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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires secrets de Fournier l'Américain + Publiés pour la première fois d'après le manuscrit des + Archives Nationales, avec introduction et notes par F.-A. + Aulard + +Author: Claude Fournier + +Posting Date: May 31, 2013 [EBook #8864] +Release Date: September, 2005 +First Posted: August 16, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER *** + + + + +Produced by Distributed Proofreaders + + + + + + + + + +SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + * * * * * + +MÉMOIRES SECRETS DE Fournier l'Américain + + +PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS D'APRÈS LE MANUSCRIT DES ARCHIVES + +NATIONALES + + +AVEC INTRODUCTION ET NOTES PAR F.-A. AULARD + + +[Illustration] + + +PARIS, AU SIÈGE DE LA SOCIÉTÉ + +4, RUE DE FURSTENBERG, 4 + +1890 + + + + +INTRODUCTION + + +I + +Claude Fournier l'Héritier, dit l'_Américain_ à cause de son long séjour +à Saint-Domingue, naquit à Auzon (Haute-Loire), le 21 décembre 1745[1]. +Il était fils d'un tisserand. Vers l'âge de quinze ans[2], il alla +chercher fortune aux colonies et passa vingt et une années à +Saint-Domingue. Il dit y avoir servi pendant seize ans dans les dragons +des milices bourgeoises. Il y fonda une guildiverie, ou fabrique de +tafia, qui, dit-il, prospéra; mais, elle fut détruite par un incendie +que Fournier attribua à la malveillance de ses voisins. Ruiné, il revint +en France pour demander justice et harcela les ministres de ses placets. +En 1785, il obtint du ministre de la marine une pension de 500 livres +par mois, mais elle ne lui fut jamais payée. + +[Note 1: Voici son acte de naissance: «Claude Fournier, fils à autre +Claude, cadissier de cette ville, et à Jeanne Lhéritier, ses père et +mère, mariés, né hier, et a été baptisé par moi, curé, soussigné, le 22 +décembre 1745. Parrain: Claude Fournier, horloger; sa marraine: +Elisabeth Pruneyres, de cette ville. Ont été présents: Joseph Fournier +et Antoine de Mathieu, boulanger, oncles. Ils ont signé à la minute, à +l'exception de la marraine qui a déclaré ne savoir signer. MARTINON, +curé chanoine.»--Nous devons communication de cet extrait du registre de +la paroisse de Saint-Laurent d'Auzon à l'obligeance d'un érudit habitant +de Brioude, M. Paul Le Blanc.] + +[Note 2: D'après un de ses biographes, M.H. Doniol, il aurait été, avant +son départ, domestique chez un officier de marine à Auzon, puis chez un +officier de cavalerie à Clermont. (_L'Art et l'Archéologie en province_, +t. IX, p. 72.)] + +Quand la Révolution éclata, il y joua un rôle actif auquel il avoue +avoir été déterminé autant par mécontentement que par conviction. + +Il fut certainement un des premiers qui, à la veille de la prise de la +Bastille, organisèrent une force armée révolutionnaire. On le vit parmi +les acteurs les plus énergiques des journées des 5 et 6 octobre 1789, du +17 juillet 1791, du 20 juin et du 10 août 1792. Il commanda la troupe de +Marseillais et de gardes nationaux parisiens qui servit d'escorte aux +prisonniers détenus à Orléans et les mena à Versailles, où ils furent +massacrés le 8 septembre 1792. + +Cette partie de la vie de Fournier (juillet 1789 à septembre 1792) fait +l'objet de ses mémoires: nous n'avons donc pas à la raconter. + +La conduite tenue par Fournier dans l'affaire des prisonniers d'Orléans +lui attira les accusations les plus graves. On l'accusa à la fois +d'assassinat et de vol. + +Il semble pourtant qu'il fut étranger aux massacres dont ces prisonniers +furent victimes à Versailles. Ceux-ci avaient été séparés de leur +escorte par la foule, et Fournier n'était pas à leurs côtés quand ils +périrent. D'autre part, les éloges publics et écrits que Roland donna à +Fournier semblent le disculper à tous les points de vue. En effet, le 6 +octobre 1792, Roland écrivait à la Convention pour lui signaler la +conduite _édifiante_ de Fournier et demander «un dédommagement pour ce +citoyen, qui a montré beaucoup de zèle et de patriotisme[3]»; et, le 14, +il adressait au même personnage une lettre de félicitations[4]. + +[Note 3: Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, III, 594.] + +[Note 4: Papiers de Fournier, aux Archives nationales, F7 6504.] + +Il est fort possible que Fournier ait traité durement les prisonniers +confiés à sa garde, mais la _septembrisade_ de Versailles ne doit pas +lui être imputée. + +Fournier eut plus de mal à se disculper de l'accusation d'improbité. Il +passait pour avoir dilapidé l'argent qui lui avait été confié par la +Commune en vue de son expédition et pour avoir soustrait à son profit +une partie des effets des prisonniers. Il fut même arrêté quelques jours +après son retour d'Orléans; mais la Commune ordonna sa mise en liberté, +par arrêté du 20 septembre 1792[5]. + +[Note 5: Mortimer-Ternaux, III, 588.--Cet auteur a consulté les +registres de la Commune de Paris, aujourd'hui détruits.] + +Il est certain qu'une partie des effets des prisonniers disparut. Mais +Fournier affirma que cette disparition avait eu lieu depuis qu'il +n'était plus responsable de ce dépôt. Voici d'ailleurs le compte qu'il +rendit au ministre de l'intérieur: + +1° Il a pris à Étampes, en allant à Orléans, deux pièces de canon avec +leurs affûts et trois caissons d'artillerie, le tout bien conditionné, +et les a remis à l'Hôtel de Ville, dont le général Santerre doit en +rendre compte. + +2° A Orléans, il a fait remettre toutes les malles appartenant aux +prisonniers d'État, ainsi que plusieurs autres effets, tant argenterie +qu'autres objets, trouvés dans les prisons. Le tout a été renfermé dans +chaque chambre des prisonniers dont il a lui-même fermé les portes et +remis les clefs au geôlier, en présence de MM. Garran de Coulon et +Bourdon [de] la Crosnière, commissaire du pouvoir exécutif, pour le tout +être remis à qui de droit. + +3° Arrivé à Versailles, jour du massacre des prisonniers, tous leurs +effets et bagages ont été remis entre les mains de la Commune de +Versailles[6]. Ces mêmes effets m'ont été remis pour être déposés entre +les mains du ministre de la justice, ce que j'ai fait en arrivant à +Paris. M. Danton m'a observé qu'il fallait déposer le tout à l'Hôtel de +Ville; et j'ai rempli cette mission et ai fait faire un inventaire du +tout, ainsi que d'une cassette qui m'avait été confiée, de même qu'un +paquet que M. Delessart m'avait remis en secret, contenant plusieurs +lettres de change et d'autres papiers importants, dont je me suis cru +obligé de faire le dépôt plutôt que de le remettre à l'adresse qu'il +m'avait indiqué. + +[Note 6: Le procès-verbal qui fut dressé à cette occasion (10 septembre +1792) se trouve dans les papiers de Fournier.] + +4° Il a été remis, par les volontaires du détachement, de l'or monnayé +et autre argent, ainsi que des billets nationaux, montres et autres +effets à la Commune de Versailles en dépôt pour en rendre compte. + +Je certifie le tout sincère et véritable. + +A Paris, le 5 octobre, l'an 1er de la République française. + +Signé: FOURNIER[7] + +[Note 7: Fournier se fit délivrer, le 30 brumaire an V, aux Archives, +une copie certifiée de cette lettre. Cette copie fait actuellement +partie de la collection d'autographes de M. Étienne Charavay, qui a bien +voulu nous la communiquer.--Ces comptes de Fournier ont d'ailleurs été +déjà publiés par Mortimer-Ternaux, III, 590.] + +En même temps, il remit à Roland un état détaillé de ses dépenses. + +Roland se déclara satisfait, approuva hautement Fournier par ses lettres +à la Convention des 5 et 6 octobre 1792 et, comme Fournier réclamait une +indemnité pour frais extraordinaires et que toutes les dépenses de +l'expédition n'avaient pas été réglées, la Convention, par décret du 9 +décembre suivant, vota les crédits nécessaires. Le général de +l'expédition d'Orléans se trouva ainsi couvert par l'approbation directe +de Roland et par l'approbation indirecte de la Convention. + +Malheureusement pour lui, il arriva que le procès-verbal du dépôt qu'il +avait effectué à la Commune de Paris fut égaré. Il ne put obtenir qu'une +attestation du secrétaire greffier Coulombeau qu'il avait rendu ses +comptes[8], mais non un état détaillé. Or, lui-même nous apprend que les +plus précieux objets avaient disparu dans l'intervalle. De là les +soupçons, vraisemblablement injustes, dont il fut poursuivi toute sa +vie. + +[Note 8: Cette attestation, en date du 12 août 1793, se trouve aux +Archives, dans les papiers de Fournier.] + +Dénoncé et surveillé, il fut l'objet, en mars 1793, d'un rapport de +police où il est traité de chevalier d'industrie associé à une coquine, +la femme Marthe Fonvielle, dite Pujol, sa maîtresse, et à une prétendue +marquise de Saint-Giran (Voir ses papiers, aux Archives). + +Marat ne pouvait lui pardonner d'avoir été protégé par Roland. Dans la +séance du 12 mars 1793, il le signala comme étant un des instigateurs de +l'insurrection avortée du 10 mars. Fournier fut décrété d'arrestation. +Voici le compte rendu officiel de l'interrogatoire qu'il subit le +lendemain 13 mars, à la barre de la Convention: + +Le citoyen Fournier, qui avait été mis en état d'arrestation, est +introduit à la barre. Il demande qu'il lui soit fait part du chef +d'accusation articulé contre lui, afin qu'il puisse répondre sur chaque +article. + +Le citoyen Bourdon (de l'Oise), député, dépose sur le bureau une +dénonciation signée, conçue en ces termes: «J'ai entendu Fournier faire +des reproches à deux ou trois inconnus de ne l'avoir pas appuyé; que, +sans cela, il aurait brûlé la cervelle à Petion.--_Signé_: BOURDON.» + +Fournier, interrogé, répond que ce fait est faux, que le citoyen Petion +a passé près de lui dans le jardin qui avoisine la salle, qu'il a +entendu qu'on le huait, mais qu'il n'a tenu là-dessus aucun propos. + +Interrogé sur la connaissance qu'il a des événements du 9 au 10 [mars +1793], il répond qu'il était aux Jacobins lorsqu'on y fit la motion de +se transporter en foule aux Cordeliers; qu'il s'y rendit de suite pour +faire part de l'arrivée des motionnaires; que ceux-ci demandaient qu'on +se saisit de tous les ennemis de la patrie, qu'on fermât les barrières, +etc.; que, sur ces entrefaites, il fut question de députer vers la +Commune; qu'il avait vu alors un homme inconnu qui voulait se nantir des +pouvoirs de la députation, mais qu'il s'en était emparé lui-même pour +éviter qu'ils ne tombassent en mauvaises mains; qu'il avait parlé au +procureur de la Commune et au maire: que ce dernier l'avait engagé à +employer les moyens qu'il croirait les plus efficaces pour tout +pacifier; qu'il était retourné aux Cordeliers pour calmer les esprits; +que, de là, il s'était porté à sa section, qu'il avait trouvée fermée, +et qi'il était rentré chez lui. + +Interrogé pour savoir s'il a connaissance d'un Comité d'insurrection, a +dit ne rien savoir sur cet objet[9]. + +[Note 9: Cependant Garat, dans son rapport du 19 mars 1793, signala +Fournier, Varlet et Champion parmi les Cordeliers qui tentèrent +d'organiser ce comité d'insurrection. (_Moniteur_, XV, 750.)] + +Interpellé, d'après la demande du citoyen Lidon, député, de déclarer +s'il n'a rien à dire qui soit relatif à des effets qui lui ont été remis +par les prisonniers détenus à Orléans, il a répondu que beaucoup de +papiers, d'assignats et d'effets précieux lui avaient été remis par +Delessart et autres prisonniers, qu'il avait fait inventorier le tout +par la municipalité de Versailles et en avait retiré procès-verbal; +qu'arrivé à Paris après le massacre qui fut fait des prisonniers, il +voulait consigner le dépôt entre les mains du citoyen Roland, ministre +de l'intérieur, mais que le citoyen Danton, ministre de la justice, lui +dit de le porter à la Commune; qu'il déclara au Conseil de la Commune +qu'il ne remettrait rien sans un reçu; qu'on lui en fit un des caisses; +que, le lendemain, l'inventaire de vérification fut fait en présence de +témoins; qu'il en demanda une double expédition; qu'on le renvoya au +lendemain, et ensuite de jour en jour; qu'ayant été quelque temps après +en campagne, on décerna un mandat d'arrêt contre lui, sous prétexte +qu'il avait retenu 36,000 livres. Il assure que cette arrestation +n'avait eu d'autre but que de lui enlever les papiers qui étaient +relatifs au dépôt; que l'on avait cru que, par ce moyen, cette affaire +resterait là, mais que le Conseil de la Commune s'occupait de +l'apurement de ce compte et des vérifications nécessaires. + +Un membre du Comité de surveillance dit que l'on n'a rien trouvé dans +les papiers de Fournier qui puisse motiver une plus longue arrestation. + +Sur la proposition d'un autre membre, l'Assemblée décrète que le citoyen +Fournier sera mis en liberté, sauf à être entendu comme témoin par le +Tribunal extraordinaire[10]. + +[Note 10: _Procès-verbal de la Convention_, VII, 300-302.] + +Mais Marat s'acharna après Fournier. Dans le _Publiciste de la +République française_ du 9 mai 1793, il l'accusa d'être un ambitieux, un +espion, un parasite. Fournier répondit par un factum apologétique[11] où +il y a des renseignements sur sa situation de fortune. Après avoir +rappelé qu'il est venu en France au sujet de la propriété dont il a été +dépouillé à Saint-Domingue: «Un premier jugement par défaut, dit-il, +vient de m'accorder un provisoire de 400,000 livres. Je toucherai cette +somme dans peu, si le jugement est confirmé contradictoirement. +Jusque-là, je suis en effet misérable. Mes ressources sont uniquement +fondées sur la confiance officieuse de mes amis. Je leur dois 78,000 +livres, en 22 articles, dont j'ai toutes prêtes les preuves.» Marat +demandait à Fournier de quel argent il avait payé une maison de campagne +récemment achetée par lui. Il reconnut avoir acheté, depuis plus de deux +ans, un jardin à sept lieues de Paris, à Verneuil (Seine-et-Oise): mais +il ne l'a pas payé. «S'assurer de ce fait chez le vendeur, Pasquier, +marchand de vin, rue de Thionville, à côté du club de Cordeliers.» + +[Note 11: _A Marat, journaliste_. Paris, 14 mai an II, in-4 de 7 pages.] + +On le voit: les explications de Fournier ne sont pas tout à fait à son +honneur. + +Cependant, Marat étant mort, la Commune de Paris lui donna une mission +de confiance: elle le chargea, le 26 juillet 1793, d'aller acheter des +grains dans les départements du Puy-de-Dôme, de la Haute-Loire et autres +circonvoisins. Nous ne savons comment il s'acquitta de cette mission, ni +même s'il la remplit réellement. + +Fournier fut un de ceux qui, en août 1793, dénoncèrent la comédie de +_Paméla_ comme étant une apologie séditieuse de la noblesse[12]. + +[Note 12: _Paméla ou la vertu récompensée_, comédie en cinq actes et en +vers, par François de Neufchâteau, fut représentée pour la première fois +au Théâtre de la Nation, le 1er août 1793. On trouvera dans l'_Histoire +du Théâtre-Français_, par Etienne et Martainville (tome III, pages 99 à +105), l'histoire des incidents qui troublèrent les représentations de +cette pièce et amenèrent l'arrestation de l'auteur et des comédiens. +Voir aussi E. Biré, _Paris pendant la Terreur_, p. 287.] + +A la même époque, il pétitionnait à la Convention pour réclamer la +formation d'une armée révolutionnaire: il se voyait déjà général de +cette armée. + +En octobre suivant, il fut un instant emprisonné à Versailles à cause +d'un duel[13]. + +[Note 13: Séance du club des Jacobins du 15 octobre 1793: + +«_Blanchet_: Fournier, qui dénonça, il y a quelque temps, l'incivisme du +Théâtre-Français relativement à _Paméla_, qui a donné depuis la +Révolution des preuves réitérées de patriotisme, est actuellement en +prison à Versailles. Il a été arrêté sous le prétexte d'un duel. La +Société doit son appui à cet officier, connu par son civisme. + +«Un membre du Comité de correspondance rend compte des démarches qu'il a +faites à ce sujet; il annonce que Fournier va être mis en liberté.»] + +Depuis sa querelle avec Marat, Fournier avait été éliminé du club des +Cordeliers, comme un faux frère, un renégat. Dénoncé par Vincent, il fut +arrêté dans le club même, au moment où il essayait d'y rentrer de force +(22 frimaire an II--12 décembre 1793), comme il ressort du curieux +document inédit qu'on va lire: + +CLUB DES CORDELIERS + +_Séance du duodi 22 frimaire, l'an second de la République française une +et indivisible._ + +_Présidence de_ MOMORO. + +On faisait lecture de la correspondance lorsqu'un membre fait la +proposition de laisser introduire Dunouy l'aîné et Fournier, dit +l'Américain, dans la Société. + +A ces noms, la Société a reconnu d'abord dans Dunouy l'aîné un de ses +membres qui l'avait abandonnée et ne paraissait plus dans son sein +depuis la scission que des scélérats ont tentée en cherchant à détruire +le club des Cordeliers et n'a pas vu sans étonnement le retour de cet +homme dans son sein, à l'instant où il venait d'être éloigné du sein de +la Commune, comme ayant apostrophé et parlé avec dédain et mépris du +peuple[14]. + +[Note 14: Dunouy avait en effet été exclu de la Commune, le 12 frimaire +an II, comme «exagéré». (_Moniteur_, XVIII, 580.)] + +Elle a également vu dans Fournier un individu expulsé de son sein comme +protecteur de la faction liberticide des rolandistes et des girondistes, +un des plus cruels ennemis de Marat, un de ses dénonciateurs perfides. +Après discussion, l'Assemblée a passé à l'ordre du jour sur la +proposition d'introduction dans son sein des nommés Dunouy et Fournier. + +Les individus qui avaient déjà mis un pied dans la salle voulurent +réclamer, mais le président fut chargé de maintenir l'exécution de +l'arrêté et les censeurs invitèrent Dunouy et Fournier à se retirer. Ils +semblaient être hors de la salle, les travaux de l'Assemblée reprenaient +leur cours et la porte battante les tenait séparés du local des séances, +lorsque l'on renouvelle la proposition de laisser introduire Fournier, +dit l'Américain, qui, disait-on, voulait être entendu. + +A l'instant, la Société manifeste [son] animadversion par un mouvement +spontané de justice (_sic_) et d'indignation de se voir interrompue dans +ses travaux par des hommes auxquels elle était fondée de refuser +l'entrée de ses séances. + +On apercevait Fournier au travers de la porte faire des signes de +menace. + +Un orateur étant monté à là tribune pour y développer, avec l'énergie +dont doit être animé tout Cordelier, les justes motifs du refus de la +Société de laisser introduire dans son sein Fournier, et la Société +ayant maintenu son premier arrêté, à l'instant la porte a été foncée +avec violence, Fournier s'est introduit dans la salle et, montrant au +doigt l'orateur, il lui a dit d'un ton furieux et menaçant, et le bras +levé, qu'il saurait bien le faire traduire au Tribunal révolutionnaire; +cette menace a occasionné une nouvelle scène et un second mouvement +d'indignation. + +Considérant que ce citoyen a apporté du trouble dans sa séance, +considérant qu'il a porté atteinte aux droits de la liberté, qui lui +sont garantis par les lois, considérant que cette violence, dans un +moment où elle avait convoqué les membres extraordinairement pour +s'occuper d'un des plus grands intérêts de la République, présentait +quelque chose de suspect, a arrêté que ledit Fournier serait envoyé au +Comité révolutionnaire de la section de l'Unité, qui serait invité à +suivre suivant la rigueur des lois, que le détail de tous les faits +serait inséré au procès-verbal, qu'expédition d'icelui sera envoyée aux +Comités révolutionnaires et au Comité de sûreté générale, invite tous +les citoyens qui auront de justes dénonciations à faire contre ledit +Fournier à se présenter devant les autorités constituées et nomme, pour +porter lesdits procès-verbaux et suivre la dite affaire, les citoyens +Rault, Augé, Brochet, Fenau, Cahier, officier gendarme. + +_Signé au registre:_ + +MOMORO, président, + +et GUILLAUMIN jeune, secrétaire. + +_Délivré conforme au registre par moi, secrétaire soussigné:_ + +GUILLAUMIN jeune, secrétaire. + +Fournier fut enfermé à l'Abbaye. Le 12 germinal an II (1er avril 1794), +il y fut interrogé par la Commission administrative de la police de +Paris au sujet d'une sorte de manifeste royaliste qu'on avait trouvé +dans ses papiers. Le 11 fructidor suivant (28 août 1794), le Comité +révolutionnaire de la section du Contrat-Social demanda sa mise en +liberté, en disant qu'il était faux qu'il eut calomnié Marat. Un arrêté +du Comité de sûreté générale en date du 1er vendémiaire an III (22 +septembre 1794) lui ouvrit les portes de sa prison: il y était resté un +peu plus de neuf mois. + +Ses tribulations étaient loin d'être finies. Il fut arrêté de nouveau le +19 ventôse an III (9 mars 1795) et conduit à la Force, d'où il écrivit +au Comité de sûreté générale la lettre suivante: + +Claude Fournier, cultivateur, aux représentants du peuple membres du +Comité de la sûreté générale de la Convention. + +_De la maison d'arrêt de la Force, le 26 messidor, l'an III de la +République une et indivisible._ + +Citoyens représentants. + +J'ai été arrêté par votre ordre le 19 pluviôse (_sic_) dernier et mis en +détention à la maison de la Force, où je suis encore. + +J'ignore quels sont les motifs de ma détention. Je n'ai pas encore été +interrogé. Cette nouvelle captivité est la suite d'une première qui a +duré quatorze mois. J'ose assurer, affirmer même, que ni l'une ni +l'autre n'ont été méritées. Cependant ma fortune, déjà altérée par les +malheurs que j'ai éprouvés sous le despotisme royal, se réduit presque à +rien maintenant, tant par les sacrifices que j'ai faits pour ma patrie +pendant la Révolution, dont je suis un des premiers apôtres, que par les +persécutions que j'éprouve depuis près de deux ans. + +Une circonstance particulière vient encore ajouter à mes peines. Je +tiens à loyer un appartement situé rue du Doyenné, section des +Tuileries. Le bail vient d'expirer le 1er juillet (_vieux style_). Le +principal locataire vient de me faire faire une sommation de vider les +lieux de mes meubles, et ce dans le jour, sinon il me menace de les +faire jeter sur le carreau. + +Il m'est impossible, citoyens représentants, de satisfaire à cette +sommation, puisque je suis privé de ma liberté. Une autre raison m'en +empêche encore: ce sont les scellés apposés par votre ordre chez moi. La +perplexité dans laquelle je me trouve est telle que, si celui qui me +poursuit n'est point arrêté dans sa course judiciaire, mes meubles et +effets vont être exposés au pillage et mes papiers perdus. + +Je pense, citoyens représentants, que vous exposer ma situation c'est +vous en indiquer le remède. Il est tout entier et uniquement dans votre +justice. Je la réclame, elle m'est due, et vous ne me la refuserez pas. + +Si j'avais été à même de connaître les faits que l'on m'impute, je me +serais empressé de les détruire. Mais telle est la conduite tyrannique +de mes ennemis envers moi: ils frappent tous leurs coups dans les +ténèbres, bien convaincus qu'ils sont que, s'ils paraissaient au grand +jour, ils ne tarderaient pas à être couverts de confusion. + +Quoi qu'il en soit, citoyens représentants, et quoi qu'il m'en ait déjà +coûté, je supporte mes malheurs avec la fermeté républicaine qui m'est +propre. Mon silence même est peut-être plus accablant pour ceux qui me +persécutent qu'une défense publique, quelque éclatante qu'elle puisse +être. + +Je demande, citoyens représentants, que provisoirement vous fassiez +suspendre les poursuites que le citoyen Châtelain ou quoi que ce soit +(_sic_) le citoyen Bligny, son homme d'affaires, demeurant rue +Neuve-Égalité, n° 297, section de Bonne-Nouvelle, dirigent contre moi, +jusqu'à ce que vous ayez statué sur ma détention. + +Je vous demande également, au nom de la justice, que vous vous fassiez +rendre compte des motifs de mon arrestation, que vous ordonniez qu'ils +me seront communiqués afin que j'y puisse répondre et vous mettre à même +de me rendre ma liberté, dont je suis privé depuis si longtemps et avec +tant d'injustice. + +FOURNIER[15]. + +[Note 15: _Collection de M. Etienne Charavay._] + +Dans un interrogatoire que Fournier subit quatre jours plus tard devant +le Comité de sûreté générale, il déclara encore ignorer les motifs de +son arrestation et on ne les lui donna pas tout d'abord. En réalité, il +était impliqué dans la procédure commencée par le tribunal criminel de +Seine-et-Oise contre les auteurs des massacres commis à Versailles le 8 +septembre 1792[16]. Il bénéficia de l'amnistie du 4 brumaire an IV, les +poursuites contre lui furent abandonnées et on le rendit à la liberté. + +[Note 16: M. Mortimer-Ternaux (III, 601-607) a publié cinq dépositions +de témoins faites contre Fournier à cette occasion.] + +Il se retira alors dans sa maison de campagne de Verneuil. Mais les +attaques des feuilles thermidoriennes l'y poursuivirent, comme le prouve +la lettre suivante, qu'il écrivit en l'an V au rédacteur du _Journal des +hommes libres_[17]: + +[Note 17: Le _Journal des hommes libres_, continuation du _Républicain_ +(par Charles Duval et autres), commença à paraître sous ce titre à +partir du 29 juin 1793.] + + +Je vous prie, citoyen, d'insérer dans votre feuille la note ci-jointe. +Vous obligerez un concitoyen qui désire dans tous les temps vous en +témoigner sa reconnaissance. + +«Quelle a été ma surprise de voir dans la feuille intitulée _le +Miroir_[18] la note suivante: + +[Note 18: Le _Miroir_, rédigé par le royaliste Beaulieu, commença à +paraître le 11 floréal an IV.] + +«Il n'est personne dans la Révolution qui n'ait entendu parler d'un +nommé Fournier l'Américain, fameux par cent expéditions révolutionnaires +et notamment celle envers les prisonniers d'Orléans. Un jeune homme de +Lyon, nommé Maupetit, âgé de vingt-huit ans, a consenti à se battre en +duel avant-hier au bois de Boulogne avec cet individu, et a reçu une +blessure mortelle.» + +«Je dois répondre aux calomnies des journaux chouans, qui veulent me +qualifier d'assassin, par les tournures qu'ils veulent donner dans leurs +sales feuilles malheureusement publiques. Je suis fort tranquille chez +moi, depuis ma sortie des prisons, il y a environ un an, détenu par la +tyrannie du Comité de sûreté générale pour cause non expliquée; plus, +avoir resté encore quinze mois sous la tyrannie du Comité de salut +public et de sûreté générale, réputée _tyrannie de Robespierre_, et ce +pour cause encore non expliquée. + +«Enfin, il est bon que toute la France sache que j'ai été tyrannisé de +cachots en cachots, dans toutes les prisons de Paris pendant trois ans, +et ce sans avoir jamais été ni interrogé, ni entendu, tous mes papiers +enlevés de chez moi, que je n'ai pu jusqu'à ce moment obtenir; [ce] qui +prouve bien clairement que je n'ai jamais été l'assassin de personne, +que bien au contraire je suis devenu la proie de tous les intrigants, +voleurs, agioteurs, royalistes et calomniateurs, tels que le _Miroir_ et +autres journalistes à gages que j'ai confondus devant les tribunaux de +police, notamment le _Courrier_, dit _Républicain_[19], au sujet de la +dénonciation d'un nommé Malgana, mouchard de je ne sais qui. + +[Note 19: Le _Courrier républicain_, continuation du _Courrier +français_, avait commencé à paraître le 10 brumaire an II. Il était +rédigé par un certain Auvray.] + +Par conséquent, étant à sept lieues de Paris à cultiver mon jardin, je +peux prouver à ce _Miroir_ que je ne suis point le Fournier qui a eu +cette affaire avec M. Maupetit, de Lyon, et qu'il n'a voulu profiter du +nom de Fournier que pour me calomnier. + +Enfin, quand est-ce que finiront mes tourments, depuis 1782 jusqu'à ce +jour, tyrannisé sous le gouvernement royal et sous les gouvernements qui +lui ont succédé, sans pouvoir obtenir justice que je ne cesse de +réclamer? + +Citoyen, si mes moyens m'eussent permis de me faire imprimer, je vous +aurais évité la peine de transmettre cette note dans votre journal. +J'espère que vous vous ferez un plaisir de l'insérer dans dans votre +plus prochain numéro. + +FOURNIER[20]. + +[Note 20: _Collection de M. Etienne Charavay_.--Cette lettre est sans +date. Mais Fournier dit qu'il l'écrit un an après sa sortie de prison, +c'est-à-dire en l'an V.] + +En fructidor an VII, le nom de Fournier se trouve au bas de la pétition +des citoyens de Paris contre la nomination de Sieyès au Directoire. + +Sous le Consulat[21], il fut une des personnes qui, à la suite de +l'attentat de la rue de Saint-Nicaise, se virent l'objet des mesures de +rigueur approuvées par le sénatus-consulte du 15 nivôse an IX. Des +ordres furent donnés pour le déporter à l'île d'Oléron. Mais il parvint +d'abord à se soustraire aux poursuites et se cacha à Villejuif, où il se +plaça comme jardinier. Arrêté deux ans plus tard, il fut enfermé au fort +de Joux avec les nommés Château, Michel et Brisavin, le 2 fructidor an +XI (20 août 1803). + +[Note 21: Le 24 brumaire an IX, il adresse une longue pétition au +premier Consul. (Voir _Les déportations du Consulat et de l'Empire_, par +Jean Destrem. Paris, 1885, in-12, p. 393.)] + +Le 20 novembre suivant, tous quatre furent transférés à l'île d'Oléron, +puis embarqués (10 ventôse an XII) pour Cayenne. Fournier y séjourna +jusqu'au moment où les Anglais s'emparèrent de cette colonie[22]. A +cette époque, il revint en France (1809). On ne l'y laissa pas en +liberté complète. Il fut mis en surveillance à Auxerre, et arriva dans +cette ville le 16 octobre 1809[23]. Il y fut surpris, deux ans plus +tard, préparant contre les droits réunis une sorte d'émeute, qui faillit +éclater dans la nuit du 7 au 8 juillet 1811. L'Empereur ordonna qu'il +fût déporté au château d'If, avec Calendini. + +[Note 22: Voir une lettre assez insignifiante qu'il écrivit de Cayenne à +sa femme en 1806. _Ibid._, p. 244.] + +[Note 23: Ces détails et les suivants sont empruntés aux pièces +officielles annexées au dossier de Fournier (Archives nationales). On +voit combien d'erreurs M. Mortimer-Ternaux a réunies dans ces quelques +lignes qu'il consacre à la fin de la vie de Fournier (III, 638): «Après +quelques années de séjour dans cette colonie (Cayenne), i1 s'en évade, +se réfugie à la Guadeloupe et se fait corsaire. En 1814, il rentre en +France et y meurt tranquillement quelques années après.»] + +Délivré à la chute de Napoléon, il revint à Paris en avril 1814 et alla +demeurer chez sa femme (il s'était marié à Saint-Domingue), rue Perdue, +n° 6. + +Lors du second retour des Bourbons, accusé d'intriguer contre le +gouvernement, il fut arrêté le 1er novembre 1815, incarcéré à la Force +et remis en liberté le 16 août 1816. Il fut question de le mettre en +surveillance à Melun; mais il obtint de rester provisoirement à Paris. + +Il eut alors l'impudence de faire parade de sentiments royalistes et de +solliciter les Bourbons. Il y a dans ses papiers, aux Archives, une +pétition qu'il adressa à Louis XVIII le 10 mars 1817. Il y réclame la +pension que Louis XVI lui avait accordée en 1785. Il y signale ses +titres à la faveur royale, qui sont, d'après lui: + +«1° D'avoir refusé le commandement de la garde nationale de Paris, +lorsque le général La Fayette le quitta; + +«2° D'avoir refusé d'aller commander la garde nationale à la Vendée; + +«3° D'avoir refusé d'aller commander en Belgique; + +«4° D'avoir refusé d'aller avec le général Dillon remplacer Custine à +l'armée du Nord et généralement toutes les places qui me furent +offertes; + +«5° D'avoir à Versailles, les 5 et 6 octobre 1789, empêché le pillage et +le désordre et être venu, par ordre du Roi, à Paris annoncer son +arrivée; + +«6° D'avoir, moi douzième, présenté à la Convention une pétition qui +représentait à cette même Convention qu'elle n'avait pas le droit de +juger le roi[24]; + +[Note 24: Nous n'avons pas retrouvé cette pétition.] + +«7° D'avoir refusé de prendre et faire prendre les armes le jour fatal +[de la mort] du meilleur des rois, ainsi que le jour de celle de son +auguste épouse. Pardonnez, Sire, si je suis obligé de rappeler ici de +pareils souvenirs. + +«8° D'avoir constamment refusé de prendre le commandement de l'armée +révolutionnaire, ainsi que de consentir à être membre du Comité de ce +nom. Le jour même que l'on fit cette infâme nomination, Marat et Bourdon +(de l'Oise) me dénoncèrent à la Convention comme agent du roi, de Pitt +et de Cobourg.» + +En 1822, il adressa à la Chambre des députés un mémoire imprimé ou il +renouvelait sa réclamation au sujet des pertes qu'il avait éprouvées à +Saint-Domingue. Il y disait qu'à l'âge de quatre-vingts ans, avec sa +femme plus que septuagénaire, il n'avait pour vivre que 50 francs par +mois, «qui leur sont accordés à titre de secours comme colons réfugiés». + +Fournier mourut à Paris le 27 juillet 1825, à l'âge de quatre-vingts +ans. Il demeurait alors esplanade des Invalides, n° 28. + + + + +II + + +On a vu que Fournier l'Américain avait publié quelques opuscules. Voici +la liste de ceux que nous avons pu retrouver: + +1. _Dénonciation aux États généraux des vexations, abus d'autorité et +dénis de justice commis envers le sieur Claude Fournier, habitant de +l'île Saint Domingue._ S. 1., 1789, in-4. + +2. _Aux représentants de la Nation, dénonciation contre M. le maréchal +de Castries, ancien ministre de la marine._ Signé: FOURNIER. Impr. +Caillot et Chevée, s.d. (12 août 1789), in-4 de 6 pages. + +3. _Crimes de La Fayette en France, seulement depuis la Révolution et +depuis sa nomination au grade de général_ (par Fournier, en +collaboration avec Dunouy, Héron et Garin). S.d. (juillet 1792), in-8 de +15 pages. + +4. _Fournier à Marat._ Paris, 14 mars an II (1793), in-4 de 8 pages. + +5. _A Marat, journaliste._ Paris, 14 mai an II (1793), in-4 de 7 pages. + +6. _IVe Pétition à la Convention nationale, par C. Fournier, Américain, +pour la formation d'une armée révolutionnaire._ Impr. Lottin, 23 août an +II (1793), in-4 de 6 pages. + +7. _Affaire de Fournier l'Américain, citoyen de la section des +Tuileries_[25], _détenu aux prisons de l'Abbaye._ Paris, s.d., in-4 de 4 +pages. + +[Note 25: Fournier demeurait alors cul-de-sac du Doyenné, n° 20.] + +8. _Où en sommes-nous? Question par C. Fournier, Américain, à tous les +sans-culottes ses frères._ Imp. Mayer, s.d. (pluviôse an III), in-4 de 8 +pages. + +9. _Massacres (sic) des prisonniers d'Orléans. Fournier, dit +l'Américain, aux Français._ Paris, 28 nivôse an VIII, in-8 de 16 pages. + +10. _Aux honorables membres de la Chambre des députés pour la présente +session. Mémoire présenté par le sieur Fournier l'Héritier, dit +l'Américain, demeurant à Paris, rue Perdue, n° 6, place Maubert._ +[Paris], 1822, in-8 de 23 pages. + + + + +III + + +Quant aux _Mémoires secrets_ de Fournier, nous les imprimons pour la +première fois, et il ne nous semble pas qu'aucun historien les ait +consultés ou connus. Nous les avons trouvés aux Archives nationales, +dans le carton F7 6504, qui contient les papiers de Fournier et une +suite de documents officiels relatifs à ses diverses arrestations. +Fournier les avait probablement écrits en l'an II, pendant son +incarcération à l'Abbaye. Il y a un brouillon et une copie de ces +mémoires, tous deux autographes. La copie s'arrête au récit des +événements du 17 juillet 1791. Le brouillon va jusqu'au récit du +massacre des prisonniers d'Orléans, inclusivement. Il est souvent +difficile à lire, à force de ratures et de surcharges. L'auteur a laissé +cet écrit inachevé, et, comme on le verra, les phrases incohérentes qui +le terminent annonçaient une suite. + +La lecture des mémoires de Fournier est plus intéressante qu'agréable. +Ce _condottiere_ de la Révolution écrit comme un goujat. Mais ses +solécismes sont fort clairs[26] et sa plume grossière suffit très bien à +l'expression de sa pensée, qui n'est ni délicate, ni complexe. Fournier +est un brutal et l'esprit de la Révolution n'est pas en lui. La devise +fraternelle des Cordeliers ne hante ni le coeur, ni les lèvres de ce +Cordelier. C'est un haineux qui ne voit dans les grandes journées de la +Révolution qu'une occasion de frapper. Il n'a d'autre idéal que de +commander à une troupe armée et de remplir sa bourse. Il n'a rien +compris aux causes profondes des événements où il a été mêlé: il n'a vu +que le fait du moment et n'a éprouvé que des sensations. + +[Note 26: Sauf dans le chapitre XI de ses mémoires, qui n'est qu'un +brouillon informe. Voir plus bas la note à la page 42.] + +Mais son rôle d'agent d'exécution a été considérable. Il a contribué de +son bras au succès de tous les coups d'État populaires jusqu'à la chute +du trône. Ses colères à la Duchesne ne lui ont jamais ôté le sang-froid: +il a toujours bien vu ce qu'il faisait et toujours bien vu ce que +faisaient les autres. C'est ainsi qu'il a enregistré, dans les mémoires +que nous publions, des faits et des attitudes qui avaient échappé à +l'histoire. On verra que ce négrier était vaniteux comme un nègre: mais +ne le prenez pas pour un menteur. Il a en poche presque toutes les +preuves, parfois notariées, de ce qu'il avance. Il ne fait rien, sans +demander un certificat. Les allégations essentielles de ses mémoires +sont déclarées conformes par des pièces dûment signées qui font partie +de ses papiers aux Archives. Ces précautions, qu'il pousse à un point +incroyable, ne sont point d'un véritable homme de bien, et je me +garderai de présenter les mémoires de Fournier comme absolument +sincères: cependant il est sûr que la plupart des faits qui y sont +exposés sont vrais. + +Il est précieux pour l'histoire d'avoir ainsi le témoignage d'un des +combattants de la rue sur les célèbres journées du 14 juillet, des 5 et +6 octobre 1789, du 17 juillet 1791, du 10 août 1792. On verra combien de +traits la plume de Fournier ajoute au tableau des batailles civiles, +combien de détails essentiels elle corrige ou complète. Je ne crois pas +qu'on puisse désormais raconter ces journées célèbres sans recourir à +Fournier. De plus, ces mémoires sont utiles pour l'histoire, si mal +connue, du club des Cordeliers. + +Les notes que nous avons ajoutées au texte ont surtout pour objet de +compléter le récit de Fournier par des extraits de ses papiers[27] ou de +le confirmer par quelques-unes de ces attestations de témoins dont il +corroborait ses dires. + +F.-A. AULARD. + +[Note 27: Notamment par des extraits d'un Mémoire expositif qu'il +rédigea le 3 février 1790 et fit approuver par ses compagnons d'armes. +Ce récit de la conduite de Fournier au début de la Révolution est +intitulé: _Mémoire expositif des services patriotiques du sieur Fournier +l'Héritier, ancien habitant de Saint-Domingue, où il a servi seize ans +dans les milices bourgeoises, et depuis quatre ans domicilié à Paris, +rue des Vieux-Augustins, paroisse Saint-Eustache, n° 28._ Fournier +terminait son mémoire en demandant «qu'il lui fût accordé une marque +honorifique et distinctive qui annonçât manifestement à ses concitoyens, +et surtout aux colons de Saint-Domingue, des preuves non équivoques de +ses services patriotiques.» Les membres du Comité de Saint-Eustache +repoussèrent cette demande en ces termes: «Le Comité de Saint-Eustache, +en rendant justice au zèle que M. Fournier a montré dans le temps de la +Révolution, lui a expédié le brevet de service auquel tous les officiers +provisoires avaient droit de prétendre. Il n'est pas en son pouvoir +d'accorder d'actes de distinction, qui pourraient mécontenter d'autres +citoyens qui ont bien mérité de la patrie.»] + + + + +MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMÉRICAIN[28] + +[Note 28: Fournier modifia ce titre après coup et l'amplifia, dans un +des deux textes de ses mémoires, de la manière suivante: «La Galerie des +traîtres ou Mémoires secrets de C. Fournier, Américain, contenant les +détails de la part active qu'il a eue dans les deux révolutions de +France, en 1789 et en 1792, contenant aussi l'enchaînement des trahisons +de Bailly, La Fayette, Louis Capet, Manuel, Petion, Santerre, Carra, et +plusieurs autres personnages remarqués tant dans les Assemblées +législatives qu'ailleurs, pour servir de matériaux essentiels à +l'histoire.»] + + + +_La postérité saura tout._ + + + + +AVANT-PROPOS + + +L'histoire des deux révolutions qui ont extirpé la tyrannie du sol de la +France et qui y ont fait germer la liberté, l'égalité, enfin la +République; cette histoire ne pourra être bien composée que du +rapprochement des mémoires isolés que produiront les principaux acteurs +de la plus grande scène qui ait jamais eu droit d'étonner l'univers. Les +journaux du temps, le plus souvent, ne peuvent rapporter que sur des +aperçus pris au hasard, recueillis loin du théâtre des faits et sans +montrer la filière des causes d'où sont sortis les différents résultats. +Le témoin oculaire et le coopérateur des grands actes révolutionnaires +est dans une position bien plus favorable pour transmettre la vérité aux +générations futures. + +Si quelqu'un a suivi de près tous les mouvements de deux révolutions, je +puis bien dire que c'est moi. Français, lisez ces mémoires et vous me +verrez agissant dans toutes les circonstances éclatantes. Ce n'est point +une vaine gloriole qui me fait mettre ces circonstances au jour, mais +j'ai pour but d'utilité d'éclairer plusieurs points importants de +l'histoire, de vous faire voir se dévoiler des manoeuvres qui vous +apprendront à connaître les hommes, et que tel traître, dont le masque, +au moment que j'écris, n'est point encore tombé, n'en a pas moins été +une fausse idole à qui les contemporaines regretteront bien d'avoir +prostitué leur encens[29]. Enfin vous observerez plus que jamais qu'au +milieu de toutes les perfidies qui nous ont assaillis, si l'on croyait +encore à d'autres prodiges qu'à l'énergie et au courage des âmes libres, +on affirmerait que ce n'a pu être qu'une puissance merveilleuse qui a +sauvé la nation. + +[Note 29: On verra d'ailleurs, vers la fin de ces mémoires, les raisons +qui me forcent très impérieusement de leur donner la publicité. (_Note +de Fournier_.)--On sait qu'il ne réalisa pas ce projet de publier ses +mémoires.] + +C'est une vérité reconnue que le sentiment de la liberté est implanté +naturellement dans tous les coeurs, et que, sous les gouvernements +tyranniques, tout homme qui ne vit point des abus, soupire secrètement +après le moment de briser sa chaîne; mais il est encore tout naturel de +remarquer que les individus qui se trouvent le plus tôt et le mieux +préparés aux révolutions contre le despotisme sont toujours ceux qui en +ont le plus souffert. J'étais précisément dans ce cas en France. J'y +étais revenu, après vingt et un ans de domicile aux colonies, réclamer +vainement justice auprès du roi et de ses ministres contre l'oppression +la plus criminelle et la plus inouïe que j'avais éprouvée à +Saint-Domingue dans ma personne et dans mes biens.[30] + +[Note 30: J'avais à Saint-Domingue une habitation et une guildiverie, ou +fabrique de tafia, de valeur constatée de plus de cinq cent mille +livres, voisine de celle des sieurs Guibert frères, sur laquelle elle +obtint une supériorité de succès; elle éveilla leur jalousie. Ils +étaient alliés au sieur de Bougars, intendant de la colonie, et ils +avaient du crédit auprès de tous les officiers civils et militaires de +l'île. Ils profitèrent de ces avantages pour me vexer impunément. +Chicané, d'abord, sous de vains prétextes, menacé ensuite, poursuivi par +d'infâmes calomnies, accusé, emprisonné, je finis par avoir la douleur +de voir ma guildiverie et mon habitation incendiées. Le crédit des +Guibert, qui leur avait fait commettre envers moi toutes les +scélératesses sans coup férir, passa de la colonie en France, où j'étais +revenu pour y demander la justice que j'avais été loin de pouvoir +trouver à Saint-Domingue. Je la sollicitai en vain près du dernier roi +et de ses ministres depuis 1781 jusqu'en 1789, et, sans le nouvel ordre +des choses, je n'eusse jamais eu probablement la satisfaction de voir +jour à tirer aucun débris de ma fortune spoliée et détruite par les +criminels Guibert et leurs complices. (_Note de Fournier_.)--Le 5 juin +1791, il fit à ce sujet une pétition à l'Assemblée nationale, qui fut +solennellement portée à la barre par les Cordeliers. On trouvera le +texte de cette pétition dans les papiers de Fournier aux Archives +nationales. On y trouvera aussi, à la date du 20 mars 1816, un rapport +de police qui donne la version de ses ennemis sur son rôle à +Saint-Domingue: «Il habita longtemps l'île de Saint-Domingue où il fut +chef d'atelier dans diverses habitations, et comme tel chargé de la +correction des nègres. C'est sans doute dans ces fonctions qu'il +contracta la férocité qui caractérise les principales actions de sa vie. +Privé de place, il parvint à s'emparer de l'esprit et de la fortune +d'une créole et établit une guildiverie ou fabrique de tafia. Mais le +mauvais succès de ses affaires lui inspira le dessein coupable de mettre +le feu à son établissement qui se trouvait à proximité de plusieurs +habitations importantes et d'accuser de ce crime les propriétaires, ses +voisins. Ayant été débouté de toutes ses réclamations et par suite +considéré comme un homme dangereux, il fut obligé de quitter la colonie, +etc.»] + +Il y avait en 1789 huit années entières que je poursuivais cette justice +auprès des corrompus de la cour. J'avais aperçu depuis longtemps que +j'étais mené par eux, et j'avais vu enfin que le parti-pris avait été de +se jouer de moi et de ma fortune, de consacrer sans façon la spoliation +de cette même fortune et de me réduire à la dernière indigence plutôt +que de punir quelques pervers auteurs de ma ruine. + +La vengeance contre une telle infamie me devait donc être toute +naturelle. Ainsi j'aurais été patriote par ressentiment, si je ne +l'eusse été par caractère; on ne s'étonnera donc pas de me voir remplir +un rôle très actif dans chacune des luttes contre la tyrannie, dont je +vais offrir la description[31]. + +[Note 31: Tout Paris, toute la France a vu en 1785, 6, 7 et 8, mes +mémoires imprimés contre le gouvernement de Saint-Domingue, qui ont +provoqué la chute de tous les agents qui jusque-là y exerçaient +impunément la plus criante tyrannie. On n'avait point encore vu dans ce +temps-là écrire contre le despotisme avec une vigueur pareille à celle +que j'employai. Je donnai sans doute le branle à tous les hommes qui +depuis osèrent proclamer hautement les grandes vérités qui ont fait +éclore notre régénération. Il me reste un grand nombre d'exemplaires de +ces mémoires que l'on peut trouver chez moi. (_Note de Fournier_.)--Nous +n'avons pas pu nous procurer ces mémoires.] + + + + +CHAPITRE PREMIER + +30 JUIN 1789. + +_Élargissement des gardes françaises enfermés à l'Abbaye par ordre du +despotisme._ + + +J'avais vu arriver avec joie, au commencement de 1789, le développement +de l'esprit public qui ouvrait l'entrée à notre heureuse génération. Je +contemplais en philosophe l'approche du terme où elle devait éclore et, +avec des affections plus analogues à l'esprit militaire, j'attendais +pour saisir la première occasion de l'accélérer. Elle se présenta au 30 +juin, quand au Palais, alors Royal, on vint rapporter que plusieurs +gardes-françaises venaient d'être emprisonnés à l'abbaye de +Saint-Germain pour avoir refusé le serment exigé par leurs officiers de +faire feu sur le peuple dans le cas où il s'insurgerait. Ces braves et +généreux soldats, mille fois louables pour être les premiers qui aient +rendu hommage à la liberté, devaient se voir transférer, dans la nuit, +aux prisons de Bicêtre, pour y être pendus entre les deux guichets, à la +manière exécrablement familière des tyrans. + +Leurs camarades qui nous venaient apprendre cette horrible nouvelle nous +crièrent dans leur désespoir: «_Français, on immole nos frères. Si vous +perdez une minute pour les sauver, la liberté que nous sommes sur le +point de conquérir vous échappe; parlez, ce moment va décider si nous +serons affranchis ou esclaves_.» + +Ce discours produisit son effet sur tous les esprits. J'en remarquai la +bonne disposition sur tous les visages et j'en profitai; ce fut moi qui, +élevant la voix du milieu de la foule, m'écriai: «Amis, le temps presse, +ne reculons pas le moment de la liberté, les tyrans font leurs derniers +efforts pour l'étouffer avant sa naissance: intimidons-les par notre +courage; si quelqu'un hésite de se mettre à votre tête, me voici tout +prêt; allons délivrer nos généreux frères, marchons à l'Abbaye[32].» + +[Note 32: Il y a dans les papiers de Fournier un imprimé sans lieu ni +date, qui donne la liste des soldats punis avec les motifs de leurs +punitions. En voici le texte: + +_État des soldats du régiment des Gardes françaises qui ont été délivrés +le mardi 30 juin des prisons de l'abbaye Saint-Germain-des-Près._ + +COMPAGNIES. NOMS. OBSERVATIONS. + +S. Blancard. _Candellier_. Le 28 juin.--Pour être rentré à dix + heures trois quarts; très mauvais sujet. + +Flavigny. _Martin_. Le 30 juin.--Au cachot pour avoir + _Dervaux_. maltraité un de leurs camarades qui + _Desmarais_. n'avait pas voulu sortir étant consigné, + après l'avoir blessé d'un coup d'épée au + bras et l'avoir mis hors de combat. + +Menilglaisc. _Copin_. Le 24 juin.--Déserteur. + +Bocquensay. _Vatonne_. Le 28 mai.--Déserteur. + +De Brache. _Merix_. Le 6 juin.--Déserteur. + +Dépôt. _Chauchon_. Le 30 mai.--Déserteur. + +Mazancourt. _Luyot_. Le 29 juin.--A escaladé le mur de la + caserne, étant de garde; a vendu deux de + ses chemises. + +Dépôt. _Raymond_. Le 28 mars.--A volé six livres à un de + ses camarades. + +Sainte-Marie. _Bourdon_. Le 27 juin.--Par ordre de M. de Gailhac, + capitaine, pour le soustraire à vengeance + des grenadiers auxquels il n'a pas rendu + une lettre anonyme qui leur était + adressée, le jour que les soldats se sont + évadés. + +De Brache. _Gollard_. Le 30 juin.--Pour avoir menacé de tuer + son sergent. + + _L'Huillier_. Pour indiscipline marquée et propos + séditieux. + +Boury. _Dupuis_. Pour s'être révolté contre son caporal + et avoir engagé les autres grenadiers + à le jeter par la fenêtre.] + +Ces derniers mots: _Marchons à l'Abbaye_, furent comme un écho répété +par toutes les bouches, et dès l'instant le peuple à ma suite vola à la +forteresse qui renfermait les victimes. + +Arrivés à la porte, l'ouverture en est demandée simultanément par moi et +plusieurs autres citoyens; on la refuse. + +Je ne délibère pas, je me transporte, avec plusieurs compagnons de cette +expédition, dans la Cour du Dragon. Nous y faisons emplettes, et je paie +de mon argent des masses et des pinces, avec lesquelles nous allons +briser et enfoncer les fatales portes[33]. Nos détenus, qui étaient avec +l'affreuse perspective de n'avoir plus que pour quelques moments +d'existence, se voient rendus à la vie; ils joignent leurs acclamations +de joie aux nôtres et ils reviennent avec nous au Palais-Royal, où tout +le peuple qui les attend leur donne des fêtes. On s'embrasse +fraternellement, on jure de se soutenir les uns les autres vis-à-vis de +tous les efforts du despotisme contre la liberté naissante; c'est dans +ces sentiments que tous ceux qui aspiraient à être bientôt des citoyens +se quittent ce jour-là. + +[Note 33: Beaulieu prétend qu'il est de toute fausseté que les portes +aient été forcées. (_Essais historiques sur les causes et les effets de +la Révolution de France_, I, 287.)] + +Croira-t-on que généralement on était encore si loin des principes à +cette époque que, le lendemain de l'événement que je viens de décrire, +on parut croire que ceux qui, la veille, avaient été soustraits au +couteau de la tyrannie par la protection du peuple souverain avaient +besoin du pardon de celui qui, à Versailles, n'exerçait la suprême +puissance que par usurpation? + +Il est cependant vrai qu'on fit pour les gardes françaises l'absurde +démarche d'aller à ce Versailles solliciter _leur grâce_ auprès du +dernier roi, qui, au milieu des agitations révolutionnaires qui se +succédaient alors avec beaucoup de rapidité, n'osa point manifester +évidemment les véritables dispositions de son âme altière. Il est très +sûr que ce fameux despote était vivement choqué de l'acte auquel les +prisonniers devaient leur délivrance. Le plus profond mépris de son +insolente autorité n'y était pas déguisé. Ainsi, au lieu de grâce, il +eût satisfait son inclination sanguinaire en envoyant bien vite au gibet +ceux qui, par un coup heureux, en étaient déjà échappés. + +Mais le moment était un moment de terreur pour le tyran; il devait donc, +ainsi qu'il a toujours su si bien le faire, dissimuler. Il le fit, mais +pourtant sans perdre l'espoir de satisfaire sa vengeance et sa soif du +sang. + +Le système des tyrans en chef et subalternes, pour étouffer les +premières étincelles de la liberté et perpétuer l'esclavage de la +nation, était de faire de temps à autre, divers essais pour faire +assassiner le peuple par les troupes. On avait commencé par provoquer le +pillage et l'incendie de la manufacture Réveillon, pour prendre occasion +de faire fusiller les citoyens par les soldats. + +Mais l'opinion publique qui, bientôt éclairée sur cette atrocité, criait +vengeance contre leurs auteurs; mais les soldats qui déploraient +amèrement l'erreur qui les avait rendus l'instrument d'une telle +oppression, avaient déjà rendu à cette époque le despotisme très +circonspect et très craignant de blesser le peuple. Il crut que des +instants plus prospères pourraient bientôt succéder. En conséquence, il +temporisa. Mais, le 14 juillet, jour marqué dans les destins des +siècles, arriva pour déranger tous les noirs projets des oppresseurs de +la terre. La justice de fait fut rendue aux braves gardes françaises et +le despote n'eut plus le temps de songer à les punir. + + + + +CHAPITRE II + +12 JUILLET 1789. + +_Lambesc aux Tuileries._ + + +Jusqu'à l'époque à jamais mémorable du 14, l'infâme horde des valets de +la cour n'avait point encore appris ce que peut le peuple uni dans toute +sa masse et qui, las du joug, a sérieusement résolu de le briser. Cette +caste orgueilleuse de soi-disant nobles, en possession depuis des +siècles de vexer impunément la multitude, croyait toujours conserver cet +odieux privilège. + +C'est sans doute sur ces principes que l'atroce Lambesc fit le 12 son +entrée aux Tuileries, où il commit l'acte affreux de massacrer un +vieillard paisible et sans défense. + +Ce fut aux cris que le sang de cette victime fit jeter à tout Paris que +plusieurs citoyens et moi, toujours en éveil depuis qu'il était question +de travailler au salut de la patrie, nous nous rendîmes sur le théâtre +du sacrifice. + +Des épées étaient les seules armes que les simples particuliers eussent +alors. C'est avec ces frêles instruments de défense que nous osâmes +braver la fureur du sanguinaire Lambesc et de sa troupe aveuglément +féroce. Le seul courage de la liberté nous rendit complètement +victorieux du maître esclave et de ses subalternes. Nous les expulsâmes +du Jardin des Tuileries, et, pour assurer le succès de notre expédition +en prévenant leur retour, nous sommes restés jusqu'à minuit à la place +de la Révolution, lors appelée _de Louis XV_. Personne ne s'avisa de +venir nous y troubler[34]. + +[Note 34: Sur l'affaire du prince Lambesc, voir aussi le _Précis +historique et justificatif de Charles-Eugène de Lorraine, prince de +Lambesc_, s.l.n.d. (1790), in-4. Bibl. nat., Lb 39/3350. Nous avons +annoncé dans notre introduction que nous reproduirions en note, à titre +de variantes, les principaux passages du _Mémoire expositif_ que +Fournier rédigea le 3 février 1790 et fit approuver à ses compagnons +d'armes. Voici ce qu'on y lit sur les événements qui font l'objet de ce +chapitre: «On ne se rappelle encore qu'avec une sorte de saisissement, +la consternation, le trouble et l'effroi qui commencèrent à désoler tout +Paris, dans l'après-midi du 12 juillet dernier. Les troupes campées aux +Champs-Elysées jetèrent avec une audace effrénée, sous les ordres du +prince Lambesc, la confusion et le trouble jusque dans le jardin des +Tuileries. + +«Le sieur Fournier, qui s'était déjà, depuis plusieurs jours, abouché +avec une cinquantaine d'anciens militaires de sa connaissance pour se +tenir prêts en armes au premier mouvement des troupes, s'y porta avec sa +nouvelle compagnie pour les en chasser, jusqu'à dix heures du soir.»] + + + + +CHAPITRE III + +13 JUILLET 1789 + +_Première formation des citoyens en corps armé. J'en suis nommé le +chef._ + + +Déjà l'on était bien pénétré que le temps était venu de travailler à la +conquête de la liberté; ainsi chacun sentait qu'aucun moment n'était à +perdre. Tous les bons citoyens étaient en état de surveillance +permanente. L'annonce des dangers avait fait porter le peuple, dès les +quatre heures du matin, au Palais-Royal, aujourd'hui le jardin de +l'Égalité. + +J'y arrivai à cinq heures. + +Le peuple délibérait pour la formation des citoyens en corps national +armé et pour le choix d'un chef. Ce fut sur moi que ce choix tomba. Dès +lors nous nous mîmes en état permanent de service militaire, et chacun +de nous appréciant déjà, dans toute leur étendue, les devoirs que lui +impose la qualité de défenseur de la liberté, considère que sa tâche +n'est plus que de se mettre en perpétuelle opposition contre le +despotisme et tous ses satellites. + +Je sors du Palais-Royal à la tête de mes frères d'armes. La seule +confiance qu'inspire le sentiment de la liberté nous faisait nous +considérer comme étant en armes. Nous n'avions encore que des bâtons, de +vieilles épées, des croissants, des fourches, des bêches, etc., et c'est +dès ce moment que commencèrent les patrouilles. Nous entrons dans la rue +Saint-Honoré, et parvenus devant la porte de l'Oratoire, nous arrêtons +un cavalier qui portait des paquets à Saint-Denis aux troupes qui y +étaient campées. Je fis saisir ces paquets et nous les portâmes à +l'Hôtel de Ville. + +J'en descendis et, avec l'avis de mes camarades, je fis aussitôt sonner +le tocsin. Déjà trop d'indices s'étaient cumulés pour nous faire sentir +la nécessité de cette grande mesure. Ce son d'alarme ayant donné l'éveil +général dans Paris, ce me fut une conquête aisée que celle de m'emparer +de plusieurs corps de garde occupés par des soldats encore au compte des +despotes, mais dont le coeur était déjà gagné à la nation. Presque tous +vinrent s'unir à moi et grossir ma troupe; elle s'augmenta spécialement +de tous les braves du corps de garde de la pointe Saint-Eustache et de +celui des gardes françaises de la rue de la Jussienne. + +A trois heures, nous nous sommes ralliés à l'église Saint-Eustache et +j'y fus proclamé commandant à l'unanimité[35]. Mon corps se montait le +même soir à huit cents hommes, lorsque nous nous emparâmes à la nuit +tombante de la salle des francs-maçons, rue Coq-Héron, où j'établis mon +corps de garde[36]. + +[Note 35: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, un +procès-verbal de sa nomination de capitaine commandant d'une des +compagnies du district de Saint-Eustache (13 juillet 1789).] + +[Note 36: _Mémoire expositif_: «Le lendemain matin 13, le district +Saint-Eustache s'était assemblé, comme tous les districts, pour aviser +aux moyens de sauver la chose publique en danger. Le sieur Fournier s'y +rendit. Il y exposa, avec autant d'intérêt que de force, qu'il n'était +pas question dans un moment aussi critique de faire de beaux et longs +discours, mais qu'il fallait s'armer courageusement, sans différer, et +défendre la cité en danger; que, dans ce dessein, il avait déjà formé, +sur le district, un corps de volontaires bien armés tout prêts à se +porter partout où le besoin et le danger commun les appelleraient. Cette +motion fut sur le champ adoptée unanimement, et le sieur Fournier +reconnu, en conséquence, chef pour commander un corps de troupes dans la +défense très urgente de la cité. + +«Le même jour, il établit un corps de garde avec ces cinquante +volontaires dans la rue Coq-Héron. Bientôt trois cent cinquante autres +braves, tant gardes françaises et suisses que bourgeois patriotes, se +joignirent au sieur Fournier; ce qui composa tout à coup un corps de +quatre cents volontaires, lequel, s'étant promptement augmenté du +double, se divisa en huit compagnies de cent hommes chacune. + +«Ce corps de volontaires, dont le bel ordre et la régularité se firent +admirer de tout Paris, a constamment servi avec zèle, intelligence et +désintéressement durant les quatre mois qu'il est resté en activité, et +reçut, de toutes parts, des éloges mérités pour sa conduite généreuse et +sa bravoure.»] + + + + +CHAPITRE IV + +14 JUILLET 1789 + +_Mon rôle à la Bastille_[37]. + +[Note 37: Les services de Fournier à cette époque sont attestés par +divers certificats joints à son dossier aux Archives. Citons notamment +une affiche imprimée, en date du 13 août 1789, signée des officiers +composant le bureau du district de Saint-Eustache. Ces officiers +attestent l'honorabilité de Fournier qui a rempli les fonctions de +capitaine du district depuis le 12 juillet dernier. Il y a aussi un +imprimé, en date du 5 septembre 1789, intitulé: _Extrait d'un mémoire +concernant les services de la compagnie de M. Fournier, l'un des +commandants du district de Saint-Eustache_; s.l.n.d. (5 septembre 1789), +in-8 de 7 pages. Ce mémoire, signé des officiers et soldats de la +compagnie de Fournier, est revêtu de l'approbation de La Fayette.] + +La chaleur de la liberté était montée au plus haut point du thermomètre. +Tous les esprits se trouvaient animés de son feu divin. Le peuple était +parvenu à acquérir le sentiment de la souveraineté, et il ne voulait pas +tarder davantage à montrer aux despotes qu'il était capable d'en prendre +l'exercice. + +J'avais senti avec tous les bons patriotes que le moment de livrer +combat était arrivé. Il fallait s'y préparer par toutes les dispositions +nécessaires. Je vais à la Ville avec un détachement nombreux pour +demander des munitions; on m'en refuse. Le scélérat Flesselles, prévôt +des marchands, et ses échevins n'avaient pas un système qui s'adaptât à +nos projets de révolution. L'indignation que leur procédé excite en moi +m'aurait peut-être porté à des mouvements sinistres, si je n'eusse +éprouvé une diversion par des cris: _à la Bastille!_ qui tout à coup +vinrent remplir la place de Grève et tous les environs de la Maison de +Ville. Je cours avec mon détachement à la Bastille, je me place près du +pont-levis, du côté des cuisines: on jugera que je n'étais pas dans +l'endroit le moins périlleux, quand j'aurai appris que deux citoyens à +mes côtés furent blessés à mort, que deux jeunes gens de douze à quinze +ans y eurent chacun un bras percé d'une balle, et que moi-même je fus +légèrement blessé à la jambe droite. + +J'aperçus que, sans munitions, sans armes, nous étions dans la situation +de ne pouvoir opposer qu'une bonne volonté inutile et que nous péririons +tous l'un après l'autre sans rien gagner sur nos ennemis. Alors je +jugeai que c'était déjà trop de sang versé sans fruit et qu'il ne +fallait pas laisser plus longtemps des braves gens exposés en vain. + +J'arrêtai une double mesure, celle de faire transporter mes blessés à +l'Hôtel de Ville et celle d'y retourner moi-même pour montrer les dents +aux traîtres municipes d'alors et en obtenir, bon gré mal gré, des +munitions. + +Je trouvai à la Ville l'infâme Flesselles et l'intrigant Lasalle. Je les +forçai de me délivrer dix livres de balles et six livres de poudre; ce +fait est constaté par les procès-verbaux de l'Hôtel de Ville. On peut y +vérifier que c'est moi qui m'y suis fait délivrer des munitions le +premier et qui de suite en ai fait délivrer à deux ou trois autres +personnes à peu près même quantité. + +De ce moment, mes vues sur le plan d'attaque de la Bastille +s'étendirent. Je n'eus pas de peine à concevoir que les secours que je +venais d'obtenir étaient trop faibles pour mettre à portée de faire avec +avantage le siège de la forteresse. J'avise donc à de plus grands +moyens. Je descends sur la place de Grève; là, ma sensibilité est mise à +l'épreuve par le spectacle de mes blessés que je retrouve et que +personne n'a encore songé à secourir. Après avoir pourvu à ce qu'ils +soient transportés à l'hôpital, je distribue mes munitions aux citoyens +de mon commandement qui avaient des fusils et je les renvoie à la +Bastille pour garder, en attendant mon retour, une grosse pièce de canon +déjà saisie par mes frères d'armes à l'arsenal. + +Je poursuis aussitôt l'exécution du plan que je viens de dire avoir +conçu de procurer de grands moyens de vaincre. Je cours à la tête de mes +braves aux Invalides; nous y pénétrons sans éprouver de résistance +notable; sans doute, ce fut moins le patriotisme que la peur qui +détermina l'état-major des Invalides à ne point montrer une grande +opposition, lorsque les citoyens se présentèrent chez eux. + +Les officiers de cette maison firent cependant preuve de dispositions +bien équivoques, lorsque je leur demandai des armes, et qu'ils +répondirent n'en point avoir. Il fallut leur en arracher. A la suite +d'une perquisition très exacte, nous découvrons dans une cave 1,800 +fusils que je fais distribuer tant à mon corps qu'à d'autres citoyens. +On sait que ce n'était là qu'une partie des armes des Invalides, et +qu'il y fut pris en tout, ce jour-là, trente-deux mille fusils. + +Je me transporte dans un magasin où je suis instruit qu'il y a des +munitions; nous y prenons plusieurs barils de poudre. Je me reconnais +dès lors un peu plus en état de me présenter devant l'antre fameux du +despotisme. + +Dans les grands moments de crise, il est bien avantageux de songer à +tout. Je ne devais pas perdre de vue l'ordre intérieur: c'est pourquoi +je détachai une partie de mon monde pour l'envoyer faire le service au +corps-de-garde de la rue Coq-Héron. Avec le surplus, je me rendis de +nouveau à la Bastille. C'est en y faisant notre entrée victorieuse que +nous aperçûmes les premières véritables lueurs de la liberté. + +Je ne participai en rien à la conduite qui fut faite de De Launey à +l'Hôtel de Ville. Je restai à la Bastille avec mes frères d'armes +pendant toute la nuit, pour assurer dans ces premiers moments la +conservation de notre intéressante conquête[38]. + +[Note 38: _Mémoire expositif_: «Le mardi 14, dès six heures du matin, +quatre cents volontaires, sous les ordres du sieur Fournier, se +rendirent à l'Hôtel de Ville pour y demander, mais inutilement, au sieur +Flesselles des armes et des munitions. Sur le refus de ce magistrat +municipal, le sieur Fournier, après en avoir instruit sa troupe et +délibéré avec ses officiers, se transporta avec eux sur l'heure même à +la Bastille pour en conquérir. Un petit nombre seulement étaient armés +de fusils, les autres ne l'étaient que de sabres et de bâtons; ils +enfoncèrent néanmoins l'entrée et s'y avancèrent jusqu'auprès de la +cuisine. A la droite du sieur Fournier, tout près du grand pont-levis, +un garde française fut blessé à mort et un jeune homme de quatorze ans +transpercé d'une balle. Le sieur Fournier, pour leur procurer des +secours, les fit transporter à l'Hôtel de Ville. + +«Sur une seconde demande faite à grands cris, mêlés de reproches amers +dictés par l'indignation, le sieur Fournier ne put obtenir du traître +Flesselles qu'environ dix livres de poudre et quatre livres de balles: +cette modicité de munition était, de la part de l'officier municipal, +une vraie dérision. + +«Descendu sur la place, le sieur Fournier délibéra de nouveau avec les +officiers de sa troupe sur le parti à prendre dans une aussi pressante +nécessité, et il fut résolu, d'une voix unanime que les volontaires, qui +n'étaient pas convenablement armés, se rendraient dès l'instant, sous la +conduite du sieur Pelletier de l'Épine, à l'Hôtel royal des Invalides +pour s'emparer de la grosse artillerie et des fusils dont on s'armerait. +Cette résolution fut ponctuellement exécutée. + +«Le sieur Fournier, qui s'était fortement persuadé que la Bastille, si +elle était attaquée vivement de plusieurs côtés à la fois, n'était pas +imprenable, retourna continuer l'attaque avec tous les volontaires qui +s'étaient armés. Ils combattirent avec intrépidité sans relâche jusqu'à +ce que l'entrée en eût été victorieusement forcée, alors ils +s'emparèrent à l'instant des cachots qui, selon eux, semblaient être les +plus suspects. + +«Tandis que le sieur Fournier était occupé de la sorte, le sieur de +l'Épine, qui s'était emparé de la grosse artillerie des Invalides, +s'occupait, sous ses ordres, du placement des divers canons conquis, du +soin de les faire conduire et de les faire placer à l'Hôtel de Ville, où +le sieur de Flesselles n'était plus, au cloître Saint-Honoré, au +Palais-Royal, etc.»] + + + + +CHAPITRE V + +15 JUILLET 1789 + +_J'achève la destruction du tombeau de la tyrannie. J'en sauve les +papiers._ + + +A la pointe du jour, je me rendis à mon corps-de-garde où j'ai rassemblé +une grande force armée, composée d'un nombre considérable de citoyens +ensemble, de gardes françaises, gardes suisses, etc. Je revins avec ce +renfort à la Bastille. J'avais senti la nécessité d'avoir ce renfort +pour lever les obstacles qui s'opposaient à ce que les patriotes +achevassent ce que la veille ils avaient si heureusement commencé. + +On avait bien ouvert la plupart des cachots le 14; on avait délivré les +prisonniers qui s'y étaient trouvés; mais la précipitation et +l'étourdissement avaient été le résultat nécessaire de la scène +extraordinaire qui s'était offerte. Plusieurs cachots s'étaient dérobés +à l'exactitude des recherches du même jour 14; découverts le 15, j'en +avais requis l'ouverture. Des hommes, sous le nom de députés de l'Hôtel +de Ville, s'y opposaient. Étonnante chose que, le lendemain d'un jour où +le peuple français avait déployé tant d'énergie, des esclaves eussent +osé vouloir faire rétrograder la Révolution! J'entre; je fais occuper +tous les postes par ma troupe; je demande aux prétendus députés leurs +pouvoirs; je demande également les clés des cachots qui restent à +ouvrir: on me refuse tout. Je prends le parti de faire rompre et briser +toutes les portes de ces affreuses demeures sépulcrales, où nous nous +attendions de trouver encore quelques victimes enterrées vives. Personne +n'habitait plus ces sombres et infernaux séjours; mais des chaînes, et +autres instruments de supplice qui s'offrirent à notre vue, nous +apprirent que c'était là où les malheureux que l'on voulait conduire à +la mort par de longues souffrances expiaient des actes sans doute +vertueux aux yeux de la raison, mais qui, aux yeux du despotisme, +étaient les derniers des crimes. + +Trois mesures importantes me restaient à suivre à la Bastille pour +assurer à la nation tout l'avantage qu'elle pouvait tirer de sa +conquête. J'en dirigeai l'exécution avec toute l'exactitude qu'un zèle +sans bornes peut inspirer. + +La première de ces mesures consista à déloger tout le canon de la +Bastille pour en armer Paris: mes frères d'armes, ainsi que moi, nous en +fîmes la distribution dans tous les districts. + +La seconde mesure était de mettre dans un sûr dépôt une quantité immense +de papiers dans lesquels il devait se trouver de quoi transmettre à la +postérité l'histoire complète des grands forfaits du despotisme en +France, afin de léguer à nos neveux, avec la liberté consolidée, une +perpétuelle horreur et un sentiment durable de défiance contre le retour +de la tyrannie. + +Nous fîmes charger quatre voitures de ces papiers, que nous avions +réunis tant dans des cartons que dans des caisses, et nous les déposâmes +à l'Hôtel de Ville. + +J'observe que ce n'était encore qu'une partie des papiers de la +Bastille. Le peuple, avide de pénétrer dans les horribles secrets du +despotisme, en avait fait la veille un très grand gaspillage. J'ai de +Manuel une lettre par laquelle il m'avait annoncé que le dépouillement +serait fait de cette partie déposée à la Ville, et que cet extrait des +atrocités de la tyrannie recevrait la publicité la plus complète[39]. +J'ignore pourquoi rien n'en a été fait. Mais Manuel m'a appris à le +connaître: il a eu apparemment ses raisons de cacher au peuple les +monstrueux secrets du despotisme. Et pourquoi le Conseil général de la +Commune ne met-il pas au rang de ses devoirs de les dévoiler? Ces +horribles mystères appartiennent au peuple. Comme citoyen, comme membre +du peuple, je somme, au nom du peuple, le Conseil général de lui donner +connaissance de ce dépôt horrible et précieux. + +[Note 39: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, une lettre de +Manuel relative aux papiers de la Bastille, et datée du 19 mai 1792.] + +Enfin, la dernière mesure fut de désespérer l'aristocratie, qui pouvait +croire à une nouvelle résurrection, et de lui montrer la volonté ferme +et constante du peuple français, en prévenant la réédification du +monument honteux de la barbarie des rois. + +Mes harangues au peuple, pour l'engager à se livrer à la démolition de +la Bastille, eurent un prompt effet. Un peuple disposé aux révolutions +pour la liberté est très docile aux conseils d'exécution qui lui sont +donnés pour tout ce qui lui paraît tendre à le faire arriver au but[40]. + +[Note 40: _Mémoire justificatif_: «Cependant les volontaires n'avaient +pas désemparé de la Bastille: leur présence y était nécessaire pour y +maintenir l'ordre et y veiller à la sûreté des citoyens qui s'y +portaient en foule. Dans une telle confusion, il était inévitable qu'il +s'y commît des abus: ils en firent cesser quelques-uns et en réprimèrent +d'autres. Une chose surtout fixa leur attention et parut demander leurs +soins, c'était un cachot fermé dont la porte était gardée par plusieurs +gardes particuliers. Le sieur Fournier, informé que ce cachot contenait +les archives de la Bastille, que depuis cinq heures du matin (c'était le +15, le lendemain de la prise) des personnes, se prétendant munies d'une +commission de la Ville, avaient fait un dépouillement provisoire des +papiers de ces archives, en avaient formé des liasses considérables et +rempli des malles. Quatre voitures déjà chargées de ces papiers étaient +prêtes à partir. Le sieur Fournier, sur le refus de représenter la +commission et sur le mauvais compte qui lui fut rendu de la distribution +de ces papiers et de ce que contenait le cachot, donna ordre d'enfoncer +la porte. Il fit arrêter un sieur Charlet, qui paraissait être un +porteur de clef, et qui se disait électeur et commissaire de la Ville au +dépouillement de ces papiers et de ce que contenait ce cachot, qu'il +était chargé, disait-il, de faire conduire dans un dépôt. Le sieur +Fournier fit conduire le sieur Charlet et les quatre voitures de papiers +à l'Hôtel de Ville par le sieur Pelletier de l'Épine et Millet de +Marcilly et un détachement de volontaires, qui (_sic_), après avoir fait +son rapport au bureau de la Ville, fut chargé de veiller avec son +détachement à la décharge des voitures de papiers et de continuer d'y +apporter leurs soins jusqu'à ce qu'ils eussent été en totalité +transportés à l'Hôtel de Ville.»] + + + + +CHAPITRE VI + +16 JUILLET 1789 + +_Je préviens l'incendie des lettres à la poste._ + + +Un moyen infernal avait été inventé par la coalition aristocratique et +de la cour pour rendre infructueux les généreux efforts du 14. On +s'était flatté d'armer les provinces contre Paris et d'assurer la guerre +civile par une mesure doublement perfide. Tandis que, d'un côté, on +expédiait des courriers dans toutes les parties du royaume, pour +annoncer que Paris était en cendres et que l'on y avait massacré tous +les patriotes et jusqu'aux femmes et enfants, on avait arrêté d'un autre +côté d'empêcher les véritables relations de parvenir, en incendiant +toutes les lettres à la poste. Averti secrètement de cette atroce +manoeuvre, j'investis l'hôtel des postes, je m'empare du ci-devant baron +d'Ogny, directeur général. J'arrête l'incendie déjà commencé depuis une +demi-heure dans une grande grille de fer, au milieu d'une cour bornée +par quatre murailles. Je conduis d'Ogny à l'Hôtel de Ville, où il subit +interrogatoire. Je demande deux députés de l'Assemblée constituante, +pour concerter avec eux les mesures convenables. Je propose un arrêté +pour nommer dans l'instant quatre commissaires pour vérifier les départs +et arrivées des lettres, afin d'assurer la correspondance de l'Europe, +et rassurer le royaume et les étrangers sur le sort de la nation. On +adopte cet arrêté dont j'exigeai aussitôt l'affiche dans tout Paris. Son +résultat est de rendre dès ce moment la correspondance très exacte. Mais +d'Ogny, dont la scélératesse méritait la plus exemplaire répression, +reçut de la part de deux traîtres que la France aveugle idolâtre et dont +elle se repentit depuis, d'Ogny reçut, dis-je, de Bailly et de La +Fayette une récompense éclatante de ses affreux services. La postérité +voudra-t-elle croire que La Fayette parvint à faire nommer d'Ogny +commandant à ma place du bataillon de Saint-Eustache? + +Ceci cesse d'étonner, lorsqu'on considère que les deux fameux intrigants +que je viens de nommer étaient à cette époque en possession pleine et +entière de l'esprit public qu'ils étaient complètement parvenus à +égarer. Le faux masque de patriotisme sous lequel ils couvraient leur +duplicité, était tel qu'il fallait, pour les mettre à portée de +paralyser la nation sans qu'elle s'en aperçut. Mon énergie civique +n'entrait point dans leur plan. Les volontaires du corps de garde firent +faire à leurs frais un drapeau avec cette inscription qui fut toujours +ma devise: _Étendard de la liberté. Destruction des tyrans_[41]. Ce +n'était point de cela dont il s'agissait dans le système des La Fayette +et des Bailly[42]. + +[Note 41: Il y a dans les papiers de Fournier une pièce qui semble +contredire cette allégation. C'est une attestation du district de +Saint-Eustache, en date du 8 septembre 1789, que Fournier et sa +compagnie ont fait bénir par le curé de Saint-Eustache «un drapeau aux +couleurs nationales sur lequel étaient empreints les attributs du +district et le chiffre de M. le marquis de la Fayette.»] + +[Note 42: _Mémoire justificatif_: «Le jeudi 16, le sieur Fournier, +informé que l'on brûlait mystérieusement et dans le plus grand secret +une quantité considérable de papiers à l'Hôtel de la poste aux lettres, +s'y transporta à l'instant. D'abord il se saisit prudemment de toutes +les portes de l'Hôtel. Il fit ensuite entrer avec lui douze braves +Suisses pour en garder l'intérieur. Cette démarche était certainement +importante et délicate: elle exigeait de l'activité et de la célérité. +Le sieur Fournier y mit encore de l'honnêteté, et à ce sujet il ne +craint pas d'invoquer le témoignage même de M. le comte d'Ogny, +administrateur général des postes et messageries de France. Ce n'est pas +qu'il n'ait éprouvé beaucoup de difficultés de la part de celui-ci, qui +d'abord déniait hautement l'incendie des papiers, et qu'il n'y ait même +eu entre eux de vifs et d'assez longs débats. + +«Mais le sieur Fournier, toujours actif dans ses expéditions et qui ne +souffre ni subterfuge ni délai, ordonne sur le champ, pour les faire +promptement cesser, des recherches exactes dans toutes les parties de +l'Hôtel. Alors M. d'Ogny, voyant qu'on allait fouiller dans une petite +cour dérobée, avoua que véritablement on avait brûlé, la veille dans +cette cour, sans conséquence quelques papiers inutiles. Bientôt le sieur +Fournier menaça d'en faire enfoncer la porte si elle ne lui était pas +ouverte à l'instant et les clefs furent apportées. + +«Le sieur Fournier, étant entré dans cette cour, y trouva une grille de +fer d'environ trois pieds carrés et un homme tout occupé à brûler des +papiers. Vraisemblablement il ne brûlait que les lettres des patriotes +qui annonçaient, dans les provinces, la révolution et la nouvelle +position des choses. Car on sut depuis des provinces que beaucoup de +lettres incendiaires y étaient parvenues par la voie des courriers +ordinaires. Quoi qu'il en soit, l'incendie fut arrêté, l'homme saisi, et +M. d'Ogny sommé de se rendre à l'Hôtel de Ville. Le sieur Fournier l'y +conduisit bien escorté et y fit son rapport au Comité de police. + +«Sur cette entrefaite, arrivèrent à l'Hôtel de Ville deux députés de +l'Assemblée nationale, et il fut arrêté en leur présence qu'il y aurait +provisoirement, et jusqu'à ce que l'Assemblée nationale en eût autrement +ordonné, quatre électeurs pour vérifier à l'Hôtel des postes le départ +et l'arrivée des courriers. Cette prudente délibération fut affichée +dans tout Paris. Assurément la sûreté de l'assistance publique +n'exigeait pas moins que cette sage précaution. + +«Ainsi c'est aux soins vigilants du sieur Fournier que toute la France +est redevable de cette précieuse sûreté dans le moment de ses plus +violentes crises. M. d'Ogny lui doit même d'avoir été dérobé et +soustrait, par son active vigilance, aux fureurs de la populace qui +voulait le hisser au Coin du Roi et le voir figurer un fatal réverbère. +Heureusement pour cet administrateur, il en fut quitte seulement pour la +peur. + +«Le 17, le sieur Fournier, allant à la tête de ses volontaires au-devant +du Roi qui venait, en conséquence de la révolution, faire son entrée à +Paris, aperçut sur la route un détachement de troupes suisses en armes +et bagages, ayant chacun trente coups à tirer, mais sans officiers et +seulement un caporal à leur tête. Il crut devoir les questionner et leur +demander de rendre les armes, ce qu'ils firent de bonne grâce. Il +distribua leurs munitions à ses volontaires. Comme ces Suisses +paraissaient agir de bonne foi, il leur laissa leurs fusils, les faisant +seulement garder à vue. Ils n'avaient point pris de nourriture depuis +deux jours, dirent-ils. Le sieur Fournier leur fit donner à boire et à +manger, a ses frais. Une citoyenne généreuse, la dame Morel, devant la +porte de laquelle ceci se passait, voulut participer à cet acte +d'humanité. Elle fit distribuer ensuite aux soldats du pain et même des +rafraîchissements de diverses sortes. Véritablement, les vivres étaient +rares alors: on en obtenait difficilement, même à prix d'argent. Il +fallait pourtant en procurer aux défenseurs de la patrie. C'était là un +devoir patriotique et le sieur Fournier le remplit généreusement. Il +nourrit de ses deniers, durant neuf jours, une compagnie de gardes +françaises, une compagnie de gardes suisses, le corps de garde des +pompiers de la rue de la Jussienne et même en partie, durant le même +temps, les deux corps de garde de cette même rue. + +«Grâce aux généreux officiers des volontaires, ces deux corps de garde +n'ont même rien coûté, ou presque rien coûté, vu leur grand nombre, au +district Saint-Eustache durant les trois mois qu'ils ont été en +activité. + +«Partout où il y avait un service critique et du danger, le corps des +volontaires, qui y était presque, toujours commandé, s'y portait avec +zèle; dans la vallée de Montmorency, à l'Hôtel de Ville à l'occasion de +l'émeute causée par le bateau de poudre suspecte, à l'_Opéra_, lorsque +le bruit qu'on allait le brûler se fut répandu. Le sieur Fournier fut +même engagé de commander en personne ce poste-là, etc., etc. + +«Il y avait souvent jour et nuit, surtout dans le commencement de la +Révolution, trois ou quatre détachements de 20, 30, 40 et jusqu'à 50 +hommes pendant des deux et trois jours en campagne aux frais des +volontaires; les gardes soldés, car il y en avait toujours dans ces +détachements, étaient défrayés par les volontaires; de manière que +lorsqu'ils rentraient au corps de garde, ils recevaient leur paye +franche. + +«Le sieur Fournier, ayant obtenu pour son corps la permission d'avoir un +drapeau, M. de La Fayette, qui avait passé ce corps en revue dans son +hôtel, souhaita d'y voir placé son chiffre: il voulut même assister avec +son état-major à la bénédiction pompeuse de ce drapeau qui fut faite en +l'église Saint-Eustache. + +«On croirait presque que depuis cette époque, et à l'occasion de cette +double faveur de M. le général, la jalousie est entrée dans le district +Saint-Eustache; du moins il est arrivé que le corps des volontaires du +sieur Fournier est en partie resté sans activité; mais, nonobstant cette +inaction actuelle, les membres sont toujours unis de coeur et de +sentiments. Comme le salut public est leur _devise_ et leur but, ils +attendent les ordres du général, lorsque le cas l'exigera pour la +défense de la patrie et pour le service indivisible de la nation et du +roi.»] + + + + +CHAPITRE VII + +5 OCTOBRE 1789 + +_Voyage de Versailles._ + + +Depuis que l'intrigue perverse des deux directeurs de la France m'avait +supplanté pour mettre à ma place un grand scélérat, j'étais resté coi +dans mon asile, après m'être écrié comme Brutus: _O vertu! tu n'es donc +bonne à rien sur cette terre dépravée!_ + +Mais le spectacle de mes frères criant la faim, à l'époque du 5 octobre, +ne put plus contenir davantage ma sensibilité. L'exécrable horde +aristocratique et royale avait formé le complot de réduire à +l'esclavage, par la famine, cette nation qu'elle ne voyait pas lieu par +d'autrès moyens de faire renoncer à son projet de conquérir sa liberté. +J'entends, ce jour-là, dès sept heures du matin[43], les cris d'une +alarme générale et le tocsin qui sonne. Je cours à la Ville. J'y trouve +le peuple qui, à ma vue, s'écrie: «_Fournier, conduisez-nous à +Versailles où nous voulons aller demander du pain_.» Je répondis que +j'irais si je pouvais rassembler une force armée suffisante. + +[Note 43: J'avais rendez-vous à la même heure au Comité militaire de la +ville avec Bailly et La Fayette pour l'examen de mon plan des 6,000 +hommes. (_Note de Fournier_.)] + +Le corps des Vainqueurs de la Bastille se mit en mouvement le premier +et, de concert avec les femmes, il fut à Versailles où il s'empara, au +milieu de la place d'Armes, des gardes du corps et des troupes du +despotisme qui y étaient postées. + +Je ne crus pas devoir perdre un moment. Je courus dans Paris pour +rallier le plus qu'il me serait possible de bons citoyens. + +Arrivé à Saint-Eustache, j'y trouve d'Ogny, commandant, mon successeur, +sous lequel les citoyens refusaient de marcher. D'Ogny eut la bassesse +de recourir à moi pour me prier de les rassembler; il s'agissait du +salut public; je ne me prêtai pas à d'autres considérations. Je n'eus +besoin que de dire à mes anciens camarades: «_Frères, me +reconnaissez-vous?_» A l'instant, toutes les compagnies furent sous les +armes. Croira-t-on qu'aussitôt d'Ogny eut l'impudeur de se mettre _avec +moi à la tête_ de ces mêmes compagnies qui se rendirent à l'Hôtel de +Ville? Là s'engagea un conflit pour savoir à qui, de d'Ogny ou de moi, +resterait le commandement. Une bonne partie des citoyens et des troupes +se rangea de mon côté. On observa que nous n'avions point d'étendard +pour faire notre ralliement. J'allai chercher le drapeau à la fameuse +devise: _Destruction des tyrans_. + +De retour à la Ville, je trouve tout le peuple et les gardes françaises +qui me crient: «A Versailles, Fournier, commandez-nous.» Je fait battre +le rappel, et j'assemble tout le monde de bonne volonté. + +Alors d'Ogny descend de la Ville: «Qui vous a donné l'ordre de battre? +demande-t-il aux tambours.--C'est moi, répondis-je en m'avançant.--Qui +vous en a donné l'ordre? réplique-t-il.» Je lui dis du ton le plus +ferme: «Le tocsin et le peuple souverain.» Alors il s'exhala contre moi +en menaces que je fis cesser en le poursuivant avec mon sabre nu. Il +s'enfuit dans l'Hôtel de Ville où je le suivis. + +Mais la réflexion me fit abandonner ce lâche pour m'occuper du +sycophante La Fayette que je trouvai dans un des appartements de la +Maison de Ville, occupé à faire de grandes motions qui n'étaient pas les +miennes ni celles du peuple. + +Je lui adressai la parole pour lui dire: + +«Général, le peuple vous demande en bas, sur la place de Grève; il faut +dans l'instant descendre, il en est temps; le peuple veut faire le +voyage de Versailles pour chercher du pain: je vous exhorte de ne pas +différer.» La Fayette obéit. Je descendis aussitôt. Il se porta sur ma +colonne où, s'adressant à moi avec un petit imprimé à la main, il me +dit: «Fournier, comment, vous sur qui je comptais le plus pour me donner +des détachements pour aller à quarante et cinquante lieues d'ici, +chercher des farines, est-ce que vous me manquerez aujourd'hui?» + +Ce piège grossier, pour faire diversion au grand objet qui nous +occupait, n'eut pas de prise sur moi. «Oui, général, répliquai-je, je +vous manquerai aujourd'hui. C'est à Versailles qu'il faut aller et il +est temps de partir.» Cette réponse faite, je saisis mon rôle de +commandant: «Attention, à gauche, à Versailles!...» Ausstôt, deux femmes +se portèrent vers La Fayette et lui dirent, en lui montrant du doigt le +fameux réverbère: «A Versailles ou à la lanterne!» A ces mots, il part; +nous sommes partis. + +Mais nos scélérats avaient arrêté entre eux d'employer tous leurs +efforts pour faire manquer la partie. D'Ogny était devenu le lieutenant +de La Fayette; il marchait à ses côtés. Nous n'étions qu'à la hauteur du +Pont-Neuf, lorsqu'on nous fit faire une première halte. Alors le général +et d'Ogny vinrent à moi, et me dirent: «Nous ne devons point partir sans +munitions; vous pourriez en aller prendre au district de +Saint-Eustache.» Je soupçonnai bien que cette amorce couvrait encore +quelque dard nouveau; c'est pourquoi je me précautionnai. Je consentis +d'aller chercher des munitions avec ma première colonne, mais je dis à +ma seconde de m'attendre à la hauteur des Champs-Elysées avec le général +et de ne pas le perdre de vue. + +Arrivé à Saint-Eustache, quel fut mon étonnement d'y voir d'Ogny et de +l'entendre crier aux troupes entrées dans l'église et rangées en +bataille: «Haut les armes, chacun chez vous, je vous l'ordonne au nom du +général!» Indigné, je m'écrie: «Halte-là, citoyens!» Je prends aussitôt +mes épaulettes, je les foule aux pieds, je crie de toutes mes forces +_que c'est ainsi que mérite d'être foulé aux pieds le lâche qui vient +d'oser ordonner aux citoyens de retourner chez eux_. Je rattache mes +épaulettes et je dis à ma troupe: «Citoyens, qui m'aimera, me suivra»; +et m'adressant aux femmes: «Vos enfants meurent de faim; si vos époux +sont assez dénaturés et assez lâches pour ne pas vouloir aller leur +chercher du pain, il ne vous reste donc plus qu'à les égorger.» + +L'effet de ce discours fut des plus funestes à d'Ogny. Il ne fut pas +plutôt prononcé que les femmes tombèrent sur lui et lui distribuèrent +tant de coups de poing et de pied dans le ventre qu'elles le forcèrent à +marcher et qu'il mourut peu de temps après des suites de ce traitement +qu'il avait trop mérité. + +J'allai rejoindre aux Champs-Elysées le corps que j'avais quitté au +Pont-Neuf, et alors nous paraissons marcher tout de bon pour Versailles. + +Lorsque nous fûmes vis-à-vis la manufacture de Sèvres, il vint à passer +une voiture qui s'annonçait sous le titre d'équipages de La Fayette. +Elle était conduite par huit chevaux de poste; des hommes, au nombre de +huit à dix, habillés en grenadiers nationaux, étaient montés sur +l'impériale, sur le siège et derrière. Ils criaient tout le long des +colonnes: «Gare, laissez passer, ce sont les équipages du général.» + +A ce mot _du général_, j'arrêtai la voiture et je dis: «Ce serait la +voiture du diable, je l'arrêterais pour savoir ce qui est dedans.» +Aussitôt une nuée de mouchards et de coupe-jarrets me circonscrit et +fait échapper la voiture. Je demande si on ne démêle point la +préméditation d'un départ commun du roi et du général, puisque c'est à +la même heure et au même moment que la garde nationale de Versailles, +toujours active et patriote, et les Vainqueurs de la Bastille, que j'ai +dit ci-dessus être partis les premiers et en avant, ont arrêté à +Versailles les équipages de la maison royale au bas de l'Orangerie et +qu'ils les ont fait rentrer en lieu de sûreté. + +Les intentions perfides de ce malheureux La Fayette ne paraissent plus +équivoques, quand on se ressouvient qu'il fit faire aux citoyens armés +cinq ou six stations de Paris à Versailles, au milieu d'un déluge de +pluie et du temps le plus affreux qui ne permit d'arriver qu'entre +minuit et une heure. + +C'est ainsi qu'on donnait le temps à d'Estaing de préparer toutes les +manoeuvres criminelles de la Cour et du traître général. Ce d'Estaing +abandonna à dessein son poste de la garde nationale de Versailles pour +s'occuper plus utilement au château; mais, ayant été instruit de la +trahison, je m'emparai du corps de garde des ci-devant gardes françaises +et du parc d'artillerie où j'établis bonne sûreté. La preuve de ce fait +existe par le témoignage du citoyen de Versailles commandant du poste et +par une attestation de l'aide de camp Gouvion qui était venu à deux +heures du matin pour s'emparer de ce poste. Mais je mis mes moustaches +en travers et lui dis _qu'il était temps de déguerpir et de f... le +camp_. Il me demanda la permission d'entrer dans le corps de garde pour +écrire une lettre à la municipalité de Paris. Je lui dis _qu'il le +pouvait et que je m'en f... encore_. Après une heure de réflexion et +après avoir fumé deux pipes, il fut obligé d'aller fumer la troisième +auprès de son général, qui était allé soupirer auprès de +Marie-Antoinette et réfléchir sur les inconvénients des grandeurs. + +Le 6, à cinq heures du matin, j'allai à la découverte, accompagné de +deux officiers de mon poste. J'allai jusque sur la terrasse du château +du côté de l'Orangerie. Là, je vis toute la terre labourée par la trace +de plusieurs chevaux. Ma curiosité me porta à vouloir découvrir de quel +côté cette cavalerie avait dirigé ses pas. Je tournai du côté de Trianon +et je poursuivis ma route vers l'escalier de marbre. Parvenu vis-à-vis +les appartements de la ci-devant Madame _Véto_, j'aperçus deux gardes +des Cent-Suisses qui étaient en ligne perpendiculaire de sa fenêtre. Je +voulus leur parler, et tirer d'eux, s'il se pouvait, quelques +instructions. Ils me dirent que La Fayette et les gardes du corps et +tous les gentilshommes de la Cour étaient des f...gueux, qu'ils avaient +voulu les soûler la veille, qu'ils avaient accepté un verre de vin sans +vouloir entrer pour rien dans leurs complots; que les gardes du corps +leur avaient dit: «A votre santé, camarades, et à la santé du roi.» L'un +de nous, poursuivirent-ils, donna un signal aux autres et nous nous +sommes retirés en leur disant: «_Comment! nous sommes aujourd'hui vos +camarades, et vous avez coutume de nous regarder comme des valets de +porte!_» + +Nous fûmes bientôt distraits du récit que ces braves Suisses nous +faisaient, lorsque, frappant cinq heures trois quarts, il entra dans la +cour de marbre une quantité innombrable de peuple qui se porte sur les +gardes du corps en faction, que l'on enleva en poussant force cris: _A +la lanterne!_ + +J'ai cru qu'il était de mon devoir de ne point préjuger de coupables. Je +voulus leur sauver la vie, mais inutilement. Le premier arrêté eut le +ventre ouvert d'un coup de couteau: il expira à mes pieds. Il fut +démonté de ses armes, et son mousqueton, qui me resta dans les mains, +est encore chez moi. + +Je courus aussitôt dans le château et je me trouvai encore à temps de +prévenir une partie des gardes du corps et de les sauver. Je crus par +suite faire une bonne action en avertissant cette malheureuse ci-devant +reine de se sauver chez son mari. + +Je fis, en outre, fermer les portes des Cent-Suisses et je formai un mur +de mon corps pour empêcher le massacre général dans le château. Je +bravai plus de vingt coups de feu pour cela, dans la conviction où +j'étais alors que je me livrais à un acte méritoire; on n'avait pas +encore à cette époque la mesure entière de la monstruosité de ces êtres +dont on a connu depuis toute la noirceur de l'âme. + +Je me rendis au corps de garde et envoyai aussitôt un officier de mon +poste pour faire battre la générale. Nous réunîmes toute la force pour +contenir ce grand mouvement populaire, dont les efforts tendaient à la +punition instante des chefs des traîtres[44]. + +[Note 44: Fournier se fit donner par deux Cent-Suisses un certificat +constatant, que, dans la matinée du 6 octobre 1789, il avait préservé le +château de Versailles du carnage. On trouvera ce document dans ses +papiers aux Archives.] + +Nous nous présentons dans la cour de marbre; là nous demandons le +ci-devant roi au balcon; il y paraît avec sa femme, ses enfants et La +Fayette. Les deux ou trois bouts de phrase qu'il y profère ont l'air de +stupéfier la plupart des auditeurs: tant il est vrai que les chaînes de +l'esclavage et de l'idolâtrie pour les rois avaient empreint chez nous +des marques bien profondes! Je voyais l'heure où tout le monde aurait +repris la route de Paris sans donner plus de suite à cette démarche[45]. + +[Note 45: _Mémoire justificatif_: «Le 5 octobre dernier, une partie des +volontaires se portèrent à Versailles sous la conduite du sieur +Fournier; arrivés là à une heure après minuit, le sieur Fournier y prit +les ordres de M. de La Fayette. En conséquence, il se rendit, accompagné +de ses volontaires, à l'ancien corps de garde des gardes françaises, où +ils furent accueillis en frères par la garde nationale de Versailles qui +occupait ce poste. Ils y restèrent jusqu'à cinq heures du matin. + +«Alors le sieur Fournier crut devoir aller officiellement à la +découverte et reconnaître par lui-même ce qui se passait à l'entour du +château. Tout y était, à cette heure-là, calme et tranquille: il +n'aperçut même, chose assez étrange, vu surtout la circonstance, +personne dans la cour des Ministres. Il passa d'abord du côté de la +chapelle. Il y trouva sous la voûte, près la porte de l'appartement du +capitaine des gardes, deux gardes du corps en faction qu'il avertit bien +de ne pas se montrer, s'ils voulaient éviter de devenir victimes d'une +populace immense vivement irritée qui avait juré leur entière +destruction. + +«De là, le sieur Fournier continua sa marche d'observation sur la +terrasse du côté de l'Orangerie. Il remarqua que, dans tout le côté des +appartements de la reine, les gardes du corps avaient passé la nuit avec +leurs chevaux, d'où, à en juger par leurs traces, ils étaient allés vers +Trianon. + +«Il aborda ensuite deux des Cent-Suisses de la garde du roi, et aperçut +au même instant deux dames dans l'appartement de la reine qui s'étaient +approchées d'une croisée, mais d'où elles se retirèrent sitôt qu'elles +eurent vu qu'elles avaient été aperçues. Puis il passa avec les deux +Cent-Suisses dans l'escalier qui fait face à la cour de Marbre. Il était +alors environ six heures du matin. + +«Tout à coup on vit entrer confusément, par la cour des Princes, une +populace en fureur qui courut se saisir des mêmes gardes du corps que le +sieur Fournier avait avertis. Là disparurent deux de ses volontaires qui +l'avaient toujours accompagné. Pour lui, il tenta inutilement d'arracher +l'un de ces deux gardes des mains de la populace. Il n'en échappa +lui-même qu'en donnant un coup de sabre à l'assassin qui le tenait déjà +_appréhendé au corps_, prétendant qu'étant lui-même un garde du corps +déguisé sous l'habit national, il fallait sans miséricorde le mettre +dans l'instant même à la _lanterne_. + +«Échappé de la sorte, le sieur Fournier se sauva par l'escalier de +marbre, après avoir été poursuivi dans sa fuite par une grêle de coups +de fusils, dont heureusement aucun ne l'atteignit. Il aborde les +Suisses, fait fermer les portes du château, gagne l'escalier qui descend +au bureau de la guerre et se rend enfin avec beaucoup de peine rejoindre +sa troupe au corps de garde où il avait passé une partie de la nuit. Il +s'empresse d'y annoncer tout ce qui se passait, fait battre la générale +et se rend en hâte au château pour dissiper toute cette populace irritée +et sans frein et empêcher, s'il était possible, le carnage horrible que +quatre cents assassins qu'elle escortait, s'étaient proposé d'y porter +par le fer et le feu.»] + +Je m'adresse à cinq ou six de ces femmes qui, sous le titre et +l'enveloppe de poissardes, cachent des qualités morales et surtout un +jugement qui les rend capables de toujours bien apprécier un bon avis. +Je me mets au niveau de leur intellect et, empruntant le ton du père +Duchesne et leur mettant le poing sous le nez, je leur dis: «_Sac... +b....esses, vous ne voyez pas que La Fayette et le roi vous c..... quand +ils disent qu'ils vont entrer dans leur cabinet pour vous donner du +pain. Vous n'apercevez pas que c'est pour vous renvoyer et pour vous +rendre des fers et la famine. Il faut emmener à Paris toute la sacrée +boutique_...» + +Ces paroles ne furent pas plutôt exprimées et je ne les eus pas plutôt +fait suivre du geste de porter mon chapeau au bout de mon sabre en +criant: _A Paris, le roi à Paris_, que cinquante mille voix répètent ce +même cri: _A Paris_, et, de suite, l'on part.... + +Nous sommes encore partis. + +C'est moi qui fus chargé d'aller en avant pour annoncer à la +municipalité de Paris la nouvelle de l'arrivée dans la capitale du +maître de Versailles, et que le peuple, dont tel était le bon plaisir, +l'y conduisait. + + + + +CHAPITRE VIII + +1789[46] + +[Note 46: _Sic_. Il faut lire 1791.] + +_Journée des poignards.--Démolition de Vincennes._ + + +Il n'était pas échappé aux yeux de La Fayette que j'avais eu une part +suffisante aux événements qui viennent d'être décrits. Aussi prit-il +toujours grand soin de m'écarter et de faire remplir tous les emplois +par des aristocrates et des scélérats. Sans doute, on espérait de me +dégoûter par l'ingratitude. Mais moi, qui n'ai jamais servi la patrie +que pour la satisfaction de la servir, je ne sentis jamais mon zèle +diminuer, comme on en verra les preuves dans le plus grand nombre de +faits qui me restent encore à rapporter. + +Cette fameuse conspiration des poignards[47], que la divinité qui a +toujours veillé sur le sort de notre liberté a fait échouer comme tant +d'autres, j'eus, quatre jours avant son exécution, des indices de son +existence. Je savais la diversion qu'on devait donner au peuple par la +feinte démolition de Vincennes. Je savais que tout cela était tramé par +les deux perfides, Bailly et La Fayette. Je voulais prévenir le coup +dont ils menaçaient la patrie, et pour cela j'allai faire ma +dénonciation au club des Cordeliers. Legendre, faisant alors les +fonctions de président, proposa et fit délibérer une députation aux +Jacobins, pour y transmettre cette dénonciation. Je fus de la +députation. + +[Note 47: 28 février 1791.] + +Arrivé aux Jacobins, j'eus la parole, et je voulais entreprendre de +dénoncer l'affreux complot, quand je vis ma voix entièrement couverte +par des cris aussi affreux d'épauletiers, de coupe-jarrets et de +mouchards que le traître général et le scélérat maire tenaient toujours +apostés dans ce club respectable. + +Malheureusement, les patriotes n'y étaient point en force ce jour-là. +Cependant je ne perdis point courage et après de grands efforts pour +faire percer ma voix à travers toutes celles de ces aboyeurs gagés, je +parvins à pouvoir déclarer à l'assemblée du club et au président que +j'étais si sûr de ce que j'avançais, que je dénonçais particulièrement +pour être de la conjuration tous ces individus qui prenaient feu, et que +je défiais chacun d'eux d'oser venir m'en demander la preuve. + +Peut-être s'étonnera-t-on que je sois sorti sans encombre de tant de +circonstances où l'on me voit montrer une conduite qui sans doute parait +avoir tenu de la témérité. Je réponds que je ne marchais jamais sans +avoir dans ma poche la résistance à l'oppression et que j'avais juré, +partout où je m'étais présenté, que si l'on avait le malheur de +m'arrêter, je ferais un exemple de justice tiré du seul droit de nature. + +Voilà ce qui a toujours arrêté l'exécution de beaucoup de mandats +d'arrêts lancés contre moi par les grands inquisiteurs de juges de paix. + + + + +CHAPITRE IX + +1789[48] + +[Note 48: _Sic_. Il faut sans doute lire aussi 1791.] + +_Troubles provoqués par la voie des spectacles._ + + +L'aristocratie s'était promis d'inoculer l'incivisme par les canaux des +théâtres. Cette maudite pièce de ....[49] fut celle qui fit le plus de +fortune et avec laquelle les bas flatteurs du royalisme insultèrent le +plus lâchement aux patriotes. Impatienté, je dis un jour à bon nombre de +ces derniers: Rendons-nous en force au Panthéon (_sic_), et vous verrez +que nous saurons nous venger de toutes ces bravades trop longtemps +souffertes. Nous partons: _A bas la pièce et les aristocrates!_ nous +écrions-nous dès que la scène s'ouvre. On nous répond: _A bas les +Jacobins!_ Un combat s'engage et plusieurs coups d'épée et de sabre sont +donnés et reçus. Les patriotes, inférieurs en nombre à la faction +royaliste, furent contraints de me laisser presque seul dans le +parterre. J'y fus en butte à toutes les insultes des femmes entretenues +par les chevaliers du poignard, qui en voulaient surtout infiniment à ma +coiffure de jacobin ou de sans-culotte dont on connaît l'élégance et qui +a eu pourtant depuis tant d'imitateurs. + +[Note 49: Il s'agit peut-être de la reprise de _La Partie de chasse de +Henri IV_, par Collé, au théâtre de la Nation, le 26 novembre 1791, +(_Moniteur_, X, 468, 484, et non le 5 septembre 1791, comme l'impriment +par erreur Etienne et Martainville, t. II, p. 147: ce jour-là on jouait +_Virginie ou les Décemvirs_, par Doigny). «Ce charmant ouvrage de Collé, +disent Etienne et Martainville, renfermait des allusions que les amis de +Louis XVI saisirent avec transport et que sifflèrent impitoyablement +ceux qui ne voyaient qu'avec indignation l'espèce d'oubli dont +l'Assemblée nationale avait couvert son voyage à Varennes. Cette +différence d'opinion excita dans le parterre des rixes qui seraient +devenues sanglantes, si la force armée n'était pas accourue pour +rétablir la tranquillité.»] + +Je montai sur un banc et, là, je bravai toutes ces furies. J'osai seul +leur répondre que la pièce ne serait pas jouée. Alors vinrent se rallier +autour de moi mes bons acolytes qui avaient déjà emporté contre nos +adversaires la première partie du combat. Nous voulûmes gagner victoire +complète. Nous ne désemparâmes pas que nous n'ayons (_sic_) mis tout le +monde dehors, et traîné messieurs les pages dans la boue, ainsi que +leurs belles donzelles, que l'on couvrait de neige et de fumier. + + + + +CHAPITRE X + +_Licenciement des troupes patriotes._ + + +C'était une suite du système conspirateur dont on ne perdait jamais +l'espoir de recueillir un plein succès. La Fayette et Bailly, +ordinairement en tête de tous les complots, se trouvaient encore dans +celui-ci. Déjà La Fayette avait congédié les compagnies et les corps +entiers dont le civisme trop fervent et trop pur lui avait porté +ombrage. Cet outrage aux vrais amis de la patrie stimula le peuple et +donna le jour à la fameuse pétition, dite des 30,000, que je fus encore +choisi pour porter à l'Assemblée constituante. + +Elle avait aussi pour objet de demander justice et vengeance contre les +arrestations et les emprisonnements illégaux des soldats du régiment +ci-devant du Roi, qui avaient mérité l'animadversion de La Fayette pour +leur conduite, sous le commandement de son cousin Bouillé, aux journées +sanglantes de Nancy. On doit donc s'attendre de voir ici La Fayette en +grande opposition avec cette pétition. On doit s'attendre de nous voir +vivement combattre ensemble. + +En effet, pour empêcher la pétition et moi de parvenir à l'Assemblée +constituante, notre général hérisse de canons tous les environs, de +cette Assemblée, garde tous les débouchés, ferme toutes les portes de +l'Assemblée, des Feuillants et des Tuileries: tout était permis à ce +plénipotentiaire. + +Je pénètre malgré tous ces obstacles. L'Assemblée est si étourdie +d'apprendre que les pétitionnaires des 30,000 sont là, malgré l'appareil +formidable du général, qu'elle lève sa séance et qu'elle arrête que tous +les Comités resteront assemblés. Je somme Beauharnais, lors +président[50], d'inviter l'Assemblée à entendre ma députation. On +l'entend en effet; on sait quel fut le succès de cette éclatante +démarche. + +[Note 50: Alexandre de Beauharnais fut deux fois président de +l'Assemblée constituante: 1e du 19 juin 1791 au 3 juillet suivant; 2e du +31 juillet 1791 au 14 août suivant. Nous ne voyons pas qu'il se soit +produit pendant ses deux présidences aucun incident analogue à celui que +raconte Fournier dans ce chapitre et sur lequel nous n'avons rien pu +trouver nulle part.] + +Mais je ne quittai pas prise pour la défense des opprimés de ce genre, +c'est-à-dire des soldats chassés de leurs régiments pour cause de +patriotisme. Ces braves enfants de la patrie venaient tous se jeter dans +les bras du club des Cordeliers, et c'était presque toujours moi qu'on +honorait du soin d'être leur introducteur, soit auprès de l'Assemblée +nationale, soit auprès des ministres. Je ne peux que me rappeler un +souvenir bien délicieux en me remettant que j'ai été successivement le +patron des malheureux carabiniers, des gardes françaises, des chasseurs +de Picardie, et de tant d'autres. Moi et mes frères du club ne les +abandonnions pas que nous n'ayons obtenu pour eux justice éclatante. +Sans cela, nous n'aurions pas la satisfaction de savoir à présent qu'ils +combattent généreusement pour nous aux frontières. + + + + +CHAPITRE XI + +[PROJET D'UN CERCLE D'ÉDUCATION[51].] + +[Note 51: Ce chapitre est écrit sur des feuilles volantes et ne fait +partie d'aucun des deux cahiers où Fournier a écrit les deux versions de +ses mémoires. Nous croyons pouvoir rapporter les faits dont il est +question dans ce chapitre à l'année 1791. Quant aux incorrections et aux +lacunes qui défigurent ces pages, elles sont textuelles.] + + +A cette époque, je présentai un ouvrage aux représentants de la Commune +de Paris, un ouvrage qui tendait au salut et au bonheur de la capitale, +d'une formation d'un corps de six mille hommes à pied et à cheval, +gratis à la République, qui devenaient pour lors les défenseurs de la +liberté. Dans ce plan était joint un établissement des arts et métiers, +pour occuper le peuple désoeuvré et sans fortune, ce qui devenait +(_sic_) au secours des malheureux et au développement de l'industrie et +du commerce. Cet établissement consistait à des écoles militaires, à des +industries de guerre contre les tyrans. Le tout réunissait le +soulagement des peuples pour lesquels on n'a encore rien fait. Je ne +demandais à l'Hôtel de Ville que de leur développer mes moyens et ils +étaient fondés en principes et en pratiques que j'avais déjà professés +en Amérique. + +Je serais encore à même, à quiconque en douterait, de leur (_sic_) +prouver mathématiquement et pratiquement ce que je pouvais faire dans ce +temps-là. Mais La Fayette, Bailly et les Martin, Lasalle, Désaudray[52] +et autre chevalerie de ce temps mirent aussitôt toutes les entraves +possibles pour empêcher cette opération. Dès cet instant, la +scélératesse employa tous les moyens de m'éloigner de mes plans et de +mes projets, parce qu'ils ne remplissaient pas les vues du gouvernement +tyrannique et aussitôt ils imaginèrent pour détenir les patriotes dans +leur surveillance.... On chargea le sieur Désaudray à former un club +appelé sous la dénomination de loyalistes, où les hommes du 14 juillet +qui avaient marqué à cette époque.... Le club est établi, plusieurs mois +s'écoulent, le président Désaudray s'occupait à ramasser tous les titres +(ordre pour aller ça et là) de ceux qui avaient figuré. Un beau jour, +Désaudray m'engagea à dîner chez lui avec un autre citoyen et cela pour +nous proposer, à moi la croix de Saint-Louis de la part de La Fayette et +de Duportail et à mon collègue (parce qu'il n'avait de service +militaire) la médaille des gardes françaises. Toutes ces choses sont +bien importantes à noter pour faire connaître quelle ruse on employait +pour entraîner, pour parvenir, etc. Le jour remarquable que l'on me +faisait ces propositions, La Fayette faisait assassiner les patriotes au +Palais-Royal par un nommé Lacombe qu'il a décoré, deux jours après, de +la même croix, n'ayant jamais servi à ceux qui osaient parler dans le +café du Caveau et autres spadassins qui voulaient en imposer. + +[Note 52: C'est le chevalier Désaudray qui fonda, au Palais-Royal, le +Lycée des Arts.] + +Je dois dire ici que, dès ce moment-là, cinq ou six patriotes que nous +étions, nous nous assemblâmes pour détruire ce club qui n'était rien +moins que pour former un noyau, pour servir la passion de la tyrannie et +de la contre-révolution. Aussitôt chacun fit des sacrifices pour payer +les frais de la salle et autres et retirèrent (_sic_) leurs papiers. Et, +dès ce moment-là, l'on voyait déjà paraître des récompenses et pensions +de l'Hôtel de Ville, de l'Hôtel de la guerre, au chevalier président +Désaudray. + +Le mémoire que j'ai présenté, Bailly et La Fayette ont prétendu qu'il +avait été enlevé lors du pillage à l'Hôtel de Ville, lors du pillage +dans la matinée du 5 octobre avant le voyage de Versailles. J'ai objecté +que le plan n'avait pas été enlevé de ma tête, qu'il y était toujours, +mais ils l'ont toujours repoussé. Ce qui m'inspira dès lors une défiance +bien juste contre les deux idoles, et me mit en surveillance active et +continuelle contre eux. + +Le fond de l'établissement était fait par six mille citoyens aisés qui +donnaient chacun deux louis, ce qui fait douze mille louis, soit 288,000 +livres. + +Ces six mille hommes font le corps. Dans ce nombre, les aisés font le +service par honneur (l'état-major payé). Les pères et mères peu aisés y +auraient fait entrer leurs enfants et auraient trouvé à faire le +sacrifice de deux louis pour leur y faire apprendre un métier. + +Auraient fait le service de nuit et de jour. Auraient fabriqué toutes +sortes d'ouvrages utiles: fabrique générale, arsenal, pour toutes sortes +d'ouvrages utiles au campement de nos armées et autres. + +On aurait pris la vie et l'entretien dans les bénéfices des travaux. + +Le surplus des bénéfices pour élever les enfants et donner des états, +dont les pères de famille n'ont pas le moyen. + +On eût exercé les hommes. + +Toutes les fois qu'on aurait eu besoin d'hommes, on aurait fait une +levée des hommes exercés qui eussent été remplacés dans l'arsenal par un +semblable nombre pris dans les aspirants, de manière que le nombre eût +toujours été complet. + + + + +CHAPITRE XII + +17 JUILLET 1791[53] + +[Note 53: Ce chapitre est intitulé, dans l'original: «21 juin +1791.--Assassinat tenté par les chefs de bureau du ministère de la +marine; départ de Capet pour Varennes.» Il n'y est pourtant question, +comme on va le voir, que de l'affaire du Champ-de-Mars (17 juillet +1791). Notons en passant que Fournier fut un des signataires de la +célèbre pétition du 22 juin 1791 contre le roi et la royauté.] + + +Le fameux arrêté que le club des Cordeliers, toujours actif et +rigidement surveillant, prit ce jour-là pour inviter le peuple à aller +signer l'immortelle pétition du Champ de Mars[54].... Je fis faire +aussitôt une bannière et j'y fis graver ce sublime arrêté que je retrace +ici....[55] + +[Note 54: La phrase est ainsi inachevée dans l'original.] + +[Note 55: Ce texte manque.] + +Le même jour, plusieurs de mes frères clubistes et moi[56] nous nous +rendons au Champ de Mars. Nous y trouvons déjà une forte partie du +peuple. Nous lui fîmes part de la résolution qui était à prendre. Après +avoir invité tous les citoyens à se ranger en bataille et sur deux +rangs, je les prévins de se rendre le lendemain, à cinq heures du matin, +sur la place de la Bastille; que là on leur ferait part de la marche à +tenir dans la circonstance. Ces faits étant convenus, nous nous +séparâmes tous, après être venus baptiser le _Pont-de-la-Nation_, +vis-à-vis la place appelée alors de Louis XV. + +[Note 56: Le 16 juillet 1791.] + +A l'heure fixée le lendemain matin, je me rends à la place de la +Bastille. Quel est mon étonnement d'y trouver les portes fermées! Je +demande à l'officier de poste pourquoi ce jour-là seul la Bastille se +trouve fermée. Il me répond que c'est de l'ordre du général et du maire +Bailly. Je lui répliquai que j'allais chez Santerre, que dans dix +minutes j'espérais être de retour, que, si je ne trouvais pas alors les +portes ouvertes, je comptais bien les faire tomber comme nous avions +fait le 14 juillet. + +J'arrive chez Santerre et ma surprise est encore grande de voir que mes +propositions ne lui conviennent pas. Je commençai dès lors à apercevoir +que, quand il s'agissait de déployer de ce qu'on appelle une véritable +énergie, le héros du faubourg Saint-Antoine n'en était plus. Il me dit +que, si on voulait lui donner cent mille hommes, il irait aux frontières +combattre les ennemis du dehors. Ce n'était [pas] de cela qu'il était +question, c'était les ennemis du dedans qu'il s'agissait de combattre. +Je ne dois pas taire ici à la nation quels étaient alors mes projets +transmis et proposés à Santerre. Ils étaient ceux du club entier des +Cordeliers, de ce club toujours mûr longtemps avant les autres sections +des citoyens. Ils ne consistaient, ces mêmes projets, à rien moins qu'à +fonder dès lors l'empire sacré et respectable du républicanisme, qu'à +saisir l'instant favorable qui se présentait d'abattre l'idole de la +royauté et d'entraîner dans la même proscription tous ses vils +sectateurs. Je proposais de sonner le tocsin général, d'arrêter Bailly +et La Fayette, et de les renfermer, de leur faire leur procès, et de +leur faire payer de leurs têtes la garantie qu'ils nous avaient jurée du +parjure _veto_. Je proposais en second lieu d'abattre toutes les statues +de bronze qui existaient à Paris, d'aller visiter tous les endroits où +l'on soupçonnait dans ce temps-là qu'il existait beaucoup d'armes et de +munitions, de s'en emparer, de mettre la nation en pleine force, de la +faire lever tout entière, enfin de lui faire déployer toute l'attitude +de la souveraineté républicaine. + +Voyant que je ne pouvais rien faire de tout cela avec Santerre, qui +passait alors pour le coryphée des braves, je le quittai indigné et je +cherchai à voir si je ne pourrais parvenir à rien sans lui. + +Je retourne à la Bastille. J'en trouve les portes ouvertes, et j'y +remarque un bien petit rassemblement du peuple. Je me jette au milieu, +et je dis: «Mes amis, la nation n'est pas encore mûre, nous avons encore +des hommes en place qui n'ont point l'énergie de la liberté et celle qui +convient aux chefs armés d'un peuple qui la veut. Au surplus, allons au +Champ de Mars pour signer la pétition. Peut-être un moment prospère se +présentera-t-il.» + +Le grand rassemblement se fit en effet à l'autel de la Patrie pour +signer cette pétition qui fut le précurseur imposant des dogmes +républicains que la France, vraiment libre aujourd'hui, a le bonheur de +professer. Mais les deux conjurés Bailly et La Fayette étouffèrent pour +une année le germe de cette sainte doctrine, et ce fut avec des flots de +sang qu'ils empêchèrent qu'il se développât. L'infernal département de +Paris d'alors était de tiers dans cette machination nationicide. + +Cette infâme coalition commença par faire couper la tête à deux +malheureux[57] pour avoir le prétexte de déployer la loi martiale, pour +pouvoir ensuite faire assassiner, comme ils l'ont fait, une multitude de +citoyens de tous âges et de tous sexes, d'époux avec leurs épouses, de +mères avec leurs enfants. On a eu trop de preuves, que leur but était +d'envelopper dans le massacre général le club des Cordeliers, toujours +en observation pour éclairer leurs odieux forfaits. Ils n'ont pas +réussi. Ce club, tant redouté par ces grands criminels, n'en est devenu +que plus terrible pour poursuivre leurs continuelles manoeuvres +d'iniquité. + +[Note 57: Il s'agit des deux hommes qui avaient été trouvés cachés sous +l'autel de la Patrie. Voir le récit de Santerre dans le _Journal des +Amis de la Constitution_, n° 29.] + +Je dois rendre ici un compte très exact de cette sanglante et +malheureuse journée du Champ de Mars, sur laquelle tout erre dans les +détails. + +D'un côté, le peuple était rassemblé en paix autour de l'autel de la +Patrie où il s'occupait de signer la pétition. + +D'un autre côté, toute la force armée était mise en mouvement par La +Fayette. Bientôt le Champ de Mars est investi. Un corps de cavalerie +remplit le Gros-Caillou, une troupe de brigands, en tête de laquelle se +distingue le fameux Hullin, occupe la partie de l'École militaire. La +place des Invalides est garnie de ces chasseurs si connus par les +assassinats de la Chapelle[58]. La Fayette et ses mouchards s'occupaient +à faire distribuer de l'eau-de-vie et du vin à tout ce monde déjà égaré. +De toutes parts, on ne voyait plus que des hommes soûls et ivres. De +toutes parts, on ne voyait que des pièces de canon. Hélas! pour quoi +faire? Pour exécuter de sang-froid le massacre le plus barbare contre +des hommes sans défense, contre leurs femmes paisibles et leurs +malheureux enfants. Citoyens, poursuivez les détails qui me restent à +vous révéler sur cette horrible affaire, et frémissez. + +[Note 58: Allusion aux meurtres commis à La Chapelle-Saint-Denis le 24 +janvier 1791 par un détachement de chasseurs soldés. Voir sur cette +affaire le rapport fait par Élie Lacoste à l'Assemblée législative dans +la séance du 11 mai 1792 (_Moniteur_, XII, 367).] + +A deux cents pas de l'autel de la Patrie, La Fayette, entouré d'une +escorte nombreuse d'épauletiers, ses satellites, se présente. J'osai lui +faire face. Il s'arrête. Je lui demande ce qu'il vient faire et quel est +son dessein. Je l'invite à se retirer et lui garantis que tout le monde +est paisible et tranquille[59]. Il reste muet et me regarde d'un oeil +dédaigneux; et il me semble lire sur son visage qu'il avait un dessein à +exécuter, mais qu'il ne me considérait pas comme capable de le faire +manquer. Je retourne aussitôt sur l'autel de la Patrie et je demande un +grand silence pour pouvoir promptement délibérer sur les moyens de parer +aux dangers qui nous menaçaient. Au même moment parurent, quatre +municipaux revêtus d'écharpes: «Messieurs, vous me connaissez tous, leur +dis-je, je vous déclare ici que, d'après ce que je viens de voir et +d'observer, l'on n'a que l'intention d'engager une guerre civile et de +nous assassiner.» Les municipaux demandèrent à voir la pétition et +dirent hautement, après l'avoir lue, qu'ils la signeraient eux-mêmes, +s'ils n'étaient pas revêtus de pouvoirs; qu'ils allaient de ce pas à +l'Hôtel de Ville rendre compte du bon ordre qui régnait autour de +l'autel de la Patrie et de la justice des réclamations. + +[Note 59: Convention nationale, séance du 12 mars 1793, paroles de +Marat: «Je dénonce un nommé Fournier qui s'est trouvé à toutes les +émeutes populaires, le même qui, à l'affaire du Champ de Mars, a porté +le pistolet sur La Fayette et qui est resté impuni, tandis que les +patriotes étaient massacrés.» (_Moniteur_, XV, 691.)] + +A travers ces démonstrations municipales, je crus démêler certaines +intentions peu sincères. Alors, je confiai au peuple mes craintes et je +demandai si l'on ne croirait pas utile de nommer une députation +sur-le-champ pour accompagner les municipaux à la Maison de Ville. On +adopte cette proposition. Je suis nommé l'un des onze commissaires de la +députation. Étant partis tous en voiture avec les municipaux, nous ne +tardons pas à acquérir la preuve de ce que j'avais pressenti, +c'est-à-dire qu'il y avait quelque anguille sous roche, dont les hommes +du peuple ne devaient pas être du mystère. + +Arrivés à la porte d'un sieur La Rive, faubourg du Gros-Caillou, nous +apprenons que c'est là que La Fayette se trouve retranché. C'est sans +doute, pensai-je bien alors, pour concerter les modifications de quelque +terrible complot. Je fus plus confirmé dans mon opinion, quand je vis +nos municipaux vouloir faire arrêter les voitures, et dire qu'il fallait +nécessairement qu'ils parlassent à M. de La Fayette. Nous voulons entrer +avec eux; nous rencontrons de l'opposition. Nous payons notre témérité +par le rôle de sentinelles forcées qu'il nous fallut remplir pendant une +demi-heure, temps que dura à peu près l'audience qu'obtinrent +exclusivement les municipes (_sic_). Enfin, nous repartons; mais, sous +le prétexte de nous donner une escorte de sûreté, on nous fait, comme +des coupables, accompagner d'une force de cavalerie imposante. Alors +j'aperçus la perfidie en pleine évidence. C'est ainsi que nous arrivons +à la Maison de Ville. + +Mais de quels nouveaux caractères sinistres se charge cette scène qui +aussi devait être sur sa fin si tragique! + +La Grève se voit pleine de troupes, presque toutes soûles. A notre +approche, on fit battre aux champs. On nous fait entourer de plus de +quatre mille hommes!--On fait charger les armes!!...--Nous descendons de +voiture, et ... nous montons à la Ville. J'avoue que tout cet appareil +ne me faisait pas un très grand plaisir; cependant je dis à mes +collègues qu'il fallait conserver du courage, même en reprendre beaucoup +de nouveau, et bien soutenir le caractère de députation dont le peuple +nous avait revêtus. + +Nous n'allâmes avec les quatre municipaux que jusque dans la salle de la +Commune, où l'on nous fit rester escortés de quatre sentinelles à chaque +porte. Les municipaux pénétrèrent dans la chambre du Conseil. Je m'assis +pénitentiellement derrière la porte de communication de cette dernière +pièce. Tout à coup paraît Bailly, qui s'écrie: «_Nous sommes trahis et +compromis; il faut déployer la loi martiale_.» La foudre ne saisit pas +plus vivement celui qu'elle frappe, que je ne fus pénétré d'horreur en +entendant ces meurtrières paroles: «Voilà donc le signal du massacre, +m'écriai-je; voilà l'arrêt de mort prononcé contre le peuple!!» Hors de +moi, je me lève, j'arrête ce sanguinaire Bailly et lui dis: «Monsieur, +nous sommes ici une députation envoyée par le peuple du Champ de Mars, +et nous sommes sous la sauvegarde de quatre municipaux avec lesquels +nous en sommes partis pour nous rendre ici; nous vous demandons la +parole.» Dans l'instant, des officiers municipaux qui étaient là +semblèrent vouloir faire une diversion à cet interlocutoire en insultant +un de nos collègues, le citoyen Larivière, alors chevalier de +Saint-Louis, sur ce qu'il avait sa croix attachée avec un ruban +tricolore. Mais il leur répondit: «J'ai cru que cette croix, que j'ai +bien gagnée, ne perdrait rien à être supportée par le ruban de la +nation; au surplus, si vous voulez la porter au pouvoir exécutif, il +vous dira si je l'ai bien méritée.» Aussitôt Bailly s'écria: «Je connais +M. Larivière.» L'impression que toutes les circonstances firent éprouver +au citoyen Larivière fut telle qu'il tomba deux jours après en paralysie +et qu'il resta depuis ce temps dans l'état le plus déplorable. + +Dans cette entrefaite (_sic_), parut un commandant de la section de +Bonne-Nouvelle qui vint prendre à bras le corps le maire Bailly, en +criant: «Nous sommes perdus, on vient de tuer M. de La Fayette au Champ +de Mars.» C'était un autre coup monté dont les conjurés étaient sans +doute convenus d'avance. Bailly l'assassin ne fait que répondre de +toutes ses forces: «_La loi martiale, la loi martiale!_» C'était à ces +seuls mots que se bornait son rôle. + +Et aussitôt le sanglant drapeau est déployé à la fenêtre et la loi de +mort proclamée sur la place. J'éprouve l'anéantissement et de suite +l'émotion de la fureur. C'est au milieu de ce dernier sentiment que je +crie à mes collègues: «Fuyons ces lieux de proscription; le signal du +carnage est donné; de féroces magistrats immolent le peuple: ils ne sont +pas disposés à écouter ses envoyés; fuyons et allons rejoindre nos +concitoyens et, s'il en est temps encore, soustrayons-en le plus grand +nombre possible aux coups de leurs bourreaux.» + +Nous observâmes que le plan des meurtriers était si bien prémédité que, +dans tout Paris, à la même minute, ce n'était qu'un seul cri: «_La +Fayette est tué!_» Les scélérats, qui connaissaient le coeur humain, +avaient calculé qu'en frappant le peuple d'une telle assertion +relativement à l'idole du jour de ce temps-là, il serait ébloui, il ne +verrait plus rien et qu'il oublierait de regimber contre les mesures +assassines disposées contre lui-même. + +Quant à moi, je ne perdis nullement la tête. J'épuisai toutes les +ressources qui me parurent nous rester. Je me rendis avec quelques-uns +de mes collègues au club des Cordeliers qui était permanent, et j'y +rendis un bref compte de tout ce qui se passait. Santerre était dans ce +moment-là au club. Voici une circonstance qui fait remonter d'un peu +loin des données sur le fond du civisme de cet homme qui fut aussi une +idole. Lorsque j'eus dit que la loi martiale marchait, j'eus lieu d'être +étonné de la vivacité avec laquelle Santerre prit la parole pour laisser +échapper ces mots par lesquels il eût fait croire qu'il était dans le +secret: «Messieurs, dit-il, soyez tranquilles, il n'y aura pas une +amorce de brûlée dans tout ceci.» Il est vrai que par réflexion il +ajouta: «Au surplus mon bataillon y est, et, si on avait le malheur de +tirer, je m'y opposerais. Mais je puis me tranquilliser et m'en +rapporter à l'officier qui le commande.» + +Alors je demandai la parole pour dire autant renommé Santerre qu'il +serait bien plus convenable qu'il se portât lui-même en tête de son +bataillon. Mon brave aussitôt semble piqué d'honneur, me regarde en +enfonçant son chapeau dans sa tête, et dit: «_J'y vais_.» + +Où croiriez-vous, citoyens, qu'il a été? Se cacher chez sa belle-soeur +dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, même maison où je demeurais. +Sans doute qu'il ne s'attendait pas de se trouver là si près de mes +pénates; il n'en est sorti qu'à onze heures du soir. Les voilà donc, ces +héros dont les noms remplissent la terre! + +Quittant les Cordeliers, je me rends au Champ-de-Mars où j'ai pu encore +devancer la loi martiale. Je suis monté promptement sur l'autel de la +Patrie où j'ai dit au peuple assemblé que nous avions voulu remplir ses +intentions à l'Hôtel-de-Ville, mais que nous n'avions pu nous y faire +entendre; que la loi martiale était à deux pas, et qu'on paraissait +vouloir impitoyablement nous massacrer tous. «Je fais la motion, +ajoutai-je, que tout le monde se retire paisiblement, pour que nos vils +assassins n'aient pas la satisfaction d'accomplir leur abominable +projet, et encore pour leur épargner dans l'histoire la honte inouïe +d'avoir immolé tout un peuple sans défense.» + +Un citoyen répliqua qu'il fallait attendre l'infâme drapeau rouge, et +qu'à la première proclamation, suivant la loi, on se retirerait. +Immédiatement le drapeau rouge paraît au premier fossé du Champ-de-Mars. +Des brigands stipendiés et apostés là par les grands brigands avaient le +mot de jeter quelques pierres à ces derniers dès qu'ils paraîtraient +avec la loi martiale, afin que cette feinte provocation servît de +prétexte à nos scélérats. Cette mesure était liée aux deux assassinats +du matin et au bruit généralement répandu d'un prétendu projet de +massacre. Du milieu de la bande apostée des jeteurs de pierres part un +coup de fusil, et c'est là, au lieu des diverses proclamations +prescrites par la loi, c'est là le signal du meurtre et de l'égorgerie +universelle. Les féroces satellites du général[60], tout pleins des +fumées du vin qu'il leur a distribué et des maximes de sang qu'il leur a +fait inculquer, brûlent d'en venir à l'exécution. L'ordre fatal est +donné, ils vont être satisfaits. De toutes parts ils courent sur le +peuple, de toutes parts aussitôt le peuple est assassiné. Tout le monde +veut se sauver et, dans leur fuite pénible, hommes, femmes, vieillards, +enfants, reçoivent en très grand nombre le coup terrible qui leur porte +la mort. + +[Note 60: Le général qui, il faut le dire à la honte des Français, était +alors, dans l'exactitude du mot, l'objet du culte du plus grand grand +nombre. (_Note de Fournier_.)] + +Toute cette peinture horrible est exactement tracée d'après le +témoignage de mes yeux. Oui, j'ai été le triste spectateur de tous les +instants de cette scène affreuse. Je suis resté le dernier sur l'autel +de la Patrie, et je ne l'ai abandonné que lorsqu'on y est venu +assassiner deux citoyens qui étaient à mes côtés. J'ai dirigé ma +retraite vers Vaugirard pour aller au secours de plusieurs citoyens que +je voyais poursuivre et fusiller de ce côté. L'un d'eux, qui n'était +même pas entré au Champ-de-Mars, eut la tête percée d'une balle qui le +renversa à quelques pas de moi. Je le fis transporter aux Invalides par +la grille de derrière pour lui faire administrer des secours par le +chirurgien de l'Hôtel; mais à peine y fut-il arrivé qu'il y expira. + +Ne pouvant plus servir personne ni remédier à rien, et voyant mes jours +en danger, je me retirai chez le citoyen Leroi, faubourg Saint-Germain, +pour m'y rafraîchir et m'y laver les mains et la figure que j'avais +toutes couvertes de sang et de poussière. + +J'omettais une particularité qui n'est cependant point à garder sous +silence. Le citoyen que j'abandonnai, après qu'il eût expiré, fut enlevé +par des troupes qui recueillaient les cadavres avec leurs bijoux. +Celui-là avait deux montres d'or. Mais, tant de celles-là que de bien +d'autres, Bailly a eu grand soin de ne rendre aucun compte. Vices +humains! A quel point vous dégradez ceux que votre attrait honteux +subjugue! + + + + +CHAPITRE XIII + +20 JUIN 1792 + +_Fameuses pétitions des Sans-Culottes_[61]. + +[Note 61: _Note annexée_: «Bien définir l'histoire du 20. Détailler le +rôle de Petion et celui de Manuel. Rapprocher l'identité de la trahison, +les intentions de ces deux rôles qui paraissaient être en opposition. +Rapprocher l'opposition de ces mêmes rôles avec celui de Santerre. + +«Ici il se présente encore une particularité propre à faire apprécier +Santerre. Il était convenu avec nous de planter l'arbre de la liberté +dans le jardin des Tuileries, à la suite de la présentation de la +pétition à feu Capet. Lorsqu'il fut descendu du Château, il était +question d'exécuter ce projet: «Non, non, dit Santerre, cela +épouvanterait le roi: il vaut mieux aller planter l'arbre dans un autre +lieu.» Vil complaisant! et toi aussi donc, tu as craint de déplaire à +des rois! Que la postérité trouve dans ce seul fait de quoi te juger. +L'éclair de renommée que tu n'as dû qu'à des manoeuvres hypocrites ne +pouvait pas briller plus longtemps que celui qui a lui sur tes +pareils.»] + + +On se rappelle l'objet de ces pétitions, dont l'une était adressée à +l'Assemblée nationale, et l'autre à feu Capet. Elles contenaient +réclamations contre les terribles abus du _veto_ et contre le renvoi des +ministres patriotes. J'ai contribué à cette mémorable démarche, et pour +cela j'ai été dénoncé dans le fameux libelle de l'homme-roi, qui +prétendait qu'on avait violé son asile[62]. N'avait-il pas donné la +croix de Saint-Louis à un certain abbé Douglas pour être mon +dénonciateur et provoquer contre moi un mandat d'arrêt qu'on n'a jamais +osé mettre à exécution? J'ai la preuve de tous ces faits, dont on +pourrait d'ailleurs demander compte au club des Électeurs, séant à +l'Évêché ainsi qu'au public, à qui j'avais annoncé cette fameuse journée +du 20 juin, huit jours auparavant. + +[Note 62: Il s'agit peut-être du pamphlet de l'abbé de Lubersac +intitulé: _Rapprochement et parallèle des souffrances de Jésus-Christ, +lors de sa grande mission sur la terre, avec celles de Louis XVI, +surnommé le Bienfaisant, dans sa prison royale_. Paris, 1792, in-8. +(Bibl. nat., Lb. 39 6920.)] + + + + +CHAPITRE XIV + +1792 + +_Arrivée des Marseillais à Paris.--Premier projet de révolution contre +le pouvoir exécutif: manqué._ + + +Je fus délégué pour aller au-devant d'eux jusqu'à Charenton avec +plusieurs citoyens aujourd'hui membres de la Convention nationale[63]. +Tous les Français tant soit peu clairvoyants n'ont pas été jusqu'ici +sans s'apercevoir que cette démarche des Marseillais fut une disposition +concertée entre ces chauds patriotes et les républicains de Paris pour +parvenir à exécuter une seconde révolution dont on avait reconnu la +nécessité. On peut aujourd'hui avouer tout haut ce fait dont on a eu +l'air longtemps de vouloir faire un secret. Les Marseillais ne durent +donc pas être surpris de notre rencontre à Charenton[64]. Eux et nous +étions des révolutionnaires déjà d'accord et qui nous connaissions, +quoique sans nous être vus. + +[Note 63: Le 29 juillet 1792. Voir la liste de ces compagnons de +Fournier dans _le Bataillon du 10 août_, par Pollio et Marcel, p. 179.] + +[Note 64: Sur le rôle de Fournier à Charenton, voir aussi Barbaroux, +_Mémoires_, éd. Dauban, p. 348, 350.] + +Le dîner que nous fîmes ensemble à Charenton ne fut donc pas +cérémonieux; il fut d'intimité et tel qu'il devait être entre gens qui +avaient de grands plans à suivre de concert. + +Ici je joue un grand rôle. C'est moi le négociateur choisi pour +transmettre les projets les plus importants aux principaux du bataillon +qu'on voulait en instruire. Nous nous retirons après le dîner dans une +chambre, et là je confie à ces braves que la grande manoeuvre, par +laquelle la liberté pourrait être sauvée, était dans le meilleur train; +qu'un grand coup préparatoire avait été jeté le 20 juin, et qu'il +n'était plus question que d'achever; qu'il s'agissait pour eux, en +arrivant à Paris, de l'exécution d'un plan où ils seraient les premiers +auteurs, mais pour lequel ils auraient ensuite la masse entière des +Parisiens pour coopérateurs et pour soutiens; que ce plan consistait à +aller s'emparer de l'individu nommé roi, ainsi que de sa famille, et de +chasser du château tous les scélérats et brigands qui conspiraient la +perte totale des Français et leur esclavage: qu'aussitôt eux, +Marseillais, camperaient aux Tuileries et y feraient le service de +concert avec la garde nationale parisienne. Ce plan fut très goûté. Les +Marseillais me dirent qu'il ne marcheraient qu'avec un patriote tel que +moi, qui justifiait si bien, ajoutèrent-ils, le récit qu'ils en avaient +déjà entendu faire. + +Nous arrêtâmes définitivement l'exécution du plan proposé. Il ne +s'agissait plus que de convenir aussi des moyens. La défiance est tout à +fait de saison dans des circonstances telles que celles où nous nous +trouvions. C'est pourquoi je m'en entourai. Je dis aux Marseillais: +«Nous sommes ici sept que vous ne connaissez pas. Dans la crainte qu'il +ne se trouve dans le nombre quelques faux frères, je fais la motion que +nous partions tout de suite pour Paris, afin de préparer les esprits +pour exécuter notre projet, pas plus tard que demain. Je demande de plus +que deux d'entre vous nous gardent partout, mangent et couchent même +avec nous, et demain, quand toutes choses seront bien disposées, nous +viendrons vous chercher ici (à Charenton) pour suivre aussitôt +l'exécution du plan. S'il vous fallait encore de nouvelles trahisons +pour vous rendre sages, disons franchement le mot, vous ne seriez pas +dignes de la liberté.» + +Toutes ces choses encore convenues, nous arrivons le soir à Paris. +Accompagné de deux Marseillais, je me rends de suite chez Santerre, +alors commandant du bataillon des Quinze-Vingts, pour lui faire part du +plan. Il l'approuve. Je lui ajoute que j'allais de ce pas chez le +citoyen Alexandre, commandant du bataillon de la section des Gobelins, +pour le lui communiquer également. Santerre m'applaudit encore et nous +déclare que nous pouvons compter sur lui. Nous partons sur cette parole +et nous joignons à la section dès Gobelins les citoyens Alexandre et +Lazowski, auxquels nous confions nos vues. Ils y applaudissent aussi et +nous promettent de se rendre le lendemain au-devant des Marseillais. + +Le lendemain matin, nous avons rejoint les Marseillais du côté de +Saint-Mandé. Nous avons vu Santerre au faubourg Saint-Antoine, qui nous +comfirma sa parole de la veille qu'il viendrait nous joindre. Cependant +nous eussions compté sur cette parole en vain, car il n'avait pas même +averti son bataillon. + +Telle était dans toutes les occasions la franchise et l'énergie de cet +homme, qui a acquis une réputation de sans-culottisme on ne sait +comment. + +Au lieu de venir nous joindre, c'est nous qui l'avons joint à peu près +devant sa porte où il se mit à la tête de quelques braves du faubourg +qui l'ont presque fait marcher de force, et il faut bien noter que, +depuis le faubourg jusqu'à la Grève où nous devions, suivant notre plan, +faire sonner le tocsin, il nous fit employer trois heures. Je ne puis +mieux comparer cette marche qu'à celle que nous fit faire La Fayette +pour Versailles la nuit du 5 au 6 octobre. Santerre nous conduisit chez +Petion à la mairie où il nous promettait monts et merveilles. Il entre +chez Petion et nous fait faire halte. Sa conférence avec le maire dura +une heure et demie, et pendant tout ce temps nous sommes restés à +croquer le marmot. A la fin, il est venu nous dire: «_Marchons aux +Tuileries_.» C'était ce que nous attendions. Nous passons sur le +Pont-Neuf et arrivés sur le quai de l'École, nous voulions, comme on le +conçoit bien, aller au Château. Santerre dit: «_Non, non, nous prendrons +par la rue Saint-Honoré_.» Arrivé dans cette rue, je me mis à faire +défiler du côté du château. Santerre court, gagne la tête, fait faire +halte et dit aux Marseillais et aux troupes que l'intention de M. Petion +était que les Marseillais allassent se caserner, qu'il devait, lui, les +conduire à leur caserne[65], et que de là il était chargé de les emmener +dîner aux Champs-Elysées.... Ces dispositions furent suivies. + +[Note 65: Après le mot _caserne_, on lit ici, dans l'original, ces mots +barrés: _de la Courtille_.] + +Les masques sont-ils ici dévoilés suffisamment? + +Français, la conduite de vos Petion et de vos Santerre dans cette +circonstance, où une tout autre marche eût pu décider dès cette journée +la révolution salutaire qu'il vous fallait encore pour vous délivrer de +la tyrannie, cette conduite vous les fait-elle bien apprécier? Que ces +écoles devraient bien vous avoir guéris pour toujours des enthousiasmes +prématurés! + +Eh! sans doute.... + +La troupe marseillaise, ayant déposé ses armes, se désespérait de voir +le plan manqué. Une grande partie du bataillon est restée à la caserne, +l'autre s'est rendue à ce dîner des Champs-Elysées que, pour produire +une distraction nécessaire aux vues des traîtres, la politique du +cabinet Petion et Santerre avait jugé convenable d'arrêter dans le +conseil particulier du matin. + +Tout le monde se rappelle ce dîner, qui fut troublé par cette honteuse +rixe provoquée par des grenadiers nationaux parisiens et autres agents +de la cabale de la Cour. Là s'est manifestée l'intention bien précise de +massacrer tous les patriotes. J'en ai été quitte en cette occasion pour +échapper au danger d'un coup de pistolet dirigé positivement sur moi, et +dont j'ai eu le bonheur d'être manqué. + +On ouvrit le Pont-Tournant pour recevoir dans leur fuite les assassins +des Marseillais. Ils entrèrent au château où Antoinette pansa elle-même +les blessés. + + + + +CHAPITRE XV + +... JUILLET 1792 + +_Second projet de révolution contre le pouvoir exécutif: encore manqué._ + + +La duplicité du magistrat Petion et de Santerre ne pouvait produire que +l'effet de retarder de quelques jours l'époque des grands événements qui +se disposaient. Le peuple français avait juré d'abattre ses tyrans. Il +était tout disposé pour le faire, et l'opposition de quelques traîtres +n'était pas capable de changer ce que la masse souveraine avait si +sérieusement résolu. + +Les fédérés de tous les départements, venus à Paris dans les mêmes vues +révolutionnaires que les Marseillais et pour être leurs collaborateurs, +s'assemblaient tous les jours aux Jacobins et ils formèrent chez +Anthoine[66], député à la Législature[67], un comité secret. Ils eurent +la confiance et ils voulurent me témoigner l'amitié de m'y admettre. +Gorsas, Carra et Chabot étaient aussi de ce comité. C'est dans ce comité +que l'on concertait les divers moyens de consommer cette révolution dont +l'exécution avait déjà manqué une fois. Après qu'on fût convenu dans ce +même comité des principaux faits pour une seconde tentative, on convint +aussi pour le lendemain d'un dîner sur la place de la Bastille de tous +les fédérés réunis, qui, là, arrêteraient en définitive la marche +executive de la nouvelle insurrection dont la liberté avait besoin pour +assurer ses principaux succès et compléter son triomphe. + +[Note 66: Il n'y avait pas de député de ce nom à la Législative. +Fournier veut peut-être parler de F.-P.-N. Anthoine, ex-constituant, +futur conventionnel.] + +[Note 67: C'est ainsi qu'on appelait vulgairement l'Assemblée +législative.] + +Tous ceux qui se croyaient destinés à remplir les principaux rôles de +cette fameuse scène devaient en être trop préoccupés pour pouvoir se +livrer à autre chose jusqu'au moment de la faire éclater. Voici +pourquoi, le même jour, nous nous sommes assemblés au nombre de dix à la +_Chasse royale_ et au _Cadran bleu_ sur le boulevard, pour nous affermir +dans nos résolutions. Santerre et Alexandre étaient de notre +conciliabule. Mais, encore là, Santerre prouva bien positivement ce +qu'il était, c'est-à-dire en bon français un vrai lâche. + +Voyant que le fer a été chauffé à point, il ne voulut rien manger en +disant qu'il était bien empoisonné. Mais cependant, ou parce qu'il se +voyait toujours courageux dans l'avenir, ou plutôt parce qu'il +apercevait sur le champ des moyens dilatoires pour ne pas être tenu à +ses promesses, cependant dis-je, lorsqu'on reparla de l'arrêté pris pour +le repas du lendemain de tous les fédérés à la Bastille, je ne vis +jamais notre Santerre si brave. Il dit: «Eh bien, comptez sur moi et +agissez en conséquence.» Il partit après avoir prononcé ces paroles, +dont il ne va pas être inutile de conserver la mémoire. + +De notre côté, nous retournâmes dans le comité secret, où nous convînmes +qu'après le repas de la Bastille, qui ne serait qu'un morceau pris sur +le pouce, il se formerait quatre divisions d'attaque contre nos ennemis +du château. On arrêta que je commanderais la première et que je +garantirais les batteries de canons sur les ponts, à la Grève et sur la +place d'Henri IV. Je fus aussi chargé de faire faire quatre drapeaux de +ralliement pour chaque division. Je les fis faire dans la nuit. Ils +étaient de drap rouge, avec cette inscription: _Résistance à +l'oppression. Loi martiale contre la rébellion du pouvoir exécutif_. + +Je ne manquai pas de me trouver le lendemain au rendez-vous de la +Bastille. Quel fut mon étonnement d'y voir cinq ou six bals ouverts par +Santerre! Exterminables intrigants, voilà votre ressource banale. Vous +êtes tous consommés dans cet art perfide de savoir distraire, quand vous +le voulez, le Français; vous savez mettre à profit, au gré de vos +coupables desseins, cette frivolité, reste du caractère de la nation +dans le temps de son esclavage! Entrant comme un furieux, je fis cesser +les instruments et violons: «Malheureux, m'écriai-je, en parlant à tout +le peuple, vous voulez danser, tandis que les scélérats rivent vos +chaînes, tandis qu'on veut vous replonger dans le dernier esclavage et +qu'on accapare tous les grains et denrées!» J'avais plus écouté mon zèle +que la prudence, en faisant cette vive sortie; heureusement que j'étais +fort connu, car il y avait là des gens qui demandaient déjà à me couper +la tête. Non seulement mon énergie, aidée de l'appui de tous ceux à qui +mes principes n'étaient pas équivoques, les réduisit au silence, mais je +parvins à rétablir l'ordre et à faire cesser ce scandale de danse. + +Il s'agissait, après cela, de pousser l'exécution des dispositions de la +veille. J'avais bien pu croire, en voyant cette danse intervenue si à +contretemps, que notre projet était vendu, mais j'en fus encore plus +certain quand j'entrevis une foule d'autres entraves. Il s'était +introduit là force raisonneurs qui entrechoquaient toutes les +délibérations et qui les rendaient interminables. Bientôt d'autres +incidents me confirmèrent bien davantage que nous étions trahis. M'étant +trouvé embarrassé de mes quatre drapeaux, j'avais été les déposer chez +un respectable sans-culotte, électeur, mon collègue. On ne tarda pas à +aller dénoncer ce dépôt à Jurie, commissaire de police de la section des +Enfants-Trouvés[68], qui s'empara de l'un de ces drapeaux et le porta +chez Petion. Je dois dire cependant qu'on respecta cette propriété et +que le drapeau fut rapporté en place. + +[Note 68: Il s'agit de la section des Quinze-Vingts (faubourg Saint- +Antoine) qui siégeait dans l'église des Enfants-Trouvés.] + +Mais quel fut enfin le sort de notre projet? Jusqu'à une heure après +minuit, rien n'avait l'air de pouvoir se déterminer. Mais, à la même +heure, arrive sur la place de la Bastille, Petion avec Sergent et +.....[69]. Il n'est pas de plus grands hors-d'oeuvre que des magistrats +qui viennent s'entremettre parmi le peuple lorsqu'il est au cours d'une +insurrection reconnue nécessaire pour consolider sa liberté. La démarche +du magistrat pour contrecarrer ses mesures peut et doit être alors +considérée comme un attentat à cette même liberté. Pénétré de ces +maximes, j'avance vers Petion et compagnie, je les accoste doucement, et +leur dis franchement: «_Que venez-vous f.... ici?_» L'un d'eux me +répondit: «_Votre plan est encore manqué; vous êtes trahis, rentrez chez +vous et vous ferez bien_.» Je vis qu'il était de la prudence de céder +encore, et que mes dispositions avaient été présentées de telle sorte à +une partie de nos concitoyens qu'en nous obstinant à les faire suivre, +nous nous exposions peut-être à nous battre les uns contre les autres. +En conséquence, je rendis compte de cet avis à mes collègues, et leur +dis: «Allons chercher les drapeaux, et retirons nous.» + +[Note 69: Ici un nom propre illisible.] + +En toutes choses, les obstacles ne servent qu'à augmenter l'ardeur des +desseins que nous avons une fois résolus fortement. Irrité de ce nouvel +échec, je restai tant au comité que sur la place de la Bastille jusqu'à +deux heures du matin pour aviser avec mes collègues à des mesures +ultérieures pour l'exécution de notre projet, manqué une seconde fois. +Je fus surpris lorsque, avant de me retirer tout à fait, j'allai chez le +citoyen gardien des drapeaux, dans l'intention de les retirer. Il me dit +qu'il avait ordre du commissaire de police Jurie de me les refuser et de +ne me les livrer que quand il serait présent. Je répliquai qu'_où je +trouvais mon bien, je m'en emparais_. C'est en disant ces mots que je +démontai mes étendards de dessus leurs espontons et que je les emportai. + +Il est inutile ici de peser longtemps sur l'observation qu'en nous +retirant, après ce second essai manqué, nous ne nous sommes consolés du +non-succès qu'après nous être bien promis de ne point tarder à tenter de +nouveau le sort, en espérant qu'il pourrait nous être plus favorable. + +Sous le régime des Bailly, des La Fayette, des grands juges de paix +inquisiteurs et du tartuffe Du Port, on eût traité tout cela de +conjuration atroce contre l'un des premiers pouvoirs constitués, et +j'eusse été faire un tour à la guillotine. Sans doute, il faut beaucoup +aimer sa patrie pour s'exposer pour elle à des risques aussi grands que +tous ceux que j'ai hasardés. Ce qui me reste à présenter aux lecteurs ne +leur offrira pas de ma part un dévouement moins entier pour la cause de +la liberté. + + + + +CHAPITRE XVI + +JUILLET 1792 + +_Incident très curieux.--La Cour essaie de me corrompre._ + + +Pour peu qu'un homme devint un personnage, il fixait bientôt l'attention +du roi constitutionnel ou de ses alentours. J'en avais déjà trop fait +pour rester ignoré, et la Cour, qui avait un plan de conduite qu'elle +suivait fidèlement vis-à-vis de tous ceux qu'elle honorait de son +attention, ne s'en départit pas par rapport à moi. Tout le monde a +remarqué cette différence que sous le despotisme absolu l'on +ensevelissait sous terre les gens qui voulaient se rendre redoutables, +au lieu que sous le despotisme constitutionnel on tâchait de les rendre +muets avec de l'or. Je parus donc aussi valoir la peine d'être acheté. + +Par des motifs trop faciles à deviner, peu de gens ont eu l'indiscrétion +d'imprimer comment on s'y prenait en pareil cas; moi, je n'ai aucune +raison d'être circonspect. + +J'étais aux Tuileries le surlendemain du dîner de la Bastille dont je +viens de donner la relation. Je vis venir à moi un ex-noble, officier du +Château. Je dis à l'un des citoyens avec qui je me promenais. «Ne vous +écartez pas, vous allez entendre ma conversation avec cet esclave!» +Aussitôt que ce dernier m'eut abordé, il me dit _que le Roi désirait de +me parler_. Il y avait déjà longtemps que l'on cherchait à me séduire; +on crut sans doute trouver le moment favorable et que l'enthousiasme de +parler au Roi aurait eu prise sur mon individu. Je répondis au valet de +Louis: «_Allez dire à votre maître que je demeure rue et numéro tels, et +que, s'il a à me parler, il me trouvera_.» + +Quatre fois différentes le même émissaire est venu à la charge, et me +proposer une entrevue avec Capet soit au jardin du Dauphin, soit chez +Brissac, soit chez Laporte. _Ni chez l'un, ni chez l'autre_, +répondis-je. Enfin, on me demanda si je voudrais recevoir Brissac chez +moi et recevoir par sa bouche ce que le roi aurait à me transmettre. La +curiosité m'y fit consentir et je donnai rendez-vous pour neuf heures du +soir, afin de ne pas rendre ma conduite suspecte. + +Je n'eus rien de plus pressé que de faire part de cet extraordinaire +rendez-vous, et à mes amis et aux hôtes de la maison que j'occupais. + +A neuf heures précises, Brissac entre chez moi. L'homme qui aime la +franchise ne peut s'empêcher de parler son langage même devant les +pervers qu'il sait bien n'être pas susceptibles de sensibilité en +l'entendant. Je dis donc à Brissac que, s'il venait pour chercher à me +séduire, il pouvait s'en retourner et que, s'il était pour chercher de +grandes vérités, il pouvait rester. Il me répondit qu'il _ne venait +effectivement que pour s'instruire_. Je lui dis alors tout ce que +l'énergie de mon caractère put me dicter. Je lui démontrai, en lui +faisant l'énumération des crimes de la Cour, que je les connaissais +tous, et je lui déclarai en définitive que j'avais fait serment devant +le ciel que je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour détruire les +despotes et la tyrannie. Et parce que l'homme de bien est toujours +entraîné naturellement à donner de bons conseils même aux méchants, même +à ses ennemis les plus dangereux, je dis encore au messager du Roi: +«Reportez à votre maître que, s'il s'était servi d'honnêtes gens, il eût +pu exister heureux, mais que, n'ayant jamais su qu'acheter à prix d'or +des hommes mercenaires, il court avec eux à une perte inévitable. Vous, +monsieur, lui ajoutai-je, votre tête est à prix; elle est au jeu avec la +mienne, il faut qu'il y en ait une des deux qui saute, attendu que, des +deux partis opposés à chacun desquels est attaché l'un de nous, il faut +que l'un écrase l'autre». + +Ces gens de cour étaient plastronnés à triple cuirasse contre tous les +discours à principes, et l'expérience de l'efficacité du grand +expédient, par lequel ils avaient fait presque autant de conversions +qu'ils en avaient entreprises, leur donnait une très grande confiance à +l'employer. Brissac crut donc apparemment qu'il ne me trouverait pas +plus rebelle que tant d'autres, et il me fit ses propositions avec +beaucoup d'assurance. + +Je ne dois pas dire ici à quelle hauteur la Cour avait cru devoir lui +donner le pouvoir de les élever. On croirait que je les porte moi-même +fort haut pour me faire valoir beaucoup. Mais des témoins qui ne sont +pas morts, et lesquels ont été apostés de mon aveu pour nous entendre, +en rendraient bon compte si l'on en était curieux[70]. + +[Note 70: Dans l'interrogatoire que lui fit subir la commission +administrative de la police de Paris, le 22 germinal an II (11 avril +1794), Fournier déclara que Brissac lui avait promis «de terminer son +procès, de lui expédier un brevet de colonel et de lui donner par la +suite un gouvernement.» (Archives nationales, papiers de Fournier.)] + +Les âmes honnêtes peuvent bien pressentir ce que mon indignation dut me +dicter de dire au séducteur Brissac. Je lui prédis, lorsqu'il se retira, +qu'il ne devait plus faire un long séjour au Château. Il fut encore plus +court que je ne l'avais pu calculer, car deux jours après il fut décrété +d'accusation et arrêté[71]. + +[Note 71: Le duc Cossé-Brissac, commandant de la garde soldée du Roi, +fut décrété d'accusation le 29 mai 1792. C'est donc à cette époque, et +non au mois de juillet, qu'il faut reporter la conversation que Fournier +dit avoir eue avec lui.] + +La Cour corruptrice était irrebutable. Elle ne désespérait point de +gagner un jour ce qui lui était échappé dans un autre. Le lendemain du +premier message, j'en reçus un second encore par un ex-noble, qui vint +me faire de nouvelles propositions d'or, d'argent et de places +importantes. J'ai tout repoussé avec dédain, en disant à cet esclave que +je servais la cause du peuple et de ma patrie, et qu'il n'y avait point +assez d'or en France pour m'acheter. J'eus encore des témoins secrets de +tout ce qui se passa entre moi et ce négociateur royal. Cet incident +produisit l'effet de m'inspirer plus d'horreur pour le tyran, et +d'accroître beaucoup mon impatience de mettre une bonne fois à exécution +le projet médité de lui porter le dernier coup pour faire enfin +triompher dans toute sa pompe la liberté. Le moment de cet événement ne +tarda point à paraître. + + + + +CHAPITRE XVII + +JOURNÉE DU 10 AOUT 1792 + + +Si le peuple s'en était toujours attendu (_sic_) à ses représentants +pour faire les révolutions, sans doute il serait encore esclave. Les +législateurs français n'ont montré de véritable énergie que toutes les +fois que le peuple s'est levé et qu'il les a forcés à en prendre. Hors +ces cas, combien n'ont-ils pas semblé agir souvent comme s'ils eussent +été d'accord avec les conspirateurs! Ici, il s'en présente un notable +exemple. + +Dès le 6, époque où nous avons publié les crimes de La Fayette, j'étais +très instruit de tout ce qui se passait dans les comités de l'Assemblée +nationale. Je savais très pertinemment[72], que les comités militaire, +de constitution et autres avaient résolu d'éluder de rendre autant le +décret d'accusation contre La Fayette, que celui de suspension contre le +chef du pouvoir executif. On avait seulement arrêté l'ajournement de la +discussion sur ces deux individus pour le jeudi. Cette conduite +était-elle dictée par la pusillanimité ou la perfidie? Il ne faut pas +raprocher beaucoup de circonstances pour démêler quel était ce motif. +Quand je vis la patrie trahie .....[73] et que tous les jours on +semblait enchérir sur les moyens de la tromper, mon indignation me +transporta chez le restaurateur des Feuillants, où je dis, en présence +du public, à plus de trente députés de l'Assemblée législative: «Que je +connaissais toutes leurs infamies, tous leurs crimes, que je savais du +Château que les deux tiers des membres de l'Assemblée étaient vendus et +qu'ils trahissaient la nation, que je ne pouvais pas m'empêcher de leur +dire qu'ils étaient des brigands, que je savais que ma grande énergie +les embarrassait, et qu'ils étaient d'accord avec les Grands +Inquisiteurs juges de paix de me faire arrêter, mais que je les en +défiais et qu'auparavant ils me verraient encore déployer ma vigueur +contre leurs complots.» J'ajoutai que, pour dernier mot, j'avais à leur +dire que, si le 9, entre dix et onze heures et demie du soir, ils +n'avaient pas prononcé sur l'arrestation de La Fayette et sur la +suspension du roi, à onze heures trois quarts nous ferions sonner le +tocsin.... + +[Note 72: Tant par l'Assemblée que par la Cour. [Mais] je devais garder +le silence parce que j'aurais trahi la patrie le (_sic_) divulguant. Je +me taisais soigneusement pour laisser .....[a] et ne pas faire manquer, +etc. (_Note de Fournier._)] + +[Note a: Nous n'avons pu lire ce mot.] + +[Note 73: Ici trois mots illisibles.] + +Au lieu de n'être que les simples organes de l'opinion publique, nous +avons presque toujours vu nos sénateurs sembler prendre à tâche de la +braver, et substituer leurs volontés arbitraires à la volonté générale. +Ici, pressés par les vives clameurs de la voix souveraine, ils eurent +l'air d'y céder un moment, ils promirent toute satisfaction au peuple +sur le compte de Louis Capet et de La Fayette, les deux traîtres les +plus dangereux d'alors. Mais toute la soirée du 9 se passa et rien ne +fut prononcé contre eux. + +Je n'ai pas, moi, manqué ma parole. + +Le même jour, il y eut une assemblée des fédérés aux Jacobins. Pendant +l'assemblée des fédérés, j'entrai dans la salle au moment de la +discussion sur l'objet de présenter une nouvelle pétition à l'Assemblée, +sur le refus d'en entendre une première qui venait d'être renvoyée avec +ignominie. La veille du grand jour des vengeances avait vu consacrer le +dernier oubli des principes. Des mandataires n'avaient point voulu +entendre leurs commettants. + +Révolté de semblables procédés, je prends la parole, et je dis: + +«Citoyens, je m'oppose personnellement à ce que vous donniez cette +nouvelle pétition. Vous en avez présenté mille, on n'a fait droit à +aucune. Je vous proposerai celle-ci, qui sera la dernière. C'est d'aller +sur-le-champ couper six cents têtes[74] des conspirateurs réfugiés dans +le repaire royal, nous les porterons à l'Assemblée et nous dirons: Voilà +vos chefs-d'oeuvre, législateurs!» + +[Note 74: A l'original et rayé: «Dont la mienne sera une. Trop heureux +que celle d'un patriote offerte en sacrifice à Jupiter le rende +entièrement propice aux voeux des amis de la liberté!»] + +Cette motion, désapprouvée par un faible parti, fut applaudie par la +majorité. La preuve qu'elle était bonne, c'est qu'il a fallu l'exécuter +le lendemain 10 au Château. L'on a déjà pu voir, et l'on verra à la +suite que je ne me contente pas de faire le beau parleur à la tribune, +en laissant aux autres à suivre l'exécution de mes motions. Je ne me +détermine qu'après avoir mûrement réfléchi, mais aussi, une fois arrêté +à une délibération que je crois bonne et tendant au bien de mes frères, +je m'y sacrifie. On va donc me voir ici toujours agissant pour animer +mes frères et pour exécuter avec eux la secousse décisive du 10. + +Ce même jour, le comité secret se rassembla à la _Chasse Royale_, sur le +boulevard[75]. Nous y avons fait venir Alexandre et Santerre. Ils nous +ont fait de très brillantes promesses pour seconder notre entreprise, +notamment notre rodomont Santerre, toujours très animé lorsqu'il ne +s'agit que de parler et de faire le bel esprit. + +[Note 75: Dans la nuit du 9 au 10, d'après Carra. Mais l'âme de +l'insurrection, ce fut le comité des sections.] + +Le soir, à neuf heures, je me suis rendu à la caserne des Marseillais +avec lesquels j'avais rendez-vous, ainsi que plusieurs de mes collègues. +Nous y avons déposé nos armes et, de là, envoyé des députations aux +faubourgs Saint-Marcel et Saint-Antoine pour inviter les citoyens de ces +deux faubourgs à se trouver au ralliement dont nous étions convenus. +Pendant cet intervalle, j'allai à la section du Théâtre-Français, lors +assemblée en permanence; et, comme j'étais citoyen de cette section, +qu'on sait avoir toujours été un foyer ardent de patriotisme, je n'eus +pas beaucoup de peine à y faire adopter mes vues qui étaient déjà celles +de la plupart des citoyens. + +Le tocsin a sonné à onze heures trois quarts comme nous l'avions promis. +On a placé des postes, mais nous avons été trahis par les états-majors, +qui ne remplissaient pas nos intentions. A une heure du matin, nous +avons relevé ces postes. + +Il est venu à la section trois officiers municipaux pour nous inviter à +cesser de sonner le tocsin, observant qu'en conséquence d'un arrêté de +la Commune, ils avaient déjà été dans plusieurs sections et qu'on avait +cessé d'y sonner; mais notre président, le citoyen Lebois[76], brûlant +d'énergie et de patriotisme, leur répondit: + +«Plein de respect pour la Commune de Paris, nous ferons tout pour elle, +mais ce que vous nous demandez, citoyens, il est impossible de vous +l'accorder. Au lieu de faire cesser le tocsin, j'ordonne, en ma qualité +de président, qu'il continue, car il n'est plus question de reculer, et +il est temps d'abattre les tyrans.» + +[Note 76: Le journaliste R.-J. Lebois, qui fera paraître l'_Ami du +peuple_ à partir du 29 fructidor an II.--Ce témoignage de Fournier +semble infirmer l'assertion de M. Mortimer-Ternaux (II, 436) qui dit que +cette nuit-là les meneurs de cette section se tinrent prudemment à +l'écart.] + +Alors, de mon côté, je demande la parole et je dis: + +«Citoyens, l'Assemblée a décrété que la patrie était en danger. Le +peuple est levé; vous, municipaux, vous devez aller vous coucher; vous +n'avez plus rien à faire.» + +A la pointe de jour, je fus nommé commissaire avec trois autres citoyens +pour inviter le bataillon de la section à se joindre devant la porte des +Cordeliers. Mais les citoyens, trompés par des brigands dont je vis l'un +parmi eux faire cabale et s'opposant à notre demande, en concluant au +par-dessus à ce qu'on me coupât la tête, refusèrent absolument de +marcher, malgré l'arrêté de la section qui les y invitait. + +Je rendais compte de ma mission, quand je m'aperçus que nous étions +mieux secondés d'ailleurs et que nous pouvions dès lors former l'espoir +de faire réussir notre projet. En effet, nous vîmes arriver de toutes +parts différents bataillons, et notamment du faubourg Saint-Marcel. Le +bataillon de Marseille parut aussi en même temps. + +Aussitôt on ne délibéra plus et l'on ne songea qu'à exécuter. + +Nous formâmes deux divisions, dont l'une alla par le Pont-Neuf, et +l'autre par le Pont-Royal. Le point de ralliement se fit sur la place du +Carrousel. Ici tous les mouvements de la grande attaque qui suivit sont +précieux à saisir. Nous débutâmes par demander à entrer au château dont +les portes étaient fermées. + +On nous envoya plusieurs officiers, entre autres, un officier de +canonniers, pour nous dire «que nous n'avions qu'à nommer huit chefs, et +qu'on les ferait entrer». + +Nous répondîmes avec énergie «que nous n'avions point de chefs, mais que +nous l'étions tous, et que pour la seconde fois nous demandions à +entrer». + +Nous sommes restés là près de deux heures. A de longues discussions +succéda un refus formel de nous ouvrir. + +Ceux qui ne connaissaient point Santerre comme moi ne savaient que +penser sur son compte [en voyant] qu'il ne se trouvait pas au +rendez-vous. Mais moi qui avais déjà eu tant d'occasions de l'apprécier, +je ne fus pas très surpris de voir arriver Alexandre qui me dit que +Santerre venait de lui écrire pour lui demander secours avec du canon à +la Maison commune, attendu, disait-il, que les jours de M. Petion +étaient en danger. «Leurre épouvantable!» m'écriai-je dans mon +indignation concentrée. Santerre, Petion, idoles du jour que la foule +aveugle est entraînée à encenser, vous êtes donc aussi d'insignes +traîtres! Mais prudence m'enjoint de dissimuler. Ne gâtons pas encore +une fois une cause si importante et si heureusement commencée et, malgré +tous les obstacles, sauvons la patrie, s'il nous est possible. + +«Camarade, dis-je à Alexandre, il ne faut point partir, j'ai la +confiance de te dire que c'est encore là un dessous de carte de +Santerre, et j'ajoute que si tu nous quittes, ce ne sera de ta part +qu'un trait de lâcheté.» + +Je vis que c'était l'occasion d'employer une grande présence d'esprit et +de penser à tout à la fois. Je fus bien vite rendre compte de cette +circonstance à tous les officiers qui commandaient, et je leur dis de +s'assembler promptement sur l'appel que je ferais faire. + +Mais, de retour au centre de la place, je vis le commandant marseillais +et plusieurs autres citoyens de Paris qui me dirent: «Nous sommes donc +encore joués et trahis. Voilà Alexandre qui vient de partir avec deux +canons et deux cents hommes, sous le prétexte d'aller joindre Santerre à +l'Hôtel de Ville.» + +D'après le moment d'entretien entre Alexandre[77] et moi, je ne m'étais +pas attendu à cette manifestation de sa complicité avec Santerre. Je +restai interdit et presque muet. Revenu à moi, je ne vois de moyen de +salut qu'en distrayant l'attention des braves qui nous restaient pour la +diriger vers le seul but d'un grand mouvement d'énergie et de courage. + +[Note 77: Il y a ici dans l'original, au lieu du nom Alexandre, celui de +Santerre: mais c'est une erreur évidente.] + +«Eh bien, citoyens et camarades, m'écriai-je; il faut périr aujourd'hui +ou entrer au Château. Je sais que si nous manquons cette journée, la +France est livrée à l'esclavage et la capitale réduite en cendres[78].» + +[Note 78: Il ne faut pas que j'oublie de noter cette circonstance +affligeante. J'avais expédié à Santerre trois braves Bretons pour le +conjurer de venir nous secourir. Comme ils étaient près d'arriver pour +nous rapporter sa réponse, ils furent tués dans la rue Saint-Honoré. +(_Note de Fournier_.)] + +Finissant ces derniers mots, j'eus tout de suite la satisfaction +d'apercevoir l'impression qu'ils avaient produite. + +L'effet de cette impression ne tarda point non plus à se manifester. Les +sans-culottes tombèrent à coups de poing sur la porte dite Royale, et à +force de secousses y ont brisée et mise en pièces. Je profitai avec soin +de ces premières dispositions et je sentis qu'il ne dépendait plus que +de ma conduite d'en soutenir la continuation et d'en faite résulter le +succès le plus complet. + +Ici toute la scène va être en action, et les mouvements s'exécutent et +se succèdent avec une étonnante rapidité. + +Aussitôt la porte enfoncée[79], je m'élance en furieux vers les quatre +pièces de canon qui étaient au bas du grand escalier, et je dis aux +canonniers: «Vous, braves militaires, êtes-vous pour la nation ou pour +les tyrans?» + +[Note 79: Cette porte Royale, d'après les autres récits, fut simplement +ouverte par le concierge.] + +Ils me répondirent: «Il y a quatre heures que nous vous attendons, et +vive la nation!» + +A ces mots, je leur dis en saisissant le timon d'une pièce: «Eh bien! +camarades, suivez-moi.» + +Aussitôt les quatre pièces me suivirent, et nous les postâmes dans le +Carrousel où étaient demeurés nos bataillons. + +Nous fîmes entrer quatre pièces des nôtres et nous les plaçâmes dans la +cour du château, braquées sur les fenêtres. Nos bataillons des +Marseillais et des fédérés se placèrent en bataille de droite et de +gauche. Je montai aussitôt le grand escalier jusque devant la porte de +la chapelle. Là je vis qu'il était impossible d'aller plus loin. Une +barricade ou plutôt un retranchement s'y opposait. Alors je parlai à +ceux qui se trouvaient là avec force et énergie et en même temps avec +toute l'honnêteté possible. J'observai sur toutes les figures qu'il y +avait sous jeu de grands desseins: car il ne me fut répondu rien du +tout. Cependant un Suisse s'élance à corps perdu de mon côté en jetant +ses armes et criant: «Vive la nation!» + +J'emmenai ce brave avec moi et le remis entre les mains des fédérés en +leur disant: «Voici un bon Suisse qui a rejeté au despotisme les armes +qu'il en avait reçues et s'est tourné exclusivement vers la patrie.» Il +entra aussitôt dans nos rangs au milieu des embrassements de ses frères. + +Comme j'avais reconnu sous les habits suisses, ainsi que sous ceux de +gardes nationales, beaucoup de chevaliers du poignard et de grenadiers +des filles Saint-Thomas, je remontai une seconde fois pour témoigner aux +uns et aux autres que nous ne voulions de mal à personne, mais que nous +priions seulement qu'on nous remît le roi et sa famille. + +Le commandant me fit réponse qu'ils n'en feraient rien, et que la force +armée du château les garderait elle-même. + +Alors je me rendis aux quatre pièces de canon; je fis charger; je dis +aux canonniers de se tenir prêts et que j'allais faire commandement à la +garde du château de nous livrer le roi, et, si elle s'y refusait, qu'au +premier signal ils aient à faire feu. + +J'avançai ensuite sous le balcon et fis une nouvelle sommation. On ne me +répondit rien. J'allais donner le signal aux canonniers, lorsque +Lazowski, officier de notre artillerie, vint à moi et me dit: + +«Montons encore une fois et pour la dernière; sommons-les de mettre bas +les armes et de nous livrer le roi, ou que sinon nous allons agir.» + +Je me rends à cette proposition. Nous montons de nouveau l'escalier, +Lazowski et moi. C'est à ce moment que le signal part et qu'on nous +fusille. Je suis jeté dans le fond de l'escalier par l'explosion d'un +grand feu général dirigé de toutes parts sur nos bataillons; je reçois +dans le même moment un coup au bras gauche dont je suis et resterai +probablement estropié. + +Arrivé à la porte pour rejoindre les bataillons, je suis renversé par un +autre coup à la cuisse gauche. Je crus bien alors que c'était ma +dernière heure, car les cadavres et les blessés tombaient à ma vue de +tous les côtés, et j'eus la plus grande peine possible à me retirer. + +Le feu des scélérats du Château était si vif que dans le premier moment +nos bataillons, partie massacrés, furent dispersés entièrement au point +que l'on avait fait l'abandon des quatre pièces de canon. + +A l'aspect de ce moment de détresse, je courus du côté du guichet où je +rencontrai une pièce de canon des Marseillais conduite par le commandant +en second qui était déjà blessé dangereusement à la main[80]. Mais je +lui dis, ainsi qu'à tous les guerriers qui l'entouraient: «Du courage, +amis, nous allons entrer au Château et passer tout au fil de l'épée.» + +[Note 80: Rayé: «Ayant trois doigts coupés.»] + +Je fis de suite placer une pièce de canon à la grande porte donnant du +côté du guichet. Je la fis briser, et cette ouverture me facilita +d'envoyer la mort à un grand nombre de Suisses dont le feu nous faisait +beaucoup souffrir. Je fis de même mettre à bas la porte qui communiquait +chez le valet de chambre du Roi. + +Cependant les décharges des assaillants étaient si meurtrières, que je +voyais l'heure où nous perdions la bataille. Je m'avisai d'un +stratagème. Je me ressouvins du même stratagème employé à la Bastille et +qui fit perdre la tête à De Launey, par lequel je me flattai de +désorienter nos ennemis, et le succès m'apprit que je n'avais point fait +une fausse combinaison. Ce fut de faire mettre le feu partout pour +imprimer la terreur et l'épouvante aux assiégés et les déconcerter. + +Dans les moments de péril extrême, les petites considérations n'arrêtent +pas. Nous manquions de papier pour allumer le feu en divers endroits: +des assignats en tinrent lieu. Rien ne coûte quand il s'agit de remplir +un grand but. + +Dans la confusion des mouvements de cette grande mêlée, je distinguai +deux hommes qui volaient de l'argenterie et qui en avaient rempli leur +poches. Je les fis arrêter sur l'instant, et ils furent aussitôt +exécutés. Ces exemples prompts et sévères de la justice du peuple +souverain prévinrent les plus grands désordres et prouvèrent que le but +de la grande démarche de cette journée n'était point d'exercer des actes +de pillage. + +Pendant la grande chaleur de l'action, je ne faisais que courir d'un +bout à l'autre pour faire approcher les caissons de chaque pièce. Je +rends avec une vraie satisfaction ma situation d'alors. Je n'éprouvais +plus que le sentiment de l'intrépidité. Il me semblait être +invulnérable. Je marchais au milieu du feu avec une sorte de conviction +qu'il ne pouvait avoir de prise sur moi. C'est dans ces dispositions que +je m'arrêtai même à quelques actes particuliers qui n'auraient peut-être +pas dû me distraire des soins plus généraux et essentiels. J'allai +chercher du milieu des morts un chapeau pour donner au commandant en +second des Marseillais en remplacement du sien qu'il avait perdu, +j'arrachai plusieurs citoyens d'entre les cadavres qui les étouffaient +et je les rendis par là à la vie, notamment le citoyen Lionné, marchand +charcutier, rue de la Verrerie, etc., etc. + +Enfin le combat se termine et la victoire nous reste. Je rentre chez moi +pour me panser et me rafraîchir. J'allai encore ensuite pour terminer +cette journée assister et concourir à l'exécution des statues de bronze +de la place Vendôme. C'est par là que je couronnai toute la +participation que j'eus aux fameux actes au 10. + + + + +CHAPITRE XVIII + +AOUT [ET SEPTEMBRE] 1792 + +_Affaire des prisonniers d'État accusés du crime de lèse-nation, détenus +à Orléans. Je suis chargé de les transférer à Saumur. Leur massacre à +Versailles_[81]. + +[Note 81: Présenter l'état des choses à Orléans, la conduite des +prisonniers, la vénalité des trames (_sic_), les perfidies du tribunal. +Un membre du tribunal m'en avertit. L'effet que cela produit sur +l'esprit du peuple. (_Indication marginale de Fournier._)] + + +Quelques jours après le 10, tout Paris se mit en effervescence à +l'occasion des prisonniers d'Orléans[82]. Que signifie, disait-on, la +détention de tous ces conspirateurs en chef qui n'ont cessé d'insulter à +la nation, en transformant leur prison en une maison de plaisirs et de +festins continuels[83]? Que signifie cette Haute-Cour nationale[84] qui +n'a encore jugé aucun d'eux et qui coûte immensément à l'État? Bientôt +l'opinion générale se résume sur cet article et il est décidé à +l'unanimité qu'une partie de la garde nationale parisienne se rendra à +Orléans et qu'elle ramènera les prisonniers à Paris[85]. + +[Note 82: Il y avait alors, à Orléans, cinquante-trois prisonniers, +parmi lesquels: Claude Delessart, ancien ministre des affaires +étrangères, décrété d'accusation le 10 mars 1792, pour avoir perfidement +caché la vérité à l'Assemblée, etc.;--de Cosse-Brissac, commandant de la +garde du roi, décrété le 29 mai 1792;--d'Abancourt, ministre de la +guerre dans les derniers jours de la royauté, qui, malgré le décret de +la Législative, avait retenu à Paris une partie des Suisses, décrété le +10 août 1792, au soir;--le juge de paix Larivière, décrété le 20 mai +1792: il avait lancé un mandat d'amener contre les trois députés Merlin, +Chabot et Basire, comme complices de Carra, que MM. Bertrand de +Moleville et Montmorin poursuivaient pour avoir dénoncé le _Comité +autrichien_;--des officiers et des citoyens de Perpignan décrétés le 3 +janvier 1792 pour avoir, au commencement de décembre 1791, conspiré de +livrer la citadelle aux Espagnols.] + +[Note 83: On sait qu'à l'aide de la protection de la Cour, les +conspirateurs détenus à Orléans se flattaient tellement de l'impunité +qu'ils ne songeaient qu'à se divertir et donnaient à toute la nation le +scandale de l'établissement d'une salle de spectacle, d'un jeu de paume +dans l'intérieur de la prison. Et la Haute-Cour, dont chaque membre +coûtait à l'Etat 18 francs par jour, pour ne point les distraire de tous +ces plaisirs, n'instruisait le procès d'aucun d'eux. O patrie, par quels +hommes tu es servie! (_Note de Fournier._)] + +[Note 84: La loi du 10-15 mai 1791 avait établi une Haute-Cour +nationale, qui connaîtrait de tous les crimes et délits dont le Corps +législatif se serait porté accusateur et qui ne devait se former que +quand le Corps législatif aurait porté un décret d'accusation. Elle +devait se réunir à quinze lieues au moins du siège du Corps législatif. +La loi du 20-27 juin 1792 en fixa définitivement l'emplacement dans la +maison des Ursulines à Orléans. La Haute-Cour était composée d'un haut +jury et de quatre grands juges tirés au sort parmi les membres du +tribunal de cassation. Les quatre grands juges devaient diriger +l'instruction et appliquer la loi, après la décision du haut jury sur le +fait. Le haut jury devait être composé de 24 membres, membres pris sur +une liste de 166 hauts jurés, élus par les assemblées électorales, à +raison de deux par département. Quand le Corps législatif rendrait un +décret d'accusation, il nommerait deux de ses membres qui, sous le titre +de grands procurateurs de la nation, «feraient auprès de la Haute-Cour, +la poursuite de l'accusation.» Le décret du 14 mai 1792 confia les +fonctions de commissaire du roi près la Haute-Cour au commissaire du roi +près le tribunal du district d'Orléans. La Haute-Cour elle-même avait +été mise en activité par le décret du 21 novembre 1791.--Un décret du 25 +septembre 1792 la supprima.--Sur le massacre des prisonniers d'Orléans, +on consultera surtout: _Les prisonniers d'Orléans, épisode +révolutionnaire_, extrait de la _Revue d'Alsace_, par Paul Huet, +conseiller à la cour impériale de Colmar. S.l.n.d., in-8 de 50 pages. +Réimprimé avec quelques changements sous ce titre: _Les massacres à +Versailles en 1792_, par Paul Huet, Paris, 1869, in-8 de 53 +pages.--Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, t. III.--Le Dr +Robinet, _Danton, mémoire sur sa vie privée_; Paris, 1884, in-8.--A. +Dubost, _Danton et les massacres de septembre_; Paris, s.d. +in-8.--_Mémoires sur les journées de septembre 1792_; Paris, Didot, +1858, in-12.] + +[Note 85: Dans le mémoire qu'il publia en l'an VIII, Fournier dit que, +le 23 août 1792, un des hauts jurés, Barras, vint à Paris pour provoquer +l'envoi à Orléans d'une force armée qui empêcherait l'enlèvement des +prisonniers. Le 24 août, Fournier lui-même adressa à la Commune une +pétition dans ce sens. Le 26, elle arrêta l'envoi à Orléans d'une force +armée de 500 hommes.] + +En même temps ce fut sur moi que tout le peuple jeta les yeux pour +déférer (_sic_) le commandement de cette expédition. + +Ce n'était point assez d'être honoré du choix du peuple: il me fallait +encore l'assentiment des autorités constituées. Je me rends à la Commune +de Paris où je dis au Conseil général que j'aurais besoin de pouvoirs +pour une expédition importante, mais dont la réussite dépend de ce +qu'elle restera secrète, [c'est] pourquoi je ne peux pas la communiquer +en public. + +Des commissaires sont nommés pour recevoir ma déclaration. Le Conseil +général, de concert avec le général Santerre, m'expédie aussitôt un +pouvoir à l'effet de me faire délivrer tout ce dont j'aurai besoin pour +mon expédition. Santerre, pour ses grands services à la chose publique, +avait dès lors tous pouvoirs à la Commune. C'est lui qu'elle chargea de +me donner toutes les autorisations nécessaires pour cette expédition +d'Orléans. + +Je fis part à Santerre qu'il me faudrait des munitions, des canons, et +en même temps le pouvoir de faire des bons en cas de besoin. Santerre +ordonna le tout et même il me chargea d'aller trouver le Conseil général +pour demander au moins un millier de louis pour cette expédition. + +En ayant parlé à quelques membres, ils me renvoyèrent à Santerre en me +disant de faire avec lui tout ce que je jugerais à propos, et que tout +ce que je ferais serait trouvé bien fait. Sur cette réponse, Santerre +m'autorisa à faire des bons[86] partout où le cas l'exigerait, sans +limites et sans bornes. + +[Note 86: La Commune avait envoyé à Santerre deux commissaires pour +l'autoriser à m'autoriser pour tout ce qui serait nécessaire. (_Note de +Fournier._)] + +C'est ainsi que je suis parti de Paris avec ma troupe, et que, +nonobstant les autorisations que je viens de rappeler, j'ai payé partout +de mes propres deniers jusqu'à l'époque de l'incident qui va suivre. + +Nous partions de Longjumeau le ...[87], lorsque du Bail, Bourdon [de] la +Crosnière et Tallien, aujourd'hui députés à la Convention, y sont +arrivés à quatre heures du matin en qualité de commissaires du pouvoir +exécutif. Ils venaient m'annoncer que mon départ avait provoqué un +décret de l'Assemblée nationale par lequel il était ordonné que les +prisonniers d'Orléans fussent jugés sur-le-champ[88], qu'ils venaient en +conséquence me notifier de rétrograder, parce que la translation n'était +plus nécessaire. + +[Note 87: La date a été laissée en blanc.] + +[Note 88: Le 23 août 1792, la Commune de Paris s'était présentée à la +barre de l'Assemblée législative et avait renouvelé une pétition de la +section du Finistère, qui demandait: 1° la suppression de la Haute-Cour: +2° la translation des prisonniers à Paris pour y être jugés par une Cour +martiale. Sinon, le peuple se ferait justice lui-même. Les grands juges +d'Orléans expliquèrent leurs retards en faisant remarquer que, le +commissaire du roi ayant été suspendu par suite du 10 août, la +Haute-Cour ne pouvait pas fonctionner en son absence. Le 25 août, la +commission extraordinaire de l'Assemblée législative, par l'organe de +Gensonné, proposa et fit rendre un décret qui ordonnait le +renouvellement des hauts jurés par les assemblées électorales qui +allaient nommer la Convention, mais maintenait provisoirement les jurés +actuels et édictait des mesures pour que les accusés fussent jugés +promptement. Le dernier article du décret chargeait le ministre de la +justice d'envoyer à Orléans deux commissaires pour s'assurer de l'état +des procédures instruites par la Haute-Cour, de l'état des prisons et +des précautions prises pour la sûreté des prisonniers. Danton nomma à +cet effet Léonard Bourdon et du Bail.] + +Quelle secrète intrigue, quelle protection particulière, quel vif +intérêt pour les conspirateurs avaient pu faire décider cette démarche? +Voilà de ces circonstances que le public n'a pas sues et qui pouvaient +être capables de faire fortement soupçonner les intentions du nouveau +pouvoir exécutif. + +Comment! on se flattait de pouvoir faire juger sur le champ tous ces +traîtres à la patrie par ces mêmes magistrats qui n'avaient point voulu +jusqu'alors les juger! Il leur fallait donc une recommandation, une +injonction particulière; il leur en avait donc été donné une pour rester +inertes; on en était donc instruit! Tout ceci prêtait à mille +conjectures de défiance différentes les unes des autres, etc. + +Je demandai aux commissaires leurs pouvoirs avant que d'accéder à ce +qu'ils proposaient. Ils firent connaître leur mission en présence de la +troupe assemblée. Mais alors tous les citoyens, qui ne démêlaient dans +cette mesure qu'un moyen, disaient-ils, de sauver bien vite les +coupables, se mirent à crier: «Nous sommes partis de Paris pour aller à +Orléans; ainsi c'est à Orléans qu'il faut aller, et si Fournier, que +nous n'avons nommé notre général que pour nous y conduire, s'y refuse, +il n'y a qu'à lui abattre la tête». + +J'apaisai cet orage en disant à la troupe que je savais ne point +commander des esclaves, que je ne ferais rien sans avoir bien consulté +tous mes camarades, et que dès lors je leur demandais s'il ne leur +serait pas agréable que je présentasse en leur nom à tous une pétition à +l'Assemblée, laquelle je me chargeais de porter moi-même. + +Le résultat de la délibération fut de nommer deux commissaires avec moi +pour aller à l'Assemblée nationale; que cependant la troupe continuerait +sa route pour Orléans et que, si le général ne venait pas la rejoindre, +il lui en coûterait la tête. + +J'observe que Tallien était l'un des deux commissaires dont je viens de +parler et que, voyageant dans la même voiture pour revenir à Paris, nous +ne nous dîmes pas un seul mot pendant toute la route, parce que je me +défiais beaucoup de son civisme[89]. Je ne sais si lui, à mon égard, +c'est par le motif d'une prévention semblable qu'il ne me parla pas non +plus. Mais je déclare ici que depuis j'ai bien changé d'opinion sur son +compte. Tant que Tallien soutiendra les principes qu'il prêche dans son +_Journal des Sans-Culottes_, je le regarderai comme le plus ferme appui +du véritable patriotisme. + +[Note 89: Tallien avait été envoyé à Orléans par la Commune de Paris, le +même jour que Danton y envoyait L. Bourdon et du Bail.] + +Mais Bourdon [de] la Crosnière changea un peu les dispositions en +faisant aux soldats une proposition qui pouvait être un puissant attrait +pour un certain nombre d'entre eux: «Ne partez point d'ici, leur dit-il, +que Fournier ne soit de retour. Dépensez, mangez, buvez, +divertissez-vous: la nation paiera tout.» + +On voit que Bourdon et du Bail étaient inspirés par tout autre motif que +celui d'épargner les fonds de la patrie. Ils n'avaient pas non plus +celui de m'engager à me louer de leurs procédés: car, après s'être +permis d'ordonner une dépense particulière de 617 livres, ils ont eu la +méchanceté de faire venir à la Maison commune de Paris le malheureux +chez qui avait été faite cette dépense pour réclamer cette somme sous +mon nom. + +Mais revenons à mon retour à Paris, avec la pétition de mes camarades. + +J'arrive à la barre, et j'y présente cette pétition[90] qui fait changer +tout à fait les mesures du pouvoir exécutif. Elle détermine l'Assemblée +à rendre un décret qui ordonne qu'il me sera donné mille hommes de +troupe de garde nationale parisienne pour aller à Orléans garder les +prisonniers de la Haute-Cour, de concert avec la garde nationale +d'Orléans. + +[Note 90: En effet, dans sa séance du 26 août 1792, l'Assemblée +législative reçut à sa barre une députation de volontaires marseillais, +accompagnés de membres de la Commune de Paris et de celle de Longjumeau, +qui demandèrent à être autorisés à continuer leur route sur Orléans pour +déjouer le projet d'enlèvement des prisonniers. Séance tenante, sur un +rapport fait par Guadet; au nom de la Commission extraordinaire, +l'Assemblée décréta que le pouvoir exécutif serait tenu de faire passer +à Orléans une force suffisante pour, de concert avec les citoyens +d'Orléans, veiller à la garde et à la sûreté des prisons de cette ville +dans lesquelles étaient détenus les accusés auprès de la Haute-Cour +nationale. (_Journal des débats et des décrets_, n° 333 et 334.)--Le +même jour, le ministre de l'intérieur Roland délivra à Fournier une +commission en règle, dont l'original se trouve dans les papiers de +Fournier aux Archives.] + +Le pouvoir exécutif m'expédie des ordres en conséquence. Il m'adresse à +la Maison commune pour demander tout ce dont j'avais besoin. Il m'y fut +compté six mille francs, somme qui n'était rien pour pouvoir suffire aux +dépenses considérables qu'il était question de faire journellement en +raison de la grande quantité d'artillerie que nous avions et en raison +des quinze sols de solde par jour, au-dessus de l'étape, à chaque +volontaire. + +Qui croirait cependant qu'en revenant au Conseil général, à mon retour +d'Orléans, j'y trouvai que les malheureux Bourdon [de] la Crosnière et +du Bail m'avaient dénoncé comme un concussionnaire qui avait fait des +bons partout où il était passé, et qui n'avait payé personne? Sans doute +ils se vengeaient de ce que j'avais controversé leur mission au succès +de laquelle ils avaient sans doute raison de s'intéresser vivement. + +Qui croirait encore qu'on avait accueilli ces misérables dénonciations +et d'autres plus absurdes, telles que de dire que j'avais enlevé +trente-six mille francs avec lesquels j'étais parti de Paris comme +banqueroutier? Croira-t-on que tout ceci s'était accrédité au point de +dicter un mandat d'arrêt contre moi? Mais je parais à la Commune, +j'impose silence à mes vils délateurs, je m'explique, et aussitôt le +ridicule mandat d'arrêt est biffé. + +C'est à la suite de ces odieuses tracasseries, qui semblaient me +présager tous les futurs déboires du malheureux voyage d'Orléans, que je +pars de Paris et je vais rejoindre ma troupe à Étampes où elle s'était +rendue de Longjumeau, d'après les ordres que je lui avais fait parvenir, +après le séjour que j'ai noté qu'elle avait fait dans ce dernier endroit +par l'influence et à l'instigation de Bourdon [de] la Crosnière et du +Bail[91]. + +[Note 91: Fournier se fit délivrer, pour lui et sa troupe, des +certificats de bonne conduite par les officiers municipaux des communes +qu'il traversa en allant à Orléans, Longjumeau, Étampes, Angerville, +Artenay. Voir ses papiers aux Archives.] + +La garde nationale d'Orléans, les troupes de ligne qui y étaient en +garnison, le département et la municipalité sont venus au-devant de nos +bataillons, à deux lieues de cette ville. Un bivouac était préparé pour +nous dans la forêt et l'on y avait fait porter du vin et tous autres +rafraîchissements nécessaires. La fraternité et la joie accompagnèrent +cette reconnaissance. Des santés en grand nombre furent portées en +l'honneur de la nation, et le canon, avec une nombreuse musique, +annonçait la pompe de la fête. + +Le cortège réuni était si considérable qu'il mit plus de quatre heures à +défiler. + +Cependant toutes ces démonstrations n'étaient que théâtrales. J'appris +trop bien vite qu'en général la population orléanaise n'avait pas en +réserve une forte provision de civisme et que, foncièrement, notre +apparition n'avait pas fait le plus grand plaisir. + +Nous arrivons à Orléans et nous allons aussitôt nous emparer des prisons +où je commençai à faire mettre pour le bon ordre une garde suffisante. + +Toute notre troupe fut logée chez les citoyens les plus aisés. Politique +ou non, elle ne pourra jamais trop se louer des bons procédés qu'elle en +reçut. + +De notre côté, nous pouvons nous flatter d'avoir fait régner la +tranquillité durant tout notre séjour à Orléans. + +Mon artillerie était toujours placée de manière à nous tenir sur nos +gardes. Cependant je ne jouis pas longtemps d'une entière sécurité. Une +nuit vint où j'éprouvai des inquiétudes qui furent les présages des +altercations sérieuses qui me traversèrent successivement. En faisant ma +tournée à deux heures du matin, j'ai trouvé mes pièces de canon +dégarnies et seulement deux sentinelles avec l'officier de poste, qui me +dirent qu'il n'était pas possible de garder cette artillerie, attendu le +trop grand service dont nous étions surchargés et la trop grande +difficulté de rallier tout notre monde épars dans les maisons des +citoyens. + +Ces observations me déterminèrent de faire parquer mes pièces +d'artillerie à la pointe du jour dans la maison où j'étais logé. + +Mais le surlendemain je fus troublé par un incident qui semblait +annoncer des suites bien plus graves. + +Il était arrivé à Orléans un régiment qui venait du Port-au-Prince et +qui dirigeait sa marche vers les frontières. + +D'un autre côté, le régiment de Berwick, suisse, était en garnison dans +la ville ainsi qu'un corps de cavalerie. Il m'apparut que la +malveillance avait projeté de mettre aux prises ces différents corps et +le nôtre pour parvenir à faire régner un désordre, à la faveur duquel on +espérait peut-être de sauver des prisons les conspirateurs confiés à ma +garde. M'étant aperçu à temps de ce danger, j'eus soin de me prémunir +contre les résultats. + +Sur les neuf heures du soir, je suis appelé au département et à la +municipalité et presque en même temps j'entends battre la générale. Je +vois le moment où il s'agit d'éviter par le courage des événements +peut-être bien désastreux. Je cours bien vite aux drapeaux; je rassemble +ma troupe et en moins d'un quart d'heure je m'empare de tous les +débouchés dans le centre de la ville. Je braque mes canons de toutes +faces; je me mets en bataille à bout portant du régiment du +Port-au-Prince et j'envoie de fortes patrouilles à tous les postes de la +ville. + +Ces dispositions faites, j'apprends que le régiment de Berwick a fait +distribuer quarante cartouches à chacun de ses soldats. Alors je donne +ordre à ma troupe de charger. Je demande aux officiers du régiment de +Port-au-Prince quelle était leur intention: «Liberté et égalité, me +répondirent-ils, et vous pouvez en cette occasion ordonner, nous sommes +à votre commandement.» + +«Camarades, leur répliquai-je, vous êtes fatigués, vous partez demain: +allez vous reposer. Nous sommes bien en état de nous défendre contre +quiconque nous attaquera et nous ferons la garde pendant la nuit.» + +Alors tous les régiments rentrèrent dans leurs casernes. + +Ainsi se termina cette tentative si menaçante. Si l'on n'a voulu que +nous tâter pour savoir si nous étions les hommes du 10, l'énergie et la +fermeté que nos bataillons montrèrent ne le laissèrent nullement à +douter[92]. Vraisemblablement la rage délirante des agitateurs n'en +serait-elle pas restée là et fût-elle parvenue à engager quelque +nouvelle tentative contre nous: mais la circonstance de notre prompt +départ lui épargna cette peine. + +[Note 92: Nous avions contre nous plus de trente mille hommes, car il +faut y comprendre la garde nationale d'Orléans qui était toute +aristocratisée, comme je l'ai déjà remarqué, nonobstant toutes les +démonstrations fraternelles et de patriotisme qu'elle nous avait faites +à notre arrivée. Ce n'est que notre courage et notre énergie qui lui en +imposèrent et qui nous mirent à couvert des traits qu'elle avait voulu +aiguiser contre nous. (_Note de Fournier_.)] + +Un décret de l'Assemblée nationale du 2 septembre m'arriva à Orléans le +3 et ordonnait la translation des prisonniers à Saumur[93]. + +[Note 93: En effet, dans sa séance du 2 septembre 1792 au soir, +l'Assemblée législative décréta, sur le rapport de Gensonné au nom de la +Commission extraordinaire, que les prisonniers d'Orléans seraient +transférés sur-le-champ dans les prisons du château de la ville de +Saumur, que les commandants de la garde nationale d'Orléans et de la +garde nationale parisienne actuellement à Orléans seraient tenus +d'assurer le transport des prisonniers par une escorte suffisante, mais +que les gardes nationales qui s'étaient rendues de Paris à Orléans se +retireraient sans délai dans le sein de la capitale, à l'effet de +partager le service extraordinaire auquel les citoyens de Paris vont se +dévouer pour le salut de la patrie et la défense de la capitale.] + +Voici les mesures d'exécution qui me servirent à assurer mon départ. + +Le département rendit un arrêté pour nous faire renforcer par cinq cents +hommes de la garde nationale d'Orléans. Je représentai que je ne pouvais +partir sans argent puisqu'il fallait chaque jour délivrer quinze sols de +prêt à chaque homme. En conséquence, le lendemain, jour du départ, il me +fut donné quinze mille livres. + +J'assemblai la troupe, je lui fis part du décret de l'Assemblée +nationale pour la conduite des prisonniers à Saumur. Je fis charger ces +prisonniers au nombre de cinquante-trois sur des voitures et je fermai +moi-même à clef toutes leurs malles renfermant considérablement d'effets +précieux sur lesquels j'ordonnai que les scellés fussent mis. + +Ici se présentent des circonstances extraordinaires et qui sont encore +presque énigmatiques pour moi. + +J'étais le général de cette troupe, et l'on va voir quelle fut mon +autorité sur elle. J'avais un décret ostensible à faire exécuter et +d'autres que moi avaient apparemment des ordres secrets pour une mesure +qui y était bien contraire. Le 3 septembre, veille du départ d'Orléans, +un courrier m'apporta un paquet qui annonçait les massacres du 2 dans +les prisons de Paris en m'insinuant d'en faire faire à peu près autant à +Orléans. Je reçus ce paquet chez l'évêque[94], où étaient alors Bourdon +[de] la Crosnière et du Bail, auxquels je le communiquai, ainsi qu'à +l'évêque. Ayant été appelé un instant hors du cercle, le paquet et le +courrier disparurent pendant ce temps et je ne pus jamais ressaisir ce +même paquet. + +[Note 94: L'évêque du Loiret était M. de Jarente, un des rares évéques +de l'ancien régime qui avaient prêté serment à la Constitution civile.] + +Je n'ai cependant pas perdu la trace de cet objet et je me réserve, dans +un supplément à ce mémoire[95], de donner à cet égard des développements +qui jetteront un grand jour sur les machinations secrètes de cette +fameuse affaire des prisonniers d'Orléans. + +[Note 95: Ce supplément n'existe pas.] + +Au lieu de vouloir aller à Saumur, la troupe prit la route de Paris et +plus de quatre cents hommes m'entourèrent, la baïonnette au bout du +fusil, en me disant que si je commandais d'autre marche, c'en était fait +de moi. + +Je semblai céder au voeu de la violence. Nous fîmes donc route pour +Paris[96]. Arrivé à Étampes, j'y ordonnai un séjour pour attendre les +ordres ultérieurs du Corps législatif. + +[Note 96: Plus tard, Fournier se fit délivrer un certificat de bonne +conduite par la municipalité d'Orléans, le 30 octobre 1792: «Nous, +officiers municipaux et notables de la commune d'Orléans, certifions que +le citoyen Fournier, commandant un détachement de la garde nationale +parisienne arrivé à Orléans le 31 août 1792, a donné ses soins au +maintien de la paix et de la tranquillité pendant le séjour qu'il a fait +en cette ville jusqu'au départ des prisonniers, etc.»] + +J'y reçus quatre commissaires du pouvoir exécutif qui me notifièrent un +nouveau décret par lequel il nous était enjoint de ne point amener les +prisonniers à Paris, mais de choisir tout autre département que nous +jugerions à propos[97]. + +[Note 97: Au début de sa séance du 5 septembre, l'Assemblée apprit, par +une lettre des grands procurateurs de la nation, que les prisonniers +d'Orléans étaient en route pour Paris. Alors sa Commission, par l'organe +de Vergniaud, lui proposa et lui fit rendre le décret suivant: +«L'Assemblée nationale, après avoir entendu lecture du procès-verbal des +corps administratifs d'Orléans, décrète ce qui suit: Article 1er. Le +Conseil exécutif provisoire donnera sur-le-champ les ordres et prendra +les mesures nécessaires pour l'exécution du décret du 2 de ce mois, +relatif aux prisonniers détenus à Orléans.--II. Il pourra les faire +conduire dans tel lieu qu'il jugera convenable, hors du département de +Paris; il donnera des ordres pour qu'il soit pourvu à leur sûreté et à +leur garde.--III. Le Conseil provisoire exécutif (_sic_) enverra +sur-le-champ des commissaires au-devant de la force armée qui conduit +les prisonniers, et fera lire à la tête du bataillon l'instruction +suivante: «Citoyens, un décret de l'Assemblée nationale a ordonné le +transport des prévenus du crime de haute trahison à Saumur. Vous avez +été requis, au nom de la loi, de concourir à l'exécution de ce décret; +et vous avez méconnu l'empire de la loi, vous avez résisté à l'autorité +des représentants de la nation.--Citoyens, dans quel égarement vous ont +jetés des suggestions perfides!--L'homme qui résiste aux ordres que le +peuple lui donne par l'organe des autorités constituées se trompe s'il +se croit patriote; il n'est qu'un rebelle. Pensez-vous que, s'il +échappait à la peine qu'il aurait encourue, il échapperait au mépris +public? Pensez-vous que les soldats qui combattent pour la liberté +voudraient le recevoir sous leurs drapeaux?--Cette réflexion alarme +votre courage: eh bien, qu'elle porte aussi le repentir dans votre +coeur. Obéissez sur-le-champ: la patrie oubliera votre faute, et elle +vous marquera une place parmi ses défenseurs.» (_Collection générale des +lois_, dite _du Louvre_, t. XI, p. 165. Le texte de ce décret manque au +procès-verbal de la Législative. Il a été inexactement rapporté par le +_Journal des débats et des décrets_, n° 346, p. 136.)--On voit que, dans +ce décret, il n'y a rien qui autorise formellement et personnellement +Fournier à mener les prisonniers dans le département qu'il voudrait, +pourvu que ce ne fût pas Paris. Il semble, d'après des documents cités +par M. Mortimer-Ternaux (III, 381-383), que Fournier reçut une lettre de +Roland qui l'autorisait à mener les prisonniers à Versailles. En tout +cas, l'Assemblée législative approuva implicitement cette translation. +On lit, en effet, dans le procès-verbal de la séance du 7 septembre 1792 +au soir (t. XV, p. 85): «Un membre rend compte des suites du décret +relatif à la translation des prisonniers d'Orléans. Il dit que les +dernières lettres envoyées par le commandant des troupes qui +accompagnent ces prisonniers et par les commissaires du pouvoir exécutif +annoncent que ces troupes exécuteront le décret rendu, que les +prisonniers ne seront pas rendus à Paris, mais à Versailles.» Ce membre, +qui était Brissot, ajouta (d'après le _Journal des débats et des +décrets_, n° 347, p. 144) qu'on préparait des prisons à Versailles pour +recevoir les prisonniers, et (d'après le _Moniteur_, XIII, 645) cette +communication fut applaudie.] + +Je fis assembler toute la troupe dans une église pour lui faire part de +ces nouvelles dispositions. Mais il ne me fut presque pas possible de me +faire entendre. De tous côtés on s'écriait: «A Paris, à Paris, c'est à +Paris qu'il faut aller! Et, si le général s'y oppose, il n'y a qu'à +faire tomber sa tête.» D'autres disaient: «Il n'y a qu'à le dégrader, le +chasser et en nommer un autre[98].» + +[Note 98: Ne pas donner tort à toute la troupe, seulement à quelques +emportés; flatter la troupe. Elle n'avait pas de mauvaises intentions +puisqu'elle a conduit les prisonniers avec tous les honneurs. Ils +brûlaient d'aller aux frontières. Ils ne voulaient pas avoir fait 50 +lieues et refaire encore 50 lieues. Si conduits (_sic_) à Paris, ils les +eussent fait entrer en sûreté, mais Versailles qui connaissait tous les +crimes des personnages.... (_Note marginale de Fournier_.)] + +J'étais bien résolu de mourir s'il le fallait pour l'exécution de la +loi; mais, provisoirement, je ne vis pas d'autre parti à prendre pour +apaiser ces vociférations et atténuer cette terrible effervescence que +de renvoyer tout le monde et de remettre l'assemblée au lendemain à 8 +heures. + +Dans la nuit, je reçus une seconde dépêche du pouvoir exécutif, signée +Roland, qui me recommandait sous ma responsabilité de ne point venir à +Paris. + +La troupe assemblée à huit heures, je fis part de cette nouvelle +dépêche, et à l'unanimité, il fut décidé que l'on irait à +Versailles[99]. + +[Note 99: Une autre lettre: Roland me disait d'attendre, qu'il venait +d'être pris un arrêté de tous les corps constitués réunis, pour que la +commune et le département aillent au-devant des prisonniers pour les +amener à Paris, sous l'escorte des corps constitués pour protéger leur +marche afin que rien n'arrive. (On savait donc ou l'on machinait pour +qu'il arrive quelque chose?) + +Ici grandes réflexions: Voulaient provoquer la guerre civile, etc., +etc.--Autre lettre qui ordonne d'aller à Versailles. On ne savait à quoi +s'en tenir. On se résout pour Versailles. (_Note marginale de +Fournier_.)] + +Nous partons en conséquence pour Versailles avec les commissaires du +pouvoir exécutif. J'allai en avant pour faire part de mes ordres au +Conseil général de la Commune, et lui annoncer le dépôt que j'allais +mettre sous sa sauvegarde. Alors le maire de Versailles, en conséquence +d'un arrêté du département, m'engagea d'aller avec lui sur toutes les +places pour en faire la proclamation au peuple. + +Je trouvai assez étrange cette proclamation, qui disposa les esprits +longtemps d'avance et donna le temps de concerter des projets qui +n'eussent peut-être pas eu lieu sans cette annonce préalable et faite +avec le plus grand bruit. + +Quoi qu'il en soit, à la suite de la proclamation, le maire et plusieurs +municipaux vinrent avec moi reconnaître les prisonniers à Villejuif. +C'est de là que, continuant avec eux la route, nous sommes entrés dans +Versailles. + +Arrivés à la grille de l'Orangerie, toute notre artillerie passe et tout +à coup cette grille se ferme, le maire de Versailles d'un côté et moi de +l'autre. Le peuple se saisit de mon cheval et de moi, en disant que si +je remue on me coupe aussitôt la tête. Je suis conduit jusqu'au +carrefour des Quatre-Bornes[100] où l'on dételle les chevaux des +voitures qui conduisaient les prisonniers. Là, la troupe s'aperçoit que +ma vie est en danger. Elle fait casser la serrure de la grille à coups +de hache par les sapeurs et vient avec la cavalerie à mon secours. +Pendant ce mouvement, le peuple furieux saute sur les voitures, frappe +les prisonniers et hélas! offre aux yeux effrayés le spectacle +épouvantable d'une extermination sans réserve[101]!! + +[Note 100: Ce carrefour était situé au point d'intersection des rues de +Satory et de l'Orangerie.] + +[Note 101: Voici en quels termes Fournier racontera les mêmes faits +quelques années plus tard: «Arrivés à Versailles, nous traversâmes la +ville. Lorsque j'eus, avec l'artillerie, dépassé la grille de +l'Orangerie, elle fut fermée précipitamment. Je fus assailli et jeté à +bas de mon cheval, saisi au collet et trainé aux Quatre-Bornes. Au +moment où les assassins se disposaient à m'ôter la vie, la cavalerie +arriva, qui m'arracha de leurs mains. Le massacre des prisonniers eut +lieu dans le même temps. Je n'ai vu ni entendu porter aucun coup. Les +auteurs et les instigateurs de ces horribles forfaits avaient pris leurs +précautions pour me faire subir le même sort, sans que la troupe que je +commandais pût s'y opposer, ni au massacre des prisonniers, puisqu'elle +formait l'arrière-garde, dont une partie était encore hors de la ville, +au moment qu'on ferma la grille de l'Orangerie; l'autre était répandue +dans la ville, éloignée des prisonniers....» (_Massacres des prisonniers +d'Orléans. Fournier, dit l'Américain, aux Français_. Paris, 28 nivôse an +VIII, in-8 de 16 p.)] + +Quel parti prendre? Je fis battre mes bataillons en retraite. Aurais-je +été risquer le massacre de dix mille citoyens pour tenter le salut des +malheureux conspirateurs[102]? + +[Note 102: Ici Fournier annonce en note une «liste des victimes qui ont +péri dans cette effroyable et terrible égorgerie». Mais il ne la donne +pas.] + +Je dois dire que je n'ai trempé en rien dans les barbares et ténébreuses +manoeuvres qui ont amené la fin tragique de ces prisonniers. J'ai été +même la dupe et le jouet de ce long système de perfidie, ainsi qu'on a +pu voir dans le narré que je viens d'offrir. Que de réflexions ne sont +point à faire sur les différentes circonstances de cette expédition? +Mais de ces réflexions, on ne négligera pas sans doute la principale. +C'est qu'en général la patience du peuple était portée à bout dans ce +moment, d'après les trahisons de toute espèce, dont la vengeance venait +de lui coûter tant de sang, et que cette même patience était lassée, +impatientée par le scandale de ces grands coupables affichant pendant +longtemps l'assurance de l'impunité, par la transformation de leur +maison de détention en un lieu de délices et de plaisirs, où ils se +livraient sans contrainte à toutes les dissipations les plus +recherchées, recevant sans cesse une nombreuse compagnie, entretenant +hautement, et sans prendre la moindre peine pour s'en cacher, les plus +actives correspondances avec tout ce qui était connu de plus +contre-révolutionnaire à Paris, dans les départements et au delà; et au +milieu de toutes ces occupations, ayant l'air d'être parfaitement +d'accord avec tous les magistrats de la Haute-Cour, qui ne les +distrayaient nullement, n'informaient, ni ne les les interrogeaient +point: on a même assuré que plusieurs d'eux allaient habituellement +faire leur partie, entendre les saltimbanques et partager tous les +plaisirs de cette prison métamorphosée en asile de sybarites! Et une +nation libre aurait pu contenir les effets de cette indignation à la vue +de tant d'actes de perversité?... + +[Le manuscrit de Fournier est inachevé; il se termine par les phrases +décousues qu'on va lire:] + +Pièce de tragédie où l'on jouait le tribunal. Cette pièce a été +imprimée. + +Je me repentirai toute ma vie de n'avoir point arrêté en même temps le +tribunal. + +La Haute-Cour coûtait 1,500,000 francs par mois à la nation ou 35 +millions (_sic_). Suis-je un conspirateur d'avoir fait cette épargne à +la nation? + +Dépôt des effets précieux des prisonniers: argenterie et effets, bijoux, +hardes, billets au porteur, etc. Inventaire en fut fait par des +commissaires de la Commune. Scellé, déposé à la Maison commune de Paris. +Procès-verbaux détournés on ne sait par qui, malgré la surveillance et +les perquisitions du Conseil général. On trouve quelques débris +d'effets, mais les plus précieux sont disparus. J'ai retiré décharge des +dépôts dans le temps tant des commissaires de la Commune de Paris que du +garde-magasin. C'est l'intérêt public qui m'a porté depuis à vouloir me +faire rendre compte[103]. O Patrie, comme on te pille! etc., etc. + +[Note 103: Sur les faits auxquels Fournier fait ici allusion, voir notre +introduction.] + + +FIN DES MÉMOIRES DE FOURNIER L'AMÉRICAIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +INTRODUCTION. +§ 1er.--Biographie de Fournier l'Américain. +§ 2.--Bibliographie des écrits publiés par Fournier. +§ 3.--Valeur historique de ses Mémoires. + +MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMÉRICAIN. + +AVANT-PROPOS. + +CHAPITRE PREMIER.--30 juin 1789. Élargissement des gardes françaises +enfermés à l'Abbaye par ordre du despotisme. + +CHAPITRE II.--12 juillet 1789. Lambesc aux Tuileries. + +CHAPITRE III.--13 juillet 1789. Première formation des citoyens en corps +armés. J'en suis nommé le chef. + +CHAPITRE IV.--14 juillet 1789. Mon rôle à la Bastille. + +CHAPITRE V.--15 juillet 1789. J'achève la destruction du tombeau de la +tyrannie. J'en sauve les papiers. + +CHAPITRE VI.--16 juillet 1789. Je préviens l'incendie des lettres à la +poste. + +CHAPITRE VII.--5 octobre 1789. Voyage de Versailles. + +CHAPITRE VIII.--1789 (_sic_). Journée des poignards. Démolition de +Vincennes. + +CHAPITRE IX.--1789 (_sic_). Troubles provoqués par la voie des +spectacles. + +CHAPITRE X.--Licenciement des troupes patriotes. + +CHAPITRE XI.--Projet d'un cercle d'éducation. + +CHAPITRE XII.--17 juillet 1791. + +CHAPITRE XIII.--20 juin 1792. Fameuse pétition des sans-culottes. + +CHAPITRE XIV.--1792. Arrivée des Marseillais à Paris. Premier projet de +révolution contre le pouvoir exécutif. Manqué. + +CHAPITRE XV.--Juillet 1792. Second projet de révolution contre le +pouvoir exécutif. Encore manqué. + +CHAPITRE XVI.--Juillet 1792. Incident très curieux. La Cour essaie de me +corrompre. + +CHAPITRE XVII.--Journée du 10 août 1792. + +CHAPITRE XVIII.--Août et septembre 1792. Affaire des prisonniers d'Etat +accusés du crime de lèse-nation. Je suis chargé de les transférer à +Saumur. Leur massacre à Versailles. + +TABLE DES MATIÈRES. + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires secrets de Fournier +l'Américain, by Claude Fournier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER *** + +***** This file should be named 8864-8.txt or 8864-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/8/8/6/8864/ + +Produced by Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Aulard + +Author: Claude Fournier + +Release Date: September, 2005 [EBook #8864] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on August 16, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER *** + + + + +Produced by Distributed Proofreaders + + + + +SOCIETE DE L'HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE + + * * * * * + +MEMOIRES SECRETS DE Fournier l'Americain + + +PUBLIES POUR LA PREMIERE FOIS D'APRES LE MANUSCRIT DES ARCHIVES + +NATIONALES + + +AVEC INTRODUCTION ET NOTES PAR F.-A. AULARD + + +[Illustration] + + +PARIS, AU SIEGE DE LA SOCIETE + +4, RUE DE FURSTENBERG, 4 + +1890 + + + + +INTRODUCTION + + +I + +Claude Fournier l'Heritier, dit l'_Americain_ a cause de son long sejour +a Saint-Domingue, naquit a Auzon (Haute-Loire), le 21 decembre 1745[1]. +Il etait fils d'un tisserand. Vers l'age de quinze ans[2], il alla +chercher fortune aux colonies et passa vingt et une annees a +Saint-Domingue. Il dit y avoir servi pendant seize ans dans les dragons +des milices bourgeoises. Il y fonda une guildiverie, ou fabrique de +tafia, qui, dit-il, prospera; mais, elle fut detruite par un incendie +que Fournier attribua a la malveillance de ses voisins. Ruine, il revint +en France pour demander justice et harcela les ministres de ses placets. +En 1785, il obtint du ministre de la marine une pension de 500 livres +par mois, mais elle ne lui fut jamais payee. + +[Note 1: Voici son acte de naissance: "Claude Fournier, fils a autre +Claude, cadissier de cette ville, et a Jeanne Lheritier, ses pere et +mere, maries, ne hier, et a ete baptise par moi, cure, soussigne, le 22 +decembre 1745. Parrain: Claude Fournier, horloger; sa marraine: +Elisabeth Pruneyres, de cette ville. Ont ete presents: Joseph Fournier +et Antoine de Mathieu, boulanger, oncles. Ils ont signe a la minute, a +l'exception de la marraine qui a declare ne savoir signer. MARTINON, +cure chanoine."--Nous devons communication de cet extrait du registre de +la paroisse de Saint-Laurent d'Auzon a l'obligeance d'un erudit habitant +de Brioude, M. Paul Le Blanc.] + +[Note 2: D'apres un de ses biographes, M.H. Doniol, il aurait ete, avant +son depart, domestique chez un officier de marine a Auzon, puis chez un +officier de cavalerie a Clermont. (_L'Art et l'Archeologie en province_, +t. IX, p. 72.)] + +Quand la Revolution eclata, il y joua un role actif auquel il avoue +avoir ete determine autant par mecontentement que par conviction. + +Il fut certainement un des premiers qui, a la veille de la prise de la +Bastille, organiserent une force armee revolutionnaire. On le vit parmi +les acteurs les plus energiques des journees des 5 et 6 octobre 1789, du +17 juillet 1791, du 20 juin et du 10 aout 1792. Il commanda la troupe de +Marseillais et de gardes nationaux parisiens qui servit d'escorte aux +prisonniers detenus a Orleans et les mena a Versailles, ou ils furent +massacres le 8 septembre 1792. + +Cette partie de la vie de Fournier (juillet 1789 a septembre 1792) fait +l'objet de ses memoires: nous n'avons donc pas a la raconter. + +La conduite tenue par Fournier dans l'affaire des prisonniers d'Orleans +lui attira les accusations les plus graves. On l'accusa a la fois +d'assassinat et de vol. + +Il semble pourtant qu'il fut etranger aux massacres dont ces prisonniers +furent victimes a Versailles. Ceux-ci avaient ete separes de leur +escorte par la foule, et Fournier n'etait pas a leurs cotes quand ils +perirent. D'autre part, les eloges publics et ecrits que Roland donna a +Fournier semblent le disculper a tous les points de vue. En effet, le 6 +octobre 1792, Roland ecrivait a la Convention pour lui signaler la +conduite _edifiante_ de Fournier et demander "un dedommagement pour ce +citoyen, qui a montre beaucoup de zele et de patriotisme[3]"; et, le 14, +il adressait au meme personnage une lettre de felicitations[4]. + +[Note 3: Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, III, 594.] + +[Note 4: Papiers de Fournier, aux Archives nationales, F7 6504.] + +Il est fort possible que Fournier ait traite durement les prisonniers +confies a sa garde, mais la _septembrisade_ de Versailles ne doit pas +lui etre imputee. + +Fournier eut plus de mal a se disculper de l'accusation d'improbite. Il +passait pour avoir dilapide l'argent qui lui avait ete confie par la +Commune en vue de son expedition et pour avoir soustrait a son profit +une partie des effets des prisonniers. Il fut meme arrete quelques jours +apres son retour d'Orleans; mais la Commune ordonna sa mise en liberte, +par arrete du 20 septembre 1792[5]. + +[Note 5: Mortimer-Ternaux, III, 588.--Cet auteur a consulte les +registres de la Commune de Paris, aujourd'hui detruits.] + +Il est certain qu'une partie des effets des prisonniers disparut. Mais +Fournier affirma que cette disparition avait eu lieu depuis qu'il +n'etait plus responsable de ce depot. Voici d'ailleurs le compte qu'il +rendit au ministre de l'interieur: + +1 deg. Il a pris a Etampes, en allant a Orleans, deux pieces de canon avec +leurs affuts et trois caissons d'artillerie, le tout bien conditionne, +et les a remis a l'Hotel de Ville, dont le general Santerre doit en +rendre compte. + +2 deg. A Orleans, il a fait remettre toutes les malles appartenant aux +prisonniers d'Etat, ainsi que plusieurs autres effets, tant argenterie +qu'autres objets, trouves dans les prisons. Le tout a ete renferme dans +chaque chambre des prisonniers dont il a lui-meme ferme les portes et +remis les clefs au geolier, en presence de MM. Garran de Coulon et +Bourdon [de] la Crosniere, commissaire du pouvoir executif, pour le tout +etre remis a qui de droit. + +3 deg. Arrive a Versailles, jour du massacre des prisonniers, tous leurs +effets et bagages ont ete remis entre les mains de la Commune de +Versailles[6]. Ces memes effets m'ont ete remis pour etre deposes entre +les mains du ministre de la justice, ce que j'ai fait en arrivant a +Paris. M. Danton m'a observe qu'il fallait deposer le tout a l'Hotel de +Ville; et j'ai rempli cette mission et ai fait faire un inventaire du +tout, ainsi que d'une cassette qui m'avait ete confiee, de meme qu'un +paquet que M. Delessart m'avait remis en secret, contenant plusieurs +lettres de change et d'autres papiers importants, dont je me suis cru +oblige de faire le depot plutot que de le remettre a l'adresse qu'il +m'avait indique. + +[Note 6: Le proces-verbal qui fut dresse a cette occasion (10 septembre +1792) se trouve dans les papiers de Fournier.] + +4 deg. Il a ete remis, par les volontaires du detachement, de l'or monnaye +et autre argent, ainsi que des billets nationaux, montres et autres +effets a la Commune de Versailles en depot pour en rendre compte. + +Je certifie le tout sincere et veritable. + +A Paris, le 5 octobre, l'an 1er de la Republique francaise. + +Signe: FOURNIER[7] + +[Note 7: Fournier se fit delivrer, le 30 brumaire an V, aux Archives, +une copie certifiee de cette lettre. Cette copie fait actuellement +partie de la collection d'autographes de M. Etienne Charavay, qui a bien +voulu nous la communiquer.--Ces comptes de Fournier ont d'ailleurs ete +deja publies par Mortimer-Ternaux, III, 590.] + +En meme temps, il remit a Roland un etat detaille de ses depenses. + +Roland se declara satisfait, approuva hautement Fournier par ses lettres +a la Convention des 5 et 6 octobre 1792 et, comme Fournier reclamait une +indemnite pour frais extraordinaires et que toutes les depenses de +l'expedition n'avaient pas ete reglees, la Convention, par decret du 9 +decembre suivant, vota les credits necessaires. Le general de +l'expedition d'Orleans se trouva ainsi couvert par l'approbation directe +de Roland et par l'approbation indirecte de la Convention. + +Malheureusement pour lui, il arriva que le proces-verbal du depot qu'il +avait effectue a la Commune de Paris fut egare. Il ne put obtenir qu'une +attestation du secretaire greffier Coulombeau qu'il avait rendu ses +comptes[8], mais non un etat detaille. Or, lui-meme nous apprend que les +plus precieux objets avaient disparu dans l'intervalle. De la les +soupcons, vraisemblablement injustes, dont il fut poursuivi toute sa +vie. + +[Note 8: Cette attestation, en date du 12 aout 1793, se trouve aux +Archives, dans les papiers de Fournier.] + +Denonce et surveille, il fut l'objet, en mars 1793, d'un rapport de +police ou il est traite de chevalier d'industrie associe a une coquine, +la femme Marthe Fonvielle, dite Pujol, sa maitresse, et a une pretendue +marquise de Saint-Giran (Voir ses papiers, aux Archives). + +Marat ne pouvait lui pardonner d'avoir ete protege par Roland. Dans la +seance du 12 mars 1793, il le signala comme etant un des instigateurs de +l'insurrection avortee du 10 mars. Fournier fut decrete d'arrestation. +Voici le compte rendu officiel de l'interrogatoire qu'il subit le +lendemain 13 mars, a la barre de la Convention: + +Le citoyen Fournier, qui avait ete mis en etat d'arrestation, est +introduit a la barre. Il demande qu'il lui soit fait part du chef +d'accusation articule contre lui, afin qu'il puisse repondre sur chaque +article. + +Le citoyen Bourdon (de l'Oise), depute, depose sur le bureau une +denonciation signee, concue en ces termes: "J'ai entendu Fournier faire +des reproches a deux ou trois inconnus de ne l'avoir pas appuye; que, +sans cela, il aurait brule la cervelle a Petion.--_Signe_: BOURDON." + +Fournier, interroge, repond que ce fait est faux, que le citoyen Petion +a passe pres de lui dans le jardin qui avoisine la salle, qu'il a +entendu qu'on le huait, mais qu'il n'a tenu la-dessus aucun propos. + +Interroge sur la connaissance qu'il a des evenements du 9 au 10 [mars +1793], il repond qu'il etait aux Jacobins lorsqu'on y fit la motion de +se transporter en foule aux Cordeliers; qu'il s'y rendit de suite pour +faire part de l'arrivee des motionnaires; que ceux-ci demandaient qu'on +se saisit de tous les ennemis de la patrie, qu'on fermat les barrieres, +etc.; que, sur ces entrefaites, il fut question de deputer vers la +Commune; qu'il avait vu alors un homme inconnu qui voulait se nantir des +pouvoirs de la deputation, mais qu'il s'en etait empare lui-meme pour +eviter qu'ils ne tombassent en mauvaises mains; qu'il avait parle au +procureur de la Commune et au maire: que ce dernier l'avait engage a +employer les moyens qu'il croirait les plus efficaces pour tout +pacifier; qu'il etait retourne aux Cordeliers pour calmer les esprits; +que, de la, il s'etait porte a sa section, qu'il avait trouvee fermee, +et qi'il etait rentre chez lui. + +Interroge pour savoir s'il a connaissance d'un Comite d'insurrection, a +dit ne rien savoir sur cet objet[9]. + +[Note 9: Cependant Garat, dans son rapport du 19 mars 1793, signala +Fournier, Varlet et Champion parmi les Cordeliers qui tenterent +d'organiser ce comite d'insurrection. (_Moniteur_, XV, 750.)] + +Interpelle, d'apres la demande du citoyen Lidon, depute, de declarer +s'il n'a rien a dire qui soit relatif a des effets qui lui ont ete remis +par les prisonniers detenus a Orleans, il a repondu que beaucoup de +papiers, d'assignats et d'effets precieux lui avaient ete remis par +Delessart et autres prisonniers, qu'il avait fait inventorier le tout +par la municipalite de Versailles et en avait retire proces-verbal; +qu'arrive a Paris apres le massacre qui fut fait des prisonniers, il +voulait consigner le depot entre les mains du citoyen Roland, ministre +de l'interieur, mais que le citoyen Danton, ministre de la justice, lui +dit de le porter a la Commune; qu'il declara au Conseil de la Commune +qu'il ne remettrait rien sans un recu; qu'on lui en fit un des caisses; +que, le lendemain, l'inventaire de verification fut fait en presence de +temoins; qu'il en demanda une double expedition; qu'on le renvoya au +lendemain, et ensuite de jour en jour; qu'ayant ete quelque temps apres +en campagne, on decerna un mandat d'arret contre lui, sous pretexte +qu'il avait retenu 36,000 livres. Il assure que cette arrestation +n'avait eu d'autre but que de lui enlever les papiers qui etaient +relatifs au depot; que l'on avait cru que, par ce moyen, cette affaire +resterait la, mais que le Conseil de la Commune s'occupait de +l'apurement de ce compte et des verifications necessaires. + +Un membre du Comite de surveillance dit que l'on n'a rien trouve dans +les papiers de Fournier qui puisse motiver une plus longue arrestation. + +Sur la proposition d'un autre membre, l'Assemblee decrete que le citoyen +Fournier sera mis en liberte, sauf a etre entendu comme temoin par le +Tribunal extraordinaire[10]. + +[Note 10: _Proces-verbal de la Convention_, VII, 300-302.] + +Mais Marat s'acharna apres Fournier. Dans le _Publiciste de la +Republique francaise_ du 9 mai 1793, il l'accusa d'etre un ambitieux, un +espion, un parasite. Fournier repondit par un factum apologetique[11] ou +il y a des renseignements sur sa situation de fortune. Apres avoir +rappele qu'il est venu en France au sujet de la propriete dont il a ete +depouille a Saint-Domingue: "Un premier jugement par defaut, dit-il, +vient de m'accorder un provisoire de 400,000 livres. Je toucherai cette +somme dans peu, si le jugement est confirme contradictoirement. +Jusque-la, je suis en effet miserable. Mes ressources sont uniquement +fondees sur la confiance officieuse de mes amis. Je leur dois 78,000 +livres, en 22 articles, dont j'ai toutes pretes les preuves." Marat +demandait a Fournier de quel argent il avait paye une maison de campagne +recemment achetee par lui. Il reconnut avoir achete, depuis plus de deux +ans, un jardin a sept lieues de Paris, a Verneuil (Seine-et-Oise): mais +il ne l'a pas paye. "S'assurer de ce fait chez le vendeur, Pasquier, +marchand de vin, rue de Thionville, a cote du club de Cordeliers." + +[Note 11: _A Marat, journaliste_. Paris, 14 mai an II, in-4 de 7 pages.] + +On le voit: les explications de Fournier ne sont pas tout a fait a son +honneur. + +Cependant, Marat etant mort, la Commune de Paris lui donna une mission +de confiance: elle le chargea, le 26 juillet 1793, d'aller acheter des +grains dans les departements du Puy-de-Dome, de la Haute-Loire et autres +circonvoisins. Nous ne savons comment il s'acquitta de cette mission, ni +meme s'il la remplit reellement. + +Fournier fut un de ceux qui, en aout 1793, denoncerent la comedie de +_Pamela_ comme etant une apologie seditieuse de la noblesse[12]. + +[Note 12: _Pamela ou la vertu recompensee_, comedie en cinq actes et en +vers, par Francois de Neufchateau, fut representee pour la premiere fois +au Theatre de la Nation, le 1er aout 1793. On trouvera dans l'_Histoire +du Theatre-Francais_, par Etienne et Martainville (tome III, pages 99 a +105), l'histoire des incidents qui troublerent les representations de +cette piece et amenerent l'arrestation de l'auteur et des comediens. +Voir aussi E. Bire, _Paris pendant la Terreur_, p. 287.] + +A la meme epoque, il petitionnait a la Convention pour reclamer la +formation d'une armee revolutionnaire: il se voyait deja general de +cette armee. + +En octobre suivant, il fut un instant emprisonne a Versailles a cause +d'un duel[13]. + +[Note 13: Seance du club des Jacobins du 15 octobre 1793: + +"_Blanchet_: Fournier, qui denonca, il y a quelque temps, l'incivisme du +Theatre-Francais relativement a _Pamela_, qui a donne depuis la +Revolution des preuves reiterees de patriotisme, est actuellement en +prison a Versailles. Il a ete arrete sous le pretexte d'un duel. La +Societe doit son appui a cet officier, connu par son civisme. + +"Un membre du Comite de correspondance rend compte des demarches qu'il a +faites a ce sujet; il annonce que Fournier va etre mis en liberte."] + +Depuis sa querelle avec Marat, Fournier avait ete elimine du club des +Cordeliers, comme un faux frere, un renegat. Denonce par Vincent, il fut +arrete dans le club meme, au moment ou il essayait d'y rentrer de force +(22 frimaire an II--12 decembre 1793), comme il ressort du curieux +document inedit qu'on va lire: + +CLUB DES CORDELIERS + +_Seance du duodi 22 frimaire, l'an second de la Republique francaise une +et indivisible._ + +_Presidence de_ MOMORO. + +On faisait lecture de la correspondance lorsqu'un membre fait la +proposition de laisser introduire Dunouy l'aine et Fournier, dit +l'Americain, dans la Societe. + +A ces noms, la Societe a reconnu d'abord dans Dunouy l'aine un de ses +membres qui l'avait abandonnee et ne paraissait plus dans son sein +depuis la scission que des scelerats ont tentee en cherchant a detruire +le club des Cordeliers et n'a pas vu sans etonnement le retour de cet +homme dans son sein, a l'instant ou il venait d'etre eloigne du sein de +la Commune, comme ayant apostrophe et parle avec dedain et mepris du +peuple[14]. + +[Note 14: Dunouy avait en effet ete exclu de la Commune, le 12 frimaire +an II, comme "exagere". (_Moniteur_, XVIII, 580.)] + +Elle a egalement vu dans Fournier un individu expulse de son sein comme +protecteur de la faction liberticide des rolandistes et des girondistes, +un des plus cruels ennemis de Marat, un de ses denonciateurs perfides. +Apres discussion, l'Assemblee a passe a l'ordre du jour sur la +proposition d'introduction dans son sein des nommes Dunouy et Fournier. + +Les individus qui avaient deja mis un pied dans la salle voulurent +reclamer, mais le president fut charge de maintenir l'execution de +l'arrete et les censeurs inviterent Dunouy et Fournier a se retirer. Ils +semblaient etre hors de la salle, les travaux de l'Assemblee reprenaient +leur cours et la porte battante les tenait separes du local des seances, +lorsque l'on renouvelle la proposition de laisser introduire Fournier, +dit l'Americain, qui, disait-on, voulait etre entendu. + +A l'instant, la Societe manifeste [son] animadversion par un mouvement +spontane de justice (_sic_) et d'indignation de se voir interrompue dans +ses travaux par des hommes auxquels elle etait fondee de refuser +l'entree de ses seances. + +On apercevait Fournier au travers de la porte faire des signes de +menace. + +Un orateur etant monte a la tribune pour y developper, avec l'energie +dont doit etre anime tout Cordelier, les justes motifs du refus de la +Societe de laisser introduire dans son sein Fournier, et la Societe +ayant maintenu son premier arrete, a l'instant la porte a ete foncee +avec violence, Fournier s'est introduit dans la salle et, montrant au +doigt l'orateur, il lui a dit d'un ton furieux et menacant, et le bras +leve, qu'il saurait bien le faire traduire au Tribunal revolutionnaire; +cette menace a occasionne une nouvelle scene et un second mouvement +d'indignation. + +Considerant que ce citoyen a apporte du trouble dans sa seance, +considerant qu'il a porte atteinte aux droits de la liberte, qui lui +sont garantis par les lois, considerant que cette violence, dans un +moment ou elle avait convoque les membres extraordinairement pour +s'occuper d'un des plus grands interets de la Republique, presentait +quelque chose de suspect, a arrete que ledit Fournier serait envoye au +Comite revolutionnaire de la section de l'Unite, qui serait invite a +suivre suivant la rigueur des lois, que le detail de tous les faits +serait insere au proces-verbal, qu'expedition d'icelui sera envoyee aux +Comites revolutionnaires et au Comite de surete generale, invite tous +les citoyens qui auront de justes denonciations a faire contre ledit +Fournier a se presenter devant les autorites constituees et nomme, pour +porter lesdits proces-verbaux et suivre la dite affaire, les citoyens +Rault, Auge, Brochet, Fenau, Cahier, officier gendarme. + +_Signe au registre:_ + +MOMORO, president, + +et GUILLAUMIN jeune, secretaire. + +_Delivre conforme au registre par moi, secretaire soussigne:_ + +GUILLAUMIN jeune, secretaire. + +Fournier fut enferme a l'Abbaye. Le 12 germinal an II (1er avril 1794), +il y fut interroge par la Commission administrative de la police de +Paris au sujet d'une sorte de manifeste royaliste qu'on avait trouve +dans ses papiers. Le 11 fructidor suivant (28 aout 1794), le Comite +revolutionnaire de la section du Contrat-Social demanda sa mise en +liberte, en disant qu'il etait faux qu'il eut calomnie Marat. Un arrete +du Comite de surete generale en date du 1er vendemiaire an III (22 +septembre 1794) lui ouvrit les portes de sa prison: il y etait reste un +peu plus de neuf mois. + +Ses tribulations etaient loin d'etre finies. Il fut arrete de nouveau le +19 ventose an III (9 mars 1795) et conduit a la Force, d'ou il ecrivit +au Comite de surete generale la lettre suivante: + +Claude Fournier, cultivateur, aux representants du peuple membres du +Comite de la surete generale de la Convention. + +_De la maison d'arret de la Force, le 26 messidor, l'an III de la +Republique une et indivisible._ + +Citoyens representants. + +J'ai ete arrete par votre ordre le 19 pluviose (_sic_) dernier et mis en +detention a la maison de la Force, ou je suis encore. + +J'ignore quels sont les motifs de ma detention. Je n'ai pas encore ete +interroge. Cette nouvelle captivite est la suite d'une premiere qui a +dure quatorze mois. J'ose assurer, affirmer meme, que ni l'une ni +l'autre n'ont ete meritees. Cependant ma fortune, deja alteree par les +malheurs que j'ai eprouves sous le despotisme royal, se reduit presque a +rien maintenant, tant par les sacrifices que j'ai faits pour ma patrie +pendant la Revolution, dont je suis un des premiers apotres, que par les +persecutions que j'eprouve depuis pres de deux ans. + +Une circonstance particuliere vient encore ajouter a mes peines. Je +tiens a loyer un appartement situe rue du Doyenne, section des +Tuileries. Le bail vient d'expirer le 1er juillet (_vieux style_). Le +principal locataire vient de me faire faire une sommation de vider les +lieux de mes meubles, et ce dans le jour, sinon il me menace de les +faire jeter sur le carreau. + +Il m'est impossible, citoyens representants, de satisfaire a cette +sommation, puisque je suis prive de ma liberte. Une autre raison m'en +empeche encore: ce sont les scelles apposes par votre ordre chez moi. La +perplexite dans laquelle je me trouve est telle que, si celui qui me +poursuit n'est point arrete dans sa course judiciaire, mes meubles et +effets vont etre exposes au pillage et mes papiers perdus. + +Je pense, citoyens representants, que vous exposer ma situation c'est +vous en indiquer le remede. Il est tout entier et uniquement dans votre +justice. Je la reclame, elle m'est due, et vous ne me la refuserez pas. + +Si j'avais ete a meme de connaitre les faits que l'on m'impute, je me +serais empresse de les detruire. Mais telle est la conduite tyrannique +de mes ennemis envers moi: ils frappent tous leurs coups dans les +tenebres, bien convaincus qu'ils sont que, s'ils paraissaient au grand +jour, ils ne tarderaient pas a etre couverts de confusion. + +Quoi qu'il en soit, citoyens representants, et quoi qu'il m'en ait deja +coute, je supporte mes malheurs avec la fermete republicaine qui m'est +propre. Mon silence meme est peut-etre plus accablant pour ceux qui me +persecutent qu'une defense publique, quelque eclatante qu'elle puisse +etre. + +Je demande, citoyens representants, que provisoirement vous fassiez +suspendre les poursuites que le citoyen Chatelain ou quoi que ce soit +(_sic_) le citoyen Bligny, son homme d'affaires, demeurant rue +Neuve-Egalite, n deg. 297, section de Bonne-Nouvelle, dirigent contre moi, +jusqu'a ce que vous ayez statue sur ma detention. + +Je vous demande egalement, au nom de la justice, que vous vous fassiez +rendre compte des motifs de mon arrestation, que vous ordonniez qu'ils +me seront communiques afin que j'y puisse repondre et vous mettre a meme +de me rendre ma liberte, dont je suis prive depuis si longtemps et avec +tant d'injustice. + +FOURNIER[15]. + +[Note 15: _Collection de M. Etienne Charavay._] + +Dans un interrogatoire que Fournier subit quatre jours plus tard devant +le Comite de surete generale, il declara encore ignorer les motifs de +son arrestation et on ne les lui donna pas tout d'abord. En realite, il +etait implique dans la procedure commencee par le tribunal criminel de +Seine-et-Oise contre les auteurs des massacres commis a Versailles le 8 +septembre 1792[16]. Il beneficia de l'amnistie du 4 brumaire an IV, les +poursuites contre lui furent abandonnees et on le rendit a la liberte. + +[Note 16: M. Mortimer-Ternaux (III, 601-607) a publie cinq depositions +de temoins faites contre Fournier a cette occasion.] + +Il se retira alors dans sa maison de campagne de Verneuil. Mais les +attaques des feuilles thermidoriennes l'y poursuivirent, comme le prouve +la lettre suivante, qu'il ecrivit en l'an V au redacteur du _Journal des +hommes libres_[17]: + +[Note 17: Le _Journal des hommes libres_, continuation du _Republicain_ +(par Charles Duval et autres), commenca a paraitre sous ce titre a +partir du 29 juin 1793.] + + +Je vous prie, citoyen, d'inserer dans votre feuille la note ci-jointe. +Vous obligerez un concitoyen qui desire dans tous les temps vous en +temoigner sa reconnaissance. + +"Quelle a ete ma surprise de voir dans la feuille intitulee _le +Miroir_[18] la note suivante: + +[Note 18: Le _Miroir_, redige par le royaliste Beaulieu, commenca a +paraitre le 11 floreal an IV.] + +"Il n'est personne dans la Revolution qui n'ait entendu parler d'un +nomme Fournier l'Americain, fameux par cent expeditions revolutionnaires +et notamment celle envers les prisonniers d'Orleans. Un jeune homme de +Lyon, nomme Maupetit, age de vingt-huit ans, a consenti a se battre en +duel avant-hier au bois de Boulogne avec cet individu, et a recu une +blessure mortelle." + +"Je dois repondre aux calomnies des journaux chouans, qui veulent me +qualifier d'assassin, par les tournures qu'ils veulent donner dans leurs +sales feuilles malheureusement publiques. Je suis fort tranquille chez +moi, depuis ma sortie des prisons, il y a environ un an, detenu par la +tyrannie du Comite de surete generale pour cause non expliquee; plus, +avoir reste encore quinze mois sous la tyrannie du Comite de salut +public et de surete generale, reputee _tyrannie de Robespierre_, et ce +pour cause encore non expliquee. + +"Enfin, il est bon que toute la France sache que j'ai ete tyrannise de +cachots en cachots, dans toutes les prisons de Paris pendant trois ans, +et ce sans avoir jamais ete ni interroge, ni entendu, tous mes papiers +enleves de chez moi, que je n'ai pu jusqu'a ce moment obtenir; [ce] qui +prouve bien clairement que je n'ai jamais ete l'assassin de personne, +que bien au contraire je suis devenu la proie de tous les intrigants, +voleurs, agioteurs, royalistes et calomniateurs, tels que le _Miroir_ et +autres journalistes a gages que j'ai confondus devant les tribunaux de +police, notamment le _Courrier_, dit _Republicain_[19], au sujet de la +denonciation d'un nomme Malgana, mouchard de je ne sais qui. + +[Note 19: Le _Courrier republicain_, continuation du _Courrier +francais_, avait commence a paraitre le 10 brumaire an II. Il etait +redige par un certain Auvray.] + +Par consequent, etant a sept lieues de Paris a cultiver mon jardin, je +peux prouver a ce _Miroir_ que je ne suis point le Fournier qui a eu +cette affaire avec M. Maupetit, de Lyon, et qu'il n'a voulu profiter du +nom de Fournier que pour me calomnier. + +Enfin, quand est-ce que finiront mes tourments, depuis 1782 jusqu'a ce +jour, tyrannise sous le gouvernement royal et sous les gouvernements qui +lui ont succede, sans pouvoir obtenir justice que je ne cesse de +reclamer? + +Citoyen, si mes moyens m'eussent permis de me faire imprimer, je vous +aurais evite la peine de transmettre cette note dans votre journal. +J'espere que vous vous ferez un plaisir de l'inserer dans dans votre +plus prochain numero. + +FOURNIER[20]. + +[Note 20: _Collection de M. Etienne Charavay_.--Cette lettre est sans +date. Mais Fournier dit qu'il l'ecrit un an apres sa sortie de prison, +c'est-a-dire en l'an V.] + +En fructidor an VII, le nom de Fournier se trouve au bas de la petition +des citoyens de Paris contre la nomination de Sieyes au Directoire. + +Sous le Consulat[21], il fut une des personnes qui, a la suite de +l'attentat de la rue de Saint-Nicaise, se virent l'objet des mesures de +rigueur approuvees par le senatus-consulte du 15 nivose an IX. Des +ordres furent donnes pour le deporter a l'ile d'Oleron. Mais il parvint +d'abord a se soustraire aux poursuites et se cacha a Villejuif, ou il se +placa comme jardinier. Arrete deux ans plus tard, il fut enferme au fort +de Joux avec les nommes Chateau, Michel et Brisavin, le 2 fructidor an +XI (20 aout 1803). + +[Note 21: Le 24 brumaire an IX, il adresse une longue petition au +premier Consul. (Voir _Les deportations du Consulat et de l'Empire_, par +Jean Destrem. Paris, 1885, in-12, p. 393.)] + +Le 20 novembre suivant, tous quatre furent transferes a l'ile d'Oleron, +puis embarques (10 ventose an XII) pour Cayenne. Fournier y sejourna +jusqu'au moment ou les Anglais s'emparerent de cette colonie[22]. A +cette epoque, il revint en France (1809). On ne l'y laissa pas en +liberte complete. Il fut mis en surveillance a Auxerre, et arriva dans +cette ville le 16 octobre 1809[23]. Il y fut surpris, deux ans plus +tard, preparant contre les droits reunis une sorte d'emeute, qui faillit +eclater dans la nuit du 7 au 8 juillet 1811. L'Empereur ordonna qu'il +fut deporte au chateau d'If, avec Calendini. + +[Note 22: Voir une lettre assez insignifiante qu'il ecrivit de Cayenne a +sa femme en 1806. _Ibid._, p. 244.] + +[Note 23: Ces details et les suivants sont empruntes aux pieces +officielles annexees au dossier de Fournier (Archives nationales). On +voit combien d'erreurs M. Mortimer-Ternaux a reunies dans ces quelques +lignes qu'il consacre a la fin de la vie de Fournier (III, 638): "Apres +quelques annees de sejour dans cette colonie (Cayenne), i1 s'en evade, +se refugie a la Guadeloupe et se fait corsaire. En 1814, il rentre en +France et y meurt tranquillement quelques annees apres."] + +Delivre a la chute de Napoleon, il revint a Paris en avril 1814 et alla +demeurer chez sa femme (il s'etait marie a Saint-Domingue), rue Perdue, +n deg. 6. + +Lors du second retour des Bourbons, accuse d'intriguer contre le +gouvernement, il fut arrete le 1er novembre 1815, incarcere a la Force +et remis en liberte le 16 aout 1816. Il fut question de le mettre en +surveillance a Melun; mais il obtint de rester provisoirement a Paris. + +Il eut alors l'impudence de faire parade de sentiments royalistes et de +solliciter les Bourbons. Il y a dans ses papiers, aux Archives, une +petition qu'il adressa a Louis XVIII le 10 mars 1817. Il y reclame la +pension que Louis XVI lui avait accordee en 1785. Il y signale ses +titres a la faveur royale, qui sont, d'apres lui: + +"1 deg. D'avoir refuse le commandement de la garde nationale de Paris, +lorsque le general La Fayette le quitta; + +"2 deg. D'avoir refuse d'aller commander la garde nationale a la Vendee; + +"3 deg. D'avoir refuse d'aller commander en Belgique; + +"4 deg. D'avoir refuse d'aller avec le general Dillon remplacer Custine a +l'armee du Nord et generalement toutes les places qui me furent +offertes; + +"5 deg. D'avoir a Versailles, les 5 et 6 octobre 1789, empeche le pillage et +le desordre et etre venu, par ordre du Roi, a Paris annoncer son +arrivee; + +"6 deg. D'avoir, moi douzieme, presente a la Convention une petition qui +representait a cette meme Convention qu'elle n'avait pas le droit de +juger le roi[24]; + +[Note 24: Nous n'avons pas retrouve cette petition.] + +"7 deg. D'avoir refuse de prendre et faire prendre les armes le jour fatal +[de la mort] du meilleur des rois, ainsi que le jour de celle de son +auguste epouse. Pardonnez, Sire, si je suis oblige de rappeler ici de +pareils souvenirs. + +"8 deg. D'avoir constamment refuse de prendre le commandement de l'armee +revolutionnaire, ainsi que de consentir a etre membre du Comite de ce +nom. Le jour meme que l'on fit cette infame nomination, Marat et Bourdon +(de l'Oise) me denoncerent a la Convention comme agent du roi, de Pitt +et de Cobourg." + +En 1822, il adressa a la Chambre des deputes un memoire imprime ou il +renouvelait sa reclamation au sujet des pertes qu'il avait eprouvees a +Saint-Domingue. Il y disait qu'a l'age de quatre-vingts ans, avec sa +femme plus que septuagenaire, il n'avait pour vivre que 50 francs par +mois, "qui leur sont accordes a titre de secours comme colons refugies". + +Fournier mourut a Paris le 27 juillet 1825, a l'age de quatre-vingts +ans. Il demeurait alors esplanade des Invalides, n deg. 28. + + + + +II + + +On a vu que Fournier l'Americain avait publie quelques opuscules. Voici +la liste de ceux que nous avons pu retrouver: + +1. _Denonciation aux Etats generaux des vexations, abus d'autorite et +denis de justice commis envers le sieur Claude Fournier, habitant de +l'ile Saint Domingue._ S. 1., 1789, in-4. + +2. _Aux representants de la Nation, denonciation contre M. le marechal +de Castries, ancien ministre de la marine._ Signe: FOURNIER. Impr. +Caillot et Chevee, s.d. (12 aout 1789), in-4 de 6 pages. + +3. _Crimes de La Fayette en France, seulement depuis la Revolution et +depuis sa nomination au grade de general_ (par Fournier, en +collaboration avec Dunouy, Heron et Garin). S.d. (juillet 1792), in-8 de +15 pages. + +4. _Fournier a Marat._ Paris, 14 mars an II (1793), in-4 de 8 pages. + +5. _A Marat, journaliste._ Paris, 14 mai an II (1793), in-4 de 7 pages. + +6. _IVe Petition a la Convention nationale, par C. Fournier, Americain, +pour la formation d'une armee revolutionnaire._ Impr. Lottin, 23 aout an +II (1793), in-4 de 6 pages. + +7. _Affaire de Fournier l'Americain, citoyen de la section des +Tuileries_[25], _detenu aux prisons de l'Abbaye._ Paris, s.d., in-4 de 4 +pages. + +[Note 25: Fournier demeurait alors cul-de-sac du Doyenne, n deg. 20.] + +8. _Ou en sommes-nous? Question par C. Fournier, Americain, a tous les +sans-culottes ses freres._ Imp. Mayer, s.d. (pluviose an III), in-4 de 8 +pages. + +9. _Massacres (sic) des prisonniers d'Orleans. Fournier, dit +l'Americain, aux Francais._ Paris, 28 nivose an VIII, in-8 de 16 pages. + +10. _Aux honorables membres de la Chambre des deputes pour la presente +session. Memoire presente par le sieur Fournier l'Heritier, dit +l'Americain, demeurant a Paris, rue Perdue, n deg. 6, place Maubert._ +[Paris], 1822, in-8 de 23 pages. + + + + +III + + +Quant aux _Memoires secrets_ de Fournier, nous les imprimons pour la +premiere fois, et il ne nous semble pas qu'aucun historien les ait +consultes ou connus. Nous les avons trouves aux Archives nationales, +dans le carton F7 6504, qui contient les papiers de Fournier et une +suite de documents officiels relatifs a ses diverses arrestations. +Fournier les avait probablement ecrits en l'an II, pendant son +incarceration a l'Abbaye. Il y a un brouillon et une copie de ces +memoires, tous deux autographes. La copie s'arrete au recit des +evenements du 17 juillet 1791. Le brouillon va jusqu'au recit du +massacre des prisonniers d'Orleans, inclusivement. Il est souvent +difficile a lire, a force de ratures et de surcharges. L'auteur a laisse +cet ecrit inacheve, et, comme on le verra, les phrases incoherentes qui +le terminent annoncaient une suite. + +La lecture des memoires de Fournier est plus interessante qu'agreable. +Ce _condottiere_ de la Revolution ecrit comme un goujat. Mais ses +solecismes sont fort clairs[26] et sa plume grossiere suffit tres bien a +l'expression de sa pensee, qui n'est ni delicate, ni complexe. Fournier +est un brutal et l'esprit de la Revolution n'est pas en lui. La devise +fraternelle des Cordeliers ne hante ni le coeur, ni les levres de ce +Cordelier. C'est un haineux qui ne voit dans les grandes journees de la +Revolution qu'une occasion de frapper. Il n'a d'autre ideal que de +commander a une troupe armee et de remplir sa bourse. Il n'a rien +compris aux causes profondes des evenements ou il a ete mele: il n'a vu +que le fait du moment et n'a eprouve que des sensations. + +[Note 26: Sauf dans le chapitre XI de ses memoires, qui n'est qu'un +brouillon informe. Voir plus bas la note a la page 42.] + +Mais son role d'agent d'execution a ete considerable. Il a contribue de +son bras au succes de tous les coups d'Etat populaires jusqu'a la chute +du trone. Ses coleres a la Duchesne ne lui ont jamais ote le sang-froid: +il a toujours bien vu ce qu'il faisait et toujours bien vu ce que +faisaient les autres. C'est ainsi qu'il a enregistre, dans les memoires +que nous publions, des faits et des attitudes qui avaient echappe a +l'histoire. On verra que ce negrier etait vaniteux comme un negre: mais +ne le prenez pas pour un menteur. Il a en poche presque toutes les +preuves, parfois notariees, de ce qu'il avance. Il ne fait rien, sans +demander un certificat. Les allegations essentielles de ses memoires +sont declarees conformes par des pieces dument signees qui font partie +de ses papiers aux Archives. Ces precautions, qu'il pousse a un point +incroyable, ne sont point d'un veritable homme de bien, et je me +garderai de presenter les memoires de Fournier comme absolument +sinceres: cependant il est sur que la plupart des faits qui y sont +exposes sont vrais. + +Il est precieux pour l'histoire d'avoir ainsi le temoignage d'un des +combattants de la rue sur les celebres journees du 14 juillet, des 5 et +6 octobre 1789, du 17 juillet 1791, du 10 aout 1792. On verra combien de +traits la plume de Fournier ajoute au tableau des batailles civiles, +combien de details essentiels elle corrige ou complete. Je ne crois pas +qu'on puisse desormais raconter ces journees celebres sans recourir a +Fournier. De plus, ces memoires sont utiles pour l'histoire, si mal +connue, du club des Cordeliers. + +Les notes que nous avons ajoutees au texte ont surtout pour objet de +completer le recit de Fournier par des extraits de ses papiers[27] ou de +le confirmer par quelques-unes de ces attestations de temoins dont il +corroborait ses dires. + +F.-A. AULARD. + +[Note 27: Notamment par des extraits d'un Memoire expositif qu'il +redigea le 3 fevrier 1790 et fit approuver par ses compagnons d'armes. +Ce recit de la conduite de Fournier au debut de la Revolution est +intitule: _Memoire expositif des services patriotiques du sieur Fournier +l'Heritier, ancien habitant de Saint-Domingue, ou il a servi seize ans +dans les milices bourgeoises, et depuis quatre ans domicilie a Paris, +rue des Vieux-Augustins, paroisse Saint-Eustache, n deg. 28._ Fournier +terminait son memoire en demandant "qu'il lui fut accorde une marque +honorifique et distinctive qui annoncat manifestement a ses concitoyens, +et surtout aux colons de Saint-Domingue, des preuves non equivoques de +ses services patriotiques." Les membres du Comite de Saint-Eustache +repousserent cette demande en ces termes: "Le Comite de Saint-Eustache, +en rendant justice au zele que M. Fournier a montre dans le temps de la +Revolution, lui a expedie le brevet de service auquel tous les officiers +provisoires avaient droit de pretendre. Il n'est pas en son pouvoir +d'accorder d'actes de distinction, qui pourraient mecontenter d'autres +citoyens qui ont bien merite de la patrie."] + + + + +MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMERICAIN[28] + +[Note 28: Fournier modifia ce titre apres coup et l'amplifia, dans un +des deux textes de ses memoires, de la maniere suivante: "La Galerie des +traitres ou Memoires secrets de C. Fournier, Americain, contenant les +details de la part active qu'il a eue dans les deux revolutions de +France, en 1789 et en 1792, contenant aussi l'enchainement des trahisons +de Bailly, La Fayette, Louis Capet, Manuel, Petion, Santerre, Carra, et +plusieurs autres personnages remarques tant dans les Assemblees +legislatives qu'ailleurs, pour servir de materiaux essentiels a +l'histoire."] + + + +_La posterite saura tout._ + + + + +AVANT-PROPOS + + +L'histoire des deux revolutions qui ont extirpe la tyrannie du sol de la +France et qui y ont fait germer la liberte, l'egalite, enfin la +Republique; cette histoire ne pourra etre bien composee que du +rapprochement des memoires isoles que produiront les principaux acteurs +de la plus grande scene qui ait jamais eu droit d'etonner l'univers. Les +journaux du temps, le plus souvent, ne peuvent rapporter que sur des +apercus pris au hasard, recueillis loin du theatre des faits et sans +montrer la filiere des causes d'ou sont sortis les differents resultats. +Le temoin oculaire et le cooperateur des grands actes revolutionnaires +est dans une position bien plus favorable pour transmettre la verite aux +generations futures. + +Si quelqu'un a suivi de pres tous les mouvements de deux revolutions, je +puis bien dire que c'est moi. Francais, lisez ces memoires et vous me +verrez agissant dans toutes les circonstances eclatantes. Ce n'est point +une vaine gloriole qui me fait mettre ces circonstances au jour, mais +j'ai pour but d'utilite d'eclairer plusieurs points importants de +l'histoire, de vous faire voir se devoiler des manoeuvres qui vous +apprendront a connaitre les hommes, et que tel traitre, dont le masque, +au moment que j'ecris, n'est point encore tombe, n'en a pas moins ete +une fausse idole a qui les contemporaines regretteront bien d'avoir +prostitue leur encens[29]. Enfin vous observerez plus que jamais qu'au +milieu de toutes les perfidies qui nous ont assaillis, si l'on croyait +encore a d'autres prodiges qu'a l'energie et au courage des ames libres, +on affirmerait que ce n'a pu etre qu'une puissance merveilleuse qui a +sauve la nation. + +[Note 29: On verra d'ailleurs, vers la fin de ces memoires, les raisons +qui me forcent tres imperieusement de leur donner la publicite. (_Note +de Fournier_.)--On sait qu'il ne realisa pas ce projet de publier ses +memoires.] + +C'est une verite reconnue que le sentiment de la liberte est implante +naturellement dans tous les coeurs, et que, sous les gouvernements +tyranniques, tout homme qui ne vit point des abus, soupire secretement +apres le moment de briser sa chaine; mais il est encore tout naturel de +remarquer que les individus qui se trouvent le plus tot et le mieux +prepares aux revolutions contre le despotisme sont toujours ceux qui en +ont le plus souffert. J'etais precisement dans ce cas en France. J'y +etais revenu, apres vingt et un ans de domicile aux colonies, reclamer +vainement justice aupres du roi et de ses ministres contre l'oppression +la plus criminelle et la plus inouie que j'avais eprouvee a +Saint-Domingue dans ma personne et dans mes biens.[30] + +[Note 30: J'avais a Saint-Domingue une habitation et une guildiverie, ou +fabrique de tafia, de valeur constatee de plus de cinq cent mille +livres, voisine de celle des sieurs Guibert freres, sur laquelle elle +obtint une superiorite de succes; elle eveilla leur jalousie. Ils +etaient allies au sieur de Bougars, intendant de la colonie, et ils +avaient du credit aupres de tous les officiers civils et militaires de +l'ile. Ils profiterent de ces avantages pour me vexer impunement. +Chicane, d'abord, sous de vains pretextes, menace ensuite, poursuivi par +d'infames calomnies, accuse, emprisonne, je finis par avoir la douleur +de voir ma guildiverie et mon habitation incendiees. Le credit des +Guibert, qui leur avait fait commettre envers moi toutes les +sceleratesses sans coup ferir, passa de la colonie en France, ou j'etais +revenu pour y demander la justice que j'avais ete loin de pouvoir +trouver a Saint-Domingue. Je la sollicitai en vain pres du dernier roi +et de ses ministres depuis 1781 jusqu'en 1789, et, sans le nouvel ordre +des choses, je n'eusse jamais eu probablement la satisfaction de voir +jour a tirer aucun debris de ma fortune spoliee et detruite par les +criminels Guibert et leurs complices. (_Note de Fournier_.)--Le 5 juin +1791, il fit a ce sujet une petition a l'Assemblee nationale, qui fut +solennellement portee a la barre par les Cordeliers. On trouvera le +texte de cette petition dans les papiers de Fournier aux Archives +nationales. On y trouvera aussi, a la date du 20 mars 1816, un rapport +de police qui donne la version de ses ennemis sur son role a +Saint-Domingue: "Il habita longtemps l'ile de Saint-Domingue ou il fut +chef d'atelier dans diverses habitations, et comme tel charge de la +correction des negres. C'est sans doute dans ces fonctions qu'il +contracta la ferocite qui caracterise les principales actions de sa vie. +Prive de place, il parvint a s'emparer de l'esprit et de la fortune +d'une creole et etablit une guildiverie ou fabrique de tafia. Mais le +mauvais succes de ses affaires lui inspira le dessein coupable de mettre +le feu a son etablissement qui se trouvait a proximite de plusieurs +habitations importantes et d'accuser de ce crime les proprietaires, ses +voisins. Ayant ete deboute de toutes ses reclamations et par suite +considere comme un homme dangereux, il fut oblige de quitter la colonie, +etc."] + +Il y avait en 1789 huit annees entieres que je poursuivais cette justice +aupres des corrompus de la cour. J'avais apercu depuis longtemps que +j'etais mene par eux, et j'avais vu enfin que le parti-pris avait ete de +se jouer de moi et de ma fortune, de consacrer sans facon la spoliation +de cette meme fortune et de me reduire a la derniere indigence plutot +que de punir quelques pervers auteurs de ma ruine. + +La vengeance contre une telle infamie me devait donc etre toute +naturelle. Ainsi j'aurais ete patriote par ressentiment, si je ne +l'eusse ete par caractere; on ne s'etonnera donc pas de me voir remplir +un role tres actif dans chacune des luttes contre la tyrannie, dont je +vais offrir la description[31]. + +[Note 31: Tout Paris, toute la France a vu en 1785, 6, 7 et 8, mes +memoires imprimes contre le gouvernement de Saint-Domingue, qui ont +provoque la chute de tous les agents qui jusque-la y exercaient +impunement la plus criante tyrannie. On n'avait point encore vu dans ce +temps-la ecrire contre le despotisme avec une vigueur pareille a celle +que j'employai. Je donnai sans doute le branle a tous les hommes qui +depuis oserent proclamer hautement les grandes verites qui ont fait +eclore notre regeneration. Il me reste un grand nombre d'exemplaires de +ces memoires que l'on peut trouver chez moi. (_Note de Fournier_.)--Nous +n'avons pas pu nous procurer ces memoires.] + + + + +CHAPITRE PREMIER + +30 JUIN 1789. + +_Elargissement des gardes francaises enfermes a l'Abbaye par ordre du +despotisme._ + + +J'avais vu arriver avec joie, au commencement de 1789, le developpement +de l'esprit public qui ouvrait l'entree a notre heureuse generation. Je +contemplais en philosophe l'approche du terme ou elle devait eclore et, +avec des affections plus analogues a l'esprit militaire, j'attendais +pour saisir la premiere occasion de l'accelerer. Elle se presenta au 30 +juin, quand au Palais, alors Royal, on vint rapporter que plusieurs +gardes-francaises venaient d'etre emprisonnes a l'abbaye de +Saint-Germain pour avoir refuse le serment exige par leurs officiers de +faire feu sur le peuple dans le cas ou il s'insurgerait. Ces braves et +genereux soldats, mille fois louables pour etre les premiers qui aient +rendu hommage a la liberte, devaient se voir transferer, dans la nuit, +aux prisons de Bicetre, pour y etre pendus entre les deux guichets, a la +maniere execrablement familiere des tyrans. + +Leurs camarades qui nous venaient apprendre cette horrible nouvelle nous +crierent dans leur desespoir: "_Francais, on immole nos freres. Si vous +perdez une minute pour les sauver, la liberte que nous sommes sur le +point de conquerir vous echappe; parlez, ce moment va decider si nous +serons affranchis ou esclaves_." + +Ce discours produisit son effet sur tous les esprits. J'en remarquai la +bonne disposition sur tous les visages et j'en profitai; ce fut moi qui, +elevant la voix du milieu de la foule, m'ecriai: "Amis, le temps presse, +ne reculons pas le moment de la liberte, les tyrans font leurs derniers +efforts pour l'etouffer avant sa naissance: intimidons-les par notre +courage; si quelqu'un hesite de se mettre a votre tete, me voici tout +pret; allons delivrer nos genereux freres, marchons a l'Abbaye[32]." + +[Note 32: Il y a dans les papiers de Fournier un imprime sans lieu ni +date, qui donne la liste des soldats punis avec les motifs de leurs +punitions. En voici le texte: + +_Etat des soldats du regiment des Gardes francaises qui ont ete delivres +le mardi 30 juin des prisons de l'abbaye Saint-Germain-des-Pres._ + +COMPAGNIES. NOMS. OBSERVATIONS. + +S. Blancard. _Candellier_. Le 28 juin.--Pour etre rentre a dix + heures trois quarts; tres mauvais sujet. + +Flavigny. _Martin_. Le 30 juin.--Au cachot pour avoir + _Dervaux_. maltraite un de leurs camarades qui + _Desmarais_. n'avait pas voulu sortir etant consigne, + apres l'avoir blesse d'un coup d'epee au + bras et l'avoir mis hors de combat. + +Menilglaisc. _Copin_. Le 24 juin.--Deserteur. + +Bocquensay. _Vatonne_. Le 28 mai.--Deserteur. + +De Brache. _Merix_. Le 6 juin.--Deserteur. + +Depot. _Chauchon_. Le 30 mai.--Deserteur. + +Mazancourt. _Luyot_. Le 29 juin.--A escalade le mur de la + caserne, etant de garde; a vendu deux de + ses chemises. + +Depot. _Raymond_. Le 28 mars.--A vole six livres a un de + ses camarades. + +Sainte-Marie. _Bourdon_. Le 27 juin.--Par ordre de M. de Gailhac, + capitaine, pour le soustraire a vengeance + des grenadiers auxquels il n'a pas rendu + une lettre anonyme qui leur etait + adressee, le jour que les soldats se sont + evades. + +De Brache. _Gollard_. Le 30 juin.--Pour avoir menace de tuer + son sergent. + + _L'Huillier_. Pour indiscipline marquee et propos + seditieux. + +Boury. _Dupuis_. Pour s'etre revolte contre son caporal + et avoir engage les autres grenadiers + a le jeter par la fenetre.] + +Ces derniers mots: _Marchons a l'Abbaye_, furent comme un echo repete +par toutes les bouches, et des l'instant le peuple a ma suite vola a la +forteresse qui renfermait les victimes. + +Arrives a la porte, l'ouverture en est demandee simultanement par moi et +plusieurs autres citoyens; on la refuse. + +Je ne delibere pas, je me transporte, avec plusieurs compagnons de cette +expedition, dans la Cour du Dragon. Nous y faisons emplettes, et je paie +de mon argent des masses et des pinces, avec lesquelles nous allons +briser et enfoncer les fatales portes[33]. Nos detenus, qui etaient avec +l'affreuse perspective de n'avoir plus que pour quelques moments +d'existence, se voient rendus a la vie; ils joignent leurs acclamations +de joie aux notres et ils reviennent avec nous au Palais-Royal, ou tout +le peuple qui les attend leur donne des fetes. On s'embrasse +fraternellement, on jure de se soutenir les uns les autres vis-a-vis de +tous les efforts du despotisme contre la liberte naissante; c'est dans +ces sentiments que tous ceux qui aspiraient a etre bientot des citoyens +se quittent ce jour-la. + +[Note 33: Beaulieu pretend qu'il est de toute faussete que les portes +aient ete forcees. (_Essais historiques sur les causes et les effets de +la Revolution de France_, I, 287.)] + +Croira-t-on que generalement on etait encore si loin des principes a +cette epoque que, le lendemain de l'evenement que je viens de decrire, +on parut croire que ceux qui, la veille, avaient ete soustraits au +couteau de la tyrannie par la protection du peuple souverain avaient +besoin du pardon de celui qui, a Versailles, n'exercait la supreme +puissance que par usurpation? + +Il est cependant vrai qu'on fit pour les gardes francaises l'absurde +demarche d'aller a ce Versailles solliciter _leur grace_ aupres du +dernier roi, qui, au milieu des agitations revolutionnaires qui se +succedaient alors avec beaucoup de rapidite, n'osa point manifester +evidemment les veritables dispositions de son ame altiere. Il est tres +sur que ce fameux despote etait vivement choque de l'acte auquel les +prisonniers devaient leur delivrance. Le plus profond mepris de son +insolente autorite n'y etait pas deguise. Ainsi, au lieu de grace, il +eut satisfait son inclination sanguinaire en envoyant bien vite au gibet +ceux qui, par un coup heureux, en etaient deja echappes. + +Mais le moment etait un moment de terreur pour le tyran; il devait donc, +ainsi qu'il a toujours su si bien le faire, dissimuler. Il le fit, mais +pourtant sans perdre l'espoir de satisfaire sa vengeance et sa soif du +sang. + +Le systeme des tyrans en chef et subalternes, pour etouffer les +premieres etincelles de la liberte et perpetuer l'esclavage de la +nation, etait de faire de temps a autre, divers essais pour faire +assassiner le peuple par les troupes. On avait commence par provoquer le +pillage et l'incendie de la manufacture Reveillon, pour prendre occasion +de faire fusiller les citoyens par les soldats. + +Mais l'opinion publique qui, bientot eclairee sur cette atrocite, criait +vengeance contre leurs auteurs; mais les soldats qui deploraient +amerement l'erreur qui les avait rendus l'instrument d'une telle +oppression, avaient deja rendu a cette epoque le despotisme tres +circonspect et tres craignant de blesser le peuple. Il crut que des +instants plus prosperes pourraient bientot succeder. En consequence, il +temporisa. Mais, le 14 juillet, jour marque dans les destins des +siecles, arriva pour deranger tous les noirs projets des oppresseurs de +la terre. La justice de fait fut rendue aux braves gardes francaises et +le despote n'eut plus le temps de songer a les punir. + + + + +CHAPITRE II + +12 JUILLET 1789. + +_Lambesc aux Tuileries._ + + +Jusqu'a l'epoque a jamais memorable du 14, l'infame horde des valets de +la cour n'avait point encore appris ce que peut le peuple uni dans toute +sa masse et qui, las du joug, a serieusement resolu de le briser. Cette +caste orgueilleuse de soi-disant nobles, en possession depuis des +siecles de vexer impunement la multitude, croyait toujours conserver cet +odieux privilege. + +C'est sans doute sur ces principes que l'atroce Lambesc fit le 12 son +entree aux Tuileries, ou il commit l'acte affreux de massacrer un +vieillard paisible et sans defense. + +Ce fut aux cris que le sang de cette victime fit jeter a tout Paris que +plusieurs citoyens et moi, toujours en eveil depuis qu'il etait question +de travailler au salut de la patrie, nous nous rendimes sur le theatre +du sacrifice. + +Des epees etaient les seules armes que les simples particuliers eussent +alors. C'est avec ces freles instruments de defense que nous osames +braver la fureur du sanguinaire Lambesc et de sa troupe aveuglement +feroce. Le seul courage de la liberte nous rendit completement +victorieux du maitre esclave et de ses subalternes. Nous les expulsames +du Jardin des Tuileries, et, pour assurer le succes de notre expedition +en prevenant leur retour, nous sommes restes jusqu'a minuit a la place +de la Revolution, lors appelee _de Louis XV_. Personne ne s'avisa de +venir nous y troubler[34]. + +[Note 34: Sur l'affaire du prince Lambesc, voir aussi le _Precis +historique et justificatif de Charles-Eugene de Lorraine, prince de +Lambesc_, s.l.n.d. (1790), in-4. Bibl. nat., Lb 39/3350. Nous avons +annonce dans notre introduction que nous reproduirions en note, a titre +de variantes, les principaux passages du _Memoire expositif_ que +Fournier redigea le 3 fevrier 1790 et fit approuver a ses compagnons +d'armes. Voici ce qu'on y lit sur les evenements qui font l'objet de ce +chapitre: "On ne se rappelle encore qu'avec une sorte de saisissement, +la consternation, le trouble et l'effroi qui commencerent a desoler tout +Paris, dans l'apres-midi du 12 juillet dernier. Les troupes campees aux +Champs-Elysees jeterent avec une audace effrenee, sous les ordres du +prince Lambesc, la confusion et le trouble jusque dans le jardin des +Tuileries. + +"Le sieur Fournier, qui s'etait deja, depuis plusieurs jours, abouche +avec une cinquantaine d'anciens militaires de sa connaissance pour se +tenir prets en armes au premier mouvement des troupes, s'y porta avec sa +nouvelle compagnie pour les en chasser, jusqu'a dix heures du soir."] + + + + +CHAPITRE III + +13 JUILLET 1789 + +_Premiere formation des citoyens en corps arme. J'en suis nomme le +chef._ + + +Deja l'on etait bien penetre que le temps etait venu de travailler a la +conquete de la liberte; ainsi chacun sentait qu'aucun moment n'etait a +perdre. Tous les bons citoyens etaient en etat de surveillance +permanente. L'annonce des dangers avait fait porter le peuple, des les +quatre heures du matin, au Palais-Royal, aujourd'hui le jardin de +l'Egalite. + +J'y arrivai a cinq heures. + +Le peuple deliberait pour la formation des citoyens en corps national +arme et pour le choix d'un chef. Ce fut sur moi que ce choix tomba. Des +lors nous nous mimes en etat permanent de service militaire, et chacun +de nous appreciant deja, dans toute leur etendue, les devoirs que lui +impose la qualite de defenseur de la liberte, considere que sa tache +n'est plus que de se mettre en perpetuelle opposition contre le +despotisme et tous ses satellites. + +Je sors du Palais-Royal a la tete de mes freres d'armes. La seule +confiance qu'inspire le sentiment de la liberte nous faisait nous +considerer comme etant en armes. Nous n'avions encore que des batons, de +vieilles epees, des croissants, des fourches, des beches, etc., et c'est +des ce moment que commencerent les patrouilles. Nous entrons dans la rue +Saint-Honore, et parvenus devant la porte de l'Oratoire, nous arretons +un cavalier qui portait des paquets a Saint-Denis aux troupes qui y +etaient campees. Je fis saisir ces paquets et nous les portames a +l'Hotel de Ville. + +J'en descendis et, avec l'avis de mes camarades, je fis aussitot sonner +le tocsin. Deja trop d'indices s'etaient cumules pour nous faire sentir +la necessite de cette grande mesure. Ce son d'alarme ayant donne l'eveil +general dans Paris, ce me fut une conquete aisee que celle de m'emparer +de plusieurs corps de garde occupes par des soldats encore au compte des +despotes, mais dont le coeur etait deja gagne a la nation. Presque tous +vinrent s'unir a moi et grossir ma troupe; elle s'augmenta specialement +de tous les braves du corps de garde de la pointe Saint-Eustache et de +celui des gardes francaises de la rue de la Jussienne. + +A trois heures, nous nous sommes rallies a l'eglise Saint-Eustache et +j'y fus proclame commandant a l'unanimite[35]. Mon corps se montait le +meme soir a huit cents hommes, lorsque nous nous emparames a la nuit +tombante de la salle des francs-macons, rue Coq-Heron, ou j'etablis mon +corps de garde[36]. + +[Note 35: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, un +proces-verbal de sa nomination de capitaine commandant d'une des +compagnies du district de Saint-Eustache (13 juillet 1789).] + +[Note 36: _Memoire expositif_: "Le lendemain matin 13, le district +Saint-Eustache s'etait assemble, comme tous les districts, pour aviser +aux moyens de sauver la chose publique en danger. Le sieur Fournier s'y +rendit. Il y exposa, avec autant d'interet que de force, qu'il n'etait +pas question dans un moment aussi critique de faire de beaux et longs +discours, mais qu'il fallait s'armer courageusement, sans differer, et +defendre la cite en danger; que, dans ce dessein, il avait deja forme, +sur le district, un corps de volontaires bien armes tout prets a se +porter partout ou le besoin et le danger commun les appelleraient. Cette +motion fut sur le champ adoptee unanimement, et le sieur Fournier +reconnu, en consequence, chef pour commander un corps de troupes dans la +defense tres urgente de la cite. + +"Le meme jour, il etablit un corps de garde avec ces cinquante +volontaires dans la rue Coq-Heron. Bientot trois cent cinquante autres +braves, tant gardes francaises et suisses que bourgeois patriotes, se +joignirent au sieur Fournier; ce qui composa tout a coup un corps de +quatre cents volontaires, lequel, s'etant promptement augmente du +double, se divisa en huit compagnies de cent hommes chacune. + +"Ce corps de volontaires, dont le bel ordre et la regularite se firent +admirer de tout Paris, a constamment servi avec zele, intelligence et +desinteressement durant les quatre mois qu'il est reste en activite, et +recut, de toutes parts, des eloges merites pour sa conduite genereuse et +sa bravoure."] + + + + +CHAPITRE IV + +14 JUILLET 1789 + +_Mon role a la Bastille_[37]. + +[Note 37: Les services de Fournier a cette epoque sont attestes par +divers certificats joints a son dossier aux Archives. Citons notamment +une affiche imprimee, en date du 13 aout 1789, signee des officiers +composant le bureau du district de Saint-Eustache. Ces officiers +attestent l'honorabilite de Fournier qui a rempli les fonctions de +capitaine du district depuis le 12 juillet dernier. Il y a aussi un +imprime, en date du 5 septembre 1789, intitule: _Extrait d'un memoire +concernant les services de la compagnie de M. Fournier, l'un des +commandants du district de Saint-Eustache_; s.l.n.d. (5 septembre 1789), +in-8 de 7 pages. Ce memoire, signe des officiers et soldats de la +compagnie de Fournier, est revetu de l'approbation de La Fayette.] + + +La chaleur de la liberte etait montee au plus haut point du thermometre. +Tous les esprits se trouvaient animes de son feu divin. Le peuple etait +parvenu a acquerir le sentiment de la souverainete, et il ne voulait pas +tarder davantage a montrer aux despotes qu'il etait capable d'en prendre +l'exercice. + +J'avais senti avec tous les bons patriotes que le moment de livrer +combat etait arrive. Il fallait s'y preparer par toutes les dispositions +necessaires. Je vais a la Ville avec un detachement nombreux pour +demander des munitions; on m'en refuse. Le scelerat Flesselles, prevot +des marchands, et ses echevins n'avaient pas un systeme qui s'adaptat a +nos projets de revolution. L'indignation que leur procede excite en moi +m'aurait peut-etre porte a des mouvements sinistres, si je n'eusse +eprouve une diversion par des cris: _a la Bastille!_ qui tout a coup +vinrent remplir la place de Greve et tous les environs de la Maison de +Ville. Je cours avec mon detachement a la Bastille, je me place pres du +pont-levis, du cote des cuisines: on jugera que je n'etais pas dans +l'endroit le moins perilleux, quand j'aurai appris que deux citoyens a +mes cotes furent blesses a mort, que deux jeunes gens de douze a quinze +ans y eurent chacun un bras perce d'une balle, et que moi-meme je fus +legerement blesse a la jambe droite. + +J'apercus que, sans munitions, sans armes, nous etions dans la situation +de ne pouvoir opposer qu'une bonne volonte inutile et que nous peririons +tous l'un apres l'autre sans rien gagner sur nos ennemis. Alors je +jugeai que c'etait deja trop de sang verse sans fruit et qu'il ne +fallait pas laisser plus longtemps des braves gens exposes en vain. + +J'arretai une double mesure, celle de faire transporter mes blesses a +l'Hotel de Ville et celle d'y retourner moi-meme pour montrer les dents +aux traitres municipes d'alors et en obtenir, bon gre mal gre, des +munitions. + +Je trouvai a la Ville l'infame Flesselles et l'intrigant Lasalle. Je les +forcai de me delivrer dix livres de balles et six livres de poudre; ce +fait est constate par les proces-verbaux de l'Hotel de Ville. On peut y +verifier que c'est moi qui m'y suis fait delivrer des munitions le +premier et qui de suite en ai fait delivrer a deux ou trois autres +personnes a peu pres meme quantite. + +De ce moment, mes vues sur le plan d'attaque de la Bastille +s'etendirent. Je n'eus pas de peine a concevoir que les secours que je +venais d'obtenir etaient trop faibles pour mettre a portee de faire avec +avantage le siege de la forteresse. J'avise donc a de plus grands +moyens. Je descends sur la place de Greve; la, ma sensibilite est mise a +l'epreuve par le spectacle de mes blesses que je retrouve et que +personne n'a encore songe a secourir. Apres avoir pourvu a ce qu'ils +soient transportes a l'hopital, je distribue mes munitions aux citoyens +de mon commandement qui avaient des fusils et je les renvoie a la +Bastille pour garder, en attendant mon retour, une grosse piece de canon +deja saisie par mes freres d'armes a l'arsenal. + +Je poursuis aussitot l'execution du plan que je viens de dire avoir +concu de procurer de grands moyens de vaincre. Je cours a la tete de mes +braves aux Invalides; nous y penetrons sans eprouver de resistance +notable; sans doute, ce fut moins le patriotisme que la peur qui +determina l'etat-major des Invalides a ne point montrer une grande +opposition, lorsque les citoyens se presenterent chez eux. + +Les officiers de cette maison firent cependant preuve de dispositions +bien equivoques, lorsque je leur demandai des armes, et qu'ils +repondirent n'en point avoir. Il fallut leur en arracher. A la suite +d'une perquisition tres exacte, nous decouvrons dans une cave 1,800 +fusils que je fais distribuer tant a mon corps qu'a d'autres citoyens. +On sait que ce n'etait la qu'une partie des armes des Invalides, et +qu'il y fut pris en tout, ce jour-la, trente-deux mille fusils. + +Je me transporte dans un magasin ou je suis instruit qu'il y a des +munitions; nous y prenons plusieurs barils de poudre. Je me reconnais +des lors un peu plus en etat de me presenter devant l'antre fameux du +despotisme. + +Dans les grands moments de crise, il est bien avantageux de songer a +tout. Je ne devais pas perdre de vue l'ordre interieur: c'est pourquoi +je detachai une partie de mon monde pour l'envoyer faire le service au +corps-de-garde de la rue Coq-Heron. Avec le surplus, je me rendis de +nouveau a la Bastille. C'est en y faisant notre entree victorieuse que +nous apercumes les premieres veritables lueurs de la liberte. + +Je ne participai en rien a la conduite qui fut faite de De Launey a +l'Hotel de Ville. Je restai a la Bastille avec mes freres d'armes +pendant toute la nuit, pour assurer dans ces premiers moments la +conservation de notre interessante conquete[38]. + +[Note 38: _Memoire expositif_: "Le mardi 14, des six heures du matin, +quatre cents volontaires, sous les ordres du sieur Fournier, se +rendirent a l'Hotel de Ville pour y demander, mais inutilement, au sieur +Flesselles des armes et des munitions. Sur le refus de ce magistrat +municipal, le sieur Fournier, apres en avoir instruit sa troupe et +delibere avec ses officiers, se transporta avec eux sur l'heure meme a +la Bastille pour en conquerir. Un petit nombre seulement etaient armes +de fusils, les autres ne l'etaient que de sabres et de batons; ils +enfoncerent neanmoins l'entree et s'y avancerent jusqu'aupres de la +cuisine. A la droite du sieur Fournier, tout pres du grand pont-levis, +un garde francaise fut blesse a mort et un jeune homme de quatorze ans +transperce d'une balle. Le sieur Fournier, pour leur procurer des +secours, les fit transporter a l'Hotel de Ville. + +"Sur une seconde demande faite a grands cris, meles de reproches amers +dictes par l'indignation, le sieur Fournier ne put obtenir du traitre +Flesselles qu'environ dix livres de poudre et quatre livres de balles: +cette modicite de munition etait, de la part de l'officier municipal, +une vraie derision. + +"Descendu sur la place, le sieur Fournier delibera de nouveau avec les +officiers de sa troupe sur le parti a prendre dans une aussi pressante +necessite, et il fut resolu, d'une voix unanime que les volontaires, qui +n'etaient pas convenablement armes, se rendraient des l'instant, sous la +conduite du sieur Pelletier de l'Epine, a l'Hotel royal des Invalides +pour s'emparer de la grosse artillerie et des fusils dont on s'armerait. +Cette resolution fut ponctuellement executee. + +"Le sieur Fournier, qui s'etait fortement persuade que la Bastille, si +elle etait attaquee vivement de plusieurs cotes a la fois, n'etait pas +imprenable, retourna continuer l'attaque avec tous les volontaires qui +s'etaient armes. Ils combattirent avec intrepidite sans relache jusqu'a +ce que l'entree en eut ete victorieusement forcee, alors ils +s'emparerent a l'instant des cachots qui, selon eux, semblaient etre les +plus suspects. + +"Tandis que le sieur Fournier etait occupe de la sorte, le sieur de +l'Epine, qui s'etait empare de la grosse artillerie des Invalides, +s'occupait, sous ses ordres, du placement des divers canons conquis, du +soin de les faire conduire et de les faire placer a l'Hotel de Ville, ou +le sieur de Flesselles n'etait plus, au cloitre Saint-Honore, au +Palais-Royal, etc."] + + + + +CHAPITRE V + +15 JUILLET 1789 + +_J'acheve la destruction du tombeau de la tyrannie. J'en sauve les +papiers._ + + +A la pointe du jour, je me rendis a mon corps-de-garde ou j'ai rassemble +une grande force armee, composee d'un nombre considerable de citoyens +ensemble, de gardes francaises, gardes suisses, etc. Je revins avec ce +renfort a la Bastille. J'avais senti la necessite d'avoir ce renfort +pour lever les obstacles qui s'opposaient a ce que les patriotes +achevassent ce que la veille ils avaient si heureusement commence. + +On avait bien ouvert la plupart des cachots le 14; on avait delivre les +prisonniers qui s'y etaient trouves; mais la precipitation et +l'etourdissement avaient ete le resultat necessaire de la scene +extraordinaire qui s'etait offerte. Plusieurs cachots s'etaient derobes +a l'exactitude des recherches du meme jour 14; decouverts le 15, j'en +avais requis l'ouverture. Des hommes, sous le nom de deputes de l'Hotel +de Ville, s'y opposaient. Etonnante chose que, le lendemain d'un jour ou +le peuple francais avait deploye tant d'energie, des esclaves eussent +ose vouloir faire retrograder la Revolution! J'entre; je fais occuper +tous les postes par ma troupe; je demande aux pretendus deputes leurs +pouvoirs; je demande egalement les cles des cachots qui restent a +ouvrir: on me refuse tout. Je prends le parti de faire rompre et briser +toutes les portes de ces affreuses demeures sepulcrales, ou nous nous +attendions de trouver encore quelques victimes enterrees vives. Personne +n'habitait plus ces sombres et infernaux sejours; mais des chaines, et +autres instruments de supplice qui s'offrirent a notre vue, nous +apprirent que c'etait la ou les malheureux que l'on voulait conduire a +la mort par de longues souffrances expiaient des actes sans doute +vertueux aux yeux de la raison, mais qui, aux yeux du despotisme, +etaient les derniers des crimes. + +Trois mesures importantes me restaient a suivre a la Bastille pour +assurer a la nation tout l'avantage qu'elle pouvait tirer de sa +conquete. J'en dirigeai l'execution avec toute l'exactitude qu'un zele +sans bornes peut inspirer. + +La premiere de ces mesures consista a deloger tout le canon de la +Bastille pour en armer Paris: mes freres d'armes, ainsi que moi, nous en +fimes la distribution dans tous les districts. + +La seconde mesure etait de mettre dans un sur depot une quantite immense +de papiers dans lesquels il devait se trouver de quoi transmettre a la +posterite l'histoire complete des grands forfaits du despotisme en +France, afin de leguer a nos neveux, avec la liberte consolidee, une +perpetuelle horreur et un sentiment durable de defiance contre le retour +de la tyrannie. + +Nous fimes charger quatre voitures de ces papiers, que nous avions +reunis tant dans des cartons que dans des caisses, et nous les deposames +a l'Hotel de Ville. + +J'observe que ce n'etait encore qu'une partie des papiers de la +Bastille. Le peuple, avide de penetrer dans les horribles secrets du +despotisme, en avait fait la veille un tres grand gaspillage. J'ai de +Manuel une lettre par laquelle il m'avait annonce que le depouillement +serait fait de cette partie deposee a la Ville, et que cet extrait des +atrocites de la tyrannie recevrait la publicite la plus complete[39]. +J'ignore pourquoi rien n'en a ete fait. Mais Manuel m'a appris a le +connaitre: il a eu apparemment ses raisons de cacher au peuple les +monstrueux secrets du despotisme. Et pourquoi le Conseil general de la +Commune ne met-il pas au rang de ses devoirs de les devoiler? Ces +horribles mysteres appartiennent au peuple. Comme citoyen, comme membre +du peuple, je somme, au nom du peuple, le Conseil general de lui donner +connaissance de ce depot horrible et precieux. + +[Note 39: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, une lettre de +Manuel relative aux papiers de la Bastille, et datee du 19 mai 1792.] + +Enfin, la derniere mesure fut de desesperer l'aristocratie, qui pouvait +croire a une nouvelle resurrection, et de lui montrer la volonte ferme +et constante du peuple francais, en prevenant la reedification du +monument honteux de la barbarie des rois. + +Mes harangues au peuple, pour l'engager a se livrer a la demolition de +la Bastille, eurent un prompt effet. Un peuple dispose aux revolutions +pour la liberte est tres docile aux conseils d'execution qui lui sont +donnes pour tout ce qui lui parait tendre a le faire arriver au but[40]. + +[Note 40: _Memoire justificatif_: "Cependant les volontaires n'avaient +pas desempare de la Bastille: leur presence y etait necessaire pour y +maintenir l'ordre et y veiller a la surete des citoyens qui s'y +portaient en foule. Dans une telle confusion, il etait inevitable qu'il +s'y commit des abus: ils en firent cesser quelques-uns et en reprimerent +d'autres. Une chose surtout fixa leur attention et parut demander leurs +soins, c'etait un cachot ferme dont la porte etait gardee par plusieurs +gardes particuliers. Le sieur Fournier, informe que ce cachot contenait +les archives de la Bastille, que depuis cinq heures du matin (c'etait le +15, le lendemain de la prise) des personnes, se pretendant munies d'une +commission de la Ville, avaient fait un depouillement provisoire des +papiers de ces archives, en avaient forme des liasses considerables et +rempli des malles. Quatre voitures deja chargees de ces papiers etaient +pretes a partir. Le sieur Fournier, sur le refus de representer la +commission et sur le mauvais compte qui lui fut rendu de la distribution +de ces papiers et de ce que contenait le cachot, donna ordre d'enfoncer +la porte. Il fit arreter un sieur Charlet, qui paraissait etre un +porteur de clef, et qui se disait electeur et commissaire de la Ville au +depouillement de ces papiers et de ce que contenait ce cachot, qu'il +etait charge, disait-il, de faire conduire dans un depot. Le sieur +Fournier fit conduire le sieur Charlet et les quatre voitures de papiers +a l'Hotel de Ville par le sieur Pelletier de l'Epine et Millet de +Marcilly et un detachement de volontaires, qui (_sic_), apres avoir fait +son rapport au bureau de la Ville, fut charge de veiller avec son +detachement a la decharge des voitures de papiers et de continuer d'y +apporter leurs soins jusqu'a ce qu'ils eussent ete en totalite +transportes a l'Hotel de Ville."] + + + + +CHAPITRE VI + +16 JUILLET 1789 + +_Je previens l'incendie des lettres a la poste._ + + +Un moyen infernal avait ete invente par la coalition aristocratique et +de la cour pour rendre infructueux les genereux efforts du 14. On +s'etait flatte d'armer les provinces contre Paris et d'assurer la guerre +civile par une mesure doublement perfide. Tandis que, d'un cote, on +expediait des courriers dans toutes les parties du royaume, pour +annoncer que Paris etait en cendres et que l'on y avait massacre tous +les patriotes et jusqu'aux femmes et enfants, on avait arrete d'un autre +cote d'empecher les veritables relations de parvenir, en incendiant +toutes les lettres a la poste. Averti secretement de cette atroce +manoeuvre, j'investis l'hotel des postes, je m'empare du ci-devant baron +d'Ogny, directeur general. J'arrete l'incendie deja commence depuis une +demi-heure dans une grande grille de fer, au milieu d'une cour bornee +par quatre murailles. Je conduis d'Ogny a l'Hotel de Ville, ou il subit +interrogatoire. Je demande deux deputes de l'Assemblee constituante, +pour concerter avec eux les mesures convenables. Je propose un arrete +pour nommer dans l'instant quatre commissaires pour verifier les departs +et arrivees des lettres, afin d'assurer la correspondance de l'Europe, +et rassurer le royaume et les etrangers sur le sort de la nation. On +adopte cet arrete dont j'exigeai aussitot l'affiche dans tout Paris. Son +resultat est de rendre des ce moment la correspondance tres exacte. Mais +d'Ogny, dont la sceleratesse meritait la plus exemplaire repression, +recut de la part de deux traitres que la France aveugle idolatre et dont +elle se repentit depuis, d'Ogny recut, dis-je, de Bailly et de La +Fayette une recompense eclatante de ses affreux services. La posterite +voudra-t-elle croire que La Fayette parvint a faire nommer d'Ogny +commandant a ma place du bataillon de Saint-Eustache? + +Ceci cesse d'etonner, lorsqu'on considere que les deux fameux intrigants +que je viens de nommer etaient a cette epoque en possession pleine et +entiere de l'esprit public qu'ils etaient completement parvenus a +egarer. Le faux masque de patriotisme sous lequel ils couvraient leur +duplicite, etait tel qu'il fallait, pour les mettre a portee de +paralyser la nation sans qu'elle s'en apercut. Mon energie civique +n'entrait point dans leur plan. Les volontaires du corps de garde firent +faire a leurs frais un drapeau avec cette inscription qui fut toujours +ma devise: _Etendard de la liberte. Destruction des tyrans_[41]. Ce +n'etait point de cela dont il s'agissait dans le systeme des La Fayette +et des Bailly[42]. + +[Note 41: Il y a dans les papiers de Fournier une piece qui semble +contredire cette allegation. C'est une attestation du district de +Saint-Eustache, en date du 8 septembre 1789, que Fournier et sa +compagnie ont fait benir par le cure de Saint-Eustache "un drapeau aux +couleurs nationales sur lequel etaient empreints les attributs du +district et le chiffre de M. le marquis de la Fayette."] + +[Note 42: _Memoire justificatif_: "Le jeudi 16, le sieur Fournier, +informe que l'on brulait mysterieusement et dans le plus grand secret +une quantite considerable de papiers a l'Hotel de la poste aux lettres, +s'y transporta a l'instant. D'abord il se saisit prudemment de toutes +les portes de l'Hotel. Il fit ensuite entrer avec lui douze braves +Suisses pour en garder l'interieur. Cette demarche etait certainement +importante et delicate: elle exigeait de l'activite et de la celerite. +Le sieur Fournier y mit encore de l'honnetete, et a ce sujet il ne +craint pas d'invoquer le temoignage meme de M. le comte d'Ogny, +administrateur general des postes et messageries de France. Ce n'est pas +qu'il n'ait eprouve beaucoup de difficultes de la part de celui-ci, qui +d'abord deniait hautement l'incendie des papiers, et qu'il n'y ait meme +eu entre eux de vifs et d'assez longs debats. + +"Mais le sieur Fournier, toujours actif dans ses expeditions et qui ne +souffre ni subterfuge ni delai, ordonne sur le champ, pour les faire +promptement cesser, des recherches exactes dans toutes les parties de +l'Hotel. Alors M. d'Ogny, voyant qu'on allait fouiller dans une petite +cour derobee, avoua que veritablement on avait brule, la veille dans +cette cour, sans consequence quelques papiers inutiles. Bientot le sieur +Fournier menaca d'en faire enfoncer la porte si elle ne lui etait pas +ouverte a l'instant et les clefs furent apportees. + +"Le sieur Fournier, etant entre dans cette cour, y trouva une grille de +fer d'environ trois pieds carres et un homme tout occupe a bruler des +papiers. Vraisemblablement il ne brulait que les lettres des patriotes +qui annoncaient, dans les provinces, la revolution et la nouvelle +position des choses. Car on sut depuis des provinces que beaucoup de +lettres incendiaires y etaient parvenues par la voie des courriers +ordinaires. Quoi qu'il en soit, l'incendie fut arrete, l'homme saisi, et +M. d'Ogny somme de se rendre a l'Hotel de Ville. Le sieur Fournier l'y +conduisit bien escorte et y fit son rapport au Comite de police. + +"Sur cette entrefaite, arriverent a l'Hotel de Ville deux deputes de +l'Assemblee nationale, et il fut arrete en leur presence qu'il y aurait +provisoirement, et jusqu'a ce que l'Assemblee nationale en eut autrement +ordonne, quatre electeurs pour verifier a l'Hotel des postes le depart +et l'arrivee des courriers. Cette prudente deliberation fut affichee +dans tout Paris. Assurement la surete de l'assistance publique +n'exigeait pas moins que cette sage precaution. + +"Ainsi c'est aux soins vigilants du sieur Fournier que toute la France +est redevable de cette precieuse surete dans le moment de ses plus +violentes crises. M. d'Ogny lui doit meme d'avoir ete derobe et +soustrait, par son active vigilance, aux fureurs de la populace qui +voulait le hisser au Coin du Roi et le voir figurer un fatal reverbere. +Heureusement pour cet administrateur, il en fut quitte seulement pour la +peur. + +"Le 17, le sieur Fournier, allant a la tete de ses volontaires au-devant +du Roi qui venait, en consequence de la revolution, faire son entree a +Paris, apercut sur la route un detachement de troupes suisses en armes +et bagages, ayant chacun trente coups a tirer, mais sans officiers et +seulement un caporal a leur tete. Il crut devoir les questionner et leur +demander de rendre les armes, ce qu'ils firent de bonne grace. Il +distribua leurs munitions a ses volontaires. Comme ces Suisses +paraissaient agir de bonne foi, il leur laissa leurs fusils, les faisant +seulement garder a vue. Ils n'avaient point pris de nourriture depuis +deux jours, dirent-ils. Le sieur Fournier leur fit donner a boire et a +manger, a ses frais. Une citoyenne genereuse, la dame Morel, devant la +porte de laquelle ceci se passait, voulut participer a cet acte +d'humanite. Elle fit distribuer ensuite aux soldats du pain et meme des +rafraichissements de diverses sortes. Veritablement, les vivres etaient +rares alors: on en obtenait difficilement, meme a prix d'argent. Il +fallait pourtant en procurer aux defenseurs de la patrie. C'etait la un +devoir patriotique et le sieur Fournier le remplit genereusement. Il +nourrit de ses deniers, durant neuf jours, une compagnie de gardes +francaises, une compagnie de gardes suisses, le corps de garde des +pompiers de la rue de la Jussienne et meme en partie, durant le meme +temps, les deux corps de garde de cette meme rue. + +"Grace aux genereux officiers des volontaires, ces deux corps de garde +n'ont meme rien coute, ou presque rien coute, vu leur grand nombre, au +district Saint-Eustache durant les trois mois qu'ils ont ete en +activite. + +"Partout ou il y avait un service critique et du danger, le corps des +volontaires, qui y etait presque, toujours commande, s'y portait avec +zele; dans la vallee de Montmorency, a l'Hotel de Ville a l'occasion de +l'emeute causee par le bateau de poudre suspecte, a l'_Opera_, lorsque +le bruit qu'on allait le bruler se fut repandu. Le sieur Fournier fut +meme engage de commander en personne ce poste-la, etc., etc. + +"Il y avait souvent jour et nuit, surtout dans le commencement de la +Revolution, trois ou quatre detachements de 20, 30, 40 et jusqu'a 50 +hommes pendant des deux et trois jours en campagne aux frais des +volontaires; les gardes soldes, car il y en avait toujours dans ces +detachements, etaient defrayes par les volontaires; de maniere que +lorsqu'ils rentraient au corps de garde, ils recevaient leur paye +franche. + +"Le sieur Fournier, ayant obtenu pour son corps la permission d'avoir un +drapeau, M. de La Fayette, qui avait passe ce corps en revue dans son +hotel, souhaita d'y voir place son chiffre: il voulut meme assister avec +son etat-major a la benediction pompeuse de ce drapeau qui fut faite en +l'eglise Saint-Eustache. + +"On croirait presque que depuis cette epoque, et a l'occasion de cette +double faveur de M. le general, la jalousie est entree dans le district +Saint-Eustache; du moins il est arrive que le corps des volontaires du +sieur Fournier est en partie reste sans activite; mais, nonobstant cette +inaction actuelle, les membres sont toujours unis de coeur et de +sentiments. Comme le salut public est leur _devise_ et leur but, ils +attendent les ordres du general, lorsque le cas l'exigera pour la +defense de la patrie et pour le service indivisible de la nation et du +roi."] + + + + +CHAPITRE VII + +5 OCTOBRE 1789 + +_Voyage de Versailles._ + + +Depuis que l'intrigue perverse des deux directeurs de la France m'avait +supplante pour mettre a ma place un grand scelerat, j'etais reste coi +dans mon asile, apres m'etre ecrie comme Brutus: _O vertu! tu n'es donc +bonne a rien sur cette terre depravee!_ + +Mais le spectacle de mes freres criant la faim, a l'epoque du 5 octobre, +ne put plus contenir davantage ma sensibilite. L'execrable horde +aristocratique et royale avait forme le complot de reduire a +l'esclavage, par la famine, cette nation qu'elle ne voyait pas lieu par +d'autres moyens de faire renoncer a son projet de conquerir sa liberte. +J'entends, ce jour-la, des sept heures du matin[43], les cris d'une +alarme generale et le tocsin qui sonne. Je cours a la Ville. J'y trouve +le peuple qui, a ma vue, s'ecrie: "_Fournier, conduisez-nous a +Versailles ou nous voulons aller demander du pain_." Je repondis que +j'irais si je pouvais rassembler une force armee suffisante. + +[Note 43: J'avais rendez-vous a la meme heure au Comite militaire de la +ville avec Bailly et La Fayette pour l'examen de mon plan des 6,000 +hommes. (_Note de Fournier_.)] + +Le corps des Vainqueurs de la Bastille se mit en mouvement le premier +et, de concert avec les femmes, il fut a Versailles ou il s'empara, au +milieu de la place d'Armes, des gardes du corps et des troupes du +despotisme qui y etaient postees. + +Je ne crus pas devoir perdre un moment. Je courus dans Paris pour +rallier le plus qu'il me serait possible de bons citoyens. + +Arrive a Saint-Eustache, j'y trouve d'Ogny, commandant, mon successeur, +sous lequel les citoyens refusaient de marcher. D'Ogny eut la bassesse +de recourir a moi pour me prier de les rassembler; il s'agissait du +salut public; je ne me pretai pas a d'autres considerations. Je n'eus +besoin que de dire a mes anciens camarades: "_Freres, me +reconnaissez-vous?_" A l'instant, toutes les compagnies furent sous les +armes. Croira-t-on qu'aussitot d'Ogny eut l'impudeur de se mettre _avec +moi a la tete_ de ces memes compagnies qui se rendirent a l'Hotel de +Ville? La s'engagea un conflit pour savoir a qui, de d'Ogny ou de moi, +resterait le commandement. Une bonne partie des citoyens et des troupes +se rangea de mon cote. On observa que nous n'avions point d'etendard +pour faire notre ralliement. J'allai chercher le drapeau a la fameuse +devise: _Destruction des tyrans_. + +De retour a la Ville, je trouve tout le peuple et les gardes francaises +qui me crient: "A Versailles, Fournier, commandez-nous." Je fait battre +le rappel, et j'assemble tout le monde de bonne volonte. + +Alors d'Ogny descend de la Ville: "Qui vous a donne l'ordre de battre? +demande-t-il aux tambours.--C'est moi, repondis-je en m'avancant.--Qui +vous en a donne l'ordre? replique-t-il." Je lui dis du ton le plus +ferme: "Le tocsin et le peuple souverain." Alors il s'exhala contre moi +en menaces que je fis cesser en le poursuivant avec mon sabre nu. Il +s'enfuit dans l'Hotel de Ville ou je le suivis. + +Mais la reflexion me fit abandonner ce lache pour m'occuper du +sycophante La Fayette que je trouvai dans un des appartements de la +Maison de Ville, occupe a faire de grandes motions qui n'etaient pas les +miennes ni celles du peuple. + +Je lui adressai la parole pour lui dire: + +"General, le peuple vous demande en bas, sur la place de Greve; il faut +dans l'instant descendre, il en est temps; le peuple veut faire le +voyage de Versailles pour chercher du pain: je vous exhorte de ne pas +differer." La Fayette obeit. Je descendis aussitot. Il se porta sur ma +colonne ou, s'adressant a moi avec un petit imprime a la main, il me +dit: "Fournier, comment, vous sur qui je comptais le plus pour me donner +des detachements pour aller a quarante et cinquante lieues d'ici, +chercher des farines, est-ce que vous me manquerez aujourd'hui?" + +Ce piege grossier, pour faire diversion au grand objet qui nous +occupait, n'eut pas de prise sur moi. "Oui, general, repliquai-je, je +vous manquerai aujourd'hui. C'est a Versailles qu'il faut aller et il +est temps de partir." Cette reponse faite, je saisis mon role de +commandant: "Attention, a gauche, a Versailles!..." Ausstot, deux femmes +se porterent vers La Fayette et lui dirent, en lui montrant du doigt le +fameux reverbere: "A Versailles ou a la lanterne!" A ces mots, il part; +nous sommes partis. + +Mais nos scelerats avaient arrete entre eux d'employer tous leurs +efforts pour faire manquer la partie. D'Ogny etait devenu le lieutenant +de La Fayette; il marchait a ses cotes. Nous n'etions qu'a la hauteur du +Pont-Neuf, lorsqu'on nous fit faire une premiere halte. Alors le general +et d'Ogny vinrent a moi, et me dirent: "Nous ne devons point partir sans +munitions; vous pourriez en aller prendre au district de +Saint-Eustache." Je soupconnai bien que cette amorce couvrait encore +quelque dard nouveau; c'est pourquoi je me precautionnai. Je consentis +d'aller chercher des munitions avec ma premiere colonne, mais je dis a +ma seconde de m'attendre a la hauteur des Champs-Elysees avec le general +et de ne pas le perdre de vue. + +Arrive a Saint-Eustache, quel fut mon etonnement d'y voir d'Ogny et de +l'entendre crier aux troupes entrees dans l'eglise et rangees en +bataille: "Haut les armes, chacun chez vous, je vous l'ordonne au nom du +general!" Indigne, je m'ecrie: "Halte-la, citoyens!" Je prends aussitot +mes epaulettes, je les foule aux pieds, je crie de toutes mes forces +_que c'est ainsi que merite d'etre foule aux pieds le lache qui vient +d'oser ordonner aux citoyens de retourner chez eux_. Je rattache mes +epaulettes et je dis a ma troupe: "Citoyens, qui m'aimera, me suivra"; +et m'adressant aux femmes: "Vos enfants meurent de faim; si vos epoux +sont assez denatures et assez laches pour ne pas vouloir aller leur +chercher du pain, il ne vous reste donc plus qu'a les egorger." + +L'effet de ce discours fut des plus funestes a d'Ogny. Il ne fut pas +plutot prononce que les femmes tomberent sur lui et lui distribuerent +tant de coups de poing et de pied dans le ventre qu'elles le forcerent a +marcher et qu'il mourut peu de temps apres des suites de ce traitement +qu'il avait trop merite. + +J'allai rejoindre aux Champs-Elysees le corps que j'avais quitte au +Pont-Neuf, et alors nous paraissons marcher tout de bon pour Versailles. + +Lorsque nous fumes vis-a-vis la manufacture de Sevres, il vint a passer +une voiture qui s'annoncait sous le titre d'equipages de La Fayette. +Elle etait conduite par huit chevaux de poste; des hommes, au nombre de +huit a dix, habilles en grenadiers nationaux, etaient montes sur +l'imperiale, sur le siege et derriere. Ils criaient tout le long des +colonnes: "Gare, laissez passer, ce sont les equipages du general." + +A ce mot _du general_, j'arretai la voiture et je dis: "Ce serait la +voiture du diable, je l'arreterais pour savoir ce qui est dedans." +Aussitot une nuee de mouchards et de coupe-jarrets me circonscrit et +fait echapper la voiture. Je demande si on ne demele point la +premeditation d'un depart commun du roi et du general, puisque c'est a +la meme heure et au meme moment que la garde nationale de Versailles, +toujours active et patriote, et les Vainqueurs de la Bastille, que j'ai +dit ci-dessus etre partis les premiers et en avant, ont arrete a +Versailles les equipages de la maison royale au bas de l'Orangerie et +qu'ils les ont fait rentrer en lieu de surete. + +Les intentions perfides de ce malheureux La Fayette ne paraissent plus +equivoques, quand on se ressouvient qu'il fit faire aux citoyens armes +cinq ou six stations de Paris a Versailles, au milieu d'un deluge de +pluie et du temps le plus affreux qui ne permit d'arriver qu'entre +minuit et une heure. + +C'est ainsi qu'on donnait le temps a d'Estaing de preparer toutes les +manoeuvres criminelles de la Cour et du traitre general. Ce d'Estaing +abandonna a dessein son poste de la garde nationale de Versailles pour +s'occuper plus utilement au chateau; mais, ayant ete instruit de la +trahison, je m'emparai du corps de garde des ci-devant gardes francaises +et du parc d'artillerie ou j'etablis bonne surete. La preuve de ce fait +existe par le temoignage du citoyen de Versailles commandant du poste et +par une attestation de l'aide de camp Gouvion qui etait venu a deux +heures du matin pour s'emparer de ce poste. Mais je mis mes moustaches +en travers et lui dis _qu'il etait temps de deguerpir et de f... le +camp_. Il me demanda la permission d'entrer dans le corps de garde pour +ecrire une lettre a la municipalite de Paris. Je lui dis _qu'il le +pouvait et que je m'en f... encore_. Apres une heure de reflexion et +apres avoir fume deux pipes, il fut oblige d'aller fumer la troisieme +aupres de son general, qui etait alle soupirer aupres de +Marie-Antoinette et reflechir sur les inconvenients des grandeurs. + +Le 6, a cinq heures du matin, j'allai a la decouverte, accompagne de +deux officiers de mon poste. J'allai jusque sur la terrasse du chateau +du cote de l'Orangerie. La, je vis toute la terre labouree par la trace +de plusieurs chevaux. Ma curiosite me porta a vouloir decouvrir de quel +cote cette cavalerie avait dirige ses pas. Je tournai du cote de Trianon +et je poursuivis ma route vers l'escalier de marbre. Parvenu vis-a-vis +les appartements de la ci-devant Madame _Veto_, j'apercus deux gardes +des Cent-Suisses qui etaient en ligne perpendiculaire de sa fenetre. Je +voulus leur parler, et tirer d'eux, s'il se pouvait, quelques +instructions. Ils me dirent que La Fayette et les gardes du corps et +tous les gentilshommes de la Cour etaient des f...gueux, qu'ils avaient +voulu les souler la veille, qu'ils avaient accepte un verre de vin sans +vouloir entrer pour rien dans leurs complots; que les gardes du corps +leur avaient dit: "A votre sante, camarades, et a la sante du roi." L'un +de nous, poursuivirent-ils, donna un signal aux autres et nous nous +sommes retires en leur disant: "_Comment! nous sommes aujourd'hui vos +camarades, et vous avez coutume de nous regarder comme des valets de +porte!_" + +Nous fumes bientot distraits du recit que ces braves Suisses nous +faisaient, lorsque, frappant cinq heures trois quarts, il entra dans la +cour de marbre une quantite innombrable de peuple qui se porte sur les +gardes du corps en faction, que l'on enleva en poussant force cris: _A +la lanterne!_ + +J'ai cru qu'il etait de mon devoir de ne point prejuger de coupables. Je +voulus leur sauver la vie, mais inutilement. Le premier arrete eut le +ventre ouvert d'un coup de couteau: il expira a mes pieds. Il fut +demonte de ses armes, et son mousqueton, qui me resta dans les mains, +est encore chez moi. + +Je courus aussitot dans le chateau et je me trouvai encore a temps de +prevenir une partie des gardes du corps et de les sauver. Je crus par +suite faire une bonne action en avertissant cette malheureuse ci-devant +reine de se sauver chez son mari. + +Je fis, en outre, fermer les portes des Cent-Suisses et je formai un mur +de mon corps pour empecher le massacre general dans le chateau. Je +bravai plus de vingt coups de feu pour cela, dans la conviction ou +j'etais alors que je me livrais a un acte meritoire; on n'avait pas +encore a cette epoque la mesure entiere de la monstruosite de ces etres +dont on a connu depuis toute la noirceur de l'ame. + +Je me rendis au corps de garde et envoyai aussitot un officier de mon +poste pour faire battre la generale. Nous reunimes toute la force pour +contenir ce grand mouvement populaire, dont les efforts tendaient a la +punition instante des chefs des traitres[44]. + +[Note 44: Fournier se fit donner par deux Cent-Suisses un certificat +constatant, que, dans la matinee du 6 octobre 1789, il avait preserve le +chateau de Versailles du carnage. On trouvera ce document dans ses +papiers aux Archives.] + +Nous nous presentons dans la cour de marbre; la nous demandons le +ci-devant roi au balcon; il y parait avec sa femme, ses enfants et La +Fayette. Les deux ou trois bouts de phrase qu'il y profere ont l'air de +stupefier la plupart des auditeurs: tant il est vrai que les chaines de +l'esclavage et de l'idolatrie pour les rois avaient empreint chez nous +des marques bien profondes! Je voyais l'heure ou tout le monde aurait +repris la route de Paris sans donner plus de suite a cette demarche[45]. + +[Note 45: _Memoire justificatif_: "Le 5 octobre dernier, une partie des +volontaires se porterent a Versailles sous la conduite du sieur +Fournier; arrives la a une heure apres minuit, le sieur Fournier y prit +les ordres de M. de La Fayette. En consequence, il se rendit, accompagne +de ses volontaires, a l'ancien corps de garde des gardes francaises, ou +ils furent accueillis en freres par la garde nationale de Versailles qui +occupait ce poste. Ils y resterent jusqu'a cinq heures du matin. + +"Alors le sieur Fournier crut devoir aller officiellement a la +decouverte et reconnaitre par lui-meme ce qui se passait a l'entour du +chateau. Tout y etait, a cette heure-la, calme et tranquille: il +n'apercut meme, chose assez etrange, vu surtout la circonstance, +personne dans la cour des Ministres. Il passa d'abord du cote de la +chapelle. Il y trouva sous la voute, pres la porte de l'appartement du +capitaine des gardes, deux gardes du corps en faction qu'il avertit bien +de ne pas se montrer, s'ils voulaient eviter de devenir victimes d'une +populace immense vivement irritee qui avait jure leur entiere +destruction. + +"De la, le sieur Fournier continua sa marche d'observation sur la +terrasse du cote de l'Orangerie. Il remarqua que, dans tout le cote des +appartements de la reine, les gardes du corps avaient passe la nuit avec +leurs chevaux, d'ou, a en juger par leurs traces, ils etaient alles vers +Trianon. + +"Il aborda ensuite deux des Cent-Suisses de la garde du roi, et apercut +au meme instant deux dames dans l'appartement de la reine qui s'etaient +approchees d'une croisee, mais d'ou elles se retirerent sitot qu'elles +eurent vu qu'elles avaient ete apercues. Puis il passa avec les deux +Cent-Suisses dans l'escalier qui fait face a la cour de Marbre. Il etait +alors environ six heures du matin. + +"Tout a coup on vit entrer confusement, par la cour des Princes, une +populace en fureur qui courut se saisir des memes gardes du corps que le +sieur Fournier avait avertis. La disparurent deux de ses volontaires qui +l'avaient toujours accompagne. Pour lui, il tenta inutilement d'arracher +l'un de ces deux gardes des mains de la populace. Il n'en echappa +lui-meme qu'en donnant un coup de sabre a l'assassin qui le tenait deja +_apprehende au corps_, pretendant qu'etant lui-meme un garde du corps +deguise sous l'habit national, il fallait sans misericorde le mettre +dans l'instant meme a la _lanterne_. + +"Echappe de la sorte, le sieur Fournier se sauva par l'escalier de +marbre, apres avoir ete poursuivi dans sa fuite par une grele de coups +de fusils, dont heureusement aucun ne l'atteignit. Il aborde les +Suisses, fait fermer les portes du chateau, gagne l'escalier qui descend +au bureau de la guerre et se rend enfin avec beaucoup de peine rejoindre +sa troupe au corps de garde ou il avait passe une partie de la nuit. Il +s'empresse d'y annoncer tout ce qui se passait, fait battre la generale +et se rend en hate au chateau pour dissiper toute cette populace irritee +et sans frein et empecher, s'il etait possible, le carnage horrible que +quatre cents assassins qu'elle escortait, s'etaient propose d'y porter +par le fer et le feu."] + +Je m'adresse a cinq ou six de ces femmes qui, sous le titre et +l'enveloppe de poissardes, cachent des qualites morales et surtout un +jugement qui les rend capables de toujours bien apprecier un bon avis. +Je me mets au niveau de leur intellect et, empruntant le ton du pere +Duchesne et leur mettant le poing sous le nez, je leur dis: "_Sac... +b....esses, vous ne voyez pas que La Fayette et le roi vous c..... quand +ils disent qu'ils vont entrer dans leur cabinet pour vous donner du +pain. Vous n'apercevez pas que c'est pour vous renvoyer et pour vous +rendre des fers et la famine. Il faut emmener a Paris toute la sacree +boutique_..." + +Ces paroles ne furent pas plutot exprimees et je ne les eus pas plutot +fait suivre du geste de porter mon chapeau au bout de mon sabre en +criant: _A Paris, le roi a Paris_, que cinquante mille voix repetent ce +meme cri: _A Paris_, et, de suite, l'on part.... + +Nous sommes encore partis. + +C'est moi qui fus charge d'aller en avant pour annoncer a la +municipalite de Paris la nouvelle de l'arrivee dans la capitale du +maitre de Versailles, et que le peuple, dont tel etait le bon plaisir, +l'y conduisait. + + + + +CHAPITRE VIII + +1789[46] + +[Note 46: _Sic_. Il faut lire 1791.] + +_Journee des poignards.--Demolition de Vincennes._ + + +Il n'etait pas echappe aux yeux de La Fayette que j'avais eu une part +suffisante aux evenements qui viennent d'etre decrits. Aussi prit-il +toujours grand soin de m'ecarter et de faire remplir tous les emplois +par des aristocrates et des scelerats. Sans doute, on esperait de me +degouter par l'ingratitude. Mais moi, qui n'ai jamais servi la patrie +que pour la satisfaction de la servir, je ne sentis jamais mon zele +diminuer, comme on en verra les preuves dans le plus grand nombre de +faits qui me restent encore a rapporter. + +Cette fameuse conspiration des poignards[47], que la divinite qui a +toujours veille sur le sort de notre liberte a fait echouer comme tant +d'autres, j'eus, quatre jours avant son execution, des indices de son +existence. Je savais la diversion qu'on devait donner au peuple par la +feinte demolition de Vincennes. Je savais que tout cela etait trame par +les deux perfides, Bailly et La Fayette. Je voulais prevenir le coup +dont ils menacaient la patrie, et pour cela j'allai faire ma +denonciation au club des Cordeliers. Legendre, faisant alors les +fonctions de president, proposa et fit deliberer une deputation aux +Jacobins, pour y transmettre cette denonciation. Je fus de la +deputation. + +[Note 47: 28 fevrier 1791.] + +Arrive aux Jacobins, j'eus la parole, et je voulais entreprendre de +denoncer l'affreux complot, quand je vis ma voix entierement couverte +par des cris aussi affreux d'epauletiers, de coupe-jarrets et de +mouchards que le traitre general et le scelerat maire tenaient toujours +apostes dans ce club respectable. + +Malheureusement, les patriotes n'y etaient point en force ce jour-la. +Cependant je ne perdis point courage et apres de grands efforts pour +faire percer ma voix a travers toutes celles de ces aboyeurs gages, je +parvins a pouvoir declarer a l'assemblee du club et au president que +j'etais si sur de ce que j'avancais, que je denoncais particulierement +pour etre de la conjuration tous ces individus qui prenaient feu, et que +je defiais chacun d'eux d'oser venir m'en demander la preuve. + +Peut-etre s'etonnera-t-on que je sois sorti sans encombre de tant de +circonstances ou l'on me voit montrer une conduite qui sans doute parait +avoir tenu de la temerite. Je reponds que je ne marchais jamais sans +avoir dans ma poche la resistance a l'oppression et que j'avais jure, +partout ou je m'etais presente, que si l'on avait le malheur de +m'arreter, je ferais un exemple de justice tire du seul droit de nature. + +Voila ce qui a toujours arrete l'execution de beaucoup de mandats +d'arrets lances contre moi par les grands inquisiteurs de juges de paix. + + + + +CHAPITRE IX + +1789[48] + +[Note 48: _Sic_. Il faut sans doute lire aussi 1791.] + +_Troubles provoques par la voie des spectacles._ + + +L'aristocratie s'etait promis d'inoculer l'incivisme par les canaux des +theatres. Cette maudite piece de ....[49] fut celle qui fit le plus de +fortune et avec laquelle les bas flatteurs du royalisme insulterent le +plus lachement aux patriotes. Impatiente, je dis un jour a bon nombre de +ces derniers: Rendons-nous en force au Pantheon (_sic_), et vous verrez +que nous saurons nous venger de toutes ces bravades trop longtemps +souffertes. Nous partons: _A bas la piece et les aristocrates!_ nous +ecrions-nous des que la scene s'ouvre. On nous repond: _A bas les +Jacobins!_ Un combat s'engage et plusieurs coups d'epee et de sabre sont +donnes et recus. Les patriotes, inferieurs en nombre a la faction +royaliste, furent contraints de me laisser presque seul dans le +parterre. J'y fus en butte a toutes les insultes des femmes entretenues +par les chevaliers du poignard, qui en voulaient surtout infiniment a ma +coiffure de jacobin ou de sans-culotte dont on connait l'elegance et qui +a eu pourtant depuis tant d'imitateurs. + +[Note 49: Il s'agit peut-etre de la reprise de _La Partie de chasse de +Henri IV_, par Colle, au theatre de la Nation, le 26 novembre 1791, +(_Moniteur_, X, 468, 484, et non le 5 septembre 1791, comme l'impriment +par erreur Etienne et Martainville, t. II, p. 147: ce jour-la on jouait +_Virginie ou les Decemvirs_, par Doigny). "Ce charmant ouvrage de Colle, +disent Etienne et Martainville, renfermait des allusions que les amis de +Louis XVI saisirent avec transport et que sifflerent impitoyablement +ceux qui ne voyaient qu'avec indignation l'espece d'oubli dont +l'Assemblee nationale avait couvert son voyage a Varennes. Cette +difference d'opinion excita dans le parterre des rixes qui seraient +devenues sanglantes, si la force armee n'etait pas accourue pour +retablir la tranquillite."] + +Je montai sur un banc et, la, je bravai toutes ces furies. J'osai seul +leur repondre que la piece ne serait pas jouee. Alors vinrent se rallier +autour de moi mes bons acolytes qui avaient deja emporte contre nos +adversaires la premiere partie du combat. Nous voulumes gagner victoire +complete. Nous ne desemparames pas que nous n'ayons (_sic_) mis tout le +monde dehors, et traine messieurs les pages dans la boue, ainsi que +leurs belles donzelles, que l'on couvrait de neige et de fumier. + + + + +CHAPITRE X + +_Licenciement des troupes patriotes._ + + +C'etait une suite du systeme conspirateur dont on ne perdait jamais +l'espoir de recueillir un plein succes. La Fayette et Bailly, +ordinairement en tete de tous les complots, se trouvaient encore dans +celui-ci. Deja La Fayette avait congedie les compagnies et les corps +entiers dont le civisme trop fervent et trop pur lui avait porte +ombrage. Cet outrage aux vrais amis de la patrie stimula le peuple et +donna le jour a la fameuse petition, dite des 30,000, que je fus encore +choisi pour porter a l'Assemblee constituante. + +Elle avait aussi pour objet de demander justice et vengeance contre les +arrestations et les emprisonnements illegaux des soldats du regiment +ci-devant du Roi, qui avaient merite l'animadversion de La Fayette pour +leur conduite, sous le commandement de son cousin Bouille, aux journees +sanglantes de Nancy. On doit donc s'attendre de voir ici La Fayette en +grande opposition avec cette petition. On doit s'attendre de nous voir +vivement combattre ensemble. + +En effet, pour empecher la petition et moi de parvenir a l'Assemblee +constituante, notre general herisse de canons tous les environs, de +cette Assemblee, garde tous les debouches, ferme toutes les portes de +l'Assemblee, des Feuillants et des Tuileries: tout etait permis a ce +plenipotentiaire. + +Je penetre malgre tous ces obstacles. L'Assemblee est si etourdie +d'apprendre que les petitionnaires des 30,000 sont la, malgre l'appareil +formidable du general, qu'elle leve sa seance et qu'elle arrete que tous +les Comites resteront assembles. Je somme Beauharnais, lors +president[50], d'inviter l'Assemblee a entendre ma deputation. On +l'entend en effet; on sait quel fut le succes de cette eclatante +demarche. + +[Note 50: Alexandre de Beauharnais fut deux fois president de +l'Assemblee constituante: 1e du 19 juin 1791 au 3 juillet suivant; 2e du +31 juillet 1791 au 14 aout suivant. Nous ne voyons pas qu'il se soit +produit pendant ses deux presidences aucun incident analogue a celui que +raconte Fournier dans ce chapitre et sur lequel nous n'avons rien pu +trouver nulle part.] + +Mais je ne quittai pas prise pour la defense des opprimes de ce genre, +c'est-a-dire des soldats chasses de leurs regiments pour cause de +patriotisme. Ces braves enfants de la patrie venaient tous se jeter dans +les bras du club des Cordeliers, et c'etait presque toujours moi qu'on +honorait du soin d'etre leur introducteur, soit aupres de l'Assemblee +nationale, soit aupres des ministres. Je ne peux que me rappeler un +souvenir bien delicieux en me remettant que j'ai ete successivement le +patron des malheureux carabiniers, des gardes francaises, des chasseurs +de Picardie, et de tant d'autres. Moi et mes freres du club ne les +abandonnions pas que nous n'ayons obtenu pour eux justice eclatante. +Sans cela, nous n'aurions pas la satisfaction de savoir a present qu'ils +combattent genereusement pour nous aux frontieres. + + + + +CHAPITRE XI + +[PROJET D'UN CERCLE D'EDUCATION[51].] + +[Note 51: Ce chapitre est ecrit sur des feuilles volantes et ne fait +partie d'aucun des deux cahiers ou Fournier a ecrit les deux versions de +ses memoires. Nous croyons pouvoir rapporter les faits dont il est +question dans ce chapitre a l'annee 1791. Quant aux incorrections et aux +lacunes qui defigurent ces pages, elles sont textuelles.] + + +A cette epoque, je presentai un ouvrage aux representants de la Commune +de Paris, un ouvrage qui tendait au salut et au bonheur de la capitale, +d'une formation d'un corps de six mille hommes a pied et a cheval, +gratis a la Republique, qui devenaient pour lors les defenseurs de la +liberte. Dans ce plan etait joint un etablissement des arts et metiers, +pour occuper le peuple desoeuvre et sans fortune, ce qui devenait +(_sic_) au secours des malheureux et au developpement de l'industrie et +du commerce. Cet etablissement consistait a des ecoles militaires, a des +industries de guerre contre les tyrans. Le tout reunissait le +soulagement des peuples pour lesquels on n'a encore rien fait. Je ne +demandais a l'Hotel de Ville que de leur developper mes moyens et ils +etaient fondes en principes et en pratiques que j'avais deja professes +en Amerique. + +Je serais encore a meme, a quiconque en douterait, de leur (_sic_) +prouver mathematiquement et pratiquement ce que je pouvais faire dans ce +temps-la. Mais La Fayette, Bailly et les Martin, Lasalle, Desaudray[52] +et autre chevalerie de ce temps mirent aussitot toutes les entraves +possibles pour empecher cette operation. Des cet instant, la +sceleratesse employa tous les moyens de m'eloigner de mes plans et de +mes projets, parce qu'ils ne remplissaient pas les vues du gouvernement +tyrannique et aussitot ils imaginerent pour detenir les patriotes dans +leur surveillance.... On chargea le sieur Desaudray a former un club +appele sous la denomination de loyalistes, ou les hommes du 14 juillet +qui avaient marque a cette epoque.... Le club est etabli, plusieurs mois +s'ecoulent, le president Desaudray s'occupait a ramasser tous les titres +(ordre pour aller ca et la) de ceux qui avaient figure. Un beau jour, +Desaudray m'engagea a diner chez lui avec un autre citoyen et cela pour +nous proposer, a moi la croix de Saint-Louis de la part de La Fayette et +de Duportail et a mon collegue (parce qu'il n'avait de service +militaire) la medaille des gardes francaises. Toutes ces choses sont +bien importantes a noter pour faire connaitre quelle ruse on employait +pour entrainer, pour parvenir, etc. Le jour remarquable que l'on me +faisait ces propositions, La Fayette faisait assassiner les patriotes au +Palais-Royal par un nomme Lacombe qu'il a decore, deux jours apres, de +la meme croix, n'ayant jamais servi a ceux qui osaient parler dans le +cafe du Caveau et autres spadassins qui voulaient en imposer. + +[Note 52: C'est le chevalier Desaudray qui fonda, au Palais-Royal, le +Lycee des Arts.] + +Je dois dire ici que, des ce moment-la, cinq ou six patriotes que nous +etions, nous nous assemblames pour detruire ce club qui n'etait rien +moins que pour former un noyau, pour servir la passion de la tyrannie et +de la contre-revolution. Aussitot chacun fit des sacrifices pour payer +les frais de la salle et autres et retirerent (_sic_) leurs papiers. Et, +des ce moment-la, l'on voyait deja paraitre des recompenses et pensions +de l'Hotel de Ville, de l'Hotel de la guerre, au chevalier president +Desaudray. + +Le memoire que j'ai presente, Bailly et La Fayette ont pretendu qu'il +avait ete enleve lors du pillage a l'Hotel de Ville, lors du pillage +dans la matinee du 5 octobre avant le voyage de Versailles. J'ai objecte +que le plan n'avait pas ete enleve de ma tete, qu'il y etait toujours, +mais ils l'ont toujours repousse. Ce qui m'inspira des lors une defiance +bien juste contre les deux idoles, et me mit en surveillance active et +continuelle contre eux. + +Le fond de l'etablissement etait fait par six mille citoyens aises qui +donnaient chacun deux louis, ce qui fait douze mille louis, soit 288,000 +livres. + +Ces six mille hommes font le corps. Dans ce nombre, les aises font le +service par honneur (l'etat-major paye). Les peres et meres peu aises y +auraient fait entrer leurs enfants et auraient trouve a faire le +sacrifice de deux louis pour leur y faire apprendre un metier. + +Auraient fait le service de nuit et de jour. Auraient fabrique toutes +sortes d'ouvrages utiles: fabrique generale, arsenal, pour toutes sortes +d'ouvrages utiles au campement de nos armees et autres. + +On aurait pris la vie et l'entretien dans les benefices des travaux. + +Le surplus des benefices pour elever les enfants et donner des etats, +dont les peres de famille n'ont pas le moyen. + +On eut exerce les hommes. + +Toutes les fois qu'on aurait eu besoin d'hommes, on aurait fait une +levee des hommes exerces qui eussent ete remplaces dans l'arsenal par un +semblable nombre pris dans les aspirants, de maniere que le nombre eut +toujours ete complet. + + + + +CHAPITRE XII + +17 JUILLET 1791[53] + +[Note 53: Ce chapitre est intitule, dans l'original: "21 juin +1791.--Assassinat tente par les chefs de bureau du ministere de la +marine; depart de Capet pour Varennes." Il n'y est pourtant question, +comme on va le voir, que de l'affaire du Champ-de-Mars (17 juillet +1791). Notons en passant que Fournier fut un des signataires de la +celebre petition du 22 juin 1791 contre le roi et la royaute.] + + +Le fameux arrete que le club des Cordeliers, toujours actif et +rigidement surveillant, prit ce jour-la pour inviter le peuple a aller +signer l'immortelle petition du Champ de Mars[54].... Je fis faire +aussitot une banniere et j'y fis graver ce sublime arrete que je retrace +ici....[55] + +[Note 54: La phrase est ainsi inachevee dans l'original.] + +[Note 55: Ce texte manque.] + +Le meme jour, plusieurs de mes freres clubistes et moi[56] nous nous +rendons au Champ de Mars. Nous y trouvons deja une forte partie du +peuple. Nous lui fimes part de la resolution qui etait a prendre. Apres +avoir invite tous les citoyens a se ranger en bataille et sur deux +rangs, je les previns de se rendre le lendemain, a cinq heures du matin, +sur la place de la Bastille; que la on leur ferait part de la marche a +tenir dans la circonstance. Ces faits etant convenus, nous nous +separames tous, apres etre venus baptiser le _Pont-de-la-Nation_, +vis-a-vis la place appelee alors de Louis XV. + +[Note 56: Le 16 juillet 1791.] + +A l'heure fixee le lendemain matin, je me rends a la place de la +Bastille. Quel est mon etonnement d'y trouver les portes fermees! Je +demande a l'officier de poste pourquoi ce jour-la seul la Bastille se +trouve fermee. Il me repond que c'est de l'ordre du general et du maire +Bailly. Je lui repliquai que j'allais chez Santerre, que dans dix +minutes j'esperais etre de retour, que, si je ne trouvais pas alors les +portes ouvertes, je comptais bien les faire tomber comme nous avions +fait le 14 juillet. + +J'arrive chez Santerre et ma surprise est encore grande de voir que mes +propositions ne lui conviennent pas. Je commencai des lors a apercevoir +que, quand il s'agissait de deployer de ce qu'on appelle une veritable +energie, le heros du faubourg Saint-Antoine n'en etait plus. Il me dit +que, si on voulait lui donner cent mille hommes, il irait aux frontieres +combattre les ennemis du dehors. Ce n'etait [pas] de cela qu'il etait +question, c'etait les ennemis du dedans qu'il s'agissait de combattre. +Je ne dois pas taire ici a la nation quels etaient alors mes projets +transmis et proposes a Santerre. Ils etaient ceux du club entier des +Cordeliers, de ce club toujours mur longtemps avant les autres sections +des citoyens. Ils ne consistaient, ces memes projets, a rien moins qu'a +fonder des lors l'empire sacre et respectable du republicanisme, qu'a +saisir l'instant favorable qui se presentait d'abattre l'idole de la +royaute et d'entrainer dans la meme proscription tous ses vils +sectateurs. Je proposais de sonner le tocsin general, d'arreter Bailly +et La Fayette, et de les renfermer, de leur faire leur proces, et de +leur faire payer de leurs tetes la garantie qu'ils nous avaient juree du +parjure _veto_. Je proposais en second lieu d'abattre toutes les statues +de bronze qui existaient a Paris, d'aller visiter tous les endroits ou +l'on soupconnait dans ce temps-la qu'il existait beaucoup d'armes et de +munitions, de s'en emparer, de mettre la nation en pleine force, de la +faire lever tout entiere, enfin de lui faire deployer toute l'attitude +de la souverainete republicaine. + +Voyant que je ne pouvais rien faire de tout cela avec Santerre, qui +passait alors pour le coryphee des braves, je le quittai indigne et je +cherchai a voir si je ne pourrais parvenir a rien sans lui. + +Je retourne a la Bastille. J'en trouve les portes ouvertes, et j'y +remarque un bien petit rassemblement du peuple. Je me jette au milieu, +et je dis: "Mes amis, la nation n'est pas encore mure, nous avons encore +des hommes en place qui n'ont point l'energie de la liberte et celle qui +convient aux chefs armes d'un peuple qui la veut. Au surplus, allons au +Champ de Mars pour signer la petition. Peut-etre un moment prospere se +presentera-t-il." + +Le grand rassemblement se fit en effet a l'autel de la Patrie pour +signer cette petition qui fut le precurseur imposant des dogmes +republicains que la France, vraiment libre aujourd'hui, a le bonheur de +professer. Mais les deux conjures Bailly et La Fayette etoufferent pour +une annee le germe de cette sainte doctrine, et ce fut avec des flots de +sang qu'ils empecherent qu'il se developpat. L'infernal departement de +Paris d'alors etait de tiers dans cette machination nationicide. + +Cette infame coalition commenca par faire couper la tete a deux +malheureux[57] pour avoir le pretexte de deployer la loi martiale, pour +pouvoir ensuite faire assassiner, comme ils l'ont fait, une multitude de +citoyens de tous ages et de tous sexes, d'epoux avec leurs epouses, de +meres avec leurs enfants. On a eu trop de preuves, que leur but etait +d'envelopper dans le massacre general le club des Cordeliers, toujours +en observation pour eclairer leurs odieux forfaits. Ils n'ont pas +reussi. Ce club, tant redoute par ces grands criminels, n'en est devenu +que plus terrible pour poursuivre leurs continuelles manoeuvres +d'iniquite. + +[Note 57: Il s'agit des deux hommes qui avaient ete trouves caches sous +l'autel de la Patrie. Voir le recit de Santerre dans le _Journal des +Amis de la Constitution_, n deg. 29.] + +Je dois rendre ici un compte tres exact de cette sanglante et +malheureuse journee du Champ de Mars, sur laquelle tout erre dans les +details. + +D'un cote, le peuple etait rassemble en paix autour de l'autel de la +Patrie ou il s'occupait de signer la petition. + +D'un autre cote, toute la force armee etait mise en mouvement par La +Fayette. Bientot le Champ de Mars est investi. Un corps de cavalerie +remplit le Gros-Caillou, une troupe de brigands, en tete de laquelle se +distingue le fameux Hullin, occupe la partie de l'Ecole militaire. La +place des Invalides est garnie de ces chasseurs si connus par les +assassinats de la Chapelle[58]. La Fayette et ses mouchards s'occupaient +a faire distribuer de l'eau-de-vie et du vin a tout ce monde deja egare. +De toutes parts, on ne voyait plus que des hommes souls et ivres. De +toutes parts, on ne voyait que des pieces de canon. Helas! pour quoi +faire? Pour executer de sang-froid le massacre le plus barbare contre +des hommes sans defense, contre leurs femmes paisibles et leurs +malheureux enfants. Citoyens, poursuivez les details qui me restent a +vous reveler sur cette horrible affaire, et fremissez. + +[Note 58: Allusion aux meurtres commis a La Chapelle-Saint-Denis le 24 +janvier 1791 par un detachement de chasseurs soldes. Voir sur cette +affaire le rapport fait par Elie Lacoste a l'Assemblee legislative dans +la seance du 11 mai 1792 (_Moniteur_, XII, 367).] + +A deux cents pas de l'autel de la Patrie, La Fayette, entoure d'une +escorte nombreuse d'epauletiers, ses satellites, se presente. J'osai lui +faire face. Il s'arrete. Je lui demande ce qu'il vient faire et quel est +son dessein. Je l'invite a se retirer et lui garantis que tout le monde +est paisible et tranquille[59]. Il reste muet et me regarde d'un oeil +dedaigneux; et il me semble lire sur son visage qu'il avait un dessein a +executer, mais qu'il ne me considerait pas comme capable de le faire +manquer. Je retourne aussitot sur l'autel de la Patrie et je demande un +grand silence pour pouvoir promptement deliberer sur les moyens de parer +aux dangers qui nous menacaient. Au meme moment parurent, quatre +municipaux revetus d'echarpes: "Messieurs, vous me connaissez tous, leur +dis-je, je vous declare ici que, d'apres ce que je viens de voir et +d'observer, l'on n'a que l'intention d'engager une guerre civile et de +nous assassiner." Les municipaux demanderent a voir la petition et +dirent hautement, apres l'avoir lue, qu'ils la signeraient eux-memes, +s'ils n'etaient pas revetus de pouvoirs; qu'ils allaient de ce pas a +l'Hotel de Ville rendre compte du bon ordre qui regnait autour de +l'autel de la Patrie et de la justice des reclamations. + +[Note 59: Convention nationale, seance du 12 mars 1793, paroles de +Marat: "Je denonce un nomme Fournier qui s'est trouve a toutes les +emeutes populaires, le meme qui, a l'affaire du Champ de Mars, a porte +le pistolet sur La Fayette et qui est reste impuni, tandis que les +patriotes etaient massacres." (_Moniteur_, XV, 691.)] + +A travers ces demonstrations municipales, je crus demeler certaines +intentions peu sinceres. Alors, je confiai au peuple mes craintes et je +demandai si l'on ne croirait pas utile de nommer une deputation +sur-le-champ pour accompagner les municipaux a la Maison de Ville. On +adopte cette proposition. Je suis nomme l'un des onze commissaires de la +deputation. Etant partis tous en voiture avec les municipaux, nous ne +tardons pas a acquerir la preuve de ce que j'avais pressenti, +c'est-a-dire qu'il y avait quelque anguille sous roche, dont les hommes +du peuple ne devaient pas etre du mystere. + +Arrives a la porte d'un sieur La Rive, faubourg du Gros-Caillou, nous +apprenons que c'est la que La Fayette se trouve retranche. C'est sans +doute, pensai-je bien alors, pour concerter les modifications de quelque +terrible complot. Je fus plus confirme dans mon opinion, quand je vis +nos municipaux vouloir faire arreter les voitures, et dire qu'il fallait +necessairement qu'ils parlassent a M. de La Fayette. Nous voulons entrer +avec eux; nous rencontrons de l'opposition. Nous payons notre temerite +par le role de sentinelles forcees qu'il nous fallut remplir pendant une +demi-heure, temps que dura a peu pres l'audience qu'obtinrent +exclusivement les municipes (_sic_). Enfin, nous repartons; mais, sous +le pretexte de nous donner une escorte de surete, on nous fait, comme +des coupables, accompagner d'une force de cavalerie imposante. Alors +j'apercus la perfidie en pleine evidence. C'est ainsi que nous arrivons +a la Maison de Ville. + +Mais de quels nouveaux caracteres sinistres se charge cette scene qui +aussi devait etre sur sa fin si tragique! + +La Greve se voit pleine de troupes, presque toutes soules. A notre +approche, on fit battre aux champs. On nous fait entourer de plus de +quatre mille hommes!--On fait charger les armes!!...--Nous descendons de +voiture, et ... nous montons a la Ville. J'avoue que tout cet appareil +ne me faisait pas un tres grand plaisir; cependant je dis a mes +collegues qu'il fallait conserver du courage, meme en reprendre beaucoup +de nouveau, et bien soutenir le caractere de deputation dont le peuple +nous avait revetus. + +Nous n'allames avec les quatre municipaux que jusque dans la salle de la +Commune, ou l'on nous fit rester escortes de quatre sentinelles a chaque +porte. Les municipaux penetrerent dans la chambre du Conseil. Je m'assis +penitentiellement derriere la porte de communication de cette derniere +piece. Tout a coup parait Bailly, qui s'ecrie: "_Nous sommes trahis et +compromis; il faut deployer la loi martiale_." La foudre ne saisit pas +plus vivement celui qu'elle frappe, que je ne fus penetre d'horreur en +entendant ces meurtrieres paroles: "Voila donc le signal du massacre, +m'ecriai-je; voila l'arret de mort prononce contre le peuple!!" Hors de +moi, je me leve, j'arrete ce sanguinaire Bailly et lui dis: "Monsieur, +nous sommes ici une deputation envoyee par le peuple du Champ de Mars, +et nous sommes sous la sauvegarde de quatre municipaux avec lesquels +nous en sommes partis pour nous rendre ici; nous vous demandons la +parole." Dans l'instant, des officiers municipaux qui etaient la +semblerent vouloir faire une diversion a cet interlocutoire en insultant +un de nos collegues, le citoyen Lariviere, alors chevalier de +Saint-Louis, sur ce qu'il avait sa croix attachee avec un ruban +tricolore. Mais il leur repondit: "J'ai cru que cette croix, que j'ai +bien gagnee, ne perdrait rien a etre supportee par le ruban de la +nation; au surplus, si vous voulez la porter au pouvoir executif, il +vous dira si je l'ai bien meritee." Aussitot Bailly s'ecria: "Je connais +M. Lariviere." L'impression que toutes les circonstances firent eprouver +au citoyen Lariviere fut telle qu'il tomba deux jours apres en paralysie +et qu'il resta depuis ce temps dans l'etat le plus deplorable. + +Dans cette entrefaite (_sic_), parut un commandant de la section de +Bonne-Nouvelle qui vint prendre a bras le corps le maire Bailly, en +criant: "Nous sommes perdus, on vient de tuer M. de La Fayette au Champ +de Mars." C'etait un autre coup monte dont les conjures etaient sans +doute convenus d'avance. Bailly l'assassin ne fait que repondre de +toutes ses forces: "_La loi martiale, la loi martiale!_" C'etait a ces +seuls mots que se bornait son role. + +Et aussitot le sanglant drapeau est deploye a la fenetre et la loi de +mort proclamee sur la place. J'eprouve l'aneantissement et de suite +l'emotion de la fureur. C'est au milieu de ce dernier sentiment que je +crie a mes collegues: "Fuyons ces lieux de proscription; le signal du +carnage est donne; de feroces magistrats immolent le peuple: ils ne sont +pas disposes a ecouter ses envoyes; fuyons et allons rejoindre nos +concitoyens et, s'il en est temps encore, soustrayons-en le plus grand +nombre possible aux coups de leurs bourreaux." + +Nous observames que le plan des meurtriers etait si bien premedite que, +dans tout Paris, a la meme minute, ce n'etait qu'un seul cri: "_La +Fayette est tue!_" Les scelerats, qui connaissaient le coeur humain, +avaient calcule qu'en frappant le peuple d'une telle assertion +relativement a l'idole du jour de ce temps-la, il serait ebloui, il ne +verrait plus rien et qu'il oublierait de regimber contre les mesures +assassines disposees contre lui-meme. + +Quant a moi, je ne perdis nullement la tete. J'epuisai toutes les +ressources qui me parurent nous rester. Je me rendis avec quelques-uns +de mes collegues au club des Cordeliers qui etait permanent, et j'y +rendis un bref compte de tout ce qui se passait. Santerre etait dans ce +moment-la au club. Voici une circonstance qui fait remonter d'un peu +loin des donnees sur le fond du civisme de cet homme qui fut aussi une +idole. Lorsque j'eus dit que la loi martiale marchait, j'eus lieu d'etre +etonne de la vivacite avec laquelle Santerre prit la parole pour laisser +echapper ces mots par lesquels il eut fait croire qu'il etait dans le +secret: "Messieurs, dit-il, soyez tranquilles, il n'y aura pas une +amorce de brulee dans tout ceci." Il est vrai que par reflexion il +ajouta: "Au surplus mon bataillon y est, et, si on avait le malheur de +tirer, je m'y opposerais. Mais je puis me tranquilliser et m'en +rapporter a l'officier qui le commande." + +Alors je demandai la parole pour dire autant renomme Santerre qu'il +serait bien plus convenable qu'il se portat lui-meme en tete de son +bataillon. Mon brave aussitot semble pique d'honneur, me regarde en +enfoncant son chapeau dans sa tete, et dit: "_J'y vais_." + +Ou croiriez-vous, citoyens, qu'il a ete? Se cacher chez sa belle-soeur +dans la rue des Fosses-Monsieur-le-Prince, meme maison ou je demeurais. +Sans doute qu'il ne s'attendait pas de se trouver la si pres de mes +penates; il n'en est sorti qu'a onze heures du soir. Les voila donc, ces +heros dont les noms remplissent la terre! + +Quittant les Cordeliers, je me rends au Champ-de-Mars ou j'ai pu encore +devancer la loi martiale. Je suis monte promptement sur l'autel de la +Patrie ou j'ai dit au peuple assemble que nous avions voulu remplir ses +intentions a l'Hotel-de-Ville, mais que nous n'avions pu nous y faire +entendre; que la loi martiale etait a deux pas, et qu'on paraissait +vouloir impitoyablement nous massacrer tous. "Je fais la motion, +ajoutai-je, que tout le monde se retire paisiblement, pour que nos vils +assassins n'aient pas la satisfaction d'accomplir leur abominable +projet, et encore pour leur epargner dans l'histoire la honte inouie +d'avoir immole tout un peuple sans defense." + +Un citoyen repliqua qu'il fallait attendre l'infame drapeau rouge, et +qu'a la premiere proclamation, suivant la loi, on se retirerait. +Immediatement le drapeau rouge parait au premier fosse du Champ-de-Mars. +Des brigands stipendies et apostes la par les grands brigands avaient le +mot de jeter quelques pierres a ces derniers des qu'ils paraitraient +avec la loi martiale, afin que cette feinte provocation servit de +pretexte a nos scelerats. Cette mesure etait liee aux deux assassinats +du matin et au bruit generalement repandu d'un pretendu projet de +massacre. Du milieu de la bande apostee des jeteurs de pierres part un +coup de fusil, et c'est la, au lieu des diverses proclamations +prescrites par la loi, c'est la le signal du meurtre et de l'egorgerie +universelle. Les feroces satellites du general[60], tout pleins des +fumees du vin qu'il leur a distribue et des maximes de sang qu'il leur a +fait inculquer, brulent d'en venir a l'execution. L'ordre fatal est +donne, ils vont etre satisfaits. De toutes parts ils courent sur le +peuple, de toutes parts aussitot le peuple est assassine. Tout le monde +veut se sauver et, dans leur fuite penible, hommes, femmes, vieillards, +enfants, recoivent en tres grand nombre le coup terrible qui leur porte +la mort. + +[Note 60: Le general qui, il faut le dire a la honte des Francais, etait +alors, dans l'exactitude du mot, l'objet du culte du plus grand grand +nombre. (_Note de Fournier_.)] + +Toute cette peinture horrible est exactement tracee d'apres le +temoignage de mes yeux. Oui, j'ai ete le triste spectateur de tous les +instants de cette scene affreuse. Je suis reste le dernier sur l'autel +de la Patrie, et je ne l'ai abandonne que lorsqu'on y est venu +assassiner deux citoyens qui etaient a mes cotes. J'ai dirige ma +retraite vers Vaugirard pour aller au secours de plusieurs citoyens que +je voyais poursuivre et fusiller de ce cote. L'un d'eux, qui n'etait +meme pas entre au Champ-de-Mars, eut la tete percee d'une balle qui le +renversa a quelques pas de moi. Je le fis transporter aux Invalides par +la grille de derriere pour lui faire administrer des secours par le +chirurgien de l'Hotel; mais a peine y fut-il arrive qu'il y expira. + +Ne pouvant plus servir personne ni remedier a rien, et voyant mes jours +en danger, je me retirai chez le citoyen Leroi, faubourg Saint-Germain, +pour m'y rafraichir et m'y laver les mains et la figure que j'avais +toutes couvertes de sang et de poussiere. + +J'omettais une particularite qui n'est cependant point a garder sous +silence. Le citoyen que j'abandonnai, apres qu'il eut expire, fut enleve +par des troupes qui recueillaient les cadavres avec leurs bijoux. +Celui-la avait deux montres d'or. Mais, tant de celles-la que de bien +d'autres, Bailly a eu grand soin de ne rendre aucun compte. Vices +humains! A quel point vous degradez ceux que votre attrait honteux +subjugue! + + + + +CHAPITRE XIII + +20 JUIN 1792 + +_Fameuses petitions des Sans-Culottes_[61]. + +[Note 61: _Note annexee_: "Bien definir l'histoire du 20. Detailler le +role de Petion et celui de Manuel. Rapprocher l'identite de la trahison, +les intentions de ces deux roles qui paraissaient etre en opposition. +Rapprocher l'opposition de ces memes roles avec celui de Santerre. + +"Ici il se presente encore une particularite propre a faire apprecier +Santerre. Il etait convenu avec nous de planter l'arbre de la liberte +dans le jardin des Tuileries, a la suite de la presentation de la +petition a feu Capet. Lorsqu'il fut descendu du Chateau, il etait +question d'executer ce projet: "Non, non, dit Santerre, cela +epouvanterait le roi: il vaut mieux aller planter l'arbre dans un autre +lieu." Vil complaisant! et toi aussi donc, tu as craint de deplaire a +des rois! Que la posterite trouve dans ce seul fait de quoi te juger. +L'eclair de renommee que tu n'as du qu'a des manoeuvres hypocrites ne +pouvait pas briller plus longtemps que celui qui a lui sur tes +pareils."] + + +On se rappelle l'objet de ces petitions, dont l'une etait adressee a +l'Assemblee nationale, et l'autre a feu Capet. Elles contenaient +reclamations contre les terribles abus du _veto_ et contre le renvoi des +ministres patriotes. J'ai contribue a cette memorable demarche, et pour +cela j'ai ete denonce dans le fameux libelle de l'homme-roi, qui +pretendait qu'on avait viole son asile[62]. N'avait-il pas donne la +croix de Saint-Louis a un certain abbe Douglas pour etre mon +denonciateur et provoquer contre moi un mandat d'arret qu'on n'a jamais +ose mettre a execution? J'ai la preuve de tous ces faits, dont on +pourrait d'ailleurs demander compte au club des Electeurs, seant a +l'Eveche ainsi qu'au public, a qui j'avais annonce cette fameuse journee +du 20 juin, huit jours auparavant. + +[Note 62: Il s'agit peut-etre du pamphlet de l'abbe de Lubersac +intitule: _Rapprochement et parallele des souffrances de Jesus-Christ, +lors de sa grande mission sur la terre, avec celles de Louis XVI, +surnomme le Bienfaisant, dans sa prison royale_. Paris, 1792, in-8. +(Bibl. nat., Lb. 39 6920.)] + + + + +CHAPITRE XIV + +1792 + +_Arrivee des Marseillais a Paris.--Premier projet de revolution contre +le pouvoir executif: manque._ + + +Je fus delegue pour aller au-devant d'eux jusqu'a Charenton avec +plusieurs citoyens aujourd'hui membres de la Convention nationale[63]. +Tous les Francais tant soit peu clairvoyants n'ont pas ete jusqu'ici +sans s'apercevoir que cette demarche des Marseillais fut une disposition +concertee entre ces chauds patriotes et les republicains de Paris pour +parvenir a executer une seconde revolution dont on avait reconnu la +necessite. On peut aujourd'hui avouer tout haut ce fait dont on a eu +l'air longtemps de vouloir faire un secret. Les Marseillais ne durent +donc pas etre surpris de notre rencontre a Charenton[64]. Eux et nous +etions des revolutionnaires deja d'accord et qui nous connaissions, +quoique sans nous etre vus. + +[Note 63: Le 29 juillet 1792. Voir la liste de ces compagnons de +Fournier dans _le Bataillon du 10 aout_, par Pollio et Marcel, p. 179.] + +[Note 64: Sur le role de Fournier a Charenton, voir aussi Barbaroux, +_Memoires_, ed. Dauban, p. 348, 350.] + +Le diner que nous fimes ensemble a Charenton ne fut donc pas +ceremonieux; il fut d'intimite et tel qu'il devait etre entre gens qui +avaient de grands plans a suivre de concert. + +Ici je joue un grand role. C'est moi le negociateur choisi pour +transmettre les projets les plus importants aux principaux du bataillon +qu'on voulait en instruire. Nous nous retirons apres le diner dans une +chambre, et la je confie a ces braves que la grande manoeuvre, par +laquelle la liberte pourrait etre sauvee, etait dans le meilleur train; +qu'un grand coup preparatoire avait ete jete le 20 juin, et qu'il +n'etait plus question que d'achever; qu'il s'agissait pour eux, en +arrivant a Paris, de l'execution d'un plan ou ils seraient les premiers +auteurs, mais pour lequel ils auraient ensuite la masse entiere des +Parisiens pour cooperateurs et pour soutiens; que ce plan consistait a +aller s'emparer de l'individu nomme roi, ainsi que de sa famille, et de +chasser du chateau tous les scelerats et brigands qui conspiraient la +perte totale des Francais et leur esclavage: qu'aussitot eux, +Marseillais, camperaient aux Tuileries et y feraient le service de +concert avec la garde nationale parisienne. Ce plan fut tres goute. Les +Marseillais me dirent qu'il ne marcheraient qu'avec un patriote tel que +moi, qui justifiait si bien, ajouterent-ils, le recit qu'ils en avaient +deja entendu faire. + +Nous arretames definitivement l'execution du plan propose. Il ne +s'agissait plus que de convenir aussi des moyens. La defiance est tout a +fait de saison dans des circonstances telles que celles ou nous nous +trouvions. C'est pourquoi je m'en entourai. Je dis aux Marseillais: +"Nous sommes ici sept que vous ne connaissez pas. Dans la crainte qu'il +ne se trouve dans le nombre quelques faux freres, je fais la motion que +nous partions tout de suite pour Paris, afin de preparer les esprits +pour executer notre projet, pas plus tard que demain. Je demande de plus +que deux d'entre vous nous gardent partout, mangent et couchent meme +avec nous, et demain, quand toutes choses seront bien disposees, nous +viendrons vous chercher ici (a Charenton) pour suivre aussitot +l'execution du plan. S'il vous fallait encore de nouvelles trahisons +pour vous rendre sages, disons franchement le mot, vous ne seriez pas +dignes de la liberte." + +Toutes ces choses encore convenues, nous arrivons le soir a Paris. +Accompagne de deux Marseillais, je me rends de suite chez Santerre, +alors commandant du bataillon des Quinze-Vingts, pour lui faire part du +plan. Il l'approuve. Je lui ajoute que j'allais de ce pas chez le +citoyen Alexandre, commandant du bataillon de la section des Gobelins, +pour le lui communiquer egalement. Santerre m'applaudit encore et nous +declare que nous pouvons compter sur lui. Nous partons sur cette parole +et nous joignons a la section des Gobelins les citoyens Alexandre et +Lazowski, auxquels nous confions nos vues. Ils y applaudissent aussi et +nous promettent de se rendre le lendemain au-devant des Marseillais. + +Le lendemain matin, nous avons rejoint les Marseillais du cote de +Saint-Mande. Nous avons vu Santerre au faubourg Saint-Antoine, qui nous +comfirma sa parole de la veille qu'il viendrait nous joindre. Cependant +nous eussions compte sur cette parole en vain, car il n'avait pas meme +averti son bataillon. + +Telle etait dans toutes les occasions la franchise et l'energie de cet +homme, qui a acquis une reputation de sans-culottisme on ne sait +comment. + +Au lieu de venir nous joindre, c'est nous qui l'avons joint a peu pres +devant sa porte ou il se mit a la tete de quelques braves du faubourg +qui l'ont presque fait marcher de force, et il faut bien noter que, +depuis le faubourg jusqu'a la Greve ou nous devions, suivant notre plan, +faire sonner le tocsin, il nous fit employer trois heures. Je ne puis +mieux comparer cette marche qu'a celle que nous fit faire La Fayette +pour Versailles la nuit du 5 au 6 octobre. Santerre nous conduisit chez +Petion a la mairie ou il nous promettait monts et merveilles. Il entre +chez Petion et nous fait faire halte. Sa conference avec le maire dura +une heure et demie, et pendant tout ce temps nous sommes restes a +croquer le marmot. A la fin, il est venu nous dire: "_Marchons aux +Tuileries_." C'etait ce que nous attendions. Nous passons sur le +Pont-Neuf et arrives sur le quai de l'Ecole, nous voulions, comme on le +concoit bien, aller au Chateau. Santerre dit: "_Non, non, nous prendrons +par la rue Saint-Honore_." Arrive dans cette rue, je me mis a faire +defiler du cote du chateau. Santerre court, gagne la tete, fait faire +halte et dit aux Marseillais et aux troupes que l'intention de M. Petion +etait que les Marseillais allassent se caserner, qu'il devait, lui, les +conduire a leur caserne[65], et que de la il etait charge de les emmener +diner aux Champs-Elysees.... Ces dispositions furent suivies. + +[Note 65: Apres le mot _caserne_, on lit ici, dans l'original, ces mots +barres: _de la Courtille_.] + +Les masques sont-ils ici devoiles suffisamment? + +Francais, la conduite de vos Petion et de vos Santerre dans cette +circonstance, ou une tout autre marche eut pu decider des cette journee +la revolution salutaire qu'il vous fallait encore pour vous delivrer de +la tyrannie, cette conduite vous les fait-elle bien apprecier? Que ces +ecoles devraient bien vous avoir gueris pour toujours des enthousiasmes +prematures! + +Eh! sans doute.... + +La troupe marseillaise, ayant depose ses armes, se desesperait de voir +le plan manque. Une grande partie du bataillon est restee a la caserne, +l'autre s'est rendue a ce diner des Champs-Elysees que, pour produire +une distraction necessaire aux vues des traitres, la politique du +cabinet Petion et Santerre avait juge convenable d'arreter dans le +conseil particulier du matin. + +Tout le monde se rappelle ce diner, qui fut trouble par cette honteuse +rixe provoquee par des grenadiers nationaux parisiens et autres agents +de la cabale de la Cour. La s'est manifestee l'intention bien precise de +massacrer tous les patriotes. J'en ai ete quitte en cette occasion pour +echapper au danger d'un coup de pistolet dirige positivement sur moi, et +dont j'ai eu le bonheur d'etre manque. + +On ouvrit le Pont-Tournant pour recevoir dans leur fuite les assassins +des Marseillais. Ils entrerent au chateau ou Antoinette pansa elle-meme +les blesses. + + + + +CHAPITRE XV + +... JUILLET 1792 + +_Second projet de revolution contre le pouvoir executif: encore manque._ + + +La duplicite du magistrat Petion et de Santerre ne pouvait produire que +l'effet de retarder de quelques jours l'epoque des grands evenements qui +se disposaient. Le peuple francais avait jure d'abattre ses tyrans. Il +etait tout dispose pour le faire, et l'opposition de quelques traitres +n'etait pas capable de changer ce que la masse souveraine avait si +serieusement resolu. + +Les federes de tous les departements, venus a Paris dans les memes vues +revolutionnaires que les Marseillais et pour etre leurs collaborateurs, +s'assemblaient tous les jours aux Jacobins et ils formerent chez +Anthoine[66], depute a la Legislature[67], un comite secret. Ils eurent +la confiance et ils voulurent me temoigner l'amitie de m'y admettre. +Gorsas, Carra et Chabot etaient aussi de ce comite. C'est dans ce comite +que l'on concertait les divers moyens de consommer cette revolution dont +l'execution avait deja manque une fois. Apres qu'on fut convenu dans ce +meme comite des principaux faits pour une seconde tentative, on convint +aussi pour le lendemain d'un diner sur la place de la Bastille de tous +les federes reunis, qui, la, arreteraient en definitive la marche +executive de la nouvelle insurrection dont la liberte avait besoin pour +assurer ses principaux succes et completer son triomphe. + +[Note 66: Il n'y avait pas de depute de ce nom a la Legislative. +Fournier veut peut-etre parler de F.-P.-N. Anthoine, ex-constituant, +futur conventionnel.] + +[Note 67: C'est ainsi qu'on appelait vulgairement l'Assemblee +legislative.] + +Tous ceux qui se croyaient destines a remplir les principaux roles de +cette fameuse scene devaient en etre trop preoccupes pour pouvoir se +livrer a autre chose jusqu'au moment de la faire eclater. Voici +pourquoi, le meme jour, nous nous sommes assembles au nombre de dix a la +_Chasse royale_ et au _Cadran bleu_ sur le boulevard, pour nous affermir +dans nos resolutions. Santerre et Alexandre etaient de notre +conciliabule. Mais, encore la, Santerre prouva bien positivement ce +qu'il etait, c'est-a-dire en bon francais un vrai lache. + +Voyant que le fer a ete chauffe a point, il ne voulut rien manger en +disant qu'il etait bien empoisonne. Mais cependant, ou parce qu'il se +voyait toujours courageux dans l'avenir, ou plutot parce qu'il +apercevait sur le champ des moyens dilatoires pour ne pas etre tenu a +ses promesses, cependant dis-je, lorsqu'on reparla de l'arrete pris pour +le repas du lendemain de tous les federes a la Bastille, je ne vis +jamais notre Santerre si brave. Il dit: "Eh bien, comptez sur moi et +agissez en consequence." Il partit apres avoir prononce ces paroles, +dont il ne va pas etre inutile de conserver la memoire. + +De notre cote, nous retournames dans le comite secret, ou nous convinmes +qu'apres le repas de la Bastille, qui ne serait qu'un morceau pris sur +le pouce, il se formerait quatre divisions d'attaque contre nos ennemis +du chateau. On arreta que je commanderais la premiere et que je +garantirais les batteries de canons sur les ponts, a la Greve et sur la +place d'Henri IV. Je fus aussi charge de faire faire quatre drapeaux de +ralliement pour chaque division. Je les fis faire dans la nuit. Ils +etaient de drap rouge, avec cette inscription: _Resistance a +l'oppression. Loi martiale contre la rebellion du pouvoir executif_. + +Je ne manquai pas de me trouver le lendemain au rendez-vous de la +Bastille. Quel fut mon etonnement d'y voir cinq ou six bals ouverts par +Santerre! Exterminables intrigants, voila votre ressource banale. Vous +etes tous consommes dans cet art perfide de savoir distraire, quand vous +le voulez, le Francais; vous savez mettre a profit, au gre de vos +coupables desseins, cette frivolite, reste du caractere de la nation +dans le temps de son esclavage! Entrant comme un furieux, je fis cesser +les instruments et violons: "Malheureux, m'ecriai-je, en parlant a tout +le peuple, vous voulez danser, tandis que les scelerats rivent vos +chaines, tandis qu'on veut vous replonger dans le dernier esclavage et +qu'on accapare tous les grains et denrees!" J'avais plus ecoute mon zele +que la prudence, en faisant cette vive sortie; heureusement que j'etais +fort connu, car il y avait la des gens qui demandaient deja a me couper +la tete. Non seulement mon energie, aidee de l'appui de tous ceux a qui +mes principes n'etaient pas equivoques, les reduisit au silence, mais je +parvins a retablir l'ordre et a faire cesser ce scandale de danse. + +Il s'agissait, apres cela, de pousser l'execution des dispositions de la +veille. J'avais bien pu croire, en voyant cette danse intervenue si a +contretemps, que notre projet etait vendu, mais j'en fus encore plus +certain quand j'entrevis une foule d'autres entraves. Il s'etait +introduit la force raisonneurs qui entrechoquaient toutes les +deliberations et qui les rendaient interminables. Bientot d'autres +incidents me confirmerent bien davantage que nous etions trahis. M'etant +trouve embarrasse de mes quatre drapeaux, j'avais ete les deposer chez +un respectable sans-culotte, electeur, mon collegue. On ne tarda pas a +aller denoncer ce depot a Jurie, commissaire de police de la section des +Enfants-Trouves[68], qui s'empara de l'un de ces drapeaux et le porta +chez Petion. Je dois dire cependant qu'on respecta cette propriete et +que le drapeau fut rapporte en place. + +[Note 68: Il s'agit de la section des Quinze-Vingts (faubourg Saint- +Antoine) qui siegeait dans l'eglise des Enfants-Trouves.] + +Mais quel fut enfin le sort de notre projet? Jusqu'a une heure apres +minuit, rien n'avait l'air de pouvoir se determiner. Mais, a la meme +heure, arrive sur la place de la Bastille, Petion avec Sergent et +.....[69]. Il n'est pas de plus grands hors-d'oeuvre que des magistrats +qui viennent s'entremettre parmi le peuple lorsqu'il est au cours d'une +insurrection reconnue necessaire pour consolider sa liberte. La demarche +du magistrat pour contrecarrer ses mesures peut et doit etre alors +consideree comme un attentat a cette meme liberte. Penetre de ces +maximes, j'avance vers Petion et compagnie, je les accoste doucement, et +leur dis franchement: "_Que venez-vous f.... ici?_" L'un d'eux me +repondit: "_Votre plan est encore manque; vous etes trahis, rentrez chez +vous et vous ferez bien_." Je vis qu'il etait de la prudence de ceder +encore, et que mes dispositions avaient ete presentees de telle sorte a +une partie de nos concitoyens qu'en nous obstinant a les faire suivre, +nous nous exposions peut-etre a nous battre les uns contre les autres. +En consequence, je rendis compte de cet avis a mes collegues, et leur +dis: "Allons chercher les drapeaux, et retirons nous." + +[Note 69: Ici un nom propre illisible.] + +En toutes choses, les obstacles ne servent qu'a augmenter l'ardeur des +desseins que nous avons une fois resolus fortement. Irrite de ce nouvel +echec, je restai tant au comite que sur la place de la Bastille jusqu'a +deux heures du matin pour aviser avec mes collegues a des mesures +ulterieures pour l'execution de notre projet, manque une seconde fois. +Je fus surpris lorsque, avant de me retirer tout a fait, j'allai chez le +citoyen gardien des drapeaux, dans l'intention de les retirer. Il me dit +qu'il avait ordre du commissaire de police Jurie de me les refuser et de +ne me les livrer que quand il serait present. Je repliquai qu'_ou je +trouvais mon bien, je m'en emparais_. C'est en disant ces mots que je +demontai mes etendards de dessus leurs espontons et que je les emportai. + +Il est inutile ici de peser longtemps sur l'observation qu'en nous +retirant, apres ce second essai manque, nous ne nous sommes consoles du +non-succes qu'apres nous etre bien promis de ne point tarder a tenter de +nouveau le sort, en esperant qu'il pourrait nous etre plus favorable. + +Sous le regime des Bailly, des La Fayette, des grands juges de paix +inquisiteurs et du tartuffe Du Port, on eut traite tout cela de +conjuration atroce contre l'un des premiers pouvoirs constitues, et +j'eusse ete faire un tour a la guillotine. Sans doute, il faut beaucoup +aimer sa patrie pour s'exposer pour elle a des risques aussi grands que +tous ceux que j'ai hasardes. Ce qui me reste a presenter aux lecteurs ne +leur offrira pas de ma part un devouement moins entier pour la cause de +la liberte. + + + + +CHAPITRE XVI + +JUILLET 1792 + +_Incident tres curieux.--La Cour essaie de me corrompre._ + + +Pour peu qu'un homme devint un personnage, il fixait bientot l'attention +du roi constitutionnel ou de ses alentours. J'en avais deja trop fait +pour rester ignore, et la Cour, qui avait un plan de conduite qu'elle +suivait fidelement vis-a-vis de tous ceux qu'elle honorait de son +attention, ne s'en departit pas par rapport a moi. Tout le monde a +remarque cette difference que sous le despotisme absolu l'on +ensevelissait sous terre les gens qui voulaient se rendre redoutables, +au lieu que sous le despotisme constitutionnel on tachait de les rendre +muets avec de l'or. Je parus donc aussi valoir la peine d'etre achete. + +Par des motifs trop faciles a deviner, peu de gens ont eu l'indiscretion +d'imprimer comment on s'y prenait en pareil cas; moi, je n'ai aucune +raison d'etre circonspect. + +J'etais aux Tuileries le surlendemain du diner de la Bastille dont je +viens de donner la relation. Je vis venir a moi un ex-noble, officier du +Chateau. Je dis a l'un des citoyens avec qui je me promenais. "Ne vous +ecartez pas, vous allez entendre ma conversation avec cet esclave!" +Aussitot que ce dernier m'eut aborde, il me dit _que le Roi desirait de +me parler_. Il y avait deja longtemps que l'on cherchait a me seduire; +on crut sans doute trouver le moment favorable et que l'enthousiasme de +parler au Roi aurait eu prise sur mon individu. Je repondis au valet de +Louis: "_Allez dire a votre maitre que je demeure rue et numero tels, et +que, s'il a a me parler, il me trouvera_." + +Quatre fois differentes le meme emissaire est venu a la charge, et me +proposer une entrevue avec Capet soit au jardin du Dauphin, soit chez +Brissac, soit chez Laporte. _Ni chez l'un, ni chez l'autre_, +repondis-je. Enfin, on me demanda si je voudrais recevoir Brissac chez +moi et recevoir par sa bouche ce que le roi aurait a me transmettre. La +curiosite m'y fit consentir et je donnai rendez-vous pour neuf heures du +soir, afin de ne pas rendre ma conduite suspecte. + +Je n'eus rien de plus presse que de faire part de cet extraordinaire +rendez-vous, et a mes amis et aux hotes de la maison que j'occupais. + +A neuf heures precises, Brissac entre chez moi. L'homme qui aime la +franchise ne peut s'empecher de parler son langage meme devant les +pervers qu'il sait bien n'etre pas susceptibles de sensibilite en +l'entendant. Je dis donc a Brissac que, s'il venait pour chercher a me +seduire, il pouvait s'en retourner et que, s'il etait pour chercher de +grandes verites, il pouvait rester. Il me repondit qu'il _ne venait +effectivement que pour s'instruire_. Je lui dis alors tout ce que +l'energie de mon caractere put me dicter. Je lui demontrai, en lui +faisant l'enumeration des crimes de la Cour, que je les connaissais +tous, et je lui declarai en definitive que j'avais fait serment devant +le ciel que je ferais tout ce qui dependrait de moi pour detruire les +despotes et la tyrannie. Et parce que l'homme de bien est toujours +entraine naturellement a donner de bons conseils meme aux mechants, meme +a ses ennemis les plus dangereux, je dis encore au messager du Roi: +"Reportez a votre maitre que, s'il s'etait servi d'honnetes gens, il eut +pu exister heureux, mais que, n'ayant jamais su qu'acheter a prix d'or +des hommes mercenaires, il court avec eux a une perte inevitable. Vous, +monsieur, lui ajoutai-je, votre tete est a prix; elle est au jeu avec la +mienne, il faut qu'il y en ait une des deux qui saute, attendu que, des +deux partis opposes a chacun desquels est attache l'un de nous, il faut +que l'un ecrase l'autre". + +Ces gens de cour etaient plastronnes a triple cuirasse contre tous les +discours a principes, et l'experience de l'efficacite du grand +expedient, par lequel ils avaient fait presque autant de conversions +qu'ils en avaient entreprises, leur donnait une tres grande confiance a +l'employer. Brissac crut donc apparemment qu'il ne me trouverait pas +plus rebelle que tant d'autres, et il me fit ses propositions avec +beaucoup d'assurance. + +Je ne dois pas dire ici a quelle hauteur la Cour avait cru devoir lui +donner le pouvoir de les elever. On croirait que je les porte moi-meme +fort haut pour me faire valoir beaucoup. Mais des temoins qui ne sont +pas morts, et lesquels ont ete apostes de mon aveu pour nous entendre, +en rendraient bon compte si l'on en etait curieux[70]. + +[Note 70: Dans l'interrogatoire que lui fit subir la commission +administrative de la police de Paris, le 22 germinal an II (11 avril +1794), Fournier declara que Brissac lui avait promis "de terminer son +proces, de lui expedier un brevet de colonel et de lui donner par la +suite un gouvernement." (Archives nationales, papiers de Fournier.)] + +Les ames honnetes peuvent bien pressentir ce que mon indignation dut me +dicter de dire au seducteur Brissac. Je lui predis, lorsqu'il se retira, +qu'il ne devait plus faire un long sejour au Chateau. Il fut encore plus +court que je ne l'avais pu calculer, car deux jours apres il fut decrete +d'accusation et arrete[71]. + +[Note 71: Le duc Cosse-Brissac, commandant de la garde soldee du Roi, +fut decrete d'accusation le 29 mai 1792. C'est donc a cette epoque, et +non au mois de juillet, qu'il faut reporter la conversation que Fournier +dit avoir eue avec lui.] + +La Cour corruptrice etait irrebutable. Elle ne desesperait point de +gagner un jour ce qui lui etait echappe dans un autre. Le lendemain du +premier message, j'en recus un second encore par un ex-noble, qui vint +me faire de nouvelles propositions d'or, d'argent et de places +importantes. J'ai tout repousse avec dedain, en disant a cet esclave que +je servais la cause du peuple et de ma patrie, et qu'il n'y avait point +assez d'or en France pour m'acheter. J'eus encore des temoins secrets de +tout ce qui se passa entre moi et ce negociateur royal. Cet incident +produisit l'effet de m'inspirer plus d'horreur pour le tyran, et +d'accroitre beaucoup mon impatience de mettre une bonne fois a execution +le projet medite de lui porter le dernier coup pour faire enfin +triompher dans toute sa pompe la liberte. Le moment de cet evenement ne +tarda point a paraitre. + + + + +CHAPITRE XVII + +JOURNEE DU 10 AOUT 1792 + + +Si le peuple s'en etait toujours attendu (_sic_) a ses representants +pour faire les revolutions, sans doute il serait encore esclave. Les +legislateurs francais n'ont montre de veritable energie que toutes les +fois que le peuple s'est leve et qu'il les a forces a en prendre. Hors +ces cas, combien n'ont-ils pas semble agir souvent comme s'ils eussent +ete d'accord avec les conspirateurs! Ici, il s'en presente un notable +exemple. + +Des le 6, epoque ou nous avons publie les crimes de La Fayette, j'etais +tres instruit de tout ce qui se passait dans les comites de l'Assemblee +nationale. Je savais tres pertinemment[72], que les comites militaire, +de constitution et autres avaient resolu d'eluder de rendre autant le +decret d'accusation contre La Fayette, que celui de suspension contre le +chef du pouvoir executif. On avait seulement arrete l'ajournement de la +discussion sur ces deux individus pour le jeudi. Cette conduite +etait-elle dictee par la pusillanimite ou la perfidie? Il ne faut pas +raprocher beaucoup de circonstances pour demeler quel etait ce motif. +Quand je vis la patrie trahie .....[73] et que tous les jours on +semblait encherir sur les moyens de la tromper, mon indignation me +transporta chez le restaurateur des Feuillants, ou je dis, en presence +du public, a plus de trente deputes de l'Assemblee legislative: "Que je +connaissais toutes leurs infamies, tous leurs crimes, que je savais du +Chateau que les deux tiers des membres de l'Assemblee etaient vendus et +qu'ils trahissaient la nation, que je ne pouvais pas m'empecher de leur +dire qu'ils etaient des brigands, que je savais que ma grande energie +les embarrassait, et qu'ils etaient d'accord avec les Grands +Inquisiteurs juges de paix de me faire arreter, mais que je les en +defiais et qu'auparavant ils me verraient encore deployer ma vigueur +contre leurs complots." J'ajoutai que, pour dernier mot, j'avais a leur +dire que, si le 9, entre dix et onze heures et demie du soir, ils +n'avaient pas prononce sur l'arrestation de La Fayette et sur la +suspension du roi, a onze heures trois quarts nous ferions sonner le +tocsin.... + +[Note 72: Tant par l'Assemblee que par la Cour. [Mais] je devais garder +le silence parce que j'aurais trahi la patrie le (_sic_) divulguant. Je +me taisais soigneusement pour laisser .....[a] et ne pas faire manquer, +etc. (_Note de Fournier._)] + +[Note a: Nous n'avons pu lire ce mot.] + +[Note 73: Ici trois mots illisibles.] + +Au lieu de n'etre que les simples organes de l'opinion publique, nous +avons presque toujours vu nos senateurs sembler prendre a tache de la +braver, et substituer leurs volontes arbitraires a la volonte generale. +Ici, presses par les vives clameurs de la voix souveraine, ils eurent +l'air d'y ceder un moment, ils promirent toute satisfaction au peuple +sur le compte de Louis Capet et de La Fayette, les deux traitres les +plus dangereux d'alors. Mais toute la soiree du 9 se passa et rien ne +fut prononce contre eux. + +Je n'ai pas, moi, manque ma parole. + +Le meme jour, il y eut une assemblee des federes aux Jacobins. Pendant +l'assemblee des federes, j'entrai dans la salle au moment de la +discussion sur l'objet de presenter une nouvelle petition a l'Assemblee, +sur le refus d'en entendre une premiere qui venait d'etre renvoyee avec +ignominie. La veille du grand jour des vengeances avait vu consacrer le +dernier oubli des principes. Des mandataires n'avaient point voulu +entendre leurs commettants. + +Revolte de semblables procedes, je prends la parole, et je dis: + +"Citoyens, je m'oppose personnellement a ce que vous donniez cette +nouvelle petition. Vous en avez presente mille, on n'a fait droit a +aucune. Je vous proposerai celle-ci, qui sera la derniere. C'est d'aller +sur-le-champ couper six cents tetes[74] des conspirateurs refugies dans +le repaire royal, nous les porterons a l'Assemblee et nous dirons: Voila +vos chefs-d'oeuvre, legislateurs!" + +[Note 74: A l'original et raye: "Dont la mienne sera une. Trop heureux +que celle d'un patriote offerte en sacrifice a Jupiter le rende +entierement propice aux voeux des amis de la liberte!"] + +Cette motion, desapprouvee par un faible parti, fut applaudie par la +majorite. La preuve qu'elle etait bonne, c'est qu'il a fallu l'executer +le lendemain 10 au Chateau. L'on a deja pu voir, et l'on verra a la +suite que je ne me contente pas de faire le beau parleur a la tribune, +en laissant aux autres a suivre l'execution de mes motions. Je ne me +determine qu'apres avoir murement reflechi, mais aussi, une fois arrete +a une deliberation que je crois bonne et tendant au bien de mes freres, +je m'y sacrifie. On va donc me voir ici toujours agissant pour animer +mes freres et pour executer avec eux la secousse decisive du 10. + +Ce meme jour, le comite secret se rassembla a la _Chasse Royale_, sur le +boulevard[75]. Nous y avons fait venir Alexandre et Santerre. Ils nous +ont fait de tres brillantes promesses pour seconder notre entreprise, +notamment notre rodomont Santerre, toujours tres anime lorsqu'il ne +s'agit que de parler et de faire le bel esprit. + +[Note 75: Dans la nuit du 9 au 10, d'apres Carra. Mais l'ame de +l'insurrection, ce fut le comite des sections.] + +Le soir, a neuf heures, je me suis rendu a la caserne des Marseillais +avec lesquels j'avais rendez-vous, ainsi que plusieurs de mes collegues. +Nous y avons depose nos armes et, de la, envoye des deputations aux +faubourgs Saint-Marcel et Saint-Antoine pour inviter les citoyens de ces +deux faubourgs a se trouver au ralliement dont nous etions convenus. +Pendant cet intervalle, j'allai a la section du Theatre-Francais, lors +assemblee en permanence; et, comme j'etais citoyen de cette section, +qu'on sait avoir toujours ete un foyer ardent de patriotisme, je n'eus +pas beaucoup de peine a y faire adopter mes vues qui etaient deja celles +de la plupart des citoyens. + +Le tocsin a sonne a onze heures trois quarts comme nous l'avions promis. +On a place des postes, mais nous avons ete trahis par les etats-majors, +qui ne remplissaient pas nos intentions. A une heure du matin, nous +avons releve ces postes. + +Il est venu a la section trois officiers municipaux pour nous inviter a +cesser de sonner le tocsin, observant qu'en consequence d'un arrete de +la Commune, ils avaient deja ete dans plusieurs sections et qu'on avait +cesse d'y sonner; mais notre president, le citoyen Lebois[76], brulant +d'energie et de patriotisme, leur repondit: + +"Plein de respect pour la Commune de Paris, nous ferons tout pour elle, +mais ce que vous nous demandez, citoyens, il est impossible de vous +l'accorder. Au lieu de faire cesser le tocsin, j'ordonne, en ma qualite +de president, qu'il continue, car il n'est plus question de reculer, et +il est temps d'abattre les tyrans." + +[Note 76: Le journaliste R.-J. Lebois, qui fera paraitre l'_Ami du +peuple_ a partir du 29 fructidor an II.--Ce temoignage de Fournier +semble infirmer l'assertion de M. Mortimer-Ternaux (II, 436) qui dit que +cette nuit-la les meneurs de cette section se tinrent prudemment a +l'ecart.] + +Alors, de mon cote, je demande la parole et je dis: + +"Citoyens, l'Assemblee a decrete que la patrie etait en danger. Le +peuple est leve; vous, municipaux, vous devez aller vous coucher; vous +n'avez plus rien a faire." + +A la pointe de jour, je fus nomme commissaire avec trois autres citoyens +pour inviter le bataillon de la section a se joindre devant la porte des +Cordeliers. Mais les citoyens, trompes par des brigands dont je vis l'un +parmi eux faire cabale et s'opposant a notre demande, en concluant au +par-dessus a ce qu'on me coupat la tete, refuserent absolument de +marcher, malgre l'arrete de la section qui les y invitait. + +Je rendais compte de ma mission, quand je m'apercus que nous etions +mieux secondes d'ailleurs et que nous pouvions des lors former l'espoir +de faire reussir notre projet. En effet, nous vimes arriver de toutes +parts differents bataillons, et notamment du faubourg Saint-Marcel. Le +bataillon de Marseille parut aussi en meme temps. + +Aussitot on ne delibera plus et l'on ne songea qu'a executer. + +Nous formames deux divisions, dont l'une alla par le Pont-Neuf, et +l'autre par le Pont-Royal. Le point de ralliement se fit sur la place du +Carrousel. Ici tous les mouvements de la grande attaque qui suivit sont +precieux a saisir. Nous debutames par demander a entrer au chateau dont +les portes etaient fermees. + +On nous envoya plusieurs officiers, entre autres, un officier de +canonniers, pour nous dire "que nous n'avions qu'a nommer huit chefs, et +qu'on les ferait entrer". + +Nous repondimes avec energie "que nous n'avions point de chefs, mais que +nous l'etions tous, et que pour la seconde fois nous demandions a +entrer". + +Nous sommes restes la pres de deux heures. A de longues discussions +succeda un refus formel de nous ouvrir. + +Ceux qui ne connaissaient point Santerre comme moi ne savaient que +penser sur son compte [en voyant] qu'il ne se trouvait pas au +rendez-vous. Mais moi qui avais deja eu tant d'occasions de l'apprecier, +je ne fus pas tres surpris de voir arriver Alexandre qui me dit que +Santerre venait de lui ecrire pour lui demander secours avec du canon a +la Maison commune, attendu, disait-il, que les jours de M. Petion +etaient en danger. "Leurre epouvantable!" m'ecriai-je dans mon +indignation concentree. Santerre, Petion, idoles du jour que la foule +aveugle est entrainee a encenser, vous etes donc aussi d'insignes +traitres! Mais prudence m'enjoint de dissimuler. Ne gatons pas encore +une fois une cause si importante et si heureusement commencee et, malgre +tous les obstacles, sauvons la patrie, s'il nous est possible. + +"Camarade, dis-je a Alexandre, il ne faut point partir, j'ai la +confiance de te dire que c'est encore la un dessous de carte de +Santerre, et j'ajoute que si tu nous quittes, ce ne sera de ta part +qu'un trait de lachete." + +Je vis que c'etait l'occasion d'employer une grande presence d'esprit et +de penser a tout a la fois. Je fus bien vite rendre compte de cette +circonstance a tous les officiers qui commandaient, et je leur dis de +s'assembler promptement sur l'appel que je ferais faire. + +Mais, de retour au centre de la place, je vis le commandant marseillais +et plusieurs autres citoyens de Paris qui me dirent: "Nous sommes donc +encore joues et trahis. Voila Alexandre qui vient de partir avec deux +canons et deux cents hommes, sous le pretexte d'aller joindre Santerre a +l'Hotel de Ville." + +D'apres le moment d'entretien entre Alexandre[77] et moi, je ne m'etais +pas attendu a cette manifestation de sa complicite avec Santerre. Je +restai interdit et presque muet. Revenu a moi, je ne vois de moyen de +salut qu'en distrayant l'attention des braves qui nous restaient pour la +diriger vers le seul but d'un grand mouvement d'energie et de courage. + +[Note 77: Il y a ici dans l'original, au lieu du nom Alexandre, celui de +Santerre: mais c'est une erreur evidente.] + +"Eh bien, citoyens et camarades, m'ecriai-je; il faut perir aujourd'hui +ou entrer au Chateau. Je sais que si nous manquons cette journee, la +France est livree a l'esclavage et la capitale reduite en cendres[78]." + +[Note 78: Il ne faut pas que j'oublie de noter cette circonstance +affligeante. J'avais expedie a Santerre trois braves Bretons pour le +conjurer de venir nous secourir. Comme ils etaient pres d'arriver pour +nous rapporter sa reponse, ils furent tues dans la rue Saint-Honore. +(_Note de Fournier_.)] + +Finissant ces derniers mots, j'eus tout de suite la satisfaction +d'apercevoir l'impression qu'ils avaient produite. + +L'effet de cette impression ne tarda point non plus a se manifester. Les +sans-culottes tomberent a coups de poing sur la porte dite Royale, et a +force de secousses y ont brisee et mise en pieces. Je profitai avec soin +de ces premieres dispositions et je sentis qu'il ne dependait plus que +de ma conduite d'en soutenir la continuation et d'en faite resulter le +succes le plus complet. + +Ici toute la scene va etre en action, et les mouvements s'executent et +se succedent avec une etonnante rapidite. + +Aussitot la porte enfoncee[79], je m'elance en furieux vers les quatre +pieces de canon qui etaient au bas du grand escalier, et je dis aux +canonniers: "Vous, braves militaires, etes-vous pour la nation ou pour +les tyrans?" + +[Note 79: Cette porte Royale, d'apres les autres recits, fut simplement +ouverte par le concierge.] + +Ils me repondirent: "Il y a quatre heures que nous vous attendons, et +vive la nation!" + +A ces mots, je leur dis en saisissant le timon d'une piece: "Eh bien! +camarades, suivez-moi." + +Aussitot les quatre pieces me suivirent, et nous les postames dans le +Carrousel ou etaient demeures nos bataillons. + +Nous fimes entrer quatre pieces des notres et nous les placames dans la +cour du chateau, braquees sur les fenetres. Nos bataillons des +Marseillais et des federes se placerent en bataille de droite et de +gauche. Je montai aussitot le grand escalier jusque devant la porte de +la chapelle. La je vis qu'il etait impossible d'aller plus loin. Une +barricade ou plutot un retranchement s'y opposait. Alors je parlai a +ceux qui se trouvaient la avec force et energie et en meme temps avec +toute l'honnetete possible. J'observai sur toutes les figures qu'il y +avait sous jeu de grands desseins: car il ne me fut repondu rien du +tout. Cependant un Suisse s'elance a corps perdu de mon cote en jetant +ses armes et criant: "Vive la nation!" + +J'emmenai ce brave avec moi et le remis entre les mains des federes en +leur disant: "Voici un bon Suisse qui a rejete au despotisme les armes +qu'il en avait recues et s'est tourne exclusivement vers la patrie." Il +entra aussitot dans nos rangs au milieu des embrassements de ses freres. + +Comme j'avais reconnu sous les habits suisses, ainsi que sous ceux de +gardes nationales, beaucoup de chevaliers du poignard et de grenadiers +des filles Saint-Thomas, je remontai une seconde fois pour temoigner aux +uns et aux autres que nous ne voulions de mal a personne, mais que nous +priions seulement qu'on nous remit le roi et sa famille. + +Le commandant me fit reponse qu'ils n'en feraient rien, et que la force +armee du chateau les garderait elle-meme. + +Alors je me rendis aux quatre pieces de canon; je fis charger; je dis +aux canonniers de se tenir prets et que j'allais faire commandement a la +garde du chateau de nous livrer le roi, et, si elle s'y refusait, qu'au +premier signal ils aient a faire feu. + +J'avancai ensuite sous le balcon et fis une nouvelle sommation. On ne me +repondit rien. J'allais donner le signal aux canonniers, lorsque +Lazowski, officier de notre artillerie, vint a moi et me dit: + +"Montons encore une fois et pour la derniere; sommons-les de mettre bas +les armes et de nous livrer le roi, ou que sinon nous allons agir." + +Je me rends a cette proposition. Nous montons de nouveau l'escalier, +Lazowski et moi. C'est a ce moment que le signal part et qu'on nous +fusille. Je suis jete dans le fond de l'escalier par l'explosion d'un +grand feu general dirige de toutes parts sur nos bataillons; je recois +dans le meme moment un coup au bras gauche dont je suis et resterai +probablement estropie. + +Arrive a la porte pour rejoindre les bataillons, je suis renverse par un +autre coup a la cuisse gauche. Je crus bien alors que c'etait ma +derniere heure, car les cadavres et les blesses tombaient a ma vue de +tous les cotes, et j'eus la plus grande peine possible a me retirer. + +Le feu des scelerats du Chateau etait si vif que dans le premier moment +nos bataillons, partie massacres, furent disperses entierement au point +que l'on avait fait l'abandon des quatre pieces de canon. + +A l'aspect de ce moment de detresse, je courus du cote du guichet ou je +rencontrai une piece de canon des Marseillais conduite par le commandant +en second qui etait deja blesse dangereusement a la main[80]. Mais je +lui dis, ainsi qu'a tous les guerriers qui l'entouraient: "Du courage, +amis, nous allons entrer au Chateau et passer tout au fil de l'epee." + +[Note 80: Raye: "Ayant trois doigts coupes."] + +Je fis de suite placer une piece de canon a la grande porte donnant du +cote du guichet. Je la fis briser, et cette ouverture me facilita +d'envoyer la mort a un grand nombre de Suisses dont le feu nous faisait +beaucoup souffrir. Je fis de meme mettre a bas la porte qui communiquait +chez le valet de chambre du Roi. + +Cependant les decharges des assaillants etaient si meurtrieres, que je +voyais l'heure ou nous perdions la bataille. Je m'avisai d'un +stratageme. Je me ressouvins du meme stratageme employe a la Bastille et +qui fit perdre la tete a De Launey, par lequel je me flattai de +desorienter nos ennemis, et le succes m'apprit que je n'avais point fait +une fausse combinaison. Ce fut de faire mettre le feu partout pour +imprimer la terreur et l'epouvante aux assieges et les deconcerter. + +Dans les moments de peril extreme, les petites considerations n'arretent +pas. Nous manquions de papier pour allumer le feu en divers endroits: +des assignats en tinrent lieu. Rien ne coute quand il s'agit de remplir +un grand but. + +Dans la confusion des mouvements de cette grande melee, je distinguai +deux hommes qui volaient de l'argenterie et qui en avaient rempli leur +poches. Je les fis arreter sur l'instant, et ils furent aussitot +executes. Ces exemples prompts et severes de la justice du peuple +souverain previnrent les plus grands desordres et prouverent que le but +de la grande demarche de cette journee n'etait point d'exercer des actes +de pillage. + +Pendant la grande chaleur de l'action, je ne faisais que courir d'un +bout a l'autre pour faire approcher les caissons de chaque piece. Je +rends avec une vraie satisfaction ma situation d'alors. Je n'eprouvais +plus que le sentiment de l'intrepidite. Il me semblait etre +invulnerable. Je marchais au milieu du feu avec une sorte de conviction +qu'il ne pouvait avoir de prise sur moi. C'est dans ces dispositions que +je m'arretai meme a quelques actes particuliers qui n'auraient peut-etre +pas du me distraire des soins plus generaux et essentiels. J'allai +chercher du milieu des morts un chapeau pour donner au commandant en +second des Marseillais en remplacement du sien qu'il avait perdu, +j'arrachai plusieurs citoyens d'entre les cadavres qui les etouffaient +et je les rendis par la a la vie, notamment le citoyen Lionne, marchand +charcutier, rue de la Verrerie, etc., etc. + +Enfin le combat se termine et la victoire nous reste. Je rentre chez moi +pour me panser et me rafraichir. J'allai encore ensuite pour terminer +cette journee assister et concourir a l'execution des statues de bronze +de la place Vendome. C'est par la que je couronnai toute la +participation que j'eus aux fameux actes au 10. + + + + +CHAPITRE XVIII + +AOUT [ET SEPTEMBRE] 1792 + +_Affaire des prisonniers d'Etat accuses du crime de lese-nation, detenus +a Orleans. Je suis charge de les transferer a Saumur. Leur massacre a +Versailles_[81]. + +[Note 81: Presenter l'etat des choses a Orleans, la conduite des +prisonniers, la venalite des trames (_sic_), les perfidies du tribunal. +Un membre du tribunal m'en avertit. L'effet que cela produit sur +l'esprit du peuple. (_Indication marginale de Fournier._)] + + +Quelques jours apres le 10, tout Paris se mit en effervescence a +l'occasion des prisonniers d'Orleans[82]. Que signifie, disait-on, la +detention de tous ces conspirateurs en chef qui n'ont cesse d'insulter a +la nation, en transformant leur prison en une maison de plaisirs et de +festins continuels[83]? Que signifie cette Haute-Cour nationale[84] qui +n'a encore juge aucun d'eux et qui coute immensement a l'Etat? Bientot +l'opinion generale se resume sur cet article et il est decide a +l'unanimite qu'une partie de la garde nationale parisienne se rendra a +Orleans et qu'elle ramenera les prisonniers a Paris[85]. + +[Note 82: Il y avait alors, a Orleans, cinquante-trois prisonniers, +parmi lesquels: Claude Delessart, ancien ministre des affaires +etrangeres, decrete d'accusation le 10 mars 1792, pour avoir perfidement +cache la verite a l'Assemblee, etc.;--de Cosse-Brissac, commandant de la +garde du roi, decrete le 29 mai 1792;--d'Abancourt, ministre de la +guerre dans les derniers jours de la royaute, qui, malgre le decret de +la Legislative, avait retenu a Paris une partie des Suisses, decrete le +10 aout 1792, au soir;--le juge de paix Lariviere, decrete le 20 mai +1792: il avait lance un mandat d'amener contre les trois deputes Merlin, +Chabot et Basire, comme complices de Carra, que MM. Bertrand de +Moleville et Montmorin poursuivaient pour avoir denonce le _Comite +autrichien_;--des officiers et des citoyens de Perpignan decretes le 3 +janvier 1792 pour avoir, au commencement de decembre 1791, conspire de +livrer la citadelle aux Espagnols.] + +[Note 83: On sait qu'a l'aide de la protection de la Cour, les +conspirateurs detenus a Orleans se flattaient tellement de l'impunite +qu'ils ne songeaient qu'a se divertir et donnaient a toute la nation le +scandale de l'etablissement d'une salle de spectacle, d'un jeu de paume +dans l'interieur de la prison. Et la Haute-Cour, dont chaque membre +coutait a l'Etat 18 francs par jour, pour ne point les distraire de tous +ces plaisirs, n'instruisait le proces d'aucun d'eux. O patrie, par quels +hommes tu es servie! (_Note de Fournier._)] + +[Note 84: La loi du 10-15 mai 1791 avait etabli une Haute-Cour +nationale, qui connaitrait de tous les crimes et delits dont le Corps +legislatif se serait porte accusateur et qui ne devait se former que +quand le Corps legislatif aurait porte un decret d'accusation. Elle +devait se reunir a quinze lieues au moins du siege du Corps legislatif. +La loi du 20-27 juin 1792 en fixa definitivement l'emplacement dans la +maison des Ursulines a Orleans. La Haute-Cour etait composee d'un haut +jury et de quatre grands juges tires au sort parmi les membres du +tribunal de cassation. Les quatre grands juges devaient diriger +l'instruction et appliquer la loi, apres la decision du haut jury sur le +fait. Le haut jury devait etre compose de 24 membres, membres pris sur +une liste de 166 hauts jures, elus par les assemblees electorales, a +raison de deux par departement. Quand le Corps legislatif rendrait un +decret d'accusation, il nommerait deux de ses membres qui, sous le titre +de grands procurateurs de la nation, "feraient aupres de la Haute-Cour, +la poursuite de l'accusation." Le decret du 14 mai 1792 confia les +fonctions de commissaire du roi pres la Haute-Cour au commissaire du roi +pres le tribunal du district d'Orleans. La Haute-Cour elle-meme avait +ete mise en activite par le decret du 21 novembre 1791.--Un decret du 25 +septembre 1792 la supprima.--Sur le massacre des prisonniers d'Orleans, +on consultera surtout: _Les prisonniers d'Orleans, episode +revolutionnaire_, extrait de la _Revue d'Alsace_, par Paul Huet, +conseiller a la cour imperiale de Colmar. S.l.n.d., in-8 de 50 pages. +Reimprime avec quelques changements sous ce titre: _Les massacres a +Versailles en 1792_, par Paul Huet, Paris, 1869, in-8 de 53 +pages.--Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, t. III.--Le Dr +Robinet, _Danton, memoire sur sa vie privee_; Paris, 1884, in-8.--A. +Dubost, _Danton et les massacres de septembre_; Paris, s.d. +in-8.--_Memoires sur les journees de septembre 1792_; Paris, Didot, +1858, in-12.] + +[Note 85: Dans le memoire qu'il publia en l'an VIII, Fournier dit que, +le 23 aout 1792, un des hauts jures, Barras, vint a Paris pour provoquer +l'envoi a Orleans d'une force armee qui empecherait l'enlevement des +prisonniers. Le 24 aout, Fournier lui-meme adressa a la Commune une +petition dans ce sens. Le 26, elle arreta l'envoi a Orleans d'une force +armee de 500 hommes.] + +En meme temps ce fut sur moi que tout le peuple jeta les yeux pour +deferer (_sic_) le commandement de cette expedition. + +Ce n'etait point assez d'etre honore du choix du peuple: il me fallait +encore l'assentiment des autorites constituees. Je me rends a la Commune +de Paris ou je dis au Conseil general que j'aurais besoin de pouvoirs +pour une expedition importante, mais dont la reussite depend de ce +qu'elle restera secrete, [c'est] pourquoi je ne peux pas la communiquer +en public. + +Des commissaires sont nommes pour recevoir ma declaration. Le Conseil +general, de concert avec le general Santerre, m'expedie aussitot un +pouvoir a l'effet de me faire delivrer tout ce dont j'aurai besoin pour +mon expedition. Santerre, pour ses grands services a la chose publique, +avait des lors tous pouvoirs a la Commune. C'est lui qu'elle chargea de +me donner toutes les autorisations necessaires pour cette expedition +d'Orleans. + +Je fis part a Santerre qu'il me faudrait des munitions, des canons, et +en meme temps le pouvoir de faire des bons en cas de besoin. Santerre +ordonna le tout et meme il me chargea d'aller trouver le Conseil general +pour demander au moins un millier de louis pour cette expedition. + +En ayant parle a quelques membres, ils me renvoyerent a Santerre en me +disant de faire avec lui tout ce que je jugerais a propos, et que tout +ce que je ferais serait trouve bien fait. Sur cette reponse, Santerre +m'autorisa a faire des bons[86] partout ou le cas l'exigerait, sans +limites et sans bornes. + +[Note 86: La Commune avait envoye a Santerre deux commissaires pour +l'autoriser a m'autoriser pour tout ce qui serait necessaire. (_Note de +Fournier._)] + +C'est ainsi que je suis parti de Paris avec ma troupe, et que, +nonobstant les autorisations que je viens de rappeler, j'ai paye partout +de mes propres deniers jusqu'a l'epoque de l'incident qui va suivre. + +Nous partions de Longjumeau le ...[87], lorsque du Bail, Bourdon [de] la +Crosniere et Tallien, aujourd'hui deputes a la Convention, y sont +arrives a quatre heures du matin en qualite de commissaires du pouvoir +executif. Ils venaient m'annoncer que mon depart avait provoque un +decret de l'Assemblee nationale par lequel il etait ordonne que les +prisonniers d'Orleans fussent juges sur-le-champ[88], qu'ils venaient en +consequence me notifier de retrograder, parce que la translation n'etait +plus necessaire. + +[Note 87: La date a ete laissee en blanc.] + +[Note 88: Le 23 aout 1792, la Commune de Paris s'etait presentee a la +barre de l'Assemblee legislative et avait renouvele une petition de la +section du Finistere, qui demandait: 1 deg. la suppression de la Haute-Cour: +2 deg. la translation des prisonniers a Paris pour y etre juges par une Cour +martiale. Sinon, le peuple se ferait justice lui-meme. Les grands juges +d'Orleans expliquerent leurs retards en faisant remarquer que, le +commissaire du roi ayant ete suspendu par suite du 10 aout, la +Haute-Cour ne pouvait pas fonctionner en son absence. Le 25 aout, la +commission extraordinaire de l'Assemblee legislative, par l'organe de +Gensonne, proposa et fit rendre un decret qui ordonnait le +renouvellement des hauts jures par les assemblees electorales qui +allaient nommer la Convention, mais maintenait provisoirement les jures +actuels et edictait des mesures pour que les accuses fussent juges +promptement. Le dernier article du decret chargeait le ministre de la +justice d'envoyer a Orleans deux commissaires pour s'assurer de l'etat +des procedures instruites par la Haute-Cour, de l'etat des prisons et +des precautions prises pour la surete des prisonniers. Danton nomma a +cet effet Leonard Bourdon et du Bail.] + +Quelle secrete intrigue, quelle protection particuliere, quel vif +interet pour les conspirateurs avaient pu faire decider cette demarche? +Voila de ces circonstances que le public n'a pas sues et qui pouvaient +etre capables de faire fortement soupconner les intentions du nouveau +pouvoir executif. + +Comment! on se flattait de pouvoir faire juger sur le champ tous ces +traitres a la patrie par ces memes magistrats qui n'avaient point voulu +jusqu'alors les juger! Il leur fallait donc une recommandation, une +injonction particuliere; il leur en avait donc ete donne une pour rester +inertes; on en etait donc instruit! Tout ceci pretait a mille +conjectures de defiance differentes les unes des autres, etc. + +Je demandai aux commissaires leurs pouvoirs avant que d'acceder a ce +qu'ils proposaient. Ils firent connaitre leur mission en presence de la +troupe assemblee. Mais alors tous les citoyens, qui ne demelaient dans +cette mesure qu'un moyen, disaient-ils, de sauver bien vite les +coupables, se mirent a crier: "Nous sommes partis de Paris pour aller a +Orleans; ainsi c'est a Orleans qu'il faut aller, et si Fournier, que +nous n'avons nomme notre general que pour nous y conduire, s'y refuse, +il n'y a qu'a lui abattre la tete". + +J'apaisai cet orage en disant a la troupe que je savais ne point +commander des esclaves, que je ne ferais rien sans avoir bien consulte +tous mes camarades, et que des lors je leur demandais s'il ne leur +serait pas agreable que je presentasse en leur nom a tous une petition a +l'Assemblee, laquelle je me chargeais de porter moi-meme. + +Le resultat de la deliberation fut de nommer deux commissaires avec moi +pour aller a l'Assemblee nationale; que cependant la troupe continuerait +sa route pour Orleans et que, si le general ne venait pas la rejoindre, +il lui en couterait la tete. + +J'observe que Tallien etait l'un des deux commissaires dont je viens de +parler et que, voyageant dans la meme voiture pour revenir a Paris, nous +ne nous dimes pas un seul mot pendant toute la route, parce que je me +defiais beaucoup de son civisme[89]. Je ne sais si lui, a mon egard, +c'est par le motif d'une prevention semblable qu'il ne me parla pas non +plus. Mais je declare ici que depuis j'ai bien change d'opinion sur son +compte. Tant que Tallien soutiendra les principes qu'il preche dans son +_Journal des Sans-Culottes_, je le regarderai comme le plus ferme appui +du veritable patriotisme. + +[Note 89: Tallien avait ete envoye a Orleans par la Commune de Paris, le +meme jour que Danton y envoyait L. Bourdon et du Bail.] + +Mais Bourdon [de] la Crosniere changea un peu les dispositions en +faisant aux soldats une proposition qui pouvait etre un puissant attrait +pour un certain nombre d'entre eux: "Ne partez point d'ici, leur dit-il, +que Fournier ne soit de retour. Depensez, mangez, buvez, +divertissez-vous: la nation paiera tout." + +On voit que Bourdon et du Bail etaient inspires par tout autre motif que +celui d'epargner les fonds de la patrie. Ils n'avaient pas non plus +celui de m'engager a me louer de leurs procedes: car, apres s'etre +permis d'ordonner une depense particuliere de 617 livres, ils ont eu la +mechancete de faire venir a la Maison commune de Paris le malheureux +chez qui avait ete faite cette depense pour reclamer cette somme sous +mon nom. + +Mais revenons a mon retour a Paris, avec la petition de mes camarades. + +J'arrive a la barre, et j'y presente cette petition[90] qui fait changer +tout a fait les mesures du pouvoir executif. Elle determine l'Assemblee +a rendre un decret qui ordonne qu'il me sera donne mille hommes de +troupe de garde nationale parisienne pour aller a Orleans garder les +prisonniers de la Haute-Cour, de concert avec la garde nationale +d'Orleans. + +[Note 90: En effet, dans sa seance du 26 aout 1792, l'Assemblee +legislative recut a sa barre une deputation de volontaires marseillais, +accompagnes de membres de la Commune de Paris et de celle de Longjumeau, +qui demanderent a etre autorises a continuer leur route sur Orleans pour +dejouer le projet d'enlevement des prisonniers. Seance tenante, sur un +rapport fait par Guadet; au nom de la Commission extraordinaire, +l'Assemblee decreta que le pouvoir executif serait tenu de faire passer +a Orleans une force suffisante pour, de concert avec les citoyens +d'Orleans, veiller a la garde et a la surete des prisons de cette ville +dans lesquelles etaient detenus les accuses aupres de la Haute-Cour +nationale. (_Journal des debats et des decrets_, n deg. 333 et 334.)--Le +meme jour, le ministre de l'interieur Roland delivra a Fournier une +commission en regle, dont l'original se trouve dans les papiers de +Fournier aux Archives.] + +Le pouvoir executif m'expedie des ordres en consequence. Il m'adresse a +la Maison commune pour demander tout ce dont j'avais besoin. Il m'y fut +compte six mille francs, somme qui n'etait rien pour pouvoir suffire aux +depenses considerables qu'il etait question de faire journellement en +raison de la grande quantite d'artillerie que nous avions et en raison +des quinze sols de solde par jour, au-dessus de l'etape, a chaque +volontaire. + +Qui croirait cependant qu'en revenant au Conseil general, a mon retour +d'Orleans, j'y trouvai que les malheureux Bourdon [de] la Crosniere et +du Bail m'avaient denonce comme un concussionnaire qui avait fait des +bons partout ou il etait passe, et qui n'avait paye personne? Sans doute +ils se vengeaient de ce que j'avais controverse leur mission au succes +de laquelle ils avaient sans doute raison de s'interesser vivement. + +Qui croirait encore qu'on avait accueilli ces miserables denonciations +et d'autres plus absurdes, telles que de dire que j'avais enleve +trente-six mille francs avec lesquels j'etais parti de Paris comme +banqueroutier? Croira-t-on que tout ceci s'etait accredite au point de +dicter un mandat d'arret contre moi? Mais je parais a la Commune, +j'impose silence a mes vils delateurs, je m'explique, et aussitot le +ridicule mandat d'arret est biffe. + +C'est a la suite de ces odieuses tracasseries, qui semblaient me +presager tous les futurs deboires du malheureux voyage d'Orleans, que je +pars de Paris et je vais rejoindre ma troupe a Etampes ou elle s'etait +rendue de Longjumeau, d'apres les ordres que je lui avais fait parvenir, +apres le sejour que j'ai note qu'elle avait fait dans ce dernier endroit +par l'influence et a l'instigation de Bourdon [de] la Crosniere et du +Bail[91]. + +[Note 91: Fournier se fit delivrer, pour lui et sa troupe, des +certificats de bonne conduite par les officiers municipaux des communes +qu'il traversa en allant a Orleans, Longjumeau, Etampes, Angerville, +Artenay. Voir ses papiers aux Archives.] + +La garde nationale d'Orleans, les troupes de ligne qui y etaient en +garnison, le departement et la municipalite sont venus au-devant de nos +bataillons, a deux lieues de cette ville. Un bivouac etait prepare pour +nous dans la foret et l'on y avait fait porter du vin et tous autres +rafraichissements necessaires. La fraternite et la joie accompagnerent +cette reconnaissance. Des santes en grand nombre furent portees en +l'honneur de la nation, et le canon, avec une nombreuse musique, +annoncait la pompe de la fete. + +Le cortege reuni etait si considerable qu'il mit plus de quatre heures a +defiler. + +Cependant toutes ces demonstrations n'etaient que theatrales. J'appris +trop bien vite qu'en general la population orleanaise n'avait pas en +reserve une forte provision de civisme et que, foncierement, notre +apparition n'avait pas fait le plus grand plaisir. + +Nous arrivons a Orleans et nous allons aussitot nous emparer des prisons +ou je commencai a faire mettre pour le bon ordre une garde suffisante. + +Toute notre troupe fut logee chez les citoyens les plus aises. Politique +ou non, elle ne pourra jamais trop se louer des bons procedes qu'elle en +recut. + +De notre cote, nous pouvons nous flatter d'avoir fait regner la +tranquillite durant tout notre sejour a Orleans. + +Mon artillerie etait toujours placee de maniere a nous tenir sur nos +gardes. Cependant je ne jouis pas longtemps d'une entiere securite. Une +nuit vint ou j'eprouvai des inquietudes qui furent les presages des +altercations serieuses qui me traverserent successivement. En faisant ma +tournee a deux heures du matin, j'ai trouve mes pieces de canon +degarnies et seulement deux sentinelles avec l'officier de poste, qui me +dirent qu'il n'etait pas possible de garder cette artillerie, attendu le +trop grand service dont nous etions surcharges et la trop grande +difficulte de rallier tout notre monde epars dans les maisons des +citoyens. + +Ces observations me determinerent de faire parquer mes pieces +d'artillerie a la pointe du jour dans la maison ou j'etais loge. + +Mais le surlendemain je fus trouble par un incident qui semblait +annoncer des suites bien plus graves. + +Il etait arrive a Orleans un regiment qui venait du Port-au-Prince et +qui dirigeait sa marche vers les frontieres. + +D'un autre cote, le regiment de Berwick, suisse, etait en garnison dans +la ville ainsi qu'un corps de cavalerie. Il m'apparut que la +malveillance avait projete de mettre aux prises ces differents corps et +le notre pour parvenir a faire regner un desordre, a la faveur duquel on +esperait peut-etre de sauver des prisons les conspirateurs confies a ma +garde. M'etant apercu a temps de ce danger, j'eus soin de me premunir +contre les resultats. + +Sur les neuf heures du soir, je suis appele au departement et a la +municipalite et presque en meme temps j'entends battre la generale. Je +vois le moment ou il s'agit d'eviter par le courage des evenements +peut-etre bien desastreux. Je cours bien vite aux drapeaux; je rassemble +ma troupe et en moins d'un quart d'heure je m'empare de tous les +debouches dans le centre de la ville. Je braque mes canons de toutes +faces; je me mets en bataille a bout portant du regiment du +Port-au-Prince et j'envoie de fortes patrouilles a tous les postes de la +ville. + +Ces dispositions faites, j'apprends que le regiment de Berwick a fait +distribuer quarante cartouches a chacun de ses soldats. Alors je donne +ordre a ma troupe de charger. Je demande aux officiers du regiment de +Port-au-Prince quelle etait leur intention: "Liberte et egalite, me +repondirent-ils, et vous pouvez en cette occasion ordonner, nous sommes +a votre commandement." + +"Camarades, leur repliquai-je, vous etes fatigues, vous partez demain: +allez vous reposer. Nous sommes bien en etat de nous defendre contre +quiconque nous attaquera et nous ferons la garde pendant la nuit." + +Alors tous les regiments rentrerent dans leurs casernes. + +Ainsi se termina cette tentative si menacante. Si l'on n'a voulu que +nous tater pour savoir si nous etions les hommes du 10, l'energie et la +fermete que nos bataillons montrerent ne le laisserent nullement a +douter[92]. Vraisemblablement la rage delirante des agitateurs n'en +serait-elle pas restee la et fut-elle parvenue a engager quelque +nouvelle tentative contre nous: mais la circonstance de notre prompt +depart lui epargna cette peine. + +[Note 92: Nous avions contre nous plus de trente mille hommes, car il +faut y comprendre la garde nationale d'Orleans qui etait toute +aristocratisee, comme je l'ai deja remarque, nonobstant toutes les +demonstrations fraternelles et de patriotisme qu'elle nous avait faites +a notre arrivee. Ce n'est que notre courage et notre energie qui lui en +imposerent et qui nous mirent a couvert des traits qu'elle avait voulu +aiguiser contre nous. (_Note de Fournier_.)] + +Un decret de l'Assemblee nationale du 2 septembre m'arriva a Orleans le +3 et ordonnait la translation des prisonniers a Saumur[93]. + +[Note 93: En effet, dans sa seance du 2 septembre 1792 au soir, +l'Assemblee legislative decreta, sur le rapport de Gensonne au nom de la +Commission extraordinaire, que les prisonniers d'Orleans seraient +transferes sur-le-champ dans les prisons du chateau de la ville de +Saumur, que les commandants de la garde nationale d'Orleans et de la +garde nationale parisienne actuellement a Orleans seraient tenus +d'assurer le transport des prisonniers par une escorte suffisante, mais +que les gardes nationales qui s'etaient rendues de Paris a Orleans se +retireraient sans delai dans le sein de la capitale, a l'effet de +partager le service extraordinaire auquel les citoyens de Paris vont se +devouer pour le salut de la patrie et la defense de la capitale.] + +Voici les mesures d'execution qui me servirent a assurer mon depart. + +Le departement rendit un arrete pour nous faire renforcer par cinq cents +hommes de la garde nationale d'Orleans. Je representai que je ne pouvais +partir sans argent puisqu'il fallait chaque jour delivrer quinze sols de +pret a chaque homme. En consequence, le lendemain, jour du depart, il me +fut donne quinze mille livres. + +J'assemblai la troupe, je lui fis part du decret de l'Assemblee +nationale pour la conduite des prisonniers a Saumur. Je fis charger ces +prisonniers au nombre de cinquante-trois sur des voitures et je fermai +moi-meme a clef toutes leurs malles renfermant considerablement d'effets +precieux sur lesquels j'ordonnai que les scelles fussent mis. + +Ici se presentent des circonstances extraordinaires et qui sont encore +presque enigmatiques pour moi. + +J'etais le general de cette troupe, et l'on va voir quelle fut mon +autorite sur elle. J'avais un decret ostensible a faire executer et +d'autres que moi avaient apparemment des ordres secrets pour une mesure +qui y etait bien contraire. Le 3 septembre, veille du depart d'Orleans, +un courrier m'apporta un paquet qui annoncait les massacres du 2 dans +les prisons de Paris en m'insinuant d'en faire faire a peu pres autant a +Orleans. Je recus ce paquet chez l'eveque[94], ou etaient alors Bourdon +[de] la Crosniere et du Bail, auxquels je le communiquai, ainsi qu'a +l'eveque. Ayant ete appele un instant hors du cercle, le paquet et le +courrier disparurent pendant ce temps et je ne pus jamais ressaisir ce +meme paquet. + +[Note 94: L'eveque du Loiret etait M. de Jarente, un des rares eveques +de l'ancien regime qui avaient prete serment a la Constitution civile.] + +Je n'ai cependant pas perdu la trace de cet objet et je me reserve, dans +un supplement a ce memoire[95], de donner a cet egard des developpements +qui jetteront un grand jour sur les machinations secretes de cette +fameuse affaire des prisonniers d'Orleans. + +[Note 95: Ce supplement n'existe pas.] + +Au lieu de vouloir aller a Saumur, la troupe prit la route de Paris et +plus de quatre cents hommes m'entourerent, la baionnette au bout du +fusil, en me disant que si je commandais d'autre marche, c'en etait fait +de moi. + +Je semblai ceder au voeu de la violence. Nous fimes donc route pour +Paris[96]. Arrive a Etampes, j'y ordonnai un sejour pour attendre les +ordres ulterieurs du Corps legislatif. + +[Note 96: Plus tard, Fournier se fit delivrer un certificat de bonne +conduite par la municipalite d'Orleans, le 30 octobre 1792: "Nous, +officiers municipaux et notables de la commune d'Orleans, certifions que +le citoyen Fournier, commandant un detachement de la garde nationale +parisienne arrive a Orleans le 31 aout 1792, a donne ses soins au +maintien de la paix et de la tranquillite pendant le sejour qu'il a fait +en cette ville jusqu'au depart des prisonniers, etc."] + +J'y recus quatre commissaires du pouvoir executif qui me notifierent un +nouveau decret par lequel il nous etait enjoint de ne point amener les +prisonniers a Paris, mais de choisir tout autre departement que nous +jugerions a propos[97]. + +[Note 97: Au debut de sa seance du 5 septembre, l'Assemblee apprit, par +une lettre des grands procurateurs de la nation, que les prisonniers +d'Orleans etaient en route pour Paris. Alors sa Commission, par l'organe +de Vergniaud, lui proposa et lui fit rendre le decret suivant: +"L'Assemblee nationale, apres avoir entendu lecture du proces-verbal des +corps administratifs d'Orleans, decrete ce qui suit: Article 1er. Le +Conseil executif provisoire donnera sur-le-champ les ordres et prendra +les mesures necessaires pour l'execution du decret du 2 de ce mois, +relatif aux prisonniers detenus a Orleans.--II. Il pourra les faire +conduire dans tel lieu qu'il jugera convenable, hors du departement de +Paris; il donnera des ordres pour qu'il soit pourvu a leur surete et a +leur garde.--III. Le Conseil provisoire executif (_sic_) enverra +sur-le-champ des commissaires au-devant de la force armee qui conduit +les prisonniers, et fera lire a la tete du bataillon l'instruction +suivante: "Citoyens, un decret de l'Assemblee nationale a ordonne le +transport des prevenus du crime de haute trahison a Saumur. Vous avez +ete requis, au nom de la loi, de concourir a l'execution de ce decret; +et vous avez meconnu l'empire de la loi, vous avez resiste a l'autorite +des representants de la nation.--Citoyens, dans quel egarement vous ont +jetes des suggestions perfides!--L'homme qui resiste aux ordres que le +peuple lui donne par l'organe des autorites constituees se trompe s'il +se croit patriote; il n'est qu'un rebelle. Pensez-vous que, s'il +echappait a la peine qu'il aurait encourue, il echapperait au mepris +public? Pensez-vous que les soldats qui combattent pour la liberte +voudraient le recevoir sous leurs drapeaux?--Cette reflexion alarme +votre courage: eh bien, qu'elle porte aussi le repentir dans votre +coeur. Obeissez sur-le-champ: la patrie oubliera votre faute, et elle +vous marquera une place parmi ses defenseurs." (_Collection generale des +lois_, dite _du Louvre_, t. XI, p. 165. Le texte de ce decret manque au +proces-verbal de la Legislative. Il a ete inexactement rapporte par le +_Journal des debats et des decrets_, n deg. 346, p. 136.)--On voit que, dans +ce decret, il n'y a rien qui autorise formellement et personnellement +Fournier a mener les prisonniers dans le departement qu'il voudrait, +pourvu que ce ne fut pas Paris. Il semble, d'apres des documents cites +par M. Mortimer-Ternaux (III, 381-383), que Fournier recut une lettre de +Roland qui l'autorisait a mener les prisonniers a Versailles. En tout +cas, l'Assemblee legislative approuva implicitement cette translation. +On lit, en effet, dans le proces-verbal de la seance du 7 septembre 1792 +au soir (t. XV, p. 85): "Un membre rend compte des suites du decret +relatif a la translation des prisonniers d'Orleans. Il dit que les +dernieres lettres envoyees par le commandant des troupes qui +accompagnent ces prisonniers et par les commissaires du pouvoir executif +annoncent que ces troupes executeront le decret rendu, que les +prisonniers ne seront pas rendus a Paris, mais a Versailles." Ce membre, +qui etait Brissot, ajouta (d'apres le _Journal des debats et des +decrets_, n deg. 347, p. 144) qu'on preparait des prisons a Versailles pour +recevoir les prisonniers, et (d'apres le _Moniteur_, XIII, 645) cette +communication fut applaudie.] + +Je fis assembler toute la troupe dans une eglise pour lui faire part de +ces nouvelles dispositions. Mais il ne me fut presque pas possible de me +faire entendre. De tous cotes on s'ecriait: "A Paris, a Paris, c'est a +Paris qu'il faut aller! Et, si le general s'y oppose, il n'y a qu'a +faire tomber sa tete." D'autres disaient: "Il n'y a qu'a le degrader, le +chasser et en nommer un autre[98]." + +[Note 98: Ne pas donner tort a toute la troupe, seulement a quelques +emportes; flatter la troupe. Elle n'avait pas de mauvaises intentions +puisqu'elle a conduit les prisonniers avec tous les honneurs. Ils +brulaient d'aller aux frontieres. Ils ne voulaient pas avoir fait 50 +lieues et refaire encore 50 lieues. Si conduits (_sic_) a Paris, ils les +eussent fait entrer en surete, mais Versailles qui connaissait tous les +crimes des personnages.... (_Note marginale de Fournier_.)] + +J'etais bien resolu de mourir s'il le fallait pour l'execution de la +loi; mais, provisoirement, je ne vis pas d'autre parti a prendre pour +apaiser ces vociferations et attenuer cette terrible effervescence que +de renvoyer tout le monde et de remettre l'assemblee au lendemain a 8 +heures. + +Dans la nuit, je recus une seconde depeche du pouvoir executif, signee +Roland, qui me recommandait sous ma responsabilite de ne point venir a +Paris. + +La troupe assemblee a huit heures, je fis part de cette nouvelle +depeche, et a l'unanimite, il fut decide que l'on irait a +Versailles[99]. + +[Note 99: Une autre lettre: Roland me disait d'attendre, qu'il venait +d'etre pris un arrete de tous les corps constitues reunis, pour que la +commune et le departement aillent au-devant des prisonniers pour les +amener a Paris, sous l'escorte des corps constitues pour proteger leur +marche afin que rien n'arrive. (On savait donc ou l'on machinait pour +qu'il arrive quelque chose?) + +Ici grandes reflexions: Voulaient provoquer la guerre civile, etc., +etc.--Autre lettre qui ordonne d'aller a Versailles. On ne savait a quoi +s'en tenir. On se resout pour Versailles. (_Note marginale de +Fournier_.)] + +Nous partons en consequence pour Versailles avec les commissaires du +pouvoir executif. J'allai en avant pour faire part de mes ordres au +Conseil general de la Commune, et lui annoncer le depot que j'allais +mettre sous sa sauvegarde. Alors le maire de Versailles, en consequence +d'un arrete du departement, m'engagea d'aller avec lui sur toutes les +places pour en faire la proclamation au peuple. + +Je trouvai assez etrange cette proclamation, qui disposa les esprits +longtemps d'avance et donna le temps de concerter des projets qui +n'eussent peut-etre pas eu lieu sans cette annonce prealable et faite +avec le plus grand bruit. + +Quoi qu'il en soit, a la suite de la proclamation, le maire et plusieurs +municipaux vinrent avec moi reconnaitre les prisonniers a Villejuif. +C'est de la que, continuant avec eux la route, nous sommes entres dans +Versailles. + +Arrives a la grille de l'Orangerie, toute notre artillerie passe et tout +a coup cette grille se ferme, le maire de Versailles d'un cote et moi de +l'autre. Le peuple se saisit de mon cheval et de moi, en disant que si +je remue on me coupe aussitot la tete. Je suis conduit jusqu'au +carrefour des Quatre-Bornes[100] ou l'on detelle les chevaux des +voitures qui conduisaient les prisonniers. La, la troupe s'apercoit que +ma vie est en danger. Elle fait casser la serrure de la grille a coups +de hache par les sapeurs et vient avec la cavalerie a mon secours. +Pendant ce mouvement, le peuple furieux saute sur les voitures, frappe +les prisonniers et helas! offre aux yeux effrayes le spectacle +epouvantable d'une extermination sans reserve[101]!! + +[Note 100: Ce carrefour etait situe au point d'intersection des rues de +Satory et de l'Orangerie.] + +[Note 101: Voici en quels termes Fournier racontera les memes faits +quelques annees plus tard: "Arrives a Versailles, nous traversames la +ville. Lorsque j'eus, avec l'artillerie, depasse la grille de +l'Orangerie, elle fut fermee precipitamment. Je fus assailli et jete a +bas de mon cheval, saisi au collet et traine aux Quatre-Bornes. Au +moment ou les assassins se disposaient a m'oter la vie, la cavalerie +arriva, qui m'arracha de leurs mains. Le massacre des prisonniers eut +lieu dans le meme temps. Je n'ai vu ni entendu porter aucun coup. Les +auteurs et les instigateurs de ces horribles forfaits avaient pris leurs +precautions pour me faire subir le meme sort, sans que la troupe que je +commandais put s'y opposer, ni au massacre des prisonniers, puisqu'elle +formait l'arriere-garde, dont une partie etait encore hors de la ville, +au moment qu'on ferma la grille de l'Orangerie; l'autre etait repandue +dans la ville, eloignee des prisonniers...." (_Massacres des prisonniers +d'Orleans. Fournier, dit l'Americain, aux Francais_. Paris, 28 nivose an +VIII, in-8 de 16 p.)] + +Quel parti prendre? Je fis battre mes bataillons en retraite. Aurais-je +ete risquer le massacre de dix mille citoyens pour tenter le salut des +malheureux conspirateurs[102]? + +[Note 102: Ici Fournier annonce en note une "liste des victimes qui ont +peri dans cette effroyable et terrible egorgerie". Mais il ne la donne +pas.] + +Je dois dire que je n'ai trempe en rien dans les barbares et tenebreuses +manoeuvres qui ont amene la fin tragique de ces prisonniers. J'ai ete +meme la dupe et le jouet de ce long systeme de perfidie, ainsi qu'on a +pu voir dans le narre que je viens d'offrir. Que de reflexions ne sont +point a faire sur les differentes circonstances de cette expedition? +Mais de ces reflexions, on ne negligera pas sans doute la principale. +C'est qu'en general la patience du peuple etait portee a bout dans ce +moment, d'apres les trahisons de toute espece, dont la vengeance venait +de lui couter tant de sang, et que cette meme patience etait lassee, +impatientee par le scandale de ces grands coupables affichant pendant +longtemps l'assurance de l'impunite, par la transformation de leur +maison de detention en un lieu de delices et de plaisirs, ou ils se +livraient sans contrainte a toutes les dissipations les plus +recherchees, recevant sans cesse une nombreuse compagnie, entretenant +hautement, et sans prendre la moindre peine pour s'en cacher, les plus +actives correspondances avec tout ce qui etait connu de plus +contre-revolutionnaire a Paris, dans les departements et au dela; et au +milieu de toutes ces occupations, ayant l'air d'etre parfaitement +d'accord avec tous les magistrats de la Haute-Cour, qui ne les +distrayaient nullement, n'informaient, ni ne les les interrogeaient +point: on a meme assure que plusieurs d'eux allaient habituellement +faire leur partie, entendre les saltimbanques et partager tous les +plaisirs de cette prison metamorphosee en asile de sybarites! Et une +nation libre aurait pu contenir les effets de cette indignation a la vue +de tant d'actes de perversite?... + +[Le manuscrit de Fournier est inacheve; il se termine par les phrases +decousues qu'on va lire:] + +Piece de tragedie ou l'on jouait le tribunal. Cette piece a ete +imprimee. + +Je me repentirai toute ma vie de n'avoir point arrete en meme temps le +tribunal. + +La Haute-Cour coutait 1,500,000 francs par mois a la nation ou 35 +millions (_sic_). Suis-je un conspirateur d'avoir fait cette epargne a +la nation? + +Depot des effets precieux des prisonniers: argenterie et effets, bijoux, +hardes, billets au porteur, etc. Inventaire en fut fait par des +commissaires de la Commune. Scelle, depose a la Maison commune de Paris. +Proces-verbaux detournes on ne sait par qui, malgre la surveillance et +les perquisitions du Conseil general. On trouve quelques debris +d'effets, mais les plus precieux sont disparus. J'ai retire decharge des +depots dans le temps tant des commissaires de la Commune de Paris que du +garde-magasin. C'est l'interet public qui m'a porte depuis a vouloir me +faire rendre compte[103]. O Patrie, comme on te pille! etc., etc. + +[Note 103: Sur les faits auxquels Fournier fait ici allusion, voir notre +introduction.] + + +FIN DES MEMOIRES DE FOURNIER L'AMERICAIN + + + + +TABLE DES MATIERES + +INTRODUCTION. +Sec. 1er.--Biographie de Fournier l'Americain. +Sec. 2.--Bibliographie des ecrits publies par Fournier. +Sec. 3.--Valeur historique de ses Memoires. + +MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMERICAIN. + +AVANT-PROPOS. + +CHAPITRE PREMIER.--30 juin 1789. Elargissement des gardes francaises +enfermes a l'Abbaye par ordre du despotisme. + +CHAPITRE II.--12 juillet 1789. Lambesc aux Tuileries. + +CHAPITRE III.--13 juillet 1789. Premiere formation des citoyens en corps +armes. J'en suis nomme le chef. + +CHAPITRE IV.--14 juillet 1789. Mon role a la Bastille. + +CHAPITRE V.--15 juillet 1789. J'acheve la destruction du tombeau de la +tyrannie. J'en sauve les papiers. + +CHAPITRE VI.--16 juillet 1789. Je previens l'incendie des lettres a la +poste. + +CHAPITRE VII.--5 octobre 1789. Voyage de Versailles. + +CHAPITRE VIII.--1789 (_sic_). Journee des poignards. Demolition de +Vincennes. + +CHAPITRE IX.--1789 (_sic_). Troubles provoques par la voie des +spectacles. + +CHAPITRE X.--Licenciement des troupes patriotes. + +CHAPITRE XI.--Projet d'un cercle d'education. + +CHAPITRE XII.--17 juillet 1791. + +CHAPITRE XIII.--20 juin 1792. Fameuse petition des sans-culottes. + +CHAPITRE XIV.--1792. Arrivee des Marseillais a Paris. Premier projet de +revolution contre le pouvoir executif. Manque. + +CHAPITRE XV.--Juillet 1792. Second projet de revolution contre le +pouvoir executif. Encore manque. + +CHAPITRE XVI.--Juillet 1792. Incident tres curieux. La Cour essaie de me +corrompre. + +CHAPITRE XVII.--Journee du 10 aout 1792. + +CHAPITRE XVIII.--Aout et septembre 1792. Affaire des prisonniers d'Etat +accuses du crime de lese-nation. Je suis charge de les transferer a +Saumur. Leur massacre a Versailles. + +TABLE DES MATIERES. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Memoires secrets de Fournier +l'Americain, by Claude Fournier + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER *** + +This file should be named 7mmrs10.txt or 7mmrs10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7mmrs11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7mmrs10a.txt + +Distributed Proofreaders + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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Aulard + +Author: Claude Fournier + +Release Date: September, 2005 [EBook #8864] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on August 16, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER *** + + + + +Produced by Distributed Proofreaders + + + + +SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + * * * * * + +MÉMOIRES SECRETS DE Fournier l'Américain + + +PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS D'APRÈS LE MANUSCRIT DES ARCHIVES + +NATIONALES + + +AVEC INTRODUCTION ET NOTES PAR F.-A. AULARD + + +[Illustration] + + +PARIS, AU SIÈGE DE LA SOCIÉTÉ + +4, RUE DE FURSTENBERG, 4 + +1890 + + + + +INTRODUCTION + + +I + +Claude Fournier l'Héritier, dit l'_Américain_ à cause de son long séjour +à Saint-Domingue, naquit à Auzon (Haute-Loire), le 21 décembre 1745[1]. +Il était fils d'un tisserand. Vers l'âge de quinze ans[2], il alla +chercher fortune aux colonies et passa vingt et une années à +Saint-Domingue. Il dit y avoir servi pendant seize ans dans les dragons +des milices bourgeoises. Il y fonda une guildiverie, ou fabrique de +tafia, qui, dit-il, prospéra; mais, elle fut détruite par un incendie +que Fournier attribua à la malveillance de ses voisins. Ruiné, il revint +en France pour demander justice et harcela les ministres de ses placets. +En 1785, il obtint du ministre de la marine une pension de 500 livres +par mois, mais elle ne lui fut jamais payée. + +[Note 1: Voici son acte de naissance: «Claude Fournier, fils à autre +Claude, cadissier de cette ville, et à Jeanne Lhéritier, ses père et +mère, mariés, né hier, et a été baptisé par moi, curé, soussigné, le 22 +décembre 1745. Parrain: Claude Fournier, horloger; sa marraine: +Elisabeth Pruneyres, de cette ville. Ont été présents: Joseph Fournier +et Antoine de Mathieu, boulanger, oncles. Ils ont signé à la minute, à +l'exception de la marraine qui a déclaré ne savoir signer. MARTINON, +curé chanoine.»--Nous devons communication de cet extrait du registre de +la paroisse de Saint-Laurent d'Auzon à l'obligeance d'un érudit habitant +de Brioude, M. Paul Le Blanc.] + +[Note 2: D'après un de ses biographes, M.H. Doniol, il aurait été, avant +son départ, domestique chez un officier de marine à Auzon, puis chez un +officier de cavalerie à Clermont. (_L'Art et l'Archéologie en province_, +t. IX, p. 72.)] + +Quand la Révolution éclata, il y joua un rôle actif auquel il avoue +avoir été déterminé autant par mécontentement que par conviction. + +Il fut certainement un des premiers qui, à la veille de la prise de la +Bastille, organisèrent une force armée révolutionnaire. On le vit parmi +les acteurs les plus énergiques des journées des 5 et 6 octobre 1789, du +17 juillet 1791, du 20 juin et du 10 août 1792. Il commanda la troupe de +Marseillais et de gardes nationaux parisiens qui servit d'escorte aux +prisonniers détenus à Orléans et les mena à Versailles, où ils furent +massacrés le 8 septembre 1792. + +Cette partie de la vie de Fournier (juillet 1789 à septembre 1792) fait +l'objet de ses mémoires: nous n'avons donc pas à la raconter. + +La conduite tenue par Fournier dans l'affaire des prisonniers d'Orléans +lui attira les accusations les plus graves. On l'accusa à la fois +d'assassinat et de vol. + +Il semble pourtant qu'il fut étranger aux massacres dont ces prisonniers +furent victimes à Versailles. Ceux-ci avaient été séparés de leur +escorte par la foule, et Fournier n'était pas à leurs côtés quand ils +périrent. D'autre part, les éloges publics et écrits que Roland donna à +Fournier semblent le disculper à tous les points de vue. En effet, le 6 +octobre 1792, Roland écrivait à la Convention pour lui signaler la +conduite _édifiante_ de Fournier et demander «un dédommagement pour ce +citoyen, qui a montré beaucoup de zèle et de patriotisme[3]»; et, le 14, +il adressait au même personnage une lettre de félicitations[4]. + +[Note 3: Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, III, 594.] + +[Note 4: Papiers de Fournier, aux Archives nationales, F7 6504.] + +Il est fort possible que Fournier ait traité durement les prisonniers +confiés à sa garde, mais la _septembrisade_ de Versailles ne doit pas +lui être imputée. + +Fournier eut plus de mal à se disculper de l'accusation d'improbité. Il +passait pour avoir dilapidé l'argent qui lui avait été confié par la +Commune en vue de son expédition et pour avoir soustrait à son profit +une partie des effets des prisonniers. Il fut même arrêté quelques jours +après son retour d'Orléans; mais la Commune ordonna sa mise en liberté, +par arrêté du 20 septembre 1792[5]. + +[Note 5: Mortimer-Ternaux, III, 588.--Cet auteur a consulté les +registres de la Commune de Paris, aujourd'hui détruits.] + +Il est certain qu'une partie des effets des prisonniers disparut. Mais +Fournier affirma que cette disparition avait eu lieu depuis qu'il +n'était plus responsable de ce dépôt. Voici d'ailleurs le compte qu'il +rendit au ministre de l'intérieur: + +1° Il a pris à Étampes, en allant à Orléans, deux pièces de canon avec +leurs affûts et trois caissons d'artillerie, le tout bien conditionné, +et les a remis à l'Hôtel de Ville, dont le général Santerre doit en +rendre compte. + +2° A Orléans, il a fait remettre toutes les malles appartenant aux +prisonniers d'État, ainsi que plusieurs autres effets, tant argenterie +qu'autres objets, trouvés dans les prisons. Le tout a été renfermé dans +chaque chambre des prisonniers dont il a lui-même fermé les portes et +remis les clefs au geôlier, en présence de MM. Garran de Coulon et +Bourdon [de] la Crosnière, commissaire du pouvoir exécutif, pour le tout +être remis à qui de droit. + +3° Arrivé à Versailles, jour du massacre des prisonniers, tous leurs +effets et bagages ont été remis entre les mains de la Commune de +Versailles[6]. Ces mêmes effets m'ont été remis pour être déposés entre +les mains du ministre de la justice, ce que j'ai fait en arrivant à +Paris. M. Danton m'a observé qu'il fallait déposer le tout à l'Hôtel de +Ville; et j'ai rempli cette mission et ai fait faire un inventaire du +tout, ainsi que d'une cassette qui m'avait été confiée, de même qu'un +paquet que M. Delessart m'avait remis en secret, contenant plusieurs +lettres de change et d'autres papiers importants, dont je me suis cru +obligé de faire le dépôt plutôt que de le remettre à l'adresse qu'il +m'avait indiqué. + +[Note 6: Le procès-verbal qui fut dressé à cette occasion (10 septembre +1792) se trouve dans les papiers de Fournier.] + +4° Il a été remis, par les volontaires du détachement, de l'or monnayé +et autre argent, ainsi que des billets nationaux, montres et autres +effets à la Commune de Versailles en dépôt pour en rendre compte. + +Je certifie le tout sincère et véritable. + +A Paris, le 5 octobre, l'an 1er de la République française. + +Signé: FOURNIER[7] + +[Note 7: Fournier se fit délivrer, le 30 brumaire an V, aux Archives, +une copie certifiée de cette lettre. Cette copie fait actuellement +partie de la collection d'autographes de M. Étienne Charavay, qui a bien +voulu nous la communiquer.--Ces comptes de Fournier ont d'ailleurs été +déjà publiés par Mortimer-Ternaux, III, 590.] + +En même temps, il remit à Roland un état détaillé de ses dépenses. + +Roland se déclara satisfait, approuva hautement Fournier par ses lettres +à la Convention des 5 et 6 octobre 1792 et, comme Fournier réclamait une +indemnité pour frais extraordinaires et que toutes les dépenses de +l'expédition n'avaient pas été réglées, la Convention, par décret du 9 +décembre suivant, vota les crédits nécessaires. Le général de +l'expédition d'Orléans se trouva ainsi couvert par l'approbation directe +de Roland et par l'approbation indirecte de la Convention. + +Malheureusement pour lui, il arriva que le procès-verbal du dépôt qu'il +avait effectué à la Commune de Paris fut égaré. Il ne put obtenir qu'une +attestation du secrétaire greffier Coulombeau qu'il avait rendu ses +comptes[8], mais non un état détaillé. Or, lui-même nous apprend que les +plus précieux objets avaient disparu dans l'intervalle. De là les +soupçons, vraisemblablement injustes, dont il fut poursuivi toute sa +vie. + +[Note 8: Cette attestation, en date du 12 août 1793, se trouve aux +Archives, dans les papiers de Fournier.] + +Dénoncé et surveillé, il fut l'objet, en mars 1793, d'un rapport de +police où il est traité de chevalier d'industrie associé à une coquine, +la femme Marthe Fonvielle, dite Pujol, sa maîtresse, et à une prétendue +marquise de Saint-Giran (Voir ses papiers, aux Archives). + +Marat ne pouvait lui pardonner d'avoir été protégé par Roland. Dans la +séance du 12 mars 1793, il le signala comme étant un des instigateurs de +l'insurrection avortée du 10 mars. Fournier fut décrété d'arrestation. +Voici le compte rendu officiel de l'interrogatoire qu'il subit le +lendemain 13 mars, à la barre de la Convention: + +Le citoyen Fournier, qui avait été mis en état d'arrestation, est +introduit à la barre. Il demande qu'il lui soit fait part du chef +d'accusation articulé contre lui, afin qu'il puisse répondre sur chaque +article. + +Le citoyen Bourdon (de l'Oise), député, dépose sur le bureau une +dénonciation signée, conçue en ces termes: «J'ai entendu Fournier faire +des reproches à deux ou trois inconnus de ne l'avoir pas appuyé; que, +sans cela, il aurait brûlé la cervelle à Petion.--_Signé_: BOURDON.» + +Fournier, interrogé, répond que ce fait est faux, que le citoyen Petion +a passé près de lui dans le jardin qui avoisine la salle, qu'il a +entendu qu'on le huait, mais qu'il n'a tenu là-dessus aucun propos. + +Interrogé sur la connaissance qu'il a des événements du 9 au 10 [mars +1793], il répond qu'il était aux Jacobins lorsqu'on y fit la motion de +se transporter en foule aux Cordeliers; qu'il s'y rendit de suite pour +faire part de l'arrivée des motionnaires; que ceux-ci demandaient qu'on +se saisit de tous les ennemis de la patrie, qu'on fermât les barrières, +etc.; que, sur ces entrefaites, il fut question de députer vers la +Commune; qu'il avait vu alors un homme inconnu qui voulait se nantir des +pouvoirs de la députation, mais qu'il s'en était emparé lui-même pour +éviter qu'ils ne tombassent en mauvaises mains; qu'il avait parlé au +procureur de la Commune et au maire: que ce dernier l'avait engagé à +employer les moyens qu'il croirait les plus efficaces pour tout +pacifier; qu'il était retourné aux Cordeliers pour calmer les esprits; +que, de là, il s'était porté à sa section, qu'il avait trouvée fermée, +et qi'il était rentré chez lui. + +Interrogé pour savoir s'il a connaissance d'un Comité d'insurrection, a +dit ne rien savoir sur cet objet[9]. + +[Note 9: Cependant Garat, dans son rapport du 19 mars 1793, signala +Fournier, Varlet et Champion parmi les Cordeliers qui tentèrent +d'organiser ce comité d'insurrection. (_Moniteur_, XV, 750.)] + +Interpellé, d'après la demande du citoyen Lidon, député, de déclarer +s'il n'a rien à dire qui soit relatif à des effets qui lui ont été remis +par les prisonniers détenus à Orléans, il a répondu que beaucoup de +papiers, d'assignats et d'effets précieux lui avaient été remis par +Delessart et autres prisonniers, qu'il avait fait inventorier le tout +par la municipalité de Versailles et en avait retiré procès-verbal; +qu'arrivé à Paris après le massacre qui fut fait des prisonniers, il +voulait consigner le dépôt entre les mains du citoyen Roland, ministre +de l'intérieur, mais que le citoyen Danton, ministre de la justice, lui +dit de le porter à la Commune; qu'il déclara au Conseil de la Commune +qu'il ne remettrait rien sans un reçu; qu'on lui en fit un des caisses; +que, le lendemain, l'inventaire de vérification fut fait en présence de +témoins; qu'il en demanda une double expédition; qu'on le renvoya au +lendemain, et ensuite de jour en jour; qu'ayant été quelque temps après +en campagne, on décerna un mandat d'arrêt contre lui, sous prétexte +qu'il avait retenu 36,000 livres. Il assure que cette arrestation +n'avait eu d'autre but que de lui enlever les papiers qui étaient +relatifs au dépôt; que l'on avait cru que, par ce moyen, cette affaire +resterait là, mais que le Conseil de la Commune s'occupait de +l'apurement de ce compte et des vérifications nécessaires. + +Un membre du Comité de surveillance dit que l'on n'a rien trouvé dans +les papiers de Fournier qui puisse motiver une plus longue arrestation. + +Sur la proposition d'un autre membre, l'Assemblée décrète que le citoyen +Fournier sera mis en liberté, sauf à être entendu comme témoin par le +Tribunal extraordinaire[10]. + +[Note 10: _Procès-verbal de la Convention_, VII, 300-302.] + +Mais Marat s'acharna après Fournier. Dans le _Publiciste de la +République française_ du 9 mai 1793, il l'accusa d'être un ambitieux, un +espion, un parasite. Fournier répondit par un factum apologétique[11] où +il y a des renseignements sur sa situation de fortune. Après avoir +rappelé qu'il est venu en France au sujet de la propriété dont il a été +dépouillé à Saint-Domingue: «Un premier jugement par défaut, dit-il, +vient de m'accorder un provisoire de 400,000 livres. Je toucherai cette +somme dans peu, si le jugement est confirmé contradictoirement. +Jusque-là, je suis en effet misérable. Mes ressources sont uniquement +fondées sur la confiance officieuse de mes amis. Je leur dois 78,000 +livres, en 22 articles, dont j'ai toutes prêtes les preuves.» Marat +demandait à Fournier de quel argent il avait payé une maison de campagne +récemment achetée par lui. Il reconnut avoir acheté, depuis plus de deux +ans, un jardin à sept lieues de Paris, à Verneuil (Seine-et-Oise): mais +il ne l'a pas payé. «S'assurer de ce fait chez le vendeur, Pasquier, +marchand de vin, rue de Thionville, à côté du club de Cordeliers.» + +[Note 11: _A Marat, journaliste_. Paris, 14 mai an II, in-4 de 7 pages.] + +On le voit: les explications de Fournier ne sont pas tout à fait à son +honneur. + +Cependant, Marat étant mort, la Commune de Paris lui donna une mission +de confiance: elle le chargea, le 26 juillet 1793, d'aller acheter des +grains dans les départements du Puy-de-Dôme, de la Haute-Loire et autres +circonvoisins. Nous ne savons comment il s'acquitta de cette mission, ni +même s'il la remplit réellement. + +Fournier fut un de ceux qui, en août 1793, dénoncèrent la comédie de +_Paméla_ comme étant une apologie séditieuse de la noblesse[12]. + +[Note 12: _Paméla ou la vertu récompensée_, comédie en cinq actes et en +vers, par François de Neufchâteau, fut représentée pour la première fois +au Théâtre de la Nation, le 1er août 1793. On trouvera dans l'_Histoire +du Théâtre-Français_, par Etienne et Martainville (tome III, pages 99 à +105), l'histoire des incidents qui troublèrent les représentations de +cette pièce et amenèrent l'arrestation de l'auteur et des comédiens. +Voir aussi E. Biré, _Paris pendant la Terreur_, p. 287.] + +A la même époque, il pétitionnait à la Convention pour réclamer la +formation d'une armée révolutionnaire: il se voyait déjà général de +cette armée. + +En octobre suivant, il fut un instant emprisonné à Versailles à cause +d'un duel[13]. + +[Note 13: Séance du club des Jacobins du 15 octobre 1793: + +«_Blanchet_: Fournier, qui dénonça, il y a quelque temps, l'incivisme du +Théâtre-Français relativement à _Paméla_, qui a donné depuis la +Révolution des preuves réitérées de patriotisme, est actuellement en +prison à Versailles. Il a été arrêté sous le prétexte d'un duel. La +Société doit son appui à cet officier, connu par son civisme. + +«Un membre du Comité de correspondance rend compte des démarches qu'il a +faites à ce sujet; il annonce que Fournier va être mis en liberté.»] + +Depuis sa querelle avec Marat, Fournier avait été éliminé du club des +Cordeliers, comme un faux frère, un renégat. Dénoncé par Vincent, il fut +arrêté dans le club même, au moment où il essayait d'y rentrer de force +(22 frimaire an II--12 décembre 1793), comme il ressort du curieux +document inédit qu'on va lire: + +CLUB DES CORDELIERS + +_Séance du duodi 22 frimaire, l'an second de la République française une +et indivisible._ + +_Présidence de_ MOMORO. + +On faisait lecture de la correspondance lorsqu'un membre fait la +proposition de laisser introduire Dunouy l'aîné et Fournier, dit +l'Américain, dans la Société. + +A ces noms, la Société a reconnu d'abord dans Dunouy l'aîné un de ses +membres qui l'avait abandonnée et ne paraissait plus dans son sein +depuis la scission que des scélérats ont tentée en cherchant à détruire +le club des Cordeliers et n'a pas vu sans étonnement le retour de cet +homme dans son sein, à l'instant où il venait d'être éloigné du sein de +la Commune, comme ayant apostrophé et parlé avec dédain et mépris du +peuple[14]. + +[Note 14: Dunouy avait en effet été exclu de la Commune, le 12 frimaire +an II, comme «exagéré». (_Moniteur_, XVIII, 580.)] + +Elle a également vu dans Fournier un individu expulsé de son sein comme +protecteur de la faction liberticide des rolandistes et des girondistes, +un des plus cruels ennemis de Marat, un de ses dénonciateurs perfides. +Après discussion, l'Assemblée a passé à l'ordre du jour sur la +proposition d'introduction dans son sein des nommés Dunouy et Fournier. + +Les individus qui avaient déjà mis un pied dans la salle voulurent +réclamer, mais le président fut chargé de maintenir l'exécution de +l'arrêté et les censeurs invitèrent Dunouy et Fournier à se retirer. Ils +semblaient être hors de la salle, les travaux de l'Assemblée reprenaient +leur cours et la porte battante les tenait séparés du local des séances, +lorsque l'on renouvelle la proposition de laisser introduire Fournier, +dit l'Américain, qui, disait-on, voulait être entendu. + +A l'instant, la Société manifeste [son] animadversion par un mouvement +spontané de justice (_sic_) et d'indignation de se voir interrompue dans +ses travaux par des hommes auxquels elle était fondée de refuser +l'entrée de ses séances. + +On apercevait Fournier au travers de la porte faire des signes de +menace. + +Un orateur étant monté à là tribune pour y développer, avec l'énergie +dont doit être animé tout Cordelier, les justes motifs du refus de la +Société de laisser introduire dans son sein Fournier, et la Société +ayant maintenu son premier arrêté, à l'instant la porte a été foncée +avec violence, Fournier s'est introduit dans la salle et, montrant au +doigt l'orateur, il lui a dit d'un ton furieux et menaçant, et le bras +levé, qu'il saurait bien le faire traduire au Tribunal révolutionnaire; +cette menace a occasionné une nouvelle scène et un second mouvement +d'indignation. + +Considérant que ce citoyen a apporté du trouble dans sa séance, +considérant qu'il a porté atteinte aux droits de la liberté, qui lui +sont garantis par les lois, considérant que cette violence, dans un +moment où elle avait convoqué les membres extraordinairement pour +s'occuper d'un des plus grands intérêts de la République, présentait +quelque chose de suspect, a arrêté que ledit Fournier serait envoyé au +Comité révolutionnaire de la section de l'Unité, qui serait invité à +suivre suivant la rigueur des lois, que le détail de tous les faits +serait inséré au procès-verbal, qu'expédition d'icelui sera envoyée aux +Comités révolutionnaires et au Comité de sûreté générale, invite tous +les citoyens qui auront de justes dénonciations à faire contre ledit +Fournier à se présenter devant les autorités constituées et nomme, pour +porter lesdits procès-verbaux et suivre la dite affaire, les citoyens +Rault, Augé, Brochet, Fenau, Cahier, officier gendarme. + +_Signé au registre:_ + +MOMORO, président, + +et GUILLAUMIN jeune, secrétaire. + +_Délivré conforme au registre par moi, secrétaire soussigné:_ + +GUILLAUMIN jeune, secrétaire. + +Fournier fut enfermé à l'Abbaye. Le 12 germinal an II (1er avril 1794), +il y fut interrogé par la Commission administrative de la police de +Paris au sujet d'une sorte de manifeste royaliste qu'on avait trouvé +dans ses papiers. Le 11 fructidor suivant (28 août 1794), le Comité +révolutionnaire de la section du Contrat-Social demanda sa mise en +liberté, en disant qu'il était faux qu'il eut calomnié Marat. Un arrêté +du Comité de sûreté générale en date du 1er vendémiaire an III (22 +septembre 1794) lui ouvrit les portes de sa prison: il y était resté un +peu plus de neuf mois. + +Ses tribulations étaient loin d'être finies. Il fut arrêté de nouveau le +19 ventôse an III (9 mars 1795) et conduit à la Force, d'où il écrivit +au Comité de sûreté générale la lettre suivante: + +Claude Fournier, cultivateur, aux représentants du peuple membres du +Comité de la sûreté générale de la Convention. + +_De la maison d'arrêt de la Force, le 26 messidor, l'an III de la +République une et indivisible._ + +Citoyens représentants. + +J'ai été arrêté par votre ordre le 19 pluviôse (_sic_) dernier et mis en +détention à la maison de la Force, où je suis encore. + +J'ignore quels sont les motifs de ma détention. Je n'ai pas encore été +interrogé. Cette nouvelle captivité est la suite d'une première qui a +duré quatorze mois. J'ose assurer, affirmer même, que ni l'une ni +l'autre n'ont été méritées. Cependant ma fortune, déjà altérée par les +malheurs que j'ai éprouvés sous le despotisme royal, se réduit presque à +rien maintenant, tant par les sacrifices que j'ai faits pour ma patrie +pendant la Révolution, dont je suis un des premiers apôtres, que par les +persécutions que j'éprouve depuis près de deux ans. + +Une circonstance particulière vient encore ajouter à mes peines. Je +tiens à loyer un appartement situé rue du Doyenné, section des +Tuileries. Le bail vient d'expirer le 1er juillet (_vieux style_). Le +principal locataire vient de me faire faire une sommation de vider les +lieux de mes meubles, et ce dans le jour, sinon il me menace de les +faire jeter sur le carreau. + +Il m'est impossible, citoyens représentants, de satisfaire à cette +sommation, puisque je suis privé de ma liberté. Une autre raison m'en +empêche encore: ce sont les scellés apposés par votre ordre chez moi. La +perplexité dans laquelle je me trouve est telle que, si celui qui me +poursuit n'est point arrêté dans sa course judiciaire, mes meubles et +effets vont être exposés au pillage et mes papiers perdus. + +Je pense, citoyens représentants, que vous exposer ma situation c'est +vous en indiquer le remède. Il est tout entier et uniquement dans votre +justice. Je la réclame, elle m'est due, et vous ne me la refuserez pas. + +Si j'avais été à même de connaître les faits que l'on m'impute, je me +serais empressé de les détruire. Mais telle est la conduite tyrannique +de mes ennemis envers moi: ils frappent tous leurs coups dans les +ténèbres, bien convaincus qu'ils sont que, s'ils paraissaient au grand +jour, ils ne tarderaient pas à être couverts de confusion. + +Quoi qu'il en soit, citoyens représentants, et quoi qu'il m'en ait déjà +coûté, je supporte mes malheurs avec la fermeté républicaine qui m'est +propre. Mon silence même est peut-être plus accablant pour ceux qui me +persécutent qu'une défense publique, quelque éclatante qu'elle puisse +être. + +Je demande, citoyens représentants, que provisoirement vous fassiez +suspendre les poursuites que le citoyen Châtelain ou quoi que ce soit +(_sic_) le citoyen Bligny, son homme d'affaires, demeurant rue +Neuve-Égalité, n° 297, section de Bonne-Nouvelle, dirigent contre moi, +jusqu'à ce que vous ayez statué sur ma détention. + +Je vous demande également, au nom de la justice, que vous vous fassiez +rendre compte des motifs de mon arrestation, que vous ordonniez qu'ils +me seront communiqués afin que j'y puisse répondre et vous mettre à même +de me rendre ma liberté, dont je suis privé depuis si longtemps et avec +tant d'injustice. + +FOURNIER[15]. + +[Note 15: _Collection de M. Etienne Charavay._] + +Dans un interrogatoire que Fournier subit quatre jours plus tard devant +le Comité de sûreté générale, il déclara encore ignorer les motifs de +son arrestation et on ne les lui donna pas tout d'abord. En réalité, il +était impliqué dans la procédure commencée par le tribunal criminel de +Seine-et-Oise contre les auteurs des massacres commis à Versailles le 8 +septembre 1792[16]. Il bénéficia de l'amnistie du 4 brumaire an IV, les +poursuites contre lui furent abandonnées et on le rendit à la liberté. + +[Note 16: M. Mortimer-Ternaux (III, 601-607) a publié cinq dépositions +de témoins faites contre Fournier à cette occasion.] + +Il se retira alors dans sa maison de campagne de Verneuil. Mais les +attaques des feuilles thermidoriennes l'y poursuivirent, comme le prouve +la lettre suivante, qu'il écrivit en l'an V au rédacteur du _Journal des +hommes libres_[17]: + +[Note 17: Le _Journal des hommes libres_, continuation du _Républicain_ +(par Charles Duval et autres), commença à paraître sous ce titre à +partir du 29 juin 1793.] + + +Je vous prie, citoyen, d'insérer dans votre feuille la note ci-jointe. +Vous obligerez un concitoyen qui désire dans tous les temps vous en +témoigner sa reconnaissance. + +«Quelle a été ma surprise de voir dans la feuille intitulée _le +Miroir_[18] la note suivante: + +[Note 18: Le _Miroir_, rédigé par le royaliste Beaulieu, commença à +paraître le 11 floréal an IV.] + +«Il n'est personne dans la Révolution qui n'ait entendu parler d'un +nommé Fournier l'Américain, fameux par cent expéditions révolutionnaires +et notamment celle envers les prisonniers d'Orléans. Un jeune homme de +Lyon, nommé Maupetit, âgé de vingt-huit ans, a consenti à se battre en +duel avant-hier au bois de Boulogne avec cet individu, et a reçu une +blessure mortelle.» + +«Je dois répondre aux calomnies des journaux chouans, qui veulent me +qualifier d'assassin, par les tournures qu'ils veulent donner dans leurs +sales feuilles malheureusement publiques. Je suis fort tranquille chez +moi, depuis ma sortie des prisons, il y a environ un an, détenu par la +tyrannie du Comité de sûreté générale pour cause non expliquée; plus, +avoir resté encore quinze mois sous la tyrannie du Comité de salut +public et de sûreté générale, réputée _tyrannie de Robespierre_, et ce +pour cause encore non expliquée. + +«Enfin, il est bon que toute la France sache que j'ai été tyrannisé de +cachots en cachots, dans toutes les prisons de Paris pendant trois ans, +et ce sans avoir jamais été ni interrogé, ni entendu, tous mes papiers +enlevés de chez moi, que je n'ai pu jusqu'à ce moment obtenir; [ce] qui +prouve bien clairement que je n'ai jamais été l'assassin de personne, +que bien au contraire je suis devenu la proie de tous les intrigants, +voleurs, agioteurs, royalistes et calomniateurs, tels que le _Miroir_ et +autres journalistes à gages que j'ai confondus devant les tribunaux de +police, notamment le _Courrier_, dit _Républicain_[19], au sujet de la +dénonciation d'un nommé Malgana, mouchard de je ne sais qui. + +[Note 19: Le _Courrier républicain_, continuation du _Courrier +français_, avait commencé à paraître le 10 brumaire an II. Il était +rédigé par un certain Auvray.] + +Par conséquent, étant à sept lieues de Paris à cultiver mon jardin, je +peux prouver à ce _Miroir_ que je ne suis point le Fournier qui a eu +cette affaire avec M. Maupetit, de Lyon, et qu'il n'a voulu profiter du +nom de Fournier que pour me calomnier. + +Enfin, quand est-ce que finiront mes tourments, depuis 1782 jusqu'à ce +jour, tyrannisé sous le gouvernement royal et sous les gouvernements qui +lui ont succédé, sans pouvoir obtenir justice que je ne cesse de +réclamer? + +Citoyen, si mes moyens m'eussent permis de me faire imprimer, je vous +aurais évité la peine de transmettre cette note dans votre journal. +J'espère que vous vous ferez un plaisir de l'insérer dans dans votre +plus prochain numéro. + +FOURNIER[20]. + +[Note 20: _Collection de M. Etienne Charavay_.--Cette lettre est sans +date. Mais Fournier dit qu'il l'écrit un an après sa sortie de prison, +c'est-à-dire en l'an V.] + +En fructidor an VII, le nom de Fournier se trouve au bas de la pétition +des citoyens de Paris contre la nomination de Sieyès au Directoire. + +Sous le Consulat[21], il fut une des personnes qui, à la suite de +l'attentat de la rue de Saint-Nicaise, se virent l'objet des mesures de +rigueur approuvées par le sénatus-consulte du 15 nivôse an IX. Des +ordres furent donnés pour le déporter à l'île d'Oléron. Mais il parvint +d'abord à se soustraire aux poursuites et se cacha à Villejuif, où il se +plaça comme jardinier. Arrêté deux ans plus tard, il fut enfermé au fort +de Joux avec les nommés Château, Michel et Brisavin, le 2 fructidor an +XI (20 août 1803). + +[Note 21: Le 24 brumaire an IX, il adresse une longue pétition au +premier Consul. (Voir _Les déportations du Consulat et de l'Empire_, par +Jean Destrem. Paris, 1885, in-12, p. 393.)] + +Le 20 novembre suivant, tous quatre furent transférés à l'île d'Oléron, +puis embarqués (10 ventôse an XII) pour Cayenne. Fournier y séjourna +jusqu'au moment où les Anglais s'emparèrent de cette colonie[22]. A +cette époque, il revint en France (1809). On ne l'y laissa pas en +liberté complète. Il fut mis en surveillance à Auxerre, et arriva dans +cette ville le 16 octobre 1809[23]. Il y fut surpris, deux ans plus +tard, préparant contre les droits réunis une sorte d'émeute, qui faillit +éclater dans la nuit du 7 au 8 juillet 1811. L'Empereur ordonna qu'il +fût déporté au château d'If, avec Calendini. + +[Note 22: Voir une lettre assez insignifiante qu'il écrivit de Cayenne à +sa femme en 1806. _Ibid._, p. 244.] + +[Note 23: Ces détails et les suivants sont empruntés aux pièces +officielles annexées au dossier de Fournier (Archives nationales). On +voit combien d'erreurs M. Mortimer-Ternaux a réunies dans ces quelques +lignes qu'il consacre à la fin de la vie de Fournier (III, 638): «Après +quelques années de séjour dans cette colonie (Cayenne), i1 s'en évade, +se réfugie à la Guadeloupe et se fait corsaire. En 1814, il rentre en +France et y meurt tranquillement quelques années après.»] + +Délivré à la chute de Napoléon, il revint à Paris en avril 1814 et alla +demeurer chez sa femme (il s'était marié à Saint-Domingue), rue Perdue, +n° 6. + +Lors du second retour des Bourbons, accusé d'intriguer contre le +gouvernement, il fut arrêté le 1er novembre 1815, incarcéré à la Force +et remis en liberté le 16 août 1816. Il fut question de le mettre en +surveillance à Melun; mais il obtint de rester provisoirement à Paris. + +Il eut alors l'impudence de faire parade de sentiments royalistes et de +solliciter les Bourbons. Il y a dans ses papiers, aux Archives, une +pétition qu'il adressa à Louis XVIII le 10 mars 1817. Il y réclame la +pension que Louis XVI lui avait accordée en 1785. Il y signale ses +titres à la faveur royale, qui sont, d'après lui: + +«1° D'avoir refusé le commandement de la garde nationale de Paris, +lorsque le général La Fayette le quitta; + +«2° D'avoir refusé d'aller commander la garde nationale à la Vendée; + +«3° D'avoir refusé d'aller commander en Belgique; + +«4° D'avoir refusé d'aller avec le général Dillon remplacer Custine à +l'armée du Nord et généralement toutes les places qui me furent +offertes; + +«5° D'avoir à Versailles, les 5 et 6 octobre 1789, empêché le pillage et +le désordre et être venu, par ordre du Roi, à Paris annoncer son +arrivée; + +«6° D'avoir, moi douzième, présenté à la Convention une pétition qui +représentait à cette même Convention qu'elle n'avait pas le droit de +juger le roi[24]; + +[Note 24: Nous n'avons pas retrouvé cette pétition.] + +«7° D'avoir refusé de prendre et faire prendre les armes le jour fatal +[de la mort] du meilleur des rois, ainsi que le jour de celle de son +auguste épouse. Pardonnez, Sire, si je suis obligé de rappeler ici de +pareils souvenirs. + +«8° D'avoir constamment refusé de prendre le commandement de l'armée +révolutionnaire, ainsi que de consentir à être membre du Comité de ce +nom. Le jour même que l'on fit cette infâme nomination, Marat et Bourdon +(de l'Oise) me dénoncèrent à la Convention comme agent du roi, de Pitt +et de Cobourg.» + +En 1822, il adressa à la Chambre des députés un mémoire imprimé ou il +renouvelait sa réclamation au sujet des pertes qu'il avait éprouvées à +Saint-Domingue. Il y disait qu'à l'âge de quatre-vingts ans, avec sa +femme plus que septuagénaire, il n'avait pour vivre que 50 francs par +mois, «qui leur sont accordés à titre de secours comme colons réfugiés». + +Fournier mourut à Paris le 27 juillet 1825, à l'âge de quatre-vingts +ans. Il demeurait alors esplanade des Invalides, n° 28. + + + + +II + + +On a vu que Fournier l'Américain avait publié quelques opuscules. Voici +la liste de ceux que nous avons pu retrouver: + +1. _Dénonciation aux États généraux des vexations, abus d'autorité et +dénis de justice commis envers le sieur Claude Fournier, habitant de +l'île Saint Domingue._ S. 1., 1789, in-4. + +2. _Aux représentants de la Nation, dénonciation contre M. le maréchal +de Castries, ancien ministre de la marine._ Signé: FOURNIER. Impr. +Caillot et Chevée, s.d. (12 août 1789), in-4 de 6 pages. + +3. _Crimes de La Fayette en France, seulement depuis la Révolution et +depuis sa nomination au grade de général_ (par Fournier, en +collaboration avec Dunouy, Héron et Garin). S.d. (juillet 1792), in-8 de +15 pages. + +4. _Fournier à Marat._ Paris, 14 mars an II (1793), in-4 de 8 pages. + +5. _A Marat, journaliste._ Paris, 14 mai an II (1793), in-4 de 7 pages. + +6. _IVe Pétition à la Convention nationale, par C. Fournier, Américain, +pour la formation d'une armée révolutionnaire._ Impr. Lottin, 23 août an +II (1793), in-4 de 6 pages. + +7. _Affaire de Fournier l'Américain, citoyen de la section des +Tuileries_[25], _détenu aux prisons de l'Abbaye._ Paris, s.d., in-4 de 4 +pages. + +[Note 25: Fournier demeurait alors cul-de-sac du Doyenné, n° 20.] + +8. _Où en sommes-nous? Question par C. Fournier, Américain, à tous les +sans-culottes ses frères._ Imp. Mayer, s.d. (pluviôse an III), in-4 de 8 +pages. + +9. _Massacres (sic) des prisonniers d'Orléans. Fournier, dit +l'Américain, aux Français._ Paris, 28 nivôse an VIII, in-8 de 16 pages. + +10. _Aux honorables membres de la Chambre des députés pour la présente +session. Mémoire présenté par le sieur Fournier l'Héritier, dit +l'Américain, demeurant à Paris, rue Perdue, n° 6, place Maubert._ +[Paris], 1822, in-8 de 23 pages. + + + + +III + + +Quant aux _Mémoires secrets_ de Fournier, nous les imprimons pour la +première fois, et il ne nous semble pas qu'aucun historien les ait +consultés ou connus. Nous les avons trouvés aux Archives nationales, +dans le carton F7 6504, qui contient les papiers de Fournier et une +suite de documents officiels relatifs à ses diverses arrestations. +Fournier les avait probablement écrits en l'an II, pendant son +incarcération à l'Abbaye. Il y a un brouillon et une copie de ces +mémoires, tous deux autographes. La copie s'arrête au récit des +événements du 17 juillet 1791. Le brouillon va jusqu'au récit du +massacre des prisonniers d'Orléans, inclusivement. Il est souvent +difficile à lire, à force de ratures et de surcharges. L'auteur a laissé +cet écrit inachevé, et, comme on le verra, les phrases incohérentes qui +le terminent annonçaient une suite. + +La lecture des mémoires de Fournier est plus intéressante qu'agréable. +Ce _condottiere_ de la Révolution écrit comme un goujat. Mais ses +solécismes sont fort clairs[26] et sa plume grossière suffit très bien à +l'expression de sa pensée, qui n'est ni délicate, ni complexe. Fournier +est un brutal et l'esprit de la Révolution n'est pas en lui. La devise +fraternelle des Cordeliers ne hante ni le coeur, ni les lèvres de ce +Cordelier. C'est un haineux qui ne voit dans les grandes journées de la +Révolution qu'une occasion de frapper. Il n'a d'autre idéal que de +commander à une troupe armée et de remplir sa bourse. Il n'a rien +compris aux causes profondes des événements où il a été mêlé: il n'a vu +que le fait du moment et n'a éprouvé que des sensations. + +[Note 26: Sauf dans le chapitre XI de ses mémoires, qui n'est qu'un +brouillon informe. Voir plus bas la note à la page 42.] + +Mais son rôle d'agent d'exécution a été considérable. Il a contribué de +son bras au succès de tous les coups d'État populaires jusqu'à la chute +du trône. Ses colères à la Duchesne ne lui ont jamais ôté le sang-froid: +il a toujours bien vu ce qu'il faisait et toujours bien vu ce que +faisaient les autres. C'est ainsi qu'il a enregistré, dans les mémoires +que nous publions, des faits et des attitudes qui avaient échappé à +l'histoire. On verra que ce négrier était vaniteux comme un nègre: mais +ne le prenez pas pour un menteur. Il a en poche presque toutes les +preuves, parfois notariées, de ce qu'il avance. Il ne fait rien, sans +demander un certificat. Les allégations essentielles de ses mémoires +sont déclarées conformes par des pièces dûment signées qui font partie +de ses papiers aux Archives. Ces précautions, qu'il pousse à un point +incroyable, ne sont point d'un véritable homme de bien, et je me +garderai de présenter les mémoires de Fournier comme absolument +sincères: cependant il est sûr que la plupart des faits qui y sont +exposés sont vrais. + +Il est précieux pour l'histoire d'avoir ainsi le témoignage d'un des +combattants de la rue sur les célèbres journées du 14 juillet, des 5 et +6 octobre 1789, du 17 juillet 1791, du 10 août 1792. On verra combien de +traits la plume de Fournier ajoute au tableau des batailles civiles, +combien de détails essentiels elle corrige ou complète. Je ne crois pas +qu'on puisse désormais raconter ces journées célèbres sans recourir à +Fournier. De plus, ces mémoires sont utiles pour l'histoire, si mal +connue, du club des Cordeliers. + +Les notes que nous avons ajoutées au texte ont surtout pour objet de +compléter le récit de Fournier par des extraits de ses papiers[27] ou de +le confirmer par quelques-unes de ces attestations de témoins dont il +corroborait ses dires. + +F.-A. AULARD. + +[Note 27: Notamment par des extraits d'un Mémoire expositif qu'il +rédigea le 3 février 1790 et fit approuver par ses compagnons d'armes. +Ce récit de la conduite de Fournier au début de la Révolution est +intitulé: _Mémoire expositif des services patriotiques du sieur Fournier +l'Héritier, ancien habitant de Saint-Domingue, où il a servi seize ans +dans les milices bourgeoises, et depuis quatre ans domicilié à Paris, +rue des Vieux-Augustins, paroisse Saint-Eustache, n° 28._ Fournier +terminait son mémoire en demandant «qu'il lui fût accordé une marque +honorifique et distinctive qui annonçât manifestement à ses concitoyens, +et surtout aux colons de Saint-Domingue, des preuves non équivoques de +ses services patriotiques.» Les membres du Comité de Saint-Eustache +repoussèrent cette demande en ces termes: «Le Comité de Saint-Eustache, +en rendant justice au zèle que M. Fournier a montré dans le temps de la +Révolution, lui a expédié le brevet de service auquel tous les officiers +provisoires avaient droit de prétendre. Il n'est pas en son pouvoir +d'accorder d'actes de distinction, qui pourraient mécontenter d'autres +citoyens qui ont bien mérité de la patrie.»] + + + + +MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMÉRICAIN[28] + +[Note 28: Fournier modifia ce titre après coup et l'amplifia, dans un +des deux textes de ses mémoires, de la manière suivante: «La Galerie des +traîtres ou Mémoires secrets de C. Fournier, Américain, contenant les +détails de la part active qu'il a eue dans les deux révolutions de +France, en 1789 et en 1792, contenant aussi l'enchaînement des trahisons +de Bailly, La Fayette, Louis Capet, Manuel, Petion, Santerre, Carra, et +plusieurs autres personnages remarqués tant dans les Assemblées +législatives qu'ailleurs, pour servir de matériaux essentiels à +l'histoire.»] + + + +_La postérité saura tout._ + + + + +AVANT-PROPOS + + +L'histoire des deux révolutions qui ont extirpé la tyrannie du sol de la +France et qui y ont fait germer la liberté, l'égalité, enfin la +République; cette histoire ne pourra être bien composée que du +rapprochement des mémoires isolés que produiront les principaux acteurs +de la plus grande scène qui ait jamais eu droit d'étonner l'univers. Les +journaux du temps, le plus souvent, ne peuvent rapporter que sur des +aperçus pris au hasard, recueillis loin du théâtre des faits et sans +montrer la filière des causes d'où sont sortis les différents résultats. +Le témoin oculaire et le coopérateur des grands actes révolutionnaires +est dans une position bien plus favorable pour transmettre la vérité aux +générations futures. + +Si quelqu'un a suivi de près tous les mouvements de deux révolutions, je +puis bien dire que c'est moi. Français, lisez ces mémoires et vous me +verrez agissant dans toutes les circonstances éclatantes. Ce n'est point +une vaine gloriole qui me fait mettre ces circonstances au jour, mais +j'ai pour but d'utilité d'éclairer plusieurs points importants de +l'histoire, de vous faire voir se dévoiler des manoeuvres qui vous +apprendront à connaître les hommes, et que tel traître, dont le masque, +au moment que j'écris, n'est point encore tombé, n'en a pas moins été +une fausse idole à qui les contemporaines regretteront bien d'avoir +prostitué leur encens[29]. Enfin vous observerez plus que jamais qu'au +milieu de toutes les perfidies qui nous ont assaillis, si l'on croyait +encore à d'autres prodiges qu'à l'énergie et au courage des âmes libres, +on affirmerait que ce n'a pu être qu'une puissance merveilleuse qui a +sauvé la nation. + +[Note 29: On verra d'ailleurs, vers la fin de ces mémoires, les raisons +qui me forcent très impérieusement de leur donner la publicité. (_Note +de Fournier_.)--On sait qu'il ne réalisa pas ce projet de publier ses +mémoires.] + +C'est une vérité reconnue que le sentiment de la liberté est implanté +naturellement dans tous les coeurs, et que, sous les gouvernements +tyranniques, tout homme qui ne vit point des abus, soupire secrètement +après le moment de briser sa chaîne; mais il est encore tout naturel de +remarquer que les individus qui se trouvent le plus tôt et le mieux +préparés aux révolutions contre le despotisme sont toujours ceux qui en +ont le plus souffert. J'étais précisément dans ce cas en France. J'y +étais revenu, après vingt et un ans de domicile aux colonies, réclamer +vainement justice auprès du roi et de ses ministres contre l'oppression +la plus criminelle et la plus inouïe que j'avais éprouvée à +Saint-Domingue dans ma personne et dans mes biens.[30] + +[Note 30: J'avais à Saint-Domingue une habitation et une guildiverie, ou +fabrique de tafia, de valeur constatée de plus de cinq cent mille +livres, voisine de celle des sieurs Guibert frères, sur laquelle elle +obtint une supériorité de succès; elle éveilla leur jalousie. Ils +étaient alliés au sieur de Bougars, intendant de la colonie, et ils +avaient du crédit auprès de tous les officiers civils et militaires de +l'île. Ils profitèrent de ces avantages pour me vexer impunément. +Chicané, d'abord, sous de vains prétextes, menacé ensuite, poursuivi par +d'infâmes calomnies, accusé, emprisonné, je finis par avoir la douleur +de voir ma guildiverie et mon habitation incendiées. Le crédit des +Guibert, qui leur avait fait commettre envers moi toutes les +scélératesses sans coup férir, passa de la colonie en France, où j'étais +revenu pour y demander la justice que j'avais été loin de pouvoir +trouver à Saint-Domingue. Je la sollicitai en vain près du dernier roi +et de ses ministres depuis 1781 jusqu'en 1789, et, sans le nouvel ordre +des choses, je n'eusse jamais eu probablement la satisfaction de voir +jour à tirer aucun débris de ma fortune spoliée et détruite par les +criminels Guibert et leurs complices. (_Note de Fournier_.)--Le 5 juin +1791, il fit à ce sujet une pétition à l'Assemblée nationale, qui fut +solennellement portée à la barre par les Cordeliers. On trouvera le +texte de cette pétition dans les papiers de Fournier aux Archives +nationales. On y trouvera aussi, à la date du 20 mars 1816, un rapport +de police qui donne la version de ses ennemis sur son rôle à +Saint-Domingue: «Il habita longtemps l'île de Saint-Domingue où il fut +chef d'atelier dans diverses habitations, et comme tel chargé de la +correction des nègres. C'est sans doute dans ces fonctions qu'il +contracta la férocité qui caractérise les principales actions de sa vie. +Privé de place, il parvint à s'emparer de l'esprit et de la fortune +d'une créole et établit une guildiverie ou fabrique de tafia. Mais le +mauvais succès de ses affaires lui inspira le dessein coupable de mettre +le feu à son établissement qui se trouvait à proximité de plusieurs +habitations importantes et d'accuser de ce crime les propriétaires, ses +voisins. Ayant été débouté de toutes ses réclamations et par suite +considéré comme un homme dangereux, il fut obligé de quitter la colonie, +etc.»] + +Il y avait en 1789 huit années entières que je poursuivais cette justice +auprès des corrompus de la cour. J'avais aperçu depuis longtemps que +j'étais mené par eux, et j'avais vu enfin que le parti-pris avait été de +se jouer de moi et de ma fortune, de consacrer sans façon la spoliation +de cette même fortune et de me réduire à la dernière indigence plutôt +que de punir quelques pervers auteurs de ma ruine. + +La vengeance contre une telle infamie me devait donc être toute +naturelle. Ainsi j'aurais été patriote par ressentiment, si je ne +l'eusse été par caractère; on ne s'étonnera donc pas de me voir remplir +un rôle très actif dans chacune des luttes contre la tyrannie, dont je +vais offrir la description[31]. + +[Note 31: Tout Paris, toute la France a vu en 1785, 6, 7 et 8, mes +mémoires imprimés contre le gouvernement de Saint-Domingue, qui ont +provoqué la chute de tous les agents qui jusque-là y exerçaient +impunément la plus criante tyrannie. On n'avait point encore vu dans ce +temps-là écrire contre le despotisme avec une vigueur pareille à celle +que j'employai. Je donnai sans doute le branle à tous les hommes qui +depuis osèrent proclamer hautement les grandes vérités qui ont fait +éclore notre régénération. Il me reste un grand nombre d'exemplaires de +ces mémoires que l'on peut trouver chez moi. (_Note de Fournier_.)--Nous +n'avons pas pu nous procurer ces mémoires.] + + + + +CHAPITRE PREMIER + +30 JUIN 1789. + +_Élargissement des gardes françaises enfermés à l'Abbaye par ordre du +despotisme._ + + +J'avais vu arriver avec joie, au commencement de 1789, le développement +de l'esprit public qui ouvrait l'entrée à notre heureuse génération. Je +contemplais en philosophe l'approche du terme où elle devait éclore et, +avec des affections plus analogues à l'esprit militaire, j'attendais +pour saisir la première occasion de l'accélérer. Elle se présenta au 30 +juin, quand au Palais, alors Royal, on vint rapporter que plusieurs +gardes-françaises venaient d'être emprisonnés à l'abbaye de +Saint-Germain pour avoir refusé le serment exigé par leurs officiers de +faire feu sur le peuple dans le cas où il s'insurgerait. Ces braves et +généreux soldats, mille fois louables pour être les premiers qui aient +rendu hommage à la liberté, devaient se voir transférer, dans la nuit, +aux prisons de Bicêtre, pour y être pendus entre les deux guichets, à la +manière exécrablement familière des tyrans. + +Leurs camarades qui nous venaient apprendre cette horrible nouvelle nous +crièrent dans leur désespoir: «_Français, on immole nos frères. Si vous +perdez une minute pour les sauver, la liberté que nous sommes sur le +point de conquérir vous échappe; parlez, ce moment va décider si nous +serons affranchis ou esclaves_.» + +Ce discours produisit son effet sur tous les esprits. J'en remarquai la +bonne disposition sur tous les visages et j'en profitai; ce fut moi qui, +élevant la voix du milieu de la foule, m'écriai: «Amis, le temps presse, +ne reculons pas le moment de la liberté, les tyrans font leurs derniers +efforts pour l'étouffer avant sa naissance: intimidons-les par notre +courage; si quelqu'un hésite de se mettre à votre tête, me voici tout +prêt; allons délivrer nos généreux frères, marchons à l'Abbaye[32].» + +[Note 32: Il y a dans les papiers de Fournier un imprimé sans lieu ni +date, qui donne la liste des soldats punis avec les motifs de leurs +punitions. En voici le texte: + +_État des soldats du régiment des Gardes françaises qui ont été délivrés +le mardi 30 juin des prisons de l'abbaye Saint-Germain-des-Près._ + +COMPAGNIES. NOMS. OBSERVATIONS. + +S. Blancard. _Candellier_. Le 28 juin.--Pour être rentré à dix + heures trois quarts; très mauvais sujet. + +Flavigny. _Martin_. Le 30 juin.--Au cachot pour avoir + _Dervaux_. maltraité un de leurs camarades qui + _Desmarais_. n'avait pas voulu sortir étant consigné, + après l'avoir blessé d'un coup d'épée au + bras et l'avoir mis hors de combat. + +Menilglaisc. _Copin_. Le 24 juin.--Déserteur. + +Bocquensay. _Vatonne_. Le 28 mai.--Déserteur. + +De Brache. _Merix_. Le 6 juin.--Déserteur. + +Dépôt. _Chauchon_. Le 30 mai.--Déserteur. + +Mazancourt. _Luyot_. Le 29 juin.--A escaladé le mur de la + caserne, étant de garde; a vendu deux de + ses chemises. + +Dépôt. _Raymond_. Le 28 mars.--A volé six livres à un de + ses camarades. + +Sainte-Marie. _Bourdon_. Le 27 juin.--Par ordre de M. de Gailhac, + capitaine, pour le soustraire à vengeance + des grenadiers auxquels il n'a pas rendu + une lettre anonyme qui leur était + adressée, le jour que les soldats se sont + évadés. + +De Brache. _Gollard_. Le 30 juin.--Pour avoir menacé de tuer + son sergent. + + _L'Huillier_. Pour indiscipline marquée et propos + séditieux. + +Boury. _Dupuis_. Pour s'être révolté contre son caporal + et avoir engagé les autres grenadiers + à le jeter par la fenêtre.] + +Ces derniers mots: _Marchons à l'Abbaye_, furent comme un écho répété +par toutes les bouches, et dès l'instant le peuple à ma suite vola à la +forteresse qui renfermait les victimes. + +Arrivés à la porte, l'ouverture en est demandée simultanément par moi et +plusieurs autres citoyens; on la refuse. + +Je ne délibère pas, je me transporte, avec plusieurs compagnons de cette +expédition, dans la Cour du Dragon. Nous y faisons emplettes, et je paie +de mon argent des masses et des pinces, avec lesquelles nous allons +briser et enfoncer les fatales portes[33]. Nos détenus, qui étaient avec +l'affreuse perspective de n'avoir plus que pour quelques moments +d'existence, se voient rendus à la vie; ils joignent leurs acclamations +de joie aux nôtres et ils reviennent avec nous au Palais-Royal, où tout +le peuple qui les attend leur donne des fêtes. On s'embrasse +fraternellement, on jure de se soutenir les uns les autres vis-à-vis de +tous les efforts du despotisme contre la liberté naissante; c'est dans +ces sentiments que tous ceux qui aspiraient à être bientôt des citoyens +se quittent ce jour-là. + +[Note 33: Beaulieu prétend qu'il est de toute fausseté que les portes +aient été forcées. (_Essais historiques sur les causes et les effets de +la Révolution de France_, I, 287.)] + +Croira-t-on que généralement on était encore si loin des principes à +cette époque que, le lendemain de l'événement que je viens de décrire, +on parut croire que ceux qui, la veille, avaient été soustraits au +couteau de la tyrannie par la protection du peuple souverain avaient +besoin du pardon de celui qui, à Versailles, n'exerçait la suprême +puissance que par usurpation? + +Il est cependant vrai qu'on fit pour les gardes françaises l'absurde +démarche d'aller à ce Versailles solliciter _leur grâce_ auprès du +dernier roi, qui, au milieu des agitations révolutionnaires qui se +succédaient alors avec beaucoup de rapidité, n'osa point manifester +évidemment les véritables dispositions de son âme altière. Il est très +sûr que ce fameux despote était vivement choqué de l'acte auquel les +prisonniers devaient leur délivrance. Le plus profond mépris de son +insolente autorité n'y était pas déguisé. Ainsi, au lieu de grâce, il +eût satisfait son inclination sanguinaire en envoyant bien vite au gibet +ceux qui, par un coup heureux, en étaient déjà échappés. + +Mais le moment était un moment de terreur pour le tyran; il devait donc, +ainsi qu'il a toujours su si bien le faire, dissimuler. Il le fit, mais +pourtant sans perdre l'espoir de satisfaire sa vengeance et sa soif du +sang. + +Le système des tyrans en chef et subalternes, pour étouffer les +premières étincelles de la liberté et perpétuer l'esclavage de la +nation, était de faire de temps à autre, divers essais pour faire +assassiner le peuple par les troupes. On avait commencé par provoquer le +pillage et l'incendie de la manufacture Réveillon, pour prendre occasion +de faire fusiller les citoyens par les soldats. + +Mais l'opinion publique qui, bientôt éclairée sur cette atrocité, criait +vengeance contre leurs auteurs; mais les soldats qui déploraient +amèrement l'erreur qui les avait rendus l'instrument d'une telle +oppression, avaient déjà rendu à cette époque le despotisme très +circonspect et très craignant de blesser le peuple. Il crut que des +instants plus prospères pourraient bientôt succéder. En conséquence, il +temporisa. Mais, le 14 juillet, jour marqué dans les destins des +siècles, arriva pour déranger tous les noirs projets des oppresseurs de +la terre. La justice de fait fut rendue aux braves gardes françaises et +le despote n'eut plus le temps de songer à les punir. + + + + +CHAPITRE II + +12 JUILLET 1789. + +_Lambesc aux Tuileries._ + + +Jusqu'à l'époque à jamais mémorable du 14, l'infâme horde des valets de +la cour n'avait point encore appris ce que peut le peuple uni dans toute +sa masse et qui, las du joug, a sérieusement résolu de le briser. Cette +caste orgueilleuse de soi-disant nobles, en possession depuis des +siècles de vexer impunément la multitude, croyait toujours conserver cet +odieux privilège. + +C'est sans doute sur ces principes que l'atroce Lambesc fit le 12 son +entrée aux Tuileries, où il commit l'acte affreux de massacrer un +vieillard paisible et sans défense. + +Ce fut aux cris que le sang de cette victime fit jeter à tout Paris que +plusieurs citoyens et moi, toujours en éveil depuis qu'il était question +de travailler au salut de la patrie, nous nous rendîmes sur le théâtre +du sacrifice. + +Des épées étaient les seules armes que les simples particuliers eussent +alors. C'est avec ces frêles instruments de défense que nous osâmes +braver la fureur du sanguinaire Lambesc et de sa troupe aveuglément +féroce. Le seul courage de la liberté nous rendit complètement +victorieux du maître esclave et de ses subalternes. Nous les expulsâmes +du Jardin des Tuileries, et, pour assurer le succès de notre expédition +en prévenant leur retour, nous sommes restés jusqu'à minuit à la place +de la Révolution, lors appelée _de Louis XV_. Personne ne s'avisa de +venir nous y troubler[34]. + +[Note 34: Sur l'affaire du prince Lambesc, voir aussi le _Précis +historique et justificatif de Charles-Eugène de Lorraine, prince de +Lambesc_, s.l.n.d. (1790), in-4. Bibl. nat., Lb 39/3350. Nous avons +annoncé dans notre introduction que nous reproduirions en note, à titre +de variantes, les principaux passages du _Mémoire expositif_ que +Fournier rédigea le 3 février 1790 et fit approuver à ses compagnons +d'armes. Voici ce qu'on y lit sur les événements qui font l'objet de ce +chapitre: «On ne se rappelle encore qu'avec une sorte de saisissement, +la consternation, le trouble et l'effroi qui commencèrent à désoler tout +Paris, dans l'après-midi du 12 juillet dernier. Les troupes campées aux +Champs-Elysées jetèrent avec une audace effrénée, sous les ordres du +prince Lambesc, la confusion et le trouble jusque dans le jardin des +Tuileries. + +«Le sieur Fournier, qui s'était déjà, depuis plusieurs jours, abouché +avec une cinquantaine d'anciens militaires de sa connaissance pour se +tenir prêts en armes au premier mouvement des troupes, s'y porta avec sa +nouvelle compagnie pour les en chasser, jusqu'à dix heures du soir.»] + + + + +CHAPITRE III + +13 JUILLET 1789 + +_Première formation des citoyens en corps armé. J'en suis nommé le +chef._ + + +Déjà l'on était bien pénétré que le temps était venu de travailler à la +conquête de la liberté; ainsi chacun sentait qu'aucun moment n'était à +perdre. Tous les bons citoyens étaient en état de surveillance +permanente. L'annonce des dangers avait fait porter le peuple, dès les +quatre heures du matin, au Palais-Royal, aujourd'hui le jardin de +l'Égalité. + +J'y arrivai à cinq heures. + +Le peuple délibérait pour la formation des citoyens en corps national +armé et pour le choix d'un chef. Ce fut sur moi que ce choix tomba. Dès +lors nous nous mîmes en état permanent de service militaire, et chacun +de nous appréciant déjà, dans toute leur étendue, les devoirs que lui +impose la qualité de défenseur de la liberté, considère que sa tâche +n'est plus que de se mettre en perpétuelle opposition contre le +despotisme et tous ses satellites. + +Je sors du Palais-Royal à la tête de mes frères d'armes. La seule +confiance qu'inspire le sentiment de la liberté nous faisait nous +considérer comme étant en armes. Nous n'avions encore que des bâtons, de +vieilles épées, des croissants, des fourches, des bêches, etc., et c'est +dès ce moment que commencèrent les patrouilles. Nous entrons dans la rue +Saint-Honoré, et parvenus devant la porte de l'Oratoire, nous arrêtons +un cavalier qui portait des paquets à Saint-Denis aux troupes qui y +étaient campées. Je fis saisir ces paquets et nous les portâmes à +l'Hôtel de Ville. + +J'en descendis et, avec l'avis de mes camarades, je fis aussitôt sonner +le tocsin. Déjà trop d'indices s'étaient cumulés pour nous faire sentir +la nécessité de cette grande mesure. Ce son d'alarme ayant donné l'éveil +général dans Paris, ce me fut une conquête aisée que celle de m'emparer +de plusieurs corps de garde occupés par des soldats encore au compte des +despotes, mais dont le coeur était déjà gagné à la nation. Presque tous +vinrent s'unir à moi et grossir ma troupe; elle s'augmenta spécialement +de tous les braves du corps de garde de la pointe Saint-Eustache et de +celui des gardes françaises de la rue de la Jussienne. + +A trois heures, nous nous sommes ralliés à l'église Saint-Eustache et +j'y fus proclamé commandant à l'unanimité[35]. Mon corps se montait le +même soir à huit cents hommes, lorsque nous nous emparâmes à la nuit +tombante de la salle des francs-maçons, rue Coq-Héron, où j'établis mon +corps de garde[36]. + +[Note 35: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, un +procès-verbal de sa nomination de capitaine commandant d'une des +compagnies du district de Saint-Eustache (13 juillet 1789).] + +[Note 36: _Mémoire expositif_: «Le lendemain matin 13, le district +Saint-Eustache s'était assemblé, comme tous les districts, pour aviser +aux moyens de sauver la chose publique en danger. Le sieur Fournier s'y +rendit. Il y exposa, avec autant d'intérêt que de force, qu'il n'était +pas question dans un moment aussi critique de faire de beaux et longs +discours, mais qu'il fallait s'armer courageusement, sans différer, et +défendre la cité en danger; que, dans ce dessein, il avait déjà formé, +sur le district, un corps de volontaires bien armés tout prêts à se +porter partout où le besoin et le danger commun les appelleraient. Cette +motion fut sur le champ adoptée unanimement, et le sieur Fournier +reconnu, en conséquence, chef pour commander un corps de troupes dans la +défense très urgente de la cité. + +«Le même jour, il établit un corps de garde avec ces cinquante +volontaires dans la rue Coq-Héron. Bientôt trois cent cinquante autres +braves, tant gardes françaises et suisses que bourgeois patriotes, se +joignirent au sieur Fournier; ce qui composa tout à coup un corps de +quatre cents volontaires, lequel, s'étant promptement augmenté du +double, se divisa en huit compagnies de cent hommes chacune. + +«Ce corps de volontaires, dont le bel ordre et la régularité se firent +admirer de tout Paris, a constamment servi avec zèle, intelligence et +désintéressement durant les quatre mois qu'il est resté en activité, et +reçut, de toutes parts, des éloges mérités pour sa conduite généreuse et +sa bravoure.»] + + + + +CHAPITRE IV + +14 JUILLET 1789 + +_Mon rôle à la Bastille_[37]. + +[Note 37: Les services de Fournier à cette époque sont attestés par +divers certificats joints à son dossier aux Archives. Citons notamment +une affiche imprimée, en date du 13 août 1789, signée des officiers +composant le bureau du district de Saint-Eustache. Ces officiers +attestent l'honorabilité de Fournier qui a rempli les fonctions de +capitaine du district depuis le 12 juillet dernier. Il y a aussi un +imprimé, en date du 5 septembre 1789, intitulé: _Extrait d'un mémoire +concernant les services de la compagnie de M. Fournier, l'un des +commandants du district de Saint-Eustache_; s.l.n.d. (5 septembre 1789), +in-8 de 7 pages. Ce mémoire, signé des officiers et soldats de la +compagnie de Fournier, est revêtu de l'approbation de La Fayette.] + +La chaleur de la liberté était montée au plus haut point du thermomètre. +Tous les esprits se trouvaient animés de son feu divin. Le peuple était +parvenu à acquérir le sentiment de la souveraineté, et il ne voulait pas +tarder davantage à montrer aux despotes qu'il était capable d'en prendre +l'exercice. + +J'avais senti avec tous les bons patriotes que le moment de livrer +combat était arrivé. Il fallait s'y préparer par toutes les dispositions +nécessaires. Je vais à la Ville avec un détachement nombreux pour +demander des munitions; on m'en refuse. Le scélérat Flesselles, prévôt +des marchands, et ses échevins n'avaient pas un système qui s'adaptât à +nos projets de révolution. L'indignation que leur procédé excite en moi +m'aurait peut-être porté à des mouvements sinistres, si je n'eusse +éprouvé une diversion par des cris: _à la Bastille!_ qui tout à coup +vinrent remplir la place de Grève et tous les environs de la Maison de +Ville. Je cours avec mon détachement à la Bastille, je me place près du +pont-levis, du côté des cuisines: on jugera que je n'étais pas dans +l'endroit le moins périlleux, quand j'aurai appris que deux citoyens à +mes côtés furent blessés à mort, que deux jeunes gens de douze à quinze +ans y eurent chacun un bras percé d'une balle, et que moi-même je fus +légèrement blessé à la jambe droite. + +J'aperçus que, sans munitions, sans armes, nous étions dans la situation +de ne pouvoir opposer qu'une bonne volonté inutile et que nous péririons +tous l'un après l'autre sans rien gagner sur nos ennemis. Alors je +jugeai que c'était déjà trop de sang versé sans fruit et qu'il ne +fallait pas laisser plus longtemps des braves gens exposés en vain. + +J'arrêtai une double mesure, celle de faire transporter mes blessés à +l'Hôtel de Ville et celle d'y retourner moi-même pour montrer les dents +aux traîtres municipes d'alors et en obtenir, bon gré mal gré, des +munitions. + +Je trouvai à la Ville l'infâme Flesselles et l'intrigant Lasalle. Je les +forçai de me délivrer dix livres de balles et six livres de poudre; ce +fait est constaté par les procès-verbaux de l'Hôtel de Ville. On peut y +vérifier que c'est moi qui m'y suis fait délivrer des munitions le +premier et qui de suite en ai fait délivrer à deux ou trois autres +personnes à peu près même quantité. + +De ce moment, mes vues sur le plan d'attaque de la Bastille +s'étendirent. Je n'eus pas de peine à concevoir que les secours que je +venais d'obtenir étaient trop faibles pour mettre à portée de faire avec +avantage le siège de la forteresse. J'avise donc à de plus grands +moyens. Je descends sur la place de Grève; là, ma sensibilité est mise à +l'épreuve par le spectacle de mes blessés que je retrouve et que +personne n'a encore songé à secourir. Après avoir pourvu à ce qu'ils +soient transportés à l'hôpital, je distribue mes munitions aux citoyens +de mon commandement qui avaient des fusils et je les renvoie à la +Bastille pour garder, en attendant mon retour, une grosse pièce de canon +déjà saisie par mes frères d'armes à l'arsenal. + +Je poursuis aussitôt l'exécution du plan que je viens de dire avoir +conçu de procurer de grands moyens de vaincre. Je cours à la tête de mes +braves aux Invalides; nous y pénétrons sans éprouver de résistance +notable; sans doute, ce fut moins le patriotisme que la peur qui +détermina l'état-major des Invalides à ne point montrer une grande +opposition, lorsque les citoyens se présentèrent chez eux. + +Les officiers de cette maison firent cependant preuve de dispositions +bien équivoques, lorsque je leur demandai des armes, et qu'ils +répondirent n'en point avoir. Il fallut leur en arracher. A la suite +d'une perquisition très exacte, nous découvrons dans une cave 1,800 +fusils que je fais distribuer tant à mon corps qu'à d'autres citoyens. +On sait que ce n'était là qu'une partie des armes des Invalides, et +qu'il y fut pris en tout, ce jour-là, trente-deux mille fusils. + +Je me transporte dans un magasin où je suis instruit qu'il y a des +munitions; nous y prenons plusieurs barils de poudre. Je me reconnais +dès lors un peu plus en état de me présenter devant l'antre fameux du +despotisme. + +Dans les grands moments de crise, il est bien avantageux de songer à +tout. Je ne devais pas perdre de vue l'ordre intérieur: c'est pourquoi +je détachai une partie de mon monde pour l'envoyer faire le service au +corps-de-garde de la rue Coq-Héron. Avec le surplus, je me rendis de +nouveau à la Bastille. C'est en y faisant notre entrée victorieuse que +nous aperçûmes les premières véritables lueurs de la liberté. + +Je ne participai en rien à la conduite qui fut faite de De Launey à +l'Hôtel de Ville. Je restai à la Bastille avec mes frères d'armes +pendant toute la nuit, pour assurer dans ces premiers moments la +conservation de notre intéressante conquête[38]. + +[Note 38: _Mémoire expositif_: «Le mardi 14, dès six heures du matin, +quatre cents volontaires, sous les ordres du sieur Fournier, se +rendirent à l'Hôtel de Ville pour y demander, mais inutilement, au sieur +Flesselles des armes et des munitions. Sur le refus de ce magistrat +municipal, le sieur Fournier, après en avoir instruit sa troupe et +délibéré avec ses officiers, se transporta avec eux sur l'heure même à +la Bastille pour en conquérir. Un petit nombre seulement étaient armés +de fusils, les autres ne l'étaient que de sabres et de bâtons; ils +enfoncèrent néanmoins l'entrée et s'y avancèrent jusqu'auprès de la +cuisine. A la droite du sieur Fournier, tout près du grand pont-levis, +un garde française fut blessé à mort et un jeune homme de quatorze ans +transpercé d'une balle. Le sieur Fournier, pour leur procurer des +secours, les fit transporter à l'Hôtel de Ville. + +«Sur une seconde demande faite à grands cris, mêlés de reproches amers +dictés par l'indignation, le sieur Fournier ne put obtenir du traître +Flesselles qu'environ dix livres de poudre et quatre livres de balles: +cette modicité de munition était, de la part de l'officier municipal, +une vraie dérision. + +«Descendu sur la place, le sieur Fournier délibéra de nouveau avec les +officiers de sa troupe sur le parti à prendre dans une aussi pressante +nécessité, et il fut résolu, d'une voix unanime que les volontaires, qui +n'étaient pas convenablement armés, se rendraient dès l'instant, sous la +conduite du sieur Pelletier de l'Épine, à l'Hôtel royal des Invalides +pour s'emparer de la grosse artillerie et des fusils dont on s'armerait. +Cette résolution fut ponctuellement exécutée. + +«Le sieur Fournier, qui s'était fortement persuadé que la Bastille, si +elle était attaquée vivement de plusieurs côtés à la fois, n'était pas +imprenable, retourna continuer l'attaque avec tous les volontaires qui +s'étaient armés. Ils combattirent avec intrépidité sans relâche jusqu'à +ce que l'entrée en eût été victorieusement forcée, alors ils +s'emparèrent à l'instant des cachots qui, selon eux, semblaient être les +plus suspects. + +«Tandis que le sieur Fournier était occupé de la sorte, le sieur de +l'Épine, qui s'était emparé de la grosse artillerie des Invalides, +s'occupait, sous ses ordres, du placement des divers canons conquis, du +soin de les faire conduire et de les faire placer à l'Hôtel de Ville, où +le sieur de Flesselles n'était plus, au cloître Saint-Honoré, au +Palais-Royal, etc.»] + + + + +CHAPITRE V + +15 JUILLET 1789 + +_J'achève la destruction du tombeau de la tyrannie. J'en sauve les +papiers._ + + +A la pointe du jour, je me rendis à mon corps-de-garde où j'ai rassemblé +une grande force armée, composée d'un nombre considérable de citoyens +ensemble, de gardes françaises, gardes suisses, etc. Je revins avec ce +renfort à la Bastille. J'avais senti la nécessité d'avoir ce renfort +pour lever les obstacles qui s'opposaient à ce que les patriotes +achevassent ce que la veille ils avaient si heureusement commencé. + +On avait bien ouvert la plupart des cachots le 14; on avait délivré les +prisonniers qui s'y étaient trouvés; mais la précipitation et +l'étourdissement avaient été le résultat nécessaire de la scène +extraordinaire qui s'était offerte. Plusieurs cachots s'étaient dérobés +à l'exactitude des recherches du même jour 14; découverts le 15, j'en +avais requis l'ouverture. Des hommes, sous le nom de députés de l'Hôtel +de Ville, s'y opposaient. Étonnante chose que, le lendemain d'un jour où +le peuple français avait déployé tant d'énergie, des esclaves eussent +osé vouloir faire rétrograder la Révolution! J'entre; je fais occuper +tous les postes par ma troupe; je demande aux prétendus députés leurs +pouvoirs; je demande également les clés des cachots qui restent à +ouvrir: on me refuse tout. Je prends le parti de faire rompre et briser +toutes les portes de ces affreuses demeures sépulcrales, où nous nous +attendions de trouver encore quelques victimes enterrées vives. Personne +n'habitait plus ces sombres et infernaux séjours; mais des chaînes, et +autres instruments de supplice qui s'offrirent à notre vue, nous +apprirent que c'était là où les malheureux que l'on voulait conduire à +la mort par de longues souffrances expiaient des actes sans doute +vertueux aux yeux de la raison, mais qui, aux yeux du despotisme, +étaient les derniers des crimes. + +Trois mesures importantes me restaient à suivre à la Bastille pour +assurer à la nation tout l'avantage qu'elle pouvait tirer de sa +conquête. J'en dirigeai l'exécution avec toute l'exactitude qu'un zèle +sans bornes peut inspirer. + +La première de ces mesures consista à déloger tout le canon de la +Bastille pour en armer Paris: mes frères d'armes, ainsi que moi, nous en +fîmes la distribution dans tous les districts. + +La seconde mesure était de mettre dans un sûr dépôt une quantité immense +de papiers dans lesquels il devait se trouver de quoi transmettre à la +postérité l'histoire complète des grands forfaits du despotisme en +France, afin de léguer à nos neveux, avec la liberté consolidée, une +perpétuelle horreur et un sentiment durable de défiance contre le retour +de la tyrannie. + +Nous fîmes charger quatre voitures de ces papiers, que nous avions +réunis tant dans des cartons que dans des caisses, et nous les déposâmes +à l'Hôtel de Ville. + +J'observe que ce n'était encore qu'une partie des papiers de la +Bastille. Le peuple, avide de pénétrer dans les horribles secrets du +despotisme, en avait fait la veille un très grand gaspillage. J'ai de +Manuel une lettre par laquelle il m'avait annoncé que le dépouillement +serait fait de cette partie déposée à la Ville, et que cet extrait des +atrocités de la tyrannie recevrait la publicité la plus complète[39]. +J'ignore pourquoi rien n'en a été fait. Mais Manuel m'a appris à le +connaître: il a eu apparemment ses raisons de cacher au peuple les +monstrueux secrets du despotisme. Et pourquoi le Conseil général de la +Commune ne met-il pas au rang de ses devoirs de les dévoiler? Ces +horribles mystères appartiennent au peuple. Comme citoyen, comme membre +du peuple, je somme, au nom du peuple, le Conseil général de lui donner +connaissance de ce dépôt horrible et précieux. + +[Note 39: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, une lettre de +Manuel relative aux papiers de la Bastille, et datée du 19 mai 1792.] + +Enfin, la dernière mesure fut de désespérer l'aristocratie, qui pouvait +croire à une nouvelle résurrection, et de lui montrer la volonté ferme +et constante du peuple français, en prévenant la réédification du +monument honteux de la barbarie des rois. + +Mes harangues au peuple, pour l'engager à se livrer à la démolition de +la Bastille, eurent un prompt effet. Un peuple disposé aux révolutions +pour la liberté est très docile aux conseils d'exécution qui lui sont +donnés pour tout ce qui lui paraît tendre à le faire arriver au but[40]. + +[Note 40: _Mémoire justificatif_: «Cependant les volontaires n'avaient +pas désemparé de la Bastille: leur présence y était nécessaire pour y +maintenir l'ordre et y veiller à la sûreté des citoyens qui s'y +portaient en foule. Dans une telle confusion, il était inévitable qu'il +s'y commît des abus: ils en firent cesser quelques-uns et en réprimèrent +d'autres. Une chose surtout fixa leur attention et parut demander leurs +soins, c'était un cachot fermé dont la porte était gardée par plusieurs +gardes particuliers. Le sieur Fournier, informé que ce cachot contenait +les archives de la Bastille, que depuis cinq heures du matin (c'était le +15, le lendemain de la prise) des personnes, se prétendant munies d'une +commission de la Ville, avaient fait un dépouillement provisoire des +papiers de ces archives, en avaient formé des liasses considérables et +rempli des malles. Quatre voitures déjà chargées de ces papiers étaient +prêtes à partir. Le sieur Fournier, sur le refus de représenter la +commission et sur le mauvais compte qui lui fut rendu de la distribution +de ces papiers et de ce que contenait le cachot, donna ordre d'enfoncer +la porte. Il fit arrêter un sieur Charlet, qui paraissait être un +porteur de clef, et qui se disait électeur et commissaire de la Ville au +dépouillement de ces papiers et de ce que contenait ce cachot, qu'il +était chargé, disait-il, de faire conduire dans un dépôt. Le sieur +Fournier fit conduire le sieur Charlet et les quatre voitures de papiers +à l'Hôtel de Ville par le sieur Pelletier de l'Épine et Millet de +Marcilly et un détachement de volontaires, qui (_sic_), après avoir fait +son rapport au bureau de la Ville, fut chargé de veiller avec son +détachement à la décharge des voitures de papiers et de continuer d'y +apporter leurs soins jusqu'à ce qu'ils eussent été en totalité +transportés à l'Hôtel de Ville.»] + + + + +CHAPITRE VI + +16 JUILLET 1789 + +_Je préviens l'incendie des lettres à la poste._ + + +Un moyen infernal avait été inventé par la coalition aristocratique et +de la cour pour rendre infructueux les généreux efforts du 14. On +s'était flatté d'armer les provinces contre Paris et d'assurer la guerre +civile par une mesure doublement perfide. Tandis que, d'un côté, on +expédiait des courriers dans toutes les parties du royaume, pour +annoncer que Paris était en cendres et que l'on y avait massacré tous +les patriotes et jusqu'aux femmes et enfants, on avait arrêté d'un autre +côté d'empêcher les véritables relations de parvenir, en incendiant +toutes les lettres à la poste. Averti secrètement de cette atroce +manoeuvre, j'investis l'hôtel des postes, je m'empare du ci-devant baron +d'Ogny, directeur général. J'arrête l'incendie déjà commencé depuis une +demi-heure dans une grande grille de fer, au milieu d'une cour bornée +par quatre murailles. Je conduis d'Ogny à l'Hôtel de Ville, où il subit +interrogatoire. Je demande deux députés de l'Assemblée constituante, +pour concerter avec eux les mesures convenables. Je propose un arrêté +pour nommer dans l'instant quatre commissaires pour vérifier les départs +et arrivées des lettres, afin d'assurer la correspondance de l'Europe, +et rassurer le royaume et les étrangers sur le sort de la nation. On +adopte cet arrêté dont j'exigeai aussitôt l'affiche dans tout Paris. Son +résultat est de rendre dès ce moment la correspondance très exacte. Mais +d'Ogny, dont la scélératesse méritait la plus exemplaire répression, +reçut de la part de deux traîtres que la France aveugle idolâtre et dont +elle se repentit depuis, d'Ogny reçut, dis-je, de Bailly et de La +Fayette une récompense éclatante de ses affreux services. La postérité +voudra-t-elle croire que La Fayette parvint à faire nommer d'Ogny +commandant à ma place du bataillon de Saint-Eustache? + +Ceci cesse d'étonner, lorsqu'on considère que les deux fameux intrigants +que je viens de nommer étaient à cette époque en possession pleine et +entière de l'esprit public qu'ils étaient complètement parvenus à +égarer. Le faux masque de patriotisme sous lequel ils couvraient leur +duplicité, était tel qu'il fallait, pour les mettre à portée de +paralyser la nation sans qu'elle s'en aperçut. Mon énergie civique +n'entrait point dans leur plan. Les volontaires du corps de garde firent +faire à leurs frais un drapeau avec cette inscription qui fut toujours +ma devise: _Étendard de la liberté. Destruction des tyrans_[41]. Ce +n'était point de cela dont il s'agissait dans le système des La Fayette +et des Bailly[42]. + +[Note 41: Il y a dans les papiers de Fournier une pièce qui semble +contredire cette allégation. C'est une attestation du district de +Saint-Eustache, en date du 8 septembre 1789, que Fournier et sa +compagnie ont fait bénir par le curé de Saint-Eustache «un drapeau aux +couleurs nationales sur lequel étaient empreints les attributs du +district et le chiffre de M. le marquis de la Fayette.»] + +[Note 42: _Mémoire justificatif_: «Le jeudi 16, le sieur Fournier, +informé que l'on brûlait mystérieusement et dans le plus grand secret +une quantité considérable de papiers à l'Hôtel de la poste aux lettres, +s'y transporta à l'instant. D'abord il se saisit prudemment de toutes +les portes de l'Hôtel. Il fit ensuite entrer avec lui douze braves +Suisses pour en garder l'intérieur. Cette démarche était certainement +importante et délicate: elle exigeait de l'activité et de la célérité. +Le sieur Fournier y mit encore de l'honnêteté, et à ce sujet il ne +craint pas d'invoquer le témoignage même de M. le comte d'Ogny, +administrateur général des postes et messageries de France. Ce n'est pas +qu'il n'ait éprouvé beaucoup de difficultés de la part de celui-ci, qui +d'abord déniait hautement l'incendie des papiers, et qu'il n'y ait même +eu entre eux de vifs et d'assez longs débats. + +«Mais le sieur Fournier, toujours actif dans ses expéditions et qui ne +souffre ni subterfuge ni délai, ordonne sur le champ, pour les faire +promptement cesser, des recherches exactes dans toutes les parties de +l'Hôtel. Alors M. d'Ogny, voyant qu'on allait fouiller dans une petite +cour dérobée, avoua que véritablement on avait brûlé, la veille dans +cette cour, sans conséquence quelques papiers inutiles. Bientôt le sieur +Fournier menaça d'en faire enfoncer la porte si elle ne lui était pas +ouverte à l'instant et les clefs furent apportées. + +«Le sieur Fournier, étant entré dans cette cour, y trouva une grille de +fer d'environ trois pieds carrés et un homme tout occupé à brûler des +papiers. Vraisemblablement il ne brûlait que les lettres des patriotes +qui annonçaient, dans les provinces, la révolution et la nouvelle +position des choses. Car on sut depuis des provinces que beaucoup de +lettres incendiaires y étaient parvenues par la voie des courriers +ordinaires. Quoi qu'il en soit, l'incendie fut arrêté, l'homme saisi, et +M. d'Ogny sommé de se rendre à l'Hôtel de Ville. Le sieur Fournier l'y +conduisit bien escorté et y fit son rapport au Comité de police. + +«Sur cette entrefaite, arrivèrent à l'Hôtel de Ville deux députés de +l'Assemblée nationale, et il fut arrêté en leur présence qu'il y aurait +provisoirement, et jusqu'à ce que l'Assemblée nationale en eût autrement +ordonné, quatre électeurs pour vérifier à l'Hôtel des postes le départ +et l'arrivée des courriers. Cette prudente délibération fut affichée +dans tout Paris. Assurément la sûreté de l'assistance publique +n'exigeait pas moins que cette sage précaution. + +«Ainsi c'est aux soins vigilants du sieur Fournier que toute la France +est redevable de cette précieuse sûreté dans le moment de ses plus +violentes crises. M. d'Ogny lui doit même d'avoir été dérobé et +soustrait, par son active vigilance, aux fureurs de la populace qui +voulait le hisser au Coin du Roi et le voir figurer un fatal réverbère. +Heureusement pour cet administrateur, il en fut quitte seulement pour la +peur. + +«Le 17, le sieur Fournier, allant à la tête de ses volontaires au-devant +du Roi qui venait, en conséquence de la révolution, faire son entrée à +Paris, aperçut sur la route un détachement de troupes suisses en armes +et bagages, ayant chacun trente coups à tirer, mais sans officiers et +seulement un caporal à leur tête. Il crut devoir les questionner et leur +demander de rendre les armes, ce qu'ils firent de bonne grâce. Il +distribua leurs munitions à ses volontaires. Comme ces Suisses +paraissaient agir de bonne foi, il leur laissa leurs fusils, les faisant +seulement garder à vue. Ils n'avaient point pris de nourriture depuis +deux jours, dirent-ils. Le sieur Fournier leur fit donner à boire et à +manger, a ses frais. Une citoyenne généreuse, la dame Morel, devant la +porte de laquelle ceci se passait, voulut participer à cet acte +d'humanité. Elle fit distribuer ensuite aux soldats du pain et même des +rafraîchissements de diverses sortes. Véritablement, les vivres étaient +rares alors: on en obtenait difficilement, même à prix d'argent. Il +fallait pourtant en procurer aux défenseurs de la patrie. C'était là un +devoir patriotique et le sieur Fournier le remplit généreusement. Il +nourrit de ses deniers, durant neuf jours, une compagnie de gardes +françaises, une compagnie de gardes suisses, le corps de garde des +pompiers de la rue de la Jussienne et même en partie, durant le même +temps, les deux corps de garde de cette même rue. + +«Grâce aux généreux officiers des volontaires, ces deux corps de garde +n'ont même rien coûté, ou presque rien coûté, vu leur grand nombre, au +district Saint-Eustache durant les trois mois qu'ils ont été en +activité. + +«Partout où il y avait un service critique et du danger, le corps des +volontaires, qui y était presque, toujours commandé, s'y portait avec +zèle; dans la vallée de Montmorency, à l'Hôtel de Ville à l'occasion de +l'émeute causée par le bateau de poudre suspecte, à l'_Opéra_, lorsque +le bruit qu'on allait le brûler se fut répandu. Le sieur Fournier fut +même engagé de commander en personne ce poste-là, etc., etc. + +«Il y avait souvent jour et nuit, surtout dans le commencement de la +Révolution, trois ou quatre détachements de 20, 30, 40 et jusqu'à 50 +hommes pendant des deux et trois jours en campagne aux frais des +volontaires; les gardes soldés, car il y en avait toujours dans ces +détachements, étaient défrayés par les volontaires; de manière que +lorsqu'ils rentraient au corps de garde, ils recevaient leur paye +franche. + +«Le sieur Fournier, ayant obtenu pour son corps la permission d'avoir un +drapeau, M. de La Fayette, qui avait passé ce corps en revue dans son +hôtel, souhaita d'y voir placé son chiffre: il voulut même assister avec +son état-major à la bénédiction pompeuse de ce drapeau qui fut faite en +l'église Saint-Eustache. + +«On croirait presque que depuis cette époque, et à l'occasion de cette +double faveur de M. le général, la jalousie est entrée dans le district +Saint-Eustache; du moins il est arrivé que le corps des volontaires du +sieur Fournier est en partie resté sans activité; mais, nonobstant cette +inaction actuelle, les membres sont toujours unis de coeur et de +sentiments. Comme le salut public est leur _devise_ et leur but, ils +attendent les ordres du général, lorsque le cas l'exigera pour la +défense de la patrie et pour le service indivisible de la nation et du +roi.»] + + + + +CHAPITRE VII + +5 OCTOBRE 1789 + +_Voyage de Versailles._ + + +Depuis que l'intrigue perverse des deux directeurs de la France m'avait +supplanté pour mettre à ma place un grand scélérat, j'étais resté coi +dans mon asile, après m'être écrié comme Brutus: _O vertu! tu n'es donc +bonne à rien sur cette terre dépravée!_ + +Mais le spectacle de mes frères criant la faim, à l'époque du 5 octobre, +ne put plus contenir davantage ma sensibilité. L'exécrable horde +aristocratique et royale avait formé le complot de réduire à +l'esclavage, par la famine, cette nation qu'elle ne voyait pas lieu par +d'autrès moyens de faire renoncer à son projet de conquérir sa liberté. +J'entends, ce jour-là, dès sept heures du matin[43], les cris d'une +alarme générale et le tocsin qui sonne. Je cours à la Ville. J'y trouve +le peuple qui, à ma vue, s'écrie: «_Fournier, conduisez-nous à +Versailles où nous voulons aller demander du pain_.» Je répondis que +j'irais si je pouvais rassembler une force armée suffisante. + +[Note 43: J'avais rendez-vous à la même heure au Comité militaire de la +ville avec Bailly et La Fayette pour l'examen de mon plan des 6,000 +hommes. (_Note de Fournier_.)] + +Le corps des Vainqueurs de la Bastille se mit en mouvement le premier +et, de concert avec les femmes, il fut à Versailles où il s'empara, au +milieu de la place d'Armes, des gardes du corps et des troupes du +despotisme qui y étaient postées. + +Je ne crus pas devoir perdre un moment. Je courus dans Paris pour +rallier le plus qu'il me serait possible de bons citoyens. + +Arrivé à Saint-Eustache, j'y trouve d'Ogny, commandant, mon successeur, +sous lequel les citoyens refusaient de marcher. D'Ogny eut la bassesse +de recourir à moi pour me prier de les rassembler; il s'agissait du +salut public; je ne me prêtai pas à d'autres considérations. Je n'eus +besoin que de dire à mes anciens camarades: «_Frères, me +reconnaissez-vous?_» A l'instant, toutes les compagnies furent sous les +armes. Croira-t-on qu'aussitôt d'Ogny eut l'impudeur de se mettre _avec +moi à la tête_ de ces mêmes compagnies qui se rendirent à l'Hôtel de +Ville? Là s'engagea un conflit pour savoir à qui, de d'Ogny ou de moi, +resterait le commandement. Une bonne partie des citoyens et des troupes +se rangea de mon côté. On observa que nous n'avions point d'étendard +pour faire notre ralliement. J'allai chercher le drapeau à la fameuse +devise: _Destruction des tyrans_. + +De retour à la Ville, je trouve tout le peuple et les gardes françaises +qui me crient: «A Versailles, Fournier, commandez-nous.» Je fait battre +le rappel, et j'assemble tout le monde de bonne volonté. + +Alors d'Ogny descend de la Ville: «Qui vous a donné l'ordre de battre? +demande-t-il aux tambours.--C'est moi, répondis-je en m'avançant.--Qui +vous en a donné l'ordre? réplique-t-il.» Je lui dis du ton le plus +ferme: «Le tocsin et le peuple souverain.» Alors il s'exhala contre moi +en menaces que je fis cesser en le poursuivant avec mon sabre nu. Il +s'enfuit dans l'Hôtel de Ville où je le suivis. + +Mais la réflexion me fit abandonner ce lâche pour m'occuper du +sycophante La Fayette que je trouvai dans un des appartements de la +Maison de Ville, occupé à faire de grandes motions qui n'étaient pas les +miennes ni celles du peuple. + +Je lui adressai la parole pour lui dire: + +«Général, le peuple vous demande en bas, sur la place de Grève; il faut +dans l'instant descendre, il en est temps; le peuple veut faire le +voyage de Versailles pour chercher du pain: je vous exhorte de ne pas +différer.» La Fayette obéit. Je descendis aussitôt. Il se porta sur ma +colonne où, s'adressant à moi avec un petit imprimé à la main, il me +dit: «Fournier, comment, vous sur qui je comptais le plus pour me donner +des détachements pour aller à quarante et cinquante lieues d'ici, +chercher des farines, est-ce que vous me manquerez aujourd'hui?» + +Ce piège grossier, pour faire diversion au grand objet qui nous +occupait, n'eut pas de prise sur moi. «Oui, général, répliquai-je, je +vous manquerai aujourd'hui. C'est à Versailles qu'il faut aller et il +est temps de partir.» Cette réponse faite, je saisis mon rôle de +commandant: «Attention, à gauche, à Versailles!...» Ausstôt, deux femmes +se portèrent vers La Fayette et lui dirent, en lui montrant du doigt le +fameux réverbère: «A Versailles ou à la lanterne!» A ces mots, il part; +nous sommes partis. + +Mais nos scélérats avaient arrêté entre eux d'employer tous leurs +efforts pour faire manquer la partie. D'Ogny était devenu le lieutenant +de La Fayette; il marchait à ses côtés. Nous n'étions qu'à la hauteur du +Pont-Neuf, lorsqu'on nous fit faire une première halte. Alors le général +et d'Ogny vinrent à moi, et me dirent: «Nous ne devons point partir sans +munitions; vous pourriez en aller prendre au district de +Saint-Eustache.» Je soupçonnai bien que cette amorce couvrait encore +quelque dard nouveau; c'est pourquoi je me précautionnai. Je consentis +d'aller chercher des munitions avec ma première colonne, mais je dis à +ma seconde de m'attendre à la hauteur des Champs-Elysées avec le général +et de ne pas le perdre de vue. + +Arrivé à Saint-Eustache, quel fut mon étonnement d'y voir d'Ogny et de +l'entendre crier aux troupes entrées dans l'église et rangées en +bataille: «Haut les armes, chacun chez vous, je vous l'ordonne au nom du +général!» Indigné, je m'écrie: «Halte-là, citoyens!» Je prends aussitôt +mes épaulettes, je les foule aux pieds, je crie de toutes mes forces +_que c'est ainsi que mérite d'être foulé aux pieds le lâche qui vient +d'oser ordonner aux citoyens de retourner chez eux_. Je rattache mes +épaulettes et je dis à ma troupe: «Citoyens, qui m'aimera, me suivra»; +et m'adressant aux femmes: «Vos enfants meurent de faim; si vos époux +sont assez dénaturés et assez lâches pour ne pas vouloir aller leur +chercher du pain, il ne vous reste donc plus qu'à les égorger.» + +L'effet de ce discours fut des plus funestes à d'Ogny. Il ne fut pas +plutôt prononcé que les femmes tombèrent sur lui et lui distribuèrent +tant de coups de poing et de pied dans le ventre qu'elles le forcèrent à +marcher et qu'il mourut peu de temps après des suites de ce traitement +qu'il avait trop mérité. + +J'allai rejoindre aux Champs-Elysées le corps que j'avais quitté au +Pont-Neuf, et alors nous paraissons marcher tout de bon pour Versailles. + +Lorsque nous fûmes vis-à-vis la manufacture de Sèvres, il vint à passer +une voiture qui s'annonçait sous le titre d'équipages de La Fayette. +Elle était conduite par huit chevaux de poste; des hommes, au nombre de +huit à dix, habillés en grenadiers nationaux, étaient montés sur +l'impériale, sur le siège et derrière. Ils criaient tout le long des +colonnes: «Gare, laissez passer, ce sont les équipages du général.» + +A ce mot _du général_, j'arrêtai la voiture et je dis: «Ce serait la +voiture du diable, je l'arrêterais pour savoir ce qui est dedans.» +Aussitôt une nuée de mouchards et de coupe-jarrets me circonscrit et +fait échapper la voiture. Je demande si on ne démêle point la +préméditation d'un départ commun du roi et du général, puisque c'est à +la même heure et au même moment que la garde nationale de Versailles, +toujours active et patriote, et les Vainqueurs de la Bastille, que j'ai +dit ci-dessus être partis les premiers et en avant, ont arrêté à +Versailles les équipages de la maison royale au bas de l'Orangerie et +qu'ils les ont fait rentrer en lieu de sûreté. + +Les intentions perfides de ce malheureux La Fayette ne paraissent plus +équivoques, quand on se ressouvient qu'il fit faire aux citoyens armés +cinq ou six stations de Paris à Versailles, au milieu d'un déluge de +pluie et du temps le plus affreux qui ne permit d'arriver qu'entre +minuit et une heure. + +C'est ainsi qu'on donnait le temps à d'Estaing de préparer toutes les +manoeuvres criminelles de la Cour et du traître général. Ce d'Estaing +abandonna à dessein son poste de la garde nationale de Versailles pour +s'occuper plus utilement au château; mais, ayant été instruit de la +trahison, je m'emparai du corps de garde des ci-devant gardes françaises +et du parc d'artillerie où j'établis bonne sûreté. La preuve de ce fait +existe par le témoignage du citoyen de Versailles commandant du poste et +par une attestation de l'aide de camp Gouvion qui était venu à deux +heures du matin pour s'emparer de ce poste. Mais je mis mes moustaches +en travers et lui dis _qu'il était temps de déguerpir et de f... le +camp_. Il me demanda la permission d'entrer dans le corps de garde pour +écrire une lettre à la municipalité de Paris. Je lui dis _qu'il le +pouvait et que je m'en f... encore_. Après une heure de réflexion et +après avoir fumé deux pipes, il fut obligé d'aller fumer la troisième +auprès de son général, qui était allé soupirer auprès de +Marie-Antoinette et réfléchir sur les inconvénients des grandeurs. + +Le 6, à cinq heures du matin, j'allai à la découverte, accompagné de +deux officiers de mon poste. J'allai jusque sur la terrasse du château +du côté de l'Orangerie. Là, je vis toute la terre labourée par la trace +de plusieurs chevaux. Ma curiosité me porta à vouloir découvrir de quel +côté cette cavalerie avait dirigé ses pas. Je tournai du côté de Trianon +et je poursuivis ma route vers l'escalier de marbre. Parvenu vis-à-vis +les appartements de la ci-devant Madame _Véto_, j'aperçus deux gardes +des Cent-Suisses qui étaient en ligne perpendiculaire de sa fenêtre. Je +voulus leur parler, et tirer d'eux, s'il se pouvait, quelques +instructions. Ils me dirent que La Fayette et les gardes du corps et +tous les gentilshommes de la Cour étaient des f...gueux, qu'ils avaient +voulu les soûler la veille, qu'ils avaient accepté un verre de vin sans +vouloir entrer pour rien dans leurs complots; que les gardes du corps +leur avaient dit: «A votre santé, camarades, et à la santé du roi.» L'un +de nous, poursuivirent-ils, donna un signal aux autres et nous nous +sommes retirés en leur disant: «_Comment! nous sommes aujourd'hui vos +camarades, et vous avez coutume de nous regarder comme des valets de +porte!_» + +Nous fûmes bientôt distraits du récit que ces braves Suisses nous +faisaient, lorsque, frappant cinq heures trois quarts, il entra dans la +cour de marbre une quantité innombrable de peuple qui se porte sur les +gardes du corps en faction, que l'on enleva en poussant force cris: _A +la lanterne!_ + +J'ai cru qu'il était de mon devoir de ne point préjuger de coupables. Je +voulus leur sauver la vie, mais inutilement. Le premier arrêté eut le +ventre ouvert d'un coup de couteau: il expira à mes pieds. Il fut +démonté de ses armes, et son mousqueton, qui me resta dans les mains, +est encore chez moi. + +Je courus aussitôt dans le château et je me trouvai encore à temps de +prévenir une partie des gardes du corps et de les sauver. Je crus par +suite faire une bonne action en avertissant cette malheureuse ci-devant +reine de se sauver chez son mari. + +Je fis, en outre, fermer les portes des Cent-Suisses et je formai un mur +de mon corps pour empêcher le massacre général dans le château. Je +bravai plus de vingt coups de feu pour cela, dans la conviction où +j'étais alors que je me livrais à un acte méritoire; on n'avait pas +encore à cette époque la mesure entière de la monstruosité de ces êtres +dont on a connu depuis toute la noirceur de l'âme. + +Je me rendis au corps de garde et envoyai aussitôt un officier de mon +poste pour faire battre la générale. Nous réunîmes toute la force pour +contenir ce grand mouvement populaire, dont les efforts tendaient à la +punition instante des chefs des traîtres[44]. + +[Note 44: Fournier se fit donner par deux Cent-Suisses un certificat +constatant, que, dans la matinée du 6 octobre 1789, il avait préservé le +château de Versailles du carnage. On trouvera ce document dans ses +papiers aux Archives.] + +Nous nous présentons dans la cour de marbre; là nous demandons le +ci-devant roi au balcon; il y paraît avec sa femme, ses enfants et La +Fayette. Les deux ou trois bouts de phrase qu'il y profère ont l'air de +stupéfier la plupart des auditeurs: tant il est vrai que les chaînes de +l'esclavage et de l'idolâtrie pour les rois avaient empreint chez nous +des marques bien profondes! Je voyais l'heure où tout le monde aurait +repris la route de Paris sans donner plus de suite à cette démarche[45]. + +[Note 45: _Mémoire justificatif_: «Le 5 octobre dernier, une partie des +volontaires se portèrent à Versailles sous la conduite du sieur +Fournier; arrivés là à une heure après minuit, le sieur Fournier y prit +les ordres de M. de La Fayette. En conséquence, il se rendit, accompagné +de ses volontaires, à l'ancien corps de garde des gardes françaises, où +ils furent accueillis en frères par la garde nationale de Versailles qui +occupait ce poste. Ils y restèrent jusqu'à cinq heures du matin. + +«Alors le sieur Fournier crut devoir aller officiellement à la +découverte et reconnaître par lui-même ce qui se passait à l'entour du +château. Tout y était, à cette heure-là, calme et tranquille: il +n'aperçut même, chose assez étrange, vu surtout la circonstance, +personne dans la cour des Ministres. Il passa d'abord du côté de la +chapelle. Il y trouva sous la voûte, près la porte de l'appartement du +capitaine des gardes, deux gardes du corps en faction qu'il avertit bien +de ne pas se montrer, s'ils voulaient éviter de devenir victimes d'une +populace immense vivement irritée qui avait juré leur entière +destruction. + +«De là, le sieur Fournier continua sa marche d'observation sur la +terrasse du côté de l'Orangerie. Il remarqua que, dans tout le côté des +appartements de la reine, les gardes du corps avaient passé la nuit avec +leurs chevaux, d'où, à en juger par leurs traces, ils étaient allés vers +Trianon. + +«Il aborda ensuite deux des Cent-Suisses de la garde du roi, et aperçut +au même instant deux dames dans l'appartement de la reine qui s'étaient +approchées d'une croisée, mais d'où elles se retirèrent sitôt qu'elles +eurent vu qu'elles avaient été aperçues. Puis il passa avec les deux +Cent-Suisses dans l'escalier qui fait face à la cour de Marbre. Il était +alors environ six heures du matin. + +«Tout à coup on vit entrer confusément, par la cour des Princes, une +populace en fureur qui courut se saisir des mêmes gardes du corps que le +sieur Fournier avait avertis. Là disparurent deux de ses volontaires qui +l'avaient toujours accompagné. Pour lui, il tenta inutilement d'arracher +l'un de ces deux gardes des mains de la populace. Il n'en échappa +lui-même qu'en donnant un coup de sabre à l'assassin qui le tenait déjà +_appréhendé au corps_, prétendant qu'étant lui-même un garde du corps +déguisé sous l'habit national, il fallait sans miséricorde le mettre +dans l'instant même à la _lanterne_. + +«Échappé de la sorte, le sieur Fournier se sauva par l'escalier de +marbre, après avoir été poursuivi dans sa fuite par une grêle de coups +de fusils, dont heureusement aucun ne l'atteignit. Il aborde les +Suisses, fait fermer les portes du château, gagne l'escalier qui descend +au bureau de la guerre et se rend enfin avec beaucoup de peine rejoindre +sa troupe au corps de garde où il avait passé une partie de la nuit. Il +s'empresse d'y annoncer tout ce qui se passait, fait battre la générale +et se rend en hâte au château pour dissiper toute cette populace irritée +et sans frein et empêcher, s'il était possible, le carnage horrible que +quatre cents assassins qu'elle escortait, s'étaient proposé d'y porter +par le fer et le feu.»] + +Je m'adresse à cinq ou six de ces femmes qui, sous le titre et +l'enveloppe de poissardes, cachent des qualités morales et surtout un +jugement qui les rend capables de toujours bien apprécier un bon avis. +Je me mets au niveau de leur intellect et, empruntant le ton du père +Duchesne et leur mettant le poing sous le nez, je leur dis: «_Sac... +b....esses, vous ne voyez pas que La Fayette et le roi vous c..... quand +ils disent qu'ils vont entrer dans leur cabinet pour vous donner du +pain. Vous n'apercevez pas que c'est pour vous renvoyer et pour vous +rendre des fers et la famine. Il faut emmener à Paris toute la sacrée +boutique_...» + +Ces paroles ne furent pas plutôt exprimées et je ne les eus pas plutôt +fait suivre du geste de porter mon chapeau au bout de mon sabre en +criant: _A Paris, le roi à Paris_, que cinquante mille voix répètent ce +même cri: _A Paris_, et, de suite, l'on part.... + +Nous sommes encore partis. + +C'est moi qui fus chargé d'aller en avant pour annoncer à la +municipalité de Paris la nouvelle de l'arrivée dans la capitale du +maître de Versailles, et que le peuple, dont tel était le bon plaisir, +l'y conduisait. + + + + +CHAPITRE VIII + +1789[46] + +[Note 46: _Sic_. Il faut lire 1791.] + +_Journée des poignards.--Démolition de Vincennes._ + + +Il n'était pas échappé aux yeux de La Fayette que j'avais eu une part +suffisante aux événements qui viennent d'être décrits. Aussi prit-il +toujours grand soin de m'écarter et de faire remplir tous les emplois +par des aristocrates et des scélérats. Sans doute, on espérait de me +dégoûter par l'ingratitude. Mais moi, qui n'ai jamais servi la patrie +que pour la satisfaction de la servir, je ne sentis jamais mon zèle +diminuer, comme on en verra les preuves dans le plus grand nombre de +faits qui me restent encore à rapporter. + +Cette fameuse conspiration des poignards[47], que la divinité qui a +toujours veillé sur le sort de notre liberté a fait échouer comme tant +d'autres, j'eus, quatre jours avant son exécution, des indices de son +existence. Je savais la diversion qu'on devait donner au peuple par la +feinte démolition de Vincennes. Je savais que tout cela était tramé par +les deux perfides, Bailly et La Fayette. Je voulais prévenir le coup +dont ils menaçaient la patrie, et pour cela j'allai faire ma +dénonciation au club des Cordeliers. Legendre, faisant alors les +fonctions de président, proposa et fit délibérer une députation aux +Jacobins, pour y transmettre cette dénonciation. Je fus de la +députation. + +[Note 47: 28 février 1791.] + +Arrivé aux Jacobins, j'eus la parole, et je voulais entreprendre de +dénoncer l'affreux complot, quand je vis ma voix entièrement couverte +par des cris aussi affreux d'épauletiers, de coupe-jarrets et de +mouchards que le traître général et le scélérat maire tenaient toujours +apostés dans ce club respectable. + +Malheureusement, les patriotes n'y étaient point en force ce jour-là. +Cependant je ne perdis point courage et après de grands efforts pour +faire percer ma voix à travers toutes celles de ces aboyeurs gagés, je +parvins à pouvoir déclarer à l'assemblée du club et au président que +j'étais si sûr de ce que j'avançais, que je dénonçais particulièrement +pour être de la conjuration tous ces individus qui prenaient feu, et que +je défiais chacun d'eux d'oser venir m'en demander la preuve. + +Peut-être s'étonnera-t-on que je sois sorti sans encombre de tant de +circonstances où l'on me voit montrer une conduite qui sans doute parait +avoir tenu de la témérité. Je réponds que je ne marchais jamais sans +avoir dans ma poche la résistance à l'oppression et que j'avais juré, +partout où je m'étais présenté, que si l'on avait le malheur de +m'arrêter, je ferais un exemple de justice tiré du seul droit de nature. + +Voilà ce qui a toujours arrêté l'exécution de beaucoup de mandats +d'arrêts lancés contre moi par les grands inquisiteurs de juges de paix. + + + + +CHAPITRE IX + +1789[48] + +[Note 48: _Sic_. Il faut sans doute lire aussi 1791.] + +_Troubles provoqués par la voie des spectacles._ + + +L'aristocratie s'était promis d'inoculer l'incivisme par les canaux des +théâtres. Cette maudite pièce de ....[49] fut celle qui fit le plus de +fortune et avec laquelle les bas flatteurs du royalisme insultèrent le +plus lâchement aux patriotes. Impatienté, je dis un jour à bon nombre de +ces derniers: Rendons-nous en force au Panthéon (_sic_), et vous verrez +que nous saurons nous venger de toutes ces bravades trop longtemps +souffertes. Nous partons: _A bas la pièce et les aristocrates!_ nous +écrions-nous dès que la scène s'ouvre. On nous répond: _A bas les +Jacobins!_ Un combat s'engage et plusieurs coups d'épée et de sabre sont +donnés et reçus. Les patriotes, inférieurs en nombre à la faction +royaliste, furent contraints de me laisser presque seul dans le +parterre. J'y fus en butte à toutes les insultes des femmes entretenues +par les chevaliers du poignard, qui en voulaient surtout infiniment à ma +coiffure de jacobin ou de sans-culotte dont on connaît l'élégance et qui +a eu pourtant depuis tant d'imitateurs. + +[Note 49: Il s'agit peut-être de la reprise de _La Partie de chasse de +Henri IV_, par Collé, au théâtre de la Nation, le 26 novembre 1791, +(_Moniteur_, X, 468, 484, et non le 5 septembre 1791, comme l'impriment +par erreur Etienne et Martainville, t. II, p. 147: ce jour-là on jouait +_Virginie ou les Décemvirs_, par Doigny). «Ce charmant ouvrage de Collé, +disent Etienne et Martainville, renfermait des allusions que les amis de +Louis XVI saisirent avec transport et que sifflèrent impitoyablement +ceux qui ne voyaient qu'avec indignation l'espèce d'oubli dont +l'Assemblée nationale avait couvert son voyage à Varennes. Cette +différence d'opinion excita dans le parterre des rixes qui seraient +devenues sanglantes, si la force armée n'était pas accourue pour +rétablir la tranquillité.»] + +Je montai sur un banc et, là, je bravai toutes ces furies. J'osai seul +leur répondre que la pièce ne serait pas jouée. Alors vinrent se rallier +autour de moi mes bons acolytes qui avaient déjà emporté contre nos +adversaires la première partie du combat. Nous voulûmes gagner victoire +complète. Nous ne désemparâmes pas que nous n'ayons (_sic_) mis tout le +monde dehors, et traîné messieurs les pages dans la boue, ainsi que +leurs belles donzelles, que l'on couvrait de neige et de fumier. + + + + +CHAPITRE X + +_Licenciement des troupes patriotes._ + + +C'était une suite du système conspirateur dont on ne perdait jamais +l'espoir de recueillir un plein succès. La Fayette et Bailly, +ordinairement en tête de tous les complots, se trouvaient encore dans +celui-ci. Déjà La Fayette avait congédié les compagnies et les corps +entiers dont le civisme trop fervent et trop pur lui avait porté +ombrage. Cet outrage aux vrais amis de la patrie stimula le peuple et +donna le jour à la fameuse pétition, dite des 30,000, que je fus encore +choisi pour porter à l'Assemblée constituante. + +Elle avait aussi pour objet de demander justice et vengeance contre les +arrestations et les emprisonnements illégaux des soldats du régiment +ci-devant du Roi, qui avaient mérité l'animadversion de La Fayette pour +leur conduite, sous le commandement de son cousin Bouillé, aux journées +sanglantes de Nancy. On doit donc s'attendre de voir ici La Fayette en +grande opposition avec cette pétition. On doit s'attendre de nous voir +vivement combattre ensemble. + +En effet, pour empêcher la pétition et moi de parvenir à l'Assemblée +constituante, notre général hérisse de canons tous les environs, de +cette Assemblée, garde tous les débouchés, ferme toutes les portes de +l'Assemblée, des Feuillants et des Tuileries: tout était permis à ce +plénipotentiaire. + +Je pénètre malgré tous ces obstacles. L'Assemblée est si étourdie +d'apprendre que les pétitionnaires des 30,000 sont là, malgré l'appareil +formidable du général, qu'elle lève sa séance et qu'elle arrête que tous +les Comités resteront assemblés. Je somme Beauharnais, lors +président[50], d'inviter l'Assemblée à entendre ma députation. On +l'entend en effet; on sait quel fut le succès de cette éclatante +démarche. + +[Note 50: Alexandre de Beauharnais fut deux fois président de +l'Assemblée constituante: 1e du 19 juin 1791 au 3 juillet suivant; 2e du +31 juillet 1791 au 14 août suivant. Nous ne voyons pas qu'il se soit +produit pendant ses deux présidences aucun incident analogue à celui que +raconte Fournier dans ce chapitre et sur lequel nous n'avons rien pu +trouver nulle part.] + +Mais je ne quittai pas prise pour la défense des opprimés de ce genre, +c'est-à-dire des soldats chassés de leurs régiments pour cause de +patriotisme. Ces braves enfants de la patrie venaient tous se jeter dans +les bras du club des Cordeliers, et c'était presque toujours moi qu'on +honorait du soin d'être leur introducteur, soit auprès de l'Assemblée +nationale, soit auprès des ministres. Je ne peux que me rappeler un +souvenir bien délicieux en me remettant que j'ai été successivement le +patron des malheureux carabiniers, des gardes françaises, des chasseurs +de Picardie, et de tant d'autres. Moi et mes frères du club ne les +abandonnions pas que nous n'ayons obtenu pour eux justice éclatante. +Sans cela, nous n'aurions pas la satisfaction de savoir à présent qu'ils +combattent généreusement pour nous aux frontières. + + + + +CHAPITRE XI + +[PROJET D'UN CERCLE D'ÉDUCATION[51].] + +[Note 51: Ce chapitre est écrit sur des feuilles volantes et ne fait +partie d'aucun des deux cahiers où Fournier a écrit les deux versions de +ses mémoires. Nous croyons pouvoir rapporter les faits dont il est +question dans ce chapitre à l'année 1791. Quant aux incorrections et aux +lacunes qui défigurent ces pages, elles sont textuelles.] + + +A cette époque, je présentai un ouvrage aux représentants de la Commune +de Paris, un ouvrage qui tendait au salut et au bonheur de la capitale, +d'une formation d'un corps de six mille hommes à pied et à cheval, +gratis à la République, qui devenaient pour lors les défenseurs de la +liberté. Dans ce plan était joint un établissement des arts et métiers, +pour occuper le peuple désoeuvré et sans fortune, ce qui devenait +(_sic_) au secours des malheureux et au développement de l'industrie et +du commerce. Cet établissement consistait à des écoles militaires, à des +industries de guerre contre les tyrans. Le tout réunissait le +soulagement des peuples pour lesquels on n'a encore rien fait. Je ne +demandais à l'Hôtel de Ville que de leur développer mes moyens et ils +étaient fondés en principes et en pratiques que j'avais déjà professés +en Amérique. + +Je serais encore à même, à quiconque en douterait, de leur (_sic_) +prouver mathématiquement et pratiquement ce que je pouvais faire dans ce +temps-là. Mais La Fayette, Bailly et les Martin, Lasalle, Désaudray[52] +et autre chevalerie de ce temps mirent aussitôt toutes les entraves +possibles pour empêcher cette opération. Dès cet instant, la +scélératesse employa tous les moyens de m'éloigner de mes plans et de +mes projets, parce qu'ils ne remplissaient pas les vues du gouvernement +tyrannique et aussitôt ils imaginèrent pour détenir les patriotes dans +leur surveillance.... On chargea le sieur Désaudray à former un club +appelé sous la dénomination de loyalistes, où les hommes du 14 juillet +qui avaient marqué à cette époque.... Le club est établi, plusieurs mois +s'écoulent, le président Désaudray s'occupait à ramasser tous les titres +(ordre pour aller ça et là) de ceux qui avaient figuré. Un beau jour, +Désaudray m'engagea à dîner chez lui avec un autre citoyen et cela pour +nous proposer, à moi la croix de Saint-Louis de la part de La Fayette et +de Duportail et à mon collègue (parce qu'il n'avait de service +militaire) la médaille des gardes françaises. Toutes ces choses sont +bien importantes à noter pour faire connaître quelle ruse on employait +pour entraîner, pour parvenir, etc. Le jour remarquable que l'on me +faisait ces propositions, La Fayette faisait assassiner les patriotes au +Palais-Royal par un nommé Lacombe qu'il a décoré, deux jours après, de +la même croix, n'ayant jamais servi à ceux qui osaient parler dans le +café du Caveau et autres spadassins qui voulaient en imposer. + +[Note 52: C'est le chevalier Désaudray qui fonda, au Palais-Royal, le +Lycée des Arts.] + +Je dois dire ici que, dès ce moment-là, cinq ou six patriotes que nous +étions, nous nous assemblâmes pour détruire ce club qui n'était rien +moins que pour former un noyau, pour servir la passion de la tyrannie et +de la contre-révolution. Aussitôt chacun fit des sacrifices pour payer +les frais de la salle et autres et retirèrent (_sic_) leurs papiers. Et, +dès ce moment-là, l'on voyait déjà paraître des récompenses et pensions +de l'Hôtel de Ville, de l'Hôtel de la guerre, au chevalier président +Désaudray. + +Le mémoire que j'ai présenté, Bailly et La Fayette ont prétendu qu'il +avait été enlevé lors du pillage à l'Hôtel de Ville, lors du pillage +dans la matinée du 5 octobre avant le voyage de Versailles. J'ai objecté +que le plan n'avait pas été enlevé de ma tête, qu'il y était toujours, +mais ils l'ont toujours repoussé. Ce qui m'inspira dès lors une défiance +bien juste contre les deux idoles, et me mit en surveillance active et +continuelle contre eux. + +Le fond de l'établissement était fait par six mille citoyens aisés qui +donnaient chacun deux louis, ce qui fait douze mille louis, soit 288,000 +livres. + +Ces six mille hommes font le corps. Dans ce nombre, les aisés font le +service par honneur (l'état-major payé). Les pères et mères peu aisés y +auraient fait entrer leurs enfants et auraient trouvé à faire le +sacrifice de deux louis pour leur y faire apprendre un métier. + +Auraient fait le service de nuit et de jour. Auraient fabriqué toutes +sortes d'ouvrages utiles: fabrique générale, arsenal, pour toutes sortes +d'ouvrages utiles au campement de nos armées et autres. + +On aurait pris la vie et l'entretien dans les bénéfices des travaux. + +Le surplus des bénéfices pour élever les enfants et donner des états, +dont les pères de famille n'ont pas le moyen. + +On eût exercé les hommes. + +Toutes les fois qu'on aurait eu besoin d'hommes, on aurait fait une +levée des hommes exercés qui eussent été remplacés dans l'arsenal par un +semblable nombre pris dans les aspirants, de manière que le nombre eût +toujours été complet. + + + + +CHAPITRE XII + +17 JUILLET 1791[53] + +[Note 53: Ce chapitre est intitulé, dans l'original: «21 juin +1791.--Assassinat tenté par les chefs de bureau du ministère de la +marine; départ de Capet pour Varennes.» Il n'y est pourtant question, +comme on va le voir, que de l'affaire du Champ-de-Mars (17 juillet +1791). Notons en passant que Fournier fut un des signataires de la +célèbre pétition du 22 juin 1791 contre le roi et la royauté.] + + +Le fameux arrêté que le club des Cordeliers, toujours actif et +rigidement surveillant, prit ce jour-là pour inviter le peuple à aller +signer l'immortelle pétition du Champ de Mars[54].... Je fis faire +aussitôt une bannière et j'y fis graver ce sublime arrêté que je retrace +ici....[55] + +[Note 54: La phrase est ainsi inachevée dans l'original.] + +[Note 55: Ce texte manque.] + +Le même jour, plusieurs de mes frères clubistes et moi[56] nous nous +rendons au Champ de Mars. Nous y trouvons déjà une forte partie du +peuple. Nous lui fîmes part de la résolution qui était à prendre. Après +avoir invité tous les citoyens à se ranger en bataille et sur deux +rangs, je les prévins de se rendre le lendemain, à cinq heures du matin, +sur la place de la Bastille; que là on leur ferait part de la marche à +tenir dans la circonstance. Ces faits étant convenus, nous nous +séparâmes tous, après être venus baptiser le _Pont-de-la-Nation_, +vis-à-vis la place appelée alors de Louis XV. + +[Note 56: Le 16 juillet 1791.] + +A l'heure fixée le lendemain matin, je me rends à la place de la +Bastille. Quel est mon étonnement d'y trouver les portes fermées! Je +demande à l'officier de poste pourquoi ce jour-là seul la Bastille se +trouve fermée. Il me répond que c'est de l'ordre du général et du maire +Bailly. Je lui répliquai que j'allais chez Santerre, que dans dix +minutes j'espérais être de retour, que, si je ne trouvais pas alors les +portes ouvertes, je comptais bien les faire tomber comme nous avions +fait le 14 juillet. + +J'arrive chez Santerre et ma surprise est encore grande de voir que mes +propositions ne lui conviennent pas. Je commençai dès lors à apercevoir +que, quand il s'agissait de déployer de ce qu'on appelle une véritable +énergie, le héros du faubourg Saint-Antoine n'en était plus. Il me dit +que, si on voulait lui donner cent mille hommes, il irait aux frontières +combattre les ennemis du dehors. Ce n'était [pas] de cela qu'il était +question, c'était les ennemis du dedans qu'il s'agissait de combattre. +Je ne dois pas taire ici à la nation quels étaient alors mes projets +transmis et proposés à Santerre. Ils étaient ceux du club entier des +Cordeliers, de ce club toujours mûr longtemps avant les autres sections +des citoyens. Ils ne consistaient, ces mêmes projets, à rien moins qu'à +fonder dès lors l'empire sacré et respectable du républicanisme, qu'à +saisir l'instant favorable qui se présentait d'abattre l'idole de la +royauté et d'entraîner dans la même proscription tous ses vils +sectateurs. Je proposais de sonner le tocsin général, d'arrêter Bailly +et La Fayette, et de les renfermer, de leur faire leur procès, et de +leur faire payer de leurs têtes la garantie qu'ils nous avaient jurée du +parjure _veto_. Je proposais en second lieu d'abattre toutes les statues +de bronze qui existaient à Paris, d'aller visiter tous les endroits où +l'on soupçonnait dans ce temps-là qu'il existait beaucoup d'armes et de +munitions, de s'en emparer, de mettre la nation en pleine force, de la +faire lever tout entière, enfin de lui faire déployer toute l'attitude +de la souveraineté républicaine. + +Voyant que je ne pouvais rien faire de tout cela avec Santerre, qui +passait alors pour le coryphée des braves, je le quittai indigné et je +cherchai à voir si je ne pourrais parvenir à rien sans lui. + +Je retourne à la Bastille. J'en trouve les portes ouvertes, et j'y +remarque un bien petit rassemblement du peuple. Je me jette au milieu, +et je dis: «Mes amis, la nation n'est pas encore mûre, nous avons encore +des hommes en place qui n'ont point l'énergie de la liberté et celle qui +convient aux chefs armés d'un peuple qui la veut. Au surplus, allons au +Champ de Mars pour signer la pétition. Peut-être un moment prospère se +présentera-t-il.» + +Le grand rassemblement se fit en effet à l'autel de la Patrie pour +signer cette pétition qui fut le précurseur imposant des dogmes +républicains que la France, vraiment libre aujourd'hui, a le bonheur de +professer. Mais les deux conjurés Bailly et La Fayette étouffèrent pour +une année le germe de cette sainte doctrine, et ce fut avec des flots de +sang qu'ils empêchèrent qu'il se développât. L'infernal département de +Paris d'alors était de tiers dans cette machination nationicide. + +Cette infâme coalition commença par faire couper la tête à deux +malheureux[57] pour avoir le prétexte de déployer la loi martiale, pour +pouvoir ensuite faire assassiner, comme ils l'ont fait, une multitude de +citoyens de tous âges et de tous sexes, d'époux avec leurs épouses, de +mères avec leurs enfants. On a eu trop de preuves, que leur but était +d'envelopper dans le massacre général le club des Cordeliers, toujours +en observation pour éclairer leurs odieux forfaits. Ils n'ont pas +réussi. Ce club, tant redouté par ces grands criminels, n'en est devenu +que plus terrible pour poursuivre leurs continuelles manoeuvres +d'iniquité. + +[Note 57: Il s'agit des deux hommes qui avaient été trouvés cachés sous +l'autel de la Patrie. Voir le récit de Santerre dans le _Journal des +Amis de la Constitution_, n° 29.] + +Je dois rendre ici un compte très exact de cette sanglante et +malheureuse journée du Champ de Mars, sur laquelle tout erre dans les +détails. + +D'un côté, le peuple était rassemblé en paix autour de l'autel de la +Patrie où il s'occupait de signer la pétition. + +D'un autre côté, toute la force armée était mise en mouvement par La +Fayette. Bientôt le Champ de Mars est investi. Un corps de cavalerie +remplit le Gros-Caillou, une troupe de brigands, en tête de laquelle se +distingue le fameux Hullin, occupe la partie de l'École militaire. La +place des Invalides est garnie de ces chasseurs si connus par les +assassinats de la Chapelle[58]. La Fayette et ses mouchards s'occupaient +à faire distribuer de l'eau-de-vie et du vin à tout ce monde déjà égaré. +De toutes parts, on ne voyait plus que des hommes soûls et ivres. De +toutes parts, on ne voyait que des pièces de canon. Hélas! pour quoi +faire? Pour exécuter de sang-froid le massacre le plus barbare contre +des hommes sans défense, contre leurs femmes paisibles et leurs +malheureux enfants. Citoyens, poursuivez les détails qui me restent à +vous révéler sur cette horrible affaire, et frémissez. + +[Note 58: Allusion aux meurtres commis à La Chapelle-Saint-Denis le 24 +janvier 1791 par un détachement de chasseurs soldés. Voir sur cette +affaire le rapport fait par Élie Lacoste à l'Assemblée législative dans +la séance du 11 mai 1792 (_Moniteur_, XII, 367).] + +A deux cents pas de l'autel de la Patrie, La Fayette, entouré d'une +escorte nombreuse d'épauletiers, ses satellites, se présente. J'osai lui +faire face. Il s'arrête. Je lui demande ce qu'il vient faire et quel est +son dessein. Je l'invite à se retirer et lui garantis que tout le monde +est paisible et tranquille[59]. Il reste muet et me regarde d'un oeil +dédaigneux; et il me semble lire sur son visage qu'il avait un dessein à +exécuter, mais qu'il ne me considérait pas comme capable de le faire +manquer. Je retourne aussitôt sur l'autel de la Patrie et je demande un +grand silence pour pouvoir promptement délibérer sur les moyens de parer +aux dangers qui nous menaçaient. Au même moment parurent, quatre +municipaux revêtus d'écharpes: «Messieurs, vous me connaissez tous, leur +dis-je, je vous déclare ici que, d'après ce que je viens de voir et +d'observer, l'on n'a que l'intention d'engager une guerre civile et de +nous assassiner.» Les municipaux demandèrent à voir la pétition et +dirent hautement, après l'avoir lue, qu'ils la signeraient eux-mêmes, +s'ils n'étaient pas revêtus de pouvoirs; qu'ils allaient de ce pas à +l'Hôtel de Ville rendre compte du bon ordre qui régnait autour de +l'autel de la Patrie et de la justice des réclamations. + +[Note 59: Convention nationale, séance du 12 mars 1793, paroles de +Marat: «Je dénonce un nommé Fournier qui s'est trouvé à toutes les +émeutes populaires, le même qui, à l'affaire du Champ de Mars, a porté +le pistolet sur La Fayette et qui est resté impuni, tandis que les +patriotes étaient massacrés.» (_Moniteur_, XV, 691.)] + +A travers ces démonstrations municipales, je crus démêler certaines +intentions peu sincères. Alors, je confiai au peuple mes craintes et je +demandai si l'on ne croirait pas utile de nommer une députation +sur-le-champ pour accompagner les municipaux à la Maison de Ville. On +adopte cette proposition. Je suis nommé l'un des onze commissaires de la +députation. Étant partis tous en voiture avec les municipaux, nous ne +tardons pas à acquérir la preuve de ce que j'avais pressenti, +c'est-à-dire qu'il y avait quelque anguille sous roche, dont les hommes +du peuple ne devaient pas être du mystère. + +Arrivés à la porte d'un sieur La Rive, faubourg du Gros-Caillou, nous +apprenons que c'est là que La Fayette se trouve retranché. C'est sans +doute, pensai-je bien alors, pour concerter les modifications de quelque +terrible complot. Je fus plus confirmé dans mon opinion, quand je vis +nos municipaux vouloir faire arrêter les voitures, et dire qu'il fallait +nécessairement qu'ils parlassent à M. de La Fayette. Nous voulons entrer +avec eux; nous rencontrons de l'opposition. Nous payons notre témérité +par le rôle de sentinelles forcées qu'il nous fallut remplir pendant une +demi-heure, temps que dura à peu près l'audience qu'obtinrent +exclusivement les municipes (_sic_). Enfin, nous repartons; mais, sous +le prétexte de nous donner une escorte de sûreté, on nous fait, comme +des coupables, accompagner d'une force de cavalerie imposante. Alors +j'aperçus la perfidie en pleine évidence. C'est ainsi que nous arrivons +à la Maison de Ville. + +Mais de quels nouveaux caractères sinistres se charge cette scène qui +aussi devait être sur sa fin si tragique! + +La Grève se voit pleine de troupes, presque toutes soûles. A notre +approche, on fit battre aux champs. On nous fait entourer de plus de +quatre mille hommes!--On fait charger les armes!!...--Nous descendons de +voiture, et ... nous montons à la Ville. J'avoue que tout cet appareil +ne me faisait pas un très grand plaisir; cependant je dis à mes +collègues qu'il fallait conserver du courage, même en reprendre beaucoup +de nouveau, et bien soutenir le caractère de députation dont le peuple +nous avait revêtus. + +Nous n'allâmes avec les quatre municipaux que jusque dans la salle de la +Commune, où l'on nous fit rester escortés de quatre sentinelles à chaque +porte. Les municipaux pénétrèrent dans la chambre du Conseil. Je m'assis +pénitentiellement derrière la porte de communication de cette dernière +pièce. Tout à coup paraît Bailly, qui s'écrie: «_Nous sommes trahis et +compromis; il faut déployer la loi martiale_.» La foudre ne saisit pas +plus vivement celui qu'elle frappe, que je ne fus pénétré d'horreur en +entendant ces meurtrières paroles: «Voilà donc le signal du massacre, +m'écriai-je; voilà l'arrêt de mort prononcé contre le peuple!!» Hors de +moi, je me lève, j'arrête ce sanguinaire Bailly et lui dis: «Monsieur, +nous sommes ici une députation envoyée par le peuple du Champ de Mars, +et nous sommes sous la sauvegarde de quatre municipaux avec lesquels +nous en sommes partis pour nous rendre ici; nous vous demandons la +parole.» Dans l'instant, des officiers municipaux qui étaient là +semblèrent vouloir faire une diversion à cet interlocutoire en insultant +un de nos collègues, le citoyen Larivière, alors chevalier de +Saint-Louis, sur ce qu'il avait sa croix attachée avec un ruban +tricolore. Mais il leur répondit: «J'ai cru que cette croix, que j'ai +bien gagnée, ne perdrait rien à être supportée par le ruban de la +nation; au surplus, si vous voulez la porter au pouvoir exécutif, il +vous dira si je l'ai bien méritée.» Aussitôt Bailly s'écria: «Je connais +M. Larivière.» L'impression que toutes les circonstances firent éprouver +au citoyen Larivière fut telle qu'il tomba deux jours après en paralysie +et qu'il resta depuis ce temps dans l'état le plus déplorable. + +Dans cette entrefaite (_sic_), parut un commandant de la section de +Bonne-Nouvelle qui vint prendre à bras le corps le maire Bailly, en +criant: «Nous sommes perdus, on vient de tuer M. de La Fayette au Champ +de Mars.» C'était un autre coup monté dont les conjurés étaient sans +doute convenus d'avance. Bailly l'assassin ne fait que répondre de +toutes ses forces: «_La loi martiale, la loi martiale!_» C'était à ces +seuls mots que se bornait son rôle. + +Et aussitôt le sanglant drapeau est déployé à la fenêtre et la loi de +mort proclamée sur la place. J'éprouve l'anéantissement et de suite +l'émotion de la fureur. C'est au milieu de ce dernier sentiment que je +crie à mes collègues: «Fuyons ces lieux de proscription; le signal du +carnage est donné; de féroces magistrats immolent le peuple: ils ne sont +pas disposés à écouter ses envoyés; fuyons et allons rejoindre nos +concitoyens et, s'il en est temps encore, soustrayons-en le plus grand +nombre possible aux coups de leurs bourreaux.» + +Nous observâmes que le plan des meurtriers était si bien prémédité que, +dans tout Paris, à la même minute, ce n'était qu'un seul cri: «_La +Fayette est tué!_» Les scélérats, qui connaissaient le coeur humain, +avaient calculé qu'en frappant le peuple d'une telle assertion +relativement à l'idole du jour de ce temps-là, il serait ébloui, il ne +verrait plus rien et qu'il oublierait de regimber contre les mesures +assassines disposées contre lui-même. + +Quant à moi, je ne perdis nullement la tête. J'épuisai toutes les +ressources qui me parurent nous rester. Je me rendis avec quelques-uns +de mes collègues au club des Cordeliers qui était permanent, et j'y +rendis un bref compte de tout ce qui se passait. Santerre était dans ce +moment-là au club. Voici une circonstance qui fait remonter d'un peu +loin des données sur le fond du civisme de cet homme qui fut aussi une +idole. Lorsque j'eus dit que la loi martiale marchait, j'eus lieu d'être +étonné de la vivacité avec laquelle Santerre prit la parole pour laisser +échapper ces mots par lesquels il eût fait croire qu'il était dans le +secret: «Messieurs, dit-il, soyez tranquilles, il n'y aura pas une +amorce de brûlée dans tout ceci.» Il est vrai que par réflexion il +ajouta: «Au surplus mon bataillon y est, et, si on avait le malheur de +tirer, je m'y opposerais. Mais je puis me tranquilliser et m'en +rapporter à l'officier qui le commande.» + +Alors je demandai la parole pour dire autant renommé Santerre qu'il +serait bien plus convenable qu'il se portât lui-même en tête de son +bataillon. Mon brave aussitôt semble piqué d'honneur, me regarde en +enfonçant son chapeau dans sa tête, et dit: «_J'y vais_.» + +Où croiriez-vous, citoyens, qu'il a été? Se cacher chez sa belle-soeur +dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, même maison où je demeurais. +Sans doute qu'il ne s'attendait pas de se trouver là si près de mes +pénates; il n'en est sorti qu'à onze heures du soir. Les voilà donc, ces +héros dont les noms remplissent la terre! + +Quittant les Cordeliers, je me rends au Champ-de-Mars où j'ai pu encore +devancer la loi martiale. Je suis monté promptement sur l'autel de la +Patrie où j'ai dit au peuple assemblé que nous avions voulu remplir ses +intentions à l'Hôtel-de-Ville, mais que nous n'avions pu nous y faire +entendre; que la loi martiale était à deux pas, et qu'on paraissait +vouloir impitoyablement nous massacrer tous. «Je fais la motion, +ajoutai-je, que tout le monde se retire paisiblement, pour que nos vils +assassins n'aient pas la satisfaction d'accomplir leur abominable +projet, et encore pour leur épargner dans l'histoire la honte inouïe +d'avoir immolé tout un peuple sans défense.» + +Un citoyen répliqua qu'il fallait attendre l'infâme drapeau rouge, et +qu'à la première proclamation, suivant la loi, on se retirerait. +Immédiatement le drapeau rouge paraît au premier fossé du Champ-de-Mars. +Des brigands stipendiés et apostés là par les grands brigands avaient le +mot de jeter quelques pierres à ces derniers dès qu'ils paraîtraient +avec la loi martiale, afin que cette feinte provocation servît de +prétexte à nos scélérats. Cette mesure était liée aux deux assassinats +du matin et au bruit généralement répandu d'un prétendu projet de +massacre. Du milieu de la bande apostée des jeteurs de pierres part un +coup de fusil, et c'est là, au lieu des diverses proclamations +prescrites par la loi, c'est là le signal du meurtre et de l'égorgerie +universelle. Les féroces satellites du général[60], tout pleins des +fumées du vin qu'il leur a distribué et des maximes de sang qu'il leur a +fait inculquer, brûlent d'en venir à l'exécution. L'ordre fatal est +donné, ils vont être satisfaits. De toutes parts ils courent sur le +peuple, de toutes parts aussitôt le peuple est assassiné. Tout le monde +veut se sauver et, dans leur fuite pénible, hommes, femmes, vieillards, +enfants, reçoivent en très grand nombre le coup terrible qui leur porte +la mort. + +[Note 60: Le général qui, il faut le dire à la honte des Français, était +alors, dans l'exactitude du mot, l'objet du culte du plus grand grand +nombre. (_Note de Fournier_.)] + +Toute cette peinture horrible est exactement tracée d'après le +témoignage de mes yeux. Oui, j'ai été le triste spectateur de tous les +instants de cette scène affreuse. Je suis resté le dernier sur l'autel +de la Patrie, et je ne l'ai abandonné que lorsqu'on y est venu +assassiner deux citoyens qui étaient à mes côtés. J'ai dirigé ma +retraite vers Vaugirard pour aller au secours de plusieurs citoyens que +je voyais poursuivre et fusiller de ce côté. L'un d'eux, qui n'était +même pas entré au Champ-de-Mars, eut la tête percée d'une balle qui le +renversa à quelques pas de moi. Je le fis transporter aux Invalides par +la grille de derrière pour lui faire administrer des secours par le +chirurgien de l'Hôtel; mais à peine y fut-il arrivé qu'il y expira. + +Ne pouvant plus servir personne ni remédier à rien, et voyant mes jours +en danger, je me retirai chez le citoyen Leroi, faubourg Saint-Germain, +pour m'y rafraîchir et m'y laver les mains et la figure que j'avais +toutes couvertes de sang et de poussière. + +J'omettais une particularité qui n'est cependant point à garder sous +silence. Le citoyen que j'abandonnai, après qu'il eût expiré, fut enlevé +par des troupes qui recueillaient les cadavres avec leurs bijoux. +Celui-là avait deux montres d'or. Mais, tant de celles-là que de bien +d'autres, Bailly a eu grand soin de ne rendre aucun compte. Vices +humains! A quel point vous dégradez ceux que votre attrait honteux +subjugue! + + + + +CHAPITRE XIII + +20 JUIN 1792 + +_Fameuses pétitions des Sans-Culottes_[61]. + +[Note 61: _Note annexée_: «Bien définir l'histoire du 20. Détailler le +rôle de Petion et celui de Manuel. Rapprocher l'identité de la trahison, +les intentions de ces deux rôles qui paraissaient être en opposition. +Rapprocher l'opposition de ces mêmes rôles avec celui de Santerre. + +«Ici il se présente encore une particularité propre à faire apprécier +Santerre. Il était convenu avec nous de planter l'arbre de la liberté +dans le jardin des Tuileries, à la suite de la présentation de la +pétition à feu Capet. Lorsqu'il fut descendu du Château, il était +question d'exécuter ce projet: «Non, non, dit Santerre, cela +épouvanterait le roi: il vaut mieux aller planter l'arbre dans un autre +lieu.» Vil complaisant! et toi aussi donc, tu as craint de déplaire à +des rois! Que la postérité trouve dans ce seul fait de quoi te juger. +L'éclair de renommée que tu n'as dû qu'à des manoeuvres hypocrites ne +pouvait pas briller plus longtemps que celui qui a lui sur tes +pareils.»] + + +On se rappelle l'objet de ces pétitions, dont l'une était adressée à +l'Assemblée nationale, et l'autre à feu Capet. Elles contenaient +réclamations contre les terribles abus du _veto_ et contre le renvoi des +ministres patriotes. J'ai contribué à cette mémorable démarche, et pour +cela j'ai été dénoncé dans le fameux libelle de l'homme-roi, qui +prétendait qu'on avait violé son asile[62]. N'avait-il pas donné la +croix de Saint-Louis à un certain abbé Douglas pour être mon +dénonciateur et provoquer contre moi un mandat d'arrêt qu'on n'a jamais +osé mettre à exécution? J'ai la preuve de tous ces faits, dont on +pourrait d'ailleurs demander compte au club des Électeurs, séant à +l'Évêché ainsi qu'au public, à qui j'avais annoncé cette fameuse journée +du 20 juin, huit jours auparavant. + +[Note 62: Il s'agit peut-être du pamphlet de l'abbé de Lubersac +intitulé: _Rapprochement et parallèle des souffrances de Jésus-Christ, +lors de sa grande mission sur la terre, avec celles de Louis XVI, +surnommé le Bienfaisant, dans sa prison royale_. Paris, 1792, in-8. +(Bibl. nat., Lb. 39 6920.)] + + + + +CHAPITRE XIV + +1792 + +_Arrivée des Marseillais à Paris.--Premier projet de révolution contre +le pouvoir exécutif: manqué._ + + +Je fus délégué pour aller au-devant d'eux jusqu'à Charenton avec +plusieurs citoyens aujourd'hui membres de la Convention nationale[63]. +Tous les Français tant soit peu clairvoyants n'ont pas été jusqu'ici +sans s'apercevoir que cette démarche des Marseillais fut une disposition +concertée entre ces chauds patriotes et les républicains de Paris pour +parvenir à exécuter une seconde révolution dont on avait reconnu la +nécessité. On peut aujourd'hui avouer tout haut ce fait dont on a eu +l'air longtemps de vouloir faire un secret. Les Marseillais ne durent +donc pas être surpris de notre rencontre à Charenton[64]. Eux et nous +étions des révolutionnaires déjà d'accord et qui nous connaissions, +quoique sans nous être vus. + +[Note 63: Le 29 juillet 1792. Voir la liste de ces compagnons de +Fournier dans _le Bataillon du 10 août_, par Pollio et Marcel, p. 179.] + +[Note 64: Sur le rôle de Fournier à Charenton, voir aussi Barbaroux, +_Mémoires_, éd. Dauban, p. 348, 350.] + +Le dîner que nous fîmes ensemble à Charenton ne fut donc pas +cérémonieux; il fut d'intimité et tel qu'il devait être entre gens qui +avaient de grands plans à suivre de concert. + +Ici je joue un grand rôle. C'est moi le négociateur choisi pour +transmettre les projets les plus importants aux principaux du bataillon +qu'on voulait en instruire. Nous nous retirons après le dîner dans une +chambre, et là je confie à ces braves que la grande manoeuvre, par +laquelle la liberté pourrait être sauvée, était dans le meilleur train; +qu'un grand coup préparatoire avait été jeté le 20 juin, et qu'il +n'était plus question que d'achever; qu'il s'agissait pour eux, en +arrivant à Paris, de l'exécution d'un plan où ils seraient les premiers +auteurs, mais pour lequel ils auraient ensuite la masse entière des +Parisiens pour coopérateurs et pour soutiens; que ce plan consistait à +aller s'emparer de l'individu nommé roi, ainsi que de sa famille, et de +chasser du château tous les scélérats et brigands qui conspiraient la +perte totale des Français et leur esclavage: qu'aussitôt eux, +Marseillais, camperaient aux Tuileries et y feraient le service de +concert avec la garde nationale parisienne. Ce plan fut très goûté. Les +Marseillais me dirent qu'il ne marcheraient qu'avec un patriote tel que +moi, qui justifiait si bien, ajoutèrent-ils, le récit qu'ils en avaient +déjà entendu faire. + +Nous arrêtâmes définitivement l'exécution du plan proposé. Il ne +s'agissait plus que de convenir aussi des moyens. La défiance est tout à +fait de saison dans des circonstances telles que celles où nous nous +trouvions. C'est pourquoi je m'en entourai. Je dis aux Marseillais: +«Nous sommes ici sept que vous ne connaissez pas. Dans la crainte qu'il +ne se trouve dans le nombre quelques faux frères, je fais la motion que +nous partions tout de suite pour Paris, afin de préparer les esprits +pour exécuter notre projet, pas plus tard que demain. Je demande de plus +que deux d'entre vous nous gardent partout, mangent et couchent même +avec nous, et demain, quand toutes choses seront bien disposées, nous +viendrons vous chercher ici (à Charenton) pour suivre aussitôt +l'exécution du plan. S'il vous fallait encore de nouvelles trahisons +pour vous rendre sages, disons franchement le mot, vous ne seriez pas +dignes de la liberté.» + +Toutes ces choses encore convenues, nous arrivons le soir à Paris. +Accompagné de deux Marseillais, je me rends de suite chez Santerre, +alors commandant du bataillon des Quinze-Vingts, pour lui faire part du +plan. Il l'approuve. Je lui ajoute que j'allais de ce pas chez le +citoyen Alexandre, commandant du bataillon de la section des Gobelins, +pour le lui communiquer également. Santerre m'applaudit encore et nous +déclare que nous pouvons compter sur lui. Nous partons sur cette parole +et nous joignons à la section dès Gobelins les citoyens Alexandre et +Lazowski, auxquels nous confions nos vues. Ils y applaudissent aussi et +nous promettent de se rendre le lendemain au-devant des Marseillais. + +Le lendemain matin, nous avons rejoint les Marseillais du côté de +Saint-Mandé. Nous avons vu Santerre au faubourg Saint-Antoine, qui nous +comfirma sa parole de la veille qu'il viendrait nous joindre. Cependant +nous eussions compté sur cette parole en vain, car il n'avait pas même +averti son bataillon. + +Telle était dans toutes les occasions la franchise et l'énergie de cet +homme, qui a acquis une réputation de sans-culottisme on ne sait +comment. + +Au lieu de venir nous joindre, c'est nous qui l'avons joint à peu près +devant sa porte où il se mit à la tête de quelques braves du faubourg +qui l'ont presque fait marcher de force, et il faut bien noter que, +depuis le faubourg jusqu'à la Grève où nous devions, suivant notre plan, +faire sonner le tocsin, il nous fit employer trois heures. Je ne puis +mieux comparer cette marche qu'à celle que nous fit faire La Fayette +pour Versailles la nuit du 5 au 6 octobre. Santerre nous conduisit chez +Petion à la mairie où il nous promettait monts et merveilles. Il entre +chez Petion et nous fait faire halte. Sa conférence avec le maire dura +une heure et demie, et pendant tout ce temps nous sommes restés à +croquer le marmot. A la fin, il est venu nous dire: «_Marchons aux +Tuileries_.» C'était ce que nous attendions. Nous passons sur le +Pont-Neuf et arrivés sur le quai de l'École, nous voulions, comme on le +conçoit bien, aller au Château. Santerre dit: «_Non, non, nous prendrons +par la rue Saint-Honoré_.» Arrivé dans cette rue, je me mis à faire +défiler du côté du château. Santerre court, gagne la tête, fait faire +halte et dit aux Marseillais et aux troupes que l'intention de M. Petion +était que les Marseillais allassent se caserner, qu'il devait, lui, les +conduire à leur caserne[65], et que de là il était chargé de les emmener +dîner aux Champs-Elysées.... Ces dispositions furent suivies. + +[Note 65: Après le mot _caserne_, on lit ici, dans l'original, ces mots +barrés: _de la Courtille_.] + +Les masques sont-ils ici dévoilés suffisamment? + +Français, la conduite de vos Petion et de vos Santerre dans cette +circonstance, où une tout autre marche eût pu décider dès cette journée +la révolution salutaire qu'il vous fallait encore pour vous délivrer de +la tyrannie, cette conduite vous les fait-elle bien apprécier? Que ces +écoles devraient bien vous avoir guéris pour toujours des enthousiasmes +prématurés! + +Eh! sans doute.... + +La troupe marseillaise, ayant déposé ses armes, se désespérait de voir +le plan manqué. Une grande partie du bataillon est restée à la caserne, +l'autre s'est rendue à ce dîner des Champs-Elysées que, pour produire +une distraction nécessaire aux vues des traîtres, la politique du +cabinet Petion et Santerre avait jugé convenable d'arrêter dans le +conseil particulier du matin. + +Tout le monde se rappelle ce dîner, qui fut troublé par cette honteuse +rixe provoquée par des grenadiers nationaux parisiens et autres agents +de la cabale de la Cour. Là s'est manifestée l'intention bien précise de +massacrer tous les patriotes. J'en ai été quitte en cette occasion pour +échapper au danger d'un coup de pistolet dirigé positivement sur moi, et +dont j'ai eu le bonheur d'être manqué. + +On ouvrit le Pont-Tournant pour recevoir dans leur fuite les assassins +des Marseillais. Ils entrèrent au château où Antoinette pansa elle-même +les blessés. + + + + +CHAPITRE XV + +... JUILLET 1792 + +_Second projet de révolution contre le pouvoir exécutif: encore manqué._ + + +La duplicité du magistrat Petion et de Santerre ne pouvait produire que +l'effet de retarder de quelques jours l'époque des grands événements qui +se disposaient. Le peuple français avait juré d'abattre ses tyrans. Il +était tout disposé pour le faire, et l'opposition de quelques traîtres +n'était pas capable de changer ce que la masse souveraine avait si +sérieusement résolu. + +Les fédérés de tous les départements, venus à Paris dans les mêmes vues +révolutionnaires que les Marseillais et pour être leurs collaborateurs, +s'assemblaient tous les jours aux Jacobins et ils formèrent chez +Anthoine[66], député à la Législature[67], un comité secret. Ils eurent +la confiance et ils voulurent me témoigner l'amitié de m'y admettre. +Gorsas, Carra et Chabot étaient aussi de ce comité. C'est dans ce comité +que l'on concertait les divers moyens de consommer cette révolution dont +l'exécution avait déjà manqué une fois. Après qu'on fût convenu dans ce +même comité des principaux faits pour une seconde tentative, on convint +aussi pour le lendemain d'un dîner sur la place de la Bastille de tous +les fédérés réunis, qui, là, arrêteraient en définitive la marche +executive de la nouvelle insurrection dont la liberté avait besoin pour +assurer ses principaux succès et compléter son triomphe. + +[Note 66: Il n'y avait pas de député de ce nom à la Législative. +Fournier veut peut-être parler de F.-P.-N. Anthoine, ex-constituant, +futur conventionnel.] + +[Note 67: C'est ainsi qu'on appelait vulgairement l'Assemblée +législative.] + +Tous ceux qui se croyaient destinés à remplir les principaux rôles de +cette fameuse scène devaient en être trop préoccupés pour pouvoir se +livrer à autre chose jusqu'au moment de la faire éclater. Voici +pourquoi, le même jour, nous nous sommes assemblés au nombre de dix à la +_Chasse royale_ et au _Cadran bleu_ sur le boulevard, pour nous affermir +dans nos résolutions. Santerre et Alexandre étaient de notre +conciliabule. Mais, encore là, Santerre prouva bien positivement ce +qu'il était, c'est-à-dire en bon français un vrai lâche. + +Voyant que le fer a été chauffé à point, il ne voulut rien manger en +disant qu'il était bien empoisonné. Mais cependant, ou parce qu'il se +voyait toujours courageux dans l'avenir, ou plutôt parce qu'il +apercevait sur le champ des moyens dilatoires pour ne pas être tenu à +ses promesses, cependant dis-je, lorsqu'on reparla de l'arrêté pris pour +le repas du lendemain de tous les fédérés à la Bastille, je ne vis +jamais notre Santerre si brave. Il dit: «Eh bien, comptez sur moi et +agissez en conséquence.» Il partit après avoir prononcé ces paroles, +dont il ne va pas être inutile de conserver la mémoire. + +De notre côté, nous retournâmes dans le comité secret, où nous convînmes +qu'après le repas de la Bastille, qui ne serait qu'un morceau pris sur +le pouce, il se formerait quatre divisions d'attaque contre nos ennemis +du château. On arrêta que je commanderais la première et que je +garantirais les batteries de canons sur les ponts, à la Grève et sur la +place d'Henri IV. Je fus aussi chargé de faire faire quatre drapeaux de +ralliement pour chaque division. Je les fis faire dans la nuit. Ils +étaient de drap rouge, avec cette inscription: _Résistance à +l'oppression. Loi martiale contre la rébellion du pouvoir exécutif_. + +Je ne manquai pas de me trouver le lendemain au rendez-vous de la +Bastille. Quel fut mon étonnement d'y voir cinq ou six bals ouverts par +Santerre! Exterminables intrigants, voilà votre ressource banale. Vous +êtes tous consommés dans cet art perfide de savoir distraire, quand vous +le voulez, le Français; vous savez mettre à profit, au gré de vos +coupables desseins, cette frivolité, reste du caractère de la nation +dans le temps de son esclavage! Entrant comme un furieux, je fis cesser +les instruments et violons: «Malheureux, m'écriai-je, en parlant à tout +le peuple, vous voulez danser, tandis que les scélérats rivent vos +chaînes, tandis qu'on veut vous replonger dans le dernier esclavage et +qu'on accapare tous les grains et denrées!» J'avais plus écouté mon zèle +que la prudence, en faisant cette vive sortie; heureusement que j'étais +fort connu, car il y avait là des gens qui demandaient déjà à me couper +la tête. Non seulement mon énergie, aidée de l'appui de tous ceux à qui +mes principes n'étaient pas équivoques, les réduisit au silence, mais je +parvins à rétablir l'ordre et à faire cesser ce scandale de danse. + +Il s'agissait, après cela, de pousser l'exécution des dispositions de la +veille. J'avais bien pu croire, en voyant cette danse intervenue si à +contretemps, que notre projet était vendu, mais j'en fus encore plus +certain quand j'entrevis une foule d'autres entraves. Il s'était +introduit là force raisonneurs qui entrechoquaient toutes les +délibérations et qui les rendaient interminables. Bientôt d'autres +incidents me confirmèrent bien davantage que nous étions trahis. M'étant +trouvé embarrassé de mes quatre drapeaux, j'avais été les déposer chez +un respectable sans-culotte, électeur, mon collègue. On ne tarda pas à +aller dénoncer ce dépôt à Jurie, commissaire de police de la section des +Enfants-Trouvés[68], qui s'empara de l'un de ces drapeaux et le porta +chez Petion. Je dois dire cependant qu'on respecta cette propriété et +que le drapeau fut rapporté en place. + +[Note 68: Il s'agit de la section des Quinze-Vingts (faubourg Saint- +Antoine) qui siégeait dans l'église des Enfants-Trouvés.] + +Mais quel fut enfin le sort de notre projet? Jusqu'à une heure après +minuit, rien n'avait l'air de pouvoir se déterminer. Mais, à la même +heure, arrive sur la place de la Bastille, Petion avec Sergent et +.....[69]. Il n'est pas de plus grands hors-d'oeuvre que des magistrats +qui viennent s'entremettre parmi le peuple lorsqu'il est au cours d'une +insurrection reconnue nécessaire pour consolider sa liberté. La démarche +du magistrat pour contrecarrer ses mesures peut et doit être alors +considérée comme un attentat à cette même liberté. Pénétré de ces +maximes, j'avance vers Petion et compagnie, je les accoste doucement, et +leur dis franchement: «_Que venez-vous f.... ici?_» L'un d'eux me +répondit: «_Votre plan est encore manqué; vous êtes trahis, rentrez chez +vous et vous ferez bien_.» Je vis qu'il était de la prudence de céder +encore, et que mes dispositions avaient été présentées de telle sorte à +une partie de nos concitoyens qu'en nous obstinant à les faire suivre, +nous nous exposions peut-être à nous battre les uns contre les autres. +En conséquence, je rendis compte de cet avis à mes collègues, et leur +dis: «Allons chercher les drapeaux, et retirons nous.» + +[Note 69: Ici un nom propre illisible.] + +En toutes choses, les obstacles ne servent qu'à augmenter l'ardeur des +desseins que nous avons une fois résolus fortement. Irrité de ce nouvel +échec, je restai tant au comité que sur la place de la Bastille jusqu'à +deux heures du matin pour aviser avec mes collègues à des mesures +ultérieures pour l'exécution de notre projet, manqué une seconde fois. +Je fus surpris lorsque, avant de me retirer tout à fait, j'allai chez le +citoyen gardien des drapeaux, dans l'intention de les retirer. Il me dit +qu'il avait ordre du commissaire de police Jurie de me les refuser et de +ne me les livrer que quand il serait présent. Je répliquai qu'_où je +trouvais mon bien, je m'en emparais_. C'est en disant ces mots que je +démontai mes étendards de dessus leurs espontons et que je les emportai. + +Il est inutile ici de peser longtemps sur l'observation qu'en nous +retirant, après ce second essai manqué, nous ne nous sommes consolés du +non-succès qu'après nous être bien promis de ne point tarder à tenter de +nouveau le sort, en espérant qu'il pourrait nous être plus favorable. + +Sous le régime des Bailly, des La Fayette, des grands juges de paix +inquisiteurs et du tartuffe Du Port, on eût traité tout cela de +conjuration atroce contre l'un des premiers pouvoirs constitués, et +j'eusse été faire un tour à la guillotine. Sans doute, il faut beaucoup +aimer sa patrie pour s'exposer pour elle à des risques aussi grands que +tous ceux que j'ai hasardés. Ce qui me reste à présenter aux lecteurs ne +leur offrira pas de ma part un dévouement moins entier pour la cause de +la liberté. + + + + +CHAPITRE XVI + +JUILLET 1792 + +_Incident très curieux.--La Cour essaie de me corrompre._ + + +Pour peu qu'un homme devint un personnage, il fixait bientôt l'attention +du roi constitutionnel ou de ses alentours. J'en avais déjà trop fait +pour rester ignoré, et la Cour, qui avait un plan de conduite qu'elle +suivait fidèlement vis-à-vis de tous ceux qu'elle honorait de son +attention, ne s'en départit pas par rapport à moi. Tout le monde a +remarqué cette différence que sous le despotisme absolu l'on +ensevelissait sous terre les gens qui voulaient se rendre redoutables, +au lieu que sous le despotisme constitutionnel on tâchait de les rendre +muets avec de l'or. Je parus donc aussi valoir la peine d'être acheté. + +Par des motifs trop faciles à deviner, peu de gens ont eu l'indiscrétion +d'imprimer comment on s'y prenait en pareil cas; moi, je n'ai aucune +raison d'être circonspect. + +J'étais aux Tuileries le surlendemain du dîner de la Bastille dont je +viens de donner la relation. Je vis venir à moi un ex-noble, officier du +Château. Je dis à l'un des citoyens avec qui je me promenais. «Ne vous +écartez pas, vous allez entendre ma conversation avec cet esclave!» +Aussitôt que ce dernier m'eut abordé, il me dit _que le Roi désirait de +me parler_. Il y avait déjà longtemps que l'on cherchait à me séduire; +on crut sans doute trouver le moment favorable et que l'enthousiasme de +parler au Roi aurait eu prise sur mon individu. Je répondis au valet de +Louis: «_Allez dire à votre maître que je demeure rue et numéro tels, et +que, s'il a à me parler, il me trouvera_.» + +Quatre fois différentes le même émissaire est venu à la charge, et me +proposer une entrevue avec Capet soit au jardin du Dauphin, soit chez +Brissac, soit chez Laporte. _Ni chez l'un, ni chez l'autre_, +répondis-je. Enfin, on me demanda si je voudrais recevoir Brissac chez +moi et recevoir par sa bouche ce que le roi aurait à me transmettre. La +curiosité m'y fit consentir et je donnai rendez-vous pour neuf heures du +soir, afin de ne pas rendre ma conduite suspecte. + +Je n'eus rien de plus pressé que de faire part de cet extraordinaire +rendez-vous, et à mes amis et aux hôtes de la maison que j'occupais. + +A neuf heures précises, Brissac entre chez moi. L'homme qui aime la +franchise ne peut s'empêcher de parler son langage même devant les +pervers qu'il sait bien n'être pas susceptibles de sensibilité en +l'entendant. Je dis donc à Brissac que, s'il venait pour chercher à me +séduire, il pouvait s'en retourner et que, s'il était pour chercher de +grandes vérités, il pouvait rester. Il me répondit qu'il _ne venait +effectivement que pour s'instruire_. Je lui dis alors tout ce que +l'énergie de mon caractère put me dicter. Je lui démontrai, en lui +faisant l'énumération des crimes de la Cour, que je les connaissais +tous, et je lui déclarai en définitive que j'avais fait serment devant +le ciel que je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour détruire les +despotes et la tyrannie. Et parce que l'homme de bien est toujours +entraîné naturellement à donner de bons conseils même aux méchants, même +à ses ennemis les plus dangereux, je dis encore au messager du Roi: +«Reportez à votre maître que, s'il s'était servi d'honnêtes gens, il eût +pu exister heureux, mais que, n'ayant jamais su qu'acheter à prix d'or +des hommes mercenaires, il court avec eux à une perte inévitable. Vous, +monsieur, lui ajoutai-je, votre tête est à prix; elle est au jeu avec la +mienne, il faut qu'il y en ait une des deux qui saute, attendu que, des +deux partis opposés à chacun desquels est attaché l'un de nous, il faut +que l'un écrase l'autre». + +Ces gens de cour étaient plastronnés à triple cuirasse contre tous les +discours à principes, et l'expérience de l'efficacité du grand +expédient, par lequel ils avaient fait presque autant de conversions +qu'ils en avaient entreprises, leur donnait une très grande confiance à +l'employer. Brissac crut donc apparemment qu'il ne me trouverait pas +plus rebelle que tant d'autres, et il me fit ses propositions avec +beaucoup d'assurance. + +Je ne dois pas dire ici à quelle hauteur la Cour avait cru devoir lui +donner le pouvoir de les élever. On croirait que je les porte moi-même +fort haut pour me faire valoir beaucoup. Mais des témoins qui ne sont +pas morts, et lesquels ont été apostés de mon aveu pour nous entendre, +en rendraient bon compte si l'on en était curieux[70]. + +[Note 70: Dans l'interrogatoire que lui fit subir la commission +administrative de la police de Paris, le 22 germinal an II (11 avril +1794), Fournier déclara que Brissac lui avait promis «de terminer son +procès, de lui expédier un brevet de colonel et de lui donner par la +suite un gouvernement.» (Archives nationales, papiers de Fournier.)] + +Les âmes honnêtes peuvent bien pressentir ce que mon indignation dut me +dicter de dire au séducteur Brissac. Je lui prédis, lorsqu'il se retira, +qu'il ne devait plus faire un long séjour au Château. Il fut encore plus +court que je ne l'avais pu calculer, car deux jours après il fut décrété +d'accusation et arrêté[71]. + +[Note 71: Le duc Cossé-Brissac, commandant de la garde soldée du Roi, +fut décrété d'accusation le 29 mai 1792. C'est donc à cette époque, et +non au mois de juillet, qu'il faut reporter la conversation que Fournier +dit avoir eue avec lui.] + +La Cour corruptrice était irrebutable. Elle ne désespérait point de +gagner un jour ce qui lui était échappé dans un autre. Le lendemain du +premier message, j'en reçus un second encore par un ex-noble, qui vint +me faire de nouvelles propositions d'or, d'argent et de places +importantes. J'ai tout repoussé avec dédain, en disant à cet esclave que +je servais la cause du peuple et de ma patrie, et qu'il n'y avait point +assez d'or en France pour m'acheter. J'eus encore des témoins secrets de +tout ce qui se passa entre moi et ce négociateur royal. Cet incident +produisit l'effet de m'inspirer plus d'horreur pour le tyran, et +d'accroître beaucoup mon impatience de mettre une bonne fois à exécution +le projet médité de lui porter le dernier coup pour faire enfin +triompher dans toute sa pompe la liberté. Le moment de cet événement ne +tarda point à paraître. + + + + +CHAPITRE XVII + +JOURNÉE DU 10 AOUT 1792 + + +Si le peuple s'en était toujours attendu (_sic_) à ses représentants +pour faire les révolutions, sans doute il serait encore esclave. Les +législateurs français n'ont montré de véritable énergie que toutes les +fois que le peuple s'est levé et qu'il les a forcés à en prendre. Hors +ces cas, combien n'ont-ils pas semblé agir souvent comme s'ils eussent +été d'accord avec les conspirateurs! Ici, il s'en présente un notable +exemple. + +Dès le 6, époque où nous avons publié les crimes de La Fayette, j'étais +très instruit de tout ce qui se passait dans les comités de l'Assemblée +nationale. Je savais très pertinemment[72], que les comités militaire, +de constitution et autres avaient résolu d'éluder de rendre autant le +décret d'accusation contre La Fayette, que celui de suspension contre le +chef du pouvoir executif. On avait seulement arrêté l'ajournement de la +discussion sur ces deux individus pour le jeudi. Cette conduite +était-elle dictée par la pusillanimité ou la perfidie? Il ne faut pas +raprocher beaucoup de circonstances pour démêler quel était ce motif. +Quand je vis la patrie trahie .....[73] et que tous les jours on +semblait enchérir sur les moyens de la tromper, mon indignation me +transporta chez le restaurateur des Feuillants, où je dis, en présence +du public, à plus de trente députés de l'Assemblée législative: «Que je +connaissais toutes leurs infamies, tous leurs crimes, que je savais du +Château que les deux tiers des membres de l'Assemblée étaient vendus et +qu'ils trahissaient la nation, que je ne pouvais pas m'empêcher de leur +dire qu'ils étaient des brigands, que je savais que ma grande énergie +les embarrassait, et qu'ils étaient d'accord avec les Grands +Inquisiteurs juges de paix de me faire arrêter, mais que je les en +défiais et qu'auparavant ils me verraient encore déployer ma vigueur +contre leurs complots.» J'ajoutai que, pour dernier mot, j'avais à leur +dire que, si le 9, entre dix et onze heures et demie du soir, ils +n'avaient pas prononcé sur l'arrestation de La Fayette et sur la +suspension du roi, à onze heures trois quarts nous ferions sonner le +tocsin.... + +[Note 72: Tant par l'Assemblée que par la Cour. [Mais] je devais garder +le silence parce que j'aurais trahi la patrie le (_sic_) divulguant. Je +me taisais soigneusement pour laisser .....[a] et ne pas faire manquer, +etc. (_Note de Fournier._)] + +[Note a: Nous n'avons pu lire ce mot.] + +[Note 73: Ici trois mots illisibles.] + +Au lieu de n'être que les simples organes de l'opinion publique, nous +avons presque toujours vu nos sénateurs sembler prendre à tâche de la +braver, et substituer leurs volontés arbitraires à la volonté générale. +Ici, pressés par les vives clameurs de la voix souveraine, ils eurent +l'air d'y céder un moment, ils promirent toute satisfaction au peuple +sur le compte de Louis Capet et de La Fayette, les deux traîtres les +plus dangereux d'alors. Mais toute la soirée du 9 se passa et rien ne +fut prononcé contre eux. + +Je n'ai pas, moi, manqué ma parole. + +Le même jour, il y eut une assemblée des fédérés aux Jacobins. Pendant +l'assemblée des fédérés, j'entrai dans la salle au moment de la +discussion sur l'objet de présenter une nouvelle pétition à l'Assemblée, +sur le refus d'en entendre une première qui venait d'être renvoyée avec +ignominie. La veille du grand jour des vengeances avait vu consacrer le +dernier oubli des principes. Des mandataires n'avaient point voulu +entendre leurs commettants. + +Révolté de semblables procédés, je prends la parole, et je dis: + +«Citoyens, je m'oppose personnellement à ce que vous donniez cette +nouvelle pétition. Vous en avez présenté mille, on n'a fait droit à +aucune. Je vous proposerai celle-ci, qui sera la dernière. C'est d'aller +sur-le-champ couper six cents têtes[74] des conspirateurs réfugiés dans +le repaire royal, nous les porterons à l'Assemblée et nous dirons: Voilà +vos chefs-d'oeuvre, législateurs!» + +[Note 74: A l'original et rayé: «Dont la mienne sera une. Trop heureux +que celle d'un patriote offerte en sacrifice à Jupiter le rende +entièrement propice aux voeux des amis de la liberté!»] + +Cette motion, désapprouvée par un faible parti, fut applaudie par la +majorité. La preuve qu'elle était bonne, c'est qu'il a fallu l'exécuter +le lendemain 10 au Château. L'on a déjà pu voir, et l'on verra à la +suite que je ne me contente pas de faire le beau parleur à la tribune, +en laissant aux autres à suivre l'exécution de mes motions. Je ne me +détermine qu'après avoir mûrement réfléchi, mais aussi, une fois arrêté +à une délibération que je crois bonne et tendant au bien de mes frères, +je m'y sacrifie. On va donc me voir ici toujours agissant pour animer +mes frères et pour exécuter avec eux la secousse décisive du 10. + +Ce même jour, le comité secret se rassembla à la _Chasse Royale_, sur le +boulevard[75]. Nous y avons fait venir Alexandre et Santerre. Ils nous +ont fait de très brillantes promesses pour seconder notre entreprise, +notamment notre rodomont Santerre, toujours très animé lorsqu'il ne +s'agit que de parler et de faire le bel esprit. + +[Note 75: Dans la nuit du 9 au 10, d'après Carra. Mais l'âme de +l'insurrection, ce fut le comité des sections.] + +Le soir, à neuf heures, je me suis rendu à la caserne des Marseillais +avec lesquels j'avais rendez-vous, ainsi que plusieurs de mes collègues. +Nous y avons déposé nos armes et, de là, envoyé des députations aux +faubourgs Saint-Marcel et Saint-Antoine pour inviter les citoyens de ces +deux faubourgs à se trouver au ralliement dont nous étions convenus. +Pendant cet intervalle, j'allai à la section du Théâtre-Français, lors +assemblée en permanence; et, comme j'étais citoyen de cette section, +qu'on sait avoir toujours été un foyer ardent de patriotisme, je n'eus +pas beaucoup de peine à y faire adopter mes vues qui étaient déjà celles +de la plupart des citoyens. + +Le tocsin a sonné à onze heures trois quarts comme nous l'avions promis. +On a placé des postes, mais nous avons été trahis par les états-majors, +qui ne remplissaient pas nos intentions. A une heure du matin, nous +avons relevé ces postes. + +Il est venu à la section trois officiers municipaux pour nous inviter à +cesser de sonner le tocsin, observant qu'en conséquence d'un arrêté de +la Commune, ils avaient déjà été dans plusieurs sections et qu'on avait +cessé d'y sonner; mais notre président, le citoyen Lebois[76], brûlant +d'énergie et de patriotisme, leur répondit: + +«Plein de respect pour la Commune de Paris, nous ferons tout pour elle, +mais ce que vous nous demandez, citoyens, il est impossible de vous +l'accorder. Au lieu de faire cesser le tocsin, j'ordonne, en ma qualité +de président, qu'il continue, car il n'est plus question de reculer, et +il est temps d'abattre les tyrans.» + +[Note 76: Le journaliste R.-J. Lebois, qui fera paraître l'_Ami du +peuple_ à partir du 29 fructidor an II.--Ce témoignage de Fournier +semble infirmer l'assertion de M. Mortimer-Ternaux (II, 436) qui dit que +cette nuit-là les meneurs de cette section se tinrent prudemment à +l'écart.] + +Alors, de mon côté, je demande la parole et je dis: + +«Citoyens, l'Assemblée a décrété que la patrie était en danger. Le +peuple est levé; vous, municipaux, vous devez aller vous coucher; vous +n'avez plus rien à faire.» + +A la pointe de jour, je fus nommé commissaire avec trois autres citoyens +pour inviter le bataillon de la section à se joindre devant la porte des +Cordeliers. Mais les citoyens, trompés par des brigands dont je vis l'un +parmi eux faire cabale et s'opposant à notre demande, en concluant au +par-dessus à ce qu'on me coupât la tête, refusèrent absolument de +marcher, malgré l'arrêté de la section qui les y invitait. + +Je rendais compte de ma mission, quand je m'aperçus que nous étions +mieux secondés d'ailleurs et que nous pouvions dès lors former l'espoir +de faire réussir notre projet. En effet, nous vîmes arriver de toutes +parts différents bataillons, et notamment du faubourg Saint-Marcel. Le +bataillon de Marseille parut aussi en même temps. + +Aussitôt on ne délibéra plus et l'on ne songea qu'à exécuter. + +Nous formâmes deux divisions, dont l'une alla par le Pont-Neuf, et +l'autre par le Pont-Royal. Le point de ralliement se fit sur la place du +Carrousel. Ici tous les mouvements de la grande attaque qui suivit sont +précieux à saisir. Nous débutâmes par demander à entrer au château dont +les portes étaient fermées. + +On nous envoya plusieurs officiers, entre autres, un officier de +canonniers, pour nous dire «que nous n'avions qu'à nommer huit chefs, et +qu'on les ferait entrer». + +Nous répondîmes avec énergie «que nous n'avions point de chefs, mais que +nous l'étions tous, et que pour la seconde fois nous demandions à +entrer». + +Nous sommes restés là près de deux heures. A de longues discussions +succéda un refus formel de nous ouvrir. + +Ceux qui ne connaissaient point Santerre comme moi ne savaient que +penser sur son compte [en voyant] qu'il ne se trouvait pas au +rendez-vous. Mais moi qui avais déjà eu tant d'occasions de l'apprécier, +je ne fus pas très surpris de voir arriver Alexandre qui me dit que +Santerre venait de lui écrire pour lui demander secours avec du canon à +la Maison commune, attendu, disait-il, que les jours de M. Petion +étaient en danger. «Leurre épouvantable!» m'écriai-je dans mon +indignation concentrée. Santerre, Petion, idoles du jour que la foule +aveugle est entraînée à encenser, vous êtes donc aussi d'insignes +traîtres! Mais prudence m'enjoint de dissimuler. Ne gâtons pas encore +une fois une cause si importante et si heureusement commencée et, malgré +tous les obstacles, sauvons la patrie, s'il nous est possible. + +«Camarade, dis-je à Alexandre, il ne faut point partir, j'ai la +confiance de te dire que c'est encore là un dessous de carte de +Santerre, et j'ajoute que si tu nous quittes, ce ne sera de ta part +qu'un trait de lâcheté.» + +Je vis que c'était l'occasion d'employer une grande présence d'esprit et +de penser à tout à la fois. Je fus bien vite rendre compte de cette +circonstance à tous les officiers qui commandaient, et je leur dis de +s'assembler promptement sur l'appel que je ferais faire. + +Mais, de retour au centre de la place, je vis le commandant marseillais +et plusieurs autres citoyens de Paris qui me dirent: «Nous sommes donc +encore joués et trahis. Voilà Alexandre qui vient de partir avec deux +canons et deux cents hommes, sous le prétexte d'aller joindre Santerre à +l'Hôtel de Ville.» + +D'après le moment d'entretien entre Alexandre[77] et moi, je ne m'étais +pas attendu à cette manifestation de sa complicité avec Santerre. Je +restai interdit et presque muet. Revenu à moi, je ne vois de moyen de +salut qu'en distrayant l'attention des braves qui nous restaient pour la +diriger vers le seul but d'un grand mouvement d'énergie et de courage. + +[Note 77: Il y a ici dans l'original, au lieu du nom Alexandre, celui de +Santerre: mais c'est une erreur évidente.] + +«Eh bien, citoyens et camarades, m'écriai-je; il faut périr aujourd'hui +ou entrer au Château. Je sais que si nous manquons cette journée, la +France est livrée à l'esclavage et la capitale réduite en cendres[78].» + +[Note 78: Il ne faut pas que j'oublie de noter cette circonstance +affligeante. J'avais expédié à Santerre trois braves Bretons pour le +conjurer de venir nous secourir. Comme ils étaient près d'arriver pour +nous rapporter sa réponse, ils furent tués dans la rue Saint-Honoré. +(_Note de Fournier_.)] + +Finissant ces derniers mots, j'eus tout de suite la satisfaction +d'apercevoir l'impression qu'ils avaient produite. + +L'effet de cette impression ne tarda point non plus à se manifester. Les +sans-culottes tombèrent à coups de poing sur la porte dite Royale, et à +force de secousses y ont brisée et mise en pièces. Je profitai avec soin +de ces premières dispositions et je sentis qu'il ne dépendait plus que +de ma conduite d'en soutenir la continuation et d'en faite résulter le +succès le plus complet. + +Ici toute la scène va être en action, et les mouvements s'exécutent et +se succèdent avec une étonnante rapidité. + +Aussitôt la porte enfoncée[79], je m'élance en furieux vers les quatre +pièces de canon qui étaient au bas du grand escalier, et je dis aux +canonniers: «Vous, braves militaires, êtes-vous pour la nation ou pour +les tyrans?» + +[Note 79: Cette porte Royale, d'après les autres récits, fut simplement +ouverte par le concierge.] + +Ils me répondirent: «Il y a quatre heures que nous vous attendons, et +vive la nation!» + +A ces mots, je leur dis en saisissant le timon d'une pièce: «Eh bien! +camarades, suivez-moi.» + +Aussitôt les quatre pièces me suivirent, et nous les postâmes dans le +Carrousel où étaient demeurés nos bataillons. + +Nous fîmes entrer quatre pièces des nôtres et nous les plaçâmes dans la +cour du château, braquées sur les fenêtres. Nos bataillons des +Marseillais et des fédérés se placèrent en bataille de droite et de +gauche. Je montai aussitôt le grand escalier jusque devant la porte de +la chapelle. Là je vis qu'il était impossible d'aller plus loin. Une +barricade ou plutôt un retranchement s'y opposait. Alors je parlai à +ceux qui se trouvaient là avec force et énergie et en même temps avec +toute l'honnêteté possible. J'observai sur toutes les figures qu'il y +avait sous jeu de grands desseins: car il ne me fut répondu rien du +tout. Cependant un Suisse s'élance à corps perdu de mon côté en jetant +ses armes et criant: «Vive la nation!» + +J'emmenai ce brave avec moi et le remis entre les mains des fédérés en +leur disant: «Voici un bon Suisse qui a rejeté au despotisme les armes +qu'il en avait reçues et s'est tourné exclusivement vers la patrie.» Il +entra aussitôt dans nos rangs au milieu des embrassements de ses frères. + +Comme j'avais reconnu sous les habits suisses, ainsi que sous ceux de +gardes nationales, beaucoup de chevaliers du poignard et de grenadiers +des filles Saint-Thomas, je remontai une seconde fois pour témoigner aux +uns et aux autres que nous ne voulions de mal à personne, mais que nous +priions seulement qu'on nous remît le roi et sa famille. + +Le commandant me fit réponse qu'ils n'en feraient rien, et que la force +armée du château les garderait elle-même. + +Alors je me rendis aux quatre pièces de canon; je fis charger; je dis +aux canonniers de se tenir prêts et que j'allais faire commandement à la +garde du château de nous livrer le roi, et, si elle s'y refusait, qu'au +premier signal ils aient à faire feu. + +J'avançai ensuite sous le balcon et fis une nouvelle sommation. On ne me +répondit rien. J'allais donner le signal aux canonniers, lorsque +Lazowski, officier de notre artillerie, vint à moi et me dit: + +«Montons encore une fois et pour la dernière; sommons-les de mettre bas +les armes et de nous livrer le roi, ou que sinon nous allons agir.» + +Je me rends à cette proposition. Nous montons de nouveau l'escalier, +Lazowski et moi. C'est à ce moment que le signal part et qu'on nous +fusille. Je suis jeté dans le fond de l'escalier par l'explosion d'un +grand feu général dirigé de toutes parts sur nos bataillons; je reçois +dans le même moment un coup au bras gauche dont je suis et resterai +probablement estropié. + +Arrivé à la porte pour rejoindre les bataillons, je suis renversé par un +autre coup à la cuisse gauche. Je crus bien alors que c'était ma +dernière heure, car les cadavres et les blessés tombaient à ma vue de +tous les côtés, et j'eus la plus grande peine possible à me retirer. + +Le feu des scélérats du Château était si vif que dans le premier moment +nos bataillons, partie massacrés, furent dispersés entièrement au point +que l'on avait fait l'abandon des quatre pièces de canon. + +A l'aspect de ce moment de détresse, je courus du côté du guichet où je +rencontrai une pièce de canon des Marseillais conduite par le commandant +en second qui était déjà blessé dangereusement à la main[80]. Mais je +lui dis, ainsi qu'à tous les guerriers qui l'entouraient: «Du courage, +amis, nous allons entrer au Château et passer tout au fil de l'épée.» + +[Note 80: Rayé: «Ayant trois doigts coupés.»] + +Je fis de suite placer une pièce de canon à la grande porte donnant du +côté du guichet. Je la fis briser, et cette ouverture me facilita +d'envoyer la mort à un grand nombre de Suisses dont le feu nous faisait +beaucoup souffrir. Je fis de même mettre à bas la porte qui communiquait +chez le valet de chambre du Roi. + +Cependant les décharges des assaillants étaient si meurtrières, que je +voyais l'heure où nous perdions la bataille. Je m'avisai d'un +stratagème. Je me ressouvins du même stratagème employé à la Bastille et +qui fit perdre la tête à De Launey, par lequel je me flattai de +désorienter nos ennemis, et le succès m'apprit que je n'avais point fait +une fausse combinaison. Ce fut de faire mettre le feu partout pour +imprimer la terreur et l'épouvante aux assiégés et les déconcerter. + +Dans les moments de péril extrême, les petites considérations n'arrêtent +pas. Nous manquions de papier pour allumer le feu en divers endroits: +des assignats en tinrent lieu. Rien ne coûte quand il s'agit de remplir +un grand but. + +Dans la confusion des mouvements de cette grande mêlée, je distinguai +deux hommes qui volaient de l'argenterie et qui en avaient rempli leur +poches. Je les fis arrêter sur l'instant, et ils furent aussitôt +exécutés. Ces exemples prompts et sévères de la justice du peuple +souverain prévinrent les plus grands désordres et prouvèrent que le but +de la grande démarche de cette journée n'était point d'exercer des actes +de pillage. + +Pendant la grande chaleur de l'action, je ne faisais que courir d'un +bout à l'autre pour faire approcher les caissons de chaque pièce. Je +rends avec une vraie satisfaction ma situation d'alors. Je n'éprouvais +plus que le sentiment de l'intrépidité. Il me semblait être +invulnérable. Je marchais au milieu du feu avec une sorte de conviction +qu'il ne pouvait avoir de prise sur moi. C'est dans ces dispositions que +je m'arrêtai même à quelques actes particuliers qui n'auraient peut-être +pas dû me distraire des soins plus généraux et essentiels. J'allai +chercher du milieu des morts un chapeau pour donner au commandant en +second des Marseillais en remplacement du sien qu'il avait perdu, +j'arrachai plusieurs citoyens d'entre les cadavres qui les étouffaient +et je les rendis par là à la vie, notamment le citoyen Lionné, marchand +charcutier, rue de la Verrerie, etc., etc. + +Enfin le combat se termine et la victoire nous reste. Je rentre chez moi +pour me panser et me rafraîchir. J'allai encore ensuite pour terminer +cette journée assister et concourir à l'exécution des statues de bronze +de la place Vendôme. C'est par là que je couronnai toute la +participation que j'eus aux fameux actes au 10. + + + + +CHAPITRE XVIII + +AOUT [ET SEPTEMBRE] 1792 + +_Affaire des prisonniers d'État accusés du crime de lèse-nation, détenus +à Orléans. Je suis chargé de les transférer à Saumur. Leur massacre à +Versailles_[81]. + +[Note 81: Présenter l'état des choses à Orléans, la conduite des +prisonniers, la vénalité des trames (_sic_), les perfidies du tribunal. +Un membre du tribunal m'en avertit. L'effet que cela produit sur +l'esprit du peuple. (_Indication marginale de Fournier._)] + + +Quelques jours après le 10, tout Paris se mit en effervescence à +l'occasion des prisonniers d'Orléans[82]. Que signifie, disait-on, la +détention de tous ces conspirateurs en chef qui n'ont cessé d'insulter à +la nation, en transformant leur prison en une maison de plaisirs et de +festins continuels[83]? Que signifie cette Haute-Cour nationale[84] qui +n'a encore jugé aucun d'eux et qui coûte immensément à l'État? Bientôt +l'opinion générale se résume sur cet article et il est décidé à +l'unanimité qu'une partie de la garde nationale parisienne se rendra à +Orléans et qu'elle ramènera les prisonniers à Paris[85]. + +[Note 82: Il y avait alors, à Orléans, cinquante-trois prisonniers, +parmi lesquels: Claude Delessart, ancien ministre des affaires +étrangères, décrété d'accusation le 10 mars 1792, pour avoir perfidement +caché la vérité à l'Assemblée, etc.;--de Cosse-Brissac, commandant de la +garde du roi, décrété le 29 mai 1792;--d'Abancourt, ministre de la +guerre dans les derniers jours de la royauté, qui, malgré le décret de +la Législative, avait retenu à Paris une partie des Suisses, décrété le +10 août 1792, au soir;--le juge de paix Larivière, décrété le 20 mai +1792: il avait lancé un mandat d'amener contre les trois députés Merlin, +Chabot et Basire, comme complices de Carra, que MM. Bertrand de +Moleville et Montmorin poursuivaient pour avoir dénoncé le _Comité +autrichien_;--des officiers et des citoyens de Perpignan décrétés le 3 +janvier 1792 pour avoir, au commencement de décembre 1791, conspiré de +livrer la citadelle aux Espagnols.] + +[Note 83: On sait qu'à l'aide de la protection de la Cour, les +conspirateurs détenus à Orléans se flattaient tellement de l'impunité +qu'ils ne songeaient qu'à se divertir et donnaient à toute la nation le +scandale de l'établissement d'une salle de spectacle, d'un jeu de paume +dans l'intérieur de la prison. Et la Haute-Cour, dont chaque membre +coûtait à l'Etat 18 francs par jour, pour ne point les distraire de tous +ces plaisirs, n'instruisait le procès d'aucun d'eux. O patrie, par quels +hommes tu es servie! (_Note de Fournier._)] + +[Note 84: La loi du 10-15 mai 1791 avait établi une Haute-Cour +nationale, qui connaîtrait de tous les crimes et délits dont le Corps +législatif se serait porté accusateur et qui ne devait se former que +quand le Corps législatif aurait porté un décret d'accusation. Elle +devait se réunir à quinze lieues au moins du siège du Corps législatif. +La loi du 20-27 juin 1792 en fixa définitivement l'emplacement dans la +maison des Ursulines à Orléans. La Haute-Cour était composée d'un haut +jury et de quatre grands juges tirés au sort parmi les membres du +tribunal de cassation. Les quatre grands juges devaient diriger +l'instruction et appliquer la loi, après la décision du haut jury sur le +fait. Le haut jury devait être composé de 24 membres, membres pris sur +une liste de 166 hauts jurés, élus par les assemblées électorales, à +raison de deux par département. Quand le Corps législatif rendrait un +décret d'accusation, il nommerait deux de ses membres qui, sous le titre +de grands procurateurs de la nation, «feraient auprès de la Haute-Cour, +la poursuite de l'accusation.» Le décret du 14 mai 1792 confia les +fonctions de commissaire du roi près la Haute-Cour au commissaire du roi +près le tribunal du district d'Orléans. La Haute-Cour elle-même avait +été mise en activité par le décret du 21 novembre 1791.--Un décret du 25 +septembre 1792 la supprima.--Sur le massacre des prisonniers d'Orléans, +on consultera surtout: _Les prisonniers d'Orléans, épisode +révolutionnaire_, extrait de la _Revue d'Alsace_, par Paul Huet, +conseiller à la cour impériale de Colmar. S.l.n.d., in-8 de 50 pages. +Réimprimé avec quelques changements sous ce titre: _Les massacres à +Versailles en 1792_, par Paul Huet, Paris, 1869, in-8 de 53 +pages.--Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, t. III.--Le Dr +Robinet, _Danton, mémoire sur sa vie privée_; Paris, 1884, in-8.--A. +Dubost, _Danton et les massacres de septembre_; Paris, s.d. +in-8.--_Mémoires sur les journées de septembre 1792_; Paris, Didot, +1858, in-12.] + +[Note 85: Dans le mémoire qu'il publia en l'an VIII, Fournier dit que, +le 23 août 1792, un des hauts jurés, Barras, vint à Paris pour provoquer +l'envoi à Orléans d'une force armée qui empêcherait l'enlèvement des +prisonniers. Le 24 août, Fournier lui-même adressa à la Commune une +pétition dans ce sens. Le 26, elle arrêta l'envoi à Orléans d'une force +armée de 500 hommes.] + +En même temps ce fut sur moi que tout le peuple jeta les yeux pour +déférer (_sic_) le commandement de cette expédition. + +Ce n'était point assez d'être honoré du choix du peuple: il me fallait +encore l'assentiment des autorités constituées. Je me rends à la Commune +de Paris où je dis au Conseil général que j'aurais besoin de pouvoirs +pour une expédition importante, mais dont la réussite dépend de ce +qu'elle restera secrète, [c'est] pourquoi je ne peux pas la communiquer +en public. + +Des commissaires sont nommés pour recevoir ma déclaration. Le Conseil +général, de concert avec le général Santerre, m'expédie aussitôt un +pouvoir à l'effet de me faire délivrer tout ce dont j'aurai besoin pour +mon expédition. Santerre, pour ses grands services à la chose publique, +avait dès lors tous pouvoirs à la Commune. C'est lui qu'elle chargea de +me donner toutes les autorisations nécessaires pour cette expédition +d'Orléans. + +Je fis part à Santerre qu'il me faudrait des munitions, des canons, et +en même temps le pouvoir de faire des bons en cas de besoin. Santerre +ordonna le tout et même il me chargea d'aller trouver le Conseil général +pour demander au moins un millier de louis pour cette expédition. + +En ayant parlé à quelques membres, ils me renvoyèrent à Santerre en me +disant de faire avec lui tout ce que je jugerais à propos, et que tout +ce que je ferais serait trouvé bien fait. Sur cette réponse, Santerre +m'autorisa à faire des bons[86] partout où le cas l'exigerait, sans +limites et sans bornes. + +[Note 86: La Commune avait envoyé à Santerre deux commissaires pour +l'autoriser à m'autoriser pour tout ce qui serait nécessaire. (_Note de +Fournier._)] + +C'est ainsi que je suis parti de Paris avec ma troupe, et que, +nonobstant les autorisations que je viens de rappeler, j'ai payé partout +de mes propres deniers jusqu'à l'époque de l'incident qui va suivre. + +Nous partions de Longjumeau le ...[87], lorsque du Bail, Bourdon [de] la +Crosnière et Tallien, aujourd'hui députés à la Convention, y sont +arrivés à quatre heures du matin en qualité de commissaires du pouvoir +exécutif. Ils venaient m'annoncer que mon départ avait provoqué un +décret de l'Assemblée nationale par lequel il était ordonné que les +prisonniers d'Orléans fussent jugés sur-le-champ[88], qu'ils venaient en +conséquence me notifier de rétrograder, parce que la translation n'était +plus nécessaire. + +[Note 87: La date a été laissée en blanc.] + +[Note 88: Le 23 août 1792, la Commune de Paris s'était présentée à la +barre de l'Assemblée législative et avait renouvelé une pétition de la +section du Finistère, qui demandait: 1° la suppression de la Haute-Cour: +2° la translation des prisonniers à Paris pour y être jugés par une Cour +martiale. Sinon, le peuple se ferait justice lui-même. Les grands juges +d'Orléans expliquèrent leurs retards en faisant remarquer que, le +commissaire du roi ayant été suspendu par suite du 10 août, la +Haute-Cour ne pouvait pas fonctionner en son absence. Le 25 août, la +commission extraordinaire de l'Assemblée législative, par l'organe de +Gensonné, proposa et fit rendre un décret qui ordonnait le +renouvellement des hauts jurés par les assemblées électorales qui +allaient nommer la Convention, mais maintenait provisoirement les jurés +actuels et édictait des mesures pour que les accusés fussent jugés +promptement. Le dernier article du décret chargeait le ministre de la +justice d'envoyer à Orléans deux commissaires pour s'assurer de l'état +des procédures instruites par la Haute-Cour, de l'état des prisons et +des précautions prises pour la sûreté des prisonniers. Danton nomma à +cet effet Léonard Bourdon et du Bail.] + +Quelle secrète intrigue, quelle protection particulière, quel vif +intérêt pour les conspirateurs avaient pu faire décider cette démarche? +Voilà de ces circonstances que le public n'a pas sues et qui pouvaient +être capables de faire fortement soupçonner les intentions du nouveau +pouvoir exécutif. + +Comment! on se flattait de pouvoir faire juger sur le champ tous ces +traîtres à la patrie par ces mêmes magistrats qui n'avaient point voulu +jusqu'alors les juger! Il leur fallait donc une recommandation, une +injonction particulière; il leur en avait donc été donné une pour rester +inertes; on en était donc instruit! Tout ceci prêtait à mille +conjectures de défiance différentes les unes des autres, etc. + +Je demandai aux commissaires leurs pouvoirs avant que d'accéder à ce +qu'ils proposaient. Ils firent connaître leur mission en présence de la +troupe assemblée. Mais alors tous les citoyens, qui ne démêlaient dans +cette mesure qu'un moyen, disaient-ils, de sauver bien vite les +coupables, se mirent à crier: «Nous sommes partis de Paris pour aller à +Orléans; ainsi c'est à Orléans qu'il faut aller, et si Fournier, que +nous n'avons nommé notre général que pour nous y conduire, s'y refuse, +il n'y a qu'à lui abattre la tête». + +J'apaisai cet orage en disant à la troupe que je savais ne point +commander des esclaves, que je ne ferais rien sans avoir bien consulté +tous mes camarades, et que dès lors je leur demandais s'il ne leur +serait pas agréable que je présentasse en leur nom à tous une pétition à +l'Assemblée, laquelle je me chargeais de porter moi-même. + +Le résultat de la délibération fut de nommer deux commissaires avec moi +pour aller à l'Assemblée nationale; que cependant la troupe continuerait +sa route pour Orléans et que, si le général ne venait pas la rejoindre, +il lui en coûterait la tête. + +J'observe que Tallien était l'un des deux commissaires dont je viens de +parler et que, voyageant dans la même voiture pour revenir à Paris, nous +ne nous dîmes pas un seul mot pendant toute la route, parce que je me +défiais beaucoup de son civisme[89]. Je ne sais si lui, à mon égard, +c'est par le motif d'une prévention semblable qu'il ne me parla pas non +plus. Mais je déclare ici que depuis j'ai bien changé d'opinion sur son +compte. Tant que Tallien soutiendra les principes qu'il prêche dans son +_Journal des Sans-Culottes_, je le regarderai comme le plus ferme appui +du véritable patriotisme. + +[Note 89: Tallien avait été envoyé à Orléans par la Commune de Paris, le +même jour que Danton y envoyait L. Bourdon et du Bail.] + +Mais Bourdon [de] la Crosnière changea un peu les dispositions en +faisant aux soldats une proposition qui pouvait être un puissant attrait +pour un certain nombre d'entre eux: «Ne partez point d'ici, leur dit-il, +que Fournier ne soit de retour. Dépensez, mangez, buvez, +divertissez-vous: la nation paiera tout.» + +On voit que Bourdon et du Bail étaient inspirés par tout autre motif que +celui d'épargner les fonds de la patrie. Ils n'avaient pas non plus +celui de m'engager à me louer de leurs procédés: car, après s'être +permis d'ordonner une dépense particulière de 617 livres, ils ont eu la +méchanceté de faire venir à la Maison commune de Paris le malheureux +chez qui avait été faite cette dépense pour réclamer cette somme sous +mon nom. + +Mais revenons à mon retour à Paris, avec la pétition de mes camarades. + +J'arrive à la barre, et j'y présente cette pétition[90] qui fait changer +tout à fait les mesures du pouvoir exécutif. Elle détermine l'Assemblée +à rendre un décret qui ordonne qu'il me sera donné mille hommes de +troupe de garde nationale parisienne pour aller à Orléans garder les +prisonniers de la Haute-Cour, de concert avec la garde nationale +d'Orléans. + +[Note 90: En effet, dans sa séance du 26 août 1792, l'Assemblée +législative reçut à sa barre une députation de volontaires marseillais, +accompagnés de membres de la Commune de Paris et de celle de Longjumeau, +qui demandèrent à être autorisés à continuer leur route sur Orléans pour +déjouer le projet d'enlèvement des prisonniers. Séance tenante, sur un +rapport fait par Guadet; au nom de la Commission extraordinaire, +l'Assemblée décréta que le pouvoir exécutif serait tenu de faire passer +à Orléans une force suffisante pour, de concert avec les citoyens +d'Orléans, veiller à la garde et à la sûreté des prisons de cette ville +dans lesquelles étaient détenus les accusés auprès de la Haute-Cour +nationale. (_Journal des débats et des décrets_, n° 333 et 334.)--Le +même jour, le ministre de l'intérieur Roland délivra à Fournier une +commission en règle, dont l'original se trouve dans les papiers de +Fournier aux Archives.] + +Le pouvoir exécutif m'expédie des ordres en conséquence. Il m'adresse à +la Maison commune pour demander tout ce dont j'avais besoin. Il m'y fut +compté six mille francs, somme qui n'était rien pour pouvoir suffire aux +dépenses considérables qu'il était question de faire journellement en +raison de la grande quantité d'artillerie que nous avions et en raison +des quinze sols de solde par jour, au-dessus de l'étape, à chaque +volontaire. + +Qui croirait cependant qu'en revenant au Conseil général, à mon retour +d'Orléans, j'y trouvai que les malheureux Bourdon [de] la Crosnière et +du Bail m'avaient dénoncé comme un concussionnaire qui avait fait des +bons partout où il était passé, et qui n'avait payé personne? Sans doute +ils se vengeaient de ce que j'avais controversé leur mission au succès +de laquelle ils avaient sans doute raison de s'intéresser vivement. + +Qui croirait encore qu'on avait accueilli ces misérables dénonciations +et d'autres plus absurdes, telles que de dire que j'avais enlevé +trente-six mille francs avec lesquels j'étais parti de Paris comme +banqueroutier? Croira-t-on que tout ceci s'était accrédité au point de +dicter un mandat d'arrêt contre moi? Mais je parais à la Commune, +j'impose silence à mes vils délateurs, je m'explique, et aussitôt le +ridicule mandat d'arrêt est biffé. + +C'est à la suite de ces odieuses tracasseries, qui semblaient me +présager tous les futurs déboires du malheureux voyage d'Orléans, que je +pars de Paris et je vais rejoindre ma troupe à Étampes où elle s'était +rendue de Longjumeau, d'après les ordres que je lui avais fait parvenir, +après le séjour que j'ai noté qu'elle avait fait dans ce dernier endroit +par l'influence et à l'instigation de Bourdon [de] la Crosnière et du +Bail[91]. + +[Note 91: Fournier se fit délivrer, pour lui et sa troupe, des +certificats de bonne conduite par les officiers municipaux des communes +qu'il traversa en allant à Orléans, Longjumeau, Étampes, Angerville, +Artenay. Voir ses papiers aux Archives.] + +La garde nationale d'Orléans, les troupes de ligne qui y étaient en +garnison, le département et la municipalité sont venus au-devant de nos +bataillons, à deux lieues de cette ville. Un bivouac était préparé pour +nous dans la forêt et l'on y avait fait porter du vin et tous autres +rafraîchissements nécessaires. La fraternité et la joie accompagnèrent +cette reconnaissance. Des santés en grand nombre furent portées en +l'honneur de la nation, et le canon, avec une nombreuse musique, +annonçait la pompe de la fête. + +Le cortège réuni était si considérable qu'il mit plus de quatre heures à +défiler. + +Cependant toutes ces démonstrations n'étaient que théâtrales. J'appris +trop bien vite qu'en général la population orléanaise n'avait pas en +réserve une forte provision de civisme et que, foncièrement, notre +apparition n'avait pas fait le plus grand plaisir. + +Nous arrivons à Orléans et nous allons aussitôt nous emparer des prisons +où je commençai à faire mettre pour le bon ordre une garde suffisante. + +Toute notre troupe fut logée chez les citoyens les plus aisés. Politique +ou non, elle ne pourra jamais trop se louer des bons procédés qu'elle en +reçut. + +De notre côté, nous pouvons nous flatter d'avoir fait régner la +tranquillité durant tout notre séjour à Orléans. + +Mon artillerie était toujours placée de manière à nous tenir sur nos +gardes. Cependant je ne jouis pas longtemps d'une entière sécurité. Une +nuit vint où j'éprouvai des inquiétudes qui furent les présages des +altercations sérieuses qui me traversèrent successivement. En faisant ma +tournée à deux heures du matin, j'ai trouvé mes pièces de canon +dégarnies et seulement deux sentinelles avec l'officier de poste, qui me +dirent qu'il n'était pas possible de garder cette artillerie, attendu le +trop grand service dont nous étions surchargés et la trop grande +difficulté de rallier tout notre monde épars dans les maisons des +citoyens. + +Ces observations me déterminèrent de faire parquer mes pièces +d'artillerie à la pointe du jour dans la maison où j'étais logé. + +Mais le surlendemain je fus troublé par un incident qui semblait +annoncer des suites bien plus graves. + +Il était arrivé à Orléans un régiment qui venait du Port-au-Prince et +qui dirigeait sa marche vers les frontières. + +D'un autre côté, le régiment de Berwick, suisse, était en garnison dans +la ville ainsi qu'un corps de cavalerie. Il m'apparut que la +malveillance avait projeté de mettre aux prises ces différents corps et +le nôtre pour parvenir à faire régner un désordre, à la faveur duquel on +espérait peut-être de sauver des prisons les conspirateurs confiés à ma +garde. M'étant aperçu à temps de ce danger, j'eus soin de me prémunir +contre les résultats. + +Sur les neuf heures du soir, je suis appelé au département et à la +municipalité et presque en même temps j'entends battre la générale. Je +vois le moment où il s'agit d'éviter par le courage des événements +peut-être bien désastreux. Je cours bien vite aux drapeaux; je rassemble +ma troupe et en moins d'un quart d'heure je m'empare de tous les +débouchés dans le centre de la ville. Je braque mes canons de toutes +faces; je me mets en bataille à bout portant du régiment du +Port-au-Prince et j'envoie de fortes patrouilles à tous les postes de la +ville. + +Ces dispositions faites, j'apprends que le régiment de Berwick a fait +distribuer quarante cartouches à chacun de ses soldats. Alors je donne +ordre à ma troupe de charger. Je demande aux officiers du régiment de +Port-au-Prince quelle était leur intention: «Liberté et égalité, me +répondirent-ils, et vous pouvez en cette occasion ordonner, nous sommes +à votre commandement.» + +«Camarades, leur répliquai-je, vous êtes fatigués, vous partez demain: +allez vous reposer. Nous sommes bien en état de nous défendre contre +quiconque nous attaquera et nous ferons la garde pendant la nuit.» + +Alors tous les régiments rentrèrent dans leurs casernes. + +Ainsi se termina cette tentative si menaçante. Si l'on n'a voulu que +nous tâter pour savoir si nous étions les hommes du 10, l'énergie et la +fermeté que nos bataillons montrèrent ne le laissèrent nullement à +douter[92]. Vraisemblablement la rage délirante des agitateurs n'en +serait-elle pas restée là et fût-elle parvenue à engager quelque +nouvelle tentative contre nous: mais la circonstance de notre prompt +départ lui épargna cette peine. + +[Note 92: Nous avions contre nous plus de trente mille hommes, car il +faut y comprendre la garde nationale d'Orléans qui était toute +aristocratisée, comme je l'ai déjà remarqué, nonobstant toutes les +démonstrations fraternelles et de patriotisme qu'elle nous avait faites +à notre arrivée. Ce n'est que notre courage et notre énergie qui lui en +imposèrent et qui nous mirent à couvert des traits qu'elle avait voulu +aiguiser contre nous. (_Note de Fournier_.)] + +Un décret de l'Assemblée nationale du 2 septembre m'arriva à Orléans le +3 et ordonnait la translation des prisonniers à Saumur[93]. + +[Note 93: En effet, dans sa séance du 2 septembre 1792 au soir, +l'Assemblée législative décréta, sur le rapport de Gensonné au nom de la +Commission extraordinaire, que les prisonniers d'Orléans seraient +transférés sur-le-champ dans les prisons du château de la ville de +Saumur, que les commandants de la garde nationale d'Orléans et de la +garde nationale parisienne actuellement à Orléans seraient tenus +d'assurer le transport des prisonniers par une escorte suffisante, mais +que les gardes nationales qui s'étaient rendues de Paris à Orléans se +retireraient sans délai dans le sein de la capitale, à l'effet de +partager le service extraordinaire auquel les citoyens de Paris vont se +dévouer pour le salut de la patrie et la défense de la capitale.] + +Voici les mesures d'exécution qui me servirent à assurer mon départ. + +Le département rendit un arrêté pour nous faire renforcer par cinq cents +hommes de la garde nationale d'Orléans. Je représentai que je ne pouvais +partir sans argent puisqu'il fallait chaque jour délivrer quinze sols de +prêt à chaque homme. En conséquence, le lendemain, jour du départ, il me +fut donné quinze mille livres. + +J'assemblai la troupe, je lui fis part du décret de l'Assemblée +nationale pour la conduite des prisonniers à Saumur. Je fis charger ces +prisonniers au nombre de cinquante-trois sur des voitures et je fermai +moi-même à clef toutes leurs malles renfermant considérablement d'effets +précieux sur lesquels j'ordonnai que les scellés fussent mis. + +Ici se présentent des circonstances extraordinaires et qui sont encore +presque énigmatiques pour moi. + +J'étais le général de cette troupe, et l'on va voir quelle fut mon +autorité sur elle. J'avais un décret ostensible à faire exécuter et +d'autres que moi avaient apparemment des ordres secrets pour une mesure +qui y était bien contraire. Le 3 septembre, veille du départ d'Orléans, +un courrier m'apporta un paquet qui annonçait les massacres du 2 dans +les prisons de Paris en m'insinuant d'en faire faire à peu près autant à +Orléans. Je reçus ce paquet chez l'évêque[94], où étaient alors Bourdon +[de] la Crosnière et du Bail, auxquels je le communiquai, ainsi qu'à +l'évêque. Ayant été appelé un instant hors du cercle, le paquet et le +courrier disparurent pendant ce temps et je ne pus jamais ressaisir ce +même paquet. + +[Note 94: L'évêque du Loiret était M. de Jarente, un des rares évéques +de l'ancien régime qui avaient prêté serment à la Constitution civile.] + +Je n'ai cependant pas perdu la trace de cet objet et je me réserve, dans +un supplément à ce mémoire[95], de donner à cet égard des développements +qui jetteront un grand jour sur les machinations secrètes de cette +fameuse affaire des prisonniers d'Orléans. + +[Note 95: Ce supplément n'existe pas.] + +Au lieu de vouloir aller à Saumur, la troupe prit la route de Paris et +plus de quatre cents hommes m'entourèrent, la baïonnette au bout du +fusil, en me disant que si je commandais d'autre marche, c'en était fait +de moi. + +Je semblai céder au voeu de la violence. Nous fîmes donc route pour +Paris[96]. Arrivé à Étampes, j'y ordonnai un séjour pour attendre les +ordres ultérieurs du Corps législatif. + +[Note 96: Plus tard, Fournier se fit délivrer un certificat de bonne +conduite par la municipalité d'Orléans, le 30 octobre 1792: «Nous, +officiers municipaux et notables de la commune d'Orléans, certifions que +le citoyen Fournier, commandant un détachement de la garde nationale +parisienne arrivé à Orléans le 31 août 1792, a donné ses soins au +maintien de la paix et de la tranquillité pendant le séjour qu'il a fait +en cette ville jusqu'au départ des prisonniers, etc.»] + +J'y reçus quatre commissaires du pouvoir exécutif qui me notifièrent un +nouveau décret par lequel il nous était enjoint de ne point amener les +prisonniers à Paris, mais de choisir tout autre département que nous +jugerions à propos[97]. + +[Note 97: Au début de sa séance du 5 septembre, l'Assemblée apprit, par +une lettre des grands procurateurs de la nation, que les prisonniers +d'Orléans étaient en route pour Paris. Alors sa Commission, par l'organe +de Vergniaud, lui proposa et lui fit rendre le décret suivant: +«L'Assemblée nationale, après avoir entendu lecture du procès-verbal des +corps administratifs d'Orléans, décrète ce qui suit: Article 1er. Le +Conseil exécutif provisoire donnera sur-le-champ les ordres et prendra +les mesures nécessaires pour l'exécution du décret du 2 de ce mois, +relatif aux prisonniers détenus à Orléans.--II. Il pourra les faire +conduire dans tel lieu qu'il jugera convenable, hors du département de +Paris; il donnera des ordres pour qu'il soit pourvu à leur sûreté et à +leur garde.--III. Le Conseil provisoire exécutif (_sic_) enverra +sur-le-champ des commissaires au-devant de la force armée qui conduit +les prisonniers, et fera lire à la tête du bataillon l'instruction +suivante: «Citoyens, un décret de l'Assemblée nationale a ordonné le +transport des prévenus du crime de haute trahison à Saumur. Vous avez +été requis, au nom de la loi, de concourir à l'exécution de ce décret; +et vous avez méconnu l'empire de la loi, vous avez résisté à l'autorité +des représentants de la nation.--Citoyens, dans quel égarement vous ont +jetés des suggestions perfides!--L'homme qui résiste aux ordres que le +peuple lui donne par l'organe des autorités constituées se trompe s'il +se croit patriote; il n'est qu'un rebelle. Pensez-vous que, s'il +échappait à la peine qu'il aurait encourue, il échapperait au mépris +public? Pensez-vous que les soldats qui combattent pour la liberté +voudraient le recevoir sous leurs drapeaux?--Cette réflexion alarme +votre courage: eh bien, qu'elle porte aussi le repentir dans votre +coeur. Obéissez sur-le-champ: la patrie oubliera votre faute, et elle +vous marquera une place parmi ses défenseurs.» (_Collection générale des +lois_, dite _du Louvre_, t. XI, p. 165. Le texte de ce décret manque au +procès-verbal de la Législative. Il a été inexactement rapporté par le +_Journal des débats et des décrets_, n° 346, p. 136.)--On voit que, dans +ce décret, il n'y a rien qui autorise formellement et personnellement +Fournier à mener les prisonniers dans le département qu'il voudrait, +pourvu que ce ne fût pas Paris. Il semble, d'après des documents cités +par M. Mortimer-Ternaux (III, 381-383), que Fournier reçut une lettre de +Roland qui l'autorisait à mener les prisonniers à Versailles. En tout +cas, l'Assemblée législative approuva implicitement cette translation. +On lit, en effet, dans le procès-verbal de la séance du 7 septembre 1792 +au soir (t. XV, p. 85): «Un membre rend compte des suites du décret +relatif à la translation des prisonniers d'Orléans. Il dit que les +dernières lettres envoyées par le commandant des troupes qui +accompagnent ces prisonniers et par les commissaires du pouvoir exécutif +annoncent que ces troupes exécuteront le décret rendu, que les +prisonniers ne seront pas rendus à Paris, mais à Versailles.» Ce membre, +qui était Brissot, ajouta (d'après le _Journal des débats et des +décrets_, n° 347, p. 144) qu'on préparait des prisons à Versailles pour +recevoir les prisonniers, et (d'après le _Moniteur_, XIII, 645) cette +communication fut applaudie.] + +Je fis assembler toute la troupe dans une église pour lui faire part de +ces nouvelles dispositions. Mais il ne me fut presque pas possible de me +faire entendre. De tous côtés on s'écriait: «A Paris, à Paris, c'est à +Paris qu'il faut aller! Et, si le général s'y oppose, il n'y a qu'à +faire tomber sa tête.» D'autres disaient: «Il n'y a qu'à le dégrader, le +chasser et en nommer un autre[98].» + +[Note 98: Ne pas donner tort à toute la troupe, seulement à quelques +emportés; flatter la troupe. Elle n'avait pas de mauvaises intentions +puisqu'elle a conduit les prisonniers avec tous les honneurs. Ils +brûlaient d'aller aux frontières. Ils ne voulaient pas avoir fait 50 +lieues et refaire encore 50 lieues. Si conduits (_sic_) à Paris, ils les +eussent fait entrer en sûreté, mais Versailles qui connaissait tous les +crimes des personnages.... (_Note marginale de Fournier_.)] + +J'étais bien résolu de mourir s'il le fallait pour l'exécution de la +loi; mais, provisoirement, je ne vis pas d'autre parti à prendre pour +apaiser ces vociférations et atténuer cette terrible effervescence que +de renvoyer tout le monde et de remettre l'assemblée au lendemain à 8 +heures. + +Dans la nuit, je reçus une seconde dépêche du pouvoir exécutif, signée +Roland, qui me recommandait sous ma responsabilité de ne point venir à +Paris. + +La troupe assemblée à huit heures, je fis part de cette nouvelle +dépêche, et à l'unanimité, il fut décidé que l'on irait à +Versailles[99]. + +[Note 99: Une autre lettre: Roland me disait d'attendre, qu'il venait +d'être pris un arrêté de tous les corps constitués réunis, pour que la +commune et le département aillent au-devant des prisonniers pour les +amener à Paris, sous l'escorte des corps constitués pour protéger leur +marche afin que rien n'arrive. (On savait donc ou l'on machinait pour +qu'il arrive quelque chose?) + +Ici grandes réflexions: Voulaient provoquer la guerre civile, etc., +etc.--Autre lettre qui ordonne d'aller à Versailles. On ne savait à quoi +s'en tenir. On se résout pour Versailles. (_Note marginale de +Fournier_.)] + +Nous partons en conséquence pour Versailles avec les commissaires du +pouvoir exécutif. J'allai en avant pour faire part de mes ordres au +Conseil général de la Commune, et lui annoncer le dépôt que j'allais +mettre sous sa sauvegarde. Alors le maire de Versailles, en conséquence +d'un arrêté du département, m'engagea d'aller avec lui sur toutes les +places pour en faire la proclamation au peuple. + +Je trouvai assez étrange cette proclamation, qui disposa les esprits +longtemps d'avance et donna le temps de concerter des projets qui +n'eussent peut-être pas eu lieu sans cette annonce préalable et faite +avec le plus grand bruit. + +Quoi qu'il en soit, à la suite de la proclamation, le maire et plusieurs +municipaux vinrent avec moi reconnaître les prisonniers à Villejuif. +C'est de là que, continuant avec eux la route, nous sommes entrés dans +Versailles. + +Arrivés à la grille de l'Orangerie, toute notre artillerie passe et tout +à coup cette grille se ferme, le maire de Versailles d'un côté et moi de +l'autre. Le peuple se saisit de mon cheval et de moi, en disant que si +je remue on me coupe aussitôt la tête. Je suis conduit jusqu'au +carrefour des Quatre-Bornes[100] où l'on dételle les chevaux des +voitures qui conduisaient les prisonniers. Là, la troupe s'aperçoit que +ma vie est en danger. Elle fait casser la serrure de la grille à coups +de hache par les sapeurs et vient avec la cavalerie à mon secours. +Pendant ce mouvement, le peuple furieux saute sur les voitures, frappe +les prisonniers et hélas! offre aux yeux effrayés le spectacle +épouvantable d'une extermination sans réserve[101]!! + +[Note 100: Ce carrefour était situé au point d'intersection des rues de +Satory et de l'Orangerie.] + +[Note 101: Voici en quels termes Fournier racontera les mêmes faits +quelques années plus tard: «Arrivés à Versailles, nous traversâmes la +ville. Lorsque j'eus, avec l'artillerie, dépassé la grille de +l'Orangerie, elle fut fermée précipitamment. Je fus assailli et jeté à +bas de mon cheval, saisi au collet et trainé aux Quatre-Bornes. Au +moment où les assassins se disposaient à m'ôter la vie, la cavalerie +arriva, qui m'arracha de leurs mains. Le massacre des prisonniers eut +lieu dans le même temps. Je n'ai vu ni entendu porter aucun coup. Les +auteurs et les instigateurs de ces horribles forfaits avaient pris leurs +précautions pour me faire subir le même sort, sans que la troupe que je +commandais pût s'y opposer, ni au massacre des prisonniers, puisqu'elle +formait l'arrière-garde, dont une partie était encore hors de la ville, +au moment qu'on ferma la grille de l'Orangerie; l'autre était répandue +dans la ville, éloignée des prisonniers....» (_Massacres des prisonniers +d'Orléans. Fournier, dit l'Américain, aux Français_. Paris, 28 nivôse an +VIII, in-8 de 16 p.)] + +Quel parti prendre? Je fis battre mes bataillons en retraite. Aurais-je +été risquer le massacre de dix mille citoyens pour tenter le salut des +malheureux conspirateurs[102]? + +[Note 102: Ici Fournier annonce en note une «liste des victimes qui ont +péri dans cette effroyable et terrible égorgerie». Mais il ne la donne +pas.] + +Je dois dire que je n'ai trempé en rien dans les barbares et ténébreuses +manoeuvres qui ont amené la fin tragique de ces prisonniers. J'ai été +même la dupe et le jouet de ce long système de perfidie, ainsi qu'on a +pu voir dans le narré que je viens d'offrir. Que de réflexions ne sont +point à faire sur les différentes circonstances de cette expédition? +Mais de ces réflexions, on ne négligera pas sans doute la principale. +C'est qu'en général la patience du peuple était portée à bout dans ce +moment, d'après les trahisons de toute espèce, dont la vengeance venait +de lui coûter tant de sang, et que cette même patience était lassée, +impatientée par le scandale de ces grands coupables affichant pendant +longtemps l'assurance de l'impunité, par la transformation de leur +maison de détention en un lieu de délices et de plaisirs, où ils se +livraient sans contrainte à toutes les dissipations les plus +recherchées, recevant sans cesse une nombreuse compagnie, entretenant +hautement, et sans prendre la moindre peine pour s'en cacher, les plus +actives correspondances avec tout ce qui était connu de plus +contre-révolutionnaire à Paris, dans les départements et au delà; et au +milieu de toutes ces occupations, ayant l'air d'être parfaitement +d'accord avec tous les magistrats de la Haute-Cour, qui ne les +distrayaient nullement, n'informaient, ni ne les les interrogeaient +point: on a même assuré que plusieurs d'eux allaient habituellement +faire leur partie, entendre les saltimbanques et partager tous les +plaisirs de cette prison métamorphosée en asile de sybarites! Et une +nation libre aurait pu contenir les effets de cette indignation à la vue +de tant d'actes de perversité?... + +[Le manuscrit de Fournier est inachevé; il se termine par les phrases +décousues qu'on va lire:] + +Pièce de tragédie où l'on jouait le tribunal. Cette pièce a été +imprimée. + +Je me repentirai toute ma vie de n'avoir point arrêté en même temps le +tribunal. + +La Haute-Cour coûtait 1,500,000 francs par mois à la nation ou 35 +millions (_sic_). Suis-je un conspirateur d'avoir fait cette épargne à +la nation? + +Dépôt des effets précieux des prisonniers: argenterie et effets, bijoux, +hardes, billets au porteur, etc. Inventaire en fut fait par des +commissaires de la Commune. Scellé, déposé à la Maison commune de Paris. +Procès-verbaux détournés on ne sait par qui, malgré la surveillance et +les perquisitions du Conseil général. On trouve quelques débris +d'effets, mais les plus précieux sont disparus. J'ai retiré décharge des +dépôts dans le temps tant des commissaires de la Commune de Paris que du +garde-magasin. C'est l'intérêt public qui m'a porté depuis à vouloir me +faire rendre compte[103]. O Patrie, comme on te pille! etc., etc. + +[Note 103: Sur les faits auxquels Fournier fait ici allusion, voir notre +introduction.] + + +FIN DES MÉMOIRES DE FOURNIER L'AMÉRICAIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +INTRODUCTION. +§ 1er.--Biographie de Fournier l'Américain. +§ 2.--Bibliographie des écrits publiés par Fournier. +§ 3.--Valeur historique de ses Mémoires. + +MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMÉRICAIN. + +AVANT-PROPOS. + +CHAPITRE PREMIER.--30 juin 1789. Élargissement des gardes françaises +enfermés à l'Abbaye par ordre du despotisme. + +CHAPITRE II.--12 juillet 1789. Lambesc aux Tuileries. + +CHAPITRE III.--13 juillet 1789. Première formation des citoyens en corps +armés. J'en suis nommé le chef. + +CHAPITRE IV.--14 juillet 1789. Mon rôle à la Bastille. + +CHAPITRE V.--15 juillet 1789. J'achève la destruction du tombeau de la +tyrannie. J'en sauve les papiers. + +CHAPITRE VI.--16 juillet 1789. Je préviens l'incendie des lettres à la +poste. + +CHAPITRE VII.--5 octobre 1789. Voyage de Versailles. + +CHAPITRE VIII.--1789 (_sic_). Journée des poignards. Démolition de +Vincennes. + +CHAPITRE IX.--1789 (_sic_). Troubles provoqués par la voie des +spectacles. + +CHAPITRE X.--Licenciement des troupes patriotes. + +CHAPITRE XI.--Projet d'un cercle d'éducation. + +CHAPITRE XII.--17 juillet 1791. + +CHAPITRE XIII.--20 juin 1792. Fameuse pétition des sans-culottes. + +CHAPITRE XIV.--1792. Arrivée des Marseillais à Paris. Premier projet de +révolution contre le pouvoir exécutif. Manqué. + +CHAPITRE XV.--Juillet 1792. Second projet de révolution contre le +pouvoir exécutif. Encore manqué. + +CHAPITRE XVI.--Juillet 1792. Incident très curieux. La Cour essaie de me +corrompre. + +CHAPITRE XVII.--Journée du 10 août 1792. + +CHAPITRE XVIII.--Août et septembre 1792. Affaire des prisonniers d'Etat +accusés du crime de lèse-nation. Je suis chargé de les transférer à +Saumur. Leur massacre à Versailles. + +TABLE DES MATIÈRES. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires secrets de Fournier +l'Américain, by Claude Fournier + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER *** + +This file should be named 8mmrs10.txt or 8mmrs10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8mmrs11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8mmrs10a.txt + +Distributed Proofreaders + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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