. + +Le regard de Bussy s'etait fixe sur lui avec cet etonnement qui veut +dire en toutes lettres, sans que la bouche ait besoin de prendre le +moins du monde part a la conversation: "Monsieur, que venez-vous faire +ici?" + +Aussi, sans etre autrement interroge, Chicot repondit d'un ton fort +serieux: + +--Monsieur, je viens vous proposer un petit marche. + +--Parlez, monsieur, repliqua Bussy avec surprise. + +--Que me promettez-vous si je vous rendais un grand service? + +--Cela depend du service, monsieur, repondit assez dedaigneusement +Bussy. + +Le Gascon feignit de ne point remarquer cet air de dedain. + +--Monsieur, dit Chicot en s'asseyant et en croisant ses longues jambes +l'une sur l'autre, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur de +m'inviter a m'asseoir. + +Le rouge monta au visage de Bussy. + +--C'est autant a ajouter encore, dit Chicot, a la recompense qui me +reviendra quand je vous aurai rendu le service en question. + +Bussy ne repondit point. + +--Monsieur, continua Chicot sans se demonter, connaissez-vous la +Ligue? + +--J'en ai fort entendu parler, repondit Bussy, commencant a preter une +certaine attention a ce que lui disait le Gascon. + +--Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous devez savoir en ce cas que c'est +une association d'honnetes chretiens, reunis dans le but de massacrer +religieusement leurs voisins, les huguenots.--En etes-vous, monsieur, +de la Ligue?--Moi, j'en suis. + +--Mais, monsieur? + +--Dites seulement oui ou non. + +--Permettez-moi de m'etonner, dit Bussy. + +--Je me faisais l'honneur de vous demander si vous etiez de la Ligue; +m'avez-vous entendu? + +--Monsieur Chicot, dit Bussy, comme je n'aime pas les questions dont +je ne comprends pas le sens, je vous prie de changer la conversation, +et j'attendrai encore quelques minutes accordees a la bienseance pour +vous repeter que, n'aimant point les questions, je n'aime +naturellement pas les questionneurs. + +--Fort bien: la bienseance est bienseante, comme dit ce cher M. de +Monsoreau lorsqu'il est en belle humeur. + +A ce nom de Monsoreau, que le Gascon prononca sans apparente allusion, +Bussy recommenca de preter attention. + +--Hein, se dit-il tout bas, se douterait-il de quelque chose, et +m'aurait-il envoye ce Chicot pour m'espionner?... + +Puis tout haut: + +--Voyons, monsieur Chicot, au fait, vous savez que nous n'avons plus +que quelques minutes. + +--_Optime,_ dit Chicot; quelques minutes, c'est beaucoup: en quelques +minutes on se dit bien des choses. Je vous dirai donc qu'en effet +j'aurais pu me dispenser de vous questionner, attendu que, si vous +n'etes pas de la sainte Ligue, vous en serez bientot, indubitablement, +attendu que M. d'Anjou en est. + +--M. d'Anjou! qui vous a dit cela? + +--Lui-meme parlant a ma personne, comme disent ou plutot comme +ecrivent messieurs les gens de loi, comme ecrivait par exemple ce bon +et cher M. Nicolas David, ce flambeau du _forum parisiense,_ lequel +flambeau s'est eteint sans qu'on sache qui a souffle dessus; or vous +comprenez bien que si M. le duc d'Anjou est de la Ligue, vous ne +pouvez vous dispenser d'en etre, vous qui etes son bras droit, que +diable! La Ligue sait trop bien ce qu'elle fait pour accepter un chef +manchot. + +--Eh bien, monsieur Chicot, apres! dit Bussy d'un ton evidemment plus +courtois qu'il n'avait ete jusque-la. + +--Apres, reprit Chicot. Eh bien, apres, si vous en etes, ou si l'on +croit seulement que vous devez en etre, et on le croira certainement, +il vous arrivera, a vous, ce qui est arrive a Son Altesse Royale. + +--Qu'est-il donc arrive a Son Altesse Royale? s'ecria Bussy. + +--Monsieur, dit Chicot en se relevant et en imitant la pose qu'avait +prise Bussy un instant auparavant, monsieur, je n'aime pas les +questions, et, si vous me permettez de le dire tout de suite, je +n'aime pas les questionneurs; j'ai donc grande envie de vous laisser +faire, a vous, ce qu'on a fait cette nuit a votre maitre. + +--Monsieur Chicot, dit Bussy avec un sourire qui contenait toutes les +excuses qu'un gentilhomme peut faire, parlez, je vous en supplie; ou +est le duc? + +--Il est en prison. + +--Ou cela? + +--Dans sa chambre. Quatre de mes bons amis l'y gardent meme a vue. M. +de Schomberg, qui fut teint en bleu hier au soir, comme vous savez, +puisque vous passiez la au moment de l'operation; M. d'Epernon, qui +est jaune de la peur qu'il a eue; M. de Quelus, qui est rouge de +colere, et M. de Maugiron, qui est blanc d'ennui; c'est fort beau a +voir, attendu que, comme M. le duc commence a verdir de peur, nous +allons jouir d'un arc-en-ciel complet, nous autres privilegies du +Louvre. + +--Ainsi, monsieur, dit Bussy, vous croyez qu'il y a danger pour ma +liberte? + +--Danger! un instant, monsieur: je suppose meme qu'en ce moment, on +est... on doit... ou l'on devrait etre en chemin pour vous arreter. + +Bussy tressaillit. + +--Aimez-vous la Bastille, monsieur de Bussy? C'est un endroit fort +propre aux meditations, et Laurent Testu, qui en est le gouverneur, +fait une cuisine assez agreable a ses pigeonneaux. + +--On me mettrait a la Bastille? s'ecria Bussy. + +--Ma foi! je dois avoir dans ma poche quelque chose comme un ordre de +vous y conduire, monsieur de Bussy. Le voulez-vous voir? + +Et Chicot tira effectivement des poches de ses chausses, dans +lesquelles eussent tenu trois cuisses comme la sienne, un ordre du roi +en bonne forme, commandant d'apprehender au corps, partout ou il +serait, M. Louis de Clermont, seigneur de Bussy-d'Amboise. + +--Redaction de M. de Quelus, dit Chicot, c'est fort bien ecrit. + +--Alors, monsieur, s'ecria Bussy touche de l'action de Chicot, vous me +rendez donc veritablement un service. + +--Mais je crois que oui, dit le Gascon; etes-vous de mon avis, +monsieur? + +--Monsieur, dit Bussy, je vous en conjure, traitez-moi comme un galant +homme; est-ce pour me nuire en quelque autre rencontre que vous me +sauvez aujourd'hui? car vous aimez le roi, et le roi ne m'aime pas. + +--Monsieur le comte, dit Chicot en se soulevant sur sa chaise et en +saluant, je vous sauve pour vous sauver; maintenant pensez ce qu'il +vous plaira de mon action. + +--Mais, de grace, a quoi dois-je attribuer une pareille bienveillance? + +--Oubliez-vous que je vous ai demande une recompense? + +--C'est vrai. + +--Eh bien? + +--Ah! monsieur, de grand coeur! + +--Vous ferez donc a votre tour ce que je vous demanderai, un jour ou +l'autre? + +--Foi de Bussy! en tant que la chose sera faisable. + +--Eh bien, voila qui me suffit, dit Chicot en se levant. Maintenant +montez a cheval et disparaissez; moi, je porte l'ordre de vous arreter +a qui de droit. + +--Vous ne deviez donc pas m'arreter vous-meme? + +--Allons donc, pour qui me prenez-vous? Je suis gentilhomme, monsieur. + +--Mais j'abandonne mon maitre. + +--N'en ayez pas remords, car il vous a deja abandonne. + +--Vous etes un brave gentilhomme, monsieur Chicot, dit Bussy au +Gascon. + +--Parbleu, je le sais bien, repliqua celui-ci. + +Bussy appela le Haudoin. Le Haudoin, il faut lui rendre justice, +ecoutait a la porte; il entra aussitot. + +--Remy, s'ecria Bussy, Remy, Remy, nos chevaux! + +--Ils sont selles, monseigneur, repondit tranquillement Remy. + +--Monsieur, dit Chicot, voila un jeune homme qui a beaucoup d'esprit. + +--Parbleu, dit Remy, je le sais bien. + +Et, Chicot le saluant, il salua Chicot comme l'eussent fait, quelque +cinquante ans plus tard, Guillaume Gorin et Gauthier Garguille. + +Bussy rassembla quelques piles d'ecus, qu'il fourra dans ses poches et +dans celles du Haudoin. + +Apres quoi, saluant Chicot et le remerciant une derniere fois, il +s'appreta a descendre. + +--Pardon, monsieur, dit Chicot; mais permettez-moi d'assister a votre +depart. + +Et Chicot suivit Bussy et le Haudoin jusqu'a la petite cour des +ecuries, ou effectivement deux chevaux attendaient tout selles aux +mains du page. + +--Et ou allons-nous? fit Remy en rassemblant negligemment les renes de +son cheval. + +--Mais... fit Bussy en hesitant ou en paraissant hesiter. + +--Que dites-vous de la Normandie, monsieur? dit Chicot, qui regardait +faire et examinait les chevaux en connaisseur. + +--Non, repondit Bussy, c'est trop pres. + +--Que pensez-vous des Flandres? continua Chicot. + +--C'est trop loin. + +--Je crois, dit Remy, que vous vous decideriez pour l'Anjou, qui est a +une distance raisonnable, n'est-ce pas, monsieur le comte? + +--Oui, va pour l'Anjou, dit Bussy en rougissant. + +--Monsieur, dit Chicot, puisque vous avez fait votre choix et que vous +allez partir.... + +--A l'instant meme. + +--J'ai bien l'honneur de vous saluer; pensez a moi dans vos prieres. + +Et le digne gentilhomme s'en alla toujours aussi grave et aussi +majestueux, en ecornant les angles des maisons avec son immense +rapiere. + +--Ce que c'est que le destin, cependant, monsieur! dit Remy. + +--Allons, vite! s'ecria Bussy, et peut-etre la rattraperons-nous. + +--Ah! monsieur, dit le Haudoin, si vous aidez le destin, vous lui otez +de son merite. + +Et ils partirent. + + + + +CHAPITRE XXII + +LES ECHECS DE CHICOT, LE BILBOQUET DE QUELUS ET LA SARBACANE DE +SCHOMBERG. + + +On peut dire que Chicot, malgre son apparente froideur, s'en +retournait au Louvre avec la joie la plus complete. + +C'etait pour lui une triple satisfaction d'avoir rendu service a un +brave comme l'etait Bussy, d'avoir travaille a quelque intrigue et +d'avoir rendu possible, pour le roi, un coup d'Etat que reclamaient +les circonstances. + +En effet, avec la tete et surtout le coeur que l'on connaissait a M. +de Bussy, avec l'esprit d'association que l'on connaissait a MM. de +Guise, on risquait fort de voir se lever un jour orageux sur la bonne +ville de Paris. + +Tout ce que le roi avait craint, tout ce que Chicot avait prevu, +arriva comme on pouvait s'y attendre. + +M. de Guise, apres avoir recu, le matin, chez lui, les principaux +ligueurs, qui, chacun de son cote, etaient venus lui apporter les +registres couverts de signatures que nous avons vus ouverts dans les +carrefours, aux portes des principales auberges et jusque sur les +autels des eglises; M. de Guise, apres avoir promis un chef a la +Ligue, et apres avoir fait jurer a chacun de reconnaitre le chef que +le roi nommerait; M. de Guise, apres avoir enfin confere avec le +cardinal et avec M. de Mayenne, etait sorti pour se rendre chez M. le +duc d'Anjou, qu'il avait perdu de vue la veille, vers les dix heures +du soir. + +Chicot se doutait de la visite; aussi, en sortant de chez Bussy, +avait-il ete incontinent flaner aux environs de l'hotel d'Alencon, +situe au coin de la rue Hautefeuille et de la rue Saint-Andre. il y +etait depuis un quart d'heure a peine, quand il vit deboucher celui +qu'il attendait par la rue de la Huchette. + +Chicot s'effaca a l'angle de la rue du Cimetiere, et le duc de Guise +entra a l'hotel sans l'avoir apercu. + +Le duc trouva le premier valet de chambre du prince assez inquiet de +n'avoir pas vu revenir son maitre; mais il s'etait doute de ce qui +etait arrive, c'est-a-dire que le duc avait ete coucher au Louvre. + +Le duc demanda si, en l'absence du prince, il ne pourrait point parler +a Aurilly: le valet de chambre repondit au duc qu'Aurilly etait dans +le cabinet de son maitre, et qu'il avait toute liberte de +l'interroger. + +Le duc passa. Aurilly, en effet, on se le rappelle, joueur de luth et +confident du prince, etait de tous les secrets de M. le duc d'Anjou, +et devait savoir mieux que personne ou se trouvait Son Altesse. + +Aurilly etait, pour le moins, aussi inquiet que le valet de chambre, +et, de temps en temps, il quittait son luth, sur lequel ses doigts +couraient avec distraction, pour se rapprocher de la fenetre et +regarder, a travers les vitres, si le duc ne revenait pas. + +Trois fois on avait envoye au Louvre, et, a chaque fois, on avait fait +repondre que monseigneur, rentre fort tard au palais, dormait encore. + +M. de Guise s'informa a Aurilly du duc d'Anjou. + +Aurilly avait ete separe de son maitre la veille, au coin de la rue de +l'Abre-Sec, par un groupe qui venait augmenter le rassemblement qui se +faisait a la porte de l'hotellerie de la Belle-Etoile, de sorte qu'il +etait revenu attendre le duc a l'hotel d'Alencon, ignorant la +resolution qu'avait prise Son Altesse Royale de coucher au Louvre. + +Le joueur de luth raconta alors au prince lorrain la triple ambassade +qu'il avait envoyee au Louvre, et lui transmit la reponse identique +qui avait ete faite a chacun des trois messagers. + +--Il dort a onze heures, dit le duc; ce n'est guere probable; le roi +est debout d'ordinaire a cette heure. Vous devriez aller au Louvre, +Aurilly. + +--J'y ai songe, monseigneur, dit Aurilly, mais je crains que ce +pretendu sommeil ne soit une recommandation qu'il ait faite au +concierge du Louvre, et qu'il ne soit en galanterie par la ville; or, +s'il en etait ainsi, monseigneur serait peut-etre contrarie qu'on le +cherchat. + +--Aurilly, reprit le duc, croyez-moi, monseigneur est un homme trop +raisonnable pour etre en galanterie un jour comme aujourd'hui. Allez +donc au Louvre sans crainte, et vous y trouverez monseigneur. + +--J'irai donc, monsieur, puisque vous le desirez; mais que lui +dirai-je? + +--Vous lui direz que la convocation au Louvre etait pour deux heures, +et qu'il sait bien que nous devions conferer ensemble avant de nous +trouver chez le roi. Vous comprenez, Aurilly, ajouta le duc avec un +mouvement de mauvaise humeur assez irrespectueux, que ce n'est point +au moment ou le roi va nommer un chef a la Ligue qu'il s'agit de +dormir. + +--Fort bien, monseigneur, et je prierai Son Altesse de venir ici. + +--Ou je l'attends bien impatiemment, lui direz-vous; car, convoques +pour deux heures, beaucoup sont deja au Louvre, et il n'y a pas un +instant a perdre. Moi, pendant ce temps, j'enverrai querir M. de +Bussy. + +--C'est entendu, monseigneur. Mais, au cas ou je ne trouverais point +Son Altesse, que ferais-je? + +--Si vous ne trouvez point Son Altesse, Aurilly, n'affectez point de +la chercher; il suffira que vous lui disiez plus tard avec quel zele +j'ai tente de la rencontrer. Dans tous les cas, a deux heures moins un +quart je serai au Louvre. + +Aurilly salua le duc, et partit. + +Chicot le vit sortir et devina la cause de sa sortie. Si M. le duc de +Guise apprenait l'arrestation de M. d'Anjou, tout etait perdu, ou, du +moins, tout s'embrouillait fort. Chicot vit qu'Aurilly remontait la +rue de la Huchette pour prendre le pont Saint-Michel; lui, au +contraire alors, descendit la rue Saint-Andre-des-Arts de toute la +vitesse de ses longues jambes, et passa la Seine au bas de Nesle, au +moment ou Aurilly arrivait a peine en vue du grand Chatelet. + +Nous suivrons Aurilly, qui nous conduit au theatre meme des evenements +importants de la journee. + +Il descendit les quais garnis de bourgeois, ayant tout l'aspect de +triomphateurs, et gagna le Louvre, qui lui apparut, au milieu de toute +cette joie parisienne, avec sa plus tranquille et sa plus benoite +apparence. + +Aurilly savait son monde et connaissait sa cour; il causa d'abord avec +l'officier de la porte, qui etait toujours un personnage considerable +pour les chercheurs de nouvelles et les flaireurs de scandale. + +L'officier de la porte etait tout miel; le roi s'etait reveille de la +meilleure humeur du monde. + +Aurilly passa de l'officier de la porte au concierge. + +Le concierge passait une revue de serviteurs habilles a neuf, et leur +distribuait des hallebardes d'un nouveau modele. + +Il sourit au joueur de luth, repondit a ses commentaires sur la pluie +et le beau temps, ce qui donna a Aurilly la meilleure opinion de +l'atmosphere politique. + +En consequence, Aurilly passa outre et prit le grand escalier qui +conduisait chez le duc, en distribuant force saluts aux courtisans +deja dissemines par les montees et les antichambres. + +A la porte de l'appartement de Son Altesse, il trouva Chicot assis sur +un pliant. + +Chicot jouait aux echecs tout seul, et paraissait absorbe dans une +profonde combinaison. + +Aurilly essaya de passer, mais Chicot, avec ses longues jambes, tenait +toute la longueur du palier. + +Il fut force de frapper sur l'epaule du Gascon. + +--Ah! c'est vous, dit Chicot; pardon, monsieur Aurilly. + +--Que faites-vous donc, monsieur Chicot? + +--Je joue aux echecs, comme vous voyez. + +--Tout seul? + +--Oui... j'etudie un coup... savez-vous jouer aux echecs, monsieur? + +--A peine. + +--Oui, je sais, vous etes musicien, et la musique est un art si +difficile, que les privilegies qui se livrent a cet art sont forces de +lui donner tout leur temps et toute leur intelligence. + +--Il parait que le coup est serieux, demanda en riant Aurilly. + +--Oui, c'est mon roi qui m'inquiete; vous saurez, monsieur Aurilly, +qu'aux echecs le roi est un personnage tres-niais, tres-insignifiant, +qui n'a pas de volonte, qui ne peut faire qu'un pas a droite, un pas a +gauche, un pas en avant, un pas en arriere, tandis qu'il est entoure +d'ennemis tres-alertes, de cavaliers qui sautent trois cases d'un +coup, et d'une foule de pions qui l'entourent, qui le pressent, qui le +harcelent; de sorte que, s'il est mal conseille, ah! dame! en peu de +temps, c'est un monarque perdu; il est vrai qu'il a son fou qui va, +qui vient, qui trotte d'un bout de l'echiquier a l'autre, qui a le +droit de se mettre devant lui, derriere lui et a cote de lui; mais il +n'en est pas moins certain que plus le fou est devoue a son roi, plus +il s'aventure lui-meme, monsieur Aurilly; et, dans ce moment, je vous +avouerai que mon roi et son fou sont dans une situation des plus +perilleuses. + +--Mais, demanda Aurilly, par quel hasard, monsieur Chicot, etes-vous +venu etudier toutes ces combinaisons a la porte de Son Altesse Royale? + +--Parce que j'attends M. de Quelus, qui est la. + +--Ou la? demanda Aurilly. + +--Mais chez Son Altesse. + +--Chez Son Altesse, M. de Quelus? fit avec surprise Aurilly. + +Pendant tout ce dialogue, Chicot avait livre passage au joueur de +luth; mais de telle facon qu'il avait transporte son etablissement +dans le corridor, et que le messager de M. de Guise se trouvait place +maintenant entre lui et la porte d'entree. + +Cependant il hesitait a ouvrir cette porte. + +--Mais, dit-il, que fait donc M. de Quelus chez M. le duc d'Anjou? je +ne les savais pas si grands amis. + +--Chut! dit Chicot avec un air de mystere. + +Puis, tenant toujours son echiquier entre ses deux mains, il decrivit +une courbe avec sa longue personne, de sorte que, sans que ses pieds +quittassent leur place, ses levres arriverent a l'oreille d'Aurilly. + +--Il vient demander pardon a Son Altesse Royale, dit-il, pour une +petite querelle qu'ils eurent hier. + +--En verite? dit Aurilly. + +--C'est le roi qui a exige cela; vous savez dans quels excellents +termes les deux freres sont en ce moment. Le roi n'a pas voulu +souffrir une impertinence de Quelus, et Quelus a recu l'ordre de +s'humilier. + +--Vraiment? + +--Ah! monsieur Aurilly, dit Chicot, je crois que veritablement nous +entrons dans l'age d'or; le Louvre va devenir l'Arcadie, et les deux +freres _Arcades ambo_. Ah! pardon, monsieur Aurilly, j'oublie toujours +que vous etes musicien. + +Aurilly sourit et passa dans l'antichambre, en ouvrant la porte assez +grande pour que Chicot put echanger un coup d'oeil des plus +significatifs avec Quelus, qui d'ailleurs etait probablement prevenu a +l'avance. + +Chicot reprit alors ses combinaisons palamediques, en gourmandant son +roi, non pas plus durement peut-etre que ne l'eut merite un souverain +en chair et en os, mais plus durement certes que ne le meritait un +innocent morceau d'ivoire. + +Aurilly, une fois entre dans l'antichambre, fut salue +tres-courtoisement par Quelus, entre les mains de qui un superbe +bilboquet d'ebene, enjolive d'incrustations d'ivoire, faisait de +rapides evolutions. + +--Bravo! monsieur de Quelus, dit Aurilly en voyant le jeune homme +accomplir un coup difficile, bravo! + +--Ah! mon cher monsieur Aurilly, dit Quelus, quand jouerai-je du +bilboquet comme vous jouez du luth! + +--Quand vous aurez etudie autant de jours votre joujou, dit Aurilly un +peu pique, que j'ai mis, moi, d'annees a etudier mon instrument. Mais +ou est donc monseigneur? ne lui parliez-vous pas ce matin, monsieur? + +--J'ai en effet audience de lui, mon cher Aurilly, mais Schomberg a le +pas sur moi! + +--Ah! M. de Schomberg aussi! dit le joueur de luth avec une nouvelle +surprise. + +--Oh! mon Dieu! oui. C'est le roi qui regle cela ainsi; il est la dans +la salle a manger. Entrez donc, monsieur d'Aurilly, et faites-moi le +plaisir de rappeler au prince que nous attendons. + +Aurilly ouvrit la seconde porte, et apercut Schomberg couche plutot +qu'assis sur un large escabeau tout rembourre de plumes. + +Schomberg, ainsi renverse, visait, avec une sarbacane, a faire passer +dans un anneau d'or, suspendu au plafond par un fil de soie, de +petites boules de terre parfumee, dont il avait ample provision dans +sa gibeciere, et qu'un chien favori lui rapportait toutes les fois +qu'elles ne s'etaient pas brisees contre la muraille. + +--Quoi! s'ecria Aurilly, chez monseigneur un pareil exercice!... Ah! +monsieur Schomberg! + +--Ah! _guten Morgen!_ monsieur Aurilly, dit Schomberg en interrompant +le cours de son jeu d'adresse, vous voyez, je tue le temps en +attendant mon audience. + +--Mais ou est donc monseigneur? demanda Aurilly. + +--Chut! monseigneur est occupe dans ce moment a pardonner a d'Epernon +et a Maugiron. Mais ne voulez-vous point entrer, vous qui jouissez de +toutes familiarites pres du prince? + +--Peut-etre y a-t-il indiscretion? demanda le musicien. + +--Pas le moins du monde, au contraire; vous le trouverez dans son +cabinet de peinture; entrez, monsieur Aurilly, entrez. + +Et il poussa Aurilly par les epaules dans la piece voisine, ou le +musicien ebahi apercut tout d'abord d'Epernon occupe devant un miroir +a se roidir les moustaches avec de la gomme, tandis que Maugiron, +assis pres de la fenetre, decoupait des gravures pres desquelles les +bas-reliefs du temple de Venus Aphrodite, a Gnide, et les peintures de +la piscine de Tibere, a Capree, pouvaient passer pour des images de +saintete. + +Le duc, sans epee, se tenait dans son fauteuil entre ces deux hommes, +qui ne le regardaient que pour surveiller ses mouvements, et qui ne +lui parlaient que pour lui faire entendre des paroles desagreables. + +En voyant Aurilly, il voulut s'elancer au-devant de lui. + +--Tout doux, monseigneur, dit Maugiron, vous marchez sur mes images. + +--Mon Dieu! s'ecria le musicien, que vois-je la? on insulte mon +maitre! + +--Ce cher monsieur Aurilly, dit d'Epernon tout en continuant de +cambrer ses moustaches, comment va-t-il? Tres-bien, car il me parait +un peu rouge. + +--Faites-moi donc l'amitie, monsieur le musicien, de m'apporter votre +petite dague, s'il vous plait, dit Maugiron. + +--Messieurs, messieurs, dit Aurilly, ne vous rappelez-vous donc plus +ou vous etes? + +--Si fait, si fait, mon cher Orphee, dit d'Epernon, voila pourquoi mon +ami vous demande votre poignard. Vous voyez bien que M. le duc n'en a +pas. + +--Aurilly, dit le duc avec une voix pleine de douleur et de rage, ne +devines-tu donc pas que je suis prisonnier? + +--Prisonnier de qui? + +--De mon frere. N'aurais-tu donc pas du le comprendre, en voyant quels +sont mes geoliers? + +Aurilly poussa un cri de surprise. + +--Oh! si je m'en etais doute! dit-il. + +--Vous eussiez pris votre luth pour distraire Son Altesse, cher +monsieur Aurilly, dit une voix railleuse; mais j'y ai songe: je l'ai +envoye prendre, et le voici. + +Et Chicot tendit effectivement son luth au pauvre musicien; derriere +Chicot, on pouvait voir Quelus et Schomberg qui baillaient a se +demonter la machoire. + +--Et cette partie d'echecs, Chicot? demanda d'Epernon. + +--Ah! oui, c'est vrai, dit Quelus. + +--Messieurs, je crois que mon fou sauvera son roi; mais, morbleu! ce +ne sera pas sans peine. Allons, monsieur Aurilly, donnez-moi votre +poignard en echange de ce luth, troc pour troc. + +Le musicien, consterne, obeit et alla s'asseoir sur un coussin, aux +pieds de son maitre. + +--En voila deja un dans la ratiere, dit Quelus; passons aux autres. + +Et sur ces mots, qui donnaient a Aurilly l'explication des scenes +precedentes, Quelus retourna prendre son poste dans l'antichambre, en +priant seulement Schomberg de changer sa sarbacane contre son +bilboquet. + +--C'est juste, dit Chicot, il faut varier ses plaisirs; moi, pour +varier les miens, je vais signer la Ligue. + +Et il referma la porte, laissant la societe de Son Altesse Royale +augmentee du pauvre joueur de luth. + + + + +CHAPITRE XXIII + +COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF A LA LIGUE, ET COMMENT CE NE FUT NI SON +ALTESSE LE DUC D'ANJOU NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE. + + +L'heure de la grande reception etait arrivee ou plutot allait arriver; +car, depuis midi, le Louvre recevait deja les principaux chefs, les +interesses et meme les curieux. Paris, tumultueux comme la veille, +mais avec cette difference que les Suisses, qui n'etaient pas de la +fete la veille, en etaient, le lendemain, les acteurs principaux; +Paris, tumultueux comme la veille, disons-nous, avait envoye vers le +Louvre ses deputations de ligueurs, ses corporations d'ouvriers, ses +echevins, ses milices et ses flots toujours renaissants de +spectateurs, qui, dans les jours ou le peuple tout entier est occupe a +quelque chose, apparaissent autour du peuple pour le regarder, aussi +nombreux, aussi actifs, aussi curieux que s'il y avait a Paris deux +peuples, et comme si, dans cette grande ville, en petit l'image du +monde, chaque individu se dedoublait a volonte en deux parties, l'une +agissant, l'autre qui regarde agir. + +Il y avait donc autour du Louvre une masse considerable de populaire; +mais qu'on ne tremble pas pour le Louvre. Ce n'est pas encore le temps +ou le murmure des peuples, change en tonnerre, renverse les murailles +avec le souffle de ses canons et renverse le chateau sur ses maitres; +les Suisses, ce jour-la, ces ancetres du 10 aout et du 27 juillet, les +Suisses souriaient aux masses de Parisiens, tout armees que fussent +ces masses, et les Parisiens souriaient aux Suisses: le temps n'etait +pas encore venu pour le peuple d'ensanglanter le vestibule de ses +rois. + +Qu'on n'aille pas croire toutefois que, pour etre moins sombre, le +drame fut denue d'interet; c'etait, au contraire, une des scenes les +plus curieuses que nous ayons encore esquissees, que celle que +presentait le Louvre. Le roi, dans sa grande salle, dans la salle du +trone, etait entoure de ses officiers, de ses amis, de ses serviteurs, +de sa famille, attendant que toutes les corporations eussent defile +devant lui, pour aller ensuite, en laissant leurs chefs dans ce +palais, prendre les places qui leur etaient assignees sous les +fenetres et dans les cours du Louvre. + +Il pouvait ainsi, d'un seul coup, d'un seul bloc, en masse, embrasser +d'un coup d'oeil et presque compter ses ennemis, renseigne de temps en +temps par Chicot, cache derriere son fauteuil royal; averti par un +signe de la reine mere, ou reveille par quelques fremissements des +infimes ligueurs, plus impatients que leurs chefs, parce qu'ils +etaient moins avant qu'eux dans le secret. + +Tout a coup M. de Monsoreau entra. + +--Tiens, dit Chicot, regarde donc, Henriquet. + +--Que veux-tu que je regarde? + +--Regarde ton grand veneur, pardieu! il en vaut bien la peine; il est +assez pale et assez crotte pour meriter d'etre vu. + +--En effet, dit le roi, c'est lui-meme. + +Henri fit un signe a M. de Monsoreau; le grand veneur s'approcha. + +--Comment etes-vous au Louvre, monsieur? demanda Henri. Je vous +croyais a Vincennes, occupe a nous detourner un cerf. + +--Le cerf etait, en effet, detourne a sept heures du matin, sire; +mais, voyant que midi etait pret a sonner et que je n'avais aucune +nouvelle, j'ai craint qu'il ne vous fut arrive malheur, et je suis +accouru. + +--En verite? fit le roi. + +--Sire, dit le comte, si j'ai manque a mon devoir, n'attribuez cette +faute qu'a un exces de devouement. + +--Oui, monsieur, dit Henri, et croyez bien que je l'apprecie. + +--Maintenant, reprit le comte avec hesitation, si Votre Majeste exige +que je retourne a Vincennes, comme je suis rassure.... + +--Non, non, restez, notre grand veneur; cette chasse etait une +fantaisie qui nous etait passee par la tete, et qui s'en est allee +comme elle etait venue; restez, et ne vous eloignez pas; j'ai besoin +d'avoir autour de moi des gens qui me sont devoues, et vous venez de +vous ranger vous-meme parmi ceux sur le devouement desquels je puis +compter. + +Monsoreau s'inclina. + +--Ou Votre Majeste veut-elle que je me tienne? demanda le comte. + +--Veux-tu me le donner pour une demi-heure? demanda tout bas Chicot a +l'oreille du roi. + +--Pourquoi faire? + +--Pour le tourmenter un peu. Qu'est-ce que cela te fait? Tu me dois +bien un dedommagement pour m'obliger d'assister a une ceremonie aussi +fastidieuse que celle que tu nous promets. + +--Eh bien, prends-le. + +--J'ai eu l'honneur de demander a Votre Majeste ou elle desirait que +je prisse place? demanda une seconde fois le comte. + +--Je croyais vous avoir repondu: "Ou vous voudrez." Derriere mon +fauteuil, par exemple. C'est la que je mets mes amis. + +--Venez ca, notre grand veneur, dit Chicot en livrant a M. de +Monsoreau une portion du terrain qu'il s'etait reserve pour lui tout +seul, et flairez-moi un peu ces gaillards-la. Voila un gibier qui se +peut detourner sans limier. Ventre de biche! monsieur le comte, quel +fumet! Ce sont les cordonniers qui passent, ou plutot qui sont passes; +puis, voici les tanneurs. Mort de ma vie! notre grand veneur, si vous +perdez la trace de ceux-ci, je vous declare que je vous ote le brevet +de votre charge! + +M. de Monsoreau faisait semblant d'ecouter, ou plutot il ecoutait sans +entendre. Il etait fort affaire et regardait tout autour de lui avec +une preoccupation qui echappa d'autant moins au roi, que Chicot eut le +soin de la lui faire remarquer. + +--Eh! dit-il tout bas au roi, sais-tu ce que chasse en ce moment ton +grand veneur? + +--Non; que chasse-t-il? + +--Il chasse ton frere d'Anjou. + +--Ce n'est pas a vue, en tout cas, dit Henri en riant. + +--Non, c'est au juger. Tiens-tu a ce qu'il ignore ou il est? + +--Mais je ne serais pas fache, je l'avoue, qu'il fit fausse route. + +--Attends, attends, dit Chicot, je vais le lancer sur une piste, moi. +On dit que le loup a le fumet du renard; il s'y trompera. Demande-lui +seulement ou est la comtesse. + +--Pour quoi faire? + +--Demande toujours, tu verras. + +--Monsieur le comte, dit Henri, qu'avez-vous donc fait de madame de +Monsoreau? Je ne l'apercois pas parmi ces dames? + +Le comte tressaillit comme si un serpent l'eut mordu au pied. + +Chicot ce grattait le bout du nez en clignant des yeux a l'adresse du +roi. + +--Sire, repondit le grand veneur, madame la comtesse etait malade, +l'air de Paris lui est mauvais, et elle est partie cette nuit, apres +avoir sollicite et obtenu conge de la reine, avec le baron de Meridor, +son pere. + +--Et vers quelle partie de la France s'achemine-t-elle? demanda le +roi, enchante d'avoir une occasion de detourner la tete tandis que les +tanneurs passaient. + +--Vers l'Anjou, son pays, sire. + +--Le fait est, dit Chicot gravement, que l'air de Paris ne sied point +aux femmes enceintes: _Gravidis uxoribus Lutetia inclemens._ Je te +conseille d'imiter l'exemple du comte, Henri, et d'envoyer aussi la +reine quelque part quand elle le sera.... + +Monsoreau palit et regarda furieusement Chicot, qui, le coude appuye +sur le fauteuil royal et le menton dans sa main, paraissait fort +attentif a considerer les passementiers qui suivaient immediatement +les tanneurs. + +--Et qui vous a dit, monsieur l'impertinent, que madame la comtesse +fut enceinte? murmura Monsoreau. + +--Ne l'est-elle point? dit Chicot; voila ce qui serait plus +impertinent, ce me semble, a supposer. + +--Elle ne l'est pas, monsieur. + +--Tiens, tiens, tiens, dit Chicot, as-tu entendu, Henri? il parait que +ton grand veneur a commis la meme faute que toi: il a oublie de +rapprocher les chemises de Notre-Dame. + +Monsoreau ferma ses poings et devora sa colere, apres avoir lance a +Chicot un regard de haine et de menace auquel Chicot repondit en +enfoncant son chapeau sur ses yeux et en faisant jouer, comme un +serpent, la mince et longue plume qui ombrageait son feutre. + +Le comte vit que le moment etait mal choisi, et secoua la tete, comme +pour faire tomber de son front les nuages dont il etait charge. + +Chicot se desassombrit a son tour, et, passant de l'air matamore au +plus gracieux sourire: + +--Cette pauvre comtesse, ajouta-t-il, elle est dans le cas de perir +d'ennui par les chemins! + +--J'ai dit au roi, repondit Monsoreau, qu'elle voyageait avec son +pere. + +--Soit, c'est respectable, un pere, je ne dis pas non; mais ce n'est +pas amusant; et, si elle n'avait que ce digne baron pour la distraire +par les chemins... mais heureusement.... + +--Quoi? demanda vivement le comte. + +--Quoi, quoi? repondit Chicot. + +--Que veut dire: heureusement? + +--Ah! ah! c'etait une ellipse que vous faisiez, monsieur le comte. + +Le comte haussa les epaules. + +--Je vous demande bien pardon, notre grand veneur. La forme +interrogatoire dont vous venez de vous servir s'appelle une ellipse. +Demandez plutot a Henri, qui est un philologue? + +--Oui, dit Henri, mais que signifiait ton adverbe. + +--Quel adverbe? + +--_Heureusement._ + +--Heureusement signifiait heureusement. Heureusement, disais-je, et, +en cela, j'admirais la bonte de Dieu. Heureusement donc qu'il existe a +l'heure qu'il est, par les chemins, quelques-uns de nos amis, et des +plus facetieux meme, qui, s'ils rencontrent la comtesse, la +distrairont a coup sur; et, ajouta negligemment Chicot, comme ils +suivent la meme route, il est probable qu'ils la rencontreront. Oh! je +les vois d'ici. Les vois-tu, Henri, toi qui es un homme d'imagination? +Les vois-tu sur un beau chemin vert, caracolant avec leurs chevaux, et +contant a madame la comtesse cinquante gaillardises dont elle pame, la +chere dame? + +Second poignard, plus acere que le premier, plante dans la poitrine du +grand veneur. + +Cependant il n'y avait pas moyen d'eclater; le roi etait la, et Chicot +avait, momentanement du moins, un allie dans le roi; aussi, avec une +affabilite qui temoignait des efforts qu'il avait du faire pour +dompter sa mechante humeur: + +--Quoi! vous avez des amis qui voyagent vers l'Anjou? dit-il en +caressant Chicot du regard et de la voix. + +--Vous pourriez meme dire nous avons, monsieur le comte, car ces +amis-la sont encore plus vos amis que les miens. + +--Vous m'etonnez, monsieur Chicot, dit le comte; je ne connais +personne qui.... + +--Bon! faites le mysterieux. + +--Je vous jure. + +--Vous en avez si bien, monsieur le comte, et meme ce vous sont des +amis si chers, que tout a l'heure, par habitude, car vous savez +parfaitement qu'ils sont sur la route de l'Anjou, que tout a l'heure, +par habitude, je vous les ai vu chercher dans la foule, inutilement, +bien entendu. + +--Moi, fit le comte, vous m'avez vu? + +--Oui, vous, le grand veneur, le plus pale de tous les grands veneurs +passes, presents et futurs, depuis Nemrod jusqu'a M. d'Autefort, votre +predecesseur. + +--Monsieur Chicot! + +--Le plus pale, je le repete: _Veritas veritatum._ Ceci est un +--barbarisme, attendu qu'il n'y a jamais qu'une verite, vu que, s'il y +--en avait deux, il y en aurait au moins une qui ne serait pas vraie; +--mais vous n'etes pas philologue, cher monsieur Esau. + +--Non, monsieur, je ne le suis pas; voila donc pourquoi je vous +prierai de revenir tout directement a ces amis dont vous me parliez, +et de vouloir bien, si cependant cette surabondance d'imagination +qu'on remarque en vous vous le permet, et de vouloir bien nommer ces +amis par leurs veritables noms. + +--Eh! vous repetez toujours la meme chose. Cherchez, monsieur le grand +veneur. Morbleu! cherchez, c'est votre metier de detourner les betes, +temoin ce malheureux cerf que vous avez derange ce matin, et qui ne +devait point s'attendre a cela de votre part. Si l'on venait vous +empecher de dormir, vous, est-ce que vous seriez content? + +Les yeux de Monsoreau erraient avec effroi sur l'entourage de Henri. + +--Quoi! s'ecria-t-il en voyant une place vide pres du roi. + +--Allons donc! dit Chicot. + +--M. le duc d'Anjou, s'ecria le grand veneur. + +--Taiaut, taiaut! dit le Gascon, voila la bete lancee. + +--Il est parti aujourd'hui! exclama le comte. + +--Il est parti aujourd'hui, repondit Chicot, mais il est possible +qu'il _ait_ parti hier au soir. Vous n'etes pas philologue, monsieur; +mais demandez au roi, qui l'est. Quand, c'est-a-dire a quel moment a +disparu ton frere, Henriquet? + +--Cette nuit, repondit le roi. + +--Le duc, le duc est parti, murmura Monsoreau bleme et tremblant. Ah! +mon Dieu! mon Dieu! que me dites-vous la, sire? + +--Je ne dis pas, reprit le roi, que mon frere soit parti; je dis +seulement que, cette nuit, il a disparu, et que ses meilleurs amis ne +savent point ou il est. + +--Oh! fit le comte avec colere, si je croyais cela!.... + +--Eh bien, eh bien, que feriez-vous? d'ailleurs, voyez un peu le grand +malheur, quand il conterait quelque douceur a madame de Monsoreau? +C'est le galant de la famille que notre ami Francois; il l'etait pour +le roi Charles IX, du temps que le roi Charles IX vivait, et il l'est +pour le roi Henri III, qui a autre chose a faire que d'etre galant. +Que diable! c'est bien le moins qu'il y ait a la cour un prince qui +represente l'esprit francais! + +--Le duc, le duc parti! repeta Monsoreau, en etes-vous bien sur, +monsieur? + +--Et vous? demanda Chicot. + +Le grand veneur se tourna encore une fois vers la place occupee +ordinairement par le duc pres de son frere, place qui continuait de +demeurer vide. + +--Je suis perdu, murmura-t-il avec un mouvement si marque pour fuir, +que Chicot le retint. + +--Tenez-vous donc tranquille, mordieu! vous ne faites que bouger, et +cela fait mal au coeur au roi. Mort de ma vie! je voudrais bien etre a +la place de votre femme, ne fut-ce que pour voir tout le jour un +prince a deux nez, et pour entendre M. Aurilly, qui joue du luth comme +feu Orphee. Quelle chance elle a, votre femme! quelle chance! + +Monsoreau frissonna de colere. + +--Tout doux, monsieur le grand veneur, dit Chicot, cachez donc votre +joie! voici la seance qui s'ouvre; c'est indecent de manifester ainsi +ses passions; ecoutez le discours du roi. + +Force fut au grand veneur de se tenir a sa place; car, en effet, petit +a petit la salle du Louvre s'etait remplie: il demeura donc immobile +et dans l'attitude du ceremonial. Toute l'assemblee avait pris seance; +M. de Guise venait d'entrer et de plier le genou devant le roi, non +sans jeter, lui aussi, un regard de surprise inquiete sur le siege +laisse vacant par M. le duc d'Anjou. + +Le roi se leva. Les herauts commanderent la silence. + + + + +CHAPITRE XXIV + +COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF QUI N'ETAIT NI SON ALTESSE LE DUC D'ANJOU +NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE. + + +Messieurs, dit le roi au milieu du plus profond silence, et apres +s'etre assure que d'Epernon, Schomberg, Maugiron et Quelus, remplaces +dans leur garde par un poste de dix Suisses, etaient venus le +rejoindre et se tenaient derriere lui; Messieurs, un roi entend +egalement, place qu'il est, pour ainsi dire, entre le ciel et la +terre, les voix qui viennent d'en haut et les voix qui viennent d'en +bas, c'est-a-dire ce que commande Dieu et ce que demande son peuple. +C'est une garantie pour tous mes sujets, et je comprends aussi +parfaitement cela, que l'association de tous les pouvoirs reunis en un +seul faisceau pour defendre la foi catholique. Aussi ai-je pour +agreable le conseil que nous a donne mon cousin de Guise. Je declare +donc la sainte Ligue bien et dument autorisee et instituee, et, comme +il faut qu'un si grand corps ait une bonne et puissante tete, comme il +importe que le chef appele a soutenir l'Eglise soit un des fils les +plus zeles de l'Eglise, et que ce zele lui soit impose par sa nature +meme et sa charge, je prends un prince chretien pour le mettre a la +tete de la Ligue, et je declare que desormais ce chef s'appellera.... + +Henri fit a dessein une pause. + +Le vol d'un moucheron eut fait evenement au milieu de l'immobilite +generale. + +Henri repeta. + +--Et je declare que ce chef s'appellera Henri de Valois, roi de France +et de Pologne. + +Henri, en prononcant ces paroles, avait hausse la voix avec une sorte +d'affectation, en signe de triomphe et pour echauffer l'enthousiasme +de ses amis prets a eclater, comme aussi pour achever d'ecraser les +ligueurs dont les sourds murmures decelaient le mecontentement, la +surprise et l'epouvante. + +Quant au duc de Guise, il etait demeure aneanti: de larges gouttes de +sueur coulaient de son front; il echangea un regard avec le duc de +Mayenne et le cardinal son frere, qui se tenaient au milieu des deux +groupes de chefs, l'un a sa droite, l'autre a sa gauche. + +Monsoreau, plus etonne que jamais de l'absence du duc d'Anjou, +commenca a se rassurer en se rappelant les paroles de Henri III. + +En effet, le duc pouvait etre disparu sans etre parti. + +Le cardinal quitta sans affectation le groupe dans lequel il se +trouvait et se glissa jusqu'a son frere. + +--Francois, lui dit-il a l'oreille, ou je me trompe fort, ou nous ne +sommes plus en surete ici. Hatons-nous de prendre conge, car la +populace est etrange, et le roi qu'elle execrait hier va devenir son +idole pour quelques jours. + +--Soit, dit Mayenne, partons. Attendez notre frere ici: moi, je vais +preparer la retraite. + +--Allez. + +Pendant ce temps, le roi avait signe l'acte prepare sur la table et +dresse d'avance par M. de Morvilliers, la seule personne qui fut, avec +la reine mere, dans la connaissance du secret; puis il avait, de ce +ton goguenard qu'il savait si bien prendre dans l'occasion, dit en +nasillant a M. de Guise: + +--Signez donc, mon beau cousin. + +Et il lui avait passe la plume. + +Puis, lui designant la place du bout du doigt: + +--La, la, avait-il dit, au-dessous de moi. Maintenant passez a M. le +cardinal et a M. le duc de Mayenne. + +Mais le duc de Mayenne etait deja au bas des degres et le cardinal +dans l'autre chambre. + +Le roi remarqua leur absence. + +--Alors, passez a M. le grand veneur, dit-il. + +Le duc signa, passa la plume au grand veneur, et fit un mouvement pour +se retirer. + +--Attendez, dit le roi. + +Et, pendant que Quelus reprenait d'un air narquois la plume des mains +de M. de Monsoreau, et que non seulement toute la noblesse presente, +mais encore tous les chefs de corporations convoques pour ce grand +evenement s'appretaient a signer au-dessous du roi, et sur des +feuilles volantes auxquelles devaient faire suite les differents +registres ou, la veille, chacun avait pu, qu'il fut petit ou grand, +noble ou vilain, inscrire son nom en toutes lettres, pendant ce temps, +le roi disait au duc de Guise: + +--Mon cousin, c'etait votre avis, je crois: faire, pour garde de notre +capitale, une bonne armee avec toutes les forces de la Ligue? L'armee +est faite et convenablement faite, puisque le general naturel des +Parisiens, c'est le roi. + +--Assurement, sire, repondit le duc sans trop savoir ce qu'il disait. + +--Mais je n'oublie pas, continua le roi, que j'ai une autre armee a +commander, et que ce commandement appartient de droit au premier homme +de guerre du royaume. Tandis que moi je commanderai a la Ligue, allez +donc commander l'armee, mon cousin. + +--Et quand dois-je partir? demanda le duc. + +--Sur-le-champ, repondit le roi. + +--Henri! Henri! fit Chicot que l'etiquette empecha de courir sus au +roi pour l'arreter en pleine harangue, comme il en avait bonne envie. + +Mais, comme le roi ne l'avait pas entendu, ou, s'il l'avait entendu, +ne l'avait pas compris, il s'avanca reverencieusement, tenant a la +main une enorme plume, et, se faisant jour jusqu'a ce qu'il fut pres +du roi: + +--Tu te tairas, j'espere, double niais, lui dit-il tout bas. + +Mais il etait deja trop tard. Le roi, comme nous l'avons vu, avait +deja annonce au duc de Guise sa nomination, et lui remettait son +brevet signe a l'avance, et cela malgre tous les gestes et toutes les +grimaces du Gascon. + +Le duc de Guise prit son brevet et sortit. + +Le cardinal l'attendait a la porte de la salle, et le duc de Mayenne +les attendait tous deux a la porte du Louvre. + +Ils monterent a cheval a l'instant meme, et dix minutes ne s'etaient +pas ecoulees, que tous trois etaient hors de Paris. + +Le reste de l'assemblee se retira peu a peu. Les uns criaient: Vive le +roi! les autres: Vive la Ligue! + +--Au moins, dit Henri en riant, j'ai resolu un grand probleme. + +--Oh! oui, murmura Chicot, tu es un fier mathematicien, va! + +--Sans doute, reprit le roi, en faisant pousser a tous ces coquins les +deux cris opposes,je suis parvenu a leur faire crier la meme chose. + +--_Sta bene!_ dit la reine mere a Henri en lui serrant la main. + +--Crois cela et bois du lait, dit le Gascon; elle enrage: ses Guises +sont presque aplatis du coup. + +--Oh! sire, sire, s'ecrierent les favoris en s'approchant +tumultueusement du roi, la sublime imagination que vous avez eue la! + +--Ils croient que l'argent va leur pleuvoir comme manne, dit Chicot a +l'autre oreille du roi. + +Henri fut reconduit en triomphe a son appartement; au milieu du +cortege qui accompagnait et suivait le roi, Chicot jouait le role du +detracteur antique en poursuivant son maitre de ses lamentations. + +Cette persistance de Chicot a rappeler au demi-dieu du jour qu'il +n'etait qu'un homme frappa le roi au point qu'il congedia tout le +monde et demeura seul avec Chicot. + +--Ah ca! dit Henri en se retournant vers le Gascon, savez-vous que +vous n'etes jamais content, maitre Chicot, et que cela devient +assommant? Que diable! ce n'est pas de la complaisance que je vous +demande, c'est du bon sens. + +--Tu as raison, Henri, dit Chicot, car c'est ce dont tu as le plus +besoin. + +--Conviens, au moins, que le coup est bien joue? + +--C'est justement de cela que je ne veux pas convenir. + +--Ah! tu es jaloux, monsieur le roi de France! + +--Moi, Dieu m'en garde! je choisirais mieux mes sujets de jalousie. + +--Corbleu! monsieur l'epilogueur!.... + +--Oh! quel amour-propre feroce! + +--Voyons, suis-je, ou non, roi de la Ligue? + +--Certainement, et c'est incontestable, tu l'es. Mais... + +--Mais quoi? + +--Mais tu n'es plus roi de France. + +--Et qui donc est roi de France? + +--Tout le monde, excepte toi, Henri; ton frere d'abord. + +--Mon frere! de qui veux-tu parler? + +--De M. d'Anjou, parbleu! + +--Que je tiens prisonnier? + +--Oui, car, tout prisonnier qu'il est, il est sacre, et toi, tu ne +l'es pas. + +--Par qui est-il sacre? + +--Par le cardinal de Guise; en verite, Henri, je te conseille de +parler encore de ta police; on sacre un roi a Paris devant +trente-trois personnes, en pleine eglise Sainte-Genevieve, et tu ne le +sais pas. + +--Ouais; et tu le sais, toi? + +--Certainement que je le sais. + +--Et comment peux-tu savoir ce que je ne sais pas? + +--Ah! parce que tu fais faire ta police par M. de Morvilliers, et que +moi je fais ma police moi-meme. + +Le roi fronca le sourcil. + +--Nous avons donc deja, comme roi de France, sans compter Henri de +Valois, nous avons Francois d'Anjou, puis nous avons encore, voyons, +dit Chicot en ayant l'air de chercher, nous avons encore le duc de +Guise. + +--Le duc de Guise? + +--Le duc de Guise, Henri de Guise, Henri le Balafre. Je repete donc: +nous avons encore le duc de Guise. + +--Beau roi, en verite, que j'exile, que j'envoie a l'armee! + +--Bon! comme si on ne t'avait pas exile en Pologne, toi; comme s'il +n'y avait pas plus pres de La Charite au Louvre que de Cracovie a +Paris! Ah! il est vrai que tu l'envoies a l'armee; voila ou est la +finesse du coup, l'habilete de la botte; tu l'envoies a l'armee, +c'est-a-dire que tu mets trente mille hommes sous ses ordres; ventre +de biche! et quelle armee! une vraie armee... ce n'est pas comme ton +armee de la Ligue... Non... une armee de bourgeois, c'est bon pour +Henri de Valois, roi des mignons; a Henri de Guise, il faut une armee +de soldats, et de quels soldats! durs, aguerris, roussis par le canon, +capables de devorer vingt armees de la Ligue; de sorte que si, etant +roi de fait, Henri de Guise avait un jour la sotte fantaisie de le +devenir de nom, il n'aurait qu'a tourner ses trompettes du cote de la +capitale, et dire: "En avant! avalons Paris d'une bouchee, et Henri de +Valois et le Louvre avec." Ils le feraient, les droles, je les +connais. + +--Vous oubliez une chose seulement dans votre argumentation, illustre +politique que vous etes, dit Henri. + +--Ah! dame, cela c'est possible, surtout si ce que j'oublie est un +quatrieme roi. + +--Non; vous oubliez, dit Henri avec un supreme dedain, que, pour +songer a regner sur la France, quand c'est un Valois qui porte la +couronne, il faut un peu regarder en arriere et compter ses ancetres. +Que pareille idee vienne a M. d'Anjou, passe encore; il est de race a +y pretendre, lui, ses aieux sont les miens; il peut y avoir lutte et +balance entre nous, car, entre nous, c'est une question de +primogeniture, et voila tout. Mais M. de Guise... allons donc, maitre +Chicot! allez etudier le blason, notre ami, et dites-nous si les +fleurs de lis de France ne sont pas de meilleure maison que les +merlettes de Lorraine. + +--Eh! eh! fit Chicot, voila justement ou est l'erreur, Henri. + +--Comment, ou est l'erreur? + +--Sans doute. M. de Guise est de bien meilleure maison que tu ne +crois, va. + +--De meilleure maison que moi peut-etre? dit Henri en souriant. + +--Il n'y a pas de peut-etre, mon petit Henriquet. + +--Vous etes fou, monsieur Chicot. + +--Dame! c'est mon titre. + +--Mais je dis veritablement fou, mais je dis fou a lier. Allez +apprendre a lire, mon ami. + +--Eh bien, Henri, dit Chicot, toi qui sais lire, toi qui n'as pas +besoin de retourner comme moi a l'ecole, lis un peu ceci. + +Et Chicot tira de sa poitrine le parchemin sur lequel Nicolas David +avait ecrit la genealogie que nous connaissons, celle-la meme qui +etait revenue d'Avignon, approuvee par le pape, et qui faisait +descendre Henri de Guise de Charlemagne. + +Henri palit des qu'il eut jete les yeux sur le parchemin, et reconnut, +pres de la signature du legat, le sceau de saint Pierre. + +--Qu'en dis-tu, Henri? demanda Chicot, les fleurs de lis sont un peu +distancees, hein? Ventre de biche! les merlettes me paraissent vouloir +voler aussi haut que l'aigle de Cesar; prends-y garde, mon fils! + +--Mais par quels moyens t'es-tu procure cette genealogie? + +--Moi, est-ce que je m'occupe de ces choses-la? elle est venue me +trouver toute seule. + +--Mais ou etait-elle avant de venir te trouver? + +--Sous le traversin d'un avocat? + +--Et comment s'appelait cet avocat? + +--Maitre Nicolas David. + +--Ou etait-il? + +--A Lyon. + +--Et qui l'a ete prendre a Lyon, sous le traversin de cet avocat? + +--Un de mes bons amis. + +--Que fait cet ami? + +--Il preche. + +--C'est donc un moine? + +--Juste. + +--Et qui se nomme? + +--Gorenflot. + +--Comment! s'ecria Henri; cet abominable ligueur qui a fait ce +discours incendiaire a Sainte-Genevieve, et qui, hier, dans les rues +de Paris, m'insultait? + +--Te rappelles-tu l'histoire de Brutus qui faisait le fou.... + +--Mais c'est donc un profond politique que ton genovesain? + +--Avez-vous entendu parler de M. Machiavelli, secretaire de la +republique de Florence? votre grand'mere est son eleve. + +--Alors il a soustrait cette piece a l'avocat. + +--Ah! bien oui, soustrait, il la lui a prise de force. + +--A Nicolas David, a ce spadassin? + +--A Nicolas David, a ce spadassin. + +--Mais il est donc brave, ton moine? + +--Comme Bayard! + +--Et, ayant fait ce beau coup, il ne s'est pas encore presente devant +moi pour recevoir sa recompense? + +--Il est rentre humblement dans son couvent, et il ne demande qu'une +chose, c'est qu'on oublie qu'il en est sorti. + +--Mais il est-donc modeste! + +--Comme saint Crepin. + +--Chicot, foi de gentilhomme, ton ami aura la premiere abbaye vacante, +dit le roi. + +--Merci pour lui, Henri. + +Puis a lui-meme: + +--Ma foi, se dit Chicot, le voila entre Mayenne et Valois, entre une +corde et une prebende; sera-t-il pendu? sera-t-il abbe? Bien fin qui +pourrait le dire. En tous cas, s'il dort encore, il doit faire en ce +moment-ci de droles de reves. + + + + +CHAPITRE XXV + +ETEOCLE ET POLYNICE. + + +Cette journee de la Ligue finissait tumultueuse et brillante comme +elle avait commence. + +Les amis du roi se rejouissaient; les predicateurs de la Ligue se +preparaient a canoniser frere Henri, et s'entretenaient, comme on +avait fait autrefois pour saint Maurice, des grandes actions +guerrieres de Valois, dont la jeunesse avait ete si eclatante. + +Les favoris disaient: "Enfin le renard a devine le piege." + +Et, comme le caractere de la nation francaise est principalement +l'amour-propre, et que les Francais n'aiment pas les chefs d'une +intelligence inferieure, les conspirateurs eux-memes se rejouissaient +d'etre joues par leur roi. + +Il est vrai que les principaux d'entre eux s'etaient mis a l'abri. + +Les trois princes lorrains, comme on l'a vu, avaient quitte Paris a +franc etrier, et leur agent principal, M. de Monsoreau, allait sortir +du Louvre pour faire ses preparatifs de depart, dans le but de +rattraper le duc d'Anjou. + +Mais, au moment ou il allait mettre le pied sur le seuil, Chicot +l'aborda. Le palais etait vide de ligueurs, le Gascon ne craignait +plus rien pour son roi. + +--Ou allez-vous donc en si grande hate, monsieur le grand veneur? +demanda-t-il. + +--Aupres de Son Altesse, repondit laconiquement le comte. + +--Aupres de Son Altesse? + +--Oui! je suis inquiet de monseigneur. Nous ne vivons pas dans un +temps ou les princes puissent se mettre en route sans une bonne suite. + +--Oh! celui-la est si brave, dit Chicot, qu'il en est temeraire. + +Le grand veneur regarda le Gascon. + +--En tout cas, lui dit-il, si vous etes inquiet, je le suis bien plus +encore, moi! + +--De qui? + +--Toujours de la meme Altesse. + +--Pourquoi? + +--Vous ne savez pas ce que l'on dit? + +--Ne dit-on pas qu'il est parti? demanda le comte. + +--On dit qu'il est mort, souffla tout bas le Gascon a l'oreille de son +interlocuteur. + +--Bah! fit Monsoreau avec une intonation de surprise qui n'etait pas +exempte d'une certaine joie; vous disiez qu'il etait en route. + +--Dame! on me l'avait persuade. Je suis de si bonne foi, moi, que je +crois toutes les bourdes qu'on me conte; mais maintenant, voyez-vous, +j'ai tout lieu de croire, pauvre prince! que, s'il est en route, c'est +pour l'autre monde. + +--Voyons, qui vous donne ces funebres idees? + +--Il est entre au Louvre hier, n'est-ce pas? + +--Sans doute, puisque j'y suis entre avec lui. + +--Eh bien, on ne l'en a pas vu sortir. + +--Du Louvre? + +--Non. + +--Mais Aurilly? + +--Disparu! + +--Mais ses gens? + +--Disparus! disparus! disparus! + +--C'est une raillerie, n'est-ce pas, monsieur Chicot? + +--Demandez! + +--A qui? + +--Au roi. + +--On n'interroge point Sa Majeste? + +--Bah! il n'y a que maniere de s'y prendre. + +--Voyons, dit le comte, je ne puis rester dans un pareil doute. + +Et, quittant Chicot, ou plutot marchant devant lui, il s'achemina vers +le cabinet du roi. + +Sa Majeste venait de sortir. + +--Ou est alle le roi? demanda le grand veneur; je dois lui rendre +compte de certains ordres qu'il m'a donnes. + +--Chez M. le duc d'Anjou, lui repondit celui auquel il s'adressait. + +--Chez M. le duc d'Anjou! dit le comte a Chicot; le prince n'est donc +pas mort? + +--Heu! fit le Gascon, m'est avis qu'il n'en vaut guere mieux. + +Pour le coup, les idees du grand veneur s'embrouillerent tout a fait: +il devenait certain que M. d'Anjou n'avait pas quitte le Louvre. +Certains bruits qu'il recueillit, certains mouvements de gens +d'office, lui confirmerent la verite. + +Or, comme il ignorait les veritables causes de l'absence du prince, +cette absence l'etonnait au dela de toute mesure dans un moment si +decisif. + +Le roi, en effet, etait alle chez le duc d'Anjou; mais, comme le grand +veneur, malgre le grand desir ou il etait de savoir ce qui se passait +chez le prince, ne pouvait y penetrer, force lui fut d'attendre les +nouvelles dans le corridor. + +Nous avons dit que, pour assister a la seance, les quatre mignons +s'etaient fait remplacer par des Suisses; mais, aussitot la seance +finie, malgre l'ennui que leur causait la garde qu'ils montaient pres +du prince, le desir d'etre desagreables a Son Altesse en lui apprenant +le triomphe du roi l'avait emporte sur l'ennui, et ils etaient venus +reprendre leur poste, Schomberg et d'Epernon dans le salon, Maugiron +et Quelus dans la chambre meme de Son Altesse. + +Francois, de son cote, s'ennuyait mortellement, de cet ennui terrible +double d'inquietudes, et, il faut le dire, la conversation de ces +messieurs n'etait pas faite pour le distraire. + +--Vois-tu, disait Quelus a Maugiron d'un bout de la chambre a l'autre, +et comme si le prince n'eut point ete la, vois-tu, Maugiron, je +commence, depuis une heure seulement, a apprecier notre ami Valois; en +verite, c'est un grand politique. + +--Explique ton dire, repondit Maugiron en se carrant dans une chaise +longue. + +--Le roi a parle tout haut de la conspiration, donc il la dissimulait; +s'il la dissimulait, c'est qu'il la craignait; s'il en a parle tout +haut, c'est qu'il ne la craint plus. + +--Voila qui est logique, repondit Maugiron. + +--S'il ne la craint plus, il va la punir; tu connais Valois: il brille +certainement par un grand nombre de qualites, mais sa resplendissante +personne est assez obscure a l'endroit de la clemence. + +--Accorde. + +--Or, s'il punit la susdite conspiration, ce sera par un proces; s'il +y a proces, nous allons jouir, sans nous deranger, d'une seconde +representation de l'affaire d'Amboise. + +--Beau spectacle, morbleu! + +--Oui, et dans lequel nos places sont marquees d'avance, a moins +que.... + +--A moins que... c'est possible encore... a moins qu'on ne laisse de +cote les formes judiciaires, a cause de la position des accuses, et +qu'on arrange cela sous le manteau de la cheminee, comme on dit. + +--Je suis pour ce dernier avis, dit Maugiron; c'est assez comme cela +que se traitent d'habitude les affaires de famille, et cette derniere +conspiration est une veritable affaire de famille. + +Aurilly lanca un coup d'oeil inquiet au prince. + +--Ma foi, dit Maugiron, je sais une chose, moi: c'est qu'a la place du +roi je n'epargnerais pas les grosses tetes, en verite, parce qu'ils +sont deux fois plus coupables que les autres en se permettant de +conspirer; ces messieurs se croient toute conspiration permise. Je dis +donc que j'en sanglerais un ou deux, un surtout, mais la, carement; +puis je nouerais tout le fretin. La Seine est profonde au devant de +Nesle, et a la place du roi, parole d'honneur, je ne resisterais pas a +la tentation. + +--En ce cas, dit Quelus, je crois qu'il ne serait point mal de faire +revivre la fameuse invention des sacs. + +--Et quelle etait cette invention? demanda Maugiron. + +--Une fantaisie royale qui date de 1350 a peu pres; voici la chose: on +enfermait un homme dans un sac en compagnie de trois ou quatre chats, +puis on jetait le tout a l'eau. Les chats, qui ne peuvent pas souffrir +l'humidite, ne se sentaient pas plutot dans la Seine qu'ils s'en +prenaient a l'homme de l'accident qui leur arrivait; alors il se +passait dans ce sac des choses que malheureusement on ne pouvait pas +voir. + +--En verite, dit Maugiron, tu es un puits de science, Quelus, et ta +conversation est des plus interessantes. + +--On pourrait ne pas appliquer cette invention aux chefs: les chefs +ont toujours droit de reclamer le benefice de decapitation en place +publique ou de l'assassinat dans quelque coin; mais comme tu le +disais, au fretin, et par le fretin j'entends les favoris, les +ecuyers, les maitres d'hotel, les joueurs de luth.... + +--Messieurs! balbutia Aurilly pale de terreur. + +--Ne reponds donc pas, Aurilly, dit Francois, cela ne peut s'adresser +a moi ni par consequent a ma maison: on ne raille pas les princes du +sang en France. + +--Non, on les traite plus serieusement, dit Quelus, on leur coupe le +cou; Louis XI ne s'en privait pas, lui, le grand roi! temoin M. de +Nemours. + +Les mignons en etaient la de leur dialogue, lorsqu'on entendit du +bruit dans le salon; puis la porte de la chambre s'ouvrit, et le roi +parut sur le seuil. + +Francois se leva. + +--Sire, s'ecria-t-il, j'en appelle a votre justice du traitement +indigne que me font subir vos gens. + +Mais Henri ne parut ni avoir vu ni avoir entendu son frere. + +--Bonjour, Quelus, dit Henri en baisant son favori sur les deux joues; +bonjour, mon enfant, la vue me rejouit l'ame; et toi, mon pauvre +Maugiron, comment allons-nous? + +--Je m'ennuie a perir, dit Maugiron; j'avais cru, quand je me suis +charge de garder votre frere, sire, qu'il etait plus divertissant que +cela. Fi! l'ennuyeux prince! est-ce bien le fils de votre pere et de +votre mere? + +--Sire, vous l'entendez, dit Francois, est-il donc dans vos intentions +royales que l'on insulte ainsi votre frere? + +--Silence, monsieur, dit Henri sans se retourner, je n'aime pas que +mes prisonniers se plaignent. + +--Prisonnier tant qu'il vous plaira, mais ce prisonnier n'en est pas +moins votre.... + +--Le titre que vous invoquez est justement celui qui vous perd dans +mon esprit. Mon frere, coupable, est coupable deux fois. + +--Mais s'il ne l'est pas? + +--Il l'est! + +--De quel crime? + +--De m'avoir deplu, monsieur. + +--Sire, dit Francois humilie, nos querelles de famille ont-elles +besoin d'avoir des temoins? + +--Vous avez raison, monsieur. Mes amis, laissez-moi donc causer un +instant avec monsieur mon frere. + +--Sire, dit tout bas Quelus, ce n'est pas prudent a Votre Majeste de +rester entre deux ennemis. + +--J'emmene Aurilly, dit Maugiron a l'autre oreille du roi. + +Les deux gentilshommes emmenerent Aurilly, a la fois brulant de +curiosite et mourant d'inquietude. + +--Nous voici donc seuls, dit le roi. + +--J'attendais ce moment avec impatience, sire. + +--Et moi aussi, Ah! vous en voulez a ma couronne, mon digne Eteocle; +ah! vous vous faisiez de la Ligue un moyen et du trone un but. Ah! +l'on vous sacrait dans un coin de Paris, dans une eglise perdue, pour +vous montrer tout a coup aux Parisiens tout reluisant d'huile sainte? + +--Helas! dit Francois, qui sentait peu a peu la colere du roi, Votre +Majeste ne me laisse pas parler. + +--Pourquoi faire? dit Henri, pour mentir, ou pour me dire du moins des +choses que je sais aussi bien que vous? Mais non, vous mentiriez, mon +frere; car l'aveu de ce que vous avez fait, ce serait l'aveu que vous +meritez la mort. Vous mentiriez, et c'est une honte que je vous +epargne. + +--Mon frere, mon frere, dit Francois eperdu, est-ce bien votre +intention de m'abreuver de pareils outrages? + +--Alors, si ce que je vous dis peut etre tenu pour outrageant, c'est +moi qui mens, et je ne demande pas mieux que de mentir. Voyons, +parlez, parlez, j'ecoute; apprenez-nous comment vous n'etes pas un +deloyal, et, qui pis est, un maladroit. + +--Je ne sais ce que Votre Majeste veut dire, et elle semble avoir pris +a tache de me parler par enigmes. + +--Alors je vais vous expliquer mes paroles, moi, s'ecria Henri d'une +voix pleine de menaces et qui vibrait a la portee des oreilles de +Francois: oui, vous avez conspire contre moi, comme vous avez +autrefois conspire contre mon frere Charles; seulement autrefois +c'etait a l'aide du roi de Navarre, aujourd'hui c'est a l'aide du duc +de Guise. Beau projet, que j'admire et qui vous eut fait une riche +place dans l'histoire des usurpateurs. Il est vrai qu'autrefois vous +rampiez comme un serpent, et qu'aujourd'hui vous voulez mordre comme +un lion; apres la perfidie, la force ouverte; apres le poison, l'epee. + +--Le poison! Que voulez-vous dire, monsieur? s'ecria Francois, pale de +rage et cherchant, comme cet Eteocle a qui Henri l'avait compare, une +place ou frapper Polynice avec ses regards de flamme, a defaut de +glaive et de poignard. Quel poison? + +--Le poison avec lequel tu as assassine notre frere Charles; le poison +que tu destinais a Henri de Navarre, ton associe. Il est connu, va, ce +poison fatal; notre mere en a deja use tant de fois! Voila sans doute +pourquoi tu y as renonce a mon egard; voila pourquoi tu as voulu +prendre des airs de capitaine, en commandant les milices de la Ligue. +Mais regarde-moi bien en face, Francois, continua Henri en faisant +vers son frere un pas menacant, et demeure bien convaincu qu'un homme +de ta trempe ne tuera jamais un homme de la mienne. + +Francois chancela sous le poids de cette terrible attaque; mais, sans +egards, sans misericorde pour son prisonnier, le roi reprit: + +--L'epee! l'epee! je voudrais bien te voir dans cette chambre seul a +seul avec moi, tenant une epee. Je t'ai deja vaincu en fourberie, +Francois, car, moi aussi, j'ai pris les chemins tortueux pour arriver +au trone de France; mais ces chemins, il fallait les franchir en +passant sur le ventre d'un million de Polonais; a la bonne heure! Si +vous voulez etre fourbe, soyez-le, mais de cette facon; si vous voulez +m'imiter, imitez-moi, mais pas en me rapetissant. Voila des intrigues +royales, voila de la fourberie digne d'un capitaine; donc, je le +repete, en ruses tu es vaincu, et dans un combat loyal tu serais tue; +ne songe donc plus a lutter d'une facon ni de l'autre; car, des a +present, j'agis en roi, en maitre, en desposte; des a present, je te +surveille dans tes oscillations, je te poursuis dans tes tenebres, et +a la moindre hesitation, a la moindre obscurite, au moindre doute, +j'etends ma large main sur toi, chetif, et je te jette pantelant a la +hache de mon bourreau. + +Voila ce que j'avais a te dire relativement a nos affaires de famille, +mon frere; voila pourquoi je voulais te parler tete a tete, Francois; +voila pourquoi je vais ordonner a mes amis de te laisser seul cette +nuit, afin que, dans la solitude, tu puisses mediter mes paroles. Si +la nuit porte veritablement conseil, comme on dit, ce doit etre +surtout aux prisonniers. + +--Ainsi, murmura le duc, par un caprice de Votre Majeste, sur un +soupcon qui ressemble a un mauvais reve que vous auriez fait, me voila +tombe dans votre disgrace? + +--Mieux que cela Francois: te voila tombe sous ma justice. + +--Mais au moins, sire, fixez un terme a ma captivite, que je sache a +quoi m'en tenir. + +--Quand on vous lira votre jugement, vous le saurez. + +--Ma mere! ne pourrais-je pas voir ma mere? + +--Pourquoi faire? Il n'y avait que trois exemplaires au monde du +fameux livre de chasse que mon pauvre frere Charles a devore, c'est le +mot, et les deux autres sont: l'un a Florence et l'autre a Londres. +D'ailleurs, je ne suis pas un Nemrod, moi, comme mon pauvre frere. +Adieu! Francois. + +Le prince tomba atterre sur un fauteuil. + +--Messieurs, dit le roi en rouvrant la porte, messieurs, M. le duc +d'Anjou m'a demande la liberte de reflechir cette nuit a une reponse +qu'il doit me faire demain matin. Vous le laisserez donc seul dans sa +chambre, sauf les visites de precaution que, de temps en temps, vous +croirez devoir faire. Vous trouverez peut-etre votre prisonnier un peu +exalte par la conversation que nous venons d'avoir ensemble; mais +souvenez-vous qu'en conspirant contre moi M. le duc d'Anjou a renonce +au titre de mon frere; il n'y a par consequent ici qu'un captif et des +gardes; pas de ceremonies: si le captif vous desoblige, +avertissez-moi; j'ai la Bastille sous ma main, et dans la Bastille, +maitre Laurent Testu, le premier homme du monde pour dompter les +rebelles humeurs. + +--Sire! sire! murmura Francois tentant un dernier effort, +souvenez-vous que je suis votre... + +--Vous etiez aussi le frere du roi Charles IX, je crois, dit Henri. + +--Mais, au moins, qu'on me rende mes serviteurs, mes amis. + +--Plaignez-vous! je me prive des miens pour vous les donner. + +Et Henri referma la porte sur la face de son frere, qui recula pale et +chancelant jusqu'a son fauteuil, dans lequel il tomba. + + + + +CHAPITRE XXVI + +COMMENT ON NE PERD PAS TOUJOURS SON TEMPS EN FOUILLANT DANS LES +ARMOIRES VIDES. + + +La scene que venait d'avoir le duc d'Anjou avec le roi lui avait fait +considerer sa position comme tout a fait desesperee. Les mignons ne +lui avaient rien laisse ignorer de ce qui s'etait passe au Louvre: ils +lui avaient montre la defaite de MM. de Guise et le triomphe de Henri +plus grands encore qu'ils n'etaient en realite, il avait entendu la +voix du peuple criant, chose qui lui avait paru incomprehensible +d'abord. Vive le roi et Vive la Ligue! Il se sentait abandonne des +principaux chefs, qui, eux aussi, avaient a defendre leurs personnes. +Abandonne de sa famille, decimee par les empoisonnements et par les +assassinats, divisee par les ressentiments et les discordes, il +soupirait en tournant les yeux vers ce passe que lui avait rappele le +roi, et en songeant que, dans sa lutte contre Charles IX, il avait au +moins pour confidents, ou plutot pour dupes, ces deux ames devouees, +ces deux epees flamboyantes qu'on appelait Coconnas et la Mole. + +Le regret de certains avantages perdus est le remords pour beaucoup de +consciences. + +Pour la premiere fois de sa vie, en se sentant seul et isole, M. +d'Anjou eprouva comme une espece de remords d'avoir sacrifie la Mole +et Coconnas. + +Dans ce temps-la, sa soeur Marguerite l'aimait, le consolait. Comment +avait-il recompense sa soeur Marguerite? + +Restait sa mere, la reine Catherine. Mais sa mere ne l'avait jamais +aime. Elle ne s'etait jamais servie de lui que comme il se serait +servi des autres, c'est-a-dire a titre d'instrument; et Francois se +rendait justice. Une fois aux mains de sa mere, il sentait qu'il ne +s'appartenait pas plus que le vaisseau ne s'appartient au milieu de +l'Ocean lorsque souffle la tempete. + +Il songea que, recemment encore, il avait pres de lui un coeur qui +valait tous les coeurs, une epee qui valait toutes les epees. + +Bussy, le brave Bussy, lui revint tout entier a la memoire. + +Ah! pour le coup, ce fut alors que le sentiment qu'eprouva Francois +ressembla a du remords, car il avait desoblige Bussy pour plaire a +Monsoreau; il avait voulu plaire a Monsoreau, parce que Monsoreau +savait son secret, et voila tout a coup que ce secret, dont menacait +toujours Monsoreau, etait parvenu a la connaissance du roi, de sorte +que Monsoreau n'etait plus a craindre. + +Il s'etait donc brouille avec Bussy inutilement et surtout +gratuitement, action qui, comme l'a dit depuis un grand politique, +etait bien plus qu'un crime: c'etait une faute. + +Or quel avantage c'eut ete pour le prince, dans la situation ou il se +trouvait, que de savoir que Bussy, Bussy reconnaissant, et par +consequent fidele, veillait sur lui; Bussy l'invincible; Bussy le +coeur loyal; Bussy le favori de tout le monde, tant un coeur loyal et +une lourde main font d'amis a quiconque a recu l'un de Dieu et l'autre +du hasard! + +Bussy veillant sur lui, c'etait la liberte probable, c'etait la +vengeance certaine. + +Mais, comme nous l'avons dit, Bussy, blesse au coeur, boudait le +prince et s'etait retire sous sa tente, et le prisonnier restait avec +cinquante pieds de hauteur a franchir pour descendre dans les fosses, +et quatre mignons a mettre hors de combat pour penetrer jusqu'au +corridor. + +Sans compter que les cours etaient pleines de Suisses et de soldats. + +Aussi, de temps en temps, il revenait a la fenetre et plongeait son +regard jusqu'au fond des fosses; mais une pareille hauteur etait +capable de donner le vertige aux plus braves, et M. d'Anjou etait loin +d'etre a l'epreuve des vertiges. + +Outre cela, d'heure en heure, un des gardiens du prince, soit +Schomberg, soit Maugiron, tantot d'Epernon, tantot Quelus, entrait, et +sans s'inquieter de la presence du prince, quelquefois meme sans le +saluer, faisait sa tournee, ouvrant les portes et les fenetres, +fouillant les armoires et les bahuts, regardant sous les lits et sous +les tables, s'assurant meme que les rideaux etaient a leur place, et +que les draps n'etaient point decoupes en lanieres. + +De temps en temps, ils se penchaient en dehors du balcon, et les +quarante-cinq pieds de hauteur les rassuraient. + +--Ma foi, dit Maugiron en rentrant de faire sa perquisition, moi j'y +renonce; je demande a ne plus bouger du salon, ou, le jour, nos amis +viennent nous voir, et a ne plus me reveiller, la nuit, de quatre +heures en quatre heures, pour aller faire visite a M. le duc d'Anjou. + +--C'est qu'aussi, dit d'Epernon, on voit bien que nous sommes de +grands enfants, et que nous avons toujours ete capitaines, et jamais +soldats: nous ne savons pas, en verite, interpreter une consigne. + +--Comment cela? demanda Quelus. + +--Sans doute; que veut le roi? c'est que nous gardions M. d'Anjou, et +non pas que nous le regardions. + +--D'autant mieux, dit Maugiron, qu'il est bon a garder, mais qu'il +n'est pas beau a regarder. + +--Fort bien, dit Schomberg; mais songeons a ne point nous relacher de +notre surveillance, car le diable est fin. + +--Soit, dit d'Epernon, mais il ne suffit pas d'etre fin, ce me semble, +pour passer sur le corps a quatre gaillards comme nous. + +Et d'Epernon, se redressant, frisa superbement sa moustache. + +--Il a raison, dit Quelus. + +--Bon! repondit Schomberg, crois-tu donc M. le duc d'Anjou assez niais +pour essayer de s'enfuir precisement par notre galerie? S'il tient +absolument a se sauver, il fera un trou dans le mur. + +--Avec quoi? il n'a pas d'armes. + +--Il a les fenetres, dit assez timidement Schomberg, qui se rappelait +avoir lui-meme mesure la profondeur des fosses. + +--Ah! les fenetres! il est charmant, sur ma parole, s'ecria d'Epernon; +bravo, Schomberg, les fenetres! c'est-a-dire que tu sauterais +quarante-cinq pieds de hauteur? + +--J'avoue que quarante-cinq pieds.... + +--Eh bien, lui qui boite, lui qui est lourd, lui qui est peureux +comme.... + +--Toi, dit Schomberg. + +--Mon cher, dit d'Epernon, tu sais bien que je n'ai peur que des +fantomes, ca, c'est une affaire de nerfs. + +--C'est, dit gravement Quelus, que tous ceux qu'il a tues en duel lui +sont apparus la meme nuit. + +--Ne rions pas, dit Maugiron; j'ai lu une foule d'evasions +miraculeuses... avec les draps, par exemple. + +--Ah! pour ceci, l'observation de Maugiron est des plus sensees, dit +d'Epernon. Moi, j'ai vu, a Bordeaux, un prisonnier qui s'etait sauve +avec ses draps. + +--Tu vois! dit Schomberg. + +--Oui, reprit d'Epernon; mais il avait les reins casses et la tete +fendue; son drap s'etait trouve d'une trentaine de pieds trop court, +il avait ete force de sauter, de sorte que l'evasion etait complete: +son corps s'etait sauve de sa prison, et son ame s'etait sauvee de son +corps. + +--Eh bien, d'ailleurs, s'il s'echappe, dit Quelus, cela nous fera une +chasse au prince du sang; nous le poursuivrons, nous le traquerons, +et, en le traquant, sans faire semblant de rien, et nous tacherons de +lui casser quelque chose. + +--Et alors, mordieu! nous rentrerons dans notre role, s'ecria +Maugiron: nous sommes des chasseurs et non des geoliers. + +La peroraison parut concluante, et l'on parla d'autre chose, tout en +decidant neanmoins que, d'heure en heure, on continuerait de faire une +visite dans la chambre de M. d'Anjou. + +Les mignons avaient parfaitement raison en ceci: que le duc d'Anjou ne +tenterait jamais de fuir de vive force, et que, d'un autre cote, il ne +se deciderait jamais a une evasion perilleuse on difficile. + +Ce n'est pas qu'il manquat d'imagination, le digne prince, et, nous +devons meme le dire, son imagination se livrait a un furieux travail, +tout en se promenant de son lit au fameux cabinet occupe, pendant deux +ou trois nuits, par la Mole, quand Marguerite l'avait recueilli +pendant la soiree de la Saint-Barthelemy. + +De temps en temps, la figure pale du prince allait se coller aux +carreaux de la fenetre donnant dans les fosses du Louvre. Au dela des +fosses s'etendait une greve d'une quinzaine de pieds de large, et, au +dela de cette greve, on voyait, au milieu de l'obscurite, se derouler +la Seine, calme comme un miroir. + +De l'autre cote, au milieu des tenebres, se dressait comme un geant +immobile: c'etait la tour de Nesle. + +Le duc d'Anjou avait suivi le coucher du soleil dans toutes ses +phases; il avait suivi, avec l'interet qu'accorde le prisonnier a ces +sortes de spectacles, la degradation de la lumiere et les progres de +l'obscurite. Il avait contemple cet admirable spectacle du vieux +Paris, avec ses toits dores, a une heure de distance, par les derniers +feux du soleil, et argentes par les premiers rayons de la lune; puis, +peu a peu, il s'etait senti saisi d'une grande terreur en voyant +d'immenses nuages rouler au ciel et annoncer, en s'accumulant +au-dessus du Louvre, un orage pour la nuit. + +Entre autres faiblesses, le duc d'Anjou avait celle de trembler au +bruit de la foudre. + +Alors il eut donne bien des choses pour que les mignons le gardassent +encore a vue, dussent-ils l'insulter en le gardant. + +Cependant il n'y avait pas moyen de les rappeler: c'etait donner trop +beau jeu a leurs railleries. + +Il essaya de se jeter sur son lit, impossible de dormir; il voulut +lire, les caracteres tourbillonnaient devant ses yeux comme des +diables noirs; il tenta de boire, le vin lui parut amer; il frola du +bout des doigts le luth d'Aurilly reste suspendu a la muraille, mais +il sentit que la vibration des cordes agissait sur ses nerfs de telle +facon qu'il avait envie de pleurer. + +Alors il se mit a jurer comme un paien et a briser tout ce qu'il +trouva a la portee de sa main. C'etait un defaut de famille, et l'on y +etait habitue dans le Louvre. + +Les mignons entr'ouvrirent la porte pour voir d'ou venait cet horrible +sabbat; puis, ayant reconnu que c'etait le prince qui se distrayait, +ils avaient referme la porte, ce qui avait double la colere du +prisonnier. + +Il venait justement de briser une chaise, quand un cliquetis au son +duquel on ne se meprend jamais, un cliquetis cristallin retentit du +cote de la fenetre, et en meme temps M. d'Anjou ressentit une douleur +assez aigue a la hanche. + +Sa premiere idee fut qu'il etait blesse d'un coup d'arquebuse, et que +ce coup lui etait tire par un emissaire du roi. + +--Ah! traitre! ah! lache! s'ecria le prisonnier, tu me fais arquebuser +comme tu me l'avais promis. Ah! je suis mort! + +Et il se laissa aller sur le tapis. + +Mais, en tombant, il posa la main sur un objet assez dur, plus inegal +et surtout plus gros que ne l'est la balle d'une arquebuse. + +--Oh! une pierre, dit-il, c'est donc un coup de fauconneau? mais +encore, j'eusse entendu l'explosion. + +Et, en meme temps, il retira et allongea la jambe; quoique la douleur +eut ete assez vive, le prince n'avait evidemment rien de casse. + +Il ramassa la pierre et examina le carreau. + +La pierre avait ete lancee si rudement, quelle avait plutot troue que +brise la vitre. + +La pierre paraissait enveloppee dans un papier. + +Alors les idees du duc commencerent a changer de direction. Cette +pierre, au lieu de lui etre lancee par quelque ennemi, ne lui +venait-elle pas, au contraire, de quelque ami? + +La sueur lui monta au front; l'esperance, comme l'effroi, a ses +angoisses. + +Le duc s'approcha de la lumiere. + +En effet, autour de la pierre, un papier etait roule et maintenu avec +une soie nouee de plusieurs noeuds. Le papier avait naturellement +amorti la durete du silex, qui, sans cette enveloppe, eut certes cause +au prince une douleur plus vive que celle qu'il avait ressentie. + +Briser la soie, derouler le papier et le lire, fut pour le duc +l'affaire d'une seconde: il etait completement ressuscite. + +Une lettre! murmura-t-il en jetant autour de lui un regard furtif. + +Et il lut: + + "Etes-vous las de garder la chambre? aimez-vous le grand air et la + liberte? Entrez dans le cabinet ou la reine de Navarre avait cache + votre pauvre ami, M. de la Mole; ouvrez l'armoire, et, en deplacant + le tasseau du bas, vous trouverez un double fond: dans ce double + fond, il y a une echelle de soie, attachez-la vous-meme au balcon, + deux bras vigoureux vous roidiront l'echelle au bas du fosse. Un + cheval, vite comme la pensee, vous menera en lieu sur. + + "UN AMI." + + +--Un ami! s'ecria le prince; un ami! oh! je ne savais pas avoir un +ami. Quel est donc cet ami qui songe a moi? + +Et le duc reflechit un moment; mais, ne sachant sur qui arreter sa +pensee, il courut regarder a la fenetre; il ne vit personne. + +--Serait-ce un piege? murmura le prince, chez lequel la peur +s'eveillait, le premier de tous les sentiments. + +--Mais d'abord, ajouta-t-il, on peut savoir si cette armoire a un +double fond, et si, dans ce double fond, il y a une echelle. + +Le duc alors, sans changer la lumiere de place, et resolu, pour plus +de precaution, au simple temoignage de ses mains, se dirigea vers ce +cabinet dont tant de fois jadis il avait pousse la porte avec un coeur +palpitant, alors qu'il s'attendait a y trouver madame la reine de +Navarre, eblouissante de cette beaute que Francois appreciait plus +qu'il ne convenait peut-etre a un frere. + +Cette fois encore, il faut l'avouer, le coeur battait au duc avec +violence. + +Il ouvrit l'armoire a tatons, explora toutes les planches, et, arrive +a celle d'en bas, apres avoir pese au fond et pese sur le devant, il +pesa sur un des cotes, et sentit la planche qui faisait la bascule. + +Aussitot il introduisit sa main dans la cavite et sentit au bout de +ses doigts le contact d'une echelle de soie. + +Comme un voleur qui s'enfuit avec sa proie, le duc se sauva dans sa +chambre emportant son tresor. + +Dix heures sonnerent, le duc songea aussitot a la visite qui avait +lieu toutes les heures; il se hata de cacher son echelle sous le +coussin d'un fauteuil et s'assit dessus. + +Elle etait si artistement faite, qu'elle tenait parfaitement cachee +dans l'etroit espace ou le duc l'avait enfouie. + +En effet, cinq minutes ne s'etaient pas ecoulees, que Maugiron parut +en robe de chambre, tenant une epee nue sous son bras gauche et un +bougeoir de la main droite. + +Tout en entrant chez le duc, il continuait de parler a ses amis. + +--L'ours est en fureur, dit une voix, il cassait tout il n'y a qu'un +instant: prends garde qu'il ne te devore, Maugiron. + +--Insolent! murmura le duc. + +--Je crois que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser la +parole, dit Maugiron de son air le plus impertinent. + +Le duc, pret a eclater, se contint en reflechissant qu'une querelle +entrainerait une perte de temps et ferait peut-etre manquer son +evasion. + +Il devora son ressentiment et fit pivoter son fauteuil de maniere a +tourner le dos au jeune homme. + +Maugiron, suivant les donnees traditionnelles, s'approcha du lit pour +examiner les draps, et de la fenetre pour reconnaitre la presence des +rideaux; il vit bien une vitre cassee, mais il songea que c'etait le +duc qui, dans sa colere, l'avait brisee ainsi. + +--Ouais, Maugiron, cria Schomberg, es-tu deja mange, que tu ne dis +mot? Dans ce cas, soupire au moins, qu'on sache au moins a quoi s'en +tenir et qu'on te venge. + +Le duc faisait craquer ses doigts d'impatience. + +--Non pas, dit Maugiron. Au contraire, mon ours est fort doux et tout +a fait dompte. + +Le duc sourit silencieusement au milieu des tenebres. + +Quant a Maugiron, sans meme saluer le prince, ce qui etait la moindre +politesse qu'il dut a un si haut seigneur, il sortit, et, en sortant, +il ferma la porte a double tour. + +Le prince le laissa faire, puis, lorsque la clef eut cesse de grincer +dans la serrure: + +--Messieurs, murmura-t-il, prenez garde a vous, c'est un animal +tres-fin qu'un ours. + + + + +CHAPITRE XXVII + +VENTRE SAINT-GRIS. + + +Reste seul, le duc d'Anjou, sachant qu'il avait au moins une heure de +tranquillite devant lui, tira son echelle de cordes de dessous son +coussin, la deroula, en examina chaque noeud, en sonda chaque echelon, +tout cela avec la plus minutieuse prudence. + +--L'echelle est bonne, dit-il, et, en ce qui depend d'elle, on ne me +l'offre point comme un moyen de me briser les cotes. + +Alors il la deploya toute, compta trente-huit echelons distants de +quinze pouces chacun. + +--Allons, la longueur est suffisante, pensa-t-il; rien a craindre +encore de ce cote. + +Il resta un instant pensif. + +--Ah! j'y songe, dit-il, ce sont ces damnes mignons qui m'envoient +cette echelle: je l'attacherai au balcon, ils me laisseront faire, et +tandis que je descendrai, ils viendront couper les liens, voila le +piege. + +Puis, reflechissant encore: + +--Eh! non, dit-il, ce n'est pas possible; ils ne sont point assez +niais pour croire que je m'exposerai a descendre sans barricader la +porte, et, la porte barricadee, ils ont du calculer que j'aurai le +temps de fuir avant qu'ils l'aient enfoncee.--Ainsi ferai-je, dit-il +en regardant autour de lui, ainsi ferais-je certainement si je me +decidais a fuir.--Cependant, comment supposer que je croirai a +l'innocence de cette echelle trouvee dans une armoire de la reine de +Navarre? Car, enfin, quelle personne au monde, excepte ma soeur +Marguerite, pourrait connaitre l'existence de cette echelle?--Voyons, +repeta-t-il, quel est l'ami? Le billet est signe: _Un ami_. Quel est +l'ami du duc d'Anjou qui connait si bien le fond des armoires de mon +appartement ou de celui de ma soeur? + +Le duc achevait a peine de formuler cet argument, qui lui semblait +victorieux, que, relisant le billet pour en reconnaitre l'ecriture, si +la chose etait possible, il fut pris d'une idee soudaine. + +--Bussy! s'ecria-t-il. + +En effet, Bussy, que tant de dames adoraient, Bussy qui semblait un +heros a la reine de Navarre, laquelle poussait, elle l'avoue elle-meme +dans ses Memoires, des cris d'effroi chaque fois qu'il se battait en +duel; Bussy discret, Bussy verse dans la science des armoires, +n'etait-ce pas, selon toute probabilite, Bussy, le seul de tous ses +amis sur lequel le duc pouvait veritablement compter, n'etait-ce pas +Bussy qui avait envoye le billet? + +Et la perplexite du prince s'augmenta encore. + +Tout se reunissait cependant pour persuader au duc d'Anjou que +l'auteur du billet etait Bussy. Le duc ne connaissait pas tous les +motifs que le gentilhomme avait de lui en vouloir, puisqu'il ignorait +son amour pour Diane de Meridor; il est vrai qu'il s'en doutait +quelque peu; comme le duc avait aime Diane, il devait comprendre la +difficulte qu'il y avait pour Bussy a voir cette belle jeune femme +sans l'aimer, mais ce leger soupcon ne s'effacait pas moins devant les +probabilites. La loyaute de Bussy ne lui avait pas permis de demeurer +oisif tandis qu'on enchainait son maitre; Bussy avait ete seduit par +les dehors aventureux de cette expedition; il avait voulu se venger du +duc a sa facon, c'est-a-dire en lui rendant la liberte. Plus de doute, +c'etait Bussy qui avait ecrit, c'etait Bussy qui attendait. + +Pour achever de s'eclaircir, le prince s'approcha de la fenetre, il +vit, dans le brouillard qui montait de la riviere, trois silhouettes +oblongues qui devaient etre des chevaux, et deux especes de pieux qui +semblaient plantes sur la greve: ce devait etre deux hommes. + +Deux hommes, c'etait bien cela: Bussy et son fidele le Haudoin. + +--La tentation est devorante, murmura le duc, et le piege, si piege il +y a, est tendu trop artistement pour qu'il y ait honte a moi de m'y +laisser prendre. + +Francois alla regarder au trou de la serrure du salon; il vit ses +quatre gardiens; deux dormaient, deux autres avaient herite de +l'echiquier de Chicot et jouaient aux echecs. + +Il eteignit sa lumiere. + +Puis il alla ouvrir sa fenetre et se pencha en dehors de son balcon. + +Le gouffre, qu'il essayait de sonder du regard, etait rendu plus +effrayant encore par l'obscurite. Il recula. + +Mais c'est un attrait si irresistible que l'air et l'espace pour un +prisonnier, que Francois, en rentrant dans sa chambre, se figura qu'il +etouffait. Ce sentiment fut tellement ressenti par lui, que quelque +chose comme le degout de la vie et l'indifference de la mort passa +dans son esprit. + +Le prince, etonne, se figura que le courage lui venait. + +Alors, profitant de ce moment d'exaltation, il saisit l'echelle de +soie, la fixa a son balcon par les crochets de fer qu'elle presentait +a l'une de ses extremites, puis il retourna a la porte qu'il barricada +de son mieux, et, bien persuade que, pour vaincre l'obstacle qu'il +venait de creer, on serait force de perdre dix minutes, c'est-a-dire +plus de temps qu'il ne lui en fallait pour atteindre le bas de son +echelle, il revint a la fenetre. + +Il chercha alors a revoir au loin les chevaux et les hommes, mais il +n'apercut plus rien. + +--J'aimerais mieux cela, murmura-t-il, fuir seul vaut mieux que fuir +avec l'ami le mieux connu; a plus forte raison avec un ami inconnu. + +En ce moment, l'obscurite etait complete, et les premiers grondements +de l'orage, qui menacait depuis une heure, commencaient a faire +retentir le ciel, un gros nuage aux franges argentees s'etendait comme +un elephant couche d'un cote a l'autre de la riviere; sa croupe +s'appuyant au palais; sa trompe, indefiniment recourbee, depassant la +tour de Nesle, et se perdant a l'extremite sud de la ville. + +Un eclair lezarda pour un instant le nuage immense, et il sembla au +prince apercevoir dans le fosse, au-dessous de lui, ceux qu'il avait +cherches inutilement sur la greve. + +Un cheval hennit; il n'y avait pas de doute, il etait attendu. + +Le duc secoua l'echelle pour s'assurer qu'elle etait solidement +attachee, puis il enjamba la balustrade et posa le pied sur le premier +echelon. + +Nul ne pourrait rendre l'angoisse terrible qui etreignait en ce moment +le coeur du prisonnier, place entre un frele cordonnet de soie pour +tout appui, et les menaces mortelles de son frere. + +Mais a peine eut-il pose le pied sur la premiere traverse de bois, +qu'il lui sembla que l'echelle, au lieu de vaciller comme il s'y etait +attendu, se roidissait, au contraire, et que le second echelon se +presentait a son second pied sans que l'echelle eut fait ou paru faire +le mouvement de rotation bien naturel en pareil cas. + +Etait-ce un ami ou un ennemi qui tenait le bas de l'echelle; +etaient-ce des bras ouverts ou des bras armes qui l'attendaient au +dernier echelon? + +Une terreur irresistible s'empara de Francois; il tenait encore le +balcon de la main gauche, il fit un mouvement pour remonter. + +On eut dit que la personne invisible qui attendait le prince au pied +de la muraille devinait tout se qui se passait dans son coeur, car, au +moment meme, un petit tiraillement, bien doux et bien egal, une sorte +de sollicitation de la soie, arriva jusqu'au pied du prince. + +--Voila qu'on tient l'echelle par en bas, dit-il, on ne veut donc pas +que je tombe. Allons, du courage. + +Et il continua de descendre; les deux montants de l'echelle etaient +tendus comme des batons. Francois remarqua que l'on avait soin +d'ecarter les echelons du mur pour faciliter l'appui de son pied. Des +lors il se laissa glisser comme une fleche, coulant sur les mains +plutot que sur les echelons, et sacrifiant a cette rapide descente le +pan double de son manteau. + +Tout a coup, au lieu de toucher la terre, qu'il sentait +instinctivement etre proche de ses pieds, il se sentit enleve dans les +bras d'un homme qui lui glissa a l'oreille ces trois mots: + +--Vous etes sauve. + +Alors on le porta jusqu'au revers du fosse, et la on le poussa le long +d'un chemin pratique entre des eboulements de terre et de pierre; il +parvint enfin a la crete; a la crete, un autre homme attendait, qui le +saisit par le collet et le tira a lui; puis, ayant aide de meme son +compagnon, courut, courbe comme un vieillard, jusqu'a la riviere. Les +chevaux etaient bien ou Francois les avait vus d'abord. + +Le prince comprit qu'il n'y avait plus a reculer; il etait +completement a la merci de ses sauveurs. Il courut a l'un des trois +chevaux, sauta dessus; ses deux compagnons en firent autant. La meme +voix qui lui avait deja parle tout bas a l'oreille lui dit avec le +meme laconisme et le meme mystere: + +--Piquez. + +Et tous trois partirent au galop. + +--Cela va bien jusqu'a present, pensait tout bas le prince, esperons +que la suite de l'aventure ne dementira point le commencement. + +--Merci, merci, mon brave Bussy, murmurait tout bas le prince a son +camarade de droite, enveloppe jusqu'au nez dans un grand manteau brun. + +--Piquez, repondait celui-ci du fond de son manteau. + +Et, lui-meme donnant l'exemple, les trois chevaux et les trois +cavaliers passaient comme des ombres. + +On arriva ainsi au grand fosse de la Bastille, que l'on traversa sur +un pont improvise la veille par les ligueurs, qui, ne voulant pas que +leurs communications fussent interrompues avec leurs amis, avaient +avise a ce moyen, qui facilitait, comme on le voit, les relations. + +Les trois cavaliers se dirigerent vers Charenton. Le cheval du prince +semblait avoir des ailes. + +Tout a coup le compagnon de droite sauta le fosse, et se lanca dans la +foret de Vincennes, en disant avec son laconisme ordinaire ce seul mot +au prince: + +--Venez. + +Le compagnon de gauche en fit autant, mais sans parler. Depuis le +moment du depart, pas une parole n'etait sortie de la bouche de +celui-ci. + +Le prince n'eut pas meme besoin de faire sentir la bride ou les genoux +a sa monture, le noble animal sauta le fosse avec la meme ardeur +qu'avaient montre les deux autres chevaux; et, au hennissement avec +lequel il franchit l'obstacle, plusieurs hennissements repondirent des +profondeurs de la foret. + +Le prince voulut arreter son cheval, car il craignait qu'on ne le +conduisit a quelque embuscade. + +Mais il etait trop tard; l'animal etait lance de facon a ne plus +sentir le mors; cependant, en voyant ses deux compagnons relentir sa +course, il ralentit aussi la sienne, et Francois se trouva dans une +sorte de clairiere ou huit ou dix hommes a cheval, ranges +militairement, se revelaient aux yeux par le reflet de la lune qui +argentait leur cuirasse. + +--Oh! oh! fit le prince, que veut dire ceci, monsieur? + +--Ventre Saint-Gris! s'ecria celui auquel s'adressait la question, +cela veut dire que nous sommes saufs. + +--Vous, Henri, s'ecria le duc d'Anjou stupefait, vous, mon liberateur? + +--Eh! dit le Bearnais, en quoi cela peut-il vous etonner, ne +sommes-nous point allies? + +Puis, jetant les yeux autour de lui pour chercher un second compagnon. + +--Agrippa, dit-il, ou diable es-tu? + +--Me voila, dit d'Aubigne, qui n'avait pas encore desserre les dents; +bon! si c'est comme cela que vous arrangez vos chevaux.... Avec cela +que vous en avez tant! + +--Bon! bon! dit le roi de Navarre. Ne gronde pas, pourvu qu'il en +reste deux, reposes et frais, avec lesquels nous puissions faire une +douzaine de lieues d'une seule traite, c'est tout ce qu'il me faut. + +--Mais ou me menez-vous donc, mon cousin? demanda Francois avec +inquietude. + +--Ou vous voudrez, dit Henri; seulement allons-y vite, car d'Aubigne a +raison; le roi de France a des ecuries mieux montees que les miennes, +et il est assez riche pour crever une vingtaine de chevaux, s'il a mis +dans sa tete de nous rejoindre. + +--En verite, je suis libre d'aller ou je veux? demanda Francois. + +--Certainement, et j'attends vos ordres, dit Henri. + +--Eh bien, alors, a Angers. + +--Vous voulez aller a Angers? A Angers, soit: c'est vrai, la vous etes +chez vous. + +--Mais vous, mon cousin? + +--Moi, en vue d'Angers, je vous quitte, et je pique vers la Navarre, +ou ma bonne Margot m'attend; elle doit meme fort s'ennuyer de moi! + +--Mais personne ne vous savait ici? dit Francois. + +--J'y suis venu vendre trois diamants de ma femme. + +--Ah! fort bien. + +--Et puis savoir un peu, en meme temps, si decidement la Ligue +m'allait ruiner. + +--Vous voyez qu'il n'en est rien. + +--Grace a vous, oui. + +--Comment! grace a moi? + +--Eh! oui, sans doute: si au lieu de refuser d'etre chef de la Ligue, +quand vous avez su qu'elle etait dirigee contre moi, vous eussiez +accepte et fait cause commune avec mes ennemis, j'etais perdu. Aussi, +quand j'ai appris que le roi avait puni votre refus de la prison, j'ai +jure que je vous en tirerais, et je vous en ai tire. + +--Toujours aussi simple, se dit en lui-meme le duc d'Anjou; en verite, +c'est conscience que de le tromper. + +--Va, mon cousin, dit en souriant le Bearnais, va dans l'Anjou. Ah! +monsieur de Guise, vous croyez avoir ville gagnee! mais je vous envoie +la un compagnon un peu bien genant; gare a vous! + +Et, comme on leur amenait les chevaux frais que Henri avait demandes, +tous deux sauterent en selle et partirent au galop, accompagnes +d'Agrippa d'Aubigne, qui les suivait en grondant. + + + + +CHAPITRE XXVIII + +LES AMIS. + + +Pendant que Paris bouillonnait comme l'interieur d'une fournaise, +madame de Monsoreau, escortee par son pere et deux de ces serviteurs +qu'on recrutait alors comme des troupes auxiliaires pour une +expedition, s'acheminait vers le chateau de Meridor, par etapes de dix +lieues a la journee. + +Elle aussi commencait a gouter cette liberte precieuse aux gens qui +ont souffert. L'azur du ciel et de la campagne, compare a ce ciel +toujours menacant, suspendu comme un crepe sur les tours noires de la +Bastille, les feuillages deja verts, les belles routes se perdant +comme de longs rubans onduleux dans le fond des bois; tout cela lui +paraissait frais et jeune, riche et nouveau, comme si reellement elle +fut sortie du cercueil ou la croyait plongee son pere. + +Lui, le vieux baron, etait rajeuni de vingt ans. A le voir d'aplomb +sur ses etriers, et talonnant le vieux Jarnac, on eut pris le noble +seigneur pour un de ces epoux barbons qui accompagnent leur jeune +fiancee en veillant amoureusement sur elle. + +Nous n'entreprendrons pas de decrire ce long voyage. Il n'eut d'autres +incidents que le lever et le coucher du soleil. Quelquefois +impatiente, Diane se jetait a bas de son lit, lorsque la lune +argentait les vitres de sa chambre d'hotellerie, reveillait le baron, +secouait le lourd sommeil de ses gens, et l'on partait, par un beau +clair de lune, pour gagner quelques lieues sur le long chemin que la +jeune femme trouvait infini. + +Il fallait, d'autres fois, la voir, en pleine marche, laisser passer +devant Jarnac, tout fier de devancer les autres, puis les serviteurs, +et demeurer seule en arriere sur un tertre, afin de regarder dans la +profondeur de la vallee si quelqu'un ne suivait pas.... Et, lorsque la +vallee etait deserte, lorsque Diane n'avait apercu que les troupeaux +epars dans le paturage, ou le clocher silencieux de quelque bourg +dresse au bout de la route, elle revenait plus impatiente que jamais. +Alors son pere, qui l'avait suivie du coin de l'oeil, lui disait: + +--Ne crains rien, Diane. + +--Craindre quoi, mon pere? + +--Ne regardes-tu pas si M. de Monsoreau te suit? + +--Ah! c'est vrai.... Oui, je regardais cela, disait la jeune femme +avec un nouveau regard en arriere. + +Ainsi, de crainte en crainte, d'espoir en deception, Diane arriva, +vers la fin du huitieme jour, au chateau de Meridor, et fut recue au +pont-levis par madame de Saint-Luc et son mari, devenus chatelains en +l'absence du baron. + +Alors commenca pour ces quatre personnes une de ces existences comme +tout homme en a reve en lisant Virgile, Longus et Theocrite. + +Le baron et Saint-Luc chassaient du soir au matin. Sur les traces de +leurs chevaux s'elancaient les piqueurs. On voyait des avalanches de +chiens rouler du haut des collines a la poursuite d'un lievre ou d'un +renard, et quand le tonnerre de cette cavalcade furieuse passait dans +les bois, Diane et Jeanne, assises l'une aupres de l'autre sur la +mousse, a l'ombre de quelque hallier, tressaillaient un moment, et +reprenaient bientot leur tendre et mysterieuse conversation. + +--Raconte-moi, disait Jeanne, raconte-moi tout ce qui t'est arrive +dans la tombe, car tu etais bien morte pour nous.... Vois, l'aubepine +en fleurs nous jette ses dernieres miettes de neige, et les sureaux +envoient leurs parfums enivrants. Un doux soleil se joue aux grandes +branches des chenes. Pas un souffle dans l'air, pas un etre vivant +dans le parc, car les daims se sont enfuis tout a l'heure en sentant +trembler la terre, et les renards ont bien vite gagne le terrier... +Raconte, petite soeur, raconte. + +--Que te disais-je? + +--Tu ne me disais rien. Tu es donc heureuse?... Oh! cependant ce bel +oeil noye dans une ombre bleuatre, cette paleur nacree de tes joues, +ce vague elan de paupiere, tandis que la bouche essaye un sourire +jamais acheve... Diane, tu dois avoir bien des choses a me dire! + +--Rien, rien. + +--Tu es donc heureuse... avec M. de Monsoreau? + +Diane tressaillit. + +--Tu vois bien! fit Jeanne avec un tendre reproche. + +--Avec M. de Monsoreau! repeta Diane; pourquoi as-tu prononce ce nom? +pourquoi viens-tu d'evoquer ce fantome au milieu de nos bois, au +milieu de nos fleurs, au milieu de notre bonheur.... + +--Bien, je sais maintenant pourquoi tes beaux yeux sont cercles de +bistre, et pourquoi ils se levent si souvent vers le ciel; mais je ne +sais pas encore pourquoi ta bouche essaye de sourire. + +Diane secoua tristement la tete. + +--Tu m'as dit, je crois, continua Jeanne en entourant de son bras +blanc et rond les epaules de Diane, tu m'as dit que M. de Bussy +t'avait montre beaucoup d'interet.... + +Diane rougit si fort, que son oreille, si delicate et si ronde, parut +tout a coup enflammee. + +--C'est un charmant cavalier que M. de Bussy, dit Jeanne, et elle +chanta: + + Un beau chercheur de noise, + C'est le seigneur d'Amboise. + +Diane appuya sa tete sur le sein de son amie, et murmura d'une voix +plus douce que celle des fauvettes qui chantaient sous la feuillee: + + Tendre, fidele aussi, + C'est le brave.... + +--Bussy!... dis-le donc, acheva Jeanne en appuyant un joyeux baiser +sur les yeux de son amie. + +--Assez de folies, dit Diane tout a coup; M. de Bussy ne pense plus a +Diane de Meridor. + +--C'est possible, dit Jeanne; mais je croirais assez qu'il plait +beaucoup a Diane de Monsoreau. + +--Ne me dis pas cela. + +--Pourquoi? est-ce que cela te deplait? + +Diane ne repondit pas. + +--Je te dis que M. de Bussy ne songe pas a moi... et il fait bien... +Oh! j'ai ete lache... murmura la jeune femme.... + +--Que dis-tu la? + +--Rien, rien. + +--Voyons, Diane, tu vas recommencer a pleurer, a t'accuser... Toi, +lache! toi, mon heroine; tu as ete contrainte. + +--Je le croyais... je voyais des dangers, des gouffres sous mes pas... +A present, Jeanne, ces dangers me semblent chimeriques, ces gouffres, +un enfant pouvait les franchir d'une enjambee. J'ai ete lache, te +dis-je, oh! que n'ai-je eu le temps de reflechir!.... + +--Tu me parles par enigmes. + +--Non, ce n'est pas encore cela, s'ecria Diane en se levant dans un +desordre extreme. Non, ce n'est pas ma faute, c'est lui, Jeanne, c'est +lui qui n'a pas voulu. Je me rappelle la situation qui me semblait +terrible; j'hesitais, je flottais... mon pere m'offrait son appui et +j'avais peur... _lui, lui_ m'offrait sa protection... mais il ne l'a +pas offerte de facon a me convaincre; le duc d'Anjou etait contre lui. +Le duc d'Anjou s'etait ligue avec M. de Monsoreau, diras-tu. Eh bien, +qu'importent le duc d'Anjou et le comte de Monsoreau! Quand on veut +bien une chose, quand on aime bien quelqu'un, oh! il n'y aurait ni +prince ni maitre qui me retiendrait. Vois-tu, Jeanne, si une fois +j'aimais.... + +Et Diane, en proie a son exaltation, s'etait adossee a un chene, comme +si, l'ame ayant brise le corps, celui-ci n'eut plus renferme assez de +force pour se soutenir. + +--Voyons, calme-toi, chere amie, raisonne.... + +--Je te dis que _nous_ avons ete _laches_. + +--_Nous_... Oh! Diane, de qui parles-tu la? Ce _nous_ est eloquent, ma +Diane cherie.... + +--Je veux dire mon pere et moi; j'espere que tu n'entends pas autre +chose... Mon pere est un bon gentilhomme, et pouvait parler au roi; +moi, je suis fiere et ne crains pas un homme quand je le hais... Mais, +vois-tu! le secret de cette lachete, le voici: j'ai compris qu'_il_ ne +m'aimait pas. + +--Tu te mens a toi-meme; s'ecria Jeanne;... si tu croyais cela, au +point ou je te vois, tu irais le lui reprocher a lui-meme... Mais tu +ne le crois pas, tu sais le contraire, hypocrite, ajouta-t-elle avec +une tendre caresse pour son amie. + +--Tu es payee pour croire a l'amour, toi, repliqua Diane en reprenant +sa place aupres de Jeanne; toi, que M. de Saint-Luc a epousee malgre +un roi! toi, qu'il a enlevee du milieu de Paris; toi; qu'on a +poursuivie peut-etre et qui le payes, par tes caresses, de la +proscription et de l'exil! + +--Et il se trouve richement paye, dit l'espiegle jeune femme. + +--Mais moi,--reflechis un peu, et ne sois pas egoiste;--moi, que ce +fougueux jeune homme pretend aimer; moi, qui ai fixe les regards de +l'indomptable Bussy, cet homme qui ne connait pas d'obstacles, je me +suis mariee publiquement, je me suis offerte aux yeux de toute la +cour, et il ne m'a pas regardee; je me suis confiee a lui dans le +cloitre de la Gypecienne: nous etions seuls, il avait Gertrude, le +Haudoin, ses deux complices, et moi, plus complice encore!... Oh! j'y +songe, par l'eglise meme, un cheval a la porte, il pouvait m'enlever +dans un pan de son manteau! A ce moment, vois-tu, je le sentais +souffrant, desole a cause de moi; je voyais ses yeux languissants, sa +levre palie et brulee par la fievre. S'il m'avait demande de mourir +pour rendre l'eclat a ses yeux, la fraicheur a ses levres, je serais +morte.... Eh bien, je suis partie, et il n'a pas songe a me retenir +par un coin de mon voile.--Attends, attends encore.... Oh! tu ne sais +pas ce que je souffre.... Il savait que je quittais Paris, que je +revenais a Meridor; il savait que M. de Monsoreau... tiens, j'en +rougis... que M. de Monsoreau n'est pas mon epoux; il savait que je +venais seule, et, tout le long de la route, chere Jeanne, je me suis +retournee, croyant a chaque instant que j'entendais le galop de son +cheval derriere nous. Rien! c'etait l'echo du chemin qui parlait! Je +te dis qu'il ne pense pas a moi, et que je ne vaux pas un voyage en +Anjou... quand il y a tant de femmes belles et courtoises a la cour du +roi de France, dont un sourire vaut cent aveux de la provinciale +enterree dans les halliers de Meridor. Comprends-tu maintenant? Es-tu +convaincue? ai-je raison? suis-je oubliee, meprisee; ma pauvre Jeanne? + +Elle n'avait pas acheve ces mots que le feuillage du chene craqua +violemment; une poussiere de mousse et de platre brise roula le long +du vieux mur, et un homme, bondissant du milieu des lierres et des +muriers sauvages, vint tomber aux pieds de Diane, qui poussa un cri +terrible. + +Jeanne s'etait ecartee; elle avait vu et reconnut cet homme. + +--Vous voyez bien que me voici, murmura Bussy agenouille en baisant le +bas de la robe de Diane; qu'il tenait respectueusement dans sa main +tremblante. + +Diane reconnut, a son tour, la voix, le sourire du comte, et, saisie +au coeur, hors d'elle-meme, suffoquee par ce bonheur inespere; elle +ouvrit ses bras et se laissa tomber, privee de sentiment, sur la +poitrine de celui qu'elle venait d'accuser d'indifference. + + + + +CHAPITRE XXIX + +LES AMANTS. + + +Les pamoisons de joie ne sont jamais bien longues ni bien dangereuses. +On en a vu de mortelles, mais l'exemple est excessivement rare. + +Diane ne tarda donc point a ouvrir les yeux, et se trouva dans les +bras de Bussy; car Bussy n'avait pas voulu ceder a madame de Saint-Luc +le privilege de recueillir le premier regard de Diane. + +--Oh! murmura-t-elle en se reveillant, oh! c'est affreux, comte, de +nous surprendre ainsi. + +Bussy attendait d'autres paroles. Eh, qui sait? les hommes sont si +exigeants! qui sait, disons-nous, s'il n'attendait pas autre chose que +des paroles, lui qui avait experimente plus d'une fois les retours a +la vie apres les pamoisons et les evanouissements? + +Non-seulement Diane en demeura la, mais encore elle s'arracha +doucement des bras qui la tenaient captive et revint a son amie, qui, +discrete d'abord, avait fait plusieurs pas sous les arbres; puis, +curieuse comme l'est toute femme de ce charmant spectacle d'une +reconciliation entre gens qui s'aiment, etait revenue tout doucement, +non pas pour prendre sa part de la conversation, mais assez pres des +interlocuteurs pour n'en rien perdre. + +--Eh bien, demanda Bussy, est-ce donc ainsi que vous me recevez, +madame? + +--Non, dit Diane; car, en verite, monsieur de Bussy, c'est tendre, +c'est affectueux, ce que vous venez de faire la... Mais.... + +--Oh! de grace, pas de mais... soupira Bussy en reprenant sa place aux +genoux de Diane. + +--Non, non, pas ainsi, pas a genoux, monsieur de Bussy. + +--Oh! laissez-moi un instant vous prier comme je le fais, dit le comte +en joignant les mains, j'ai si longtemps envie cette place. + +--Oui; mais, pour la venir prendre, vous avez passe par-dessus le mur. +Non-seulement ce n'est pas convenable a un seigneur de votre rang, +mais c'est bien imprudent pour quelqu'un qui aurait soin de mon +honneur. + +--Comment cela? + +--Si l'on vous avait vu, par hasard? + +--Qui donc m'aurait vu? + +--Mais nos chasseurs, qui, il y a un quart d'heure a peine, passaient +dans le fourre, derriere le mur. + +--Oh! tranquillisez-vous, madame, je me cache avec trop de soin pour +etre vu. + +--Cache! Oh! vraiment, dit Jeanne, c'est du supreme romanesque; +racontez-nous cela, monsieur de Bussy. + +--D'abord, si je ne vous ai pas rejointe en route, ce n'est pas ma +faute; j'ai pris un chemin et vous l'autre. Vous etes venue par +Rambouillet, moi, par Chartres. Puis, ecoutez, et jugez si votre +pauvre Bussy est amoureux; je n'ai point ose vous rejoindre, et je ne +doutais pas cependant que je ne le pusse. Je sentais bien que Jarnac +n'etait point amoureux, et que le digne animal ne s'exalterait que +mediocrement a revenir a Meridor; votre pere aussi n'avait aucun motif +de se hater, puisqu'il vous avait pres de lui. Mais ce n'etait pas en +presence de votre pere, ce n'etait pas dans la compagnie de vos gens, +que je voulais vous revoir; car j'ai plus souci que vous ne le croyez +de vous compromettre; j'ai fait le chemin etape par etape, en mangeant +le manche de ma houssine; le manche de ma houssine fut ma plus +habituelle nourriture pendant ces jours. + +--Pauvre garcon! dit Jeanne; aussi, vois comme il est maigri. + +--Vous arrivates enfin, continua Bussy; j'avais pris logement au +faubourg de la ville; je vous vis passer, cache derriere une jalousie. + +--Oh! mon Dieu, demanda Diane, etes-vous donc a Angers sous votre nom? + +--Pour qui me prenez-vous? dit en souriant Bussy; non pas, je suis un +marchand qui voyage; voyez mon costume couleur cannelle; il ne me +trahit pas trop, c'est une couleur qui se porte beaucoup parmi les +drapiers et les orfevres, et, puis encore, j'ai un certain air inquiet +et affaire qui ne messied pas a un botaniste qui cherche des simples. +Bref, on ne m'a pas encore remarque. + +--Bussy, le beau Bussy, deux jours de suite dans une ville de +province, sans avoir encore ete remarque? On ne croira jamais cela a +la cour. + +--Continuez, comte, dit Diane en rougissant. Comment venez-vous de la +ville ici, par exemple? + +--J'ai deux chevaux d'une race choisie; je monte l'un d'eux, je sors +au pas de la ville, m'arretant a regarder les ecriteaux et les +enseignes; mais, quand une fois je suis loin des regards, mon cheval +prend un galop qui lui permet de franchir en vingt minutes les trois +lieues et demie qu'il y a d'ici a la ville. Une fois dans le bois de +Meridor, je m'oriente et je trouve le mur du parc; mais il est long, +fort long, le parc est grand. Hier j'ai explore ce mur pendant plus de +quatre heures, grimpant ca et la, esperant vous apercevoir toujours. +Enfin, je desesperais presque, quand je vous ai apercue le soir, au +moment ou vous rentriez a la maison; les deux grands chiens du baron +sautaient apres vous, et madame de Saint-Luc leur tenait en l'air un +perdreau qu'ils essayaient d'atteindre; puis vous disparutes.--Je +sautai la; j'accourus ici, ou vous etiez tout a l'heure; je vis +l'herbe et la mousse assidument foulees, j'en conclus que vous +pourriez bien avoir adopte cet endroit, qui est charmant pendant le +soleil; pour me reconnaitre alors, j'ai fait des brisees comme a la +chasse; et, tout en soupirant, ce qui me fait un mal affreux.... + +--Par defaut d'habitude, interrompit Jeanne en souriant. + +--Je ne dis pas non, madame; en soupirant donc, ce qui me fait un mal +affreux, je le repete, j'ai repris la route de la ville; j'etais bien +fatigue; j'avais en outre dechire mon pourpoint cannelle en montant +aux arbres, et, cependant, malgre les accrocs de mon pourpoint, malgre +l'oppression de ma poitrine, j'avais la joie au coeur: je vous avais +vue. + +--Il me semble que voila un admirable recit, dit Jeanne, et que vous +avez surmonte la de terribles obstacles: c'est beau et c'est heroique; +mais moi, qui crains de monter aux arbres, j'aurais, a votre place, +conserve mon pourpoint et surtout menage mes belles mains blanches. +Voyez dans quel affreux etat sont les votres, tout egratignees par les +ronces. + +--Oui. Mais je n'aurais pas vu celle que je venais voir. + +--Au contraire; j'aurais vu, et beaucoup mieux que vous ne l'aviez +fait, Diane de Meridor, et meme madame de Saint-Luc. + +--Qu'eussiez-vous donc fait? demanda Bussy avec empressement. + +--Je fusse venu droit au pont du chateau de Meridor, et j'y fusse +entre. M. le baron me serrait dans ses bras, madame de Monsoreau me +placait pres d'elle a table, M. de Saint-Luc me comblait de caresse, +madame de Saint-Luc faisait avec moi des anagrammes. C'etait la chose +du monde la plus simple: il est vrai que la chose du monde la plus +simple est celle dont les amoureux ne s'avisent jamais. + +Bussy secoua la tete avec un sourire et un regard a l'adresse de +Diane. + +--Oh! non! dit-il, non. Ce que vous eussiez fait la, c'etait bon pour +tout le monde, et non pour moi. + +Diane rougit comme un enfant, et le meme sourire et le meme regard se +refleterent dans ses yeux et sur ses levres. + +--Allons! dit Jeanne, voila, a ce qu'il parait, que je ne comprends +plus rien aux belles manieres! + +--Non! dit Bussy en secouant la tete. Non! je ne pouvais aller au +chateau. Madame est mariee, M. le baron doit au mari de sa fille, quel +qu'il soit, une surveillance severe. + +--Bien, dit Jeanne, voila une lecon de civilite que je recois; merci, +monsieur de Bussy, car je merite de la recevoir; cela m'apprendra a me +meler aux propos des fous. + +--Des fous? repeta Diane. + +--Des fous ou des amoureux, repondit madame de Saint-Luc, et en +consequence.... + +Elle embrassa Diane au front, fit une reverence a Bussy et s'enfuit. + +Diane la voulut retenir d'une main, mais Bussy saisit l'autre, et il +fallut bien que Diane, si bien retenue par son amant, se decidat a +lacher son amie. + +Bussy et Diane resterent donc seuls. + +Diane regarda madame de Saint-Luc, qui s'eloignait en cueillant des +fleurs, puis elle s'assit en rougissant. + +Bussy se coucha a ses pieds. + +--N'est-ce pas, dit-il, que j'ai bien fait, madame, que vous +m'approuvez? + +--Je ne vais pas feindre, repondit Diane, et, d'ailleurs, vous savez +le fond de ma pensee, oui, je vous approuve, mais ici s'arretera mon +indulgence; en vous desirant, en vous appelant comme je faisais tout a +l'heure, j'etais insensee, j'etais coupable. + +--Mon Dieu! que dites-vous donc la, Diane? + +--Helas! comte, je dis la verite! j'ai le droit de rendre malheureux +M. de Monsoreau, qui m'a poussee a cette extremite; mais je n'ai ce +droit qu'en m'abstenant de rendre un autre heureux. Je puis lui +refuser ma presence, mon sourire, mon amour; mais, si je donnais ces +faveurs a un autre, je volerais celui-la, qui, malgre moi, est mon +maitre. + +Bussy ecouta patiemment toute cette morale, fort adoucie, il est vrai, +par la grace et la mansuetude de Diane. + +--A mon tour de parler, n'est-ce pas? dit-il. + +--Parlez, repondit Diane. + +--Avec franchise? + +--Parlez! + +--Eh bien, de tout ce que vous venez de dire, madame, vous n'avez pas +trouve un mot au fond de votre coeur. + +--Comment? + +--Ecoutez-moi sans impatience, madame, vous voyez que je vous ai +ecoutee patiemment; vous m'avez accable de sophismes. + +Diane fit un mouvement. + +--Les lieux communs de morale, continua Bussy, ne sont que cela quand +ils manquent d'application. En echange de ces sophismes, moi, madame, +je vais vous rendre des verites. Un homme est votre maitre, +dites-vous; mais avez-vous choisi cet homme? Non, une fatalite vous +l'a impose, et vous l'avez subi. Maintenant, avez-vous dessein de +souffrir toute votre vie des suites d'une contrainte si odieuse? Alors +c'est a moi de vous en delivrer. + +Diane ouvrit la bouche pour parler, Bussy l'arreta d'un signe. + +--Oh! je sais ce que vous m'allez repondre, dit le jeune homme. Vous +me repondrez que, si je provoque M. de Monsoreau et si je le tue, vous +ne me reverrez jamais.--Soit, je mourrai de douleur de ne pas vous +revoir; mais vous vivrez libre, mais vous vivrez heureuse, mais vous +pourrez rendre heureux un galant homme, qui dans sa joie, benira +quelquefois mon nom, et dira: "Merci! Bussy, merci! de nous avoir +delivres de cet affreux Monsoreau;" et vous-meme, Diane, vous qui +n'oseriez me remercier vivant, vous me remercierez mort. + +La jeune femme saisit la main du comte et la serra tendrement. + +--Vous n'avez pas encore implore, Bussy, dit-elle, et voila que vous +menacez deja. + +--Vous menacer? Oh! Dieu m'entend, et il sait quelle est mon +intention; je vous aime si ardemment, Diane, que je n'agirai point +comme ferait un autre homme. Je sais que vous m'aimez. Mon Dieu! +n'allez pas vous en defendre, vous rentreriez dans la classe de ces +esprits vulgaires dont les paroles dementent les actions. Je le sais, +car vous l'avez avoue. Puis, un amour comme le mien, voyez-vous, +rayonne comme le soleil, et vivifie tous les coeurs qu'il touche; +ainsi je ne vous supplierai pas, je ne me consumerai pas en desespoir. +Non, je me mettrai a vos genoux, que je baise, et je vous dirai, la +main droite sur mon coeur, sur ce coeur qui n'a jamais menti ni par +interet ni par crainte, je vous dirai: "Diane, je vous aime, et ce +sera pour toute ma vie! Diane, je vous jure a la face du ciel que je +mourrai pour vous, que je mourrai en vous adorant." Si vous me dites +encore: "Partez, ne volez pas le bonheur d'un autre," je me releverai +sans soupir, sans un signe, de cette place, ou je suis si heureux +cependant, et je vous saluerai profondement en me disant: "Cette femme +ne m'aime pas; cette femme ne m'aimera jamais." Alors je partirai et +vous ne me reverrez plus jamais. Mais, comme mon devouement pour vous +est encore plus grand que mon amour, comme mon desir de vous voir +heureuse survivra a la certitude que je ne puis pas etre heureux +moi-meme, comme je n'aurai pas vole le bonheur d'un autre, j'aurai le +droit de lui voler sa vie en y sacrifiant la mienne: voila ce que je +ferai, madame, et cela de peur que vous ne soyez esclave +eternellement, et que ce ne vous soit un pretexte a rendre malheureux +les braves gens qui vous aiment. + +Bussy s'etait emu en prononcant ces paroles. Diane lut dans son regard +si brillant et si loyal toute la vigueur de sa resolution: elle +comprit que ce qu'il disait, il allait le faire; que ces paroles se +traduiraient indubitablement en action, et, comme la neige d'avril +fond aux rayons du soleil, sa rigueur se fondit a la flamme de ce +regard. + +--Eh bien! dit-elle, merci de cette violence que vous me faites, ami. +C'est encore une delicatesse de votre part, de m'oter ainsi jusqu'au +remords de vous avoir cede. Maintenant, m'aimerez-vous jusqu'a la +mort, comme vous dites? maintenant, ne serai-je pas le jeu de votre +fantaisie, et ne me laisserez-vous pas un jour l'odieux regret de ne +pas avoir ecoute l'amour de M. de Monsoreau? Mais non, je n'ai pas de +conditions a vous faire; je suis vaincue, je suis livree; je suis a +vous, Bussy, d'amour, du moins. Restez donc, ami, et maintenant que ma +vie est la votre, veillez sur nous. + +En disant ces mots, Diane posa une de ses mains si blanches et si +effilees sur l'epaule de Bussy, et lui tendit l'autre, qu'il tint +amoureusement collee a ses levres; Diane frissonna sous ce baiser. + +On entendit alors les pas legers de Jeanne, accompagnes d'une petite +toux indicatrice: elle rapportait une gerbe de fleurs nouvelles et le +premier papillon qui se fut encore hasarde peut-etre hors de sa coque +de soie: c'etait une atalante aux ailes rouges et noires. + +Instinctivement, les mains entrelacees se desunirent. + +Jeanne remarqua ce mouvement. + +--Pardon, mes bons amis, de vous deranger, dit-elle, mais il nous faut +rentrer sous peine que l'on vienne nous chercher ici. Monsieur le +comte, regagnez, s'il vous plait, votre excellent cheval qui fait +quatre lieues en une demi-heure, et laissez-nous faire le plus +lentement possible, car je presume que nous aurons fort a causer, les +quinze cents pas qui nous separent de la maison. Dame! voici ce que +vous perdez a votre entetement, monsieur de Bussy: le diner du +chateau, qui est excellent surtout pour un homme qui vient de monter a +cheval et de grimper par-dessus les murailles, et cent bonnes +plaisanteries que nous eussions faites, sans compter certains coups +d'oeil echanges qui chatouillent mortellement le coeur.--Allons, +Diane, rentrons. + +Et Jeanne prit le bras de son amie et fit un leger effort pour +l'entrainer avec elle. + +Bussy regarda les deux amies avec un sourire. Diane, encore a demi +retournee de son cote, lui tendit la main. + +Il se rapprocha d'elles. + +--Eh bien! demanda-t-il, c'est tout ce que vous me dites? + +--A demain, repliqua Diane, n'est-ce pas convenu? + +--A demain seulement? + +--A demain et a toujours! + +Bussy ne put retenir un petit cri de joie; il inclina ses levres sur +la main de Diane; puis, jetant un dernier adieu aux deux femmes, il +s'eloigna ou plutot s'enfuit. + +Il sentait qu'il lui fallait un effort de volonte pour consentir a se +separer de celle a laquelle il avait si longtemps desespere d'etre +reuni. + +Diane le suivit du regard jusqu'au fond du taillis, et, retenant son +amie par le bras, ecouta jusqu'au son le plus lointain de ses pas dans +les broussailles. + +--Ah! maintenant, dit Jeanne, lorsque Bussy fut disparu tout a fait, +veux-tu causer un peu avec moi, Diane? + +--Oh! oui, dit la jeune femme tressaillant comme si la voix de son +amie la tirait d'un reve. Je t'ecoute. + +--Eh bien! vois-tu, demain j'irai a la chasse avec Saint-Luc et ton +pere. + +--Comment! tu me laisseras seule au chateau? + +--Ecoute, chere amie, dit Jeanne; moi aussi, j'ai mes principes de +morale, et il y a certaines choses que je ne puis consentir a faire. + +--Oh! Jeanne, s'ecria madame de Monsoreau en palissant, peux-tu bien +me dire de ses duretes-la, a moi, a ton amie? + +--Il n'y a pas d'amie qui tienne, continua mademoislle de Brissac avec +la meme tranquillite. Je ne puis continuer ainsi. + +--Je croyais que tu m'aimais, Jeanne, et voila que tu me perces te +coeur, dit la jeune femme avec des larmes dans les yeux; tu ne veux +pas continuer, dis-tu, eh! quoi donc ne veux-tu pas continuer? + +--Continuer, murmura Jeanne a l'oreille de son amie, continuer de vous +empecher, pauvres amants que vous etes, de vous aimer tout a votre +aise. + +Diane saisit dans ses bras la rieuse jeune femme, et couvrit de +baisers son visage epanoui. Comme elle la tenait embrassee, les +trompes de la chasse firent entendre leurs bruyantes fanfares. + +--Allons, on nous appelle, dit Jeanne; le pauvre Saint-Luc +s'impatiente. Ne sois donc pas plus dure envers lui que je ne veux +l'etre envers l'amoureux en pourpoint cannelle. + + + + +CHAPITRE XXX + +COMMENT BUSSY TROUVA TROIS CENTS PISTOLES DE SON CHEVAL ET LES DONNA +POUR RIEN. + + +Le lendemain Bussy partit d'Angers avant que les plus matineux +bourgeois de la ville eussent pris leur repas du matin. + +Il ne courait pas, il volait sur la route. Diane etait montee sur une +terrasse du chateau, d'ou l'on voyait le chemin sinueux et blanchatre +qui ondulait dans les pres verts. Elle vit ce point noir qui avancait +comme un meteore et laissait plus long derriere lui le ruban tordu de +la route. + +Aussitot elle redescendit pour ne pas laisser a Bussy le temps +d'attendre, et pour se faire un merite d'avoir attendu. + +Le soleil atteignait a peine les cimes des grands chenes, l'herbe +etait perlee et rosee; on entendait au loin, sur la montagne, le cor +de Saint-Luc que Jeanne excitait a sonner pour rappeler a son amie le +service qu'elle lui rendait en la laissant seule. + +Il y avait une joie si grande, si poignante dans le coeur de Diane, +elle se sentait si enivree de sa jeunesse, de sa beaute, de son amour, +que parfois, en courant, il lui semblait que son ame enlevait son +corps sur des ailes comme pour le rapprocher de Dieu. + +Mais le chemin de la maison au hallier etait long, les petits pieds de +la jeune femme se lasserent de fouler l'herbe epaisse, et la +respiration lui manqua plusieurs fois en route; elle ne put donc +arriver au rendez-vous qu'au moment ou Bussy paraissait sur la crete +du mur et s'elancait en bas. + +Il la vit courir; elle poussa un petit cri de joie; il arriva vers +elle les bras etendus; elle se precipita vers lui en appuyant ses deux +mains sur son coeur: leur salut du matin fut une longue, une ardente +etreinte. Qu'avaient-ils a se dire? ils s'aimaient. Qu'avaient-ils a +penser? ils se voyaient. Qu'avaient-ils a souhaiter? ils etaient assis +cote a cote et se tenaient la main. + +La journee passa comme une heure. Bussy, lorsque Diane, la premiere, +sortit de cette torpeur veloutee qui est le sommeil d'une ame lasse de +felicite, Bussy serra la jeune femme reveuse sur son coeur, et lui +dit: + +--Diane, il me semble qu'aujourd'hui a commence ma vie; il me semble +que d'aujourd'hui je vois clair sur le chemin qui mene a l'eternite. +Vous etes, n'en doutez pas, la lumiere qui me revele tant de bonheur; +je ne savais rien de ce monde ni de la condition des hommes en ce +monde; aussi, je puis vous repeter ce que, hier, je vous disais: ayant +commence par vous a vivre, c'est avec vous que je mourrai. + +--Et moi, lui repondit-elle, moi qui, un jour, me suis jetee sans +regret dans les bras de la mort, je tremble aujourd'hui de ne pas +vivre assez longtemps pour epuiser tous les tresors que me promet +votre amour. Mais pourquoi ne venez-vous pas au chateau, Louis? mon +pere serait heureux de vous voir; M. de Saint-Luc est votre ami, et il +est discret.... Songez qu'une heure de plus a nous voir, c'est +inappreciable. + +--Helas! Diane, si je vais une heure au chateau, j'irai toujours; si +j'y vais, toute la province le saura; si le bruit en vient aux +oreilles de cet ogre, votre epoux, il accourra.... Vous m'avez defendu +de vous en delivrer.... + +--A quoi bon? dit-elle avec cette expression qu'on ne trouve jamais +que dans la voix de la femme qu'on aime. + +--Eh bien! pour notre surete, c'est-a-dire pour la securite de notre +bonheur, il importe que nous cachions notre secret a tout le monde: +madame de Saint-Luc le sait deja... Saint-Luc le saura aussi. + +--Oh! pourquoi.... + +--Me cacheriez-vous quelque chose, dit Bussy, a moi, a present? + +--Non... c'est vrai. + +--J'ai ecrit ce matin un mot a Saint-Luc pour lui demander une +entrevue a Angers. Il viendra; j'aurai sa parole de gentilhomme que +jamais un mot de cette aventure ne lui echappera. C'est d'autant plus +important, chere Diane, que partout, certainement, on me cherche. Les +evenements etaient graves lorsque nous avons quitte Paris. + +--Vous avez raison... et puis mon pere est un homme si scrupuleux, +bien qu'il m'aime, qu'il serait capable de me denoncer a M. de +Monsoreau. + +--Cachons-nous bien... et, si Dieu nous livre a nos ennemis, au moins +pourrons-nous dire que faire autrement etait impossible. + +--Dieu est bon, Louis; ne doutez pas de lui en ce moment. + +--Je ne doute pas de Dieu, j'ai peur de quelque demon, jaloux de voir +notre joie. + +--Dites-moi adieu, monseigneur, et ne retournez pas si vite, votre +cheval me fait peur. + +--Ne craignez rien, il connait deja la route; c'est le plus doux, le +plus sur coursier que j'aie encore monte. Quand je retourne a la +ville, abime dans mes douces pensees, il me conduit sans que je touche +a la bride. + +Les deux amants echangerent mille propos de ce genre entrecoupes de +mille baisers. Enfin la trompe de chasse, rapprochee du chateau, fit +entendre l'air dont Jeanne etait convenue avec son amie, et Bussy +partit. + +--Comme il approchait de la ville, revant a cette enivrante journee, +et tout fier d'etre libre, lui, que les honneurs, les soins de la +richesse et les faveurs d'un prince du sang tenaient toujours embrasse +dans des chaines d'or, il remarqua que l'heure approchait ou l'on +allait fermer les portes de la ville. Le cheval, qui avait broute tout +le jour sous les feuillages et l'herbe, avait continue en chemin, et +la nuit venait. + +Bussy se preparait a piquer pour reparer le temps perdu, quand il +entendit derriere lui le galop de quelques chevaux. + +Pour un homme qui se cache, et surtout pour un amant, tout semble une +menace; les amants heureux ont cela de commun avec les voleurs. Bussy +se demandait s'il valait mieux prendre le galop pour gagner l'avance, +ou se jeter de cote pour laisser passer les cavaliers; mais leur +course etait si rapide, qu'ils furent sur lui en un moment. + +Ils etaient deux. Bussy, jugeant qu'il n'y avait pas de lachete a +eviter deux hommes lorsqu'on en vaut quatre, se rangea, et apercut un +des cavaliers dont les talons entraient dans les flancs de sa monture, +stimulee d'ailleurs par bon nombre de coups d'etrivieres que lui +detachait son compagnon. + +--Allons, voici la ville, disait cet homme avec un accent gascon des +plus prononces; encore trois cents coups de fouet et cent coups +d'eperon, du courage et de la vigueur. + +--La bete n'a plus le souffle, elle frissonne, elle faiblit, elle +refuse de marcher, repondit celui qui precedait... Je donnerais +pourtant cent chevaux pour etre dans ma ville. + +--C'est quelque Angevin attarde, se dit Bussy.... Cependant... comme +la peur rend les gens stupides! j'avais cru reconnaitre cette voix. +Mais voila le cheval de ce brave homme qui chancelle.... + +En ce moment les cavaliers etaient au niveau de Bussy sur la route. + +--Eh! prenez garde, s'ecria-t-il, monsieur; quittez l'etrier, quittez +vite, la bete va choir. + +En effet, le cheval tomba lourdement sur le flanc, remua +convulsivement une jambe comme s'il labourait la terre, et, tout d'un +coup, son souffle bruyant s'arreta, ses yeux s'obscurcirent; l'ecume +l'etouffait; il expira. + +--Monsieur, cria le cavalier demonte a Bussy, trois cents pistoles du +cheval qui vous porte. + +--Ah! mon Dieu! s'ecria Bussy en se rapprochant.... + +--M'entendez-vous? monsieur, je suis presse.... + +--Eh! mon prince, prenez-le pour rien, dit avec le tremblement d'une +emotion indicible Bussy, qui venait de reconnaitre le duc d'Anjou. + +En meme temps on entendit le bruit sec d'un pistolet qu'armait le +compagnon du prince. + +--Arretez! cria le duc d'Anjou a ce defenseur impitoyable;--arretez! +monsieur d'Aubigne; c'est Bussy, ou le diable m'emporte! + +--Eh oui, mon prince, c'est moi! mais que diable faites-vous a crever +des chevaux a l'heure qu'il est sur ce chemin? + +--Ah! c'est M. de Bussy? dit d'Aubigne; alors, monseigneur, vous +n'avez plus besoin de moi... Permettez-moi de m'en retourner vers +celui qui m'a envoye, comme dit la sainte Ecriture. + +--Non pas sans recevoir mes remerciments bien sinceres et la promesse +d'une solide amitie, dit le prince. + +--J'accepte tout, monseigneur, et vous rappellerai vos paroles quelque +jour. + +--M. d'Aubigne!... Monseigneur!... Ah! mais je tombe des nues! fit +Bussy.... + +--Ne le savais-tu pas? dit le prince avec une expression de +mecontentement et de defiance qui n'echappa point au gentilhomme... Si +tu es ici, n'est-ce pas que tu m'y attendais? + +--Diable! se dit Bussy reflechissant a tout ce que son sejour cache +dans l'Anjou pouvait offrir d'equivoque a l'esprit soupconneux de +Francois, ne nous compromettons pas! + +--Je faisais mieux que de vous attendre, dit-il, et, tenez, puisque +vous voulez entrer en ville avant la fermeture des portes, en selle, +monseigneur. + +Il offrit son cheval au prince, qui s'etait occupe de debarrasser le +sien de quelques papiers importants caches entre la selle et la +housse. + +--Adieu donc, monseigneur, dit d'Aubigne qui fit volte-face. Monsieur +de Bussy, serviteur. + +Et il partit. + +Bussy sauta legerement en croupe de son maitre, et dirigea le cheval +vers la ville, en se demandant tout bas si ce prince, habille de noir, +n'etait pas le sombre demon que lui suscitait l'enfer, jaloux deja de +son bonheur. + +Ils entrerent dans Angers au premier son des trompettes de +l'echevinage. + +--Que faire maintenant, monseigneur? + +--Au chateau! qu'on arbore ma banniere, qu'on vienne me reconnaitre, +que l'on convoque la noblesse de la province. + +--Rien de plus facile, dit Bussy, decide a faire de la docilite pour +gagner du temps, et d'ailleurs trop surpris lui-meme pour etre autre +chose que passif. + +--Ca, messieurs de la trompette! cria-t-il aux herauts qui revenaient +apres le premier son. + +Ceux-ci regarderent et ne preterent pas grande attention, parce qu'ils +voyaient deux hommes poudreux, suants, et en assez mince equipage. + +--Oh! oh! dit Bussy en marchant a eux... est-ce que le maitre n'est +pas connu dans sa maison?... Qu'on fasse venir l'echevin de service! + +Ce ton arrogant imposa aux herauts; l'un d'eux s'approcha. + +--Jesus-Dieu! s'ecria-t-il avec effroi en regardant attentivement le +duc... n'est-ce pas la notre seigneur et maitre? + +Le duc etait fort reconnaissable a la difformite de son nez partage en +deux, comme le disait la chanson de Chicot. + +--Monseigneur le duc! ajouta-t-il en saisissant le bras de l'autre +heraut, qui bondit d'une surprise pareille. + +--Vous en savez aussi long que moi maintenant, dit Bussy; enflez-moi +votre haleine, faites suer sang et eau a vos trompettes, et que toute +la ville sache dans un quart d'heure que monseigneur est arrive chez +lui. Nous, monseigneur, allons lentement au chateau. Quand nous y +arriverons, la broche sera deja mise pour nous recevoir. + +En effet, au premier cri des herauts, les groupes se formerent; au +second, les enfants et les commeres coururent tous les quartiers en +criant: + +--Monseigneur est dans la ville!... Noel a monseigneur! + +Les echevins, le gouverneur, les principaux gentilshommes, se +precipiterent vers le palais, suivis d'une foule qui devenait de plus +en plus compacte. + +Ainsi que l'avait prevu Bussy, les autorites de la ville etaient au +chateau avant le prince pour le recevoir dignement. Lorsqu'il traversa +le quai, a peine put-il fendre la presse; mais Bussy avait retrouve un +des herauts, qui, frappant a coups de trompette sur le populaire +empresse, fraya un passage a son prince jusqu'aux degres de la maison +de ville. + +Bussy formait l'arriere-garde. + +"Messieurs et tres-feaux ames, dit le prince, je suis venu me jeter +dans ma bonne ville d'Angers. A Paris, les dangers les plus terribles +ont menace ma vie; j'avais perdu meme ma liberte. J'ai reussi a fuir, +grace a de bons amis." + +Bussy se mordit les levres: il devinait le sens du regard ironique de +Francois. + +"Et depuis que je me sens dans votre ville, ma tranquillite, ma vie, +sont assurees." + +Les magistrats, stupefaits, crierent faiblement: Vive notre seigneur! + +Le peuple, qui esperait les aubaines usitees a chaque voyage du +prince, cria vigoureusement: Noel! + +--Soupons, dit le prince, je n'ai rien pris depuis ce matin. + +Le duc fut entoure en un moment de toute la maison qu'il entretenait a +Angers en qualite de duc d'Anjou, et dont les principaux serviteurs +seuls connaissaient leur maitre. + +Puis ce fut le tour des gentilshommes et des dames de la ville. + +La reception dura jusqu'a minuit. La ville fut illuminee, les coups de +mousquet retentirent dans les rues et sur les places, la cloche de la +cathedrale fut mise en branle, et le vent porta jusqu'a Meridor les +bouffees bruyantes de la joie traditionnelle des bons Angevins. + + + + +CHAPITRE XXXI + +DIPLOMATIE DE M. LE DUC D'ANJOU. + + +Quand le bruit des mousquets se fut un peu calme dans les rues, quand +les battements de la cloche eurent ralenti leurs vibrations, quand les +antichambres furent degarnies, quand enfin Bussy et le duc d'Anjou se +trouverent seuls: + +--Causons, dit le duc. + +En effet, grace a sa perspicacite, Francois comprenait que Bussy, +depuis leur rencontre, avait fait beaucoup plus d'avances qu'il +n'avait l'habitude d'en faire; il jugea alors, avec sa connaissance de +la cour, qu'il etait dans une position embarrassee, et que, par +consequent, il pouvait, avec un peu d'adresse, prendre avantage sur +lui. + +Mais Bussy avait eu le temps de se preparer, et il attendait son +prince de pied ferme. + +--Causons, monseigneur, repliqua-t-il. + +--Le dernier jour que nous nous vimes, dit le prince, vous etiez bien +malade, mon pauvre Bussy! + +--C'est vrai, monseigneur, repliqua le jeune homme; j'etais +tres-malade, et c'est presque un miracle qui m'a sauve. + +--Ce jour-la, il y avait pres de vous, continua le duc, certain +medecin bien enrage pour votre salut, car il mordait vigoureusement, +ce me semble, ceux qui vous approchaient. + +--C'est encore vrai, mon prince, car le Haudoin m'aime beaucoup. + +--Il vous tenait rigoureusement au lit, n'est-ce pas? + +--Ce dont j'enrageais de toute mon ame, comme Votre Altesse a pu le +voir. + +--Mais, dit le duc, si vous eussiez si fort enrage, vous auriez pu +envoyer la Faculte a tous les diables, et sortir avec moi, comme je +vous en priais. + +--Dame! fit Bussy en tournant et retournant de cent facons entre ses +doigts son chapeau de pharmacien. + +--Mais, continua le duc, comme il s'agissait d'une grave affaire, vous +avez eu peur de vous compromettre. + +--Plait-il? dit Bussy en enfoncant d'un coup de poing le meme chapeau +sur ses yeux: vous avez dit, je crois, que j'avais eu peur de me +compromettre, mon prince? + +--Je l'ai dit, repliqua le duc d'Anjou. + +Bussy bondit sur sa chaise, et se trouva debout. + +--Eh bien! vous en avez menti, monseigneur, s'ecria-t-il, menti a +vous-meme, entendez-vous, car vous ne croyez pas un mot, mais pas un +seul, de ce que vous venez de dire; il y a sur ma peau vingt +cicatrices, qui prouvent que je me suis compromis quelquefois, mais +que je n'ai jamais eu peur; et, ma foi, je connais beaucoup de gens +qui ne sauraient pas en dire et surtout en montrer autant. + +--Vous avez toujours des arguments irrefragables, monsieur de Bussy, +reprit le duc fort pale et fort agite; quand on vous accuse, vous +criez plus haut que le reproche, et alors vous vous figurez que vous +avez raison. + +--Oh! je n'ai pas toujours raison, monseigneur, dit Bussy, je le sais +bien; mais je sais bien aussi dans quelles occasions j'ai tort. + +--Et dans lesquelles avez-vous tort? dites, je vous prie. + +--Quand je sers des ingrats. + +--En verite, monsieur, je croie que vous vous oubliez, dit le prince +en se levant tout a coup avec cette dignite qui lui etait propre dans +certaines circonstances. + +--Eh bien! je m'oublie, monseigneur, dit Bussy; une fois dans votre +vie, faites-en autant, oubliez-vous ou oubliez-moi. + +Bussy fit alors deux pas pour sortir; mais le prince fut encore plus +prompt que lui, et le gentilhomme trouva le duc devant la porte. + +--Nierez-vous, monsieur, dit le duc, que, le jour ou vous avez refuse +de sortir avec moi, vous ne soyez sorti l'instant d'apres? + +--Moi, dit Bussy, je ne nie jamais rien, monseigneur, si ce n'est ce +qu'on veut me forcer d'avouer. + +--Dites-moi donc alors pourquoi vous vous etes obstine a rester en +votre hotel? + +--Parce que j'avais des affaires. + +--Chez vous? + +--Chez moi ou ailleurs. + +--Je croyais que, quand un gentilhomme est au service d'un prince, ses +principales affaires sont les affaires de ce prince. + +--Et, d'habitude, qui donc les fait, vos affaires, monseigneur, si ce +n'est moi? + +--Je ne dis pas non, dit Francois; et d'ordinaire je vous trouve +fidele et devoue, je dirai meme plus, j'excuse votre mauvaise humeur. + +--Ah! vous etes bien bon. + +--Oui, car vous aviez quelque raison de m'en vouloir. + +--Vous l'avouez, monseigneur? + +--Oui. Je vous avais promis la disgrace de M. de Monsoreau. Il parait +que vous le detestez fort, M. de Monsoreau? + +--Moi, pas du tout. Je lui trouve une laide figure et j'aurais voulu +qu'il s'eloignat de la cour pour ne point avoir cette figure sous les +yeux. Vous, au contraire, monseigneur, vous aimez cette figure-la. Il +ne faut pas discuter sur les gouts. + +--Eh bien! alors, comme c'etait votre seule excuse que de me bouder +comme eut fait un enfant gate et hargneux, je vous dirai que vous avez +doublement eu tort de ne pas vouloir sortir avec moi, et de sortir +apres moi pour faire des vaillantises inutiles. + +--J'ai fait des vaillantises inutiles, moi? et tout a l'heure vous me +reprochiez d'avoir eu.... Voyons, monseigneur, soyons consequent; +quelles vaillantises ai-je faites? + +--Sans doute; que vous en vouliez a M. d'Epernon et a M. de Schomberg, +je concois cela. Je leur en veux, moi aussi, et meme mortellement; +mais il fallait se borner a leur en vouloir, et attendre le moment. + +--Oh! oh! dit Bussy, qu'y a-t-il encore la-dessous, monseigneur? + +--Tuez-les, morbleu! tuez-les tous deux, tuez-les tous quatre, je ne +vous en serai que plus reconnaissant; mais ne les exasperez pas, +surtout quand vous etes loin: car leur exasperation retombe sur moi. + +--Voyons, que lui ai-je donc fait, a ce digne Gascon? + +--Vous parlez de d'Epernon, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Eh bien! vous l'avez fait lapider. + +--Moi? + +--Au point que son pourpoint a ete mis en lambeaux, son manteau en +pieces, et qu'il est rentre au Louvre en haut-de-chausses. + +--Bon, dit Bussy, et d'un; passons a l'Allemand. Quels sont mes torts +envers M. de Schomberg? + +--Nierez-vous que vous ne l'ayez fait teindre en indigo? Quand je l'ai +revu trois heures apres son accident, il etait encore couleur d'azur; +et vous appelez cela une bonne plaisanterie. Allons donc! + +Et le prince se mit a rire malgre lui, tandis que Bussy, se rappelant +de son cote la figure que faisait Schomberg dans son cuvier, ne +pouvait s'empecher de rire aux eclats. + +--Alors, dit-il, c'est moi qui passe pour leur avoir joue ce tour. + +--Pardieu! c'est moi peut-etre? + +--Et vous vous sentez le courage, monseigneur, de venir faire des +reproches a un homme qui a de ces idees-la. Tenez, je vous le disais +tout a l'heure, vous etes un ingrat. + +--D'accord. Maintenant, voyons, et si tu es reellement sorti pour +cela, je te pardonne. + +--Bien sur? + +--Oui, parole d'honneur; mais tu n'es pas au bout de mes griefs. + +--Allez. + +--Parlons de moi un peu. + +--Soit. + +--Qu'as-tu fait pour me tirer d'embarras? + +--Vous le voyez bien, dit Bussy, ce que j'ai fait. + +--Non, je ne le vois pas. + +--Eh bien! je suis parti pour l'Anjou. + +--C'est-a-dire que tu t'es sauve. + +--Oui, car en me sauvant je vous sauvais. + +--Mais, au lieu de te sauver si loin, ne pouvais-tu donc rester aux +environs de Paris? Il me semble que tu m'etais plus utile a Montmartre +qu'a Angers. + +--Ah! voila ou nous differons d'avis, monseigneur: j'aimais mieux +venir en Anjou. + +--C'est une mediocre raison, vous en conviendrez, que votre +caprice.... + +--Non pas, car ce caprice avait pour but de vous recruter des +partisans. + +--Ah! voila qui est different. Eh bien! voyons, qu'avez-vous fait? + +--Il sera temps de vous l'expliquer demain, monseigneur, car voici +justement l'heure a laquelle je dois vous quitter. + +--Et pourquoi me quitter? + +--Pour m'aboucher avec un personnage des plus importants. + +--Ah! s'il en est ainsi, c'est autre chose; allez, Bussy, mais soyez +prudent. + +--Prudent, a quoi bon? Ne sommes-nous pas les plus forts ici! + +--N'importe, ne risque rien; as-tu deja fait beaucoup de demarches? + +--Je suis ici depuis deux jours, comment voulez-vous.... + +--Mais tu te caches, au moins. + +--Si je me cache, je le crois morbleu bien! Voyez-vous sous quel +costume je vous parle, est-ce que j'ai l'habitude de porter des +pourpoints cannelle? C'est pourtant pour vous encore que je suis entre +dans cet affreux fourreau. + +--Et ou loges-tu? + +--Ah! voila ou vous apprecierez mon devouement. Je loge... je loge +dans une masure pres du rempart, avec une sortie sur la riviere, mais +vous, mon prince, a votre tour, voyons, comment etes-vous sorti du +Louvre? comment vous ai-je trouve sur un grand chemin, avec un cheval +fourbu entre les jambes et M. d'Aubigne a vos cotes? + +--Parce que j'ai des amis, dit le prince. + +--Vous, des amis? fit Bussy. Allons donc! + +--Oui, des amis que tu ne connais pas. + +--A la bonne heure! et quels sont ces amis? + +--Le roi de Navarre et M. d'Aubigne que tu as vu. + +--Le roi de Navarre!... Ah! c'est vrai. N'avez-vous point conspire +ensemble? + +--Je n'ai jamais conspire, monsieur de Bussy. + +--Non! demandez un peu a la Mole et a Coconnas. + +--La Mole, dit le prince d'un air sombre, avait commis un autre crime +que celui pour lequel on croit qu'il est mort. + +--Bien! laissons la Mole et revenons a vous; d'autant plus, +monseigneur, que nous aurions quelque peine a nous entendre sur ce +point-la. Par ou diable etes-vous sorti du Louvre? + +--Par la fenetre. + +--Ah! vraiment. Et par laquelle? + +--Par celle de ma chambre a coucher. + +--Vous connaissiez donc l'echelle de corde? + +--Quelle echelle de corde? + +--Celle de l'armoire. + +--Ah! il parait que tu la connaissais, toi? dit le prince en +palissant. + +--Dame! dit Bussy. Votre Altesse sait que j'ai eu quelquefois le +bonheur d'entrer dans cette chambre. + +--Du temps de ma soeur Margot, n'est-ce pas! et tu entrais par la +fenetre? + +--Dame! vous sortez bien par la, vous. Ce qui m'etonne seulement, +c'est que vous ayez trouve l'echelle. + +--Ce n'est pas moi qui l'ai trouvee. + +--Qui donc? + +--Personne; on me l'a indiquee. + +--Qui cela? + +--Le roi de Navarre. + +--Ah! ah! le roi de Navarre connait l'echelle; je ne l'aurais pas cru. +Enfin, tant il y a que vous voici, monseigneur, sain et sauf et bien +portant! nous allons mettre l'Anjou en feu, et, de la meme trainee, +l'Angoumois et le Bearn s'enflammeront: cela fera un assez joli petit +incendie. + +--Mais ne parlais-tu pas d'un rendez-vous? dit le duc. + +--Ah! morbleu! c'est vrai; mais l'interet de la conversation me le +faisait oublier. Adieu, monseigneur. + +--Prends-tu ton cheval? + +--Dame! s'il est utile a monseigneur, Son Altesse peut le garder; j'en +ai un second. + +--Alors, j'accepte; plus tard nous ferons nos comptes. + +--Oui, monseigneur, et Dieu veuille que ce ne soit pas moi qui vous +redoive quelque chose! + +--Pourquoi cela? + +--Parce que je n'aime pas celui que vous chargez d'ordinaire d'apurer +vos comptes. + +--Bussy! + +--C'est vrai, monseigneur; il etait convenu que nous ne parlerions +plus de cela. + +Le prince, qui sentait le besoin qu'il avait de Bussy, lui tendit la +main. + +Bussy lui donna la sienne, mais en secouant la tete. + +Tous deux se separerent. + + + + +CHAPITRE XXXII + +DIPLOMATIE DE M. DE SAINT-LUC. + + +Bussy retourna chez lui a pied, au milieu d'une nuit epaisse; mais, au +lieu de Saint-Luc qu'il s'attendait a y rencontrer, il ne trouva +qu'une lettre qui lui annoncait l'arrivee de son ami pour le +lendemain. + +En effet, vers six heures du matin, Saint-Luc, suivi d'un piqueur, +avait quitte Meridor et avait dirige sa course vers Angers. Il etait +arrive au pied des remparts a l'ouverture des portes, et, sans +remarquer l'agitation singuliere du peuple a son lever, il avait gagne +la maison de Bussy. Les deux amis s'embrasserent cordialement. + +--Daignez, mon cher Saint-Luc, dit Bussy, accepter l'hospitalite de ma +pauvre chaumiere. Je campe a Angers. + +--Oui, dit Saint-Luc, a la maniere des vainqueurs, c'est-a-dire sur le +champ de bataille. + +--Que voulez-vous dire, cher ami? + +--Que ma femme n'a pas plus de secrets pour moi que je n'en ai pour +elle, mon cher Bussy, et qu'elle m'a tout raconte. Il y a communaute +entre nous: recevez tous mes compliments, mon maitre en toutes choses, +et, puisque vous m'avez mande, permettez-moi de vous donner un +conseil. + +--Donnez. + +--Debarrassez-vous vite de cet abominable Monsoreau: personne ne +connait a la cour votre liaison avec sa femme, c'est le bon moment; +seulement, il ne faut pas le laisser echapper; lorsque, plus tard, +vous epouserez la veuve, on ne dira pas au moins que vous l'avez faite +veuve pour l'epouser. + +--Il n'y a qu'un obstacle a ce beau projet, qui m'etait venu d'abord a +l'esprit comme il s'est presente au votre. + +--Vous voyez bien, et lequel? + +--C'est que j'ai jure a Diane de respecter la vie de son mari, tant +qu'il ne m'attaquera point, bien entendu. + +--Vous avez eu tort. + +--Moi! + +--Vous avez eu le plus grand tort. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'on ne fait point de pareils serments. Que diable! si vous +ne vous depechez pas, si vous ne prenez pas les devants, c'est moi qui +vous le dis, le Monsoreau, qui est confit en malices, vous decouvrira, +et, s'il vous decouvre, comme il n'est rien moins que chevaleresque, +il vous tuera. + +--Il arrivera ce que Dieu aura decide, dit Bussy en souriant; mais, +outre que je manquerais au serment que j'ai fait a Diane en lui tuant +son mari.... + +--Son mari!... vous savez bien qu'il ne l'est pas. + +--Oui, mais il n'en porte pas moins le titre. Outre, dis-je, que je +manquerais au serment que je lui ai fait, le monde me lapiderait, mon +cher, et celui qui aujourd'hui est un monstre a tous les regards +paraitrait dans sa biere un ange que j'aurais mis au cercueil. + +--Aussi ne vous conseillerais-je pas de le tuer vous-meme. + +--Des assassins! ah! Saint-Luc, vous me donnez la un triste conseil. + +--Allons donc! qui vous parle d'assassins? + +--De quoi parlez-vous donc, alors? + +--De rien, cher ami; une idee qui m'est passee par l'esprit et qui +n'est pas suffisamment mure pour que je vous la communique. Je n'aime +pas plus ce Monsoreau que vous, quoique je n'aie pas les memes raisons +de le detester: parlons donc de la femme au lieu de parler du mari. + +Bussy sourit. + +--Vous etes un brave compagnon, Saint-Luc, dit Bussy, et vous pouvez +compter sur mon amitie. Or, vous le savez, mon amitie se compose de +trois choses: de ma bourse, de mon epee et de ma vie. + +--Merci, dit Saint-Luc, j'accepte, mais a charge de revanche. + +--Maintenant que vouliez-vous me dire de Diane? voyons. + +--Je voulais vous demander si vous ne comptiez pas venir un peu a +Meridor? + +--Mon cher ami, je vous remercie de l'insistance, mais vous savez mes +scrupules. + +--Je sais tout. A Meridor, vous etes expose a rencontrer le Monsoreau, +bien qu'il soit a quatre-vingts lieues de nous; expose a lui serrer la +main, et c'est dur de serrer la main a un homme qu'on voudrait +etrangler; enfin expose a lui voir embrasser Diane, et c'est dur de +voir embrasser la femme qu'on aime. + +--Ah! fit Bussy avec rage, comme vous comprenez bien pourquoi je ne +vais pas a Meridor! Maintenant, cher ami.... + +--Vous me congediez? dit Saint-Luc se meprenant a l'intention de +Bussy. + +--Non pas; au contraire, reprit celui-ci, je vous prie de rester, car +maintenant c'est a mon tour de vous interroger. + +--Faites. + +--N'avez-vous donc pas entendu, cette nuit, le bruit des cloches et +des mousquetons? + +--En effet, et nous nous sommes demande la-bas ce qu'il y avait de +nouveau. + +--Ce matin, n'avez-vous point remarque quelque changement en +traversant la ville? + +--Quelque chose comme une grande agitation, n'est-ce pas? + +--Oui. J'allais vous demander d'ou elle provenait. + +--Elle provient de ce que M. le duc d'Anjou vient d'arriver hier, cher +ami. + +Saint-Luc fit un bond sur sa chaise, comme si on lui eut annonce la +presence du diable. + +--Le duc a Angers! on le disait en prison au Louvre. + +--C'est justement parce qu'il etait en prison au Louvre qu'il est +maintenant a Angers. Il est parvenu a s'evader par une fenetre, et il +est venu se refugier ici. + +--Eh bien? demanda Saint-Luc. + +--Eh bien! cher ami, dit Bussy, voici une excellente occasion de vous +venger des petites persecutions de Sa Majeste. Le prince a deja un +parti, il va avoir des troupes, et nous brasserons quelque chose comme +une jolie petite guerre civile. + +--Oh! oh! fit Saint-Luc. + +--Et j'ai compte sur vous pour faire le coup d'epee ensemble. + +--Contre le roi? dit Saint-Luc avec une froideur soudaine. + +--Je ne dis pas precisement contre le roi, dit Bussy; je dis contre +ceux qui tireront l'epee contre nous. + +--Mon cher Bussy, dit Saint-Luc, je suis venu en Anjou pour prendre +l'air de la campagne, et non pas pour me battre contre Sa Majeste. + +--Mais laissez-moi toujours vous presenter a monseigneur. + +--Inutile, mon cher Bussy; je n'aime pas Angers, et comptais le +quitter bientot; c'est une ville ennuyeuse et noire; les pierres y +sont molles comme du fromage, et le fromage y est dur comme de la +pierre. + +--Mon cher Saint-Luc, vous me rendriez un grand service de consentir a +ce que je sollicite de vous: le duc m'a demande ce que j'etais venu +faire ici, et, ne pouvant pas le lui dire, attendu que lui-meme a aime +Diane et a echoue pres d'elle, je lui ai fait accroire que j'etais +venu pour attirer a sa cause tous les gentilshommes du canton; j'ai +meme ajoute que j'avais, ce matin, rendez-vous avec l'un d'eux. + +--Eh bien! vous direz que vous avez vu ce gentilhomme, et qu'il +demande six mois pour reflechir. + +--Je trouve, mon cher Saint-Luc, s'il faut que je vous le dise, que +votre logique n'est pas moins herissee que la mienne. + +--Ecoutez: je ne tiens en ce monde qu'a ma femme; vous ne tenez, vous, +qu'a votre maitresse, convenons d'une chose: en toute occasion, je +defendrai Diane; en toute occasion, vous defendrez madame de +Saint-Luc. Un pacte amoureux, soit, mais pas de pacte politique. Voila +seulement comment nous reussirons a nous entendre. + +--Je vois qu'il faut que je vous cede, Saint-Luc, dit Bussy, car, en +ce moment, vous avez l'avantage. J'ai besoin de vous, tandis que vous +pouvez vous passer de moi. + +--Pas du tout, et c'est moi, au contraire, qui reclame votre +protection. + +--Comment cela? + +--Supposez que les Angevins, car c'est ainsi que vont s'appeler les +rebelles, viennent assieger et mettre a sac Meridor. + +--Ah! diable, vous avez raison, dit Bussy, vous ne voulez pas que les +habitants subissent la consequence d'une prise d'assaut. + +Les deux amis se mirent a rire, et, comme on tirait le canon dans la +ville, comme le valet de Bussy venait l'avertir que deja le prince +l'avait appele trois fois, ils se jurerent de nouveau association +extra-politique, et se separerent enchantes l'un de l'autre. + +Bussy courut au chateau ducal, ou deja la noblesse affluait de toutes +les parties de la province; l'arrivee du duc d'Anjou avait retenti +comme un echo porte sur le bruit du canon, et, a trois ou quatre +lieues autour d'Angers, villes et villages etaient deja souleves par +cette grande nouvelle. + +Le gentilhomme se depecha d'arranger une reception officielle, un +repas, des harangues; il pensait que, tandis que le prince recevrait, +mangerait, et surtout haranguerait, il aurait le temps de voir Diane, +ne fut-ce qu'un instant. Puis, lorsqu'il eut taille pour quelques +heures de l'occupation au duc, il regagna sa maison, monta son second +cheval, et prit au galop le chemin de Meridor. + +Le duc, livre a lui-meme, prononca de fort beaux discours et produisit +un effet merveilleux en parlant de la Ligue, touchant avec discretion +les points qui concernaient son alliance avec les Guise, et se donnant +comme un prince persecute par le roi a cause de la confiance que les +Parisiens lui avaient temoignee. + +Pendant les reponses et les baise-mains, le duc passait la revue des +gentilshommes, notant avec soin ceux qui etaient deja arrives, et avec +plus de soin ceux qui manquaient encore. + +Quand Bussy revint, il etait quatre heures de l'apres-midi; il sauta a +bas de son cheval et se presenta devant le duc, couvert de sueur et de +poussiere. + +--Ah! ah! mon brave Bussy, dit le duc, te voila a l'oeuvre, a ce qu'il +parait. + +--Vous voyez, monseigneur. + +--Tu as chaud? + +--J'ai fort couru. + +--Prends garde de te rendre malade, tu n'es peut-etre pas encore bien +remis. + +--Il n'y a pas de danger. + +--Et d'ou viens-tu? + +--Des environs. Votre Altesse est-elle contente, et a-t-elle eu cour +nombreuse? + +--Oui, je suis assez satisfait; mais, a cette cour, Bussy, quelqu'un +manque. + +--Qui cela? + +--Ton protege. + +--Mon protege? + +--Oui, le baron de Meridor. + +--Ah! dit Bussy en changeant de couleur. + +--Et, cependant, il ne faudrait pas le negliger, quoiqu'il me neglige. +Le baron est influent dans la province. + +--Vous croyez? + +--J'en suis sur. C'etait lui le correspondant de la Ligue a Angers; il +avait ete choisi par M. de Guise, et, en general, MM. de Guise +choisissent bien leurs hommes: il faut qu'il vienne, Bussy. + +--Mais, s'il ne vient pas, cependant, monseigneur? + +--S'il ne vient pas a moi, je ferai les avances, et c'est moi qui irai +a lui. + +--A Meridor? + +--Pourquoi pas? + +Bussy ne put retenir l'eclair jaloux et devorant qui jaillit de ses +yeux. + +--Au fait, dit-il, pourquoi pas? vous etes prince, tout vous est +permis. + +--Ah ca! tu crois donc qu'il m'en veut toujours? + +--Je ne sais. Comment le saurais-je, moi? + +--Tu ne l'as pas vu? + +--Non. + +--Agissant pres des grands de la province, tu aurais cependant pu +avoir affaire a lui. + +--Je n'y eusse pas manque, s'il n'avait pas eu lui-meme affaire a moi. + +--Eh bien? + +--Eh bien! dit Bussy, je n'ai pas ete assez heureux dans les promesses +que je lui avais faites, pour avoir grande hate de me presenter devant +lui. + +--N'a-t-il pas ce qu'il desirait? + +--Comment cela? + +--Il voulait que sa fille epousat le comte, et le comte l'a epousee. + +--Bien, monseigneur, n'en parlons plus, dit Bussy; et il tourna le dos +au prince. + +En ce moment, de nouveaux gentilshommes entrerent; le duc alla a eux, +Bussy resta seul. + +Les paroles du prince lui avaient fort donne a penser. + +Quelles pouvaient etre les idees reelles du prince a l'egard du baron +de Meridor? + +Etaient-elles telles que le prince les avait exprimees? Ne voyait-il +dans le vieux seigneur qu'un moyen de renforcer sa cause de l'appui +d'un homme estime et puissant? + +Ou bien ses projets politiques n'etaient-ils qu'un moyen de se +rapprocher de Diane? + +Bussy examina la position du prince telle qu'elle etait: il le vit +brouille avec son frere, exile du Louvre, chef d'une insurrection en +province. Il jeta dans la balance les interets materiels du prince et +ses fantaisies amoureuses. Ce dernier interet etait bien leger, +compare aux autres. Bussy etait dispose a pardonner au duc tous ses +autres torts, s'il voulait bien ne pas avoir celui-la. + +Il passa toute la nuit a banqueter avec Son Altesse royale et les +gentilshommes angevins, et a faire la reverence aux dames angevines; +puis, comme on avait fait venir les violons, a leur apprendre les +danses les plus nouvelles. + +Il va sans dire qu'il fit l'admiration des femmes et le desespoir des +maris, et, comme quelques-uns de ces derniers le regardaient autrement +qu'il ne plaisait a Bussy d'etre regarde, il retroussa huit ou dix +fois sa moustache, et demanda a trois ou quatre de ces messieurs s'ils +ne lui accorderaient pas la faveur d'une promenade au clair de la +lune, dans le boulingrin. + +Mais sa reputation l'avait precede a Angers, et Bussy en fut quitte +pour ses avances. + +A la porte du palais ducal, Bussy trouva une figure franche, loyale et +rieuse, qu'il croyait a quatre-vingts lieues de lui. + +--Ah! dit-il avec un vif sentiment de joie, c'est toi, Remy! + +--Eh! mon Dieu oui, monseigneur. + +--J'allais t'ecrire de venir me rejoindre. + +--En verite? + +--Parole d'honneur! + +--En ce cas, cela tombe a merveille: je craignais que vous ne me +grondassiez. + +--Et de quoi? + +--De ce que j'etais venu sans permission. Mais, ma foi! j'ai entendu +dire que monseigneur le duc d'Anjou s'etait evade du Louvre, et qu'il +etait parti pour sa province. Je me suis rappele que vous etiez dans +les environs d'Angers, j'ai pense qu'il y aurait guerre civile et +force estocades donnees et rendues, bon nombre de trous faits a la +peau de mon prochain; et, attendu que j'aime mon prochain comme +moi-meme et meme plus que moi-meme, je suis accouru. + +--Tu as bien fait, Remy; d'honneur, tu me manquais. + +--Comment va Gertrude, monseigneur? + +Le gentilhomme sourit. + +--Je te promets de m'en informer a Diane, la premiere fois que je la +verrai, dit-il. + +--Et moi, en revanche, soyez tranquille, la premiere fois que je la +verrai, dit-il, de mon cote, je lui demanderai des nouvelles de madame +de Monsoreau. + +--Tu es un charmant compagnon, et comment m'as-tu trouve? + +--Parbleu, belle difficulte! j'ai demande ou etait l'hotel ducal, et +je vous ai attendu a la porte, apres avoir ete conduire mon cheval +dans les ecuries du prince, ou, Dieu me pardonne, j'ai reconnu le +votre. + +--Oui, le prince avait tue le sien, je lui ai prete Roland, et, comme +il n'en avait pas d'autre, il l'a garde. + +--Je vous reconnais bien la, c'est vous qui etes prince, et le prince +qui est le serviteur. + +--Ne te presse pas de me mettre si haut, Remy, tu vas voir comment +monseigneur est loge. + +Et, en disant cela, il introduisit le Haudoin dans sa petite maison du +rempart. + +--Ma foi! dit Bussy, tu vois le palais; loge-toi ou tu voudras et +comme tu pourras. + +--Cela ne sera point difficile, et il ne me faut pas grand'place, +comme vous savez; d'ailleurs, je dormirai debout, s'il le faut. Je +suis assez fatigue pour cela. + +Les deux amis, car Bussy traitait le Haudoin plutot en ami qu'en +serviteur, se separerent, et Bussy, le coeur doublement content de se +retrouver entre Diane et Remy, dormit tout d'une traite. + +Il est vrai que, pour dormir a son aise, le duc, de son cote, avait +fait prier qu'on ne tirat plus le canon, et que les mousquetades +cessassent; quant aux cloches, elles s'etaient endormies toutes +seules, grace aux ampoules des sonneurs. + +Bussy se leva de bonne heure, et courut au chateau en ordonnant qu'on +prevint Remy de l'y venir rejoindre: il tenait a guetter les premiers +baillements du reveil de Son Altesse, afin de surprendre, s'il etait +possible, sa pensee dans la grimace, ordinairement tres-significative, +du dormeur qu'on eveille. + +Le duc se reveilla, mais on eut dit que, comme son frere Henri, il +mettait un masque pour dormir. Bussy en fut pour ses frais de +matinalite. + +Il tenait tout pret un catalogue de choses toutes plus importantes les +unes que les autres. + +D'abord une promenade extra-muros pour reconnaitre les fortifications +de la place. + +Une revue des habitants et de leurs armes. + +Visite a l'arsenal et commande de munitions de toutes especes. + +Examen minutieux des tailles de la province, a l'effet de procurer aux +bons et fideles vassaux du prince un petit supplement d'impot destine +a l'ornement interieur des coffres. + +Enfin, correspondance. + +Mais Bussy savait d'avance qu'il ne devait pas enormement compter sur +ce dernier article; le duc d'Anjou ecrivait peu; des cette epoque, il +pratiquait le proverbe: Les ecrits restent. + +Ainsi muni contre les mauvaises pensees qui pouvaient venir au duc, le +comte vit ses yeux s'ouvrir, mais, comme nous l'avons dit, sans +pouvoir rien lire dans ces yeux. + +--Ah! ah! fit le duc, deja toi! + +--Ma foi oui, monseigneur; je n'ai pas pu dormir, tant les interets de +Votre Altesse m'ont, toute la nuit, trotte par la tete. Ca, que +faisons-nous ce matin? Tiens! si nous chassions. + +Bon! se dit tout bas Bussy, voila encore une occupation a laquelle je +n'avais pas songe. + +--Comment! dit le duc, tu pretends que tu as pense a mes interets +toute la nuit, et le resultat de la veille et de la meditation est de +venir me proposer une chasse. Allons donc! + +--C'est vrai, dit Bussy; d'ailleurs nous n'avons pas de meute. + +--Ni de grand veneur, fit le prince. + +--Ah! ma foi, je n'en trouverais la chasse que plus agreable pour +chasser sans lui. + +--Ah! je ne suis pas comme toi, il me manque. + +Le duc dit cela d'un singulier air. Bussy le remarqua. + +--Ce digne homme, dit-il, votre ami; il parait qu'il ne vous a pas +delivre non plus, celui-la. + +Le duc sourit. + +--Bon, dit Bussy, je connais ce sourire-la; c'est le mauvais: gare au +Monsoreau! + +--Tu lui en veux donc? demanda le prince. + +--Au Monsoreau? + +--Oui. + +--Et de quoi lui en voudrais-je? + +--De ce qu'il est mon ami. + +--Je le plains fort, au contraire. + +--Qu'est-ce a dire? + +--Que plus vous le ferez monter, plus il tombera de haut, quand il +tombera. + +--Allons, je vois que tu es de bonne humeur. + +--Moi? + +--Oui, c'est quand tu es de bonne humeur que tu me dis de ces +choses-la. N'importe, continua le duc, je maintiens mon dire, et +Monsoreau nous eut ete bien utile dans ce pays-ci. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il a des biens aux environs. + +--Lui? + +--Lui ou sa femme. + +Bussy se mordit les levres: le duc ramenait la conversation au point +d'ou il avait eu tant de peine a l'ecarter la veille. + +--Ah! vous croyez? dit-il. + +--Sans doute. Meridor est a trois lieues d'Angers; ne le sais-tu pas, +toi qui m'as amene le vieux baron? + +Bussy comprit qu'il s'agissait de n'etre point deferre. + +--Dame! dit-il, je vous l'ai amene, moi, parce qu'il s'est pendu a mon +manteau, et qu'a moins de lui en laisser la moitie entre les doigts, +comme faisait saint Martin, il fallait bien le conduire devers vous... +Au reste ma protection ne lui a pas servi a grand'chose. + +--Ecoute, dit le duc, j'ai une idee. + +--Diable! dit Bussy, qui se defiait toujours des idees du prince. + +--Oui... Monsoreau a eu sur toi la premiere partie; mais je veux te +donner la seconde. + +--Comment l'entendez-vous, mon prince? + +--C'est tout simple. Tu me connais, Bussy? + +--J'ai ce malheur, mon prince. + +--Crois-tu que je sois homme a subir un affront et a le laisser +impuni? + +--C'est selon. + +Le duc sourit d'un sourire plus mauvais encore que le premier, en se +mordant les levres et en secouant la tete de haut en bas. + +--Voyons, expliquez-vous, monseigneur, dit Bussy. + +--Eh bien! le grand veneur m'a vole une jeune fille que j'aimais, pour +en faire sa femme; moi, a mon tour, je veux lui voler sa femme pour en +faire ma maitresse. + +Bussy fit un effort pour sourire; mais, si ardemment qu'il desirat +arriver a ce but, il ne parvint qu'a faire une grimace. + +--Voler la femme de M. de Monsoreau! balbutia-t-il. + +--Mais il n'y a rien de plus facile, ce me semble, dit le duc: la +femme est revenue dans ses terres. Tu m'as dit qu'elle detestait son +mari; je puis donc compter, sans trop de vanite, qu'elle me preferera +au Monsoreau, surtout si je lui promets... ce que je lui promettrai. + +--Et que lui promettrez-vous, monseigneur? + +--De la debarrasser de son mari. + +--Eh! fut sur le point de s'ecrier Bussy, pourquoi donc ne l'avez-vous +pas fait tout de suite? + +Mais il eut le courage de se retenir. + +--Vous feriez cette belle action? dit-il. + +--Tu verras. En attendant, j'irai toujours faire une visite a Meridor. + +--Vous oserez? + +--Pourquoi pas? + +--Vous vous presenterez devant le vieux baron, que vous avez +abandonne, apres m'avoir promis.... + +--J'ai une excellente excuse a lui donner. + +--Ou diable allez-vous donc les prendre? + +--Eh! sans doute. Je lui dirai: Je n'ai pas rompu ce mariage parce que +le Monsoreau, qui savait que vous etiez un des principaux agents de la +Ligue, et que j'en etais le chef, m'a menace de nous vendre tous deux +au roi. + +--Ah! ah! Votre Altesse invente-t-elle celle-la? + +--Pas entierement, je dois le dire, repondit le duc. + +--Alors je comprends, dit Bussy. + +--Tu comprends? dit le duc qui se trompait a la reponse de son +gentilhomme. + +--Oui. + +--Je lui fais accroire qu'en mariant sa fille j'ai sauve sa vie, a +lui, qui etait menacee. + +--C'est superbe, dit Bussy. + +--N'est-ce pas? Eh! mais, j'y pense, regarde donc par la fenetre, +Bussy. + +--Pourquoi faire? + +--Regarde toujours. + +--M'y voila. + +--Quel temps fait-il? + +--Je suis force d'avouer a Votre Altesse qu'il fait beau. + +--Eh bien! commande les chevaux, et allons un peu voir comment va le +bonhomme Meridor. + +--Tout de suite, monseigneur? + +Et Bussy, qui, depuis un quart d'heure, jouait ce role eternellement +comique de Mascarille dans l'embarras, feignant de sortir, alla +jusqu'a la porte et revint. + +--Pardon, monseigneur, dit-il; mais combien de chevaux commandez-vous? + +--Mais quatre, cinq, ce que tu voudras. + +--Alors, si vous vous en rapportez de ce soin a moi, monseigneur, dit +Bussy, j'en commanderai un cent. + +--Bon, un cent, dit le prince surpris, pour quoi faire? + +--Pour en avoir a peu pres vingt-cinq, dont je sois sur en cas +d'attaque. + +Le duc tressaillit. + +--En cas d'attaque? dit-il. + +--Oui. J'ai oui dire, continua Bussy, qu'il y avait force bois dans +ces pays-la; et il n'y aurait rien de rare a ce que nous tombassions +dans quelque embuscade. + +--Ah! ah! dit le duc, tu penserais? + +--Monseigneur sait que le vrai courage n'exclut pas la prudence. + +Le duc devint reveur. + +--Je vais en commander cent cinquante, dit Bussy. + +Et il s'avanca une seconde fois vers la porte. + +--Un instant, dit le prince. + +--Qu'y a-t-il, monseigneur? + +--Crois-tu que je sois en surete a Angers, Bussy? + +--Dame, la ville n'est pas forte; bien defendue, cependant.... + +--Oui, bien defendue; mais elle peut etre mal defendue; si brave que +tu sois, tu ne seras jamais qu'a un seul endroit. + +--C'est probable. + +--Si je ne suis pas en surete dans la ville, et je n'y suis pas, +puisque Bussy en doute.... + +--Je n'ai pas dit que je doutais, Monseigneur. + +--Bon, bon; si je ne suis pas en surete, il faut que je m'y mette +promptement. + +--C'est parler d'or, monseigneur. + +--Eh bien! je veux visiter le chateau et m'y retrancher. + +--Vous avez raison, monseigneur; de bons retranchements, +voyez-vous.... + +Bussy balbutia; il n'avait pas l'habitude de la peur, et les paroles +prudentes lui manquaient. + +--Et puis, une autre idee encore. + +--La matinee est feconde, monseigneur. + +--Je veux faire venir ici les Meridor. + +--Monseigneur, vous avez aujourd'hui une justesse et une vigueur de +pensees!... Levez-vous et visitons le chateau. + +Le prince appela ses gens; Bussy profita de ce moment pour sortir. + +Il trouva le Haudoin dans les appartements. C'etait lui qu'il +cherchait. + +Il l'emmena dans le cabinet du duc, ecrivit un petit mot, entra dans +une serre, cueillit un bouquet de roses, roula le billet autour des +tiges, passa a l'ecurie, sella Roland, mit le bouquet dans la main du +Haudoin, et invita le Haudoin a se mettre en selle. + +Puis, le conduisant hors de la ville, comme Aman conduisait Mardochee, +il le placa dans une espece de sentier. + +--La, lui dit-il, laisse aller Roland; au bout du sentier, tu +trouveras la foret, dans la foret un parc, autour de ce parc un mur, a +l'endroit du mur ou Roland s'arretera, tu jetteras ce bouquet. + +"Celui qu'on attend ne vient pas, disait le billet, parce que celui +qu'on n'attendait pas est venu, et plus menacant que jamais, car il +aime toujours. Prenez avec les levres et le coeur tout ce qu'il y a +d'invisible aux yeux dans ce papier." + +Bussy lacha la bride a Roland qui partit au galop dans la direction de +Meridor. + +Bussy revint au palais ducal et trouva le prince habille. + +Quant a Remy, ce fut pour lui l'affaire d'une demi-heure. Emporte +comme un nuage par le vent, Remy, confiant dans les paroles de son +maitre, traversa pres, champs, bois, ruisseaux, collines, et s'arreta +au pied d'un mur a demi degrade dont le chaperon tapisse de lierres +semblait relie par eux aux branches des chenes. + +Arrive la, Remy se dressa sur ses etriers, attacha de nouveau et plus +solidement encore qu'il ne l'etait le papier au billet, et, poussant +un hem! vigoureux, il lanca le bouquet par-dessus le mur. + +Un petit cri qui retentit de l'autre cote lui apprit que le message +etait arrive a bon port. + +Remy n'avait plus rien a faire, car on ne lui avait pas demande de +reponse. + +Il tourna donc du cote par lequel il etait venu, la tete du cheval, +qui se disposait a prendre son repas aux depens de la glandee, et qui +temoigna un vif mecontentement d'etre derange dans ses habitudes; mais +Remy fit une serieuse application de l'eperon et de la cravache. +Roland sentit son tort et repartit de son train habituel. + +Quarante minutes apres, il se reconnaissait dans sa nouvelle ecurie, +comme il s'etait reconnu dans le hallier, et il venait prendre de +lui-meme sa place au ratelier bien garni de foin et a la mangeoire +regorgeant d'avoine. + +Bussy visitait le chateau avec le prince. + +Remy le joignit au moment ou il examinait un souterrain conduisant a +une poterne. + +--Eh bien! demanda-t-il a son messager, qu'as-tu vu? qu'as-tu entendu? +qu'as-tu fait? + +--Un mur, un cri, sept lieues, repondit Remy avec le laconisme d'un de +ces enfants de Sparte qui se faisaient devorer le ventre par les +renards pour la plus grande gloire des lois de Lycurgue. + + + + +CHAPITRE XXXIII + +UNE VOLEE D'ANGEVINS. + + +Bussy parvint a occuper si bien le duc d'Anjou de ses preparatifs de +guerre, que, pendant deux jours, il ne trouva ni le temps d'aller a +Meridor, ni le temps de faire venir le baron a Angers. + +Quelquefois cependant le duc revenait a ses idees de visite. Mais +aussitot Bussy faisait l'empresse, visitait les mousquets de toute la +garde, faisait equiper les chevaux en guerre, roulait les canons, les +affuts, comme s'il s'agissait de conquerir une cinquieme partie du +monde. + +Ce que voyant Remy, il se mettait a faire de la charpie, a repasser +ses instruments, a confectionner ses baumes, comme s'il s'agissait de +soigner la moitie du genre humain. + +Le duc alors reculait devant l'enormite de pareils preparatifs. + +Il va sans dire que, de temps en temps, Bussy, sous pretexte de faire +le tour des fortifications exterieures, sautait sur Roland, et, en +quarante minutes, arrivait a certain mur, qu'il enjambait d'autant +plus lestement, qu'a chaque enjambement il faisait tomber quelque +pierre, et que le chaperon, croulant sous son poids, devenait peu a +peu une breche. + +Quant a Roland, il n'etait plus besoin de lui dire ou l'on allait, +Bussy n'avait qu'a lui lacher la bride et fermer les yeux. + +--Voila deja deux jours de gagnes, disait Bussy, j'aurai bien du +malheur si, d'ici a deux autres jours, il ne m'arrive pas un petit +bonheur. + +Bussy n'avait pas tort de compter sur sa bonne fortune. + +Vers le soir du troisieme jour, comme on faisait entrer dans la ville +un enorme convoi de vivres, produit d'une requisition frappee par le +duc sur ses bons et feaux Angevins; comme M. d'Anjou, pour faire le +bon prince, goutait le pain noir des soldats et dechirait a belles +dents les harengs sales et la morue seche, on entendit une grande +rumeur vers une des portes de la ville. + +M. d'Anjou s'informa d'ou venait cette rumeur; mais personne ne put le +lui dire. + +Il se faisait par la une distribution de coups de manche de pertuisane +et de coups de crosse de mousquet a bon nombre de bourgeois attires +par la nouveaute d'un spectacle curieux. + +Un homme, monte sur un cheval blanc ruisselant de sueur, s'etait +presente a la barriere de la porte de Paris. + +Or Bussy, par suite de son systeme d'intimidation, s'etait fait nommer +capitaine general du pays d'Anjou, grand-maitre de toutes les places, +et avait etabli la plus severe discipline, notamment dans Angers. Nul +ne pouvait sortir de la ville sans un mot d'ordre, nul ne pouvait y +entrer sans ce meme mot d'ordre, une lettre d'appel ou un signe de +ralliement quelconque. + +Toute cette discipline n'avait d'autre but que d'empecher le duc +d'envoyer quelqu'un a Diane sans qu'il le sut, et d'empecher Diane +d'entrer a Angers sans qu'il en fut averti. + +Cela paraitra peut-etre un peu exagere; mais cinquante ans plus tard +Buckingham faisait bien d'autres folies pour Anne d'Autriche. + +L'homme et le cheval blanc etaient donc, comme nous l'avons dit, +arrives d'un galop furieux, et ils avaient ete donner droit dans le +poste. + +Mais le poste avait sa consigne. La consigne avait ete donnee a la +sentinelle; la sentinelle avait croise la pertuisane; le cavalier +avait paru s'en inquieter mediocrement; mais la sentinelle avait crie: +"Aux armes!" le poste etait sorti, et force avait ete d'entrer en +explication. + +--Je suis Antraguet, avait dit le cavalier, et je veux parler au duc +d'Anjou. + +--Nous ne connaissons pas Antraguet, avait repondu le chef du poste; +quant a parler au duc d'Anjou, votre desir sera satisfait, car nous +allons vous arreter et vous conduire a Son Altesse. + +--M'arreter! repondit le cavalier, voila encore un plaisant maroufle +pour arreter Charles de Balzac d'Entragues, baron de Cuneo et comte de +Graville. + +--Ce sera pourtant comme cela, dit en ajustant son hausse-col le +bourgeois qui avait vingt hommes derriere lui, et qui n'en voyait +qu'un seul en face. + +--Attendez un peu, mes bons amis, dit Antraguet. Vous ne connaissez +pas encore les Parisiens, n'est-ce pas? eh bien! je vais vous montrer +un echantillon de ce qu'ils savent taire. + +--Arretons-le! conduisons-le a monseigneur! crierent les miliciens +furieux. + +--Tout doux, mes petits agneaux, d'Anjou, dit Antraguet, c'est moi qui +aurai ce plaisir. + +--Que dit-il donc la? se demanderent les bourgeois. + +--Il dit que son cheval n'a encore fait que dix lieues, repondit +Antraguet, ce qui fait qu'il va vous passer sur le ventre a tous, si +vous ne vous rangez pas. Rangez-vous donc, ou ventre-boeuf.... + +Et, comme les bourgeois d'Angers avaient l'air de ne pas comprendre le +juron parisien, Antraguet avait mis l'epee a la main, et, par un +moulinet prestigieux, avait abattu ca et la les hampes les plus +rapprochees des hallebardes dont on lui presentait la pointe. + +En moins de dix minutes, quinze ou vingt hallebardes furent changees +en manches a balais. + +Les bourgeois furieux fondirent a coups de baton sur le nouveau venu, +qui parait devant, derriere, a droite et a gauche, avec une adresse +prodigieuse, et en riant de tout son coeur. + +--Ah! la belle entree, disait-il en se tordant sur son cheval; oh! les +honnetes bourgeois que les bourgeois d'Angers! Morbleu, comme on +s'amuse ici! Que le prince a bien eu raison de quitter Paris, et que +j'ai bien fait de venir le rejoindre! + +Et Antraguet, non-seulement parait de plus belle, mais, de temps en +temps, quand il se sentait serre de trop pres, il taillait, avec sa +lame espagnole, le buffle de celui-la, la salade de celui-ci, et +quelquefois, choisissant son homme, il etourdissait d'un coup de plat +d'epee quelque guerrier imprudent qui se jetait dans la melee, le chef +protege par le simple bonnet de laine angevin. + +Les bourgeois ameutes frappaient a l'envi, s'estropiant les uns les +autres, puis revenaient a la charge; comme les soldats de Cadmus, on +eut dit qu'ils sortaient de terre. + +Antraguet sentit qu'il commencait a se fatiguer. + +--Allons, dit-il, voyant que les rangs devenaient de plus en plus +compacts, c'est bon; vous etes braves comme des lions, c'est convenu, +et j'en rendrai temoignage. Mais vous voyez qu'il ne vous reste plus +que vos manches de hallebardes, et que vous ne savez pas charger vos +mousquets. J'avais resolu d'entrer dans la ville, mais j'ignorais +qu'elle etait gardee par une armee de Cesars. Je renonce a vous +vaincre; adieu, bonsoir, je m'en vais. Dites seulement au prince que +j'etais venu expres de Paris pour le voir. + +Cependant le capitaine etait parvenu a communiquer le feu a la meche +de son mousquet; mais, au moment ou il appuyait la crosse a son +epaule, Antraguet lui cingla de si furieux coups de sa canne flexible +sur les doigts, qu'il lacha son arme et qu'il se mit a sauter +alternativement sur le pied droit et sur le pied gauche. + +--A mort! a mort! crierent les miliciens meurtris et enrages, ne le +laissons pas fuir! qu'il ne puisse pas s'echapper! + +--Ah! dit Antraguet, vous ne vouliez pas me laisser entrer tout a +l'heure, et voila maintenant que vous ne voulez plus me laisser +sortir; prenez garde! cela va changer ma tactique: au lieu d'user du +plat, j'userai de la pointe; au lieu d'abattre les hallebardes, +j'abatterai les poignets. Ca, voyons, mes agneaux d'Anjou, me +laisse-t-on partir? + +--Non! a mort! a mort! il se lasse! assommons-le! + +--Fort bien! c'est pour tout de bon, alors? + +--Oui! oui! + +--Eh bien! gare les doigts, je coupe les mains! + +Il achevait a peine, et se mettait en mesure de mettre sa menace a +execution, quand un second cavalier apparut a l'horizon, accourant +avec la meme frenesie, entra dans la barriere au triple galop, et +tomba comme la foudre au milieu de la melee, qui tournait peu a peu en +veritable combat. + +--Antraguet, cria le nouveau venu, Antraguet! eh! que diable fais-tu +au milieu de tous ces bourgeois? + +--Livarot! s'ecria Antraguet en se retournant, ah! mordieu, tu es le +bienvenu, Montjoie et Saint-Denis, a la rescousse! + +--Je savais bien que je te rattraperais; il y a quatre heures que j'ai +eu de tes nouvelles, et, depuis ce moment, je te suis. Mais ou t'es-tu +donc fourre? on te massacre, Dieu me pardonne. + +--Oui, ce sont nos amis d'Anjou, qui ne veulent ni me laisser entrer +ni me laisser sortir. + +--Messieurs, dit Livarot en mettant le chapeau a la main, vous +plairait-il de vous ranger a droite ou a gauche, afin que nous +passions? + +--Ils nous insultent! crierent les bourgeois; a mort! a mort! + +--Ah! voila comme ils sont a Angers! fit Livarot en remettant d'une +main son chapeau sur sa tete, et en tirant de l'autre son epee. + +--Oui, tu vois, dit Antraguet; malheureusement ils sont beaucoup. + +--Bah! a nous trois nous en viendrons bien a bout. + +--Oui, a nous trois, si nous etions trois; mais nous ne sommes que +nous deux. + +--Voici Riberac qui arrive. + +--Lui aussi? + +--L'entends-tu? + +--Je le vois. Eh! Riberac! eh! ici! ici! + +En effet, au moment meme, Riberac, non moins presse que ses +compagnons, a ce qu'il paraissait, faisait la meme entree qu'eux dans +la ville d'Angers. + +--Tiens! on se bat, dit Riberac, voila une chance! Bonjour, Antraguet; +bonjour, Livarot. + +--Chargeons, repondit Antraguet. + +Les miliciens regardaient, assez etourdis, le nouveau renfort qui +venait d'arriver aux deux amis, lesquels, de l'etat d'assaillis, se +preparaient a passer a celui d'assaillants. + +--Ah ca! mais ils sont donc un regiment, dit le capitaine de la milice +a ces hommes; messieurs, notre ordre de bataille me parait vicieux, et +je propose que nous fassions demi-tour a gauche. + +Les bourgeois, avec cette habilete qui les caracterise dans +l'execution des mouvements militaires, commencerent aussitot un +demi-tour a droite. + +C'est qu'outre l'invitation de leur capitaine qui les ramenait +naturellement a la prudence, ils voyaient les trois cavaliers se +ranger de front avec une contenance martiale qui faisait fremir les +plus intrepides. + +--C'est leur avant-garde, crierent les bourgeois qui voulaient se +donner a eux-memes un pretexte pour fuir. Alarme! alarme! + +--Au feu! crierent les autres, au feu! + +--L'ennemi! l'ennemi! dirent la plupart. + +--Nous sommes des peres de famille; nous nous devons a nos femmes et a +nos enfants. Sauve qui peut! hurla le capitaine. + +Et en raison de ces cris divers, qui tous cependant, comme on le voit, +avaient le meme but, un effroyable tumulte se fit dans la rue, et les +coups de baton commencerent a tomber comme la grele sur les curieux, +dont le cercle presse empechait les peureux de fuir. + +Ce fut alors que le bruit de la bagarre arriva jusqu'a la place du +Chateau, ou, comme nous l'avons dit, le prince goutait le pain noir, +les harengs saurs et la morue seche de ses partisans. + +Bussy et le prince s'informerent; on leur dit que c'etaient trois +hommes, ou plutot trois diables incarnes arrivant de Paris, qui +faisaient tout ce tapage. + +--Trois hommes? dit le prince; va donc voir ce que c'est, Bussy. + +--Trois hommes? dit Bussy: venez, monseigneur. + +Et tous deux partirent: Bussy en avant, le prince le suivant +prudemment, accompagne d'une vingtaine de cavaliers. + +Ils arriverent comme les bourgeois commencaient d'executer la +manoeuvre que nous avons dite, au grand detriment des epaules et des +crane des curieux. + +Bussy se dressa sur ses etriers, et, son oeil d'aigle plongeant dans +la melee, il reconnut Livarot a sa longue figure. + +--Mort de ma vie! cria-t-il au prince d'une voix tonnante, accourez +donc, monseigneur, ce sont nos amis de Paris qui nous assiegent. + +--Eh non! repondit Livarot d'une voix qui dominait le bruit de la +bataille, ce sont, au contraire, les amis d'Anjou qui nous echarpent. + +--Bas les armes! cria le duc; bas les armes, marauds, ce sont des +amis. + +--Des amis! s'ecrierent les bourgeois contusionnes, ecorches, rendus. +Des amis! il fallait donc leur donner le mot d'ordre alors; depuis une +bonne heure, nous les traitons comme des paiens, et ils nous traitent +comme des Turcs. + +Et le mouvement retrograde acheva de se faire. + +Livarot, Antraguet et Riberac s'avancerent en triomphateurs dans +l'espace laisse libre par la retraite des bourgeois, et tous +s'empresserent d'aller baiser la main de Son Altesse; apres quoi, +chacun, a son tour, se jeta dans les bras de Bussy. + +--Il parait, dit philosophiquement le capitaine, que c'est une volee +d'Angevins que nous prenions pour un vol de vautours. + +--Monseigneur, glissa Bussy a l'oreille du duc, comptez vos miliciens, +je vous prie. + +--Pour quoi faire? + +--Comptez toujours, a peu pres, en gros; je ne dis pas un a un. + +--Ils sont au moins cent cinquante. + +--Au moins, oui. + +--Eh bien! que veux-tu dire? + +--Je veux dire que vous n'avez point la de fameux soldats, puisque +trois hommes les ont battus. + +--C'est vrai, dit le duc. Apres? + +--Apres! sortez donc de la ville avec des gaillards comme ceux-la! + +--Oui, dit le duc; mais j'en sortirai avec les trois hommes qui ont +battu les autres, repliqua le duc. + +--Ouais! fit tout bas Bussy, je n'avais pas songe a celle-la. Vivent +les poltrons pour etre logiques! + + + + +CHAPITRE XXXIV + +ROLAND. + + +Grace au renfort qui lui etait arrive, M. le duc d'Anjou put se livrer +a des reconnaissances sans fin autour de la place. + +Accompagne de ses amis, arrives d'une facon si opportune, il marchait +dans un equipage de guerre dont les bourgeois d'Angers se montraient +on ne peut plus orgueilleux, bien que la comparaison de ces +gentilshommes bien montes, bien equipes, avec les harnais dechires et +les armures rouillees de la milice urbaine, ne fut pas precisement a +l'avantage de cette derniere. + +On explora d'abord les remparts, puis les jardins attenants aux +remparts, puis la campagne attenante aux jardins, puis enfin les +chateaux epars dans cette campagne, et ce n'etait point sans un +sentiment d'arrogance tres-marquee que le duc narguait, en passant, +soit pres d'eux, soit au milieu d'eux, les bois qui lui avaient fait +si grande peur, ou plutot dont Bussy lui avait fait si grande peur. + +Les gentilshommes angevins arrivaient avec de l'argent, ils trouvaient +a la cour du duc d'Anjou une liberte qu'ils etaient loin de rencontrer +a la cour de Henri III; ils ne pouvaient donc manquer de faire joyeuse +vie dans une ville toute disposee, comme doit l'etre une capitale +quelconque, a piller la bourse de ses hotes. + +Trois jours ne s'etaient point encore ecoules, qu'Antraguet, Riberac +et Livarot avaient lie des relations avec les nobles angevins les plus +epris des modes et des facons parisiennes. Il va sans dire que ces +dignes seigneurs etaient maries et avaient de jeunes et jolies femmes. + +Aussi n'etait-ce pas pour son plaisir particulier, comme pourraient le +croire ceux qui connaissent l'egoisme du duc d'Anjou, qu'il faisait de +si belles cavalcades dans la ville. Non. Ces promenades tournaient au +plaisir des gentilshommes parisiens, qui etaient venus le rejoindre, +des seigneurs angevins, et surtout des dames angevines. + +Dieu d'abord devait s'en rejouir, puisque la cause de la Ligue etait +la cause de Dieu. + +Puis le roi devait incontestablement en enrager. + +Enfin les dames en etaient heureuses. + +Ainsi, la grande Trinite de l'epoque etait representee: Dieu, le roi +et les dames. + +La joie fut a son comble le jour ou l'on vit arriver, en superbe +ordonnance, vingt-deux chevaux de main, trente chevaux de trait, +enfin, quarante mulets, qui, avec les litieres, les chariots et les +fourgons, formaient les equipages de M. le duc d'Anjou. + +Tout cela venait, comme par enchantement, de Tours, pour la modique +somme de cinquante mille ecus, que M. le duc d'Anjou avait consacree a +cet usage. + +Il faut dire que ces chevaux etaient selles, mais que les selles +etaient dues aux selliers; il faut dire que les coffres avaient de +magnifiques serrures, fermant a clef, mais que les coffres etaient +vides; il faut dire que ce dernier article etait tout a la louange du +prince, puisque le prince aurait pu les remplir par des exactions. + +Mais ce n'etait pas dans la nature du prince de prendre; il aimait +mieux soustraire. + +Neanmoins l'entree de ce cortege produisit un magnifique effet dans +Angers. + +Les chevaux entrerent dans les ecuries, les chariots furent ranges +sous les remises. Les coffres furent portes par les familiers les plus +intimes du prince. Il fallait des mains bien sures, pour qu'on osat +leur confier les sommes qu'ils ne contenaient pas. + +Enfin on ferma les portes du palais au nez d'une foule empressee, qui +fut convaincue, grace a cette mesure de prevoyance, que le prince +venait de faire entrer deux millions dans la ville, tandis qu'il ne +s'agissait, au contraire, que de faire sortir de la ville une somme a +peu pres pareille, sur laquelle comptaient les coffres vides. + +La reputation d'opulence de M. le duc d'Anjou fut solidement etablie a +partir de ce jour-la; et toute la province demeura convaincue, d'apres +le spectacle qui avait passe sous ses yeux, qu'il etait assez riche +pour guerroyer contre l'Europe entiere, si besoin etait. + +Cette confiance devait aider les bourgeois a prendre en patience les +nouvelles tailles que le duc, aide des conseils de ses amis, etait +dans l'intention de lever sur les Angevins. D'ailleurs, les Angevins +allaient presque au-devant des desirs du duc d'Anjou. + +On ne regrette jamais l'argent que l'on prete ou que l'on donne aux +riches. + +Le roi de Navarre, avec sa renommee de misere, n'aurait pas obtenu le +quart du succes qu'obtenait le duc d'Anjou avec sa renommee +d'opulence. + +Mais revenons au duc. + +Le digne prince vivait en patriarche, regorgeant de tous les biens de +la terre, et, chacun le sait, l'Anjou est une bonne terre. + +Les routes etaient couvertes de cavaliers accourant vers Angers, pour +faire au prince leurs soumissions ou leurs offres de services. + +De son cote, M. d'Anjou poussait des reconnaissances aboutissant +toujours a la recherche de quelque tresor. + +Bussy etait arrive a ce qu'aucune de ces reconnaissances n'eut ete +poussee jusqu'au chateau qu'habitait Diane. + +C'est que Bussy se reservait ce tresor-la pour lui seul, pillant, a sa +maniere, ce petit coin de la province, qui, apres s'etre defendu de +facon convenable, s'etait enfin livre a discretion. + +Or, tandis que M. d'Anjou reconnaissait et que Bussy pillait, M. de +Monsoreau, monte sur son cheval de chasse, arrivait aux portes +d'Anjou. + +Il pouvait etre quatre heures du soir; pour arriver a quatre heures, +M. de Monsoreau avait fait dix-huit lieues dans la journee. Aussi, ses +eperons etaient rouges; et son cheval, blanc d'ecume, etait a moitie +mort. + +Le temps etait passe de faire aux portes de la ville des difficultes a +ceux qui arrivaient: on etait si fier, si dedaigneux maintenant a +Angers, qu'on eut laisse passer sans conteste un bataillon de Suisses, +ces Suisses eussent-ils ete commandes par le brave Crillon lui-meme. + +M. de Monsoreau, qui n'etait pas Crillon, entra tout droit en disant: + +--Au palais de monseigneur le duc d'Anjou. + +Il n'ecouta point la reponse des gardes, qui hurlaient une reponse +derriere lui. Son cheval ne semblait tenir sur ses jambes que par un +miracle d'equilibre du a la vitesse meme avec laquelle il marchait: il +allait, le pauvre animal, sans avoir plus aucune conscience de sa vie, +et il y avait a parier qu'il tomberait quand il s'arreterait. + +Il s'arreta au palais; mais M. de Monsoreau etait excellent ecuyer, le +cheval etait de race: le cheval et le cavalier resterent debout. + +--Monsieur le duc! cria le grand veneur. + +--Monseigneur est alle faire une reconnaissance, repondit la +sentinelle. + +--Ou cela? demanda M. de Monsoreau. + +--Par-la, dit le factionnaire en etendant la main vers un des quatre +points cardinaux. + +--Diable! fit Monsoreau, ce que j'avais a dire au duc etait cependant +bien presse; comment faire? + +--Mettre t'abord fotre chifal a l'egurie, repliqua la sentinelle, qui +etait un reitre d'Alsace; gar si fous ne l'abbuyez pas contre un mur +il dombera. + +--Le conseil est bon, quoique donne en mauvais francais, dit +Monsoreau. Ou sont les ecuries, mon brave homme? + +--La-pas! + +En ce moment un homme s'approcha du gentilhomme et declina ses +qualites. + +C'etait le majordome. + +M. de Monsoreau repondit a son tour par l'enumeration de ses nom, +prenoms et qualites. + +Le majordome salua respectueusement; le nom du grand veneur etait des +longtemps connu dans la province. + +--Monsieur, dit-il, veuillez entrer et prendre quelque repos. Il y a +dix minutes a peine que monseigneur est sorti; Son Altesse ne rentrera +pas avant huit heures du soir. + +--Huit heures du soir! reprit Monsoreau en rongeant sa moustache, ce +serait perdre trop de temps. Je suis porteur d'une grande nouvelle qui +ne peut etre sue trop tot par Son Altesse. N'avez-vous pas un cheval +et un guide a me donner? + +--Un cheval! il y en a dix, monsieur, dit le majordome. Quant a un +guide, c'est different, car monseigneur n'a pas dit ou il allait, et +vous en saurez, en interrogeant, autant que qui que ce soit, sous ce +rapport; d'ailleurs, je ne voudrais pas degarnir le chateau. C'est une +des grandes recommandations de Son Altesse. + +--Ah! ah! fit le grand veneur, on n'est donc pas en surete ici? + +--Oh! monsieur, on est toujours en surete au milieu d'hommes tels que +MM. Bussy, Livarot, Riberac, Antraguet, sans compter notre invincible +prince, monseigneur le duc d'Anjou; mais vous comprenez.... + +--Oui, je comprends que lorsqu'ils n'y sont pas, il y a moins de +surete. + +--C'est cela meme, monsieur. + +--Alors je prendrai un cheval frais dans l'ecurie, et je tacherai de +joindre Son Altesse en m'informant. + +--Il y a tout a parier, monsieur, que, de cette facon, vous rejoindrez +monseigneur. + +--On n'est point parti au galop? + +--Au pas, monsieur, au pas. + +--Tres-bien! c'est chose conclue; montrez-moi le cheval que je puis +prendre. + +--Entrez dans l'ecurie, monsieur, et choisissez vous-meme: tous sont a +monseigneur. + +--Tres-bien. + +Monsoreau entra. + +Dix ou douze chevaux, des plus beaux et des plus frais, prenaient un +ample repas dans les creches bourrees du grain et du fourrage le plus +savoureux de l'Anjou. + +--Voila, dit le majordome, choisissez. Monsoreau promena sur la rangee +de quadrupedes un regard de connaisseur. + +--Je prends ce cheval bai-brun, dit-il, faites-le-moi seller. + +--Roland. + +--Il s'appelle Roland? + +--Oui, c'est le cheval de predilection de Son Altesse. Il le monte +tous les jours; il lui a ete donne par M. de Bussy, et vous ne le +trouveriez certes pas a l'ecurie si Son Altesse n'essayait pas de +nouveaux chevaux qui lui sont arrives de Tours. + +--Allons, il parait que je n'ai pas le coup d'oeil mauvais. + +Un palefrenier s'approcha. + +--Sellez Roland, dit le majordome. + +Quant au cheval du comte, il etait entre de lui-meme dans l'ecurie et +s'etait etendu sur la litiere, sans attendre meme qu'on lui otat son +harnais. + +Roland fut selle en quelques secondes. M. de Monsoreau se mit +legerement en selle, et s'informa une seconde fois de quel cote la +cavalcade s'etait dirigee. + +--Elle est sortie par cette porte, et elle a suivi cette rue, dit le +majordome en indiquant au grand veneur le meme point que lui avait +deja indique la sentinelle. + +--Ma foi, dit Monsoreau en lachant le bride, en voyant que de lui-meme +le cheval prenait ce chemin, on dirait, ma parole, que Roland suit la +piste. + +--Oh! n'en soyez pas inquiet, dit le majordome, j'ai entendu dire a M. +de Bussy et a son medecin, M. Remy, que c'etait l'animal le plus +intelligent qui existat; des qu'il sentira ses compagnons, il les +rejoindra. Voyez les belles jambes, elles feraient envie a un cerf. + +Monsoreau se pencha de cote. + +--Magnifiques, dit-il. + +En effet, le cheval partit sans attendre qu'on l'excitat, et sortit +fort deliberement de la ville; il fit meme un detour, avant d'arriver +a la porte, pour abreger la route, qui se bifurquait circulairement a +gauche, directement a droite. + +Tout en donnant cette preuve d'intelligence, le cheval secouait la +tete comme pour echapper au frein qu'il sentait peser sur ses levres; +il semblait dire au cavalier que toute influence dominatrice lui etait +inutile, et, a mesure qu'il approchait de la porte de la ville, il +accelerait sa marche. + +--En verite, murmura Monsoreau, je vois qu'on ne m'en avait pas trop +dit; ainsi, puisque tu sais si bien ton chemin, va, Roland, va. + +Et il abandonna les renes sur le cou de Roland. + +Le cheval, arrive au boulevard exterieur, hesita un moment pour savoir +s'il tournerait a droite ou a gauche, + +Il tourna a gauche. + +Un paysan passait en ce moment. + +--Avez-vous vu une troupe de cavaliers, l'ami? demanda Monsoreau. + +--Oui, monsieur, repondit le rustique, je l'ai rencontree la-bas, en +avant. + +C'etait justement dans la direction qu'avait prise Roland, que le +paysan venait de rencontrer cette troupe. + +--Va, Roland, va, dit le grand veneur en lachant les renes a son +cheval, qui prit un trot allonge avec lequel on devait naturellement +faire trois ou quatre lieues a l'heure. + +Le cheval suivit encore quelque temps le boulevard, puis il donna tout +a coup a droite, prenant un sentier fleuri qui coupait a travers la +campagne. + +Monsoreau hesita un instant pour savoir s'il n'arreterait pas Roland; +mais Roland paraissait si sur de son affaire, qu'il le laissa aller. + +A mesure que le cheval s'avancait, il s'animait. Il passa du trot au +galop, et, en moins d'un quart d'heure, la ville eut disparu aux +regards du cavalier. + +De son cote aussi, le cavalier, a mesure qu'il s'avancait, semblait +reconnaitre les localites. + +--Eh! mais, dit-il en entrant sous le bois, on dirait que nous allons +vers Meridor; est-ce que Son Altesse, par hasard, se serait dirigee du +cote du chateau? + +Et le front du grand veneur se rembrunit a cette idee, qui ne se +presentait pas a son esprit pour la premiere fois. + +--Oh! oh! murmura-t-il, moi qui venais d'abord voir le prince, +remettant a demain de voir ma femme. Aurais-je donc le bonheur de les +voir tous les deux en meme temps? + +Un sourire terrible passa sur les levres du grand veneur. + +Le cheval allait toujours, continuant d'appuyer a droite avec une +tenacite qui indiquait la marche la plus resolue et la plus sure. + +--Mais, sur mon ame, pensa Monsoreau, je ne dois plus maintenant etre +bien loin du parc de Meridor. + +En ce moment, le cheval se mit a hennir. + +Au meme instant, un autre hennissement lui repondit du fond de la +feuillee. + +--Ah! ah! dit le grand veneur, voila Roland qui a trouve ses +compagnons, a ce qu'il parait. + +Le cheval redoublait de vitesse, passant comme l'eclair sous les +hautes futaies. + +Soudain Monsoreau apercut un mur et un cheval attache pres de ce mur. +Le cheval hennit une seconde fois, et Monsoreau reconnut que c'etait +lui qui avait du hennir la premiere. + +--Il y a quelqu'un ici! dit Monsoreau palissant. + + +FIN DE LA DEUXIEME PARTIE. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.2 *** + +This file should be named 7ddm210.txt or 7ddm210.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7ddm211.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7ddm210a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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BEAUCÉ + + + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +PARIS + +1890 + + + + + +TABLE DES MATIÈRES DE LA DEUXIÈME PARTIE. + + +I.--Comment frère Gorenflot se réveilla, et de l'accueil qui lui fut +fait à son couvent. + +II.--Comment frère Gorenflot demeura convaincu qu'il était somnambule, +et déplora amèrement cette infirmité. + +III.--Comment frère Gorenflot voyagea sur un âne nommé Panurge, et +apprit dans son voyage beaucoup de choses qu'il ne savait pas. + +IV.--Comment frère Gorenflot troqua son âne contre une mule, et sa +mule contre un cheval. + +V.--Comment Chicot et son compagnon s'installèrent à l'hôtellerie du +Cygne de la Croix, et comment ils y furent reçus par l'hôte. + +VI.--Comment le moine confessa l'avocat, et comment l'avocat confessa +le moine. + +VII.--Comment Chicot, après avoir fait un trou avec une vrille, en fit +un avec son épée. + +VIII.--Comment le duc d'Anjou apprit que Diane de Méridor n'était +point morte. + +IX.--Comment Chicot revint au Louvre et fut reçu par le roi Henri III. + +X.--Ce qui s'était passé entre monseigneur le duc d'Anjou et le grand +veneur. + +XI.--Comment se tint le Conseil du roi. + +XII.--Ce que venait faire M. de Guise au Louvre. + +XIII.--Castor et Pollux. + +XIV.--Comment il est prouvé qu'écouler est le meilleur moyen pour +entendre. + +XV.--La soirée de la Ligue. + +XVI.--La rue de la Ferronnerie. + +XVII.--Le prince et l'ami. + +XVIII.--Étymologie de la rue de la Jussienne. + +XIX.--Comment d'Épernon eut son pourpoint déchiré, et comment +Schomberg fut teint en bleu. + +XX.--Chicot est de plus en plus roi de France. + +XXI.--Comment Chicot fit une visite à Bussy, et de ce qui s'ensuivit. + +XXII.--Les échecs de Chicot, le bilboquet de Quélus la sarbacane de +Schomberg. + +XXIII.--Comment le roi nomma un chef à la Ligue, et comment ce ne fut +ni Son Altesse le duc d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise. + +XXIV.--Comment le roi nomma un chef qui n'était ni Son Altesse le duc +d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise. + +XXV.--Étéocle et Polynice. + +XXVI.--Comment on ne perd pas toujours son temps en fouillant dans les +armoires vides. + +XXVII.--Ventre-saint-gris. + +XXVIII.--Les amis. + +XXIX.--Les amants. + +XXX.--Comment Bussy trouva trois cents pistoles de son cheval et le +donna pour rien. + +XXXI.--Diplomatie de M. le duc d'Anjou. + +XXXII.--Diplomatie de M. de Saint-Luc. + +XXXIII.--Une volée d'Angevins. + +XXXIV.--Roland. + + + +IMAGES + + +Titre + +Comment Frère Gorenflot se réveilla, et de l'accueil qui lui fut fait +à son couvent. + +Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes +les expressions de l'étonnement. + +Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille... on dirait que +je connais cela. + +Gorenflot se cramponnait des deux mains à la longe de son âne. + +Le moine portant les deux selles sur la tête et les deux brides à ses +mains. + +Chicot prit une vrille et fit un trou dans la cloison. + +Voilà le coup, dit Chicot. + +Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que je dois à M. de Mayenne; +vous voudriez donc que je devinsse votre débiteur comme je suis le +sien. + +Je te briserai comme je brise ce verre. + +M. de Guise. + +Henri posa son coude sur son genou et emporta son menton dans sa main. + +Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frère, qui soyez +véritablement mes amis. + +Qui aime bien châtie bien. + +Croyez-vous que je pense que c'est par amitié que vous me venez voir? +Non, pardieu, car vous n'aimez personne. + +Vous pouvez regarder cet entretien comme le dernier. Demain je pars +pour Méridor. + +A moi! au secours! à l'aide! mon frère veut me tuer. + +Schomberg. + +Monsieur, dit Chicot, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur +de m'inviter à m'asseoir. + +François: te voilà tombé sous ma justice. + +Le duc s'approcha de la lumière. + +Puis il enjamba la balustrade et passa le pied sur le premier échelon. + +N'est-ce pas que j'ai bien fait, madame, que vous m'approuvez? + +Eh bien, vous en avez menti, monseigneur. + + + + + +CHAPITRE PREMIER + +COMMENT FRÈRE GORENFLOT SE RÉVEILLA, ET DE L'ACCUEIL QUI LUI FUT FAIT +A SON COUVENT. + + +Nous avons laissé notre ami Chicot en extase devant le sommeil non +interrompu et devant le ronflement splendide de frère Gorenflot; il +fit signe à l'aubergiste de se retirer et d'emporter la lumière, après +lui avoir recommandé sur toutes choses de ne pas dire un mot au digne +frère de la sortie qu'il avait faite à dix heures du soir, et de la +rentrée qu'il venait de faire a trois heures du matin. + +Comme maître Bonhomet avait remarqué une chose, c'est que dans les +relations qui existaient entre le fou et le moine, c'était toujours le +fou qui payait, il tenait le fou en grande considération, tandis qu'il +n'avait au contraire qu'une vénération fort médiocre pour le moine. Il +promit en conséquence à Chicot de n'ouvrir en aucun cas la bouche sur +les événements de la nuit, et se retira, laissant les deux amis dans +l'obscurité, ainsi que la chose venait de lui être recommandée. + +Bientôt Chicot s'aperçut d'une chose qui excita son admiration, c'est +que frère Gorenflot ronflait et parlait en même temps. Ce qui +indiquait, non pas, comme on pourrait le croire, une conscience +bourrelée de remords, mais un estomac surchargé de nourriture. + +Les paroles que prononçait Gorenflot dans son sommeil formaient, +recousues les unes aux autres, un affreux mélange d'éloquence sacrée +et de maximes bachiques. + +Cependant Chicot s'aperçut que, s'il restait dans une obscurité +complète, il aurait grand'peine à accomplir la restitution qui lui +restait à faire pour que Gorenflot, à son réveil, ne se doutât de +rien; en effet, il pouvait, dans les ténèbres, marcher imprudemment +sur quelques-uns des quatre membres du moine, dont il ignorait les +différentes directions, et, par la douleur, le tirer de sa léthargie. + +Chicot souffla donc sur les charbons du brasier pour éclairer un peu +la scène. + +Au bruit de ce souffle, Gorenflot cessa de ronfler et murmura: + +--Mes frères! voici un vent féroce: c'est le souffle du Seigneur, +c'est son haleine qui m'inspire. + +--Et il se remit à ronfler. + +Chicot attendit un instant que le sommeil eût bien repris toute son +influence, et commença de démailloter le moine. + +--Brrrrou! fit Gorenflot. Quel froid! Cela empêchera le raisin de +mûrir. + +Chicot s'arrêta au milieu de son opération, qu'il reprit un instant +après. + +--Vous connaissez mon zèle, mes frères, continua le moine, tout pour +l'Église et pour monseigneur le duc de Guise. + +--Canaille! dit Chicot. + +--Voilà mon opinion, reprit Gorenflot; mais il est certain... + +--Qu'est-ce qui est certain? demanda Chicot en soulevant le moine pour +lui passer sa robe. + +--Il est certain que l'homme est plus fort que le vin; frère Gorenflot +a combattu contre le vin, comme Jacob contre l'ange, et frère +Gorenflot a dompté le vin. + +Chicot haussa les épaules. + +Ce mouvement intempestif fit ouvrir un oeil au moine, et, au-dessus de +lui, il vit le sourire de Chicot, qui semblait livide et sinistré à +cette douteuse lueur. + +--Ah! pas de fantômes, voyons, pas de farfadets, dit le moine, comme +s'il se plaignait à quelque démon familier, oublieux des conventions +qu'il avait faites avec lui. + +--Il est ivre mort, dit Chicot en achevant de rouler Gorenflot dans sa +robe et en ramenant son capuchon sur sa tête. + +--A la bonne heure, grommela le moine, le sacristain a fermé la porte +du choeur, et le vent ne vient plus. + +--Réveille-toi maintenant si tu veux, dit Chicot, cela m'est bien +égal. + +--Le Seigneur a entendu ma prière, murmura le moine, et l'aquilon +qu'il avait envoyé pour geler les vignes s'est changé en doux zéphyr. + +--_Amen!_ dit Chicot. + +Et, se faisant un oreiller des serviettes et un drap de la nappe, +après avoir le plus vraisemblablement possible disposé les bouteilles +vides et les assiettes salies, il s'endormit côte à côte avec son +compagnon. + +Le grand jour qui lui donnait sur les yeux, et la voix aigre de l'hôte +grondant ses marmitons, qui retentissait dans la cuisine, réussirent à +percer l'épaisse vapeur qui assoupissait les idées de Gorenflot. + +Il se souleva, et parvint, à l'aide de ses deux mains, à s'établir sur +la partie que la nature prévoyante a donnée à l'homme pour être son +principal centre de gravité. + +Cet effort accompli, non sans difficulté. Gorenflot se mit à +considérer le pêle-mêle significatif de la vaisselle; puis Chicot, +qui, disposé, grâce à la circonflexion gracieuse de l'un de ses bras, +de manière à tout voir, ne perdait pas un seul mouvement du moine, +Chicot faisait semblant de ronfler, et cela avec un naturel qui +faisait honneur à ce fameux talent d'imitation dont nous avons déjà +parlé. + +--Grand jour! s'écria le moine; corbleu! grand jour! il paraît que +j'ai passé la nuit ici. + +Puis, rassemblant ses idées: + +--Et l'abbaye! dit-il; oh! oh! + +Il se mit à resserrer le cordon de sa robe, soin que Chicot n'avait +pas cru devoir prendre. + +--C'est égal, dit-il, j'ai fait un étrange rêve: il me semblait être +mort et enveloppé dans un linceul taché de sang. + +Gorenflot ne se trompait pas tout à fait; il avait pris, en se +réveillant à moitié, la nappe qui l'enveloppait pour un linceul, et +les taches de vin pour des gouttes de sang. + +--Heureusement que c'était un rêve, dit Gorenflot en regardant de +nouveau autour de lui. + +Dans cet examen, ses yeux s'arrêtèrent sur Chicot, qui, sentant que le +moine le regardait, ronfla de double force. + +--Que c'est beau, un ivrogne! dit Gorenflot contemplant Chicot avec +admiration. + +--Est-il heureux, ajouta-t-il, de dormir ainsi! Ah! c'est qu'il n'est +pas dans ma position, lui. + +Et il poussa un soupir qui monta à l'unisson du ronflement de Chicot, +de sorte que le soupir eût probablement réveillé le Gascon, si le +Gascon eût dormi véritablement. + +--Si je le réveillais pour lui demander avis? il est homme de bon +conseil. + +Chicot tripla la dose, et le ronflement, qui avait atteint le diapason +de l'orgue, passa à l'imitation du tonnerre. + +--Non, reprit Gorenflot, cela lui donnerait trop d'avantages sur moi. +Je trouverai bien un bon mensonge sans lui. + +Mais, quel que soit ce mensonge, continua le moine, j'aurai bien de la +peine à éviter le cachot. Ce n'est pas encore précisément le cachot, +c'est le pain et l'eau qui en sont la conséquence. Si j'avais du moins +quelque argent pour séduire le frère geôlier! + +Ce qu'entendant Chicot, il tira subtilement de sa poche une bourse +assez ronde qu'il cacha sous son ventre. + +Ce n'était pas une précaution inutile; plus contrit que jamais, +Gorenflot s'approcha de son ami et murmura ces paroles mélancoliques: + +--S'il était éveillé, il ne me refuserait pas un écu; mais son sommeil +m'est sacré... et je vais le prendre. + +A ces mots, frère Gorenflot, qui, après être demeuré un certain temps +assis, venait de s'agenouiller, se pencha à son tour vers Chicot et +fouilla délicatement dans la poche du dormeur. + +Chicot ne jugea point à propos, malgré l'exemple donné par son +compagnon, de faire appel à son démon familier, et le laissa fouiller +à son aise dans l'une et l'autre poche de son pourpoint. + +--C'est singulier, dit le moine, rien dans les poches. Ah! dans le +chapeau peut-être. + +Tandis que le moine se mettait en quête, Chicot vidait sa bourse dans +sa main, et la remettait vide et plate dans la poche de son +haut-de-chausses. + +--Rien dans le chapeau, dit le moine, cela m'étonne. Mon ami Chicot, +qui est un fou plein de raison, ne sort cependant jamais sans argent. +Ah! vieux Gaulois, ajouta-t-il avec un sourire qui fendait sa bouche +jusqu'aux oreilles, j'oubliais tes braies. + +Et, glissant sa main dans les chausses de Chicot, il en retira la +bourse vide. + +--Jésus! murmura-t-il, et l'écot, qui le payera? + +Cette pensée produisit sur le moine une profonde impression, car il se +mit aussitôt sur ses jambes, et, d'un pas encore un peu aviné, mais +cependant rapide, il se dirigea vers la porte, traversa la cuisine +sans lier conversation avec l'hôte, malgré les avances que celui-ci +lui faisait, et s'enfuit. + +Alors Chicot remit son argent dans sa bourse, sa bourse dans sa poche, +et, s'accoudant contre la fenêtre, que mordait déjà un rayon de +soleil, il oublia Gorenflot dans une méditation profonde. + +Cependant le frère quêteur, sa besace sur l'épaule, poursuivait son +chemin avec une mine composée qui pouvait paraître aux passants du +recueillement, et qui n'était que de la préoccupation, car Gorenflot +cherchait un de ces magnifiques mensonges de moine en goguette ou de +soldat attardé, mensonge dont le fond est toujours le même, tandis que +la trame se brode capricieusement selon l'imagination du menteur. + +Du plus loin que frère Gorenflot aperçut les portes du couvent, elles +lui parurent plus sombres encore que de coutume, et il tira de fâcheux +indices de la présence de plusieurs moines conversant sur le seuil et +regardant tour à tour avec inquiétude vers les quatre points +cardinaux. + +Mais, à peine eut-il débouché de la rue Saint-Jacques, qu'un grand +mouvement opéré par les frères au moment même où ils l'aperçurent lui +donna une des plus horribles frayeurs qu'il eût éprouvées de sa vie. + +--C'est de moi qu'ils parlent, dit-il; ils me désignent, ils +m'attendent; on m'a cherché cette nuit; mon absence a fait scandale; +je suis perdu! + +Et la tête lui tourna; une folle idée de fuir lui vint à l'esprit; +mais plusieurs religieux venaient déjà à sa rencontre; on le +poursuivrait indubitablement. Frère Gorenflot se rendait justice, il +n'était pas taillé pour la course; il serait rejoint, garrotté, traîné +au couvent; il préféra la résignation. + +Il s'avança donc, l'oreille basse, vers ses compagnons, qui semblaient +hésiter à venir lui parler. + +--Hélas! dit Gorenflot, ils font semblant de ne plus me connaître, je +suis une pierre d'achoppement. + +Enfin l'un d'eux se hasarda, et, allant à Gorenflot: + +--Pauvre cher frère! dit-il. + +Gorenflot poussa un soupir et leva les yeux au ciel. + +--Vous savez que le prieur vous attend, dit un autre. + +--Ah! mon Dieu! + +--Oh! mon Dieu, oui, ajouta un troisième, il a dit qu'aussitôt rentré +au couvent on vous conduisît près de lui. + +--Voilà ce que je craignais, dit Gorenflot. Et, plus mort que vif, il +entra dans le couvent, dont la porte se referma sur lui. + +--Ah! c'est vous! s'écria le frère portier, venez vite, vite, le +révérend prieur Joseph Foulon vous demande. + +Et le frère portier, prenant Gorenflot par la main, le conduisit ou +plutôt le traîna jusque dans la chambre du prieur. + +Là aussi les portes se refermèrent. + +Gorenflot baissa les yeux, craignant de rencontrer le regard courroucé +de l'abbé; il se sentait seul, abandonné de tout le monde, en +tête-tête avec un supérieur qui devait être irrité, et irrité +justement. + +--Ah! c'est vous enfin! dit l'abbé. + +--Mon révérend... balbutia le moine. + +--Que d'inquiétudes vous nous avez données! dit le prieur. + +--C'est trop de bontés, mon père, reprit Gorenflot, qui ne comprenait +rien à ce ton indulgent auquel il ne s'attendait pas. + +--Vous avez craint de rentrer après la scène de cette nuit, n'est-ce +pas? + +--J'avoue que je n'ai point osé rentrer, dit le moine, dont le front +distillait une sueur glacée. + +--Ah! cher frère, cher frère, dit l'abbé, c'est bien jeune et bien +imprudent ce que vous avez fait là. + +--Laissez-moi vous expliquer, mon père.... + +--Et qu'avez-vous besoin de m'expliquer? Votre sortie.... + +--Je n'ai pas besoin de vous expliquer, dit Gorenflot, tant mieux, car +j'étais embarrassé de le faire. + +--Je le comprends à merveille. Un moment d'exaltation, l'enthousiasme +vous a entraîné; l'exaltation est une vertu sainte; l'enthousiasme est +un sentiment sacré; mais les vertus outrées deviennent presque vices, +les sentiments les plus honorables, exagérés, sont répréhensibles. + +--Pardon, mon père, dit Gorenflot; mais, si vous comprenez, je ne +comprends pas bien, moi. De quelle sortie parlez-vous? + +--De celle que vous avez faite cette nuit. + +--Hors du couvent? demanda timidement le moine. + +--Non pas, dans le couvent. + +--J'ai fait une sortie dans le couvent, moi? + +--Oui, vous. + +Gorenflot se gratta le bout du nez. Il commençait à comprendre qu'il +jouait aux propos interrompus. + +--Je suis aussi bon catholique que vous; mais cependant votre audace +m'a épouvanté. + +--Mon audace! dit Gorenflot, j'ai donc été bien audacieux? + +--Plus qu'audacieux, mon fils; vous avez été téméraire. + +--Hélas! il faut pardonner aux écarts d'un tempérament encore mal +assoupli; je me corrigerai, mon père. + +--Oui, mais, en attendant, je ne puis m'empêcher de craindre pour vous +et pour nous les conséquences de cet éclat. Si la chose s'était passée +entre nous, ce ne serait rien. + +--Comment! dit Gorenflot, la chose est sue dans le monde? + +--Sans doute, vous saviez bien qu'il y avait là plus de cent laïques +qui n'ont pas perdu un mot de votre discours. + +--De mon discours? fit Gorenflot de plus en plus étonné. + +--J'avoue qu'il était beau, j'avoue que les applaudissements ont dû +vous enivrer, que l'assentiment unanime a pu vous monter la tête; +mais, que cela en arrive au point de proposer une procession dans les +rues de Paris, au point d'offrir de revêtir une cuirasse et de faire +appel aux bons catholiques, le casque en tête et la pertuisane sur +l'épaule, vous en conviendrez, c'est trop fort. + +Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes +les expressions de l'étonnement. + +--Maintenant, continua le prieur, il y a un moyen de tout concilier. +Cette sève religieuse qui bout,dans votre coeur généreux vous ferait +tort à Paris, où il y a tant d'yeux méchants qui vous épient. Je +désire que vous alliez la dépenser.... + +--Où cela, mon père? demanda Gorenflot, convaincu qu'il allait faire +un tour de cachot. + +--En province. + +--Un exil? s'écria Gorenflot. + +--En restant ici, il pourrait vous arriver bien pis, très-cher frère. + +--Et que peut-il donc m'arriver? + +--Un procès criminel, qui amènerait, selon toute probabilité, la +prison éternelle, sinon la mort. + +Gorenflot pâlit affreusement; il ne pouvait comprendre comment il +avait encouru la prison perpétuelle et même la peine de mort pour +s'être grisé dans un cabaret et avoir passé une nuit hors de son +couvent. + +--Tandis qu'en vous soumettant à cet exil momentané, mon très-cher +frère, non-seulement vous échappez au danger, mais encore vous plantez +le drapeau de la foi en province; ce que vous avez fait et dit cette +nuit, dangereux et même impossible sous les yeux du roi et de ses +mignons maudits, devient en province plus facile à exécuter. Partez +donc au plus vite, frère Gorenflot; peut-être même est-il déjà trop +tard, et les archers ont-ils reçu l'ordre de vous arrêter. + +--Ouais! mon révérend père, que dites-vous là? balbutia le moine en +roulant des yeux épouvantés; car, à mesure que le prieur, dont il +avait d'abord admiré la mansuétude, parlait, il s'étonnait des +proportions que prenait un péché, à tout prendre, très-véniel.--Les +archers, dites-vous, et qu'ai-je affaire aux archers, moi? + +--Vous n'avez point affaire à eux; mais ils pourraient bien avoir +affaire à vous. + +--Mais on m'a donc dénoncé? dit frère Gorenflot. + +--Je le parierais. Partez donc, partez. + +--Partir! mon révérend, dit Gorenflot atterré. C'est bien aisé à dire; +mais comment vivrai-je quand je serai parti? + +--Eh! rien de plus facile. Vous êtes le frère quêteur du couvent; +voilà vos moyens d'existence. De votre quête vous avez nourri les +autres jusqu'à présent; de votre quête vous vous nourrirez. Et puis, +soyez tranquille, mon Dieu! le système que vous avez développé vous +fera assez de partisans en province pour que j'aie la certitude que +vous ne manquerez de rien. Mais, allez, pour Dieu! allez, et surtout +ne revenez pas que l'on ne vous prévienne. + +Et le prieur, après avoir tendrement embrassé frère Gorenflot, le +poussa doucement, mais avec une persistance qui fut couronnée de +succès, à la porte de sa cellule. + +Là, toute la communauté était réunie, attendant frère Gorenflot. + +A peine parut-il, que chacun s'élança vers lui, et que chacun voulut +lui toucher les mains, le cou, les habits. Il y en avait dont la +vénération allait jusqu'à baiser le bas de sa robe. + +--Adieu, disait l'un en le pressant sur son coeur; adieu, vous êtes un +saint homme, ne m'oubliez point dans vos prières. + +--Bah! se dit Gorenflot, un saint homme, moi? tiens! + +--Adieu! dit un autre en lui serrant la main, brave champion de la +foi, adieu! Godefroy de Bouillon était bien peu de chose auprès de +vous. + +--Adieu! martyr, lui dit un troisième en baisant le bout de son +cordon; l'aveuglement habite encore parmi nous; mais l'heure de la +lumière arrivera. + +Et Gorenflot se trouva ainsi, de bras en bras, de baisers en baisers, +et d'épithètes en épithètes, porté jusqu'à la porte de la rue, qui se +referma derrière lui dès qu'il l'eut franchie. + +Gorenflot regarda cette porte avec une expression que rien ne saurait +rendre, et finit par sortir de Paris à reculons, comme si l'ange +exterminateur lui eût montré la pointe de son épée flamboyante. + +Le seul mot qui lui échappa en arrivant à la porte fut celui-ci: + +--Le diable m'emporte! ils sont tous fous; ou, s'ils ne le sont pas; +miséricorde, mon Dieu! c'est moi qui le suis. + + + + +CHAPITRE II + +COMMENT FRÈRE GORENFLOT DEMEURA CONVAINCU QU'IL ÉTAIT SOMNAMBULE, ET +DÉPLORA AMÈREMENT CETTE INFIRMITÉ. + + +Jusqu'au jour néfaste où nous sommes arrivés, jour où tombait sur le +pauvre moine cette persécution inattendue, frère Gorenflot avait mené +la vie contemplative, c'est-à-dire que, sortant de bon matin quand il +voulait prendre le frais, tard quand il recherchait le soleil, +confiant en Dieu et dans la cuisine de l'abbaye, il n'avait jamais +pensé à se procurer que les extra fort mondains, et assez rares au +reste, de la Corne d'Abondance; ces extra étaient soumis aux caprices +des fidèles, et ne pouvaient se prélever que sur les aumônes en +argent, auxquelles frère Gorenflot faisait faire, en passant rue Saint +Jacques, une halte; après cette halte, ces aumônes rentraient au +couvent, diminuées de la somme que frère Gorenflot avait laissée en +route. Il y avait bien encore Chicot, son ami, lequel aimait les bons +repas et les bons convives. Mais Chicot était très-fantasque dans sa +vie. Le moine le voyait parfois trois ou quatre jours de suite, puis +il était quinze jours, un mois, six semaines sans reparaître, soit +qu'il restât enfermé avec le roi, soit qu'il l'accompagnât dans +quelque pèlerinage, soit enfin qu'il exécutât pour son propre compte +un voyage d'affaires ou de fantaisie. Gorenflot était donc un de ces +moines pour qui, comme pour certains soldats enfants de troupe, le +monde commençait au supérieur de la maison, c'est-à-dire au colonel du +couvent, et finissait à la marmite vide. Aussi ce soldat de l'Église, +cet enfant de froc, si l'on nous permet de lui appliquer l'expression +pittoresque que nous employions tout à l'heure à l'égard des +défenseurs de la patrie, ne s'était-il jamais figuré qu'un jour il lui +fallût laborieusement se mettre en route et chercher les aventures. + +Encore s'il eût eu de l'argent! mais la réponse du prieur à sa demande +avait été simple et sans ornement apostolique, comme un fragment de +saint Luc. + +--Cherche, et tu trouveras. + +Gorenflot, en songeant qu'il allait être obligé de chercher au loin, +se sentait las avant de commencer. + +Cependant le principal était de se soustraire d'abord au danger qui le +menaçait, danger inconnu, mais pressant, d'après ce qui avait paru +ressortir du moins des paroles du prieur. Le pauvre moine n'était pas +de ceux qui peuvent déguiser leur physique et échapper aux +investigations par quelque habile métamorphose; il résolut donc de +gagner au large d'abord, et, dans cette résolution, franchit d'un pas +assez rapide la porte Bordelle, dépassa prudemment, et en se faisant +le plus mince possible, la guérite des veilleurs de nuit et le poste +des Suisses, dans la crainte que ces archers, dont l'abbé de +Sainte-Geneviève lui avait fait fête, ne fussent des réalités trop +saisissantes. + +Mais, une fois en plein air, une fois en rase campagne, lorsqu'il fut +à cinq cents pas de la porte de la ville; lorsqu'il vit, sur le revers +du fossé, disposée en manière de fauteuil, cette première herbe du +printemps qui s'efforce de percer la terre déjà verdoyante; lorsqu'il +vit le soleil joyeux à l'horizon, la solitude à droite et à gauche, la +ville murmurante derrière lui, il s'assit sur le talus de la route, +emboîta son double menton dans sa large et grasse main, se gratta de +l'index le bout carré d'un nez de dogue, et commença une rêverie +accompagnée de gémissements. + +Sauf la cythare qui lui manquait, frère Gorenflot ne ressemblait pas +mal à l'un de ces Hébreux qui, suspendant leur harpe au saule, +fournissaient, au temps de la désolation de Jérusalem, le texte du +fameux verset: _Super flumina Babylonis_, et le sujet d'une myriade de +tableaux mélancoliques. + +Gorenflot gémissait d'autant plus, que neuf heures approchaient, heure +à laquelle on dînait au couvent, car les moines, en arrière de la +civilisation, comme il convient à des gens détachés du monde, +suivaient encore, en l'an de grâce 1578, les pratiques du bon roi +Charles V, lequel dînait à huit heures du matin, après sa messe. + +Autant vaudrait compter les grains de sable soulevés par le vent au +bord de la mer pendant un jour de tempête que d'énumérer les idées +contradictoires qui vinrent, l'une après l'autre, éclore dans le +cerveau de Gorenflot à jeun. + +La première idée, celle dont il eut le plus de peine à se débarrasser, +nous devons le dire, fut de rentrer dans Paris, d'aller droit au +couvent, de déclarer à l'abbé que bien décidément il préférait le +cachot à l'exil, de consentir même, s'il le fallait, à subir la +discipline, le fouet, le double fouet et l'_in pace_, pourvu que l'on +jurât sur l'honneur de s'occuper de ses repas, qu'il consentirait même +à réduire à cinq par jour. + +A cette idée, si tenace, qu'elle laboura pendant plus d'un grand quart +d'heure le cerveau du pauvre moine, en succéda une autre un peu plus +raisonnable: c'était d'aller droit à la Corne d'Abondance, d'y mander +Chicot, si toutefois il ne le retrouvait pas endormi encore, de lui +exposer la situation déplorable dans laquelle il se trouvait à la +suite de ses suggestions bachiques, suggestions auxquelles lui, +Gorenflot, avait eu la faiblesse de céder, et d'obtenir de ce généreux +ami une pension alimentaire. + +Ce plan arrêta Gorenflot un autre quart d'heure, car c'était un esprit +judicieux, et l'idée n'était pas sans mérite. + +C'était enfin, autre idée qui ne manquait pas d'une certaine audace, +de tourner autour des murs de la capitale, de rentrer par la porte +Saint-Germain ou par la tour de Nesle, et de continuer clandestinement +ses quêtes dans Paris. Il connaissait les bons endroits, les coins +fertiles, les petites rues où certaines commères, élevant de +succulentes volailles, avaient toujours quelque chapon mort de gras +fondu à jeter dans le sac du quêteur, il voyait, dans le miroir +reconnaissant de ses souvenirs, certaine maison à perron où l'été se +fabriquaient des conserves de tous genres, et cela dans le but +principal, du moins frère Gorenflot aimait à se l'imaginer ainsi, de +jeter au sac du frère quêteur, en échange de sa fraternelle +bénédiction, tantôt un quartier de gelée de coings séchés, tantôt une +douzaine de noix confites, et tantôt une boîte de pommes tapées, dont +l'odeur seule eût fait boire un moribond. Car, il faut le dire, les +idées de frère Gorenflot étaient surtout tournées vers les plaisirs de +la table et les douceurs du repos; de sorte qu'il pensait parfois, non +sans une certaine inquiétude, à ces deux avocats du diable qui, au +jour du jugement dernier, plaideraient contre lui, et qu'on appelait +la Paresse et la Gourmandise. Mais, en attendant, nous devons le dire, +le digne moine suivait, non sans remords peut-être, mais enfin suivait +la pente fleurie qui mène à l'abîme au fond duquel hurlent +incessamment, comme Charybde et Scylla, ces deux péchés mortels. + +Aussi ce dernier plan lui souriait-il; aussi ce genre de vie lui +paraissait-il celui auquel il était naturellement destiné; mais, pour +accomplir ce plan, pour suivre ce genre de vie, il fallait rester dans +Paris, et risquer de rencontrer à chaque pas les archers, les +sergents, les autorités ecclésiastiques, troupeau dangereux pour un +moine vagabond. + +Et puis un autre inconvénient se présentait: le trésorier du couvent +de Sainte-Geneviève était un administrateur trop soigneux pour laisser +Paris sans frère quêteur; Gorenflot courait donc le risque de se +trouver face à face avec un collègue qui aurait sur lui cette +incontestable supériorité d'être dans l'exercice légitime de ses +fonctions. + +Cette idée fit frémir Gorenflot, et certes il y avait bien de quoi. + +Il en était là de ses monologues et de ses appréhensions quand il vit +poindre au loin sous la porte Bordelle un cavalier qui bientôt ébranla +la voûte sous le galop de sa monture. + +Cet homme mit pied à terre près d'une maison située à cent pas à peu +près de l'endroit où était assis Gorenflot; il frappa: on lui ouvrit, +et cheval et cavalier disparurent dans la maison. + +Gorenflot remarqua cette circonstance, parce qu'il avait envié le +bonheur de ce cavalier qui avait un cheval et qui par conséquent +pouvait le vendre. + +Mais, au bout d'un instant, le cavalier, Gorenflot le reconnut à son +manteau, le cavalier, disons-nous, sortit de la maison, et, comme il y +avait un massif d'arbres à quelque distance et devant le massif un +gros tas de pierres, il alla se blottir entre les arbres et ce bastion +d'une nouvelle espèce. + +--Voilà bien certainement quelque guet-apens qui se prépare, murmura +Gorenflot. Si j'étais moins suspect aux archers, j'irais les prévenir, +ou, si j'étais plus brave, je m'y opposerais. + +A ce moment, l'homme qui se tenait en embuscade et dont les yeux ne +quittaient la porte de la ville que pour inspecter les environs avec +une certaine inquiétude, aperçut, dans un des regards rapides qu'il +jetait à droite et à gauche, Gorenflot, toujours assis et tenant +toujours son menton. Cette vue le gêna; il feignit de se promener d'un +air indifférent derrière les moellons. + +--Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille... on dirait que +je connais cela...; mais non, c'est impossible. + +En ce moment, l'inconnu, qui tournait le dos à Gorenflot, s'affaissa +tout à coup comme si les muscles de ses jambes eussent manqué sous +lui. Il venait d'entendre certain bruit de fers de chevaux qui +venaient de la porte de la ville. + +En effet, trois hommes, dont deux semblaient des laquais, trois bonnes +mules et trois gros porte-manteaux venaient lentement de Paris par la +porte Bordelle. Aussitôt qu'il les eut aperçus, l'homme aux moellons +se fit plus petit encore, si c'était possible; et, rampant plutôt +qu'il ne marchait, il gagna le groupe d'arbres, et, choisissant le +plus gros, il se blottit derrière, dans la posture d'un chasseur à +l'affût. + +La cavalcade passa sans le voir, ou du moins sans le remarquer, tandis +qu'au contraire l'homme embusqué semblait la dévorer des yeux. + +--C'est moi qui ai empêché le crime de se commettre, se dit Gorenflot, +et ma présence sur le chemin, juste en ce moment, est une de ces +manifestations de la volonté divine, comme il m'en faudrait une autre +à moi pour me faire déjeuner. + +La cavalcade passée, le guetteur rentra dans la maison. + +--Bon! dit Gorenflot, voilà une circonstance qui va me procurer, ou je +me trompe fort, l'aubaine que je désirais. Homme qui guette n'aime pas +être vu. C'est un secret que je possède, et, ne valût-il que six +deniers, eh bien, je le mettrai à prix. + +Et, sans tarder, Gorenflot se dirigea vers la maison; mais, à mesure +qu'il approchait, il se remémorait la tournure martiale du cavalier, +la longue rapière qui battait ses mollets, et l'oeil terrible avec +lequel il avait regardé passer la cavalcade; puis il se disait: + +--Je crois décidément que j'avais tort et qu'un pareil homme ne se +laisserait point intimider. + +A la porte, Gorenflot était tout à fait convaincu, et ce n'était plus +le nez qu'il se grattait, mais l'oreille. + +Tout à coup, sa figure s'illumina: + +--Une idée, dit-il. + +C'était un tel progrès que l'éveil d'une idée dans le cerveau endormi +du moine, qu'il s'étonna lui-même que cette idée fût venue; mais, on +le disait déjà en ce temps-là, nécessité est mère de l'industrie. + +--Une idée, répéta-t-il, et une idée un peu ingénieuse! Je lui dirai: +«Monsieur, tout homme a ses projets, ses désirs, ses espérances; je +prierai pour vos projets, donnez-moi quelque chose.» Si ses projets +sont mauvais, comme je n'en ai aucun doute, il aura un double besoin +que l'on prie pour lui, et, dans ce but, il me fera quelque aumône. Et +moi, je soumettrai le cas au premier docteur que je rencontrerai. +C'est à savoir si l'on doit prier pour des projets qui vous sont +inconnus, quand on a conçu un mauvais doute sur ces projets. Ce que me +dira le docteur, je le ferai; par conséquent ce ne sera plus moi qui +serai responsable, mais lui; et, si je ne rencontre pas de docteur, eh +bien si je ne rencontre pas de docteur, comme il y a doute, je +m'abstiendrai. En attendant, j'aurai déjeuné avec l'aumône de cet +homme aux mauvaises intentions. + +En conséquence de cette détermination, Gorenflot s'effaça contre les +murs et attendit. + +Cinq minutes après, la porte s'ouvrit, et le cheval et l'homme +apparurent, l'un portant l'autre. + +Gorenflot s'approcha. + +--Monsieur, dit-il, si cinq _Pater_ et cinq _Ave_ pour la réussite de +vos projets peuvent vous être agréables.... + +L'homme tourna la tête du côté de Gorenflot. + +--Gorenflot! s'écria-t-il. + +--Monsieur Chicot! fit le moine tout ébahi. + +--Où diable vas-tu donc comme cela, compère? demanda Chicot. + +--Je n'en sais rien, et vous? + +--C'est différent, moi, je le sais, dit Chicot, je vais droit devant +moi. + +--Bien loin? + +--Jusqu'à ce que je m'arrête. Mais toi, compère, puisque tu ne peux +pas me dire dans quel but tu te trouves ici, je soupçonne une chose. + +--Laquelle? + +--C'est que tu m'espionnais. + +--Jésus Dieu! moi vous espionner, le Seigneur m'en préserve! Je vous +ai vu, voilà tout. + +--Vu, quoi? + +--Guetter le passage des mules. + +--Tu es fou. + +--Cependant, derrière ces pierres, avec vos yeux attentifs.... + +--Écoute, Gorenflot, je veux me faire bâtir une maison hors les murs; +ces moellons sont à moi, et je m'assurais qu'ils étaient de bonne +qualité. + +--Alors c'est différent, dit le moine, qui ne crut pas un mot de ce +que lui répondait Chicot, je me trompais. + +--Mais enfin, toi-même, que fais-tu hors des barrières? + +--Hélas! monsieur Chicot, je suis proscrit, répondit Gorenflot avec un +énorme soupir. + +--Hein? fit Chicot. + +--Proscrit, vous dis-je. + +Et Gorenflot, se drapant dans son froc, redressa sa courte taille et +balança sa tête d'avant en arrière avec le regard impératif de l'homme +à qui une grande catastrophe donne le droit de réclamer la pitié de +ses semblables.--Mes frères me rejettent de leur sein, continua-t-il; +je suis excommunié, anathématisé. + +--Bah! et pourquoi cela? + +--Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine en mettant la main sur son +coeur, vous me croirez si vous voulez, mais, foi de Gorenflot, je n'en +sais rien. + +--Ne serait-ce pas que vous auriez été rencontré cette nuit, courant +le guilledou, compère? + +--Affreuse plaisanterie, dit Gorenflot, vous savez parfaitement bien +ce que j'ai fait depuis hier soir. + +--C'est-à-dire, reprit Chicot, oui, depuis huit heures jusqu'à dix, +mais non depuis dix jusqu'à trois. + +--Comment, depuis dix heures jusqu'à trois? + +--Sans doute, à dix heures vous êtes sorti. + +--Moi! fit Gorenflot en regardant le Gascon avec des yeux dilatés par +la surprise. + +--Si bien sorti, que je vous ai demandé où vous alliez. + +--Où j'allais; vous m'avez demandé cela? + +--Oui! + +--Et que vous ai-je répondu? + +--Vous m'avez répondu que vous alliez prononcer un discours. + +--Il y a du vrai dans tout ceci cependant, murmura Gorenflot ébranlé. + +--Parbleu! c'est si vrai, que vous me l'avez dit en partie, votre +discours; il était fort long. + +--Il était en trois parties, c'est la coupe que recommande Aristote. + +--Il y avait même de terribles choses contre le roi Henri III dans +votre discours. + +--Bah! dit Gorenflot. + +--Si terribles, que je ne serais pas étonné qu'on vous poursuivît +comme fauteur de troubles. + +--Monsieur Chicot, vous m'ouvrez les yeux; avais-je l'air bien éveillé +en vous parlant? + +--Je dois vous dire, compère, que vous me paraissiez fort étrange; +votre regard surtout était d'une fixité qui m'effrayait; on eût dit +que vous étiez éveillé sans l'être, et que vous parliez tout en +dormant. + +--Cependant, dit Gorenflot, je suis sûr de m'être réveillé ce matin à +la Corne d'Abondance, quand le diable y serait. + +--Eh bien, qu'y a-t il d'étonnant à cela? + +--Comment! ce qu'il y a d'étonnant, puisque vous dites que j'en suis +sorti à dix heures, de la Corne d'Abondance! + +--Oui; mais vous y êtes rentré à trois heures du matin, et, comme +preuve, je vous dirai même que vous aviez laissé la porte ouverte, et +que j'ai eu très-froid. + +--Et moi aussi, dit Gorenflot, je me rappelle cela. + +--Vous voyez bien! répliqua Chicot. + +--Si ce que vous me dites est vrai.... + +--Comment! si ce que je vous dis est vrai? compère, c'est la vérité. +Demandez plutôt à maître Bonhomet. + +--A maître Bonhomet? + +--Sans doute; c'est lui qui vous a ouvert la porte. Je dois même dire +que vous étiez gonflé d'orgueil à votre retour, et que je vous ai dit: + +--«Fi donc! compère, l'orgueil ne sied point à l'homme, surtout quand +cet homme est un moine.» + +--Et de quoi étais-je orgueilleux? + +--Du succès qu'avait eu votre discours, des compliments que vous +avaient faits le duc de Guise, le cardinal et M. de Mayenne, que Dieu +conserve, ajouta le Gascon en levant son chapeau. + +--Alors tout m'est expliqué, dit Gorenflot. + +--C'est bien heureux; vous convenez donc que vous avez été à cette +assemblée? comment diable rappelez-vous? Attendez donc! l'assemblée de +la Sainte-Union. C'est cela. + +Gorenflot laissa tomber sa tête sur sa poitrine et poussa un +gémissement. + +--Je suis somnambule, dit-il; il y a longtemps que je m'en doutais. + +--Somnambule, dit Chicot, qu'est-ce que cela signifie? + +--Cela signifie, monsieur Chicot, dit le moine, que chez moi l'esprit +domine la matière à tel point, que, tandis que la matière dort, +l'esprit veille, et qu'alors l'esprit commande à la matière, qui, tout +endormie qu'elle est, est forcée d'obéir. + +--Eh! compère, dit Chicot, cela ressemble fort à quelque magie; si +vous êtes possédé, dites-le-moi franchement; un homme qui marche en +dormant, qui gesticule en dormant, qui fait des discours dans lesquels +il attaque le roi, toujours en dormant, ventre de biche! ce n'est +point naturel, cela; arrière, Belzébuth, _vade retro, Satanas!_ + +Et Chicot fit faire un écart à son cheval. + +--Ainsi, dit Gorenflot, vous aussi vous m'abandonnez, monsieur Chicot. +_Tu quoque, Brute._ Ah! ah! je n'aurais jamais cru cela de votre part. + +Et le moine désespéré essaya de moduler un sanglot. + +Chicot eut pitié de cet immense désespoir, qui n'en paraissait que +plus terrible pour être concentré. + +--Voyons, dit-il, que m'as-tu dit? + +--Quand cela? + +--Tout à l'heure. + +--Hélas! je n'en sais rien, je suis prêt à devenir fou, j'ai la tête +pleine et l'estomac vide; mettez-moi sur la voie, monsieur Chicot. + +--Tu m'as parlé de voyager? + +--C'est vrai, je vous ai dit que le révérend prieur m'avait invité à +voyager. + +--De quel côté? demanda Chicot. + +--Du côté où je voudrai, répondit le moine. + +--Et tu vas? + +--Je n'en sais rien. Gorenflot leva ses deux mains au ciel.--A la +grâce de Dieu! dit-il. Monsieur Chicot, prêtez-moi deux écus pour +m'aider à faire mon voyage. + +--Je fais mieux que cela, dit Chicot. + +--Ah! voyons, que faites-vous? + +--Moi aussi, je vous ai dit que je voyageais. + +--C'est vrai, vous me l'avez dit. + +--Eh bien, je vous emmène. + +Gorenflot regarda le Gascon avec défiance et en homme qui n'ose pas +croire à une pareille faveur. + +--Mais à condition que vous serez bien sage, moyennant quoi je vous +permets d'être très-impie. Acceptez-vous ma proposition? + +--Si je l'accepte! dit le moine; si je l'accepte!... Mais avons-nous +de l'argent pour voyager? + +--Tenez, dit Chicot en tirant une longue bourse gracieusement arrondie +à partir du col. + +Gorenflot fit un bond de joie. + +--Combien? demanda-t-il. + +--Cent cinquante pistoles. + +--Et où allons-nous? + +--Tu le verras, compère. + +--Quand déjeunons nous? + +--Tout de suite. + +--Mais sur quoi monterai-je? demanda Gorenflot avec inquiétude. + +--Pas sur mon cheval, corboeuf! tu le tuerais. + +--Alors, fit Gorenflot désappointé, comment faire? + +--Rien de plus simple; tu as un ventre comme Silène, tu es ivrogne +comme lui. Eh bien, pour que la ressemblance soit parfaite, je +t'achèterai un âne. + +--Vous êtes mon roi, monsieur Chicot; vous êtes mon soleil. Prenez +l'âne un peu fort; vous êtes mon dieu. Maintenant, où déjeunons-nous? + +--Ici, morbleu! ici même. Regarde au-dessus de cette porte, et lis, si +tu sais lire. + +En effet, on était arrivé devant une espèce d'auberge. Gorenflot +suivit la direction indiquée par le doigt de Chicot et lut: + +«Ici, jambons, oeufs, pâtés d'anguilles et vin blanc.» + +Il serait difficile de dire la révolution qui se fit sur le visage de +Gorenflot à cette vue: sa figure s'épanouit, ses yeux +s'écarquillèrent, sa bouche se fendit pour montrer une double rangée +de dents blanches et affamées. Enfin il leva ses deux bras en l'air en +signe de joyeux remercîment, et, balançant son énorme corps avec une +sorte de cadence, il chanta la chanson suivante, à laquelle son +ravissement pouvait seul servir d'excuse: + + Quand l'ânon est deslâché, + Quand le vin est débouché, + L'un redresse son oreille, + L'autre sort de la bouteille. + Mais rien n'est si éventé + Que le moine en pleine treille, + Mais rien n'est si desbasté + Que le moine en liberté. + +--Bien dit, s'écria Chicot, et, pour ne pas perdre de temps, +mettez-vous à table, mon cher frère; moi, je vais vous faire servir et +chercher un âne. + + + + +CHAPITRE III + +COMMENT FRÈRE GORENFLOT VOYAGEA SUR UN ÂNE NOMMÉ PANURGE, ET APPRIT +DANS SON VOYAGE BEAUCOUP DE CHOSES QU'IL NE SAVAIT PAS. + + +Ce qui rendait Chicot si indifférent du soin de son propre estomac, +pour lequel, tout fou qu'il était ou qu'il se vantait d'être, il avait +d'ordinaire autant de condescendance que pouvait en avoir un moine, +c'est qu'avant de quitter l'hôtel de la Corne d'Abondance il avait +copieusement déjeuné. + +Puis les grandes passions nourrissent, à ce qu'on dit, et Chicot, dans +ce moment même, avait une grande passion. + +Il installa donc frère Gorenflot à une table de la petite maison, et +on lui passa par une sorte de tour du jambon, des oeufs et du vin, +qu'il se mit à expédier avec sa célérité et sa continuité ordinaires. + +Cependant Chicot était allé dans le voisinage s'enquérir de l'âne +demandé par son compagnon; il trouva chez des paysans de Sceaux, entre +un boeuf et un cheval, cet âne pacifique, objet des voeux de +Gorenflot: il avait quatre ans, tirait sur le brun et soutenait un +corps assez dodu sur quatre jambes effilées comme des fuseaux. En ce +temps, un pareil âne coûtait vingt livres; Chicot en donna vingt-deux +et fut béni pour sa magnificence. + +Lorsque Chicot revint avec sa conquête, et qu'il entra avec elle dans +la chambre même où dînait Gorenflot, Gorenflot, qui venait d'absorber +la moitié d'un pâté d'anguilles et de vider sa troisième bouteille, +Gorenflot, enthousiasmé de la vue de sa monture et d'ailleurs disposé +par les fumées d'un vin généreux à tous les sentiments tendres, +Gorenflot sauta au cou de son âne, et, après l'avoir embrassé sur +l'une et l'autre mâchoire, il introduisit entre les deux une longue +croûte de pain, qui fit braire d'aise celui-ci. + +--Oh! oh! dit Gorenflot, voilà un animal qui a une belle voix, nous +chanterons quelquefois ensemble. Merci, ami Chicot, merci. + +Et il baptisa incontinent son âne du nom de Panurge. + +Chicot jeta un coup d'oeil sur la table et vit que, sans tyrannie +aucune, il pouvait exiger de son compagnon qu'il restât de son dîner +où il en était. + +Il se mit donc à dire de cette voix à laquelle Gorenflot ne savait +point résister: + +--Allons, en route, compère, en route. A Melun nous goûterons. + +Le ton de voix de Chicot était si impératif, et Chicot, au milieu de +ce commandement un peu dur, avait su glisser une si douce promesse, +qu'au lieu de faire aucune observation Gorenflot répéta: + +--A Melun! à Melun! + +Et, sans plus tarder, Gorenflot, à l'aide d'une chaise, se hissa sur +son âne vêtu d'un simple coussin de cuir, d'où pendaient deux lanières +en guise d'étriers. Le moine passa ses sandales dans les deux +lanières, prit la longe de l'âne dans sa main droite, appuya son poing +gauche sur la hanche, et sortit de l'hôtel, majestueux comme le dieu +auquel Chicot avait avec quelque raison prétendu qu'il ressemblait. + +Quant à Chicot, il enfourcha son cheval avec l'aplomb d'un cavalier +consommé, et les deux cavaliers prirent incontinent la route de Melun +au petit trot de leurs montures. + +On fit de la sorte quatre lieues tout d'une traite, puis on s'arrêta +un instant. Le moine profita d'un beau soleil pour s'étendre sur +l'herbe et dormir. Chicot, de son côté, fit un calcul d'étapes d'après +lequel il reconnut que, pour faire cent vingt lieues, à dix lieues par +jour, il mettrait douze jours. + +Panurge brouta du bout des lèvres une touffe de chardons. + +Dix lieues était raisonnablement tout ce qu'on pouvait exiger des +forces combinées d'un âne et d'un moine. + +Chicot secoua la tête. + +--Ce n'est pas possible, murmura-t-il en regardant Gorenflot, qui +dormait sur le revers de ce fossé ni plus ni moins que sur le plus +doux édredon; ce n'est pas possible, il faut, s'il veut me suivre, que +le frocard fasse au moins quinze lieues par jour. + +Comme on le voit, frère Gorenflot était depuis quelque temps destiné +aux cauchemars. + +Chicot le poussa du coude afin de le réveiller, et, quand il serait +réveillé, de lui communiquer son observation. + +Gorenflot ouvrit les yeux. + +--Est-ce que nous sommes à Melun? dit-il, j'ai faim. + +--Non, compère, dit Chicot, pas encore, et voilà justement pourquoi je +vous éveille; c'est qu'il est urgent d'y arriver. Nous allons trop +doucement, ventre de biche! nous allons trop doucement. + +--Eh! cela vous fâche-t-il, cher monsieur Chicot, de marcher +doucement? la route de la vie va en montant, puisqu'elle aboutit au +ciel, et c'est très-fatigant de monter; d'ailleurs, qui nous presse? +Plus de temps nous mettrons à faire la route, plus de temps nous +demeurerons ensemble. Est-ce que je ne voyage pas, moi, pour la +propagation de la foi, et vous pour votre plaisir? Eh bien, moins vite +nous irons, mieux la foi sera propagée; moins vite nous irons, mieux +vous vous amuserez. Par exemple, mon avis serait de demeurer quelques +jours à Melun; on y mange, à ce que l'on assure, d'excellents pâtés +d'anguilles, et je voudrais faire une comparaison consciencieuse et +raisonnée entre le pâté d'anguilles de Melun et celui des autres pays. +Que dites-vous de cela, monsieur Chicot? + +--Je dis, reprit le Gascon, que mon avis, au contraire, est d'aller le +plus vite possible; de ne pas goûter à Melun, et de souper seulement à +Montereau, pour regagner le temps perdu. + +Gorenflot regarda son compagnon de voyage en homme qui ne comprend +pas. + +--Allons! en route, en route! dit Chicot. + +Le moine, qui était couché tout de son long, les mains croisées sous +sa tête, se contenta de s'asseoir sur son derrière en poussant un +gémissement. + +--Ensuite, continua Chicot, si vous voulez rester en arrière et +voyager à votre guise, compère, vous en êtes le maître. + +--Non pas, dit Gorenflot, effrayé de cet isolement auquel il venait +d'échapper comme par miracle, non pas. Je vous suis, monsieur Chicot, +je vous aime trop pour vous quitter. + +--Alors, en selle, compère, en selle! + +Gorenflot tira son âne contre une borne, et parvint à s'établir +dessus, cette fois, non plus à califourchon, mais de côté, à la +manière des femmes: il prétendait que cela lui était plus commode pour +causer. Le fait est que le moine avait prévu un redoublement de +vitesse dans la marche de sa monture, et que, disposé ainsi, il avait +deux points d'appui: la crinière et la queue. + +Chicot prit le grand trot: l'âne suivit en brayant. + +Les premiers moments furent terribles pour Gorenflot; heureusement la +partie sur laquelle il reposait avait une telle surface, qu'il lui +était moins difficile qu'à un autre de maintenir son centre de +gravité. + +De temps en temps Chicot se haussait sur ses étriers, explorait la +route, et, ne voyant pas à l'horizon ce qu'il cherchait, redoublait de +vitesse. + +Gorenflot laissa passer ces premiers signes d'investigation et +d'impatience sans en demander la cause, préoccupé qu'il était de +demeurer sur sa monture. Mais, quand peu à peu il se fut remis, quand +il eut appris à respirer sa brassée, comme disent les nageurs, et +quand il eut remarqué que Chicot continuait le même jeu: + +--Eh! dit-il, que cherchez-vous donc? cher monsieur Chicot. + +--Rien, répliqua celui-ci. Je regarde où nous allons. + +--Mais nous allons à Melun, ce me semble; vous l'avez dit vous-même, +vous aviez même ajouté d'abord.... + +--Nous n'allons pas, compère, nous n'allons pas, dit Chicot en piquant +son cheval. + +--Comment! nous n'allons pas! s'écria le moine; mais nous ne quittons +pas le trot! + +--Au galop! au galop! dit le Gascon en faisant prendre cette allure à +son cheval. + +Panurge, entraîné par l'exemple, prit le galop, mais avec une rage mal +déguisée, qui ne promettait rien de bon à son cavalier. + +Les suffocations de Gorenflot redoublèrent. + +--Dites donc, dites donc, monsieur Chicot, s'écria-t-il aussitôt qu'il +put parler, vous appelez cela un voyage d'agrément; mais je ne m'amuse +pas du tout, moi. + +--En avant! en avant! répondit Chicot. + +--Mais la côte est dure. + +--Les bons cavaliers ne galopent qu'en montant. + +--Oui, mais moi, je n'ai pas la prétention d'être un bon cavalier. + +--Alors, restez en arrière. + +--Non pas, ventrebleu! s'écria Gorenflot, pour rien au monde. + +--Eh bien, alors, comme je vous le disais, en avant! en avant! + +Et Chicot imprima à son cheval un degré de rapidité de plus. + +--Voilà Panurge qui râle, cria Gorenflot, voilà Panurge qui s'arrête. + +--Alors, adieu, compère, fit Chicot. + +Gorenflot eut un instant envie de répondre de la même façon; mais il +se rappela que ce cheval qu'il maudissait au fond du coeur et qui +portait un homme si fantasque portait aussi la bourse qui était dans +la poche de cet homme. Il se résigna donc, et, battant avec ses +sandales les flancs de l'âne en fureur, il le força de reprendre le +galop. + +--Je tuerai mon pauvre Panurge, s'écria lamentablement le moine pour +porter un coup décisif à l'intérêt de Chicot, puisqu'il ne paraissait +avoir aucune influence sur sa sensibilité. Je le tuerai, bien sûr. + +--Eh bien, tuez-le, compère, tuez-le, répondit Chicot, sans que cette +observation, si importante que la jugeait Gorenflot, lui fît en aucune +façon ralentir sa marche; tuez-le, nous achèterons une mule. + +Comme s'il eût compris ces paroles menaçantes, l'âne quitta le milieu +de la route, et vola dans un petit chemin latéral bien sec, où +Gorenflot ne se fût point hasardé à marcher à pied. + +--A moi, criait le moine, à moi, je vais rouler dans la rivière. + +--Il n'y a aucun danger, dit Chicot: si vous tombez dans la rivière, +je vous garantis que vous nagerez tout seul. + +--Oh! murmura Gorenflot, j'en mourrai, c'est sûr. Et quand on pense +que tout cela m'arrive parce que je suis somnambule! + +Et le moine leva au ciel un regard qui voulait dire: + +--Seigneur! Seigneur! quel crime ai-je donc commis pour que vous +m'affligiez de cette infirmité? + +Tout à coup Chicot, arrivé au sommet de la montée, arrêta son cheval +d'un temps si court et si saccadé, que l'animal, surpris, plia sur ses +jarrets de derrière au point que sa croupe toucha presque le sol. + +Gorenflot, moins bon cavalier que Chicot, et qui, d'ailleurs, au lieu +de bride, n'avait qu'une longe, Gorenflot, disons-nous, continua son +chemin. + +--Arrête, corboeuf! arrête, cria Chicot. + +Mais l'âne s'était fait à l'idée de galoper, et l'idée d'un âne est +chose tenace. + +--Arrêteras-tu? cria Chicot, ou, foi de gentilhomme, je t'envoie une +balle de pistolet. + +--Quel diable d'homme est-ce là! se dit Gorenflot, et par quel animal +a-t-il été mordu? + +Puis, comme la voix de Chicot retentissait de plus en plus terrible, +et que le moine croyait déjà entendre siffler la balle dont il était +menacé, il exécuta une manoeuvre pour laquelle la manière dont il +était placé lui donnait la plus grande facilité, ce fut de se laisser +glisser de sa monture à terre. + +--Voilà! dit-il en se laissant bravement tomber sur son derrière et en +se cramponnant des deux mains à la longe de son âne, qui lui fit faire +quelques pas ainsi, mais qui finit enfin par s'arrêter. + +Alors Gorenflot chercha Chicot pour recueillir sur son visage les +marques de satisfaction qui ne pouvaient manquer de s'y peindre, à la +vue d'une manoeuvre si habilement exécutée. + +Chicot était caché derrière une roche, et continuait de là ses signaux +et ses menaces. + +Cette précaution fit comprendre au moine qu'il y avait quelque chose +sous jeu. Il regarda en avant et aperçut à cinq cents pas sur la route +trois hommes qui cheminaient tranquillement sur leurs mules. Au +premier coup d'oeil, il reconnut les voyageurs qui étaient sortis le +matin de Paris par la porte Bordelle, et que Chicot, à l'affût +derrière son arbre, avait si ardemment suivis des yeux. + +Chicot attendit dans la même posture que les trois voyageurs fussent +hors de vue; puis, alors seulement, il rejoignit son compagnon, qui +était resté assis à la même place où il était tombé, tenant toujours +la longe de Panurge entre les mains. + +--Ah çà! dit Gorenflot, qui commençait à perdre patience, +expliquez-moi un peu, cher monsieur Chicot, le commerce que nous +faisons: tout à l'heure il fallait courir ventre à terre, maintenant +il faut demeurer court à l'endroit où nous sommes. + +--Mon bon ami, dit Chicot, je voulais savoir si votre âne était de +bonne race et si je n'avais pas été volé en le payant vingt-deux +livres; maintenant l'expérience est faite, et je suis on ne peut plus +satisfait. + +Le moine ne fut pas dupe, comme on le comprend bien, d'une pareille +réponse, et il se préparait à le faire voir à son compagnon, lorsque +sa paresse naturelle l'emporta, lui soufflant à l'oreille de n'entrer +dans aucune discussion. + +Il se contenta donc de répondre, sans même cacher sa mauvaise humeur: + +--N'importe, je suis fort las, et j'ai très-faim. + +--Eh bien, qu'à cela ne tienne, reprit Chicot en frappant +gaillardement sur l'épaule du frocard, moi aussi je suis las, moi +aussi j'ai faim, et à la première hôtellerie que nous trouverons sur +notre.... + +--Eh bien, demanda Gorenflot, qui avait peine à croire au retour +qu'annonçaient les premières paroles du Gascon. + +--Eh bien, dit celui-ci, nous commanderons une grillade de porc, un ou +deux poulets fricassés et un broc du meilleur vin de la cave. + +--Vraiment! reprit Gorenflot; est-ce bien sûr, cette fois? voyons. + +--Je vous le promets, compère. + +--Eh bien! alors, dit le moine en se relevant, mettons-nous sans +retard à la recherche de cette bienheureuse hôtellerie. Viens, +Panurge, tu auras du son. + +L'âne se mit à braire de plaisir. + +Chicot remonta sur son cheval, Gorenflot conduisit son âne par la +longe. + +L'auberge tant désirée apparut bientôt à la vue des voyageurs; elle +s'élevait entre Corbeil et Melun; mais, à la grande surprise de +Gorenflot, qui en admirait de loin l'aspect affriolant, Chicot ordonna +au moine de remonter sur son âne, et commença d'exécuter un détour par +la gauche pour passer derrière la maison; au reste, par un seul coup +d'oeil, Gorenflot, dont la compréhension faisait de rapides progrès, +se rendit compte de cette bizarrerie; les trois mules des voyageurs, +dont Chicot paraissait suivre les traces, étaient arrêtées devant la +porte. + +--C'est donc au gré de ces voyageurs maudits, pensa Gorenflot, que +vont se disposer les événements de notre voyage et se régler les +heures de nos repas? C'est triste. + +Et il poussa un profond soupir. + +Panurge, qui, de son côté, vit qu'on l'écartait de la ligne droite, +que tout le monde, même les ânes, sait être la plus courte, s'arrêta +court, et se roidit sur les quatre pieds, comme s'il était décidé à +prendre racine à l'endroit même où il se trouvait. + +--Voyez, dit Gorenflot d'un ton lamentable, mon âne lui-même ne veut +plus avancer. + +--Ah! il ne veut plus avancer, dit Chicot, attends! attends! + +Et il s'approcha d'une haie de cornouillers, où il tailla une baguette +longue de cinq pieds, grosse comme le pouce, solide et flexible à la +fois. + +Panurge n'était pas un de ces quadrupèdes stupides qui ne se +préoccupent point de ce qui se passe autour d'eux et qui ne +pressentent les événements que lorsque ces événements leur tombent sur +le dos. Il avait suivi la manoeuvre de Chicot, pour lequel il +commençait sans doute à ressentir la considération qu'il méritait, et +dès qu'il avait cru remarquer ses intentions, il avait déroidi ses +jambes et était parti au pas relevé. + +--Il va, il va! cria le moine à Chicot. + +--N'importe, dit celui-ci, pour qui voyage en compagnie d'un âne et +d'un moine, un bâton n'est jamais inutile. + +Et le Gascon acheva de cueillir le sien. + + + + +CHAPITRE IV + +COMMENT FRÈRE GORENFLOT TROQUA SON ÂNE CONTRE UNE MULE, ET SA MULE +CONTRE UN CHEVAL. + + +Cependant les tribulations de Gorenflot touchaient à leur terme, pour +cette journée du moins; après le détour fait, on reprit le grand +chemin, et l'on s'arrêta à trois quarts de lieue plus loin, dans une +auberge rivale. Chicot prit une chambre qui donnait sur la route et +commanda le souper, qui lui fut servi dans la chambre; mais on voyait +que la nutrition n'était que la préoccupation secondaire de Chicot. Il +ne mangeait que de la moitié de ses dents, tandis qu'il regardait de +tous ses yeux et écoutait de toutes ses oreilles. Cette préoccupation +dura jusqu'à dix heures; cependant, comme à dix heures Chicot n'avait +rien vu ni rien entendu, il leva le siége, ordonnant que son cheval et +l'âne du moine, renforcés d'une double ration d'avoine et de son, +fussent prêts au point du jour. + +A cet ordre, Gorenflot, qui depuis une heure paraissait endormi et qui +n'était qu'assoupi dans cette douce extase qui suit un bon repas +arrosé d'une quantité suffisante de vin généreux, poussa un soupir. + +--Au point du jour? dit-il. + +--Eh! ventre de biche! reprit Chicot, tu dois avoir l'habitude de te +lever à cette heure-là! + +--Pourquoi donc? demanda Gorenflot. + +--Et les matines? + +--J'avais une exemption du supérieur, répondit le moine. + +Chicot haussa les épaules, et le mot fainéants avec un _s,_ lettre qui +indiquait la pluralité, vint mourir sur ses lèvres. + +--Mais oui, fainéants, dit Gorenflot; mais oui, pourquoi pas donc? + +--L'homme est né pour le travail, dit sentencieusement le Gascon. + +--Et le moine pour le repos, dit le frère; le moine est l'exception de +l'homme. + +Et, satisfait de cet argument, qui avait paru toucher Chicot lui-même, +Gorenflot fit une sortie pleine de dignité et gagna son lit, que +Chicot, de peur de quelque imprudence sans doute, avait fait dresser +dans la même chambre que le sien. + +Le lendemain, en effet, à la pointe du jour, si frère Gorenflot n'eût +point dormi du plus profond sommeil il eût pu voir Chicot se lever, +s'approcher de la fenêtre et se mettre en observation derrière le +rideau. + +Bientôt, quoique protégé par la tenture, Chicot fit un pas rapide en +arrière, et, si Gorenflot, au lieu de continuer de dormir, eût été +éveillé, il eût entendu claqueter sur le pavé les fers des trois +mules. + +Chicot alla aussitôt à Gorenflot, qu'il secoua par le bras jusqu'à ce +que celui-ci ouvrit les yeux. + +--Mais n'aurai-je donc plus un instant de tranquillité? balbutia +Gorenflot, qui venait de dormir dix heures de suite. + +--Alerte! alerte! dit Chicot, habillons-nous et parlons. + +--Mais le déjeuner? fit le moine. + +--Il est sur la route de Montereau. + +--Qu'est-ce que c'est que cela, Montereau? demanda le moine, fort +ignare en géographie. + +--Montereau, dit le Gascon, est la ville où l'on déjeune; cela vous +suffit-il? + +--Oui, répondit laconiquement Gorenflot. + +--Alors, compère, fit le Gascon, je descends pour payer notre dépense +et celle de nos bêtes; dans cinq minutes, si vous n'êtes pas prêt, je +pars sans vous. + +Une toilette de moine n'est pas longue à faire; cependant Gorenflot +mit six minutes. Aussi, en arrivant à la porte, vit-il Chicot qui, +exact comme un Suisse, avait déjà pris les devants. + +Le moine enfourcha Panurge, qui, excité par la double ration de foin +et d'avoine que venait de lui faire administrer Chicot, prit le galop +de lui-même, et eut bientôt conduit son cavalier côte à côte du +Gascon. + +Le Gascon était droit sur les étriers, et de la tête aux pieds ne +faisait pas un pli. + +Gorenflot se dressa sur les siens, et vit à l'horizon les trois mules +et les trois cavaliers qui descendaient derrière un monticule. + +Le moine poussa un soupir en songeant combien il était triste qu'une +influence étrangère agît ainsi sur sa destinée. + +Cette fois Chicot lui tint parole, et l'on déjeuna à Montereau. + +La journée eut de grandes ressemblances avec celle de la veille; et +celle du lendemain présenta à peu près la même série d'événements. +Nous passerons donc rapidement sur les détails; et Gorenflot +commençait à se faire tant bien que mal à cette existence accidentée, +quand, vers le soir, il vit Chicot perdre graduellement toute sa +gaieté; depuis midi, il n'avait pas aperçu l'ombre des trois voyageurs +qu'il suivait; aussi soupa-t-il de mauvaise humeur et dormit-il mal. + +Gorenflot mangea et but pour deux, essaya ses meilleures chansons. +Chicot demeura dans son impassibilité. + +Le jour naissait à peine, qu'il était sur pied, secouant son +compagnon; le moine s'habilla, et, dès le départ, on prit un trot qui +se changea bientôt en galop frénétique. + +Mais on eut beau courir, pas de mules à l'horizon. + +Vers midi, âne et cheval étaient sur les dents. + +Chicot alla droit à un bureau de péage établi sur le pont de +Villeneuve-le-Roi pour les bêtes à pied fourchu. + +--Avez-vous vu, demanda-t-il, trois voyageurs montés sur des mules, +qui ont dû passer ce matin? + +--Ce matin, mon gentilhomme? répondit le péager; non; hier, à la bonne +heure. + +--Hier? + +--Oui, hier soir, à sept heures. + +--Les avez-vous remarqués? + +--Dame! comme on remarque des voyageurs. + +--Je vous demande si vous vous souvenez de la condition de ces hommes. + +--Il m'a paru qu'il y avait un maître et deux laquais. + +--C'est bien cela, dit Chicot. + +Et il donna un écu au péager. + +Puis, se parlant à lui-même: + +--Hier soir, à sept heures, murmura-t-il; ventre de biche! ils ont +douze heures d'avance sur moi. Allons, du courage! + +--Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine, du courage, j'en ai encore +pour moi; mais je n'en ai plus pour Panurge. + +En effet, le pauvre animal, surmené depuis deux jours, tremblait sur +ses quatre jambes et communiquait à Gorenflot l'agitation de son +pauvre corps. + +--Et votre cheval lui-même, continua Gorenflot, voyez dans quel état + il est. + +En effet, le noble animal, si ardent qu'il fût et à cause même de son +ardeur, était ruisselant d'écume, et une chaude fumée sortait par ses +naseaux, tandis que le sang paraissait prêt à jaillir de ses yeux. + +Chicot examina rapidement les deux bêtes, et parut se ranger à l'avis +de son compagnon. + +Gorenflot respirait, quant tout à coup: + +--Là! frère quêteur, dit Chicot: il s'agit ici de prendre une grande +résolution. + +--Mais nous ne prenons que cela depuis quelques jours! s'écria +Gorenflot, dont le visage se décomposa d'avance sans même qu'il sût ce +qui allait lui être proposé. + +--Il s'agit de nous quitter, dit Chicot, prenant du premier coup, +comme on dit, le taureau par les cornes. + +--Bah! fit Gorenflot; toujours la même plaisanterie! Nous quitter, et +pourquoi? + +--Vous allez trop doucement, compère. + +--Vertudieu! dit Gorenflot; mais je vais comme le vent; mais nous +avons galopé ce matin cinq heures de suite! + +--Ce n'est point encore assez. + +--Alors repartons; plus nous irons vite, plus nous arriverons tôt; car +enfin je présume que nous arriverons. + +--Mon cheval ne veut pas aller, et votre âne refuse le service. + +--Alors comment faire? + +--Nous allons les laisser ici, et nous les reprendrons en passant. + +--Mais nous? Comptez-vous donc continuer la route à pied? + +--Nous monterons sur des mules. + +--Et en avoir? + +--Nous en achèterons. + +--Allons, dit Gorenflot en soupirant, encore ce sacrifice, + +--Ainsi? + +--Ainsi, va pour la mule. + +--Bravo! compère, vous commencez à vous former; recommandez Bayard et +Panurge aux soins de l'aubergiste; moi, je vais faire nos +acquisitions. + +Gorenflot s'acquitta en conscience du soin dont il était chargé; +pendant les quatre jours de relations qu'il avait eues avec Panurge, +il avait apprécié, nous ne dirons pas ses qualités, mais ses défauts, +et il avait remarqué que ces trois défauts éminents étaient ceux +auxquels lui-même était enclin, la paresse, la luxure et la +gourmandise. Cette remarque l'avait touché, et ce n'était qu'avec +regret que Gorenflot se séparait de son âne; mais Gorenflot était +non-seulement paresseux, luxurieux et gourmant, il était de plus +égoïste, et il préférait encore se séparer de Panurge que se séparer +de Chicot, attendu, nous l'avons dit, que Chicot portait la bourse. + +Chicot revint avec deux mules, sur lesquelles on fit vingt lieues ce +jour-là: de sorte que le soir, à la porte d'un maréchal, Chicot eut la +joie d'apercevoir les trois mules. + +--Ah! fit-il, respirant pour la première fois. + +--Ah! soupira à son tour le moine. + +Mais l'oeil exercé du Gascon ne reconnut ni les harnais des mules, ni +leur maître, ni ses valets; les mules en étaient réduites à leur +ornement naturel, c'est-à-dire qu'elles étaient complètement +dépouillées; quant au maître et aux laquais, ils étaient disparus. + +Bien plus, autour de ces animaux étaient des gens inconnus qui les +examinaient et semblaient en faire l'expertise: c'était un maquignon +d'abord, et puis le maréchal avec deux franciscains; ils faisaient +tourner et retourner les mules, puis ils regardaient les dents, les +pieds et les oreilles; en un mot, ils les essayaient. + +Un frisson parcourut tout le corps de Chicot. + +--Va devant, dit-il à Gorenflot, approche-toi des franciscains; +tire-les à part, interroge-les; de moines à moines, vous n'aurez pas +de secrets, j'espère; informe-toi adroitement de qui viennent ces +mules, le prix qu'on veut les vendre et ce que sont devenus leurs +propriétaires; puis reviens me dire tout cela. + +Gorenflot, inquiet de l'inquiétude de son ami, partit au grand trot de +sa mule, et revint l'instant d'après. + +Voilà l'histoire, dit-il. D'abord, savez-vous où nous sommes? + +--Eh! morbleu! nous sommes sur la route de Lyon, dit Chicot, c'est la +seule chose qu'il m'importe de savoir. + +--Si fait, il vous importe encore de savoir, à ce que vous m'avez dit +du moins, ce que sont devenus les propriétaires de ces mules. + +--Oui, va. + +--Celui qui semble un gentilhomme.... + +--Bon. + +--Celui qui semble un gentilhomme a pris ici la route d'Avignon, une +route qui raccourcit le chemin, à ce qu'il paraît, et qui passe par +Château-Chinon et Privas. + +--Seul? + +--Comment, seul? + +--Je demande s'il a pris cette route seul. + +--Avec un laquais. + +--Et l'autre laquais? + +--L'autre laquais à continué son chemin. + +--Vers Lyon? + +--Vers Lyon. + +--A merveille. Et pourquoi le gentilhomme va-t-il à Avignon? Je +croyais qu'il allait à Rome. Mais, reprit Chicot, comme se parlant à +lui-même, je te demande là des choses que tu ne peux savoir. + +--Si fait... je le sais, répondit Gorenflot. Ah! voilà qui vous +étonne! + +--Comment, tu le sais? + +--Oui, il va à Avignon, parce que S.S. le pape Grégoire XIII a envoyé +à Avignon un légat chargé de ses pleins pouvoirs. + +--Bon, dit Chicot, je comprends... et les mules? + +--Les mules étaient fatiguées; ils les ont vendues à un maquignon, qui +veut les revendre à des franciscains. + +--Combien? + +--Quinze pistoles la pièce. + +--Comment donc ont-ils continué leur route? + +--Sur des chevaux qu'ils ont achetés. + +--A qui? + +--A un capitaine de reîtres qui se trouve ici en remonte. + +--Ventre de biche! compère, s'écria Chicot; tu es un homme précieux, +et c'est d'aujourd'hui seulement que je t'apprécie. + +Gorenflot fit la roue. + +--Maintenant, continua Chicot, achève ce que tu as si bien commencé. + +--Que faut-il faire? + +Chicot mit pied à terre, et, jetant la bride au bras du moine: + +--Prends les deux mules et va les offrir pour vingt pistoles aux +franciscains; ils te doivent la préférence. + +--Et ils me la donneront, dit Gorenflot, ou je les dénonce à leur +supérieur. + +--Bravo, compère, tu te formes. + +--Ah! mais, demanda Gorenflot, comment continuerons-nous notre route? + +--A cheval, morbleu, à cheval! + +--Diable! fit le moine en se grattant l'oreille. + +--Allons donc, dit Chicot, un écuyer comme toi! + +--Bah! dit Gorenflot, au petit bonheur! Mais où vous retrouverai-je? + +--Sur la place de la ville. + +--Allez m'y attendre. + +Et le moine s'avança d'un pas résolu vers les franciscains, tandis que +Chicot, par une rue de traverse, gagnait la place principale du petit +bourg. + +Là il trouva, dans l'auberge du Coq-Hardi, le capitaine de reîtres qui +buvait d'un jolit petit vin d'Auxerre que les amateurs de second ordre +confondaient avec les crus de Bourgogne; il prit de lui de nouveaux +renseignements, qui confirmèrent en tous points ceux que lui avait +donnés Gorenflot. + +En un instant, Chicot eut traité avec le remonteur de deux chevaux que +celui-ci porta à l'instant même comme _morts en route_, et que, grâce +à cet accident, il put donner pour trente-cinq pistoles les deux. + +Il ne s'agissait plus que de faire prix pour les selles et les brides, +quand Chicot vit, par une petite rue latérale, déboucher le moine +portant les deux selles sur sa tête et les deux brides à ses mains. + +--Oh! oh! fit-il, qu'est-ce que cela, compère? + +--Eh bien, dit Gorenflot, ce sont les selles et les brides de nos +mules. + +--Tu les as donc retenues, frocard? dit Chicot avec son large sourire. + +--Oui-da! fit le moine. + +--Et tu as vendu les mules? + +--Dix pistoles chacune. + +--Qu'on t'a payées? + +--Voici l'argent. + +Et Gorenflot fit sonner sa poche pleine de monnaies de toute espèce. + +--Ventre de biche! s'écria Chicot, tu es un grand homme, compère. + +--Voilà comme je suis, dit Gorenflot avec une modeste fatuité. + +--A l'oeuvre! dit Chicot. + +--Ah! mais j'ai soif, dit le moine. + +--Eh bien, bois pendant que je vais aller seller nos bêtes; mais pas +trop. + +--Une bouteille. + +--Va pour une bouteille. + +Gorenflot en but deux, et vint rendre le reste de l'argent à Chicot. + +Chicot eut un instant l'idée de laisser au moine les vingt pistoles +diminuées du prix des deux bouteilles; mais il réfléchit que, du jour +où Gorenflot posséderait deux écus, il n'en serait plus le maître. Il +prit donc l'argent sans que le moine s'aperçut même du moment +d'hésitation qu'il venait d'éprouver, et se mit en selle. + +Le moine en fit autant, avec l'aide de l'officier des reîtres, qui +était un homme craignant Dieu, et qui tint le pied de Gorenflot, +service en échange duquel, aussitôt qu'il fut juché sur son cheval, +Gorenflot lui donna sa bénédiction. + +--A la bonne heure, dit Chicot en mettant sa monture au galop, voilà +un gaillard bien béni! + +Gorenflot, voyant courir son souper devant lui, lança son cheval sur +ses traces; d'ailleurs, il faisait des progrès en équitation; au lieu +d'empoigner la crinière d'une main et la queue de l'autre, comme il +faisait autrefois, il saisit à deux mains le pommeau de selle, et, +avec ce seul point d'appui, il courut tant que Chicot le voulut bien. + +Il finit par y mettre plus d'activité que son patron, car toutes les +fois que Chicot changeait d'allure et modérait son cheval, le moine, +qui préférait le galop au trot, continuait son chemin en criant hurrah +à sa monture. + +De si nobles efforts méritaient d'être récompensés; le lendemain soir, +un peu en avant de Châlons, Chicot avait retrouvé maître Nicolas +David, toujours déguisé en laquais, qu'il ne perdit plus de vue +jusqu'à Lyon, dont tous trois franchirent les portes vers le soir du +huitième jour après leur départ de Paris. + +C'était à peu près le moment où, suivant une route opposée, Bussy, +Saint-Luc et sa femme arrivaient, comme nous l'avons dit, au château +de Méridor. + + + + +CHAPITRE V + +COMMENT CHICOT ET SON COMPAGNON S'INSTALLÈRENT A L'HÔTELLERIE DU CYGNE +DE LA CROIX, ET COMMENT ILS Y FURENT REÇUS PAR L'HÔTE. + + +Maître Nicolas David, toujours déguisé en laquais, se dirigea vers la +place des Terreaux et choisit la principale hôtellerie de la place, +qui était celle du Cygne de la Croix. + +Chicot l'y vit entrer et demeura un instant en observation pour +s'assurer qu'il y avait trouvé de la place et que, par conséquent, il +n'en sortirait pas. + +--As-tu quelque objection contre l'auberge du Cygne de la Croix? dit +le Gascon à son compagnon de voyage. + +--Pas la moindre, répondit celui-ci. + +--Tu vas donc entrer là, tu feras prix pour une chambre retirée: tu +diras que tu attends ton frère, et, en effet, tu m'attendras sur le +seuil de la porte; moi, je vais me promener et je ne rentrerai qu'à la +nuit close; à la nuit close je reviendrai, je te trouverai à ton +poste, et, comme tu auras fait sentinelle, que tu connaîtras le plan +de la maison, tu me conduiras à la chambre sans que je me heurte aux +gens que je ne veux pas voir. Comprends-tu? + +--Parfaitement, dit Gorenflot. + +--Choisis la chambre spacieuse, gaie, abordable, contiguë, s'il est +possible, à celle du voyageur qui vient d'arriver; fais en sorte +qu'elle ait des fenêtres sur la rue, afin que je voie qui entre et qui +sort, ne prononce mon nom sous aucun prétexte, et promets des monts +d'or au cuisinier. + +En effet, Gorenflot s'acquitta merveilleusement de la commission. La +chambre choisie, la nuit vint, et, la nuit venue, il alla prendre +Chicot par la main et le conduisit à la chambre en question. Le moine, +rusé comme l'est toujours un homme d'Église, si sot d'ailleurs que la +nature l'ait créé, fit observer à Chicot que leur chambre, située sur +un autre palier que celle de Nicolas David, était contiguë à cette +chambre, et qu'elle n'en était séparée que par une cloison de bois et +de chaux, facile à percer, si on le voulait. + +Chicot écouta le moine avec la plus grande attention, et quelqu'un qui +eût écouté l'orateur et vu l'auditeur aurait pu suivre à +l'épanouissement de l'un les paroles de l'autre. + +Puis, lorsque le moine eut fini: + +--Tout ce que tu viens de me dire mérite récompense, répondit Chicot, +tu auras ce soir du vin de Xérès à souper, Gorenflot; oui, tu en +auras, morbleu! ou je ne suis pas ton compère. + +--Je ne connais pas l'ivresse de ce vin, dit Gorenflot; elle doit être +agréable. + +--Ventre de biche! répliqua Chicot en prenant possession de la +chambre, tu la connaîtras dans deux heures, c'est moi qui te le dis. + +Chicot fit demander l'hôte. + +On trouvera peut-être que le narrateur de cette histoire promène, à la +suite de ses personnages, son récit dans un bien grand nombre +d'hôtelleries: à ceci il répondra que ce n'est point sa faute si ses +personnages, les uns pour servir les désirs de leur maîtresse, les +autres pour fuir la colère du roi, vont, les uns au nord et les autres +au midi. Or, placé qu'il est entre l'antiquité, qui se passait +d'auberge grâce à l'hospitalité fraternelle, et la vie moderne, où +l'auberge s'est transformée en table d'hôte, force lui est de +s'arrêter dans les hôtelleries où doivent se passer les scènes +importantes de son livre; d'ailleurs, les caravansérais de notre +Occident se présentaient à cette époque sous une triple forme qui +n'était pas à dédaigner, et qui de nos jours a perdu beaucoup de son +caractère: cette triple forme était l'auberge, l'hôtellerie et le +cabaret. Notez que nous ne parlons point ici de ces agréables maisons +de baigneurs qui n'ont point leur équivalent de nos jours, et qui, +léguées par la Rome des empereurs au Paris de nos rois, empruntaient à +l'antiquité le multiple agrément de ses profanes tolérances. + +Mais ces établissements étaient encore renfermés, sous le règne du roi +Henri III, dans les murs de la capitale: la province n'avait encore +que l'hôtellerie, l'auberge et le cabaret. + +Or nous sommes dans une hôtellerie. + +C'est ce que fit très-bien sentir l'hôte, lorsqu'il répondit à Chicot, +qui l'avait fait demander, comme nous l'avons dit, qu'il eût à prendre +patience, attendu qu'il causait avec un voyageur qui, arrivé avant +lui, avait le droit de priorité. + +Chicot devina que ce voyageur était son avocat. + +--Que peuvent-ils se dire? demanda Chicot. + +--Vous croyez donc que l'hôte et votre homme en sont aux secrets? + +--Dame! vous le voyez bien, puisque cette figure rogue que nous avons +aperçue, et qui, je le présume, est celle de l'hôte.... + +--Elle-même, dit le moine. + +--Consent à causer avec un homme habillé en laquais. + +--Ah! dit Gorenflot, il a changé d'habit; je l'ai aperçu: il est +maintenant vêtu tout de noir. + +--Raison de plus, dit Chicot. L'hôte est sans doute de l'intrigue. + +--Voulez-vous que je tâche de confesser sa femme? dit Gorenflot. + +--Non, dit Chicot, j'aime mieux que tu ailles faire un tour par la +ville. + +--Bah! et le souper? dit Gorenflot. + +--Je le ferai préparer en ton absence, tiens, voilà un écu pour te +mettre en train. + +Gorenflot prit l'écu avec reconnaissance. + +Le moine, dans le courant du voyage, s'était déjà plus d'une fois +livré à ces excursions demi-nocturnes qu'il adorait, et que, grâce à +son titre de frère quêteur, il risquait de temps en temps à Paris. +Mais, depuis sa sortie du couvent, ces excursions lui étaient encore +plus chères. Gorenflot maintenant aspirait la liberté par tous les +pores, et il en était arrivé à ce que son couvent ne se présentât déjà +plus à son souvenir que sous l'aspect d'une prison. + +Il sortit donc avec la robe retroussée sur le côté et son écu dans sa +poche. + +A peine Gorenflot fut-il hors de la chambre, que Chicot, sans perdre +un instant, prit une vrille et fit un trou dans la cloison à la +hauteur de l'oeil. Cette ouverture, grande comme celle d'une +sarbacane, ne lui permettait pas, à cause de l'épaisseur des planches, +de voir distinctement les différentes parties de la chambre; mais, en +collant son oreille à ce trou, il entendait assez distinctement les +voix. + +Cependant, grâce à la disposition des personnages et à la place qu'ils +occupaient dans l'appartement, le hasard voulut que Chicot pût voir +distinctement l'hôte, qui causait avec Nicolas David. + +Quelques mots échappaient, comme nous l'avons dit, à Chicot; mais ce +qu'il saisit de la conversation cependant suffit à lui prouver que +David faisait grand étalage de sa fidélité envers le roi, parlant même +d'une mission qui lui était confiée par M. de Morvilliers. + +Tandis qu'il parlait ainsi, l'hôte écoutait respectueusement sans +doute, mais avec un sentiment qui était au moins de l'indifférence, +car il répondait peu. Chicot crut même remarquer, soit dans ses +regards, soit dans l'intonation de sa voix, une ironie assez marquée +chaque fois qu'il prononçait le nom du roi. + +--Eh! eh! dit Chicot, notre hôte serait-il ligueur, par hasard? +mordieu, je le verrai bien! + +Et, comme il ne se disait rien de bien important dans la chambre de +maître Nicolas David, Chicot attendit que l'hôte lui vînt rendre +visite à son tour. + +Enfin la porte s'ouvrit. + +L'hôte tenait son bonnet à la main, mais il avait absolument la même +physionomie goguenarde qui venait de frapper Chicot lorsqu'il l'avait +vu causant avec l'avocat. + +--Asseyez-vous là, mon cher monsieur, lui dit Chicot, et, avant que +nous fassions un arrangement définitif, écoutez, s'il vous plaît, mon +histoire. + +L'hôte parut écouter défavorablement cet exorde, et fit même signe de +la tête qu'il désirait rester debout. + +--A votre aise, mon cher monsieur, reprit Chicot. + +L'hôte fit un signe qui voulait dire que, pour prendre ses aises, il +n'avait besoin de la permission de personne. + +--Vous m'avez vu ce matin avec un moine, continua Chicot. + +--Oui, monsieur, dit l'hôte. + +--Silence! il n'en faut rien dire... ce moine est proscrit. + +--Bah! fit l'hôte, serait-ce donc quelque huguenot déguisé? + +Chicot prit un air de dignité offensée. + +--Huguenot! dit-il avec dégoût, qui donc a dit huguenot? Sachez que ce +moine est mon parent, et que je n'ai point de parents huguenots. +Allons donc! brave homme, vous devriez rougir de dire de pareilles +énormités. + +--Ah! monsieur, reprit l'hôte, cela s'est vu. + +--Jamais dans ma famille, seigneur hôtelier! Ce moine, au contraire, +est l'ennemi le plus acharné qui se soit jamais déchaîné contre les +huguenots, de sorte qu'il est tombé dans la disgrâce de S.M. Henri +III, qui les protège, comme vous savez. + +L'hôte paraissait commencer à prendre un vif intérêt à la persécution +de Gorenflot. + +--Silence! dit-il en approchant un doigt de ses lèvres. + +--Comment, silence! demanda Chicot, est-ce que vous auriez ici des +gens du roi, par hasard? + +--J'en ai peur, dit l'hôte avec un signe de tête; là, à côté, il y a +un voyageur. + +--C'est qu'alors, reprit Chicot, nous nous sauverions tout de suite, +mon parent et moi; car, proscrit, menacé... + +--Et où iriez-vous? + +--Nous avons deux ou trois adresses que nous a données un aubergiste +de nos amis, maître la Hurière. + +--La Hurière, vous connaissez la Hurière? + +--Chut! il ne faut pas le dire; mais nous avons fait connaissance le +soir de la Saint-Barthélemy. + +--Allons, dit l'hôte, je vois que vous êtes tous deux, votre parent et +vous, de saintes gens; moi aussi je connais la Hurière. J'avais même +envie, quand j'achetai cette hôtellerie, de prendre en témoignage +d'amitié la même enseigne que lui: A la Belle-Étoile; mais +l'hôtellerie était connue sous la dénomination de l'hôtellerie du +Cygne de la Croix; j'ai eu peur que ce changement ne me fit tort; +ainsi vous dites donc, monsieur, que votre parent... + +--A eu l'imprudence de prêcher contre les huguenots; qu'il a eu un +succès énorme, et que Sa Majesté Très-Chrétienne, furieuse de ce +succès, qui lui dévoilait la disposition des esprits, le cherchait +pour le faire emprisonner. + +--Et alors? demanda l'hôte avec un accent d'intérêt auquel il n'y +avait point à se tromper. + +--Ma foi, je l'ai enlevé, dit Chicot. + +--Et vous avez bien fait, pauvre cher homme. + +--M. de Guise m'avait bien offert de le protéger. + +--Comment, le grand Henri de Guise? Henri le Balafré? + +--Henri le saint. + +--Oui, vous l'avez dit, Henri le saint. + +--Mais j'ai craint la guerre civile. + +--Alors, dit l'hôte, si vous êtes des amis de M. de Guise, vous +connaissez ceci? + +Et l'hôte fit de la main à Chicot un espèce de signe maçonique à +l'aide duquel les ligueurs se reconnaissaient. + +Chicot, dans la fameuse nuit qu'il avait passée au couvent +Sainte-Geneviève, avait remarqué, non-seulement ce signe, qui avait +été vingt fois répété devant lui, mais encore le signe qui y +répondait. + +--Parbleu, dit-il, et vous ceci? + +Et Chicot à son tour fit le second signe. + +--Alors, dit l'aubergiste avec le plus complet abandon, vous êtes ici +chez vous: ma maison est la vôtre; regardez-moi comme un ami, je vous +regarde comme un frère, et, si vous n'avez pas d'argent... + +Chicot, pour toute réponse, tira de sa poche une bourse qui, quoique +déjà un peu entamée, présentait encore une corpulence assez honorable. + +La vue d'une bourse bien rondelette est toujours agréable, même à +l'homme généreux qui vous offre de l'argent, et qui apprend ainsi que +vous n'en avez pas besoin; de sorte qu'il conserve le mérite de son +offre sans avoir eu besoin de la mettre à exécution. + +--Bien, dit l'hôte. + +--Je vous dirai, ajouta Chicot, pour vous tranquilliser davantage +encore, que nous voyageons pour la propagation de la foi, et que notre +voyage nous est payé par le trésorier de la Sainte-Union. +Indiquez-nous donc une hôtellerie où nous n'ayons rien à craindre. + +--Morbleu, dit l'hôte, vous ne serez nulle part plus en sûreté qu'ici, +messieurs: c'est moi qui vous le dis. + +--Mais vous parliez tout à l'heure d'un homme qui logeait là, à côté. + +--Oui; mais qu'il se tienne bien, car, au premier espionnage que je +lui vois faire, foi de Bernouillet, il déménagera. + +--Vous vous nommez Bernouillet? demanda Chicot. + +--C'est mon propre nom, monsieur, et il est connu parmi les fidèles, +peut-être pas de la capitale, mais de la province. Je m'en vante +aussi. Dites un mot, un seul, et je le mets à la porte. + +--Pourquoi cela? dit Chicot; laissez-le, au contraire; mieux vaut +avoir ses ennemis près de soi; on les surveille au moins. + +--Vous avez raison, dit Bernouillet avec admiration. + +--Mais qui vous fait croire que cet homme est notre ennemi? je dis +notre ennemi, continua le Gascon avec un tendre sourire, parce que je +vois bien que nous sommes frères. + +--Oh! oui, bien certainement, dit l'hôte; ce qui me le fait croire.... + +--Je vous le demande. + +--C'est qu'il est arrivé ici déguisé on laquais, puis, qu'il a passé +une espèce d'habit d'avocat; or il n'est pas plus avocat que laquais, +attendu que, sous un manteau jeté sur une chaise, j'ai vu passer la +pointe d'une longue rapière. Puis il m'a parlé du roi comme personne +n'en parle; puis enfin il m'a avoué qu'il avait une mission de M. de +Morvilliers, qui est, comme vous savez, un ministre du Nabuchodonosor. + +--De l'Hérode, comme je l'appelle. + +--Du Sardanapale! + +--Bravo! + +--Ah! je vois que nous nous entendons, dit l'hôte. + +--Pardieu, fit Chicot, ainsi je reste. + +--Je le crois bien. + +--Mais pas un mot de mon parent. + +--Pardieu. + +--Ni de moi? + +--Pour qui me prenez-vous? Mais, silence, voici quelqu'un. + +Gorenflot parut sur le seuil. + +--Oh! c'est lui, le digne homme! s'écria l'hôte. + +Et il alla au moine, et lui fit le signe des ligueurs. + +Ce signe frappa Gorenflot d'étonnement et d'effroi. + +--Répondez, répondez donc, mon frère, dit Chicot. Notre hôte sait +tout, il en est. + +--Il en est, dit Gorenflot, de quoi est-il? + +--De la Sainte-Union, dit Bernouillet à demi-voix. + +--Vous voyez bien que vous pouvez répondre; répondez donc. + +Gorenflot répondit, ce qui combla de joie l'aubergiste. + +--Mais, dit Gorenflot, qui avait hâte de changer la conversation, on +m'a promis du xérès. + +--Du vin de Xérès, du vin de Malaga, du vin d'Alicante, tous les vins +de ma cave sont à votre disposition, mon frère. + +Gorenflot promena son regard de l'hôte à Chicot et de Chicot au ciel. +Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, et il était évident que, +dans son humilité toute monacale, il reconnaissait que son bonheur +dépassait de beaucoup ses mérites. + +Trois jours de suite Gorenflot s'enivra: le premier jour avec du +xérès, le second jour avec du malaga, le troisième jour avec de +l'alicante; mais, de toutes ces ivresses, Gorenflot avoua que c'était +encore celle du bourgogne qui lui semblait la plus agréable, et il en +revint au chambertin. + +Pendant ces quatre jours où Gorenflot avait fait ses expériences +oenophiles, Chicot n'était pas sorti de sa chambre, et avait guetté du +soir au matin l'avocat Nicolas David. + +L'hôte, qui attribuait cette réclusion de Chicot à la peur qu'il avait +du prétendu royaliste, s'évertuait à l'aire mille tours à celui-ci. + +Mais rien n'y faisait, du moins en apparence. Nicolas David, qui avait +donné rendez-vous à Pierre de Gondy à l'hôtellerie du Cygne de la +Croix, ne voulait point quitter son domicile provisoire, de peur que +le messager de messieurs de Guise ne le retrouvât point, de sorte +qu'en présence de l'hôte il paraissait insensible à tout. Il est vrai +que, la porte fermée derrière maître Bernouillet, Nicolas David +donnait à Chicot, qui ne quittait pas son trou, le spectacle +divertissant de ses fureurs solitaires. + +Dès le lendemain de son installation dans l'auberge, s'apercevant déjà +des mauvaises intentions de son hôte, il lui était échappé de dire, en +lui montrant le poing, on plutôt en montrant le poing à la porte par +laquelle il était sorti: + +--Encore cinq ou six jours, drôle, et tu me le payeras. + +Chicot en savait assez, il était sûr que Nicolas David ne quitterait +pas l'hôtellerie qu'il n'eût la réponse du légat. + +Mais, à l'approche de ce sixième jour, qui était le septième de +l'arrivée dans l'auberge, Nicolas David, à qui l'hôte, malgré les +instances de Chicot, avait signifié le prochain besoin qu'il aurait de +sa chambre, Nicolas David, disons-nous, tomba malade. + +L'hôte insista pour qu'il quittât son logement tandis qu'il pouvait +marcher encore; l'avocat demanda jusqu'au lendemain, prétendant que le +lendemain il serait mieux certainement; le lendemain il était plus +mal. + +Ce fut l'hôte qui vint annoncer cette nouvelle à son ami le ligueur. + +--Eh bien, dit-il en se frottant les mains, notre royaliste, noire ami +d'Hérode, il va passer la revue de l'amiral, ran tan plan plan plan +plan plan. + +On appelait, parmi les ligueurs, _passer la revue de l'amiral_, +enjamber de ce monde dans l'autre. + +--Bah! fit Chicot, vous croyez qu'il va mourir? + +--Fièvre abominable, mon cher frère, fièvre tierce, fièvre quartaine, +avec des redoublements qui le font bondir dans son lit; il a une faim +de démon, il a voulu m'étrangler et bat mes valets; les médecins n'y +comprennent rien. + +Chicot réfléchit. + +--L'avez-vous vu? demanda-t-il. + +--Certainement, puisque je vous dis qu'il a voulu m'étrangler! + +--Comment était-il? + +--Pâle, agité, défait, criant comme un possédé. + +--Que criait-il? + +--Prenez garde au roi. On veut du mal au roi. + +--Le misérable! + +--Le gueux! Puis de temps en temps il dit qu'il attend un homme qui +vient d'Avignon, et qu'il veut voir cet homme avant de mourir. + +--Voyez-vous cela! dit Chicot. Ah! il parle d'Avignon! + +--A chaque minute. + +--Ventre de biche! dit Chicot, laissant échapper son juron favori. + +--Dites donc, reprit l'hôte; ce serait drôle s'il allait mourir. + +--Très-drôle, dit Chicot; mais je voudrais qu'il ne mourût pas avant +l'arrivée de l'homme d'Avignon. + +--Pourquoi cela? plus tôt mourra-t-il, plus tôt en serons-nous +débarrassés. + +--Oui; mais je ne pousse pas la haine jusqu'à vouloir perdre l'âme et +le corps; et, puisque cet homme vient d'Avignon pour le confesser.... + +--Eh! vous voyez bien que c'est quelque fantaisie de sa fièvre, +quelque imagination que la maladie lui a mise en tête, et il n'attend +personne. + +--Bah! qui sait? dit Chicot. + +--Ah! vous êtes d'une bonne pâte de chrétien, vous! répliqua l'hôte. + +--Rends le bien pour le mal, dit la loi divine. + +L'hôte se retira émerveillé. + +Quant à Gorenflot, demeuré parfaitement en dehors de toutes ces +préoccupations, il engraissait à vue d'oeil: au bout de huit jours, +l'escalier qui conduisait à sa chambre criait sous son poids et +commençait de l'enserrer entre la rampe et le mur, si bien que +Gorenflot annonça un soir, avec terreur, à Chicot que l'escalier +maigrissait. Au reste, David, ni la Ligue, ni l'état déplorable où +était tombée la religion, ne l'occupait: il n'avait d'autre soin que +de varier les menus et d'harmoniser les différents crus de Bourgogne +avec les différents mets qu'il se faisait servir, tandis que l'hôte +ébahi répétait, chaque fois qu'il le voyait rentrer ou sortir: + +--Et dire que c'est un torrent d'éloquence que ce gros père! + + + + +CHAPITRE VI + +COMMENT LE MOINE CONFESSA L'AVOCAT, ET COMMENT L'AVOCAT CONFESSA LE +MOINE. + + +Enfin, le jour qui devait débarrasser l'hôtellerie de son hôte arriva +ou parut arriver. Maître Bernouillet se précipita dans la chambre de +Chicot avec des éclats de rire tellement immodérés, que celui-ci dut +attendre quelque temps avant d'en connaître la cause. + +--Il se meurt, s'écriait le charitable aubergiste, il expire, il crève +enfin! + +--Et cela vous fait rire à ce point? demanda Chicot. + +--Je crois bien; c'est que le tour est merveilleux. + +--Quel tour? + +--Non. Avouez que c'est vous qui le lui avez joué, mon gentilhomme. + +--Moi, un tour au malade? + +--Oui! + +--De quoi s'agit-il? que lui est-il arrivé? + +--Ce qui lui est arrivé! Vous savez qu'il criait toujours après son +homme d'Avignon! + +--Eh bien, cet homme serait-il venu enfin? + +--Il est venu. + +--L'avez-vous vu? + +--Parbleu! est-ce qu'il entre ici une seule personne sans que je la +voie? + +--Et comment était-il? + +--L'homme d'Avignon? petit, mince et rose. + +--C'est cela! laissa échapper Chicot. + +--Là, vous voyez bien que c'est vous qui le lui avez envoyé, puisque +vous le reconnaissez. + +--Le messager est arrivé! s'écria Chicot en se levant et en frisant sa +moustache, ventre de biche! contez-moi donc cela, compère Bernouillet. + +--Rien de plus simple, d'autant plus que, si ce n'est pas vous qui +avez fait le tour, vous me direz qui cela peut être. Il y a une heure +donc, je suspendais un lapin au volet, quand un grand cheval et un +petit homme s'arrêtèrent devant la porte. + +--Maître Nicolas est-il ici? demanda le petit homme. Vous savez que +c'est sous ce nom que cet infâme royaliste s'est fait inscrire. + +--Oui, monsieur, répondis-je. + +--Dites-lui alors que la personne qu'il attend d'Avignon est arrivée. + +--Volontiers, monsieur, mais je dois vous prévenir d'une chose. + +--De laquelle? + +--Que maître Nicolas, comme vous l'appelez, se meurt. + +--Raison de plus pour que vous fassiez ma commission sans retard. + +--Mais vous ne savez peut-être pas qu'il se meurt d'une fièvre +maligne. + +--Vraiment! fit l'homme, alors je ne saurais vous recommander trop de +diligence. + +--Comment? vous persistez? + +--Je persiste. + +--Malgré le danger? + +--Malgré tout, je vous dis qu'il faut que je le voie. + +Le petit homme se fâchait et parlait avec un ton impératif qui +n'admettait pas de réplique; en conséquence, je le conduisis à la +chambre du moribond. + +--De sorte qu'il est là? dit Chicot en étendant la main dans la +direction de cette chambre. + +--Il y est; n'est-ce pas que c'est drôle? + +--Excessivement drôle, dit Chicot. + +--Quel malheur de ne pas pouvoir entendre! + +--Oui, c'est un malheur. + +--La scène doit être bouffonne. + +--Au dernier degré; mais qui donc vous empêche d'entrer? + +--Il m'a renvoyé. + +--Sous quel prétexte? + +--Sous prétexte qu'il allait se confesser. + +--Qui vous empêche d'écouter à la porte? + +--Eh! vous avez raison, dit l'hôte en s'élançant hors de la chambre. + +Chicot, de son côté, courut à son trou. + +Pierre de Gondy était assis au chevet du lit du malade: mais ils +parlaient si bas tous deux, que Chicot ne put entendre un seul mot de +leur conversation. + +D'ailleurs, l'eût-il entendue, cette conversation, tirant à sa fin, +lui eût appris peu de chose; car, après cinq minutes, M. de Gondy se +leva, prit congé du mourant et sortit. + +Chicot courut à la fenêtre. + +Un laquais, monté sur un courtaud, tenait en bride le grand cheval +dont avait parlé l'hôte: un instant après l'ambassadeur de MM. de +Guise parut, se mit en selle et tourna l'angle de la rue qui +conduisait à la grande rue de Paris. + +--Mordieu! dit Chicot, pourvu qu'il n'emporte pas la généalogie; en +tout cas, je le rejoindrai toujours, dussé-je crever dix chevaux pour +le rejoindre. + +Mais non, dit-il, ces avocats sont de fins renards, le nôtre surtout, +et je soupçonne... Je vous demande un peu, continua Chicot frappant du +pied avec impatience, et rattachant sans doute dans son esprit son +idée à une autre, je vous demande un peu où est ce drôle de Gorenflot. + +En ce moment l'hôte rentra. + +--Eh bien? demanda Chicot. + +--Il est parti, dit l'hôte. + +--Le confesseur? + +--Qui n'est pas plus un confesseur que moi. + +--Et le malade? + +--Il s'est évanoui après la conférence. + +--Vous êtes sûr qu'il est toujours dans sa chambre? + +--Parbleu! il n'en sortira probablement que pour se faire conduire au +cimetière. + +--C'est bon; allez, et envoyez-moi mon frère aussitôt qu'il +reparaîtra. + +--Même s'il est ivre? + +--En quelque état qu'il soit. + +--C'est donc urgent? + +--C'est pour le bien de la chose. + +Bernouillet sortit précipitamment: c'était un homme plein de zèle. + +C'était au tour de Chicot d'avoir la fièvre; il ne savait s'il devait +courir après Gondy ou pénétrer chez David; si l'avocat était aussi +malade que le prétendait l'aubergiste, il était probable qu'il avait +chargé M. de Gondy de ses dépêches. Chicot arpentait donc sa chambre +comme un fou, se frappant le front et cherchant une idée parmi les +millions de globules bouillonnant dans son cerveau. + +On n'entendait plus rien dans la chambre de son observatoire, Chicot +ne pouvait apercevoir que l'angle du lit enveloppé dans ses rideaux. + +Tout à coup une voix retentit dans l'escalier. Chicot tressaillit: +c'était celle du moine. + +Gorenflot, poussé par l'hôte, qui voulait inutilement le faire taire, +montait une à une les marches de l'escalier, en chantant d'une voix +avinée: + + Le vin + Et le chagrin + Se battent dans ma tête; + Ils y font un tel train + Que c'est une tempête. + Mais l'un est le plus fort: + C'est le vin! + Si bien que le chagrin + En sort + Grand train. + +Chicot courut à la porte. + +--Silence donc, ivrogne! cria-t-il. + +--Ivrogne, dit Gorenflot, parce qu'on a bu! + +--Voyons! viens ici, et vous, Bernouillet, vous savez.... + +--Oui, dit l'aubergiste en faisant un signe d'intelligence et en +descendant les escaliers quatre à quatre. + +--Viens ici, te dis-je, continua Chicot en tirant le moine dans sa +chambre, et causons sérieusement, si tu peux. + +--Parbleu! dit Gorenflot, vous raillez, compère. Je suis sérieux comme +un âne qui boit. + +--Ou qui a bu, dit Chicot en levant les épaules. + +Puis il le conduisit à un siège sur lequel Gorenflot se laissa aller +en poussant un ah! plein de jubilation. + +Chicot alla fermer la porte et revint à Gorenflot avec un visage si +sérieux, que celui-ci comprit qu'il s'agissait d'écouter. + +--Voyons, qu'y a-t-il _encore?_ dit le moine, comme si ce mot résumait +toutes les persécutions que Chicot lui faisait endurer. + +--Il y a, répondit Chicot fort rudement, que tu ne songes pas assez +aux devoirs de ta profession; tu te vautres dans la débauche, tu +pourris dans l'ivrognerie, et, pendant ce temps, la religion devient +ce qu'elle peut, corboeuf! + +Gorenflot leva ses deux gros yeux étonnés sur son interlocuteur. + +--Moi? dit-il. + +--Oui, toi; regarde, tu es ignoble à voir. Ta robe est déchirée, tu +t'es battu en chemin, tu as l'oeil gauche cerclé de noir. + +--Moi! reprit Gorenflot, de plus en plus étonné des reproches auxquels +Chicot ne l'avait point habitué. + +--Sans doute; tu as de la boue par-dessus les genoux, et quelle boue! +de la boue blanche, ce qui prouve que tu as été t'enivrer dans les +faubourgs. + +--C'est ma foi vrai, dit Gorenflot. + +--Malheureux! un moine génovéfain! si tu étais cordelier encore! + +--Chicot, mon ami, je suis donc bien coupable? dit Gorenflot attendri. + +--C'est-à-dire que tu mérites que le feu du ciel te consume jusqu'aux +sandales; prends garde, si cela continue, je t'abandonne. + +--Chicot, mon ami, dit le moine, tu ne ferais pas cela. + +--Il y a aussi des archers à Lyon. + +--Oh! grâce, mon cher protecteur! balbutia le moine, qui se mit non +pas à pleurer, mais à beugler comme un taureau. + +--Fi! la laide brute! continua Chicot, et dans quel moment, je le le +demande, te livres-tu à de pareils déportements? quand nous avons un +voisin qui se meurt. + +--C'est vrai, dit Gorenflot d'un air profondément contrit. + +--Voyons, es-tu chrétien, oui ou non? + +--Si je suis chrétien! s'écria Gorenflot en se levant, si je suis +chrétien! tripes du pape! je le suis; je le proclamerais sur le gril +de saint Laurent. + +Et, le bras étendu comme pour jurer, il se mit à chanter, de façon à +briser les vitres: + + Je suis chrétien, + C'est mon seul bien. + +--Assez, dit Chicot en le bâillonnant avec la main, si tu es chrétien, +ne laisse pas mourir ton frère sans confession. + +--C'est juste, où est mon frère? que je le confesse, dit Gorenflot, +c'est-à-dire quand j'aurai bu, car je meurs de soif. + +Et Chicot passa au moine un pot plein d'eau, que celui-ci vida presque +entièrement. + +--Ah! mon fils, dit-il en reposant le pot sur la table, je commence à +voir clair. + +--C'est bien heureux, répondit Chicot, décidé à profiter de ce moment +de lucidité. + +--Maintenant, mon tendre ami, continua le moine, qui faut-il que je +confesse? + +--Notre malheureux voisin qui se meurt. + +--Qu'on lui donne une pinte de vin au miel, dit Gorenflot. + +--Je ne dis pas non; mais il a plus besoin des secours spirituels que +des secours temporels. Tu vas l'aller trouver. + +--Croyez-vous que je sois suffisamment préparé, monsieur Chicot? +demanda timidement le moine. + +--Toi! je ne t'ai jamais vu si plein d'onction qu'en ce moment. Tu le +ramèneras au bien s'il est égaré, tu l'enverras droit au paradis s'il +en cherche la route. + +--J'y cours. + +--Attends donc, il faut que je t'indique la marche à suivre. + +--Pourquoi faire? on sait son état peut-être, depuis vingt ans qu'on +est moine. + +--Oui, mais ce n'est pas seulement ton état qu'il faut que tu fasses +aujourd'hui, c'est aussi ma volonté. + +--Votre volonté? + +--Et si tu l'exécutes ponctuellement, entends-tu bien? je te place +cent pistoles à la Corne d'Abondance, à boire ou à manger, à ton +choix. + +--A boire et à manger, j'aime mieux cela. + +--Eh bien, soit, cent pistoles, tu entends? si tu confesses ce digne +moribond. + +--Je le confesserai, ou la peste m'étouffe. Comment faut-il que je le +confesse? + +--Écoute: ta robe te donne une grande autorité, tu parles au nom de +Dieu et au nom du roi; il faut, par ton éloquence, contraindre cet +homme à te remettre les papiers qu'on vient de lui apporter d'Avignon. + +--Pourquoi faire le contraindre à me remettre ces papiers? + +Chicot regarda en pitié le moine. + +--Pour avoir mille livres, double brute, lui dit-il. + +--C'est juste, fit Gorenflot; j'y vais. + +--Attends donc, il te dira qu'il vient de se confesser. + +--Alors, s'il vient de se confesser? + +--Tu lui répondras qu'il en a menti; que celui qui sort de sa chambre +n'est point un confesseur, mais un intrigant comme lui. + +--Mais il se fâchera. + +--Que t'importe, puisqu'il se meurt? + +--C'est juste. + +--Alors, tu comprends, tu parleras de Dieu, tu parleras du diable, tu +parleras de ce que tu voudras; mais, d'une façon ou de l'autre, tu lui +tireras des mains des papiers qui viennent d'Avignon. + +--Et s'il refuse? + +--Tu lui refuseras l'absolution, tu le maudiras, tu l'anathématiseras. + +--Ou je les lui prendrai de force. + +--Eh bien, encore, soit; mais, voyons, es-tu suffisamment dégrisé pour +exécuter ponctuellement mes instructions? + +--Ponctuellement, vous allez voir. + +Et Gorenflot, passant une main sur son large visage, sembla en effacer +les traces superficielles de l'ivresse; ses yeux devinrent calmes, +bien qu on eût pu, avec de l'attention, les trouver hébétés; sa bouche +n'articula plus que des paroles scandées avec modération, son geste +devint sobre, tout en demeurant un peu tremblant. + +Puis il se dirigea vers la porte avec solennité. + +--Un moment, dit Chicot; quand il t'aura donné les papiers, serre-les +bien dans une main et frappe de l'autre à la muraille. + +--Et s'il me les refuse? + +--Frappe encore. + +--Alors, dans l'un et l'autre cas, je dois frapper? + +--Oui. + +--C'est bien. + +Et Gorenflot sortit de la chambre, tandis que Chicot, en proie à une +émotion indéfinissable, collait son oreille à la muraille, afin de +percevoir jusqu'au moindre bruit. + +Dix minutes après, le craquement du plancher lui annonça que Gorenflot +entrait chez son voisin, et bientôt il le vit apparaître dans le +cercle que son rayon visuel pouvait embrasser. + +L'avocat se souleva dans son lit, et regarda s'approcher l'étrange +apparition. + +--Eh! bonjour, mon frère, dit Gorenflot s'arrêtant au milieu de la +chambre et équilibrant ses larges épaules. + +--Que venez-vous faire ici, mon père? murmura le malade d'une voix +affaiblie. + +--Mon fils, je suis un religieux indigne, j'apprends que vous êtes en +danger, et je viens vous parler des intérêts de votre âme. + +--Merci, dit le moribond; mais je crois votre soin inutile. Je vais un +peu mieux. + +Gorenflot secoua la tête. + +--Vous le croyez? dit-il. + +--J'en suis sûr. + +--Ruse de Satan, qui voudrait vous voir mourir sans confession. + +--Satan serait attrapé, dit le malade; je viens de me confesser à +l'instant même. + +--A qui? + +--A un digne prêtre qui vient d'Avignon. + +Gorenflot secoua la tête. + +--Comment! ce n'est pas un prêtre? + +--Non. + +--Comment le savez-vous? + +--Je le connais. + +--Celui qui sort d'ici? + +--Oui, dit Gorenflot avec un accent plein d'une telle conviction, que, +si difficiles à démonter que soient en général les avocats, celui-ci +se troubla. + +--Or, comme vous n'allez pas mieux, dit Gorenflot, et comme cet homme +n'était pas un prêtre, il faut vous confesser. + +--Je ne demande pas mieux, dit l'avocat d'une voix un peu plus forte; +mais je veux me confesser à qui me plaît. + +--Vous n'avez pas le temps d'en envoyer chercher un autre, mon fils, +et puisque me voilà.... + +--Comment! je n'aurai pas le temps! s'écria le malade avec une voix +qui se développa de plus en plus; quand je vous dis que je vais mieux! +quand je vous affirme que je suis sûr d'en réchapper! + +Gorenflot secoua une troisième fois la tête. + +--Et moi, dit-il avec le même flegme, je vous affirme à mon tour, mon +fils, que je ne compte sur rien de bon à votre égard; vous êtes +condamné par les médecins et aussi par la divine Providence; c'est +cruel à vous dire, je le sais bien; mais enfin nous en arrivons tous +là, soit un peu plus tôt, soit un peu plus tard; il y a la balance, la +balance de la justice; et puis c'est consolant de mourir en cette vie, +puisque l'on ressuscite dans l'autre. Pythagoras lui-même le disait, +mon fils, et ce n'était qu'un païen. Allons, confessez-vous, mon cher +enfant. + +--Mais je vous assure, mon père, que je me sens déjà plus fort, et +c'est probablement un effet de votre sainte présence. + +--Erreur, mon fils, erreur, insista Gorenflot; il y a au dernier +moment une recrudescence vitale: c'est la lampe qui se ranime pour +jeter un dernier éclat. Voyons, continua le moine en s'asseyant près +du lit, dites-moi vos intrigues, vos complots, vos machinations. + +--Mes intrigues, mes complots, mes machinations! répéta Nicolas David +en se reculant devant le singulier moine qu'il ne connaissait pas et +qui paraissait le connaître si bien. + +--Oui, dit Gorenflot en disposant tranquillement ses larges oreilles à +entendre et en joignant ses deux pouces au-dessus de ses mains +entrelacées; puis, quand vous m'aurez dit tout cela, vous me donnerez +les papiers, et peut-être Dieu permettra-t-il que je vous absolve. + +--Et quels papiers? s'écria le malade d'une voix aussi forte et aussi +vigoureusement accentuée que s'il eût été en pleine santé. + +--Les papiers que ce prétendu prêtre vient de vous apporter d'Avignon. + +--Et qui vous a dit que ce prétendu prêtre m'avait apporté des +papiers? demanda l'avocat en sortant une jambe de la couverture et +avec un accent si brusque que Gorenflot en fut troublé dans le +commencement de béatitude qui l'assoupissait sur son fauteuil. + +Gorenflot pensa que le moment était venu de montrer de la vigueur. + +--Celui qui l'a dit sait ce qu'il dit, reprit-il; allons, les papiers, +les papiers, ou pas d'absolution. + +--Eh! je me moque bien de ton absolution, bélître, s'écria David en +bondissant hors du lit et en sautant à la gorge de Gorenflot. + +--Eh! mais, s'écria celui-ci, vous avez donc la fièvre chaude? vous ne +voulez donc pas vous confesser, vous? + +Le pouce de l'avocat, adroitement et vigoureusement appliqué sur la +gorge du moine, interrompit sa phrase, qui fut continuée par un +sifflement qui ressemblait fort à un râle. + +--Je ne veux confesser que toi, frocard de Belzébuth, s'écria l'avocat +David, et quant à la fièvre chaude, tu vas voir si elle me serre au +point de m'empêcher de t'étrangler. + +Frère Gorenflot était robuste, mais il en était malheureusement à ce +moment de réaction où l'ivresse agit sur le système nerveux et le +paralyse, ce qui arrive d'ordinaire en même temps que, par une +réaction opposée, les facultés commencent à reprendre de la vigueur. + +Il ne put donc, en réunissant toutes ses forces, que se soulever sur +son siège, empoigner la chemise de l'avocat à deux mains, et le +repousser violemment loin de lui. + +Il est juste de dire que, tout paralysé qu'il était, frère Gorenflot +repoussa si violemment Nicolas David, que celui-ci alla rouler au +milieu de la chambre. + +Mais il se releva furieux, et sautant sur cette longue épée qu'avait +remarquée maître Bernouillet, laquelle était suspendue à la muraille +derrière ses habits, il la tira du fourreau et en vint présenter la +pointe au col du moine, qui, épuisé par cet effort suprême, était +retombé sur son fauteuil. + +--C'est à ton tour de te confesser, lui dit-il d'une voix sourde, ou +tu vas mourir! + +Gorenflot, complètement dégrisé par la désagréable pression de cette +pointe froide sur sa chair, comprit la gravité de la situation. + +--Oh! dit-il, vous n'étiez donc pas malade, c'était donc une comédie +que cette prétendue agonie? + +--Tu oublies que ce n'est point à toi d'interroger, dit l'avocat, mais +de répondre. + +--Répondre à quoi? + +--A ce que je te vais demander. + +--Faites. + +--Qui es-tu? + +--Vous le voyez bien, dit le moine. + +--Ce n'est pas répondre, fit l'avocat en appuyant l'épée un degré plus +fort. + +--Et que diable! faites donc attention! si vous me tuez avant que je +vous réponde, vous ne saurez rien du tout. + +--Tu as raison, ton nom? + +--Frère Gorenflot. + +--Tu es donc un vrai moine? + +--Comment, un vrai moine? je le crois bien. + +--Pourquoi te trouves-tu à Lyon? + +--Parce que je suis exilé. + +--Qui t'a conduit dans cet hôtel? + +--Le hasard. + +--Depuis combien de jours y es-tu? + +--Depuis seize jours. + +--Pourquoi m'espionnais-tu? + +--Je ne vous espionnais pas. + +--Comment savais-tu que j'avais reçu des papiers? + +--Parce qu'on me l'avait dit. + +--Qui te l'avait dit? + +--Celui qui m'a envoyé vers vous. + +--Qui t'a envoyé vers moi? + +--Voilà ce que je ne puis dire. + +--Et ce que tu me diras cependant. + +--Oh là! s'écria le moine. Vertudieu! j'appelle, je crie. + +--Et moi je tue. + +Le moine jeta un cri; une goutte de sang parut à la pointe de l'épée +de l'avocat. + +--Son nom? dit celui-ci. + +--Ah! ma foi, tant pis, dit le moine; j'ai tenu tant que j'ai pu. + +--Oui, va, et ton honneur est à couvert. Celui qui t'a envoyé vers +moi?... + +--C'est.... + +Gorenflot hésita encore, il lui en coûtait de trahir l'amitié. + +--Achève donc, dit l'avocat en frappant du pied. + +--Ma foi, tant pis! c'est Chicot. + +--Le fou du roi? + +--Lui-même! + +--Et où est-il? + +--Me voilà! dit une voix. + +Et Chicot, à son tour, parut sur la porte, pâle, grave, et l'épée nue +à la main. + + + + +CHAPITRE VII + +COMMENT CHICOT, APRÈS AVOIR FAIT UN TROU AVEC UNE VRILLE, EN FIT UN +AVEC SON ÉPÉE. + + +Maître Nicolas David, en reconnaissant celui qu'il savait être son +ennemi mortel, ne put retenir un mouvement de terreur. + +Gorenflot profita de ce mouvement pour se jeter de côté, et rompre +ainsi la rectitude de la ligne qui se trouvait entre son cou et l'épée +de l'avocat. + +--A moi, tendre ami, cria-t-il, à moi, à l'aide, au secours, à la +rescousse, on m'égorge. + +--Ah! ah! cher monsieur David, dit Chicot, c'est donc vous? + +--Oui, balbutia David, oui, sans doute, c'est moi. + +--Enchanté de vous rencontrer, reprit le Gascon. + +Puis, se retournant vers le moine: + +--Mon bon Gorenflot, lui dit-il, ta présence comme moine était fort +nécessaire ici tout à l'heure, quand on croyait monsieur mourant; mais +à présent que monsieur se porte à merveille, ce n'est plus un +confesseur qu'il lui faut; aussi il va avoir affaire à un gentilhomme. + +David essaya de ricaner avec mépris. + +--Oui, à un gentilhomme, dit Chicot, et qui va vous faire voir qu'il +est de bonne race. Mon cher Gorenflot, continua-t-il en s'adressant au +moine, faites moi le plaisir d'aller vous mettre en sentinelle sur le +palier, et d'empêcher qui que ce soit au monde de venir me déranger +dans la petite conversation que je vais avoir avec monsieur. + +Gorenflot ne demandait pas mieux que de se trouver à distance de +Nicolas David; aussi accomplit-il le cercle qu'il lui fallait +parcourir en serrant les murs le plus près possible; puis, arrivé à la +porte, il s'élança dehors, plus léger de cent livres qu'il ne l'était +en entrant. + +Chicot ferma la porte derrière lui, et, toujours avec le même flegme, +poussa le verrou. + +David avait d'abord considéré ce préambule avec un saisissement qui +résultait de l'imprévu de la situation; mais, bientôt, se reposant sur +sa force bien connue dans les armes, et sur ce qu'au bout du compte il +était seul à seul avec Chicot, il s'était remis, et, quand le Gascon +se retourna, après avoir fermé la porte, il le trouva appuyé au pied +du lit, son épée à la main et le sourire sur les lèvres. + +--Habillez-vous, monsieur, dit Chicot, je vous en donnerai le temps et +la facilité, car je ne veux avoir aucun avantage sur vous. Je sais que +vous êtes un vaillant escrimeur, et que vous maniez l'épée comme +Leclerc en personne; mais cela m'est parfaitement égal. + +David se mit à rire. + +--La plaisanterie est bonne, dit-il. + +--Oui, répondit Chicot; elle me paraît telle, du moins, puisque c'est +moi qui la fais, et elle vous paraîtra bien meilleure tout à l'heure à +vous qui êtes homme de goût. Savez-vous ce que je viens chercher en +cette chambre, maître Nicolas? + +--Le reste des coups de lanière que je vous redevais au nom du duc de +Mayenne, le jour où vous avez si lestement sauté par une fenêtre. + +--Non, monsieur; j'en sais le compte, et je les rendrai à celui qui me +les a fait donner, soyez tranquille. Ce que je viens chercher, c'est +certaine généalogie que M. Pierre de Gondy, sans savoir ce qu'il +portait, a portée à Avignon, et, sans savoir ce qu'il rapportait, vous +a remise tout à l'heure. + +David pâlit. + +--Quelle généalogie? dit-il. + +--Celle de MM. de Guise, qui descendent, comme vous savez, de +Charlemagne en droite ligne. + +--Ah! ah! dit David, vous êtes donc espion, monsieur; je vous croyais +seulement bouffon, moi? + +--Cher monsieur David, je serai, si vous le voulez bien, l'un et +l'autre dans cette occasion: espion pour vous faire pendre, et bouffon +pour en rire. + +--Me faire pendre! + +--Haut et court, monsieur. Vous n'avez pas la prétention d'être +décapité, j'espère; c'est bon pour les gentilshommes. + +--Et comment vous y prendrez-vous pour cela? + +--Oh! ce sera bien simple; je raconterai la vérité, voilà tout. Il +faut vous dire, cher monsieur David, que j'ai assisté le mois passé à +ce petit conciliabule tenu dans le couvent de Sainte-Geneviève, entre +LL. AA. SS. MM. de Guise et madame de Montpensier. + +--Vous? + +--Oui, j'étais logé dans le confessionnal en face du vôtre; on y est +fort mal, n'est-ce pas? d'autant plus mal, pour mon compte du moins, +que j'ai été obligé, pour en sortir, d'attendre que tout fût fini, et +que la chose a été fort longue à se terminer. J'ai donc assisté aux +discours de M. de Monsoreau, de la Hurière et d'un certain moine dont +j'ai oublié le nom, mais qui m'a paru fort éloquent. Je connais +l'affaire du couronnement de M. d'Anjou, qui a été moins amusante; +mais en échange la petite pièce a été drôle; on jouait la généalogie +de MM. de Lorraine, revue, augmentée et corrigée par maître Nicolas +David. C'était une fort drôle de pièce, à laquelle il ne manquait plus +que le visa de Sa Sainteté. + +--Ah! vous connaissez la généalogie? dit David se contenant à peine et +mordant ses lèvres avec colère. + +--Oui, dit Chicot, et je l'ai trouvée infiniment ingénieuse, surtout à +l'endroit de la loi salique. Seulement, c'est un grand malheur d'avoir +tant d'esprit que cela: on se fait pendre; aussi, me sentant ému d'un +tendre intérêt pour un homme si ingénieux, Comment? me suis-je dit, je +laisserais pendre ce brave monsieur David, un maître d'armes +très-agréable, un avocat de première force, un de mes bons amis, +enfin, et cela quand je puis au contraire non-seulement lui sauver la +corde, mais encore faire sa fortune, à ce brave avocat, ce bon maître, +cet excellent ami, le premier qui m'ait donné la mesure de mon coeur +en prenant la mesure de mon dos; non, cela ne sera pas. Alors, vous +ayant entendu parler de voyage, j'ai pris la résolution, rien ne me +retenant, de voyager avec vous, c'est-à-dire derrière vous. Vous êtes +sorti par la porte Bordelle, n'est-ce pas? je vous guettais, vous ne +m'avez pas vu, cela ne m'étonne point, j'étais bien caché; de ce +moment-là, je vous ai suivi, vous perdant, vous rattrapant, prenant +beaucoup de peine, je vous assure; enfin, nous sommes arrivés à Lyon; +je dis nous sommes, parce que, une heure après vous, j'étais installé +dans le même hôtel que vous, non-seulement dans le même hôtel, mais +encore dans la chambre à côté; dans celle-ci, tenez, qui n'est séparée +de la vôtre que par une simple cloison; vous pensez bien que je +n'étais pas venu de Paris à Lyon, ne vous quittant pas des yeux, pour +vous perdre de vue ici. Non, j'ai percé un petit trou à l'aide duquel +j'avais l'avantage de vous examiner tant que je voulais, et, je +l'avoue, je me donnais ce plaisir plusieurs fois le jour. Enfin vous +êtes tombé malade; l'hôte voulait vous mettre à la porte; vous aviez +donné rendez-vous à M. de Gondy au Cygne-de-la-Croix; vous aviez peur +qu'il ne vous trouvât point autre part, ou du moins qu'il ne vous +retrouvât point assez vite. C'était un moyen, je n'en ai été dupe qu'à +moitié; cependant, comme à tout prendre vous pouviez être malade +réellement, comme nous sommes tous mortels, vérité dont je tâcherai de +vous convaincre tout à l'heure, je vous ai envoyé un brave moine, mon +ami, mon compagnon, pour vous exciter au repentir, vous ramener à la +résipiscence; mais point, pécheur endurci que vous êtes, vous avez +voulu lui perforer la gorge avec votre rapière, oubliant cette maxime +de l'Évangile: «Qui frappe de l'épée périra par l'épée.» C'est alors, +cher monsieur David, que je suis venu et que je vous ai dit: Voyons, +nous sommes de vieilles connaissances, de vieux amis; arrangeons la +chose ensemble; voyons, dites, à cette heure que vous êtes au courant, +voulez-vous l'arranger, la chose? + +--Et de quelle façon? + +--De la façon dont elle se fût arrangée si vous eussiez été +véritablement malade, que mon ami Gorenflot vous eût confessé et que +vous lui eussiez remis les papiers qu'il vous demandait. Alors je vous +eusse pardonné et j'eusse même dit de grand coeur un _in manus_ pour +vous. Eh bien, je ne serai pas plus exigeant pour le vivant que pour +le mort; et ce qui me reste à vous dire, le voici: Monsieur David, +vous êtes un homme accompli: l'escrime, le cheval, la chicane, l'art +de mettre de grosses bourses dans de larges poches, vous possédez +tout. Il serait fâcheux qu'un homme comme vous disparût tout à coup du +monde, où il est destiné à faire une si belle fortune. Eh bien, cher +monsieur David, ne faites plus de conspirations, fiez-vous à moi, +rompez avec les Guises, donnez-moi vos papiers, et, foi de +gentilhomme! je ferai votre paix avec le roi. + +--Tandis qu'au contraire, si je ne vous les donne pas? demanda Nicolas +David. + +--Ah! si vous ne me les donnez pas, c'est autre chose. Foi de +gentilhomme, je vous tuerai! Est-ce toujours drôle, cher monsieur +David? + +--De plus en plus, répondit l'avocat en caressant son épée. + +--Mais si vous me les donnez, continua Chicot, tout sera oublié; vous +ne me croyez pas peut-être, cher monsieur David, car vous êtes d'une +nature mauvaise, et vous vous figurez que mon ressentiment est +incrusté dans mon coeur comme la rouille dans le fer. Non, je vous +hais, c'est vrai, mais je hais M. de Mayenne plus que vous; donnez-moi +de quoi perdre M. de Mayenne, et je vous sauve; et puis, voulez-vous +que j'ajoute encore quelques paroles, que vous ne croirez pas, vous +qui n'aimez rien que vous-même? Eh bien, c'est que j'aime le roi, moi, +tout niais, tout corrompu, tout abâtardi qu'il est; le roi qui m'a +donné un refuge, une protection contre votre boucher de Mayenne, qui +assassine de nuit, à la tête de quinze bandits, un seul gentilhomme, +sur la place du Louvre; vous savez de qui je veux parler, c'est de ce +pauvre Saint-Mégrin; n'en étiez-vous pas de ses bourreaux, vous? Non, +tant mieux, je le croyais tout à l'heure, et je le crois bien plus +encore maintenant. Eh bien, je veux qu'il règne tranquillement, mon +pauvre roi Henri, ce qui est impossible avec les Mayenne et les +généalogies de Nicolas David. Livrez-moi donc la généalogie, et, foi +de gentilhomme, je tais votre nom et fais votre fortune. + +Pendant cette longue exposition de ses idées, qu'il n'avait même faite +si longue que dans ce but, Chicot avait observé David en homme +intelligent et ferme. Pendant cet examen, il ne vit pas se détendre +une seule fois la fibre d'acier qui dilatait l'oeil fauve de l'avocat; +pas une bonne pensée n'éclaira ses traits assombris; pas un retour de +coeur n'amollit sa main crispée sur l'épée. + +--Allons, dit Chicot, je vois que tout ce que je vous dis est de +l'éloquence perdue, et que vous ne me croyez pas; il me reste donc un +moyen de vous punir d'abord de vos torts anciens envers moi, puis de +débarrasser la terre d'un homme qui ne croit plus à la probité ni à +l'humanité. Je vais vous faire pendre. Adieu, monsieur David. + +Et Chicot fit à reculons un pas vers la porte sans perdre de vue +l'avocat. + +Celui-ci fit un bond en avant. + +--Et vous croyez que je vous laisserai sortir? s'écria l'avocat; non +pas, mon bel espion; non pas, Chicot, mon ami: quand on sait des +secrets comme ceux de la généalogie, on meurt! Quand on menace Nicolas +David, on meurt! Quand on entre ici comme tu y es entré, on meurt! + +--Vous me mettez parfaitement à mon aise, répondit Chicot avec le même +calme; je n'hésitais que parce que je suis sûr de vous tuer. Crillon, +en faisant des armes avec moi, m'a appris, il y a deux mois, une botte +particulière, une seule; mais elle suffira, parole d'honneur. Allons, +remettez-moi les papiers, ajouta-t-il d'une voix terrible, ou je vous +tue! et je vais vous dire comment: je vous percerai la gorge où vous +vouliez saigner mon ami Gorenflot. + +Chicot n'avait point achevé ces paroles, que David, avec un sauvage +éclat de rire, s'élança sur lui; Chicot le reçut l'épée au poing. + +Les deux adversaires étaient à peu près de la même taille; mais les +vêtements de Chicot dissimulaient sa maigreur, tandis que rien ne +dissimulait la nature longue, mince et flexible de l'avocat. Il +semblait un long serpent, tant son bras prolongeait sa tête, tant son +épée agile s'agitait comme un triple dard; mais, comme le lui avait +annoncé Chicot, il avait affaire à un rude adversaire; Chicot, faisant +des armes presque tous les jours avec le roi, était devenu un des plus +forts tireurs du royaume; c'est ce dont Nicolas David put +s'apercevoir, en trouvant toujours le fer de son adversaire, de +quelque façon qu'il cherchât à l'attaquer. + +Il fit un pas de retraite. + +--Ah! ah! dit Chicot, vous commencez à comprendre, n'est-ce pas? Eh +bien, encore une fois, les papiers. + +David, pour toute réponse, se jeta de nouveau sur le Gascon, et un +second combat s'engagea plus long et plus acharné que le premier, +quoique Chicot se contentât de parer et n'eût pas encore porté un +coup. Cette seconde lutte se termina, comme la première, par un pas de +retraite de l'avocat. + +--Ah! ah! dit Chicot, à mon tour maintenant. + +Et il fit un pas en avant. + +Pendant qu'il marchait, Nicolas David dégagea pour l'arrêter. Chicot +para prime, lia l'épée de son adversaire tierce sur tierce, et +l'atteignit à l'endroit qu'il avait indiqué d'avance; il lui enfonça +la moitié de sa rapière dans la gorge. + +--Voilà le coup, dit Chicot. + +David ne répondit pas; il tomba du coup aux pieds de Chicot en +crachant une gorgée de sang. + +Chicot à son tour fit un pas de retraite. Tout blessé à mort qu'il +est, le serpent peut encore se redresser et mordre. + +Mais David, par un mouvement naturel, essaya de se traîner vers son +lit comme pour défendre encore son secret. + +--Ah! dit Chicot, je te croyais retors, et tu es sot, au contraire, +comme un reître. Je ne savais pas l'endroit où tu avais caché tes +papiers, et voilà que tu me l'apprends. + +Et, tandis que David se tordait dans les convulsions de l'agonie, +Chicot courut au lit, souleva le matelas et trouva, sous le chevet, un +petit rouleau de parchemin, que David, dans l'ignorance de la +catastrophe qui le menaçait, n'avait pas songé à cacher mieux. + +Au moment même où il le déroulait pour s'assurer que c'était bien le +papier qu'il cherchait, David se soulevait avec rage; puis, retombant +aussitôt, rendait le dernier soupir. + +Chicot parcourut d'abord d'un oeil étincelant de joie et d'orgueil le +parchemin rapporté d'Avignon par Pierre de Gondy. + +Le légat du pape, fidèle à la politique du souverain pontife depuis +son avènement au trône, avait écrit au bas: + +_Fiat ut voluit Deus: Deus jura hominum fecit._ + +--Voilà, dit Chicot, un pape qui traite assez mal le roi +très-chrétien. + +Et il plia soigneusement le parchemin, qu'il introduisit dans la poche +la plus sûre de son justaucorps, c'est-à-dire dans celle qui +s'appuyait sur sa poitrine. + +Puis il prit le corps de l'avocat, qui était mort sans presque +répandre de sang, la nature de la plaie ayant concentré l'hémorragie +au dedans, le replaça dans le lit, la face tournée contre la ruelle, +et, rouvrant la porte, appela Gorenflot. + +Gorenflot entra. + +--Comme vous êtes pâle! dit le moine. + +--Oui, dit Chicot; les derniers moments de ce pauvre homme m'ont causé +quelque émotion. + +--Il est donc mort? demanda Gorenflot. + +--Il y a tout lieu de le croire, répondit Chicot. + +--Il se portait si bien tout à l'heure! + +--Trop bien. Il a voulu manger des choses difficiles à digérer, et, +comme Anacréon, il est mort pour avoir avalé de travers. + +--Oh! oh! dit Gorenflot, le coquin qui voulait m'étrangler, moi, un +homme d'Église; voilà ce qui lui aura porté malheur. + +--Pardonnez-lui, compère, vous êtes chrétien. + +--Je lui pardonne, dit Gorenflot, quoiqu'il m'ait fait grand'peur. + +--Ce n'est pas le tout, dit Chicot; il conviendrait que vous allumiez +les cires, et que vous marmottiez quelques prières près de son corps. + +--Pourquoi faire? + +C'était le mot de Gorenflot, on se le rappelle. + +--Comment! pourquoi faire? Pour n'être point pris et conduit dans les +prisons de la ville comme meurtrier. + +--Moi! meurtrier de cet homme! Allons donc; c'est lui qui voulait +m'étrangler. + +--Mon Dieu, oui! Et, comme il n'a pu y réussir, la colère lui a mis le +sang en mouvement; un vaisseau se sera brisé dans sa poitrine, et +bonsoir. Vous voyez bien qu'en somme, Gorenflot, c'est vous qui êtes +la cause de sa mort. Cause innocente, c'est vrai; mais n'importe! En +attendant, que votre innocence soit reconnue, on pourrait vous faire +un mauvais parti. + +--Je crois que vous avez raison, monsieur Chicot, dit le moine. + +--D'autant plus raison, qu'il y a dans cette bonne ville, à Lyon, un +official un peu coriace. + +--Jésus! murmura le moine. + +--Faites donc ce que je vous dis, compère. + +--Que faut-il que je fasse? + +--Installez-vous ici, récitez avec onction toutes les prières que vous +savez, et même celles que vous ne savez pas, et quand le soir sera +venu et que vous serez seul, sortez de l'hôtellerie, sans lenteur et +sans précipitation; vous connaissez le travail du maréchal ferrant qui +fait le coin de la rue? + +--Certainement, c'est à lui que je me suis donné ce coup hier soir, +dit Gorenflot montrant son oeil cerclé de noir. + +--Touchant souvenir. Eh bien, j'aurai soin que vous retrouviez là +votre cheval, entendez-vous? Vous monterez dessus sans donner +d'explication à personne; ensuite, pour peu que le coeur vous en dise, +vous connaissez la route de Paris; à Villeneuve-le-Roi vous vendrez +votre cheval; et vous reprendrez Panurge. + +--Ah! ce bon Panurge; vous avez raison, je serai heureux de le revoir, +je l'aime. Mais d'ici là, ajouta le moine d'un ton piteux, comment +vivrai-je? + +--Quand je donne, je donne, dit Chicot, et ne laisse pas mendier mes +amis, comme on fait au couvent de Sainte-Geneviève; tenez. + +Et Chicot tira de sa poche une poignée d'écus qu'il mit dans la large +main du moine. + +--Homme généreux! dit Gorenflot attendri jusqu'aux larmes, laissez-moi +rester avec vous à Lyon. J'aime assez Lyon; c'est la seconde capitale +du royaume, puis la ville est hospitalière. + +--Mais comprends donc une chose, triple brute! c'est que je ne reste +pas, c'est que je pars, et cela si rapidement, que je ne t'engage +point à me suivre. + +--Que votre volonté soit faite, monsieur Chicot, dit Gorenflot +résigné. + +--A la bonne heure! dit Chicot, te voilà comme je t'aime, compère. + +Et il installa le moine près du lit, descendit chez l'hôte, et, le +prenant à part: + +--Maître Bernouillet, dit-il, sans que vous vous en doutiez, un grand +événement s'est passé dans votre maison. + +--Bah! répondit l'hôte avec des yeux effarés, qu'y a-t il donc? + +--Cet enragé royaliste, ce contempteur de la religion, cet abominable +hanteur de huguenots... + +--Eh bien? + +--Eh bien, il a reçu la visite ce matin d'un messager de Rome. + +--Je le sais bien, puisque c'est moi qui vous l'ai dit. + +--Eh bien! notre saint-père le pape, à qui toute justice temporelle +est dévolue en ce monde, notre saint-père le pape l'envoyait +directement au conspirateur: seulement, selon toute probabilité, le +conspirateur ne se doutait pas dans quel but. + +--Et dans quel but l'envoyait-il? + +--Montez dans la chambre de votre hôte, maître Bernouillet, levez un +peu sa couverture, regardez-lui aux environs du cou, et vous le +saurez. + +--Holà! vous m'effrayez. + +--Je ne vous en dis pas davantage. Cette justice s'est accomplie chez +vous, maître Bernouillet. C'est un bien grand honneur que vous fait le +pape. + +Puis Chicot glissa dix écus d'or dans la main de son hôte et gagna +l'écurie, d'où il fit sortir les deux chevaux. + +Cependant l'hôte avait grimpé ses escaliers plus leste que l'oiseau, +et était entré dans la chambre de Nicolas David. + +Il y trouva Gorenflot en prières. + +Alors il s'approcha du lit, et, selon les instructions qu'il avait +reçues, releva les couvertures. + +La blessure était bien à la place indiquée, encore vermeille; mais le +corps était déjà froid. + +--Ainsi meurent tous les ennemis de la sainte religion! dit-il en +faisant un signe d'intelligence à Gorenflot. + +--Amen! répondit le moine. + +Ces événements se passaient à peu près vers le même temps où Bussy +remettait Diane de Méridor entre les bras du vieux baron, qui la +croyait morte. + + + + +CHAPITRE VIII + +COMMENT LE DUC D'ANJOU APPRIT QUE DIANE DE MÉRIDOR N'ÉTAIT POINT +MORTE. + + +Pendant ce temps, les derniers jours d'avril étaient arrivés. + +La grande cathédrale de Chartres était tendue de blanc, et sur les +piliers, des gerbes de feuillage (car on a vu par l'époque où nous +sommes arrivés que le feuillage était encore une rareté), et sur les +piliers, disons-nous, des gerbes de feuillage remplaçaient les fleurs +absentes. + +Le roi, pieds nus, comme il était venu depuis la porte de Chartres, se +tenait debout au milieu de la nef, regardant de temps en temps si tous +ses courtisans et tous ses amis s'étaient trouvés fidèlement au +rendez-vous. Mais les uns, écorchés par le pavé de la rue, avaient +repris leurs souliers; les autres, affamés ou fatigués, se reposaient +ou mangeaient dans quelque hôtellerie de la route, où ils s'étaient +glissés en contrebande, et un petit nombre seulement avait eu le +courage de demeurer dans l'église sur la dalle humide, avec les jambes +nues sous leurs longues robes de pénitents. + +La cérémonie religieuse qui avait pour but de donner un héritier à la +couronne de France s'accomplissait; les deux chemises de Notre-Dame, +dont, vu la grande quantité de miracles qu'elles avaient faits, la +vertu prolifique ne pouvait être mise en doute, avaient été tirées de +leurs châsses d'or, et le peuple, accouru en foule à cette solennité, +s'inclinait sous le feu des rayons qui jaillirent du tabernacle quand +les deux tuniques en sortirent. + +Henri III, en ce moment, au milieu du silence général, entendit un +bruit étrange, un bruit qui ressemblait à un éclat de rire étouffé, et +il chercha par habitude si Chicot n'était pas là, car il lui sembla +qu'il n'y avait que Chicot qui dût avoir l'audace de rire en un pareil +moment. + +Ce n'était pas Chicot cependant qui avait ri à l'aspect des deux +saintes tuniques; car Chicot, hélas! était absent, ce qui attristait +fort le roi, qui, on se le rappelle, l'avait perdu de vue tout à coup +sur la route de Fontainebleau et n'en avait pas entendu reparler +depuis. C'était un cavalier que son cheval encore fumant venait +d'amener à la porte de l'église, et qui s'était fait un chemin, avec +ses habits et ses bottes tout souillés de boue, au milieu des +courtisans affublés de leurs robes de pénitents ou coiffés de sacs, +mais, dans l'un et l'autre cas, pieds nus. + +Voyant le roi se retourner, il resta bravement debout dans le choeur +avec l'apparence du respect; car ce cavalier était homme de cour; cela +se voyait dans son attitude encore plus que dans l'élégance des habits +dont il était couvert. + +Henri, mécontent de voir ce cavalier arrivé si tard faire tant de +bruit, et différer si insolemment par ses habits de ce costume monacal +qui était d'ordonnance ce jour-là, lui adressa un coup d'oeil plein de +reproche et de dépit. + +Le nouveau venu ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et +franchissant quelques dalles où étaient sculptées des effigies +d'évêques en faisant crier ses souliers pont-levis (c'était la mode +alors), il alla s'agenouiller près de la chaise de velours de M. le +duc d'Anjou, lequel, absorbé dans ses pensées bien plutôt que dans ses +prières, ne prêtait pas la moindre attention à ce qui se passait +autour de lui. + +Cependant, lorsqu'il sentit le contact de ce nouveau personnage, il se +retourna vivement, et à demi-voix s'écria: Bussy! + +--Bonjour, monseigneur, répondit le gentilhomme, comme s'il eût quitté +le duc depuis la veille seulement et qu'il ne se fût rien passé +d'important depuis qu'il l'avait quitté. + +--Mais, lui dit le prince, tu es donc enragé? + +--Pourquoi cela, monseigneur? + +--Pour quitter n'importe quel lieu où tu étais, et pour venir voir à +Chartres les chemises de Notre-Dame. + +--Monseigneur, dit Bussy, c'est que j'ai à vous parler tout de suite. + +--Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt? + +--Probablement parce que la chose était impossible. + +--Mais que s'est-il passé depuis tantôt trois semaines que tu as +disparu? + +--C'est justement de cela que j'ai à vous parler. + +--Bah! tu attendras bien que nous soyons sortis de l'église? + +--Hélas! il le faut bien, et c'est justement ce qui me fâche. + +--Chut! voici la fin; prends patience, et nous retournerons ensemble à +mon logis. + +--J'y compte bien, monseigneur. + +En effet, le roi venait de passer sur sa chemise de fine toile la +chemise assez grossière de Notre-Dame, et la reine, avec l'aide de ses +femmes, était occupée à en faire autant. + +Alors le roi se mit à genoux, la reine l'imita; chacun d'eux demeura +un moment sous un vaste poêle, priant de tout son coeur, tandis que +les assistants, pour faire leur cour au roi, frappaient du front la +terre. + +Après quoi, le roi se releva, ôta sa tunique sainte, salua +l'archevêque, salua la reine et se dirigea vers la porte de la +cathédrale. + +Mais, sur la route, il s'arrêta: il venait d'apercevoir Bussy. + +--Ah! monsieur, dit-il, il paraît que nos dévotions ne sont point de +votre goût, car vous ne pouvez vous décider à quitter l'or et la soie, +tandis que votre roi prend la bure et la serge? + +--Sire, répondit Bussy avec dignité, mais en pâlissant d'impatience +sous l'apostrophe, nul ne prend à coeur comme moi le service de Votre +Majesté, même parmi ceux dont le froc est le plus humble et dont les +pieds sont le plus déchirés; mais j'arrive d'un voyage long et +fatigant, et je n'ai su que ce matin le départ de Votre Majesté pour +Chartres, j'ai donc fait vingt-deux lieues en cinq heures, sire, pour +venir joindre Votre Majesté: voilà pourquoi je n'ai pas eu le temps de +changer d'habit, ce dont Votre Majesté ne se serait point aperçue au +reste si, au lieu de venir pour joindre humblement mes prières aux +siennes, j'étais resté à Paris. + +Le roi parut assez satisfait de cette raison; mais, comme il avait +regardé ses amis, dont quelques-uns avaient haussé les épaules aux +paroles de Bussy, il craignit de les désobliger en faisant bonne mine +au gentilhomme de son frère, et il passa outre. + +Bussy laissa passer le roi sans sourciller. + +--Eh quoi! dit le duc, tu ne vois donc pas? + +--Quoi? + +--Que Schomberg, que Quélus et que Maugiron ont haussé les épaules à +ton excuse? + +--Si fait, monseigneur, je l'ai parfaitement vu, dit Bussy très-calme. + +--Eh bien? + +--Eh bien, croyez-vous que je vais égorger mes semblables ou à peu +près dans une église? Je suis trop bon chrétien pour cela. + +--Ah! fort bien, dit le duc d'Anjou étonné, je croyais que tu n'avais +pas vu, ou que tu n'avais pas voulu voir. + +Bussy haussa les épaules à son tour, et, à la sortie de l'église, +prenant le prince à part. + +--Chez vous, n'est-ce pas, monseigneur? dit-il. + +--Tout de suite, car tu dois avoir bien des choses à m'apprendre. + +--Oui, en effet, monseigneur, et des choses dont vous ne vous doutez +pas, j'en suis sûr. + +Le duc regarda Bussy avec étonnement. + +--C'est comme cela, dit Bussy. + +--Eh bien, laisse-moi seulement saluer le roi, et je suis à toi. + +Le duc alla prendre congé de son frère, qui, par une grâce toute +particulière de Notre-Dame, disposé sans doute à l'indulgence, donna +au duc d'Anjou la permission de retourner à Paris quand bon lui +semblerait. + +Alors, revenant en toute hâte vers Bussy, et s'enfermant avec lui dans +une des chambres de l'hôtel qui lui était assigné pour logement: + +--Voyons, compagnon, dit-il, assieds-toi là et raconte-moi ton +aventure; sais-tu que je t'ai cru mort? + +--Je le crois bien, monseigneur. + +--Sais-tu que toute la cour a pris les habits blancs en réjouissance +de ta disparition, et que beaucoup de poitrines ont respiré librement +pour la première fois depuis que tu sais tenir une épée? Mais il ne +s'agit pas de cela; voyons, tu m'as quitté pour te mettre à la +poursuite d'une belle inconnue! Quelle était cette femme et que +dois-je attendre? + +--Vous devez récolter ce que vous avez semé, monseigneur, c'est-à-dire +beaucoup de honte! + +--Plaît-il? fit le duc, plus étonné encore de ces étranges paroles que +du ton irrévérencieux de Bussy. + +--Monseigneur a entendu, dit froidement Bussy; il est donc inutile que +je répète. + +--Expliquez-vous, monsieur, et laissez à Chicot les énigmes et les +anagrammes. + +--Oh! rien de plus facile, monseigneur, et je me contenterai d'en +appeler à votre souvenir. + +--Mais qui est cette femme? + +--Je croyais que monseigneur l'avait reconnue. + +--C'était donc elle? s'écria le duc. + +--Oui, monseigneur. + +--Tu l'as vue? + +--Oui. + +--T'a-t-elle parlé? + +--Sans doute; il n'y a que les spectres qui ne parlent pas. Après +cela, peut-être monseigneur avait-il le droit de la croire morte, et +l'espérance qu'elle l'était? + +Le duc pâlit, et demeura comme écrasé par la rudesse des paroles de +celui qui eût dû être son courtisan. + +--Eh bien, oui, monseigneur, continua Bussy, quoique vous ayez poussé +au martyre une jeune fille de race noble, cette jeune fille a échappé +au martyre; mais ne respirez pas encore, et ne vous croyez pas encore +absous, car, en conservant la vie, elle a trouvé un malheur plus grand +que la mort. + +--Qu'est-ce donc, et que lui est-il arrivé? demanda le duc tout +tremblant. + +--Monseigneur, il lui est arrivé qu'un homme lui a conservé l'honneur, +qu'un homme lui a sauvé la vie; mais cet homme s'est fait payer son +service si cher, que c'est à regretter qu'il l'ait rendu. + +--Achève, voyons. + +--Eh bien, monseigneur, la demoiselle de Méridor, pour échapper aux +bras déjà étendus de M. le duc d'Anjou, dont elle ne voulait pas être +la maîtresse, la demoiselle de Méridor s'est jetée aux bras d'un homme +qu'elle exècre. + +--Que dis-tu? + +--Je dis que Diane de Méridor s'appelle aujourd'hui madame de +Monsoreau. + +A ces mots, au lieu de la pâleur qui couvrait ordinairement les joues +de François, le sang reflua si violemment à son visage, qu'on eût cru +qu'il allait lui jaillir par les yeux. + +--Sang du Christ! s'écria le prince furieux; cela est-il bien vrai? + +--Pardieu! puisque je le dis, répliqua Bussy avec son air hautain. + +--Ce n'est point ce que je voulais dire, répéta le prince, et je ne +suspectais point votre loyauté, Bussy; je me demandais seulement s'il +était possible qu'un de mes gentilshommes, un Monsoreau, eût eu +l'audace de protéger contre mon amour une femme que j'honorais de mon +amour. + +--Et pourquoi pas? dit Bussy. + +--Tu eusses donc fait ce qu'il a fait, toi? + +--J'eusse fait mieux, monseigneur, je vous eusse averti que votre +honneur se fourvoyait. + +--Un moment, Bussy, dit le duc redevenu calme, écoutez, s'il vous +plaît; vous comprenez, mon cher, que je ne me justifie pas. + +--Et vous avez tort, mon prince, car vous n'êtes qu'un gentilhomme +toutes les fois qu'il s'agit de prud'homme. + +--Eh bien c'est pour cela que je vous prie d'être le juge de M. de +Monsoreau. + +--Moi? + +--Oui, vous, et de me dire s'il n'est point un traître, traître envers +moi? + +--Envers vous? + +--Envers moi, dont il connaissait les intentions. + +--Et les intentions de Votre Altesse étaient?... + +--De me faire aimer de Diane sans doute! + +--De vous faire aimer? + +--Oui, mais dans aucun cas de n'employer la violence. + +--C'étaient là vos intentions, monseigneur? dit Bussy avec un sourire +ironique. + +--Sans doute, et ces intentions, je les ai conservées jusqu'au dernier +moment, quoique M. de Monsoreau les ait combattues avec toute la +logique dont il était capable. + +--Monseigneur! monseigneur! que dites-vous là? Cet homme vous a poussé +à déshonorer Diane? + +--Oui. + +--Par ses conseils! + +--Par ses lettres. En veux-tu voir une, de ses lettres? + +--Oh! s'écria Bussy, si je pouvais croire cela! + +--Attends une seconde, tu verras. + +Et le duc courut à une petite caisse que gardait toujours un page dans +son cabinet, et en tira un billet qu'il donna à Bussy: + +--Lis, dit-il, puisque tu doutes de la parole de ton prince. + +Bussy prit le billet d'une main tremblante de doute, et lut: + + +«Monseigneur, + +Que Votre Altesse se rassure: ce coup de main se fera sans risques, +car la jeune personne part ce soir pour aller passer huit jours chez +une tante qui demeure au château de Lude; je m'en charge donc, et vous +n'avez pas besoin de vous en inquiéter. Quant aux scrupules de la +demoiselle, croyez bien qu'ils s'évanouiront dès qu'elle se trouvera +en présence de Votre Altesse; en attendant, j'agis... et ce soir... +elle sera au château de Beaugé. + +De Votre Altesse, le très-respectueux serviteur, + +BRYANT DE MONSOREAU.» + +--Eh bien, qu'en dis-tu, Bussy? demanda le prince après que le +gentilhomme eut relu la lettre une seconde fois. + +--Je dis que vous êtes bien servi, monseigneur. + +--C'est-à-dire que je suis trahi, au contraire. + +--Ah! c'est juste! j'oubliais la suite. + +--Joué! le misérable. Il m'a fait croire à la mort d'une femme.... + +--Qu'il vous volait; en effet, le trait est noir; mais, ajouta Bussy +avec une ironie poignante, l'amour de M. de Monsoreau est une excuse. + +--Ah! tu crois? dit le duc avec son plus mauvais sourire. + +--Dame! reprit Bussy, je n'ai pas d'opinion là-dessus; je le crois si +vous le croyez. + +--Que ferais-tu à ma place? Mais d'abord, attends; qu'a-t-il fait +lui-même? + +--Il a fait accroire au père de la jeune fille que c'était vous qui +étiez le ravisseur. Il s'est offert pour appui; il s'est présenté au +château de Beaugé avec une lettre du baron de Méridor; enfin il a fait +approcher une barque des fenêtres du château, et il a enlevé la +prisonnière; puis, la renfermant dans la maison que vous savez, il l'a +poussée, de terreurs en terreurs, à devenir sa femme. + +--Et ce n'est point là une déloyauté infâme? s'écria le duc. + +--Mise à l'abri sous la vôtre, monseigneur, répondit le gentilhomme +avec sa hardiesse ordinaire. + +--Ah! Bussy!... tu verras si je sais me venger! + +--Vous venger! allons donc, monseigneur, vous ne ferez point une chose +pareille. + +--Comment? + +--Les princes ne se vengent point, monseigneur, ils punissent. Vous +reprocherez son infamie à ce Monsoreau, et vous le punirez. + +--Et de quelle façon? + +--En rendant le bonheur à mademoiselle de Méridor. + +--Et le puis-je? + +--Certainement. + +--Et comment cela? + +--En lui rendant la liberté. + +--Voyons, explique-toi. + +--Rien de plus facile; le mariage a été forcé, donc le mariage est +nul. + +--Tu as raison. + +--Faites donc annuler le mariage, et vous aurez agi, monseigneur, en +digne gentilhomme et en noble prince. + +--Ah! ah! dit le prince soupçonneux, quelle chaleur! cela t'intéresse +donc, Bussy? + +--Moi, pas le moins du monde; ce qui m'intéresse, monseigneur, c'est +qu'on ne dise pas que Louis de Clermont, comte de Bussy, sert un +prince perfide et un homme sans honneur. + +--Eh bien, tu verras. Mais comment rompre ce mariage? + +--Rien de plus facile, en faisant agir le père. + +--Le baron de Méridor? + +--Oui. + +--Mais il est au fond de l'Anjou. + +--Il est ici, monseigneur, c'est-à-dire à Paris. + +--Chez toi? + +--Non, près de sa fille. Parlez-lui, monseigneur, qu'il puisse compter +sur vous; qu'au lieu de voir dans Votre Altesse ce qu'il y a vu +jusqu'à présent, c'est-à-dire un ennemi, il y voie un protecteur, et +lui, qui maudissait votre nom, va vous adorer comme son bon génie. + +--C'est un puissant seigneur dans son pays, dit le duc, et l'on assure +qu'il est très-influent dans toute la province. + +--Oui, monseigneur; mais ce dont vous devez vous souvenir avant toute +chose, c'est qu'il est père, c'est que sa fille est malheureuse, et +qu'il est malheureux du malheur de sa fille. + +--Et quand pourrais-je le voir? + +--Aussitôt votre retour à Paris. + +--Bien. + +--C'est convenu alors, n'est-ce pas, monseigneur? + +--Oui. + +--Foi de gentilhomme? + +--Foi de prince. + +--Et quand partez-vous? + +--Ce soir; m'attends-tu? + +--Non, je cours devant. + +--Va, et tiens-toi prêt. + +--Tout à vous, monseigneur. Où retrouverai-je Votre Altesse? + +--Au lever du roi, demain, vers midi. + +--J'y serai, monseigneur; adieu. + +Bussy ne perdit pas un moment, et le chemin que le duc fit en dormant +dans sa litière et qu'il mit quinze heures à faire, le jeune homme, +qui revenait à Paris le coeur gonflé d'amour et de joie, le dévora en +cinq heures pour consoler plus tôt le baron, auquel il avait promis +assistance, et Diane, à laquelle il allait porter la moitié de sa vie. + + + + +CHAPITRE IX + +COMMENT CHICOT REVINT AU LOUVRE ET FUT REÇU PAR LE ROI HENRI III. + + +Tout dormait au Louvre, car il n'était encore que onze heures du +matin; les sentinelles de la cour semblaient marcher avec précaution; +les chevaliers qui relevaient la garde allaient au pas. + +On laissait reposer le roi, fatigué de son pèlerinage. + +Deux hommes se présentèrent en même temps à la porte principale du +Louvre: l'un, sur un barbe d'une fraîcheur incomparable; l'autre, sur +un andalous tout floconneux d'écume. + +Ils s'arrêtèrent de front à la porte et se regardèrent; car, venus par +deux chemins opposés, ils se rencontraient là seulement. + +--Monsieur de Chicot, s'écria le plus jeune des deux en saluant avec +politesse, comment vous portez-vous ce matin? + +--Eh! c'est le seigneur de Bussy. Mais, à merveille, monsieur, +répondit Chicot avec une aisance et une courtoisie qui sentaient le +gentilhomme pour le moins autant que le salut de Bussy sentait son +grand seigneur et son homme délicat. + +--Vous venez voir le lever du roi, monsieur? demanda Bussy. + +--Et vous aussi, je présume? + +--Non. Je viens pour saluer monseigneur le due d'Anjou. Vous savez, +monsieur de Chicot, ajouta Bussy en souriant, que je n'ai pas le +bonheur d'être des favoris de Sa Majesté? + +--C'est un reproche que je ferai au roi et non à vous, monsieur. + +Bussy s'inclina. + +--Et vous arrivez de loin? demanda Bussy. On vous disait en voyage. + +--Oui, monsieur, je chassais, répliqua Chicot. Mais, de votre côté, ne +voyagiez-vous point aussi? + +--En effet, j'ai fait une course en province; maintenant, monsieur, +continua Bussy, serez-vous assez bon pour me rendre un service? + +--Comment donc, chaque fois que M. de Bussy voudra disposer de moi +pour quelque chose que ce soit, dit Chicot, il m'honorera infiniment. + +--Eh bien, vous allez pénétrer dans le Louvre, vous le privilégié, +tandis que moi, je resterai dans l'antichambre; veuillez donc faire +prévenir le duc d'Anjou que j'attends. + +--M. le duc d'Anjou est au Louvre, dit Chicot, et va sans doute +assister au lever de Sa Majesté; que n'entrez-vous avec moi, monsieur? + +--Je crains le mauvais visage du roi. + +--Bah! + +--Dame! il ne m'a point jusqu'à présent habitué à ses plus gracieux +sourires. + +--D'ici à quelque temps, soyez tranquille, tout cela changera. + +--Ah! ah! vous êtes donc nécromancien, monsieur de Chicot? + +--Quelquefois. Allons, du courage, venez, monsieur de Bussy. + +Ils entrèrent en effet, et se dirigèrent, l'un vers le logis de M. le +duc d'Anjou, qui habitait, nous croyons l'avoir déjà dit, +l'appartement qu'avait habité jadis la reine Marguerite, l'autre vers +la chambre du roi. + +--Henri III venait de s'éveiller; il avait sonné sur le grand timbre, +et une nuée de valets et d'amis s'était précipitée dans la chambre +royale: déjà le bouillon de volaille, le vin épicé et les pâtes de +viandes étaient servis, quand Chicot entra tout fringant chez son +auguste maître, et commença, avant de dire bonjour, par manger au plat +et boire à l'écuelle d'or. + +--Par la mordieu! s'écria le roi ravi, quoiqu'il jouât la colère, +c'est ce coquin de Chicot, je crois; un fugitif, un vagabond, un +pendard! + +--Eh bien! eh bien! qu'as-tu donc, mon fils, dit Chicot en s'asseyant +sans façon avec ses bottes poudreuses sur l'immense fauteuil à fleurs +de lis d'or où était assis Henri III lui-même, nous oublions donc ce +petit retour de Pologne où nous avons joué le rôle de cerf, tandis que +les magnats jouaient celui de chiens. Taïaut! taïaut!... + +--Allons, voilà mon malheur revenu, dit Henri; je ne vais plus +entendre que des choses désagréables. J'étais bien tranquille +cependant depuis trois semaines. + +--Bah! bah! dit Chicot, tu te plains toujours; on te prendrait pour un +de tes sujets, le diable m'emporte. Voyons, qu'as-tu fait en mon +absence, mon petit Henriquet? A-t-on un peu drôlement gouverné ce beau +royaume de France? + +--Monsieur Chicot! + +--Nos peuples tirent-ils la langue, hein? + +--Drôle! + +--A-t-on pendu quelqu'un de ces petits messieurs frisés? Ah! pardon! +monsieur de Quélus, je ne vous voyais pas. + +--Chicot, nous nous brouillerons. + +--Enfin, reste-t-il quelque argent dans nos coffres ou dans ceux des +juifs? Ce ne serait pas malheureux, nous avons bien besoin de nous +divertir, ventre de biche! c'est bien assommant, la vie! + +Et il acheva de rafler sur le plat de vermeil des pâtes de viandes +dorées à la poêle. + +Le roi se mit à rire: c'était toujours par là qu'il finissait. + +--Voyons, dit-il, qu'as-tu fait pendant cette longue absence? + +--J'ai, dit Chicot, imaginé le plan d'une petite procession en trois +actes. + +Premier acte.--Des pénitents habillés d'une chemise et d'un +haut-de-chausses seulement, se tirant les cheveux et se gourmant +réciproquement, montent du Louvre à Montmartre. + +Deuxième acte.--Les mêmes pénitents, dépouillés jusqu'à la ceinture et +se fouettant avec des chapelets de pointes d'épine, descendent de +Montmartre à l'abbaye de Sainte-Geneviève. + +Troisième acte.--Enfin, ces mêmes pénitents tout nus, se découpant +mutuellement, à grands coups de martinet, des lanières sur les +omoplates, reviennent de l'abbaye Sainte-Geneviève au Louvre. + +J'avais bien pensé, comme péripétie inattendue, à les faire passer par +la place de Grève, où le bourreau les eût tous brûlés depuis le +premier jusqu'au dernier; mais j'ai pensé que le Seigneur avait gardé +là-haut un peu de soufre de Sodome et un peu de bitume de Gomorrhe, et +je ne veux pas lui ôter le plaisir de faire lui-même la grillade. +--Ça, messieurs, en attendant ce grand jour, divertissons-nous. + +--Et d'abord, voyons: Qu'es-tu devenu? demanda le roi, sais-tu que je +t'ai fait chercher dans tous les mauvais lieux de Paris? + +--As-tu bien fouillé le Louvre? + +--Quelque paillard, ton ami, t'aura confisqué. + +--Cela ne se peut pas, Henri, c'est toi qui as confisqué tous les +paillards. + +--Je me trompais donc? + +--Eh! mon Dieu! oui; comme toujours, du tout au tout. + +--Nous verrons que tu faisais pénitence. + +--Justement. Je me suis mis un peu en religion pour voir ce que +c'était, et, ma foi, j'en suis revenu. J'ai assez des moines. Fi! les +sales animaux! + +En ce moment M. de Monsoreau entra chez le roi, qu'il salua avec un +profond respect. + +--Ah! c'est vous, monsieur le grand veneur! dit Henri. Quand nous +ferez-vous faire quelque belle chasse? voyons. + +--Quand il plaira à Votre Majesté. Je reçois la nouvelle que nous +avons force sangliers à Saint-Germain-en-Laye. + +--C'est bien dangereux, le sanglier, dit Chicot. Le roi Charles IX, je +me le rappelle, a manqué être tué à une chasse au sanglier; et puis +les épieux sont durs, et cela fait des ampoules à nos petites mains. +N'est-ce pas, mon fils? + +M. de Monsoreau regarda Chicot de travers. + +--Tiens, dit le Gascon à Henri, il n'y a pas longtemps que ton grand +veneur a rencontré un loup. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que, comme les Nuées du poëte Aristophane, il en a retenu la +figure, l'oeil surtout; c'est frappant. + +M. de Monsoreau se retourna, et dit en pâlissant à Chicot: + +--Monsieur Chicot, je suis peu fait aux bouffons, ayant rarement vécu +à la cour, et je vous préviens que, devant mon roi, je n'aime point à +être humilié, surtout lorsqu'il s'agit de son service. + +--Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous êtes tout le contraire de nous, +qui sommes gens de cour; aussi avons-nous bien ri de la dernière +bouffonnerie. + +--Et quelle est cette bouffonnerie? demanda Monsoreau. + +--Il vous a nommé grand veneur; vous voyez que, s'il est moins bouffon +que moi, il est encore plus fou, ce cher Henriquet. + +Monsoreau lança un regard terrible au Gascon. + +--Allons, allons, dit Henri, qui prévoyait une querelle, parlons +d'autre chose, messieurs. + +--Oui, dit Chicot, parlons des mérites de Notre-Dame de Chartres. + +--Chicot, pas d'impiétés, dit le roi d'un ton sévère. + +--Des impiétés, moi? dit Chicot, allons donc; tu me prends pour un +homme d'Église, tandis que je suis un homme d'épée. Au contraire, +c'est moi qui te préviendrai d'une chose, mon fils. + +--Et de laquelle? + +--C'est que tu en uses mal avec Notre-Dame de Chartres, Henri, on ne +peut plus mal. + +--Comment cela? + +--Sans doute. Nôtre-Dame avait deux chemises accoutumées à se trouver +ensemble, et tu les as séparées. A ta place, je les eusse réunies, +Henri, et il y eût eu chance au moins pour qu'un miracle se fit. + +Cette allusion un peu brutale à la séparation du roi et de la reine +fit rire les amis du roi. + +Henri se détira les bras, se frotta les yeux et sourit à son tour. + +--Pour cette fois, dit-il, le fou a, mordieu, raison. + +Et il parla d'autre chose. + +--Monsieur, dit tout bas Monsoreau à Chicot, vous plairait-il, sans +faire semblant de rien, d'aller m'attendre dans l'embrasure de cette +fenêtre? + +--Comment donc, monsieur! dit Chicot, mais avec le plus grand plaisir. + +--Eh bien, alors, tirons à l'écart. + +--Au fond d'un bois, si cela vous convient, monsieur. + +--Trêve de plaisanteries, elles sont inutiles, car il n'y a plus +personne pour en rire, dit Monsoreau en rejoignant le bouffon dans +l'embrasure où celui-ci l'avait précédé. Nous sommes face à face, nous +nous devons la vérité, monsieur Chicot, monsieur le fou, monsieur le +bouffon; un gentilhomme vous défend, entendez-vous bien ce mot, vous +défend de rire de lui; il vous invite surtout à bien réfléchir avant +de donner vos rendez-vous dans les bois, car dans ces bois où vous +vouliez me conduire tout à l'heure, il pousse une collection de bâtons +volants et autres, tout à fait dignes de faire suite à ceux qui vous +ont si rudement étrillés de la part de M. de Mayenne. + +--Ah! fit Chicot sans s'émouvoir en apparence, bien que son oeil noir +eût lancé un sombre éclair. Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que +je dois à M. de Mayenne; vous voudriez donc que je devinsse votre +débiteur comme je suis le sien, et que je vous plaçasse sur la même +ligne dans mon souvenir et vous gardasse une part égale de ma +reconnaissance? + +--Il me semble que, parmi vos créanciers, monsieur, vous oubliez de +compter le principal. + +--Cela m'étonne, monsieur, car je me vante d'avoir excellente mémoire; +quel est donc ce créancier, je vous prie? + +--Maître Nicolas David. + +--Oh! pour celui-là, vous vous trompez, dit Chicot avec un sourire +sinistre; je ne lui dois plus rien, il est payé. + +En ce moment, un troisième interlocuteur vint se mêler à la +conversation. + +C'était Bussy. + +--Ah! monsieur de Bussy, dit Chicot, venez un peu à mon aide. Voici M. +de Monsoreau qui m'a détourné comme vous voyez, et qui veut me mener +ni plus ni moins qu'un cerf ou un daim; dites-lui qu'il se trompe, +monsieur de Bussy, qu'il a affaire à un sanglier, et que le sanglier +revient sur le chasseur. + +--Monsieur Chicot, dit Bussy, je crois que vous faites tort à M. le +grand veneur en pensant qu'il ne vous tient pas pour ce que vous êtes, +c'est-à-dire pour un bon gentilhomme. Monsieur, continua Bussy en +s'adressant au comte, j'ai l'honneur de vous prévenir que M. le duc +d'Anjou désire vous parler. + +--A moi? fit Monsoreau inquiet. + +--A vous-même, monsieur, dit Bussy. + +Monsoreau dirigea sur son interlocuteur un regard qui avait +l'intention de pénétrer jusqu'au fond de son âme, mais fut forcé de +s'arrêter à la surface, tant les yeux et le sourire de Bussy étaient +pleins de sérénité. + +--M'accompagnez-vous, monsieur? demanda le grand veneur au +gentilhomme. + +--Non, monsieur, je cours prévenir Son Altesse que vous vous rendez à +ses ordres, tandis que vous prendrez congé du roi. + +Et Bussy s'en retourna comme il était venu, se glissant, avec son +adresse ordinaire, parmi la foule des courtisans. + +Le duc d'Anjou attendait effectivement dans son cabinet et relisait la +lettre que nos lecteurs connaissent déjà. Entendant du bruit aux +portières, il crut que c'était Monsoreau qui se rendait à ses ordres, +et cacha cette lettre. + +Bussy parut. + +--Eh bien? dit le duc. + +--Eh bien, monseigneur, le voici. + +--Il ne se doute de rien? + +--Et quand cela serait, lorsqu'il serait sur ses gardes? dit Bussy; +n'est-ce pas votre créature? Tiré du néant par vous, ne pouvez-vous +pas le réduire au néant? + +--Sans doute, répondit le duc avec cet air préoccupé que lui donnait +toujours l'approche des événements où il fallait développer quelque +énergie. + +--Vous paraît-il moins coupable qu'il ne l'était hier? + +--Cent fois plus! ses crimes sont de ceux qui s'accroissent quand on y +réfléchit. + +--D'ailleurs, dit Bussy, tout se borne à un seul point: il a enlevé +par trahison une jeune fille noble; il l'a épousée frauduleusement et +par des moyens indignes d'un gentilhomme; il demandera lui-même la +résolution de ce mariage, ou vous la demanderez pour lui. + +--C'est arrêté ainsi. + +--Et au nom du père, au nom de la jeune fille, au nom du château de +Méridor, au nom de Diane, j'ai votre parole? + +--Vous l'avez. + +--Songez qu'ils sont prévenus, qu'ils attendent dans l'anxiété le +résultat de votre entrevue avec cet homme. + +--La jeune fille sera libre, Bussy, je t'en engage ma foi. + +--Ah! dit Bussy, si vous faites cela, vous serez réellement un grand +prince, monseigneur. + +Et il prit la main du duc, cette main qui avait signé tant de fausses +promesses, qui avait manqué à tant de serments jurés, et il la baisa +respectueusement. + +En ce moment on entendit des pas dans le vestibule. + +--Le voici, dit Bussy. + +--Faites entrer M. de Monsoreau, cria François avec une sévérité qui +parut de bon augure à Bussy. + +Et cette fois le jeune gentilhomme, presque sûr d'atteindre enfin au +résultat ambitionné par lui, ne put empêcher son regard de prendre, en +saluant Monsoreau, une légère teinte d'ironie orgueilleuse; le grand +veneur reçut, de son côté, le salut de Bussy avec ce regard vitreux +derrière lequel il retranchait les sentiments de son âme, comme +derrière une infranchissable forteresse. + +Bussy attendit dans ce corridor que nous connaissons déjà, dans ce +même corridor où la Mole, une nuit, avait failli être étranglé par +Charles IX, Henri III, le duc d'Alençon et le duc de Guise, avec la +cordelière de la reine mère. Ce corridor, ainsi que le palier auquel +il correspondait, était pour le moment encombré de gentilshommes qui +venaient faire leur cour au duc. + +Bussy prit place avec eux, et chacun s'empressa de lui faire sa place, +autant pour la considération dont il jouissait par lui-même que pour +sa faveur près du duc d'Anjou. Le gentilhomme enferma toutes ses +sensations en lui-même, et, sans rien laisser apercevoir de la +terrible angoisse qu'il concentrait dans son coeur, il attendit le +résultat de cette conférence où tout son bonheur à venir était en jeu. + +La conversation ne pouvait manquer d'être animée: Bussy avait assez vu +de M. de Monsoreau pour comprendre que celui-ci ne se laisserait pas +détruire sans lutte. Mais, enfin, il ne s'agissait pour le duc d'Anjou +que d'appuyer la main sur lui, et s'il ne pliait pas, eh bien, alors +il romprait. + +Tout à coup l'éclat bien connu de la voix du prince se fît entendre. +Cette voix semblait commander. + +Bussy tressaillit de joie. + +--Ah! dit-il, voilà le duc qui me tient parole. Mais à cet éclat il +n'en succéda aucun autre, et, comme chacun se taisait en se regardant +avec inquiétude, un profond silence régna bientôt parmi les +courtisans. + +Inquiet, troublé dans son rêve commencé, soumis maintenant au flux des +espérances et au reflux de la crainte, Bussy sentit s'écouler minute +par minute près d'un quart d'heure. + +Tout à coup la porte de la chambre du duc s'ouvrit, et l'on entendit à +travers les portières sortir de cette chambre des voix enjouées. + +Bussy savait que le duc était seul avec le grand veneur, et que, si +leur conversation avait suivi son cours ordinaire, elle ne devrait +être rien moins que joyeuse en ce moment. + +Cette placidité le fit frissonner. + +Bientôt les voix se rapprochèrent, la portière se souleva. Monsoreau +sortit à reculons et en saluant. Le duc le reconduisit jusqu'à la +limite de sa chambre, en disant: + +--Adieu! notre ami. C'est chose convenue. + +--Notre ami, murmura Bussy, sangdieu! que signifie cela? + +--Ainsi, monseigneur, dit Monsoreau toujours tourné vers le prince, +c'est bien l'avis de Votre Altesse; le meilleur moyen à présent, c'est +la publicité. + +--Oui, oui, dit le duc, ce sont jeux d'enfants que tous ces mystères. + +--Alors, dit le grand veneur, dès ce soir je la présenterai au roi. + +--Marchez sans crainte, j'aurai tout préparé. + +Le duc se pencha vers le grand veneur et lui dit quelques mots à +l'oreille. + +--C'est fait, monseigneur, répondit celui-ci. + +Monsoreau salua une dernière fois le duc, qui, sans voir Bussy, caché +qu'il était par les plis d'une portière à laquelle il se cramponnait +pour ne pas tomber, examinait les assistants. + +--Messieurs, dit Monsoreau se retournant vers les gentilshommes qui +attendaient leur tour d'audience, et qui s'inclinaient déjà devant une +faveur à l'éclat de laquelle semblait pâlir celle de Bussy; messieurs, +permettez que je vous annonce une nouvelle: monseigneur me permet que +je rende public mon mariage avec mademoiselle Diane de Méridor, ma +femme depuis plus d'un mois, et que, sous ses auspices, je la présente +ce soir à la cour. + +Bussy chancela; quoique le coup ne fût déjà plus inattendu, il était +si violent, qu'il pensa en être écrasé. + +Ce fut alors qu'il avança la tête, et que le duc et lui, tous deux +pâles de sentiments bien opposés, échangèrent un regard de mépris de +la part de Bussy, de terreur de la part du duc d'Anjou. + +Monsoreau traversa le groupe des gentilshommes, au milieu des +compliments et des félicitations. + +Quant à Bussy, il fit un mouvement pour aller au duc; mais celui-ci +vit ce mouvement, et le prévint en laissant retomber la portière; en +même temps, derrière la portière, la porte se referma, et l'on +entendit le grincement de la clef dans la serrure. + +Bussy sentit alors son sang affluer chaud et tumultueux à ses tempes +et à son coeur. Sa main, rencontrant la dague pendue à son ceinturon, +la tira machinalement à moitié du fourreau; car, chez cet homme, les +passions prenaient un premier élan irrésistible; mais l'amour, qui +l'avait poussé à cette violence, paralysa toute sa fougue; une douleur +amère, profonde, lancinante, étouffa la colère: au lieu de se gonfler, +le coeur éclata. + +Dans ce paroxysme de deux passions qui luttaient ensemble, l'énergie +du jeune homme succomba, comme tombent ensemble, pour s'être choquées +au plus fort de leur ascension, deux vagues courroucées qui semblaient +vouloir escalader le ciel. + +Bussy comprit que, s'il restait là, il allait donner le spectacle de +sa douleur insensée; il suivit le corridor, gagna l'escalier secret, +descendit par une poterne dans la cour du Louvre, sauta sur son cheval +et prit au galop le chemin de la rue Saint-Antoine. + +Le baron et Diane attendaient la réponse promise par Bussy; ils virent +le jeune homme apparaître, pâle, le visage bouleversé et les yeux +sanglants. + +--Madame, s'écria Bussy, méprisez-moi, haïssez-moi; je croyais être +quelque chose dans ce monde, et je ne suis qu'un atome; je croyais +pouvoir quelque chose, et je ne peux pas même m'arracher le coeur. +Madame, vous êtes bien la femme de M. de Monsoreau, et sa femme +légitime reconnue à cette heure, et qui doit être présentée ce soir. +Mais je suis un pauvre fou, un misérable insensé, ou plutôt, ou +plutôt, oui, comme vous le disiez, monsieur le baron, c'est M. le duc +d'Anjou qui est un lâche et un infâme. + +Et, laissant le père et la fille épouvantés, fou de douleur, ivre de +rage, Bussy sortit de la chambre, se précipita par les montées, sauta +sur son cheval, lui enfonça ses deux éperons dans le ventre, et, sans +savoir où il allait, lâchant les rênes, ne s'occupant que d'étreindre +son coeur grondant sous sa main crispée, il partit, semant sur son +passage le vertige et la terreur. + + + + +CHAPITRE X + +CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ ENTRE MONSEIGNEUR LE DUC D'ANJOU ET LE GRAND +VENEUR. + + +Il est temps d'expliquer ce changement subit qui s'était opéré dans +les façons du duc d'Anjou à l'égard de Bussy. + +Le duc, lorsqu'il reçut M. de Monsoreau, après les exhortations de son +gentilhomme, était monté sur le ton le plus favorable aux projets de +ce dernier. Sa bile, facile à s'irriter, débordait d'un coeur ulcéré +par les deux passions dominantes dans ce coeur: l'amour-propre du duc +avait reçu sa blessure; la peur d'un éclat, dont menaçait Bussy, au +nom de M. de Méridor, fouettait plus douloureusement encore la colère +de François. + +En effet, deux sentiments de cette nature produisent, en se combinant, +d'épouvantables explosions, quand le coeur qui les renferme, pareil à +ces bombes saturées de poudre, est assez solidement construit, assez +hermétiquement clos pour que la compression double l'éclat. + +M. d'Alençon reçut donc le grand veneur avec un de ces visages sévères +qui faisaient trembler à la cour les plus intrépides, car on savait +les ressources de François en matière de vengeance. + +--Votre Altesse m'a mandé? dit Monsoreau fort calme et avec un regard +aux tapisseries; car il devinait, cet homme habitué à manier l'âme du +prince, tout le feu qui couvait sous ces froideurs apparentes, et l'on +eût dit, pour transporter la figure de l'être vivant aux objets +inanimés, qu'il demandait compte à l'appartement des projets au +maître. + +--Ne craignez rien, monsieur, dit le duc qui avait compris; il n'y a +personne derrière ces tentures; nous pourrons causer librement et +surtout franchement. + +Monsoreau s'inclina. + +--Car vous êtes un bon serviteur, monsieur le grand veneur de France, +et vous avez de l'attachement pour ma personne? + +--Je le crois, monseigneur. + +--Moi, j'en suis sûr, monsieur, c'est vous qui, en mainte occasion, +m'avez instruit des complots ourdis contre moi, vous qui avez aidé mes +entreprises, oubliant souvent vos intérêts, exposant votre vie. + +--Altesse!.... + +--Je le sais. Dernièrement encore, il faut que je vous le rappelle, +car, en vérité, vous avez tant de délicatesse, que jamais chez vous +aucune allusion, même indirecte, ne remet en évidence les services +rendus. Dernièrement, pour cette malheureuse aventure.... + +--Quelle aventure, monseigneur? + +--Cet enlèvement de mademoiselle de Méridor; pauvre jeune fille! + +--Hélas! murmura Monsoreau de façon que la réponse ne fût pas +sérieusement applicable au sens des paroles de François. + +--Vous la plaignez, n'est-ce pas? dit ce dernier l'appelant sur un +terrain sûr. + +--Ne la plaindriez-vous pas, Altesse? + +--Moi! oh! vous savez si j'ai regretté ce funeste caprice! Et tenez, +il a fallu toute l'amitié que j'ai pour vous, toute l'habitude que +j'ai de vos bons services, pour me faire oublier que sans vous je +n'eusse pas enlevé la jeune fille. + +Monsoreau sentit le coup. + +--Voyons, se dit-il, seraient-ce simplement des remords? Monseigneur, +répliqua-t-il, votre bonté naturelle vous conduit à exagérer: vous +n'avez pas plus causé la mort de cette jeune fille, que moi-même.... + +--Comment cela? + +--Certes, vous n'aviez pas l'intention de pousser la violence jusqu'à +la mort de mademoiselle de Méridor? + +--Oh! non. + +--Alors l'intention vous absout, monseigneur; c'est un malheur, un +malheur comme le hasard en cause tous les jours. + +---Et, d'ailleurs, ajouta le duc en plongeant son regard dans le coeur +de Monsoreau, la mort a tout enveloppé dans son éternel silence.... + +Il y eut assez de vibration dans la voix du prince pour que Monsoreau +levât les yeux aussitôt, et se dit: + +--Ce ne sont pas des remords.... + +--Monseigneur, reprit-il, voulez-vous que je parle franc à Votre +Altesse? + +--Pourquoi hésiteriez-vous? dit aussitôt le prince avec un étonnement +mêlé de hauteur. + +--En effet, dit Monsoreau, je ne sais pas pourquoi j'hésiterais. + +--Qu'est-ce à dire? + +--Oh! monseigneur, je veux dire qu'avec un prince aussi éminent par +son intelligence et sa noblesse de coeur, la franchise doit entrer +désormais comme un élément principal dans cette conversation. + +--Désormais?... Que signifie? + +--C'est que, au début, Votre Altesse n'a pas jugé à propos d'user avec +moi de cette franchise. + +--Vraiment! riposta le duc avec un éclat de rire qui décelait une +furieuse colère. + +--Écoutez-moi, monseigneur, dit humblement Monsoreau; je sais ce que +Votre Altesse voulait me dire. + +--Parlez donc, alors. + +--Votre Altesse voulait me faire entendre que peut-être mademoiselle +de Méridor n'était pas morte, et qu'elle dispensait de remords ceux +qui se croyaient ses meurtriers. + +--Oh! quel temps vous avez mis, monsieur, à me faire faire cette +réflexion consolante! Vous êtes un fidèle serviteur, sur ma parole! +vous m'avez vu sombre, affligé; vous m'avez ouï parler des rêves +funèbres que je faisais depuis la mort de cette femme, moi dont la +sensibilité n'est pas banale, Dieu merci... et vous m'avez laissé +vivre ainsi, lorsque, avec ce seul doute, vous pouviez m'épargner tant +de souffrances!... Comment faut-il que j'appelle cette conduite, +monsieur?.... + +Le duc prononça ces paroles avec tout l'éclat d'un courroux prêt à +déborder. + +--Monseigneur, répondit Monsoreau, on dirait que Votre Altesse dirige +contre moi une accusation.... + +--Traître! s'écria tout à coup le duc en faisant un pas vers le grand +veneur, je la dirige et je l'appuie... Tu m'as trompé! tu m'as pris +cette femme que j'aimais. + +Monsoreau pâlit affreusement, mais ne perdit rien de son attitude +calme et presque fière. + +--C'est vrai, dit-il. + +--Ah! c'est vrai... l'impudent, le fourbe! + +--Veuillez parler plus bas, monseigneur, dit Monsoreau toujours aussi +calme. Votre Altesse oublie qu'elle parle à un gentilhomme, à un bon +serviteur. + +Le duc se mit à rire convulsivement. + +--A un bon serviteur du roi! continua Monsoreau aussi impassible +qu'avant cette terrible menace. + +Le duc s'arrêta sur ce seul mot. + +--Que voulez-vous dire? murmura-t-il. + +--Je veux dire, reprit avec douceur et obséquiosité Monsoreau, que, si +monseigneur voulait bien m'entendre, il comprendrait que j'aie pu +prendre cette femme, puisque son Altesse voulait elle-même la prendre. + +Le duc ne trouva rien à répondre, stupéfait de tant d'audace. + +--Voici mon excuse, dit humblement le grand veneur; j'aimais ardemment +mademoiselle de Méridor.... + +--Moi aussi! répondit François avec une inexprimable dignité. + +--C'est vrai, monseigneur, vous êtes mon maître; mais mademoiselle de +Méridor ne vous aimait pas. + +--Et elle t'aimait, toi? + +--Peut-être, murmura Monsoreau. + +--Tu mens! tu mens! tu l'as violentée comme je la violentais. +Seulement, moi, le maître, j'ai échoué; toi, le valet, tu as réussi. +C'est que je n'ai que la puissance, tandis que tu avais la trahison. + +--Monseigneur, je l'aimais. + +--Que m'importe, à moi? + +--Monseigneur.... + +--Des menaces, serpent? + +--Monseigneur! prenez garde! dit Monsoreau en baissant la tête comme +le tigre qui médite son élan. Je l'aimais, vous dis-je, et je ne suis +pas un de vos valets comme vous disiez tout à l'heure. Ma femme est à +moi comme ma terre; nul ne peut me la prendre, pas même le roi. Or +j'ai voulu avoir cette femme, et je l'ai prise. + +--Vraiment! dit François en s'élançant vers le timbre d'argent placé +sur la table, tu l'as prise, eh bien, tu la rendras. + +--Vous vous trompez, monseigneur, s'écria Monsoreau en se précipitant +vers la table pour empêcher le prince d'appeler. Arrêtez cette +mauvaise pensée qui vous vient de me nuire; car, si vous appeliez une +fois, si vous me faisiez une injure publique.... + +--Tu rendras cette femme, te dis-je. + +--La rendre, comment?... Elle est ma femme, je l'ai épousée devant +Dieu. + +Monsoreau comptait sur l'effet de cette parole, mais le prince ne +quitta point son attitude irritée. + +--Si elle est ta femme devant Dieu, dit-il, tu la rendras aux hommes! + +--Il sait donc tout? murmura Monsoreau. + +--Oui, je sais tout. Ce mariage, tu le rompras; je le romprai, +fusses-tu cent fois engagé devant tous les dieux qui ont régné dans le +ciel. + +--Ah! monseigneur, vous blasphémez, dit Monsoreau. + +--Demain, mademoiselle de Méridor sera rendue à son père; demain tu +partiras pour l'exil que je vais t'imposer. Dans une heure, tu auras +vendu ta charge de grand veneur: voilà mes conditions, sinon, prends +garde, vassal, je te briserai comme je brise ce verre. + +Et le prince, saisissant une coupe de cristal émaillée, présent de +l'archiduc d'Autriche, la lança comme un furieux vers Monsoreau qui +fut enveloppé de ses débris. + +--Je ne rendrai pas la femme, je ne quitterai pas ma charge et je +demeurerai en France, reprit Monsoreau en courant à François +stupéfait. + +--Pourquoi cela... maudit? + +--Parce que je demanderai ma grâce au roi de France, au roi élu à +l'abbaye de Sainte-Geneviève, et que ce nouveau souverain, si bon, si +noble, si heureux de la faveur divine, toute récente encore, ne +refusera pas d'écouter le premier suppliant qui lui présentera une +requête. + +Monsoreau avait accentué progressivement ces mots terribles; le feu de +ses yeux passait peu à peu dans sa parole, qui devenait éclatante. + +François pâlit à son tour, fît un pas en arrière, alla pousser la +lourde tapisserie de la porte d'entrée, puis, saisissant Monsoreau par +la main, il lui dit, en saccadant chaque mot comme s'il eût été au +bout de ses forces: + +--C'est bien... c'est bien..., comte, cette requête, présentez-la-moi +plus bas... je vous écoute. + +--Je parlerai humblement, dit Monsoreau redevenu tout à coup +tranquille, humblement comme il convient au très-humble serviteur de +Votre Altesse. + +François fit lentement le tour de la vaste chambre, et, quand il fut à +portée de regarder derrière les tapisseries, il y regarda chaque fois. +Il semblait ne pouvoir croire que les paroles de Monsoreau n'eussent +pas été entendues. + +--Vous disiez? demanda-t-il. + +--Je disais, monseigneur, qu'un fatal amour a tout fait. L'amour, +noble seigneur, est la plus impérieuse des passions.... Pour me faire +oublier que Votre Altesse avait jeté les yeux sur Diane, il fallait +que je ne fusse plus maître de moi. + +--Je vous le disais, comte, c'est une trahison. + +--Ne m'accablez pas, monseigneur, voilà quelle est la pensée qui me +vint. Je vous voyais riche, jeune, heureux; je vous voyais le premier +prince du monde chrétien. + +Le duc fit un mouvement. + +--Car vous l'êtes... murmura Monsoreau à l'oreille du duc; entre ce +rang suprême et vous, il n'y a plus qu'une ombre, facile à +dissiper.... Je voyais toute la splendeur de votre avenir, et, +comparant cette immense fortune au peu de chose que j'ambitionnais, +ébloui de votre rayonnement futur qui m'empêchait presque de voir la +pauvre petite fleur que je désirais, moi chétif, près de vous, mon +maître, je me suis dit: Laissons le prince à ses rêves brillants, à +ses projets splendides; là est son but; moi, je cherche le mien dans +l'ombre.... A peine s'apercevra-t-il de ma retraite, à peine +sentira-t-il glisser la chétive perle que je dérobe à son bandeau +royal. + +--Comte! comte! dit le duc, enivré malgré lui par la magie de cette +peinture. + +--Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monseigneur? + +A ce moment, le duc leva les yeux. Il vit au mur, tapissé de cuir +doré, le portrait de Bussy, qu'il aimait à regarder parfois comme il +avait jadis aimé à regarder le portrait de la Mole. Ce portrait avait +l'oeil si fier, la mine si haute, il tenait son bras si superbement +arrondi sur la hanche, que le duc se figura voir Bussy lui-même avec +son oeil de feu, Bussy qui sortait de la muraille pour l'exciter à +prendre courage. + +--Non, dit-il, je ne puis vous pardonner: ce n'est pas pour moi que je +tiens rigueur, Dieu m'en est témoin; c'est parce qu'un père en deuil, +un père indignement abusé, réclame sa fille; c'est parce qu'une femme, +forcée à vous épouser, crie vengeance contre vous; c'est parce que, en +un mot, le premier devoir d'un prince est la justice. + +--Monseigneur! + +--C'est, vous dis-je, le premier devoir d'un prince, et je ferai +justice.... + +--Si la justice, dit Monsoreau, est le premier devoir d'un prince, la +reconnaissance est le premier devoir d'un roi. + +--Que dites-vous? + +--Je dis que jamais un roi ne doit oublier celui auquel il doit sa +couronne.... Or, monseigneur.... + +--Eh bien?... + +--Vous me devez la couronne, sire! + +--Monsoreau! s'écria le duc avec une terreur plus grande encore qu'aux +premières attaques du grand veneur. Monsoreau! reprit-il d'une voix +basse et tremblante, êtes-vous donc alors un traître envers le roi +comme vous fûtes un traître envers le prince? + +--Je m'attache à qui me soutient, sire! continua Monsoreau d'une voix +de plus en plus élevée. + +--Malheureux!... + +Et le duc regarda encore le portrait de Bussy. + +--Je ne puis! dit-il... Vous êtes un loyal gentilhomme, Monsoreau, +vous comprendrez que je ne puis approuver ce que vous avez fait. + +--Pourquoi cela, monseigneur? + +--Parce que c'est une action indigne de vous et de moi.... Renoncez à +cette femme. Eh! mon cher comte... encore ce sacrifice; mon cher +comte, je vous en dédommagerai par tout ce que vous me demanderez.... + +--Votre Altesse aime donc encore Diane de Méridor? fit Monsoreau pâle +de jalousie. + +--Non! non! je le jure, non! + +--Eh bien, alors, qui peut arrêter Votre Altesse? Elle est ma femme; +ne suis-je pas bon gentilhomme? quelqu'un peut-il s'immiscer ainsi +dans les secrets de ma vie? + +--Mais elle ne vous aime pas. + +--Qu'importe? + +--Faites cela pour moi, Monsoreau.... + +--Je ne le puis.... + +--Alors... dit le duc plongé dans la plus horrible perplexité... +alors.... + +--Réfléchissez, sire! + +Le duc essuya son front couvert de la sueur que ce titre prononcé par +le comte venait d'y faire monter. + +--Vous me dénonceriez? + +--Au roi détrôné pour vous, oui, Votre Majesté; car, si mon nouveau +prince me blessait dans mon honneur, dans mon bonheur, je retournerais +à l'ancien. + +--C'est infâme! + +--C'est vrai, sire; mais j'aime assez pour être infâme. + +--C'est lâche! + +--Oui, Votre Majesté, mais j'aime assez pour être lâche. + +Le duc fit un mouvement vers Monsoreau. Mais celui-ci l'arrêta d'un +seul regard, d'un seul sourire. + +--Vous ne gagneriez rien à me tuer, monseigneur, dit-il; il est des +secrets qui surnagent avec les cadavres! Restons, vous un roi plein de +clémence, moi le plus humble de vos sujets! + +Le duc se brisait les doigts les uns contre les autres, il les +déchirait avec les ongles. + +--Allons, allons, mon bon seigneur, faites quelque chose pour l'homme +qui vous a le mieux servi en toute chose. + +François se leva. + +--Que demandez-vous? dit-il. + +--Que Votre Majesté.... + +--Malheureux! malheureux! tu veux donc que je le supplie? + +--Oh! monseigneur! + +Et Monsoreau s'inclina. + +--Dites, murmura François. + +--Monseigneur, vous me pardonnerez? + +--Oui. + +--Monseigneur, vous me réconcilierez avec M. de Méridor? + +--Oui. + +--Monseigneur, vous signerez mon contrat de mariage avec mademoiselle +de Méridor? + +--Oui, fit le duc d'une voix étouffée. + +--Et vous honorerez ma femme d'un sourire, le jour où elle paraîtra en +cérémonie au cercle de la reine, à qui je veux avoir l'honneur de la +présenter? + +--Oui, dit François; est-ce tout? + +--Absolument tout, monseigneur. + +--Allez, vous avez ma parole. + +--Et vous, dit Monsoreau en s'approchant de l'oreille du duc, vous +conserverez le trône où je vous ai fait monter! Adieu, sire. + +Cette fois il le dit si bas, que l'harmonie de ce mot parut suave au +prince. + +--Il ne me reste plus, pensa Monsoreau, qu'à savoir comment le duc a +été instruit. + + + + +CHAPITRE XI + +COMMENT SE TINT LE CONSEIL DU ROI. + + +Le jour même, M. de Monsoreau avait, selon son désir manifesté au duc +d'Anjou, présenté sa femme au cercle de la reine mère et à celui de la +reine. + +Henri, soucieux comme à son ordinaire, avait été se coucher, prévenu +par M. de Morvilliers que le lendemain il faudrait tenir un grand +conseil. + +Henri ne fit pas même de questions au chancelier; il était tard, Sa +Majesté avait envie de dormir. On prit l'heure la plus commode pour ne +déranger ni le repos ni le sommeil du roi. + +Ce digne magistrat connaissait parfaitement son maître, et savait +qu'au contraire de Philippe de Macédoine le roi endormi ou à jeun +n'écouterait pas avec une lucidité suffisante les communications qu'il +avait à lui faire. + +Il savait aussi que Henri, dont les insomnies étaient +fréquentes,--c'est l'apanage de l'homme qui doit veiller sur le +sommeil d'autrui de ne pas dormir lui-même,--songerait au milieu de la +nuit à l'audience demandée, et la donnerait avec une curiosité +aiguillonnée selon la gravité de la circonstance. + +Tout se passa comme M. de Morvilliers l'avait prévu. + +Après un premier sommeil de trois ou quatre heures, Henri se réveilla; +la demande du chancelier lui revint en tête, il s'assit sur son lit, +se mit à penser, et, las de penser tout seul, il se laissa glisser le +long de ses matelas, passa ses caleçons de soie, chaussa ses +pantoufles, et, sans rien changer à sa toilette de nuit, qui le +rendait pareil à un fantôme, il s'achemina, à la lueur de sa lampe, +qui, depuis que le souffle de l'Éternel était passé dans l'Anjou avec +Saint-Luc, ne s'éteignait plus; il s'achemina, disons-nous, vers la +chambre de Chicot, la même où s'étaient si heureusement célébrées les +noces de mademoiselle de Brissac. + +Le Gascon dormait à plein sommeil et ronflait comme une forge. + +Henri le tira trois fois par le bras sans parvenir à le réveiller. + +A la troisième fois cependant, le roi ayant accompagné le geste de la +voix et appelé Chicot à tue-tête, le Gascon ouvrit un oeil. + +--Chicot! répéta le roi. + +--Qu'y a-t-il encore? demanda Chicot. + +--Eh! mon ami, dit Henri, comment peux-tu dormir ainsi quand ton roi +veille? + +--Ah! mon Dieu! s'écria Chicot, feignant de ne pas reconnaître le roi, +est-ce que Sa Majesté a pris une indigestion? + +--Chicot, mon ami, dit Henri, c'est moi! + +--Qui, toi? + +--Moi, Henri. + +--Décidément, mon fils, ce sont les bécassines qui t'étouffent. Je +t'avais cependant prévenu; tu en as trop mangé hier soir, comme aussi +de ces bisques aux écrevisses. + +--Non, dit Henri, car à peine y ai-je goûté. + +--Alors, dit Chicot, c'est qu'on t'a empoisonné. Ventre de biche! que +tu es pâle! Henri. + +--C'est mon masque de toile, mon ami, dit le roi. + +--Tu n'es donc pas malade? + +--Non. + +--Alors pourquoi me réveilles-tu? + +--Parce que le chagrin me persécute. + +--Tu as du chagrin? + +--Beaucoup. + +--Tant mieux. + +--Comment, tant mieux? + +--Oui, le chagrin fait réfléchir; et tu réfléchiras qu'on ne réveille +un honnête homme à deux heures du matin que pour lui faire un cadeau. +Que m'apportes-tu, voyons? + +--Rien, Chicot; je viens causer avec toi. + +--Ce n'est point assez. + +--Chicot, M. de Morvilliers est venu hier soir à la cour. + +--Tu reçois bien mauvaise compagnie, Henri; et que venait-il faire? + +--Il venait me demander audience. + +--Ah! voilà un homme qui sait vivre; ce n'est pas comme toi, qui +entres dans la chambre des gens à deux heures du matin sans dire gare. + +--Que pouvait-il avoir à me dire, Chicot? + +--Comment! malheureux, s'écria le Gascon, c'est pour me demander cela +que tu me réveilles? + +--Chicot, mon ami, tu sais que M. de Morvilliers s'occupe de ma +police. + +--Non, ma foi, dit Chicot, je ne le savais pas. + +--Chicot, dit le roi, je trouve, au contraire, moi, que M. de +Morvilliers est toujours très-bien renseigné. + +--Et quand je pense, dit le Gascon, que je pourrais dormir au lieu +d'entendre de pareilles sornettes! + +--Tu doutes de la surveillance du chancelier? demanda Henri. + +--Oui, corbeuf, j'en doute, dit Chicot, et j'ai mes raisons. + +--Lesquelles? + +--Si je t'en donne une seule, cela te suffira-t-il? + +--Oui, si elle est bonne. + +--Et tu me laisseras tranquille après? + +--Certainement. + +--Eh bien, un jour, non, c'était un soir. + +--Peu importe! + +--Au contraire, cela importe beaucoup. Eh bien, un soir je t'ai battu +dans la rue Froidmantel; tu avais avec toi Quélus et Schomberg.... + +--Tu m'as battu? + +--Oui, bâtonné, bâtonné, tous trois. + +--A quel propos? + +--Vous aviez insulté mon page, vous avez reçu les coups, et M. de +Morvilliers ne vous en a rien dit. + +--Comment! s'écria Henri, c'était toi, scélérat? c'était toi, +sacrilège? + +--Moi-même, dit Chicot en se frottant les mains; n'est-ce pas, mon +fils, que je frappe bien quand je frappe? + +--Misérable! + +--Tu avoues donc que c'est la vérité? + +--Je te ferai fouetter, Chicot. + +--Il ne s'agit pas de cela: est-ce vrai, oui ou non? voilà tout ce que +je te demande. + +--Tu sais bien que c'est vrai, malheureux! + +--As-tu fait venir le lendemain M. de Morvilliers? + +--Oui, puisque tu étais là quand il est venu. + +--Lui as-tu raconté le fâcheux accident qui était arrivé la veille à +un gentilhomme de tes amis? + +--Oui. + +--Lui as-tu ordonné de retrouver le coupable? + +--Oui. + +--Te l'a-t-il retrouvé? + +--Non. + +--Eh bien, va donc te coucher, Henri: tu, vois que ta police est mal +faite. + +Et, se retournant vers le mur, sans vouloir répondre davantage, Chicot +se remit à ronfler avec un bruit de grosse artillerie qui ôta au roi +toute espérance de le tirer de ce second sommeil. + +Henri rentra en soupirant dans sa chambre, et, à défaut d'autre +interlocuteur, se mit à déplorer, avec son lévrier Narcisse, le +malheur qu'ont les rois de ne jamais connaître la vérité qu'à leurs +dépens. + +Le lendemain le conseil s'assembla. Il variait selon les changeantes +amitiés du roi. Cette fois il se composait de Quélus, de Maugiron, de +d'Épernon et de Schomberg, en faveur tous quatre depuis plus de six +mois. + +Chicot, assis au haut bout de la table, taillait des bateaux en +papier, et les alignait méthodiquement, pour faire, disait-il, une +flotte à Sa Majesté très-chrétienne, à l'instar de la flotte du roi +très-catholique. + +On annonça M. de Morvilliers. + +L'homme d'État avait pris son plus sombre costume et son air le plus +lugubre. Après un salut profond, qui lui fut rendu par Chicot, il +s'approcha du roi: + +--Je suis, dit-il, devant le conseil de Votre Majesté? + +--Oui, devant mes meilleurs amis. Parlez. + +--Eh bien, sire, je prends assurance et j'en ai besoin. Il s'agit de +dénoncer un complot bien terrible à Votre Majesté. + +--Un complot! s'écrièrent tous les assistants. + +Chicot dressa l'oreille et suspendit la fabrication d'une superbe +galiote à deux têtes, dont il voulait faire la barque amirale de la +flotte. + +--Un complot, oui, Majesté, dit M. de Morvilliers, baissant la voix +avec ce mystère qui présage les terribles confidences. + +--Oh! oh! fit le roi. Voyons, est-ce un complot espagnol? + +A ce moment M. le duc d'Anjou, mandé au conseil, entra dans la salle, +dont les portes se refermèrent aussitôt. + +--Vous entendez, mon frère, dit Henri après le cérémonial. M. de +Morvilliers nous dénonce un complot contre la sûreté de l'État. + +Le duc jeta lentement sur les gentilshommes présents ce regard si +clair et si défiant que nous lui connaissons. + +--Est-il bien possible?... murmura-t-il. + +--Hélas! oui, monseigneur, dit M. de Morvilliers, un complot menaçant. + +--Contez-nous cela, répliqua Chicot en mettant sa galiote terminée +dans le bassin de cristal placé sur la table. + +--Oui, balbutia le duc d'Anjou, contez-nous cela, monsieur le +chancelier. + +--J'écoute, dit Henri. + +Le chancelier prit sa voix la plus voilée, sa pose la plus courbée, +son regard le plus affairé. + +--Sire, dit-il, depuis très-longtemps je veillais sur les menées de +quelques mécontents.... + +--Oh! fit Chicot... quelques?... Vous êtes bien modeste, monsieur de +Morvilliers!... + +--C'étaient, continua le chancelier, des hommes sans aveu, des +boutiquiers, des gens de métiers ou de petits clercs de robe... il y +avait de ci, de là, des moines et des écoliers. + +--Ce ne sont pas là de bien grands princes, dit Chicot avec une +parfaite tranquillité, et en recommençant un nouveau vaisseau à deux +pointes. + +Le duc d'Anjou sourit forcément. + +--Vous allez voir, sire, dit le chancelier; je savais que les +mécontents profitent toujours de deux occasions principales, la guerre +ou la religion.... + +--C'est fort sensé, dit Henri. Après? + +Le chancelier, heureux de cet éloge, poursuivit: + +--Dans l'armée, j'avais des officiers dévoués à Votre Majesté qui +m'informaient de tout; dans la religion, c'est plus difficile. Alors +j'ai mis des hommes en campagne. + +--Toujours fort sensé, dit Chicot. + +Et enfin, continua Morvilliers, je réussis à faire décider par mes +agents un homme de la prévôté de Paris. + +--A quoi faire? dit le roi. + +--A espionner les prédicateurs qui vont excitant le peuple contre +Votre Majesté. + +--Oh! oh! pensa Chicot, mon ami serait-il connu? + +--Ces gens reçoivent les inspirations, non pas de Dieu, sire, mais +d'un parti fort hostile à la couronne. Ce parti, je l'ai étudié. + +--Fort bien, dit le roi. + +--Très-sensé, dit Chicot. + +--Et j'en connais les espérances, ajouta triomphalement Morvilliers. + +--C'est superbe! s'écria Chicot. + +Le roi fit signe au Gascon de se taire. + +Le duc d'Anjou ne perdit pas de vue l'orateur. + +--Pendant plus de deux mois, dit le chancelier, j'entretins aux gages +de Votre Majesté des hommes de beaucoup d'adresse, d'un courage à +toute épreuve, d'une avidité insatiable, c'est vrai, mais que j'avais +soin de faire tourner au profit du roi; car, tout en les payant +magnifiquement, j'y gagnais encore. J'appris d'eux que, moyennant le +sacrifice d'une forte somme d'argent, je connaîtrais le premier +rendez-vous des conspirateurs. + +--Voilà qui est bon, dit Chicot, paye, mon roi, paye! + +--Eh! qu'à cela ne tienne, s'écria Henri, voyons... chancelier, le but +de ce complot, l'espérance des conspirateurs?... + +--Sire! il ne s'agit de rien moins que d'une seconde Saint-Barthélemy. + +--Contre qui? + +--Contre les huguenots. Les assistants se regardèrent surpris. + +--Combien cela vous a-t-il coûté, à peu près? demanda Chicot. + +--Soixante-quinze mille livres d'une part, cent mille de l'autre. + +Chicot se retourna vers le roi. + +--Si tu veux, pour mille écus, je te dis le secret de M. de +Morvilliers, s'écria le Gascon. + +Celui-ci fit un geste de surprise; le duc d'Anjou fit meilleur visage +qu'on n'eût pu s'y attendre. + +--Dis, répliqua le roi. + +--C'est la Ligue pure et simple, fit Chicot, la Ligue commencée depuis +dix ans. M. de Morvilliers a découvert ce que tout bourgeois parisien +sait comme son _pater._ + +--Monsieur... interrompit le chancelier. + +--Je dis la vérité... et je le prouverai, s'écria Chicot d'un ton +d'avocat. + +--Dites-moi le lieu de la réunion des ligueurs, alors. + +--Très-volontiers, 1° la place publique; 2° la place publique; 3° les +places publiques. + +--Monsieur Chicot veut rire, dit en grimaçant le chancelier, et leur +signe de ralliement? + +--Ils sont habillés en parisiens et remuent les jambes lorsqu'ils +marchent, répondit gravement Chicot. + +Un éclat de rire général accueillit cette explication. M. de +Morvilliers crut qu'il serait de bon goût de céder à l'entraînement, +et il rit avec les autres. Mais, redevenant sombre: + +--Enfin, dit-il, mon espion a assisté à l'une de leurs séances, et +cela dans un lieu que M. Chicot ne connaît pas. + +Le duc d'Anjou pâlit. + +--Où cela? dit le roi. + +--A l'abbaye Sainte-Geneviève! + +Chicot laissa tomber une poule en papier qu'il embarquait dans la +barque amirale. + +--L'abbaye Sainte-Geneviève! dit le roi. + +--C'est impossible, murmura le duc. + +--Cela est, dit Morvilliers, satisfait de l'effet produit et regardant +avec triomphe toute l'assemblée. + +--Et qu'ont-ils fait, monsieur le chancelier? qu'ont-ils décidé? +demanda le roi. + +--Que les ligueurs se nommeraient des chefs, que chaque enrôlé +s'armerait, que chaque province recevrait un envoyé de la métropole +insurrectionnelle, que tous les huguenots chéris de Sa Majesté, ce +sont leurs expressions.... + +Le roi sourit. + +--Seraient massacrés à un jour désigné. + +--Voilà tout? demanda Henri. + +--Peste! dit Chicot, on voit que tu es catholique. + +--Est-ce bien tout? dit le duc. + +--Non, monseigneur.... + +--Peste! je crois bien que ce n'est pas tout. Si nous n'avions que +cela pour cent soixante-quinze mille livres, le roi serait volé. + +--Parlez, chancelier, dit le roi. + +--Il y a des chefs.... + +Chicot vit s'agiter sur le coeur du duc son pourpoint, que soulevaient +les battements. + +--Tiens, tiens, tiens, dit-il, un complot qui a des chefs; c'est +étonnant. Cependant il nous faut encore quelque chose pour nos cent +soixante-quinze mille livres. + +--Ces chefs... leurs noms? demanda le roi; comment s'appellent ces +chefs? + +--D'abord, un prédicateur, un fanatique, un énergumène, dont j'ai +acheté le nom dix mille livres. + +--Et vous avez bien fait. + +--Le frère génovéfain Gorenflot! + +--Pauvre diable! fit Chicot avec une commisération véritable. Il était +dit que cette aventure ne lui réussirait pas! + +--Gorenflot! dit le roi en écrivant ce nom; bien... après.... + +--Après... dit le chancelier avec hésitation, mais, sire, c'est +tout.... + +Et Morvilliers promena encore sur l'assemblée son regard inquisiteur +et mystérieux, qui semblait dire: Si Votre Majesté était seule, elle +en saurait bien davantage. + +--Dites, chancelier, je n'ai que des amis ici... dites. + +--Oh! sire, celui que j'hésite à nommer a aussi des amis bien +puissants.... + +--Près de moi? + +--Partout. + +--Sont-ils plus puissants que moi? s'écria Henri pâle de colère et +d'inquiétude. + +--Sire, un secret ne se dit pas à haute voix. Excusez-moi, je suis +homme d'État. + +--C'est juste. + +--C'est fort sensé! dit Chicot, mais nous sommes tous hommes d'État. + +--Monsieur, dit le duc d'Anjou, nous allons présenter au roi nos +très-humbles respects, si la communication ne peut être faite en notre +présence. + +M. de Morvilliers hésitait. Chicot guettait jusqu'au moindre geste, +craignant que le chancelier, tout naïf qu'il semblait être, n'eût +réussi à découvrir quelque chose de moins simple que ses premières +révélations. + +Le roi fit signe au chancelier de s'approcher, au duc d'Anjou de +demeurer en place, à Chicot de faire silence, aux trois favoris de +détourner leur attention. + +Aussitôt M. de Morvilliers se pencha vers l'oreille de Sa Majesté; +mais il n'avait pas fait la moitié du mouvement compassé selon toutes +les règles de l'étiquette, qu'une immense clameur retentit dans la +cour du Louvre. Le roi se redressa subitement; MM. de Quélus et +d'Épernon se précipitèrent vers la fenêtre; M. d'Anjou porta la main à +son épée, comme si tout ce bruit menaçant eût été dirigé contre lui. + +Chicot, se haussant sur les pieds, voyait dans la cour et dans la +chambre. + +--Tiens! M. de Guise, s'écria-t-il le premier, M. de Guise qui entre +au Louvre! + +Le roi fit un mouvement. + +--C'est vrai, dirent les gentilshommes. + +--Le duc de Guise? balbutia M. d'Anjou. + +--Voilà qui est bizarre... n'est-ce pas? que M. le duc de Guise soit à +Paris, dit lentement le roi, qui venait de lire dans le regard presque +hébété de M. de Morvilliers le nom que ce dernier voulait lui dire à +l'oreille. + +--Est-ce que la communication que vous vouliez me faire avait trait à +mon cousin de Guise? demanda-t-il à voix basse au magistrat. + +--Oui, sire, c'est lui qui présidait la séance, répondit le chancelier +sur le même ton. + +--Et les autres?.... + +--Je n'en connais pas d'autres.... + +Henri consulta Chicot d'un coup d'oeil. + +--Ventre de biche! s'écria le Gascon en se posant royalement; faites +entrer mon cousin de de Guise! + +Et, se penchant vers Henri: + +--En voilà un, lui dit-il à l'oreille, dont tu connais assez le nom, à +ce que je crois, pour n'avoir pas besoin de l'inscrire sur tes +tablettes. + +Les huissiers ouvrirent la porte avec fracas. + +--Un seul battant, messieurs, dit Henri, un seul! les deux sont pour +le roi! + +Le duc de Guise était assez avant dans la galerie pour entendre ces +paroles; mais cela ne changea rien au sourire avec lequel il avait +résolu d'aborder le roi. + + + + +CHAPITRE XII + +CE QUE VENAIT FAIRE M. DE GUISE AU LOUVRE. + + +Derrière M. de Guise venaient en grand nombre des officiers, des +courtisans, des gentilshommes; derrière cette brillante escorte venait +le peuple, escorte moins brillante, mais plus sûre et surtout plus +redoutable. Seulement les gentilshommes étaient entrés au palais et le +peuple était resté à la porte. + +C'était des rangs de ce peuple que les cris partaient encore au moment +même où le duc de Guise, qu'il avait perdu de vue, pénétrait dans la +galerie. + +A la vue de cette espèce d'armée qui faisait cortège au héros parisien +chaque fois qu'il apparaissait dans les rues, les gardes avaient pris +les armes, et, rangés derrière leur brave colonel, lançaient au peuple +des regards menaçants, au triomphateur des provocations muettes. + +Guise avait remarqué l'attitude de ces soldats que commandait Grillon; +il adressa un petit salut plein de grâce au colonel, qui, l'épée au +poing, se tenait à quatre pas en avant de ses hommes, et qui demeura +roide et impassible dans sa dédaigneuse immobilité. + +Cette révolte d'un homme et d'un régiment contre son pouvoir si +généralement établi frappa le duc. Son front devint un instant +soucieux; mais, à mesure qu'il s'approchait du roi, son front +s'éclaircit: si bien que, comme nous l'avons vu arriver au cabinet de +Henri III, il y entra en souriant. + +--Ah! c'est vous, mon cousin, dit le roi, comme vous menez grand +bruit! Est-ce que les trompettes ne sonnent pas? Il m'avait semblé les +entendre. + +--Sire, répondit le duc, les trompettes ne sonnent à Paris que pour le +roi, en campagne que pour le général, et je suis trop familier à la +fois avec la cour et avec les champs de bataille pour m'y tromper. Ici +les trompettes feraient trop de bruit pour un sujet; là-bas elles n'en +feraient point assez pour un prince. + +Henri se mordit les lèvres. + +--Par la mordieu! dit-il après un silence employé à dévorer des yeux +le prince lorrain, vous êtes bien reluisant, mon cousin? est-ce que +vous arrivez du siège de la Charité d'aujourd'hui seulement? + +--D'aujourd'hui seulement, oui, sire, répondit le duc avec une légère +rougeur. + +--Ma foi, c'est beaucoup d'honneur pour nous, mon cousin, que votre +visite, beaucoup d'honneur, beaucoup d'honneur. + +Henri III répétait les mots quand il avait trop d'idées à cacher, +comme on épaissit les rangs des soldats devant une batterie de canons +qui ne doit être démasquée qu'à un certain moment. + +--Beaucoup d'honneur, répéta Chicot avec une intonation si exacte, +qu'on eût pu croire que ces deux mots venaient encore du roi. + +--Sire, dit le duc, Votre Majesté veut railler sans doute: comment ma +visite pourrait-elle honorer celui de qui vient tout honneur? + +--Je veux dire, monsieur de Guise, répliqua Henri, que tout bon +catholique a l'habitude, au retour de la campagne, d'aller voir Dieu +d'abord, dans quelqu'un de ses temples; le roi ne vient qu'après Dieu. +Honorez Dieu, servez le roi: vous savez, mon cousin, c'est un axiome +moitié religieux, moitié politique. + +La rougeur du duc de Guise fut cette fois plus distincte; le roi, qui +avait parlé en regardant le duc bien en face, vit cette rougeur, et, +son regard, comme guidé par un mouvement instinctif, étant passé du +duc de Guise au duc d'Anjou, il vit avec étonnement que son bon frère +était aussi pâle que son beau cousin était rouge. + +Cette émotion, se traduisant de deux façons si opposées, le frappa. Il +détourna les yeux avec affectation, et prit un air affable, velours +sous lequel personne mieux que Henri III ne savait cacher ses griffes +royales. + +--En tout cas, duc, dit-il, rien n'égale ma joie de vous voir échappé +à toutes ces mauvaises chances de la guerre, quoique vous cherchiez le +danger, dit-on, d'une façon téméraire. Mais le danger vous connaît, +mon cousin, il vous fuit. + +Le duc s'inclina devant le compliment. + +--Aussi je vous dirai, mon cousin, ne soyez pas si ambitieux de périls +mortels; car ce serait en vérité bien dur pour des fainéants comme +nous, qui dormons, qui mangeons, qui chassons, et qui, pour toutes +conquêtes, inventons de nouvelles modes et de nouvelles prières.... + +--Oui, sire, dit le duc, se rattachant à ce dernier mot. Nous savons +que vous êtes un prince éclairé et pieux, et qu'aucun plaisir ne peut +vous faire perdre de vue la gloire de Dieu et les intérêts de +l'Église. C'est pourquoi nous sommes venus avec tant de confiance vers +Votre Majesté. + +--Regarde donc la confiance de ton cousin, Henri, dit Chicot en +montrant au roi les gentilshommes qui, par respect, se tenaient hors +de l'appartement, il en a laissé un tiers à la porte de ton cabinet et +les deux autres tiers à celle du Louvre. + +--Avec confiance? répéta Henri; ne venez-vous point toujours avec +confiance près de moi, mon cousin? + +--Sire, je m'entends; cette confiance dont je parle a rapport à la +proposition que je compte vous faire. + +--Ah! ah! vous avez à me proposer quelque chose, mon cousin? Alors +parlez avec confiance, comme vous dites, avec toute confiance. +Qu'avez-vous à nous proposer? + +--L'exécution d'une des plus belles idées qui aient encore ému le +monde chrétien depuis que les croisades sont devenues impossibles. + +--Parlez, duc. + +--Sire, continua le duc, mais cette fois en haussant la voix de +manière à être entendu de l'antichambre, sire, ce n'est pas un vain +titre que celui de roi très-chrétien, il oblige à un zèle ardent pour +la défense de la religion. Le fils aîné de l'Église, et c'est votre +titre, sire, doit être toujours prêt à défendre sa mère. + +--Tiens, dit Chicot, mon cousin qui prêche avec une grande rapière au +côté et une salade en tête; c'est drôle! ça ne m'étonne plus que les +moines veuillent faire la guerre; Henri, je te demande un régiment +pour Gorenflot. + +Le duc feignit de ne pas entendre; Henri croisa ses jambes l'une sur +l'autre, posa son coude sur son genou et emboîta son menton dans sa +main. + +--Est-ce que l'Église est menacée par les Sarrasins, mon cher duc? +demanda-t-il, ou bien aspireriez-vous par hasard au titre de roi... de +Jérusalem? + +--Sire, reprit le duc, cette grande affluence de peuple qui me suivait +en bénissant mon nom ne m'honorait de cet accueil, croyez-le bien, que +pour payer l'ardeur de mon zèle à défendre la foi. J'ai déjà eu +l'honneur de parler à Votre Majesté, avant son avénement au trône, +d'un projet d'alliance entre tous les vrais catholiques. + +--Oui, oui, dit Chicot; oui, je m'en souviens, moi, la Ligue, ventre +de biche! Henri, la Ligue, par Saint-Barthélemy; la Ligue, mon roi; +sur ma parole, tu es bien oublieux, mon fils, de ne point te souvenir +d'une si triomphante idée. + +Le duc se retourna au bruit de ces paroles, et laissa tomber un regard +dédaigneux sur celui qui les avait prononcées, ne sachant pas combien +ces paroles avaient de poids sur l'esprit du roi, surchargées qu'elles +étaient des révélations toutes récentes de M. de Morvilliers. + +Le duc d'Anjou en fut ému, lui, et appuyant un doigt sur ses lèvres, +il regarda fixement le duc de Guise, pâle et immobile comme la statue +de la Circonspection. + +Cette fois le roi ne s'apercevait point du signe d'intelligence qui +reliait entre eux les intérêts des deux princes; mais Chicot, +s'approchant de son oreille, sous prétexte de planter une de ses deux +poules dans les chaînettes en rubis de sa toque, lui dit tout bas: + +--Vois ton frère, Henri. + +L'oeil de Henri se leva rapide; le doigt du duc s'abaissa presque +aussi prompt; mais il était déjà trop tard. Henri avait vu le +mouvement et deviné la recommandation. + +--Sire, continua le duc de Guise, qui avait bien vu l'action de +Chicot, mais qui n'avait pu entendre ses paroles, les catholiques ont, +en effet, appelé cette association la sainte Ligue, et elle a pour but +principal de fortifier le trône contre les huguenots, ses ennemis +mortels. + +--Bien dit! s'écria Chicot. J'approuve _pedibus et nutu._ + +--Mais, continua le duc, c'est peu de s'associer, sire, c'est peu de +former une masse, si compacte qu'elle soit, il faut lui imprimer une +direction. Or, dans un royaume comme la France, plusieurs millions +d'hommes ne se rassemblent pas sans l'aveu du roi. + +--Plusieurs millions d'hommes! fit Henri n'essayant aucun effort pour +dissimuler une surprise qu'on eût pu, avec raison, interpréter comme +de la frayeur. + +--Plusieurs millions d'hommes, répéta Chicot, léger noyau des +mécontents, et qui, s'il est planté, comme je n'en doute point, par +des mains habiles, fera pousser de jolis fruits. + +Pour cette fois, la patience du duc parut être à bout; il serra ses +lèvres dédaigneuses, et, pressant la terre d'un pied dont il n'osait +point la frapper: + +--Je m'étonne, sire, dit-il, que Votre Majesté souffre qu'on +m'interrompe si souvent quand j'ai l'honneur de lui parler de matières +si graves. + +Chicot, à cette démonstration, dont il parut sentir toute la justesse, +tourna autour de lui des yeux furibonds, et, imitant la voix +glapissante de l'huissier du Parlement: + +--Silence, donc! s'écria-t-il, ou, ventre de biche! on aura affaire à +moi. + +--Plusieurs millions d'hommes! reprit le roi, qui avait peine à avaler +le chiffre, c'est flatteur pour la religion catholique; mais, en face +de ces plusieurs millions d'associés, combien y a-t-il donc de +protestants dans mon royaume? + +Le duc parut chercher. + +--Quatre, dit Chicot. + +Cette nouvelle saillie fit éclater de rire les amis du roi, tandis que +Guise fronçait le sourcil et que les gentilshommes de l'antichambre +murmuraient hautement contre l'audace du Gascon. + +Le roi se tourna lentement vers la porte d'où venaient ces murmures, +et, comme, lorsqu'il le voulait, Henri avait un regard plein de +dignité, les murmures cessèrent. + +Puis, ramenant ce même regard sur le duc, sans rien changer à son +expression: + +--Voyons, monsieur, dit-il, que demandez-vous?... Au but... au but.... + +--Je demande, sire, car la popularité de mon roi m'est plus chère +encore peut-être que la mienne, je demande que Votre Majesté montre +clairement qu'elle nous est aussi supérieure dans son zèle pour la +religion catholique que pour toutes les autres choses, et qu'elle ôte +ainsi tout prétexte aux mécontents de recommencer les guerres. + +--Ah! s'il ne s'agit que de guerre, mon cousin, dit Henri, j'ai des +troupes, et rien que sous vos ordres vous tenez, je crois, dans le +camp que vous venez de quitter pour me donner ces excellents conseils, +près de vingt-cinq mille hommes. + +--Sire, quand je parle de guerre, j'aurais dû peut-être m'expliquer. + +--Expliquez-vous, mon cousin; vous êtes un grand capitaine, et +j'aurai, vous n'en doutez pas, plaisir à vous entendre discourir sur +de pareilles matières. + +--Sire, je voulais dire que, par le temps qui court, les rois sont +appelés à soutenir deux guerres, la guerre morale, si je puis +m'exprimer ainsi, et la guerre politique, la guerre contre les idées +et la guerre contre les hommes. + +--Mordieu! dit Chicot, comme c'est puissamment exposé! + +--Silence! fou, dit le roi. + +--Les hommes, continua le duc, les hommes sont visibles, palpables, +mortels; on les joint, on les attaque, on les bat; et, quand on les a +battus, on leur fait leur procès et on les pend, ou mieux encore. + +--Oui, dit Chicot, on les pend sans leur faire leur procès; c'est plus +court et plus royal. + +--Mais les idées, continua le duc, on ne les rencontre point ainsi. +Sire, elles se glissent invisibles et pénétrantes; elles se cachent +surtout aux yeux de ceux-là qui veulent les détruire; abritées au fond +des âmes, elles y projettent de profondes racines; et plus on coupe +les rameaux imprudents qui sortent au dehors, plus les racines +intérieures deviennent puissantes et inextirpables. Une idée, sire, +c'est un nain géant qu'il faut surveiller nuit et jour; car l'idée qui +rampait hier à vos pieds demain dominera votre tête. Une idée, sire, +c'est l'étincelle qui tombe sur le chaume, il faut de bons yeux en +plein jour pour deviner les commencements de l'incendie, et voilà +pourquoi, sire, des millions de surveillants sont nécessaires. + +--Voilà les quatre huguenots de France à tous les diables, s'écria +Chicot; ventre de biche! je les plains. + +--Et c'était pour veiller à cette surveillance, continua le duc, que +je proposais à Votre Majesté de nommer un chef à cette sainte union. + +--Vous avez parlé, mon cousin? demanda Henri au duc. + +--Oui, sire, et sans détour, comme a pu le voir Votre Majesté. + +Chicot poussa un soupir effrayant, tandis que le duc d'Anjou, remis de +sa frayeur première, souriait au prince lorrain. + +--Eh bien! dit le roi à ceux qui l'entouraient, que pensez-vous de +cela, messieurs? + +Chicot, sans rien répondre, prit son chapeau et ses gants; puis, +empoignant une peau de lion par la queue, il la traîna dans un coin de +l'appartement, et se coucha dessus. + +--Que faites-vous, Chicot? demanda le roi. + +--Sire, dit Chicot, la nuit, prétend-on, est bonne conseillère. +Pourquoi prétend-on cela? parce que la nuit on dort. Je vais dormir, +sire; et demain, à tête reposée, je rendrai réponse à mon cousin de +Guise. + +Et il s'allongea jusqu'aux ongles de l'animal. + +Le duc lança au Gascon un furieux regard, auquel en rouvrant un oeil +celui-ci répondit par un ronflement pareil au bruit du tonnerre. + +--Eh bien, sire, demanda le duc, que pense Votre Majesté? + +--Je pense que, comme toujours, vous avez, raison, mon cousin; +convoquez donc vos principaux ligueurs, venez à leur tête, et je +choisirai l'homme qu'il faut à la religion. + +--Et quand cela, sire? demanda le duc. + +--Demain. + +Et, en prononçant ce dernier mot, il divisa habilement son sourire. Le +duc de Guise en eut la première partie, le duc d'Anjou la seconde. + +Ce dernier allait se retirer avec la cour, mais, au premier pas qu'il +fit dans cette intention: + +--Restez, mon frère, dit Henri, j'ai à vous parler. + +Le duc de Guise appuya un instant sa main sur son front comme pour y +comprimer un monde de pensées, et partit avec toute sa suite, qui se +perdit sous les voûtes. + +Un instant après on entendit les cris de la foule qui saluait sa +sortie du Louvre, comme elle avait salué son entrée. + +Chicot ronflait toujours, mais nous n'oserions pas répondre qu'il +dormait. + + + + +CHAPITRE XIII + +CASTOR ET POLLUX. + + +Le roi avait congédié tous les favoris, en même temps qu'il retenait +son frère. + +Le duc d'Anjou, qui, pendant toute la scène précédente, avait réussi à +conserver l'attitude d'un homme indifférent, excepté aux yeux de +Chicot et du duc de Guise, accepta sans défiance l'invitation de +Henri. Il n'avait aucune connaissance de ce coup d'oeil que le Gascon +lui avait fait envoyer par le roi, et qui avait surpris son doigt +indiscret trop près de ses lèvres. + +--Mon frère, dit Henri après s'être assuré qu'à l'exception de Chicot +personne n'était resté dans le cabinet et en marchant à grands pas de +la porte à la fenêtre, savez-vous que je suis un prince bien heureux? + +--Sire, dit le duc, le bonheur de Votre Majesté, si véritablement +Votre Majesté se trouve heureuse, n'est qu'une récompense que le ciel +doit à ses mérites. + +Henri regarda son frère. + +--Oui, bien heureux, reprit-il; car, lorsque les grandes idées ne me +viennent pas, à moi, elles viennent à ceux qui m'entourent. Or c'est +une grande idée que celle que vient d'avoir mon cousin de Guise. + +Le duc s'inclina en signe d'assentiment. + +Chicot ouvrit un oeil, comme s'il n'entendait pas si bien les deux +yeux fermés, et comme s'il avait besoin de voir le visage du roi pour +mieux comprendre ses paroles. + +--En effet, continua Henri, réunir sous une même bannière tous les +catholiques, faire du royaume l'Église, armer ainsi, sans en avoir +l'air, toute la France, depuis Calais jusqu'au Languedoc, depuis la +Bretagne jusqu'à la Bourgogne, de manière que j'aie toujours une armée +prête à marcher contre l'Anglais, le Flamand ou l'Espagnol, sans que +jamais le Flamand, l'Espagnol ni l'Anglais puissent s'en alarmer, +savez-vous, François, que c'est là une magnifique pensée? + +--N'est-ce pas, sire? dit le duc d'Anjou enchanté de voir que son +frère abondait dans les vues du duc de Guise, son allié. + +--Oui, et j'avoue que je me sens porté de tout mon coeur à récompenser +largement l'auteur d'un si beau projet. + +Chicot ouvrit les deux yeux; mais il les referma aussitôt: il venait +de surprendre sur la figure du roi un de ces imperceptibles sourires, +visibles pour lui seul qui connaissait son Henri mieux que personne, +et ce sourire lui suffisait. + +--Oui, continua le roi, je le répète, un tel projet mérite récompense, +et je ferai tout pour celui qui l'a conçu; est-ce véritablement le duc +de Guise, François, qui est le père de cette belle idée, ou plutôt de +cette belle oeuvre? car l'oeuvre est commencée, n'est-ce pas, mon +frère? + +Le duc d'Anjou fit signe qu'effectivement la chose avait reçu un +commencement d'exécution. + +--De mieux en mieux, reprit le roi. J'avais dit que j'étais un prince +bien heureux, j'aurais dû dire trop heureux, François, puisque, +non-seulement ces idées viennent à mes proches, mais encore que, dans +leur empressement à être utiles à leur roi et à leur parent, ils +exécutent ces idées; mais je vous ai déjà demandé, mon cher François, +dit Henri en posant sa main sur l'épaule de son frère, je vous ai déjà +demandé si c'était bien à mon cousin de Guise que je devais être +reconnaissant de cette royale pensée. + +--Non, sire, M. le cardinal de Lorraine l'avait déjà eue il y a plus +de vingt ans, et la Saint-Barthélemy seule en a empêché l'exécution, +on plutôt momentanément en a rendu l'exécution inutile. + +--Ah! quel malheur que le cardinal de Lorraine soit mort! dit Henri, +je l'aurais fait papéfier à la mort de Sa Sainteté Grégoire XIII; mais +il n'en est pas moins vrai, continua Henri avec cette admirable +bonhomie qui faisait de lui le premier comédien de son royaume, il +n'en est pas moins vrai que son neveu a hérité de l'idée et l'a fait +fructifier. Malheureusement je ne peux pas le faire pape, lui; mais je +le ferai... Qu'est-ce que je pourrais donc le faire qu'il ne fût pas, +François? + +--Sire, dit François complètement trompé aux paroles de son frère, +vous vous exagérez les mérites de votre cousin; l'idée n'est qu'un +héritage, comme je vous l'ai déjà dit, et un homme l'a fort aidé à +cultiver cet héritage. + +--Son frère le cardinal, n'est-ce pas? + +--Sans doute, il s'en est occupé; mais ce n'est point lui encore. + +--C'est donc Mayenne? + +--Oh! sire, dit le duc, vous lui faites trop d'honneur. + +--C'est vrai. Comment supposer qu'une idée politique vînt à un pareil +boucher? Mais à qui donc dois-je être reconnaissant de cette aide +donnée à mon cousin de Guise, François? + +--A moi, sire, dit le duc. + +--A vous! fit Henri, comme s'il était au comble de l'étonnement. + +Chicot rouvrit un oeil. + +Le duc s'inclina. + +--Comment! dit Henri, quand je voyais tout le monde déchaîné contre +moi, les prédicateurs contre mes vices, les poëtes et les faiseurs de +pasquils contre mes ridicules, les docteurs en politique contre mes +fautes; tandis que mes amis riaient de mon impuissance; tandis que la +situation était devenue si perplexe, que je maigrissais à vue d'oeil +et faisais des cheveux blancs chaque jour, une idée pareille vous est +venue, François? à vous que, je dois l'avouer (tenez, l'homme est +faible et les rois sont aveugles), à vous que je ne regardais pas +toujours comme mon ami! Ah! François, que je suis coupable! + +Et Henri, attendri jusqu'aux larmes, tendit la main à son frère. + +Chicot rouvrit les deux yeux. + +--Oh! mais, continua Henri, c'est que l'idée est triomphante. Ne +pouvant lever d'impôts ni lever de troupes sans faire crier; ne +pouvant me promener, dormir ni aimer sans faire rire, voilà que l'idée +de M. de Guise, ou plutôt la vôtre, mon frère, me donne à la fois +armée, argent, amis et repos. Maintenant, pour que ce repos dure, +François, une seule chose est nécessaire. + +--Laquelle? + +--Mon cousin a parlé tout à l'heure de donner un chef à tout ce grand +mouvement. + +--Oui, sans doute. + +--Ce chef, vous le comprenez bien, François, ce ne peut être aucun de +mes favoris; aucun n'a à la fois la tête et le coeur nécessaires à une +si grande fortune. Quélus est brave, mais le malheureux n'est occupé +que de ses amours. Maugiron est brave, mais le vaniteux ne songe qu'à +sa toilette. Schomberg est brave, mais ce n'est pas un profond esprit, +ses meilleurs amis sont forcés de l'avouer. D'Épernon est brave, mais +c'est un franc hypocrite, à qui je ne me fierais pas un seul instant, +quoique je lui fasse bon visage. Mais vous le savez, François, dit +Henri avec un abandon croissant, c'est une des plus lourdes charges +des rois que d'être forcés sans cesse de dissimuler. Aussi, tenez, +ajouta Henri, quand je puis parler à coeur ouvert comme en ce moment, +ah! je respire. + +Chicot referma les deux yeux. + +--Eh bien, je disais donc, continua Henri, que, si mon cousin de Guise +a eu cette idée, idée au développement de laquelle vous avez pris si +bonne part, François, c'est à lui que doit revenir la charge de la +mettre à exécution. + +--Que dites-vous, sire? s'écria François haletant d'inquiétude. + +--Je dis que, pour diriger un pareil mouvement, il faut un grand +prince. + +--Sire, prenez garde! + +--Un bon capitaine, un adroit négociateur. + +--Un adroit négociateur surtout, répéta le duc. + +--Eh bien, François, est-ce que ce poste, sous tous les rapports, ne +convient pas à M. de Guise? voyons. + +--Mon frère, dit François, M. de Guise est bien puissant déjà. + +--Oui, sans doute, mais c'est sa puissance qui fait ma force. + +--Le duc de Guise tient l'armée et la bourgeoisie; le cardinal de +Lorraine tient l'Église; Mayenne est un instrument aux mains des deux +frères; vous allez réunir bien des forces dans une seule maison. + +--C'est vrai, dit Henri, j'y avais déjà songé, François. + +--Si les Guise étaient princes français encore, cela se comprendrait: +leur intérêt serait de grandir la maison de France. + +--Sans doute; mais, tout au contraire, ce sont des princes lorrains. + +--D'une maison toujours en rivalité avec la nôtre. + +--Tenez, François, vous venez de toucher la plaie, tudieu! je ne vous +croyais pas si bon politique; eh bien, oui, voilà ce qui me fait +maigrir, ce qui me fait blanchir les cheveux; tenez, c'est cette +élévation de la maison de Lorraine à côté de la nôtre; il ne se passe +pas de jour, voyez-vous, François, que ces trois Guise,--vous l'avez +bien dit, à eux trois ils tiennent tout,--il n'y a pas de jour que, +soit le duc, soit le cardinal, soit Mayenne, l'un ou l'autre enfin, +par audace ou par adresse, soit par force, soit par ruse, ne m'enlève +quelque lambeau de mon pouvoir, quelques parcelles de mes +prérogatives, sans que moi, pauvre, faible et isolé que je suis, je +puisse réagir contre eux. Ah! François, si nous avions eu cette +explication plus tôt, si j'avais pu lire dans votre coeur comme j'y +lis en ce moment, certes, trouvant en vous un appui, j'eusse résisté +mieux que je ne l'ai fait; mais maintenant, voyez-vous, il est trop +tard. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que ce serait une lutte, et qu'en vérité toute lutte me +fatigue, je le nommerai donc chef de la Ligue. + +--Et vous aurez tort, mon frère, dit François. + +--Mais qui voulez-vous que je nomme, François? Qui acceptera ce poste +périlleux, oui, périlleux? Car ne voyez-vous pas quelle était son +idée, au duc? c'était que je le nommasse chef de cette Ligue. + +--Eh bien? + +--Eh bien, tout homme que je nommerai à sa place deviendra son ennemi. + +--Nommez un homme assez puissant pour que sa force, appuyée à la +vôtre, n'ait rien à craindre de la force et de la puissance de nos +trois Lorrains réunis. + +--Eh! mon bon frère, dit Henri avec l'accent du découragement, je ne +sais aucune personne qui soit dans les conditions que vous dites. + +--Regardez autour de vous, sire. + +--Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frère, qui soyez +véritablement mes amis. + +--Oh! oh! murmura Chicot, est-ce qu'il me voudrait jouer quelque +mauvais tour? + +Et il referma ses deux yeux. + +--Eh bien, dit le duc, vous ne comprenez pas, mon frère? + +Henri regarda le duc d'Anjou, comme si un voile venait de lui tomber +des yeux. + +--Eh quoi! s'écria-t-il. + +François fit un mouvement de tête. + +--Mais non, dit Henri, vous n'y consentirez jamais, François. La tâche +est trop rude: ce n'est pas vous certainement qui vous habitueriez à +faire faire l'exercice à tous ces bourgeois; ce n'est pas vous qui +vous donneriez la peine de revoir les discours de leurs prédicateurs; +ce n'est pas vous qui, en cas de bataille, iriez faire le boucher dans +les rues de Paris transformées en abattoir; il faut être triple comme +M. de Guise, et avoir un bras droit qui s'appelle Charles et un bras +gauche qui s'appelle Louis. Or le duc a fort bien tué le jour de la +Saint-Barthélemy; que vous en semble, François? + +--Trop bien tué, sire? + +--Oui, peut-être. Mais vous ne répondez pas à ma question, François. +Quoi! vous aimeriez faire le métier que je viens de dire! vous vous +frotteriez aux cuirasses faussées de ces badauds et aux casseroles +qu'ils se mettent sur le chef en guise de casques? Quoi? vous vous +feriez populaire, vous, le suprême seigneur de notre cour? Mort de ma +vie, mon frère, comme on change avec l'âge! + +--Je ne ferais peut-être pas cela pour moi, sire; mais je le ferais +certes pour vous. + +--Bon frère, excellent frère, dit Henri en essuyant du bout du doigt +une larme qui n'avait jamais existé. + +--Donc, dit François, cela ne vous déplairait pas trop, Henri, que je +me chargeasse de cette besogne que vous comptez confier à M. de Guise? + +--Me déplaire à moi! s'écria Henri. Cornes du diable! non, cela ne me +déplaît pas, cela me charme, au contraire. Ainsi, vous aussi, vous +aviez pensé à la Ligue! Tant mieux, mordieu! tant mieux. Ainsi, vous +aussi, vous aviez eu un petit bout de l'idée, que dis-je, un petit +bout? le grand bout! D'après ce que vous m'avez dit, c'est +merveilleux, sur ma parole. Je ne suis entouré, en vérité, que +d'esprits supérieurs; et je suis le grand âne de mon royaume. + +--Oh! Votre Majesté raille. + +--Moi! Dieu m'en préserve; la situation est trop grave. Je le dis +comme je le pense, François; vous me tirez d'un grand embarras, +d'autant plus grand, que, depuis quelque temps, voyez-vous, François, +je suis malade, mes facultés baissent. Miron m'explique cela souvent; +mais, voyons, revenons à la chose sérieuse; d'ailleurs, qu'ai-je +besoin de mon esprit, si je puis m'éclairer à la lumière du vôtre? +Nous disons donc que je vous nommerai chef de la Ligue, hein? + +François tressaillit de joie. + +--Oh! dit-il, si Votre Majesté me croyait digne de cette confiance! + +--Confiance? ah! François, confiance? du moment où ce n'est pas M. de +Guise qui est ce chef, de qui veux-tu que je me défie? de la Ligue +elle même? est-ce que par hasard la Ligue me mettrait en danger? +Parle, mon bon François, dis-moi tout. + +--Oh! sire, fit le duc. + +--Que je suis fou! reprit Henri; dans ce cas, mon frère n'en serait +pas le chef, ou, mieux encore, du moment où mon frère en serait le +chef, il n'y aurait plus de danger. Hein! c'est de la logique, cela, +et notre pédagogue ne nous a pas volé notre argent; non, ma foi, je +n'ai pas de défiance. D'ailleurs, je connais encore assez d'hommes +d'épée en France pour être sûr de dégainer en bonne compagnie contre +la Ligue, le jour où la Ligue me gênera trop les coudes. + +--C'est vrai, sire, répondit le duc avec une naïveté presque aussi +bien affectée que celle de son frère, le roi est toujours le roi. + +--Chicot rouvrit un oeil. + +--Pardieu, dit Henri. Mais malheureusement à moi aussi il me vient une +idée; c'est incroyable combien il en pousse aujourd'hui, il y a des +jours comme cela. + +--Quelle idée? mon frère, demanda le duc, déjà inquiet, parce qu'il ne +pouvait pas croire qu'un si grand bonheur s'accomplît sans +empêchement. + +--Eh! notre cousin de Guise, le père, ou plutôt qui se croit le père +de l'invention, notre cousin de Guise s'est probablement bouté dans +l'esprit d'en être le chef. Il voudra aussi du commandement? + +--Du commandement, sire? + +--Sans doute; sans aucun doute même, il n'a probablement nourri la +chose que pour que la chose lui profitât. Il est vrai que vous dites +l'avoir nourrie avec lui. Prenez garde, François, ce n'est pas un +homme à être victime du _Sic vos non vobis_... vous connaissez +Virgile, _nidificatis, aves._ + +--Oh! sire. + +--François, je gagerais qu'il en a la pensée. Il me sait si +insoucieux! + +--Oui; mais, du moment où vous lui aurez signifié votre volonté, il +cédera. + +--Ou fera semblant de céder. Et je vous l'ai déjà dit: Prenez garde, +François, il a le bras long, mon cousin de Guise. Je dirai même plus, +je dirai qu'il a les bras longs, et que pas un dans le royaume, pas +même le roi, ne toucherait comme lui, en les étendant, d'une main aux +Espagnes et de l'autre a l'Angleterre, à don Juan d'Autriche et à +Élisabeth. Bourbon avait l'épée moins longue que mon cousin de Guise +n'a le bras, et cependant il a fait bien du mal à François 1er, notre +aïeul. + +--Mais, dit François, si Votre Majesté le tient pour si dangereux, +raison de plus pour me donner le commandement de la Ligue, pour le +prendre entre mon pouvoir et le vôtre, et alors, à la première +trahison qu'il entreprendra, pour lui faire son procès. + +Chicot rouvrit l'autre oeil. + +--Son procès! François, son procès! c'était bon pour Louis XI, qui +était puissant et riche, de faire faire des procès et de faire dresser +des échafauds. Mais moi, je n'ai pas même assez d'argent pour acheter +tout le velours noir dont, en pareil cas, je pourrais avoir besoin. + +En disant ces mots, Henri, qui, malgré sa puissance sur lui-même, +s'était animé sourdement, laissa percer un regard dont le duc ne put +soutenir l'éclat. + +Chicot referma les deux yeux. + +Il se fit un silence d'un instant entre les deux princes. + +Le roi le rompit le premier. + +--Il faut donc tout ménager, mon cher François, dit-il; pas de guerres +civiles, pas de querelles entre mes sujets. Je suis fils de Henri le +batailleur et de Catherine la rusée; j'ai un peu de l'astuce de ma +bonne mère; je vais faire rappeler le duc de Guise, et je lui ferai +tant de belles promesses, que nous arrangerons votre affaire à +l'amiable. + +--Sire, s'écria le duc d'Anjou, vous m'accorderez le commandement, +n'est-ce pas? + +--Je le crois bien. + +--Vous tenez à ce que je l'aie? + +--Énormément. + +--Vous le voulez, enfin? + +--C'est mon plus grand désir; mais il ne faut pas cependant que cela +déplaise trop à mon cousin de Guise. + +--Eh bien, soyez tranquille, dit le duc d'Anjou, si vous ne voyez à ma +nomination que cet empêchement, je me charge, moi, d'arranger la chose +avec le duc. + +--Et quand cela? + +--Tout de suite. + +--Vous allez donc aller le trouver? vous allez donc aller lui rendre +visite? Oh! mon frère, songez-y; l'honneur est bien grand! + +--Non pas, sire, je ne vais point le trouver. + +--Comment cela? + +--Il m'attend. + +--Où? + +--Chez moi. + +--Chez vous? j'ai entendu les cris qui ont salué sa sortie du Louvre. + +--Oui, mais, après être sorti par la grande porte, il sera rentré par +la poterne. Le roi avait droit à la première visite du duc de Guise; +mais j'ai droit, moi, à la seconde. + +--Ah! mon frère, dit Henri, que je vous sais gré de soutenir ainsi nos +prérogatives, que j'ai la faiblesse d'abandonner quelquefois! Allez +donc, François, et accordez-vous. + +Le duc prit la main de son frère et s'inclina pour la baiser. + +--Que faites-vous, François? dans mes bras, sur mon coeur, s'écria +Henri, c'est là votre véritable place. + +Et les deux frères se tinrent embrassés à plusieurs reprises; puis, +après une dernière étreinte, le duc d'Anjou, rendu à la liberté, +sortit du cabinet, traversa rapidement les galeries, et courut à son +appartement. Il fallait que son coeur, comme celui du premier +navigateur, fût cerclé de chêne et d'acier pour ne pas éclater de +joie. + +Le roi, voyant son frère parti, poussa un grincement de colère, et, +s'élançant par le corridor secret qui conduisait à la chambre de +Marguerite de Navarre, devenue celle du duc d'Anjou, il gagna une +espèce de tambour d'où l'on pouvait entendre aussi facilement +l'entretien qui allait avoir lieu entre les ducs d'Anjou et de Guise +que Denis de sa cachette pouvait entendre la conversation de ses +prisonniers. + +--Ventre de biche! dit Chicot en rouvrant les deux yeux à la fois et +en s'asseyant sur son derrière, que c'est touchant les scènes de +famille! Je me suis cru un instant dans l'Olympe assistant à la +réunion de Castor et Pollux, après leurs six mois de séparation. + + + + +CHAPITRE XIV + +COMMENT IL EST PROUVÉ QU'ÉCOUTER EST LE MEILLEUR MOYEN POUR ENTENDRE. + + +Le duc d'Anjou avait rejoint son hôte, le duc de Guise, dans cette +chambre de la reine de Navarre, où autrefois le Béarnais et de Mouy +avaient, à voix basse et la bouche contre l'oreille, arrêté leurs +projets d'évasion; c'est que le prudent Henri savait bien qu'il +existait peu de chambres au Louvre qui ne fussent ménagées de manière +à laisser arriver les paroles même dites à demi-voix à l'oreille de +celui qui avait intérêt à les entendre. Le duc d'Anjou n'ignorait pas +non plus ce détail si important; mais, complètement séduit par la +bonhomie de son frère, il l'oublia ou n'y attacha aucune importance. + +Henri III, comme nous venons de le dire, entra dans son observatoire +au moment où, de son côté, son frère entrait dans la chambre, de sorte +qu'aucune des paroles des deux interlocuteurs n'échappa au roi. + +--Eh bien, monseigneur? demanda vivement le duc de Guise. + +--Eh bien, duc! la séance est levée. + +--Vous étiez bien pâle, monseigneur. + +--Visiblement? demanda le duc avec inquiétude. + +--Pour moi, oui, monseigneur! + +--Le roi n'a rien vu? + +--Rien, du moins à ce que je crois, et Sa Majesté a retenu Votre +Altesse? + +--Vous l'avez vu, duc. + +--Sans doute pour lui parler de la proposition que j'étais venu lui +faire? + +--Oui, monsieur. + +Il y eut en ce moment un silence assez embarrassant dont Henri III, +placé de manière à ne pas perdre une parole de leur entretien, comprit +le sens. + +--Et que dit Sa Majesté, monseigneur? demanda le duc de Guise. + +--Le roi approuve l'idée; mais plus l'idée est gigantesque, plus un +homme tel que vous, mis à la tête de cette idée, lui semble dangereux. + +--Alors nous sommes près d'échouer. + +--J'en ai peur, mon cher duc, et la Ligue me paraît supprimée. + +--Diable! fit le duc, ce serait mourir avant de naître, finir avant +d'avoir commencé. + +--Ils ont autant d'esprit l'un que l'autre, dit une voix basse et +mordante, retentissant à l'oreille de Henri penché sur son +observatoire. + +Henri se retourna vivement et vit le grand corps de Chicot, courbé +pour écouter à son trou, comme lui écoutait au sien. + +--Tu m'as suivi, coquin! s'écria le roi. + +--Tais-toi, dis Chicot en faisant un geste de la main; tais-toi, mon +fils, tu m'empêches d'entendre. + +Le roi haussa les épaules; mais, comme Chicot était, à tout prendre, +le seul être humain auquel il eût entière confiance, il se remit à +écouter. + +Le duc de Guise venait de reprendre la parole. + +--Monseigneur, disait-il, il me semble que, dans ce cas, le roi eût +tout de suite annoncé son refus; il m'a fait assez mauvais accueil +pour m'oser dire toute sa pensée. Veut-il m'évincer par hasard? + +--Je le crois, dit le prince avec hésitation. + +--Il ruinerait l'entreprise alors? + +--Assurément, reprit le duc d'Anjou, et, comme vous avez engagé +l'action, j'ai dû vous seconder de toutes mes ressources, et je l'ai +fait. + +--En quoi, monseigneur? + +--En ceci: que le roi m'a laissé à peu près maître de vivifier ou de +tuer à jamais la Ligue. + +--Et comment cela? dit le duc lorrain, dont le regard étincela malgré +lui. + +--Écoutez, cela est toujours soumis à l'approbation des principaux +meneurs, vous le comprenez bien. Si, au lieu de vous expulser et de +dissoudre la Ligue, il nommait un chef favorable à l'entreprise; si, +au lieu d'élever le duc de Guise à ce poste, il y plaçait le duc +d'Anjou? + +--Ah! fit le duc de Guise, qui ne put ni retenir l'exclamation ni +comprimer le sang qui lui montait au visage. + +--Bon! dit Chicot, les deux dogues vont se battre sur leur os. + +Mais, à la grande surprise de Chicot, et surtout du roi, qui, sur +cette matière, en savait moins que Chicot, le duc de Guise cessa tout +à coup de s'étonner et de s'irriter, et reprenant d'une voix calme et +presque joyeuse: + +--Vous êtes un adroit politique, monseigneur, dit-il, si vous avez +fait cela. + +--Je l'ai fait, répondit le duc. + +--Bien rapidement! + +--Oui; mais, il faut le dire, la circonstance m'aidait, et j'en ai +profité; toutefois, mon cher duc, ajouta le prince, rien n'est arrêté, +et je n'ai pas voulu conclure avant de vous avoir vu. + +--Comment cela, monseigneur? + +--Parce que je ne sais encore à quoi cela nous mènera. + +--Je le sais bien, moi, dit Chicot. + +--C'est un petit complot, dit Henri en souriant. + +--Et dont M. de Morvilliers, qui est toujours si bien informé, à ce +que tu prétends, ne te parlait cependant pas; mais laisse-nous +écouter, cela devient intéressant. + +--Eh bien, je vais vous dire, moi, monseigneur, non pas à quoi cela +nous mènera, car Dieu seul le sait, mais à quoi cela peut nous servir, +reprit le duc de Guise; la Ligue est une seconde armée; or, comme je +tiens la première, comme mon frère le cardinal tient l'Église, rien ne +pourra nous résister tant que nous resterons unis. + +--Sans compter, dit le duc d'Anjou, que je suis l'héritier présomptif +de la couronne. + +--Ah! ah! fit Henri. + +--Il a raison, dit Chicot; c'est ta faute, mon fils; tu sépares +toujours les deux chemises de Notre-Dame de Chartres. + +--Puis, monseigneur, tout héritier présomptif de la couronne que vous +êtes, calculez les mauvaises chances. + +--Duc, croyez-vous que ce ne soit point fait déjà, et que je ne les +aie pas cent fois pesées toutes? + +--Il y a d'abord le roi de Navarre. + +--Oh! il ne m'inquiète pas, celui-là; il est tout occupé de ses amours +avec la Fosseuse. + +--Celui-là, monseigneur, celui-là vous disputera jusqu'aux cordons de +votre bourse; il est râpé, il est maigre, il est affamé, il ressemble +à ces chats de gouttière à qui la simple odeur d'une souris fait +passer des nuits tout entières sur une lucarne, tandis que le chat +engraissé, fourré, emmitouflé, ne peut, tant sa patte est lourde, +tirer sa griffe de son fourreau de velours; le roi de Navarre vous +guette; il est à l'affût, il ne perd de vue ni vous ni votre frère; il +a faim de votre trône. Attendez qu'il arrive un accident à celui qui +est assis dessus, vous verrez si le chat maigre a des muscles +élastiques, et si d'un seul bond il ne sautera pas, pour vous faire +sentir sa griffe, de Pau à Paris; vous verrez, monseigneur, vous +verrez. + +--Un accident à celui qui est assis sur le trône? répéta lentement +François en fixant ses yeux interrogateurs sur le duc de Guise. + +--Eh! eh! fit Chicot, écoute Henri: ce Guise dit ou plutôt va dire des +choses fort instructives et dont je te conseille de faire ton profit. + +--Oui, monseigneur, répéta le duc de Guise. Un accident! Les accidents +ne sont pas rares dans votre famille, vous le savez comme moi, et +peut-être même mieux que moi. Tel prince est en bonne santé, qui tout +à coup tombe en langueur; tel autre compte encore sur de longues +années, qui n'a déjà plus que des heures à vivre. + +--Entends-tu, Henri? entends-tu? dit Chicot en prenant la main du roi +qui, frissonnante, se couvrait d'une sueur froide. + +--Oui, c'est vrai, dit le duc d'Anjou d'une voix si sourde, que, pour +l'entendre, le roi et Chicot furent forcés de redoubler d'attention, +c'est vrai, les princes de ma maison naissent sous des influences +fatales; mais mon frère Henri III est, Dieu merci! valide et sain: il +a supporté autrefois les fatigues de la guerre, et il y a résisté: à +plus forte raison résistera-t-il maintenant que sa vie n'est plus +qu'une suite de récréations, récréations qu'il supporte aussi bien +qu'il supporta autrefois la guerre. + +--Oui, mais, monseigneur, souvenez-vous d'une chose, reprit le duc: +c'est que les récréations auxquelles se livrent les rois en France ne +sont pas toujours sans danger: comment est mort votre père, le roi +Henri II par exemple, lui qui aussi avait échappé heureusement aux +dangers de la guerre, dans une de ces récréations dont vous parlez? Le +fer de la lance de Montgommery était une arme courtoise, c'est vrai, +mais pour une cuirasse, et non pas pour un oeil; aussi le roi Henri II +est mort, et c'est là un accident, que je pense. Vous me direz que, +quinze ans après cet accident, la reine mère a fait prendre M. de +Montgommery, qui se croyait en plein bénéfice de prescription, et l'a +fait décapiter. Cela est vrai, mais le roi n'en est pas moins mort. +Quant à votre frère, le feu roi François, voyez comme sa faiblesse +d'esprit lui a fait tort dans l'esprit des peuples; il est mort bien +malheureusement aussi, ce digne prince. Vous l'avouerez, monseigneur, +un mal d'oreille, qui diable prendrait cela pour un accident? C'en +était un cependant, et des plus graves. Aussi ai-je plus d'une fois +entendu dire au camp, par la ville et à la cour même, que cette +maladie mortelle avait été versée dans l'oreille du roi François II +par quelqu'un qu'on avait grand tort d'appeler le hasard, attendu +qu'il portait un autre nom très-connu. + +--Duc! murmura François en rougissant. + +--Oui, monseigneur, oui, continua le duc, le nom de roi porte malheur +depuis quelque temps; qui dit _roi_ dit _aventuré_. Voyez Antoine de +Bourbon: c'est bien certainement ce nom de roi qui lui a valu dans +l'épaule ce coup d'arquebuse, accident qui, pour tout autre qu'un roi, +n'eût été nullement mortel, et à la suite duquel il est cependant +mort. L'oeil, l'oreille et l'épaule ont causé bien du deuil en France, +et cela me rappelle même que votre M. de Bussy a fait de jolis vers à +cette occasion. + +--Quels vers? demanda Henri. + +--Allons donc! fit Chicot; est-ce que tu ne les connais pas? + +--Non. + +--Mais tu serais donc décidément un vrai roi, que l'on te cache ces +choses-là! Je vais te les dire, moi; écoute: + + Par l'oreille, l'épaule et l'oeil, + La France eut trois rois au cercueil. + Par l'oreille, l'oeil et l'épaule, + Il mourut trois rois dans la Gaule.... + +Mais chut! chut! J'ai dans l'idée que ton frère va dire quelque chose +de plus intéressant encore. + +--Mais le dernier vers? + +--Je te le dirai plus tard, quand M. de Bussy de son sixain aura fait +un dizain. + +--Que veux-tu dire? + +--Je veux dire qu'il manque deux personnages au tableau de famille; +mais écoute, M. de Guise va parler, et il ne les oubliera point, lui. + +En effet, en ce moment le dialogue recommença. + +--Sans compter, Monseigneur, reprit le duc de Guise, que l'histoire de +vos parents et de vos alliés n'est pas tout entière dans les vers de +Bussy. + +--Quand je te le disais, fit Chicot en poussant Henri du coude. + +--Vous oubliez Jeanne d'Albret, la mère du Béarnais, qui est morte par +le nez pour avoir respiré une paire de gants parfumés qu'elle achetait +au pont Saint-Michel, chez le Florentin; accident bien inattendu, et +qui surprit d'autant plus tout le monde, que l'on connaissait des gens +qui, en ce moment-là, avaient bien besoin de cette mort. Nierez-vous, +monseigneur, que cette mort vous ait fort surpris? + +Le duc ne fit d'autre réponse qu'un mouvement de sourcil qui donna à +son regard enfoncé une expression plus sombre encore. + +--Et l'accident du roi Charles IX, que Votre Altesse oublie, dit le +duc; en voilà un cependant qui mérite d'être relaté. Lui, ce n'est ni +par l'oeil, ni par l'oreille, ni par l'épaule, ni par le nez, que +l'accident l'a saisi, c'est par la bouche. + +--Plaît-il? s'écria François. + +Et Henri III entendit retentir sur le parquet sonore le pas de son +frère qui reculait d'épouvante. + +--Oui, monseigneur, par la bouche, répéta Guise; c'est dangereux, les +livres de chasse dont les pages sont collées les unes aux autres, et +qu'on ne peut feuilleter qu'en portant son doigt à sa bouche à chaque +instant; cela corrompt la salive, les vieux bouquins, et un homme, +fût-ce un roi, ne va pas loin quand il a la salive corrompue. + +--Duc! duc! répéta deux fois le prince, je crois qu'à plaisir vous +forgez des crimes. + +--Des crimes! demanda Guise; eh! qui donc vous parle de crimes? +Monseigneur, je relate des accidents, voilà tout; des accidents, +entendez-vous bien? Il n'a jamais été question d'autre chose que +d'accidents. N'est-ce pas aussi un accident que cette aventure arrivée +au roi Charles IX à la chasse? + +--Tiens, dit Chicot, voilà du nouveau pour toi, qui es chasseur, +Henri; écoute, écoute, ce doit être curieux. + +--Je sais ce que c'est, dit Henri. + +--Oui, mais je ne le sais pas, moi; je n'étais pas encore présenté à +la cour; laisse-moi donc écouter, mon fils. + +--Vous savez, monseigneur, de quelle chasse je veux parler? continua +le prince lorrain; je veux parler de cette chasse où, dans la +généreuse intention de tuer le sanglier qui revenait sur votre frère, +vous fîtes feu avec une telle précipitation, qu'au lieu d'atteindre +l'animal que vous visiez, vous atteignîtes celui que vous ne visiez +pas. Ce coup d'arquebuse, monseigneur, prouve mieux que toute autre +chose combien il faut se défier des accidents. A la cour, en effet, +tout le monde connaît votre adresse, monseigneur. Jamais Votre Altesse +ne manque son coup, et vous avez dû être bien étonné d'avoir manqué le +vôtre, surtout lorsque la malveillance a propagé que cette chute du +roi sous son cheval pouvait causer sa mort, si le roi de Navarre +n'avait si heureusement mis à mort le sanglier que Votre Altesse avait +manqué, elle. + +--Eh bien, mais, dit le duc d'Anjou en essayant de reprendre +l'assurance que l'ironie du duc de Guise venait de battre si +cruellement en brèche, quel intérêt avais-je donc à la mort du roi mon +frère, puisque le successeur de Charles IX devait se nommer Henri III? + +--Un instant, monseigneur, entendons-nous: il y avait déjà un trône +vacant, celui de Pologne. La mort du roi Charles IX en laissait un +autre, celui de France. Sans doute, je le sais bien, votre frère aîné +eût incontestablement choisi le trône de France. Mais c'était encore +un pis-aller fort désirable que le trône de Pologne; il y a bien des +gens qui, à ce qu'on m'assure, ont ambitionné le pauvre petit trônelet +du roi de Navarre. Puis, d'ailleurs, cela vous rapprochait toujours +d'un degré, et c'était alors à vous que profitaient les accidents. Le +roi Henri III est bien revenu de Varsovie en dix jours, pourquoi +n'eussiez-vous pas fait, en cas d'accident toujours, ce qu'a fait le +roi Henri III? + +Henri III regarda Chicot, qui à son tour regarda le roi, non plus avec +cette expression de malice et de sarcasme qu'on lisait d'ordinaire +dans l'oeil du fou, mais avec un intérêt presque tendre qui s'effaça +presque aussitôt sur son visage bronzé par le soleil du Midi. + +--Que concluez-vous, duc? demanda alors le duc d'Anjou, mettant ou +plutôt essayant de mettre fin à cet entretien dans lequel venait de +percer tout le mécontentement du duc de Guise. + +--Monseigneur, je conclus que chaque roi a son accident, comme nous +l'avons dit tout à l'heure. Or vous, vous êtes l'accident inévitable +du roi Henri III, surtout si vous êtes chef de la Ligue, attendu +qu'être chef de la Ligue, c'est presque être le roi du roi, sans +compter qu'en vous faisant chef de la Ligue vous supprimez l'accident +du règne prochain de Votre Altesse, c'est-à-dire le Béarnais. + +--Prochain! l'entends-tu? s'écria Henri III. + +--Ventre de biche! je le crois bien que j'entends! dit Chicot. + +--Ainsi... dit le duc de Guise. + +--Ainsi, répéta le duc d'Anjou, j'accepterai, c'est votre avis, +n'est-ce pas? + +--Comment donc! dit le prince lorrain, je vous en supplie d'accepter, +monseigneur. + +--Et vous, ce soir? + +--Oh! soyez tranquille, depuis ce matin mes hommes sont en campagne, +et ce soir Paris sera curieux. + +--Que fait-on donc ce soir à Paris? demanda Henri. + +--Comment! tu ne devines pas? + +--Non. + +--Oh! que tu es niais, mon fils! Ce soir on signe la Ligue, +publiquement, s'entend, car il y a longtemps qu'on la signe et qu'on +la ressigne en cachette; on n'attendait que ton aveu; tu l'as donné ce +matin, et l'on signe ce soir, ventre de biche! Tu le vois, Henri, tes +accidents, car tu en as deux, toi...--Tes accidents ne perdent pas de +temps. + +--C'est bien, dit le duc d'Anjou: à ce soir, duc. + +--Oui, à ce soir, dit Henri. + +--Comment, reprit Chicot, tu t'exposeras à courir les rues de la +capitale ce soir, Henri? + +--Sans doute. + +--Tu as tort, Henri. + +--Pourquoi cela? + +--Gare les accidents! + +--Je serai bien accompagné, sois tranquille; d'ailleurs, viens avec +moi. + +--Allons donc, tu me prends pour un huguenot, mon fils, non pas. Je +suis bon catholique, moi, et je veux signer la Ligue, et cela plutôt +dix fois qu'une, plutôt cent fois que dix. + +Les voix du duc d'Anjou et du duc de Guise s'éteignirent. + +--Encore un mot, dit le roi en arrêtant Chicot, qui tendait à +s'éloigner:--Que penses-tu de tout ceci? + +--Je pense que chacun des rois vos prédécesseurs ignorait son +accident: Henri II n'avait pas prévu l'oeil; François II n'avait pas +prévu l'oreille; Antoine de Bourbon n'avait pas prévu l'épaule; Jeanne +d'Albret n'avait pas prévu le nez; Charles IX n'avait pas prévu la +bouche. Vous avez donc un grand avantage sur eux, maître Henri, car, +ventre de biche! vous connaissez votre frère, n'est-ce pas, sire? + +--Oui, dit Henri, et par la mordieu! avant peu on s'en apercevra. + + + + +CHAPITRE XV + + +LA SOIRÉE DE LA LIGUE. + + +Paris, tel que nous le connaissons, n'a plus dans ses fêtes qu'un +bruit plus ou moins grand, qu'une foule plus ou moins considérable; +mais c'est toujours le même bruit; c'est toujours la même foule; le +Paris d'autrefois avait plus que cela. Le coup d'oeil était beau, à +travers ces rues étroites, au pied de ces maisons à balcons, à +poutrelles et à pignons, dont chacune avait son caractère, de voir les +myriades de gens pressés qui se ruaient vers un même point, occupés en +chemin de se regarder, de s'admirer, de se huer les uns les autres, à +cause de l'étrangeté de celui-ci ou de celui-là. C'est qu'autrefois +habits, armes, langage, geste, voix, allure, tout faisait un détail +curieux, et ces mille détails assemblés sur un seul point composaient +un tout des plus intéressants. + +Or voilà ce qu'était Paris, à huit heures du soir, le jour où M. de +Guise, après sa visite au roi et sa conversation avec M. le duc +d'Anjou, imagina de faire signer la Ligue aux bourgeois de la bonne +ville, capitale du royaume. + +Une foule de bourgeois vêtus de leurs plus beaux habits, comme pour +une fête, ou couverts de leurs plus belles armes, comme pour une revue +ou un combat, se dirigeaient vers les églises: la contenance de tous +ces hommes mus par un même sentiment, et marchant vers un même but, +était à la fois joyeuse et menaçante, surtout lorsqu'ils passaient +devant un poste de Suisses ou de chevau-légers. Cette contenance, et +notamment les cris, les huées et les bravades qui l'accompagnaient, +eussent donné de l'inquiétude à M. de Morvilliers, si ce magistrat +n'eût connu ses bons Parisiens, gens railleurs et agaçants, mais +incapables de faire du mal les premiers, à moins qu'un méchant ami ne +les y pousse, ou qu'un ennemi imprudent ne les provoque. + +Ce qui ajoutait encore au bruit que faisait cette foule, et surtout à +la variété du coup d'oeil qu'elle présentait, c'est que beaucoup de +femmes, dédaignant de garder la maison pendant un si grand jour, +avaient, de gré ou de force, suivi leurs maris; quelques-unes avaient +fait mieux encore: elles avaient amené la kyrielle de leurs enfants; +et c'était une chose curieuse à voir que ces marmots attelés aux +monstrueux mousquets, aux sabres gigantesques ou aux terribles +hallebardes de leurs pères. En effet, dans tous les temps, dans toutes +les époques, dans tous les siècles, le gamin de Paris aima toujours à +traîner une arme quand il ne pouvait pas encore la porter, ou à +l'admirer chez autrui quand il ne peut pas la traîner lui-même. + +De temps en temps un groupe, plus animé que les autres, faisait voir +le jour aux vieilles épées en les tirant du fourreau: c'était surtout +lorsqu'on passait devant quelque logis flairant son huguenot que cette +démonstration hostile avait lieu. Alors les enfants criaient à +tue-tête: «A la Saint-Barthélemy!... my! my!» tandis que les pères +criaient: «Aux fagots les parpaillots! aux fagots! aux fagots!» + +Ces cris attiraient d'abord aux croisées quelque figure pâle de +vieille servante ou de noir ministre, et causaient ensuite un bruit de +verrous à la porte de la rue. Alors le bourgeois, heureux et fier +d'avoir, comme le lièvre de la Fontaine, fait peur à plus poltron que +soi, continuait son chemin triomphal et colportait en d'autres lieux +sa bruyante et inoffensive menace. + +Mais c'était rue de l'Arbre-Sec surtout que le rassemblement était le +plus considérable. La rue était littéralement interceptée, et la foule +se portait, pressée et tumultueuse, vers un falot brillant, suspendu +au-dessous d'une enseigne, que bon nombre de nos lecteurs +reconnaîtront quand nous leur dirons que cette enseigne représentait +un poulet au naturel tournant sur fond d'azur, avec cette légende: A +la Belle-Étoile. + +Au seuil de ce logis, un homme remarquable par son bonnet de coton +carré, selon la mode de l'époque, lequel recouvrait une tête +parfaitement chauve, pérorait et argumentait. D'une main ce personnage +brandissait une épée nue, et de l'autre il agitait un registre aux +feuilles à demi couvertes déjà de signatures, en criant: + +--Venez, venez, braves catholiques; entrez à l'hôtellerie de la +Belle-Étoile, où vous trouverez bon vin et bon visage; venez, le +moment est propice; cette nuit, les bons seront séparés des méchants; +demain matin, l'on connaîtra le bon grain et l'on connaîtra l'ivraie; +venez, messieurs: vous qui savez écrire, venez et écrivez; vous qui ne +savez pas écrire, venez encore et confiez vos noms et vos prénoms, +soit à moi maître la Hurière, soit à mon aide M. Croquentin. + +En effet, M. Croquentin, jeune drôle du Périgord, vêtu de blanc comme +Éliacin, et le corps entouré d'une corde dans laquelle un couteau et +une écritoire se disputaient l'espace compris entre la dernière et +l'avant-dernière côte, M. Croquentin, disons-nous, écrivait d'avance +les noms de ses voisins, et en tête celui de son respectable patron, +maître la Hurière. + +--Messieurs, c'est pour la messe! criait à tue-tête l'aubergiste de la +Belle-Étoile; messieurs, c'est pour la sainte religion! + +--Vive la sainte religion, messieurs! vive la messe! Ah!... + +Et il étranglait d'émotion et de lassitude, car cet enthousiasme +durait depuis quatre heures de l'après-midi. + +Il en résultait que beaucoup de gens, animés du même zèle, signaient +sur le registre de maître la Hurière s'ils savaient écrire, et +livraient leurs noms à Croquentin s'ils ne le savaient pas. + +La chose était d'autant plus flatteuse pour la Hurière, que le +voisinage de Saint-Germain-l'Auxerrois lui faisait une terrible +concurrence, mais heureusement les fidèles étaient nombreux à cette +époque, et les deux établissements, au lieu de se nuire, +s'alimentaient: ceux qui n'avaient pas pu pénétrer dans l'église pour +aller déposer leurs noms sur le maître-autel où l'on signait tâchaient +de se glisser jusqu'aux tréteaux où la Hurière tenait son double +secrétariat, et ceux qui avaient échoué au double secrétariat de la +Hurière gardaient l'espérance d'être plus heureux à +Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Quand le registre de la Hurière et celui de Croquentin furent pleins +tous deux, le maître de la Belle-Étoile en fit incontinent demander +deux autres, afin qu'il n'y eût aucune interruption dans les +signatures, et les invitations recommencèrent de plus belle de la part +de l'hôtelier et de son chef, fier de ce premier résultat, qui devait +faire enfin à maître la Hurière, dans l'esprit de M. de Guise, la +haute position à laquelle il aspirait depuis si longtemps. + +Tandis que les signataires des nouveaux registres se livraient aux +élans d'un zèle qui allait sans cesse s'augmentant, et refluaient, +comme nous l'avons dit, d'une rue et même d'un quartier à l'autre, on +vit arriver, à travers la foule, un homme de haute taille, lequel, se +frayant un passage en distribuant bon nombre de bourrades et de coups +de pieds, parvint jusqu'au registre de M. Croquentin. + +Arrivé là, il prit la plume des mains d'un honnête bourgeois qui +venait d'apposer sa signature ornée d'un parafe tremblotant, et traça +son nom en lettres d'un demi-pouce sur une page toute blanche qui se +trouva noire du coup, et sabrant un héroïque parafe enjolivé +d'éclaboussure et tortillé comme le labyrinthe de Dédale, il passa la +plume à un aspirant qui faisait queue derrière lui. + +--Chicot! lut le futur signataire. Peste, voici un monsieur qui écrit +superbement. + +Chicot, car c'était lui, qui, n'ayant pas, comme nous l'avons vu, +voulu accompagner Henri, courait la Ligue pour son propre compte. +Chicot, après avoir fait acte de présence au registre de M. +Croquentin, passa aussitôt à celui de maître la Hurière. Celui-ci +avait vu la flamboyante signature, et il avait envié pour lui un si +glorieux parafe. Chicot fut donc reçu, non pas à bras ouverts, mais à +registre ouvert, et, prenant la plume d'un marchand de laine de la rue +de Béthisy, il écrivit une seconde fois son nom avec une griffe cent +fois plus magnifique encore que la première; après quoi il demanda à +la Hurière s'il n'avait pas un troisième registre. + +La Hurière n'entendait pas raillerie: c'était un mauvais hôte hors de +son auberge. Il regarda Chicot de travers, Chicot le regarda en face. +La Hurière murmura le nom de parpaillot; Chicot mâchonna celui de +gargotier. La Hurière lâcha son registre pour porter la main à son +épée; Chicot déposa la plume pour être à même de tirer la sienne du +fourreau; enfin, selon toute probabilité, la scène allait se terminer +par quelques estocades dont l'hôtelier de la Belle-Étoile eût, sans +aucun doute, été le mauvais marchand, lorsque Chicot se sentit pincé +au coude et se retourna. + +Celui qui le pinçait, c'était le roi, déguisé en simple bourgeois, et +ayant à ses côtés Quélus et Maugiron, déguisés comme lui, et portant, +outre leur rapière, chacun une arquebuse sur l'épaule. + +--Eh bien! eh bien! dit le roi, qu'y a-t-il? de bons catholiques qui +se disputent entre eux! par la mordieu! c'est d'un mauvais exemple. + +--Mon gentilhomme, dit Chicot sans faire semblant de reconnaître +Henri, prenez-vous-en à qui de droit; voilà un maraud qui braille +après les passants pour qu'on signe sur son registre, et, quand on a +signé, il braille plus haut encore. + +L'attention de la Hurière fut détournée par de nouveaux amateurs, et +une bousculade sépara de l'établissement du fanatique hôtelier Chicot, +le roi et les mignons, qui se trouvèrent dominer l'assemblée, montés +qu'ils étaient sur le seuil d'une porte. + +--Quel feu! dit Henri, et qu'il fait bon ce soir pour la religion dans +les rues de ma bonne ville! + +--Oui, sire; mais il fait mauvais pour les hérétiques, et Votre +Majesté sait qu'on la tient pour telle. Regardez à gauche encore, là, +bien, que voyez-vous? + +--Ah! ah! la large face de M. de Mayenne et le museau pointu du +cardinal! + +--Chut, sire; on joue à coup sûr quand on sait où sont nos ennemis et +que nos ennemis ne savent point où nous sommes. + +--Crois-tu donc que j'aie quelque chose à craindre? + +--Eh, bon Dieu! dans une foule comme celle-ci, on ne peut répondre de +rien. On a un couteau tout ouvert dans sa poche, ce couteau entre +ingénument dans le ventre du voisin, sans savoir ce qu'il fait, par +ignorance; le voisin pousse un juron et rend l'âme. Tournons d'un +autre côté, sire. + +--Ai-je été vu? + +--Je ne crois pas; mais vous le serez indubitablement si vous restez +plus longtemps ici. + +--Vive la messe! vive la messe! cria un flot de peuple qui venait des +halles et s'engouffrait, comme une marée qui monte, dans la rue de +l'Arbre-Sec. + +--Vive M. de Guise! vive le cardinal! vive M. de Mayenne! répondit la +foule stationnant à la porte de la Hurière, laquelle venait de +reconnaître les deux princes lorrains. + +--Oh! oh! quels sont ces cris? dit Henri III en fronçant le sourcil. + +--Ce sont des cris qui prouvent que chacun est bien à sa place et +devrait y rester: M. de Guise dans les rues et vous au Louvre; allez +au Louvre, sire, allez au Louvre. + +--Viens-tu avec nous? + +--Moi? oh! non pas! tu n'as pas besoin de moi, mon fils, tu as tes +gardes du corps ordinaires. En avant, Quélus! en avant, Maugiron! Moi, +je veux voir le spectacle jusqu'au bout. Je le trouve curieux, sinon +amusant. + +--Où vas-tu? + +--Je vais mettre mon nom sur les autres registres. Je veux que demain +il y ait mille autographes de moi qui courent les rues de Paris. Nous +voilà sur le quai, bonsoir, mon fils; tire à droite, je tirerai à +gauche; chacun son chemin; je cours à Saint-Merry entendre un fameux +prédicateur. + +--Oh! oh! qu'est-ce encore que ce bruit? dit tout à coup le roi, et +pourquoi court-on ainsi du côté du pont Neuf? + +Chicot se haussa sur la pointe des pieds, mais il ne put rien voir +qu'une masse de peuple criant, hurlant, se bousculant, et qui +paraissait porter quelqu'un ou quelque chose en triomphe. + +Tout à coup les ondes du populaire s'ouvrirent au moment où le quai, +en s'élargissant en face de la rue des Lavandières, permit à la foule +de se répandre à droite et à gauche, et, comme le monstre apporté par +le flot jusqu'aux pieds d'Hippolyte, un homme, qui semblait être le +personnage principal de cette scène burlesque, fut poussé par ces +vagues humaines jusqu'aux pieds du roi. + +Cet homme était un moine monté sur un âne; le moine parlait et +gesticulait. + +L'âne brayait. + +--Ventre de biche! dit Chicot, sitôt qu'il eut distingué l'homme et +l'animal qui venaient d'entrer en scène l'un portant l'autre: je te +parlais d'un fameux prédicateur qui prêchait à Saint-Merry; il n'est +plus nécessaire d'aller si loin; écoute un peu celui-là. + +--Un prédicateur à âne? dit Quélus. + +--Pourquoi pas? mon fils. + +--Mais c'est Silène! dit Maugiron. + +--Lequel est le prédicateur? dit Henri, ils parlent tous deux en même +temps. + +--C'est celui du bas qui est le plus éloquent, dit Chicot; mais c'est +celui du haut qui parle le mieux le français; écoute, Henri, écoute. + +--Silence! cria-t-on de tous côtés, silence! + +--Silence! cria Chicot d'une voix qui domina toutes les voix. + +Chacun se tut. On fit cercle autour du moine et de l'âne. Le moine +entama l'exorde: + +--Mes frères, dit-il, Paris est une superbe ville; Paris est l'orgueil +du royaume de France, et les Parisiens sont un peuple de gens +spirituels, la chanson le dit. Et le moine se mit à chanter à pleine +gorge: + + Parisien, mon bel ami, + Que tu sais de sciences! + +Mais à ces mots, ou plutôt à cet air, l'âne mêla son accompagnement si +haut et avec tant d'acharnement, qu'il coupa la parole à son cavalier. + +Le peuple éclata de rire. + +--Tais-toi, Panurge, tais-toi donc, cria le moine, tu parleras à ton +tour; mais laisse-moi parler le premier. + +L'âne se tut. + +--Mes frères, continua le prédicateur, la terre est une vallée de +douleur où l'homme, pour la plupart du temps, ne peut se désaltérer +qu'avec ses larmes. + +--Mais il est ivre mort! dit le roi. + +--Parbleu! fit Chicot. + +--Moi qui vous parle, continua le moine, tel que vous me voyez, je +reviens d'exil comme les Hébreux, et depuis huit jours nous ne vivons +que d'aumônes et de privations, Panurge et moi. + +--Qu'est-ce que Panurge? demanda le roi. + +--Le supérieur de son couvent, selon toute probabilité, dit Chicot. +Mais laisse-moi écouter, le bonhomme me touche. + +--Qui m'a valu cela, mes amis? C'est Hérodes. Vous savez de quel +Hérodes je veux parler. + +--Et toi aussi, mon fils, dit Chicot, je t'ai expliqué l'anagramme. + +--Drôle! + +--A qui parles-tu, à moi, au moine ou à l'âne? + +--A tous les trois. + +--Mes frères, continua le moine, voici mon âne que j'aime comme une +brebis; il vous dira que nous sommes venus de Villeneuve-le-Roi ici en +trois jours pour assister à la grande solennité de ce soir, et comment +sommes-nous venus? + + La bourse vide, + Le gosier sec. + +Mais rien ne nous a coûté, à Panurge et à moi. + +--Mais qui diable appelle-t-il donc Panurge? demanda Henri, que ce nom +pantagruélique préoccupait. + +--Nous sommes donc venus, continua le moine, et nous sommes arrivés +pour voir ce qui se passe; seulement, nous voyons, mais nous ne +comprenons pas. Que se passe-t-il, mes frères? Est-ce aujourd'hui +qu'on dépose Hérodes? est-ce aujourd'hui que l'on met frère Henri dans +un couvent? + +--Oh! oh! dit Quélus, j'ai bien envie de mettre cette grosse futaille +en perce; qu'en dis-tu, Maugiron? + +--Bah! dit Chicot, tu te fâches pour si peu, Quélus? Est-ce que le roi +ne s'y met pas tous les jours, dans un couvent? Crois-moi donc, Henri, +si on ne te fait que cela, tu n'auras pas à te plaindre, n'est-ce pas, +Panurge? + +L'âne, interpellé par son nom, dressa les oreilles et se mit à braire +d'une façon terrible. + +--Oh! Panurge; oh! dit le moine, avez-vous des passions? Messieurs, +continua-t-il, je suis sorti de Paris avec deux compagnons de route: +Panurge, qui est mon âne, et M. Chicot, qui est le fou de Sa Majesté. +Messieurs, pouvez-vous me dire ce qu'est devenu mon ami Chicot? + +Chicot fit la grimace. + +--Ah! dit le roi, c'est ton ami? + +Quélus et Maugiron éclatèrent de rire. + +--Il est beau, continua le roi, ton ami, et respectable surtout; +comment l'appelle-t-on? + +--C'est Gorenflot, Henri; tu sais ce cher Gorenflot dont M. de +Morvilliers t'a déjà touché deux mots. + +--L'incendiaire de Sainte-Geneviève? + +--Lui-même. + +--En ce cas, je vais le faire pendre. + +--Impossible! + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il n'a pas de cou. + +--Mes frères, continua Gorenflot, mes frères, vous voyez un véritable +martyr. Mes frères, c'est ma cause que l'on défend en ce moment, ou +plutôt c'est celle de tous les bons catholiques. Vous ne savez pas ce +qui se passe en province et ce que brassent les huguenots. Nous avons +été obligés d'en tuer un à Lyon qui prêchait la révolte. Tant qu'il en +restera une seule couvée par toute la France, les bons coeurs n'auront +pas un instant de tranquillité. Exterminons donc les huguenots. Aux +armes, mes frères, aux armes! + +Plusieurs voix répétèrent: Aux armes! + +--Par la mordieu! dit le roi, fais taire ce soûlard, ou il va nous +faire une seconde Saint-Barthélemy. + +--Attends, attends, dit Chicot. + +Et, prenant une sarbacane des mains de Quélus, il passa derrière le +moine et lui allongea de toute sa force un coup de l'instrument creux +et sonore sur l'omoplate. + +--Au meurtre! cria le moine. + +--Tiens! c'est toi! dit Chicot en passant sa tête sous le bras du +moine; comment vas-tu, frocard? + +--A mon aide, monsieur Chicot, à mon aide, s'écria Gorenflot, les +ennemis de la foi veulent m'assassiner; mais je ne mourrai pas sans +que ma voix se fasse entendre. Au feu les huguenots! aux fagots le +Béarnais! + +--Veux-tu te taire, animal! + +--Au diable les Gascons! continua le moine. En ce moment, un second +coup, non pas de sarbacane, mais de bâton, tomba sur l'autre épaule de +Gorenflot, qui, cette fois, poussa véritablement un cri de douleur. + +Chicot, étonné, regarda autour de lui; mais il ne vit que le bâton. Le +coup avait été détaché par un homme qui venait de se perdre dans la +foule, après avoir administré cette correction volante à frère +Gorenflot. + +--Oh! oh! dit Chicot, qui diable nous venge ainsi? Serait-ce quelque +enfant du pays? Il faut que je m'en assure. + +Et il se mit à courir après l'homme au bâton, qui se glissait le long +du quai, escorté d'un seul compagnon. + + + + +CHAPITRE XVI + +LA RUE DE LA FERRONNERIE. + + +Chicot avait de bonnes jambes, et il s'en fût servi avec avantage pour +rejoindre l'homme qui venait de bâtonner Gorenflot, si quelque chose +d'étrange dans la tournure de cet homme, et surtout dans celle de son +compagnon, ne lui eût fait comprendre qu'il y avait danger à provoquer +brusquement une reconnaissance qu'ils paraissaient vouloir éviter. En +effet, les deux fuyards cherchaient visiblement à se perdre dans la +foule, ne se détournant qu'aux angles des rues pour s'assurer qu'ils +n'étaient pas suivis. + +Chicot songea qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de n'avoir pas +l'air de les suivre: c'était de les précéder. Tous deux regagnaient la +rue Saint-Honoré par la rue de la Monnaie et la rue Tirechappe: au +coin de cette dernière, il les dépassa, et, toujours courant, il alla +s'embusquer au bout de la rue des Bourdonnais. + +Les deux hommes remontaient la rue Saint-Honoré, longeant les maisons +du côté de la halle au blé, et, le chapeau rabattu sur les sourcils, +le manteau drapé jusqu'aux yeux, marchaient d'un pas pressé, et qui +avait quelque chose de militaire, vers la rue de la Ferronnerie. +Chicot continua de les précéder. + +Au coin de la rue de la Ferronnerie, les deux hommes s'arrêtèrent de +nouveau pour jeter un dernier regard autour d'eux. + +Pendant ce temps, Chicot avait continué de gagner du terrain et était +arrivé, lui, au milieu de la rue. + +Au milieu de la rue, et en face d'une maison qui semblait prête à +tomber en ruines, tant elle était vieille, stationnait une litière +attelée de deux chevaux massifs. Chicot jeta un coup d'oeil autour de +lui, vit le conducteur endormi sur le devant, une femme paraissant +inquiète et collant son visage à la jalousie; une illumination lui +vint que la litière attendait les deux hommes; il tourna derrière +elle, et, protégé par son ombre combinée avec celle de la maison, il +se glissa sous un large banc de pierre, lequel servait d'étalage aux +marchands de légumes qui, deux fois par semaine, faisaient, à cette +époque, un marché rue de la Ferronnerie. + +A peine y était-il blotti, qu'il vit apparaître les deux hommes à la +tête des chevaux, où de nouveau ils s'arrêtèrent inquiets; un d'eux +alors réveilla le cocher, et, comme il avait le sommeil dur, celui-là +laissa échapper un _cap dé diou_ des mieux accentués, tandis que +l'autre, plus impatient encore, lui piquait le derrière avec la pointe +de son poignard. + +--Oh! oh! dit Chicot, je ne m'étais donc pas trompé: c'étaient des +compatriotes; cela ne m'étonne plus qu'ils aient si bien étrillé +Gorenflot parce qu'il disait du mal des Gascons. + +La jeune femme, reconnaissant à son tour les deux hommes pour ceux +qu'elle attendait, se pencha rapidement hors de la portière de la +lourde machine. Chicot alors l'aperçut plus distinctement: elle +pouvait avoir de vingt à vingt-deux ans; elle était fort belle et fort +pâle; et, s'il eût fait jour, à la moite vapeur qui humectait ses +cheveux d'un blond doré et ses yeux cerclés de noir, à ses mains d'un +blanc mat, à l'attitude languissante de tout son corps, on eût pu +reconnaître qu'elle était en proie à un état de maladie dont ses +fréquentes défaillances et l'arrondissement de sa taille eussent bien +vite donné le secret. + +Mais de tout cela Chicot ne vit que trois choses: c'est qu'elle était +jeune, pâle et blonde. + +Les deux hommes s'approchèrent de la litière, et se trouvèrent +naturellement placés entre elle et le banc sous lequel Chicot s'était +tapi. + +Le plus grand des deux prit à deux mains la main blanche que la dame +lui tendait par l'ouverture de la litière, et, posant le pied sur le +marchepied et les deux bras sur la portière: + +--Eh bien! ma mie, demanda-t-il à la dame, mon petit coeur, mon +mignon, comment allons-nous? + +La dame répondit en secouant la tête avec un triste sourire et en +montrant son flacon de sels. + +--Encore des faiblesses, ventre-saint-gris! Que je vous en voudrais +d'être malade ainsi, mon cher amour, si je n'avais pas votre douce +maladie à me reprocher! + +--Et pourquoi diable aussi emmenez-vous madame à Paris? dit l'autre +homme assez rudement: c'est une malédiction, par ma foi, qu'il faut +que vous ayez toujours ainsi quelque jupe cousue à votre pourpoint. + +--Eh! cher Agrippa, dit celui des deux hommes qui avait parlé le +premier, et qui paraissait le mari ou l'amant de la dame, c'est une si +grande douleur que de se séparer de ce qu'on aime! + +Et il échangea avec la dame un regard plein d'amoureuse langueur. + +--Cordioux! vous me damnez, sur mon âme, quand je vous entends parler, +reprit l'aigre compagnon; êtes-vous donc venu à Paris pour faire +l'amour, beau vert-galant? Il me semble cependant que le Béarn est +assez grand pour vos promenades sentimentales, sans pousser ces +promenades jusqu'à la Babylone où vous avez failli vingt fois nous +faire éreinter ce soir. Retournez là-bas, si vous voulez mugueter aux +rideaux des litières; mais ici, mordioux! ne faites d'autres intrigues +que des intrigues politiques, mon maître. + +Chicot, à ce mot de maître, eût bien voulu lever la tête; mais il ne +pouvait guère, sans être vu, risquer un pareil mouvement. + +--Laissez-le gronder, ma mie, et ne vous inquiétez point de ce qu'il +dit. Je crois qu'il tomberait malade comme vous, et qu'il aurait, +comme vous, des vapeurs et des défaillances s'il ne grondait plus. + +--Mais au moins, ventre-saint-gris, comme vous dites, s'écria le +marronneur, montez dans la litière, si vous voulez dire des tendresses +à madame, et vous risquerez moins d'être reconnu qu'en vous tenant +ainsi dans la rue. + +--Tu as raison, Agrippa, dit le Gascon amoureux. Et vous voyez, ma +mie, qu'il n'est pas de si mauvais conseil qu'il en a l'air. Là, +faites-moi place, mon mignon, si vous permettez toutefois que, ne +pouvant me tenir à vos genoux, je m'asseye à vos côtés. + +--Non-seulement je le permets, sire, répondit la jeune dame, mais je +le désire ardemment, + +--Sire, murmura Chicot, qui, emporté par un mouvement irréfléchi, +voulait lever la tête et se la heurta douloureusement au banc de grès; +sire! que dit-elle donc là? + +Mais, pendant ce temps, l'amant heureux profitait de la permission +donnée, et l'on entendait le plancher du chariot grincer sous un +nouveau poids. + +Puis le bruit d'un long et tendre baiser succéda au grincement. + +--Mordioux! s'écria le compagnon demeuré en dehors de la litière, +l'homme est en vérité un bien stupide animal. + +--Je veux être pendu si j'y comprends quelque chose, murmura Chicot; +mais attendons: tout vient à point pour qui sait attendre. + +--Oh! que je suis heureux! continua, sans s'inquiéter le moins du +monde des impatiences de son ami, auxquelles d'ailleurs il semblait +depuis longtemps habitué, celui qu'on appelait sire; +ventre-saint-gris, aujourd'hui est un beau jour. Voici mes bons +Parisiens, qui m'exècrent de toute leur âme et qui me tueraient sans +miséricorde s'ils savaient où me venir prendre pour cela; voici mes +Parisiens qui travaillent de leur mieux à m'aplanir le chemin du +trône, et j'ai dans mes bras la femme que j'aime. Où sommes-nous, +d'Aubigné? je veux, quand je serai roi, faire élever, à cet endroit +même, une statue au génie du Béarnais. + +--Du Béarn.... + +Chicot s'arrêta; il venait de se faire une deuxième bosse juxtaposée à +la première. + +--Nous sommes dans la rue de la Ferronnerie, sire, et il n'y flaire +pas bon, dit d'Aubigné, qui, toujours de mauvaise humeur, s'en prenait +aux choses quand il était las de s'en prendre aux hommes. + +--Il me semble, continua Henri, car nos lecteurs ont sans doute +reconnu déjà le roi de Navarre; il me semble que j'embrasse clairement +toute ma vie, que je me vois roi, que je me sens sur le trône, fort et +puissant, mais peut-être moins aimé que je ne le suis à cette heure, +et que mon regard plonge dans l'avenir jusqu'à l'heure de ma mort. Oh! +mes amours, répétez-moi encore que vous m'aimez, car, à votre voix, +mon coeur se fond. + +Et le Béarnais, dans un sentiment de mélancolie qui parfois +l'envahissait, laissa, avec un profond soupir, tomber sa tête sur +l'épaule de sa maîtresse. + +--Oh! mon Dieu! dit la jeune femme effrayée, tous trouvez-vous mal, +sire? + +--Bon! il ne manquerait plus que cela, dit d'Aubigné, beau soldat, +beau général, beau roi qui s'évanouit. + +--Non, ma mie, rassurez-vous, dit Henri, si je m'évanouissais près de +vous, ce serait de bonheur. + +--En vérité, sire, dit d'Aubigné, je ne sais pas pourquoi vous signez +Henri de Navarre, vous devriez signer Ronsard ou Clément Marot. +Cordioux! comment donc faites-vous si mauvais ménage avec madame +Margot, étant tous deux si tendres à la poésie? + +--Ah! d'Aubigné! par grâce, ne parle pas de ma femme. +Ventre-sans-gris! tu sais le proverbe: si nous allions la rencontrer? + +--Bien qu'elle soit en Navarre, n'est-ce pas? dit d'Aubigné. + +--Ventre-saint-gris! est-ce que je n'y suis pas aussi, moi, en +Navarre? est-ce que je ne suis pas censé y être, du moins? Tiens, +Agrippa, tu m'as donné le frisson; monte et rentrons. + +--Ma foi non, dit d'Aubigné, marchez, je vous suivrai par derrière; je +vous gênerais, et, ce qui pis est, vous me gêneriez. + +--Ferme donc la portière, ours du Béarn, et fais ce que tu voudras, +dit Henri. + +Puis, s'adressant au cocher: + +--Lavarenne, où tu sais! dit-il. + +La litière s'éloigna lentement, suivi de d'Aubigné, qui, tout en +gourmandant l'ami, avait voulu veiller sur le roi. + +Ce départ délivrait Chicot d'une appréhension terrible, car, après une +telle conversation avec Henri, d'Aubigné n'était pas homme à laisser +vivre l'imprudent qui l'aurait entendue. + +--Voyons, dit Chicot tout en sortant à quatre pattes de dessous son +banc, faut-il que le Valois sache ce qui vient de se passer? + +Et Chicot se redressa pour rendre l'élasticité à ses longues jambes +engourdies par la crampe. + +--Et pourquoi le saurait-il? reprit le Gascon, continuant de se parler +à lui-même; deux hommes qui se cachent et une femme enceinte! En +vérité, ce serait lâche. Non, je ne dirai rien; et puis, que je sois +instruit, moi, n'est-ce pas le point important, puisqu'au bout du +compte c'est moi qui règne? + +Et Chicot fit tout seul une joyeuse gambade. + +--C'est joli, les amoureux! continua Chicot; mais d'Aubigné a raison: +il aime trop souvent, pour un roi _in partibus_, ce cher Henri de +Navarre. Il y a un an, c'était pour madame de Sauve qu'il revenait à +Paris. Aujourd'hui, il s'y fait suivre par cette charmante petite +créature qui a des défaillances. Qui diable cela peut-il être? la +Fosseuse, probablement. Et puis, j'y songe, si Henri de Navarre est un +prétendant sérieux, s'il aspire au trône véritablement, le pauvre +garçon, il doit penser un peu à détruire son ennemi le Balafré, son +ennemi le cardinal de Guise, et son ennemi ce cher duc de Mayenne. Eh +bien! je l'aime, moi, le Béarnais, et je suis sûr qu'il jouera un jour +ou l'autre quelque mauvais tour à cet affreux boucher lorrain. +Décidément, je ne soufflerai pas le mot de ce que j'ai vu et entendu. + +En ce moment, une bande de ligueurs ivres passa en criant: «Vive la +messe, mort au Béarnais! au bûcher les huguenots! aux fagots les +hérétiques!» + +Cependant la litière tournait l'angle du mur du cimetière des +Saints-Innocents et passait dans les profondeurs de la rue +Saint-Denis. + +--Voyons, dit Chicot, récapitulons: j'ai vu le cardinal de Guise, j'ai +vu le duc de Mayenne, j'ai vu le roi Henri de Valois, j'ai vu le roi +Henri de Navarre; un seul prince manque à ma collection, c'est le duc +d'Anjou; cherchons-le jusqu'à ce que je le trouve. Voyons, où est mon +François III? ventre de biche! j'ai soif de l'apercevoir, ce digne +monarque. + +Et Chicot reprit le chemin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Chicot n'était pas le seul qui cherchât le duc d'Anjou et qui +s'inquiétât de son absence; les Guise, eux aussi, le cherchaient de +tous côtés, mais ils n'étaient pas plus heureux que Chicot. M. d'Anjou +n'était pas homme à se hasarder imprudemment, et nous verrons plus +tard quelles précautions le retenaient encore éloigné de ses amis. + +Un instant, Chicot crut l'avoir trouvé: c'était dans la rue Béthisy; +un groupe nombreux s'était formé à la porte d'un marchand de vins, et +dans ce groupe Chicot reconnut M. de Monsoreau et le Balafré. + +--Bon, dit-il, voici les remoras: le requin ne doit pas être loin. + +Chicot se trompait. M. de Monsoreau et le Balafré étaient occupés à +verser, à la porte d'un cabaret regorgeant d'ivrognes, force rasades à +un orateur dont ils excitaient ainsi la balbutiante éloquence. + +Cet orateur, c'était Gorenflot ivre mort. Gorenflot racontant son +voyage de Lyon et son duel dans une auberge avec un effroyable suppôt +de Calvin. + +M. de Guise prêtait à ce récit, dans lequel il croyait reconnaître des +coïncidences avec le silence de Nicolas David, l'attention la plus +soutenue. + +Au reste, la rue Béthisy était encombrée de monde; plusieurs +gentilshommes ligueurs avaient attaché leurs chevaux à une espèce de +rond-point assez commun dans la plupart des rues de cette époque. +Chicot s'arrêta à l'extrémité du groupe qui fermait ce rond-point et +tendit l'oreille. + +Gorenflot, tourbillonnant, éclatant, culbutant incessamment, renversé +de sa chaire vivante, et remis tant bien que mal en selle sur Panurge; +Gorenflot ne parlant plus que par saccades, mais malheureusement +parlant encore, était le jouet de l'insistance du duc et de l'adresse +de M. de Monsoreau, qui tiraient de lui des bribes de raison et des +fragments d'aveux. + +Une pareille confession effraya le Gascon aux écoutes bien autrement +que la présence du roi de Navarre à Paris. Il voyait venir le moment +où Gorenflot laisserait échapper son nom, et ce nom pouvait éclaircir +tout le mystère d'une lueur funeste. Chicot ne perdit pas de temps, il +coupa ou dénoua les brides des chevaux qui se caressaient aux volets +des boutiques du rond-point, et, donnant à deux ou trois d'entre eux +de violents coups d'étrivières, il les lança au milieu de la foule, +qui, devant leur galop et leur hennissement, s'ouvrit, rompue et +dispersée. + +Gorenflot eut peur pour Panurge, les gentilshommes eurent peur pour +eux-mêmes; l'assemblée s'ouvrit, chacun se dispersa. Le cri: «Au feu!» +retentit, répété par une douzaine de voix. Chicot passa comme une +flèche au milieu des groupes, et, s'approchant de Gorenflot, tout en +lui montrant une paire d'yeux flamboyants qui commencèrent à le +dégriser, saisit Panurge par la bride, et, au lieu de suivre la foule, +lui tourna le dos, de sorte que ce double mouvement, fait en sens +contraire, laissa bientôt un notable espace entre Gorenflot et le duc +de Guise, espace que remplit à l'instant même le noyau toujours +grossissant des curieux accourus trop tard. + +Alors Chicot entraîna le moine chancelant au fond du cul-de-sac formé +par l'abside de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, et, l'adossant au +mur, lui et Panurge, comme un statuaire eût fait d'un bas-relief qu'il +eût voulu incruster dans la pierre: + +--Ah! ivrogne! lui dit-il; ah! païen! ah! traître! ah! renégat! tu +préféreras donc toujours un pot de vin à ton ami? + +--Ah! monsieur Chicot! balbutia le moine. + +--Comment! je te nourris, infâme! continua Chicot, je t'abreuve, je +t'emplis les poches et l'estomac, et tu trahis ton seigneur! + +--Ah! Chicot! dit le moine attendri. + +--Tu racontes mes secrets, misérable! + +--Cher ami! + +--Tais-toi! tu n'es qu'un sycophante, et tu mérites un châtiment. + +Le moine trapu, vigoureux, énorme, puissant comme un taureau, mais +dompté par le repentir et surtout par le vin, vacillait sans se +défendre, aux mains de Chicot, qui le secouait comme un ballon gonflé +d'air. + +Panurge seul protestait contre la violence faite à son ami par des +coups de pieds qui n'atteignaient personne, et que Chicot lui rendait +en coups de bâton. + +--Un châtiment à moi! murmurait le moine; un châtiment à votre ami, +cher monsieur Chicot! + +--Oui, oui, un châtiment, dit Chicot, et tu vas le recevoir. + +Et le bâton du Gascon passa pour un instant de la croupe de l'âne aux +épaules larges et charnues du moine. + +--Oh! si j'étais à jeun! fit Gorenflot avec un mouvement de colère. + +--Tu me battrais, n'est-ce pas, ingrat? moi, ton ami? + +--Vous, mon ami, monsieur Chicot! et vous m'assommez. + +--Qui aime bien châtie bien. + +--Arrachez-moi donc la vie tout de suite! s'écria Gorenflot. + +--Je le devrais. + +--Oh! si j'étais à jeun! répéta le moine avec un profond gémissement. + +--Tu l'as déjà dit. + +Et Chicot redoubla de preuves d'amitié envers le pauvre genovéfain, +qui se mit à beugler de toutes ses forces. + +--Allons, après le boeuf voici le veau, dit le Gascon. Çà, maintenant, +qu'on se cramponne à Panurge et qu'on aille se coucher gentiment à _la +Corne d'Abondance._ + +--Je ne vois plus mon chemin, dit le moine, des yeux duquel coulaient +de grosses larmes. + +--Ah! dit Chicot, si tu pleurais le vin que tu as bu, cela au moins te +dégriserait peut-être. Mais non, il va falloir encore que je te serve +de guide. + +Et Chicot se mit à tirer l'âne par la bride, tandis que le moine, se +cramponnant des deux mains à la blatrière, faisait tous ses efforts +pour conserver son centre de gravité. + +Ils traversèrent ainsi le pont aux Meuniers, la rue Saint-Barthélemy, +le Petit-Pont, et remontèrent la rue Saint-Jacques, le moine toujours +pleurant, le Gascon toujours tirant. + +Deux garçons, aides de maître Bonhomet, descendirent, sur l'ordre de +Chicot, le moine de son âne, et le conduisirent dans le cabinet que +nos lecteurs connaissent déjà. + +--C'est fait, dit maître Bonhomet en revenant. + +--Il est couché? demanda Chicot. + +--Il ronfle. + +--A merveille! mais, comme il se réveillera un jour ou l'autre, +rappelez-vous que je ne veux point qu'il sache comment il est revenu +ici, pas un mot d'explication, il ne serait même pas mal qu'il crût +n'en être pas sorti depuis la fameuse nuit où il a fait un si grand +esclandre dans son couvent, et qu'il prit pour un rêve ce qui lui est +arrivé dans l'intervalle. + +--Il suffit, seigneur Chicot, répondit l'hôtelier; mais que lui est-il +donc arrivé à ce pauvre moine? + +--Un grand malheur; il paraît qu'à Lyon il s'est pris de querelle avec +un envoyé de M. de Mayenne, et qu'il l'a tué. + +--Oh! mon Dieu!... s'écria l'hôte, de sorte que.... + +--De sorte que M. de Mayenne a juré, à ce qu'il paraît, qu'il le +ferait rouer vif ou qu'il y perdrait son nom, répondit Chicot. + +--Soyez tranquille, dit Bonhomet, sous aucun prétexte il ne sortira +d'ici. + +--A la bonne heure; et maintenant, continua le Gascon rassuré sur +Gorenflot, il faut absolument que je retrouve mon duc d'Anjou, +cherchons. + +Et il prit sa course vers l'hôtel de Sa Majesté François III. + + + + +CHAPITRE XVII + +LE PRINCE ET L'AMI. + + +Comme on l'a vu, Chicot avait vainement cherché le duc d'Anjou par les +rues de Paris pendant la soirée de la Ligue. + +Le duc de Guise, on se le rappelle, avait invité le prince à sortir: +cette invitation avait inquiété l'ombrageuse altesse. François avait +réfléchi, et, après réflexion, François dépassait le serpent en +prudence. + +Cependant, comme son intérêt à lui-même exigeait qu'il vît de ses +propres yeux ce qui devait se passer ce soir-là, il se décida à +accepter l'invitation, mais il prit en même temps la résolution de ne +mettre le pied hors de son palais que bien et dûment accompagné. + +De même que tout homme qui craint appelle une arme favorite à son +secours, le duc alla chercher son épée, qui était Bussy d'Amboise. + +--Pour que le duc se décidât à cette démarche, il fallait que la peur +le talonnât bien fort. Depuis sa déception à l'endroit de M. de +Monsoreau, Bussy boudait, et François s'avouait à lui-même qu'à la +place de Bussy, et en supposant qu'en prenant sa place il eût en même +temps pris son courage, il aurait témoigné plus que du dépit au prince +qui l'eût trahi d'une si cruelle façon. + +Au reste, Bussy, comme toutes les natures d'élite, sentait plus +vivement la douleur que le plaisir: il est rare qu'un homme intrépide +au danger, froid et calme en face du fer et du feu, ne succombe pas +plus facilement qu'un lâche aux émotions d'une contrariété. Ceux que +les femmes font pleurer le plus facilement, ce sont les hommes qui se +font le plus craindre des hommes. + +Bussy dormait, pour ainsi dire, dans sa douleur: il avait vu Diane +reçue à la cour, reconnue comme comtesse de Monsoreau, admise par la +reine Louise au rang de ses dames d'honneur; il avait vu mille regards +curieux dévorer cette beauté sans rivale, qu'il avait pour ainsi dire +découverte et tirée du tombeau où elle était ensevelie. Il avait, +pendant toute une soirée, attaché ses yeux ardents sur la jeune femme +qui ne levait point ses yeux appesantis; et, dans tout l'éclat de +cette fête, Bussy, injuste comme tout homme qui aime véritablement, +Bussy, oubliant le passé et détruisant lui-même dans son esprit tous +les fantômes de bonheur que le passé y avait fait naître, Bussy ne +s'était pas demandé combien Diane devait souffrir de tenir ainsi ses +yeux baissés, elle qui pouvait, en face d'elle, apercevoir un visage +voilé par une tristesse sympathique, au milieu de toutes ces figures +indifférentes ou sottement curieuses. + +--Oh! se dit Bussy à lui-même, en voyant qu'il attendait inutilement +un regard, les femmes n'ont d'adresse et d'audace que lorsqu'il s'agit +de tromper un tuteur, un époux ou une mère; elles sont gauches, elles +sont lâches, lorsqu'il s'agit de payer une dette de simple +reconnaissance; elles ont tellement peur de paraître aimer, elles +attachent un prix si exagéré à leur moindre faveur, que, pour +désespérer celui qui prétend à elles, elles ne regardent point, quand +tel est leur caprice, à lui briser le coeur. Diane pouvait me dire +franchement: «Merci de ce que vous avez fait pour moi, monsieur de +Bussy, mais je ne vous aime pas.» J'eusse été tué du coup, ou j'en +eusse guéri. Mais non! elle me préfère, me laisse l'aimer inutilement; +mais elle n'y a rien gagné, car je ne l'aime plus, je la méprise. + +Et il s'éloigna du cercle royal, la rage dans le coeur. + +En ce moment, ce n'était plus cette noble figure que toutes les femmes +regardaient avec amour et tous les hommes avec terreur: c'était un +front terni, un oeil faux, un sourire oblique. + +Bussy, en sortant, se vit passer dans un grand miroir de Venise et se +trouva lui-même insupportable à voir. + +--Mais je suis fou, dit-il; comment, pour une personne qui me +dédaigne, je me rendrais odieux à cent qui me recherchent! Mais +pourquoi me dédaigne-t-elle, ou plutôt pour qui? + +Est-ce pour ce long squelette à face livide, qui, toujours planté à +dix pas d'elle, la couve sans cesse de son jaloux regard... et qui, +lui aussi, feint de ne pas me voir? Et dire cependant que, si je le +voulais, dans un quart d'heure, je le tiendrais muet et glacé sous mon +genou avec dix pouces de mon épée dans le coeur; dire que, si je le +voulais, je pourrais jeter sur cette robe blanche le sang de celui qui +y a cousu ces fleurs; dire que, si je le voulais, ne pouvant être +aimé, je serais au moins terrible et haï! + +Oh! sa haine! sa haine! plutôt que son indifférence. + +Oui, mais ce serait banal et mesquin: c'est ce que feraient un Quélus +et un Maugiron, si un Quélus et un Maugiron savaient aimer. Mieux vaut +ressembler à ce héros de Plutarque que j'ai tant admiré, à ce jeune +Antiochus mourant d'amour, sans risquer un aveu, sans proférer une +plainte. Oui, je me tairai! Oui, moi qui ai lutté corps à corps avec +tous les hommes effrayants de ce siècle; moi qui ai vu Crillon, le +brave Crillon lui-même, désarmé devant moi, et qui ai tenu sa vie à ma +merci. Oui, j'éteindrai ma douleur et l'étoufferai dans mon âme, comme +a fait Hercule du géant Antée, sans lui laisser toucher une seule fois +du pied l'Espérance, sa mère. Non, rien ne m'est impossible à moi, +Bussy, que, comme Crillon, on a surnommé le brave, et tout ce que les +héros ont fait, je le ferai. + +Et, sur ces mots, il déroidit la main convulsive avec laquelle il +déchirait sa poitrine, il essuya la sueur de son front et marcha +lentement vers la porte; son poing allait frapper rudement la +tapisserie: il se commanda la patience et la douceur, et il sortit, le +sourire sur les lèvres et le calme sur le front, avec un volcan dans +le coeur. + +Il est vrai que, sur sa route, il rencontra M. le duc d'Anjou et +détourna la tête, car il sentait que toute sa fermeté d'âme ne +pourrait aller jusqu'à sourire, et même saluer le prince qui +l'appelait son ami et qui l'avait trahi si odieusement. + +En passant, le prince prononça le nom de Bussy, mais Bussy ne se +détourna même point. + +Bussy rentra chez lui. Il plaça son épée sur la table, ôta son +poignard de sa gaîne, dégrafa lui-même pourpoint et manteau, et +s'assit dans un grand fauteuil en appuyant sa tête à l'écusson de ses +armes qui en ornait le dossier. + +Ses gens le virent absorbé; ils crurent qu'il voulait reposer, et +s'éloignèrent. Bussy ne dormait pas: il rêvait. + +Il passa de cette façon plusieurs heures sans s'apercevoir qu'à +l'autre bout de la chambre un homme, assis comme lui, l'épiait +curieusement, sans faire un geste, sans prononcer un mot, attendant, +selon toute probabilité, l'occasion d'entrer en relation, soit par un +mot, soit par un signe. + +Enfin, un frisson glacial courut sur les épaules de Bussy et fit +vaciller ses yeux; l'observateur ne bougea point. + +Bientôt les dents du comte cliquèrent les unes contre les autres; ses +bras se roidirent; sa tête, devenue trop pesante, glissa le long du +dossier du fauteuil et tomba sur son épaule. + +En ce moment, l'homme qui l'examinait se leva de sa chaise en poussant +un soupir, et s'approcha de lui. + +--Monsieur le comte, dit-il, vous avez la fièvre. + +Le comte leva son front qu'empourprait la chaleur de l'accès. + +--Ah! c'est toi, Remy, dit-il. + +--Oui, comte; je vous attendais ici. + +--Ici, et pourquoi? + +--Parce que là où l'on souffre on ne reste pas longtemps. + +--Merci, mon ami, dit Bussy en prenant la main du jeune homme. + +Remy garda entre les siennes cette main terrible, devenue plus faible +que la main d'un enfant, et, la pressant avec affection et respect +contre son coeur: + +--Voyons, dit-il, il s'agit de savoir, monsieur le comte, si vous +voulez demeurer ainsi: voulez-vous que la fièvre gagne et vous abatte? +restez debout; voulez-vous la dompter? mettez-vous au lit, et +faites-vous lire quelque beau livre où vous puissiez puiser l'exemple +et la force. + +Le comte n'avait plus rien à faire au monde qu'obéir; il obéit. + +C'est donc en son lit que le trouvèrent tous les amis qui le vinrent +visiter. + +Pendant toute la journée du lendemain, Remy ne quitta point le chevet +du comte; il avait la double attribution de médecin du corps et de +médecin de l'âme; il avait des breuvages rafraîchissants pour l'un, il +avait de douces paroles pour l'autre. + +Mais le lendemain, qui était le jour où M. de Guise était venu au +Louvre, Bussy regarda autour de lui, Remy n'y était point. + +--Il s'est fatigué, pensa Bussy; c'est bien naturel! pauvre garçon, +qui doit avoir tant besoin d'air, de soleil et de printemps! Et puis +Gertrude l'attendait, sans doute; Gertrude n'est qu'une femme de +chambre, mais elle l'aime... Une femme de chambre qui aime vaut mieux +qu'une reine qui n'aime pas. + +La journée se passa ainsi, Remy ne reparut pas; justement parce qu'il +était absent, Bussy le désirait; il se sentait contre ce pauvre garçon +de terribles mouvements d'impatience. + +--Oh! murmura-t-il une fois ou deux, moi qui croyais encore à la +reconnaissance et à l'amitié! Non, désormais je ne veux plus croire à +rien. + +Vers le soir, quand les rues commençaient à s'emplir de monde et de +rumeurs, quand le jour déjà disparu ne permettait plus de distinguer +les objets dans l'appartement, Bussy entendit des voix très-hautes et +très-nombreuses dans son antichambre. + +Un serviteur accourut alors tout effaré. + +--Monseigneur le duc d'Anjou, dit-il. + +--Fais entrer, répliqua Bussy en fronçant le sourcil à l'idée que son +maître s'inquiétait de lui, ce maître dont il méprisait jusqu'à la +politesse. + +Le duc entra. La chambre de Bussy était sans lumière; les coeurs +malades aiment l'obscurité, car ils peuplent l'obscurité de fantômes. + +--Il fait trop sombre chez toi, Bussy, dit le duc; cela doit te +chagriner. + +Bussy garda le silence; le dégoût lui fermait la bouche. + +--Es-tu donc malade gravement, continua le duc, que tu ne me réponds +pas? + +--Je suis fort malade, en effet, monseigneur, murmura Bussy. + +--Alors, c'est pour cela que je ne t'ai point vu chez moi depuis deux +jours? dit le duc. + +--Oui, monseigneur, dit Bussy. + +Le prince, piqué de ce laconisme, fit deux ou trois tours par la +chambre en regardant les sculptures qui se détachaient dans l'ombre, +et en maniant les étoffes. + +--Tu es bien logé, Bussy, ce me semble du moins, dit le duc. + +Bussy ne répondit pas. + +--Messieurs, dit le duc à ses gentilshommes, demeurez dans la chambre +à côté; il faut croire que, décidément, mon pauvre Bussy est bien +malade. Çà, pourquoi n'a-t-on pas prévenu Miron? Le médecin d'un roi +n'est pas trop bon pour Bussy. + +Un serviteur de Bussy secoua la tête: le duc regarda ce mouvement. + +--Voyons, Bussy, as-tu des chagrins? demanda le prince presque +obséquieusement. + +--Je ne sais pas, répondit le comte. + +Le duc s'approcha, pareil à ces amants qu'on rebute, et qui, à mesure +qu'on les rebute, deviennent plus souples et plus complaisants. + +--Voyons! parle-moi donc, Bussy! dit-il. + +--Eh! que vous dirai-je, monseigneur? + +--Tu es fâché contre moi, hein? ajouta-t-il à voix basse. + +--Moi, fâché, de quoi? D'ailleurs, on ne se fâche point contre les +princes. A quoi cela servirait-il? + +Le duc se tut. + +--Mais, dit Bussy à son tour, nous perdons le temps en préambules. +Allons au fait, monseigneur. + +Le duc regarda Bussy. + +--Vous avez besoin de moi, n'est-ce pas? dit ce dernier avec une +dureté incroyable. + +--Ah! monsieur de Bussy! + +--Eh! sans doute, vous avez besoin de moi, je le répète; croyez-vous +que je pense que c'est par amitié, que vous me venez voir? Non, +pardieu, car vous n'aimez personne. + +--Oh! Bussy!... toi, me dire de pareilles choses! + +--Voyons, finissons-en; parlez, monseigneur, que vous faut-il? Quand +on appartient à un prince, quand ce prince dissimule au point de vous +appeler mon ami, eh bien! il faut lui savoir gré de la dissimulation +et lui faire tout sacrifice, même celui de la vie. Parlez. + +Le duc rougit; mais, comme il était dans l'ombre, personne ne vit +cette rougeur. + +--Je ne voulais rien de toi, Bussy, et tu te trompes, dit-il, en +croyant ma visite intéressée. Je désire seulement, voyant le beau +temps qu'il fait, et tout Paris étant ému ce soir de la signature de +la Ligue, t'avoir en ma compagnie pour courir un peu la ville. + +Bussy regarda le duc. + +--N'avez-vous pas Aurilly? dit-il. + +--Un joueur de luth. + +--Ah! monseigneur! vous ne lui donnez pas toutes ses qualités, je +croyais qu'il remplissait encore près de vous d'autres fonctions. Et, +en dehors d'Aurilly, d'ailleurs, vous avez encore dix ou douze +gentilshommes dont j'entends les épées retentir sur les boiseries de +mon antichambre. + +La portière se souleva lentement. + +--Qui est là? demanda le duc avec hauteur, et qui entre sans se faire +annoncer dans la chambre où je suis? + +--Moi, Remy, répondit le Haudoin en faisant une entrée majestueuse et +nullement embarrassée. + +--Qu'est-ce que Remy? demanda le duc. + +--Remy, monseigneur, répondit le jeune homme, c'est le médecin. + +--Remy, dit Bussy, c'est plus que le médecin, monseigneur, c'est +l'ami. + +--Ah! fît le duc blessé. + +--Tu as entendu ce que monseigneur désire, demanda Bussy en +s'apprêtant à sortir du lit. + +--Oui, que vous l'accompagniez, mais.... + +--Mais quoi? dit le duc. + +--Mais vous ne l'accompagnerez pas, monseigneur, répondit le Haudoin. + +--Et pourquoi cela? s'écria François. + +--Parce qu'il fait trop froid dehors, monseigneur. + +--Trop froid? dit le duc surpris qu'on osât lui résister. + +--Oui! trop froid. En conséquence, moi qui réponds de la santé de M. +de Bussy à ses amis et à moi-même, je lui défends de sortir. + +Bussy n'en allait pas moins sauter en bas du lit, mais la main de Remy +rencontra la sienne et la lui serra d'une façon significative. + +--C'est bon, dit le duc. Puisqu'il courrait si gros risque à sortir, +il restera. + +Et Son Altesse, piquée outre mesure, fit deux pas vers la porte. + +Bussy ne bougea point. + +Le duc revint vers le lit. + +--Ainsi c'est décidé, dit-il, tu ne te risques point? + +--Vous le voyez, monseigneur, dit Bussy, le médecin le défend. + +--Tu devrais voir Miron, Bussy; c'est un grand docteur. + +--Monseigneur, j'aime mieux un médecin ami qu'un médecin savant, dit +Bussy. + +--En ce cas, adieu! + +--Adieu, monseigneur! + +Et le duc sortit avec grand fracas. + +A peine fut-il dehors, que Remy, qui l'avait suivi des yeux jusqu'à ce +qu'il fût sorti de l'hôtel, accourut près du malade. + +--Çà, dit-il, monseigneur, qu'on se lève, et tout de suite, s'il vous +plaît. + +--Pour quoi faire me lever? + +--Pour venir faire un tour avec moi. Il fait trop chaud dans cette +chambre. + +--Mais tu disais tout à l'heure au duc qu'il faisait trop froid +dehors! + +--Depuis qu'il est sorti la température a changé. + +--De sorte que... dit Bussy en se soulevant avec curiosité. + +--De sorte qu'en ce moment, répondit le Haudoin, je suis convaincu que +l'air vous serait bon. + +--Je ne comprends pas, fit Bussy. + +--Est-ce que vous comprenez quelque chose aux potions que je vous +donne? vous les avalez cependant. Allons! sus! levons-nous: une +promenade avec M. le duc d'Anjou était dangereuse, avec le médecin +elle est salutaire; c'est moi qui vous le dis. N'avez-vous donc plus +confiance en moi? alors il faut me renvoyer. + +--Allons donc, dit Bussy, puisque tu le veux. + +--Il le faut. + +Bussy se leva pâle et tremblant. + +--L'intéressante pâleur, dit Remy, le beau malade! + +--Mais où allons-nous? + +--Dans un quartier dont j'ai analysé l'air aujourd'hui même. + +--Et cet air? + +--Est souverain pour votre maladie, monseigneur. + +Bussy s'habilla. + +--Mon chapeau et mon épée! dit-il. + +Il se coiffa de l'un et ceignit l'autre. + +Puis tous deux sortirent. + + + + +CHAPITRE XVIII + + +ÉTYMOLOGIE DE LA RUE DE LA JUSSIENNE + + +Remy prit son malade pardessous le bras, tourna à gauche, prit la rue +Coquillère et la suivit jusqu'au rempart. + +--C'est étrange, dit Bussy, tu me conduis du côté des marais de la +Grange-Batelière, et tu prétends que ce quartier est sain? + +--Oh! monsieur! dit Remy, un peu de patience, nous allons tourner +autour de la rue Pagevin, nous allons laisser à droite la rue +Breneuse, et nous allons rentrer dans la rue Montmartre; vous verrez +la belle rue que la rue Montmartre! + +--Crois-tu donc que je ne la connais pas? + +--Eh bien! alors, si vous la connaissez, tant mieux! je n'aurai pas +besoin de perdre du temps à vous en faire voir les beautés, et je vous +conduirai tout de suite dans une petite jolie rue. Venez toujours, je +ne vous dis que cela. + +Et, en effet, après avoir laissé la porte Montmartre à gauche et avoir +fait deux cents pas, à peu près, dans la rue, Remy tourna à droite. + +--Ah çà! mais tu le fais exprès, s'écria Bussy; nous retournons d'où +nous venons. + +--Ceci, dit Remy, est la rue de la Gypecienne, ou de l'Égyptienne, +comme vous voudrez, rue que le peuple commence déjà à nommer la rue de +la Gyssienne, et qu'il finira par appeler, avant peu, la rue de la +Jussienne, parce que c'est plus doux, et que le génie des langues tend +toujours, à mesure qu'on s'avance vers le Midi, à multiplier les +voyelles. Vous devez savoir cela, vous, monseigneur, qui avez été en +Pologne; les coquins n'en sont-ils pas encore à leurs quatre consonnes +de suite, ce qui fait qu'ils ont l'air, en parlant, de broyer de +petits cailloux et de jurer en les broyant? + +--C'est très-juste, dit Bussy; mais comme je ne crois pas que nous +soyons venus ici pour faire un cours de phylologie voyons, dis-moi où +allons-nous? + +--Voyez-vous cette petite église? dit Remy sans répondre autrement à +ce que lui disait Bussy. Hein! monseigneur! comme elle est fièrement +campée, avec sa façade sur la rue et son abside sur le jardin de la +communauté! Je parie que vous ne l'avez, jusqu'à ce jour, jamais +remarquée? + +--En effet, dit Bussy, je ne la connaissais pas. + +Et Bussy n'était pas le seul seigneur qui ne fût jamais entré dans +cette église de Sainte-Marie-L'Égyptienne, église toute populaire, et +qui était connue aussi des fidèles qui la fréquentaient sous le nom de +chapelle Quoqhéron. + +--Eh bien! dit Remy, maintenant que vous savez comment s'appelle cette +église, monseigneur, et que vous en avez suffisamment examiné +l'extérieur, entrons-y, et vous verrez les vitraux de la nef: ils sont +curieux. + +Bussy regarda le Haudoin, et il vit sur le visage du jeune homme un si +doux sourire, qu'il comprit que le jeune docteur avait, en le faisant +entrer dans l'église, un autre but que celui de lui faire voir des +vitraux qu'on ne pouvait voir, attendu qu'il faisait nuit. + +Mais il y avait autre chose encore que l'on pouvait voir, car +l'intérieur de l'église était éclairé pour l'office du Salut: c'était +ces naïves peintures du seizième siècle, comme l'Italie, grâce à son +beau climat, en garde encore beaucoup, tandis que, chez nous, +l'humidité d'un côté, et le vandalisme de l'autre, ont effacé, à qui +mieux mieux, sur nos murailles, ces traditions d'un âge écoulé, et ces +preuves d'une foi qui n'est plus. + +En effet, le peintre avait peint à fresque, pour François Ier et par +les ordres de ce roi, la vie de sainte Marie l'Égyptienne; or, au +nombre des sujets les plus intéressants de cette vie, l'artiste +imagier, naïf et grand ami de la vérité, sinon anatomique, du moins +historique, avait, dans l'endroit le plus apparent de la chapelle, +placé ce moment difficile où, sainte Marie, n'ayant point d'argent +pour payer le batelier, s'offre elle-même comme salaire de son +passage. + +Maintenant, il est juste de dire que, malgré la vénération des fidèles +pour Marie l'Égyptienne convertie, beaucoup d'honnêtes femmes du +quartier trouvaient que le peintre aurait pu mettre ailleurs ce sujet, +ou tout au moins le traiter d'une façon moins naïve, et la raison +qu'elles donnaient, ou plutôt qu'elles ne donnaient point, était que +certains détails de la fresque détournaient trop souvent la vue des +jeunes courtauds de boutique que les drapiers, leurs patrons, +amenaient à l'église les dimanches et fêtes. + +Bussy regarda le Baudoin, qui, devenu courtaud pour un instant, +donnait une grande attention à cette peinture. + +--As-tu la prétention, lui dit-il, de faire naître en moi des idées +anacréontiques, avec ta chapelle de Sainte-Marie-l'Égyptienne? S'il en +est ainsi, tu t'es trompé d'espèce. Il faut amener ici des moines et +des écoliers. + +--Dieu m'en garde, dit le Haudoin: _Omnis cogitatio libidinosa +cerebrum inficit._ + +--Eh bien, alors? + +--Dame! écoutez donc, on ne peut cependant pas se crever les yeux +quand on entre ici. + +--Voyons, tu avais un autre but, en m'amenant ici, n'est-ce pas, que +de me faire voir les genoux de sainte Marie l'Égyptienne? + +--Ma foi, non, dit Remy. + +--Alors, j'ai vu, partons. + +--Patience! voici que l'office s'achève. En sortant maintenant nous +dérangerions les fidèles. + +Et le Haudoin retint doucement Bussy par le bras. + +--Ah! voilà que chacun se retire, dit Remy. faisons comme les autres, +s'il vous plaît. + +Bussy se dirigea vers la porte avec une indifférence et une +distraction visibles. + +--Eh bien, dit le Haudoin, voilà que vous allez sortir sans prendre de +l'eau bénite. Où diable avez-vous donc la tête? + +Bussy, obéissant comme un enfant, s'achemina vers la colonne dans +laquelle était incrusté le bénitier. + +Le Haudoin profita de ce mouvement pour faire un signe d'intelligence +à une femme qui, sur le signe du jeune docteur, s'achemina de son côté +vers la même colonne où tendait Bussy. + +Aussi, au moment où le comte portait la main vers le bénitier en forme +de coquille, que soutenaient deux Égyptiens en marbre noir, une main +un peu grosse et un peu rouge, qui cependant était une main de femme, +s'allongea vers la sienne et humecta ses doigts de l'eau lustrale. + +Bussy ne put s'empêcher de porter ses yeux de la main grosse et rouge +au visage de la femme; mais, à l'instant même, il recula d'un pas et +pâlit subitement, car il venait de reconnaître, dans la propriétaire +de cette main, Gertrude, à moitié cachée sous un voile de laine noir. + +Il resta le bras étendu, sans songer à faire le signe de la croix, +tandis que Gertrude passait en le saluant et profilait sa haute taille +sous le porche de la petite église. + +A deux pas derrière Gertrude, dont les coudes robustes faisaient faire +place, venait une femme soigneusement enveloppée dans un mantelet de +soie, une femme dont les formes élégantes et jeunes, dont le pied +charmant, dont la taille délicate, firent songer à Bussy qu'il n'y +avait au monde qu'une taille, qu'un pied, qu'une forme semblables. + +Remy n'eut rien à lui dire, il le regarda seulement; Bussy comprenait +maintenant pourquoi le jeune homme l'avait amené rue +Sainte-Marie-l'Égyptienne et l'avait fait entrer dans l'église. + +Bussy suivit cette femme, le Haudoin suivit Bussy. + +C'eût été une chose amusante que cette procession de quatre figures se +suivant d'un pas égal, si la tristesse et la pâleur de deux d'entre +elles n'eussent pas décelé de cruelles souffrances. + +Gertrude, toujours marchant la première, tourna l'angle de la rue +Montmartre, fit quelques pas en suivant cette rue, puis tout à coup se +jeta à droite dans une impasse sur laquelle s'ouvrait une porte. + +Bussy hésita. + +--Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, vous voulez donc que je +vous marche sur les talons? + +Bussy continua sa route. + +Gertrude, qui marchait toujours la première, tira une clef de sa +poche, et fit entrer sa maîtresse, qui passa devant elle sans +retourner la tête. + +Le Haudoin dit deux mots à la camériste, s'effaça et laissa passer +Bussy; puis Gertrude et lui entrèrent de front, refermèrent la porte, +et l'impasse se retrouva déserte. + +Il était sept heures et demie du soir, on allait atteindre les +premiers jours de mai; à l'air tiède qui indiquait les premières +haleines du printemps, les feuilles commençaient à se développer au +sein de leurs enveloppes crevassées. + +Bussy regarda autour de lui: il se trouvait dans un petit jardin de +cinquante pieds carrés, entouré de murs très-hauts, sur le sommet +desquels la vigne vierge et le lierre, élançant leurs pousses +nouvelles, faisaient ébouler, de temps à autre, quelques petites +parcelles de plâtre, et jetaient à la brise ce parfum âcre et +vigoureux que le frais du soir arrache à leurs feuilles. + +De longues ravenelles, joyeusement élancées hors des crevasses du +vieux mur de l'église, épanouissaient leurs boutons rouges comme un +cuivre sans alliage. + +Enfin, les premiers lilas, éclos au soleil de la matinée, venaient, de +leurs suaves émanations, ébranler le cerveau encore vacillant du jeune +homme, qui se demandait si tant de parfums, de chaleur et de vie ne +lui venaient pas à lui, si seul, si faible, si abandonné il y avait +une heure à peine, ne lui venaient pas uniquement de la présence d'une +femme si tendrement aimée. + +Sous un berceau de jasmin et de clématite, sur un petit banc de bois +adossé au mur de l'église, Diane s'était assise, le front penché, les +mains inertes et tombant à ses côtés, et l'on voyait s'effeuiller, +froissée entre ses doigts, une giroflée qu'elle brisait sans s'en +douter et dont elle éparpillait les fleurs sur le sable. + +A ce moment, un rossignol, caché dans un marronnier voisin, commença +sa longue et mélancolique chanson, brodée de temps en temps de notes +éclatantes comme des fusées. + +Bussy était seul dans ce jardin avec madame de Monsoreau, car Remy et +Gertrude se tenaient à distance: il s'approcha d'elle; Diane leva la +tête. + +--Monsieur le comte, dit-elle d'une voix timide, tout détour serait +indigne de nous: si vous m'avez trouvée tout à l'heure à l'église +Sainte-Marie-l'Égyptienne, ce n'est point le hasard qui vous y a +conduit. + +--Non, madame, dit Bussy, c'est le Haudoin qui m'a fait sortir sans me +dire dans quel but, et je vous jure que j'ignorais.... + +--Vous vous trompez au sens de mes paroles, monsieur, dit tristement +Diane. Oui, je sais bien que c'est M. Remy qui vous a conduit à +l'église, et de force peut-être? + +--Madame, dit Bussy, ce n'est point de force... Je ne savais pas que +j'y devais voir.... + +--Voilà une dure parole, monsieur le comte, murmura Diane en secouant +la tête et en levant sur Bussy un regard humide. Avez-vous l'intention +de me faire comprendre que, si vous eussiez connu le secret de Remy, +vous ne l'eussiez point accompagné? + +--Oh! madame! + +--C'est naturel, c'est juste, monsieur, vous m'avez rendu un service +signalé, et je ne vous ai point encore remercié de votre courtoisie. +Pardonnez-moi, et agréez toutes mes actions de grâces. + +--Madame.... + +Bussy s'arrêta; il était tellement étourdi, qu'il n'avait à son +service ni paroles ni idées. + +--Mais j'ai voulu vous prouver, moi, continua Diane en s'animant, que +je ne suis pas une femme ingrate ni un coeur sans mémoire. C'est moi +qui ai prié M. Remy de me procurer l'honneur de votre entretien; c'est +moi qui ai indiqué ce rendez-vous: pardonnez-moi si je vous ai déplu. + +Bussy appuya une main sur son coeur. + +--Oh! madame, dit-il, vous ne le pensez pas. + +Les idées commençaient à revenir à ce pauvre coeur brisé, et il lui +semblait que cette douce brise du soir qui lui apportait de si doux +parfums et de si tendres paroles lui enlevait en même temps un nuage +de dessus les yeux. + +--Je sais, continua Diane, qui était la plus forte, parce que depuis +longtemps elle était préparée à cette entrevue, je sais combien vous +avez eu de mal à faire ma commission. Je connais toute votre +délicatesse. Je vous connais et vous apprécie, croyez-le bien. Jugez +donc ce que j'ai dû souffrir à l'idée que vous méconnaîtriez les +sentiments de mon coeur. + +--Madame, dit Bussy, depuis trois jours je suis malade. + +--Oui, je le sais, répondit Diane avec une rougeur qui trahissait tout +l'intérêt qu'elle prenait à cette maladie, et je souffrais plus que +vous, car M. Remy,--il me trompait sans doute,--M. Remy me laissait +croire.... + +--Que votre oubli causait ma souffrance. Oh! c'est vrai. + +--Donc, j'ai dû faire ce que je fais, comte, reprit madame de +Monsoreau. Je vous vois, je vous remercie de vos soins obligeants, et +vous en jure une reconnaissance éternelle.... Maintenant croyez que je +parle du fond du coeur. + +Bussy secoua tristement la tête et ne répondit pas. + +--Doutez-vous de mes paroles? reprit Diane. + +--Madame, répondit Bussy, les gens qui ont de l'amitié pour quelqu'un +témoignent cette amitié comme ils peuvent: vous me saviez au palais le +soir de votre présentation à la cour; vous me saviez devant vous, vous +deviez sentir mon regard peser sur toute votre personne, et vous +n'avez pas seulement levé les yeux sur moi; vous ne m'avez pas fait +comprendre, par un mot, par un geste, par un signe, que vous saviez +que j'étais là; après cela, j'ai tort, madame; peut-être ne +m'avez-vous pas reconnu, vous ne m'aviez vu que deux fois. + +Diane répondit par un regard de si triste reproche, que Bussy en fut +remué jusqu'au fond des entrailles. + +--Pardon, madame, pardon, dit-il; vous n'êtes point une femme comme +toutes les autres, et cependant vous agissez comme les femmes +vulgaires; ce mariage? + +--Ne savez-vous pas comment j'ai été forcée à le conclure? + +--Oui, mais il était facile à rompre. + +--Impossible, au contraire. + +--Mais rien ne vous avertissait donc que, près de vous, veillait un +homme dévoué? + +Diane baissa les yeux. + +--C'était cela surtout qui me faisait peur, dit-elle. + +--Et voilà à quelles considérations vous m'avez sacrifié. Oh! songez à +ce que m'est la vie depuis que vous appartenez à un autre. + +--Monsieur, dit la comtesse avec dignité, une femme ne change point de +nom sans qu'il n'en résulte un grand dommage pour son honneur, lorsque +deux hommes vivent, qui portent, l'un le nom qu'elle a quitté, l'autre +le nom qu'elle a pris. + +--Toujours est-il que vous avez gardé le nom de Monsoreau par +préférence. + +--Le croyez-vous? balbutia Diane. Tant mieux! + +Et ses yeux se remplirent de larmes. + +Bussy, qui la vit laisser retomber sa tête sur sa poitrine, marcha +avec agitation devant elle. + +--Enfin, dit Bussy, me voilà redevenu ce que j'étais, madame, +c'est-à-dire un étranger pour vous. + +--Hélas! fit Diane. + +--Votre silence le dit assez. + +--Je ne puis parler que par mon silence. + +--Votre silence, madame, est la suite de votre accueil du Louvre. Au +Louvre, vous ne me voyiez pas; ici vous ne me parlez pas. + +--Au Louvre, j'étais en présence de M. de Monsoreau. M. de Monsoreau +me regardait, et il est jaloux. + +--Jaloux! Eh! que lui faut-il donc, mon Dieu! quel bonheur peut-il +envier, quand tout le monde envie son bonheur? + +--Je vous dis qu'il est jaloux, monsieur; depuis quelques jours il a +vu rôder quelqu'un autour de notre nouvelle demeure. + +--Vous avez donc quitté la petite maison de la rue Saint-Antoine? + +--Comment! s'écria Diane emportée par un mouvement irréfléchi, cet +homme, ce n'était donc pas vous? + +--Madame, depuis que votre mariage a été annoncé publiquement, depuis +que vous avez été présentée, depuis cette soirée du Louvre, enfin, où +vous n'avez pas daigné me regarder, je suis couché; la fièvre me +dévore, je me meurs; vous voyez que votre mari ne saurait être jaloux +de moi, du moins, puisque ce n'est pas moi qu'il a pu voir autour de +votre maison. + +--Eh bien, monsieur le comte, s'il est vrai, comme vous me l'avez dit, +que vous eussiez quelque désir de me revoir, remerciez cet homme +inconnu; car, connaissant M. de Monsoreau comme je le connais, cet +homme m'a fait trembler pour vous, et j'ai voulu vous voir pour vous +dire: «Ne vous exposez pas ainsi, monsieur le comte, ne me rendez pas +plus malheureuse que je ne le suis.» + +--Rassurez-vous, madame; je vous le répète, ce n'était pas moi. + +--Maintenant, laissez-moi achever tout ce que j'avais à vous dire. +Dans la crainte de cet homme, que nous ne connaissons pas, mais que M. +de Monsoreau connaît peut-être, dans la crainte de cet homme, il exige +que je quitte Paris; de sorte que, ajouta Diane en tendant la main à +Bussy, de sorte que, monsieur le comte, vous pouvez regarder cet +entretien comme le dernier... Demain je pars pour Méridor. + +--Vous partez, madame! s'écria Bussy. + +--Il n'est que ce moyen de rassurer M. de Monsoreau, dit Diane; il +n'est que ce moyen de retrouver ma tranquillité. D'ailleurs, de mon +côté, je déteste Paris; je déteste le monde, la cour, le Louvre. Je +suis heureuse de m'isoler avec mes souvenirs de jeune fille; il me +semble qu'en repassant par le sentier de mes jeunes années, un peu de +mon bonheur d'autrefois retombera sur ma tête comme une douce rosée. +Mon père m'accompagne. Je vais retrouver là-bas M. et madame de +Saint-Luc, qui regrettent de ne pas m'avoir près d'eux. Adieu, +monsieur de Bussy. + +Bussy cacha son visage entre ses deux mains. + +--Allons, murmura-t-il, tout est fini pour moi. + +--Que dites-vous là? s'écria Diane en se levant. + +--Je dis, madame, que cet homme qui vous exile, que cet homme qui +m'enlève le seul espoir qui me restait, c'est-à-dire celui de respirer +le même air que vous, de vous entrevoir derrière une jalousie, de +toucher votre robe en passant, d'adorer enfin un être vivant et non +pas une ombre, je dis, je dis que cet homme est mon ennemi mortel, et +que, dussé-je y périr, je détruirai cet homme de mes mains. + +--Oh! monsieur le comte! + +--Le misérable! s'écria Bussy; comment! ce n'est point assez pour lui +de vous avoir pour femme, vous, la plus belle et la plus chaste des +créatures; il est encore jaloux! Jaloux! monstre ridicule et dévorant: +il absorberait le monde. + +--Oh! calmez-vous, comte, calmez-vous, mon Dieu!... il est excusable, +peut-être. + +--Il est excusable! c'est vous qui le défendez, madame! + +--Oh! si vous saviez! dit Diane en couvrant son visage de ses deux +mains, comme si elle eût craint que, malgré l'obscurité, Bussy n'en +distinguât la rougeur. + +--Si je savais? répéta Bussy. Eh! madame, je sais une chose, c'est +qu'on a tort de penser au reste du monde quand on est votre mari. + +--Mais, dit Diane d'une voix entrecoupée, sourde, ardente; mais, si +vous vous trompiez, monsieur le comte, s'il ne l'était pas! + +Et la jeune femme, à ces paroles, effleurant de sa main froide les +mains brûlantes de Bussy, se leva et s'enfuit, légère comme une ombre, +dans les détours sombres du petit jardin, saisit le bras de Gertrude +et disparut en l'entraînant, avant que Bussy, ivre, insensé, radieux, +eût seulement essayé d'étendre les bras pour la retenir. + +Il poussa un cri, et se leva chancelant. + +Remy arriva juste pour le retenir dans ses bras et le faire asseoir +sur le banc que Diane venait de quitter. + + + + +CHAPITRE XIX + +COMMENT D'ÉPERNON EUT SON POURPOINT DÉCHIRÉ, ET COMMENT SCHOMBERG FUT +TEINT EN BLEU. + + +Tandis que maître la Hurière entassait signatures sur signatures, +tandis que Chicot consignait Gorenflot à la Corne-d'Abondance, tandis +que Bussy revenait à la vie, dans ce bienheureux petit jardin tout +plein de parfums, de chants et d'amour, Henri, sombre de tout ce qu'il +avait vu par la ville, irrité des prédications qu'il avait entendues +dans les églises, furieux des saluts mystérieux recueillis par son +frère d'Anjou, qu'il avait vu passer devant lui dans la rue +Saint-Honoré, accompagné de M. de Guise et de M. de Mayenne, avec tout +une suite de gentilshommes que semblait commander M. de Monsoreau, +Henri, disons-nous, était rentré au Louvre en compagnie de Maugiron et +de Quélus. + +Le roi, selon son habitude, était sorti avec ses quatre amis; mais, à +quelques pas du Louvre, Schomberg et d'Épernon, ennuyés de voir Henri +soucieux, et comptant qu'au milieu d'un pareil remue-ménage il y avait +des chances pour le plaisir et les aventures, Schomberg et d'Épernon +avaient profité de la première bousculade pour disparaître au coin de +la rue de l'Astruce, et, tandis que le roi et ses deux amis +continuaient leur promenade par le quai, ils s'étaient laissé emporter +par la rue d'Orléans. + +Ils n'avaient pas fait cent pas, que chacun avait déjà son affaire. +D'Épernon avait passé sa sarbacane entre les jambes d'un bourgeois qui +courait, et qui s'en était allé du coup rouler à dix pas, et Schomberg +avait enlevé la coiffe d'une femme qu'il avait cru laide et vieille, +et qui s'était trouvée, par fortune, jeune et jolie. + +Mais tous deux avaient mal choisi leur jour pour s'attaquer à ces bons +Parisiens, d'ordinaire si patients; il courait par les rues cette +fièvre de révolte qui bat quelquefois tout à coup des ailes dans les +murs des capitales: le bourgeois culbuté s'était relevé et avait crié: +«Au parpaillot!» C'était un zélé, on le crut, et on s'élança vers +d'Épernon; la femme décoiffée avait crié: «Au mignon!» ce qui était +bien pis; et son mari, qui était un teinturier, avait lâché sur +Schomberg ses apprentis. + +Schomberg était brave; il s'arrêta, voulut parler haut, et mit la main +à son épée. + +D'Épernon était prudent, il s'enfuit. + +Henri ne s'était plus occupé de ses deux mignons, il les connaissait +pour avoir l'habitude de se tirer d'affaire tous deux: l'un, grâce à +ses jambes, l'autre, grâce à ses bras; il avait donc fait sa tournée +comme nous avons vu, et, sa tournée faite, il était revenu au Louvre. + +Il était rentré dans son cabinet d'armes, et, assis sur son grand +fauteuil, il tremblait d'impatience, cherchant un bon sujet de se +mettre en colère. + +Maugiron jouait avec Narcisse, le grand lévrier du roi. + +Quélus, les poings appuyés contre ses joues, s'était accroupi sur un +coussin, et regardait Henri. + +--Ils vont, ils vont, disait le roi. Leur complot marche; tantôt +tigres, tantôt serpents; quand ils ne bondissent pas, ils rampent. + +--Eh! sire, dit Quélus, est-ce qu'il n'y a pas toujours des complots, +dans un royaume? Que diable voudriez-vous que fissent les fils de +rois, les frères de rois, les cousins de rois, s'ils ne complotaient +pas? + +--Tenez, en vérité, Quélus, avec vos maximes absurdes et vos grosses +joues boursouflées, vous me faites l'effet d'être, en politique, de la +force du Gilles de la foire Saint-Laurent. + +Quélus pivota sur son coussin et tourna irrévérencieusement le dos au +roi. + +--Voyons, Maugiron, reprit Henri, ai-je raison ou tort, mordieu! et +doit-on me bercer avec des fadaises et des lieux communs, comme si +j'étais un roi vulgaire ou un marchand de laine qui craint de perdre +son chat favori? + +--Eh! sire, dit Maugiron qui était toujours et en tout point de l'avis +de Quélus, si vous n'êtes pas un roi vulgaire, prouvez-le en faisant +le grand roi. Que diable! voilà Narcisse, c'est un bon chien, c'est +une bonne bête; mais, quand on lui tire les oreilles, il grogne, et +quand on lui marche sur les pattes, il mord. + +--Bon! dit Henri, voilà l'autre qui me compare à mon chien. + +--Non pas, sire, dit Maugiron; vous voyez bien, au contraire, que je +mets Narcisse fort au-dessus de vous, puisque Narcisse sait se +défendre et que Votre Majesté ne le sait pas. + +Et, à son tour, il tourna le dos à Henri. + +--Allons, me voilà seul, dit le roi; fort bien, continuez, mes bons +amis, pour qui l'on me reproche de dilapider le royaume; +abandonnez-moi, insultez-moi, égorgez-moi tous; je n'ai que des +bourreaux autour de ma personne, parole d'honneur. Ah! Chicot! mon +pauvre Chicot, où es-tu? + +--Bon, dit Quélus, il ne nous manquait plus que cela. Voilà qu'il +appelle Chicot, à présent. + +--C'est tout simple, répondit Maugiron. + +Et l'insolent se mit à mâchonner entre ses dents certain proverbe +latin qui se traduit en français par l'axiome: _Dis-moi qui tu hantes, +je te dirai qui tu es._ + +Henri fronça le sourcil, un éclair de terrible courroux illumina ses +grands yeux noirs, et, pour cette fois, certes, c'était bien un regard +de roi que le prince lança sur ses indiscrets amis. + +Mais, sans doute épuisé par cette velléité de colère, Henri retomba +sur sa chaise et frotta les oreilles d'un des petits chiens de sa +corbeille. + +En ce moment un pas rapide retentit dans les antichambres, et +d'Épernon apparut sans toquet, sans manteau, et son pourpoint tout +déchiré. + +Quélus et Maugiron se retournèrent, et Narcisse s'élança vers le +nouveau venu en jappant, comme si, des courtisans du roi, il ne +reconnaissait que les habits. + +--Jésus-Dieu! s'écria Henri, que t'est-il donc arrivé? + +--Sire, dit d'Épernon, regardez-moi; voici de quelle façon l'on traite +les amis de Votre Majesté. + +--Et qui t'a traité ainsi? demanda le roi. + +--Mordieu! votre peuple, ou plutôt le peuple de M. le duc d'Anjou, qui +criait: Vive la Ligue! vive la messe! vive Guise! vive François! vive +tout le monde enfin! excepté: Vive le roi. + +--Et que lui as-tu donc fait, à ce peuple, pour qu'il te traite ainsi? + +--Moi? rien. Que voulez-vous qu'un homme fasse à un peuple? Il m'a +reconnu pour ami de Votre Majesté, et cela lui a suffi. + +--Mais Schomberg? + +--Quoi! Schomberg? + +--Schomberg n'est pas venu à ton secours? Schomberg ne t'a pas +défendu? + +--Corboeuf! Schomberg avait assez à faire pour son propre compte. + +--Comment cela? + +--Oui, je l'ai laissé aux mains d'un teinturier dont il avait décoiffé +la femme, et qui, avec cinq ou six garçons, était en train de lui +faire passer un mauvais quart d'heure. + +--Par la mordieu! s'écria le roi, et où l'as-tu laissé, mon pauvre +Schomberg? dit Henri en se levant; j'irai moi-même à son aide. +Peut-être pourra-t-on dire, ajouta Henri en regardant Maugiron et +Quélus, que mes amis m'ont abandonné, mais on ne dira pas au moins que +j'ai abandonné mes amis. + +--Merci, sire, dit une voix derrière Henri, merci, me voilà, _Gott +verdamme mih_; je m'en suis tiré tout seul, mais ce n'est pas sans +peine. + +--Oh! Schomberg! c'est la voix de Schomberg! crièrent les trois +mignons. Mais où diable es-tu? + +--Pardieu, où je suis, vous me voyez bien, s'écria la même voix. + +Et, en effet, des profondeurs obscures du cabinet on vit s'avancer, +non pas un homme, mais une ombre. + +--Schomberg! s'écria le roi, d'où viens-tu, d'où sors-tu, et pourquoi +es-tu de cette couleur? + +En effet, Schomberg, des pieds à la tète, sans exception d'aucune +partie de ses vêtements ou de sa personne, Schomberg était du plus +beau bleu de roi qu'il fût possible de voir. + +--_Der Teufel_! s'écria-t-il; les misérables! Je ne m'étonne plus si +tout ce peuple courait après moi. + +--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Henri. Si tu étais jaune, cela +s'expliquerait par la peur; mais bleu! + +--Il y a qu'ils m'ont trempé dans une cuve, les coquins; j'ai cru +qu'ils me trempaient tout bonnement dans une cuve d'eau, et c'était +dans une cuve d'indigo. + +--Oh! mordieu, dit Quélus en éclatant de rire, ils sont punis par où +ils ont péché. C'est très-cher l'indigo, et tu leur emportes au moins +pour vingt écus de teinture. + +--Je te conseille de plaisanter, toi; j'aurais voulu te voir à ma +place. + +--Et tu n'en as pas étripé quelqu'un? demanda Maugiron. + +--J'ai laissé mon poignard quelque part, voilà tout ce que je sais, +enfoncé jusqu'à la garde dans un fourreau de chair; mais, en une +seconde, tout a été dit: j'ai été pris, soulevé, emporté, trempé dans +la cuve et presque noyé. + +--Et comment t'es-tu tiré de leurs mains? + +--J'ai eu le courage de commettre une lâcheté, sire. + +--Et qu'as-tu fait? + +--J'ai crié: Vive la Ligue! + +--C'est comme moi, dit d'Épernon; seulement on m'a forcé d'ajouter: +Vive le duc d'Anjou! + +--Et moi aussi, dit Schomberg en mordant ses mains de rage; moi aussi +je l'ai crié. Mais ce n'est pas le tout. + +--Comment! dit le roi, ils t'ont encore fait crier autre chose, mon +pauvre Schomberg? + +--Non, ils ne m'ont pas fait crier autre chose, et c'est bien assez +comme cela, Dieu merci; mais au moment où je criais: Vive le duc +d'Anjou!... + +--Eh bien! + +--Devinez qui passait? + +--Comment veux-tu que je devine? + +--Bussy, son damné Bussy, lequel m'a entendu crier vive son maître. + +--Le fait est qu'il n'a rien dû y comprendre, dit Quélus. + +--Parbleu! comme il était difficile de voir ce qui se passait! j'avais +le poignard sur la gorge, et j'étais dans une cuve. + +--Comment, dit Maugiron, il ne t'a pas porté secours? Cela se devait +cependant de gentilhomme à gentilhomme. + +--Lui, il paraît qu'il avait à songer à bien autre chose; il ne lui +manquait que des ailes pour s'envoler; à peine touchait-il encore la +terre. + +--Et puis, dit Maugiron, il ne t'aura peut-être pas reconnu? + +--La belle raison! + +--Étais-tu déjà passé au bleu? + +--Ah! c'est juste, dit Schomberg. + +--Dans ce cas, il serait excusable, reprit Henri, car, en vérité, mon +pauvre Schomberg, je ne te reconnais pas moi-même. + +--N'importe, répliqua le jeune homme, qui n'était pas pour rien +d'origine allemande, nous nous retrouverons autre part qu'au coin de +la rue Coquillière, et un jour que je ne serai pas dans une cuve. + +--Oh! moi, dit d'Épernon, ce n'est pas au valet que j'en veux, c'est +au maître; ce n'est pas à Bussy que je voudrais avoir affaire, c'est à +monseigneur le duc d'Anjou. + +--Oui, oui, s'écria Schomberg, monseigneur le duc d'Anjou qui veut +nous tuer par le ridicule, en attendant qu'il nous tue par le +poignard. + +--Au duc d'Anjou, dont on chantait les louanges par les rues,--vous +les avez entendues, sire, dirent ensemble Quélus et Maugiron. + +--Le fait est que c'est lui qui est duc et maître dans Paris à cette +heure, et non plus le roi: essayez un peu de sortir, lui dit +d'Épernon, et vous verrez si l'on vous respectera plus que nous. + +--Ah! mon frère! mon frère! murmura Henri d'un ton menaçant. + +--Ah! oui, sire, vous direz encore bien des fois, comme vous venez de +le dire: «Ah! mon frère! mon frère!» sans prendre aucun parti contre +ce frère, dit Schomberg; et cependant, je vous le déclare, et c'est +clair pour moi, ce frère est à la tête de quelque complot. + +--Eh! mordieu! s'écria Henri, c'est ce que je disais à ces messieurs +quand tu es entré tout à l'heure, d'Épernon; mais ils m'ont répondu en +haussant les épaules et en me tournant le dos. + +--Sire, dit Maugiron, nous avons haussé les épaules et tourné le dos, +non point parce que vous disiez qu'il y avait un complot, mais parce +que nous ne vous voyions pas en humeur de le comprimer. + +--Et maintenant, continua Quélus, nous nous retournons vers vous pour +vous redire: «Sauvez-nous, sire, ou plutôt sauvez-vous, car, nous +tombés, vous êtes mort; demain M. de Guise vient au Louvre, demain il +demandera que vous nommiez un chef à la Ligue; demain vous nommerez le +duc d'Anjou comme vous avez promis de le faire, et alors, une fois le +duc d'Anjou chef de la Ligue, c'est-à-dire à la tête de cent mille +Parisiens échauffés par les orgies de cette nuit, le duc d'Anjou fera +de vous ce qu'il voudra.» + +--Ah! ah! dit Henri, et en cas de résolution extrême, vous seriez donc +disposés à me seconder? + +--Oui, sire, répondirent les jeunes gens d'une seule voix. + +--Pourvu cependant, sire, dit d'Épernon, que Votre Majesté me donne le +temps de mettre un autre toquet, un autre manteau et un autre +pourpoint. + +--Passe dans ma garde-robe, d'Épernon, et mon valet de chambre te +donnera tout cela; nous sommes de même taille. + +--Et pourvu que vous me donniez le temps, à moi, de prendre un bain. + +--Passe dans mon étuve, Schomberg, et mon baigneur aura soin de toi. + +--Sire, dit Schomberg, nous pouvons donc espérer que l'insulte ne +restera pas sans vengeance? + +Henri étendit la main en signe de silence, et, baissant la tête sur sa +poitrine, parut réfléchir profondément. Puis, au bout d'un instant: + +--Quélus, dit-il, informez-vous si M. d'Anjou est rentré au Louvre. + +Quélus sortit. D'Épernon et Schomberg attendaient avec les autres la +réponse de Quélus, tant leur zèle s'était ranimé par l'imminence du +danger. Ce n'est point pendant la tempête, c'est pendant le calme +qu'on voit les matelots récalcitrants. + +--Sire, demanda Maugiron, Votre Majesté prend donc un parti? + +--Vous allez voir, répliqua le roi. + +Quélus revint. + +--M. le duc n'est pas encore rentré, dit-il. + +--C'est bien, répondit le roi. D'Épernon, allez changer d'habit; +Schomberg, allez changer de couleur; et vous, Quélus, et vous, +Maugiron, descendez dans le préau et faites-moi bonne garde jusqu'à ce +que mon frère rentre. + +--Et quand il rentrera? demanda Quélus. + +--Quand il rentrera, vous ferez fermer toutes les portes; allez. + +--Bravo, sire! dit Quélus. + +--Sire, dit d'Épernon, dans dix minutes je suis ici. + +--Moi, sire, je ne puis dire quand j'y serai, ce sera selon la qualité +de la teinture. + +--Venez le plus tôt possible, répondit le roi, voilà tout ce que j'ai +à vous dire. + +--Mais Votre Majesté va donc rester seule? demanda Maugiron. + +--Non, Maugiron, je reste avec Dieu, à qui je vais demander sa +protection pour notre entreprise. + +--Priez-le bien, sire, dit Quélus, car je commence à croire qu'il +s'entend avec le diable pour nous damner tous ensemble dans ce monde +et dans l'autre. + +--_Amen_! dit Maugiron. + +Les deux jeunes gens qui devaient faire la garde sortirent par une +porte. Les deux qui devaient changer de costume sortirent par l'autre. + +Le roi, resté seul, alla s'agenouiller à son prie-Dieu. + + + + +CHAPITRE XX + +CHICOT EST DE PLUS EN PLUS ROI DE FRANCE. + + +Minuit sonna; les portes du Louvre fermaient d'ordinaire à minuit. +Mais Henri avait sagement calculé que le duc d'Anjou ne manquerait pas +de coucher ce soir-là au Louvre, pour laisser moins de prise aux +soupçons que le tumulte de Paris, pendant cette soirée, pouvait faire +naître dans l'esprit du roi. + +Le roi avait donc ordonné que les portes restassent ouvertes jusqu'à +une heure. + +A minuit un quart, Quélus remonta. + +--Sire, le duc est rentré, dit-il. + +--Que fait Maugiron? + +--Il est resté en sentinelle pour voir si le duc ne sortira point. + +--Il n'y a pas de danger. + +--Alors.... dit Quélus en faisant un mouvement pour indiquer au roi +qu'il n'y avait plus qu'à agir. + +--Alors... laissons-le se coucher tranquillement, dit Henri. Qui +a-t-il près de lui? + +--M. de Monsoreau et ses gentilshommes ordinaires. + +--Et M. de Bussy? + +--M. de Bussy n'y est pas. + +--Bon, dit le roi, à qui c'était un grand soulagement que de sentir +son frère privé de sa meilleure épée. + +--Qu'ordonne le roi? demanda Quélus. + +--Qu'on dise à d'Épernon et à Schomberg de se hâter, et qu'on +prévienne M. de Monsoreau que je désire lui parler. + +Quélus s'inclina, et s'acquitta de la commission avec toute la +promptitude que peuvent donner à la volonté humaine le sentiment de la +haine et le désir de la vengeance réunis dans le même coeur. + +Cinq minutes après, d'Épernon et Schomberg entraient, l'un rhabillé à +neuf, l'autre débarbouillé au vif; il n'y avait que les cavités du +visage qui avaient conservé une teinte bleuâtre, qui, au dire de +l'étuviste, ne s'en irait tout à fait qu'à la suite de plusieurs bains +de vapeur. + +Après les deux mignons, M. de Monsoreau parut. + +--M. le capitaine des gardes de Votre Majesté vient de m'annoncer +qu'elle me faisait l'honneur de m'appeler près d'elle, dit le grand +veneur en s'inclinant. + +--Oui, monsieur, dit Henri; oui, en me promenant ce soir j'ai vu les +étoiles si brillantes et la lune si belle, que j'ai pensé que, par un +si magnifique temps, nous pourrions faire demain une chasse superbe; +il n'est que minuit, monsieur le comte, partez donc pour Vincennes à +l'instant même; faites-moi détourner un daim, et demain nous le +courrons. + +--Mais, sire, dit Monsoreau, je croyais que demain Votre Majesté avait +fait donner rendez-vous à monseigneur d'Anjou et à M. de Guise pour +nommer un chef de la Ligue. + +--Eh bien, monsieur, après? dit le roi avec cet accent hautain auquel +il était si difficile de répondre. + +--Après, sire... après, le temps manquera peut-être. + +--Le temps ne manque jamais, monsieur le grand veneur, à celui qui +sait l'employer, c'est pour cela que je vous dis: «Vous avez le temps +de partir ce soir, pourvu que vous partiez à l'instant même.» Vous +avez le temps de détourner un daim cette nuit, et vous aurez le temps +de tenir les équipages prêts pour demain dix heures. Allez donc, et à +l'instant même! Quélus, Schomberg, faites ouvrir à M. de Monsoreau la +porte du Louvre de ma part, de la part du roi; et toujours de la part +du roi, faites-la fermer quand il sera sorti. + +Le grand veneur se retira tout étonné. + +--C'est donc une fantaisie du roi? demanda-t-il aux jeunes gens dans +l'antichambre. + +--Oui, répondirent laconiquement ceux-ci. + +M. de Monsoreau vit qu'il n'y avait rien à tirer de ce côté-là et se +tut. + +--Oh! oh! murmura-t-il en lui-même en jetant un regard du côté des +appartements du duc d'Anjou, il me semble que cela ne flaire pas bon +pour Son Altesse Royale. + +Mais il n'y avait pas moyen de donner l'éveil au prince: Quélus et +Schomberg se tenaient, l'un à droite, l'autre à gauche du grand +veneur. Un instant il crut que les deux mignons avaient des ordres +particuliers et le tenaient prisonnier, et ce ne fut que lorsqu'il se +trouva hors du Louvre et qu'il entendit la porte se refermer derrière +lui, qu'il comprit que ses soupçons étaient mal fondés. + +Au bout de dix minutes, Schomberg et Quélus étaient de retour près du +roi. + +--Maintenant, dit Henri, du silence, et suivez-moi tous quatre. + +--Où allons-nous, sire? demanda d'Épernon toujours prudent. + +--Ceux qui viendront le verront, répondit le roi. + +Les mignons assurèrent leurs épées, agrafèrent leurs manteaux et +suivirent le roi, qui, un falot à la main, les conduisit par le +corridor secret que nous connaissons, et par lequel, plus d'une fois +déjà, nous avons vu la reine mère et le roi Charles IX se rendre chez +leur fille et chez leur soeur, cette bonne Margot dont le duc d'Anjou, +nous l'avons déjà dit, avait repris les appartements. + +Un valet de chambre veillait dans ce corridor; mais, avant qu'il eût +eu le temps de se replier pour avertir son maître, Henri l'avait saisi +de sa main en lui ordonnant de se taire, et l'avait passé à ses +compagnons, lesquels l'avaient poussé et enfermé dans un cabinet. + +Ce fut donc le roi qui tourna lui-même le bouton de la chambre où +couchait monseigneur le duc d'Anjou. + +Le duc venait de se mettre au lit, bercé par les rêves d'ambition +qu'avaient fait naître en lui tous les événements de la soirée: il +avait vu son nom exalté et le nom du roi flétri. Conduit par le duc de +Guise, il avait vu le peuple parisien s'ouvrir devant lui et ses +gentilshommes, tandis que les gentilshommes du roi étaient hués, +bafoués, insultés. Jamais, depuis le commencement de cette longue +carrière, si pleine de sourdes menées, de timides complots et de mines +souterraines, il n'avait encore été si avant dans la popularité, et +par conséquent dans l'espérance. + +Il venait de déposer sur sa table une lettre que M. de Monsoreau lui +avait remise de la part du duc de Guise, lequel lui faisait en même +temps recommander de ne pas manquer de se trouver le lendemain au +lever du roi. + +Le duc d'Anjou n'avait pas besoin d'une pareille recommandation, et +s'était bien promis de ne pas se manquer à lui-même à l'heure du +triomphe. + +Mais sa surprise fut grande quand il vit la porte du couloir secret +s'ouvrir, et sa terreur fut au comble lorsqu'il reconnut que c'était +sous la main du roi qu'elle s'était ouverte ainsi. + +Henri fit signe à ses compagnons de demeurer sur le seuil de la porte, +et s'avança vers le lit de François, grave, le sourcil froncé, et sans +prononcer une parole. + +--Sire, balbutia le duc, l'honneur que me fait Votre Majesté est si +imprévu.... + +--Qu'il vous effraye, n'est-ce pas? dit le roi, je comprends cela; +mais non, non, demeurez, mon frère, ne vous levez pas. + +--Mais, sire, cependant... permettez, fit le duc tremblant et attirant +à lui la lettre du duc de Guise qu'il venait d'achever de lire. + +--Vous lisiez? demanda le roi. + +--Oui, sire. + +--Lecture intéressante, sans doute, puisqu'elle vous tenait éveillé à +cette heure avancée de la nuit? + +--Oh! sire, répondit le duc avec un sourire glacé, rien de bien +important, le petit courrier du soir. + +--Oui, fit Henri, je comprends cela, courrier du soir, courrier de +Vénus; mais non, je me trompe, on ne cachette point avec des sceaux +d'une pareille dimension les billets qu'on fait porter par Iris ou par +Mercure. + +Le duc cacha tout à fait la lettre. + +--Il est discret, ce cher François, dit le roi avec un rire qui +ressemblait trop à un grincement de dents pour que son frère n'en fût +pas effrayé. + +Cependant il fit un effort et essaya de reprendre quelque assurance. + +--Votre Majesté veut-elle me dire quelque chose en particulier? +demanda le duc à qui un mouvement des quatre gentilshommes demeurés à +la porte venaient de révéler qu'ils écoutaient et se réjouissaient du +commencement de la scène. + +--Ce que j'ai de particulier à vous dire, monsieur, dit le roi en +appuyant sur ce mot, qui était celui que le cérémonial de France +accorde aux frères des rois, vous trouverez bon que pour aujourd'hui +je vous le dise devant témoins. Çà, messieurs, continua-t-il en se +retournant vers les quatre jeunes gens, écoutez bien, le roi vous le +permet. + +Le duc releva la tête. + +--Sire, dit-il avec ce regard haineux et plein de venin que l'homme a +emprunté au serpent, avant d'insulter un homme de mon rang, vous +eussiez dû me refuser l'hospitalité du Louvre; dans l'hôtel d'Anjou, +au moins, j'eusse été maître de vous répondre. + +--En vérité, dit Henri avec une ironie terrible, vous oubliez donc que +partout où vous êtes vous êtes mon sujet, et que mes sujets sont chez +moi partout où ils sont; car, Dieu merci, je suis le roi!... le roi du +sol!... + +--Sire, s'écria François, je suis au Louvre... chez ma mère. + +--Et votre mère est chez moi, répondit Henri. Voyons, abrégeons, +monsieur: donnez-moi ce papier. + +--Lequel? + +--Celui que vous lisiez, parbleu! celui qui était tout ouvert sur +votre table de nuit et que vous avez caché quand vous m'avez vu. + +--Sire, réfléchissez! dit le duc. + +--A quoi? demanda le roi. + +--A ceci: que vous faites une demande indigne d'un bon gentilhomme, +mais, en revanche, digne d'un officier de votre police. + +Le roi devint livide. + +--Cette lettre, monsieur! dit-il. + +--Une lettre de femme, sire, réfléchissez, dit François. + +--Il y a des lettres de femmes fort bonnes à voir, fort dangereuses à +ne pas être vues, témoin celles qu'écrit notre mère. + +--Mon frère! dit François. + +--Cette lettre, monsieur! s'écria le roi en frappant du pied, ou je +vous la fais arracher par quatre Suisses! + +Le duc bondit hors de son lit, en tenant la lettre froissée dans ses +mains, et avec l'intention manifeste de gagner la cheminée, afin de la +jeter dans le feu. + +--Vous feriez cela, dit-il, à votre frère? + +Henri devina son intention et se plaça entre lui et la cheminée. + +--Non pas à mon frère, dit-il, mais à mon plus mortel ennemi! Non pas +à mon frère, mais au duc d'Anjou, qui a couru toute la soirée les rues +de Paris à la queue du cheval de M. de Guise! à mon frère, qui essaye +de me cacher quelque lettre de l'un ou de l'autre de ses complices, +MM. les princes lorrains. + +--Pour cette fois, dit le duc, votre police est mal faite. + +--Je vous dis que j'ai vu sur le cachet ces trois fameuses merlettes +de Lorraine, qui ont la prétention d'avaler les fleurs de lis de +France. Donnez donc, mordieu! donnez, ou.... + +Henri fit un pas vers le duc et lui posa la main sur l'épaule. + +François n'eut pas plutôt senti s'appesantir sur lui la main royale, +il n'eut pas plutôt d'un regard oblique considéré l'attitude menaçante +des quatre mignons, lesquels commençaient à dégainer, que, tombant à +genoux, à demi renversé contre son lit, il s'écria: + +--A moi! au secours! à l'aide! mon frère veut me tuer. + +Ces paroles, empreintes d'un accent de profonde terreur que leur +donnait la conviction, firent impression sur le roi et éteignirent sa +colère, par cela même qu'elles la supposaient plus grande qu'elle +n'était. Il pensa qu'en effet François pouvait craindre un assassinat, +et que ce meurtre eût été un fratricide. Alors il lui passa comme un +vertige, à l'idée que sa famille, famille maudite comme toutes celles +dans lesquelles doit s'éteindre une race, il lui passa un vertige en +songeant que, dans sa famille, les frères assassinaient les frères par +tradition. + +--Non, dit-il, vous vous trompez, mon frère, et le roi ne vous veut +aucun mal du genre de celui que vous redoutez; du moins vous avez +lutté, avouez-vous vaincu. Vous savez que le roi est le maître, ou si +vous l'ignoriez, vous le savez maintenant. Eh bien, dites-le, +non-seulement tout bas, mais encore tout haut. + +--Oh! je le dis, mon frère, je le proclame, s'écria le duc. + +--Fort bien. Cette lettre, alors... car le roi vous ordonne de lui +rendre cette lettre. + +Le duc d'Anjou laissa tomber le papier. + +Le roi le ramassa, et, sans le lire, le plia et l'enferma dans son +aumônière. + +--Est-ce tout, sire? dit le duc avec son regard louche. + +--Non, monsieur, dit Henri, il vous faudra encore pour cette +rébellion, qui heureusement n'a point eu de fâcheux résultats, il vous +faudra, si vous le voulez bien, garder la chambre jusqu'à ce que mes +soupçons à votre égard aient été complètement dissipés. Vous êtes ici, +l'appartement vous est familier, commode, et n'a pas trop l'air d'une +prison; restez-y. Vous aurez bonne compagnie, du moins de l'autre côté +de la porte, car, pour cette nuit, ces quatre messieurs vous +garderont; demain matin ils seront relevés par un poste de Suisses. + +--Mais, mes amis, à moi, ne pourrai-je les voir? + +--Qui appelez-vous vos amis? + +--Mais M. de Monsoreau, par exemple, M. de Ribeirac, M. Antraguet, M. +de Bussy. + +--Ah, oui! dit le roi, parlez de celui-là encore. + +--Aurait-il eu le malheur de déplaire à Votre Majesté? + +--Oui, dit le roi. + +--Quand cela? + +--Toujours, et cette nuit particulièrement. + +--Cette nuit; qu'a-t-il donc fait, cette nuit? + +--Il m'a fait insulter dans les rues de Paris. + +--Vous, sire? + +--Oui, moi, ou mes fidèles, ce qui est la même chose. + +--Bussy a fait insulter quelqu'un dans les rues de Paris, cette nuit? +On vous a trompé, sire. + +--Je sais ce que je dis, monsieur. + +--Sire, s'écria le duc avec un air de triomphe, M. de Bussy n'est pas +sorti de son hôtel depuis deux jours! il est chez lui, couché, malade, +grelottant la fièvre. + +Le roi se retourna vers Schomberg. + +--S'il grelottait la fièvre, dit le jeune homme, ce n'était pas chez +lui du moins, mais dans la rue Coquillière. + +--Qui vous a dit cela, demanda le duc d'Anjou en se soulevant, que +Bussy était dans la rue Coquillière? + +--Je l'ai vu. + +--Vous avez vu Bussy dehors? + +--Bussy frais, dispos, joyeux, et qui paraissait le plus heureux homme +du monde, et accompagné de son acolyte ordinaire, ce Remy, cet écuyer, +ce médecin, que sais-je! + +--Alors je n'y comprends plus rien, dit le duc avec stupeur: j'ai vu +M. de Bussy dans la soirée; il était sous les couvertures. Il faut +qu'il m'ait trompé moi-même. + +--C'est bien, dit le roi, M. de Bussy sera puni comme les autres et +avec les autres, lorsque l'affaire s'éclaircira. + +Le duc, qui pensa que c'était un moyen de détourner de lui la colère +du roi que de la laisser s'écouler sur Bussy, le duc n'essaya point de +prendre davantage la défense de son gentilhomme. + +--Si M. de Bussy a fait cela, dit-il; si, après avoir refusé de sortir +avec moi, il est sorti seul, c'est qu'il avait effectivement, sans +doute, des intentions qu'il ne pouvait m'avouer à moi dont il connaît +le dévouement pour Votre Majesté. + +--Vous entendez, messieurs, ce que prétend mon frère, dit le roi; il +prétend qu'il n'a pas autorisé M. de Bussy. + +--Tant mieux, dit Schomberg. + +--Pourquoi tant mieux? + +--Parce qu'alors Votre Majesté nous en laissera peut-être faire ce que +nous voulons. + +--C'est bien, c'est bien, on verra plus tard, dit Henri. Messieurs, je +vous recommande mon frère: ayez pour lui, pendant toute cette nuit, où +vous allez avoir l'honneur de lui servir de garde, tous les égards +qu'on a pour un prince du sang, c'est-à-dire au premier du royaume, +après moi. + +--Oh! sire, dit Quélus avec un regard qui fit frissonner le duc, soyez +donc tranquille, nous savons tout ce que nous devons à Son Altesse. + +--C'est bien; adieu, messieurs, dit Henri. + +--Sire! s'écria le duc plus épouvanté de l'absence du roi qu'il ne +l'avait été de sa présence, quoi! je suis sérieusement prisonnier! +quoi! mes amis ne pourront me visiter! quoi! il me sera défendu de +sortir! + +Et l'idée du lendemain lui passait par l'esprit, de ce lendemain où sa +présence était si nécessaire près de M. de Guise. + +--Sire, dit le duc qui voyait le roi prêt à se laisser fléchir, +laissez-moi paraître au moins près de Votre Majesté; près de Votre +Majesté est ma place; je suis prisonnier là aussi bien qu'ailleurs, et +mieux gardé à vue même que dans toutes les places possibles. Sire, +accordez-moi donc la faveur de rester près de Votre Majesté. + +Le roi, sur le point d'accorder au duc d'Anjou sa demande, à laquelle +il ne voyait pas, d'ailleurs, un grand inconvénient, allait répondre +_oui_, quand son attention fut distraite de son frère et attirée vers +la porte par un corps très-long et très-agile, qui, avec les bras, +avec la tête, avec le cou, avec tout ce qu'il pouvait remuer, enfin, +faisait les gestes les plus négatifs qu'on pût inventer et exécuter +sans se disloquer les os. + +--C'était Chicot qui faisait _non_. + +--Non, dit Henri à son frère, vous êtes fort bien ici, monsieur; et il +me convient que vous y restiez. + +--Sire, balbutia le duc. + +--Dès que cela est le bon plaisir du roi de France, il me semble que +cela doit vous suffire, monsieur, ajouta Henri d'un air de hauteur qui +acheva d'accabler le duc. + +--Quand je disais que j'étais le véritable roi de France? murmura +Chicot.... + + + + +CHAPITRE XXI + +COMMENT CHICOT FIT UNE VISITE A BUSSY, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT. + + +Le lendemain de ce jour, ou plutôt de cette nuit, Bussy, vers neuf +heures du matin, déjeunait tranquillement avec Remy, qui, en sa +qualité de médecin, lui ordonnait des confortants; ils causaient des +événements de la veille, et Remy cherchait à se rappeler les légendes +des fresques de la petite église de Sainte-Marie-l'Égyptienne. + +--Dis donc, Remy, lui demanda tout à coup Bussy, ne t'a-t-il pas +semblé reconnaître ce gentilhomme qu'on trempait dans une cuve, quand +nous sommes passés au coin de la rue Coquillière? + +--Sans doute, monsieur le comte: et même à ce point que, depuis ce +moment, je cherche à me rappeler son nom. + +--Tu ne l'as donc pas reconnu non plus? + +--Non. Il était déjà bien bleu. + +--J'aurais dû le délivrer, dit Bussy: c'est un devoir entre gens comme +il faut de se porter secours contre les manans; mais, on vérité, Remy, +j'étais trop occupé de mes affaires. + +--Mais, si nous ne l'avons pas reconnu, lui, dit le Haudoin, il nous +a, à coup sûr, reconnus, nous qui avions notre couleur naturelle, car +il m'a semblé qu'il roulait des yeux effroyables, et qu'il nous +montrait le poing en nous envoyant quelque menace. + +--Tu es sûr de cela, Remy? + +--Je réponds des yeux effroyables; mais je suis moins sûr du poing et +des menaces, dit le Haudoin, qui connaissait le caractère irascible de +Bussy. + +--Alors il faudra savoir quel est ce gentilhomme, Remy: je ne puis pas +laisser passer ainsi une pareille injure. + +--Attendez donc, attendez donc, s'écria le Haudoin, comme s'il fût +sorti de l'eau froide ou entré dans l'eau chaude. Oh! mon Dieu! j'y +suis, je le connais. + +--Comment cela? + +--Je l'ai entendu jurer. + +--Je le crois mordieu bien, tout le monde eût juré en pareille +situation. + +--Oui, mais lui, il a juré en allemand. + +--Bah! + +--Il a dit: _Gott verdamme._ + +--C'est Schomberg, alors. + +--Lui-même, monsieur le comte, lui-même. + +--Alors, mon cher Remy, apprête tes onguents. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il y aura avant peu quelque raccommodage à faire à sa peau +ou à la mienne. + +--Vous ne serez pas si fou que de vous faire tuer, étant en si bonne +santé et si heureux, dit Remy en clignant de l'oeil; dame! voilà déjà +une fois que sainte Marie l'Égyptienne vous ressuscite, elle pourrait +bien se lasser de faire un miracle que le Christ lui-même n'a essayé +que deux fois. + +--Au contraire, Remy, dit le comte, tu ne te doutes pas du bonheur +qu'il y a, quand on est heureux, à s'en aller jouer sa vie contre +celle d'un autre homme. Je t'assure que jamais je ne me suis battu de +bon coeur quand j'avais perdu au jeu de grosses sommes, quand j'avais +surpris ma maîtresse en faute ou quand j'avais quelque chose à me +reprocher; mais chaque fois, au contraire, que ma bourse est ronde, +mon coeur léger et ma conscience nette, je m'en vais hardi et railleur +sur le pré; là, je suis sûr de ma main. Je lis jusqu'au fond des yeux +de mon adversaire; je l'écrase de ma chance. Je suis dans la position +d'un homme qui joue au passe-dix avec la veine, et qui sent le vent de +la fortune pousser à lui l'or de son antagoniste. Non, c'est alors que +je suis brillant, sûr de moi; c'est alors que je me fends à fond. Je +me battrais admirablement bien aujourd'hui, Remy, dit le jeune homme +en tendant la main au docteur, car, grâce à toi, je suis bien heureux! + +--Un moment, un moment, dit le Haudoin, vous vous priverez cependant, +s'il vous plaît, de ce plaisir. Une belle dame de mes amies vous a +recommandé à moi, et m'a fait jurer de vous garder sain et sauf, sous +prétexte que vous lui deviez déjà la vie, et qu'on n'a pas la liberté +de disposer de ce qu'on doit. + +--Bon Remy, fit Bussy en se plongeant dans ce vague de la pensée qui +permet à l'homme amoureux d'entendre et de voir tout ce qu'on dit et +tout ce qu'on fait, comme derrière une gaze, au théâtre, on voit les +objets sans leurs angles et sans les crudités de leurs tons: état +délicieux qui est presque un rêve, car, tout en suivant de l'âme sa +pensée douce et fidèle, on a les sens distraits par la parole ou le +geste d'un ami. + +--Vous m'appelez bon Remy, dit le Haudoin, parce que je vous ai fait +revoir madame de Monsoreau; mais m'appellerez-vous encore bon Remy +quand vous allez être séparé d'elle, et malheureusement le jour +approche, s'il n'est pas arrivé. + +--Plaît-il? s'écria énergiquement Bussy. Ne plaisantons pas là-dessus, +maître le Haudoin. + +--Eh! monsieur, je ne plaisante pas; ne savez-vous point qu'elle part +pour l'Anjou, et que moi-même je vais avoir la douleur d'être séparé +de mademoiselle Gertrude?... Ah! + +Bussy ne put s'empêcher de sourire au prétendu désespoir de Remy. + +--Tu l'aimes beaucoup? demanda-t-il. + +--Je crois bien... et elle donc.... Si vous saviez comme elle me bat. + +--Et tu te laisses faire? + +--Par amour pour la science: elle m'a forcé d'inventer une pommade +souveraine pour faire disparaître les bleus. + +--En ce cas, tu devrais bien en envoyer plusieurs pots à Schomberg. + +--Ne parlons plus de Schomberg, il est convenu que nous le laissons se +débarbouiller à sa guise. + +--Oui, et revenons à madame de Monsoreau, ou plutôt à Diane de +Méridor, car tu sais.... + +--Oh! mon Dieu, oui; je sais. + +--Remy, quand partons-nous? + +--Ah! voilà ce dont je me doutais; le plus tard possible, monsieur le +comte. + +--Pourquoi cela? + +--D'abord parce que nous avons à Paris ce cher M. d'Anjou, le chef de +la communauté, qui s'est mis, hier soir, à ce qu'il m'a semblé, dans +de telles affaires, qu'il va évidemment avoir besoin de vous. + +--Ensuite. + +--Ensuite parce que M. de Monsoreau, par une bénédiction toute +particulière, ne se doute de rien, à votre endroit du moins, et qu'il +se douterait peut-être de quelque chose s'il vous voyait disparaître +de Paris en même temps que sa femme qui n'est point sa femme. + +--Eh bien, que m'importe qu'il s'en doute? + +--Oh! oui, mais cela m'importe beaucoup, à moi, mon cher seigneur. Je +me charge de raccommoder les coups d'épée reçus en duel, parce que, +comme vous tirez de première force, vous ne recevez jamais de coups +d'épée bien sérieux, mais je récuse les coups de poignard poussés dans +les guet-apens et surtout par les maris jaloux; ce sont des animaux +qui, en pareil cas, tapent fort dur; voyez plutôt ce pauvre M. de +Saint-Mégrin, si méchamment mis à mort par notre ami M. de Guise. + +--Que veux-tu, cher ami, s'il est dans ma destinée d'être tué par le +Monsoreau! + +--Eh bien? + +--Eh bien, il me tuera. + +--Et puis, huit jours, un mois, un an après, madame de Monsoreau +épousera son mari, ce qui fera énormément enrager votre pauvre âme, +qui verra cela d'en haut ou d'en bas, et qui ne pourra pas s'y +opposer, vu qu'elle n'aura plus de corps. + +--Tu as raison, Remy, je veux vivre. + +--A la bonne heure! Mais ce n'est pas le tout que de vivre, +croyez-moi, il faut encore suivre mes conseils, être charmant pour le +Monsoreau; il est, pour le moment, d'une affreuse jalousie contre M. +le duc d'Anjou, qui, tandis que vous grelottiez la fièvre dans votre +lit, se promenait sous les fenêtres de la dame, comme un Espagnol à +bonnes fortunes, et qui a été reconnu à son Aurilly. Faites-lui toutes +sortes d'avance, à ce bon mari, qui ne l'est pas; n'ayez pas même +l'air de lui demander ce qu'est devenue sa femme; c'est inutile, +puisque vous le savez, et il répandra partout que vous êtes le seul +gentilhomme qui possédiez les vertus de Scipion: sobriété et chasteté. + +--Je crois que tu as raison, dit Bussy. A présent que je ne suis plus +jaloux de l'ours, je veux l'apprivoiser, ce sera d'un suprême comique! +Ah! maintenant, Remy, demande-moi tout ce que tu voudras, tout m'est +facile, je suis heureux. + +En ce moment quelqu'un frappa à la porte, les deux convives firent +silence. + +--Qui va là? demanda Bussy. + +--Monseigneur, répondit un page, il y a en bas un gentilhomme qui veut +vous parler. + +--Me parler, à moi, si matin! qui est-ce? + +--Un grand monsieur, vêtu de velours vert, avec des bas roses, une +figure un peu risible, mais l'air d'un honnête homme. + +--Eh! pensa tout haut Bussy, serait-ce Schomberg? + +--Il a dit: un grand monsieur. + +--C'est vrai; ou le Monsoreau? + +--Il a dit: l'air d'un honnête homme. + +--Tu as raison, Remy, ce ne peut être ni l'un ni l'autre; fais entrer. + +L'homme annoncé parut au bout d'un instant sur le seuil. + +--Ah! mon Dieu, s'écria Bussy en se levant précipitamment à la vue du +visiteur, tandis que Remy, en ami discret, se retirait par la porte +d'un cabinet. + +--Monsieur Chicot! exclama Bussy. + +--Lui-même, monsieur le comte, répondit le Gascon. + +Le regard de Bussy s'était fixé sur lui avec cet étonnement qui veut +dire en toutes lettres, sans que la bouche ait besoin de prendre le +moins du monde part à la conversation: «Monsieur, que venez-vous faire +ici?» + +Aussi, sans être autrement interrogé, Chicot répondit d'un ton fort +sérieux: + +--Monsieur, je viens vous proposer un petit marché. + +--Parlez, monsieur, répliqua Bussy avec surprise. + +--Que me promettez-vous si je vous rendais un grand service? + +--Cela dépend du service, monsieur, répondit assez dédaigneusement +Bussy. + +Le Gascon feignit de ne point remarquer cet air de dédain. + +--Monsieur, dit Chicot en s'asseyant et en croisant ses longues jambes +l'une sur l'autre, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur de +m'inviter à m'asseoir. + +Le rouge monta au visage de Bussy. + +--C'est autant à ajouter encore, dit Chicot, à la récompense qui me +reviendra quand je vous aurai rendu le service en question. + +Bussy ne répondit point. + +--Monsieur, continua Chicot sans se démonter, connaissez-vous la +Ligue? + +--J'en ai fort entendu parler, répondit Bussy, commençant à prêter une +certaine attention à ce que lui disait le Gascon. + +--Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous devez savoir en ce cas que c'est +une association d'honnêtes chrétiens, réunis dans le but de massacrer +religieusement leurs voisins, les huguenots.--En êtes-vous, monsieur, +de la Ligue?--Moi, j'en suis. + +--Mais, monsieur? + +--Dites seulement oui ou non. + +--Permettez-moi de m'étonner, dit Bussy. + +--Je me faisais l'honneur de vous demander si vous étiez de la Ligue; +m'avez-vous entendu? + +--Monsieur Chicot, dit Bussy, comme je n'aime pas les questions dont +je ne comprends pas le sens, je vous prie de changer la conversation, +et j'attendrai encore quelques minutes accordées à la bienséance pour +vous répéter que, n'aimant point les questions, je n'aime +naturellement pas les questionneurs. + +--Fort bien: la bienséance est bienséante, comme dit ce cher M. de +Monsoreau lorsqu'il est en belle humeur. + +A ce nom de Monsoreau, que le Gascon prononça sans apparente allusion, +Bussy recommença de prêter attention. + +--Hein, se dit-il tout bas, se douterait-il de quelque chose, et +m'aurait-il envoyé ce Chicot pour m'espionner?... + +Puis tout haut: + +--Voyons, monsieur Chicot, au fait, vous savez que nous n'avons plus +que quelques minutes. + +--_Optime,_ dit Chicot; quelques minutes, c'est beaucoup: en quelques +minutes on se dit bien des choses. Je vous dirai donc qu'en effet +j'aurais pu me dispenser de vous questionner, attendu que, si vous +n'êtes pas de la sainte Ligue, vous en serez bientôt, indubitablement, +attendu que M. d'Anjou en est. + +--M. d'Anjou! qui vous a dit cela? + +--Lui-même parlant à ma personne, comme disent ou plutôt comme +écrivent messieurs les gens de loi, comme écrivait par exemple ce bon +et cher M. Nicolas David, ce flambeau du _forum parisiense,_ lequel +flambeau s'est éteint sans qu'on sache qui a soufflé dessus; or vous +comprenez bien que si M. le duc d'Anjou est de la Ligue, vous ne +pouvez vous dispenser d'en être, vous qui êtes son bras droit, que +diable! La Ligue sait trop bien ce qu'elle fait pour accepter un chef +manchot. + +--Eh bien, monsieur Chicot, après! dit Bussy d'un ton évidemment plus +courtois qu'il n'avait été jusque-là. + +--Après, reprit Chicot. Eh bien, après, si vous en êtes, ou si l'on +croit seulement que vous devez en être, et on le croira certainement, +il vous arrivera, à vous, ce qui est arrivé à Son Altesse Royale. + +--Qu'est-il donc arrivé à Son Altesse Royale? s'écria Bussy. + +--Monsieur, dit Chicot en se relevant et en imitant la pose qu'avait +prise Bussy un instant auparavant, monsieur, je n'aime pas les +questions, et, si vous me permettez de le dire tout de suite, je +n'aime pas les questionneurs; j'ai donc grande envie de vous laisser +faire, à vous, ce qu'on a fait cette nuit à votre maître. + +--Monsieur Chicot, dit Bussy avec un sourire qui contenait toutes les +excuses qu'un gentilhomme peut faire, parlez, je vous en supplie; où +est le duc? + +--Il est en prison. + +--Où cela? + +--Dans sa chambre. Quatre de mes bons amis l'y gardent même à vue. M. +de Schomberg, qui fut teint en bleu hier au soir, comme vous savez, +puisque vous passiez là au moment de l'opération; M. d'Épernon, qui +est jaune de la peur qu'il a eue; M. de Quélus, qui est rouge de +colère, et M. de Maugiron, qui est blanc d'ennui; c'est fort beau à +voir, attendu que, comme M. le duc commence à verdir de peur, nous +allons jouir d'un arc-en-ciel complet, nous autres privilégiés du +Louvre. + +--Ainsi, monsieur, dit Bussy, vous croyez qu'il y a danger pour ma +liberté? + +--Danger! un instant, monsieur: je suppose même qu'en ce moment, on +est... on doit... ou l'on devrait être en chemin pour vous arrêter. + +Bussy tressaillit. + +--Aimez-vous la Bastille, monsieur de Bussy? C'est un endroit fort +propre aux méditations, et Laurent Testu, qui en est le gouverneur, +fait une cuisine assez agréable à ses pigeonneaux. + +--On me mettrait à la Bastille? s'écria Bussy. + +--Ma foi! je dois avoir dans ma poche quelque chose comme un ordre de +vous y conduire, monsieur de Bussy. Le voulez-vous voir? + +Et Chicot tira effectivement des poches de ses chausses, dans +lesquelles eussent tenu trois cuisses comme la sienne, un ordre du roi +en bonne forme, commandant d'appréhender au corps, partout où il +serait, M. Louis de Clermont, seigneur de Bussy-d'Amboise. + +--Rédaction de M. de Quélus, dit Chicot, c'est fort bien écrit. + +--Alors, monsieur, s'écria Bussy touché de l'action de Chicot, vous me +rendez donc véritablement un service. + +--Mais je crois que oui, dit le Gascon; êtes-vous de mon avis, +monsieur? + +--Monsieur, dit Bussy, je vous en conjure, traitez-moi comme un galant +homme; est-ce pour me nuire en quelque autre rencontre que vous me +sauvez aujourd'hui? car vous aimez le roi, et le roi ne m'aime pas. + +--Monsieur le comte, dit Chicot en se soulevant sur sa chaise et en +saluant, je vous sauve pour vous sauver; maintenant pensez ce qu'il +vous plaira de mon action. + +--Mais, de grâce, à quoi dois-je attribuer une pareille bienveillance? + +--Oubliez-vous que je vous ai demandé une récompense? + +--C'est vrai. + +--Eh bien? + +--Ah! monsieur, de grand coeur! + +--Vous ferez donc à votre tour ce que je vous demanderai, un jour ou +l'autre? + +--Foi de Bussy! en tant que la chose sera faisable. + +--Eh bien, voilà qui me suffit, dit Chicot en se levant. Maintenant +montez à cheval et disparaissez; moi, je porte l'ordre de vous arrêter +à qui de droit. + +--Vous ne deviez donc pas m'arrêter vous-même? + +--Allons donc, pour qui me prenez-vous? Je suis gentilhomme, monsieur. + +--Mais j'abandonne mon maître. + +--N'en ayez pas remords, car il vous a déjà abandonné. + +--Vous êtes un brave gentilhomme, monsieur Chicot, dit Bussy au +Gascon. + +--Parbleu, je le sais bien, répliqua celui-ci. + +Bussy appela le Haudoin. Le Haudoin, il faut lui rendre justice, +écoutait à la porte; il entra aussitôt. + +--Remy, s'écria Bussy, Remy, Remy, nos chevaux! + +--Ils sont sellés, monseigneur, répondit tranquillement Remy. + +--Monsieur, dit Chicot, voilà un jeune homme qui a beaucoup d'esprit. + +--Parbleu, dit Remy, je le sais bien. + +Et, Chicot le saluant, il salua Chicot comme l'eussent fait, quelque +cinquante ans plus tard, Guillaume Gorin et Gauthier Garguille. + +Bussy rassembla quelques piles d'écus, qu'il fourra dans ses poches et +dans celles du Haudoin. + +Après quoi, saluant Chicot et le remerciant une dernière fois, il +s'apprêta à descendre. + +--Pardon, monsieur, dit Chicot; mais permettez-moi d'assister à votre +départ. + +Et Chicot suivit Bussy et le Haudoin jusqu'à la petite cour des +écuries, où effectivement deux chevaux attendaient tout sellés aux +mains du page. + +--Et où allons-nous? fit Remy en rassemblant négligemment les rênes de +son cheval. + +--Mais... fit Bussy en hésitant ou en paraissant hésiter. + +--Que dites-vous de la Normandie, monsieur? dit Chicot, qui regardait +faire et examinait les chevaux en connaisseur. + +--Non, répondit Bussy, c'est trop près. + +--Que pensez-vous des Flandres? continua Chicot. + +--C'est trop loin. + +--Je crois, dit Remy, que vous vous décideriez pour l'Anjou, qui est à +une distance raisonnable, n'est-ce pas, monsieur le comte? + +--Oui, va pour l'Anjou, dit Bussy en rougissant. + +--Monsieur, dit Chicot, puisque vous avez fait votre choix et que vous +allez partir.... + +--A l'instant même. + +--J'ai bien l'honneur de vous saluer; pensez à moi dans vos prières. + +Et le digne gentilhomme s'en alla toujours aussi grave et aussi +majestueux, en écornant les angles des maisons avec son immense +rapière. + +--Ce que c'est que le destin, cependant, monsieur! dit Remy. + +--Allons, vite! s'écria Bussy, et peut-être la rattraperons-nous. + +--Ah! monsieur, dit le Haudoin, si vous aidez le destin, vous lui ôtez +de son mérite. + +Et ils partirent. + + + + +CHAPITRE XXII + +LES ÉCHECS DE CHICOT, LE BILBOQUET DE QUÉLUS ET LA SARBACANE DE +SCHOMBERG. + + +On peut dire que Chicot, malgré son apparente froideur, s'en +retournait au Louvre avec la joie la plus complète. + +C'était pour lui une triple satisfaction d'avoir rendu service à un +brave comme l'était Bussy, d'avoir travaillé à quelque intrigue et +d'avoir rendu possible, pour le roi, un coup d'État que réclamaient +les circonstances. + +En effet, avec la tête et surtout le coeur que l'on connaissait à M. +de Bussy, avec l'esprit d'association que l'on connaissait à MM. de +Guise, on risquait fort de voir se lever un jour orageux sur la bonne +ville de Paris. + +Tout ce que le roi avait craint, tout ce que Chicot avait prévu, +arriva comme on pouvait s'y attendre. + +M. de Guise, après avoir reçu, le matin, chez lui, les principaux +ligueurs, qui, chacun de son côté, étaient venus lui apporter les +registres couverts de signatures que nous avons vus ouverts dans les +carrefours, aux portes des principales auberges et jusque sur les +autels des églises; M. de Guise, après avoir promis un chef à la +Ligue, et après avoir fait jurer à chacun de reconnaître le chef que +le roi nommerait; M. de Guise, après avoir enfin conféré avec le +cardinal et avec M. de Mayenne, était sorti pour se rendre chez M. le +duc d'Anjou, qu'il avait perdu de vue la veille, vers les dix heures +du soir. + +Chicot se doutait de la visite; aussi, en sortant de chez Bussy, +avait-il été incontinent flâner aux environs de l'hôtel d'Alençon, +situé au coin de la rue Hautefeuille et de la rue Saint-André. il y +était depuis un quart d'heure à peine, quand il vit déboucher celui +qu'il attendait par la rue de la Huchette. + +Chicot s'effaça à l'angle de la rue du Cimetière, et le duc de Guise +entra à l'hôtel sans l'avoir aperçu. + +Le duc trouva le premier valet de chambre du prince assez inquiet de +n'avoir pas vu revenir son maître; mais il s'était douté de ce qui +était arrivé, c'est-à-dire que le duc avait été coucher au Louvre. + +Le duc demanda si, en l'absence du prince, il ne pourrait point parler +à Aurilly: le valet de chambre répondit au duc qu'Aurilly était dans +le cabinet de son maître, et qu'il avait toute liberté de +l'interroger. + +Le duc passa. Aurilly, en effet, on se le rappelle, joueur de luth et +confident du prince, était de tous les secrets de M. le duc d'Anjou, +et devait savoir mieux que personne où se trouvait Son Altesse. + +Aurilly était, pour le moins, aussi inquiet que le valet de chambre, +et, de temps en temps, il quittait son luth, sur lequel ses doigts +couraient avec distraction, pour se rapprocher de la fenêtre et +regarder, à travers les vitres, si le duc ne revenait pas. + +Trois fois on avait envoyé au Louvre, et, à chaque fois, on avait fait +répondre que monseigneur, rentré fort tard au palais, dormait encore. + +M. de Guise s'informa à Aurilly du duc d'Anjou. + +Aurilly avait été séparé de son maître la veille, au coin de la rue de +l'Abre-Sec, par un groupe qui venait augmenter le rassemblement qui se +faisait à la porte de l'hôtellerie de la Belle-Étoile, de sorte qu'il +était revenu attendre le duc à l'hôtel d'Alençon, ignorant la +résolution qu'avait prise Son Altesse Royale de coucher au Louvre. + +Le joueur de luth raconta alors au prince lorrain la triple ambassade +qu'il avait envoyée au Louvre, et lui transmit la réponse identique +qui avait été faite à chacun des trois messagers. + +--Il dort à onze heures, dit le duc; ce n'est guère probable; le roi +est debout d'ordinaire à cette heure. Vous devriez aller au Louvre, +Aurilly. + +--J'y ai songé, monseigneur, dit Aurilly, mais je crains que ce +prétendu sommeil ne soit une recommandation qu'il ait faite au +concierge du Louvre, et qu'il ne soit en galanterie par la ville; or, +s'il en était ainsi, monseigneur serait peut-être contrarié qu'on le +cherchât. + +--Aurilly, reprit le duc, croyez-moi, monseigneur est un homme trop +raisonnable pour être en galanterie un jour comme aujourd'hui. Allez +donc au Louvre sans crainte, et vous y trouverez monseigneur. + +--J'irai donc, monsieur, puisque vous le désirez; mais que lui +dirai-je? + +--Vous lui direz que la convocation au Louvre était pour deux heures, +et qu'il sait bien que nous devions conférer ensemble avant de nous +trouver chez le roi. Vous comprenez, Aurilly, ajouta le duc avec un +mouvement de mauvaise humeur assez irrespectueux, que ce n'est point +au moment où le roi va nommer un chef à la Ligue qu'il s'agit de +dormir. + +--Fort bien, monseigneur, et je prierai Son Altesse de venir ici. + +--Où je l'attends bien impatiemment, lui direz-vous; car, convoqués +pour deux heures, beaucoup sont déjà au Louvre, et il n'y a pas un +instant à perdre. Moi, pendant ce temps, j'enverrai quérir M. de +Bussy. + +--C'est entendu, monseigneur. Mais, au cas où je ne trouverais point +Son Altesse, que ferais-je? + +--Si vous ne trouvez point Son Altesse, Aurilly, n'affectez point de +la chercher; il suffira que vous lui disiez plus tard avec quel zèle +j'ai tenté de la rencontrer. Dans tous les cas, à deux heures moins un +quart je serai au Louvre. + +Aurilly salua le duc, et partit. + +Chicot le vit sortir et devina la cause de sa sortie. Si M. le duc de +Guise apprenait l'arrestation de M. d'Anjou, tout était perdu, ou, du +moins, tout s'embrouillait fort. Chicot vit qu'Aurilly remontait la +rue de la Huchette pour prendre le pont Saint-Michel; lui, au +contraire alors, descendit la rue Saint-André-des-Arts de toute la +vitesse de ses longues jambes, et passa la Seine au bas de Nesle, au +moment où Aurilly arrivait à peine en vue du grand Châtelet. + +Nous suivrons Aurilly, qui nous conduit au théâtre même des événements +importants de la journée. + +Il descendit les quais garnis de bourgeois, ayant tout l'aspect de +triomphateurs, et gagna le Louvre, qui lui apparut, au milieu de toute +cette joie parisienne, avec sa plus tranquille et sa plus benoîte +apparence. + +Aurilly savait son monde et connaissait sa cour; il causa d'abord avec +l'officier de la porte, qui était toujours un personnage considérable +pour les chercheurs de nouvelles et les flaireurs de scandale. + +L'officier de la porte était tout miel; le roi s'était réveillé de la +meilleure humeur du monde. + +Aurilly passa de l'officier de la porte au concierge. + +Le concierge passait une revue de serviteurs habillés à neuf, et leur +distribuait des hallebardes d'un nouveau modèle. + +Il sourit au joueur de luth, répondit à ses commentaires sur la pluie +et le beau temps, ce qui donna à Aurilly la meilleure opinion de +l'atmosphère politique. + +En conséquence, Aurilly passa outre et prit le grand escalier qui +conduisait chez le duc, en distribuant force saluts aux courtisans +déjà disséminés par les montées et les antichambres. + +A la porte de l'appartement de Son Altesse, il trouva Chicot assis sur +un pliant. + +Chicot jouait aux échecs tout seul, et paraissait absorbé dans une +profonde combinaison. + +Aurilly essaya de passer, mais Chicot, avec ses longues jambes, tenait +toute la longueur du palier. + +Il fut forcé de frapper sur l'épaule du Gascon. + +--Ah! c'est vous, dit Chicot; pardon, monsieur Aurilly. + +--Que faites-vous donc, monsieur Chicot? + +--Je joue aux échecs, comme vous voyez. + +--Tout seul? + +--Oui... j'étudie un coup... savez-vous jouer aux échecs, monsieur? + +--A peine. + +--Oui, je sais, vous êtes musicien, et la musique est un art si +difficile, que les privilégiés qui se livrent à cet art sont forcés de +lui donner tout leur temps et toute leur intelligence. + +--Il paraît que le coup est sérieux, demanda en riant Aurilly. + +--Oui, c'est mon roi qui m'inquiète; vous saurez, monsieur Aurilly, +qu'aux échecs le roi est un personnage très-niais, très-insignifiant, +qui n'a pas de volonté, qui ne peut faire qu'un pas à droite, un pas à +gauche, un pas en avant, un pas en arrière, tandis qu'il est entouré +d'ennemis très-alertes, de cavaliers qui sautent trois cases d'un +coup, et d'une foule de pions qui l'entourent, qui le pressent, qui le +harcèlent; de sorte que, s'il est mal conseillé, ah! dame! en peu de +temps, c'est un monarque perdu; il est vrai qu'il a son fou qui va, +qui vient, qui trotte d'un bout de l'échiquier à l'autre, qui a le +droit de se mettre devant lui, derrière lui et à côté de lui; mais il +n'en est pas moins certain que plus le fou est dévoué à son roi, plus +il s'aventure lui-même, monsieur Aurilly; et, dans ce moment, je vous +avouerai que mon roi et son fou sont dans une situation des plus +périlleuses. + +--Mais, demanda Aurilly, par quel hasard, monsieur Chicot, êtes-vous +venu étudier toutes ces combinaisons à la porte de Son Altesse Royale? + +--Parce que j'attends M. de Quélus, qui est là. + +--Où là? demanda Aurilly. + +--Mais chez Son Altesse. + +--Chez Son Altesse, M. de Quélus? fit avec surprise Aurilly. + +Pendant tout ce dialogue, Chicot avait livré passage au joueur de +luth; mais de telle façon qu'il avait transporté son établissement +dans le corridor, et que le messager de M. de Guise se trouvait placé +maintenant entre lui et la porte d'entrée. + +Cependant il hésitait à ouvrir cette porte. + +--Mais, dit-il, que fait donc M. de Quélus chez M. le duc d'Anjou? je +ne les savais pas si grands amis. + +--Chut! dit Chicot avec un air de mystère. + +Puis, tenant toujours son échiquier entre ses deux mains, il décrivit +une courbe avec sa longue personne, de sorte que, sans que ses pieds +quittassent leur place, ses lèvres arrivèrent à l'oreille d'Aurilly. + +--Il vient demander pardon à Son Altesse Royale, dit-il, pour une +petite querelle qu'ils eurent hier. + +--En vérité? dit Aurilly. + +--C'est le roi qui a exigé cela; vous savez dans quels excellents +termes les deux frères sont en ce moment. Le roi n'a pas voulu +souffrir une impertinence de Quélus, et Quélus a reçu l'ordre de +s'humilier. + +--Vraiment? + +--Ah! monsieur Aurilly, dit Chicot, je crois que véritablement nous +entrons dans l'âge d'or; le Louvre va devenir l'Arcadie, et les deux +frères _Arcades ambo_. Ah! pardon, monsieur Aurilly, j'oublie toujours +que vous êtes musicien. + +Aurilly sourit et passa dans l'antichambre, en ouvrant la porte assez +grande pour que Chicot pût échanger un coup d'oeil des plus +significatifs avec Quélus, qui d'ailleurs était probablement prévenu à +l'avance. + +Chicot reprit alors ses combinaisons palamédiques, en gourmandant son +roi, non pas plus durement peut-être que ne l'eût mérité un souverain +en chair et en os, mais plus durement certes que ne le méritait un +innocent morceau d'ivoire. + +Aurilly, une fois entré dans l'antichambre, fut salué +très-courtoisement par Quélus, entre les mains de qui un superbe +bilboquet d'ébène, enjolivé d'incrustations d'ivoire, faisait de +rapides évolutions. + +--Bravo! monsieur de Quélus, dit Aurilly en voyant le jeune homme +accomplir un coup difficile, bravo! + +--Ah! mon cher monsieur Aurilly, dit Quélus, quand jouerai-je du +bilboquet comme vous jouez du luth! + +--Quand vous aurez étudié autant de jours votre joujou, dit Aurilly un +peu piqué, que j'ai mis, moi, d'années à étudier mon instrument. Mais +où est donc monseigneur? ne lui parliez-vous pas ce matin, monsieur? + +--J'ai en effet audience de lui, mon cher Aurilly, mais Schomberg a le +pas sur moi! + +--Ah! M. de Schomberg aussi! dit le joueur de luth avec une nouvelle +surprise. + +--Oh! mon Dieu! oui. C'est le roi qui règle cela ainsi; il est là dans +la salle à manger. Entrez donc, monsieur d'Aurilly, et faites-moi le +plaisir de rappeler au prince que nous attendons. + +Aurilly ouvrit la seconde porte, et aperçut Schomberg couché plutôt +qu'assis sur un large escabeau tout rembourré de plumes. + +Schomberg, ainsi renversé, visait, avec une sarbacane, à faire passer +dans un anneau d'or, suspendu au plafond par un fil de soie, de +petites boules de terre parfumée, dont il avait ample provision dans +sa gibecière, et qu'un chien favori lui rapportait toutes les fois +qu'elles ne s'étaient pas brisées contre la muraille. + +--Quoi! s'écria Aurilly, chez monseigneur un pareil exercice!... Ah! +monsieur Schomberg! + +--Ah! _guten Morgen!_ monsieur Aurilly, dit Schomberg en interrompant +le cours de son jeu d'adresse, vous voyez, je tue le temps en +attendant mon audience. + +--Mais où est donc monseigneur? demanda Aurilly. + +--Chut! monseigneur est occupé dans ce moment à pardonner à d'Épernon +et à Maugiron. Mais ne voulez-vous point entrer, vous qui jouissez de +toutes familiarités près du prince? + +--Peut-être y a-t-il indiscrétion? demanda le musicien. + +--Pas le moins du monde, au contraire; vous le trouverez dans son +cabinet de peinture; entrez, monsieur Aurilly, entrez. + +Et il poussa Aurilly par les épaules dans la pièce voisine, où le +musicien ébahi aperçut tout d'abord d'Épernon occupé devant un miroir +à se roidir les moustaches avec de la gomme, tandis que Maugiron, +assis près de la fenêtre, découpait des gravures près desquelles les +bas-reliefs du temple de Vénus Aphrodite, à Gnide, et les peintures de +la piscine de Tibère, à Caprée, pouvaient passer pour des images de +sainteté. + +Le duc, sans épée, se tenait dans son fauteuil entre ces deux hommes, +qui ne le regardaient que pour surveiller ses mouvements, et qui ne +lui parlaient que pour lui faire entendre des paroles désagréables. + +En voyant Aurilly, il voulut s'élancer au-devant de lui. + +--Tout doux, monseigneur, dit Maugiron, vous marchez sur mes images. + +--Mon Dieu! s'écria le musicien, que vois-je là? on insulte mon +maître! + +--Ce cher monsieur Aurilly, dit d'Épernon tout en continuant de +cambrer ses moustaches, comment va-t-il? Très-bien, car il me paraît +un peu rouge. + +--Faites-moi donc l'amitié, monsieur le musicien, de m'apporter votre +petite dague, s'il vous plaît, dit Maugiron. + +--Messieurs, messieurs, dit Aurilly, ne vous rappelez-vous donc plus +où vous êtes? + +--Si fait, si fait, mon cher Orphée, dit d'Épernon, voilà pourquoi mon +ami vous demande votre poignard. Vous voyez bien que M. le duc n'en a +pas. + +--Aurilly, dit le duc avec une voix pleine de douleur et de rage, ne +devines-tu donc pas que je suis prisonnier? + +--Prisonnier de qui? + +--De mon frère. N'aurais-tu donc pas dû le comprendre, en voyant quels +sont mes geôliers? + +Aurilly poussa un cri de surprise. + +--Oh! si je m'en étais douté! dit-il. + +--Vous eussiez pris votre luth pour distraire Son Altesse, cher +monsieur Aurilly, dit une voix railleuse; mais j'y ai songé: je l'ai +envoyé prendre, et le voici. + +Et Chicot tendit effectivement son luth au pauvre musicien; derrière +Chicot, on pouvait voir Quélus et Schomberg qui bâillaient à se +démonter la mâchoire. + +--Et cette partie d'échecs, Chicot? demanda d'Épernon. + +--Ah! oui, c'est vrai, dit Quélus. + +--Messieurs, je crois que mon fou sauvera son roi; mais, morbleu! ce +ne sera pas sans peine. Allons, monsieur Aurilly, donnez-moi votre +poignard en échange de ce luth, troc pour troc. + +Le musicien, consterné, obéit et alla s'asseoir sur un coussin, aux +pieds de son maître. + +--En voilà déjà un dans la ratière, dit Quélus; passons aux autres. + +Et sur ces mots, qui donnaient à Aurilly l'explication des scènes +précédentes, Quélus retourna prendre son poste dans l'antichambre, en +priant seulement Schomberg de changer sa sarbacane contre son +bilboquet. + +--C'est juste, dit Chicot, il faut varier ses plaisirs; moi, pour +varier les miens, je vais signer la Ligue. + +Et il referma la porte, laissant la société de Son Altesse Royale +augmentée du pauvre joueur de luth. + + + + +CHAPITRE XXIII + +COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF A LA LIGUE, ET COMMENT CE NE FUT NI SON +ALTESSE LE DUC D'ANJOU NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE. + + +L'heure de la grande réception était arrivée ou plutôt allait arriver; +car, depuis midi, le Louvre recevait déjà les principaux chefs, les +intéressés et même les curieux. Paris, tumultueux comme la veille, +mais avec cette différence que les Suisses, qui n'étaient pas de la +fête la veille, en étaient, le lendemain, les acteurs principaux; +Paris, tumultueux comme la veille, disons-nous, avait envoyé vers le +Louvre ses députations de ligueurs, ses corporations d'ouvriers, ses +échevins, ses milices et ses flots toujours renaissants de +spectateurs, qui, dans les jours où le peuple tout entier est occupé à +quelque chose, apparaissent autour du peuple pour le regarder, aussi +nombreux, aussi actifs, aussi curieux que s'il y avait à Paris deux +peuples, et comme si, dans cette grande ville, en petit l'image du +monde, chaque individu se dédoublait à volonté en deux parties, l'une +agissant, l'autre qui regarde agir. + +Il y avait donc autour du Louvre une masse considérable de populaire; +mais qu'on ne tremble pas pour le Louvre. Ce n'est pas encore le temps +où le murmure des peuples, changé en tonnerre, renverse les murailles +avec le souffle de ses canons et renverse le château sur ses maîtres; +les Suisses, ce jour-là, ces ancêtres du 10 août et du 27 juillet, les +Suisses souriaient aux masses de Parisiens, tout armées que fussent +ces masses, et les Parisiens souriaient aux Suisses: le temps n'était +pas encore venu pour le peuple d'ensanglanter le vestibule de ses +rois. + +Qu'on n'aille pas croire toutefois que, pour être moins sombre, le +drame fût dénué d'intérêt; c'était, au contraire, une des scènes les +plus curieuses que nous ayons encore esquissées, que celle que +présentait le Louvre. Le roi, dans sa grande salle, dans la salle du +trône, était entouré de ses officiers, de ses amis, de ses serviteurs, +de sa famille, attendant que toutes les corporations eussent défilé +devant lui, pour aller ensuite, en laissant leurs chefs dans ce +palais, prendre les places qui leur étaient assignées sous les +fenêtres et dans les cours du Louvre. + +Il pouvait ainsi, d'un seul coup, d'un seul bloc, en masse, embrasser +d'un coup d'oeil et presque compter ses ennemis, renseigné de temps en +temps par Chicot, caché derrière son fauteuil royal; averti par un +signe de la reine mère, ou réveillé par quelques frémissements des +infimes ligueurs, plus impatients que leurs chefs, parce qu'ils +étaient moins avant qu'eux dans le secret. + +Tout à coup M. de Monsoreau entra. + +--Tiens, dit Chicot, regarde donc, Henriquet. + +--Que veux-tu que je regarde? + +--Regarde ton grand veneur, pardieu! il en vaut bien la peine; il est +assez pâle et assez crotté pour mériter d'être vu. + +--En effet, dit le roi, c'est lui-même. + +Henri fit un signe à M. de Monsoreau; le grand veneur s'approcha. + +--Comment êtes-vous au Louvre, monsieur? demanda Henri. Je vous +croyais à Vincennes, occupé à nous détourner un cerf. + +--Le cerf était, en effet, détourné à sept heures du matin, sire; +mais, voyant que midi était prêt à sonner et que je n'avais aucune +nouvelle, j'ai craint qu'il ne vous fût arrivé malheur, et je suis +accouru. + +--En vérité? fit le roi. + +--Sire, dit le comte, si j'ai manqué à mon devoir, n'attribuez cette +faute qu'à un excès de dévouement. + +--Oui, monsieur, dit Henri, et croyez bien que je l'apprécie. + +--Maintenant, reprit le comte avec hésitation, si Votre Majesté exige +que je retourne à Vincennes, comme je suis rassuré.... + +--Non, non, restez, notre grand veneur; cette chasse était une +fantaisie qui nous était passée par la tête, et qui s'en est allée +comme elle était venue; restez, et ne vous éloignez pas; j'ai besoin +d'avoir autour de moi des gens qui me sont dévoués, et vous venez de +vous ranger vous-même parmi ceux sur le dévouement desquels je puis +compter. + +Monsoreau s'inclina. + +--Où Votre Majesté veut-elle que je me tienne? demanda le comte. + +--Veux-tu me le donner pour une demi-heure? demanda tout bas Chicot à +l'oreille du roi. + +--Pourquoi faire? + +--Pour le tourmenter un peu. Qu'est-ce que cela te fait? Tu me dois +bien un dédommagement pour m'obliger d'assister à une cérémonie aussi +fastidieuse que celle que tu nous promets. + +--Eh bien, prends-le. + +--J'ai eu l'honneur de demander à Votre Majesté où elle désirait que +je prisse place? demanda une seconde fois le comte. + +--Je croyais vous avoir répondu: «Où vous voudrez.» Derrière mon +fauteuil, par exemple. C'est là que je mets mes amis. + +--Venez çà, notre grand veneur, dit Chicot en livrant à M. de +Monsoreau une portion du terrain qu'il s'était réservé pour lui tout +seul, et flairez-moi un peu ces gaillards-là. Voilà un gibier qui se +peut détourner sans limier. Ventre de biche! monsieur le comte, quel +fumet! Ce sont les cordonniers qui passent, ou plutôt qui sont passés; +puis, voici les tanneurs. Mort de ma vie! notre grand veneur, si vous +perdez la trace de ceux-ci, je vous déclare que je vous ôte le brevet +de votre charge! + +M. de Monsoreau faisait semblant d'écouter, ou plutôt il écoutait sans +entendre. Il était fort affairé et regardait tout autour de lui avec +une préoccupation qui échappa d'autant moins au roi, que Chicot eut le +soin de la lui faire remarquer. + +--Eh! dit-il tout bas au roi, sais-tu ce que chasse en ce moment ton +grand veneur? + +--Non; que chasse-t-il? + +--Il chasse ton frère d'Anjou. + +--Ce n'est pas à vue, en tout cas, dit Henri en riant. + +--Non, c'est au juger. Tiens-tu à ce qu'il ignore où il est? + +--Mais je ne serais pas fâché, je l'avoue, qu'il fit fausse route. + +--Attends, attends, dit Chicot, je vais le lancer sur une piste, moi. +On dit que le loup a le fumet du renard; il s'y trompera. Demande-lui +seulement où est la comtesse. + +--Pour quoi faire? + +--Demande toujours, tu verras. + +--Monsieur le comte, dit Henri, qu'avez-vous donc fait de madame de +Monsoreau? Je ne l'aperçois pas parmi ces dames? + +Le comte tressaillit comme si un serpent l'eût mordu au pied. + +Chicot ce grattait le bout du nez en clignant des yeux à l'adresse du +roi. + +--Sire, répondit le grand veneur, madame la comtesse était malade, +l'air de Paris lui est mauvais, et elle est partie cette nuit, après +avoir sollicité et obtenu congé de la reine, avec le baron de Méridor, +son père. + +--Et vers quelle partie de la France s'achemine-t-elle? demanda le +roi, enchanté d'avoir une occasion de détourner la tête tandis que les +tanneurs passaient. + +--Vers l'Anjou, son pays, sire. + +--Le fait est, dit Chicot gravement, que l'air de Paris ne sied point +aux femmes enceintes: _Gravidis uxoribus Lutetia inclemens._ Je te +conseille d'imiter l'exemple du comte, Henri, et d'envoyer aussi la +reine quelque part quand elle le sera.... + +Monsoreau pâlit et regarda furieusement Chicot, qui, le coude appuyé +sur le fauteuil royal et le menton dans sa main, paraissait fort +attentif à considérer les passementiers qui suivaient immédiatement +les tanneurs. + +--Et qui vous a dit, monsieur l'impertinent, que madame la comtesse +fût enceinte? murmura Monsoreau. + +--Ne l'est-elle point? dit Chicot; voilà ce qui serait plus +impertinent, ce me semble, à supposer. + +--Elle ne l'est pas, monsieur. + +--Tiens, tiens, tiens, dit Chicot, as-tu entendu, Henri? il paraît que +ton grand veneur a commis la même faute que toi: il a oublié de +rapprocher les chemises de Notre-Dame. + +Monsoreau ferma ses poings et dévora sa colère, après avoir lancé à +Chicot un regard de haine et de menace auquel Chicot répondit en +enfonçant son chapeau sur ses yeux et en faisant jouer, comme un +serpent, la mince et longue plume qui ombrageait son feutre. + +Le comte vit que le moment était mal choisi, et secoua la tête, comme +pour faire tomber de son front les nuages dont il était chargé. + +Chicot se désassombrit à son tour, et, passant de l'air matamore au +plus gracieux sourire: + +--Cette pauvre comtesse, ajouta-t-il, elle est dans le cas de périr +d'ennui par les chemins! + +--J'ai dit au roi, répondit Monsoreau, qu'elle voyageait avec son +père. + +--Soit, c'est respectable, un père, je ne dis pas non; mais ce n'est +pas amusant; et, si elle n'avait que ce digne baron pour la distraire +par les chemins... mais heureusement.... + +--Quoi? demanda vivement le comte. + +--Quoi, quoi? répondit Chicot. + +--Que veut dire: heureusement? + +--Ah! ah! c'était une ellipse que vous faisiez, monsieur le comte. + +Le comte haussa les épaules. + +--Je vous demande bien pardon, notre grand veneur. La forme +interrogatoire dont vous venez de vous servir s'appelle une ellipse. +Demandez plutôt à Henri, qui est un philologue? + +--Oui, dit Henri, mais que signifiait ton adverbe. + +--Quel adverbe? + +--_Heureusement._ + +--Heureusement signifiait heureusement. Heureusement, disais-je, et, +en cela, j'admirais la bonté de Dieu. Heureusement donc qu'il existe à +l'heure qu'il est, par les chemins, quelques-uns de nos amis, et des +plus facétieux même, qui, s'ils rencontrent la comtesse, la +distrairont à coup sûr; et, ajouta négligemment Chicot, comme ils +suivent la même route, il est probable qu'ils la rencontreront. Oh! je +les vois d'ici. Les vois-tu, Henri, toi qui es un homme d'imagination? +Les vois-tu sur un beau chemin vert, caracolant avec leurs chevaux, et +contant à madame la comtesse cinquante gaillardises dont elle pâme, la +chère dame? + +Second poignard, plus acéré que le premier, planté dans la poitrine du +grand veneur. + +Cependant il n'y avait pas moyen d'éclater; le roi était là, et Chicot +avait, momentanément du moins, un allié dans le roi; aussi, avec une +affabilité qui témoignait des efforts qu'il avait dû faire pour +dompter sa méchante humeur: + +--Quoi! vous avez des amis qui voyagent vers l'Anjou? dit-il en +caressant Chicot du regard et de la voix. + +--Vous pourriez même dire nous avons, monsieur le comte, car ces +amis-là sont encore plus vos amis que les miens. + +--Vous m'étonnez, monsieur Chicot, dit le comte; je ne connais +personne qui.... + +--Bon! faites le mystérieux. + +--Je vous jure. + +--Vous en avez si bien, monsieur le comte, et même ce vous sont des +amis si chers, que tout à l'heure, par habitude, car vous savez +parfaitement qu'ils sont sur la route de l'Anjou, que tout à l'heure, +par habitude, je vous les ai vu chercher dans la foule, inutilement, +bien entendu. + +--Moi, fit le comte, vous m'avez vu? + +--Oui, vous, le grand veneur, le plus pâle de tous les grands veneurs +passés, présents et futurs, depuis Nemrod jusqu'à M. d'Autefort, votre +prédécesseur. + +--Monsieur Chicot! + +--Le plus pâle, je le répète: _Veritas veritatum._ Ceci est un +--barbarisme, attendu qu'il n'y a jamais qu'une vérité, vu que, s'il y +--en avait deux, il y en aurait au moins une qui ne serait pas vraie; +--mais vous n'êtes pas philologue, cher monsieur Esaü. + +--Non, monsieur, je ne le suis pas; voilà donc pourquoi je vous +prierai de revenir tout directement à ces amis dont vous me parliez, +et de vouloir bien, si cependant cette surabondance d'imagination +qu'on remarque en vous vous le permet, et de vouloir bien nommer ces +amis par leurs véritables noms. + +--Eh! vous répétez toujours la même chose. Cherchez, monsieur le grand +veneur. Morbleu! cherchez, c'est votre métier de détourner les bêtes, +témoin ce malheureux cerf que vous avez dérangé ce matin, et qui ne +devait point s'attendre à cela de votre part. Si l'on venait vous +empêcher de dormir, vous, est-ce que vous seriez content? + +Les yeux de Monsoreau erraient avec effroi sur l'entourage de Henri. + +--Quoi! s'écria-t-il en voyant une place vide près du roi. + +--Allons donc! dit Chicot. + +--M. le duc d'Anjou, s'écria le grand veneur. + +--Taïaut, taïaut! dit le Gascon, voilà la bête lancée. + +--Il est parti aujourd'hui! exclama le comte. + +--Il est parti aujourd'hui, répondit Chicot, mais il est possible +qu'il _ait_ parti hier au soir. Vous n'êtes pas philologue, monsieur; +mais demandez au roi, qui l'est. Quand, c'est-à-dire à quel moment a +disparu ton frère, Henriquet? + +--Cette nuit, répondit le roi. + +--Le duc, le duc est parti, murmura Monsoreau blême et tremblant. Ah! +mon Dieu! mon Dieu! que me dites-vous là, sire? + +--Je ne dis pas, reprit le roi, que mon frère soit parti; je dis +seulement que, cette nuit, il a disparu, et que ses meilleurs amis ne +savent point où il est. + +--Oh! fit le comte avec colère, si je croyais cela!.... + +--Eh bien, eh bien, que feriez-vous? d'ailleurs, voyez un peu le grand +malheur, quand il conterait quelque douceur à madame de Monsoreau? +C'est le galant de la famille que notre ami François; il l'était pour +le roi Charles IX, du temps que le roi Charles IX vivait, et il l'est +pour le roi Henri III, qui a autre chose à faire que d'être galant. +Que diable! c'est bien le moins qu'il y ait à la cour un prince qui +représente l'esprit français! + +--Le duc, le duc parti! répéta Monsoreau, en êtes-vous bien sûr, +monsieur? + +--Et vous? demanda Chicot. + +Le grand veneur se tourna encore une fois vers la place occupée +ordinairement par le duc près de son frère, place qui continuait de +demeurer vide. + +--Je suis perdu, murmura-t-il avec un mouvement si marqué pour fuir, +que Chicot le retint. + +--Tenez-vous donc tranquille, mordieu! vous ne faites que bouger, et +cela fait mal au coeur au roi. Mort de ma vie! je voudrais bien être à +la place de votre femme, ne fût-ce que pour voir tout le jour un +prince à deux nez, et pour entendre M. Aurilly, qui joue du luth comme +feu Orphée. Quelle chance elle a, votre femme! quelle chance! + +Monsoreau frissonna de colère. + +--Tout doux, monsieur le grand veneur, dit Chicot, cachez donc votre +joie! voici la séance qui s'ouvre; c'est indécent de manifester ainsi +ses passions; écoutez le discours du roi. + +Force fut au grand veneur de se tenir à sa place; car, en effet, petit +à petit la salle du Louvre s'était remplie: il demeura donc immobile +et dans l'attitude du cérémonial. Toute l'assemblée avait pris séance; +M. de Guise venait d'entrer et de plier le genou devant le roi, non +sans jeter, lui aussi, un regard de surprise inquiète sur le siège +laissé vacant par M. le duc d'Anjou. + +Le roi se leva. Les hérauts commandèrent la silence. + + + + +CHAPITRE XXIV + +COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF QUI N'ÉTAIT NI SON ALTESSE LE DUC D'ANJOU +NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE. + + +Messieurs, dit le roi au milieu du plus profond silence, et après +s'être assuré que d'Épernon, Schomberg, Maugiron et Quélus, remplacés +dans leur garde par un poste de dix Suisses, étaient venus le +rejoindre et se tenaient derrière lui; Messieurs, un roi entend +également, placé qu'il est, pour ainsi dire, entre le ciel et la +terre, les voix qui viennent d'en haut et les voix qui viennent d'en +bas, c'est-à-dire ce que commande Dieu et ce que demande son peuple. +C'est une garantie pour tous mes sujets, et je comprends aussi +parfaitement cela, que l'association de tous les pouvoirs réunis en un +seul faisceau pour défendre la foi catholique. Aussi ai-je pour +agréable le conseil que nous a donné mon cousin de Guise. Je déclare +donc la sainte Ligue bien et dûment autorisée et instituée, et, comme +il faut qu'un si grand corps ait une bonne et puissante tête, comme il +importe que le chef appelé à soutenir l'Église soit un des fils les +plus zélés de l'Église, et que ce zèle lui soit imposé par sa nature +même et sa charge, je prends un prince chrétien pour le mettre à la +tête de la Ligue, et je déclare que désormais ce chef s'appellera.... + +Henri fit à dessein une pause. + +Le vol d'un moucheron eût fait événement au milieu de l'immobilité +générale. + +Henri répéta. + +--Et je déclare que ce chef s'appellera Henri de Valois, roi de France +et de Pologne. + +Henri, en prononçant ces paroles, avait haussé la voix avec une sorte +d'affectation, en signe de triomphe et pour échauffer l'enthousiasme +de ses amis prêts à éclater, comme aussi pour achever d'écraser les +ligueurs dont les sourds murmures décelaient le mécontentement, la +surprise et l'épouvante. + +Quant au duc de Guise, il était demeuré anéanti: de larges gouttes de +sueur coulaient de son front; il échangea un regard avec le duc de +Mayenne et le cardinal son frère, qui se tenaient au milieu des deux +groupes de chefs, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. + +Monsoreau, plus étonné que jamais de l'absence du duc d'Anjou, +commença à se rassurer en se rappelant les paroles de Henri III. + +En effet, le duc pouvait être disparu sans être parti. + +Le cardinal quitta sans affectation le groupe dans lequel il se +trouvait et se glissa jusqu'à son frère. + +--François, lui dit-il à l'oreille, ou je me trompe fort, ou nous ne +sommes plus en sûreté ici. Hâtons-nous de prendre congé, car la +populace est étrange, et le roi qu'elle exécrait hier va devenir son +idole pour quelques jours. + +--Soit, dit Mayenne, partons. Attendez notre frère ici: moi, je vais +préparer la retraite. + +--Allez. + +Pendant ce temps, le roi avait signé l'acte préparé sur la table et +dressé d'avance par M. de Morvilliers, la seule personne qui fût, avec +la reine mère, dans la connaissance du secret; puis il avait, de ce +ton goguenard qu'il savait si bien prendre dans l'occasion, dit en +nasillant à M. de Guise: + +--Signez donc, mon beau cousin. + +Et il lui avait passé la plume. + +Puis, lui désignant la place du bout du doigt: + +--Là, là, avait-il dit, au-dessous de moi. Maintenant passez à M. le +cardinal et à M. le duc de Mayenne. + +Mais le duc de Mayenne était déjà au bas des degrés et le cardinal +dans l'autre chambre. + +Le roi remarqua leur absence. + +--Alors, passez à M. le grand veneur, dit-il. + +Le duc signa, passa la plume au grand veneur, et fit un mouvement pour +se retirer. + +--Attendez, dit le roi. + +Et, pendant que Quélus reprenait d'un air narquois la plume des mains +de M. de Monsoreau, et que non seulement toute la noblesse présente, +mais encore tous les chefs de corporations convoqués pour ce grand +événement s'apprêtaient à signer au-dessous du roi, et sur des +feuilles volantes auxquelles devaient faire suite les différents +registres où, la veille, chacun avait pu, qu'il fût petit ou grand, +noble ou vilain, inscrire son nom en toutes lettres, pendant ce temps, +le roi disait au duc de Guise: + +--Mon cousin, c'était votre avis, je crois: faire, pour garde de notre +capitale, une bonne armée avec toutes les forces de la Ligue? L'armée +est faite et convenablement faite, puisque le général naturel des +Parisiens, c'est le roi. + +--Assurément, sire, répondit le duc sans trop savoir ce qu'il disait. + +--Mais je n'oublie pas, continua le roi, que j'ai une autre armée à +commander, et que ce commandement appartient de droit au premier homme +de guerre du royaume. Tandis que moi je commanderai à la Ligue, allez +donc commander l'armée, mon cousin. + +--Et quand dois-je partir? demanda le duc. + +--Sur-le-champ, répondit le roi. + +--Henri! Henri! fit Chicot que l'étiquette empêcha de courir sus au +roi pour l'arrêter en pleine harangue, comme il en avait bonne envie. + +Mais, comme le roi ne l'avait pas entendu, ou, s'il l'avait entendu, +ne l'avait pas compris, il s'avança révérencieusement, tenant à la +main une énorme plume, et, se faisant jour jusqu'à ce qu'il fût près +du roi: + +--Tu te tairas, j'espère, double niais, lui dit-il tout bas. + +Mais il était déjà trop tard. Le roi, comme nous l'avons vu, avait +déjà annoncé au duc de Guise sa nomination, et lui remettait son +brevet signé à l'avance, et cela malgré tous les gestes et toutes les +grimaces du Gascon. + +Le duc de Guise prit son brevet et sortit. + +Le cardinal l'attendait à la porte de la salle, et le duc de Mayenne +les attendait tous deux à la porte du Louvre. + +Ils montèrent à cheval à l'instant même, et dix minutes ne s'étaient +pas écoulées, que tous trois étaient hors de Paris. + +Le reste de l'assemblée se retira peu à peu. Les uns criaient: Vive le +roi! les autres: Vive la Ligue! + +--Au moins, dit Henri en riant, j'ai résolu un grand problème. + +--Oh! oui, murmura Chicot, tu es un fier mathématicien, va! + +--Sans doute, reprit le roi, en faisant pousser à tous ces coquins les +deux cris opposés,je suis parvenu à leur faire crier la même chose. + +--_Sta bene!_ dit la reine mère à Henri en lui serrant la main. + +--Crois cela et bois du lait, dit le Gascon; elle enrage: ses Guises +sont presque aplatis du coup. + +--Oh! sire, sire, s'écrièrent les favoris en s'approchant +tumultueusement du roi, la sublime imagination que vous avez eue là! + +--Ils croient que l'argent va leur pleuvoir comme manne, dit Chicot à +l'autre oreille du roi. + +Henri fut reconduit en triomphe à son appartement; au milieu du +cortège qui accompagnait et suivait le roi, Chicot jouait le rôle du +détracteur antique en poursuivant son maître de ses lamentations. + +Cette persistance de Chicot à rappeler au demi-dieu du jour qu'il +n'était qu'un homme frappa le roi au point qu'il congédia tout le +monde et demeura seul avec Chicot. + +--Ah ça! dit Henri en se retournant vers le Gascon, savez-vous que +vous n'êtes jamais content, maître Chicot, et que cela devient +assommant? Que diable! ce n'est pas de la complaisance que je vous +demande, c'est du bon sens. + +--Tu as raison, Henri, dit Chicot, car c'est ce dont tu as le plus +besoin. + +--Conviens, au moins, que le coup est bien joué? + +--C'est justement de cela que je ne veux pas convenir. + +--Ah! tu es jaloux, monsieur le roi de France! + +--Moi, Dieu m'en garde! je choisirais mieux mes sujets de jalousie. + +--Corbleu! monsieur l'épilogueur!.... + +--Oh! quel amour-propre féroce! + +--Voyons, suis-je, ou non, roi de la Ligue? + +--Certainement, et c'est incontestable, tu l'es. Mais... + +--Mais quoi? + +--Mais tu n'es plus roi de France. + +--Et qui donc est roi de France? + +--Tout le monde, excepté toi, Henri; ton frère d'abord. + +--Mon frère! de qui veux-tu parler? + +--De M. d'Anjou, parbleu! + +--Que je tiens prisonnier? + +--Oui, car, tout prisonnier qu'il est, il est sacré, et toi, tu ne +l'es pas. + +--Par qui est-il sacré? + +--Par le cardinal de Guise; en vérité, Henri, je te conseille de +parler encore de ta police; on sacre un roi à Paris devant +trente-trois personnes, en pleine église Sainte-Geneviève, et tu ne le +sais pas. + +--Ouais; et tu le sais, toi? + +--Certainement que je le sais. + +--Et comment peux-tu savoir ce que je ne sais pas? + +--Ah! parce que tu fais faire ta police par M. de Morvilliers, et que +moi je fais ma police moi-même. + +Le roi fronça le sourcil. + +--Nous avons donc déjà, comme roi de France, sans compter Henri de +Valois, nous avons François d'Anjou, puis nous avons encore, voyons, +dit Chicot en ayant l'air de chercher, nous avons encore le duc de +Guise. + +--Le duc de Guise? + +--Le duc de Guise, Henri de Guise, Henri le Balafré. Je répète donc: +nous avons encore le duc de Guise. + +--Beau roi, en vérité, que j'exile, que j'envoie à l'armée! + +--Bon! comme si on ne t'avait pas exilé en Pologne, toi; comme s'il +n'y avait pas plus près de La Charité au Louvre que de Cracovie à +Paris! Ah! il est vrai que tu l'envoies à l'armée; voilà où est la +finesse du coup, l'habileté de la botte; tu l'envoies à l'armée, +c'est-à-dire que tu mets trente mille hommes sous ses ordres; ventre +de biche! et quelle armée! une vraie armée... ce n'est pas comme ton +armée de la Ligue... Non... une armée de bourgeois, c'est bon pour +Henri de Valois, roi des mignons; à Henri de Guise, il faut une armée +de soldats, et de quels soldats! durs, aguerris, roussis par le canon, +capables de dévorer vingt armées de la Ligue; de sorte que si, étant +roi de fait, Henri de Guise avait un jour la sotte fantaisie de le +devenir de nom, il n'aurait qu'à tourner ses trompettes du côté de la +capitale, et dire: «En avant! avalons Paris d'une bouchée, et Henri de +Valois et le Louvre avec.» Ils le feraient, les drôles, je les +connais. + +--Vous oubliez une chose seulement dans votre argumentation, illustre +politique que vous êtes, dit Henri. + +--Ah! dame, cela c'est possible, surtout si ce que j'oublie est un +quatrième roi. + +--Non; vous oubliez, dit Henri avec un suprême dédain, que, pour +songer à régner sur la France, quand c'est un Valois qui porte la +couronne, il faut un peu regarder en arrière et compter ses ancêtres. +Que pareille idée vienne à M. d'Anjou, passe encore; il est de race à +y prétendre, lui, ses aïeux sont les miens; il peut y avoir lutte et +balance entre nous, car, entre nous, c'est une question de +primogéniture, et voilà tout. Mais M. de Guise... allons donc, maître +Chicot! allez étudier le blason, notre ami, et dites-nous si les +fleurs de lis de France ne sont pas de meilleure maison que les +merlettes de Lorraine. + +--Eh! eh! fit Chicot, voilà justement où est l'erreur, Henri. + +--Comment, où est l'erreur? + +--Sans doute. M. de Guise est de bien meilleure maison que tu ne +crois, va. + +--De meilleure maison que moi peut-être? dit Henri en souriant. + +--Il n'y a pas de peut-être, mon petit Henriquet. + +--Vous êtes fou, monsieur Chicot. + +--Dame! c'est mon titre. + +--Mais je dis véritablement fou, mais je dis fou à lier. Allez +apprendre à lire, mon ami. + +--Eh bien, Henri, dit Chicot, toi qui sais lire, toi qui n'as pas +besoin de retourner comme moi à l'école, lis un peu ceci. + +Et Chicot tira de sa poitrine le parchemin sur lequel Nicolas David +avait écrit la généalogie que nous connaissons, celle-là même qui +était revenue d'Avignon, approuvée par le pape, et qui faisait +descendre Henri de Guise de Charlemagne. + +Henri pâlit dès qu'il eut jeté les yeux sur le parchemin, et reconnut, +près de la signature du légat, le sceau de saint Pierre. + +--Qu'en dis-tu, Henri? demanda Chicot, les fleurs de lis sont un peu +distancées, hein? Ventre de biche! les merlettes me paraissent vouloir +voler aussi haut que l'aigle de César; prends-y garde, mon fils! + +--Mais par quels moyens t'es-tu procuré cette généalogie? + +--Moi, est-ce que je m'occupe de ces choses-là? elle est venue me +trouver toute seule. + +--Mais où était-elle avant de venir te trouver? + +--Sous le traversin d'un avocat? + +--Et comment s'appelait cet avocat? + +--Maître Nicolas David. + +--Où était-il? + +--A Lyon. + +--Et qui l'a été prendre à Lyon, sous le traversin de cet avocat? + +--Un de mes bons amis. + +--Que fait cet ami? + +--Il prêche. + +--C'est donc un moine? + +--Juste. + +--Et qui se nomme? + +--Gorenflot. + +--Comment! s'écria Henri; cet abominable ligueur qui a fait ce +discours incendiaire à Sainte-Geneviève, et qui, hier, dans les rues +de Paris, m'insultait? + +--Te rappelles-tu l'histoire de Brutus qui faisait le fou.... + +--Mais c'est donc un profond politique que ton génovésain? + +--Avez-vous entendu parler de M. Machiavelli, secrétaire de la +république de Florence? votre grand'mère est son élève. + +--Alors il a soustrait cette pièce à l'avocat. + +--Ah! bien oui, soustrait, il la lui a prise de force. + +--A Nicolas David, à ce spadassin? + +--A Nicolas David, à ce spadassin. + +--Mais il est donc brave, ton moine? + +--Comme Bayard! + +--Et, ayant fait ce beau coup, il ne s'est pas encore présenté devant +moi pour recevoir sa récompense? + +--Il est rentré humblement dans son couvent, et il ne demande qu'une +chose, c'est qu'on oublie qu'il en est sorti. + +--Mais il est-donc modeste! + +--Comme saint Crépin. + +--Chicot, foi de gentilhomme, ton ami aura la première abbaye vacante, +dit le roi. + +--Merci pour lui, Henri. + +Puis à lui-même: + +--Ma foi, se dit Chicot, le voilà entre Mayenne et Valois, entre une +corde et une prébende; sera-t-il pendu? sera-t-il abbé? Bien fin qui +pourrait le dire. En tous cas, s'il dort encore, il doit faire en ce +moment-ci de drôles de rêves. + + + + +CHAPITRE XXV + +ÉTÉOCLE ET POLYNICE. + + +Cette journée de la Ligue finissait tumultueuse et brillante comme +elle avait commencé. + +Les amis du roi se réjouissaient; les prédicateurs de la Ligue se +préparaient à canoniser frère Henri, et s'entretenaient, comme on +avait fait autrefois pour saint Maurice, des grandes actions +guerrières de Valois, dont la jeunesse avait été si éclatante. + +Les favoris disaient: «Enfin le renard a deviné le piège.» + +Et, comme le caractère de la nation française est principalement +l'amour-propre, et que les Français n'aiment pas les chefs d'une +intelligence inférieure, les conspirateurs eux-mêmes se réjouissaient +d'être joués par leur roi. + +Il est vrai que les principaux d'entre eux s'étaient mis à l'abri. + +Les trois princes lorrains, comme on l'a vu, avaient quitté Paris à +franc étrier, et leur agent principal, M. de Monsoreau, allait sortir +du Louvre pour faire ses préparatifs de départ, dans le but de +rattraper le duc d'Anjou. + +Mais, au moment où il allait mettre le pied sur le seuil, Chicot +l'aborda. Le palais était vide de ligueurs, le Gascon ne craignait +plus rien pour son roi. + +--Où allez-vous donc en si grande hâte, monsieur le grand veneur? +demanda-t-il. + +--Auprès de Son Altesse, répondit laconiquement le comte. + +--Auprès de Son Altesse? + +--Oui! je suis inquiet de monseigneur. Nous ne vivons pas dans un +temps où les princes puissent se mettre en route sans une bonne suite. + +--Oh! celui-là est si brave, dit Chicot, qu'il en est téméraire. + +Le grand veneur regarda le Gascon. + +--En tout cas, lui dit-il, si vous êtes inquiet, je le suis bien plus +encore, moi! + +--De qui? + +--Toujours de la même Altesse. + +--Pourquoi? + +--Vous ne savez pas ce que l'on dit? + +--Ne dit-on pas qu'il est parti? demanda le comte. + +--On dit qu'il est mort, souffla tout bas le Gascon à l'oreille de son +interlocuteur. + +--Bah! fit Monsoreau avec une intonation de surprise qui n'était pas +exempte d'une certaine joie; vous disiez qu'il était en route. + +--Dame! on me l'avait persuadé. Je suis de si bonne foi, moi, que je +crois toutes les bourdes qu'on me conte; mais maintenant, voyez-vous, +j'ai tout lieu de croire, pauvre prince! que, s'il est en route, c'est +pour l'autre monde. + +--Voyons, qui vous donne ces funèbres idées? + +--Il est entré au Louvre hier, n'est-ce pas? + +--Sans doute, puisque j'y suis entré avec lui. + +--Eh bien, on ne l'en a pas vu sortir. + +--Du Louvre? + +--Non. + +--Mais Aurilly? + +--Disparu! + +--Mais ses gens? + +--Disparus! disparus! disparus! + +--C'est une raillerie, n'est-ce pas, monsieur Chicot? + +--Demandez! + +--A qui? + +--Au roi. + +--On n'interroge point Sa Majesté? + +--Bah! il n'y a que manière de s'y prendre. + +--Voyons, dit le comte, je ne puis rester dans un pareil doute. + +Et, quittant Chicot, ou plutôt marchant devant lui, il s'achemina vers +le cabinet du roi. + +Sa Majesté venait de sortir. + +--Où est allé le roi? demanda le grand veneur; je dois lui rendre +compte de certains ordres qu'il m'a donnés. + +--Chez M. le duc d'Anjou, lui répondit celui auquel il s'adressait. + +--Chez M. le duc d'Anjou! dit le comte à Chicot; le prince n'est donc +pas mort? + +--Heu! fit le Gascon, m'est avis qu'il n'en vaut guère mieux. + +Pour le coup, les idées du grand veneur s'embrouillèrent tout à fait: +il devenait certain que M. d'Anjou n'avait pas quitté le Louvre. +Certains bruits qu'il recueillit, certains mouvements de gens +d'office, lui confirmèrent la vérité. + +Or, comme il ignorait les véritables causes de l'absence du prince, +cette absence l'étonnait au delà de toute mesure dans un moment si +décisif. + +Le roi, en effet, était allé chez le duc d'Anjou; mais, comme le grand +veneur, malgré le grand désir où il était de savoir ce qui se passait +chez le prince, ne pouvait y pénétrer, force lui fut d'attendre les +nouvelles dans le corridor. + +Nous avons dit que, pour assister à la séance, les quatre mignons +s'étaient fait remplacer par des Suisses; mais, aussitôt la séance +finie, malgré l'ennui que leur causait la garde qu'ils montaient près +du prince, le désir d'être désagréables à Son Altesse en lui apprenant +le triomphe du roi l'avait emporté sur l'ennui, et ils étaient venus +reprendre leur poste, Schomberg et d'Épernon dans le salon, Maugiron +et Quélus dans la chambre même de Son Altesse. + +François, de son côté, s'ennuyait mortellement, de cet ennui terrible +doublé d'inquiétudes, et, il faut le dire, la conversation de ces +messieurs n'était pas faite pour le distraire. + +--Vois-tu, disait Quélus à Maugiron d'un bout de la chambre à l'autre, +et comme si le prince n'eût point été là, vois-tu, Maugiron, je +commence, depuis une heure seulement, à apprécier notre ami Valois; en +vérité, c'est un grand politique. + +--Explique ton dire, répondit Maugiron en se carrant dans une chaise +longue. + +--Le roi a parlé tout haut de la conspiration, donc il la dissimulait; +s'il la dissimulait, c'est qu'il la craignait; s'il en a parlé tout +haut, c'est qu'il ne la craint plus. + +--Voilà qui est logique, répondit Maugiron. + +--S'il ne la craint plus, il va la punir; tu connais Valois: il brille +certainement par un grand nombre de qualités, mais sa resplendissante +personne est assez obscure à l'endroit de la clémence. + +--Accordé. + +--Or, s'il punit la susdite conspiration, ce sera par un procès; s'il +y a procès, nous allons jouir, sans nous déranger, d'une seconde +représentation de l'affaire d'Amboise. + +--Beau spectacle, morbleu! + +--Oui, et dans lequel nos places sont marquées d'avance, à moins +que.... + +--A moins que... c'est possible encore... à moins qu'on ne laisse de +côté les formes judiciaires, à cause de la position des accusés, et +qu'on arrange cela sous le manteau de la cheminée, comme on dit. + +--Je suis pour ce dernier avis, dit Maugiron; c'est assez comme cela +que se traitent d'habitude les affaires de famille, et cette dernière +conspiration est une véritable affaire de famille. + +Aurilly lança un coup d'oeil inquiet au prince. + +--Ma foi, dit Maugiron, je sais une chose, moi: c'est qu'à la place du +roi je n'épargnerais pas les grosses têtes, en vérité, parce qu'ils +sont deux fois plus coupables que les autres en se permettant de +conspirer; ces messieurs se croient toute conspiration permise. Je dis +donc que j'en sanglerais un ou deux, un surtout, mais là, carément; +puis je nouerais tout le fretin. La Seine est profonde au devant de +Nesle, et à la place du roi, parole d'honneur, je ne résisterais pas à +la tentation. + +--En ce cas, dit Quélus, je crois qu'il ne serait point mal de faire +revivre la fameuse invention des sacs. + +--Et quelle était cette invention? demanda Maugiron. + +--Une fantaisie royale qui date de 1350 à peu près; voici la chose: on +enfermait un homme dans un sac en compagnie de trois ou quatre chats, +puis on jetait le tout à l'eau. Les chats, qui ne peuvent pas souffrir +l'humidité, ne se sentaient pas plutôt dans la Seine qu'ils s'en +prenaient à l'homme de l'accident qui leur arrivait; alors il se +passait dans ce sac des choses que malheureusement on ne pouvait pas +voir. + +--En vérité, dit Maugiron, tu es un puits de science, Quélus, et ta +conversation est des plus intéressantes. + +--On pourrait ne pas appliquer cette invention aux chefs: les chefs +ont toujours droit de réclamer le bénéfice de décapitation en place +publique ou de l'assassinat dans quelque coin; mais comme tu le +disais, au fretin, et par le fretin j'entends les favoris, les +écuyers, les maîtres d'hôtel, les joueurs de luth.... + +--Messieurs! balbutia Aurilly pâle de terreur. + +--Ne réponds donc pas, Aurilly, dit François, cela ne peut s'adresser +à moi ni par conséquent à ma maison: on ne raille pas les princes du +sang en France. + +--Non, on les traite plus sérieusement, dit Quélus, on leur coupe le +cou; Louis XI ne s'en privait pas, lui, le grand roi! témoin M. de +Nemours. + +Les mignons en étaient là de leur dialogue, lorsqu'on entendit du +bruit dans le salon; puis la porte de la chambre s'ouvrit, et le roi +parut sur le seuil. + +François se leva. + +--Sire, s'écria-t-il, j'en appelle à votre justice du traitement +indigne que me font subir vos gens. + +Mais Henri ne parut ni avoir vu ni avoir entendu son frère. + +--Bonjour, Quélus, dit Henri en baisant son favori sur les deux joues; +bonjour, mon enfant, la vue me réjouit l'âme; et toi, mon pauvre +Maugiron, comment allons-nous? + +--Je m'ennuie à périr, dit Maugiron; j'avais cru, quand je me suis +chargé de garder votre frère, sire, qu'il était plus divertissant que +cela. Fi! l'ennuyeux prince! est-ce bien le fils de votre père et de +votre mère? + +--Sire, vous l'entendez, dit François, est-il donc dans vos intentions +royales que l'on insulte ainsi votre frère? + +--Silence, monsieur, dit Henri sans se retourner, je n'aime pas que +mes prisonniers se plaignent. + +--Prisonnier tant qu'il vous plaira, mais ce prisonnier n'en est pas +moins votre.... + +--Le titre que vous invoquez est justement celui qui vous perd dans +mon esprit. Mon frère, coupable, est coupable deux fois. + +--Mais s'il ne l'est pas? + +--Il l'est! + +--De quel crime? + +--De m'avoir déplu, monsieur. + +--Sire, dit François humilié, nos querelles de famille ont-elles +besoin d'avoir des témoins? + +--Vous avez raison, monsieur. Mes amis, laissez-moi donc causer un +instant avec monsieur mon frère. + +--Sire, dit tout bas Quélus, ce n'est pas prudent à Votre Majesté de +rester entre deux ennemis. + +--J'emmène Aurilly, dit Maugiron à l'autre oreille du roi. + +Les deux gentilshommes emmenèrent Aurilly, à la fois brûlant de +curiosité et mourant d'inquiétude. + +--Nous voici donc seuls, dit le roi. + +--J'attendais ce moment avec impatience, sire. + +--Et moi aussi, Ah! vous en voulez à ma couronne, mon digne Étéocle; +ah! vous vous faisiez de la Ligue un moyen et du trône un but. Ah! +l'on vous sacrait dans un coin de Paris, dans une église perdue, pour +vous montrer tout à coup aux Parisiens tout reluisant d'huile sainte? + +--Hélas! dit François, qui sentait peu à peu la colère du roi, Votre +Majesté ne me laisse pas parler. + +--Pourquoi faire? dit Henri, pour mentir, ou pour me dire du moins des +choses que je sais aussi bien que vous? Mais non, vous mentiriez, mon +frère; car l'aveu de ce que vous avez fait, ce serait l'aveu que vous +méritez la mort. Vous mentiriez, et c'est une honte que je vous +épargne. + +--Mon frère, mon frère, dit François éperdu, est-ce bien votre +intention de m'abreuver de pareils outrages? + +--Alors, si ce que je vous dis peut être tenu pour outrageant, c'est +moi qui mens, et je ne demande pas mieux que de mentir. Voyons, +parlez, parlez, j'écoute; apprenez-nous comment vous n'êtes pas un +déloyal, et, qui pis est, un maladroit. + +--Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire, et elle semble avoir pris +à tâche de me parler par énigmes. + +--Alors je vais vous expliquer mes paroles, moi, s'écria Henri d'une +voix pleine de menaces et qui vibrait à la portée des oreilles de +François: oui, vous avez conspiré contre moi, comme vous avez +autrefois conspiré contre mon frère Charles; seulement autrefois +c'était à l'aide du roi de Navarre, aujourd'hui c'est à l'aide du duc +de Guise. Beau projet, que j'admire et qui vous eût fait une riche +place dans l'histoire des usurpateurs. Il est vrai qu'autrefois vous +rampiez comme un serpent, et qu'aujourd'hui vous voulez mordre comme +un lion; après la perfidie, la force ouverte; après le poison, l'épée. + +--Le poison! Que voulez-vous dire, monsieur? s'écria François, pâle de +rage et cherchant, comme cet Étéocle à qui Henri l'avait comparé, une +place où frapper Polynice avec ses regards de flamme, a défaut de +glaive et de poignard. Quel poison? + +--Le poison avec lequel tu as assassiné notre frère Charles; le poison +que tu destinais à Henri de Navarre, ton associé. Il est connu, va, ce +poison fatal; notre mère en a déjà usé tant de fois! Voilà sans doute +pourquoi tu y as renoncé à mon égard; voilà pourquoi tu as voulu +prendre des airs de capitaine, en commandant les milices de la Ligue. +Mais regarde-moi bien en face, François, continua Henri en faisant +vers son frère un pas menaçant, et demeure bien convaincu qu'un homme +de ta trempe ne tuera jamais un homme de la mienne. + +François chancela sous le poids de cette terrible attaque; mais, sans +égards, sans miséricorde pour son prisonnier, le roi reprit: + +--L'épée! l'épée! je voudrais bien te voir dans cette chambre seul à +seul avec moi, tenant une épée. Je t'ai déjà vaincu en fourberie, +François, car, moi aussi, j'ai pris les chemins tortueux pour arriver +au trône de France; mais ces chemins, il fallait les franchir en +passant sur le ventre d'un million de Polonais; à la bonne heure! Si +vous voulez être fourbe, soyez-le, mais de cette façon; si vous voulez +m'imiter, imitez-moi, mais pas en me rapetissant. Voilà des intrigues +royales, voilà de la fourberie digne d'un capitaine; donc, je le +répète, en ruses tu es vaincu, et dans un combat loyal tu serais tué; +ne songe donc plus à lutter d'une façon ni de l'autre; car, dès à +présent, j'agis en roi, en maître, en desposte; dès à présent, je te +surveille dans tes oscillations, je te poursuis dans tes ténèbres, et +à la moindre hésitation, à la moindre obscurité, au moindre doute, +j'étends ma large main sur toi, chétif, et je te jette pantelant à la +hache de mon bourreau. + +Voilà ce que j'avais à te dire relativement à nos affaires de famille, +mon frère; voilà pourquoi je voulais te parler tête à tête, François; +voilà pourquoi je vais ordonner à mes amis de te laisser seul cette +nuit, afin que, dans la solitude, tu puisses méditer mes paroles. Si +la nuit porte véritablement conseil, comme on dit, ce doit être +surtout aux prisonniers. + +--Ainsi, murmura le duc, par un caprice de Votre Majesté, sur un +soupçon qui ressemble à un mauvais rêve que vous auriez fait, me voilà +tombé dans votre disgrâce? + +--Mieux que cela François: te voilà tombé sous ma justice. + +--Mais au moins, sire, fixez un terme à ma captivité, que je sache à +quoi m'en tenir. + +--Quand on vous lira votre jugement, vous le saurez. + +--Ma mère! ne pourrais-je pas voir ma mère? + +--Pourquoi faire? Il n'y avait que trois exemplaires au monde du +fameux livre de chasse que mon pauvre frère Charles a dévoré, c'est le +mot, et les deux autres sont: l'un à Florence et l'autre à Londres. +D'ailleurs, je ne suis pas un Nemrod, moi, comme mon pauvre frère. +Adieu! François. + +Le prince tomba atterré sur un fauteuil. + +--Messieurs, dit le roi en rouvrant la porte, messieurs, M. le duc +d'Anjou m'a demandé la liberté de réfléchir cette nuit à une réponse +qu'il doit me faire demain matin. Vous le laisserez donc seul dans sa +chambre, sauf les visites de précaution que, de temps en temps, vous +croirez devoir faire. Vous trouverez peut-être votre prisonnier un peu +exalté par la conversation que nous venons d'avoir ensemble; mais +souvenez-vous qu'en conspirant contre moi M. le duc d'Anjou a renoncé +au titre de mon frère; il n'y a par conséquent ici qu'un captif et des +gardes; pas de cérémonies: si le captif vous désoblige, +avertissez-moi; j'ai la Bastille sous ma main, et dans la Bastille, +maître Laurent Testu, le premier homme du monde pour dompter les +rebelles humeurs. + +--Sire! sire! murmura François tentant un dernier effort, +souvenez-vous que je suis votre... + +--Vous étiez aussi le frère du roi Charles IX, je crois, dit Henri. + +--Mais, au moins, qu'on me rende mes serviteurs, mes amis. + +--Plaignez-vous! je me prive des miens pour vous les donner. + +Et Henri referma la porte sur la face de son frère, qui recula pâle et +chancelant jusqu'à son fauteuil, dans lequel il tomba. + + + + +CHAPITRE XXVI + +COMMENT ON NE PERD PAS TOUJOURS SON TEMPS EN FOUILLANT DANS LES +ARMOIRES VIDES. + + +La scène que venait d'avoir le duc d'Anjou avec le roi lui avait fait +considérer sa position comme tout a fait désespérée. Les mignons ne +lui avaient rien laissé ignorer de ce qui s'était passé au Louvre: ils +lui avaient montré la défaite de MM. de Guise et le triomphe de Henri +plus grands encore qu'ils n'étaient en réalité, il avait entendu la +voix du peuple criant, chose qui lui avait paru incompréhensible +d'abord. Vive le roi et Vive la Ligue! Il se sentait abandonné des +principaux chefs, qui, eux aussi, avaient à défendre leurs personnes. +Abandonné de sa famille, décimée par les empoisonnements et par les +assassinats, divisée par les ressentiments et les discordes, il +soupirait en tournant les yeux vers ce passé que lui avait rappelé le +roi, et en songeant que, dans sa lutte contre Charles IX, il avait au +moins pour confidents, ou plutôt pour dupes, ces deux âmes dévouées, +ces deux épées flamboyantes qu'on appelait Coconnas et la Mole. + +Le regret de certains avantages perdus est le remords pour beaucoup de +consciences. + +Pour la première fois de sa vie, en se sentant seul et isolé, M. +d'Anjou éprouva comme une espèce de remords d'avoir sacrifié la Mole +et Coconnas. + +Dans ce temps-là, sa soeur Marguerite l'aimait, le consolait. Comment +avait-il récompensé sa soeur Marguerite? + +Restait sa mère, la reine Catherine. Mais sa mère ne l'avait jamais +aimé. Elle ne s'était jamais servie de lui que comme il se serait +servi des autres, c'est-à-dire à titre d'instrument; et François se +rendait justice. Une fois aux mains de sa mère, il sentait qu'il ne +s'appartenait pas plus que le vaisseau ne s'appartient au milieu de +l'Océan lorsque souffle la tempête. + +Il songea que, récemment encore, il avait près de lui un coeur qui +valait tous les coeurs, une épée qui valait toutes les épées. + +Bussy, le brave Bussy, lui revint tout entier à la mémoire. + +Ah! pour le coup, ce fut alors que le sentiment qu'éprouva François +ressembla à du remords, car il avait désobligé Bussy pour plaire à +Monsoreau; il avait voulu plaire à Monsoreau, parce que Monsoreau +savait son secret, et voilà tout à coup que ce secret, dont menaçait +toujours Monsoreau, était parvenu à la connaissance du roi, de sorte +que Monsoreau n'était plus à craindre. + +Il s'était donc brouillé avec Bussy inutilement et surtout +gratuitement, action qui, comme l'a dit depuis un grand politique, +était bien plus qu'un crime: c'était une faute. + +Or quel avantage c'eût été pour le prince, dans la situation où il se +trouvait, que de savoir que Bussy, Bussy reconnaissant, et par +conséquent fidèle, veillait sur lui; Bussy l'invincible; Bussy le +coeur loyal; Bussy le favori de tout le monde, tant un coeur loyal et +une lourde main font d'amis à quiconque a reçu l'un de Dieu et l'autre +du hasard! + +Bussy veillant sur lui, c'était la liberté probable, c'était la +vengeance certaine. + +Mais, comme nous l'avons dit, Bussy, blessé au coeur, boudait le +prince et s'était retiré sous sa tente, et le prisonnier restait avec +cinquante pieds de hauteur à franchir pour descendre dans les fossés, +et quatre mignons à mettre hors de combat pour pénétrer jusqu'au +corridor. + +Sans compter que les cours étaient pleines de Suisses et de soldats. + +Aussi, de temps en temps, il revenait à la fenêtre et plongeait son +regard jusqu'au fond des fossés; mais une pareille hauteur était +capable de donner le vertige aux plus braves, et M. d'Anjou était loin +d'être à l'épreuve des vertiges. + +Outre cela, d'heure en heure, un des gardiens du prince, soit +Schomberg, soit Maugiron, tantôt d'Épernon, tantôt Quélus, entrait, et +sans s'inquiéter de la présence du prince, quelquefois même sans le +saluer, faisait sa tournée, ouvrant les portes et les fenêtres, +fouillant les armoires et les bahuts, regardant sous les lits et sous +les tables, s'assurant même que les rideaux étaient à leur place, et +que les draps n'étaient point découpés en lanières. + +De temps en temps, ils se penchaient en dehors du balcon, et les +quarante-cinq pieds de hauteur les rassuraient. + +--Ma foi, dit Maugiron en rentrant de faire sa perquisition, moi j'y +renonce; je demande à ne plus bouger du salon, où, le jour, nos amis +viennent nous voir, et à ne plus me réveiller, la nuit, de quatre +heures en quatre heures, pour aller faire visite à M. le duc d'Anjou. + +--C'est qu'aussi, dit d'Épernon, on voit bien que nous sommes de +grands enfants, et que nous avons toujours été capitaines, et jamais +soldats: nous ne savons pas, en vérité, interpréter une consigne. + +--Comment cela? demanda Quélus. + +--Sans doute; que veut le roi? c'est que nous gardions M. d'Anjou, et +non pas que nous le regardions. + +--D'autant mieux, dit Maugiron, qu'il est bon à garder, mais qu'il +n'est pas beau à regarder. + +--Fort bien, dit Schomberg; mais songeons à ne point nous relâcher de +notre surveillance, car le diable est fin. + +--Soit, dit d'Épernon, mais il ne suffit pas d'être fin, ce me semble, +pour passer sur le corps à quatre gaillards comme nous. + +Et d'Épernon, se redressant, frisa superbement sa moustache. + +--Il a raison, dit Quélus. + +--Bon! répondit Schomberg, crois-tu donc M. le duc d'Anjou assez niais +pour essayer de s'enfuir précisément par notre galerie? S'il tient +absolument à se sauver, il fera un trou dans le mur. + +--Avec quoi? il n'a pas d'armes. + +--Il a les fenêtres, dit assez timidement Schomberg, qui se rappelait +avoir lui-même mesuré la profondeur des fossés. + +--Ah! les fenêtres! il est charmant, sur ma parole, s'écria d'Épernon; +bravo, Schomberg, les fenêtres! c'est-à-dire que tu sauterais +quarante-cinq pieds de hauteur? + +--J'avoue que quarante-cinq pieds.... + +--Eh bien, lui qui boite, lui qui est lourd, lui qui est peureux +comme.... + +--Toi, dit Schomberg. + +--Mon cher, dit d'Épernon, tu sais bien que je n'ai peur que des +fantômes, ça, c'est une affaire de nerfs. + +--C'est, dit gravement Quélus, que tous ceux qu'il a tués en duel lui +sont apparus la même nuit. + +--Ne rions pas, dit Maugiron; j'ai lu une foule d'évasions +miraculeuses... avec les draps, par exemple. + +--Ah! pour ceci, l'observation de Maugiron est des plus sensées, dit +d'Épernon. Moi, j'ai vu, à Bordeaux, un prisonnier qui s'était sauvé +avec ses draps. + +--Tu vois! dit Schomberg. + +--Oui, reprit d'Épernon; mais il avait les reins cassés et la tête +fendue; son drap s'était trouvé d'une trentaine de pieds trop court, +il avait été forcé de sauter, de sorte que l'évasion était complète: +son corps s'était sauvé de sa prison, et son âme s'était sauvée de son +corps. + +--Eh bien, d'ailleurs, s'il s'échappe, dit Quélus, cela nous fera une +chasse au prince du sang; nous le poursuivrons, nous le traquerons, +et, en le traquant, sans faire semblant de rien, et nous tâcherons de +lui casser quelque chose. + +--Et alors, mordieu! nous rentrerons dans notre rôle, s'écria +Maugiron: nous sommes des chasseurs et non des geôliers. + +La péroraison parut concluante, et l'on parla d'autre chose, tout en +décidant néanmoins que, d'heure en heure, on continuerait de faire une +visite dans la chambre de M. d'Anjou. + +Les mignons avaient parfaitement raison en ceci: que le duc d'Anjou ne +tenterait jamais de fuir de vive force, et que, d'un autre côté, il ne +se déciderait jamais à une évasion périlleuse on difficile. + +Ce n'est pas qu'il manquât d'imagination, le digne prince, et, nous +devons même le dire, son imagination se livrait à un furieux travail, +tout en se promenant de son lit au fameux cabinet occupé, pendant deux +ou trois nuits, par la Mole, quand Marguerite l'avait recueilli +pendant la soirée de la Saint-Barthélemy. + +De temps en temps, la figure pâle du prince allait se coller aux +carreaux de la fenêtre donnant dans les fossés du Louvre. Au delà des +fossés s'étendait une grève d'une quinzaine de pieds de large, et, au +delà de cette grève, on voyait, au milieu de l'obscurité, se dérouler +la Seine, calme comme un miroir. + +De l'autre côté, au milieu des ténèbres, se dressait comme un géant +immobile: c'était la tour de Nesle. + +Le duc d'Anjou avait suivi le coucher du soleil dans toutes ses +phases; il avait suivi, avec l'intérêt qu'accorde le prisonnier à ces +sortes de spectacles, la dégradation de la lumière et les progrès de +l'obscurité. Il avait contemplé cet admirable spectacle du vieux +Paris, avec ses toits dorés, à une heure de distance, par les derniers +feux du soleil, et argentés par les premiers rayons de la lune; puis, +peu à peu, il s'était senti saisi d'une grande terreur en voyant +d'immenses nuages rouler au ciel et annoncer, en s'accumulant +au-dessus du Louvre, un orage pour la nuit. + +Entre autres faiblesses, le duc d'Anjou avait celle de trembler au +bruit de la foudre. + +Alors il eût donné bien des choses pour que les mignons le gardassent +encore à vue, dussent-ils l'insulter en le gardant. + +Cependant il n'y avait pas moyen de les rappeler: c'était donner trop +beau jeu à leurs railleries. + +Il essaya de se jeter sur son lit, impossible de dormir; il voulut +lire, les caractères tourbillonnaient devant ses yeux comme des +diables noirs; il tenta de boire, le vin lui parut amer; il frôla du +bout des doigts le luth d'Aurilly resté suspendu à la muraille, mais +il sentit que la vibration des cordes agissait sur ses nerfs de telle +façon qu'il avait envie de pleurer. + +Alors il se mit à jurer comme un païen et à briser tout ce qu'il +trouva à la portée de sa main. C'était un défaut de famille, et l'on y +était habitué dans le Louvre. + +Les mignons entr'ouvrirent la porte pour voir d'où venait cet horrible +sabbat; puis, ayant reconnu que c'était le prince qui se distrayait, +ils avaient refermé la porte, ce qui avait doublé la colère du +prisonnier. + +Il venait justement de briser une chaise, quand un cliquetis au son +duquel on ne se méprend jamais, un cliquetis cristallin retentit du +côté de la fenêtre, et en même temps M. d'Anjou ressentit une douleur +assez aiguë à la hanche. + +Sa première idée fut qu'il était blessé d'un coup d'arquebuse, et que +ce coup lui était tiré par un émissaire du roi. + +--Ah! traître! ah! lâche! s'écria le prisonnier, tu me fais arquebuser +comme tu me l'avais promis. Ah! je suis mort! + +Et il se laissa aller sur le tapis. + +Mais, en tombant, il posa la main sur un objet assez dur, plus inégal +et surtout plus gros que ne l'est la balle d'une arquebuse. + +--Oh! une pierre, dit-il, c'est donc un coup de fauconneau? mais +encore, j'eusse entendu l'explosion. + +Et, en même temps, il retira et allongea la jambe; quoique la douleur +eût été assez vive, le prince n'avait évidemment rien de cassé. + +Il ramassa la pierre et examina le carreau. + +La pierre avait été lancée si rudement, quelle avait plutôt troué que +brisé la vitre. + +La pierre paraissait enveloppée dans un papier. + +Alors les idées du duc commencèrent à changer de direction. Cette +pierre, au lieu de lui être lancée par quelque ennemi, ne lui +venait-elle pas, au contraire, de quelque ami? + +La sueur lui monta au front; l'espérance, comme l'effroi, à ses +angoisses. + +Le duc s'approcha de la lumière. + +En effet, autour de la pierre, un papier était roulé et maintenu avec +une soie nouée de plusieurs noeuds. Le papier avait naturellement +amorti la dureté du silex, qui, sans cette enveloppe, eût certes causé +au prince une douleur plus vive que celle qu'il avait ressentie. + +Briser la soie, dérouler le papier et le lire, fut pour le duc +l'affaire d'une seconde: il était complètement ressuscité. + +Une lettre! murmura-t-il en jetant autour de lui un regard furtif. + +Et il lut: + + «Êtes-vous las de garder la chambre? aimez-vous le grand air et la + liberté? Entrez dans le cabinet où la reine de Navarre avait caché + votre pauvre ami, M. de la Mole; ouvrez l'armoire, et, en déplaçant + le tasseau du bas, vous trouverez un double fond: dans ce double + fond, il y a une échelle de soie, attachez-la vous-même au balcon, + deux bras vigoureux vous roidiront l'échelle au bas du fossé. Un + cheval, vite comme la pensée, vous mènera en lieu sûr. + + «UN AMI.» + + +--Un ami! s'écria le prince; un ami! oh! je ne savais pas avoir un +ami. Quel est donc cet ami qui songe à moi? + +Et le duc réfléchit un moment; mais, ne sachant sur qui arrêter sa +pensée, il courut regarder à la fenêtre; il ne vit personne. + +--Serait-ce un piège? murmura le prince, chez lequel la peur +s'éveillait, le premier de tous les sentiments. + +--Mais d'abord, ajouta-t-il, on peut savoir si cette armoire a un +double fond, et si, dans ce double fond, il y a une échelle. + +Le duc alors, sans changer la lumière de place, et résolu, pour plus +de précaution, au simple témoignage de ses mains, se dirigea vers ce +cabinet dont tant de fois jadis il avait poussé la porte avec un coeur +palpitant, alors qu'il s'attendait à y trouver madame la reine de +Navarre, éblouissante de cette beauté que François appréciait plus +qu'il ne convenait peut-être à un frère. + +Cette fois encore, il faut l'avouer, le coeur battait au duc avec +violence. + +Il ouvrit l'armoire à tâtons, explora toutes les planches, et, arrivé +à celle d'en bas, après avoir pesé au fond et pesé sur le devant, il +pesa sur un des côtés, et sentit la planche qui faisait la bascule. + +Aussitôt il introduisit sa main dans la cavité et sentit au bout de +ses doigts le contact d'une échelle de soie. + +Comme un voleur qui s'enfuit avec sa proie, le duc se sauva dans sa +chambre emportant son trésor. + +Dix heures sonnèrent, le duc songea aussitôt à la visite qui avait +lieu toutes les heures; il se hâta de cacher son échelle sous le +coussin d'un fauteuil et s'assit dessus. + +Elle était si artistement faite, qu'elle tenait parfaitement cachée +dans l'étroit espace où le duc l'avait enfouie. + +En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que Maugiron parut +en robe de chambre, tenant une épée nue sous son bras gauche et un +bougeoir de la main droite. + +Tout en entrant chez le duc, il continuait de parler à ses amis. + +--L'ours est en fureur, dit une voix, il cassait tout il n'y a qu'un +instant: prends garde qu'il ne te dévore, Maugiron. + +--Insolent! murmura le duc. + +--Je crois que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser la +parole, dit Maugiron de son air le plus impertinent. + +Le duc, prêt à éclater, se contint en réfléchissant qu'une querelle +entraînerait une perte de temps et ferait peut-être manquer son +évasion. + +Il dévora son ressentiment et fit pivoter son fauteuil de manière à +tourner le dos au jeune homme. + +Maugiron, suivant les données traditionnelles, s'approcha du lit pour +examiner les draps, et de la fenêtre pour reconnaître la présence des +rideaux; il vit bien une vitre cassée, mais il songea que c'était le +duc qui, dans sa colère, l'avait brisée ainsi. + +--Ouais, Maugiron, cria Schomberg, es-tu déjà mangé, que tu ne dis +mot? Dans ce cas, soupire au moins, qu'on sache au moins à quoi s'en +tenir et qu'on te venge. + +Le duc faisait craquer ses doigts d'impatience. + +--Non pas, dit Maugiron. Au contraire, mon ours est fort doux et tout +à fait dompté. + +Le duc sourit silencieusement au milieu des ténèbres. + +Quant à Maugiron, sans même saluer le prince, ce qui était la moindre +politesse qu'il dût à un si haut seigneur, il sortit, et, en sortant, +il ferma la porte à double tour. + +Le prince le laissa faire, puis, lorsque la clef eut cessé de grincer +dans la serrure: + +--Messieurs, murmura-t-il, prenez garde à vous, c'est un animal +très-fin qu'un ours. + + + + +CHAPITRE XXVII + +VENTRE SAINT-GRIS. + + +Resté seul, le duc d'Anjou, sachant qu'il avait au moins une heure de +tranquillité devant lui, tira son échelle de cordes de dessous son +coussin, la déroula, en examina chaque noeud, en sonda chaque échelon, +tout cela avec la plus minutieuse prudence. + +--L'échelle est bonne, dit-il, et, en ce qui dépend d'elle, on ne me +l'offre point comme un moyen de me briser les côtes. + +Alors il la déploya toute, compta trente-huit échelons distants de +quinze pouces chacun. + +--Allons, la longueur est suffisante, pensa-t-il; rien à craindre +encore de ce côté. + +Il resta un instant pensif. + +--Ah! j'y songe, dit-il, ce sont ces damnés mignons qui m'envoient +cette échelle: je l'attacherai au balcon, ils me laisseront faire, et +tandis que je descendrai, ils viendront couper les liens, voilà le +piège. + +Puis, réfléchissant encore: + +--Eh! non, dit-il, ce n'est pas possible; ils ne sont point assez +niais pour croire que je m'exposerai à descendre sans barricader la +porte, et, la porte barricadée, ils ont dû calculer que j'aurai le +temps de fuir avant qu'ils l'aient enfoncée.--Ainsi ferai-je, dit-il +en regardant autour de lui, ainsi ferais-je certainement si je me +décidais à fuir.--Cependant, comment supposer que je croirai à +l'innocence de cette échelle trouvée dans une armoire de la reine de +Navarre? Car, enfin, quelle personne au monde, excepte ma soeur +Marguerite, pourrait connaître l'existence de cette échelle?--Voyons, +répéta-t-il, quel est l'ami? Le billet est signé: _Un ami_. Quel est +l'ami du duc d'Anjou qui connaît si bien le fond des armoires de mon +appartement ou de celui de ma soeur? + +Le duc achevait à peine de formuler cet argument, qui lui semblait +victorieux, que, relisant le billet pour en reconnaître l'écriture, si +la chose était possible, il fut pris d'une idée soudaine. + +--Bussy! s'écria-t-il. + +En effet, Bussy, que tant de dames adoraient, Bussy qui semblait un +héros à la reine de Navarre, laquelle poussait, elle l'avoue elle-même +dans ses Mémoires, des cris d'effroi chaque fois qu'il se battait en +duel; Bussy discret, Bussy versé dans la science des armoires, +n'était-ce pas, selon toute probabilité, Bussy, le seul de tous ses +amis sur lequel le duc pouvait véritablement compter, n'était-ce pas +Bussy qui avait envoyé le billet? + +Et la perplexité du prince s'augmenta encore. + +Tout se réunissait cependant pour persuader au duc d'Anjou que +l'auteur du billet était Bussy. Le duc ne connaissait pas tous les +motifs que le gentilhomme avait de lui en vouloir, puisqu'il ignorait +son amour pour Diane de Méridor; il est vrai qu'il s'en doutait +quelque peu; comme le duc avait aimé Diane, il devait comprendre la +difficulté qu'il y avait pour Bussy à voir cette belle jeune femme +sans l'aimer, mais ce léger soupçon ne s'effaçait pas moins devant les +probabilités. La loyauté de Bussy ne lui avait pas permis de demeurer +oisif tandis qu'on enchaînait son maître; Bussy avait été séduit par +les dehors aventureux de cette expédition; il avait voulu se venger du +duc à sa façon, c'est-à-dire en lui rendant la liberté. Plus de doute, +c'était Bussy qui avait écrit, c'était Bussy qui attendait. + +Pour achever de s'éclaircir, le prince s'approcha de la fenêtre, il +vit, dans le brouillard qui montait de la rivière, trois silhouettes +oblongues qui devaient être des chevaux, et deux espèces de pieux qui +semblaient plantés sur la grève: ce devait être deux hommes. + +Deux hommes, c'était bien cela: Bussy et son fidèle le Haudoin. + +--La tentation est dévorante, murmura le duc, et le piège, si piège il +y a, est tendu trop artistement pour qu'il y ait honte à moi de m'y +laisser prendre. + +François alla regarder au trou de la serrure du salon; il vit ses +quatre gardiens; deux dormaient, deux autres avaient hérité de +l'échiquier de Chicot et jouaient aux échecs. + +Il éteignit sa lumière. + +Puis il alla ouvrir sa fenêtre et se pencha en dehors de son balcon. + +Le gouffre, qu'il essayait de sonder du regard, était rendu plus +effrayant encore par l'obscurité. Il recula. + +Mais c'est un attrait si irrésistible que l'air et l'espace pour un +prisonnier, que François, en rentrant dans sa chambre, se figura qu'il +étouffait. Ce sentiment fut tellement ressenti par lui, que quelque +chose comme le dégoût de la vie et l'indifférence de la mort passa +dans son esprit. + +Le prince, étonné, se figura que le courage lui venait. + +Alors, profitant de ce moment d'exaltation, il saisit l'échelle de +soie, la fixa à son balcon par les crochets de fer qu'elle présentait +à l'une de ses extrémités, puis il retourna à la porte qu'il barricada +de son mieux, et, bien persuadé que, pour vaincre l'obstacle qu'il +venait de créer, on serait forcé de perdre dix minutes, c'est-à-dire +plus de temps qu'il ne lui en fallait pour atteindre le bas de son +échelle, il revint à la fenêtre. + +Il chercha alors à revoir au loin les chevaux et les hommes, mais il +n'aperçut plus rien. + +--J'aimerais mieux cela, murmura-t-il, fuir seul vaut mieux que fuir +avec l'ami le mieux connu; à plus forte raison avec un ami inconnu. + +En ce moment, l'obscurité était complète, et les premiers grondements +de l'orage, qui menaçait depuis une heure, commençaient à faire +retentir le ciel, un gros nuage aux franges argentées s'étendait comme +un éléphant couché d'un côté à l'autre de la rivière; sa croupe +s'appuyant au palais; sa trompe, indéfiniment recourbée, dépassant la +tour de Nesle, et se perdant à l'extrémité sud de la ville. + +Un éclair lézarda pour un instant le nuage immense, et il sembla au +prince apercevoir dans le fossé, au-dessous de lui, ceux qu'il avait +cherchés inutilement sur la grève. + +Un cheval hennit; il n'y avait pas de doute, il était attendu. + +Le duc secoua l'échelle pour s'assurer qu'elle était solidement +attachée, puis il enjamba la balustrade et posa le pied sur le premier +échelon. + +Nul ne pourrait rendre l'angoisse terrible qui étreignait en ce moment +le coeur du prisonnier, placé entre un frêle cordonnet de soie pour +tout appui, et les menaces mortelles de son frère. + +Mais à peine eut-il posé le pied sur la première traverse de bois, +qu'il lui sembla que l'échelle, au lieu de vaciller comme il s'y était +attendu, se roidissait, au contraire, et que le second échelon se +présentait à son second pied sans que l'échelle eût fait ou paru faire +le mouvement de rotation bien naturel en pareil cas. + +Était-ce un ami ou un ennemi qui tenait le bas de l'échelle; +étaient-ce des bras ouverts ou des bras armés qui l'attendaient au +dernier échelon? + +Une terreur irrésistible s'empara de François; il tenait encore le +balcon de la main gauche, il fit un mouvement pour remonter. + +On eût dit que la personne invisible qui attendait le prince au pied +de la muraille devinait tout se qui se passait dans son coeur, car, au +moment même, un petit tiraillement, bien doux et bien égal, une sorte +de sollicitation de la soie, arriva jusqu'au pied du prince. + +--Voilà qu'on tient l'échelle par en bas, dit-il, on ne veut donc pas +que je tombe. Allons, du courage. + +Et il continua de descendre; les deux montants de l'échelle étaient +tendus comme des bâtons. François remarqua que l'on avait soin +d'écarter les échelons du mur pour faciliter l'appui de son pied. Dès +lors il se laissa glisser comme une flèche, coulant sur les mains +plutôt que sur les échelons, et sacrifiant à cette rapide descente le +pan doublé de son manteau. + +Tout à coup, au lieu de toucher la terre, qu'il sentait +instinctivement être proche de ses pieds, il se sentit enlevé dans les +bras d'un homme qui lui glissa à l'oreille ces trois mots: + +--Vous êtes sauvé. + +Alors on le porta jusqu'au revers du fossé, et là on le poussa le long +d'un chemin pratiqué entre des éboulements de terre et de pierre; il +parvint enfin à la crête; à la crête, un autre homme attendait, qui le +saisit par le collet et le tira à lui; puis, ayant aidé de même son +compagnon, courut, courbé comme un vieillard, jusqu'à la rivière. Les +chevaux étaient bien où François les avait vus d'abord. + +Le prince comprit qu'il n'y avait plus à reculer; il était +complètement à la merci de ses sauveurs. Il courut à l'un des trois +chevaux, sauta dessus; ses deux compagnons en firent autant. La même +voix qui lui avait déjà parlé tout bas à l'oreille lui dit avec le +même laconisme et le même mystère: + +--Piquez. + +Et tous trois partirent au galop. + +--Cela va bien jusqu'à présent, pensait tout bas le prince, espérons +que la suite de l'aventure ne démentira point le commencement. + +--Merci, merci, mon brave Bussy, murmurait tout bas le prince à son +camarade de droite, enveloppé jusqu'au nez dans un grand manteau brun. + +--Piquez, répondait celui-ci du fond de son manteau. + +Et, lui-même donnant l'exemple, les trois chevaux et les trois +cavaliers passaient comme des ombres. + +On arriva ainsi au grand fossé de la Bastille, que l'on traversa sur +un pont improvisé la veille par les ligueurs, qui, ne voulant pas que +leurs communications fussent interrompues avec leurs amis, avaient +avisé à ce moyen, qui facilitait, comme on le voit, les relations. + +Les trois cavaliers se dirigèrent vers Charenton. Le cheval du prince +semblait avoir des ailes. + +Tout à coup le compagnon de droite sauta le fossé, et se lança dans la +forêt de Vincennes, en disant avec son laconisme ordinaire ce seul mot +au prince: + +--Venez. + +Le compagnon de gauche en fit autant, mais sans parler. Depuis le +moment du départ, pas une parole n'était sortie de la bouche de +celui-ci. + +Le prince n'eut pas même besoin de faire sentir la bride ou les genoux +à sa monture, le noble animal sauta le fossé avec la même ardeur +qu'avaient montré les deux autres chevaux; et, au hennissement avec +lequel il franchit l'obstacle, plusieurs hennissements répondirent des +profondeurs de la forêt. + +Le prince voulut arrêter son cheval, car il craignait qu'on ne le +conduisit à quelque embuscade. + +Mais il était trop tard; l'animal était lancé de façon à ne plus +sentir le mors; cependant, en voyant ses deux compagnons relentir sa +course, il ralentit aussi la sienne, et François se trouva dans une +sorte de clairière où huit ou dix hommes à cheval, rangés +militairement, se révélaient aux yeux par le reflet de la lune qui +argentait leur cuirasse. + +--Oh! oh! fit le prince, que veut dire ceci, monsieur? + +--Ventre Saint-Gris! s'écria celui auquel s'adressait la question, +cela veut dire que nous sommes saufs. + +--Vous, Henri, s'écria le duc d'Anjou stupéfait, vous, mon libérateur? + +--Eh! dit le Béarnais, en quoi cela peut-il vous étonner, ne +sommes-nous point alliés? + +Puis, jetant les yeux autour de lui pour chercher un second compagnon. + +--Agrippa, dit-il, où diable es-tu? + +--Me voilà, dit d'Aubigné, qui n'avait pas encore desserré les dents; +bon! si c'est comme cela que vous arrangez vos chevaux.... Avec cela +que vous en avez tant! + +--Bon! bon! dit le roi de Navarre. Ne gronde pas, pourvu qu'il en +reste deux, reposés et frais, avec lesquels nous puissions faire une +douzaine de lieues d'une seule traite, c'est tout ce qu'il me faut. + +--Mais où me menez-vous donc, mon cousin? demanda François avec +inquiétude. + +--Où vous voudrez, dit Henri; seulement allons-y vite, car d'Aubigné a +raison; le roi de France a des écuries mieux montées que les miennes, +et il est assez riche pour crever une vingtaine de chevaux, s'il a mis +dans sa tête de nous rejoindre. + +--En vérité, je suis libre d'aller où je veux? demanda François. + +--Certainement, et j'attends vos ordres, dit Henri. + +--Eh bien, alors, à Angers. + +--Vous voulez aller à Angers? A Angers, soit: c'est vrai, là vous êtes +chez vous. + +--Mais vous, mon cousin? + +--Moi, en vue d'Angers, je vous quitte, et je pique vers la Navarre, +où ma bonne Margot m'attend; elle doit même fort s'ennuyer de moi! + +--Mais personne ne vous savait ici? dit François. + +--J'y suis venu vendre trois diamants de ma femme. + +--Ah! fort bien. + +--Et puis savoir un peu, en même temps, si décidément la Ligue +m'allait ruiner. + +--Vous voyez qu'il n'en est rien. + +--Grâce à vous, oui. + +--Comment! grâce à moi? + +--Eh! oui, sans doute: si au lieu de refuser d'être chef de la Ligue, +quand vous avez su qu'elle était dirigée contre moi, vous eussiez +accepté et fait cause commune avec mes ennemis, j'étais perdu. Aussi, +quand j'ai appris que le roi avait puni votre refus de la prison, j'ai +juré que je vous en tirerais, et je vous en ai tiré. + +--Toujours aussi simple, se dit en lui-même le duc d'Anjou; en vérité, +c'est conscience que de le tromper. + +--Va, mon cousin, dit en souriant le Béarnais, va dans l'Anjou. Ah! +monsieur de Guise, vous croyez avoir ville gagnée! mais je vous envoie +là un compagnon un peu bien gênant; gare à vous! + +Et, comme on leur amenait les chevaux frais que Henri avait demandés, +tous deux sautèrent en selle et partirent au galop, accompagnés +d'Agrippa d'Aubigné, qui les suivait en grondant. + + + + +CHAPITRE XXVIII + +LES AMIS. + + +Pendant que Paris bouillonnait comme l'intérieur d'une fournaise, +madame de Monsoreau, escortée par son père et deux de ces serviteurs +qu'on recrutait alors comme des troupes auxiliaires pour une +expédition, s'acheminait vers le château de Méridor, par étapes de dix +lieues à la journée. + +Elle aussi commençait à goûter cette liberté précieuse aux gens qui +ont souffert. L'azur du ciel et de la campagne, comparé à ce ciel +toujours menaçant, suspendu comme un crêpe sur les tours noires de la +Bastille, les feuillages déjà verts, les belles routes se perdant +comme de longs rubans onduleux dans le fond des bois; tout cela lui +paraissait frais et jeune, riche et nouveau, comme si réellement elle +fût sortie du cercueil où la croyait plongée son père. + +Lui, le vieux baron, était rajeuni de vingt ans. A le voir d'aplomb +sur ses étriers, et talonnant le vieux Jarnac, on eût pris le noble +seigneur pour un de ces époux barbons qui accompagnent leur jeune +fiancée en veillant amoureusement sur elle. + +Nous n'entreprendrons pas de décrire ce long voyage. Il n'eut d'autres +incidents que le lever et le coucher du soleil. Quelquefois +impatiente, Diane se jetait à bas de son lit, lorsque la lune +argentait les vitres de sa chambre d'hôtellerie, réveillait le baron, +secouait le lourd sommeil de ses gens, et l'on partait, par un beau +clair de lune, pour gagner quelques lieues sur le long chemin que la +jeune femme trouvait infini. + +Il fallait, d'autres fois, la voir, en pleine marche, laisser passer +devant Jarnac, tout fier de devancer les autres, puis les serviteurs, +et demeurer seule en arrière sur un tertre, afin de regarder dans la +profondeur de la vallée si quelqu'un ne suivait pas.... Et, lorsque la +vallée était déserte, lorsque Diane n'avait aperçu que les troupeaux +épars dans le pâturage, ou le clocher silencieux de quelque bourg +dressé au bout de la route, elle revenait plus impatiente que jamais. +Alors son père, qui l'avait suivie du coin de l'oeil, lui disait: + +--Ne crains rien, Diane. + +--Craindre quoi, mon père? + +--Ne regardes-tu pas si M. de Monsoreau te suit? + +--Ah! c'est vrai.... Oui, je regardais cela, disait la jeune femme +avec un nouveau regard en arrière. + +Ainsi, de crainte en crainte, d'espoir en déception, Diane arriva, +vers la fin du huitième jour, au château de Méridor, et fut reçue au +pont-levis par madame de Saint-Luc et son mari, devenus châtelains en +l'absence du baron. + +Alors commença pour ces quatre personnes une de ces existences comme +tout homme en a rêvé en lisant Virgile, Longus et Théocrite. + +Le baron et Saint-Luc chassaient du soir au matin. Sur les traces de +leurs chevaux s'élançaient les piqueurs. On voyait des avalanches de +chiens rouler du haut des collines à la poursuite d'un lièvre ou d'un +renard, et quand le tonnerre de cette cavalcade furieuse passait dans +les bois, Diane et Jeanne, assises l'une auprès de l'autre sur la +mousse, à l'ombre de quelque hallier, tressaillaient un moment, et +reprenaient bientôt leur tendre et mystérieuse conversation. + +--Raconte-moi, disait Jeanne, raconte-moi tout ce qui t'est arrivé +dans la tombe, car tu étais bien morte pour nous.... Vois, l'aubépine +en fleurs nous jette ses dernières miettes de neige, et les sureaux +envoient leurs parfums enivrants. Un doux soleil se joue aux grandes +branches des chênes. Pas un souffle dans l'air, pas un être vivant +dans le parc, car les daims se sont enfuis tout à l'heure en sentant +trembler la terre, et les renards ont bien vite gagné le terrier... +Raconte, petite soeur, raconte. + +--Que te disais-je? + +--Tu ne me disais rien. Tu es donc heureuse?... Oh! cependant ce bel +oeil noyé dans une ombre bleuâtre, cette pâleur nacrée de tes joues, +ce vague élan de paupière, tandis que la bouche essaye un sourire +jamais achevé... Diane, tu dois avoir bien des choses à me dire! + +--Rien, rien. + +--Tu es donc heureuse... avec M. de Monsoreau? + +Diane tressaillit. + +--Tu vois bien! fit Jeanne avec un tendre reproche. + +--Avec M. de Monsoreau! répéta Diane; pourquoi as-tu prononcé ce nom? +pourquoi viens-tu d'évoquer ce fantôme au milieu de nos bois, au +milieu de nos fleurs, au milieu de notre bonheur.... + +--Bien, je sais maintenant pourquoi tes beaux yeux sont cerclés de +bistre, et pourquoi ils se lèvent si souvent vers le ciel; mais je ne +sais pas encore pourquoi ta bouche essaye de sourire. + +Diane secoua tristement la tête. + +--Tu m'as dit, je crois, continua Jeanne en entourant de son bras +blanc et rond les épaules de Diane, tu m'as dit que M. de Bussy +t'avait montré beaucoup d'intérêt.... + +Diane rougit si fort, que son oreille, si délicate et si ronde, parut +tout à coup enflammée. + +--C'est un charmant cavalier que M. de Bussy, dit Jeanne, et elle +chanta: + + Un beau chercheur de noise, + C'est le seigneur d'Amboise. + +Diane appuya sa tête sur le sein de son amie, et murmura d'une voix +plus douce que celle des fauvettes qui chantaient sous la feuillée: + + Tendre, fidèle aussi, + C'est le brave.... + +--Bussy!... dis-le donc, acheva Jeanne en appuyant un joyeux baiser +sur les yeux de son amie. + +--Assez de folies, dit Diane tout à coup; M. de Bussy ne pense plus à +Diane de Méridor. + +--C'est possible, dit Jeanne; mais je croirais assez qu'il plaît +beaucoup à Diane de Monsoreau. + +--Ne me dis pas cela. + +--Pourquoi? est-ce que cela te déplaît? + +Diane ne répondit pas. + +--Je te dis que M. de Bussy ne songe pas à moi... et il fait bien... +Oh! j'ai été lâche... murmura la jeune femme.... + +--Que dis-tu là? + +--Rien, rien. + +--Voyons, Diane, tu vas recommencer à pleurer, à t'accuser... Toi, +lâche! toi, mon héroïne; tu as été contrainte. + +--Je le croyais... je voyais des dangers, des gouffres sous mes pas... +A présent, Jeanne, ces dangers me semblent chimériques, ces gouffres, +un enfant pouvait les franchir d'une enjambée. J'ai été lâche, te +dis-je, oh! que n'ai-je eu le temps de réfléchir!.... + +--Tu me parles par énigmes. + +--Non, ce n'est pas encore cela, s'écria Diane en se levant dans un +désordre extrême. Non, ce n'est pas ma faute, c'est lui, Jeanne, c'est +lui qui n'a pas voulu. Je me rappelle la situation qui me semblait +terrible; j'hésitais, je flottais... mon père m'offrait son appui et +j'avais peur... _lui, lui_ m'offrait sa protection... mais il ne l'a +pas offerte de façon à me convaincre; le duc d'Anjou était contre lui. +Le duc d'Anjou s'était ligué avec M. de Monsoreau, diras-tu. Eh bien, +qu'importent le duc d'Anjou et le comte de Monsoreau! Quand on veut +bien une chose, quand on aime bien quelqu'un, oh! il n'y aurait ni +prince ni maître qui me retiendrait. Vois-tu, Jeanne, si une fois +j'aimais.... + +Et Diane, en proie à son exaltation, s'était adossée à un chêne, comme +si, l'âme ayant brisé le corps, celui-ci n'eût plus renfermé assez de +force pour se soutenir. + +--Voyons, calme-toi, chère amie, raisonne.... + +--Je te dis que _nous_ avons été _lâches_. + +--_Nous_... Oh! Diane, de qui parles-tu là? Ce _nous_ est éloquent, ma +Diane chérie.... + +--Je veux dire mon père et moi; j'espère que tu n'entends pas autre +chose... Mon père est un bon gentilhomme, et pouvait parler au roi; +moi, je suis fière et ne crains pas un homme quand je le hais... Mais, +vois-tu! le secret de cette lâcheté, le voici: j'ai compris qu'_il_ ne +m'aimait pas. + +--Tu te mens à toi-même; s'écria Jeanne;... si tu croyais cela, au +point où je te vois, tu irais le lui reprocher à lui-même... Mais tu +ne le crois pas, tu sais le contraire, hypocrite, ajouta-t-elle avec +une tendre caresse pour son amie. + +--Tu es payée pour croire à l'amour, toi, répliqua Diane en reprenant +sa place auprès de Jeanne; toi, que M. de Saint-Luc a épousée malgré +un roi! toi, qu'il a enlevée du milieu de Paris; toi; qu'on a +poursuivie peut-être et qui le payes, par tes caresses, de la +proscription et de l'exil! + +--Et il se trouve richement payé, dit l'espiègle jeune femme. + +--Mais moi,--réfléchis un peu, et ne sois pas égoïste;--moi, que ce +fougueux jeune homme prétend aimer; moi, qui ai fixé les regards de +l'indomptable Bussy, cet homme qui ne connaît pas d'obstacles, je me +suis mariée publiquement, je me suis offerte aux yeux de toute la +cour, et il ne m'a pas regardée; je me suis confiée à lui dans le +cloître de la Gypecienne: nous étions seuls, il avait Gertrude, le +Haudoin, ses deux complices, et moi, plus complice encore!... Oh! j'y +songe, par l'église même, un cheval à la porte, il pouvait m'enlever +dans un pan de son manteau! A ce moment, vois-tu, je le sentais +souffrant, désolé à cause de moi; je voyais ses yeux languissants, sa +lèvre pâlie et brûlée par la fièvre. S'il m'avait demandé de mourir +pour rendre l'éclat à ses yeux, la fraîcheur à ses lèvres, je serais +morte.... Eh bien, je suis partie, et il n'a pas songé à me retenir +par un coin de mon voile.--Attends, attends encore.... Oh! tu ne sais +pas ce que je souffre.... Il savait que je quittais Paris, que je +revenais à Méridor; il savait que M. de Monsoreau... tiens, j'en +rougis... que M. de Monsoreau n'est pas mon époux; il savait que je +venais seule, et, tout le long de la route, chère Jeanne, je me suis +retournée, croyant à chaque instant que j'entendais le galop de son +cheval derrière nous. Rien! c'était l'écho du chemin qui parlait! Je +te dis qu'il ne pense pas à moi, et que je ne vaux pas un voyage en +Anjou... quand il y a tant de femmes belles et courtoises à la cour du +roi de France, dont un sourire vaut cent aveux de la provinciale +enterrée dans les halliers de Méridor. Comprends-tu maintenant? Es-tu +convaincue? ai-je raison? suis-je oubliée, méprisée; ma pauvre Jeanne? + +Elle n'avait pas achevé ces mots que le feuillage du chêne craqua +violemment; une poussière de mousse et de plâtre brisé roula le long +du vieux mur, et un homme, bondissant du milieu des lierres et des +mûriers sauvages, vint tomber aux pieds de Diane, qui poussa un cri +terrible. + +Jeanne s'était écartée; elle avait vu et reconnut cet homme. + +--Vous voyez bien que me voici, murmura Bussy agenouillé en baisant le +bas de la robe de Diane; qu'il tenait respectueusement dans sa main +tremblante. + +Diane reconnut, à son tour, la voix, le sourire du comte, et, saisie +au coeur, hors d'elle-même, suffoquée par ce bonheur inespéré; elle +ouvrit ses bras et se laissa tomber, privée de sentiment, sur la +poitrine de celui qu'elle venait d'accuser d'indifférence. + + + + +CHAPITRE XXIX + +LES AMANTS. + + +Les pâmoisons de joie ne sont jamais bien longues ni bien dangereuses. +On en a vu de mortelles, mais l'exemple est excessivement rare. + +Diane ne tarda donc point à ouvrir les yeux, et se trouva dans les +bras de Bussy; car Bussy n'avait pas voulu céder à madame de Saint-Luc +le privilège de recueillir le premier regard de Diane. + +--Oh! murmura-t-elle en se réveillant, oh! c'est affreux, comte, de +nous surprendre ainsi. + +Bussy attendait d'autres paroles. Eh, qui sait? les hommes sont si +exigeants! qui sait, disons-nous, s'il n'attendait pas autre chose que +des paroles, lui qui avait expérimenté plus d'une fois les retours à +la vie après les pâmoisons et les évanouissements? + +Non-seulement Diane en demeura là, mais encore elle s'arracha +doucement des bras qui la tenaient captive et revint à son amie, qui, +discrète d'abord, avait fait plusieurs pas sous les arbres; puis, +curieuse comme l'est toute femme de ce charmant spectacle d'une +réconciliation entre gens qui s'aiment, était revenue tout doucement, +non pas pour prendre sa part de la conversation, mais assez près des +interlocuteurs pour n'en rien perdre. + +--Eh bien, demanda Bussy, est-ce donc ainsi que vous me recevez, +madame? + +--Non, dit Diane; car, en vérité, monsieur de Bussy, c'est tendre, +c'est affectueux, ce que vous venez de faire là... Mais.... + +--Oh! de grâce, pas de mais... soupira Bussy en reprenant sa place aux +genoux de Diane. + +--Non, non, pas ainsi, pas à genoux, monsieur de Bussy. + +--Oh! laissez-moi un instant vous prier comme je le fais, dit le comte +en joignant les mains, j'ai si longtemps envié cette place. + +--Oui; mais, pour la venir prendre, vous avez passé par-dessus le mur. +Non-seulement ce n'est pas convenable à un seigneur de votre rang, +mais c'est bien imprudent pour quelqu'un qui aurait soin de mon +honneur. + +--Comment cela? + +--Si l'on vous avait vu, par hasard? + +--Qui donc m'aurait vu? + +--Mais nos chasseurs, qui, il y a un quart d'heure à peine, passaient +dans le fourré, derrière le mur. + +--Oh! tranquillisez-vous, madame, je me cache avec trop de soin pour +être vu. + +--Caché! Oh! vraiment, dit Jeanne, c'est du suprême romanesque; +racontez-nous cela, monsieur de Bussy. + +--D'abord, si je ne vous ai pas rejointe en route, ce n'est pas ma +faute; j'ai pris un chemin et vous l'autre. Vous êtes venue par +Rambouillet, moi, par Chartres. Puis, écoutez, et jugez si votre +pauvre Bussy est amoureux; je n'ai point osé vous rejoindre, et je ne +doutais pas cependant que je ne le pusse. Je sentais bien que Jarnac +n'était point amoureux, et que le digne animal ne s'exalterait que +médiocrement à revenir à Méridor; votre père aussi n'avait aucun motif +de se hâter, puisqu'il vous avait près de lui. Mais ce n'était pas en +présence de votre père, ce n'était pas dans la compagnie de vos gens, +que je voulais vous revoir; car j'ai plus souci que vous ne le croyez +de vous compromettre; j'ai fait le chemin étape par étape, en mangeant +le manche de ma houssine; le manche de ma houssine fût ma plus +habituelle nourriture pendant ces jours. + +--Pauvre garçon! dit Jeanne; aussi, vois comme il est maigri. + +--Vous arrivâtes enfin, continua Bussy; j'avais pris logement au +faubourg de la ville; je vous vis passer, caché derrière une jalousie. + +--Oh! mon Dieu, demanda Diane, êtes-vous donc à Angers sous votre nom? + +--Pour qui me prenez-vous? dit en souriant Bussy; non pas, je suis un +marchand qui voyage; voyez mon costume couleur cannelle; il ne me +trahit pas trop, c'est une couleur qui se porte beaucoup parmi les +drapiers et les orfèvres, et, puis encore, j'ai un certain air inquiet +et affairé qui ne messied pas à un botaniste qui cherche des simples. +Bref, on ne m'a pas encore remarqué. + +--Bussy, le beau Bussy, deux jours de suite dans une ville de +province, sans avoir encore été remarqué? On ne croira jamais cela à +la cour. + +--Continuez, comte, dit Diane en rougissant. Comment venez-vous de la +ville ici, par exemple? + +--J'ai deux chevaux d'une race choisie; je monte l'un d'eux, je sors +au pas de la ville, m'arrêtant à regarder les écriteaux et les +enseignes; mais, quand une fois je suis loin des regards, mon cheval +prend un galop qui lui permet de franchir en vingt minutes les trois +lieues et demie qu'il y a d'ici à la ville. Une fois dans le bois de +Méridor, je m'oriente et je trouve le mur du parc; mais il est long, +fort long, le parc est grand. Hier j'ai exploré ce mur pendant plus de +quatre heures, grimpant çà et là, espérant vous apercevoir toujours. +Enfin, je désespérais presque, quand je vous ai aperçue le soir, au +moment où vous rentriez à la maison; les deux grands chiens du baron +sautaient après vous, et madame de Saint-Luc leur tenait en l'air un +perdreau qu'ils essayaient d'atteindre; puis vous disparûtes.--Je +sautai là; j'accourus ici, où vous étiez tout à l'heure; je vis +l'herbe et la mousse assidûment foulées, j'en conclus que vous +pourriez bien avoir adopté cet endroit, qui est charmant pendant le +soleil; pour me reconnaître alors, j'ai fait des brisées comme à la +chasse; et, tout en soupirant, ce qui me fait un mal affreux.... + +--Par défaut d'habitude, interrompit Jeanne en souriant. + +--Je ne dis pas non, madame; en soupirant donc, ce qui me fait un mal +affreux, je le répète, j'ai repris la route de la ville; j'étais bien +fatigué; j'avais en outre déchiré mon pourpoint cannelle en montant +aux arbres, et, cependant, malgré les accrocs de mon pourpoint, malgré +l'oppression de ma poitrine, j'avais la joie au coeur: je vous avais +vue. + +--Il me semble que voilà un admirable récit, dit Jeanne, et que vous +avez surmonté là de terribles obstacles: c'est beau et c'est héroïque; +mais moi, qui crains de monter aux arbres, j'aurais, à votre place, +conservé mon pourpoint et surtout ménagé mes belles mains blanches. +Voyez dans quel affreux état sont les vôtres, tout égratignées par les +ronces. + +--Oui. Mais je n'aurais pas vu celle que je venais voir. + +--Au contraire; j'aurais vu, et beaucoup mieux que vous ne l'aviez +fait, Diane de Méridor, et même madame de Saint-Luc. + +--Qu'eussiez-vous donc fait? demanda Bussy avec empressement. + +--Je fusse venu droit au pont du château de Méridor, et j'y fusse +entré. M. le baron me serrait dans ses bras, madame de Monsoreau me +plaçait près d'elle à table, M. de Saint-Luc me comblait de caresse, +madame de Saint-Luc faisait avec moi des anagrammes. C'était la chose +du monde la plus simple: il est vrai que la chose du monde la plus +simple est celle dont les amoureux ne s'avisent jamais. + +Bussy secoua la tête avec un sourire et un regard à l'adresse de +Diane. + +--Oh! non! dit-il, non. Ce que vous eussiez fait là, c'était bon pour +tout le monde, et non pour moi. + +Diane rougit comme un enfant, et le même sourire et le même regard se +reflétèrent dans ses yeux et sur ses lèvres. + +--Allons! dit Jeanne, voilà, à ce qu'il paraît, que je ne comprends +plus rien aux belles manières! + +--Non! dit Bussy en secouant la tête. Non! je ne pouvais aller au +château. Madame est mariée, M. le baron doit au mari de sa fille, quel +qu'il soit, une surveillance sévère. + +--Bien, dit Jeanne, voilà une leçon de civilité que je reçois; merci, +monsieur de Bussy, car je mérite de la recevoir; cela m'apprendra à me +mêler aux propos des fous. + +--Des fous? répéta Diane. + +--Des fous ou des amoureux, répondit madame de Saint-Luc, et en +conséquence.... + +Elle embrassa Diane au front, fit une révérence à Bussy et s'enfuit. + +Diane la voulut retenir d'une main, mais Bussy saisit l'autre, et il +fallut bien que Diane, si bien retenue par son amant, se décidât à +lâcher son amie. + +Bussy et Diane restèrent donc seuls. + +Diane regarda madame de Saint-Luc, qui s'éloignait en cueillant des +fleurs, puis elle s'assit en rougissant. + +Bussy se coucha à ses pieds. + +--N'est-ce pas, dit-il, que j'ai bien fait, madame, que vous +m'approuvez? + +--Je ne vais pas feindre, répondit Diane, et, d'ailleurs, vous savez +le fond de ma pensée, oui, je vous approuve, mais ici s'arrêtera mon +indulgence; en vous désirant, en vous appelant comme je faisais tout à +l'heure, j'étais insensée, j'étais coupable. + +--Mon Dieu! que dites-vous donc là, Diane? + +--Hélas! comte, je dis la vérité! j'ai le droit de rendre malheureux +M. de Monsoreau, qui m'a poussée à cette extrémité; mais je n'ai ce +droit qu'en m'abstenant de rendre un autre heureux. Je puis lui +refuser ma présence, mon sourire, mon amour; mais, si je donnais ces +faveurs à un autre, je volerais celui-là, qui, malgré moi, est mon +maître. + +Bussy écouta patiemment toute cette morale, fort adoucie, il est vrai, +par la grâce et la mansuétude de Diane. + +--A mon tour de parler, n'est-ce pas? dit-il. + +--Parlez, répondit Diane. + +--Avec franchise? + +--Parlez! + +--Eh bien, de tout ce que vous venez de dire, madame, vous n'avez pas +trouvé un mot au fond de votre coeur. + +--Comment? + +--Écoutez-moi sans impatience, madame, vous voyez que je vous ai +écoutée patiemment; vous m'avez accablé de sophismes. + +Diane fit un mouvement. + +--Les lieux communs de morale, continua Bussy, ne sont que cela quand +ils manquent d'application. En échange de ces sophismes, moi, madame, +je vais vous rendre des vérités. Un homme est votre maître, +dites-vous; mais avez-vous choisi cet homme? Non, une fatalité vous +l'a imposé, et vous l'avez subi. Maintenant, avez-vous dessein de +souffrir toute votre vie des suites d'une contrainte si odieuse? Alors +c'est à moi de vous en délivrer. + +Diane ouvrit la bouche pour parler, Bussy l'arrêta d'un signe. + +--Oh! je sais ce que vous m'allez répondre, dit le jeune homme. Vous +me répondrez que, si je provoque M. de Monsoreau et si je le tue, vous +ne me reverrez jamais.--Soit, je mourrai de douleur de ne pas vous +revoir; mais vous vivrez libre, mais vous vivrez heureuse, mais vous +pourrez rendre heureux un galant homme, qui dans sa joie, bénira +quelquefois mon nom, et dira: «Merci! Bussy, merci! de nous avoir +délivrés de cet affreux Monsoreau;» et vous-même, Diane, vous qui +n'oseriez me remercier vivant, vous me remercierez mort. + +La jeune femme saisit la main du comte et la serra tendrement. + +--Vous n'avez pas encore imploré, Bussy, dit-elle, et voilà que vous +menacez déjà. + +--Vous menacer? Oh! Dieu m'entend, et il sait quelle est mon +intention; je vous aime si ardemment, Diane, que je n'agirai point +comme ferait un autre homme. Je sais que vous m'aimez. Mon Dieu! +n'allez pas vous en défendre, vous rentreriez dans la classe de ces +esprits vulgaires dont les paroles démentent les actions. Je le sais, +car vous l'avez avoué. Puis, un amour comme le mien, voyez-vous, +rayonne comme le soleil, et vivifie tous les coeurs qu'il touche; +ainsi je ne vous supplierai pas, je ne me consumerai pas en désespoir. +Non, je me mettrai à vos genoux, que je baise, et je vous dirai, la +main droite sur mon coeur, sur ce coeur qui n'a jamais menti ni par +intérêt ni par crainte, je vous dirai: «Diane, je vous aime, et ce +sera pour toute ma vie! Diane, je vous jure à la face du ciel que je +mourrai pour vous, que je mourrai en vous adorant.» Si vous me dites +encore: «Partez, ne volez pas le bonheur d'un autre,» je me relèverai +sans soupir, sans un signe, de cette place, où je suis si heureux +cependant, et je vous saluerai profondément en me disant: «Cette femme +ne m'aime pas; cette femme ne m'aimera jamais.» Alors je partirai et +vous ne me reverrez plus jamais. Mais, comme mon dévouement pour vous +est encore plus grand que mon amour, comme mon désir de vous voir +heureuse survivra à la certitude que je ne puis pas être heureux +moi-même, comme je n'aurai pas volé le bonheur d'un autre, j'aurai le +droit de lui voler sa vie en y sacrifiant la mienne: voilà ce que je +ferai, madame, et cela de peur que vous ne soyez esclave +éternellement, et que ce ne vous soit un prétexte à rendre malheureux +les braves gens qui vous aiment. + +Bussy s'était ému en prononçant ces paroles. Diane lut dans son regard +si brillant et si loyal toute la vigueur de sa résolution: elle +comprit que ce qu'il disait, il allait le faire; que ces paroles se +traduiraient indubitablement en action, et, comme la neige d'avril +fond aux rayons du soleil, sa rigueur se fondit à la flamme de ce +regard. + +--Eh bien! dit-elle, merci de cette violence que vous me faites, ami. +C'est encore une délicatesse de votre part, de m'ôter ainsi jusqu'au +remords de vous avoir cédé. Maintenant, m'aimerez-vous jusqu'à la +mort, comme vous dites? maintenant, ne serai-je pas le jeu de votre +fantaisie, et ne me laisserez-vous pas un jour l'odieux regret de ne +pas avoir écouté l'amour de M. de Monsoreau? Mais non, je n'ai pas de +conditions à vous faire; je suis vaincue, je suis livrée; je suis à +vous, Bussy, d'amour, du moins. Restez donc, ami, et maintenant que ma +vie est la vôtre, veillez sur nous. + +En disant ces mots, Diane posa une de ses mains si blanches et si +effilées sur l'épaule de Bussy, et lui tendit l'autre, qu'il tint +amoureusement collée à ses lèvres; Diane frissonna sous ce baiser. + +On entendit alors les pas légers de Jeanne, accompagnés d'une petite +toux indicatrice: elle rapportait une gerbe de fleurs nouvelles et le +premier papillon qui se fût encore hasardé peut-être hors de sa coque +de soie: c'était une atalante aux ailes rouges et noires. + +Instinctivement, les mains entrelacées se désunirent. + +Jeanne remarqua ce mouvement. + +--Pardon, mes bons amis, de vous déranger, dit-elle, mais il nous faut +rentrer sous peine que l'on vienne nous chercher ici. Monsieur le +comte, regagnez, s'il vous plaît, votre excellent cheval qui fait +quatre lieues en une demi-heure, et laissez-nous faire le plus +lentement possible, car je présume que nous aurons fort à causer, les +quinze cents pas qui nous séparent de la maison. Dame! voici ce que +vous perdez à votre entêtement, monsieur de Bussy: le dîner du +château, qui est excellent surtout pour un homme qui vient de monter à +cheval et de grimper par-dessus les murailles, et cent bonnes +plaisanteries que nous eussions faites, sans compter certains coups +d'oeil échangés qui chatouillent mortellement le coeur.--Allons, +Diane, rentrons. + +Et Jeanne prit le bras de son amie et fit un léger effort pour +l'entraîner avec elle. + +Bussy regarda les deux amies avec un sourire. Diane, encore à demi +retournée de son côté, lui tendit la main. + +Il se rapprocha d'elles. + +--Eh bien! demanda-t-il, c'est tout ce que vous me dites? + +--A demain, répliqua Diane, n'est-ce pas convenu? + +--A demain seulement? + +--A demain et à toujours! + +Bussy ne put retenir un petit cri de joie; il inclina ses lèvres sur +la main de Diane; puis, jetant un dernier adieu aux deux femmes, il +s'éloigna ou plutôt s'enfuit. + +Il sentait qu'il lui fallait un effort de volonté pour consentir à se +séparer de celle à laquelle il avait si longtemps désespéré d'être +réuni. + +Diane le suivit du regard jusqu'au fond du taillis, et, retenant son +amie par le bras, écouta jusqu'au son le plus lointain de ses pas dans +les broussailles. + +--Ah! maintenant, dit Jeanne, lorsque Bussy fut disparu tout à fait, +veux-tu causer un peu avec moi, Diane? + +--Oh! oui, dit la jeune femme tressaillant comme si la voix de son +amie la tirait d'un rêve. Je t'écoute. + +--Eh bien! vois-tu, demain j'irai à la chasse avec Saint-Luc et ton +père. + +--Comment! tu me laisseras seule au château? + +--Écoute, chère amie, dit Jeanne; moi aussi, j'ai mes principes de +morale, et il y a certaines choses que je ne puis consentir à faire. + +--Oh! Jeanne, s'écria madame de Monsoreau en pâlissant, peux-tu bien +me dire de ses duretés-là, à moi, à ton amie? + +--Il n'y a pas d'amie qui tienne, continua mademoislle de Brissac avec +la même tranquillité. Je ne puis continuer ainsi. + +--Je croyais que tu m'aimais, Jeanne, et voilà que tu me perces te +coeur, dit la jeune femme avec des larmes dans les yeux; tu ne veux +pas continuer, dis-tu, eh! quoi donc ne veux-tu pas continuer? + +--Continuer, murmura Jeanne à l'oreille de son amie, continuer de vous +empêcher, pauvres amants que vous êtes, de vous aimer tout à votre +aise. + +Diane saisit dans ses bras la rieuse jeune femme, et couvrit de +baisers son visage épanoui. Comme elle la tenait embrassée, les +trompes de la chasse firent entendre leurs bruyantes fanfares. + +--Allons, on nous appelle, dit Jeanne; le pauvre Saint-Luc +s'impatiente. Ne sois donc pas plus dure envers lui que je ne veux +l'être envers l'amoureux en pourpoint cannelle. + + + + +CHAPITRE XXX + +COMMENT BUSSY TROUVA TROIS CENTS PISTOLES DE SON CHEVAL ET LES DONNA +POUR RIEN. + + +Le lendemain Bussy partit d'Angers avant que les plus matineux +bourgeois de la ville eussent pris leur repas du matin. + +Il ne courait pas, il volait sur la route. Diane était montée sur une +terrasse du château, d'où l'on voyait le chemin sinueux et blanchâtre +qui ondulait dans les prés verts. Elle vit ce point noir qui avançait +comme un météore et laissait plus long derrière lui le ruban tordu de +la route. + +Aussitôt elle redescendit pour ne pas laisser à Bussy le temps +d'attendre, et pour se faire un mérite d'avoir attendu. + +Le soleil atteignait à peine les cimes des grands chênes, l'herbe +était perlée et rosée; on entendait au loin, sur la montagne, le cor +de Saint-Luc que Jeanne excitait à sonner pour rappeler à son amie le +service qu'elle lui rendait en la laissant seule. + +Il y avait une joie si grande, si poignante dans le coeur de Diane, +elle se sentait si enivrée de sa jeunesse, de sa beauté, de son amour, +que parfois, en courant, il lui semblait que son âme enlevait son +corps sur des ailes comme pour le rapprocher de Dieu. + +Mais le chemin de la maison au hallier était long, les petits pieds de +la jeune femme se lassèrent de fouler l'herbe épaisse, et la +respiration lui manqua plusieurs fois en route; elle ne put donc +arriver au rendez-vous qu'au moment où Bussy paraissait sur la crête +du mur et s'élançait en bas. + +Il la vit courir; elle poussa un petit cri de joie; il arriva vers +elle les bras étendus; elle se précipita vers lui en appuyant ses deux +mains sur son coeur: leur salut du matin fut une longue, une ardente +étreinte. Qu'avaient-ils à se dire? ils s'aimaient. Qu'avaient-ils à +penser? ils se voyaient. Qu'avaient-ils à souhaiter? ils étaient assis +côte à côte et se tenaient la main. + +La journée passa comme une heure. Bussy, lorsque Diane, la première, +sortit de cette torpeur veloutée qui est le sommeil d'une âme lasse de +félicité, Bussy serra la jeune femme rêveuse sur son coeur, et lui +dit: + +--Diane, il me semble qu'aujourd'hui a commencé ma vie; il me semble +que d'aujourd'hui je vois clair sur le chemin qui mène à l'éternité. +Vous êtes, n'en doutez pas, la lumière qui me révèle tant de bonheur; +je ne savais rien de ce monde ni de la condition des hommes en ce +monde; aussi, je puis vous répéter ce que, hier, je vous disais: ayant +commencé par vous à vivre, c'est avec vous que je mourrai. + +--Et moi, lui répondit-elle, moi qui, un jour, me suis jetée sans +regret dans les bras de la mort, je tremble aujourd'hui de ne pas +vivre assez longtemps pour épuiser tous les trésors que me promet +votre amour. Mais pourquoi ne venez-vous pas au château, Louis? mon +père serait heureux de vous voir; M. de Saint-Luc est votre ami, et il +est discret.... Songez qu'une heure de plus à nous voir, c'est +inappréciable. + +--Hélas! Diane, si je vais une heure au château, j'irai toujours; si +j'y vais, toute la province le saura; si le bruit en vient aux +oreilles de cet ogre, votre époux, il accourra.... Vous m'avez défendu +de vous en délivrer.... + +--A quoi bon? dit-elle avec cette expression qu'on ne trouve jamais +que dans la voix de la femme qu'on aime. + +--Eh bien! pour notre sûreté, c'est-à-dire pour la sécurité de notre +bonheur, il importe que nous cachions notre secret à tout le monde: +madame de Saint-Luc le sait déjà... Saint-Luc le saura aussi. + +--Oh! pourquoi.... + +--Me cacheriez-vous quelque chose, dit Bussy, à moi, à présent? + +--Non... c'est vrai. + +--J'ai écrit ce matin un mot à Saint-Luc pour lui demander une +entrevue à Angers. Il viendra; j'aurai sa parole de gentilhomme que +jamais un mot de cette aventure ne lui échappera. C'est d'autant plus +important, chère Diane, que partout, certainement, on me cherche. Les +événements étaient graves lorsque nous avons quitté Paris. + +--Vous avez raison... et puis mon père est un homme si scrupuleux, +bien qu'il m'aime, qu'il serait capable de me dénoncer à M. de +Monsoreau. + +--Cachons-nous bien... et, si Dieu nous livre à nos ennemis, au moins +pourrons-nous dire que faire autrement était impossible. + +--Dieu est bon, Louis; ne doutez pas de lui en ce moment. + +--Je ne doute pas de Dieu, j'ai peur de quelque démon, jaloux de voir +notre joie. + +--Dites-moi adieu, monseigneur, et ne retournez pas si vite, votre +cheval me fait peur. + +--Ne craignez rien, il connaît déjà la route; c'est le plus doux, le +plus sûr coursier que j'aie encore monté. Quand je retourne à la +ville, abîmé dans mes douces pensées, il me conduit sans que je touche +à la bride. + +Les deux amants échangèrent mille propos de ce genre entrecoupés de +mille baisers. Enfin la trompe de chasse, rapprochée du château, fit +entendre l'air dont Jeanne était convenue avec son amie, et Bussy +partit. + +--Comme il approchait de la ville, rêvant à cette enivrante journée, +et tout fier d'être libre, lui, que les honneurs, les soins de la +richesse et les faveurs d'un prince du sang tenaient toujours embrassé +dans des chaînes d'or, il remarqua que l'heure approchait où l'on +allait fermer les portes de la ville. Le cheval, qui avait brouté tout +le jour sous les feuillages et l'herbe, avait continué en chemin, et +la nuit venait. + +Bussy se préparait à piquer pour réparer le temps perdu, quand il +entendit derrière lui le galop de quelques chevaux. + +Pour un homme qui se cache, et surtout pour un amant, tout semble une +menace; les amants heureux ont cela de commun avec les voleurs. Bussy +se demandait s'il valait mieux prendre le galop pour gagner l'avance, +ou se jeter de côté pour laisser passer les cavaliers; mais leur +course était si rapide, qu'ils furent sur lui en un moment. + +Ils étaient deux. Bussy, jugeant qu'il n'y avait pas de lâcheté à +éviter deux hommes lorsqu'on en vaut quatre, se rangea, et aperçut un +des cavaliers dont les talons entraient dans les flancs de sa monture, +stimulée d'ailleurs par bon nombre de coups d'étrivières que lui +détachait son compagnon. + +--Allons, voici la ville, disait cet homme avec un accent gascon des +plus prononcés; encore trois cents coups de fouet et cent coups +d'éperon, du courage et de la vigueur. + +--La bête n'a plus le souffle, elle frissonne, elle faiblit, elle +refuse de marcher, répondit celui qui précédait... Je donnerais +pourtant cent chevaux pour être dans ma ville. + +--C'est quelque Angevin attardé, se dit Bussy.... Cependant... comme +la peur rend les gens stupides! j'avais cru reconnaître cette voix. +Mais voilà le cheval de ce brave homme qui chancelle.... + +En ce moment les cavaliers étaient au niveau de Bussy sur la route. + +--Eh! prenez garde, s'écria-t-il, monsieur; quittez l'étrier, quittez +vite, la bête va choir. + +En effet, le cheval tomba lourdement sur le flanc, remua +convulsivement une jambe comme s'il labourait la terre, et, tout d'un +coup, son souffle bruyant s'arrêta, ses yeux s'obscurcirent; l'écume +l'étouffait; il expira. + +--Monsieur, cria le cavalier démonté à Bussy, trois cents pistoles du +cheval qui vous porte. + +--Ah! mon Dieu! s'écria Bussy en se rapprochant.... + +--M'entendez-vous? monsieur, je suis pressé.... + +--Eh! mon prince, prenez-le pour rien, dit avec le tremblement d'une +émotion indicible Bussy, qui venait de reconnaître le duc d'Anjou. + +En même temps on entendit le bruit sec d'un pistolet qu'armait le +compagnon du prince. + +--Arrêtez! cria le duc d'Anjou à ce défenseur impitoyable;--arrêtez! +monsieur d'Aubigné; c'est Bussy, ou le diable m'emporte! + +--Eh oui, mon prince, c'est moi! mais que diable faites-vous à crever +des chevaux à l'heure qu'il est sur ce chemin? + +--Ah! c'est M. de Bussy? dit d'Aubigné; alors, monseigneur, vous +n'avez plus besoin de moi... Permettez-moi de m'en retourner vers +celui qui m'a envoyé, comme dit la sainte Écriture. + +--Non pas sans recevoir mes remercîments bien sincères et la promesse +d'une solide amitié, dit le prince. + +--J'accepte tout, monseigneur, et vous rappellerai vos paroles quelque +jour. + +--M. d'Aubigné!... Monseigneur!... Ah! mais je tombe des nues! fit +Bussy.... + +--Ne le savais-tu pas? dit le prince avec une expression de +mécontentement et de défiance qui n'échappa point au gentilhomme... Si +tu es ici, n'est-ce pas que tu m'y attendais? + +--Diable! se dit Bussy réfléchissant à tout ce que son séjour caché +dans l'Anjou pouvait offrir d'équivoque à l'esprit soupçonneux de +François, ne nous compromettons pas! + +--Je faisais mieux que de vous attendre, dit-il, et, tenez, puisque +vous voulez entrer en ville avant la fermeture des portes, en selle, +monseigneur. + +Il offrit son cheval au prince, qui s'était occupé de débarrasser le +sien de quelques papiers importants cachés entre la selle et la +housse. + +--Adieu donc, monseigneur, dit d'Aubigné qui fit volte-face. Monsieur +de Bussy, serviteur. + +Et il partit. + +Bussy sauta légèrement en croupe de son maître, et dirigea le cheval +vers la ville, en se demandant tout bas si ce prince, habillé de noir, +n'était pas le sombre démon que lui suscitait l'enfer, jaloux déjà de +son bonheur. + +Ils entrèrent dans Angers au premier son des trompettes de +l'échevinage. + +--Que faire maintenant, monseigneur? + +--Au château! qu'on arbore ma bannière, qu'on vienne me reconnaître, +que l'on convoque la noblesse de la province. + +--Rien de plus facile, dit Bussy, décidé à faire de la docilité pour +gagner du temps, et d'ailleurs trop surpris lui-même pour être autre +chose que passif. + +--Çà, messieurs de la trompette! cria-t-il aux hérauts qui revenaient +après le premier son. + +Ceux-ci regardèrent et ne prêtèrent pas grande attention, parce qu'ils +voyaient deux hommes poudreux, suants, et en assez mince équipage. + +--Oh! oh! dit Bussy en marchant à eux... est-ce que le maître n'est +pas connu dans sa maison?... Qu'on fasse venir l'échevin de service! + +Ce ton arrogant imposa aux hérauts; l'un d'eux s'approcha. + +--Jésus-Dieu! s'écria-t-il avec effroi en regardant attentivement le +duc... n'est-ce pas là notre seigneur et maître? + +Le duc était fort reconnaissable à la difformité de son nez partagé en +deux, comme le disait la chanson de Chicot. + +--Monseigneur le duc! ajouta-t-il en saisissant le bras de l'autre +héraut, qui bondit d'une surprise pareille. + +--Vous en savez aussi long que moi maintenant, dit Bussy; enflez-moi +votre haleine, faites suer sang et eau à vos trompettes, et que toute +la ville sache dans un quart d'heure que monseigneur est arrivé chez +lui. Nous, monseigneur, allons lentement au château. Quand nous y +arriverons, la broche sera déjà mise pour nous recevoir. + +En effet, au premier cri des hérauts, les groupes se formèrent; au +second, les enfants et les commères coururent tous les quartiers en +criant: + +--Monseigneur est dans la ville!... Noël à monseigneur! + +Les échevins, le gouverneur, les principaux gentilshommes, se +précipitèrent vers le palais, suivis d'une foule qui devenait de plus +en plus compacte. + +Ainsi que l'avait prévu Bussy, les autorités de la ville étaient au +château avant le prince pour le recevoir dignement. Lorsqu'il traversa +le quai, à peine put-il fendre la presse; mais Bussy avait retrouvé un +des hérauts, qui, frappant à coups de trompette sur le populaire +empressé, fraya un passage à son prince jusqu'aux degrés de la maison +de ville. + +Bussy formait l'arrière-garde. + +«Messieurs et très-féaux âmes, dit le prince, je suis venu me jeter +dans ma bonne ville d'Angers. A Paris, les dangers les plus terribles +ont menacé ma vie; j'avais perdu même ma liberté. J'ai réussi à fuir, +grâce à de bons amis.» + +Bussy se mordit les lèvres: il devinait le sens du regard ironique de +François. + +«Et depuis que je me sens dans votre ville, ma tranquillité, ma vie, +sont assurées.» + +Les magistrats, stupéfaits, crièrent faiblement: Vive notre seigneur! + +Le peuple, qui espérait les aubaines usitées à chaque voyage du +prince, cria vigoureusement: Noël! + +--Soupons, dit le prince, je n'ai rien pris depuis ce matin. + +Le duc fut entouré en un moment de toute la maison qu'il entretenait à +Angers en qualité de duc d'Anjou, et dont les principaux serviteurs +seuls connaissaient leur maître. + +Puis ce fut le tour des gentilshommes et des dames de la ville. + +La réception dura jusqu'à minuit. La ville fut illuminée, les coups de +mousquet retentirent dans les rues et sur les places, la cloche de la +cathédrale fut mise en branle, et le vent porta jusqu'à Méridor les +bouffées bruyantes de la joie traditionnelle des bons Angevins. + + + + +CHAPITRE XXXI + +DIPLOMATIE DE M. LE DUC D'ANJOU. + + +Quand le bruit des mousquets se fut un peu calmé dans les rues, quand +les battements de la cloche eurent ralenti leurs vibrations, quand les +antichambres furent dégarnies, quand enfin Bussy et le duc d'Anjou se +trouvèrent seuls: + +--Causons, dit le duc. + +En effet, grâce à sa perspicacité, François comprenait que Bussy, +depuis leur rencontre, avait fait beaucoup plus d'avances qu'il +n'avait l'habitude d'en faire; il jugea alors, avec sa connaissance de +la cour, qu'il était dans une position embarrassée, et que, par +conséquent, il pouvait, avec un peu d'adresse, prendre avantage sur +lui. + +Mais Bussy avait eu le temps de se préparer, et il attendait son +prince de pied ferme. + +--Causons, monseigneur, répliqua-t-il. + +--Le dernier jour que nous nous vîmes, dit le prince, vous étiez bien +malade, mon pauvre Bussy! + +--C'est vrai, monseigneur, répliqua le jeune homme; j'étais +très-malade, et c'est presque un miracle qui m'a sauvé. + +--Ce jour-là, il y avait près de vous, continua le duc, certain +médecin bien enragé pour votre salut, car il mordait vigoureusement, +ce me semble, ceux qui vous approchaient. + +--C'est encore vrai, mon prince, car le Haudoin m'aime beaucoup. + +--Il vous tenait rigoureusement au lit, n'est-ce pas? + +--Ce dont j'enrageais de toute mon âme, comme Votre Altesse a pu le +voir. + +--Mais, dit le duc, si vous eussiez si fort enragé, vous auriez pu +envoyer la Faculté à tous les diables, et sortir avec moi, comme je +vous en priais. + +--Dame! fit Bussy en tournant et retournant de cent façons entre ses +doigts son chapeau de pharmacien. + +--Mais, continua le duc, comme il s'agissait d'une grave affaire, vous +avez eu peur de vous compromettre. + +--Plaît-il? dit Bussy en enfonçant d'un coup de poing le même chapeau +sur ses yeux: vous avez dit, je crois, que j'avais eu peur de me +compromettre, mon prince? + +--Je l'ai dit, répliqua le duc d'Anjou. + +Bussy bondit sur sa chaise, et se trouva debout. + +--Eh bien! vous en avez menti, monseigneur, s'écria-t-il, menti à +vous-même, entendez-vous, car vous ne croyez pas un mot, mais pas un +seul, de ce que vous venez de dire; il y a sur ma peau vingt +cicatrices, qui prouvent que je me suis compromis quelquefois, mais +que je n'ai jamais eu peur; et, ma foi, je connais beaucoup de gens +qui ne sauraient pas en dire et surtout en montrer autant. + +--Vous avez toujours des arguments irréfragables, monsieur de Bussy, +reprit le duc fort pâle et fort agité; quand on vous accuse, vous +criez plus haut que le reproche, et alors vous vous figurez que vous +avez raison. + +--Oh! je n'ai pas toujours raison, monseigneur, dit Bussy, je le sais +bien; mais je sais bien aussi dans quelles occasions j'ai tort. + +--Et dans lesquelles avez-vous tort? dites, je vous prie. + +--Quand je sers des ingrats. + +--En vérité, monsieur, je croie que vous vous oubliez, dit le prince +en se levant tout à coup avec cette dignité qui lui était propre dans +certaines circonstances. + +--Eh bien! je m'oublie, monseigneur, dit Bussy; une fois dans votre +vie, faites-en autant, oubliez-vous ou oubliez-moi. + +Bussy fit alors deux pas pour sortir; mais le prince fut encore plus +prompt que lui, et le gentilhomme trouva le duc devant la porte. + +--Nierez-vous, monsieur, dit le duc, que, le jour où vous avez refusé +de sortir avec moi, vous ne soyez sorti l'instant d'après? + +--Moi, dit Bussy, je ne nie jamais rien, monseigneur, si ce n'est ce +qu'on veut me forcer d'avouer. + +--Dites-moi donc alors pourquoi vous vous êtes obstiné à rester en +votre hôtel? + +--Parce que j'avais des affaires. + +--Chez vous? + +--Chez moi ou ailleurs. + +--Je croyais que, quand un gentilhomme est au service d'un prince, ses +principales affaires sont les affaires de ce prince. + +--Et, d'habitude, qui donc les fait, vos affaires, monseigneur, si ce +n'est moi? + +--Je ne dis pas non, dit François; et d'ordinaire je vous trouve +fidèle et dévoué, je dirai même plus, j'excuse votre mauvaise humeur. + +--Ah! vous êtes bien bon. + +--Oui, car vous aviez quelque raison de m'en vouloir. + +--Vous l'avouez, monseigneur? + +--Oui. Je vous avais promis la disgrâce de M. de Monsoreau. Il paraît +que vous le détestez fort, M. de Monsoreau? + +--Moi, pas du tout. Je lui trouve une laide figure et j'aurais voulu +qu'il s'éloignât de la cour pour ne point avoir cette figure sous les +yeux. Vous, au contraire, monseigneur, vous aimez cette figure-là. Il +ne faut pas discuter sur les goûts. + +--Eh bien! alors, comme c'était votre seule excuse que de me bouder +comme eût fait un enfant gâté et hargneux, je vous dirai que vous avez +doublement eu tort de ne pas vouloir sortir avec moi, et de sortir +après moi pour faire des vaillantises inutiles. + +--J'ai fait des vaillantises inutiles, moi? et tout à l'heure vous me +reprochiez d'avoir eu.... Voyons, monseigneur, soyons conséquent; +quelles vaillantises ai-je faites? + +--Sans doute; que vous en vouliez à M. d'Épernon et à M. de Schomberg, +je conçois cela. Je leur en veux, moi aussi, et même mortellement; +mais il fallait se borner à leur en vouloir, et attendre le moment. + +--Oh! oh! dit Bussy, qu'y a-t-il encore là-dessous, monseigneur? + +--Tuez-les, morbleu! tuez-les tous deux, tuez-les tous quatre, je ne +vous en serai que plus reconnaissant; mais ne les exaspérez pas, +surtout quand vous êtes loin: car leur exaspération retombe sur moi. + +--Voyons, que lui ai-je donc fait, à ce digne Gascon? + +--Vous parlez de d'Épernon, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Eh bien! vous l'avez fait lapider. + +--Moi? + +--Au point que son pourpoint a été mis en lambeaux, son manteau en +pièces, et qu'il est rentré au Louvre en haut-de-chausses. + +--Bon, dit Bussy, et d'un; passons à l'Allemand. Quels sont mes torts +envers M. de Schomberg? + +--Nierez-vous que vous ne l'ayez fait teindre en indigo? Quand je l'ai +revu trois heures après son accident, il était encore couleur d'azur; +et vous appelez cela une bonne plaisanterie. Allons donc! + +Et le prince se mit à rire malgré lui, tandis que Bussy, se rappelant +de son côté la figure que faisait Schomberg dans son cuvier, ne +pouvait s'empêcher de rire aux éclats. + +--Alors, dit-il, c'est moi qui passe pour leur avoir joué ce tour. + +--Pardieu! c'est moi peut-être? + +--Et vous vous sentez le courage, monseigneur, de venir faire des +reproches à un homme qui a de ces idées-là. Tenez, je vous le disais +tout à l'heure, vous êtes un ingrat. + +--D'accord. Maintenant, voyons, et si tu es réellement sorti pour +cela, je te pardonne. + +--Bien sûr? + +--Oui, parole d'honneur; mais tu n'es pas au bout de mes griefs. + +--Allez. + +--Parlons de moi un peu. + +--Soit. + +--Qu'as-tu fait pour me tirer d'embarras? + +--Vous le voyez bien, dit Bussy, ce que j'ai fait. + +--Non, je ne le vois pas. + +--Eh bien! je suis parti pour l'Anjou. + +--C'est-à-dire que tu t'es sauvé. + +--Oui, car en me sauvant je vous sauvais. + +--Mais, au lieu de te sauver si loin, ne pouvais-tu donc rester aux +environs de Paris? Il me semble que tu m'étais plus utile à Montmartre +qu'à Angers. + +--Ah! voilà où nous différons d'avis, monseigneur: j'aimais mieux +venir en Anjou. + +--C'est une médiocre raison, vous en conviendrez, que votre +caprice.... + +--Non pas, car ce caprice avait pour but de vous recruter des +partisans. + +--Ah! voilà qui est différent. Eh bien! voyons, qu'avez-vous fait? + +--Il sera temps de vous l'expliquer demain, monseigneur, car voici +justement l'heure à laquelle je dois vous quitter. + +--Et pourquoi me quitter? + +--Pour m'aboucher avec un personnage des plus importants. + +--Ah! s'il en est ainsi, c'est autre chose; allez, Bussy, mais soyez +prudent. + +--Prudent, à quoi bon? Ne sommes-nous pas les plus forts ici! + +--N'importe, ne risque rien; as-tu déjà fait beaucoup de démarches? + +--Je suis ici depuis deux jours, comment voulez-vous.... + +--Mais tu te caches, au moins. + +--Si je me cache, je le crois morbleu bien! Voyez-vous sous quel +costume je vous parle, est-ce que j'ai l'habitude de porter des +pourpoints cannelle? C'est pourtant pour vous encore que je suis entré +dans cet affreux fourreau. + +--Et où loges-tu? + +--Ah! voilà où vous apprécierez mon dévouement. Je loge... je loge +dans une masure près du rempart, avec une sortie sur la rivière, mais +vous, mon prince, à votre tour, voyons, comment êtes-vous sorti du +Louvre? comment vous ai-je trouvé sur un grand chemin, avec un cheval +fourbu entre les jambes et M. d'Aubigné à vos côtés? + +--Parce que j'ai des amis, dit le prince. + +--Vous, des amis? fit Bussy. Allons donc! + +--Oui, des amis que tu ne connais pas. + +--A la bonne heure! et quels sont ces amis? + +--Le roi de Navarre et M. d'Aubigné que tu as vu. + +--Le roi de Navarre!... Ah! c'est vrai. N'avez-vous point conspiré +ensemble? + +--Je n'ai jamais conspiré, monsieur de Bussy. + +--Non! demandez un peu à la Mole et à Coconnas. + +--La Mole, dit le prince d'un air sombre, avait commis un autre crime +que celui pour lequel on croit qu'il est mort. + +--Bien! laissons la Mole et revenons à vous; d'autant plus, +monseigneur, que nous aurions quelque peine à nous entendre sur ce +point-là. Par où diable êtes-vous sorti du Louvre? + +--Par la fenêtre. + +--Ah! vraiment. Et par laquelle? + +--Par celle de ma chambre à coucher. + +--Vous connaissiez donc l'échelle de corde? + +--Quelle échelle de corde? + +--Celle de l'armoire. + +--Ah! il paraît que tu la connaissais, toi? dit le prince en +pâlissant. + +--Dame! dit Bussy. Votre Altesse sait que j'ai eu quelquefois le +bonheur d'entrer dans cette chambre. + +--Du temps de ma soeur Margot, n'est-ce pas! et tu entrais par la +fenêtre? + +--Dame! vous sortez bien par là, vous. Ce qui m'étonne seulement, +c'est que vous ayez trouvé l'échelle. + +--Ce n'est pas moi qui l'ai trouvée. + +--Qui donc? + +--Personne; on me l'a indiquée. + +--Qui cela? + +--Le roi de Navarre. + +--Ah! ah! le roi de Navarre connaît l'échelle; je ne l'aurais pas cru. +Enfin, tant il y a que vous voici, monseigneur, sain et sauf et bien +portant! nous allons mettre l'Anjou en feu, et, de la même traînée, +l'Angoumois et le Béarn s'enflammeront: cela fera un assez joli petit +incendie. + +--Mais ne parlais-tu pas d'un rendez-vous? dit le duc. + +--Ah! morbleu! c'est vrai; mais l'intérêt de la conversation me le +faisait oublier. Adieu, monseigneur. + +--Prends-tu ton cheval? + +--Dame! s'il est utile à monseigneur, Son Altesse peut le garder; j'en +ai un second. + +--Alors, j'accepte; plus tard nous ferons nos comptes. + +--Oui, monseigneur, et Dieu veuille que ce ne soit pas moi qui vous +redoive quelque chose! + +--Pourquoi cela? + +--Parce que je n'aime pas celui que vous chargez d'ordinaire d'apurer +vos comptes. + +--Bussy! + +--C'est vrai, monseigneur; il était convenu que nous ne parlerions +plus de cela. + +Le prince, qui sentait le besoin qu'il avait de Bussy, lui tendit la +main. + +Bussy lui donna la sienne, mais en secouant la tête. + +Tous deux se séparèrent. + + + + +CHAPITRE XXXII + +DIPLOMATIE DE M. DE SAINT-LUC. + + +Bussy retourna chez lui à pied, au milieu d'une nuit épaisse; mais, au +lieu de Saint-Luc qu'il s'attendait à y rencontrer, il ne trouva +qu'une lettre qui lui annonçait l'arrivée de son ami pour le +lendemain. + +En effet, vers six heures du matin, Saint-Luc, suivi d'un piqueur, +avait quitté Méridor et avait dirigé sa course vers Angers. Il était +arrivé au pied des remparts à l'ouverture des portes, et, sans +remarquer l'agitation singulière du peuple à son lever, il avait gagné +la maison de Bussy. Les deux amis s'embrassèrent cordialement. + +--Daignez, mon cher Saint-Luc, dit Bussy, accepter l'hospitalité de ma +pauvre chaumière. Je campe à Angers. + +--Oui, dit Saint-Luc, à la manière des vainqueurs, c'est-à-dire sur le +champ de bataille. + +--Que voulez-vous dire, cher ami? + +--Que ma femme n'a pas plus de secrets pour moi que je n'en ai pour +elle, mon cher Bussy, et qu'elle m'a tout raconté. Il y a communauté +entre nous: recevez tous mes compliments, mon maître en toutes choses, +et, puisque vous m'avez mandé, permettez-moi de vous donner un +conseil. + +--Donnez. + +--Débarrassez-vous vite de cet abominable Monsoreau: personne ne +connaît à la cour votre liaison avec sa femme, c'est le bon moment; +seulement, il ne faut pas le laisser échapper; lorsque, plus tard, +vous épouserez la veuve, on ne dira pas au moins que vous l'avez faite +veuve pour l'épouser. + +--Il n'y a qu'un obstacle à ce beau projet, qui m'était venu d'abord à +l'esprit comme il s'est présenté au vôtre. + +--Vous voyez bien, et lequel? + +--C'est que j'ai juré à Diane de respecter la vie de son mari, tant +qu'il ne m'attaquera point, bien entendu. + +--Vous avez eu tort. + +--Moi! + +--Vous avez eu le plus grand tort. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'on ne fait point de pareils serments. Que diable! si vous +ne vous dépêchez pas, si vous ne prenez pas les devants, c'est moi qui +vous le dis, le Monsoreau, qui est confit en malices, vous découvrira, +et, s'il vous découvre, comme il n'est rien moins que chevaleresque, +il vous tuera. + +--Il arrivera ce que Dieu aura décidé, dit Bussy en souriant; mais, +outre que je manquerais au serment que j'ai fait à Diane en lui tuant +son mari.... + +--Son mari!... vous savez bien qu'il ne l'est pas. + +--Oui, mais il n'en porte pas moins le titre. Outre, dis-je, que je +manquerais au serment que je lui ai fait, le monde me lapiderait, mon +cher, et celui qui aujourd'hui est un monstre à tous les regards +paraîtrait dans sa bière un ange que j'aurais mis au cercueil. + +--Aussi ne vous conseillerais-je pas de le tuer vous-même. + +--Des assassins! ah! Saint-Luc, vous me donnez là un triste conseil. + +--Allons donc! qui vous parle d'assassins? + +--De quoi parlez-vous donc, alors? + +--De rien, cher ami; une idée qui m'est passée par l'esprit et qui +n'est pas suffisamment mûre pour que je vous la communique. Je n'aime +pas plus ce Monsoreau que vous, quoique je n'aie pas les mêmes raisons +de le détester: parlons donc de la femme au lieu de parler du mari. + +Bussy sourit. + +--Vous êtes un brave compagnon, Saint-Luc, dit Bussy, et vous pouvez +compter sur mon amitié. Or, vous le savez, mon amitié se compose de +trois choses: de ma bourse, de mon épée et de ma vie. + +--Merci, dit Saint-Luc, j'accepte, mais à charge de revanche. + +--Maintenant que vouliez-vous me dire de Diane? voyons. + +--Je voulais vous demander si vous ne comptiez pas venir un peu à +Méridor? + +--Mon cher ami, je vous remercie de l'insistance, mais vous savez mes +scrupules. + +--Je sais tout. A Méridor, vous êtes exposé à rencontrer le Monsoreau, +bien qu'il soit à quatre-vingts lieues de nous; exposé à lui serrer la +main, et c'est dur de serrer la main à un homme qu'on voudrait +étrangler; enfin exposé à lui voir embrasser Diane, et c'est dur de +voir embrasser la femme qu'on aime. + +--Ah! fit Bussy avec rage, comme vous comprenez bien pourquoi je ne +vais pas à Méridor! Maintenant, cher ami.... + +--Vous me congédiez? dit Saint-Luc se méprenant à l'intention de +Bussy. + +--Non pas; au contraire, reprit celui-ci, je vous prie de rester, car +maintenant c'est à mon tour de vous interroger. + +--Faites. + +--N'avez-vous donc pas entendu, cette nuit, le bruit des cloches et +des mousquetons? + +--En effet, et nous nous sommes demandé là-bas ce qu'il y avait de +nouveau. + +--Ce matin, n'avez-vous point remarqué quelque changement en +traversant la ville? + +--Quelque chose comme une grande agitation, n'est-ce pas? + +--Oui. J'allais vous demander d'où elle provenait. + +--Elle provient de ce que M. le duc d'Anjou vient d'arriver hier, cher +ami. + +Saint-Luc fit un bond sur sa chaise, comme si on lui eût annoncé la +présence du diable. + +--Le duc à Angers! on le disait en prison au Louvre. + +--C'est justement parce qu'il était en prison au Louvre qu'il est +maintenant à Angers. Il est parvenu à s'évader par une fenêtre, et il +est venu se réfugier ici. + +--Eh bien? demanda Saint-Luc. + +--Eh bien! cher ami, dit Bussy, voici une excellente occasion de vous +venger des petites persécutions de Sa Majesté. Le prince a déjà un +parti, il va avoir des troupes, et nous brasserons quelque chose comme +une jolie petite guerre civile. + +--Oh! oh! fit Saint-Luc. + +--Et j'ai compté sur vous pour faire le coup d'épée ensemble. + +--Contre le roi? dit Saint-Luc avec une froideur soudaine. + +--Je ne dis pas précisément contre le roi, dit Bussy; je dis contre +ceux qui tireront l'épée contre nous. + +--Mon cher Bussy, dit Saint-Luc, je suis venu en Anjou pour prendre +l'air de la campagne, et non pas pour me battre contre Sa Majesté. + +--Mais laissez-moi toujours vous présenter à monseigneur. + +--Inutile, mon cher Bussy; je n'aime pas Angers, et comptais le +quitter bientôt; c'est une ville ennuyeuse et noire; les pierres y +sont molles comme du fromage, et le fromage y est dur comme de la +pierre. + +--Mon cher Saint-Luc, vous me rendriez un grand service de consentir à +ce que je sollicite de vous: le duc m'a demandé ce que j'étais venu +faire ici, et, ne pouvant pas le lui dire, attendu que lui-même a aimé +Diane et a échoué près d'elle, je lui ai fait accroire que j'étais +venu pour attirer à sa cause tous les gentilshommes du canton; j'ai +même ajouté que j'avais, ce matin, rendez-vous avec l'un d'eux. + +--Eh bien! vous direz que vous avez vu ce gentilhomme, et qu'il +demande six mois pour réfléchir. + +--Je trouve, mon cher Saint-Luc, s'il faut que je vous le dise, que +votre logique n'est pas moins hérissée que la mienne. + +--Écoutez: je ne tiens en ce monde qu'à ma femme; vous ne tenez, vous, +qu'à votre maîtresse, convenons d'une chose: en toute occasion, je +défendrai Diane; en toute occasion, vous défendrez madame de +Saint-Luc. Un pacte amoureux, soit, mais pas de pacte politique. Voilà +seulement comment nous réussirons à nous entendre. + +--Je vois qu'il faut que je vous cède, Saint-Luc, dit Bussy, car, en +ce moment, vous avez l'avantage. J'ai besoin de vous, tandis que vous +pouvez vous passer de moi. + +--Pas du tout, et c'est moi, au contraire, qui réclame votre +protection. + +--Comment cela? + +--Supposez que les Angevins, car c'est ainsi que vont s'appeler les +rebelles, viennent assiéger et mettre à sac Méridor. + +--Ah! diable, vous avez raison, dit Bussy, vous ne voulez pas que les +habitants subissent la conséquence d'une prise d'assaut. + +Les deux amis se mirent à rire, et, comme on tirait le canon dans la +ville, comme le valet de Bussy venait l'avertir que déjà le prince +l'avait appelé trois fois, ils se jurèrent de nouveau association +extra-politique, et se séparèrent enchantés l'un de l'autre. + +Bussy courut au château ducal, où déjà la noblesse affluait de toutes +les parties de la province; l'arrivée du duc d'Anjou avait retenti +comme un écho porté sur le bruit du canon, et, à trois ou quatre +lieues autour d'Angers, villes et villages étaient déjà soulevés par +cette grande nouvelle. + +Le gentilhomme se dépêcha d'arranger une réception officielle, un +repas, des harangues; il pensait que, tandis que le prince recevrait, +mangerait, et surtout haranguerait, il aurait le temps de voir Diane, +ne fût-ce qu'un instant. Puis, lorsqu'il eut taillé pour quelques +heures de l'occupation au duc, il regagna sa maison, monta son second +cheval, et prit au galop le chemin de Méridor. + +Le duc, livré à lui-même, prononça de fort beaux discours et produisit +un effet merveilleux en parlant de la Ligue, touchant avec discrétion +les points qui concernaient son alliance avec les Guise, et se donnant +comme un prince persécuté par le roi à cause de la confiance que les +Parisiens lui avaient témoignée. + +Pendant les réponses et les baise-mains, le duc passait la revue des +gentilshommes, notant avec soin ceux qui étaient déjà arrivés, et avec +plus de soin ceux qui manquaient encore. + +Quand Bussy revint, il était quatre heures de l'après-midi; il sauta à +bas de son cheval et se présenta devant le duc, couvert de sueur et de +poussière. + +--Ah! ah! mon brave Bussy, dit le duc, te voilà à l'oeuvre, à ce qu'il +paraît. + +--Vous voyez, monseigneur. + +--Tu as chaud? + +--J'ai fort couru. + +--Prends garde de te rendre malade, tu n'es peut-être pas encore bien +remis. + +--Il n'y a pas de danger. + +--Et d'où viens-tu? + +--Des environs. Votre Altesse est-elle contente, et a-t-elle eu cour +nombreuse? + +--Oui, je suis assez satisfait; mais, à cette cour, Bussy, quelqu'un +manque. + +--Qui cela? + +--Ton protégé. + +--Mon protégé? + +--Oui, le baron de Méridor. + +--Ah! dit Bussy en changeant de couleur. + +--Et, cependant, il ne faudrait pas le négliger, quoiqu'il me néglige. +Le baron est influent dans la province. + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr. C'était lui le correspondant de la Ligue à Angers; il +avait été choisi par M. de Guise, et, en général, MM. de Guise +choisissent bien leurs hommes: il faut qu'il vienne, Bussy. + +--Mais, s'il ne vient pas, cependant, monseigneur? + +--S'il ne vient pas à moi, je ferai les avances, et c'est moi qui irai +à lui. + +--A Méridor? + +--Pourquoi pas? + +Bussy ne put retenir l'éclair jaloux et dévorant qui jaillit de ses +yeux. + +--Au fait, dit-il, pourquoi pas? vous êtes prince, tout vous est +permis. + +--Ah çà! tu crois donc qu'il m'en veut toujours? + +--Je ne sais. Comment le saurais-je, moi? + +--Tu ne l'as pas vu? + +--Non. + +--Agissant près des grands de la province, tu aurais cependant pu +avoir affaire à lui. + +--Je n'y eusse pas manqué, s'il n'avait pas eu lui-même affaire à moi. + +--Eh bien? + +--Eh bien! dit Bussy, je n'ai pas été assez heureux dans les promesses +que je lui avais faites, pour avoir grande hâte de me présenter devant +lui. + +--N'a-t-il pas ce qu'il désirait? + +--Comment cela? + +--Il voulait que sa fille épousât le comte, et le comte l'a épousée. + +--Bien, monseigneur, n'en parlons plus, dit Bussy; et il tourna le dos +au prince. + +En ce moment, de nouveaux gentilshommes entrèrent; le duc alla à eux, +Bussy resta seul. + +Les paroles du prince lui avaient fort donné à penser. + +Quelles pouvaient être les idées réelles du prince à l'égard du baron +de Méridor? + +Étaient-elles telles que le prince les avait exprimées? Ne voyait-il +dans le vieux seigneur qu'un moyen de renforcer sa cause de l'appui +d'un homme estimé et puissant? + +Ou bien ses projets politiques n'étaient-ils qu'un moyen de se +rapprocher de Diane? + +Bussy examina la position du prince telle qu'elle était: il le vit +brouillé avec son frère, exilé du Louvre, chef d'une insurrection en +province. Il jeta dans la balance les intérêts matériels du prince et +ses fantaisies amoureuses. Ce dernier intérêt était bien léger, +comparé aux autres. Bussy était disposé à pardonner au duc tous ses +autres torts, s'il voulait bien ne pas avoir celui-là. + +Il passa toute la nuit à banqueter avec Son Altesse royale et les +gentilshommes angevins, et à faire la révérence aux dames angevines; +puis, comme on avait fait venir les violons, à leur apprendre les +danses les plus nouvelles. + +Il va sans dire qu'il fit l'admiration des femmes et le désespoir des +maris, et, comme quelques-uns de ces derniers le regardaient autrement +qu'il ne plaisait à Bussy d'être regardé, il retroussa huit ou dix +fois sa moustache, et demanda à trois ou quatre de ces messieurs s'ils +ne lui accorderaient pas la faveur d'une promenade au clair de la +lune, dans le boulingrin. + +Mais sa réputation l'avait précédé à Angers, et Bussy en fut quitte +pour ses avances. + +A la porte du palais ducal, Bussy trouva une figure franche, loyale et +rieuse, qu'il croyait à quatre-vingts lieues de lui. + +--Ah! dit-il avec un vif sentiment de joie, c'est toi, Remy! + +--Eh! mon Dieu oui, monseigneur. + +--J'allais t'écrire de venir me rejoindre. + +--En vérité? + +--Parole d'honneur! + +--En ce cas, cela tombe à merveille: je craignais que vous ne me +grondassiez. + +--Et de quoi? + +--De ce que j'étais venu sans permission. Mais, ma foi! j'ai entendu +dire que monseigneur le duc d'Anjou s'était évadé du Louvre, et qu'il +était parti pour sa province. Je me suis rappelé que vous étiez dans +les environs d'Angers, j'ai pensé qu'il y aurait guerre civile et +force estocades données et rendues, bon nombre de trous faits à la +peau de mon prochain; et, attendu que j'aime mon prochain comme +moi-même et même plus que moi-même, je suis accouru. + +--Tu as bien fait, Remy; d'honneur, tu me manquais. + +--Comment va Gertrude, monseigneur? + +Le gentilhomme sourit. + +--Je te promets de m'en informer à Diane, la première fois que je la +verrai, dit-il. + +--Et moi, en revanche, soyez tranquille, la première fois que je la +verrai, dit-il, de mon côté, je lui demanderai des nouvelles de madame +de Monsoreau. + +--Tu es un charmant compagnon, et comment m'as-tu trouvé? + +--Parbleu, belle difficulté! j'ai demandé où était l'hôtel ducal, et +je vous ai attendu à la porte, après avoir été conduire mon cheval +dans les écuries du prince, où, Dieu me pardonne, j'ai reconnu le +vôtre. + +--Oui, le prince avait tué le sien, je lui ai prêté Roland, et, comme +il n'en avait pas d'autre, il l'a gardé. + +--Je vous reconnais bien là, c'est vous qui êtes prince, et le prince +qui est le serviteur. + +--Ne te presse pas de me mettre si haut, Remy, tu vas voir comment +monseigneur est logé. + +Et, en disant cela, il introduisit le Haudoin dans sa petite maison du +rempart. + +--Ma foi! dit Bussy, tu vois le palais; loge-toi où tu voudras et +comme tu pourras. + +--Cela ne sera point difficile, et il ne me faut pas grand'place, +comme vous savez; d'ailleurs, je dormirai debout, s'il le faut. Je +suis assez fatigué pour cela. + +Les deux amis, car Bussy traitait le Haudoin plutôt en ami qu'en +serviteur, se séparèrent, et Bussy, le coeur doublement content de se +retrouver entre Diane et Remy, dormit tout d'une traite. + +Il est vrai que, pour dormir à son aise, le duc, de son côté, avait +fait prier qu'on ne tirât plus le canon, et que les mousquetades +cessassent; quant aux cloches, elles s'étaient endormies toutes +seules, grâce aux ampoules des sonneurs. + +Bussy se leva de bonne heure, et courut au château en ordonnant qu'on +prévint Remy de l'y venir rejoindre: il tenait à guetter les premiers +bâillements du réveil de Son Altesse, afin de surprendre, s'il était +possible, sa pensée dans la grimace, ordinairement très-significative, +du dormeur qu'on éveille. + +Le duc se réveilla, mais on eût dit que, comme son frère Henri, il +mettait un masque pour dormir. Bussy en fut pour ses frais de +matinalité. + +Il tenait tout prêt un catalogue de choses toutes plus importantes les +unes que les autres. + +D'abord une promenade extra-muros pour reconnaître les fortifications +de la place. + +Une revue des habitants et de leurs armes. + +Visite à l'arsenal et commande de munitions de toutes espèces. + +Examen minutieux des tailles de la province, à l'effet de procurer aux +bons et fidèles vassaux du prince un petit supplément d'impôt destiné +à l'ornement intérieur des coffres. + +Enfin, correspondance. + +Mais Bussy savait d'avance qu'il ne devait pas énormément compter sur +ce dernier article; le duc d'Anjou écrivait peu; dès cette époque, il +pratiquait le proverbe: Les écrits restent. + +Ainsi muni contre les mauvaises pensées qui pouvaient venir au duc, le +comte vit ses yeux s'ouvrir, mais, comme nous l'avons dit, sans +pouvoir rien lire dans ces yeux. + +--Ah! ah! fit le duc, déjà toi! + +--Ma foi oui, monseigneur; je n'ai pas pu dormir, tant les intérêts de +Votre Altesse m'ont, toute la nuit, trotté par la tête. Çà, que +faisons-nous ce matin? Tiens! si nous chassions. + +Bon! se dit tout bas Bussy, voilà encore une occupation à laquelle je +n'avais pas songé. + +--Comment! dit le duc, tu prétends que tu as pensé à mes intérêts +toute la nuit, et le résultat de la veille et de la méditation est de +venir me proposer une chasse. Allons donc! + +--C'est vrai, dit Bussy; d'ailleurs nous n'avons pas de meute. + +--Ni de grand veneur, fit le prince. + +--Ah! ma foi, je n'en trouverais la chasse que plus agréable pour +chasser sans lui. + +--Ah! je ne suis pas comme toi, il me manque. + +Le duc dit cela d'un singulier air. Bussy le remarqua. + +--Ce digne homme, dit-il, votre ami; il paraît qu'il ne vous a pas +délivré non plus, celui-là. + +Le duc sourit. + +--Bon, dit Bussy, je connais ce sourire-là; c'est le mauvais: gare au +Monsoreau! + +--Tu lui en veux donc? demanda le prince. + +--Au Monsoreau? + +--Oui. + +--Et de quoi lui en voudrais-je? + +--De ce qu'il est mon ami. + +--Je le plains fort, au contraire. + +--Qu'est-ce à dire? + +--Que plus vous le ferez monter, plus il tombera de haut, quand il +tombera. + +--Allons, je vois que tu es de bonne humeur. + +--Moi? + +--Oui, c'est quand tu es de bonne humeur que tu me dis de ces +choses-là. N'importe, continua le duc, je maintiens mon dire, et +Monsoreau nous eût été bien utile dans ce pays-ci. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il a des biens aux environs. + +--Lui? + +--Lui ou sa femme. + +Bussy se mordit les lèvres: le duc ramenait la conversation au point +d'où il avait eu tant de peine à l'écarter la veille. + +--Ah! vous croyez? dit-il. + +--Sans doute. Méridor est à trois lieues d'Angers; ne le sais-tu pas, +toi qui m'as amené le vieux baron? + +Bussy comprit qu'il s'agissait de n'être point déferré. + +--Dame! dit-il, je vous l'ai amené, moi, parce qu'il s'est pendu à mon +manteau, et qu'à moins de lui en laisser la moitié entre les doigts, +comme faisait saint Martin, il fallait bien le conduire devers vous... +Au reste ma protection ne lui a pas servi à grand'chose. + +--Écoute, dit le duc, j'ai une idée. + +--Diable! dit Bussy, qui se défiait toujours des idées du prince. + +--Oui... Monsoreau a eu sur toi la première partie; mais je veux te +donner la seconde. + +--Comment l'entendez-vous, mon prince? + +--C'est tout simple. Tu me connais, Bussy? + +--J'ai ce malheur, mon prince. + +--Crois-tu que je sois homme à subir un affront et à le laisser +impuni? + +--C'est selon. + +Le duc sourit d'un sourire plus mauvais encore que le premier, en se +mordant les lèvres et en secouant la tête de haut en bas. + +--Voyons, expliquez-vous, monseigneur, dit Bussy. + +--Eh bien! le grand veneur m'a volé une jeune fille que j'aimais, pour +en faire sa femme; moi, à mon tour, je veux lui voler sa femme pour en +faire ma maîtresse. + +Bussy fit un effort pour sourire; mais, si ardemment qu'il désirât +arriver à ce but, il ne parvint qu'à faire une grimace. + +--Voler la femme de M. de Monsoreau! balbutia-t-il. + +--Mais il n'y a rien de plus facile, ce me semble, dit le duc: la +femme est revenue dans ses terres. Tu m'as dit qu'elle détestait son +mari; je puis donc compter, sans trop de vanité, qu'elle me préférera +au Monsoreau, surtout si je lui promets... ce que je lui promettrai. + +--Et que lui promettrez-vous, monseigneur? + +--De la débarrasser de son mari. + +--Eh! fut sur le point de s'écrier Bussy, pourquoi donc ne l'avez-vous +pas fait tout de suite? + +Mais il eut le courage de se retenir. + +--Vous feriez cette belle action? dit-il. + +--Tu verras. En attendant, j'irai toujours faire une visite à Méridor. + +--Vous oserez? + +--Pourquoi pas? + +--Vous vous présenterez devant le vieux baron, que vous avez +abandonné, après m'avoir promis.... + +--J'ai une excellente excuse à lui donner. + +--Où diable allez-vous donc les prendre? + +--Eh! sans doute. Je lui dirai: Je n'ai pas rompu ce mariage parce que +le Monsoreau, qui savait que vous étiez un des principaux agents de la +Ligue, et que j'en étais le chef, m'a menacé de nous vendre tous deux +au roi. + +--Ah! ah! Votre Altesse invente-t-elle celle-là? + +--Pas entièrement, je dois le dire, répondit le duc. + +--Alors je comprends, dit Bussy. + +--Tu comprends? dit le duc qui se trompait à la réponse de son +gentilhomme. + +--Oui. + +--Je lui fais accroire qu'en mariant sa fille j'ai sauvé sa vie, à +lui, qui était menacée. + +--C'est superbe, dit Bussy. + +--N'est-ce pas? Eh! mais, j'y pense, regarde donc par la fenêtre, +Bussy. + +--Pourquoi faire? + +--Regarde toujours. + +--M'y voilà. + +--Quel temps fait-il? + +--Je suis forcé d'avouer à Votre Altesse qu'il fait beau. + +--Eh bien! commande les chevaux, et allons un peu voir comment va le +bonhomme Méridor. + +--Tout de suite, monseigneur? + +Et Bussy, qui, depuis un quart d'heure, jouait ce rôle éternellement +comique de Mascarille dans l'embarras, feignant de sortir, alla +jusqu'à la porte et revint. + +--Pardon, monseigneur, dit-il; mais combien de chevaux commandez-vous? + +--Mais quatre, cinq, ce que tu voudras. + +--Alors, si vous vous en rapportez de ce soin à moi, monseigneur, dit +Bussy, j'en commanderai un cent. + +--Bon, un cent, dit le prince surpris, pour quoi faire? + +--Pour en avoir à peu près vingt-cinq, dont je sois sûr en cas +d'attaque. + +Le duc tressaillit. + +--En cas d'attaque? dit-il. + +--Oui. J'ai ouï dire, continua Bussy, qu'il y avait force bois dans +ces pays-là; et il n'y aurait rien de rare à ce que nous tombassions +dans quelque embuscade. + +--Ah! ah! dit le duc, tu penserais? + +--Monseigneur sait que le vrai courage n'exclut pas la prudence. + +Le duc devint rêveur. + +--Je vais en commander cent cinquante, dit Bussy. + +Et il s'avança une seconde fois vers la porte. + +--Un instant, dit le prince. + +--Qu'y a-t-il, monseigneur? + +--Crois-tu que je sois en sûreté à Angers, Bussy? + +--Dame, la ville n'est pas forte; bien défendue, cependant.... + +--Oui, bien défendue; mais elle peut être mal défendue; si brave que +tu sois, tu ne seras jamais qu'à un seul endroit. + +--C'est probable. + +--Si je ne suis pas en sûreté dans la ville, et je n'y suis pas, +puisque Bussy en doute.... + +--Je n'ai pas dit que je doutais, Monseigneur. + +--Bon, bon; si je ne suis pas en sûreté, il faut que je m'y mette +promptement. + +--C'est parler d'or, monseigneur. + +--Eh bien! je veux visiter le château et m'y retrancher. + +--Vous avez raison, monseigneur; de bons retranchements, +voyez-vous.... + +Bussy balbutia; il n'avait pas l'habitude de la peur, et les paroles +prudentes lui manquaient. + +--Et puis, une autre idée encore. + +--La matinée est féconde, monseigneur. + +--Je veux faire venir ici les Méridor. + +--Monseigneur, vous avez aujourd'hui une justesse et une vigueur de +pensées!... Levez-vous et visitons le château. + +Le prince appela ses gens; Bussy profita de ce moment pour sortir. + +Il trouva le Haudoin dans les appartements. C'était lui qu'il +cherchait. + +Il l'emmena dans le cabinet du duc, écrivit un petit mot, entra dans +une serre, cueillit un bouquet de roses, roula le billet autour des +tiges, passa à l'écurie, sella Roland, mit le bouquet dans la main du +Haudoin, et invita le Haudoin à se mettre en selle. + +Puis, le conduisant hors de la ville, comme Aman conduisait Mardochée, +il le plaça dans une espèce de sentier. + +--Là, lui dit-il, laisse aller Roland; au bout du sentier, tu +trouveras la forêt, dans la forêt un parc, autour de ce parc un mur, à +l'endroit du mur où Roland s'arrêtera, tu jetteras ce bouquet. + +«Celui qu'on attend ne vient pas, disait le billet, parce que celui +qu'on n'attendait pas est venu, et plus menaçant que jamais, car il +aime toujours. Prenez avec les lèvres et le coeur tout ce qu'il y a +d'invisible aux yeux dans ce papier.» + +Bussy lâcha la bride à Roland qui partit au galop dans la direction de +Méridor. + +Bussy revint au palais ducal et trouva le prince habillé. + +Quant à Remy, ce fut pour lui l'affaire d'une demi-heure. Emporté +comme un nuage par le vent, Remy, confiant dans les paroles de son +maître, traversa prés, champs, bois, ruisseaux, collines, et s'arrêta +au pied d'un mur à demi dégradé dont le chaperon tapissé de lierres +semblait relié par eux aux branches des chênes. + +Arrivé là, Remy se dressa sur ses étriers, attacha de nouveau et plus +solidement encore qu'il ne l'était le papier au billet, et, poussant +un hem! vigoureux, il lança le bouquet par-dessus le mur. + +Un petit cri qui retentit de l'autre côté lui apprit que le message +était arrivé à bon port. + +Remy n'avait plus rien à faire, car on ne lui avait pas demandé de +réponse. + +Il tourna donc du côté par lequel il était venu, la tête du cheval, +qui se disposait à prendre son repas aux dépens de la glandée, et qui +témoigna un vif mécontentement d'être dérangé dans ses habitudes; mais +Remy fit une sérieuse application de l'éperon et de la cravache. +Roland sentit son tort et repartit de son train habituel. + +Quarante minutes après, il se reconnaissait dans sa nouvelle écurie, +comme il s'était reconnu dans le hallier, et il venait prendre de +lui-même sa place au râtelier bien garni de foin et à la mangeoire +regorgeant d'avoine. + +Bussy visitait le château avec le prince. + +Remy le joignit au moment où il examinait un souterrain conduisant à +une poterne. + +--Eh bien! demanda-t-il à son messager, qu'as-tu vu? qu'as-tu entendu? +qu'as-tu fait? + +--Un mur, un cri, sept lieues, répondit Remy avec le laconisme d'un de +ces enfants de Sparte qui se faisaient dévorer le ventre par les +renards pour la plus grande gloire des lois de Lycurgue. + + + + +CHAPITRE XXXIII + +UNE VOLÉE D'ANGEVINS. + + +Bussy parvint à occuper si bien le duc d'Anjou de ses préparatifs de +guerre, que, pendant deux jours, il ne trouva ni le temps d'aller à +Méridor, ni le temps de faire venir le baron à Angers. + +Quelquefois cependant le duc revenait à ses idées de visite. Mais +aussitôt Bussy faisait l'empressé, visitait les mousquets de toute la +garde, faisait équiper les chevaux en guerre, roulait les canons, les +affûts, comme s'il s'agissait de conquérir une cinquième partie du +monde. + +Ce que voyant Remy, il se mettait à faire de la charpie, à repasser +ses instruments, à confectionner ses baumes, comme s'il s'agissait de +soigner la moitié du genre humain. + +Le duc alors reculait devant l'énormité de pareils préparatifs. + +Il va sans dire que, de temps en temps, Bussy, sous prétexte de faire +le tour des fortifications extérieures, sautait sur Roland, et, en +quarante minutes, arrivait à certain mur, qu'il enjambait d'autant +plus lestement, qu'à chaque enjambement il faisait tomber quelque +pierre, et que le chaperon, croulant sous son poids, devenait peu à +peu une brèche. + +Quant à Roland, il n'était plus besoin de lui dire où l'on allait, +Bussy n'avait qu'à lui lâcher la bride et fermer les yeux. + +--Voilà déjà deux jours de gagnés, disait Bussy, j'aurai bien du +malheur si, d'ici à deux autres jours, il ne m'arrive pas un petit +bonheur. + +Bussy n'avait pas tort de compter sur sa bonne fortune. + +Vers le soir du troisième jour, comme on faisait entrer dans la ville +un énorme convoi de vivres, produit d'une réquisition frappée par le +duc sur ses bons et féaux Angevins; comme M. d'Anjou, pour faire le +bon prince, goûtait le pain noir des soldats et déchirait à belles +dents les harengs salés et la morue sèche, on entendit une grande +rumeur vers une des portes de la ville. + +M. d'Anjou s'informa d'où venait cette rumeur; mais personne ne put le +lui dire. + +Il se faisait par là une distribution de coups de manche de pertuisane +et de coups de crosse de mousquet à bon nombre de bourgeois attirés +par la nouveauté d'un spectacle curieux. + +Un homme, monté sur un cheval blanc ruisselant de sueur, s'était +présenté à la barrière de la porte de Paris. + +Or Bussy, par suite de son système d'intimidation, s'était fait nommer +capitaine général du pays d'Anjou, grand-maître de toutes les places, +et avait établi la plus sévère discipline, notamment dans Angers. Nul +ne pouvait sortir de la ville sans un mot d'ordre, nul ne pouvait y +entrer sans ce même mot d'ordre, une lettre d'appel ou un signe de +ralliement quelconque. + +Toute cette discipline n'avait d'autre but que d'empêcher le duc +d'envoyer quelqu'un à Diane sans qu'il le sût, et d'empêcher Diane +d'entrer à Angers sans qu'il en fût averti. + +Cela paraîtra peut-être un peu exagéré; mais cinquante ans plus tard +Buckingham faisait bien d'autres folies pour Anne d'Autriche. + +L'homme et le cheval blanc étaient donc, comme nous l'avons dit, +arrivés d'un galop furieux, et ils avaient été donner droit dans le +poste. + +Mais le poste avait sa consigne. La consigne avait été donnée à la +sentinelle; la sentinelle avait croisé la pertuisane; le cavalier +avait paru s'en inquiéter médiocrement; mais la sentinelle avait crié: +«Aux armes!» le poste était sorti, et force avait été d'entrer en +explication. + +--Je suis Antraguet, avait dit le cavalier, et je veux parler au duc +d'Anjou. + +--Nous ne connaissons pas Antraguet, avait répondu le chef du poste; +quant à parler au duc d'Anjou, votre désir sera satisfait, car nous +allons vous arrêter et vous conduire à Son Altesse. + +--M'arrêter! répondit le cavalier, voilà encore un plaisant maroufle +pour arrêter Charles de Balzac d'Entragues, baron de Cuneo et comte de +Graville. + +--Ce sera pourtant comme cela, dit en ajustant son hausse-col le +bourgeois qui avait vingt hommes derrière lui, et qui n'en voyait +qu'un seul en face. + +--Attendez un peu, mes bons amis, dit Antraguet. Vous ne connaissez +pas encore les Parisiens, n'est-ce pas? eh bien! je vais vous montrer +un échantillon de ce qu'ils savent taire. + +--Arrêtons-le! conduisons-le à monseigneur! crièrent les miliciens +furieux. + +--Tout doux, mes petits agneaux, d'Anjou, dit Antraguet, c'est moi qui +aurai ce plaisir. + +--Que dit-il donc là? se demandèrent les bourgeois. + +--Il dit que son cheval n'a encore fait que dix lieues, répondit +Antraguet, ce qui fait qu'il va vous passer sur le ventre à tous, si +vous ne vous rangez pas. Rangez-vous donc, ou ventre-boeuf.... + +Et, comme les bourgeois d'Angers avaient l'air de ne pas comprendre le +juron parisien, Antraguet avait mis l'épée à la main, et, par un +moulinet prestigieux, avait abattu çà et là les hampes les plus +rapprochées des hallebardes dont on lui présentait la pointe. + +En moins de dix minutes, quinze ou vingt hallebardes furent changées +en manches à balais. + +Les bourgeois furieux fondirent à coups de bâton sur le nouveau venu, +qui parait devant, derrière, à droite et à gauche, avec une adresse +prodigieuse, et en riant de tout son coeur. + +--Ah! la belle entrée, disait-il en se tordant sur son cheval; oh! les +honnêtes bourgeois que les bourgeois d'Angers! Morbleu, comme on +s'amuse ici! Que le prince a bien eu raison de quitter Paris, et que +j'ai bien fait de venir le rejoindre! + +Et Antraguet, non-seulement parait de plus belle, mais, de temps en +temps, quand il se sentait serré de trop près, il taillait, avec sa +lame espagnole, le buffle de celui-là, la salade de celui-ci, et +quelquefois, choisissant son homme, il étourdissait d'un coup de plat +d'épée quelque guerrier imprudent qui se jetait dans la mêlée, le chef +protégé par le simple bonnet de laine angevin. + +Les bourgeois ameutés frappaient à l'envi, s'estropiant les uns les +autres, puis revenaient à la charge; comme les soldats de Cadmus, on +eût dit qu'ils sortaient de terre. + +Antraguet sentit qu'il commençait à se fatiguer. + +--Allons, dit-il, voyant que les rangs devenaient de plus en plus +compacts, c'est bon; vous êtes braves comme des lions, c'est convenu, +et j'en rendrai témoignage. Mais vous voyez qu'il ne vous reste plus +que vos manches de hallebardes, et que vous ne savez pas charger vos +mousquets. J'avais résolu d'entrer dans la ville, mais j'ignorais +qu'elle était gardée par une armée de Césars. Je renonce à vous +vaincre; adieu, bonsoir, je m'en vais. Dites seulement au prince que +j'étais venu exprès de Paris pour le voir. + +Cependant le capitaine était parvenu à communiquer le feu à la mèche +de son mousquet; mais, au moment où il appuyait la crosse à son +épaule, Antraguet lui cingla de si furieux coups de sa canne flexible +sur les doigts, qu'il lâcha son arme et qu'il se mit à sauter +alternativement sur le pied droit et sur le pied gauche. + +--A mort! à mort! crièrent les miliciens meurtris et enragés, ne le +laissons pas fuir! qu'il ne puisse pas s'échapper! + +--Ah! dit Antraguet, vous ne vouliez pas me laisser entrer tout à +l'heure, et voilà maintenant que vous ne voulez plus me laisser +sortir; prenez garde! cela va changer ma tactique: au lieu d'user du +plat, j'userai de la pointe; au lieu d'abattre les hallebardes, +j'abatterai les poignets. Çà, voyons, mes agneaux d'Anjou, me +laisse-t-on partir? + +--Non! à mort! à mort! il se lasse! assommons-le! + +--Fort bien! c'est pour tout de bon, alors? + +--Oui! oui! + +--Eh bien! gare les doigts, je coupe les mains! + +Il achevait à peine, et se mettait en mesure de mettre sa menace à +exécution, quand un second cavalier apparut à l'horizon, accourant +avec la même frénésie, entra dans la barrière au triple galop, et +tomba comme la foudre au milieu de la mêlée, qui tournait peu à peu en +véritable combat. + +--Antraguet, cria le nouveau venu, Antraguet! eh! que diable fais-tu +au milieu de tous ces bourgeois? + +--Livarot! s'écria Antraguet en se retournant, ah! mordieu, tu es le +bienvenu, Montjoie et Saint-Denis, à la rescousse! + +--Je savais bien que je te rattraperais; il y a quatre heures que j'ai +eu de tes nouvelles, et, depuis ce moment, je te suis. Mais où t'es-tu +donc fourré? on te massacre, Dieu me pardonne. + +--Oui, ce sont nos amis d'Anjou, qui ne veulent ni me laisser entrer +ni me laisser sortir. + +--Messieurs, dit Livarot en mettant le chapeau à la main, vous +plairait-il de vous ranger à droite ou à gauche, afin que nous +passions? + +--Ils nous insultent! crièrent les bourgeois; à mort! à mort! + +--Ah! voilà comme ils sont à Angers! fit Livarot en remettant d'une +main son chapeau sur sa tête, et en tirant de l'autre son épée. + +--Oui, tu vois, dit Antraguet; malheureusement ils sont beaucoup. + +--Bah! à nous trois nous en viendrons bien à bout. + +--Oui, à nous trois, si nous étions trois; mais nous ne sommes que +nous deux. + +--Voici Ribérac qui arrive. + +--Lui aussi? + +--L'entends-tu? + +--Je le vois. Eh! Ribérac! eh! ici! ici! + +En effet, au moment même, Ribérac, non moins pressé que ses +compagnons, à ce qu'il paraissait, faisait la même entrée qu'eux dans +la ville d'Angers. + +--Tiens! on se bat, dit Ribérac, voilà une chance! Bonjour, Antraguet; +bonjour, Livarot. + +--Chargeons, répondit Antraguet. + +Les miliciens regardaient, assez étourdis, le nouveau renfort qui +venait d'arriver aux deux amis, lesquels, de l'état d'assaillis, se +préparaient à passer à celui d'assaillants. + +--Ah çà! mais ils sont donc un régiment, dit le capitaine de la milice +à ces hommes; messieurs, notre ordre de bataille me paraît vicieux, et +je propose que nous fassions demi-tour à gauche. + +Les bourgeois, avec cette habileté qui les caractérise dans +l'exécution des mouvements militaires, commencèrent aussitôt un +demi-tour à droite. + +C'est qu'outre l'invitation de leur capitaine qui les ramenait +naturellement à la prudence, ils voyaient les trois cavaliers se +ranger de front avec une contenance martiale qui faisait frémir les +plus intrépides. + +--C'est leur avant-garde, crièrent les bourgeois qui voulaient se +donner à eux-mêmes un prétexte pour fuir. Alarme! alarme! + +--Au feu! crièrent les autres, au feu! + +--L'ennemi! l'ennemi! dirent la plupart. + +--Nous sommes des pères de famille; nous nous devons à nos femmes et à +nos enfants. Sauve qui peut! hurla le capitaine. + +Et en raison de ces cris divers, qui tous cependant, comme on le voit, +avaient le même but, un effroyable tumulte se fit dans la rue, et les +coups de bâton commencèrent à tomber comme la grêle sur les curieux, +dont le cercle pressé empêchait les peureux de fuir. + +Ce fut alors que le bruit de la bagarre arriva jusqu'à la place du +Château, où, comme nous l'avons dit, le prince goûtait le pain noir, +les harengs saurs et la morue sèche de ses partisans. + +Bussy et le prince s'informèrent; on leur dit que c'étaient trois +hommes, ou plutôt trois diables incarnés arrivant de Paris, qui +faisaient tout ce tapage. + +--Trois hommes? dit le prince; va donc voir ce que c'est, Bussy. + +--Trois hommes? dit Bussy: venez, monseigneur. + +Et tous deux partirent: Bussy en avant, le prince le suivant +prudemment, accompagné d'une vingtaine de cavaliers. + +Ils arrivèrent comme les bourgeois commençaient d'exécuter la +manoeuvre que nous avons dite, au grand détriment des épaules et des +crâne des curieux. + +Bussy se dressa sur ses étriers, et, son oeil d'aigle plongeant dans +la mêlée, il reconnut Livarot à sa longue figure. + +--Mort de ma vie! cria-t-il au prince d'une voix tonnante, accourez +donc, monseigneur, ce sont nos amis de Paris qui nous assiègent. + +--Eh non! répondit Livarot d'une voix qui dominait le bruit de la +bataille, ce sont, au contraire, les amis d'Anjou qui nous écharpent. + +--Bas les armes! cria le duc; bas les armes, marauds, ce sont des +amis. + +--Des amis! s'écrièrent les bourgeois contusionnés, écorchés, rendus. +Des amis! il fallait donc leur donner le mot d'ordre alors; depuis une +bonne heure, nous les traitons comme des païens, et ils nous traitent +comme des Turcs. + +Et le mouvement rétrograde acheva de se faire. + +Livarot, Antraguet et Ribérac s'avancèrent en triomphateurs dans +l'espace laissé libre par la retraite des bourgeois, et tous +s'empressèrent d'aller baiser la main de Son Altesse; après quoi, +chacun, à son tour, se jeta dans les bras de Bussy. + +--Il paraît, dit philosophiquement le capitaine, que c'est une volée +d'Angevins que nous prenions pour un vol de vautours. + +--Monseigneur, glissa Bussy à l'oreille du duc, comptez vos miliciens, +je vous prie. + +--Pour quoi faire? + +--Comptez toujours, à peu près, en gros; je ne dis pas un à un. + +--Ils sont au moins cent cinquante. + +--Au moins, oui. + +--Eh bien! que veux-tu dire? + +--Je veux dire que vous n'avez point là de fameux soldats, puisque +trois hommes les ont battus. + +--C'est vrai, dit le duc. Après? + +--Après! sortez donc de la ville avec des gaillards comme ceux-là! + +--Oui, dit le duc; mais j'en sortirai avec les trois hommes qui ont +battu les autres, répliqua le duc. + +--Ouais! fit tout bas Bussy, je n'avais pas songé à celle-là. Vivent +les poltrons pour être logiques! + + + + +CHAPITRE XXXIV + +ROLAND. + + +Grâce au renfort qui lui était arrivé, M. le duc d'Anjou put se livrer +à des reconnaissances sans fin autour de la place. + +Accompagné de ses amis, arrivés d'une façon si opportune, il marchait +dans un équipage de guerre dont les bourgeois d'Angers se montraient +on ne peut plus orgueilleux, bien que la comparaison de ces +gentilshommes bien montés, bien équipés, avec les harnais déchirés et +les armures rouillées de la milice urbaine, ne fût pas précisément à +l'avantage de cette dernière. + +On explora d'abord les remparts, puis les jardins attenants aux +remparts, puis la campagne attenante aux jardins, puis enfin les +châteaux épars dans cette campagne, et ce n'était point sans un +sentiment d'arrogance très-marquée que le duc narguait, en passant, +soit près d'eux, soit au milieu d'eux, les bois qui lui avaient fait +si grande peur, ou plutôt dont Bussy lui avait fait si grande peur. + +Les gentilshommes angevins arrivaient avec de l'argent, ils trouvaient +à la cour du duc d'Anjou une liberté qu'ils étaient loin de rencontrer +à la cour de Henri III; ils ne pouvaient donc manquer de faire joyeuse +vie dans une ville toute disposée, comme doit l'être une capitale +quelconque, à piller la bourse de ses hôtes. + +Trois jours ne s'étaient point encore écoulés, qu'Antraguet, Ribérac +et Livarot avaient lié des relations avec les nobles angevins les plus +épris des modes et des façons parisiennes. Il va sans dire que ces +dignes seigneurs étaient mariés et avaient de jeunes et jolies femmes. + +Aussi n'était-ce pas pour son plaisir particulier, comme pourraient le +croire ceux qui connaissent l'égoïsme du duc d'Anjou, qu'il faisait de +si belles cavalcades dans la ville. Non. Ces promenades tournaient au +plaisir des gentilshommes parisiens, qui étaient venus le rejoindre, +des seigneurs angevins, et surtout des dames angevines. + +Dieu d'abord devait s'en réjouir, puisque la cause de la Ligue était +la cause de Dieu. + +Puis le roi devait incontestablement en enrager. + +Enfin les dames en étaient heureuses. + +Ainsi, la grande Trinité de l'époque était représentée: Dieu, le roi +et les dames. + +La joie fut à son comble le jour où l'on vit arriver, en superbe +ordonnance, vingt-deux chevaux de main, trente chevaux de trait, +enfin, quarante mulets, qui, avec les litières, les chariots et les +fourgons, formaient les équipages de M. le duc d'Anjou. + +Tout cela venait, comme par enchantement, de Tours, pour la modique +somme de cinquante mille écus, que M. le duc d'Anjou avait consacrée à +cet usage. + +Il faut dire que ces chevaux étaient sellés, mais que les selles +étaient dues aux selliers; il faut dire que les coffres avaient de +magnifiques serrures, fermant à clef, mais que les coffres étaient +vides; il faut dire que ce dernier article était tout à la louange du +prince, puisque le prince aurait pu les remplir par des exactions. + +Mais ce n'était pas dans la nature du prince de prendre; il aimait +mieux soustraire. + +Néanmoins l'entrée de ce cortège produisit un magnifique effet dans +Angers. + +Les chevaux entrèrent dans les écuries, les chariots furent rangés +sous les remises. Les coffres furent portés par les familiers les plus +intimes du prince. Il fallait des mains bien sûres, pour qu'on osât +leur confier les sommes qu'ils ne contenaient pas. + +Enfin on ferma les portes du palais au nez d'une foule empressée, qui +fut convaincue, grâce à cette mesure de prévoyance, que le prince +venait de faire entrer deux millions dans la ville, tandis qu'il ne +s'agissait, au contraire, que de faire sortir de la ville une somme à +peu près pareille, sur laquelle comptaient les coffres vides. + +La réputation d'opulence de M. le duc d'Anjou fut solidement établie à +partir de ce jour-là; et toute la province demeura convaincue, d'après +le spectacle qui avait passé sous ses yeux, qu'il était assez riche +pour guerroyer contre l'Europe entière, si besoin était. + +Cette confiance devait aider les bourgeois à prendre en patience les +nouvelles tailles que le duc, aidé des conseils de ses amis, était +dans l'intention de lever sur les Angevins. D'ailleurs, les Angevins +allaient presque au-devant des désirs du duc d'Anjou. + +On ne regrette jamais l'argent que l'on prête ou que l'on donne aux +riches. + +Le roi de Navarre, avec sa renommée de misère, n'aurait pas obtenu le +quart du succès qu'obtenait le duc d'Anjou avec sa renommée +d'opulence. + +Mais revenons au duc. + +Le digne prince vivait en patriarche, regorgeant de tous les biens de +la terre, et, chacun le sait, l'Anjou est une bonne terre. + +Les routes étaient couvertes de cavaliers accourant vers Angers, pour +faire au prince leurs soumissions ou leurs offres de services. + +De son côté, M. d'Anjou poussait des reconnaissances aboutissant +toujours à la recherche de quelque trésor. + +Bussy était arrivé à ce qu'aucune de ces reconnaissances n'eût été +poussée jusqu'au château qu'habitait Diane. + +C'est que Bussy se réservait ce trésor-là pour lui seul, pillant, à sa +manière, ce petit coin de la province, qui, après s'être défendu de +façon convenable, s'était enfin livré à discrétion. + +Or, tandis que M. d'Anjou reconnaissait et que Bussy pillait, M. de +Monsoreau, monté sur son cheval de chasse, arrivait aux portes +d'Anjou. + +Il pouvait être quatre heures du soir; pour arriver à quatre heures, +M. de Monsoreau avait fait dix-huit lieues dans la journée. Aussi, ses +éperons étaient rouges; et son cheval, blanc d'écume, était à moitié +mort. + +Le temps était passé de faire aux portes de la ville des difficultés à +ceux qui arrivaient: on était si fier, si dédaigneux maintenant à +Angers, qu'on eût laissé passer sans conteste un bataillon de Suisses, +ces Suisses eussent-ils été commandés par le brave Crillon lui-même. + +M. de Monsoreau, qui n'était pas Crillon, entra tout droit en disant: + +--Au palais de monseigneur le duc d'Anjou. + +Il n'écouta point la réponse des gardes, qui hurlaient une réponse +derrière lui. Son cheval ne semblait tenir sur ses jambes que par un +miracle d'équilibre dû à la vitesse même avec laquelle il marchait: il +allait, le pauvre animal, sans avoir plus aucune conscience de sa vie, +et il y avait à parier qu'il tomberait quand il s'arrêterait. + +Il s'arrêta au palais; mais M. de Monsoreau était excellent écuyer, le +cheval était de race: le cheval et le cavalier restèrent debout. + +--Monsieur le duc! cria le grand veneur. + +--Monseigneur est allé faire une reconnaissance, répondit la +sentinelle. + +--Où cela? demanda M. de Monsoreau. + +--Par-là, dit le factionnaire en étendant la main vers un des quatre +points cardinaux. + +--Diable! fit Monsoreau, ce que j'avais à dire au duc était cependant +bien pressé; comment faire? + +--Mettre t'abord fotre chifal à l'égurie, répliqua la sentinelle, qui +était un reître d'Alsace; gar si fous ne l'abbuyez pas contre un mur +il dombera. + +--Le conseil est bon, quoique donné en mauvais français, dit +Monsoreau. Où sont les écuries, mon brave homme? + +--Là-pas! + +En ce moment un homme s'approcha du gentilhomme et déclina ses +qualités. + +C'était le majordome. + +M. de Monsoreau répondit à son tour par l'énumération de ses nom, +prénoms et qualités. + +Le majordome salua respectueusement; le nom du grand veneur était dès +longtemps connu dans la province. + +--Monsieur, dit-il, veuillez entrer et prendre quelque repos. Il y a +dix minutes à peine que monseigneur est sorti; Son Altesse ne rentrera +pas avant huit heures du soir. + +--Huit heures du soir! reprit Monsoreau en rongeant sa moustache, ce +serait perdre trop de temps. Je suis porteur d'une grande nouvelle qui +ne peut être sue trop tôt par Son Altesse. N'avez-vous pas un cheval +et un guide à me donner? + +--Un cheval! il y en a dix, monsieur, dit le majordome. Quant à un +guide, c'est différent, car monseigneur n'a pas dit où il allait, et +vous en saurez, en interrogeant, autant que qui que ce soit, sous ce +rapport; d'ailleurs, je ne voudrais pas dégarnir le château. C'est une +des grandes recommandations de Son Altesse. + +--Ah! ah! fit le grand veneur, on n'est donc pas en sûreté ici? + +--Oh! monsieur, on est toujours en sûreté au milieu d'hommes tels que +MM. Bussy, Livarot, Ribérac, Antraguet, sans compter notre invincible +prince, monseigneur le duc d'Anjou; mais vous comprenez.... + +--Oui, je comprends que lorsqu'ils n'y sont pas, il y a moins de +sûreté. + +--C'est cela même, monsieur. + +--Alors je prendrai un cheval frais dans l'écurie, et je tâcherai de +joindre Son Altesse en m'informant. + +--Il y a tout à parier, monsieur, que, de cette façon, vous rejoindrez +monseigneur. + +--On n'est point parti au galop? + +--Au pas, monsieur, au pas. + +--Très-bien! c'est chose conclue; montrez-moi le cheval que je puis +prendre. + +--Entrez dans l'écurie, monsieur, et choisissez vous-même: tous sont à +monseigneur. + +--Très-bien. + +Monsoreau entra. + +Dix ou douze chevaux, des plus beaux et des plus frais, prenaient un +ample repas dans les crèches bourrées du grain et du fourrage le plus +savoureux de l'Anjou. + +--Voilà, dit le majordome, choisissez. Monsoreau promena sur la rangée +de quadrupèdes un regard de connaisseur. + +--Je prends ce cheval bai-brun, dit-il, faites-le-moi seller. + +--Roland. + +--Il s'appelle Roland? + +--Oui, c'est le cheval de prédilection de Son Altesse. Il le monte +tous les jours; il lui a été donné par M. de Bussy, et vous ne le +trouveriez certes pas à l'écurie si Son Altesse n'essayait pas de +nouveaux chevaux qui lui sont arrivés de Tours. + +--Allons, il paraît que je n'ai pas le coup d'oeil mauvais. + +Un palefrenier s'approcha. + +--Sellez Roland, dit le majordome. + +Quant au cheval du comte, il était entré de lui-même dans l'écurie et +s'était étendu sur la litière, sans attendre même qu'on lui ôtât son +harnais. + +Roland fut sellé en quelques secondes. M. de Monsoreau se mit +légèrement en selle, et s'informa une seconde fois de quel côté la +cavalcade s'était dirigée. + +--Elle est sortie par cette porte, et elle a suivi cette rue, dit le +majordome en indiquant au grand veneur le même point que lui avait +déjà indiqué la sentinelle. + +--Ma foi, dit Monsoreau en lâchant le bride, en voyant que de lui-même +le cheval prenait ce chemin, on dirait, ma parole, que Roland suit la +piste. + +--Oh! n'en soyez pas inquiet, dit le majordome, j'ai entendu dire à M. +de Bussy et à son médecin, M. Remy, que c'était l'animal le plus +intelligent qui existât; dès qu'il sentira ses compagnons, il les +rejoindra. Voyez les belles jambes, elles feraient envie à un cerf. + +Monsoreau se pencha de côté. + +--Magnifiques, dit-il. + +En effet, le cheval partit sans attendre qu'on l'excitât, et sortit +fort délibérément de la ville; il fit même un détour, avant d'arriver +à la porte, pour abréger la route, qui se bifurquait circulairement à +gauche, directement à droite. + +Tout en donnant cette preuve d'intelligence, le cheval secouait la +tête comme pour échapper au frein qu'il sentait peser sur ses lèvres; +il semblait dire au cavalier que toute influence dominatrice lui était +inutile, et, à mesure qu'il approchait de la porte de la ville, il +accélérait sa marche. + +--En vérité, murmura Monsoreau, je vois qu'on ne m'en avait pas trop +dit; ainsi, puisque tu sais si bien ton chemin, va, Roland, va. + +Et il abandonna les rênes sur le cou de Roland. + +Le cheval, arrivé au boulevard extérieur, hésita un moment pour savoir +s'il tournerait à droite ou à gauche, + +Il tourna à gauche. + +Un paysan passait en ce moment. + +--Avez-vous vu une troupe de cavaliers, l'ami? demanda Monsoreau. + +--Oui, monsieur, répondit le rustique, je l'ai rencontrée là-bas, en +avant. + +C'était justement dans la direction qu'avait prise Roland, que le +paysan venait de rencontrer cette troupe. + +--Va, Roland, va, dit le grand veneur en lâchant les rênes à son +cheval, qui prit un trot allongé avec lequel on devait naturellement +faire trois ou quatre lieues à l'heure. + +Le cheval suivit encore quelque temps le boulevard, puis il donna tout +à coup à droite, prenant un sentier fleuri qui coupait à travers la +campagne. + +Monsoreau hésita un instant pour savoir s'il n'arrêterait pas Roland; +mais Roland paraissait si sûr de son affaire, qu'il le laissa aller. + +A mesure que le cheval s'avançait, il s'animait. Il passa du trot au +galop, et, en moins d'un quart d'heure, la ville eut disparu aux +regards du cavalier. + +De son côté aussi, le cavalier, à mesure qu'il s'avançait, semblait +reconnaître les localités. + +--Eh! mais, dit-il en entrant sous le bois, on dirait que nous allons +vers Méridor; est-ce que Son Altesse, par hasard, se serait dirigée du +côté du château? + +Et le front du grand veneur se rembrunit à cette idée, qui ne se +présentait pas à son esprit pour la première fois. + +--Oh! oh! murmura-t-il, moi qui venais d'abord voir le prince, +remettant à demain de voir ma femme. Aurais-je donc le bonheur de les +voir tous les deux en même temps? + +Un sourire terrible passa sur les lèvres du grand veneur. + +Le cheval allait toujours, continuant d'appuyer à droite avec une +ténacité qui indiquait la marche la plus résolue et la plus sûre. + +--Mais, sur mon âme, pensa Monsoreau, je ne dois plus maintenant être +bien loin du parc de Méridor. + +En ce moment, le cheval se mit à hennir. + +Au même instant, un autre hennissement lui répondit du fond de la +feuillée. + +--Ah! ah! dit le grand veneur, voilà Roland qui a trouvé ses +compagnons, à ce qu'il paraît. + +Le cheval redoublait de vitesse, passant comme l'éclair sous les +hautes futaies. + +Soudain Monsoreau aperçut un mur et un cheval attaché près de ce mur. +Le cheval hennit une seconde fois, et Monsoreau reconnut que c'était +lui qui avait dû hennir la première. + +--Il y a quelqu'un ici! dit Monsoreau pâlissant. + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.2 *** + +This file should be named 8ddm210.txt or 8ddm210.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8ddm211.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8ddm210a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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