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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:32:22 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires secrets de Fournier l'Américain, by
+Claude Fournier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires secrets de Fournier l'Américain
+ Publiés pour la première fois d'après le manuscrit des
+ Archives Nationales, avec introduction et notes par F.-A.
+ Aulard
+
+Author: Claude Fournier
+
+Posting Date: May 31, 2013 [EBook #8864]
+Release Date: September, 2005
+First Posted: August 16, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER ***
+
+
+
+
+Produced by Distributed Proofreaders
+
+
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+
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+
+
+
+
+SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+ * * * * *
+
+MÉMOIRES SECRETS DE Fournier l'Américain
+
+
+PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS D'APRÈS LE MANUSCRIT DES ARCHIVES
+
+NATIONALES
+
+
+AVEC INTRODUCTION ET NOTES PAR F.-A. AULARD
+
+
+[Illustration]
+
+
+PARIS, AU SIÈGE DE LA SOCIÉTÉ
+
+4, RUE DE FURSTENBERG, 4
+
+1890
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+Claude Fournier l'Héritier, dit l'_Américain_ à cause de son long séjour
+à Saint-Domingue, naquit à Auzon (Haute-Loire), le 21 décembre 1745[1].
+Il était fils d'un tisserand. Vers l'âge de quinze ans[2], il alla
+chercher fortune aux colonies et passa vingt et une années à
+Saint-Domingue. Il dit y avoir servi pendant seize ans dans les dragons
+des milices bourgeoises. Il y fonda une guildiverie, ou fabrique de
+tafia, qui, dit-il, prospéra; mais, elle fut détruite par un incendie
+que Fournier attribua à la malveillance de ses voisins. Ruiné, il revint
+en France pour demander justice et harcela les ministres de ses placets.
+En 1785, il obtint du ministre de la marine une pension de 500 livres
+par mois, mais elle ne lui fut jamais payée.
+
+[Note 1: Voici son acte de naissance: «Claude Fournier, fils à autre
+Claude, cadissier de cette ville, et à Jeanne Lhéritier, ses père et
+mère, mariés, né hier, et a été baptisé par moi, curé, soussigné, le 22
+décembre 1745. Parrain: Claude Fournier, horloger; sa marraine:
+Elisabeth Pruneyres, de cette ville. Ont été présents: Joseph Fournier
+et Antoine de Mathieu, boulanger, oncles. Ils ont signé à la minute, à
+l'exception de la marraine qui a déclaré ne savoir signer. MARTINON,
+curé chanoine.»--Nous devons communication de cet extrait du registre de
+la paroisse de Saint-Laurent d'Auzon à l'obligeance d'un érudit habitant
+de Brioude, M. Paul Le Blanc.]
+
+[Note 2: D'après un de ses biographes, M.H. Doniol, il aurait été, avant
+son départ, domestique chez un officier de marine à Auzon, puis chez un
+officier de cavalerie à Clermont. (_L'Art et l'Archéologie en province_,
+t. IX, p. 72.)]
+
+Quand la Révolution éclata, il y joua un rôle actif auquel il avoue
+avoir été déterminé autant par mécontentement que par conviction.
+
+Il fut certainement un des premiers qui, à la veille de la prise de la
+Bastille, organisèrent une force armée révolutionnaire. On le vit parmi
+les acteurs les plus énergiques des journées des 5 et 6 octobre 1789, du
+17 juillet 1791, du 20 juin et du 10 août 1792. Il commanda la troupe de
+Marseillais et de gardes nationaux parisiens qui servit d'escorte aux
+prisonniers détenus à Orléans et les mena à Versailles, où ils furent
+massacrés le 8 septembre 1792.
+
+Cette partie de la vie de Fournier (juillet 1789 à septembre 1792) fait
+l'objet de ses mémoires: nous n'avons donc pas à la raconter.
+
+La conduite tenue par Fournier dans l'affaire des prisonniers d'Orléans
+lui attira les accusations les plus graves. On l'accusa à la fois
+d'assassinat et de vol.
+
+Il semble pourtant qu'il fut étranger aux massacres dont ces prisonniers
+furent victimes à Versailles. Ceux-ci avaient été séparés de leur
+escorte par la foule, et Fournier n'était pas à leurs côtés quand ils
+périrent. D'autre part, les éloges publics et écrits que Roland donna à
+Fournier semblent le disculper à tous les points de vue. En effet, le 6
+octobre 1792, Roland écrivait à la Convention pour lui signaler la
+conduite _édifiante_ de Fournier et demander «un dédommagement pour ce
+citoyen, qui a montré beaucoup de zèle et de patriotisme[3]»; et, le 14,
+il adressait au même personnage une lettre de félicitations[4].
+
+[Note 3: Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, III, 594.]
+
+[Note 4: Papiers de Fournier, aux Archives nationales, F7 6504.]
+
+Il est fort possible que Fournier ait traité durement les prisonniers
+confiés à sa garde, mais la _septembrisade_ de Versailles ne doit pas
+lui être imputée.
+
+Fournier eut plus de mal à se disculper de l'accusation d'improbité. Il
+passait pour avoir dilapidé l'argent qui lui avait été confié par la
+Commune en vue de son expédition et pour avoir soustrait à son profit
+une partie des effets des prisonniers. Il fut même arrêté quelques jours
+après son retour d'Orléans; mais la Commune ordonna sa mise en liberté,
+par arrêté du 20 septembre 1792[5].
+
+[Note 5: Mortimer-Ternaux, III, 588.--Cet auteur a consulté les
+registres de la Commune de Paris, aujourd'hui détruits.]
+
+Il est certain qu'une partie des effets des prisonniers disparut. Mais
+Fournier affirma que cette disparition avait eu lieu depuis qu'il
+n'était plus responsable de ce dépôt. Voici d'ailleurs le compte qu'il
+rendit au ministre de l'intérieur:
+
+1° Il a pris à Étampes, en allant à Orléans, deux pièces de canon avec
+leurs affûts et trois caissons d'artillerie, le tout bien conditionné,
+et les a remis à l'Hôtel de Ville, dont le général Santerre doit en
+rendre compte.
+
+2° A Orléans, il a fait remettre toutes les malles appartenant aux
+prisonniers d'État, ainsi que plusieurs autres effets, tant argenterie
+qu'autres objets, trouvés dans les prisons. Le tout a été renfermé dans
+chaque chambre des prisonniers dont il a lui-même fermé les portes et
+remis les clefs au geôlier, en présence de MM. Garran de Coulon et
+Bourdon [de] la Crosnière, commissaire du pouvoir exécutif, pour le tout
+être remis à qui de droit.
+
+3° Arrivé à Versailles, jour du massacre des prisonniers, tous leurs
+effets et bagages ont été remis entre les mains de la Commune de
+Versailles[6]. Ces mêmes effets m'ont été remis pour être déposés entre
+les mains du ministre de la justice, ce que j'ai fait en arrivant à
+Paris. M. Danton m'a observé qu'il fallait déposer le tout à l'Hôtel de
+Ville; et j'ai rempli cette mission et ai fait faire un inventaire du
+tout, ainsi que d'une cassette qui m'avait été confiée, de même qu'un
+paquet que M. Delessart m'avait remis en secret, contenant plusieurs
+lettres de change et d'autres papiers importants, dont je me suis cru
+obligé de faire le dépôt plutôt que de le remettre à l'adresse qu'il
+m'avait indiqué.
+
+[Note 6: Le procès-verbal qui fut dressé à cette occasion (10 septembre
+1792) se trouve dans les papiers de Fournier.]
+
+4° Il a été remis, par les volontaires du détachement, de l'or monnayé
+et autre argent, ainsi que des billets nationaux, montres et autres
+effets à la Commune de Versailles en dépôt pour en rendre compte.
+
+Je certifie le tout sincère et véritable.
+
+A Paris, le 5 octobre, l'an 1er de la République française.
+
+Signé: FOURNIER[7]
+
+[Note 7: Fournier se fit délivrer, le 30 brumaire an V, aux Archives,
+une copie certifiée de cette lettre. Cette copie fait actuellement
+partie de la collection d'autographes de M. Étienne Charavay, qui a bien
+voulu nous la communiquer.--Ces comptes de Fournier ont d'ailleurs été
+déjà publiés par Mortimer-Ternaux, III, 590.]
+
+En même temps, il remit à Roland un état détaillé de ses dépenses.
+
+Roland se déclara satisfait, approuva hautement Fournier par ses lettres
+à la Convention des 5 et 6 octobre 1792 et, comme Fournier réclamait une
+indemnité pour frais extraordinaires et que toutes les dépenses de
+l'expédition n'avaient pas été réglées, la Convention, par décret du 9
+décembre suivant, vota les crédits nécessaires. Le général de
+l'expédition d'Orléans se trouva ainsi couvert par l'approbation directe
+de Roland et par l'approbation indirecte de la Convention.
+
+Malheureusement pour lui, il arriva que le procès-verbal du dépôt qu'il
+avait effectué à la Commune de Paris fut égaré. Il ne put obtenir qu'une
+attestation du secrétaire greffier Coulombeau qu'il avait rendu ses
+comptes[8], mais non un état détaillé. Or, lui-même nous apprend que les
+plus précieux objets avaient disparu dans l'intervalle. De là les
+soupçons, vraisemblablement injustes, dont il fut poursuivi toute sa
+vie.
+
+[Note 8: Cette attestation, en date du 12 août 1793, se trouve aux
+Archives, dans les papiers de Fournier.]
+
+Dénoncé et surveillé, il fut l'objet, en mars 1793, d'un rapport de
+police où il est traité de chevalier d'industrie associé à une coquine,
+la femme Marthe Fonvielle, dite Pujol, sa maîtresse, et à une prétendue
+marquise de Saint-Giran (Voir ses papiers, aux Archives).
+
+Marat ne pouvait lui pardonner d'avoir été protégé par Roland. Dans la
+séance du 12 mars 1793, il le signala comme étant un des instigateurs de
+l'insurrection avortée du 10 mars. Fournier fut décrété d'arrestation.
+Voici le compte rendu officiel de l'interrogatoire qu'il subit le
+lendemain 13 mars, à la barre de la Convention:
+
+Le citoyen Fournier, qui avait été mis en état d'arrestation, est
+introduit à la barre. Il demande qu'il lui soit fait part du chef
+d'accusation articulé contre lui, afin qu'il puisse répondre sur chaque
+article.
+
+Le citoyen Bourdon (de l'Oise), député, dépose sur le bureau une
+dénonciation signée, conçue en ces termes: «J'ai entendu Fournier faire
+des reproches à deux ou trois inconnus de ne l'avoir pas appuyé; que,
+sans cela, il aurait brûlé la cervelle à Petion.--_Signé_: BOURDON.»
+
+Fournier, interrogé, répond que ce fait est faux, que le citoyen Petion
+a passé près de lui dans le jardin qui avoisine la salle, qu'il a
+entendu qu'on le huait, mais qu'il n'a tenu là-dessus aucun propos.
+
+Interrogé sur la connaissance qu'il a des événements du 9 au 10 [mars
+1793], il répond qu'il était aux Jacobins lorsqu'on y fit la motion de
+se transporter en foule aux Cordeliers; qu'il s'y rendit de suite pour
+faire part de l'arrivée des motionnaires; que ceux-ci demandaient qu'on
+se saisit de tous les ennemis de la patrie, qu'on fermât les barrières,
+etc.; que, sur ces entrefaites, il fut question de députer vers la
+Commune; qu'il avait vu alors un homme inconnu qui voulait se nantir des
+pouvoirs de la députation, mais qu'il s'en était emparé lui-même pour
+éviter qu'ils ne tombassent en mauvaises mains; qu'il avait parlé au
+procureur de la Commune et au maire: que ce dernier l'avait engagé à
+employer les moyens qu'il croirait les plus efficaces pour tout
+pacifier; qu'il était retourné aux Cordeliers pour calmer les esprits;
+que, de là, il s'était porté à sa section, qu'il avait trouvée fermée,
+et qi'il était rentré chez lui.
+
+Interrogé pour savoir s'il a connaissance d'un Comité d'insurrection, a
+dit ne rien savoir sur cet objet[9].
+
+[Note 9: Cependant Garat, dans son rapport du 19 mars 1793, signala
+Fournier, Varlet et Champion parmi les Cordeliers qui tentèrent
+d'organiser ce comité d'insurrection. (_Moniteur_, XV, 750.)]
+
+Interpellé, d'après la demande du citoyen Lidon, député, de déclarer
+s'il n'a rien à dire qui soit relatif à des effets qui lui ont été remis
+par les prisonniers détenus à Orléans, il a répondu que beaucoup de
+papiers, d'assignats et d'effets précieux lui avaient été remis par
+Delessart et autres prisonniers, qu'il avait fait inventorier le tout
+par la municipalité de Versailles et en avait retiré procès-verbal;
+qu'arrivé à Paris après le massacre qui fut fait des prisonniers, il
+voulait consigner le dépôt entre les mains du citoyen Roland, ministre
+de l'intérieur, mais que le citoyen Danton, ministre de la justice, lui
+dit de le porter à la Commune; qu'il déclara au Conseil de la Commune
+qu'il ne remettrait rien sans un reçu; qu'on lui en fit un des caisses;
+que, le lendemain, l'inventaire de vérification fut fait en présence de
+témoins; qu'il en demanda une double expédition; qu'on le renvoya au
+lendemain, et ensuite de jour en jour; qu'ayant été quelque temps après
+en campagne, on décerna un mandat d'arrêt contre lui, sous prétexte
+qu'il avait retenu 36,000 livres. Il assure que cette arrestation
+n'avait eu d'autre but que de lui enlever les papiers qui étaient
+relatifs au dépôt; que l'on avait cru que, par ce moyen, cette affaire
+resterait là, mais que le Conseil de la Commune s'occupait de
+l'apurement de ce compte et des vérifications nécessaires.
+
+Un membre du Comité de surveillance dit que l'on n'a rien trouvé dans
+les papiers de Fournier qui puisse motiver une plus longue arrestation.
+
+Sur la proposition d'un autre membre, l'Assemblée décrète que le citoyen
+Fournier sera mis en liberté, sauf à être entendu comme témoin par le
+Tribunal extraordinaire[10].
+
+[Note 10: _Procès-verbal de la Convention_, VII, 300-302.]
+
+Mais Marat s'acharna après Fournier. Dans le _Publiciste de la
+République française_ du 9 mai 1793, il l'accusa d'être un ambitieux, un
+espion, un parasite. Fournier répondit par un factum apologétique[11] où
+il y a des renseignements sur sa situation de fortune. Après avoir
+rappelé qu'il est venu en France au sujet de la propriété dont il a été
+dépouillé à Saint-Domingue: «Un premier jugement par défaut, dit-il,
+vient de m'accorder un provisoire de 400,000 livres. Je toucherai cette
+somme dans peu, si le jugement est confirmé contradictoirement.
+Jusque-là, je suis en effet misérable. Mes ressources sont uniquement
+fondées sur la confiance officieuse de mes amis. Je leur dois 78,000
+livres, en 22 articles, dont j'ai toutes prêtes les preuves.» Marat
+demandait à Fournier de quel argent il avait payé une maison de campagne
+récemment achetée par lui. Il reconnut avoir acheté, depuis plus de deux
+ans, un jardin à sept lieues de Paris, à Verneuil (Seine-et-Oise): mais
+il ne l'a pas payé. «S'assurer de ce fait chez le vendeur, Pasquier,
+marchand de vin, rue de Thionville, à côté du club de Cordeliers.»
+
+[Note 11: _A Marat, journaliste_. Paris, 14 mai an II, in-4 de 7 pages.]
+
+On le voit: les explications de Fournier ne sont pas tout à fait à son
+honneur.
+
+Cependant, Marat étant mort, la Commune de Paris lui donna une mission
+de confiance: elle le chargea, le 26 juillet 1793, d'aller acheter des
+grains dans les départements du Puy-de-Dôme, de la Haute-Loire et autres
+circonvoisins. Nous ne savons comment il s'acquitta de cette mission, ni
+même s'il la remplit réellement.
+
+Fournier fut un de ceux qui, en août 1793, dénoncèrent la comédie de
+_Paméla_ comme étant une apologie séditieuse de la noblesse[12].
+
+[Note 12: _Paméla ou la vertu récompensée_, comédie en cinq actes et en
+vers, par François de Neufchâteau, fut représentée pour la première fois
+au Théâtre de la Nation, le 1er août 1793. On trouvera dans l'_Histoire
+du Théâtre-Français_, par Etienne et Martainville (tome III, pages 99 à
+105), l'histoire des incidents qui troublèrent les représentations de
+cette pièce et amenèrent l'arrestation de l'auteur et des comédiens.
+Voir aussi E. Biré, _Paris pendant la Terreur_, p. 287.]
+
+A la même époque, il pétitionnait à la Convention pour réclamer la
+formation d'une armée révolutionnaire: il se voyait déjà général de
+cette armée.
+
+En octobre suivant, il fut un instant emprisonné à Versailles à cause
+d'un duel[13].
+
+[Note 13: Séance du club des Jacobins du 15 octobre 1793:
+
+«_Blanchet_: Fournier, qui dénonça, il y a quelque temps, l'incivisme du
+Théâtre-Français relativement à _Paméla_, qui a donné depuis la
+Révolution des preuves réitérées de patriotisme, est actuellement en
+prison à Versailles. Il a été arrêté sous le prétexte d'un duel. La
+Société doit son appui à cet officier, connu par son civisme.
+
+«Un membre du Comité de correspondance rend compte des démarches qu'il a
+faites à ce sujet; il annonce que Fournier va être mis en liberté.»]
+
+Depuis sa querelle avec Marat, Fournier avait été éliminé du club des
+Cordeliers, comme un faux frère, un renégat. Dénoncé par Vincent, il fut
+arrêté dans le club même, au moment où il essayait d'y rentrer de force
+(22 frimaire an II--12 décembre 1793), comme il ressort du curieux
+document inédit qu'on va lire:
+
+CLUB DES CORDELIERS
+
+_Séance du duodi 22 frimaire, l'an second de la République française une
+et indivisible._
+
+_Présidence de_ MOMORO.
+
+On faisait lecture de la correspondance lorsqu'un membre fait la
+proposition de laisser introduire Dunouy l'aîné et Fournier, dit
+l'Américain, dans la Société.
+
+A ces noms, la Société a reconnu d'abord dans Dunouy l'aîné un de ses
+membres qui l'avait abandonnée et ne paraissait plus dans son sein
+depuis la scission que des scélérats ont tentée en cherchant à détruire
+le club des Cordeliers et n'a pas vu sans étonnement le retour de cet
+homme dans son sein, à l'instant où il venait d'être éloigné du sein de
+la Commune, comme ayant apostrophé et parlé avec dédain et mépris du
+peuple[14].
+
+[Note 14: Dunouy avait en effet été exclu de la Commune, le 12 frimaire
+an II, comme «exagéré». (_Moniteur_, XVIII, 580.)]
+
+Elle a également vu dans Fournier un individu expulsé de son sein comme
+protecteur de la faction liberticide des rolandistes et des girondistes,
+un des plus cruels ennemis de Marat, un de ses dénonciateurs perfides.
+Après discussion, l'Assemblée a passé à l'ordre du jour sur la
+proposition d'introduction dans son sein des nommés Dunouy et Fournier.
+
+Les individus qui avaient déjà mis un pied dans la salle voulurent
+réclamer, mais le président fut chargé de maintenir l'exécution de
+l'arrêté et les censeurs invitèrent Dunouy et Fournier à se retirer. Ils
+semblaient être hors de la salle, les travaux de l'Assemblée reprenaient
+leur cours et la porte battante les tenait séparés du local des séances,
+lorsque l'on renouvelle la proposition de laisser introduire Fournier,
+dit l'Américain, qui, disait-on, voulait être entendu.
+
+A l'instant, la Société manifeste [son] animadversion par un mouvement
+spontané de justice (_sic_) et d'indignation de se voir interrompue dans
+ses travaux par des hommes auxquels elle était fondée de refuser
+l'entrée de ses séances.
+
+On apercevait Fournier au travers de la porte faire des signes de
+menace.
+
+Un orateur étant monté à là tribune pour y développer, avec l'énergie
+dont doit être animé tout Cordelier, les justes motifs du refus de la
+Société de laisser introduire dans son sein Fournier, et la Société
+ayant maintenu son premier arrêté, à l'instant la porte a été foncée
+avec violence, Fournier s'est introduit dans la salle et, montrant au
+doigt l'orateur, il lui a dit d'un ton furieux et menaçant, et le bras
+levé, qu'il saurait bien le faire traduire au Tribunal révolutionnaire;
+cette menace a occasionné une nouvelle scène et un second mouvement
+d'indignation.
+
+Considérant que ce citoyen a apporté du trouble dans sa séance,
+considérant qu'il a porté atteinte aux droits de la liberté, qui lui
+sont garantis par les lois, considérant que cette violence, dans un
+moment où elle avait convoqué les membres extraordinairement pour
+s'occuper d'un des plus grands intérêts de la République, présentait
+quelque chose de suspect, a arrêté que ledit Fournier serait envoyé au
+Comité révolutionnaire de la section de l'Unité, qui serait invité à
+suivre suivant la rigueur des lois, que le détail de tous les faits
+serait inséré au procès-verbal, qu'expédition d'icelui sera envoyée aux
+Comités révolutionnaires et au Comité de sûreté générale, invite tous
+les citoyens qui auront de justes dénonciations à faire contre ledit
+Fournier à se présenter devant les autorités constituées et nomme, pour
+porter lesdits procès-verbaux et suivre la dite affaire, les citoyens
+Rault, Augé, Brochet, Fenau, Cahier, officier gendarme.
+
+_Signé au registre:_
+
+MOMORO, président,
+
+et GUILLAUMIN jeune, secrétaire.
+
+_Délivré conforme au registre par moi, secrétaire soussigné:_
+
+GUILLAUMIN jeune, secrétaire.
+
+Fournier fut enfermé à l'Abbaye. Le 12 germinal an II (1er avril 1794),
+il y fut interrogé par la Commission administrative de la police de
+Paris au sujet d'une sorte de manifeste royaliste qu'on avait trouvé
+dans ses papiers. Le 11 fructidor suivant (28 août 1794), le Comité
+révolutionnaire de la section du Contrat-Social demanda sa mise en
+liberté, en disant qu'il était faux qu'il eut calomnié Marat. Un arrêté
+du Comité de sûreté générale en date du 1er vendémiaire an III (22
+septembre 1794) lui ouvrit les portes de sa prison: il y était resté un
+peu plus de neuf mois.
+
+Ses tribulations étaient loin d'être finies. Il fut arrêté de nouveau le
+19 ventôse an III (9 mars 1795) et conduit à la Force, d'où il écrivit
+au Comité de sûreté générale la lettre suivante:
+
+Claude Fournier, cultivateur, aux représentants du peuple membres du
+Comité de la sûreté générale de la Convention.
+
+_De la maison d'arrêt de la Force, le 26 messidor, l'an III de la
+République une et indivisible._
+
+Citoyens représentants.
+
+J'ai été arrêté par votre ordre le 19 pluviôse (_sic_) dernier et mis en
+détention à la maison de la Force, où je suis encore.
+
+J'ignore quels sont les motifs de ma détention. Je n'ai pas encore été
+interrogé. Cette nouvelle captivité est la suite d'une première qui a
+duré quatorze mois. J'ose assurer, affirmer même, que ni l'une ni
+l'autre n'ont été méritées. Cependant ma fortune, déjà altérée par les
+malheurs que j'ai éprouvés sous le despotisme royal, se réduit presque à
+rien maintenant, tant par les sacrifices que j'ai faits pour ma patrie
+pendant la Révolution, dont je suis un des premiers apôtres, que par les
+persécutions que j'éprouve depuis près de deux ans.
+
+Une circonstance particulière vient encore ajouter à mes peines. Je
+tiens à loyer un appartement situé rue du Doyenné, section des
+Tuileries. Le bail vient d'expirer le 1er juillet (_vieux style_). Le
+principal locataire vient de me faire faire une sommation de vider les
+lieux de mes meubles, et ce dans le jour, sinon il me menace de les
+faire jeter sur le carreau.
+
+Il m'est impossible, citoyens représentants, de satisfaire à cette
+sommation, puisque je suis privé de ma liberté. Une autre raison m'en
+empêche encore: ce sont les scellés apposés par votre ordre chez moi. La
+perplexité dans laquelle je me trouve est telle que, si celui qui me
+poursuit n'est point arrêté dans sa course judiciaire, mes meubles et
+effets vont être exposés au pillage et mes papiers perdus.
+
+Je pense, citoyens représentants, que vous exposer ma situation c'est
+vous en indiquer le remède. Il est tout entier et uniquement dans votre
+justice. Je la réclame, elle m'est due, et vous ne me la refuserez pas.
+
+Si j'avais été à même de connaître les faits que l'on m'impute, je me
+serais empressé de les détruire. Mais telle est la conduite tyrannique
+de mes ennemis envers moi: ils frappent tous leurs coups dans les
+ténèbres, bien convaincus qu'ils sont que, s'ils paraissaient au grand
+jour, ils ne tarderaient pas à être couverts de confusion.
+
+Quoi qu'il en soit, citoyens représentants, et quoi qu'il m'en ait déjà
+coûté, je supporte mes malheurs avec la fermeté républicaine qui m'est
+propre. Mon silence même est peut-être plus accablant pour ceux qui me
+persécutent qu'une défense publique, quelque éclatante qu'elle puisse
+être.
+
+Je demande, citoyens représentants, que provisoirement vous fassiez
+suspendre les poursuites que le citoyen Châtelain ou quoi que ce soit
+(_sic_) le citoyen Bligny, son homme d'affaires, demeurant rue
+Neuve-Égalité, n° 297, section de Bonne-Nouvelle, dirigent contre moi,
+jusqu'à ce que vous ayez statué sur ma détention.
+
+Je vous demande également, au nom de la justice, que vous vous fassiez
+rendre compte des motifs de mon arrestation, que vous ordonniez qu'ils
+me seront communiqués afin que j'y puisse répondre et vous mettre à même
+de me rendre ma liberté, dont je suis privé depuis si longtemps et avec
+tant d'injustice.
+
+FOURNIER[15].
+
+[Note 15: _Collection de M. Etienne Charavay._]
+
+Dans un interrogatoire que Fournier subit quatre jours plus tard devant
+le Comité de sûreté générale, il déclara encore ignorer les motifs de
+son arrestation et on ne les lui donna pas tout d'abord. En réalité, il
+était impliqué dans la procédure commencée par le tribunal criminel de
+Seine-et-Oise contre les auteurs des massacres commis à Versailles le 8
+septembre 1792[16]. Il bénéficia de l'amnistie du 4 brumaire an IV, les
+poursuites contre lui furent abandonnées et on le rendit à la liberté.
+
+[Note 16: M. Mortimer-Ternaux (III, 601-607) a publié cinq dépositions
+de témoins faites contre Fournier à cette occasion.]
+
+Il se retira alors dans sa maison de campagne de Verneuil. Mais les
+attaques des feuilles thermidoriennes l'y poursuivirent, comme le prouve
+la lettre suivante, qu'il écrivit en l'an V au rédacteur du _Journal des
+hommes libres_[17]:
+
+[Note 17: Le _Journal des hommes libres_, continuation du _Républicain_
+(par Charles Duval et autres), commença à paraître sous ce titre à
+partir du 29 juin 1793.]
+
+
+Je vous prie, citoyen, d'insérer dans votre feuille la note ci-jointe.
+Vous obligerez un concitoyen qui désire dans tous les temps vous en
+témoigner sa reconnaissance.
+
+«Quelle a été ma surprise de voir dans la feuille intitulée _le
+Miroir_[18] la note suivante:
+
+[Note 18: Le _Miroir_, rédigé par le royaliste Beaulieu, commença à
+paraître le 11 floréal an IV.]
+
+«Il n'est personne dans la Révolution qui n'ait entendu parler d'un
+nommé Fournier l'Américain, fameux par cent expéditions révolutionnaires
+et notamment celle envers les prisonniers d'Orléans. Un jeune homme de
+Lyon, nommé Maupetit, âgé de vingt-huit ans, a consenti à se battre en
+duel avant-hier au bois de Boulogne avec cet individu, et a reçu une
+blessure mortelle.»
+
+«Je dois répondre aux calomnies des journaux chouans, qui veulent me
+qualifier d'assassin, par les tournures qu'ils veulent donner dans leurs
+sales feuilles malheureusement publiques. Je suis fort tranquille chez
+moi, depuis ma sortie des prisons, il y a environ un an, détenu par la
+tyrannie du Comité de sûreté générale pour cause non expliquée; plus,
+avoir resté encore quinze mois sous la tyrannie du Comité de salut
+public et de sûreté générale, réputée _tyrannie de Robespierre_, et ce
+pour cause encore non expliquée.
+
+«Enfin, il est bon que toute la France sache que j'ai été tyrannisé de
+cachots en cachots, dans toutes les prisons de Paris pendant trois ans,
+et ce sans avoir jamais été ni interrogé, ni entendu, tous mes papiers
+enlevés de chez moi, que je n'ai pu jusqu'à ce moment obtenir; [ce] qui
+prouve bien clairement que je n'ai jamais été l'assassin de personne,
+que bien au contraire je suis devenu la proie de tous les intrigants,
+voleurs, agioteurs, royalistes et calomniateurs, tels que le _Miroir_ et
+autres journalistes à gages que j'ai confondus devant les tribunaux de
+police, notamment le _Courrier_, dit _Républicain_[19], au sujet de la
+dénonciation d'un nommé Malgana, mouchard de je ne sais qui.
+
+[Note 19: Le _Courrier républicain_, continuation du _Courrier
+français_, avait commencé à paraître le 10 brumaire an II. Il était
+rédigé par un certain Auvray.]
+
+Par conséquent, étant à sept lieues de Paris à cultiver mon jardin, je
+peux prouver à ce _Miroir_ que je ne suis point le Fournier qui a eu
+cette affaire avec M. Maupetit, de Lyon, et qu'il n'a voulu profiter du
+nom de Fournier que pour me calomnier.
+
+Enfin, quand est-ce que finiront mes tourments, depuis 1782 jusqu'à ce
+jour, tyrannisé sous le gouvernement royal et sous les gouvernements qui
+lui ont succédé, sans pouvoir obtenir justice que je ne cesse de
+réclamer?
+
+Citoyen, si mes moyens m'eussent permis de me faire imprimer, je vous
+aurais évité la peine de transmettre cette note dans votre journal.
+J'espère que vous vous ferez un plaisir de l'insérer dans dans votre
+plus prochain numéro.
+
+FOURNIER[20].
+
+[Note 20: _Collection de M. Etienne Charavay_.--Cette lettre est sans
+date. Mais Fournier dit qu'il l'écrit un an après sa sortie de prison,
+c'est-à-dire en l'an V.]
+
+En fructidor an VII, le nom de Fournier se trouve au bas de la pétition
+des citoyens de Paris contre la nomination de Sieyès au Directoire.
+
+Sous le Consulat[21], il fut une des personnes qui, à la suite de
+l'attentat de la rue de Saint-Nicaise, se virent l'objet des mesures de
+rigueur approuvées par le sénatus-consulte du 15 nivôse an IX. Des
+ordres furent donnés pour le déporter à l'île d'Oléron. Mais il parvint
+d'abord à se soustraire aux poursuites et se cacha à Villejuif, où il se
+plaça comme jardinier. Arrêté deux ans plus tard, il fut enfermé au fort
+de Joux avec les nommés Château, Michel et Brisavin, le 2 fructidor an
+XI (20 août 1803).
+
+[Note 21: Le 24 brumaire an IX, il adresse une longue pétition au
+premier Consul. (Voir _Les déportations du Consulat et de l'Empire_, par
+Jean Destrem. Paris, 1885, in-12, p. 393.)]
+
+Le 20 novembre suivant, tous quatre furent transférés à l'île d'Oléron,
+puis embarqués (10 ventôse an XII) pour Cayenne. Fournier y séjourna
+jusqu'au moment où les Anglais s'emparèrent de cette colonie[22]. A
+cette époque, il revint en France (1809). On ne l'y laissa pas en
+liberté complète. Il fut mis en surveillance à Auxerre, et arriva dans
+cette ville le 16 octobre 1809[23]. Il y fut surpris, deux ans plus
+tard, préparant contre les droits réunis une sorte d'émeute, qui faillit
+éclater dans la nuit du 7 au 8 juillet 1811. L'Empereur ordonna qu'il
+fût déporté au château d'If, avec Calendini.
+
+[Note 22: Voir une lettre assez insignifiante qu'il écrivit de Cayenne à
+sa femme en 1806. _Ibid._, p. 244.]
+
+[Note 23: Ces détails et les suivants sont empruntés aux pièces
+officielles annexées au dossier de Fournier (Archives nationales). On
+voit combien d'erreurs M. Mortimer-Ternaux a réunies dans ces quelques
+lignes qu'il consacre à la fin de la vie de Fournier (III, 638): «Après
+quelques années de séjour dans cette colonie (Cayenne), i1 s'en évade,
+se réfugie à la Guadeloupe et se fait corsaire. En 1814, il rentre en
+France et y meurt tranquillement quelques années après.»]
+
+Délivré à la chute de Napoléon, il revint à Paris en avril 1814 et alla
+demeurer chez sa femme (il s'était marié à Saint-Domingue), rue Perdue,
+n° 6.
+
+Lors du second retour des Bourbons, accusé d'intriguer contre le
+gouvernement, il fut arrêté le 1er novembre 1815, incarcéré à la Force
+et remis en liberté le 16 août 1816. Il fut question de le mettre en
+surveillance à Melun; mais il obtint de rester provisoirement à Paris.
+
+Il eut alors l'impudence de faire parade de sentiments royalistes et de
+solliciter les Bourbons. Il y a dans ses papiers, aux Archives, une
+pétition qu'il adressa à Louis XVIII le 10 mars 1817. Il y réclame la
+pension que Louis XVI lui avait accordée en 1785. Il y signale ses
+titres à la faveur royale, qui sont, d'après lui:
+
+«1° D'avoir refusé le commandement de la garde nationale de Paris,
+lorsque le général La Fayette le quitta;
+
+«2° D'avoir refusé d'aller commander la garde nationale à la Vendée;
+
+«3° D'avoir refusé d'aller commander en Belgique;
+
+«4° D'avoir refusé d'aller avec le général Dillon remplacer Custine à
+l'armée du Nord et généralement toutes les places qui me furent
+offertes;
+
+«5° D'avoir à Versailles, les 5 et 6 octobre 1789, empêché le pillage et
+le désordre et être venu, par ordre du Roi, à Paris annoncer son
+arrivée;
+
+«6° D'avoir, moi douzième, présenté à la Convention une pétition qui
+représentait à cette même Convention qu'elle n'avait pas le droit de
+juger le roi[24];
+
+[Note 24: Nous n'avons pas retrouvé cette pétition.]
+
+«7° D'avoir refusé de prendre et faire prendre les armes le jour fatal
+[de la mort] du meilleur des rois, ainsi que le jour de celle de son
+auguste épouse. Pardonnez, Sire, si je suis obligé de rappeler ici de
+pareils souvenirs.
+
+«8° D'avoir constamment refusé de prendre le commandement de l'armée
+révolutionnaire, ainsi que de consentir à être membre du Comité de ce
+nom. Le jour même que l'on fit cette infâme nomination, Marat et Bourdon
+(de l'Oise) me dénoncèrent à la Convention comme agent du roi, de Pitt
+et de Cobourg.»
+
+En 1822, il adressa à la Chambre des députés un mémoire imprimé ou il
+renouvelait sa réclamation au sujet des pertes qu'il avait éprouvées à
+Saint-Domingue. Il y disait qu'à l'âge de quatre-vingts ans, avec sa
+femme plus que septuagénaire, il n'avait pour vivre que 50 francs par
+mois, «qui leur sont accordés à titre de secours comme colons réfugiés».
+
+Fournier mourut à Paris le 27 juillet 1825, à l'âge de quatre-vingts
+ans. Il demeurait alors esplanade des Invalides, n° 28.
+
+
+
+
+II
+
+
+On a vu que Fournier l'Américain avait publié quelques opuscules. Voici
+la liste de ceux que nous avons pu retrouver:
+
+1. _Dénonciation aux États généraux des vexations, abus d'autorité et
+dénis de justice commis envers le sieur Claude Fournier, habitant de
+l'île Saint Domingue._ S. 1., 1789, in-4.
+
+2. _Aux représentants de la Nation, dénonciation contre M. le maréchal
+de Castries, ancien ministre de la marine._ Signé: FOURNIER. Impr.
+Caillot et Chevée, s.d. (12 août 1789), in-4 de 6 pages.
+
+3. _Crimes de La Fayette en France, seulement depuis la Révolution et
+depuis sa nomination au grade de général_ (par Fournier, en
+collaboration avec Dunouy, Héron et Garin). S.d. (juillet 1792), in-8 de
+15 pages.
+
+4. _Fournier à Marat._ Paris, 14 mars an II (1793), in-4 de 8 pages.
+
+5. _A Marat, journaliste._ Paris, 14 mai an II (1793), in-4 de 7 pages.
+
+6. _IVe Pétition à la Convention nationale, par C. Fournier, Américain,
+pour la formation d'une armée révolutionnaire._ Impr. Lottin, 23 août an
+II (1793), in-4 de 6 pages.
+
+7. _Affaire de Fournier l'Américain, citoyen de la section des
+Tuileries_[25], _détenu aux prisons de l'Abbaye._ Paris, s.d., in-4 de 4
+pages.
+
+[Note 25: Fournier demeurait alors cul-de-sac du Doyenné, n° 20.]
+
+8. _Où en sommes-nous? Question par C. Fournier, Américain, à tous les
+sans-culottes ses frères._ Imp. Mayer, s.d. (pluviôse an III), in-4 de 8
+pages.
+
+9. _Massacres (sic) des prisonniers d'Orléans. Fournier, dit
+l'Américain, aux Français._ Paris, 28 nivôse an VIII, in-8 de 16 pages.
+
+10. _Aux honorables membres de la Chambre des députés pour la présente
+session. Mémoire présenté par le sieur Fournier l'Héritier, dit
+l'Américain, demeurant à Paris, rue Perdue, n° 6, place Maubert._
+[Paris], 1822, in-8 de 23 pages.
+
+
+
+
+III
+
+
+Quant aux _Mémoires secrets_ de Fournier, nous les imprimons pour la
+première fois, et il ne nous semble pas qu'aucun historien les ait
+consultés ou connus. Nous les avons trouvés aux Archives nationales,
+dans le carton F7 6504, qui contient les papiers de Fournier et une
+suite de documents officiels relatifs à ses diverses arrestations.
+Fournier les avait probablement écrits en l'an II, pendant son
+incarcération à l'Abbaye. Il y a un brouillon et une copie de ces
+mémoires, tous deux autographes. La copie s'arrête au récit des
+événements du 17 juillet 1791. Le brouillon va jusqu'au récit du
+massacre des prisonniers d'Orléans, inclusivement. Il est souvent
+difficile à lire, à force de ratures et de surcharges. L'auteur a laissé
+cet écrit inachevé, et, comme on le verra, les phrases incohérentes qui
+le terminent annonçaient une suite.
+
+La lecture des mémoires de Fournier est plus intéressante qu'agréable.
+Ce _condottiere_ de la Révolution écrit comme un goujat. Mais ses
+solécismes sont fort clairs[26] et sa plume grossière suffit très bien à
+l'expression de sa pensée, qui n'est ni délicate, ni complexe. Fournier
+est un brutal et l'esprit de la Révolution n'est pas en lui. La devise
+fraternelle des Cordeliers ne hante ni le coeur, ni les lèvres de ce
+Cordelier. C'est un haineux qui ne voit dans les grandes journées de la
+Révolution qu'une occasion de frapper. Il n'a d'autre idéal que de
+commander à une troupe armée et de remplir sa bourse. Il n'a rien
+compris aux causes profondes des événements où il a été mêlé: il n'a vu
+que le fait du moment et n'a éprouvé que des sensations.
+
+[Note 26: Sauf dans le chapitre XI de ses mémoires, qui n'est qu'un
+brouillon informe. Voir plus bas la note à la page 42.]
+
+Mais son rôle d'agent d'exécution a été considérable. Il a contribué de
+son bras au succès de tous les coups d'État populaires jusqu'à la chute
+du trône. Ses colères à la Duchesne ne lui ont jamais ôté le sang-froid:
+il a toujours bien vu ce qu'il faisait et toujours bien vu ce que
+faisaient les autres. C'est ainsi qu'il a enregistré, dans les mémoires
+que nous publions, des faits et des attitudes qui avaient échappé à
+l'histoire. On verra que ce négrier était vaniteux comme un nègre: mais
+ne le prenez pas pour un menteur. Il a en poche presque toutes les
+preuves, parfois notariées, de ce qu'il avance. Il ne fait rien, sans
+demander un certificat. Les allégations essentielles de ses mémoires
+sont déclarées conformes par des pièces dûment signées qui font partie
+de ses papiers aux Archives. Ces précautions, qu'il pousse à un point
+incroyable, ne sont point d'un véritable homme de bien, et je me
+garderai de présenter les mémoires de Fournier comme absolument
+sincères: cependant il est sûr que la plupart des faits qui y sont
+exposés sont vrais.
+
+Il est précieux pour l'histoire d'avoir ainsi le témoignage d'un des
+combattants de la rue sur les célèbres journées du 14 juillet, des 5 et
+6 octobre 1789, du 17 juillet 1791, du 10 août 1792. On verra combien de
+traits la plume de Fournier ajoute au tableau des batailles civiles,
+combien de détails essentiels elle corrige ou complète. Je ne crois pas
+qu'on puisse désormais raconter ces journées célèbres sans recourir à
+Fournier. De plus, ces mémoires sont utiles pour l'histoire, si mal
+connue, du club des Cordeliers.
+
+Les notes que nous avons ajoutées au texte ont surtout pour objet de
+compléter le récit de Fournier par des extraits de ses papiers[27] ou de
+le confirmer par quelques-unes de ces attestations de témoins dont il
+corroborait ses dires.
+
+F.-A. AULARD.
+
+[Note 27: Notamment par des extraits d'un Mémoire expositif qu'il
+rédigea le 3 février 1790 et fit approuver par ses compagnons d'armes.
+Ce récit de la conduite de Fournier au début de la Révolution est
+intitulé: _Mémoire expositif des services patriotiques du sieur Fournier
+l'Héritier, ancien habitant de Saint-Domingue, où il a servi seize ans
+dans les milices bourgeoises, et depuis quatre ans domicilié à Paris,
+rue des Vieux-Augustins, paroisse Saint-Eustache, n° 28._ Fournier
+terminait son mémoire en demandant «qu'il lui fût accordé une marque
+honorifique et distinctive qui annonçât manifestement à ses concitoyens,
+et surtout aux colons de Saint-Domingue, des preuves non équivoques de
+ses services patriotiques.» Les membres du Comité de Saint-Eustache
+repoussèrent cette demande en ces termes: «Le Comité de Saint-Eustache,
+en rendant justice au zèle que M. Fournier a montré dans le temps de la
+Révolution, lui a expédié le brevet de service auquel tous les officiers
+provisoires avaient droit de prétendre. Il n'est pas en son pouvoir
+d'accorder d'actes de distinction, qui pourraient mécontenter d'autres
+citoyens qui ont bien mérité de la patrie.»]
+
+
+
+
+MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMÉRICAIN[28]
+
+[Note 28: Fournier modifia ce titre après coup et l'amplifia, dans un
+des deux textes de ses mémoires, de la manière suivante: «La Galerie des
+traîtres ou Mémoires secrets de C. Fournier, Américain, contenant les
+détails de la part active qu'il a eue dans les deux révolutions de
+France, en 1789 et en 1792, contenant aussi l'enchaînement des trahisons
+de Bailly, La Fayette, Louis Capet, Manuel, Petion, Santerre, Carra, et
+plusieurs autres personnages remarqués tant dans les Assemblées
+législatives qu'ailleurs, pour servir de matériaux essentiels à
+l'histoire.»]
+
+
+
+_La postérité saura tout._
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+L'histoire des deux révolutions qui ont extirpé la tyrannie du sol de la
+France et qui y ont fait germer la liberté, l'égalité, enfin la
+République; cette histoire ne pourra être bien composée que du
+rapprochement des mémoires isolés que produiront les principaux acteurs
+de la plus grande scène qui ait jamais eu droit d'étonner l'univers. Les
+journaux du temps, le plus souvent, ne peuvent rapporter que sur des
+aperçus pris au hasard, recueillis loin du théâtre des faits et sans
+montrer la filière des causes d'où sont sortis les différents résultats.
+Le témoin oculaire et le coopérateur des grands actes révolutionnaires
+est dans une position bien plus favorable pour transmettre la vérité aux
+générations futures.
+
+Si quelqu'un a suivi de près tous les mouvements de deux révolutions, je
+puis bien dire que c'est moi. Français, lisez ces mémoires et vous me
+verrez agissant dans toutes les circonstances éclatantes. Ce n'est point
+une vaine gloriole qui me fait mettre ces circonstances au jour, mais
+j'ai pour but d'utilité d'éclairer plusieurs points importants de
+l'histoire, de vous faire voir se dévoiler des manoeuvres qui vous
+apprendront à connaître les hommes, et que tel traître, dont le masque,
+au moment que j'écris, n'est point encore tombé, n'en a pas moins été
+une fausse idole à qui les contemporaines regretteront bien d'avoir
+prostitué leur encens[29]. Enfin vous observerez plus que jamais qu'au
+milieu de toutes les perfidies qui nous ont assaillis, si l'on croyait
+encore à d'autres prodiges qu'à l'énergie et au courage des âmes libres,
+on affirmerait que ce n'a pu être qu'une puissance merveilleuse qui a
+sauvé la nation.
+
+[Note 29: On verra d'ailleurs, vers la fin de ces mémoires, les raisons
+qui me forcent très impérieusement de leur donner la publicité. (_Note
+de Fournier_.)--On sait qu'il ne réalisa pas ce projet de publier ses
+mémoires.]
+
+C'est une vérité reconnue que le sentiment de la liberté est implanté
+naturellement dans tous les coeurs, et que, sous les gouvernements
+tyranniques, tout homme qui ne vit point des abus, soupire secrètement
+après le moment de briser sa chaîne; mais il est encore tout naturel de
+remarquer que les individus qui se trouvent le plus tôt et le mieux
+préparés aux révolutions contre le despotisme sont toujours ceux qui en
+ont le plus souffert. J'étais précisément dans ce cas en France. J'y
+étais revenu, après vingt et un ans de domicile aux colonies, réclamer
+vainement justice auprès du roi et de ses ministres contre l'oppression
+la plus criminelle et la plus inouïe que j'avais éprouvée à
+Saint-Domingue dans ma personne et dans mes biens.[30]
+
+[Note 30: J'avais à Saint-Domingue une habitation et une guildiverie, ou
+fabrique de tafia, de valeur constatée de plus de cinq cent mille
+livres, voisine de celle des sieurs Guibert frères, sur laquelle elle
+obtint une supériorité de succès; elle éveilla leur jalousie. Ils
+étaient alliés au sieur de Bougars, intendant de la colonie, et ils
+avaient du crédit auprès de tous les officiers civils et militaires de
+l'île. Ils profitèrent de ces avantages pour me vexer impunément.
+Chicané, d'abord, sous de vains prétextes, menacé ensuite, poursuivi par
+d'infâmes calomnies, accusé, emprisonné, je finis par avoir la douleur
+de voir ma guildiverie et mon habitation incendiées. Le crédit des
+Guibert, qui leur avait fait commettre envers moi toutes les
+scélératesses sans coup férir, passa de la colonie en France, où j'étais
+revenu pour y demander la justice que j'avais été loin de pouvoir
+trouver à Saint-Domingue. Je la sollicitai en vain près du dernier roi
+et de ses ministres depuis 1781 jusqu'en 1789, et, sans le nouvel ordre
+des choses, je n'eusse jamais eu probablement la satisfaction de voir
+jour à tirer aucun débris de ma fortune spoliée et détruite par les
+criminels Guibert et leurs complices. (_Note de Fournier_.)--Le 5 juin
+1791, il fit à ce sujet une pétition à l'Assemblée nationale, qui fut
+solennellement portée à la barre par les Cordeliers. On trouvera le
+texte de cette pétition dans les papiers de Fournier aux Archives
+nationales. On y trouvera aussi, à la date du 20 mars 1816, un rapport
+de police qui donne la version de ses ennemis sur son rôle à
+Saint-Domingue: «Il habita longtemps l'île de Saint-Domingue où il fut
+chef d'atelier dans diverses habitations, et comme tel chargé de la
+correction des nègres. C'est sans doute dans ces fonctions qu'il
+contracta la férocité qui caractérise les principales actions de sa vie.
+Privé de place, il parvint à s'emparer de l'esprit et de la fortune
+d'une créole et établit une guildiverie ou fabrique de tafia. Mais le
+mauvais succès de ses affaires lui inspira le dessein coupable de mettre
+le feu à son établissement qui se trouvait à proximité de plusieurs
+habitations importantes et d'accuser de ce crime les propriétaires, ses
+voisins. Ayant été débouté de toutes ses réclamations et par suite
+considéré comme un homme dangereux, il fut obligé de quitter la colonie,
+etc.»]
+
+Il y avait en 1789 huit années entières que je poursuivais cette justice
+auprès des corrompus de la cour. J'avais aperçu depuis longtemps que
+j'étais mené par eux, et j'avais vu enfin que le parti-pris avait été de
+se jouer de moi et de ma fortune, de consacrer sans façon la spoliation
+de cette même fortune et de me réduire à la dernière indigence plutôt
+que de punir quelques pervers auteurs de ma ruine.
+
+La vengeance contre une telle infamie me devait donc être toute
+naturelle. Ainsi j'aurais été patriote par ressentiment, si je ne
+l'eusse été par caractère; on ne s'étonnera donc pas de me voir remplir
+un rôle très actif dans chacune des luttes contre la tyrannie, dont je
+vais offrir la description[31].
+
+[Note 31: Tout Paris, toute la France a vu en 1785, 6, 7 et 8, mes
+mémoires imprimés contre le gouvernement de Saint-Domingue, qui ont
+provoqué la chute de tous les agents qui jusque-là y exerçaient
+impunément la plus criante tyrannie. On n'avait point encore vu dans ce
+temps-là écrire contre le despotisme avec une vigueur pareille à celle
+que j'employai. Je donnai sans doute le branle à tous les hommes qui
+depuis osèrent proclamer hautement les grandes vérités qui ont fait
+éclore notre régénération. Il me reste un grand nombre d'exemplaires de
+ces mémoires que l'on peut trouver chez moi. (_Note de Fournier_.)--Nous
+n'avons pas pu nous procurer ces mémoires.]
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+30 JUIN 1789.
+
+_Élargissement des gardes françaises enfermés à l'Abbaye par ordre du
+despotisme._
+
+
+J'avais vu arriver avec joie, au commencement de 1789, le développement
+de l'esprit public qui ouvrait l'entrée à notre heureuse génération. Je
+contemplais en philosophe l'approche du terme où elle devait éclore et,
+avec des affections plus analogues à l'esprit militaire, j'attendais
+pour saisir la première occasion de l'accélérer. Elle se présenta au 30
+juin, quand au Palais, alors Royal, on vint rapporter que plusieurs
+gardes-françaises venaient d'être emprisonnés à l'abbaye de
+Saint-Germain pour avoir refusé le serment exigé par leurs officiers de
+faire feu sur le peuple dans le cas où il s'insurgerait. Ces braves et
+généreux soldats, mille fois louables pour être les premiers qui aient
+rendu hommage à la liberté, devaient se voir transférer, dans la nuit,
+aux prisons de Bicêtre, pour y être pendus entre les deux guichets, à la
+manière exécrablement familière des tyrans.
+
+Leurs camarades qui nous venaient apprendre cette horrible nouvelle nous
+crièrent dans leur désespoir: «_Français, on immole nos frères. Si vous
+perdez une minute pour les sauver, la liberté que nous sommes sur le
+point de conquérir vous échappe; parlez, ce moment va décider si nous
+serons affranchis ou esclaves_.»
+
+Ce discours produisit son effet sur tous les esprits. J'en remarquai la
+bonne disposition sur tous les visages et j'en profitai; ce fut moi qui,
+élevant la voix du milieu de la foule, m'écriai: «Amis, le temps presse,
+ne reculons pas le moment de la liberté, les tyrans font leurs derniers
+efforts pour l'étouffer avant sa naissance: intimidons-les par notre
+courage; si quelqu'un hésite de se mettre à votre tête, me voici tout
+prêt; allons délivrer nos généreux frères, marchons à l'Abbaye[32].»
+
+[Note 32: Il y a dans les papiers de Fournier un imprimé sans lieu ni
+date, qui donne la liste des soldats punis avec les motifs de leurs
+punitions. En voici le texte:
+
+_État des soldats du régiment des Gardes françaises qui ont été délivrés
+le mardi 30 juin des prisons de l'abbaye Saint-Germain-des-Près._
+
+COMPAGNIES. NOMS. OBSERVATIONS.
+
+S. Blancard. _Candellier_. Le 28 juin.--Pour être rentré à dix
+ heures trois quarts; très mauvais sujet.
+
+Flavigny. _Martin_. Le 30 juin.--Au cachot pour avoir
+ _Dervaux_. maltraité un de leurs camarades qui
+ _Desmarais_. n'avait pas voulu sortir étant consigné,
+ après l'avoir blessé d'un coup d'épée au
+ bras et l'avoir mis hors de combat.
+
+Menilglaisc. _Copin_. Le 24 juin.--Déserteur.
+
+Bocquensay. _Vatonne_. Le 28 mai.--Déserteur.
+
+De Brache. _Merix_. Le 6 juin.--Déserteur.
+
+Dépôt. _Chauchon_. Le 30 mai.--Déserteur.
+
+Mazancourt. _Luyot_. Le 29 juin.--A escaladé le mur de la
+ caserne, étant de garde; a vendu deux de
+ ses chemises.
+
+Dépôt. _Raymond_. Le 28 mars.--A volé six livres à un de
+ ses camarades.
+
+Sainte-Marie. _Bourdon_. Le 27 juin.--Par ordre de M. de Gailhac,
+ capitaine, pour le soustraire à vengeance
+ des grenadiers auxquels il n'a pas rendu
+ une lettre anonyme qui leur était
+ adressée, le jour que les soldats se sont
+ évadés.
+
+De Brache. _Gollard_. Le 30 juin.--Pour avoir menacé de tuer
+ son sergent.
+
+ _L'Huillier_. Pour indiscipline marquée et propos
+ séditieux.
+
+Boury. _Dupuis_. Pour s'être révolté contre son caporal
+ et avoir engagé les autres grenadiers
+ à le jeter par la fenêtre.]
+
+Ces derniers mots: _Marchons à l'Abbaye_, furent comme un écho répété
+par toutes les bouches, et dès l'instant le peuple à ma suite vola à la
+forteresse qui renfermait les victimes.
+
+Arrivés à la porte, l'ouverture en est demandée simultanément par moi et
+plusieurs autres citoyens; on la refuse.
+
+Je ne délibère pas, je me transporte, avec plusieurs compagnons de cette
+expédition, dans la Cour du Dragon. Nous y faisons emplettes, et je paie
+de mon argent des masses et des pinces, avec lesquelles nous allons
+briser et enfoncer les fatales portes[33]. Nos détenus, qui étaient avec
+l'affreuse perspective de n'avoir plus que pour quelques moments
+d'existence, se voient rendus à la vie; ils joignent leurs acclamations
+de joie aux nôtres et ils reviennent avec nous au Palais-Royal, où tout
+le peuple qui les attend leur donne des fêtes. On s'embrasse
+fraternellement, on jure de se soutenir les uns les autres vis-à-vis de
+tous les efforts du despotisme contre la liberté naissante; c'est dans
+ces sentiments que tous ceux qui aspiraient à être bientôt des citoyens
+se quittent ce jour-là.
+
+[Note 33: Beaulieu prétend qu'il est de toute fausseté que les portes
+aient été forcées. (_Essais historiques sur les causes et les effets de
+la Révolution de France_, I, 287.)]
+
+Croira-t-on que généralement on était encore si loin des principes à
+cette époque que, le lendemain de l'événement que je viens de décrire,
+on parut croire que ceux qui, la veille, avaient été soustraits au
+couteau de la tyrannie par la protection du peuple souverain avaient
+besoin du pardon de celui qui, à Versailles, n'exerçait la suprême
+puissance que par usurpation?
+
+Il est cependant vrai qu'on fit pour les gardes françaises l'absurde
+démarche d'aller à ce Versailles solliciter _leur grâce_ auprès du
+dernier roi, qui, au milieu des agitations révolutionnaires qui se
+succédaient alors avec beaucoup de rapidité, n'osa point manifester
+évidemment les véritables dispositions de son âme altière. Il est très
+sûr que ce fameux despote était vivement choqué de l'acte auquel les
+prisonniers devaient leur délivrance. Le plus profond mépris de son
+insolente autorité n'y était pas déguisé. Ainsi, au lieu de grâce, il
+eût satisfait son inclination sanguinaire en envoyant bien vite au gibet
+ceux qui, par un coup heureux, en étaient déjà échappés.
+
+Mais le moment était un moment de terreur pour le tyran; il devait donc,
+ainsi qu'il a toujours su si bien le faire, dissimuler. Il le fit, mais
+pourtant sans perdre l'espoir de satisfaire sa vengeance et sa soif du
+sang.
+
+Le système des tyrans en chef et subalternes, pour étouffer les
+premières étincelles de la liberté et perpétuer l'esclavage de la
+nation, était de faire de temps à autre, divers essais pour faire
+assassiner le peuple par les troupes. On avait commencé par provoquer le
+pillage et l'incendie de la manufacture Réveillon, pour prendre occasion
+de faire fusiller les citoyens par les soldats.
+
+Mais l'opinion publique qui, bientôt éclairée sur cette atrocité, criait
+vengeance contre leurs auteurs; mais les soldats qui déploraient
+amèrement l'erreur qui les avait rendus l'instrument d'une telle
+oppression, avaient déjà rendu à cette époque le despotisme très
+circonspect et très craignant de blesser le peuple. Il crut que des
+instants plus prospères pourraient bientôt succéder. En conséquence, il
+temporisa. Mais, le 14 juillet, jour marqué dans les destins des
+siècles, arriva pour déranger tous les noirs projets des oppresseurs de
+la terre. La justice de fait fut rendue aux braves gardes françaises et
+le despote n'eut plus le temps de songer à les punir.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+12 JUILLET 1789.
+
+_Lambesc aux Tuileries._
+
+
+Jusqu'à l'époque à jamais mémorable du 14, l'infâme horde des valets de
+la cour n'avait point encore appris ce que peut le peuple uni dans toute
+sa masse et qui, las du joug, a sérieusement résolu de le briser. Cette
+caste orgueilleuse de soi-disant nobles, en possession depuis des
+siècles de vexer impunément la multitude, croyait toujours conserver cet
+odieux privilège.
+
+C'est sans doute sur ces principes que l'atroce Lambesc fit le 12 son
+entrée aux Tuileries, où il commit l'acte affreux de massacrer un
+vieillard paisible et sans défense.
+
+Ce fut aux cris que le sang de cette victime fit jeter à tout Paris que
+plusieurs citoyens et moi, toujours en éveil depuis qu'il était question
+de travailler au salut de la patrie, nous nous rendîmes sur le théâtre
+du sacrifice.
+
+Des épées étaient les seules armes que les simples particuliers eussent
+alors. C'est avec ces frêles instruments de défense que nous osâmes
+braver la fureur du sanguinaire Lambesc et de sa troupe aveuglément
+féroce. Le seul courage de la liberté nous rendit complètement
+victorieux du maître esclave et de ses subalternes. Nous les expulsâmes
+du Jardin des Tuileries, et, pour assurer le succès de notre expédition
+en prévenant leur retour, nous sommes restés jusqu'à minuit à la place
+de la Révolution, lors appelée _de Louis XV_. Personne ne s'avisa de
+venir nous y troubler[34].
+
+[Note 34: Sur l'affaire du prince Lambesc, voir aussi le _Précis
+historique et justificatif de Charles-Eugène de Lorraine, prince de
+Lambesc_, s.l.n.d. (1790), in-4. Bibl. nat., Lb 39/3350. Nous avons
+annoncé dans notre introduction que nous reproduirions en note, à titre
+de variantes, les principaux passages du _Mémoire expositif_ que
+Fournier rédigea le 3 février 1790 et fit approuver à ses compagnons
+d'armes. Voici ce qu'on y lit sur les événements qui font l'objet de ce
+chapitre: «On ne se rappelle encore qu'avec une sorte de saisissement,
+la consternation, le trouble et l'effroi qui commencèrent à désoler tout
+Paris, dans l'après-midi du 12 juillet dernier. Les troupes campées aux
+Champs-Elysées jetèrent avec une audace effrénée, sous les ordres du
+prince Lambesc, la confusion et le trouble jusque dans le jardin des
+Tuileries.
+
+«Le sieur Fournier, qui s'était déjà, depuis plusieurs jours, abouché
+avec une cinquantaine d'anciens militaires de sa connaissance pour se
+tenir prêts en armes au premier mouvement des troupes, s'y porta avec sa
+nouvelle compagnie pour les en chasser, jusqu'à dix heures du soir.»]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+13 JUILLET 1789
+
+_Première formation des citoyens en corps armé. J'en suis nommé le
+chef._
+
+
+Déjà l'on était bien pénétré que le temps était venu de travailler à la
+conquête de la liberté; ainsi chacun sentait qu'aucun moment n'était à
+perdre. Tous les bons citoyens étaient en état de surveillance
+permanente. L'annonce des dangers avait fait porter le peuple, dès les
+quatre heures du matin, au Palais-Royal, aujourd'hui le jardin de
+l'Égalité.
+
+J'y arrivai à cinq heures.
+
+Le peuple délibérait pour la formation des citoyens en corps national
+armé et pour le choix d'un chef. Ce fut sur moi que ce choix tomba. Dès
+lors nous nous mîmes en état permanent de service militaire, et chacun
+de nous appréciant déjà, dans toute leur étendue, les devoirs que lui
+impose la qualité de défenseur de la liberté, considère que sa tâche
+n'est plus que de se mettre en perpétuelle opposition contre le
+despotisme et tous ses satellites.
+
+Je sors du Palais-Royal à la tête de mes frères d'armes. La seule
+confiance qu'inspire le sentiment de la liberté nous faisait nous
+considérer comme étant en armes. Nous n'avions encore que des bâtons, de
+vieilles épées, des croissants, des fourches, des bêches, etc., et c'est
+dès ce moment que commencèrent les patrouilles. Nous entrons dans la rue
+Saint-Honoré, et parvenus devant la porte de l'Oratoire, nous arrêtons
+un cavalier qui portait des paquets à Saint-Denis aux troupes qui y
+étaient campées. Je fis saisir ces paquets et nous les portâmes à
+l'Hôtel de Ville.
+
+J'en descendis et, avec l'avis de mes camarades, je fis aussitôt sonner
+le tocsin. Déjà trop d'indices s'étaient cumulés pour nous faire sentir
+la nécessité de cette grande mesure. Ce son d'alarme ayant donné l'éveil
+général dans Paris, ce me fut une conquête aisée que celle de m'emparer
+de plusieurs corps de garde occupés par des soldats encore au compte des
+despotes, mais dont le coeur était déjà gagné à la nation. Presque tous
+vinrent s'unir à moi et grossir ma troupe; elle s'augmenta spécialement
+de tous les braves du corps de garde de la pointe Saint-Eustache et de
+celui des gardes françaises de la rue de la Jussienne.
+
+A trois heures, nous nous sommes ralliés à l'église Saint-Eustache et
+j'y fus proclamé commandant à l'unanimité[35]. Mon corps se montait le
+même soir à huit cents hommes, lorsque nous nous emparâmes à la nuit
+tombante de la salle des francs-maçons, rue Coq-Héron, où j'établis mon
+corps de garde[36].
+
+[Note 35: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, un
+procès-verbal de sa nomination de capitaine commandant d'une des
+compagnies du district de Saint-Eustache (13 juillet 1789).]
+
+[Note 36: _Mémoire expositif_: «Le lendemain matin 13, le district
+Saint-Eustache s'était assemblé, comme tous les districts, pour aviser
+aux moyens de sauver la chose publique en danger. Le sieur Fournier s'y
+rendit. Il y exposa, avec autant d'intérêt que de force, qu'il n'était
+pas question dans un moment aussi critique de faire de beaux et longs
+discours, mais qu'il fallait s'armer courageusement, sans différer, et
+défendre la cité en danger; que, dans ce dessein, il avait déjà formé,
+sur le district, un corps de volontaires bien armés tout prêts à se
+porter partout où le besoin et le danger commun les appelleraient. Cette
+motion fut sur le champ adoptée unanimement, et le sieur Fournier
+reconnu, en conséquence, chef pour commander un corps de troupes dans la
+défense très urgente de la cité.
+
+«Le même jour, il établit un corps de garde avec ces cinquante
+volontaires dans la rue Coq-Héron. Bientôt trois cent cinquante autres
+braves, tant gardes françaises et suisses que bourgeois patriotes, se
+joignirent au sieur Fournier; ce qui composa tout à coup un corps de
+quatre cents volontaires, lequel, s'étant promptement augmenté du
+double, se divisa en huit compagnies de cent hommes chacune.
+
+«Ce corps de volontaires, dont le bel ordre et la régularité se firent
+admirer de tout Paris, a constamment servi avec zèle, intelligence et
+désintéressement durant les quatre mois qu'il est resté en activité, et
+reçut, de toutes parts, des éloges mérités pour sa conduite généreuse et
+sa bravoure.»]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+14 JUILLET 1789
+
+_Mon rôle à la Bastille_[37].
+
+[Note 37: Les services de Fournier à cette époque sont attestés par
+divers certificats joints à son dossier aux Archives. Citons notamment
+une affiche imprimée, en date du 13 août 1789, signée des officiers
+composant le bureau du district de Saint-Eustache. Ces officiers
+attestent l'honorabilité de Fournier qui a rempli les fonctions de
+capitaine du district depuis le 12 juillet dernier. Il y a aussi un
+imprimé, en date du 5 septembre 1789, intitulé: _Extrait d'un mémoire
+concernant les services de la compagnie de M. Fournier, l'un des
+commandants du district de Saint-Eustache_; s.l.n.d. (5 septembre 1789),
+in-8 de 7 pages. Ce mémoire, signé des officiers et soldats de la
+compagnie de Fournier, est revêtu de l'approbation de La Fayette.]
+
+La chaleur de la liberté était montée au plus haut point du thermomètre.
+Tous les esprits se trouvaient animés de son feu divin. Le peuple était
+parvenu à acquérir le sentiment de la souveraineté, et il ne voulait pas
+tarder davantage à montrer aux despotes qu'il était capable d'en prendre
+l'exercice.
+
+J'avais senti avec tous les bons patriotes que le moment de livrer
+combat était arrivé. Il fallait s'y préparer par toutes les dispositions
+nécessaires. Je vais à la Ville avec un détachement nombreux pour
+demander des munitions; on m'en refuse. Le scélérat Flesselles, prévôt
+des marchands, et ses échevins n'avaient pas un système qui s'adaptât à
+nos projets de révolution. L'indignation que leur procédé excite en moi
+m'aurait peut-être porté à des mouvements sinistres, si je n'eusse
+éprouvé une diversion par des cris: _à la Bastille!_ qui tout à coup
+vinrent remplir la place de Grève et tous les environs de la Maison de
+Ville. Je cours avec mon détachement à la Bastille, je me place près du
+pont-levis, du côté des cuisines: on jugera que je n'étais pas dans
+l'endroit le moins périlleux, quand j'aurai appris que deux citoyens à
+mes côtés furent blessés à mort, que deux jeunes gens de douze à quinze
+ans y eurent chacun un bras percé d'une balle, et que moi-même je fus
+légèrement blessé à la jambe droite.
+
+J'aperçus que, sans munitions, sans armes, nous étions dans la situation
+de ne pouvoir opposer qu'une bonne volonté inutile et que nous péririons
+tous l'un après l'autre sans rien gagner sur nos ennemis. Alors je
+jugeai que c'était déjà trop de sang versé sans fruit et qu'il ne
+fallait pas laisser plus longtemps des braves gens exposés en vain.
+
+J'arrêtai une double mesure, celle de faire transporter mes blessés à
+l'Hôtel de Ville et celle d'y retourner moi-même pour montrer les dents
+aux traîtres municipes d'alors et en obtenir, bon gré mal gré, des
+munitions.
+
+Je trouvai à la Ville l'infâme Flesselles et l'intrigant Lasalle. Je les
+forçai de me délivrer dix livres de balles et six livres de poudre; ce
+fait est constaté par les procès-verbaux de l'Hôtel de Ville. On peut y
+vérifier que c'est moi qui m'y suis fait délivrer des munitions le
+premier et qui de suite en ai fait délivrer à deux ou trois autres
+personnes à peu près même quantité.
+
+De ce moment, mes vues sur le plan d'attaque de la Bastille
+s'étendirent. Je n'eus pas de peine à concevoir que les secours que je
+venais d'obtenir étaient trop faibles pour mettre à portée de faire avec
+avantage le siège de la forteresse. J'avise donc à de plus grands
+moyens. Je descends sur la place de Grève; là, ma sensibilité est mise à
+l'épreuve par le spectacle de mes blessés que je retrouve et que
+personne n'a encore songé à secourir. Après avoir pourvu à ce qu'ils
+soient transportés à l'hôpital, je distribue mes munitions aux citoyens
+de mon commandement qui avaient des fusils et je les renvoie à la
+Bastille pour garder, en attendant mon retour, une grosse pièce de canon
+déjà saisie par mes frères d'armes à l'arsenal.
+
+Je poursuis aussitôt l'exécution du plan que je viens de dire avoir
+conçu de procurer de grands moyens de vaincre. Je cours à la tête de mes
+braves aux Invalides; nous y pénétrons sans éprouver de résistance
+notable; sans doute, ce fut moins le patriotisme que la peur qui
+détermina l'état-major des Invalides à ne point montrer une grande
+opposition, lorsque les citoyens se présentèrent chez eux.
+
+Les officiers de cette maison firent cependant preuve de dispositions
+bien équivoques, lorsque je leur demandai des armes, et qu'ils
+répondirent n'en point avoir. Il fallut leur en arracher. A la suite
+d'une perquisition très exacte, nous découvrons dans une cave 1,800
+fusils que je fais distribuer tant à mon corps qu'à d'autres citoyens.
+On sait que ce n'était là qu'une partie des armes des Invalides, et
+qu'il y fut pris en tout, ce jour-là, trente-deux mille fusils.
+
+Je me transporte dans un magasin où je suis instruit qu'il y a des
+munitions; nous y prenons plusieurs barils de poudre. Je me reconnais
+dès lors un peu plus en état de me présenter devant l'antre fameux du
+despotisme.
+
+Dans les grands moments de crise, il est bien avantageux de songer à
+tout. Je ne devais pas perdre de vue l'ordre intérieur: c'est pourquoi
+je détachai une partie de mon monde pour l'envoyer faire le service au
+corps-de-garde de la rue Coq-Héron. Avec le surplus, je me rendis de
+nouveau à la Bastille. C'est en y faisant notre entrée victorieuse que
+nous aperçûmes les premières véritables lueurs de la liberté.
+
+Je ne participai en rien à la conduite qui fut faite de De Launey à
+l'Hôtel de Ville. Je restai à la Bastille avec mes frères d'armes
+pendant toute la nuit, pour assurer dans ces premiers moments la
+conservation de notre intéressante conquête[38].
+
+[Note 38: _Mémoire expositif_: «Le mardi 14, dès six heures du matin,
+quatre cents volontaires, sous les ordres du sieur Fournier, se
+rendirent à l'Hôtel de Ville pour y demander, mais inutilement, au sieur
+Flesselles des armes et des munitions. Sur le refus de ce magistrat
+municipal, le sieur Fournier, après en avoir instruit sa troupe et
+délibéré avec ses officiers, se transporta avec eux sur l'heure même à
+la Bastille pour en conquérir. Un petit nombre seulement étaient armés
+de fusils, les autres ne l'étaient que de sabres et de bâtons; ils
+enfoncèrent néanmoins l'entrée et s'y avancèrent jusqu'auprès de la
+cuisine. A la droite du sieur Fournier, tout près du grand pont-levis,
+un garde française fut blessé à mort et un jeune homme de quatorze ans
+transpercé d'une balle. Le sieur Fournier, pour leur procurer des
+secours, les fit transporter à l'Hôtel de Ville.
+
+«Sur une seconde demande faite à grands cris, mêlés de reproches amers
+dictés par l'indignation, le sieur Fournier ne put obtenir du traître
+Flesselles qu'environ dix livres de poudre et quatre livres de balles:
+cette modicité de munition était, de la part de l'officier municipal,
+une vraie dérision.
+
+«Descendu sur la place, le sieur Fournier délibéra de nouveau avec les
+officiers de sa troupe sur le parti à prendre dans une aussi pressante
+nécessité, et il fut résolu, d'une voix unanime que les volontaires, qui
+n'étaient pas convenablement armés, se rendraient dès l'instant, sous la
+conduite du sieur Pelletier de l'Épine, à l'Hôtel royal des Invalides
+pour s'emparer de la grosse artillerie et des fusils dont on s'armerait.
+Cette résolution fut ponctuellement exécutée.
+
+«Le sieur Fournier, qui s'était fortement persuadé que la Bastille, si
+elle était attaquée vivement de plusieurs côtés à la fois, n'était pas
+imprenable, retourna continuer l'attaque avec tous les volontaires qui
+s'étaient armés. Ils combattirent avec intrépidité sans relâche jusqu'à
+ce que l'entrée en eût été victorieusement forcée, alors ils
+s'emparèrent à l'instant des cachots qui, selon eux, semblaient être les
+plus suspects.
+
+«Tandis que le sieur Fournier était occupé de la sorte, le sieur de
+l'Épine, qui s'était emparé de la grosse artillerie des Invalides,
+s'occupait, sous ses ordres, du placement des divers canons conquis, du
+soin de les faire conduire et de les faire placer à l'Hôtel de Ville, où
+le sieur de Flesselles n'était plus, au cloître Saint-Honoré, au
+Palais-Royal, etc.»]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+15 JUILLET 1789
+
+_J'achève la destruction du tombeau de la tyrannie. J'en sauve les
+papiers._
+
+
+A la pointe du jour, je me rendis à mon corps-de-garde où j'ai rassemblé
+une grande force armée, composée d'un nombre considérable de citoyens
+ensemble, de gardes françaises, gardes suisses, etc. Je revins avec ce
+renfort à la Bastille. J'avais senti la nécessité d'avoir ce renfort
+pour lever les obstacles qui s'opposaient à ce que les patriotes
+achevassent ce que la veille ils avaient si heureusement commencé.
+
+On avait bien ouvert la plupart des cachots le 14; on avait délivré les
+prisonniers qui s'y étaient trouvés; mais la précipitation et
+l'étourdissement avaient été le résultat nécessaire de la scène
+extraordinaire qui s'était offerte. Plusieurs cachots s'étaient dérobés
+à l'exactitude des recherches du même jour 14; découverts le 15, j'en
+avais requis l'ouverture. Des hommes, sous le nom de députés de l'Hôtel
+de Ville, s'y opposaient. Étonnante chose que, le lendemain d'un jour où
+le peuple français avait déployé tant d'énergie, des esclaves eussent
+osé vouloir faire rétrograder la Révolution! J'entre; je fais occuper
+tous les postes par ma troupe; je demande aux prétendus députés leurs
+pouvoirs; je demande également les clés des cachots qui restent à
+ouvrir: on me refuse tout. Je prends le parti de faire rompre et briser
+toutes les portes de ces affreuses demeures sépulcrales, où nous nous
+attendions de trouver encore quelques victimes enterrées vives. Personne
+n'habitait plus ces sombres et infernaux séjours; mais des chaînes, et
+autres instruments de supplice qui s'offrirent à notre vue, nous
+apprirent que c'était là où les malheureux que l'on voulait conduire à
+la mort par de longues souffrances expiaient des actes sans doute
+vertueux aux yeux de la raison, mais qui, aux yeux du despotisme,
+étaient les derniers des crimes.
+
+Trois mesures importantes me restaient à suivre à la Bastille pour
+assurer à la nation tout l'avantage qu'elle pouvait tirer de sa
+conquête. J'en dirigeai l'exécution avec toute l'exactitude qu'un zèle
+sans bornes peut inspirer.
+
+La première de ces mesures consista à déloger tout le canon de la
+Bastille pour en armer Paris: mes frères d'armes, ainsi que moi, nous en
+fîmes la distribution dans tous les districts.
+
+La seconde mesure était de mettre dans un sûr dépôt une quantité immense
+de papiers dans lesquels il devait se trouver de quoi transmettre à la
+postérité l'histoire complète des grands forfaits du despotisme en
+France, afin de léguer à nos neveux, avec la liberté consolidée, une
+perpétuelle horreur et un sentiment durable de défiance contre le retour
+de la tyrannie.
+
+Nous fîmes charger quatre voitures de ces papiers, que nous avions
+réunis tant dans des cartons que dans des caisses, et nous les déposâmes
+à l'Hôtel de Ville.
+
+J'observe que ce n'était encore qu'une partie des papiers de la
+Bastille. Le peuple, avide de pénétrer dans les horribles secrets du
+despotisme, en avait fait la veille un très grand gaspillage. J'ai de
+Manuel une lettre par laquelle il m'avait annoncé que le dépouillement
+serait fait de cette partie déposée à la Ville, et que cet extrait des
+atrocités de la tyrannie recevrait la publicité la plus complète[39].
+J'ignore pourquoi rien n'en a été fait. Mais Manuel m'a appris à le
+connaître: il a eu apparemment ses raisons de cacher au peuple les
+monstrueux secrets du despotisme. Et pourquoi le Conseil général de la
+Commune ne met-il pas au rang de ses devoirs de les dévoiler? Ces
+horribles mystères appartiennent au peuple. Comme citoyen, comme membre
+du peuple, je somme, au nom du peuple, le Conseil général de lui donner
+connaissance de ce dépôt horrible et précieux.
+
+[Note 39: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, une lettre de
+Manuel relative aux papiers de la Bastille, et datée du 19 mai 1792.]
+
+Enfin, la dernière mesure fut de désespérer l'aristocratie, qui pouvait
+croire à une nouvelle résurrection, et de lui montrer la volonté ferme
+et constante du peuple français, en prévenant la réédification du
+monument honteux de la barbarie des rois.
+
+Mes harangues au peuple, pour l'engager à se livrer à la démolition de
+la Bastille, eurent un prompt effet. Un peuple disposé aux révolutions
+pour la liberté est très docile aux conseils d'exécution qui lui sont
+donnés pour tout ce qui lui paraît tendre à le faire arriver au but[40].
+
+[Note 40: _Mémoire justificatif_: «Cependant les volontaires n'avaient
+pas désemparé de la Bastille: leur présence y était nécessaire pour y
+maintenir l'ordre et y veiller à la sûreté des citoyens qui s'y
+portaient en foule. Dans une telle confusion, il était inévitable qu'il
+s'y commît des abus: ils en firent cesser quelques-uns et en réprimèrent
+d'autres. Une chose surtout fixa leur attention et parut demander leurs
+soins, c'était un cachot fermé dont la porte était gardée par plusieurs
+gardes particuliers. Le sieur Fournier, informé que ce cachot contenait
+les archives de la Bastille, que depuis cinq heures du matin (c'était le
+15, le lendemain de la prise) des personnes, se prétendant munies d'une
+commission de la Ville, avaient fait un dépouillement provisoire des
+papiers de ces archives, en avaient formé des liasses considérables et
+rempli des malles. Quatre voitures déjà chargées de ces papiers étaient
+prêtes à partir. Le sieur Fournier, sur le refus de représenter la
+commission et sur le mauvais compte qui lui fut rendu de la distribution
+de ces papiers et de ce que contenait le cachot, donna ordre d'enfoncer
+la porte. Il fit arrêter un sieur Charlet, qui paraissait être un
+porteur de clef, et qui se disait électeur et commissaire de la Ville au
+dépouillement de ces papiers et de ce que contenait ce cachot, qu'il
+était chargé, disait-il, de faire conduire dans un dépôt. Le sieur
+Fournier fit conduire le sieur Charlet et les quatre voitures de papiers
+à l'Hôtel de Ville par le sieur Pelletier de l'Épine et Millet de
+Marcilly et un détachement de volontaires, qui (_sic_), après avoir fait
+son rapport au bureau de la Ville, fut chargé de veiller avec son
+détachement à la décharge des voitures de papiers et de continuer d'y
+apporter leurs soins jusqu'à ce qu'ils eussent été en totalité
+transportés à l'Hôtel de Ville.»]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+16 JUILLET 1789
+
+_Je préviens l'incendie des lettres à la poste._
+
+
+Un moyen infernal avait été inventé par la coalition aristocratique et
+de la cour pour rendre infructueux les généreux efforts du 14. On
+s'était flatté d'armer les provinces contre Paris et d'assurer la guerre
+civile par une mesure doublement perfide. Tandis que, d'un côté, on
+expédiait des courriers dans toutes les parties du royaume, pour
+annoncer que Paris était en cendres et que l'on y avait massacré tous
+les patriotes et jusqu'aux femmes et enfants, on avait arrêté d'un autre
+côté d'empêcher les véritables relations de parvenir, en incendiant
+toutes les lettres à la poste. Averti secrètement de cette atroce
+manoeuvre, j'investis l'hôtel des postes, je m'empare du ci-devant baron
+d'Ogny, directeur général. J'arrête l'incendie déjà commencé depuis une
+demi-heure dans une grande grille de fer, au milieu d'une cour bornée
+par quatre murailles. Je conduis d'Ogny à l'Hôtel de Ville, où il subit
+interrogatoire. Je demande deux députés de l'Assemblée constituante,
+pour concerter avec eux les mesures convenables. Je propose un arrêté
+pour nommer dans l'instant quatre commissaires pour vérifier les départs
+et arrivées des lettres, afin d'assurer la correspondance de l'Europe,
+et rassurer le royaume et les étrangers sur le sort de la nation. On
+adopte cet arrêté dont j'exigeai aussitôt l'affiche dans tout Paris. Son
+résultat est de rendre dès ce moment la correspondance très exacte. Mais
+d'Ogny, dont la scélératesse méritait la plus exemplaire répression,
+reçut de la part de deux traîtres que la France aveugle idolâtre et dont
+elle se repentit depuis, d'Ogny reçut, dis-je, de Bailly et de La
+Fayette une récompense éclatante de ses affreux services. La postérité
+voudra-t-elle croire que La Fayette parvint à faire nommer d'Ogny
+commandant à ma place du bataillon de Saint-Eustache?
+
+Ceci cesse d'étonner, lorsqu'on considère que les deux fameux intrigants
+que je viens de nommer étaient à cette époque en possession pleine et
+entière de l'esprit public qu'ils étaient complètement parvenus à
+égarer. Le faux masque de patriotisme sous lequel ils couvraient leur
+duplicité, était tel qu'il fallait, pour les mettre à portée de
+paralyser la nation sans qu'elle s'en aperçut. Mon énergie civique
+n'entrait point dans leur plan. Les volontaires du corps de garde firent
+faire à leurs frais un drapeau avec cette inscription qui fut toujours
+ma devise: _Étendard de la liberté. Destruction des tyrans_[41]. Ce
+n'était point de cela dont il s'agissait dans le système des La Fayette
+et des Bailly[42].
+
+[Note 41: Il y a dans les papiers de Fournier une pièce qui semble
+contredire cette allégation. C'est une attestation du district de
+Saint-Eustache, en date du 8 septembre 1789, que Fournier et sa
+compagnie ont fait bénir par le curé de Saint-Eustache «un drapeau aux
+couleurs nationales sur lequel étaient empreints les attributs du
+district et le chiffre de M. le marquis de la Fayette.»]
+
+[Note 42: _Mémoire justificatif_: «Le jeudi 16, le sieur Fournier,
+informé que l'on brûlait mystérieusement et dans le plus grand secret
+une quantité considérable de papiers à l'Hôtel de la poste aux lettres,
+s'y transporta à l'instant. D'abord il se saisit prudemment de toutes
+les portes de l'Hôtel. Il fit ensuite entrer avec lui douze braves
+Suisses pour en garder l'intérieur. Cette démarche était certainement
+importante et délicate: elle exigeait de l'activité et de la célérité.
+Le sieur Fournier y mit encore de l'honnêteté, et à ce sujet il ne
+craint pas d'invoquer le témoignage même de M. le comte d'Ogny,
+administrateur général des postes et messageries de France. Ce n'est pas
+qu'il n'ait éprouvé beaucoup de difficultés de la part de celui-ci, qui
+d'abord déniait hautement l'incendie des papiers, et qu'il n'y ait même
+eu entre eux de vifs et d'assez longs débats.
+
+«Mais le sieur Fournier, toujours actif dans ses expéditions et qui ne
+souffre ni subterfuge ni délai, ordonne sur le champ, pour les faire
+promptement cesser, des recherches exactes dans toutes les parties de
+l'Hôtel. Alors M. d'Ogny, voyant qu'on allait fouiller dans une petite
+cour dérobée, avoua que véritablement on avait brûlé, la veille dans
+cette cour, sans conséquence quelques papiers inutiles. Bientôt le sieur
+Fournier menaça d'en faire enfoncer la porte si elle ne lui était pas
+ouverte à l'instant et les clefs furent apportées.
+
+«Le sieur Fournier, étant entré dans cette cour, y trouva une grille de
+fer d'environ trois pieds carrés et un homme tout occupé à brûler des
+papiers. Vraisemblablement il ne brûlait que les lettres des patriotes
+qui annonçaient, dans les provinces, la révolution et la nouvelle
+position des choses. Car on sut depuis des provinces que beaucoup de
+lettres incendiaires y étaient parvenues par la voie des courriers
+ordinaires. Quoi qu'il en soit, l'incendie fut arrêté, l'homme saisi, et
+M. d'Ogny sommé de se rendre à l'Hôtel de Ville. Le sieur Fournier l'y
+conduisit bien escorté et y fit son rapport au Comité de police.
+
+«Sur cette entrefaite, arrivèrent à l'Hôtel de Ville deux députés de
+l'Assemblée nationale, et il fut arrêté en leur présence qu'il y aurait
+provisoirement, et jusqu'à ce que l'Assemblée nationale en eût autrement
+ordonné, quatre électeurs pour vérifier à l'Hôtel des postes le départ
+et l'arrivée des courriers. Cette prudente délibération fut affichée
+dans tout Paris. Assurément la sûreté de l'assistance publique
+n'exigeait pas moins que cette sage précaution.
+
+«Ainsi c'est aux soins vigilants du sieur Fournier que toute la France
+est redevable de cette précieuse sûreté dans le moment de ses plus
+violentes crises. M. d'Ogny lui doit même d'avoir été dérobé et
+soustrait, par son active vigilance, aux fureurs de la populace qui
+voulait le hisser au Coin du Roi et le voir figurer un fatal réverbère.
+Heureusement pour cet administrateur, il en fut quitte seulement pour la
+peur.
+
+«Le 17, le sieur Fournier, allant à la tête de ses volontaires au-devant
+du Roi qui venait, en conséquence de la révolution, faire son entrée à
+Paris, aperçut sur la route un détachement de troupes suisses en armes
+et bagages, ayant chacun trente coups à tirer, mais sans officiers et
+seulement un caporal à leur tête. Il crut devoir les questionner et leur
+demander de rendre les armes, ce qu'ils firent de bonne grâce. Il
+distribua leurs munitions à ses volontaires. Comme ces Suisses
+paraissaient agir de bonne foi, il leur laissa leurs fusils, les faisant
+seulement garder à vue. Ils n'avaient point pris de nourriture depuis
+deux jours, dirent-ils. Le sieur Fournier leur fit donner à boire et à
+manger, a ses frais. Une citoyenne généreuse, la dame Morel, devant la
+porte de laquelle ceci se passait, voulut participer à cet acte
+d'humanité. Elle fit distribuer ensuite aux soldats du pain et même des
+rafraîchissements de diverses sortes. Véritablement, les vivres étaient
+rares alors: on en obtenait difficilement, même à prix d'argent. Il
+fallait pourtant en procurer aux défenseurs de la patrie. C'était là un
+devoir patriotique et le sieur Fournier le remplit généreusement. Il
+nourrit de ses deniers, durant neuf jours, une compagnie de gardes
+françaises, une compagnie de gardes suisses, le corps de garde des
+pompiers de la rue de la Jussienne et même en partie, durant le même
+temps, les deux corps de garde de cette même rue.
+
+«Grâce aux généreux officiers des volontaires, ces deux corps de garde
+n'ont même rien coûté, ou presque rien coûté, vu leur grand nombre, au
+district Saint-Eustache durant les trois mois qu'ils ont été en
+activité.
+
+«Partout où il y avait un service critique et du danger, le corps des
+volontaires, qui y était presque, toujours commandé, s'y portait avec
+zèle; dans la vallée de Montmorency, à l'Hôtel de Ville à l'occasion de
+l'émeute causée par le bateau de poudre suspecte, à l'_Opéra_, lorsque
+le bruit qu'on allait le brûler se fut répandu. Le sieur Fournier fut
+même engagé de commander en personne ce poste-là, etc., etc.
+
+«Il y avait souvent jour et nuit, surtout dans le commencement de la
+Révolution, trois ou quatre détachements de 20, 30, 40 et jusqu'à 50
+hommes pendant des deux et trois jours en campagne aux frais des
+volontaires; les gardes soldés, car il y en avait toujours dans ces
+détachements, étaient défrayés par les volontaires; de manière que
+lorsqu'ils rentraient au corps de garde, ils recevaient leur paye
+franche.
+
+«Le sieur Fournier, ayant obtenu pour son corps la permission d'avoir un
+drapeau, M. de La Fayette, qui avait passé ce corps en revue dans son
+hôtel, souhaita d'y voir placé son chiffre: il voulut même assister avec
+son état-major à la bénédiction pompeuse de ce drapeau qui fut faite en
+l'église Saint-Eustache.
+
+«On croirait presque que depuis cette époque, et à l'occasion de cette
+double faveur de M. le général, la jalousie est entrée dans le district
+Saint-Eustache; du moins il est arrivé que le corps des volontaires du
+sieur Fournier est en partie resté sans activité; mais, nonobstant cette
+inaction actuelle, les membres sont toujours unis de coeur et de
+sentiments. Comme le salut public est leur _devise_ et leur but, ils
+attendent les ordres du général, lorsque le cas l'exigera pour la
+défense de la patrie et pour le service indivisible de la nation et du
+roi.»]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+5 OCTOBRE 1789
+
+_Voyage de Versailles._
+
+
+Depuis que l'intrigue perverse des deux directeurs de la France m'avait
+supplanté pour mettre à ma place un grand scélérat, j'étais resté coi
+dans mon asile, après m'être écrié comme Brutus: _O vertu! tu n'es donc
+bonne à rien sur cette terre dépravée!_
+
+Mais le spectacle de mes frères criant la faim, à l'époque du 5 octobre,
+ne put plus contenir davantage ma sensibilité. L'exécrable horde
+aristocratique et royale avait formé le complot de réduire à
+l'esclavage, par la famine, cette nation qu'elle ne voyait pas lieu par
+d'autrès moyens de faire renoncer à son projet de conquérir sa liberté.
+J'entends, ce jour-là, dès sept heures du matin[43], les cris d'une
+alarme générale et le tocsin qui sonne. Je cours à la Ville. J'y trouve
+le peuple qui, à ma vue, s'écrie: «_Fournier, conduisez-nous à
+Versailles où nous voulons aller demander du pain_.» Je répondis que
+j'irais si je pouvais rassembler une force armée suffisante.
+
+[Note 43: J'avais rendez-vous à la même heure au Comité militaire de la
+ville avec Bailly et La Fayette pour l'examen de mon plan des 6,000
+hommes. (_Note de Fournier_.)]
+
+Le corps des Vainqueurs de la Bastille se mit en mouvement le premier
+et, de concert avec les femmes, il fut à Versailles où il s'empara, au
+milieu de la place d'Armes, des gardes du corps et des troupes du
+despotisme qui y étaient postées.
+
+Je ne crus pas devoir perdre un moment. Je courus dans Paris pour
+rallier le plus qu'il me serait possible de bons citoyens.
+
+Arrivé à Saint-Eustache, j'y trouve d'Ogny, commandant, mon successeur,
+sous lequel les citoyens refusaient de marcher. D'Ogny eut la bassesse
+de recourir à moi pour me prier de les rassembler; il s'agissait du
+salut public; je ne me prêtai pas à d'autres considérations. Je n'eus
+besoin que de dire à mes anciens camarades: «_Frères, me
+reconnaissez-vous?_» A l'instant, toutes les compagnies furent sous les
+armes. Croira-t-on qu'aussitôt d'Ogny eut l'impudeur de se mettre _avec
+moi à la tête_ de ces mêmes compagnies qui se rendirent à l'Hôtel de
+Ville? Là s'engagea un conflit pour savoir à qui, de d'Ogny ou de moi,
+resterait le commandement. Une bonne partie des citoyens et des troupes
+se rangea de mon côté. On observa que nous n'avions point d'étendard
+pour faire notre ralliement. J'allai chercher le drapeau à la fameuse
+devise: _Destruction des tyrans_.
+
+De retour à la Ville, je trouve tout le peuple et les gardes françaises
+qui me crient: «A Versailles, Fournier, commandez-nous.» Je fait battre
+le rappel, et j'assemble tout le monde de bonne volonté.
+
+Alors d'Ogny descend de la Ville: «Qui vous a donné l'ordre de battre?
+demande-t-il aux tambours.--C'est moi, répondis-je en m'avançant.--Qui
+vous en a donné l'ordre? réplique-t-il.» Je lui dis du ton le plus
+ferme: «Le tocsin et le peuple souverain.» Alors il s'exhala contre moi
+en menaces que je fis cesser en le poursuivant avec mon sabre nu. Il
+s'enfuit dans l'Hôtel de Ville où je le suivis.
+
+Mais la réflexion me fit abandonner ce lâche pour m'occuper du
+sycophante La Fayette que je trouvai dans un des appartements de la
+Maison de Ville, occupé à faire de grandes motions qui n'étaient pas les
+miennes ni celles du peuple.
+
+Je lui adressai la parole pour lui dire:
+
+«Général, le peuple vous demande en bas, sur la place de Grève; il faut
+dans l'instant descendre, il en est temps; le peuple veut faire le
+voyage de Versailles pour chercher du pain: je vous exhorte de ne pas
+différer.» La Fayette obéit. Je descendis aussitôt. Il se porta sur ma
+colonne où, s'adressant à moi avec un petit imprimé à la main, il me
+dit: «Fournier, comment, vous sur qui je comptais le plus pour me donner
+des détachements pour aller à quarante et cinquante lieues d'ici,
+chercher des farines, est-ce que vous me manquerez aujourd'hui?»
+
+Ce piège grossier, pour faire diversion au grand objet qui nous
+occupait, n'eut pas de prise sur moi. «Oui, général, répliquai-je, je
+vous manquerai aujourd'hui. C'est à Versailles qu'il faut aller et il
+est temps de partir.» Cette réponse faite, je saisis mon rôle de
+commandant: «Attention, à gauche, à Versailles!...» Ausstôt, deux femmes
+se portèrent vers La Fayette et lui dirent, en lui montrant du doigt le
+fameux réverbère: «A Versailles ou à la lanterne!» A ces mots, il part;
+nous sommes partis.
+
+Mais nos scélérats avaient arrêté entre eux d'employer tous leurs
+efforts pour faire manquer la partie. D'Ogny était devenu le lieutenant
+de La Fayette; il marchait à ses côtés. Nous n'étions qu'à la hauteur du
+Pont-Neuf, lorsqu'on nous fit faire une première halte. Alors le général
+et d'Ogny vinrent à moi, et me dirent: «Nous ne devons point partir sans
+munitions; vous pourriez en aller prendre au district de
+Saint-Eustache.» Je soupçonnai bien que cette amorce couvrait encore
+quelque dard nouveau; c'est pourquoi je me précautionnai. Je consentis
+d'aller chercher des munitions avec ma première colonne, mais je dis à
+ma seconde de m'attendre à la hauteur des Champs-Elysées avec le général
+et de ne pas le perdre de vue.
+
+Arrivé à Saint-Eustache, quel fut mon étonnement d'y voir d'Ogny et de
+l'entendre crier aux troupes entrées dans l'église et rangées en
+bataille: «Haut les armes, chacun chez vous, je vous l'ordonne au nom du
+général!» Indigné, je m'écrie: «Halte-là, citoyens!» Je prends aussitôt
+mes épaulettes, je les foule aux pieds, je crie de toutes mes forces
+_que c'est ainsi que mérite d'être foulé aux pieds le lâche qui vient
+d'oser ordonner aux citoyens de retourner chez eux_. Je rattache mes
+épaulettes et je dis à ma troupe: «Citoyens, qui m'aimera, me suivra»;
+et m'adressant aux femmes: «Vos enfants meurent de faim; si vos époux
+sont assez dénaturés et assez lâches pour ne pas vouloir aller leur
+chercher du pain, il ne vous reste donc plus qu'à les égorger.»
+
+L'effet de ce discours fut des plus funestes à d'Ogny. Il ne fut pas
+plutôt prononcé que les femmes tombèrent sur lui et lui distribuèrent
+tant de coups de poing et de pied dans le ventre qu'elles le forcèrent à
+marcher et qu'il mourut peu de temps après des suites de ce traitement
+qu'il avait trop mérité.
+
+J'allai rejoindre aux Champs-Elysées le corps que j'avais quitté au
+Pont-Neuf, et alors nous paraissons marcher tout de bon pour Versailles.
+
+Lorsque nous fûmes vis-à-vis la manufacture de Sèvres, il vint à passer
+une voiture qui s'annonçait sous le titre d'équipages de La Fayette.
+Elle était conduite par huit chevaux de poste; des hommes, au nombre de
+huit à dix, habillés en grenadiers nationaux, étaient montés sur
+l'impériale, sur le siège et derrière. Ils criaient tout le long des
+colonnes: «Gare, laissez passer, ce sont les équipages du général.»
+
+A ce mot _du général_, j'arrêtai la voiture et je dis: «Ce serait la
+voiture du diable, je l'arrêterais pour savoir ce qui est dedans.»
+Aussitôt une nuée de mouchards et de coupe-jarrets me circonscrit et
+fait échapper la voiture. Je demande si on ne démêle point la
+préméditation d'un départ commun du roi et du général, puisque c'est à
+la même heure et au même moment que la garde nationale de Versailles,
+toujours active et patriote, et les Vainqueurs de la Bastille, que j'ai
+dit ci-dessus être partis les premiers et en avant, ont arrêté à
+Versailles les équipages de la maison royale au bas de l'Orangerie et
+qu'ils les ont fait rentrer en lieu de sûreté.
+
+Les intentions perfides de ce malheureux La Fayette ne paraissent plus
+équivoques, quand on se ressouvient qu'il fit faire aux citoyens armés
+cinq ou six stations de Paris à Versailles, au milieu d'un déluge de
+pluie et du temps le plus affreux qui ne permit d'arriver qu'entre
+minuit et une heure.
+
+C'est ainsi qu'on donnait le temps à d'Estaing de préparer toutes les
+manoeuvres criminelles de la Cour et du traître général. Ce d'Estaing
+abandonna à dessein son poste de la garde nationale de Versailles pour
+s'occuper plus utilement au château; mais, ayant été instruit de la
+trahison, je m'emparai du corps de garde des ci-devant gardes françaises
+et du parc d'artillerie où j'établis bonne sûreté. La preuve de ce fait
+existe par le témoignage du citoyen de Versailles commandant du poste et
+par une attestation de l'aide de camp Gouvion qui était venu à deux
+heures du matin pour s'emparer de ce poste. Mais je mis mes moustaches
+en travers et lui dis _qu'il était temps de déguerpir et de f... le
+camp_. Il me demanda la permission d'entrer dans le corps de garde pour
+écrire une lettre à la municipalité de Paris. Je lui dis _qu'il le
+pouvait et que je m'en f... encore_. Après une heure de réflexion et
+après avoir fumé deux pipes, il fut obligé d'aller fumer la troisième
+auprès de son général, qui était allé soupirer auprès de
+Marie-Antoinette et réfléchir sur les inconvénients des grandeurs.
+
+Le 6, à cinq heures du matin, j'allai à la découverte, accompagné de
+deux officiers de mon poste. J'allai jusque sur la terrasse du château
+du côté de l'Orangerie. Là, je vis toute la terre labourée par la trace
+de plusieurs chevaux. Ma curiosité me porta à vouloir découvrir de quel
+côté cette cavalerie avait dirigé ses pas. Je tournai du côté de Trianon
+et je poursuivis ma route vers l'escalier de marbre. Parvenu vis-à-vis
+les appartements de la ci-devant Madame _Véto_, j'aperçus deux gardes
+des Cent-Suisses qui étaient en ligne perpendiculaire de sa fenêtre. Je
+voulus leur parler, et tirer d'eux, s'il se pouvait, quelques
+instructions. Ils me dirent que La Fayette et les gardes du corps et
+tous les gentilshommes de la Cour étaient des f...gueux, qu'ils avaient
+voulu les soûler la veille, qu'ils avaient accepté un verre de vin sans
+vouloir entrer pour rien dans leurs complots; que les gardes du corps
+leur avaient dit: «A votre santé, camarades, et à la santé du roi.» L'un
+de nous, poursuivirent-ils, donna un signal aux autres et nous nous
+sommes retirés en leur disant: «_Comment! nous sommes aujourd'hui vos
+camarades, et vous avez coutume de nous regarder comme des valets de
+porte!_»
+
+Nous fûmes bientôt distraits du récit que ces braves Suisses nous
+faisaient, lorsque, frappant cinq heures trois quarts, il entra dans la
+cour de marbre une quantité innombrable de peuple qui se porte sur les
+gardes du corps en faction, que l'on enleva en poussant force cris: _A
+la lanterne!_
+
+J'ai cru qu'il était de mon devoir de ne point préjuger de coupables. Je
+voulus leur sauver la vie, mais inutilement. Le premier arrêté eut le
+ventre ouvert d'un coup de couteau: il expira à mes pieds. Il fut
+démonté de ses armes, et son mousqueton, qui me resta dans les mains,
+est encore chez moi.
+
+Je courus aussitôt dans le château et je me trouvai encore à temps de
+prévenir une partie des gardes du corps et de les sauver. Je crus par
+suite faire une bonne action en avertissant cette malheureuse ci-devant
+reine de se sauver chez son mari.
+
+Je fis, en outre, fermer les portes des Cent-Suisses et je formai un mur
+de mon corps pour empêcher le massacre général dans le château. Je
+bravai plus de vingt coups de feu pour cela, dans la conviction où
+j'étais alors que je me livrais à un acte méritoire; on n'avait pas
+encore à cette époque la mesure entière de la monstruosité de ces êtres
+dont on a connu depuis toute la noirceur de l'âme.
+
+Je me rendis au corps de garde et envoyai aussitôt un officier de mon
+poste pour faire battre la générale. Nous réunîmes toute la force pour
+contenir ce grand mouvement populaire, dont les efforts tendaient à la
+punition instante des chefs des traîtres[44].
+
+[Note 44: Fournier se fit donner par deux Cent-Suisses un certificat
+constatant, que, dans la matinée du 6 octobre 1789, il avait préservé le
+château de Versailles du carnage. On trouvera ce document dans ses
+papiers aux Archives.]
+
+Nous nous présentons dans la cour de marbre; là nous demandons le
+ci-devant roi au balcon; il y paraît avec sa femme, ses enfants et La
+Fayette. Les deux ou trois bouts de phrase qu'il y profère ont l'air de
+stupéfier la plupart des auditeurs: tant il est vrai que les chaînes de
+l'esclavage et de l'idolâtrie pour les rois avaient empreint chez nous
+des marques bien profondes! Je voyais l'heure où tout le monde aurait
+repris la route de Paris sans donner plus de suite à cette démarche[45].
+
+[Note 45: _Mémoire justificatif_: «Le 5 octobre dernier, une partie des
+volontaires se portèrent à Versailles sous la conduite du sieur
+Fournier; arrivés là à une heure après minuit, le sieur Fournier y prit
+les ordres de M. de La Fayette. En conséquence, il se rendit, accompagné
+de ses volontaires, à l'ancien corps de garde des gardes françaises, où
+ils furent accueillis en frères par la garde nationale de Versailles qui
+occupait ce poste. Ils y restèrent jusqu'à cinq heures du matin.
+
+«Alors le sieur Fournier crut devoir aller officiellement à la
+découverte et reconnaître par lui-même ce qui se passait à l'entour du
+château. Tout y était, à cette heure-là, calme et tranquille: il
+n'aperçut même, chose assez étrange, vu surtout la circonstance,
+personne dans la cour des Ministres. Il passa d'abord du côté de la
+chapelle. Il y trouva sous la voûte, près la porte de l'appartement du
+capitaine des gardes, deux gardes du corps en faction qu'il avertit bien
+de ne pas se montrer, s'ils voulaient éviter de devenir victimes d'une
+populace immense vivement irritée qui avait juré leur entière
+destruction.
+
+«De là, le sieur Fournier continua sa marche d'observation sur la
+terrasse du côté de l'Orangerie. Il remarqua que, dans tout le côté des
+appartements de la reine, les gardes du corps avaient passé la nuit avec
+leurs chevaux, d'où, à en juger par leurs traces, ils étaient allés vers
+Trianon.
+
+«Il aborda ensuite deux des Cent-Suisses de la garde du roi, et aperçut
+au même instant deux dames dans l'appartement de la reine qui s'étaient
+approchées d'une croisée, mais d'où elles se retirèrent sitôt qu'elles
+eurent vu qu'elles avaient été aperçues. Puis il passa avec les deux
+Cent-Suisses dans l'escalier qui fait face à la cour de Marbre. Il était
+alors environ six heures du matin.
+
+«Tout à coup on vit entrer confusément, par la cour des Princes, une
+populace en fureur qui courut se saisir des mêmes gardes du corps que le
+sieur Fournier avait avertis. Là disparurent deux de ses volontaires qui
+l'avaient toujours accompagné. Pour lui, il tenta inutilement d'arracher
+l'un de ces deux gardes des mains de la populace. Il n'en échappa
+lui-même qu'en donnant un coup de sabre à l'assassin qui le tenait déjà
+_appréhendé au corps_, prétendant qu'étant lui-même un garde du corps
+déguisé sous l'habit national, il fallait sans miséricorde le mettre
+dans l'instant même à la _lanterne_.
+
+«Échappé de la sorte, le sieur Fournier se sauva par l'escalier de
+marbre, après avoir été poursuivi dans sa fuite par une grêle de coups
+de fusils, dont heureusement aucun ne l'atteignit. Il aborde les
+Suisses, fait fermer les portes du château, gagne l'escalier qui descend
+au bureau de la guerre et se rend enfin avec beaucoup de peine rejoindre
+sa troupe au corps de garde où il avait passé une partie de la nuit. Il
+s'empresse d'y annoncer tout ce qui se passait, fait battre la générale
+et se rend en hâte au château pour dissiper toute cette populace irritée
+et sans frein et empêcher, s'il était possible, le carnage horrible que
+quatre cents assassins qu'elle escortait, s'étaient proposé d'y porter
+par le fer et le feu.»]
+
+Je m'adresse à cinq ou six de ces femmes qui, sous le titre et
+l'enveloppe de poissardes, cachent des qualités morales et surtout un
+jugement qui les rend capables de toujours bien apprécier un bon avis.
+Je me mets au niveau de leur intellect et, empruntant le ton du père
+Duchesne et leur mettant le poing sous le nez, je leur dis: «_Sac...
+b....esses, vous ne voyez pas que La Fayette et le roi vous c..... quand
+ils disent qu'ils vont entrer dans leur cabinet pour vous donner du
+pain. Vous n'apercevez pas que c'est pour vous renvoyer et pour vous
+rendre des fers et la famine. Il faut emmener à Paris toute la sacrée
+boutique_...»
+
+Ces paroles ne furent pas plutôt exprimées et je ne les eus pas plutôt
+fait suivre du geste de porter mon chapeau au bout de mon sabre en
+criant: _A Paris, le roi à Paris_, que cinquante mille voix répètent ce
+même cri: _A Paris_, et, de suite, l'on part....
+
+Nous sommes encore partis.
+
+C'est moi qui fus chargé d'aller en avant pour annoncer à la
+municipalité de Paris la nouvelle de l'arrivée dans la capitale du
+maître de Versailles, et que le peuple, dont tel était le bon plaisir,
+l'y conduisait.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+1789[46]
+
+[Note 46: _Sic_. Il faut lire 1791.]
+
+_Journée des poignards.--Démolition de Vincennes._
+
+
+Il n'était pas échappé aux yeux de La Fayette que j'avais eu une part
+suffisante aux événements qui viennent d'être décrits. Aussi prit-il
+toujours grand soin de m'écarter et de faire remplir tous les emplois
+par des aristocrates et des scélérats. Sans doute, on espérait de me
+dégoûter par l'ingratitude. Mais moi, qui n'ai jamais servi la patrie
+que pour la satisfaction de la servir, je ne sentis jamais mon zèle
+diminuer, comme on en verra les preuves dans le plus grand nombre de
+faits qui me restent encore à rapporter.
+
+Cette fameuse conspiration des poignards[47], que la divinité qui a
+toujours veillé sur le sort de notre liberté a fait échouer comme tant
+d'autres, j'eus, quatre jours avant son exécution, des indices de son
+existence. Je savais la diversion qu'on devait donner au peuple par la
+feinte démolition de Vincennes. Je savais que tout cela était tramé par
+les deux perfides, Bailly et La Fayette. Je voulais prévenir le coup
+dont ils menaçaient la patrie, et pour cela j'allai faire ma
+dénonciation au club des Cordeliers. Legendre, faisant alors les
+fonctions de président, proposa et fit délibérer une députation aux
+Jacobins, pour y transmettre cette dénonciation. Je fus de la
+députation.
+
+[Note 47: 28 février 1791.]
+
+Arrivé aux Jacobins, j'eus la parole, et je voulais entreprendre de
+dénoncer l'affreux complot, quand je vis ma voix entièrement couverte
+par des cris aussi affreux d'épauletiers, de coupe-jarrets et de
+mouchards que le traître général et le scélérat maire tenaient toujours
+apostés dans ce club respectable.
+
+Malheureusement, les patriotes n'y étaient point en force ce jour-là.
+Cependant je ne perdis point courage et après de grands efforts pour
+faire percer ma voix à travers toutes celles de ces aboyeurs gagés, je
+parvins à pouvoir déclarer à l'assemblée du club et au président que
+j'étais si sûr de ce que j'avançais, que je dénonçais particulièrement
+pour être de la conjuration tous ces individus qui prenaient feu, et que
+je défiais chacun d'eux d'oser venir m'en demander la preuve.
+
+Peut-être s'étonnera-t-on que je sois sorti sans encombre de tant de
+circonstances où l'on me voit montrer une conduite qui sans doute parait
+avoir tenu de la témérité. Je réponds que je ne marchais jamais sans
+avoir dans ma poche la résistance à l'oppression et que j'avais juré,
+partout où je m'étais présenté, que si l'on avait le malheur de
+m'arrêter, je ferais un exemple de justice tiré du seul droit de nature.
+
+Voilà ce qui a toujours arrêté l'exécution de beaucoup de mandats
+d'arrêts lancés contre moi par les grands inquisiteurs de juges de paix.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+1789[48]
+
+[Note 48: _Sic_. Il faut sans doute lire aussi 1791.]
+
+_Troubles provoqués par la voie des spectacles._
+
+
+L'aristocratie s'était promis d'inoculer l'incivisme par les canaux des
+théâtres. Cette maudite pièce de ....[49] fut celle qui fit le plus de
+fortune et avec laquelle les bas flatteurs du royalisme insultèrent le
+plus lâchement aux patriotes. Impatienté, je dis un jour à bon nombre de
+ces derniers: Rendons-nous en force au Panthéon (_sic_), et vous verrez
+que nous saurons nous venger de toutes ces bravades trop longtemps
+souffertes. Nous partons: _A bas la pièce et les aristocrates!_ nous
+écrions-nous dès que la scène s'ouvre. On nous répond: _A bas les
+Jacobins!_ Un combat s'engage et plusieurs coups d'épée et de sabre sont
+donnés et reçus. Les patriotes, inférieurs en nombre à la faction
+royaliste, furent contraints de me laisser presque seul dans le
+parterre. J'y fus en butte à toutes les insultes des femmes entretenues
+par les chevaliers du poignard, qui en voulaient surtout infiniment à ma
+coiffure de jacobin ou de sans-culotte dont on connaît l'élégance et qui
+a eu pourtant depuis tant d'imitateurs.
+
+[Note 49: Il s'agit peut-être de la reprise de _La Partie de chasse de
+Henri IV_, par Collé, au théâtre de la Nation, le 26 novembre 1791,
+(_Moniteur_, X, 468, 484, et non le 5 septembre 1791, comme l'impriment
+par erreur Etienne et Martainville, t. II, p. 147: ce jour-là on jouait
+_Virginie ou les Décemvirs_, par Doigny). «Ce charmant ouvrage de Collé,
+disent Etienne et Martainville, renfermait des allusions que les amis de
+Louis XVI saisirent avec transport et que sifflèrent impitoyablement
+ceux qui ne voyaient qu'avec indignation l'espèce d'oubli dont
+l'Assemblée nationale avait couvert son voyage à Varennes. Cette
+différence d'opinion excita dans le parterre des rixes qui seraient
+devenues sanglantes, si la force armée n'était pas accourue pour
+rétablir la tranquillité.»]
+
+Je montai sur un banc et, là, je bravai toutes ces furies. J'osai seul
+leur répondre que la pièce ne serait pas jouée. Alors vinrent se rallier
+autour de moi mes bons acolytes qui avaient déjà emporté contre nos
+adversaires la première partie du combat. Nous voulûmes gagner victoire
+complète. Nous ne désemparâmes pas que nous n'ayons (_sic_) mis tout le
+monde dehors, et traîné messieurs les pages dans la boue, ainsi que
+leurs belles donzelles, que l'on couvrait de neige et de fumier.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+_Licenciement des troupes patriotes._
+
+
+C'était une suite du système conspirateur dont on ne perdait jamais
+l'espoir de recueillir un plein succès. La Fayette et Bailly,
+ordinairement en tête de tous les complots, se trouvaient encore dans
+celui-ci. Déjà La Fayette avait congédié les compagnies et les corps
+entiers dont le civisme trop fervent et trop pur lui avait porté
+ombrage. Cet outrage aux vrais amis de la patrie stimula le peuple et
+donna le jour à la fameuse pétition, dite des 30,000, que je fus encore
+choisi pour porter à l'Assemblée constituante.
+
+Elle avait aussi pour objet de demander justice et vengeance contre les
+arrestations et les emprisonnements illégaux des soldats du régiment
+ci-devant du Roi, qui avaient mérité l'animadversion de La Fayette pour
+leur conduite, sous le commandement de son cousin Bouillé, aux journées
+sanglantes de Nancy. On doit donc s'attendre de voir ici La Fayette en
+grande opposition avec cette pétition. On doit s'attendre de nous voir
+vivement combattre ensemble.
+
+En effet, pour empêcher la pétition et moi de parvenir à l'Assemblée
+constituante, notre général hérisse de canons tous les environs, de
+cette Assemblée, garde tous les débouchés, ferme toutes les portes de
+l'Assemblée, des Feuillants et des Tuileries: tout était permis à ce
+plénipotentiaire.
+
+Je pénètre malgré tous ces obstacles. L'Assemblée est si étourdie
+d'apprendre que les pétitionnaires des 30,000 sont là, malgré l'appareil
+formidable du général, qu'elle lève sa séance et qu'elle arrête que tous
+les Comités resteront assemblés. Je somme Beauharnais, lors
+président[50], d'inviter l'Assemblée à entendre ma députation. On
+l'entend en effet; on sait quel fut le succès de cette éclatante
+démarche.
+
+[Note 50: Alexandre de Beauharnais fut deux fois président de
+l'Assemblée constituante: 1e du 19 juin 1791 au 3 juillet suivant; 2e du
+31 juillet 1791 au 14 août suivant. Nous ne voyons pas qu'il se soit
+produit pendant ses deux présidences aucun incident analogue à celui que
+raconte Fournier dans ce chapitre et sur lequel nous n'avons rien pu
+trouver nulle part.]
+
+Mais je ne quittai pas prise pour la défense des opprimés de ce genre,
+c'est-à-dire des soldats chassés de leurs régiments pour cause de
+patriotisme. Ces braves enfants de la patrie venaient tous se jeter dans
+les bras du club des Cordeliers, et c'était presque toujours moi qu'on
+honorait du soin d'être leur introducteur, soit auprès de l'Assemblée
+nationale, soit auprès des ministres. Je ne peux que me rappeler un
+souvenir bien délicieux en me remettant que j'ai été successivement le
+patron des malheureux carabiniers, des gardes françaises, des chasseurs
+de Picardie, et de tant d'autres. Moi et mes frères du club ne les
+abandonnions pas que nous n'ayons obtenu pour eux justice éclatante.
+Sans cela, nous n'aurions pas la satisfaction de savoir à présent qu'ils
+combattent généreusement pour nous aux frontières.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+[PROJET D'UN CERCLE D'ÉDUCATION[51].]
+
+[Note 51: Ce chapitre est écrit sur des feuilles volantes et ne fait
+partie d'aucun des deux cahiers où Fournier a écrit les deux versions de
+ses mémoires. Nous croyons pouvoir rapporter les faits dont il est
+question dans ce chapitre à l'année 1791. Quant aux incorrections et aux
+lacunes qui défigurent ces pages, elles sont textuelles.]
+
+
+A cette époque, je présentai un ouvrage aux représentants de la Commune
+de Paris, un ouvrage qui tendait au salut et au bonheur de la capitale,
+d'une formation d'un corps de six mille hommes à pied et à cheval,
+gratis à la République, qui devenaient pour lors les défenseurs de la
+liberté. Dans ce plan était joint un établissement des arts et métiers,
+pour occuper le peuple désoeuvré et sans fortune, ce qui devenait
+(_sic_) au secours des malheureux et au développement de l'industrie et
+du commerce. Cet établissement consistait à des écoles militaires, à des
+industries de guerre contre les tyrans. Le tout réunissait le
+soulagement des peuples pour lesquels on n'a encore rien fait. Je ne
+demandais à l'Hôtel de Ville que de leur développer mes moyens et ils
+étaient fondés en principes et en pratiques que j'avais déjà professés
+en Amérique.
+
+Je serais encore à même, à quiconque en douterait, de leur (_sic_)
+prouver mathématiquement et pratiquement ce que je pouvais faire dans ce
+temps-là. Mais La Fayette, Bailly et les Martin, Lasalle, Désaudray[52]
+et autre chevalerie de ce temps mirent aussitôt toutes les entraves
+possibles pour empêcher cette opération. Dès cet instant, la
+scélératesse employa tous les moyens de m'éloigner de mes plans et de
+mes projets, parce qu'ils ne remplissaient pas les vues du gouvernement
+tyrannique et aussitôt ils imaginèrent pour détenir les patriotes dans
+leur surveillance.... On chargea le sieur Désaudray à former un club
+appelé sous la dénomination de loyalistes, où les hommes du 14 juillet
+qui avaient marqué à cette époque.... Le club est établi, plusieurs mois
+s'écoulent, le président Désaudray s'occupait à ramasser tous les titres
+(ordre pour aller ça et là) de ceux qui avaient figuré. Un beau jour,
+Désaudray m'engagea à dîner chez lui avec un autre citoyen et cela pour
+nous proposer, à moi la croix de Saint-Louis de la part de La Fayette et
+de Duportail et à mon collègue (parce qu'il n'avait de service
+militaire) la médaille des gardes françaises. Toutes ces choses sont
+bien importantes à noter pour faire connaître quelle ruse on employait
+pour entraîner, pour parvenir, etc. Le jour remarquable que l'on me
+faisait ces propositions, La Fayette faisait assassiner les patriotes au
+Palais-Royal par un nommé Lacombe qu'il a décoré, deux jours après, de
+la même croix, n'ayant jamais servi à ceux qui osaient parler dans le
+café du Caveau et autres spadassins qui voulaient en imposer.
+
+[Note 52: C'est le chevalier Désaudray qui fonda, au Palais-Royal, le
+Lycée des Arts.]
+
+Je dois dire ici que, dès ce moment-là, cinq ou six patriotes que nous
+étions, nous nous assemblâmes pour détruire ce club qui n'était rien
+moins que pour former un noyau, pour servir la passion de la tyrannie et
+de la contre-révolution. Aussitôt chacun fit des sacrifices pour payer
+les frais de la salle et autres et retirèrent (_sic_) leurs papiers. Et,
+dès ce moment-là, l'on voyait déjà paraître des récompenses et pensions
+de l'Hôtel de Ville, de l'Hôtel de la guerre, au chevalier président
+Désaudray.
+
+Le mémoire que j'ai présenté, Bailly et La Fayette ont prétendu qu'il
+avait été enlevé lors du pillage à l'Hôtel de Ville, lors du pillage
+dans la matinée du 5 octobre avant le voyage de Versailles. J'ai objecté
+que le plan n'avait pas été enlevé de ma tête, qu'il y était toujours,
+mais ils l'ont toujours repoussé. Ce qui m'inspira dès lors une défiance
+bien juste contre les deux idoles, et me mit en surveillance active et
+continuelle contre eux.
+
+Le fond de l'établissement était fait par six mille citoyens aisés qui
+donnaient chacun deux louis, ce qui fait douze mille louis, soit 288,000
+livres.
+
+Ces six mille hommes font le corps. Dans ce nombre, les aisés font le
+service par honneur (l'état-major payé). Les pères et mères peu aisés y
+auraient fait entrer leurs enfants et auraient trouvé à faire le
+sacrifice de deux louis pour leur y faire apprendre un métier.
+
+Auraient fait le service de nuit et de jour. Auraient fabriqué toutes
+sortes d'ouvrages utiles: fabrique générale, arsenal, pour toutes sortes
+d'ouvrages utiles au campement de nos armées et autres.
+
+On aurait pris la vie et l'entretien dans les bénéfices des travaux.
+
+Le surplus des bénéfices pour élever les enfants et donner des états,
+dont les pères de famille n'ont pas le moyen.
+
+On eût exercé les hommes.
+
+Toutes les fois qu'on aurait eu besoin d'hommes, on aurait fait une
+levée des hommes exercés qui eussent été remplacés dans l'arsenal par un
+semblable nombre pris dans les aspirants, de manière que le nombre eût
+toujours été complet.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+17 JUILLET 1791[53]
+
+[Note 53: Ce chapitre est intitulé, dans l'original: «21 juin
+1791.--Assassinat tenté par les chefs de bureau du ministère de la
+marine; départ de Capet pour Varennes.» Il n'y est pourtant question,
+comme on va le voir, que de l'affaire du Champ-de-Mars (17 juillet
+1791). Notons en passant que Fournier fut un des signataires de la
+célèbre pétition du 22 juin 1791 contre le roi et la royauté.]
+
+
+Le fameux arrêté que le club des Cordeliers, toujours actif et
+rigidement surveillant, prit ce jour-là pour inviter le peuple à aller
+signer l'immortelle pétition du Champ de Mars[54].... Je fis faire
+aussitôt une bannière et j'y fis graver ce sublime arrêté que je retrace
+ici....[55]
+
+[Note 54: La phrase est ainsi inachevée dans l'original.]
+
+[Note 55: Ce texte manque.]
+
+Le même jour, plusieurs de mes frères clubistes et moi[56] nous nous
+rendons au Champ de Mars. Nous y trouvons déjà une forte partie du
+peuple. Nous lui fîmes part de la résolution qui était à prendre. Après
+avoir invité tous les citoyens à se ranger en bataille et sur deux
+rangs, je les prévins de se rendre le lendemain, à cinq heures du matin,
+sur la place de la Bastille; que là on leur ferait part de la marche à
+tenir dans la circonstance. Ces faits étant convenus, nous nous
+séparâmes tous, après être venus baptiser le _Pont-de-la-Nation_,
+vis-à-vis la place appelée alors de Louis XV.
+
+[Note 56: Le 16 juillet 1791.]
+
+A l'heure fixée le lendemain matin, je me rends à la place de la
+Bastille. Quel est mon étonnement d'y trouver les portes fermées! Je
+demande à l'officier de poste pourquoi ce jour-là seul la Bastille se
+trouve fermée. Il me répond que c'est de l'ordre du général et du maire
+Bailly. Je lui répliquai que j'allais chez Santerre, que dans dix
+minutes j'espérais être de retour, que, si je ne trouvais pas alors les
+portes ouvertes, je comptais bien les faire tomber comme nous avions
+fait le 14 juillet.
+
+J'arrive chez Santerre et ma surprise est encore grande de voir que mes
+propositions ne lui conviennent pas. Je commençai dès lors à apercevoir
+que, quand il s'agissait de déployer de ce qu'on appelle une véritable
+énergie, le héros du faubourg Saint-Antoine n'en était plus. Il me dit
+que, si on voulait lui donner cent mille hommes, il irait aux frontières
+combattre les ennemis du dehors. Ce n'était [pas] de cela qu'il était
+question, c'était les ennemis du dedans qu'il s'agissait de combattre.
+Je ne dois pas taire ici à la nation quels étaient alors mes projets
+transmis et proposés à Santerre. Ils étaient ceux du club entier des
+Cordeliers, de ce club toujours mûr longtemps avant les autres sections
+des citoyens. Ils ne consistaient, ces mêmes projets, à rien moins qu'à
+fonder dès lors l'empire sacré et respectable du républicanisme, qu'à
+saisir l'instant favorable qui se présentait d'abattre l'idole de la
+royauté et d'entraîner dans la même proscription tous ses vils
+sectateurs. Je proposais de sonner le tocsin général, d'arrêter Bailly
+et La Fayette, et de les renfermer, de leur faire leur procès, et de
+leur faire payer de leurs têtes la garantie qu'ils nous avaient jurée du
+parjure _veto_. Je proposais en second lieu d'abattre toutes les statues
+de bronze qui existaient à Paris, d'aller visiter tous les endroits où
+l'on soupçonnait dans ce temps-là qu'il existait beaucoup d'armes et de
+munitions, de s'en emparer, de mettre la nation en pleine force, de la
+faire lever tout entière, enfin de lui faire déployer toute l'attitude
+de la souveraineté républicaine.
+
+Voyant que je ne pouvais rien faire de tout cela avec Santerre, qui
+passait alors pour le coryphée des braves, je le quittai indigné et je
+cherchai à voir si je ne pourrais parvenir à rien sans lui.
+
+Je retourne à la Bastille. J'en trouve les portes ouvertes, et j'y
+remarque un bien petit rassemblement du peuple. Je me jette au milieu,
+et je dis: «Mes amis, la nation n'est pas encore mûre, nous avons encore
+des hommes en place qui n'ont point l'énergie de la liberté et celle qui
+convient aux chefs armés d'un peuple qui la veut. Au surplus, allons au
+Champ de Mars pour signer la pétition. Peut-être un moment prospère se
+présentera-t-il.»
+
+Le grand rassemblement se fit en effet à l'autel de la Patrie pour
+signer cette pétition qui fut le précurseur imposant des dogmes
+républicains que la France, vraiment libre aujourd'hui, a le bonheur de
+professer. Mais les deux conjurés Bailly et La Fayette étouffèrent pour
+une année le germe de cette sainte doctrine, et ce fut avec des flots de
+sang qu'ils empêchèrent qu'il se développât. L'infernal département de
+Paris d'alors était de tiers dans cette machination nationicide.
+
+Cette infâme coalition commença par faire couper la tête à deux
+malheureux[57] pour avoir le prétexte de déployer la loi martiale, pour
+pouvoir ensuite faire assassiner, comme ils l'ont fait, une multitude de
+citoyens de tous âges et de tous sexes, d'époux avec leurs épouses, de
+mères avec leurs enfants. On a eu trop de preuves, que leur but était
+d'envelopper dans le massacre général le club des Cordeliers, toujours
+en observation pour éclairer leurs odieux forfaits. Ils n'ont pas
+réussi. Ce club, tant redouté par ces grands criminels, n'en est devenu
+que plus terrible pour poursuivre leurs continuelles manoeuvres
+d'iniquité.
+
+[Note 57: Il s'agit des deux hommes qui avaient été trouvés cachés sous
+l'autel de la Patrie. Voir le récit de Santerre dans le _Journal des
+Amis de la Constitution_, n° 29.]
+
+Je dois rendre ici un compte très exact de cette sanglante et
+malheureuse journée du Champ de Mars, sur laquelle tout erre dans les
+détails.
+
+D'un côté, le peuple était rassemblé en paix autour de l'autel de la
+Patrie où il s'occupait de signer la pétition.
+
+D'un autre côté, toute la force armée était mise en mouvement par La
+Fayette. Bientôt le Champ de Mars est investi. Un corps de cavalerie
+remplit le Gros-Caillou, une troupe de brigands, en tête de laquelle se
+distingue le fameux Hullin, occupe la partie de l'École militaire. La
+place des Invalides est garnie de ces chasseurs si connus par les
+assassinats de la Chapelle[58]. La Fayette et ses mouchards s'occupaient
+à faire distribuer de l'eau-de-vie et du vin à tout ce monde déjà égaré.
+De toutes parts, on ne voyait plus que des hommes soûls et ivres. De
+toutes parts, on ne voyait que des pièces de canon. Hélas! pour quoi
+faire? Pour exécuter de sang-froid le massacre le plus barbare contre
+des hommes sans défense, contre leurs femmes paisibles et leurs
+malheureux enfants. Citoyens, poursuivez les détails qui me restent à
+vous révéler sur cette horrible affaire, et frémissez.
+
+[Note 58: Allusion aux meurtres commis à La Chapelle-Saint-Denis le 24
+janvier 1791 par un détachement de chasseurs soldés. Voir sur cette
+affaire le rapport fait par Élie Lacoste à l'Assemblée législative dans
+la séance du 11 mai 1792 (_Moniteur_, XII, 367).]
+
+A deux cents pas de l'autel de la Patrie, La Fayette, entouré d'une
+escorte nombreuse d'épauletiers, ses satellites, se présente. J'osai lui
+faire face. Il s'arrête. Je lui demande ce qu'il vient faire et quel est
+son dessein. Je l'invite à se retirer et lui garantis que tout le monde
+est paisible et tranquille[59]. Il reste muet et me regarde d'un oeil
+dédaigneux; et il me semble lire sur son visage qu'il avait un dessein à
+exécuter, mais qu'il ne me considérait pas comme capable de le faire
+manquer. Je retourne aussitôt sur l'autel de la Patrie et je demande un
+grand silence pour pouvoir promptement délibérer sur les moyens de parer
+aux dangers qui nous menaçaient. Au même moment parurent, quatre
+municipaux revêtus d'écharpes: «Messieurs, vous me connaissez tous, leur
+dis-je, je vous déclare ici que, d'après ce que je viens de voir et
+d'observer, l'on n'a que l'intention d'engager une guerre civile et de
+nous assassiner.» Les municipaux demandèrent à voir la pétition et
+dirent hautement, après l'avoir lue, qu'ils la signeraient eux-mêmes,
+s'ils n'étaient pas revêtus de pouvoirs; qu'ils allaient de ce pas à
+l'Hôtel de Ville rendre compte du bon ordre qui régnait autour de
+l'autel de la Patrie et de la justice des réclamations.
+
+[Note 59: Convention nationale, séance du 12 mars 1793, paroles de
+Marat: «Je dénonce un nommé Fournier qui s'est trouvé à toutes les
+émeutes populaires, le même qui, à l'affaire du Champ de Mars, a porté
+le pistolet sur La Fayette et qui est resté impuni, tandis que les
+patriotes étaient massacrés.» (_Moniteur_, XV, 691.)]
+
+A travers ces démonstrations municipales, je crus démêler certaines
+intentions peu sincères. Alors, je confiai au peuple mes craintes et je
+demandai si l'on ne croirait pas utile de nommer une députation
+sur-le-champ pour accompagner les municipaux à la Maison de Ville. On
+adopte cette proposition. Je suis nommé l'un des onze commissaires de la
+députation. Étant partis tous en voiture avec les municipaux, nous ne
+tardons pas à acquérir la preuve de ce que j'avais pressenti,
+c'est-à-dire qu'il y avait quelque anguille sous roche, dont les hommes
+du peuple ne devaient pas être du mystère.
+
+Arrivés à la porte d'un sieur La Rive, faubourg du Gros-Caillou, nous
+apprenons que c'est là que La Fayette se trouve retranché. C'est sans
+doute, pensai-je bien alors, pour concerter les modifications de quelque
+terrible complot. Je fus plus confirmé dans mon opinion, quand je vis
+nos municipaux vouloir faire arrêter les voitures, et dire qu'il fallait
+nécessairement qu'ils parlassent à M. de La Fayette. Nous voulons entrer
+avec eux; nous rencontrons de l'opposition. Nous payons notre témérité
+par le rôle de sentinelles forcées qu'il nous fallut remplir pendant une
+demi-heure, temps que dura à peu près l'audience qu'obtinrent
+exclusivement les municipes (_sic_). Enfin, nous repartons; mais, sous
+le prétexte de nous donner une escorte de sûreté, on nous fait, comme
+des coupables, accompagner d'une force de cavalerie imposante. Alors
+j'aperçus la perfidie en pleine évidence. C'est ainsi que nous arrivons
+à la Maison de Ville.
+
+Mais de quels nouveaux caractères sinistres se charge cette scène qui
+aussi devait être sur sa fin si tragique!
+
+La Grève se voit pleine de troupes, presque toutes soûles. A notre
+approche, on fit battre aux champs. On nous fait entourer de plus de
+quatre mille hommes!--On fait charger les armes!!...--Nous descendons de
+voiture, et ... nous montons à la Ville. J'avoue que tout cet appareil
+ne me faisait pas un très grand plaisir; cependant je dis à mes
+collègues qu'il fallait conserver du courage, même en reprendre beaucoup
+de nouveau, et bien soutenir le caractère de députation dont le peuple
+nous avait revêtus.
+
+Nous n'allâmes avec les quatre municipaux que jusque dans la salle de la
+Commune, où l'on nous fit rester escortés de quatre sentinelles à chaque
+porte. Les municipaux pénétrèrent dans la chambre du Conseil. Je m'assis
+pénitentiellement derrière la porte de communication de cette dernière
+pièce. Tout à coup paraît Bailly, qui s'écrie: «_Nous sommes trahis et
+compromis; il faut déployer la loi martiale_.» La foudre ne saisit pas
+plus vivement celui qu'elle frappe, que je ne fus pénétré d'horreur en
+entendant ces meurtrières paroles: «Voilà donc le signal du massacre,
+m'écriai-je; voilà l'arrêt de mort prononcé contre le peuple!!» Hors de
+moi, je me lève, j'arrête ce sanguinaire Bailly et lui dis: «Monsieur,
+nous sommes ici une députation envoyée par le peuple du Champ de Mars,
+et nous sommes sous la sauvegarde de quatre municipaux avec lesquels
+nous en sommes partis pour nous rendre ici; nous vous demandons la
+parole.» Dans l'instant, des officiers municipaux qui étaient là
+semblèrent vouloir faire une diversion à cet interlocutoire en insultant
+un de nos collègues, le citoyen Larivière, alors chevalier de
+Saint-Louis, sur ce qu'il avait sa croix attachée avec un ruban
+tricolore. Mais il leur répondit: «J'ai cru que cette croix, que j'ai
+bien gagnée, ne perdrait rien à être supportée par le ruban de la
+nation; au surplus, si vous voulez la porter au pouvoir exécutif, il
+vous dira si je l'ai bien méritée.» Aussitôt Bailly s'écria: «Je connais
+M. Larivière.» L'impression que toutes les circonstances firent éprouver
+au citoyen Larivière fut telle qu'il tomba deux jours après en paralysie
+et qu'il resta depuis ce temps dans l'état le plus déplorable.
+
+Dans cette entrefaite (_sic_), parut un commandant de la section de
+Bonne-Nouvelle qui vint prendre à bras le corps le maire Bailly, en
+criant: «Nous sommes perdus, on vient de tuer M. de La Fayette au Champ
+de Mars.» C'était un autre coup monté dont les conjurés étaient sans
+doute convenus d'avance. Bailly l'assassin ne fait que répondre de
+toutes ses forces: «_La loi martiale, la loi martiale!_» C'était à ces
+seuls mots que se bornait son rôle.
+
+Et aussitôt le sanglant drapeau est déployé à la fenêtre et la loi de
+mort proclamée sur la place. J'éprouve l'anéantissement et de suite
+l'émotion de la fureur. C'est au milieu de ce dernier sentiment que je
+crie à mes collègues: «Fuyons ces lieux de proscription; le signal du
+carnage est donné; de féroces magistrats immolent le peuple: ils ne sont
+pas disposés à écouter ses envoyés; fuyons et allons rejoindre nos
+concitoyens et, s'il en est temps encore, soustrayons-en le plus grand
+nombre possible aux coups de leurs bourreaux.»
+
+Nous observâmes que le plan des meurtriers était si bien prémédité que,
+dans tout Paris, à la même minute, ce n'était qu'un seul cri: «_La
+Fayette est tué!_» Les scélérats, qui connaissaient le coeur humain,
+avaient calculé qu'en frappant le peuple d'une telle assertion
+relativement à l'idole du jour de ce temps-là, il serait ébloui, il ne
+verrait plus rien et qu'il oublierait de regimber contre les mesures
+assassines disposées contre lui-même.
+
+Quant à moi, je ne perdis nullement la tête. J'épuisai toutes les
+ressources qui me parurent nous rester. Je me rendis avec quelques-uns
+de mes collègues au club des Cordeliers qui était permanent, et j'y
+rendis un bref compte de tout ce qui se passait. Santerre était dans ce
+moment-là au club. Voici une circonstance qui fait remonter d'un peu
+loin des données sur le fond du civisme de cet homme qui fut aussi une
+idole. Lorsque j'eus dit que la loi martiale marchait, j'eus lieu d'être
+étonné de la vivacité avec laquelle Santerre prit la parole pour laisser
+échapper ces mots par lesquels il eût fait croire qu'il était dans le
+secret: «Messieurs, dit-il, soyez tranquilles, il n'y aura pas une
+amorce de brûlée dans tout ceci.» Il est vrai que par réflexion il
+ajouta: «Au surplus mon bataillon y est, et, si on avait le malheur de
+tirer, je m'y opposerais. Mais je puis me tranquilliser et m'en
+rapporter à l'officier qui le commande.»
+
+Alors je demandai la parole pour dire autant renommé Santerre qu'il
+serait bien plus convenable qu'il se portât lui-même en tête de son
+bataillon. Mon brave aussitôt semble piqué d'honneur, me regarde en
+enfonçant son chapeau dans sa tête, et dit: «_J'y vais_.»
+
+Où croiriez-vous, citoyens, qu'il a été? Se cacher chez sa belle-soeur
+dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, même maison où je demeurais.
+Sans doute qu'il ne s'attendait pas de se trouver là si près de mes
+pénates; il n'en est sorti qu'à onze heures du soir. Les voilà donc, ces
+héros dont les noms remplissent la terre!
+
+Quittant les Cordeliers, je me rends au Champ-de-Mars où j'ai pu encore
+devancer la loi martiale. Je suis monté promptement sur l'autel de la
+Patrie où j'ai dit au peuple assemblé que nous avions voulu remplir ses
+intentions à l'Hôtel-de-Ville, mais que nous n'avions pu nous y faire
+entendre; que la loi martiale était à deux pas, et qu'on paraissait
+vouloir impitoyablement nous massacrer tous. «Je fais la motion,
+ajoutai-je, que tout le monde se retire paisiblement, pour que nos vils
+assassins n'aient pas la satisfaction d'accomplir leur abominable
+projet, et encore pour leur épargner dans l'histoire la honte inouïe
+d'avoir immolé tout un peuple sans défense.»
+
+Un citoyen répliqua qu'il fallait attendre l'infâme drapeau rouge, et
+qu'à la première proclamation, suivant la loi, on se retirerait.
+Immédiatement le drapeau rouge paraît au premier fossé du Champ-de-Mars.
+Des brigands stipendiés et apostés là par les grands brigands avaient le
+mot de jeter quelques pierres à ces derniers dès qu'ils paraîtraient
+avec la loi martiale, afin que cette feinte provocation servît de
+prétexte à nos scélérats. Cette mesure était liée aux deux assassinats
+du matin et au bruit généralement répandu d'un prétendu projet de
+massacre. Du milieu de la bande apostée des jeteurs de pierres part un
+coup de fusil, et c'est là, au lieu des diverses proclamations
+prescrites par la loi, c'est là le signal du meurtre et de l'égorgerie
+universelle. Les féroces satellites du général[60], tout pleins des
+fumées du vin qu'il leur a distribué et des maximes de sang qu'il leur a
+fait inculquer, brûlent d'en venir à l'exécution. L'ordre fatal est
+donné, ils vont être satisfaits. De toutes parts ils courent sur le
+peuple, de toutes parts aussitôt le peuple est assassiné. Tout le monde
+veut se sauver et, dans leur fuite pénible, hommes, femmes, vieillards,
+enfants, reçoivent en très grand nombre le coup terrible qui leur porte
+la mort.
+
+[Note 60: Le général qui, il faut le dire à la honte des Français, était
+alors, dans l'exactitude du mot, l'objet du culte du plus grand grand
+nombre. (_Note de Fournier_.)]
+
+Toute cette peinture horrible est exactement tracée d'après le
+témoignage de mes yeux. Oui, j'ai été le triste spectateur de tous les
+instants de cette scène affreuse. Je suis resté le dernier sur l'autel
+de la Patrie, et je ne l'ai abandonné que lorsqu'on y est venu
+assassiner deux citoyens qui étaient à mes côtés. J'ai dirigé ma
+retraite vers Vaugirard pour aller au secours de plusieurs citoyens que
+je voyais poursuivre et fusiller de ce côté. L'un d'eux, qui n'était
+même pas entré au Champ-de-Mars, eut la tête percée d'une balle qui le
+renversa à quelques pas de moi. Je le fis transporter aux Invalides par
+la grille de derrière pour lui faire administrer des secours par le
+chirurgien de l'Hôtel; mais à peine y fut-il arrivé qu'il y expira.
+
+Ne pouvant plus servir personne ni remédier à rien, et voyant mes jours
+en danger, je me retirai chez le citoyen Leroi, faubourg Saint-Germain,
+pour m'y rafraîchir et m'y laver les mains et la figure que j'avais
+toutes couvertes de sang et de poussière.
+
+J'omettais une particularité qui n'est cependant point à garder sous
+silence. Le citoyen que j'abandonnai, après qu'il eût expiré, fut enlevé
+par des troupes qui recueillaient les cadavres avec leurs bijoux.
+Celui-là avait deux montres d'or. Mais, tant de celles-là que de bien
+d'autres, Bailly a eu grand soin de ne rendre aucun compte. Vices
+humains! A quel point vous dégradez ceux que votre attrait honteux
+subjugue!
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+20 JUIN 1792
+
+_Fameuses pétitions des Sans-Culottes_[61].
+
+[Note 61: _Note annexée_: «Bien définir l'histoire du 20. Détailler le
+rôle de Petion et celui de Manuel. Rapprocher l'identité de la trahison,
+les intentions de ces deux rôles qui paraissaient être en opposition.
+Rapprocher l'opposition de ces mêmes rôles avec celui de Santerre.
+
+«Ici il se présente encore une particularité propre à faire apprécier
+Santerre. Il était convenu avec nous de planter l'arbre de la liberté
+dans le jardin des Tuileries, à la suite de la présentation de la
+pétition à feu Capet. Lorsqu'il fut descendu du Château, il était
+question d'exécuter ce projet: «Non, non, dit Santerre, cela
+épouvanterait le roi: il vaut mieux aller planter l'arbre dans un autre
+lieu.» Vil complaisant! et toi aussi donc, tu as craint de déplaire à
+des rois! Que la postérité trouve dans ce seul fait de quoi te juger.
+L'éclair de renommée que tu n'as dû qu'à des manoeuvres hypocrites ne
+pouvait pas briller plus longtemps que celui qui a lui sur tes
+pareils.»]
+
+
+On se rappelle l'objet de ces pétitions, dont l'une était adressée à
+l'Assemblée nationale, et l'autre à feu Capet. Elles contenaient
+réclamations contre les terribles abus du _veto_ et contre le renvoi des
+ministres patriotes. J'ai contribué à cette mémorable démarche, et pour
+cela j'ai été dénoncé dans le fameux libelle de l'homme-roi, qui
+prétendait qu'on avait violé son asile[62]. N'avait-il pas donné la
+croix de Saint-Louis à un certain abbé Douglas pour être mon
+dénonciateur et provoquer contre moi un mandat d'arrêt qu'on n'a jamais
+osé mettre à exécution? J'ai la preuve de tous ces faits, dont on
+pourrait d'ailleurs demander compte au club des Électeurs, séant à
+l'Évêché ainsi qu'au public, à qui j'avais annoncé cette fameuse journée
+du 20 juin, huit jours auparavant.
+
+[Note 62: Il s'agit peut-être du pamphlet de l'abbé de Lubersac
+intitulé: _Rapprochement et parallèle des souffrances de Jésus-Christ,
+lors de sa grande mission sur la terre, avec celles de Louis XVI,
+surnommé le Bienfaisant, dans sa prison royale_. Paris, 1792, in-8.
+(Bibl. nat., Lb. 39 6920.)]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+1792
+
+_Arrivée des Marseillais à Paris.--Premier projet de révolution contre
+le pouvoir exécutif: manqué._
+
+
+Je fus délégué pour aller au-devant d'eux jusqu'à Charenton avec
+plusieurs citoyens aujourd'hui membres de la Convention nationale[63].
+Tous les Français tant soit peu clairvoyants n'ont pas été jusqu'ici
+sans s'apercevoir que cette démarche des Marseillais fut une disposition
+concertée entre ces chauds patriotes et les républicains de Paris pour
+parvenir à exécuter une seconde révolution dont on avait reconnu la
+nécessité. On peut aujourd'hui avouer tout haut ce fait dont on a eu
+l'air longtemps de vouloir faire un secret. Les Marseillais ne durent
+donc pas être surpris de notre rencontre à Charenton[64]. Eux et nous
+étions des révolutionnaires déjà d'accord et qui nous connaissions,
+quoique sans nous être vus.
+
+[Note 63: Le 29 juillet 1792. Voir la liste de ces compagnons de
+Fournier dans _le Bataillon du 10 août_, par Pollio et Marcel, p. 179.]
+
+[Note 64: Sur le rôle de Fournier à Charenton, voir aussi Barbaroux,
+_Mémoires_, éd. Dauban, p. 348, 350.]
+
+Le dîner que nous fîmes ensemble à Charenton ne fut donc pas
+cérémonieux; il fut d'intimité et tel qu'il devait être entre gens qui
+avaient de grands plans à suivre de concert.
+
+Ici je joue un grand rôle. C'est moi le négociateur choisi pour
+transmettre les projets les plus importants aux principaux du bataillon
+qu'on voulait en instruire. Nous nous retirons après le dîner dans une
+chambre, et là je confie à ces braves que la grande manoeuvre, par
+laquelle la liberté pourrait être sauvée, était dans le meilleur train;
+qu'un grand coup préparatoire avait été jeté le 20 juin, et qu'il
+n'était plus question que d'achever; qu'il s'agissait pour eux, en
+arrivant à Paris, de l'exécution d'un plan où ils seraient les premiers
+auteurs, mais pour lequel ils auraient ensuite la masse entière des
+Parisiens pour coopérateurs et pour soutiens; que ce plan consistait à
+aller s'emparer de l'individu nommé roi, ainsi que de sa famille, et de
+chasser du château tous les scélérats et brigands qui conspiraient la
+perte totale des Français et leur esclavage: qu'aussitôt eux,
+Marseillais, camperaient aux Tuileries et y feraient le service de
+concert avec la garde nationale parisienne. Ce plan fut très goûté. Les
+Marseillais me dirent qu'il ne marcheraient qu'avec un patriote tel que
+moi, qui justifiait si bien, ajoutèrent-ils, le récit qu'ils en avaient
+déjà entendu faire.
+
+Nous arrêtâmes définitivement l'exécution du plan proposé. Il ne
+s'agissait plus que de convenir aussi des moyens. La défiance est tout à
+fait de saison dans des circonstances telles que celles où nous nous
+trouvions. C'est pourquoi je m'en entourai. Je dis aux Marseillais:
+«Nous sommes ici sept que vous ne connaissez pas. Dans la crainte qu'il
+ne se trouve dans le nombre quelques faux frères, je fais la motion que
+nous partions tout de suite pour Paris, afin de préparer les esprits
+pour exécuter notre projet, pas plus tard que demain. Je demande de plus
+que deux d'entre vous nous gardent partout, mangent et couchent même
+avec nous, et demain, quand toutes choses seront bien disposées, nous
+viendrons vous chercher ici (à Charenton) pour suivre aussitôt
+l'exécution du plan. S'il vous fallait encore de nouvelles trahisons
+pour vous rendre sages, disons franchement le mot, vous ne seriez pas
+dignes de la liberté.»
+
+Toutes ces choses encore convenues, nous arrivons le soir à Paris.
+Accompagné de deux Marseillais, je me rends de suite chez Santerre,
+alors commandant du bataillon des Quinze-Vingts, pour lui faire part du
+plan. Il l'approuve. Je lui ajoute que j'allais de ce pas chez le
+citoyen Alexandre, commandant du bataillon de la section des Gobelins,
+pour le lui communiquer également. Santerre m'applaudit encore et nous
+déclare que nous pouvons compter sur lui. Nous partons sur cette parole
+et nous joignons à la section dès Gobelins les citoyens Alexandre et
+Lazowski, auxquels nous confions nos vues. Ils y applaudissent aussi et
+nous promettent de se rendre le lendemain au-devant des Marseillais.
+
+Le lendemain matin, nous avons rejoint les Marseillais du côté de
+Saint-Mandé. Nous avons vu Santerre au faubourg Saint-Antoine, qui nous
+comfirma sa parole de la veille qu'il viendrait nous joindre. Cependant
+nous eussions compté sur cette parole en vain, car il n'avait pas même
+averti son bataillon.
+
+Telle était dans toutes les occasions la franchise et l'énergie de cet
+homme, qui a acquis une réputation de sans-culottisme on ne sait
+comment.
+
+Au lieu de venir nous joindre, c'est nous qui l'avons joint à peu près
+devant sa porte où il se mit à la tête de quelques braves du faubourg
+qui l'ont presque fait marcher de force, et il faut bien noter que,
+depuis le faubourg jusqu'à la Grève où nous devions, suivant notre plan,
+faire sonner le tocsin, il nous fit employer trois heures. Je ne puis
+mieux comparer cette marche qu'à celle que nous fit faire La Fayette
+pour Versailles la nuit du 5 au 6 octobre. Santerre nous conduisit chez
+Petion à la mairie où il nous promettait monts et merveilles. Il entre
+chez Petion et nous fait faire halte. Sa conférence avec le maire dura
+une heure et demie, et pendant tout ce temps nous sommes restés à
+croquer le marmot. A la fin, il est venu nous dire: «_Marchons aux
+Tuileries_.» C'était ce que nous attendions. Nous passons sur le
+Pont-Neuf et arrivés sur le quai de l'École, nous voulions, comme on le
+conçoit bien, aller au Château. Santerre dit: «_Non, non, nous prendrons
+par la rue Saint-Honoré_.» Arrivé dans cette rue, je me mis à faire
+défiler du côté du château. Santerre court, gagne la tête, fait faire
+halte et dit aux Marseillais et aux troupes que l'intention de M. Petion
+était que les Marseillais allassent se caserner, qu'il devait, lui, les
+conduire à leur caserne[65], et que de là il était chargé de les emmener
+dîner aux Champs-Elysées.... Ces dispositions furent suivies.
+
+[Note 65: Après le mot _caserne_, on lit ici, dans l'original, ces mots
+barrés: _de la Courtille_.]
+
+Les masques sont-ils ici dévoilés suffisamment?
+
+Français, la conduite de vos Petion et de vos Santerre dans cette
+circonstance, où une tout autre marche eût pu décider dès cette journée
+la révolution salutaire qu'il vous fallait encore pour vous délivrer de
+la tyrannie, cette conduite vous les fait-elle bien apprécier? Que ces
+écoles devraient bien vous avoir guéris pour toujours des enthousiasmes
+prématurés!
+
+Eh! sans doute....
+
+La troupe marseillaise, ayant déposé ses armes, se désespérait de voir
+le plan manqué. Une grande partie du bataillon est restée à la caserne,
+l'autre s'est rendue à ce dîner des Champs-Elysées que, pour produire
+une distraction nécessaire aux vues des traîtres, la politique du
+cabinet Petion et Santerre avait jugé convenable d'arrêter dans le
+conseil particulier du matin.
+
+Tout le monde se rappelle ce dîner, qui fut troublé par cette honteuse
+rixe provoquée par des grenadiers nationaux parisiens et autres agents
+de la cabale de la Cour. Là s'est manifestée l'intention bien précise de
+massacrer tous les patriotes. J'en ai été quitte en cette occasion pour
+échapper au danger d'un coup de pistolet dirigé positivement sur moi, et
+dont j'ai eu le bonheur d'être manqué.
+
+On ouvrit le Pont-Tournant pour recevoir dans leur fuite les assassins
+des Marseillais. Ils entrèrent au château où Antoinette pansa elle-même
+les blessés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+... JUILLET 1792
+
+_Second projet de révolution contre le pouvoir exécutif: encore manqué._
+
+
+La duplicité du magistrat Petion et de Santerre ne pouvait produire que
+l'effet de retarder de quelques jours l'époque des grands événements qui
+se disposaient. Le peuple français avait juré d'abattre ses tyrans. Il
+était tout disposé pour le faire, et l'opposition de quelques traîtres
+n'était pas capable de changer ce que la masse souveraine avait si
+sérieusement résolu.
+
+Les fédérés de tous les départements, venus à Paris dans les mêmes vues
+révolutionnaires que les Marseillais et pour être leurs collaborateurs,
+s'assemblaient tous les jours aux Jacobins et ils formèrent chez
+Anthoine[66], député à la Législature[67], un comité secret. Ils eurent
+la confiance et ils voulurent me témoigner l'amitié de m'y admettre.
+Gorsas, Carra et Chabot étaient aussi de ce comité. C'est dans ce comité
+que l'on concertait les divers moyens de consommer cette révolution dont
+l'exécution avait déjà manqué une fois. Après qu'on fût convenu dans ce
+même comité des principaux faits pour une seconde tentative, on convint
+aussi pour le lendemain d'un dîner sur la place de la Bastille de tous
+les fédérés réunis, qui, là, arrêteraient en définitive la marche
+executive de la nouvelle insurrection dont la liberté avait besoin pour
+assurer ses principaux succès et compléter son triomphe.
+
+[Note 66: Il n'y avait pas de député de ce nom à la Législative.
+Fournier veut peut-être parler de F.-P.-N. Anthoine, ex-constituant,
+futur conventionnel.]
+
+[Note 67: C'est ainsi qu'on appelait vulgairement l'Assemblée
+législative.]
+
+Tous ceux qui se croyaient destinés à remplir les principaux rôles de
+cette fameuse scène devaient en être trop préoccupés pour pouvoir se
+livrer à autre chose jusqu'au moment de la faire éclater. Voici
+pourquoi, le même jour, nous nous sommes assemblés au nombre de dix à la
+_Chasse royale_ et au _Cadran bleu_ sur le boulevard, pour nous affermir
+dans nos résolutions. Santerre et Alexandre étaient de notre
+conciliabule. Mais, encore là, Santerre prouva bien positivement ce
+qu'il était, c'est-à-dire en bon français un vrai lâche.
+
+Voyant que le fer a été chauffé à point, il ne voulut rien manger en
+disant qu'il était bien empoisonné. Mais cependant, ou parce qu'il se
+voyait toujours courageux dans l'avenir, ou plutôt parce qu'il
+apercevait sur le champ des moyens dilatoires pour ne pas être tenu à
+ses promesses, cependant dis-je, lorsqu'on reparla de l'arrêté pris pour
+le repas du lendemain de tous les fédérés à la Bastille, je ne vis
+jamais notre Santerre si brave. Il dit: «Eh bien, comptez sur moi et
+agissez en conséquence.» Il partit après avoir prononcé ces paroles,
+dont il ne va pas être inutile de conserver la mémoire.
+
+De notre côté, nous retournâmes dans le comité secret, où nous convînmes
+qu'après le repas de la Bastille, qui ne serait qu'un morceau pris sur
+le pouce, il se formerait quatre divisions d'attaque contre nos ennemis
+du château. On arrêta que je commanderais la première et que je
+garantirais les batteries de canons sur les ponts, à la Grève et sur la
+place d'Henri IV. Je fus aussi chargé de faire faire quatre drapeaux de
+ralliement pour chaque division. Je les fis faire dans la nuit. Ils
+étaient de drap rouge, avec cette inscription: _Résistance à
+l'oppression. Loi martiale contre la rébellion du pouvoir exécutif_.
+
+Je ne manquai pas de me trouver le lendemain au rendez-vous de la
+Bastille. Quel fut mon étonnement d'y voir cinq ou six bals ouverts par
+Santerre! Exterminables intrigants, voilà votre ressource banale. Vous
+êtes tous consommés dans cet art perfide de savoir distraire, quand vous
+le voulez, le Français; vous savez mettre à profit, au gré de vos
+coupables desseins, cette frivolité, reste du caractère de la nation
+dans le temps de son esclavage! Entrant comme un furieux, je fis cesser
+les instruments et violons: «Malheureux, m'écriai-je, en parlant à tout
+le peuple, vous voulez danser, tandis que les scélérats rivent vos
+chaînes, tandis qu'on veut vous replonger dans le dernier esclavage et
+qu'on accapare tous les grains et denrées!» J'avais plus écouté mon zèle
+que la prudence, en faisant cette vive sortie; heureusement que j'étais
+fort connu, car il y avait là des gens qui demandaient déjà à me couper
+la tête. Non seulement mon énergie, aidée de l'appui de tous ceux à qui
+mes principes n'étaient pas équivoques, les réduisit au silence, mais je
+parvins à rétablir l'ordre et à faire cesser ce scandale de danse.
+
+Il s'agissait, après cela, de pousser l'exécution des dispositions de la
+veille. J'avais bien pu croire, en voyant cette danse intervenue si à
+contretemps, que notre projet était vendu, mais j'en fus encore plus
+certain quand j'entrevis une foule d'autres entraves. Il s'était
+introduit là force raisonneurs qui entrechoquaient toutes les
+délibérations et qui les rendaient interminables. Bientôt d'autres
+incidents me confirmèrent bien davantage que nous étions trahis. M'étant
+trouvé embarrassé de mes quatre drapeaux, j'avais été les déposer chez
+un respectable sans-culotte, électeur, mon collègue. On ne tarda pas à
+aller dénoncer ce dépôt à Jurie, commissaire de police de la section des
+Enfants-Trouvés[68], qui s'empara de l'un de ces drapeaux et le porta
+chez Petion. Je dois dire cependant qu'on respecta cette propriété et
+que le drapeau fut rapporté en place.
+
+[Note 68: Il s'agit de la section des Quinze-Vingts (faubourg Saint-
+Antoine) qui siégeait dans l'église des Enfants-Trouvés.]
+
+Mais quel fut enfin le sort de notre projet? Jusqu'à une heure après
+minuit, rien n'avait l'air de pouvoir se déterminer. Mais, à la même
+heure, arrive sur la place de la Bastille, Petion avec Sergent et
+.....[69]. Il n'est pas de plus grands hors-d'oeuvre que des magistrats
+qui viennent s'entremettre parmi le peuple lorsqu'il est au cours d'une
+insurrection reconnue nécessaire pour consolider sa liberté. La démarche
+du magistrat pour contrecarrer ses mesures peut et doit être alors
+considérée comme un attentat à cette même liberté. Pénétré de ces
+maximes, j'avance vers Petion et compagnie, je les accoste doucement, et
+leur dis franchement: «_Que venez-vous f.... ici?_» L'un d'eux me
+répondit: «_Votre plan est encore manqué; vous êtes trahis, rentrez chez
+vous et vous ferez bien_.» Je vis qu'il était de la prudence de céder
+encore, et que mes dispositions avaient été présentées de telle sorte à
+une partie de nos concitoyens qu'en nous obstinant à les faire suivre,
+nous nous exposions peut-être à nous battre les uns contre les autres.
+En conséquence, je rendis compte de cet avis à mes collègues, et leur
+dis: «Allons chercher les drapeaux, et retirons nous.»
+
+[Note 69: Ici un nom propre illisible.]
+
+En toutes choses, les obstacles ne servent qu'à augmenter l'ardeur des
+desseins que nous avons une fois résolus fortement. Irrité de ce nouvel
+échec, je restai tant au comité que sur la place de la Bastille jusqu'à
+deux heures du matin pour aviser avec mes collègues à des mesures
+ultérieures pour l'exécution de notre projet, manqué une seconde fois.
+Je fus surpris lorsque, avant de me retirer tout à fait, j'allai chez le
+citoyen gardien des drapeaux, dans l'intention de les retirer. Il me dit
+qu'il avait ordre du commissaire de police Jurie de me les refuser et de
+ne me les livrer que quand il serait présent. Je répliquai qu'_où je
+trouvais mon bien, je m'en emparais_. C'est en disant ces mots que je
+démontai mes étendards de dessus leurs espontons et que je les emportai.
+
+Il est inutile ici de peser longtemps sur l'observation qu'en nous
+retirant, après ce second essai manqué, nous ne nous sommes consolés du
+non-succès qu'après nous être bien promis de ne point tarder à tenter de
+nouveau le sort, en espérant qu'il pourrait nous être plus favorable.
+
+Sous le régime des Bailly, des La Fayette, des grands juges de paix
+inquisiteurs et du tartuffe Du Port, on eût traité tout cela de
+conjuration atroce contre l'un des premiers pouvoirs constitués, et
+j'eusse été faire un tour à la guillotine. Sans doute, il faut beaucoup
+aimer sa patrie pour s'exposer pour elle à des risques aussi grands que
+tous ceux que j'ai hasardés. Ce qui me reste à présenter aux lecteurs ne
+leur offrira pas de ma part un dévouement moins entier pour la cause de
+la liberté.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+JUILLET 1792
+
+_Incident très curieux.--La Cour essaie de me corrompre._
+
+
+Pour peu qu'un homme devint un personnage, il fixait bientôt l'attention
+du roi constitutionnel ou de ses alentours. J'en avais déjà trop fait
+pour rester ignoré, et la Cour, qui avait un plan de conduite qu'elle
+suivait fidèlement vis-à-vis de tous ceux qu'elle honorait de son
+attention, ne s'en départit pas par rapport à moi. Tout le monde a
+remarqué cette différence que sous le despotisme absolu l'on
+ensevelissait sous terre les gens qui voulaient se rendre redoutables,
+au lieu que sous le despotisme constitutionnel on tâchait de les rendre
+muets avec de l'or. Je parus donc aussi valoir la peine d'être acheté.
+
+Par des motifs trop faciles à deviner, peu de gens ont eu l'indiscrétion
+d'imprimer comment on s'y prenait en pareil cas; moi, je n'ai aucune
+raison d'être circonspect.
+
+J'étais aux Tuileries le surlendemain du dîner de la Bastille dont je
+viens de donner la relation. Je vis venir à moi un ex-noble, officier du
+Château. Je dis à l'un des citoyens avec qui je me promenais. «Ne vous
+écartez pas, vous allez entendre ma conversation avec cet esclave!»
+Aussitôt que ce dernier m'eut abordé, il me dit _que le Roi désirait de
+me parler_. Il y avait déjà longtemps que l'on cherchait à me séduire;
+on crut sans doute trouver le moment favorable et que l'enthousiasme de
+parler au Roi aurait eu prise sur mon individu. Je répondis au valet de
+Louis: «_Allez dire à votre maître que je demeure rue et numéro tels, et
+que, s'il a à me parler, il me trouvera_.»
+
+Quatre fois différentes le même émissaire est venu à la charge, et me
+proposer une entrevue avec Capet soit au jardin du Dauphin, soit chez
+Brissac, soit chez Laporte. _Ni chez l'un, ni chez l'autre_,
+répondis-je. Enfin, on me demanda si je voudrais recevoir Brissac chez
+moi et recevoir par sa bouche ce que le roi aurait à me transmettre. La
+curiosité m'y fit consentir et je donnai rendez-vous pour neuf heures du
+soir, afin de ne pas rendre ma conduite suspecte.
+
+Je n'eus rien de plus pressé que de faire part de cet extraordinaire
+rendez-vous, et à mes amis et aux hôtes de la maison que j'occupais.
+
+A neuf heures précises, Brissac entre chez moi. L'homme qui aime la
+franchise ne peut s'empêcher de parler son langage même devant les
+pervers qu'il sait bien n'être pas susceptibles de sensibilité en
+l'entendant. Je dis donc à Brissac que, s'il venait pour chercher à me
+séduire, il pouvait s'en retourner et que, s'il était pour chercher de
+grandes vérités, il pouvait rester. Il me répondit qu'il _ne venait
+effectivement que pour s'instruire_. Je lui dis alors tout ce que
+l'énergie de mon caractère put me dicter. Je lui démontrai, en lui
+faisant l'énumération des crimes de la Cour, que je les connaissais
+tous, et je lui déclarai en définitive que j'avais fait serment devant
+le ciel que je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour détruire les
+despotes et la tyrannie. Et parce que l'homme de bien est toujours
+entraîné naturellement à donner de bons conseils même aux méchants, même
+à ses ennemis les plus dangereux, je dis encore au messager du Roi:
+«Reportez à votre maître que, s'il s'était servi d'honnêtes gens, il eût
+pu exister heureux, mais que, n'ayant jamais su qu'acheter à prix d'or
+des hommes mercenaires, il court avec eux à une perte inévitable. Vous,
+monsieur, lui ajoutai-je, votre tête est à prix; elle est au jeu avec la
+mienne, il faut qu'il y en ait une des deux qui saute, attendu que, des
+deux partis opposés à chacun desquels est attaché l'un de nous, il faut
+que l'un écrase l'autre».
+
+Ces gens de cour étaient plastronnés à triple cuirasse contre tous les
+discours à principes, et l'expérience de l'efficacité du grand
+expédient, par lequel ils avaient fait presque autant de conversions
+qu'ils en avaient entreprises, leur donnait une très grande confiance à
+l'employer. Brissac crut donc apparemment qu'il ne me trouverait pas
+plus rebelle que tant d'autres, et il me fit ses propositions avec
+beaucoup d'assurance.
+
+Je ne dois pas dire ici à quelle hauteur la Cour avait cru devoir lui
+donner le pouvoir de les élever. On croirait que je les porte moi-même
+fort haut pour me faire valoir beaucoup. Mais des témoins qui ne sont
+pas morts, et lesquels ont été apostés de mon aveu pour nous entendre,
+en rendraient bon compte si l'on en était curieux[70].
+
+[Note 70: Dans l'interrogatoire que lui fit subir la commission
+administrative de la police de Paris, le 22 germinal an II (11 avril
+1794), Fournier déclara que Brissac lui avait promis «de terminer son
+procès, de lui expédier un brevet de colonel et de lui donner par la
+suite un gouvernement.» (Archives nationales, papiers de Fournier.)]
+
+Les âmes honnêtes peuvent bien pressentir ce que mon indignation dut me
+dicter de dire au séducteur Brissac. Je lui prédis, lorsqu'il se retira,
+qu'il ne devait plus faire un long séjour au Château. Il fut encore plus
+court que je ne l'avais pu calculer, car deux jours après il fut décrété
+d'accusation et arrêté[71].
+
+[Note 71: Le duc Cossé-Brissac, commandant de la garde soldée du Roi,
+fut décrété d'accusation le 29 mai 1792. C'est donc à cette époque, et
+non au mois de juillet, qu'il faut reporter la conversation que Fournier
+dit avoir eue avec lui.]
+
+La Cour corruptrice était irrebutable. Elle ne désespérait point de
+gagner un jour ce qui lui était échappé dans un autre. Le lendemain du
+premier message, j'en reçus un second encore par un ex-noble, qui vint
+me faire de nouvelles propositions d'or, d'argent et de places
+importantes. J'ai tout repoussé avec dédain, en disant à cet esclave que
+je servais la cause du peuple et de ma patrie, et qu'il n'y avait point
+assez d'or en France pour m'acheter. J'eus encore des témoins secrets de
+tout ce qui se passa entre moi et ce négociateur royal. Cet incident
+produisit l'effet de m'inspirer plus d'horreur pour le tyran, et
+d'accroître beaucoup mon impatience de mettre une bonne fois à exécution
+le projet médité de lui porter le dernier coup pour faire enfin
+triompher dans toute sa pompe la liberté. Le moment de cet événement ne
+tarda point à paraître.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+JOURNÉE DU 10 AOUT 1792
+
+
+Si le peuple s'en était toujours attendu (_sic_) à ses représentants
+pour faire les révolutions, sans doute il serait encore esclave. Les
+législateurs français n'ont montré de véritable énergie que toutes les
+fois que le peuple s'est levé et qu'il les a forcés à en prendre. Hors
+ces cas, combien n'ont-ils pas semblé agir souvent comme s'ils eussent
+été d'accord avec les conspirateurs! Ici, il s'en présente un notable
+exemple.
+
+Dès le 6, époque où nous avons publié les crimes de La Fayette, j'étais
+très instruit de tout ce qui se passait dans les comités de l'Assemblée
+nationale. Je savais très pertinemment[72], que les comités militaire,
+de constitution et autres avaient résolu d'éluder de rendre autant le
+décret d'accusation contre La Fayette, que celui de suspension contre le
+chef du pouvoir executif. On avait seulement arrêté l'ajournement de la
+discussion sur ces deux individus pour le jeudi. Cette conduite
+était-elle dictée par la pusillanimité ou la perfidie? Il ne faut pas
+raprocher beaucoup de circonstances pour démêler quel était ce motif.
+Quand je vis la patrie trahie .....[73] et que tous les jours on
+semblait enchérir sur les moyens de la tromper, mon indignation me
+transporta chez le restaurateur des Feuillants, où je dis, en présence
+du public, à plus de trente députés de l'Assemblée législative: «Que je
+connaissais toutes leurs infamies, tous leurs crimes, que je savais du
+Château que les deux tiers des membres de l'Assemblée étaient vendus et
+qu'ils trahissaient la nation, que je ne pouvais pas m'empêcher de leur
+dire qu'ils étaient des brigands, que je savais que ma grande énergie
+les embarrassait, et qu'ils étaient d'accord avec les Grands
+Inquisiteurs juges de paix de me faire arrêter, mais que je les en
+défiais et qu'auparavant ils me verraient encore déployer ma vigueur
+contre leurs complots.» J'ajoutai que, pour dernier mot, j'avais à leur
+dire que, si le 9, entre dix et onze heures et demie du soir, ils
+n'avaient pas prononcé sur l'arrestation de La Fayette et sur la
+suspension du roi, à onze heures trois quarts nous ferions sonner le
+tocsin....
+
+[Note 72: Tant par l'Assemblée que par la Cour. [Mais] je devais garder
+le silence parce que j'aurais trahi la patrie le (_sic_) divulguant. Je
+me taisais soigneusement pour laisser .....[a] et ne pas faire manquer,
+etc. (_Note de Fournier._)]
+
+[Note a: Nous n'avons pu lire ce mot.]
+
+[Note 73: Ici trois mots illisibles.]
+
+Au lieu de n'être que les simples organes de l'opinion publique, nous
+avons presque toujours vu nos sénateurs sembler prendre à tâche de la
+braver, et substituer leurs volontés arbitraires à la volonté générale.
+Ici, pressés par les vives clameurs de la voix souveraine, ils eurent
+l'air d'y céder un moment, ils promirent toute satisfaction au peuple
+sur le compte de Louis Capet et de La Fayette, les deux traîtres les
+plus dangereux d'alors. Mais toute la soirée du 9 se passa et rien ne
+fut prononcé contre eux.
+
+Je n'ai pas, moi, manqué ma parole.
+
+Le même jour, il y eut une assemblée des fédérés aux Jacobins. Pendant
+l'assemblée des fédérés, j'entrai dans la salle au moment de la
+discussion sur l'objet de présenter une nouvelle pétition à l'Assemblée,
+sur le refus d'en entendre une première qui venait d'être renvoyée avec
+ignominie. La veille du grand jour des vengeances avait vu consacrer le
+dernier oubli des principes. Des mandataires n'avaient point voulu
+entendre leurs commettants.
+
+Révolté de semblables procédés, je prends la parole, et je dis:
+
+«Citoyens, je m'oppose personnellement à ce que vous donniez cette
+nouvelle pétition. Vous en avez présenté mille, on n'a fait droit à
+aucune. Je vous proposerai celle-ci, qui sera la dernière. C'est d'aller
+sur-le-champ couper six cents têtes[74] des conspirateurs réfugiés dans
+le repaire royal, nous les porterons à l'Assemblée et nous dirons: Voilà
+vos chefs-d'oeuvre, législateurs!»
+
+[Note 74: A l'original et rayé: «Dont la mienne sera une. Trop heureux
+que celle d'un patriote offerte en sacrifice à Jupiter le rende
+entièrement propice aux voeux des amis de la liberté!»]
+
+Cette motion, désapprouvée par un faible parti, fut applaudie par la
+majorité. La preuve qu'elle était bonne, c'est qu'il a fallu l'exécuter
+le lendemain 10 au Château. L'on a déjà pu voir, et l'on verra à la
+suite que je ne me contente pas de faire le beau parleur à la tribune,
+en laissant aux autres à suivre l'exécution de mes motions. Je ne me
+détermine qu'après avoir mûrement réfléchi, mais aussi, une fois arrêté
+à une délibération que je crois bonne et tendant au bien de mes frères,
+je m'y sacrifie. On va donc me voir ici toujours agissant pour animer
+mes frères et pour exécuter avec eux la secousse décisive du 10.
+
+Ce même jour, le comité secret se rassembla à la _Chasse Royale_, sur le
+boulevard[75]. Nous y avons fait venir Alexandre et Santerre. Ils nous
+ont fait de très brillantes promesses pour seconder notre entreprise,
+notamment notre rodomont Santerre, toujours très animé lorsqu'il ne
+s'agit que de parler et de faire le bel esprit.
+
+[Note 75: Dans la nuit du 9 au 10, d'après Carra. Mais l'âme de
+l'insurrection, ce fut le comité des sections.]
+
+Le soir, à neuf heures, je me suis rendu à la caserne des Marseillais
+avec lesquels j'avais rendez-vous, ainsi que plusieurs de mes collègues.
+Nous y avons déposé nos armes et, de là, envoyé des députations aux
+faubourgs Saint-Marcel et Saint-Antoine pour inviter les citoyens de ces
+deux faubourgs à se trouver au ralliement dont nous étions convenus.
+Pendant cet intervalle, j'allai à la section du Théâtre-Français, lors
+assemblée en permanence; et, comme j'étais citoyen de cette section,
+qu'on sait avoir toujours été un foyer ardent de patriotisme, je n'eus
+pas beaucoup de peine à y faire adopter mes vues qui étaient déjà celles
+de la plupart des citoyens.
+
+Le tocsin a sonné à onze heures trois quarts comme nous l'avions promis.
+On a placé des postes, mais nous avons été trahis par les états-majors,
+qui ne remplissaient pas nos intentions. A une heure du matin, nous
+avons relevé ces postes.
+
+Il est venu à la section trois officiers municipaux pour nous inviter à
+cesser de sonner le tocsin, observant qu'en conséquence d'un arrêté de
+la Commune, ils avaient déjà été dans plusieurs sections et qu'on avait
+cessé d'y sonner; mais notre président, le citoyen Lebois[76], brûlant
+d'énergie et de patriotisme, leur répondit:
+
+«Plein de respect pour la Commune de Paris, nous ferons tout pour elle,
+mais ce que vous nous demandez, citoyens, il est impossible de vous
+l'accorder. Au lieu de faire cesser le tocsin, j'ordonne, en ma qualité
+de président, qu'il continue, car il n'est plus question de reculer, et
+il est temps d'abattre les tyrans.»
+
+[Note 76: Le journaliste R.-J. Lebois, qui fera paraître l'_Ami du
+peuple_ à partir du 29 fructidor an II.--Ce témoignage de Fournier
+semble infirmer l'assertion de M. Mortimer-Ternaux (II, 436) qui dit que
+cette nuit-là les meneurs de cette section se tinrent prudemment à
+l'écart.]
+
+Alors, de mon côté, je demande la parole et je dis:
+
+«Citoyens, l'Assemblée a décrété que la patrie était en danger. Le
+peuple est levé; vous, municipaux, vous devez aller vous coucher; vous
+n'avez plus rien à faire.»
+
+A la pointe de jour, je fus nommé commissaire avec trois autres citoyens
+pour inviter le bataillon de la section à se joindre devant la porte des
+Cordeliers. Mais les citoyens, trompés par des brigands dont je vis l'un
+parmi eux faire cabale et s'opposant à notre demande, en concluant au
+par-dessus à ce qu'on me coupât la tête, refusèrent absolument de
+marcher, malgré l'arrêté de la section qui les y invitait.
+
+Je rendais compte de ma mission, quand je m'aperçus que nous étions
+mieux secondés d'ailleurs et que nous pouvions dès lors former l'espoir
+de faire réussir notre projet. En effet, nous vîmes arriver de toutes
+parts différents bataillons, et notamment du faubourg Saint-Marcel. Le
+bataillon de Marseille parut aussi en même temps.
+
+Aussitôt on ne délibéra plus et l'on ne songea qu'à exécuter.
+
+Nous formâmes deux divisions, dont l'une alla par le Pont-Neuf, et
+l'autre par le Pont-Royal. Le point de ralliement se fit sur la place du
+Carrousel. Ici tous les mouvements de la grande attaque qui suivit sont
+précieux à saisir. Nous débutâmes par demander à entrer au château dont
+les portes étaient fermées.
+
+On nous envoya plusieurs officiers, entre autres, un officier de
+canonniers, pour nous dire «que nous n'avions qu'à nommer huit chefs, et
+qu'on les ferait entrer».
+
+Nous répondîmes avec énergie «que nous n'avions point de chefs, mais que
+nous l'étions tous, et que pour la seconde fois nous demandions à
+entrer».
+
+Nous sommes restés là près de deux heures. A de longues discussions
+succéda un refus formel de nous ouvrir.
+
+Ceux qui ne connaissaient point Santerre comme moi ne savaient que
+penser sur son compte [en voyant] qu'il ne se trouvait pas au
+rendez-vous. Mais moi qui avais déjà eu tant d'occasions de l'apprécier,
+je ne fus pas très surpris de voir arriver Alexandre qui me dit que
+Santerre venait de lui écrire pour lui demander secours avec du canon à
+la Maison commune, attendu, disait-il, que les jours de M. Petion
+étaient en danger. «Leurre épouvantable!» m'écriai-je dans mon
+indignation concentrée. Santerre, Petion, idoles du jour que la foule
+aveugle est entraînée à encenser, vous êtes donc aussi d'insignes
+traîtres! Mais prudence m'enjoint de dissimuler. Ne gâtons pas encore
+une fois une cause si importante et si heureusement commencée et, malgré
+tous les obstacles, sauvons la patrie, s'il nous est possible.
+
+«Camarade, dis-je à Alexandre, il ne faut point partir, j'ai la
+confiance de te dire que c'est encore là un dessous de carte de
+Santerre, et j'ajoute que si tu nous quittes, ce ne sera de ta part
+qu'un trait de lâcheté.»
+
+Je vis que c'était l'occasion d'employer une grande présence d'esprit et
+de penser à tout à la fois. Je fus bien vite rendre compte de cette
+circonstance à tous les officiers qui commandaient, et je leur dis de
+s'assembler promptement sur l'appel que je ferais faire.
+
+Mais, de retour au centre de la place, je vis le commandant marseillais
+et plusieurs autres citoyens de Paris qui me dirent: «Nous sommes donc
+encore joués et trahis. Voilà Alexandre qui vient de partir avec deux
+canons et deux cents hommes, sous le prétexte d'aller joindre Santerre à
+l'Hôtel de Ville.»
+
+D'après le moment d'entretien entre Alexandre[77] et moi, je ne m'étais
+pas attendu à cette manifestation de sa complicité avec Santerre. Je
+restai interdit et presque muet. Revenu à moi, je ne vois de moyen de
+salut qu'en distrayant l'attention des braves qui nous restaient pour la
+diriger vers le seul but d'un grand mouvement d'énergie et de courage.
+
+[Note 77: Il y a ici dans l'original, au lieu du nom Alexandre, celui de
+Santerre: mais c'est une erreur évidente.]
+
+«Eh bien, citoyens et camarades, m'écriai-je; il faut périr aujourd'hui
+ou entrer au Château. Je sais que si nous manquons cette journée, la
+France est livrée à l'esclavage et la capitale réduite en cendres[78].»
+
+[Note 78: Il ne faut pas que j'oublie de noter cette circonstance
+affligeante. J'avais expédié à Santerre trois braves Bretons pour le
+conjurer de venir nous secourir. Comme ils étaient près d'arriver pour
+nous rapporter sa réponse, ils furent tués dans la rue Saint-Honoré.
+(_Note de Fournier_.)]
+
+Finissant ces derniers mots, j'eus tout de suite la satisfaction
+d'apercevoir l'impression qu'ils avaient produite.
+
+L'effet de cette impression ne tarda point non plus à se manifester. Les
+sans-culottes tombèrent à coups de poing sur la porte dite Royale, et à
+force de secousses y ont brisée et mise en pièces. Je profitai avec soin
+de ces premières dispositions et je sentis qu'il ne dépendait plus que
+de ma conduite d'en soutenir la continuation et d'en faite résulter le
+succès le plus complet.
+
+Ici toute la scène va être en action, et les mouvements s'exécutent et
+se succèdent avec une étonnante rapidité.
+
+Aussitôt la porte enfoncée[79], je m'élance en furieux vers les quatre
+pièces de canon qui étaient au bas du grand escalier, et je dis aux
+canonniers: «Vous, braves militaires, êtes-vous pour la nation ou pour
+les tyrans?»
+
+[Note 79: Cette porte Royale, d'après les autres récits, fut simplement
+ouverte par le concierge.]
+
+Ils me répondirent: «Il y a quatre heures que nous vous attendons, et
+vive la nation!»
+
+A ces mots, je leur dis en saisissant le timon d'une pièce: «Eh bien!
+camarades, suivez-moi.»
+
+Aussitôt les quatre pièces me suivirent, et nous les postâmes dans le
+Carrousel où étaient demeurés nos bataillons.
+
+Nous fîmes entrer quatre pièces des nôtres et nous les plaçâmes dans la
+cour du château, braquées sur les fenêtres. Nos bataillons des
+Marseillais et des fédérés se placèrent en bataille de droite et de
+gauche. Je montai aussitôt le grand escalier jusque devant la porte de
+la chapelle. Là je vis qu'il était impossible d'aller plus loin. Une
+barricade ou plutôt un retranchement s'y opposait. Alors je parlai à
+ceux qui se trouvaient là avec force et énergie et en même temps avec
+toute l'honnêteté possible. J'observai sur toutes les figures qu'il y
+avait sous jeu de grands desseins: car il ne me fut répondu rien du
+tout. Cependant un Suisse s'élance à corps perdu de mon côté en jetant
+ses armes et criant: «Vive la nation!»
+
+J'emmenai ce brave avec moi et le remis entre les mains des fédérés en
+leur disant: «Voici un bon Suisse qui a rejeté au despotisme les armes
+qu'il en avait reçues et s'est tourné exclusivement vers la patrie.» Il
+entra aussitôt dans nos rangs au milieu des embrassements de ses frères.
+
+Comme j'avais reconnu sous les habits suisses, ainsi que sous ceux de
+gardes nationales, beaucoup de chevaliers du poignard et de grenadiers
+des filles Saint-Thomas, je remontai une seconde fois pour témoigner aux
+uns et aux autres que nous ne voulions de mal à personne, mais que nous
+priions seulement qu'on nous remît le roi et sa famille.
+
+Le commandant me fit réponse qu'ils n'en feraient rien, et que la force
+armée du château les garderait elle-même.
+
+Alors je me rendis aux quatre pièces de canon; je fis charger; je dis
+aux canonniers de se tenir prêts et que j'allais faire commandement à la
+garde du château de nous livrer le roi, et, si elle s'y refusait, qu'au
+premier signal ils aient à faire feu.
+
+J'avançai ensuite sous le balcon et fis une nouvelle sommation. On ne me
+répondit rien. J'allais donner le signal aux canonniers, lorsque
+Lazowski, officier de notre artillerie, vint à moi et me dit:
+
+«Montons encore une fois et pour la dernière; sommons-les de mettre bas
+les armes et de nous livrer le roi, ou que sinon nous allons agir.»
+
+Je me rends à cette proposition. Nous montons de nouveau l'escalier,
+Lazowski et moi. C'est à ce moment que le signal part et qu'on nous
+fusille. Je suis jeté dans le fond de l'escalier par l'explosion d'un
+grand feu général dirigé de toutes parts sur nos bataillons; je reçois
+dans le même moment un coup au bras gauche dont je suis et resterai
+probablement estropié.
+
+Arrivé à la porte pour rejoindre les bataillons, je suis renversé par un
+autre coup à la cuisse gauche. Je crus bien alors que c'était ma
+dernière heure, car les cadavres et les blessés tombaient à ma vue de
+tous les côtés, et j'eus la plus grande peine possible à me retirer.
+
+Le feu des scélérats du Château était si vif que dans le premier moment
+nos bataillons, partie massacrés, furent dispersés entièrement au point
+que l'on avait fait l'abandon des quatre pièces de canon.
+
+A l'aspect de ce moment de détresse, je courus du côté du guichet où je
+rencontrai une pièce de canon des Marseillais conduite par le commandant
+en second qui était déjà blessé dangereusement à la main[80]. Mais je
+lui dis, ainsi qu'à tous les guerriers qui l'entouraient: «Du courage,
+amis, nous allons entrer au Château et passer tout au fil de l'épée.»
+
+[Note 80: Rayé: «Ayant trois doigts coupés.»]
+
+Je fis de suite placer une pièce de canon à la grande porte donnant du
+côté du guichet. Je la fis briser, et cette ouverture me facilita
+d'envoyer la mort à un grand nombre de Suisses dont le feu nous faisait
+beaucoup souffrir. Je fis de même mettre à bas la porte qui communiquait
+chez le valet de chambre du Roi.
+
+Cependant les décharges des assaillants étaient si meurtrières, que je
+voyais l'heure où nous perdions la bataille. Je m'avisai d'un
+stratagème. Je me ressouvins du même stratagème employé à la Bastille et
+qui fit perdre la tête à De Launey, par lequel je me flattai de
+désorienter nos ennemis, et le succès m'apprit que je n'avais point fait
+une fausse combinaison. Ce fut de faire mettre le feu partout pour
+imprimer la terreur et l'épouvante aux assiégés et les déconcerter.
+
+Dans les moments de péril extrême, les petites considérations n'arrêtent
+pas. Nous manquions de papier pour allumer le feu en divers endroits:
+des assignats en tinrent lieu. Rien ne coûte quand il s'agit de remplir
+un grand but.
+
+Dans la confusion des mouvements de cette grande mêlée, je distinguai
+deux hommes qui volaient de l'argenterie et qui en avaient rempli leur
+poches. Je les fis arrêter sur l'instant, et ils furent aussitôt
+exécutés. Ces exemples prompts et sévères de la justice du peuple
+souverain prévinrent les plus grands désordres et prouvèrent que le but
+de la grande démarche de cette journée n'était point d'exercer des actes
+de pillage.
+
+Pendant la grande chaleur de l'action, je ne faisais que courir d'un
+bout à l'autre pour faire approcher les caissons de chaque pièce. Je
+rends avec une vraie satisfaction ma situation d'alors. Je n'éprouvais
+plus que le sentiment de l'intrépidité. Il me semblait être
+invulnérable. Je marchais au milieu du feu avec une sorte de conviction
+qu'il ne pouvait avoir de prise sur moi. C'est dans ces dispositions que
+je m'arrêtai même à quelques actes particuliers qui n'auraient peut-être
+pas dû me distraire des soins plus généraux et essentiels. J'allai
+chercher du milieu des morts un chapeau pour donner au commandant en
+second des Marseillais en remplacement du sien qu'il avait perdu,
+j'arrachai plusieurs citoyens d'entre les cadavres qui les étouffaient
+et je les rendis par là à la vie, notamment le citoyen Lionné, marchand
+charcutier, rue de la Verrerie, etc., etc.
+
+Enfin le combat se termine et la victoire nous reste. Je rentre chez moi
+pour me panser et me rafraîchir. J'allai encore ensuite pour terminer
+cette journée assister et concourir à l'exécution des statues de bronze
+de la place Vendôme. C'est par là que je couronnai toute la
+participation que j'eus aux fameux actes au 10.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+AOUT [ET SEPTEMBRE] 1792
+
+_Affaire des prisonniers d'État accusés du crime de lèse-nation, détenus
+à Orléans. Je suis chargé de les transférer à Saumur. Leur massacre à
+Versailles_[81].
+
+[Note 81: Présenter l'état des choses à Orléans, la conduite des
+prisonniers, la vénalité des trames (_sic_), les perfidies du tribunal.
+Un membre du tribunal m'en avertit. L'effet que cela produit sur
+l'esprit du peuple. (_Indication marginale de Fournier._)]
+
+
+Quelques jours après le 10, tout Paris se mit en effervescence à
+l'occasion des prisonniers d'Orléans[82]. Que signifie, disait-on, la
+détention de tous ces conspirateurs en chef qui n'ont cessé d'insulter à
+la nation, en transformant leur prison en une maison de plaisirs et de
+festins continuels[83]? Que signifie cette Haute-Cour nationale[84] qui
+n'a encore jugé aucun d'eux et qui coûte immensément à l'État? Bientôt
+l'opinion générale se résume sur cet article et il est décidé à
+l'unanimité qu'une partie de la garde nationale parisienne se rendra à
+Orléans et qu'elle ramènera les prisonniers à Paris[85].
+
+[Note 82: Il y avait alors, à Orléans, cinquante-trois prisonniers,
+parmi lesquels: Claude Delessart, ancien ministre des affaires
+étrangères, décrété d'accusation le 10 mars 1792, pour avoir perfidement
+caché la vérité à l'Assemblée, etc.;--de Cosse-Brissac, commandant de la
+garde du roi, décrété le 29 mai 1792;--d'Abancourt, ministre de la
+guerre dans les derniers jours de la royauté, qui, malgré le décret de
+la Législative, avait retenu à Paris une partie des Suisses, décrété le
+10 août 1792, au soir;--le juge de paix Larivière, décrété le 20 mai
+1792: il avait lancé un mandat d'amener contre les trois députés Merlin,
+Chabot et Basire, comme complices de Carra, que MM. Bertrand de
+Moleville et Montmorin poursuivaient pour avoir dénoncé le _Comité
+autrichien_;--des officiers et des citoyens de Perpignan décrétés le 3
+janvier 1792 pour avoir, au commencement de décembre 1791, conspiré de
+livrer la citadelle aux Espagnols.]
+
+[Note 83: On sait qu'à l'aide de la protection de la Cour, les
+conspirateurs détenus à Orléans se flattaient tellement de l'impunité
+qu'ils ne songeaient qu'à se divertir et donnaient à toute la nation le
+scandale de l'établissement d'une salle de spectacle, d'un jeu de paume
+dans l'intérieur de la prison. Et la Haute-Cour, dont chaque membre
+coûtait à l'Etat 18 francs par jour, pour ne point les distraire de tous
+ces plaisirs, n'instruisait le procès d'aucun d'eux. O patrie, par quels
+hommes tu es servie! (_Note de Fournier._)]
+
+[Note 84: La loi du 10-15 mai 1791 avait établi une Haute-Cour
+nationale, qui connaîtrait de tous les crimes et délits dont le Corps
+législatif se serait porté accusateur et qui ne devait se former que
+quand le Corps législatif aurait porté un décret d'accusation. Elle
+devait se réunir à quinze lieues au moins du siège du Corps législatif.
+La loi du 20-27 juin 1792 en fixa définitivement l'emplacement dans la
+maison des Ursulines à Orléans. La Haute-Cour était composée d'un haut
+jury et de quatre grands juges tirés au sort parmi les membres du
+tribunal de cassation. Les quatre grands juges devaient diriger
+l'instruction et appliquer la loi, après la décision du haut jury sur le
+fait. Le haut jury devait être composé de 24 membres, membres pris sur
+une liste de 166 hauts jurés, élus par les assemblées électorales, à
+raison de deux par département. Quand le Corps législatif rendrait un
+décret d'accusation, il nommerait deux de ses membres qui, sous le titre
+de grands procurateurs de la nation, «feraient auprès de la Haute-Cour,
+la poursuite de l'accusation.» Le décret du 14 mai 1792 confia les
+fonctions de commissaire du roi près la Haute-Cour au commissaire du roi
+près le tribunal du district d'Orléans. La Haute-Cour elle-même avait
+été mise en activité par le décret du 21 novembre 1791.--Un décret du 25
+septembre 1792 la supprima.--Sur le massacre des prisonniers d'Orléans,
+on consultera surtout: _Les prisonniers d'Orléans, épisode
+révolutionnaire_, extrait de la _Revue d'Alsace_, par Paul Huet,
+conseiller à la cour impériale de Colmar. S.l.n.d., in-8 de 50 pages.
+Réimprimé avec quelques changements sous ce titre: _Les massacres à
+Versailles en 1792_, par Paul Huet, Paris, 1869, in-8 de 53
+pages.--Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, t. III.--Le Dr
+Robinet, _Danton, mémoire sur sa vie privée_; Paris, 1884, in-8.--A.
+Dubost, _Danton et les massacres de septembre_; Paris, s.d.
+in-8.--_Mémoires sur les journées de septembre 1792_; Paris, Didot,
+1858, in-12.]
+
+[Note 85: Dans le mémoire qu'il publia en l'an VIII, Fournier dit que,
+le 23 août 1792, un des hauts jurés, Barras, vint à Paris pour provoquer
+l'envoi à Orléans d'une force armée qui empêcherait l'enlèvement des
+prisonniers. Le 24 août, Fournier lui-même adressa à la Commune une
+pétition dans ce sens. Le 26, elle arrêta l'envoi à Orléans d'une force
+armée de 500 hommes.]
+
+En même temps ce fut sur moi que tout le peuple jeta les yeux pour
+déférer (_sic_) le commandement de cette expédition.
+
+Ce n'était point assez d'être honoré du choix du peuple: il me fallait
+encore l'assentiment des autorités constituées. Je me rends à la Commune
+de Paris où je dis au Conseil général que j'aurais besoin de pouvoirs
+pour une expédition importante, mais dont la réussite dépend de ce
+qu'elle restera secrète, [c'est] pourquoi je ne peux pas la communiquer
+en public.
+
+Des commissaires sont nommés pour recevoir ma déclaration. Le Conseil
+général, de concert avec le général Santerre, m'expédie aussitôt un
+pouvoir à l'effet de me faire délivrer tout ce dont j'aurai besoin pour
+mon expédition. Santerre, pour ses grands services à la chose publique,
+avait dès lors tous pouvoirs à la Commune. C'est lui qu'elle chargea de
+me donner toutes les autorisations nécessaires pour cette expédition
+d'Orléans.
+
+Je fis part à Santerre qu'il me faudrait des munitions, des canons, et
+en même temps le pouvoir de faire des bons en cas de besoin. Santerre
+ordonna le tout et même il me chargea d'aller trouver le Conseil général
+pour demander au moins un millier de louis pour cette expédition.
+
+En ayant parlé à quelques membres, ils me renvoyèrent à Santerre en me
+disant de faire avec lui tout ce que je jugerais à propos, et que tout
+ce que je ferais serait trouvé bien fait. Sur cette réponse, Santerre
+m'autorisa à faire des bons[86] partout où le cas l'exigerait, sans
+limites et sans bornes.
+
+[Note 86: La Commune avait envoyé à Santerre deux commissaires pour
+l'autoriser à m'autoriser pour tout ce qui serait nécessaire. (_Note de
+Fournier._)]
+
+C'est ainsi que je suis parti de Paris avec ma troupe, et que,
+nonobstant les autorisations que je viens de rappeler, j'ai payé partout
+de mes propres deniers jusqu'à l'époque de l'incident qui va suivre.
+
+Nous partions de Longjumeau le ...[87], lorsque du Bail, Bourdon [de] la
+Crosnière et Tallien, aujourd'hui députés à la Convention, y sont
+arrivés à quatre heures du matin en qualité de commissaires du pouvoir
+exécutif. Ils venaient m'annoncer que mon départ avait provoqué un
+décret de l'Assemblée nationale par lequel il était ordonné que les
+prisonniers d'Orléans fussent jugés sur-le-champ[88], qu'ils venaient en
+conséquence me notifier de rétrograder, parce que la translation n'était
+plus nécessaire.
+
+[Note 87: La date a été laissée en blanc.]
+
+[Note 88: Le 23 août 1792, la Commune de Paris s'était présentée à la
+barre de l'Assemblée législative et avait renouvelé une pétition de la
+section du Finistère, qui demandait: 1° la suppression de la Haute-Cour:
+2° la translation des prisonniers à Paris pour y être jugés par une Cour
+martiale. Sinon, le peuple se ferait justice lui-même. Les grands juges
+d'Orléans expliquèrent leurs retards en faisant remarquer que, le
+commissaire du roi ayant été suspendu par suite du 10 août, la
+Haute-Cour ne pouvait pas fonctionner en son absence. Le 25 août, la
+commission extraordinaire de l'Assemblée législative, par l'organe de
+Gensonné, proposa et fit rendre un décret qui ordonnait le
+renouvellement des hauts jurés par les assemblées électorales qui
+allaient nommer la Convention, mais maintenait provisoirement les jurés
+actuels et édictait des mesures pour que les accusés fussent jugés
+promptement. Le dernier article du décret chargeait le ministre de la
+justice d'envoyer à Orléans deux commissaires pour s'assurer de l'état
+des procédures instruites par la Haute-Cour, de l'état des prisons et
+des précautions prises pour la sûreté des prisonniers. Danton nomma à
+cet effet Léonard Bourdon et du Bail.]
+
+Quelle secrète intrigue, quelle protection particulière, quel vif
+intérêt pour les conspirateurs avaient pu faire décider cette démarche?
+Voilà de ces circonstances que le public n'a pas sues et qui pouvaient
+être capables de faire fortement soupçonner les intentions du nouveau
+pouvoir exécutif.
+
+Comment! on se flattait de pouvoir faire juger sur le champ tous ces
+traîtres à la patrie par ces mêmes magistrats qui n'avaient point voulu
+jusqu'alors les juger! Il leur fallait donc une recommandation, une
+injonction particulière; il leur en avait donc été donné une pour rester
+inertes; on en était donc instruit! Tout ceci prêtait à mille
+conjectures de défiance différentes les unes des autres, etc.
+
+Je demandai aux commissaires leurs pouvoirs avant que d'accéder à ce
+qu'ils proposaient. Ils firent connaître leur mission en présence de la
+troupe assemblée. Mais alors tous les citoyens, qui ne démêlaient dans
+cette mesure qu'un moyen, disaient-ils, de sauver bien vite les
+coupables, se mirent à crier: «Nous sommes partis de Paris pour aller à
+Orléans; ainsi c'est à Orléans qu'il faut aller, et si Fournier, que
+nous n'avons nommé notre général que pour nous y conduire, s'y refuse,
+il n'y a qu'à lui abattre la tête».
+
+J'apaisai cet orage en disant à la troupe que je savais ne point
+commander des esclaves, que je ne ferais rien sans avoir bien consulté
+tous mes camarades, et que dès lors je leur demandais s'il ne leur
+serait pas agréable que je présentasse en leur nom à tous une pétition à
+l'Assemblée, laquelle je me chargeais de porter moi-même.
+
+Le résultat de la délibération fut de nommer deux commissaires avec moi
+pour aller à l'Assemblée nationale; que cependant la troupe continuerait
+sa route pour Orléans et que, si le général ne venait pas la rejoindre,
+il lui en coûterait la tête.
+
+J'observe que Tallien était l'un des deux commissaires dont je viens de
+parler et que, voyageant dans la même voiture pour revenir à Paris, nous
+ne nous dîmes pas un seul mot pendant toute la route, parce que je me
+défiais beaucoup de son civisme[89]. Je ne sais si lui, à mon égard,
+c'est par le motif d'une prévention semblable qu'il ne me parla pas non
+plus. Mais je déclare ici que depuis j'ai bien changé d'opinion sur son
+compte. Tant que Tallien soutiendra les principes qu'il prêche dans son
+_Journal des Sans-Culottes_, je le regarderai comme le plus ferme appui
+du véritable patriotisme.
+
+[Note 89: Tallien avait été envoyé à Orléans par la Commune de Paris, le
+même jour que Danton y envoyait L. Bourdon et du Bail.]
+
+Mais Bourdon [de] la Crosnière changea un peu les dispositions en
+faisant aux soldats une proposition qui pouvait être un puissant attrait
+pour un certain nombre d'entre eux: «Ne partez point d'ici, leur dit-il,
+que Fournier ne soit de retour. Dépensez, mangez, buvez,
+divertissez-vous: la nation paiera tout.»
+
+On voit que Bourdon et du Bail étaient inspirés par tout autre motif que
+celui d'épargner les fonds de la patrie. Ils n'avaient pas non plus
+celui de m'engager à me louer de leurs procédés: car, après s'être
+permis d'ordonner une dépense particulière de 617 livres, ils ont eu la
+méchanceté de faire venir à la Maison commune de Paris le malheureux
+chez qui avait été faite cette dépense pour réclamer cette somme sous
+mon nom.
+
+Mais revenons à mon retour à Paris, avec la pétition de mes camarades.
+
+J'arrive à la barre, et j'y présente cette pétition[90] qui fait changer
+tout à fait les mesures du pouvoir exécutif. Elle détermine l'Assemblée
+à rendre un décret qui ordonne qu'il me sera donné mille hommes de
+troupe de garde nationale parisienne pour aller à Orléans garder les
+prisonniers de la Haute-Cour, de concert avec la garde nationale
+d'Orléans.
+
+[Note 90: En effet, dans sa séance du 26 août 1792, l'Assemblée
+législative reçut à sa barre une députation de volontaires marseillais,
+accompagnés de membres de la Commune de Paris et de celle de Longjumeau,
+qui demandèrent à être autorisés à continuer leur route sur Orléans pour
+déjouer le projet d'enlèvement des prisonniers. Séance tenante, sur un
+rapport fait par Guadet; au nom de la Commission extraordinaire,
+l'Assemblée décréta que le pouvoir exécutif serait tenu de faire passer
+à Orléans une force suffisante pour, de concert avec les citoyens
+d'Orléans, veiller à la garde et à la sûreté des prisons de cette ville
+dans lesquelles étaient détenus les accusés auprès de la Haute-Cour
+nationale. (_Journal des débats et des décrets_, n° 333 et 334.)--Le
+même jour, le ministre de l'intérieur Roland délivra à Fournier une
+commission en règle, dont l'original se trouve dans les papiers de
+Fournier aux Archives.]
+
+Le pouvoir exécutif m'expédie des ordres en conséquence. Il m'adresse à
+la Maison commune pour demander tout ce dont j'avais besoin. Il m'y fut
+compté six mille francs, somme qui n'était rien pour pouvoir suffire aux
+dépenses considérables qu'il était question de faire journellement en
+raison de la grande quantité d'artillerie que nous avions et en raison
+des quinze sols de solde par jour, au-dessus de l'étape, à chaque
+volontaire.
+
+Qui croirait cependant qu'en revenant au Conseil général, à mon retour
+d'Orléans, j'y trouvai que les malheureux Bourdon [de] la Crosnière et
+du Bail m'avaient dénoncé comme un concussionnaire qui avait fait des
+bons partout où il était passé, et qui n'avait payé personne? Sans doute
+ils se vengeaient de ce que j'avais controversé leur mission au succès
+de laquelle ils avaient sans doute raison de s'intéresser vivement.
+
+Qui croirait encore qu'on avait accueilli ces misérables dénonciations
+et d'autres plus absurdes, telles que de dire que j'avais enlevé
+trente-six mille francs avec lesquels j'étais parti de Paris comme
+banqueroutier? Croira-t-on que tout ceci s'était accrédité au point de
+dicter un mandat d'arrêt contre moi? Mais je parais à la Commune,
+j'impose silence à mes vils délateurs, je m'explique, et aussitôt le
+ridicule mandat d'arrêt est biffé.
+
+C'est à la suite de ces odieuses tracasseries, qui semblaient me
+présager tous les futurs déboires du malheureux voyage d'Orléans, que je
+pars de Paris et je vais rejoindre ma troupe à Étampes où elle s'était
+rendue de Longjumeau, d'après les ordres que je lui avais fait parvenir,
+après le séjour que j'ai noté qu'elle avait fait dans ce dernier endroit
+par l'influence et à l'instigation de Bourdon [de] la Crosnière et du
+Bail[91].
+
+[Note 91: Fournier se fit délivrer, pour lui et sa troupe, des
+certificats de bonne conduite par les officiers municipaux des communes
+qu'il traversa en allant à Orléans, Longjumeau, Étampes, Angerville,
+Artenay. Voir ses papiers aux Archives.]
+
+La garde nationale d'Orléans, les troupes de ligne qui y étaient en
+garnison, le département et la municipalité sont venus au-devant de nos
+bataillons, à deux lieues de cette ville. Un bivouac était préparé pour
+nous dans la forêt et l'on y avait fait porter du vin et tous autres
+rafraîchissements nécessaires. La fraternité et la joie accompagnèrent
+cette reconnaissance. Des santés en grand nombre furent portées en
+l'honneur de la nation, et le canon, avec une nombreuse musique,
+annonçait la pompe de la fête.
+
+Le cortège réuni était si considérable qu'il mit plus de quatre heures à
+défiler.
+
+Cependant toutes ces démonstrations n'étaient que théâtrales. J'appris
+trop bien vite qu'en général la population orléanaise n'avait pas en
+réserve une forte provision de civisme et que, foncièrement, notre
+apparition n'avait pas fait le plus grand plaisir.
+
+Nous arrivons à Orléans et nous allons aussitôt nous emparer des prisons
+où je commençai à faire mettre pour le bon ordre une garde suffisante.
+
+Toute notre troupe fut logée chez les citoyens les plus aisés. Politique
+ou non, elle ne pourra jamais trop se louer des bons procédés qu'elle en
+reçut.
+
+De notre côté, nous pouvons nous flatter d'avoir fait régner la
+tranquillité durant tout notre séjour à Orléans.
+
+Mon artillerie était toujours placée de manière à nous tenir sur nos
+gardes. Cependant je ne jouis pas longtemps d'une entière sécurité. Une
+nuit vint où j'éprouvai des inquiétudes qui furent les présages des
+altercations sérieuses qui me traversèrent successivement. En faisant ma
+tournée à deux heures du matin, j'ai trouvé mes pièces de canon
+dégarnies et seulement deux sentinelles avec l'officier de poste, qui me
+dirent qu'il n'était pas possible de garder cette artillerie, attendu le
+trop grand service dont nous étions surchargés et la trop grande
+difficulté de rallier tout notre monde épars dans les maisons des
+citoyens.
+
+Ces observations me déterminèrent de faire parquer mes pièces
+d'artillerie à la pointe du jour dans la maison où j'étais logé.
+
+Mais le surlendemain je fus troublé par un incident qui semblait
+annoncer des suites bien plus graves.
+
+Il était arrivé à Orléans un régiment qui venait du Port-au-Prince et
+qui dirigeait sa marche vers les frontières.
+
+D'un autre côté, le régiment de Berwick, suisse, était en garnison dans
+la ville ainsi qu'un corps de cavalerie. Il m'apparut que la
+malveillance avait projeté de mettre aux prises ces différents corps et
+le nôtre pour parvenir à faire régner un désordre, à la faveur duquel on
+espérait peut-être de sauver des prisons les conspirateurs confiés à ma
+garde. M'étant aperçu à temps de ce danger, j'eus soin de me prémunir
+contre les résultats.
+
+Sur les neuf heures du soir, je suis appelé au département et à la
+municipalité et presque en même temps j'entends battre la générale. Je
+vois le moment où il s'agit d'éviter par le courage des événements
+peut-être bien désastreux. Je cours bien vite aux drapeaux; je rassemble
+ma troupe et en moins d'un quart d'heure je m'empare de tous les
+débouchés dans le centre de la ville. Je braque mes canons de toutes
+faces; je me mets en bataille à bout portant du régiment du
+Port-au-Prince et j'envoie de fortes patrouilles à tous les postes de la
+ville.
+
+Ces dispositions faites, j'apprends que le régiment de Berwick a fait
+distribuer quarante cartouches à chacun de ses soldats. Alors je donne
+ordre à ma troupe de charger. Je demande aux officiers du régiment de
+Port-au-Prince quelle était leur intention: «Liberté et égalité, me
+répondirent-ils, et vous pouvez en cette occasion ordonner, nous sommes
+à votre commandement.»
+
+«Camarades, leur répliquai-je, vous êtes fatigués, vous partez demain:
+allez vous reposer. Nous sommes bien en état de nous défendre contre
+quiconque nous attaquera et nous ferons la garde pendant la nuit.»
+
+Alors tous les régiments rentrèrent dans leurs casernes.
+
+Ainsi se termina cette tentative si menaçante. Si l'on n'a voulu que
+nous tâter pour savoir si nous étions les hommes du 10, l'énergie et la
+fermeté que nos bataillons montrèrent ne le laissèrent nullement à
+douter[92]. Vraisemblablement la rage délirante des agitateurs n'en
+serait-elle pas restée là et fût-elle parvenue à engager quelque
+nouvelle tentative contre nous: mais la circonstance de notre prompt
+départ lui épargna cette peine.
+
+[Note 92: Nous avions contre nous plus de trente mille hommes, car il
+faut y comprendre la garde nationale d'Orléans qui était toute
+aristocratisée, comme je l'ai déjà remarqué, nonobstant toutes les
+démonstrations fraternelles et de patriotisme qu'elle nous avait faites
+à notre arrivée. Ce n'est que notre courage et notre énergie qui lui en
+imposèrent et qui nous mirent à couvert des traits qu'elle avait voulu
+aiguiser contre nous. (_Note de Fournier_.)]
+
+Un décret de l'Assemblée nationale du 2 septembre m'arriva à Orléans le
+3 et ordonnait la translation des prisonniers à Saumur[93].
+
+[Note 93: En effet, dans sa séance du 2 septembre 1792 au soir,
+l'Assemblée législative décréta, sur le rapport de Gensonné au nom de la
+Commission extraordinaire, que les prisonniers d'Orléans seraient
+transférés sur-le-champ dans les prisons du château de la ville de
+Saumur, que les commandants de la garde nationale d'Orléans et de la
+garde nationale parisienne actuellement à Orléans seraient tenus
+d'assurer le transport des prisonniers par une escorte suffisante, mais
+que les gardes nationales qui s'étaient rendues de Paris à Orléans se
+retireraient sans délai dans le sein de la capitale, à l'effet de
+partager le service extraordinaire auquel les citoyens de Paris vont se
+dévouer pour le salut de la patrie et la défense de la capitale.]
+
+Voici les mesures d'exécution qui me servirent à assurer mon départ.
+
+Le département rendit un arrêté pour nous faire renforcer par cinq cents
+hommes de la garde nationale d'Orléans. Je représentai que je ne pouvais
+partir sans argent puisqu'il fallait chaque jour délivrer quinze sols de
+prêt à chaque homme. En conséquence, le lendemain, jour du départ, il me
+fut donné quinze mille livres.
+
+J'assemblai la troupe, je lui fis part du décret de l'Assemblée
+nationale pour la conduite des prisonniers à Saumur. Je fis charger ces
+prisonniers au nombre de cinquante-trois sur des voitures et je fermai
+moi-même à clef toutes leurs malles renfermant considérablement d'effets
+précieux sur lesquels j'ordonnai que les scellés fussent mis.
+
+Ici se présentent des circonstances extraordinaires et qui sont encore
+presque énigmatiques pour moi.
+
+J'étais le général de cette troupe, et l'on va voir quelle fut mon
+autorité sur elle. J'avais un décret ostensible à faire exécuter et
+d'autres que moi avaient apparemment des ordres secrets pour une mesure
+qui y était bien contraire. Le 3 septembre, veille du départ d'Orléans,
+un courrier m'apporta un paquet qui annonçait les massacres du 2 dans
+les prisons de Paris en m'insinuant d'en faire faire à peu près autant à
+Orléans. Je reçus ce paquet chez l'évêque[94], où étaient alors Bourdon
+[de] la Crosnière et du Bail, auxquels je le communiquai, ainsi qu'à
+l'évêque. Ayant été appelé un instant hors du cercle, le paquet et le
+courrier disparurent pendant ce temps et je ne pus jamais ressaisir ce
+même paquet.
+
+[Note 94: L'évêque du Loiret était M. de Jarente, un des rares évéques
+de l'ancien régime qui avaient prêté serment à la Constitution civile.]
+
+Je n'ai cependant pas perdu la trace de cet objet et je me réserve, dans
+un supplément à ce mémoire[95], de donner à cet égard des développements
+qui jetteront un grand jour sur les machinations secrètes de cette
+fameuse affaire des prisonniers d'Orléans.
+
+[Note 95: Ce supplément n'existe pas.]
+
+Au lieu de vouloir aller à Saumur, la troupe prit la route de Paris et
+plus de quatre cents hommes m'entourèrent, la baïonnette au bout du
+fusil, en me disant que si je commandais d'autre marche, c'en était fait
+de moi.
+
+Je semblai céder au voeu de la violence. Nous fîmes donc route pour
+Paris[96]. Arrivé à Étampes, j'y ordonnai un séjour pour attendre les
+ordres ultérieurs du Corps législatif.
+
+[Note 96: Plus tard, Fournier se fit délivrer un certificat de bonne
+conduite par la municipalité d'Orléans, le 30 octobre 1792: «Nous,
+officiers municipaux et notables de la commune d'Orléans, certifions que
+le citoyen Fournier, commandant un détachement de la garde nationale
+parisienne arrivé à Orléans le 31 août 1792, a donné ses soins au
+maintien de la paix et de la tranquillité pendant le séjour qu'il a fait
+en cette ville jusqu'au départ des prisonniers, etc.»]
+
+J'y reçus quatre commissaires du pouvoir exécutif qui me notifièrent un
+nouveau décret par lequel il nous était enjoint de ne point amener les
+prisonniers à Paris, mais de choisir tout autre département que nous
+jugerions à propos[97].
+
+[Note 97: Au début de sa séance du 5 septembre, l'Assemblée apprit, par
+une lettre des grands procurateurs de la nation, que les prisonniers
+d'Orléans étaient en route pour Paris. Alors sa Commission, par l'organe
+de Vergniaud, lui proposa et lui fit rendre le décret suivant:
+«L'Assemblée nationale, après avoir entendu lecture du procès-verbal des
+corps administratifs d'Orléans, décrète ce qui suit: Article 1er. Le
+Conseil exécutif provisoire donnera sur-le-champ les ordres et prendra
+les mesures nécessaires pour l'exécution du décret du 2 de ce mois,
+relatif aux prisonniers détenus à Orléans.--II. Il pourra les faire
+conduire dans tel lieu qu'il jugera convenable, hors du département de
+Paris; il donnera des ordres pour qu'il soit pourvu à leur sûreté et à
+leur garde.--III. Le Conseil provisoire exécutif (_sic_) enverra
+sur-le-champ des commissaires au-devant de la force armée qui conduit
+les prisonniers, et fera lire à la tête du bataillon l'instruction
+suivante: «Citoyens, un décret de l'Assemblée nationale a ordonné le
+transport des prévenus du crime de haute trahison à Saumur. Vous avez
+été requis, au nom de la loi, de concourir à l'exécution de ce décret;
+et vous avez méconnu l'empire de la loi, vous avez résisté à l'autorité
+des représentants de la nation.--Citoyens, dans quel égarement vous ont
+jetés des suggestions perfides!--L'homme qui résiste aux ordres que le
+peuple lui donne par l'organe des autorités constituées se trompe s'il
+se croit patriote; il n'est qu'un rebelle. Pensez-vous que, s'il
+échappait à la peine qu'il aurait encourue, il échapperait au mépris
+public? Pensez-vous que les soldats qui combattent pour la liberté
+voudraient le recevoir sous leurs drapeaux?--Cette réflexion alarme
+votre courage: eh bien, qu'elle porte aussi le repentir dans votre
+coeur. Obéissez sur-le-champ: la patrie oubliera votre faute, et elle
+vous marquera une place parmi ses défenseurs.» (_Collection générale des
+lois_, dite _du Louvre_, t. XI, p. 165. Le texte de ce décret manque au
+procès-verbal de la Législative. Il a été inexactement rapporté par le
+_Journal des débats et des décrets_, n° 346, p. 136.)--On voit que, dans
+ce décret, il n'y a rien qui autorise formellement et personnellement
+Fournier à mener les prisonniers dans le département qu'il voudrait,
+pourvu que ce ne fût pas Paris. Il semble, d'après des documents cités
+par M. Mortimer-Ternaux (III, 381-383), que Fournier reçut une lettre de
+Roland qui l'autorisait à mener les prisonniers à Versailles. En tout
+cas, l'Assemblée législative approuva implicitement cette translation.
+On lit, en effet, dans le procès-verbal de la séance du 7 septembre 1792
+au soir (t. XV, p. 85): «Un membre rend compte des suites du décret
+relatif à la translation des prisonniers d'Orléans. Il dit que les
+dernières lettres envoyées par le commandant des troupes qui
+accompagnent ces prisonniers et par les commissaires du pouvoir exécutif
+annoncent que ces troupes exécuteront le décret rendu, que les
+prisonniers ne seront pas rendus à Paris, mais à Versailles.» Ce membre,
+qui était Brissot, ajouta (d'après le _Journal des débats et des
+décrets_, n° 347, p. 144) qu'on préparait des prisons à Versailles pour
+recevoir les prisonniers, et (d'après le _Moniteur_, XIII, 645) cette
+communication fut applaudie.]
+
+Je fis assembler toute la troupe dans une église pour lui faire part de
+ces nouvelles dispositions. Mais il ne me fut presque pas possible de me
+faire entendre. De tous côtés on s'écriait: «A Paris, à Paris, c'est à
+Paris qu'il faut aller! Et, si le général s'y oppose, il n'y a qu'à
+faire tomber sa tête.» D'autres disaient: «Il n'y a qu'à le dégrader, le
+chasser et en nommer un autre[98].»
+
+[Note 98: Ne pas donner tort à toute la troupe, seulement à quelques
+emportés; flatter la troupe. Elle n'avait pas de mauvaises intentions
+puisqu'elle a conduit les prisonniers avec tous les honneurs. Ils
+brûlaient d'aller aux frontières. Ils ne voulaient pas avoir fait 50
+lieues et refaire encore 50 lieues. Si conduits (_sic_) à Paris, ils les
+eussent fait entrer en sûreté, mais Versailles qui connaissait tous les
+crimes des personnages.... (_Note marginale de Fournier_.)]
+
+J'étais bien résolu de mourir s'il le fallait pour l'exécution de la
+loi; mais, provisoirement, je ne vis pas d'autre parti à prendre pour
+apaiser ces vociférations et atténuer cette terrible effervescence que
+de renvoyer tout le monde et de remettre l'assemblée au lendemain à 8
+heures.
+
+Dans la nuit, je reçus une seconde dépêche du pouvoir exécutif, signée
+Roland, qui me recommandait sous ma responsabilité de ne point venir à
+Paris.
+
+La troupe assemblée à huit heures, je fis part de cette nouvelle
+dépêche, et à l'unanimité, il fut décidé que l'on irait à
+Versailles[99].
+
+[Note 99: Une autre lettre: Roland me disait d'attendre, qu'il venait
+d'être pris un arrêté de tous les corps constitués réunis, pour que la
+commune et le département aillent au-devant des prisonniers pour les
+amener à Paris, sous l'escorte des corps constitués pour protéger leur
+marche afin que rien n'arrive. (On savait donc ou l'on machinait pour
+qu'il arrive quelque chose?)
+
+Ici grandes réflexions: Voulaient provoquer la guerre civile, etc.,
+etc.--Autre lettre qui ordonne d'aller à Versailles. On ne savait à quoi
+s'en tenir. On se résout pour Versailles. (_Note marginale de
+Fournier_.)]
+
+Nous partons en conséquence pour Versailles avec les commissaires du
+pouvoir exécutif. J'allai en avant pour faire part de mes ordres au
+Conseil général de la Commune, et lui annoncer le dépôt que j'allais
+mettre sous sa sauvegarde. Alors le maire de Versailles, en conséquence
+d'un arrêté du département, m'engagea d'aller avec lui sur toutes les
+places pour en faire la proclamation au peuple.
+
+Je trouvai assez étrange cette proclamation, qui disposa les esprits
+longtemps d'avance et donna le temps de concerter des projets qui
+n'eussent peut-être pas eu lieu sans cette annonce préalable et faite
+avec le plus grand bruit.
+
+Quoi qu'il en soit, à la suite de la proclamation, le maire et plusieurs
+municipaux vinrent avec moi reconnaître les prisonniers à Villejuif.
+C'est de là que, continuant avec eux la route, nous sommes entrés dans
+Versailles.
+
+Arrivés à la grille de l'Orangerie, toute notre artillerie passe et tout
+à coup cette grille se ferme, le maire de Versailles d'un côté et moi de
+l'autre. Le peuple se saisit de mon cheval et de moi, en disant que si
+je remue on me coupe aussitôt la tête. Je suis conduit jusqu'au
+carrefour des Quatre-Bornes[100] où l'on dételle les chevaux des
+voitures qui conduisaient les prisonniers. Là, la troupe s'aperçoit que
+ma vie est en danger. Elle fait casser la serrure de la grille à coups
+de hache par les sapeurs et vient avec la cavalerie à mon secours.
+Pendant ce mouvement, le peuple furieux saute sur les voitures, frappe
+les prisonniers et hélas! offre aux yeux effrayés le spectacle
+épouvantable d'une extermination sans réserve[101]!!
+
+[Note 100: Ce carrefour était situé au point d'intersection des rues de
+Satory et de l'Orangerie.]
+
+[Note 101: Voici en quels termes Fournier racontera les mêmes faits
+quelques années plus tard: «Arrivés à Versailles, nous traversâmes la
+ville. Lorsque j'eus, avec l'artillerie, dépassé la grille de
+l'Orangerie, elle fut fermée précipitamment. Je fus assailli et jeté à
+bas de mon cheval, saisi au collet et trainé aux Quatre-Bornes. Au
+moment où les assassins se disposaient à m'ôter la vie, la cavalerie
+arriva, qui m'arracha de leurs mains. Le massacre des prisonniers eut
+lieu dans le même temps. Je n'ai vu ni entendu porter aucun coup. Les
+auteurs et les instigateurs de ces horribles forfaits avaient pris leurs
+précautions pour me faire subir le même sort, sans que la troupe que je
+commandais pût s'y opposer, ni au massacre des prisonniers, puisqu'elle
+formait l'arrière-garde, dont une partie était encore hors de la ville,
+au moment qu'on ferma la grille de l'Orangerie; l'autre était répandue
+dans la ville, éloignée des prisonniers....» (_Massacres des prisonniers
+d'Orléans. Fournier, dit l'Américain, aux Français_. Paris, 28 nivôse an
+VIII, in-8 de 16 p.)]
+
+Quel parti prendre? Je fis battre mes bataillons en retraite. Aurais-je
+été risquer le massacre de dix mille citoyens pour tenter le salut des
+malheureux conspirateurs[102]?
+
+[Note 102: Ici Fournier annonce en note une «liste des victimes qui ont
+péri dans cette effroyable et terrible égorgerie». Mais il ne la donne
+pas.]
+
+Je dois dire que je n'ai trempé en rien dans les barbares et ténébreuses
+manoeuvres qui ont amené la fin tragique de ces prisonniers. J'ai été
+même la dupe et le jouet de ce long système de perfidie, ainsi qu'on a
+pu voir dans le narré que je viens d'offrir. Que de réflexions ne sont
+point à faire sur les différentes circonstances de cette expédition?
+Mais de ces réflexions, on ne négligera pas sans doute la principale.
+C'est qu'en général la patience du peuple était portée à bout dans ce
+moment, d'après les trahisons de toute espèce, dont la vengeance venait
+de lui coûter tant de sang, et que cette même patience était lassée,
+impatientée par le scandale de ces grands coupables affichant pendant
+longtemps l'assurance de l'impunité, par la transformation de leur
+maison de détention en un lieu de délices et de plaisirs, où ils se
+livraient sans contrainte à toutes les dissipations les plus
+recherchées, recevant sans cesse une nombreuse compagnie, entretenant
+hautement, et sans prendre la moindre peine pour s'en cacher, les plus
+actives correspondances avec tout ce qui était connu de plus
+contre-révolutionnaire à Paris, dans les départements et au delà; et au
+milieu de toutes ces occupations, ayant l'air d'être parfaitement
+d'accord avec tous les magistrats de la Haute-Cour, qui ne les
+distrayaient nullement, n'informaient, ni ne les les interrogeaient
+point: on a même assuré que plusieurs d'eux allaient habituellement
+faire leur partie, entendre les saltimbanques et partager tous les
+plaisirs de cette prison métamorphosée en asile de sybarites! Et une
+nation libre aurait pu contenir les effets de cette indignation à la vue
+de tant d'actes de perversité?...
+
+[Le manuscrit de Fournier est inachevé; il se termine par les phrases
+décousues qu'on va lire:]
+
+Pièce de tragédie où l'on jouait le tribunal. Cette pièce a été
+imprimée.
+
+Je me repentirai toute ma vie de n'avoir point arrêté en même temps le
+tribunal.
+
+La Haute-Cour coûtait 1,500,000 francs par mois à la nation ou 35
+millions (_sic_). Suis-je un conspirateur d'avoir fait cette épargne à
+la nation?
+
+Dépôt des effets précieux des prisonniers: argenterie et effets, bijoux,
+hardes, billets au porteur, etc. Inventaire en fut fait par des
+commissaires de la Commune. Scellé, déposé à la Maison commune de Paris.
+Procès-verbaux détournés on ne sait par qui, malgré la surveillance et
+les perquisitions du Conseil général. On trouve quelques débris
+d'effets, mais les plus précieux sont disparus. J'ai retiré décharge des
+dépôts dans le temps tant des commissaires de la Commune de Paris que du
+garde-magasin. C'est l'intérêt public qui m'a porté depuis à vouloir me
+faire rendre compte[103]. O Patrie, comme on te pille! etc., etc.
+
+[Note 103: Sur les faits auxquels Fournier fait ici allusion, voir notre
+introduction.]
+
+
+FIN DES MÉMOIRES DE FOURNIER L'AMÉRICAIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+INTRODUCTION.
+§ 1er.--Biographie de Fournier l'Américain.
+§ 2.--Bibliographie des écrits publiés par Fournier.
+§ 3.--Valeur historique de ses Mémoires.
+
+MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMÉRICAIN.
+
+AVANT-PROPOS.
+
+CHAPITRE PREMIER.--30 juin 1789. Élargissement des gardes françaises
+enfermés à l'Abbaye par ordre du despotisme.
+
+CHAPITRE II.--12 juillet 1789. Lambesc aux Tuileries.
+
+CHAPITRE III.--13 juillet 1789. Première formation des citoyens en corps
+armés. J'en suis nommé le chef.
+
+CHAPITRE IV.--14 juillet 1789. Mon rôle à la Bastille.
+
+CHAPITRE V.--15 juillet 1789. J'achève la destruction du tombeau de la
+tyrannie. J'en sauve les papiers.
+
+CHAPITRE VI.--16 juillet 1789. Je préviens l'incendie des lettres à la
+poste.
+
+CHAPITRE VII.--5 octobre 1789. Voyage de Versailles.
+
+CHAPITRE VIII.--1789 (_sic_). Journée des poignards. Démolition de
+Vincennes.
+
+CHAPITRE IX.--1789 (_sic_). Troubles provoqués par la voie des
+spectacles.
+
+CHAPITRE X.--Licenciement des troupes patriotes.
+
+CHAPITRE XI.--Projet d'un cercle d'éducation.
+
+CHAPITRE XII.--17 juillet 1791.
+
+CHAPITRE XIII.--20 juin 1792. Fameuse pétition des sans-culottes.
+
+CHAPITRE XIV.--1792. Arrivée des Marseillais à Paris. Premier projet de
+révolution contre le pouvoir exécutif. Manqué.
+
+CHAPITRE XV.--Juillet 1792. Second projet de révolution contre le
+pouvoir exécutif. Encore manqué.
+
+CHAPITRE XVI.--Juillet 1792. Incident très curieux. La Cour essaie de me
+corrompre.
+
+CHAPITRE XVII.--Journée du 10 août 1792.
+
+CHAPITRE XVIII.--Août et septembre 1792. Affaire des prisonniers d'Etat
+accusés du crime de lèse-nation. Je suis chargé de les transférer à
+Saumur. Leur massacre à Versailles.
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires secrets de Fournier
+l'Américain, by Claude Fournier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER ***
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+The Project Gutenberg EBook of Memoires secrets de Fournier l'Americain
+by Claude Fournier
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
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+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
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+how the file may be used. You can also find out about how to make a
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+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Memoires secrets de Fournier l'Americain
+
+ Publies pour la premiere fois d'apres le manuscrit des Archives
+ Nationales, avec introduction et notes par F.-A. Aulard
+
+Author: Claude Fournier
+
+Release Date: September, 2005 [EBook #8864]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on August 16, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER ***
+
+
+
+
+Produced by Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+SOCIETE DE L'HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE
+
+ * * * * *
+
+MEMOIRES SECRETS DE Fournier l'Americain
+
+
+PUBLIES POUR LA PREMIERE FOIS D'APRES LE MANUSCRIT DES ARCHIVES
+
+NATIONALES
+
+
+AVEC INTRODUCTION ET NOTES PAR F.-A. AULARD
+
+
+[Illustration]
+
+
+PARIS, AU SIEGE DE LA SOCIETE
+
+4, RUE DE FURSTENBERG, 4
+
+1890
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+Claude Fournier l'Heritier, dit l'_Americain_ a cause de son long sejour
+a Saint-Domingue, naquit a Auzon (Haute-Loire), le 21 decembre 1745[1].
+Il etait fils d'un tisserand. Vers l'age de quinze ans[2], il alla
+chercher fortune aux colonies et passa vingt et une annees a
+Saint-Domingue. Il dit y avoir servi pendant seize ans dans les dragons
+des milices bourgeoises. Il y fonda une guildiverie, ou fabrique de
+tafia, qui, dit-il, prospera; mais, elle fut detruite par un incendie
+que Fournier attribua a la malveillance de ses voisins. Ruine, il revint
+en France pour demander justice et harcela les ministres de ses placets.
+En 1785, il obtint du ministre de la marine une pension de 500 livres
+par mois, mais elle ne lui fut jamais payee.
+
+[Note 1: Voici son acte de naissance: "Claude Fournier, fils a autre
+Claude, cadissier de cette ville, et a Jeanne Lheritier, ses pere et
+mere, maries, ne hier, et a ete baptise par moi, cure, soussigne, le 22
+decembre 1745. Parrain: Claude Fournier, horloger; sa marraine:
+Elisabeth Pruneyres, de cette ville. Ont ete presents: Joseph Fournier
+et Antoine de Mathieu, boulanger, oncles. Ils ont signe a la minute, a
+l'exception de la marraine qui a declare ne savoir signer. MARTINON,
+cure chanoine."--Nous devons communication de cet extrait du registre de
+la paroisse de Saint-Laurent d'Auzon a l'obligeance d'un erudit habitant
+de Brioude, M. Paul Le Blanc.]
+
+[Note 2: D'apres un de ses biographes, M.H. Doniol, il aurait ete, avant
+son depart, domestique chez un officier de marine a Auzon, puis chez un
+officier de cavalerie a Clermont. (_L'Art et l'Archeologie en province_,
+t. IX, p. 72.)]
+
+Quand la Revolution eclata, il y joua un role actif auquel il avoue
+avoir ete determine autant par mecontentement que par conviction.
+
+Il fut certainement un des premiers qui, a la veille de la prise de la
+Bastille, organiserent une force armee revolutionnaire. On le vit parmi
+les acteurs les plus energiques des journees des 5 et 6 octobre 1789, du
+17 juillet 1791, du 20 juin et du 10 aout 1792. Il commanda la troupe de
+Marseillais et de gardes nationaux parisiens qui servit d'escorte aux
+prisonniers detenus a Orleans et les mena a Versailles, ou ils furent
+massacres le 8 septembre 1792.
+
+Cette partie de la vie de Fournier (juillet 1789 a septembre 1792) fait
+l'objet de ses memoires: nous n'avons donc pas a la raconter.
+
+La conduite tenue par Fournier dans l'affaire des prisonniers d'Orleans
+lui attira les accusations les plus graves. On l'accusa a la fois
+d'assassinat et de vol.
+
+Il semble pourtant qu'il fut etranger aux massacres dont ces prisonniers
+furent victimes a Versailles. Ceux-ci avaient ete separes de leur
+escorte par la foule, et Fournier n'etait pas a leurs cotes quand ils
+perirent. D'autre part, les eloges publics et ecrits que Roland donna a
+Fournier semblent le disculper a tous les points de vue. En effet, le 6
+octobre 1792, Roland ecrivait a la Convention pour lui signaler la
+conduite _edifiante_ de Fournier et demander "un dedommagement pour ce
+citoyen, qui a montre beaucoup de zele et de patriotisme[3]"; et, le 14,
+il adressait au meme personnage une lettre de felicitations[4].
+
+[Note 3: Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, III, 594.]
+
+[Note 4: Papiers de Fournier, aux Archives nationales, F7 6504.]
+
+Il est fort possible que Fournier ait traite durement les prisonniers
+confies a sa garde, mais la _septembrisade_ de Versailles ne doit pas
+lui etre imputee.
+
+Fournier eut plus de mal a se disculper de l'accusation d'improbite. Il
+passait pour avoir dilapide l'argent qui lui avait ete confie par la
+Commune en vue de son expedition et pour avoir soustrait a son profit
+une partie des effets des prisonniers. Il fut meme arrete quelques jours
+apres son retour d'Orleans; mais la Commune ordonna sa mise en liberte,
+par arrete du 20 septembre 1792[5].
+
+[Note 5: Mortimer-Ternaux, III, 588.--Cet auteur a consulte les
+registres de la Commune de Paris, aujourd'hui detruits.]
+
+Il est certain qu'une partie des effets des prisonniers disparut. Mais
+Fournier affirma que cette disparition avait eu lieu depuis qu'il
+n'etait plus responsable de ce depot. Voici d'ailleurs le compte qu'il
+rendit au ministre de l'interieur:
+
+1 deg. Il a pris a Etampes, en allant a Orleans, deux pieces de canon avec
+leurs affuts et trois caissons d'artillerie, le tout bien conditionne,
+et les a remis a l'Hotel de Ville, dont le general Santerre doit en
+rendre compte.
+
+2 deg. A Orleans, il a fait remettre toutes les malles appartenant aux
+prisonniers d'Etat, ainsi que plusieurs autres effets, tant argenterie
+qu'autres objets, trouves dans les prisons. Le tout a ete renferme dans
+chaque chambre des prisonniers dont il a lui-meme ferme les portes et
+remis les clefs au geolier, en presence de MM. Garran de Coulon et
+Bourdon [de] la Crosniere, commissaire du pouvoir executif, pour le tout
+etre remis a qui de droit.
+
+3 deg. Arrive a Versailles, jour du massacre des prisonniers, tous leurs
+effets et bagages ont ete remis entre les mains de la Commune de
+Versailles[6]. Ces memes effets m'ont ete remis pour etre deposes entre
+les mains du ministre de la justice, ce que j'ai fait en arrivant a
+Paris. M. Danton m'a observe qu'il fallait deposer le tout a l'Hotel de
+Ville; et j'ai rempli cette mission et ai fait faire un inventaire du
+tout, ainsi que d'une cassette qui m'avait ete confiee, de meme qu'un
+paquet que M. Delessart m'avait remis en secret, contenant plusieurs
+lettres de change et d'autres papiers importants, dont je me suis cru
+oblige de faire le depot plutot que de le remettre a l'adresse qu'il
+m'avait indique.
+
+[Note 6: Le proces-verbal qui fut dresse a cette occasion (10 septembre
+1792) se trouve dans les papiers de Fournier.]
+
+4 deg. Il a ete remis, par les volontaires du detachement, de l'or monnaye
+et autre argent, ainsi que des billets nationaux, montres et autres
+effets a la Commune de Versailles en depot pour en rendre compte.
+
+Je certifie le tout sincere et veritable.
+
+A Paris, le 5 octobre, l'an 1er de la Republique francaise.
+
+Signe: FOURNIER[7]
+
+[Note 7: Fournier se fit delivrer, le 30 brumaire an V, aux Archives,
+une copie certifiee de cette lettre. Cette copie fait actuellement
+partie de la collection d'autographes de M. Etienne Charavay, qui a bien
+voulu nous la communiquer.--Ces comptes de Fournier ont d'ailleurs ete
+deja publies par Mortimer-Ternaux, III, 590.]
+
+En meme temps, il remit a Roland un etat detaille de ses depenses.
+
+Roland se declara satisfait, approuva hautement Fournier par ses lettres
+a la Convention des 5 et 6 octobre 1792 et, comme Fournier reclamait une
+indemnite pour frais extraordinaires et que toutes les depenses de
+l'expedition n'avaient pas ete reglees, la Convention, par decret du 9
+decembre suivant, vota les credits necessaires. Le general de
+l'expedition d'Orleans se trouva ainsi couvert par l'approbation directe
+de Roland et par l'approbation indirecte de la Convention.
+
+Malheureusement pour lui, il arriva que le proces-verbal du depot qu'il
+avait effectue a la Commune de Paris fut egare. Il ne put obtenir qu'une
+attestation du secretaire greffier Coulombeau qu'il avait rendu ses
+comptes[8], mais non un etat detaille. Or, lui-meme nous apprend que les
+plus precieux objets avaient disparu dans l'intervalle. De la les
+soupcons, vraisemblablement injustes, dont il fut poursuivi toute sa
+vie.
+
+[Note 8: Cette attestation, en date du 12 aout 1793, se trouve aux
+Archives, dans les papiers de Fournier.]
+
+Denonce et surveille, il fut l'objet, en mars 1793, d'un rapport de
+police ou il est traite de chevalier d'industrie associe a une coquine,
+la femme Marthe Fonvielle, dite Pujol, sa maitresse, et a une pretendue
+marquise de Saint-Giran (Voir ses papiers, aux Archives).
+
+Marat ne pouvait lui pardonner d'avoir ete protege par Roland. Dans la
+seance du 12 mars 1793, il le signala comme etant un des instigateurs de
+l'insurrection avortee du 10 mars. Fournier fut decrete d'arrestation.
+Voici le compte rendu officiel de l'interrogatoire qu'il subit le
+lendemain 13 mars, a la barre de la Convention:
+
+Le citoyen Fournier, qui avait ete mis en etat d'arrestation, est
+introduit a la barre. Il demande qu'il lui soit fait part du chef
+d'accusation articule contre lui, afin qu'il puisse repondre sur chaque
+article.
+
+Le citoyen Bourdon (de l'Oise), depute, depose sur le bureau une
+denonciation signee, concue en ces termes: "J'ai entendu Fournier faire
+des reproches a deux ou trois inconnus de ne l'avoir pas appuye; que,
+sans cela, il aurait brule la cervelle a Petion.--_Signe_: BOURDON."
+
+Fournier, interroge, repond que ce fait est faux, que le citoyen Petion
+a passe pres de lui dans le jardin qui avoisine la salle, qu'il a
+entendu qu'on le huait, mais qu'il n'a tenu la-dessus aucun propos.
+
+Interroge sur la connaissance qu'il a des evenements du 9 au 10 [mars
+1793], il repond qu'il etait aux Jacobins lorsqu'on y fit la motion de
+se transporter en foule aux Cordeliers; qu'il s'y rendit de suite pour
+faire part de l'arrivee des motionnaires; que ceux-ci demandaient qu'on
+se saisit de tous les ennemis de la patrie, qu'on fermat les barrieres,
+etc.; que, sur ces entrefaites, il fut question de deputer vers la
+Commune; qu'il avait vu alors un homme inconnu qui voulait se nantir des
+pouvoirs de la deputation, mais qu'il s'en etait empare lui-meme pour
+eviter qu'ils ne tombassent en mauvaises mains; qu'il avait parle au
+procureur de la Commune et au maire: que ce dernier l'avait engage a
+employer les moyens qu'il croirait les plus efficaces pour tout
+pacifier; qu'il etait retourne aux Cordeliers pour calmer les esprits;
+que, de la, il s'etait porte a sa section, qu'il avait trouvee fermee,
+et qi'il etait rentre chez lui.
+
+Interroge pour savoir s'il a connaissance d'un Comite d'insurrection, a
+dit ne rien savoir sur cet objet[9].
+
+[Note 9: Cependant Garat, dans son rapport du 19 mars 1793, signala
+Fournier, Varlet et Champion parmi les Cordeliers qui tenterent
+d'organiser ce comite d'insurrection. (_Moniteur_, XV, 750.)]
+
+Interpelle, d'apres la demande du citoyen Lidon, depute, de declarer
+s'il n'a rien a dire qui soit relatif a des effets qui lui ont ete remis
+par les prisonniers detenus a Orleans, il a repondu que beaucoup de
+papiers, d'assignats et d'effets precieux lui avaient ete remis par
+Delessart et autres prisonniers, qu'il avait fait inventorier le tout
+par la municipalite de Versailles et en avait retire proces-verbal;
+qu'arrive a Paris apres le massacre qui fut fait des prisonniers, il
+voulait consigner le depot entre les mains du citoyen Roland, ministre
+de l'interieur, mais que le citoyen Danton, ministre de la justice, lui
+dit de le porter a la Commune; qu'il declara au Conseil de la Commune
+qu'il ne remettrait rien sans un recu; qu'on lui en fit un des caisses;
+que, le lendemain, l'inventaire de verification fut fait en presence de
+temoins; qu'il en demanda une double expedition; qu'on le renvoya au
+lendemain, et ensuite de jour en jour; qu'ayant ete quelque temps apres
+en campagne, on decerna un mandat d'arret contre lui, sous pretexte
+qu'il avait retenu 36,000 livres. Il assure que cette arrestation
+n'avait eu d'autre but que de lui enlever les papiers qui etaient
+relatifs au depot; que l'on avait cru que, par ce moyen, cette affaire
+resterait la, mais que le Conseil de la Commune s'occupait de
+l'apurement de ce compte et des verifications necessaires.
+
+Un membre du Comite de surveillance dit que l'on n'a rien trouve dans
+les papiers de Fournier qui puisse motiver une plus longue arrestation.
+
+Sur la proposition d'un autre membre, l'Assemblee decrete que le citoyen
+Fournier sera mis en liberte, sauf a etre entendu comme temoin par le
+Tribunal extraordinaire[10].
+
+[Note 10: _Proces-verbal de la Convention_, VII, 300-302.]
+
+Mais Marat s'acharna apres Fournier. Dans le _Publiciste de la
+Republique francaise_ du 9 mai 1793, il l'accusa d'etre un ambitieux, un
+espion, un parasite. Fournier repondit par un factum apologetique[11] ou
+il y a des renseignements sur sa situation de fortune. Apres avoir
+rappele qu'il est venu en France au sujet de la propriete dont il a ete
+depouille a Saint-Domingue: "Un premier jugement par defaut, dit-il,
+vient de m'accorder un provisoire de 400,000 livres. Je toucherai cette
+somme dans peu, si le jugement est confirme contradictoirement.
+Jusque-la, je suis en effet miserable. Mes ressources sont uniquement
+fondees sur la confiance officieuse de mes amis. Je leur dois 78,000
+livres, en 22 articles, dont j'ai toutes pretes les preuves." Marat
+demandait a Fournier de quel argent il avait paye une maison de campagne
+recemment achetee par lui. Il reconnut avoir achete, depuis plus de deux
+ans, un jardin a sept lieues de Paris, a Verneuil (Seine-et-Oise): mais
+il ne l'a pas paye. "S'assurer de ce fait chez le vendeur, Pasquier,
+marchand de vin, rue de Thionville, a cote du club de Cordeliers."
+
+[Note 11: _A Marat, journaliste_. Paris, 14 mai an II, in-4 de 7 pages.]
+
+On le voit: les explications de Fournier ne sont pas tout a fait a son
+honneur.
+
+Cependant, Marat etant mort, la Commune de Paris lui donna une mission
+de confiance: elle le chargea, le 26 juillet 1793, d'aller acheter des
+grains dans les departements du Puy-de-Dome, de la Haute-Loire et autres
+circonvoisins. Nous ne savons comment il s'acquitta de cette mission, ni
+meme s'il la remplit reellement.
+
+Fournier fut un de ceux qui, en aout 1793, denoncerent la comedie de
+_Pamela_ comme etant une apologie seditieuse de la noblesse[12].
+
+[Note 12: _Pamela ou la vertu recompensee_, comedie en cinq actes et en
+vers, par Francois de Neufchateau, fut representee pour la premiere fois
+au Theatre de la Nation, le 1er aout 1793. On trouvera dans l'_Histoire
+du Theatre-Francais_, par Etienne et Martainville (tome III, pages 99 a
+105), l'histoire des incidents qui troublerent les representations de
+cette piece et amenerent l'arrestation de l'auteur et des comediens.
+Voir aussi E. Bire, _Paris pendant la Terreur_, p. 287.]
+
+A la meme epoque, il petitionnait a la Convention pour reclamer la
+formation d'une armee revolutionnaire: il se voyait deja general de
+cette armee.
+
+En octobre suivant, il fut un instant emprisonne a Versailles a cause
+d'un duel[13].
+
+[Note 13: Seance du club des Jacobins du 15 octobre 1793:
+
+"_Blanchet_: Fournier, qui denonca, il y a quelque temps, l'incivisme du
+Theatre-Francais relativement a _Pamela_, qui a donne depuis la
+Revolution des preuves reiterees de patriotisme, est actuellement en
+prison a Versailles. Il a ete arrete sous le pretexte d'un duel. La
+Societe doit son appui a cet officier, connu par son civisme.
+
+"Un membre du Comite de correspondance rend compte des demarches qu'il a
+faites a ce sujet; il annonce que Fournier va etre mis en liberte."]
+
+Depuis sa querelle avec Marat, Fournier avait ete elimine du club des
+Cordeliers, comme un faux frere, un renegat. Denonce par Vincent, il fut
+arrete dans le club meme, au moment ou il essayait d'y rentrer de force
+(22 frimaire an II--12 decembre 1793), comme il ressort du curieux
+document inedit qu'on va lire:
+
+CLUB DES CORDELIERS
+
+_Seance du duodi 22 frimaire, l'an second de la Republique francaise une
+et indivisible._
+
+_Presidence de_ MOMORO.
+
+On faisait lecture de la correspondance lorsqu'un membre fait la
+proposition de laisser introduire Dunouy l'aine et Fournier, dit
+l'Americain, dans la Societe.
+
+A ces noms, la Societe a reconnu d'abord dans Dunouy l'aine un de ses
+membres qui l'avait abandonnee et ne paraissait plus dans son sein
+depuis la scission que des scelerats ont tentee en cherchant a detruire
+le club des Cordeliers et n'a pas vu sans etonnement le retour de cet
+homme dans son sein, a l'instant ou il venait d'etre eloigne du sein de
+la Commune, comme ayant apostrophe et parle avec dedain et mepris du
+peuple[14].
+
+[Note 14: Dunouy avait en effet ete exclu de la Commune, le 12 frimaire
+an II, comme "exagere". (_Moniteur_, XVIII, 580.)]
+
+Elle a egalement vu dans Fournier un individu expulse de son sein comme
+protecteur de la faction liberticide des rolandistes et des girondistes,
+un des plus cruels ennemis de Marat, un de ses denonciateurs perfides.
+Apres discussion, l'Assemblee a passe a l'ordre du jour sur la
+proposition d'introduction dans son sein des nommes Dunouy et Fournier.
+
+Les individus qui avaient deja mis un pied dans la salle voulurent
+reclamer, mais le president fut charge de maintenir l'execution de
+l'arrete et les censeurs inviterent Dunouy et Fournier a se retirer. Ils
+semblaient etre hors de la salle, les travaux de l'Assemblee reprenaient
+leur cours et la porte battante les tenait separes du local des seances,
+lorsque l'on renouvelle la proposition de laisser introduire Fournier,
+dit l'Americain, qui, disait-on, voulait etre entendu.
+
+A l'instant, la Societe manifeste [son] animadversion par un mouvement
+spontane de justice (_sic_) et d'indignation de se voir interrompue dans
+ses travaux par des hommes auxquels elle etait fondee de refuser
+l'entree de ses seances.
+
+On apercevait Fournier au travers de la porte faire des signes de
+menace.
+
+Un orateur etant monte a la tribune pour y developper, avec l'energie
+dont doit etre anime tout Cordelier, les justes motifs du refus de la
+Societe de laisser introduire dans son sein Fournier, et la Societe
+ayant maintenu son premier arrete, a l'instant la porte a ete foncee
+avec violence, Fournier s'est introduit dans la salle et, montrant au
+doigt l'orateur, il lui a dit d'un ton furieux et menacant, et le bras
+leve, qu'il saurait bien le faire traduire au Tribunal revolutionnaire;
+cette menace a occasionne une nouvelle scene et un second mouvement
+d'indignation.
+
+Considerant que ce citoyen a apporte du trouble dans sa seance,
+considerant qu'il a porte atteinte aux droits de la liberte, qui lui
+sont garantis par les lois, considerant que cette violence, dans un
+moment ou elle avait convoque les membres extraordinairement pour
+s'occuper d'un des plus grands interets de la Republique, presentait
+quelque chose de suspect, a arrete que ledit Fournier serait envoye au
+Comite revolutionnaire de la section de l'Unite, qui serait invite a
+suivre suivant la rigueur des lois, que le detail de tous les faits
+serait insere au proces-verbal, qu'expedition d'icelui sera envoyee aux
+Comites revolutionnaires et au Comite de surete generale, invite tous
+les citoyens qui auront de justes denonciations a faire contre ledit
+Fournier a se presenter devant les autorites constituees et nomme, pour
+porter lesdits proces-verbaux et suivre la dite affaire, les citoyens
+Rault, Auge, Brochet, Fenau, Cahier, officier gendarme.
+
+_Signe au registre:_
+
+MOMORO, president,
+
+et GUILLAUMIN jeune, secretaire.
+
+_Delivre conforme au registre par moi, secretaire soussigne:_
+
+GUILLAUMIN jeune, secretaire.
+
+Fournier fut enferme a l'Abbaye. Le 12 germinal an II (1er avril 1794),
+il y fut interroge par la Commission administrative de la police de
+Paris au sujet d'une sorte de manifeste royaliste qu'on avait trouve
+dans ses papiers. Le 11 fructidor suivant (28 aout 1794), le Comite
+revolutionnaire de la section du Contrat-Social demanda sa mise en
+liberte, en disant qu'il etait faux qu'il eut calomnie Marat. Un arrete
+du Comite de surete generale en date du 1er vendemiaire an III (22
+septembre 1794) lui ouvrit les portes de sa prison: il y etait reste un
+peu plus de neuf mois.
+
+Ses tribulations etaient loin d'etre finies. Il fut arrete de nouveau le
+19 ventose an III (9 mars 1795) et conduit a la Force, d'ou il ecrivit
+au Comite de surete generale la lettre suivante:
+
+Claude Fournier, cultivateur, aux representants du peuple membres du
+Comite de la surete generale de la Convention.
+
+_De la maison d'arret de la Force, le 26 messidor, l'an III de la
+Republique une et indivisible._
+
+Citoyens representants.
+
+J'ai ete arrete par votre ordre le 19 pluviose (_sic_) dernier et mis en
+detention a la maison de la Force, ou je suis encore.
+
+J'ignore quels sont les motifs de ma detention. Je n'ai pas encore ete
+interroge. Cette nouvelle captivite est la suite d'une premiere qui a
+dure quatorze mois. J'ose assurer, affirmer meme, que ni l'une ni
+l'autre n'ont ete meritees. Cependant ma fortune, deja alteree par les
+malheurs que j'ai eprouves sous le despotisme royal, se reduit presque a
+rien maintenant, tant par les sacrifices que j'ai faits pour ma patrie
+pendant la Revolution, dont je suis un des premiers apotres, que par les
+persecutions que j'eprouve depuis pres de deux ans.
+
+Une circonstance particuliere vient encore ajouter a mes peines. Je
+tiens a loyer un appartement situe rue du Doyenne, section des
+Tuileries. Le bail vient d'expirer le 1er juillet (_vieux style_). Le
+principal locataire vient de me faire faire une sommation de vider les
+lieux de mes meubles, et ce dans le jour, sinon il me menace de les
+faire jeter sur le carreau.
+
+Il m'est impossible, citoyens representants, de satisfaire a cette
+sommation, puisque je suis prive de ma liberte. Une autre raison m'en
+empeche encore: ce sont les scelles apposes par votre ordre chez moi. La
+perplexite dans laquelle je me trouve est telle que, si celui qui me
+poursuit n'est point arrete dans sa course judiciaire, mes meubles et
+effets vont etre exposes au pillage et mes papiers perdus.
+
+Je pense, citoyens representants, que vous exposer ma situation c'est
+vous en indiquer le remede. Il est tout entier et uniquement dans votre
+justice. Je la reclame, elle m'est due, et vous ne me la refuserez pas.
+
+Si j'avais ete a meme de connaitre les faits que l'on m'impute, je me
+serais empresse de les detruire. Mais telle est la conduite tyrannique
+de mes ennemis envers moi: ils frappent tous leurs coups dans les
+tenebres, bien convaincus qu'ils sont que, s'ils paraissaient au grand
+jour, ils ne tarderaient pas a etre couverts de confusion.
+
+Quoi qu'il en soit, citoyens representants, et quoi qu'il m'en ait deja
+coute, je supporte mes malheurs avec la fermete republicaine qui m'est
+propre. Mon silence meme est peut-etre plus accablant pour ceux qui me
+persecutent qu'une defense publique, quelque eclatante qu'elle puisse
+etre.
+
+Je demande, citoyens representants, que provisoirement vous fassiez
+suspendre les poursuites que le citoyen Chatelain ou quoi que ce soit
+(_sic_) le citoyen Bligny, son homme d'affaires, demeurant rue
+Neuve-Egalite, n deg. 297, section de Bonne-Nouvelle, dirigent contre moi,
+jusqu'a ce que vous ayez statue sur ma detention.
+
+Je vous demande egalement, au nom de la justice, que vous vous fassiez
+rendre compte des motifs de mon arrestation, que vous ordonniez qu'ils
+me seront communiques afin que j'y puisse repondre et vous mettre a meme
+de me rendre ma liberte, dont je suis prive depuis si longtemps et avec
+tant d'injustice.
+
+FOURNIER[15].
+
+[Note 15: _Collection de M. Etienne Charavay._]
+
+Dans un interrogatoire que Fournier subit quatre jours plus tard devant
+le Comite de surete generale, il declara encore ignorer les motifs de
+son arrestation et on ne les lui donna pas tout d'abord. En realite, il
+etait implique dans la procedure commencee par le tribunal criminel de
+Seine-et-Oise contre les auteurs des massacres commis a Versailles le 8
+septembre 1792[16]. Il beneficia de l'amnistie du 4 brumaire an IV, les
+poursuites contre lui furent abandonnees et on le rendit a la liberte.
+
+[Note 16: M. Mortimer-Ternaux (III, 601-607) a publie cinq depositions
+de temoins faites contre Fournier a cette occasion.]
+
+Il se retira alors dans sa maison de campagne de Verneuil. Mais les
+attaques des feuilles thermidoriennes l'y poursuivirent, comme le prouve
+la lettre suivante, qu'il ecrivit en l'an V au redacteur du _Journal des
+hommes libres_[17]:
+
+[Note 17: Le _Journal des hommes libres_, continuation du _Republicain_
+(par Charles Duval et autres), commenca a paraitre sous ce titre a
+partir du 29 juin 1793.]
+
+
+Je vous prie, citoyen, d'inserer dans votre feuille la note ci-jointe.
+Vous obligerez un concitoyen qui desire dans tous les temps vous en
+temoigner sa reconnaissance.
+
+"Quelle a ete ma surprise de voir dans la feuille intitulee _le
+Miroir_[18] la note suivante:
+
+[Note 18: Le _Miroir_, redige par le royaliste Beaulieu, commenca a
+paraitre le 11 floreal an IV.]
+
+"Il n'est personne dans la Revolution qui n'ait entendu parler d'un
+nomme Fournier l'Americain, fameux par cent expeditions revolutionnaires
+et notamment celle envers les prisonniers d'Orleans. Un jeune homme de
+Lyon, nomme Maupetit, age de vingt-huit ans, a consenti a se battre en
+duel avant-hier au bois de Boulogne avec cet individu, et a recu une
+blessure mortelle."
+
+"Je dois repondre aux calomnies des journaux chouans, qui veulent me
+qualifier d'assassin, par les tournures qu'ils veulent donner dans leurs
+sales feuilles malheureusement publiques. Je suis fort tranquille chez
+moi, depuis ma sortie des prisons, il y a environ un an, detenu par la
+tyrannie du Comite de surete generale pour cause non expliquee; plus,
+avoir reste encore quinze mois sous la tyrannie du Comite de salut
+public et de surete generale, reputee _tyrannie de Robespierre_, et ce
+pour cause encore non expliquee.
+
+"Enfin, il est bon que toute la France sache que j'ai ete tyrannise de
+cachots en cachots, dans toutes les prisons de Paris pendant trois ans,
+et ce sans avoir jamais ete ni interroge, ni entendu, tous mes papiers
+enleves de chez moi, que je n'ai pu jusqu'a ce moment obtenir; [ce] qui
+prouve bien clairement que je n'ai jamais ete l'assassin de personne,
+que bien au contraire je suis devenu la proie de tous les intrigants,
+voleurs, agioteurs, royalistes et calomniateurs, tels que le _Miroir_ et
+autres journalistes a gages que j'ai confondus devant les tribunaux de
+police, notamment le _Courrier_, dit _Republicain_[19], au sujet de la
+denonciation d'un nomme Malgana, mouchard de je ne sais qui.
+
+[Note 19: Le _Courrier republicain_, continuation du _Courrier
+francais_, avait commence a paraitre le 10 brumaire an II. Il etait
+redige par un certain Auvray.]
+
+Par consequent, etant a sept lieues de Paris a cultiver mon jardin, je
+peux prouver a ce _Miroir_ que je ne suis point le Fournier qui a eu
+cette affaire avec M. Maupetit, de Lyon, et qu'il n'a voulu profiter du
+nom de Fournier que pour me calomnier.
+
+Enfin, quand est-ce que finiront mes tourments, depuis 1782 jusqu'a ce
+jour, tyrannise sous le gouvernement royal et sous les gouvernements qui
+lui ont succede, sans pouvoir obtenir justice que je ne cesse de
+reclamer?
+
+Citoyen, si mes moyens m'eussent permis de me faire imprimer, je vous
+aurais evite la peine de transmettre cette note dans votre journal.
+J'espere que vous vous ferez un plaisir de l'inserer dans dans votre
+plus prochain numero.
+
+FOURNIER[20].
+
+[Note 20: _Collection de M. Etienne Charavay_.--Cette lettre est sans
+date. Mais Fournier dit qu'il l'ecrit un an apres sa sortie de prison,
+c'est-a-dire en l'an V.]
+
+En fructidor an VII, le nom de Fournier se trouve au bas de la petition
+des citoyens de Paris contre la nomination de Sieyes au Directoire.
+
+Sous le Consulat[21], il fut une des personnes qui, a la suite de
+l'attentat de la rue de Saint-Nicaise, se virent l'objet des mesures de
+rigueur approuvees par le senatus-consulte du 15 nivose an IX. Des
+ordres furent donnes pour le deporter a l'ile d'Oleron. Mais il parvint
+d'abord a se soustraire aux poursuites et se cacha a Villejuif, ou il se
+placa comme jardinier. Arrete deux ans plus tard, il fut enferme au fort
+de Joux avec les nommes Chateau, Michel et Brisavin, le 2 fructidor an
+XI (20 aout 1803).
+
+[Note 21: Le 24 brumaire an IX, il adresse une longue petition au
+premier Consul. (Voir _Les deportations du Consulat et de l'Empire_, par
+Jean Destrem. Paris, 1885, in-12, p. 393.)]
+
+Le 20 novembre suivant, tous quatre furent transferes a l'ile d'Oleron,
+puis embarques (10 ventose an XII) pour Cayenne. Fournier y sejourna
+jusqu'au moment ou les Anglais s'emparerent de cette colonie[22]. A
+cette epoque, il revint en France (1809). On ne l'y laissa pas en
+liberte complete. Il fut mis en surveillance a Auxerre, et arriva dans
+cette ville le 16 octobre 1809[23]. Il y fut surpris, deux ans plus
+tard, preparant contre les droits reunis une sorte d'emeute, qui faillit
+eclater dans la nuit du 7 au 8 juillet 1811. L'Empereur ordonna qu'il
+fut deporte au chateau d'If, avec Calendini.
+
+[Note 22: Voir une lettre assez insignifiante qu'il ecrivit de Cayenne a
+sa femme en 1806. _Ibid._, p. 244.]
+
+[Note 23: Ces details et les suivants sont empruntes aux pieces
+officielles annexees au dossier de Fournier (Archives nationales). On
+voit combien d'erreurs M. Mortimer-Ternaux a reunies dans ces quelques
+lignes qu'il consacre a la fin de la vie de Fournier (III, 638): "Apres
+quelques annees de sejour dans cette colonie (Cayenne), i1 s'en evade,
+se refugie a la Guadeloupe et se fait corsaire. En 1814, il rentre en
+France et y meurt tranquillement quelques annees apres."]
+
+Delivre a la chute de Napoleon, il revint a Paris en avril 1814 et alla
+demeurer chez sa femme (il s'etait marie a Saint-Domingue), rue Perdue,
+n deg. 6.
+
+Lors du second retour des Bourbons, accuse d'intriguer contre le
+gouvernement, il fut arrete le 1er novembre 1815, incarcere a la Force
+et remis en liberte le 16 aout 1816. Il fut question de le mettre en
+surveillance a Melun; mais il obtint de rester provisoirement a Paris.
+
+Il eut alors l'impudence de faire parade de sentiments royalistes et de
+solliciter les Bourbons. Il y a dans ses papiers, aux Archives, une
+petition qu'il adressa a Louis XVIII le 10 mars 1817. Il y reclame la
+pension que Louis XVI lui avait accordee en 1785. Il y signale ses
+titres a la faveur royale, qui sont, d'apres lui:
+
+"1 deg. D'avoir refuse le commandement de la garde nationale de Paris,
+lorsque le general La Fayette le quitta;
+
+"2 deg. D'avoir refuse d'aller commander la garde nationale a la Vendee;
+
+"3 deg. D'avoir refuse d'aller commander en Belgique;
+
+"4 deg. D'avoir refuse d'aller avec le general Dillon remplacer Custine a
+l'armee du Nord et generalement toutes les places qui me furent
+offertes;
+
+"5 deg. D'avoir a Versailles, les 5 et 6 octobre 1789, empeche le pillage et
+le desordre et etre venu, par ordre du Roi, a Paris annoncer son
+arrivee;
+
+"6 deg. D'avoir, moi douzieme, presente a la Convention une petition qui
+representait a cette meme Convention qu'elle n'avait pas le droit de
+juger le roi[24];
+
+[Note 24: Nous n'avons pas retrouve cette petition.]
+
+"7 deg. D'avoir refuse de prendre et faire prendre les armes le jour fatal
+[de la mort] du meilleur des rois, ainsi que le jour de celle de son
+auguste epouse. Pardonnez, Sire, si je suis oblige de rappeler ici de
+pareils souvenirs.
+
+"8 deg. D'avoir constamment refuse de prendre le commandement de l'armee
+revolutionnaire, ainsi que de consentir a etre membre du Comite de ce
+nom. Le jour meme que l'on fit cette infame nomination, Marat et Bourdon
+(de l'Oise) me denoncerent a la Convention comme agent du roi, de Pitt
+et de Cobourg."
+
+En 1822, il adressa a la Chambre des deputes un memoire imprime ou il
+renouvelait sa reclamation au sujet des pertes qu'il avait eprouvees a
+Saint-Domingue. Il y disait qu'a l'age de quatre-vingts ans, avec sa
+femme plus que septuagenaire, il n'avait pour vivre que 50 francs par
+mois, "qui leur sont accordes a titre de secours comme colons refugies".
+
+Fournier mourut a Paris le 27 juillet 1825, a l'age de quatre-vingts
+ans. Il demeurait alors esplanade des Invalides, n deg. 28.
+
+
+
+
+II
+
+
+On a vu que Fournier l'Americain avait publie quelques opuscules. Voici
+la liste de ceux que nous avons pu retrouver:
+
+1. _Denonciation aux Etats generaux des vexations, abus d'autorite et
+denis de justice commis envers le sieur Claude Fournier, habitant de
+l'ile Saint Domingue._ S. 1., 1789, in-4.
+
+2. _Aux representants de la Nation, denonciation contre M. le marechal
+de Castries, ancien ministre de la marine._ Signe: FOURNIER. Impr.
+Caillot et Chevee, s.d. (12 aout 1789), in-4 de 6 pages.
+
+3. _Crimes de La Fayette en France, seulement depuis la Revolution et
+depuis sa nomination au grade de general_ (par Fournier, en
+collaboration avec Dunouy, Heron et Garin). S.d. (juillet 1792), in-8 de
+15 pages.
+
+4. _Fournier a Marat._ Paris, 14 mars an II (1793), in-4 de 8 pages.
+
+5. _A Marat, journaliste._ Paris, 14 mai an II (1793), in-4 de 7 pages.
+
+6. _IVe Petition a la Convention nationale, par C. Fournier, Americain,
+pour la formation d'une armee revolutionnaire._ Impr. Lottin, 23 aout an
+II (1793), in-4 de 6 pages.
+
+7. _Affaire de Fournier l'Americain, citoyen de la section des
+Tuileries_[25], _detenu aux prisons de l'Abbaye._ Paris, s.d., in-4 de 4
+pages.
+
+[Note 25: Fournier demeurait alors cul-de-sac du Doyenne, n deg. 20.]
+
+8. _Ou en sommes-nous? Question par C. Fournier, Americain, a tous les
+sans-culottes ses freres._ Imp. Mayer, s.d. (pluviose an III), in-4 de 8
+pages.
+
+9. _Massacres (sic) des prisonniers d'Orleans. Fournier, dit
+l'Americain, aux Francais._ Paris, 28 nivose an VIII, in-8 de 16 pages.
+
+10. _Aux honorables membres de la Chambre des deputes pour la presente
+session. Memoire presente par le sieur Fournier l'Heritier, dit
+l'Americain, demeurant a Paris, rue Perdue, n deg. 6, place Maubert._
+[Paris], 1822, in-8 de 23 pages.
+
+
+
+
+III
+
+
+Quant aux _Memoires secrets_ de Fournier, nous les imprimons pour la
+premiere fois, et il ne nous semble pas qu'aucun historien les ait
+consultes ou connus. Nous les avons trouves aux Archives nationales,
+dans le carton F7 6504, qui contient les papiers de Fournier et une
+suite de documents officiels relatifs a ses diverses arrestations.
+Fournier les avait probablement ecrits en l'an II, pendant son
+incarceration a l'Abbaye. Il y a un brouillon et une copie de ces
+memoires, tous deux autographes. La copie s'arrete au recit des
+evenements du 17 juillet 1791. Le brouillon va jusqu'au recit du
+massacre des prisonniers d'Orleans, inclusivement. Il est souvent
+difficile a lire, a force de ratures et de surcharges. L'auteur a laisse
+cet ecrit inacheve, et, comme on le verra, les phrases incoherentes qui
+le terminent annoncaient une suite.
+
+La lecture des memoires de Fournier est plus interessante qu'agreable.
+Ce _condottiere_ de la Revolution ecrit comme un goujat. Mais ses
+solecismes sont fort clairs[26] et sa plume grossiere suffit tres bien a
+l'expression de sa pensee, qui n'est ni delicate, ni complexe. Fournier
+est un brutal et l'esprit de la Revolution n'est pas en lui. La devise
+fraternelle des Cordeliers ne hante ni le coeur, ni les levres de ce
+Cordelier. C'est un haineux qui ne voit dans les grandes journees de la
+Revolution qu'une occasion de frapper. Il n'a d'autre ideal que de
+commander a une troupe armee et de remplir sa bourse. Il n'a rien
+compris aux causes profondes des evenements ou il a ete mele: il n'a vu
+que le fait du moment et n'a eprouve que des sensations.
+
+[Note 26: Sauf dans le chapitre XI de ses memoires, qui n'est qu'un
+brouillon informe. Voir plus bas la note a la page 42.]
+
+Mais son role d'agent d'execution a ete considerable. Il a contribue de
+son bras au succes de tous les coups d'Etat populaires jusqu'a la chute
+du trone. Ses coleres a la Duchesne ne lui ont jamais ote le sang-froid:
+il a toujours bien vu ce qu'il faisait et toujours bien vu ce que
+faisaient les autres. C'est ainsi qu'il a enregistre, dans les memoires
+que nous publions, des faits et des attitudes qui avaient echappe a
+l'histoire. On verra que ce negrier etait vaniteux comme un negre: mais
+ne le prenez pas pour un menteur. Il a en poche presque toutes les
+preuves, parfois notariees, de ce qu'il avance. Il ne fait rien, sans
+demander un certificat. Les allegations essentielles de ses memoires
+sont declarees conformes par des pieces dument signees qui font partie
+de ses papiers aux Archives. Ces precautions, qu'il pousse a un point
+incroyable, ne sont point d'un veritable homme de bien, et je me
+garderai de presenter les memoires de Fournier comme absolument
+sinceres: cependant il est sur que la plupart des faits qui y sont
+exposes sont vrais.
+
+Il est precieux pour l'histoire d'avoir ainsi le temoignage d'un des
+combattants de la rue sur les celebres journees du 14 juillet, des 5 et
+6 octobre 1789, du 17 juillet 1791, du 10 aout 1792. On verra combien de
+traits la plume de Fournier ajoute au tableau des batailles civiles,
+combien de details essentiels elle corrige ou complete. Je ne crois pas
+qu'on puisse desormais raconter ces journees celebres sans recourir a
+Fournier. De plus, ces memoires sont utiles pour l'histoire, si mal
+connue, du club des Cordeliers.
+
+Les notes que nous avons ajoutees au texte ont surtout pour objet de
+completer le recit de Fournier par des extraits de ses papiers[27] ou de
+le confirmer par quelques-unes de ces attestations de temoins dont il
+corroborait ses dires.
+
+F.-A. AULARD.
+
+[Note 27: Notamment par des extraits d'un Memoire expositif qu'il
+redigea le 3 fevrier 1790 et fit approuver par ses compagnons d'armes.
+Ce recit de la conduite de Fournier au debut de la Revolution est
+intitule: _Memoire expositif des services patriotiques du sieur Fournier
+l'Heritier, ancien habitant de Saint-Domingue, ou il a servi seize ans
+dans les milices bourgeoises, et depuis quatre ans domicilie a Paris,
+rue des Vieux-Augustins, paroisse Saint-Eustache, n deg. 28._ Fournier
+terminait son memoire en demandant "qu'il lui fut accorde une marque
+honorifique et distinctive qui annoncat manifestement a ses concitoyens,
+et surtout aux colons de Saint-Domingue, des preuves non equivoques de
+ses services patriotiques." Les membres du Comite de Saint-Eustache
+repousserent cette demande en ces termes: "Le Comite de Saint-Eustache,
+en rendant justice au zele que M. Fournier a montre dans le temps de la
+Revolution, lui a expedie le brevet de service auquel tous les officiers
+provisoires avaient droit de pretendre. Il n'est pas en son pouvoir
+d'accorder d'actes de distinction, qui pourraient mecontenter d'autres
+citoyens qui ont bien merite de la patrie."]
+
+
+
+
+MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMERICAIN[28]
+
+[Note 28: Fournier modifia ce titre apres coup et l'amplifia, dans un
+des deux textes de ses memoires, de la maniere suivante: "La Galerie des
+traitres ou Memoires secrets de C. Fournier, Americain, contenant les
+details de la part active qu'il a eue dans les deux revolutions de
+France, en 1789 et en 1792, contenant aussi l'enchainement des trahisons
+de Bailly, La Fayette, Louis Capet, Manuel, Petion, Santerre, Carra, et
+plusieurs autres personnages remarques tant dans les Assemblees
+legislatives qu'ailleurs, pour servir de materiaux essentiels a
+l'histoire."]
+
+
+
+_La posterite saura tout._
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+L'histoire des deux revolutions qui ont extirpe la tyrannie du sol de la
+France et qui y ont fait germer la liberte, l'egalite, enfin la
+Republique; cette histoire ne pourra etre bien composee que du
+rapprochement des memoires isoles que produiront les principaux acteurs
+de la plus grande scene qui ait jamais eu droit d'etonner l'univers. Les
+journaux du temps, le plus souvent, ne peuvent rapporter que sur des
+apercus pris au hasard, recueillis loin du theatre des faits et sans
+montrer la filiere des causes d'ou sont sortis les differents resultats.
+Le temoin oculaire et le cooperateur des grands actes revolutionnaires
+est dans une position bien plus favorable pour transmettre la verite aux
+generations futures.
+
+Si quelqu'un a suivi de pres tous les mouvements de deux revolutions, je
+puis bien dire que c'est moi. Francais, lisez ces memoires et vous me
+verrez agissant dans toutes les circonstances eclatantes. Ce n'est point
+une vaine gloriole qui me fait mettre ces circonstances au jour, mais
+j'ai pour but d'utilite d'eclairer plusieurs points importants de
+l'histoire, de vous faire voir se devoiler des manoeuvres qui vous
+apprendront a connaitre les hommes, et que tel traitre, dont le masque,
+au moment que j'ecris, n'est point encore tombe, n'en a pas moins ete
+une fausse idole a qui les contemporaines regretteront bien d'avoir
+prostitue leur encens[29]. Enfin vous observerez plus que jamais qu'au
+milieu de toutes les perfidies qui nous ont assaillis, si l'on croyait
+encore a d'autres prodiges qu'a l'energie et au courage des ames libres,
+on affirmerait que ce n'a pu etre qu'une puissance merveilleuse qui a
+sauve la nation.
+
+[Note 29: On verra d'ailleurs, vers la fin de ces memoires, les raisons
+qui me forcent tres imperieusement de leur donner la publicite. (_Note
+de Fournier_.)--On sait qu'il ne realisa pas ce projet de publier ses
+memoires.]
+
+C'est une verite reconnue que le sentiment de la liberte est implante
+naturellement dans tous les coeurs, et que, sous les gouvernements
+tyranniques, tout homme qui ne vit point des abus, soupire secretement
+apres le moment de briser sa chaine; mais il est encore tout naturel de
+remarquer que les individus qui se trouvent le plus tot et le mieux
+prepares aux revolutions contre le despotisme sont toujours ceux qui en
+ont le plus souffert. J'etais precisement dans ce cas en France. J'y
+etais revenu, apres vingt et un ans de domicile aux colonies, reclamer
+vainement justice aupres du roi et de ses ministres contre l'oppression
+la plus criminelle et la plus inouie que j'avais eprouvee a
+Saint-Domingue dans ma personne et dans mes biens.[30]
+
+[Note 30: J'avais a Saint-Domingue une habitation et une guildiverie, ou
+fabrique de tafia, de valeur constatee de plus de cinq cent mille
+livres, voisine de celle des sieurs Guibert freres, sur laquelle elle
+obtint une superiorite de succes; elle eveilla leur jalousie. Ils
+etaient allies au sieur de Bougars, intendant de la colonie, et ils
+avaient du credit aupres de tous les officiers civils et militaires de
+l'ile. Ils profiterent de ces avantages pour me vexer impunement.
+Chicane, d'abord, sous de vains pretextes, menace ensuite, poursuivi par
+d'infames calomnies, accuse, emprisonne, je finis par avoir la douleur
+de voir ma guildiverie et mon habitation incendiees. Le credit des
+Guibert, qui leur avait fait commettre envers moi toutes les
+sceleratesses sans coup ferir, passa de la colonie en France, ou j'etais
+revenu pour y demander la justice que j'avais ete loin de pouvoir
+trouver a Saint-Domingue. Je la sollicitai en vain pres du dernier roi
+et de ses ministres depuis 1781 jusqu'en 1789, et, sans le nouvel ordre
+des choses, je n'eusse jamais eu probablement la satisfaction de voir
+jour a tirer aucun debris de ma fortune spoliee et detruite par les
+criminels Guibert et leurs complices. (_Note de Fournier_.)--Le 5 juin
+1791, il fit a ce sujet une petition a l'Assemblee nationale, qui fut
+solennellement portee a la barre par les Cordeliers. On trouvera le
+texte de cette petition dans les papiers de Fournier aux Archives
+nationales. On y trouvera aussi, a la date du 20 mars 1816, un rapport
+de police qui donne la version de ses ennemis sur son role a
+Saint-Domingue: "Il habita longtemps l'ile de Saint-Domingue ou il fut
+chef d'atelier dans diverses habitations, et comme tel charge de la
+correction des negres. C'est sans doute dans ces fonctions qu'il
+contracta la ferocite qui caracterise les principales actions de sa vie.
+Prive de place, il parvint a s'emparer de l'esprit et de la fortune
+d'une creole et etablit une guildiverie ou fabrique de tafia. Mais le
+mauvais succes de ses affaires lui inspira le dessein coupable de mettre
+le feu a son etablissement qui se trouvait a proximite de plusieurs
+habitations importantes et d'accuser de ce crime les proprietaires, ses
+voisins. Ayant ete deboute de toutes ses reclamations et par suite
+considere comme un homme dangereux, il fut oblige de quitter la colonie,
+etc."]
+
+Il y avait en 1789 huit annees entieres que je poursuivais cette justice
+aupres des corrompus de la cour. J'avais apercu depuis longtemps que
+j'etais mene par eux, et j'avais vu enfin que le parti-pris avait ete de
+se jouer de moi et de ma fortune, de consacrer sans facon la spoliation
+de cette meme fortune et de me reduire a la derniere indigence plutot
+que de punir quelques pervers auteurs de ma ruine.
+
+La vengeance contre une telle infamie me devait donc etre toute
+naturelle. Ainsi j'aurais ete patriote par ressentiment, si je ne
+l'eusse ete par caractere; on ne s'etonnera donc pas de me voir remplir
+un role tres actif dans chacune des luttes contre la tyrannie, dont je
+vais offrir la description[31].
+
+[Note 31: Tout Paris, toute la France a vu en 1785, 6, 7 et 8, mes
+memoires imprimes contre le gouvernement de Saint-Domingue, qui ont
+provoque la chute de tous les agents qui jusque-la y exercaient
+impunement la plus criante tyrannie. On n'avait point encore vu dans ce
+temps-la ecrire contre le despotisme avec une vigueur pareille a celle
+que j'employai. Je donnai sans doute le branle a tous les hommes qui
+depuis oserent proclamer hautement les grandes verites qui ont fait
+eclore notre regeneration. Il me reste un grand nombre d'exemplaires de
+ces memoires que l'on peut trouver chez moi. (_Note de Fournier_.)--Nous
+n'avons pas pu nous procurer ces memoires.]
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+30 JUIN 1789.
+
+_Elargissement des gardes francaises enfermes a l'Abbaye par ordre du
+despotisme._
+
+
+J'avais vu arriver avec joie, au commencement de 1789, le developpement
+de l'esprit public qui ouvrait l'entree a notre heureuse generation. Je
+contemplais en philosophe l'approche du terme ou elle devait eclore et,
+avec des affections plus analogues a l'esprit militaire, j'attendais
+pour saisir la premiere occasion de l'accelerer. Elle se presenta au 30
+juin, quand au Palais, alors Royal, on vint rapporter que plusieurs
+gardes-francaises venaient d'etre emprisonnes a l'abbaye de
+Saint-Germain pour avoir refuse le serment exige par leurs officiers de
+faire feu sur le peuple dans le cas ou il s'insurgerait. Ces braves et
+genereux soldats, mille fois louables pour etre les premiers qui aient
+rendu hommage a la liberte, devaient se voir transferer, dans la nuit,
+aux prisons de Bicetre, pour y etre pendus entre les deux guichets, a la
+maniere execrablement familiere des tyrans.
+
+Leurs camarades qui nous venaient apprendre cette horrible nouvelle nous
+crierent dans leur desespoir: "_Francais, on immole nos freres. Si vous
+perdez une minute pour les sauver, la liberte que nous sommes sur le
+point de conquerir vous echappe; parlez, ce moment va decider si nous
+serons affranchis ou esclaves_."
+
+Ce discours produisit son effet sur tous les esprits. J'en remarquai la
+bonne disposition sur tous les visages et j'en profitai; ce fut moi qui,
+elevant la voix du milieu de la foule, m'ecriai: "Amis, le temps presse,
+ne reculons pas le moment de la liberte, les tyrans font leurs derniers
+efforts pour l'etouffer avant sa naissance: intimidons-les par notre
+courage; si quelqu'un hesite de se mettre a votre tete, me voici tout
+pret; allons delivrer nos genereux freres, marchons a l'Abbaye[32]."
+
+[Note 32: Il y a dans les papiers de Fournier un imprime sans lieu ni
+date, qui donne la liste des soldats punis avec les motifs de leurs
+punitions. En voici le texte:
+
+_Etat des soldats du regiment des Gardes francaises qui ont ete delivres
+le mardi 30 juin des prisons de l'abbaye Saint-Germain-des-Pres._
+
+COMPAGNIES. NOMS. OBSERVATIONS.
+
+S. Blancard. _Candellier_. Le 28 juin.--Pour etre rentre a dix
+ heures trois quarts; tres mauvais sujet.
+
+Flavigny. _Martin_. Le 30 juin.--Au cachot pour avoir
+ _Dervaux_. maltraite un de leurs camarades qui
+ _Desmarais_. n'avait pas voulu sortir etant consigne,
+ apres l'avoir blesse d'un coup d'epee au
+ bras et l'avoir mis hors de combat.
+
+Menilglaisc. _Copin_. Le 24 juin.--Deserteur.
+
+Bocquensay. _Vatonne_. Le 28 mai.--Deserteur.
+
+De Brache. _Merix_. Le 6 juin.--Deserteur.
+
+Depot. _Chauchon_. Le 30 mai.--Deserteur.
+
+Mazancourt. _Luyot_. Le 29 juin.--A escalade le mur de la
+ caserne, etant de garde; a vendu deux de
+ ses chemises.
+
+Depot. _Raymond_. Le 28 mars.--A vole six livres a un de
+ ses camarades.
+
+Sainte-Marie. _Bourdon_. Le 27 juin.--Par ordre de M. de Gailhac,
+ capitaine, pour le soustraire a vengeance
+ des grenadiers auxquels il n'a pas rendu
+ une lettre anonyme qui leur etait
+ adressee, le jour que les soldats se sont
+ evades.
+
+De Brache. _Gollard_. Le 30 juin.--Pour avoir menace de tuer
+ son sergent.
+
+ _L'Huillier_. Pour indiscipline marquee et propos
+ seditieux.
+
+Boury. _Dupuis_. Pour s'etre revolte contre son caporal
+ et avoir engage les autres grenadiers
+ a le jeter par la fenetre.]
+
+Ces derniers mots: _Marchons a l'Abbaye_, furent comme un echo repete
+par toutes les bouches, et des l'instant le peuple a ma suite vola a la
+forteresse qui renfermait les victimes.
+
+Arrives a la porte, l'ouverture en est demandee simultanement par moi et
+plusieurs autres citoyens; on la refuse.
+
+Je ne delibere pas, je me transporte, avec plusieurs compagnons de cette
+expedition, dans la Cour du Dragon. Nous y faisons emplettes, et je paie
+de mon argent des masses et des pinces, avec lesquelles nous allons
+briser et enfoncer les fatales portes[33]. Nos detenus, qui etaient avec
+l'affreuse perspective de n'avoir plus que pour quelques moments
+d'existence, se voient rendus a la vie; ils joignent leurs acclamations
+de joie aux notres et ils reviennent avec nous au Palais-Royal, ou tout
+le peuple qui les attend leur donne des fetes. On s'embrasse
+fraternellement, on jure de se soutenir les uns les autres vis-a-vis de
+tous les efforts du despotisme contre la liberte naissante; c'est dans
+ces sentiments que tous ceux qui aspiraient a etre bientot des citoyens
+se quittent ce jour-la.
+
+[Note 33: Beaulieu pretend qu'il est de toute faussete que les portes
+aient ete forcees. (_Essais historiques sur les causes et les effets de
+la Revolution de France_, I, 287.)]
+
+Croira-t-on que generalement on etait encore si loin des principes a
+cette epoque que, le lendemain de l'evenement que je viens de decrire,
+on parut croire que ceux qui, la veille, avaient ete soustraits au
+couteau de la tyrannie par la protection du peuple souverain avaient
+besoin du pardon de celui qui, a Versailles, n'exercait la supreme
+puissance que par usurpation?
+
+Il est cependant vrai qu'on fit pour les gardes francaises l'absurde
+demarche d'aller a ce Versailles solliciter _leur grace_ aupres du
+dernier roi, qui, au milieu des agitations revolutionnaires qui se
+succedaient alors avec beaucoup de rapidite, n'osa point manifester
+evidemment les veritables dispositions de son ame altiere. Il est tres
+sur que ce fameux despote etait vivement choque de l'acte auquel les
+prisonniers devaient leur delivrance. Le plus profond mepris de son
+insolente autorite n'y etait pas deguise. Ainsi, au lieu de grace, il
+eut satisfait son inclination sanguinaire en envoyant bien vite au gibet
+ceux qui, par un coup heureux, en etaient deja echappes.
+
+Mais le moment etait un moment de terreur pour le tyran; il devait donc,
+ainsi qu'il a toujours su si bien le faire, dissimuler. Il le fit, mais
+pourtant sans perdre l'espoir de satisfaire sa vengeance et sa soif du
+sang.
+
+Le systeme des tyrans en chef et subalternes, pour etouffer les
+premieres etincelles de la liberte et perpetuer l'esclavage de la
+nation, etait de faire de temps a autre, divers essais pour faire
+assassiner le peuple par les troupes. On avait commence par provoquer le
+pillage et l'incendie de la manufacture Reveillon, pour prendre occasion
+de faire fusiller les citoyens par les soldats.
+
+Mais l'opinion publique qui, bientot eclairee sur cette atrocite, criait
+vengeance contre leurs auteurs; mais les soldats qui deploraient
+amerement l'erreur qui les avait rendus l'instrument d'une telle
+oppression, avaient deja rendu a cette epoque le despotisme tres
+circonspect et tres craignant de blesser le peuple. Il crut que des
+instants plus prosperes pourraient bientot succeder. En consequence, il
+temporisa. Mais, le 14 juillet, jour marque dans les destins des
+siecles, arriva pour deranger tous les noirs projets des oppresseurs de
+la terre. La justice de fait fut rendue aux braves gardes francaises et
+le despote n'eut plus le temps de songer a les punir.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+12 JUILLET 1789.
+
+_Lambesc aux Tuileries._
+
+
+Jusqu'a l'epoque a jamais memorable du 14, l'infame horde des valets de
+la cour n'avait point encore appris ce que peut le peuple uni dans toute
+sa masse et qui, las du joug, a serieusement resolu de le briser. Cette
+caste orgueilleuse de soi-disant nobles, en possession depuis des
+siecles de vexer impunement la multitude, croyait toujours conserver cet
+odieux privilege.
+
+C'est sans doute sur ces principes que l'atroce Lambesc fit le 12 son
+entree aux Tuileries, ou il commit l'acte affreux de massacrer un
+vieillard paisible et sans defense.
+
+Ce fut aux cris que le sang de cette victime fit jeter a tout Paris que
+plusieurs citoyens et moi, toujours en eveil depuis qu'il etait question
+de travailler au salut de la patrie, nous nous rendimes sur le theatre
+du sacrifice.
+
+Des epees etaient les seules armes que les simples particuliers eussent
+alors. C'est avec ces freles instruments de defense que nous osames
+braver la fureur du sanguinaire Lambesc et de sa troupe aveuglement
+feroce. Le seul courage de la liberte nous rendit completement
+victorieux du maitre esclave et de ses subalternes. Nous les expulsames
+du Jardin des Tuileries, et, pour assurer le succes de notre expedition
+en prevenant leur retour, nous sommes restes jusqu'a minuit a la place
+de la Revolution, lors appelee _de Louis XV_. Personne ne s'avisa de
+venir nous y troubler[34].
+
+[Note 34: Sur l'affaire du prince Lambesc, voir aussi le _Precis
+historique et justificatif de Charles-Eugene de Lorraine, prince de
+Lambesc_, s.l.n.d. (1790), in-4. Bibl. nat., Lb 39/3350. Nous avons
+annonce dans notre introduction que nous reproduirions en note, a titre
+de variantes, les principaux passages du _Memoire expositif_ que
+Fournier redigea le 3 fevrier 1790 et fit approuver a ses compagnons
+d'armes. Voici ce qu'on y lit sur les evenements qui font l'objet de ce
+chapitre: "On ne se rappelle encore qu'avec une sorte de saisissement,
+la consternation, le trouble et l'effroi qui commencerent a desoler tout
+Paris, dans l'apres-midi du 12 juillet dernier. Les troupes campees aux
+Champs-Elysees jeterent avec une audace effrenee, sous les ordres du
+prince Lambesc, la confusion et le trouble jusque dans le jardin des
+Tuileries.
+
+"Le sieur Fournier, qui s'etait deja, depuis plusieurs jours, abouche
+avec une cinquantaine d'anciens militaires de sa connaissance pour se
+tenir prets en armes au premier mouvement des troupes, s'y porta avec sa
+nouvelle compagnie pour les en chasser, jusqu'a dix heures du soir."]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+13 JUILLET 1789
+
+_Premiere formation des citoyens en corps arme. J'en suis nomme le
+chef._
+
+
+Deja l'on etait bien penetre que le temps etait venu de travailler a la
+conquete de la liberte; ainsi chacun sentait qu'aucun moment n'etait a
+perdre. Tous les bons citoyens etaient en etat de surveillance
+permanente. L'annonce des dangers avait fait porter le peuple, des les
+quatre heures du matin, au Palais-Royal, aujourd'hui le jardin de
+l'Egalite.
+
+J'y arrivai a cinq heures.
+
+Le peuple deliberait pour la formation des citoyens en corps national
+arme et pour le choix d'un chef. Ce fut sur moi que ce choix tomba. Des
+lors nous nous mimes en etat permanent de service militaire, et chacun
+de nous appreciant deja, dans toute leur etendue, les devoirs que lui
+impose la qualite de defenseur de la liberte, considere que sa tache
+n'est plus que de se mettre en perpetuelle opposition contre le
+despotisme et tous ses satellites.
+
+Je sors du Palais-Royal a la tete de mes freres d'armes. La seule
+confiance qu'inspire le sentiment de la liberte nous faisait nous
+considerer comme etant en armes. Nous n'avions encore que des batons, de
+vieilles epees, des croissants, des fourches, des beches, etc., et c'est
+des ce moment que commencerent les patrouilles. Nous entrons dans la rue
+Saint-Honore, et parvenus devant la porte de l'Oratoire, nous arretons
+un cavalier qui portait des paquets a Saint-Denis aux troupes qui y
+etaient campees. Je fis saisir ces paquets et nous les portames a
+l'Hotel de Ville.
+
+J'en descendis et, avec l'avis de mes camarades, je fis aussitot sonner
+le tocsin. Deja trop d'indices s'etaient cumules pour nous faire sentir
+la necessite de cette grande mesure. Ce son d'alarme ayant donne l'eveil
+general dans Paris, ce me fut une conquete aisee que celle de m'emparer
+de plusieurs corps de garde occupes par des soldats encore au compte des
+despotes, mais dont le coeur etait deja gagne a la nation. Presque tous
+vinrent s'unir a moi et grossir ma troupe; elle s'augmenta specialement
+de tous les braves du corps de garde de la pointe Saint-Eustache et de
+celui des gardes francaises de la rue de la Jussienne.
+
+A trois heures, nous nous sommes rallies a l'eglise Saint-Eustache et
+j'y fus proclame commandant a l'unanimite[35]. Mon corps se montait le
+meme soir a huit cents hommes, lorsque nous nous emparames a la nuit
+tombante de la salle des francs-macons, rue Coq-Heron, ou j'etablis mon
+corps de garde[36].
+
+[Note 35: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, un
+proces-verbal de sa nomination de capitaine commandant d'une des
+compagnies du district de Saint-Eustache (13 juillet 1789).]
+
+[Note 36: _Memoire expositif_: "Le lendemain matin 13, le district
+Saint-Eustache s'etait assemble, comme tous les districts, pour aviser
+aux moyens de sauver la chose publique en danger. Le sieur Fournier s'y
+rendit. Il y exposa, avec autant d'interet que de force, qu'il n'etait
+pas question dans un moment aussi critique de faire de beaux et longs
+discours, mais qu'il fallait s'armer courageusement, sans differer, et
+defendre la cite en danger; que, dans ce dessein, il avait deja forme,
+sur le district, un corps de volontaires bien armes tout prets a se
+porter partout ou le besoin et le danger commun les appelleraient. Cette
+motion fut sur le champ adoptee unanimement, et le sieur Fournier
+reconnu, en consequence, chef pour commander un corps de troupes dans la
+defense tres urgente de la cite.
+
+"Le meme jour, il etablit un corps de garde avec ces cinquante
+volontaires dans la rue Coq-Heron. Bientot trois cent cinquante autres
+braves, tant gardes francaises et suisses que bourgeois patriotes, se
+joignirent au sieur Fournier; ce qui composa tout a coup un corps de
+quatre cents volontaires, lequel, s'etant promptement augmente du
+double, se divisa en huit compagnies de cent hommes chacune.
+
+"Ce corps de volontaires, dont le bel ordre et la regularite se firent
+admirer de tout Paris, a constamment servi avec zele, intelligence et
+desinteressement durant les quatre mois qu'il est reste en activite, et
+recut, de toutes parts, des eloges merites pour sa conduite genereuse et
+sa bravoure."]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+14 JUILLET 1789
+
+_Mon role a la Bastille_[37].
+
+[Note 37: Les services de Fournier a cette epoque sont attestes par
+divers certificats joints a son dossier aux Archives. Citons notamment
+une affiche imprimee, en date du 13 aout 1789, signee des officiers
+composant le bureau du district de Saint-Eustache. Ces officiers
+attestent l'honorabilite de Fournier qui a rempli les fonctions de
+capitaine du district depuis le 12 juillet dernier. Il y a aussi un
+imprime, en date du 5 septembre 1789, intitule: _Extrait d'un memoire
+concernant les services de la compagnie de M. Fournier, l'un des
+commandants du district de Saint-Eustache_; s.l.n.d. (5 septembre 1789),
+in-8 de 7 pages. Ce memoire, signe des officiers et soldats de la
+compagnie de Fournier, est revetu de l'approbation de La Fayette.]
+
+
+La chaleur de la liberte etait montee au plus haut point du thermometre.
+Tous les esprits se trouvaient animes de son feu divin. Le peuple etait
+parvenu a acquerir le sentiment de la souverainete, et il ne voulait pas
+tarder davantage a montrer aux despotes qu'il etait capable d'en prendre
+l'exercice.
+
+J'avais senti avec tous les bons patriotes que le moment de livrer
+combat etait arrive. Il fallait s'y preparer par toutes les dispositions
+necessaires. Je vais a la Ville avec un detachement nombreux pour
+demander des munitions; on m'en refuse. Le scelerat Flesselles, prevot
+des marchands, et ses echevins n'avaient pas un systeme qui s'adaptat a
+nos projets de revolution. L'indignation que leur procede excite en moi
+m'aurait peut-etre porte a des mouvements sinistres, si je n'eusse
+eprouve une diversion par des cris: _a la Bastille!_ qui tout a coup
+vinrent remplir la place de Greve et tous les environs de la Maison de
+Ville. Je cours avec mon detachement a la Bastille, je me place pres du
+pont-levis, du cote des cuisines: on jugera que je n'etais pas dans
+l'endroit le moins perilleux, quand j'aurai appris que deux citoyens a
+mes cotes furent blesses a mort, que deux jeunes gens de douze a quinze
+ans y eurent chacun un bras perce d'une balle, et que moi-meme je fus
+legerement blesse a la jambe droite.
+
+J'apercus que, sans munitions, sans armes, nous etions dans la situation
+de ne pouvoir opposer qu'une bonne volonte inutile et que nous peririons
+tous l'un apres l'autre sans rien gagner sur nos ennemis. Alors je
+jugeai que c'etait deja trop de sang verse sans fruit et qu'il ne
+fallait pas laisser plus longtemps des braves gens exposes en vain.
+
+J'arretai une double mesure, celle de faire transporter mes blesses a
+l'Hotel de Ville et celle d'y retourner moi-meme pour montrer les dents
+aux traitres municipes d'alors et en obtenir, bon gre mal gre, des
+munitions.
+
+Je trouvai a la Ville l'infame Flesselles et l'intrigant Lasalle. Je les
+forcai de me delivrer dix livres de balles et six livres de poudre; ce
+fait est constate par les proces-verbaux de l'Hotel de Ville. On peut y
+verifier que c'est moi qui m'y suis fait delivrer des munitions le
+premier et qui de suite en ai fait delivrer a deux ou trois autres
+personnes a peu pres meme quantite.
+
+De ce moment, mes vues sur le plan d'attaque de la Bastille
+s'etendirent. Je n'eus pas de peine a concevoir que les secours que je
+venais d'obtenir etaient trop faibles pour mettre a portee de faire avec
+avantage le siege de la forteresse. J'avise donc a de plus grands
+moyens. Je descends sur la place de Greve; la, ma sensibilite est mise a
+l'epreuve par le spectacle de mes blesses que je retrouve et que
+personne n'a encore songe a secourir. Apres avoir pourvu a ce qu'ils
+soient transportes a l'hopital, je distribue mes munitions aux citoyens
+de mon commandement qui avaient des fusils et je les renvoie a la
+Bastille pour garder, en attendant mon retour, une grosse piece de canon
+deja saisie par mes freres d'armes a l'arsenal.
+
+Je poursuis aussitot l'execution du plan que je viens de dire avoir
+concu de procurer de grands moyens de vaincre. Je cours a la tete de mes
+braves aux Invalides; nous y penetrons sans eprouver de resistance
+notable; sans doute, ce fut moins le patriotisme que la peur qui
+determina l'etat-major des Invalides a ne point montrer une grande
+opposition, lorsque les citoyens se presenterent chez eux.
+
+Les officiers de cette maison firent cependant preuve de dispositions
+bien equivoques, lorsque je leur demandai des armes, et qu'ils
+repondirent n'en point avoir. Il fallut leur en arracher. A la suite
+d'une perquisition tres exacte, nous decouvrons dans une cave 1,800
+fusils que je fais distribuer tant a mon corps qu'a d'autres citoyens.
+On sait que ce n'etait la qu'une partie des armes des Invalides, et
+qu'il y fut pris en tout, ce jour-la, trente-deux mille fusils.
+
+Je me transporte dans un magasin ou je suis instruit qu'il y a des
+munitions; nous y prenons plusieurs barils de poudre. Je me reconnais
+des lors un peu plus en etat de me presenter devant l'antre fameux du
+despotisme.
+
+Dans les grands moments de crise, il est bien avantageux de songer a
+tout. Je ne devais pas perdre de vue l'ordre interieur: c'est pourquoi
+je detachai une partie de mon monde pour l'envoyer faire le service au
+corps-de-garde de la rue Coq-Heron. Avec le surplus, je me rendis de
+nouveau a la Bastille. C'est en y faisant notre entree victorieuse que
+nous apercumes les premieres veritables lueurs de la liberte.
+
+Je ne participai en rien a la conduite qui fut faite de De Launey a
+l'Hotel de Ville. Je restai a la Bastille avec mes freres d'armes
+pendant toute la nuit, pour assurer dans ces premiers moments la
+conservation de notre interessante conquete[38].
+
+[Note 38: _Memoire expositif_: "Le mardi 14, des six heures du matin,
+quatre cents volontaires, sous les ordres du sieur Fournier, se
+rendirent a l'Hotel de Ville pour y demander, mais inutilement, au sieur
+Flesselles des armes et des munitions. Sur le refus de ce magistrat
+municipal, le sieur Fournier, apres en avoir instruit sa troupe et
+delibere avec ses officiers, se transporta avec eux sur l'heure meme a
+la Bastille pour en conquerir. Un petit nombre seulement etaient armes
+de fusils, les autres ne l'etaient que de sabres et de batons; ils
+enfoncerent neanmoins l'entree et s'y avancerent jusqu'aupres de la
+cuisine. A la droite du sieur Fournier, tout pres du grand pont-levis,
+un garde francaise fut blesse a mort et un jeune homme de quatorze ans
+transperce d'une balle. Le sieur Fournier, pour leur procurer des
+secours, les fit transporter a l'Hotel de Ville.
+
+"Sur une seconde demande faite a grands cris, meles de reproches amers
+dictes par l'indignation, le sieur Fournier ne put obtenir du traitre
+Flesselles qu'environ dix livres de poudre et quatre livres de balles:
+cette modicite de munition etait, de la part de l'officier municipal,
+une vraie derision.
+
+"Descendu sur la place, le sieur Fournier delibera de nouveau avec les
+officiers de sa troupe sur le parti a prendre dans une aussi pressante
+necessite, et il fut resolu, d'une voix unanime que les volontaires, qui
+n'etaient pas convenablement armes, se rendraient des l'instant, sous la
+conduite du sieur Pelletier de l'Epine, a l'Hotel royal des Invalides
+pour s'emparer de la grosse artillerie et des fusils dont on s'armerait.
+Cette resolution fut ponctuellement executee.
+
+"Le sieur Fournier, qui s'etait fortement persuade que la Bastille, si
+elle etait attaquee vivement de plusieurs cotes a la fois, n'etait pas
+imprenable, retourna continuer l'attaque avec tous les volontaires qui
+s'etaient armes. Ils combattirent avec intrepidite sans relache jusqu'a
+ce que l'entree en eut ete victorieusement forcee, alors ils
+s'emparerent a l'instant des cachots qui, selon eux, semblaient etre les
+plus suspects.
+
+"Tandis que le sieur Fournier etait occupe de la sorte, le sieur de
+l'Epine, qui s'etait empare de la grosse artillerie des Invalides,
+s'occupait, sous ses ordres, du placement des divers canons conquis, du
+soin de les faire conduire et de les faire placer a l'Hotel de Ville, ou
+le sieur de Flesselles n'etait plus, au cloitre Saint-Honore, au
+Palais-Royal, etc."]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+15 JUILLET 1789
+
+_J'acheve la destruction du tombeau de la tyrannie. J'en sauve les
+papiers._
+
+
+A la pointe du jour, je me rendis a mon corps-de-garde ou j'ai rassemble
+une grande force armee, composee d'un nombre considerable de citoyens
+ensemble, de gardes francaises, gardes suisses, etc. Je revins avec ce
+renfort a la Bastille. J'avais senti la necessite d'avoir ce renfort
+pour lever les obstacles qui s'opposaient a ce que les patriotes
+achevassent ce que la veille ils avaient si heureusement commence.
+
+On avait bien ouvert la plupart des cachots le 14; on avait delivre les
+prisonniers qui s'y etaient trouves; mais la precipitation et
+l'etourdissement avaient ete le resultat necessaire de la scene
+extraordinaire qui s'etait offerte. Plusieurs cachots s'etaient derobes
+a l'exactitude des recherches du meme jour 14; decouverts le 15, j'en
+avais requis l'ouverture. Des hommes, sous le nom de deputes de l'Hotel
+de Ville, s'y opposaient. Etonnante chose que, le lendemain d'un jour ou
+le peuple francais avait deploye tant d'energie, des esclaves eussent
+ose vouloir faire retrograder la Revolution! J'entre; je fais occuper
+tous les postes par ma troupe; je demande aux pretendus deputes leurs
+pouvoirs; je demande egalement les cles des cachots qui restent a
+ouvrir: on me refuse tout. Je prends le parti de faire rompre et briser
+toutes les portes de ces affreuses demeures sepulcrales, ou nous nous
+attendions de trouver encore quelques victimes enterrees vives. Personne
+n'habitait plus ces sombres et infernaux sejours; mais des chaines, et
+autres instruments de supplice qui s'offrirent a notre vue, nous
+apprirent que c'etait la ou les malheureux que l'on voulait conduire a
+la mort par de longues souffrances expiaient des actes sans doute
+vertueux aux yeux de la raison, mais qui, aux yeux du despotisme,
+etaient les derniers des crimes.
+
+Trois mesures importantes me restaient a suivre a la Bastille pour
+assurer a la nation tout l'avantage qu'elle pouvait tirer de sa
+conquete. J'en dirigeai l'execution avec toute l'exactitude qu'un zele
+sans bornes peut inspirer.
+
+La premiere de ces mesures consista a deloger tout le canon de la
+Bastille pour en armer Paris: mes freres d'armes, ainsi que moi, nous en
+fimes la distribution dans tous les districts.
+
+La seconde mesure etait de mettre dans un sur depot une quantite immense
+de papiers dans lesquels il devait se trouver de quoi transmettre a la
+posterite l'histoire complete des grands forfaits du despotisme en
+France, afin de leguer a nos neveux, avec la liberte consolidee, une
+perpetuelle horreur et un sentiment durable de defiance contre le retour
+de la tyrannie.
+
+Nous fimes charger quatre voitures de ces papiers, que nous avions
+reunis tant dans des cartons que dans des caisses, et nous les deposames
+a l'Hotel de Ville.
+
+J'observe que ce n'etait encore qu'une partie des papiers de la
+Bastille. Le peuple, avide de penetrer dans les horribles secrets du
+despotisme, en avait fait la veille un tres grand gaspillage. J'ai de
+Manuel une lettre par laquelle il m'avait annonce que le depouillement
+serait fait de cette partie deposee a la Ville, et que cet extrait des
+atrocites de la tyrannie recevrait la publicite la plus complete[39].
+J'ignore pourquoi rien n'en a ete fait. Mais Manuel m'a appris a le
+connaitre: il a eu apparemment ses raisons de cacher au peuple les
+monstrueux secrets du despotisme. Et pourquoi le Conseil general de la
+Commune ne met-il pas au rang de ses devoirs de les devoiler? Ces
+horribles mysteres appartiennent au peuple. Comme citoyen, comme membre
+du peuple, je somme, au nom du peuple, le Conseil general de lui donner
+connaissance de ce depot horrible et precieux.
+
+[Note 39: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, une lettre de
+Manuel relative aux papiers de la Bastille, et datee du 19 mai 1792.]
+
+Enfin, la derniere mesure fut de desesperer l'aristocratie, qui pouvait
+croire a une nouvelle resurrection, et de lui montrer la volonte ferme
+et constante du peuple francais, en prevenant la reedification du
+monument honteux de la barbarie des rois.
+
+Mes harangues au peuple, pour l'engager a se livrer a la demolition de
+la Bastille, eurent un prompt effet. Un peuple dispose aux revolutions
+pour la liberte est tres docile aux conseils d'execution qui lui sont
+donnes pour tout ce qui lui parait tendre a le faire arriver au but[40].
+
+[Note 40: _Memoire justificatif_: "Cependant les volontaires n'avaient
+pas desempare de la Bastille: leur presence y etait necessaire pour y
+maintenir l'ordre et y veiller a la surete des citoyens qui s'y
+portaient en foule. Dans une telle confusion, il etait inevitable qu'il
+s'y commit des abus: ils en firent cesser quelques-uns et en reprimerent
+d'autres. Une chose surtout fixa leur attention et parut demander leurs
+soins, c'etait un cachot ferme dont la porte etait gardee par plusieurs
+gardes particuliers. Le sieur Fournier, informe que ce cachot contenait
+les archives de la Bastille, que depuis cinq heures du matin (c'etait le
+15, le lendemain de la prise) des personnes, se pretendant munies d'une
+commission de la Ville, avaient fait un depouillement provisoire des
+papiers de ces archives, en avaient forme des liasses considerables et
+rempli des malles. Quatre voitures deja chargees de ces papiers etaient
+pretes a partir. Le sieur Fournier, sur le refus de representer la
+commission et sur le mauvais compte qui lui fut rendu de la distribution
+de ces papiers et de ce que contenait le cachot, donna ordre d'enfoncer
+la porte. Il fit arreter un sieur Charlet, qui paraissait etre un
+porteur de clef, et qui se disait electeur et commissaire de la Ville au
+depouillement de ces papiers et de ce que contenait ce cachot, qu'il
+etait charge, disait-il, de faire conduire dans un depot. Le sieur
+Fournier fit conduire le sieur Charlet et les quatre voitures de papiers
+a l'Hotel de Ville par le sieur Pelletier de l'Epine et Millet de
+Marcilly et un detachement de volontaires, qui (_sic_), apres avoir fait
+son rapport au bureau de la Ville, fut charge de veiller avec son
+detachement a la decharge des voitures de papiers et de continuer d'y
+apporter leurs soins jusqu'a ce qu'ils eussent ete en totalite
+transportes a l'Hotel de Ville."]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+16 JUILLET 1789
+
+_Je previens l'incendie des lettres a la poste._
+
+
+Un moyen infernal avait ete invente par la coalition aristocratique et
+de la cour pour rendre infructueux les genereux efforts du 14. On
+s'etait flatte d'armer les provinces contre Paris et d'assurer la guerre
+civile par une mesure doublement perfide. Tandis que, d'un cote, on
+expediait des courriers dans toutes les parties du royaume, pour
+annoncer que Paris etait en cendres et que l'on y avait massacre tous
+les patriotes et jusqu'aux femmes et enfants, on avait arrete d'un autre
+cote d'empecher les veritables relations de parvenir, en incendiant
+toutes les lettres a la poste. Averti secretement de cette atroce
+manoeuvre, j'investis l'hotel des postes, je m'empare du ci-devant baron
+d'Ogny, directeur general. J'arrete l'incendie deja commence depuis une
+demi-heure dans une grande grille de fer, au milieu d'une cour bornee
+par quatre murailles. Je conduis d'Ogny a l'Hotel de Ville, ou il subit
+interrogatoire. Je demande deux deputes de l'Assemblee constituante,
+pour concerter avec eux les mesures convenables. Je propose un arrete
+pour nommer dans l'instant quatre commissaires pour verifier les departs
+et arrivees des lettres, afin d'assurer la correspondance de l'Europe,
+et rassurer le royaume et les etrangers sur le sort de la nation. On
+adopte cet arrete dont j'exigeai aussitot l'affiche dans tout Paris. Son
+resultat est de rendre des ce moment la correspondance tres exacte. Mais
+d'Ogny, dont la sceleratesse meritait la plus exemplaire repression,
+recut de la part de deux traitres que la France aveugle idolatre et dont
+elle se repentit depuis, d'Ogny recut, dis-je, de Bailly et de La
+Fayette une recompense eclatante de ses affreux services. La posterite
+voudra-t-elle croire que La Fayette parvint a faire nommer d'Ogny
+commandant a ma place du bataillon de Saint-Eustache?
+
+Ceci cesse d'etonner, lorsqu'on considere que les deux fameux intrigants
+que je viens de nommer etaient a cette epoque en possession pleine et
+entiere de l'esprit public qu'ils etaient completement parvenus a
+egarer. Le faux masque de patriotisme sous lequel ils couvraient leur
+duplicite, etait tel qu'il fallait, pour les mettre a portee de
+paralyser la nation sans qu'elle s'en apercut. Mon energie civique
+n'entrait point dans leur plan. Les volontaires du corps de garde firent
+faire a leurs frais un drapeau avec cette inscription qui fut toujours
+ma devise: _Etendard de la liberte. Destruction des tyrans_[41]. Ce
+n'etait point de cela dont il s'agissait dans le systeme des La Fayette
+et des Bailly[42].
+
+[Note 41: Il y a dans les papiers de Fournier une piece qui semble
+contredire cette allegation. C'est une attestation du district de
+Saint-Eustache, en date du 8 septembre 1789, que Fournier et sa
+compagnie ont fait benir par le cure de Saint-Eustache "un drapeau aux
+couleurs nationales sur lequel etaient empreints les attributs du
+district et le chiffre de M. le marquis de la Fayette."]
+
+[Note 42: _Memoire justificatif_: "Le jeudi 16, le sieur Fournier,
+informe que l'on brulait mysterieusement et dans le plus grand secret
+une quantite considerable de papiers a l'Hotel de la poste aux lettres,
+s'y transporta a l'instant. D'abord il se saisit prudemment de toutes
+les portes de l'Hotel. Il fit ensuite entrer avec lui douze braves
+Suisses pour en garder l'interieur. Cette demarche etait certainement
+importante et delicate: elle exigeait de l'activite et de la celerite.
+Le sieur Fournier y mit encore de l'honnetete, et a ce sujet il ne
+craint pas d'invoquer le temoignage meme de M. le comte d'Ogny,
+administrateur general des postes et messageries de France. Ce n'est pas
+qu'il n'ait eprouve beaucoup de difficultes de la part de celui-ci, qui
+d'abord deniait hautement l'incendie des papiers, et qu'il n'y ait meme
+eu entre eux de vifs et d'assez longs debats.
+
+"Mais le sieur Fournier, toujours actif dans ses expeditions et qui ne
+souffre ni subterfuge ni delai, ordonne sur le champ, pour les faire
+promptement cesser, des recherches exactes dans toutes les parties de
+l'Hotel. Alors M. d'Ogny, voyant qu'on allait fouiller dans une petite
+cour derobee, avoua que veritablement on avait brule, la veille dans
+cette cour, sans consequence quelques papiers inutiles. Bientot le sieur
+Fournier menaca d'en faire enfoncer la porte si elle ne lui etait pas
+ouverte a l'instant et les clefs furent apportees.
+
+"Le sieur Fournier, etant entre dans cette cour, y trouva une grille de
+fer d'environ trois pieds carres et un homme tout occupe a bruler des
+papiers. Vraisemblablement il ne brulait que les lettres des patriotes
+qui annoncaient, dans les provinces, la revolution et la nouvelle
+position des choses. Car on sut depuis des provinces que beaucoup de
+lettres incendiaires y etaient parvenues par la voie des courriers
+ordinaires. Quoi qu'il en soit, l'incendie fut arrete, l'homme saisi, et
+M. d'Ogny somme de se rendre a l'Hotel de Ville. Le sieur Fournier l'y
+conduisit bien escorte et y fit son rapport au Comite de police.
+
+"Sur cette entrefaite, arriverent a l'Hotel de Ville deux deputes de
+l'Assemblee nationale, et il fut arrete en leur presence qu'il y aurait
+provisoirement, et jusqu'a ce que l'Assemblee nationale en eut autrement
+ordonne, quatre electeurs pour verifier a l'Hotel des postes le depart
+et l'arrivee des courriers. Cette prudente deliberation fut affichee
+dans tout Paris. Assurement la surete de l'assistance publique
+n'exigeait pas moins que cette sage precaution.
+
+"Ainsi c'est aux soins vigilants du sieur Fournier que toute la France
+est redevable de cette precieuse surete dans le moment de ses plus
+violentes crises. M. d'Ogny lui doit meme d'avoir ete derobe et
+soustrait, par son active vigilance, aux fureurs de la populace qui
+voulait le hisser au Coin du Roi et le voir figurer un fatal reverbere.
+Heureusement pour cet administrateur, il en fut quitte seulement pour la
+peur.
+
+"Le 17, le sieur Fournier, allant a la tete de ses volontaires au-devant
+du Roi qui venait, en consequence de la revolution, faire son entree a
+Paris, apercut sur la route un detachement de troupes suisses en armes
+et bagages, ayant chacun trente coups a tirer, mais sans officiers et
+seulement un caporal a leur tete. Il crut devoir les questionner et leur
+demander de rendre les armes, ce qu'ils firent de bonne grace. Il
+distribua leurs munitions a ses volontaires. Comme ces Suisses
+paraissaient agir de bonne foi, il leur laissa leurs fusils, les faisant
+seulement garder a vue. Ils n'avaient point pris de nourriture depuis
+deux jours, dirent-ils. Le sieur Fournier leur fit donner a boire et a
+manger, a ses frais. Une citoyenne genereuse, la dame Morel, devant la
+porte de laquelle ceci se passait, voulut participer a cet acte
+d'humanite. Elle fit distribuer ensuite aux soldats du pain et meme des
+rafraichissements de diverses sortes. Veritablement, les vivres etaient
+rares alors: on en obtenait difficilement, meme a prix d'argent. Il
+fallait pourtant en procurer aux defenseurs de la patrie. C'etait la un
+devoir patriotique et le sieur Fournier le remplit genereusement. Il
+nourrit de ses deniers, durant neuf jours, une compagnie de gardes
+francaises, une compagnie de gardes suisses, le corps de garde des
+pompiers de la rue de la Jussienne et meme en partie, durant le meme
+temps, les deux corps de garde de cette meme rue.
+
+"Grace aux genereux officiers des volontaires, ces deux corps de garde
+n'ont meme rien coute, ou presque rien coute, vu leur grand nombre, au
+district Saint-Eustache durant les trois mois qu'ils ont ete en
+activite.
+
+"Partout ou il y avait un service critique et du danger, le corps des
+volontaires, qui y etait presque, toujours commande, s'y portait avec
+zele; dans la vallee de Montmorency, a l'Hotel de Ville a l'occasion de
+l'emeute causee par le bateau de poudre suspecte, a l'_Opera_, lorsque
+le bruit qu'on allait le bruler se fut repandu. Le sieur Fournier fut
+meme engage de commander en personne ce poste-la, etc., etc.
+
+"Il y avait souvent jour et nuit, surtout dans le commencement de la
+Revolution, trois ou quatre detachements de 20, 30, 40 et jusqu'a 50
+hommes pendant des deux et trois jours en campagne aux frais des
+volontaires; les gardes soldes, car il y en avait toujours dans ces
+detachements, etaient defrayes par les volontaires; de maniere que
+lorsqu'ils rentraient au corps de garde, ils recevaient leur paye
+franche.
+
+"Le sieur Fournier, ayant obtenu pour son corps la permission d'avoir un
+drapeau, M. de La Fayette, qui avait passe ce corps en revue dans son
+hotel, souhaita d'y voir place son chiffre: il voulut meme assister avec
+son etat-major a la benediction pompeuse de ce drapeau qui fut faite en
+l'eglise Saint-Eustache.
+
+"On croirait presque que depuis cette epoque, et a l'occasion de cette
+double faveur de M. le general, la jalousie est entree dans le district
+Saint-Eustache; du moins il est arrive que le corps des volontaires du
+sieur Fournier est en partie reste sans activite; mais, nonobstant cette
+inaction actuelle, les membres sont toujours unis de coeur et de
+sentiments. Comme le salut public est leur _devise_ et leur but, ils
+attendent les ordres du general, lorsque le cas l'exigera pour la
+defense de la patrie et pour le service indivisible de la nation et du
+roi."]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+5 OCTOBRE 1789
+
+_Voyage de Versailles._
+
+
+Depuis que l'intrigue perverse des deux directeurs de la France m'avait
+supplante pour mettre a ma place un grand scelerat, j'etais reste coi
+dans mon asile, apres m'etre ecrie comme Brutus: _O vertu! tu n'es donc
+bonne a rien sur cette terre depravee!_
+
+Mais le spectacle de mes freres criant la faim, a l'epoque du 5 octobre,
+ne put plus contenir davantage ma sensibilite. L'execrable horde
+aristocratique et royale avait forme le complot de reduire a
+l'esclavage, par la famine, cette nation qu'elle ne voyait pas lieu par
+d'autres moyens de faire renoncer a son projet de conquerir sa liberte.
+J'entends, ce jour-la, des sept heures du matin[43], les cris d'une
+alarme generale et le tocsin qui sonne. Je cours a la Ville. J'y trouve
+le peuple qui, a ma vue, s'ecrie: "_Fournier, conduisez-nous a
+Versailles ou nous voulons aller demander du pain_." Je repondis que
+j'irais si je pouvais rassembler une force armee suffisante.
+
+[Note 43: J'avais rendez-vous a la meme heure au Comite militaire de la
+ville avec Bailly et La Fayette pour l'examen de mon plan des 6,000
+hommes. (_Note de Fournier_.)]
+
+Le corps des Vainqueurs de la Bastille se mit en mouvement le premier
+et, de concert avec les femmes, il fut a Versailles ou il s'empara, au
+milieu de la place d'Armes, des gardes du corps et des troupes du
+despotisme qui y etaient postees.
+
+Je ne crus pas devoir perdre un moment. Je courus dans Paris pour
+rallier le plus qu'il me serait possible de bons citoyens.
+
+Arrive a Saint-Eustache, j'y trouve d'Ogny, commandant, mon successeur,
+sous lequel les citoyens refusaient de marcher. D'Ogny eut la bassesse
+de recourir a moi pour me prier de les rassembler; il s'agissait du
+salut public; je ne me pretai pas a d'autres considerations. Je n'eus
+besoin que de dire a mes anciens camarades: "_Freres, me
+reconnaissez-vous?_" A l'instant, toutes les compagnies furent sous les
+armes. Croira-t-on qu'aussitot d'Ogny eut l'impudeur de se mettre _avec
+moi a la tete_ de ces memes compagnies qui se rendirent a l'Hotel de
+Ville? La s'engagea un conflit pour savoir a qui, de d'Ogny ou de moi,
+resterait le commandement. Une bonne partie des citoyens et des troupes
+se rangea de mon cote. On observa que nous n'avions point d'etendard
+pour faire notre ralliement. J'allai chercher le drapeau a la fameuse
+devise: _Destruction des tyrans_.
+
+De retour a la Ville, je trouve tout le peuple et les gardes francaises
+qui me crient: "A Versailles, Fournier, commandez-nous." Je fait battre
+le rappel, et j'assemble tout le monde de bonne volonte.
+
+Alors d'Ogny descend de la Ville: "Qui vous a donne l'ordre de battre?
+demande-t-il aux tambours.--C'est moi, repondis-je en m'avancant.--Qui
+vous en a donne l'ordre? replique-t-il." Je lui dis du ton le plus
+ferme: "Le tocsin et le peuple souverain." Alors il s'exhala contre moi
+en menaces que je fis cesser en le poursuivant avec mon sabre nu. Il
+s'enfuit dans l'Hotel de Ville ou je le suivis.
+
+Mais la reflexion me fit abandonner ce lache pour m'occuper du
+sycophante La Fayette que je trouvai dans un des appartements de la
+Maison de Ville, occupe a faire de grandes motions qui n'etaient pas les
+miennes ni celles du peuple.
+
+Je lui adressai la parole pour lui dire:
+
+"General, le peuple vous demande en bas, sur la place de Greve; il faut
+dans l'instant descendre, il en est temps; le peuple veut faire le
+voyage de Versailles pour chercher du pain: je vous exhorte de ne pas
+differer." La Fayette obeit. Je descendis aussitot. Il se porta sur ma
+colonne ou, s'adressant a moi avec un petit imprime a la main, il me
+dit: "Fournier, comment, vous sur qui je comptais le plus pour me donner
+des detachements pour aller a quarante et cinquante lieues d'ici,
+chercher des farines, est-ce que vous me manquerez aujourd'hui?"
+
+Ce piege grossier, pour faire diversion au grand objet qui nous
+occupait, n'eut pas de prise sur moi. "Oui, general, repliquai-je, je
+vous manquerai aujourd'hui. C'est a Versailles qu'il faut aller et il
+est temps de partir." Cette reponse faite, je saisis mon role de
+commandant: "Attention, a gauche, a Versailles!..." Ausstot, deux femmes
+se porterent vers La Fayette et lui dirent, en lui montrant du doigt le
+fameux reverbere: "A Versailles ou a la lanterne!" A ces mots, il part;
+nous sommes partis.
+
+Mais nos scelerats avaient arrete entre eux d'employer tous leurs
+efforts pour faire manquer la partie. D'Ogny etait devenu le lieutenant
+de La Fayette; il marchait a ses cotes. Nous n'etions qu'a la hauteur du
+Pont-Neuf, lorsqu'on nous fit faire une premiere halte. Alors le general
+et d'Ogny vinrent a moi, et me dirent: "Nous ne devons point partir sans
+munitions; vous pourriez en aller prendre au district de
+Saint-Eustache." Je soupconnai bien que cette amorce couvrait encore
+quelque dard nouveau; c'est pourquoi je me precautionnai. Je consentis
+d'aller chercher des munitions avec ma premiere colonne, mais je dis a
+ma seconde de m'attendre a la hauteur des Champs-Elysees avec le general
+et de ne pas le perdre de vue.
+
+Arrive a Saint-Eustache, quel fut mon etonnement d'y voir d'Ogny et de
+l'entendre crier aux troupes entrees dans l'eglise et rangees en
+bataille: "Haut les armes, chacun chez vous, je vous l'ordonne au nom du
+general!" Indigne, je m'ecrie: "Halte-la, citoyens!" Je prends aussitot
+mes epaulettes, je les foule aux pieds, je crie de toutes mes forces
+_que c'est ainsi que merite d'etre foule aux pieds le lache qui vient
+d'oser ordonner aux citoyens de retourner chez eux_. Je rattache mes
+epaulettes et je dis a ma troupe: "Citoyens, qui m'aimera, me suivra";
+et m'adressant aux femmes: "Vos enfants meurent de faim; si vos epoux
+sont assez denatures et assez laches pour ne pas vouloir aller leur
+chercher du pain, il ne vous reste donc plus qu'a les egorger."
+
+L'effet de ce discours fut des plus funestes a d'Ogny. Il ne fut pas
+plutot prononce que les femmes tomberent sur lui et lui distribuerent
+tant de coups de poing et de pied dans le ventre qu'elles le forcerent a
+marcher et qu'il mourut peu de temps apres des suites de ce traitement
+qu'il avait trop merite.
+
+J'allai rejoindre aux Champs-Elysees le corps que j'avais quitte au
+Pont-Neuf, et alors nous paraissons marcher tout de bon pour Versailles.
+
+Lorsque nous fumes vis-a-vis la manufacture de Sevres, il vint a passer
+une voiture qui s'annoncait sous le titre d'equipages de La Fayette.
+Elle etait conduite par huit chevaux de poste; des hommes, au nombre de
+huit a dix, habilles en grenadiers nationaux, etaient montes sur
+l'imperiale, sur le siege et derriere. Ils criaient tout le long des
+colonnes: "Gare, laissez passer, ce sont les equipages du general."
+
+A ce mot _du general_, j'arretai la voiture et je dis: "Ce serait la
+voiture du diable, je l'arreterais pour savoir ce qui est dedans."
+Aussitot une nuee de mouchards et de coupe-jarrets me circonscrit et
+fait echapper la voiture. Je demande si on ne demele point la
+premeditation d'un depart commun du roi et du general, puisque c'est a
+la meme heure et au meme moment que la garde nationale de Versailles,
+toujours active et patriote, et les Vainqueurs de la Bastille, que j'ai
+dit ci-dessus etre partis les premiers et en avant, ont arrete a
+Versailles les equipages de la maison royale au bas de l'Orangerie et
+qu'ils les ont fait rentrer en lieu de surete.
+
+Les intentions perfides de ce malheureux La Fayette ne paraissent plus
+equivoques, quand on se ressouvient qu'il fit faire aux citoyens armes
+cinq ou six stations de Paris a Versailles, au milieu d'un deluge de
+pluie et du temps le plus affreux qui ne permit d'arriver qu'entre
+minuit et une heure.
+
+C'est ainsi qu'on donnait le temps a d'Estaing de preparer toutes les
+manoeuvres criminelles de la Cour et du traitre general. Ce d'Estaing
+abandonna a dessein son poste de la garde nationale de Versailles pour
+s'occuper plus utilement au chateau; mais, ayant ete instruit de la
+trahison, je m'emparai du corps de garde des ci-devant gardes francaises
+et du parc d'artillerie ou j'etablis bonne surete. La preuve de ce fait
+existe par le temoignage du citoyen de Versailles commandant du poste et
+par une attestation de l'aide de camp Gouvion qui etait venu a deux
+heures du matin pour s'emparer de ce poste. Mais je mis mes moustaches
+en travers et lui dis _qu'il etait temps de deguerpir et de f... le
+camp_. Il me demanda la permission d'entrer dans le corps de garde pour
+ecrire une lettre a la municipalite de Paris. Je lui dis _qu'il le
+pouvait et que je m'en f... encore_. Apres une heure de reflexion et
+apres avoir fume deux pipes, il fut oblige d'aller fumer la troisieme
+aupres de son general, qui etait alle soupirer aupres de
+Marie-Antoinette et reflechir sur les inconvenients des grandeurs.
+
+Le 6, a cinq heures du matin, j'allai a la decouverte, accompagne de
+deux officiers de mon poste. J'allai jusque sur la terrasse du chateau
+du cote de l'Orangerie. La, je vis toute la terre labouree par la trace
+de plusieurs chevaux. Ma curiosite me porta a vouloir decouvrir de quel
+cote cette cavalerie avait dirige ses pas. Je tournai du cote de Trianon
+et je poursuivis ma route vers l'escalier de marbre. Parvenu vis-a-vis
+les appartements de la ci-devant Madame _Veto_, j'apercus deux gardes
+des Cent-Suisses qui etaient en ligne perpendiculaire de sa fenetre. Je
+voulus leur parler, et tirer d'eux, s'il se pouvait, quelques
+instructions. Ils me dirent que La Fayette et les gardes du corps et
+tous les gentilshommes de la Cour etaient des f...gueux, qu'ils avaient
+voulu les souler la veille, qu'ils avaient accepte un verre de vin sans
+vouloir entrer pour rien dans leurs complots; que les gardes du corps
+leur avaient dit: "A votre sante, camarades, et a la sante du roi." L'un
+de nous, poursuivirent-ils, donna un signal aux autres et nous nous
+sommes retires en leur disant: "_Comment! nous sommes aujourd'hui vos
+camarades, et vous avez coutume de nous regarder comme des valets de
+porte!_"
+
+Nous fumes bientot distraits du recit que ces braves Suisses nous
+faisaient, lorsque, frappant cinq heures trois quarts, il entra dans la
+cour de marbre une quantite innombrable de peuple qui se porte sur les
+gardes du corps en faction, que l'on enleva en poussant force cris: _A
+la lanterne!_
+
+J'ai cru qu'il etait de mon devoir de ne point prejuger de coupables. Je
+voulus leur sauver la vie, mais inutilement. Le premier arrete eut le
+ventre ouvert d'un coup de couteau: il expira a mes pieds. Il fut
+demonte de ses armes, et son mousqueton, qui me resta dans les mains,
+est encore chez moi.
+
+Je courus aussitot dans le chateau et je me trouvai encore a temps de
+prevenir une partie des gardes du corps et de les sauver. Je crus par
+suite faire une bonne action en avertissant cette malheureuse ci-devant
+reine de se sauver chez son mari.
+
+Je fis, en outre, fermer les portes des Cent-Suisses et je formai un mur
+de mon corps pour empecher le massacre general dans le chateau. Je
+bravai plus de vingt coups de feu pour cela, dans la conviction ou
+j'etais alors que je me livrais a un acte meritoire; on n'avait pas
+encore a cette epoque la mesure entiere de la monstruosite de ces etres
+dont on a connu depuis toute la noirceur de l'ame.
+
+Je me rendis au corps de garde et envoyai aussitot un officier de mon
+poste pour faire battre la generale. Nous reunimes toute la force pour
+contenir ce grand mouvement populaire, dont les efforts tendaient a la
+punition instante des chefs des traitres[44].
+
+[Note 44: Fournier se fit donner par deux Cent-Suisses un certificat
+constatant, que, dans la matinee du 6 octobre 1789, il avait preserve le
+chateau de Versailles du carnage. On trouvera ce document dans ses
+papiers aux Archives.]
+
+Nous nous presentons dans la cour de marbre; la nous demandons le
+ci-devant roi au balcon; il y parait avec sa femme, ses enfants et La
+Fayette. Les deux ou trois bouts de phrase qu'il y profere ont l'air de
+stupefier la plupart des auditeurs: tant il est vrai que les chaines de
+l'esclavage et de l'idolatrie pour les rois avaient empreint chez nous
+des marques bien profondes! Je voyais l'heure ou tout le monde aurait
+repris la route de Paris sans donner plus de suite a cette demarche[45].
+
+[Note 45: _Memoire justificatif_: "Le 5 octobre dernier, une partie des
+volontaires se porterent a Versailles sous la conduite du sieur
+Fournier; arrives la a une heure apres minuit, le sieur Fournier y prit
+les ordres de M. de La Fayette. En consequence, il se rendit, accompagne
+de ses volontaires, a l'ancien corps de garde des gardes francaises, ou
+ils furent accueillis en freres par la garde nationale de Versailles qui
+occupait ce poste. Ils y resterent jusqu'a cinq heures du matin.
+
+"Alors le sieur Fournier crut devoir aller officiellement a la
+decouverte et reconnaitre par lui-meme ce qui se passait a l'entour du
+chateau. Tout y etait, a cette heure-la, calme et tranquille: il
+n'apercut meme, chose assez etrange, vu surtout la circonstance,
+personne dans la cour des Ministres. Il passa d'abord du cote de la
+chapelle. Il y trouva sous la voute, pres la porte de l'appartement du
+capitaine des gardes, deux gardes du corps en faction qu'il avertit bien
+de ne pas se montrer, s'ils voulaient eviter de devenir victimes d'une
+populace immense vivement irritee qui avait jure leur entiere
+destruction.
+
+"De la, le sieur Fournier continua sa marche d'observation sur la
+terrasse du cote de l'Orangerie. Il remarqua que, dans tout le cote des
+appartements de la reine, les gardes du corps avaient passe la nuit avec
+leurs chevaux, d'ou, a en juger par leurs traces, ils etaient alles vers
+Trianon.
+
+"Il aborda ensuite deux des Cent-Suisses de la garde du roi, et apercut
+au meme instant deux dames dans l'appartement de la reine qui s'etaient
+approchees d'une croisee, mais d'ou elles se retirerent sitot qu'elles
+eurent vu qu'elles avaient ete apercues. Puis il passa avec les deux
+Cent-Suisses dans l'escalier qui fait face a la cour de Marbre. Il etait
+alors environ six heures du matin.
+
+"Tout a coup on vit entrer confusement, par la cour des Princes, une
+populace en fureur qui courut se saisir des memes gardes du corps que le
+sieur Fournier avait avertis. La disparurent deux de ses volontaires qui
+l'avaient toujours accompagne. Pour lui, il tenta inutilement d'arracher
+l'un de ces deux gardes des mains de la populace. Il n'en echappa
+lui-meme qu'en donnant un coup de sabre a l'assassin qui le tenait deja
+_apprehende au corps_, pretendant qu'etant lui-meme un garde du corps
+deguise sous l'habit national, il fallait sans misericorde le mettre
+dans l'instant meme a la _lanterne_.
+
+"Echappe de la sorte, le sieur Fournier se sauva par l'escalier de
+marbre, apres avoir ete poursuivi dans sa fuite par une grele de coups
+de fusils, dont heureusement aucun ne l'atteignit. Il aborde les
+Suisses, fait fermer les portes du chateau, gagne l'escalier qui descend
+au bureau de la guerre et se rend enfin avec beaucoup de peine rejoindre
+sa troupe au corps de garde ou il avait passe une partie de la nuit. Il
+s'empresse d'y annoncer tout ce qui se passait, fait battre la generale
+et se rend en hate au chateau pour dissiper toute cette populace irritee
+et sans frein et empecher, s'il etait possible, le carnage horrible que
+quatre cents assassins qu'elle escortait, s'etaient propose d'y porter
+par le fer et le feu."]
+
+Je m'adresse a cinq ou six de ces femmes qui, sous le titre et
+l'enveloppe de poissardes, cachent des qualites morales et surtout un
+jugement qui les rend capables de toujours bien apprecier un bon avis.
+Je me mets au niveau de leur intellect et, empruntant le ton du pere
+Duchesne et leur mettant le poing sous le nez, je leur dis: "_Sac...
+b....esses, vous ne voyez pas que La Fayette et le roi vous c..... quand
+ils disent qu'ils vont entrer dans leur cabinet pour vous donner du
+pain. Vous n'apercevez pas que c'est pour vous renvoyer et pour vous
+rendre des fers et la famine. Il faut emmener a Paris toute la sacree
+boutique_..."
+
+Ces paroles ne furent pas plutot exprimees et je ne les eus pas plutot
+fait suivre du geste de porter mon chapeau au bout de mon sabre en
+criant: _A Paris, le roi a Paris_, que cinquante mille voix repetent ce
+meme cri: _A Paris_, et, de suite, l'on part....
+
+Nous sommes encore partis.
+
+C'est moi qui fus charge d'aller en avant pour annoncer a la
+municipalite de Paris la nouvelle de l'arrivee dans la capitale du
+maitre de Versailles, et que le peuple, dont tel etait le bon plaisir,
+l'y conduisait.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+1789[46]
+
+[Note 46: _Sic_. Il faut lire 1791.]
+
+_Journee des poignards.--Demolition de Vincennes._
+
+
+Il n'etait pas echappe aux yeux de La Fayette que j'avais eu une part
+suffisante aux evenements qui viennent d'etre decrits. Aussi prit-il
+toujours grand soin de m'ecarter et de faire remplir tous les emplois
+par des aristocrates et des scelerats. Sans doute, on esperait de me
+degouter par l'ingratitude. Mais moi, qui n'ai jamais servi la patrie
+que pour la satisfaction de la servir, je ne sentis jamais mon zele
+diminuer, comme on en verra les preuves dans le plus grand nombre de
+faits qui me restent encore a rapporter.
+
+Cette fameuse conspiration des poignards[47], que la divinite qui a
+toujours veille sur le sort de notre liberte a fait echouer comme tant
+d'autres, j'eus, quatre jours avant son execution, des indices de son
+existence. Je savais la diversion qu'on devait donner au peuple par la
+feinte demolition de Vincennes. Je savais que tout cela etait trame par
+les deux perfides, Bailly et La Fayette. Je voulais prevenir le coup
+dont ils menacaient la patrie, et pour cela j'allai faire ma
+denonciation au club des Cordeliers. Legendre, faisant alors les
+fonctions de president, proposa et fit deliberer une deputation aux
+Jacobins, pour y transmettre cette denonciation. Je fus de la
+deputation.
+
+[Note 47: 28 fevrier 1791.]
+
+Arrive aux Jacobins, j'eus la parole, et je voulais entreprendre de
+denoncer l'affreux complot, quand je vis ma voix entierement couverte
+par des cris aussi affreux d'epauletiers, de coupe-jarrets et de
+mouchards que le traitre general et le scelerat maire tenaient toujours
+apostes dans ce club respectable.
+
+Malheureusement, les patriotes n'y etaient point en force ce jour-la.
+Cependant je ne perdis point courage et apres de grands efforts pour
+faire percer ma voix a travers toutes celles de ces aboyeurs gages, je
+parvins a pouvoir declarer a l'assemblee du club et au president que
+j'etais si sur de ce que j'avancais, que je denoncais particulierement
+pour etre de la conjuration tous ces individus qui prenaient feu, et que
+je defiais chacun d'eux d'oser venir m'en demander la preuve.
+
+Peut-etre s'etonnera-t-on que je sois sorti sans encombre de tant de
+circonstances ou l'on me voit montrer une conduite qui sans doute parait
+avoir tenu de la temerite. Je reponds que je ne marchais jamais sans
+avoir dans ma poche la resistance a l'oppression et que j'avais jure,
+partout ou je m'etais presente, que si l'on avait le malheur de
+m'arreter, je ferais un exemple de justice tire du seul droit de nature.
+
+Voila ce qui a toujours arrete l'execution de beaucoup de mandats
+d'arrets lances contre moi par les grands inquisiteurs de juges de paix.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+1789[48]
+
+[Note 48: _Sic_. Il faut sans doute lire aussi 1791.]
+
+_Troubles provoques par la voie des spectacles._
+
+
+L'aristocratie s'etait promis d'inoculer l'incivisme par les canaux des
+theatres. Cette maudite piece de ....[49] fut celle qui fit le plus de
+fortune et avec laquelle les bas flatteurs du royalisme insulterent le
+plus lachement aux patriotes. Impatiente, je dis un jour a bon nombre de
+ces derniers: Rendons-nous en force au Pantheon (_sic_), et vous verrez
+que nous saurons nous venger de toutes ces bravades trop longtemps
+souffertes. Nous partons: _A bas la piece et les aristocrates!_ nous
+ecrions-nous des que la scene s'ouvre. On nous repond: _A bas les
+Jacobins!_ Un combat s'engage et plusieurs coups d'epee et de sabre sont
+donnes et recus. Les patriotes, inferieurs en nombre a la faction
+royaliste, furent contraints de me laisser presque seul dans le
+parterre. J'y fus en butte a toutes les insultes des femmes entretenues
+par les chevaliers du poignard, qui en voulaient surtout infiniment a ma
+coiffure de jacobin ou de sans-culotte dont on connait l'elegance et qui
+a eu pourtant depuis tant d'imitateurs.
+
+[Note 49: Il s'agit peut-etre de la reprise de _La Partie de chasse de
+Henri IV_, par Colle, au theatre de la Nation, le 26 novembre 1791,
+(_Moniteur_, X, 468, 484, et non le 5 septembre 1791, comme l'impriment
+par erreur Etienne et Martainville, t. II, p. 147: ce jour-la on jouait
+_Virginie ou les Decemvirs_, par Doigny). "Ce charmant ouvrage de Colle,
+disent Etienne et Martainville, renfermait des allusions que les amis de
+Louis XVI saisirent avec transport et que sifflerent impitoyablement
+ceux qui ne voyaient qu'avec indignation l'espece d'oubli dont
+l'Assemblee nationale avait couvert son voyage a Varennes. Cette
+difference d'opinion excita dans le parterre des rixes qui seraient
+devenues sanglantes, si la force armee n'etait pas accourue pour
+retablir la tranquillite."]
+
+Je montai sur un banc et, la, je bravai toutes ces furies. J'osai seul
+leur repondre que la piece ne serait pas jouee. Alors vinrent se rallier
+autour de moi mes bons acolytes qui avaient deja emporte contre nos
+adversaires la premiere partie du combat. Nous voulumes gagner victoire
+complete. Nous ne desemparames pas que nous n'ayons (_sic_) mis tout le
+monde dehors, et traine messieurs les pages dans la boue, ainsi que
+leurs belles donzelles, que l'on couvrait de neige et de fumier.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+_Licenciement des troupes patriotes._
+
+
+C'etait une suite du systeme conspirateur dont on ne perdait jamais
+l'espoir de recueillir un plein succes. La Fayette et Bailly,
+ordinairement en tete de tous les complots, se trouvaient encore dans
+celui-ci. Deja La Fayette avait congedie les compagnies et les corps
+entiers dont le civisme trop fervent et trop pur lui avait porte
+ombrage. Cet outrage aux vrais amis de la patrie stimula le peuple et
+donna le jour a la fameuse petition, dite des 30,000, que je fus encore
+choisi pour porter a l'Assemblee constituante.
+
+Elle avait aussi pour objet de demander justice et vengeance contre les
+arrestations et les emprisonnements illegaux des soldats du regiment
+ci-devant du Roi, qui avaient merite l'animadversion de La Fayette pour
+leur conduite, sous le commandement de son cousin Bouille, aux journees
+sanglantes de Nancy. On doit donc s'attendre de voir ici La Fayette en
+grande opposition avec cette petition. On doit s'attendre de nous voir
+vivement combattre ensemble.
+
+En effet, pour empecher la petition et moi de parvenir a l'Assemblee
+constituante, notre general herisse de canons tous les environs, de
+cette Assemblee, garde tous les debouches, ferme toutes les portes de
+l'Assemblee, des Feuillants et des Tuileries: tout etait permis a ce
+plenipotentiaire.
+
+Je penetre malgre tous ces obstacles. L'Assemblee est si etourdie
+d'apprendre que les petitionnaires des 30,000 sont la, malgre l'appareil
+formidable du general, qu'elle leve sa seance et qu'elle arrete que tous
+les Comites resteront assembles. Je somme Beauharnais, lors
+president[50], d'inviter l'Assemblee a entendre ma deputation. On
+l'entend en effet; on sait quel fut le succes de cette eclatante
+demarche.
+
+[Note 50: Alexandre de Beauharnais fut deux fois president de
+l'Assemblee constituante: 1e du 19 juin 1791 au 3 juillet suivant; 2e du
+31 juillet 1791 au 14 aout suivant. Nous ne voyons pas qu'il se soit
+produit pendant ses deux presidences aucun incident analogue a celui que
+raconte Fournier dans ce chapitre et sur lequel nous n'avons rien pu
+trouver nulle part.]
+
+Mais je ne quittai pas prise pour la defense des opprimes de ce genre,
+c'est-a-dire des soldats chasses de leurs regiments pour cause de
+patriotisme. Ces braves enfants de la patrie venaient tous se jeter dans
+les bras du club des Cordeliers, et c'etait presque toujours moi qu'on
+honorait du soin d'etre leur introducteur, soit aupres de l'Assemblee
+nationale, soit aupres des ministres. Je ne peux que me rappeler un
+souvenir bien delicieux en me remettant que j'ai ete successivement le
+patron des malheureux carabiniers, des gardes francaises, des chasseurs
+de Picardie, et de tant d'autres. Moi et mes freres du club ne les
+abandonnions pas que nous n'ayons obtenu pour eux justice eclatante.
+Sans cela, nous n'aurions pas la satisfaction de savoir a present qu'ils
+combattent genereusement pour nous aux frontieres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+[PROJET D'UN CERCLE D'EDUCATION[51].]
+
+[Note 51: Ce chapitre est ecrit sur des feuilles volantes et ne fait
+partie d'aucun des deux cahiers ou Fournier a ecrit les deux versions de
+ses memoires. Nous croyons pouvoir rapporter les faits dont il est
+question dans ce chapitre a l'annee 1791. Quant aux incorrections et aux
+lacunes qui defigurent ces pages, elles sont textuelles.]
+
+
+A cette epoque, je presentai un ouvrage aux representants de la Commune
+de Paris, un ouvrage qui tendait au salut et au bonheur de la capitale,
+d'une formation d'un corps de six mille hommes a pied et a cheval,
+gratis a la Republique, qui devenaient pour lors les defenseurs de la
+liberte. Dans ce plan etait joint un etablissement des arts et metiers,
+pour occuper le peuple desoeuvre et sans fortune, ce qui devenait
+(_sic_) au secours des malheureux et au developpement de l'industrie et
+du commerce. Cet etablissement consistait a des ecoles militaires, a des
+industries de guerre contre les tyrans. Le tout reunissait le
+soulagement des peuples pour lesquels on n'a encore rien fait. Je ne
+demandais a l'Hotel de Ville que de leur developper mes moyens et ils
+etaient fondes en principes et en pratiques que j'avais deja professes
+en Amerique.
+
+Je serais encore a meme, a quiconque en douterait, de leur (_sic_)
+prouver mathematiquement et pratiquement ce que je pouvais faire dans ce
+temps-la. Mais La Fayette, Bailly et les Martin, Lasalle, Desaudray[52]
+et autre chevalerie de ce temps mirent aussitot toutes les entraves
+possibles pour empecher cette operation. Des cet instant, la
+sceleratesse employa tous les moyens de m'eloigner de mes plans et de
+mes projets, parce qu'ils ne remplissaient pas les vues du gouvernement
+tyrannique et aussitot ils imaginerent pour detenir les patriotes dans
+leur surveillance.... On chargea le sieur Desaudray a former un club
+appele sous la denomination de loyalistes, ou les hommes du 14 juillet
+qui avaient marque a cette epoque.... Le club est etabli, plusieurs mois
+s'ecoulent, le president Desaudray s'occupait a ramasser tous les titres
+(ordre pour aller ca et la) de ceux qui avaient figure. Un beau jour,
+Desaudray m'engagea a diner chez lui avec un autre citoyen et cela pour
+nous proposer, a moi la croix de Saint-Louis de la part de La Fayette et
+de Duportail et a mon collegue (parce qu'il n'avait de service
+militaire) la medaille des gardes francaises. Toutes ces choses sont
+bien importantes a noter pour faire connaitre quelle ruse on employait
+pour entrainer, pour parvenir, etc. Le jour remarquable que l'on me
+faisait ces propositions, La Fayette faisait assassiner les patriotes au
+Palais-Royal par un nomme Lacombe qu'il a decore, deux jours apres, de
+la meme croix, n'ayant jamais servi a ceux qui osaient parler dans le
+cafe du Caveau et autres spadassins qui voulaient en imposer.
+
+[Note 52: C'est le chevalier Desaudray qui fonda, au Palais-Royal, le
+Lycee des Arts.]
+
+Je dois dire ici que, des ce moment-la, cinq ou six patriotes que nous
+etions, nous nous assemblames pour detruire ce club qui n'etait rien
+moins que pour former un noyau, pour servir la passion de la tyrannie et
+de la contre-revolution. Aussitot chacun fit des sacrifices pour payer
+les frais de la salle et autres et retirerent (_sic_) leurs papiers. Et,
+des ce moment-la, l'on voyait deja paraitre des recompenses et pensions
+de l'Hotel de Ville, de l'Hotel de la guerre, au chevalier president
+Desaudray.
+
+Le memoire que j'ai presente, Bailly et La Fayette ont pretendu qu'il
+avait ete enleve lors du pillage a l'Hotel de Ville, lors du pillage
+dans la matinee du 5 octobre avant le voyage de Versailles. J'ai objecte
+que le plan n'avait pas ete enleve de ma tete, qu'il y etait toujours,
+mais ils l'ont toujours repousse. Ce qui m'inspira des lors une defiance
+bien juste contre les deux idoles, et me mit en surveillance active et
+continuelle contre eux.
+
+Le fond de l'etablissement etait fait par six mille citoyens aises qui
+donnaient chacun deux louis, ce qui fait douze mille louis, soit 288,000
+livres.
+
+Ces six mille hommes font le corps. Dans ce nombre, les aises font le
+service par honneur (l'etat-major paye). Les peres et meres peu aises y
+auraient fait entrer leurs enfants et auraient trouve a faire le
+sacrifice de deux louis pour leur y faire apprendre un metier.
+
+Auraient fait le service de nuit et de jour. Auraient fabrique toutes
+sortes d'ouvrages utiles: fabrique generale, arsenal, pour toutes sortes
+d'ouvrages utiles au campement de nos armees et autres.
+
+On aurait pris la vie et l'entretien dans les benefices des travaux.
+
+Le surplus des benefices pour elever les enfants et donner des etats,
+dont les peres de famille n'ont pas le moyen.
+
+On eut exerce les hommes.
+
+Toutes les fois qu'on aurait eu besoin d'hommes, on aurait fait une
+levee des hommes exerces qui eussent ete remplaces dans l'arsenal par un
+semblable nombre pris dans les aspirants, de maniere que le nombre eut
+toujours ete complet.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+17 JUILLET 1791[53]
+
+[Note 53: Ce chapitre est intitule, dans l'original: "21 juin
+1791.--Assassinat tente par les chefs de bureau du ministere de la
+marine; depart de Capet pour Varennes." Il n'y est pourtant question,
+comme on va le voir, que de l'affaire du Champ-de-Mars (17 juillet
+1791). Notons en passant que Fournier fut un des signataires de la
+celebre petition du 22 juin 1791 contre le roi et la royaute.]
+
+
+Le fameux arrete que le club des Cordeliers, toujours actif et
+rigidement surveillant, prit ce jour-la pour inviter le peuple a aller
+signer l'immortelle petition du Champ de Mars[54].... Je fis faire
+aussitot une banniere et j'y fis graver ce sublime arrete que je retrace
+ici....[55]
+
+[Note 54: La phrase est ainsi inachevee dans l'original.]
+
+[Note 55: Ce texte manque.]
+
+Le meme jour, plusieurs de mes freres clubistes et moi[56] nous nous
+rendons au Champ de Mars. Nous y trouvons deja une forte partie du
+peuple. Nous lui fimes part de la resolution qui etait a prendre. Apres
+avoir invite tous les citoyens a se ranger en bataille et sur deux
+rangs, je les previns de se rendre le lendemain, a cinq heures du matin,
+sur la place de la Bastille; que la on leur ferait part de la marche a
+tenir dans la circonstance. Ces faits etant convenus, nous nous
+separames tous, apres etre venus baptiser le _Pont-de-la-Nation_,
+vis-a-vis la place appelee alors de Louis XV.
+
+[Note 56: Le 16 juillet 1791.]
+
+A l'heure fixee le lendemain matin, je me rends a la place de la
+Bastille. Quel est mon etonnement d'y trouver les portes fermees! Je
+demande a l'officier de poste pourquoi ce jour-la seul la Bastille se
+trouve fermee. Il me repond que c'est de l'ordre du general et du maire
+Bailly. Je lui repliquai que j'allais chez Santerre, que dans dix
+minutes j'esperais etre de retour, que, si je ne trouvais pas alors les
+portes ouvertes, je comptais bien les faire tomber comme nous avions
+fait le 14 juillet.
+
+J'arrive chez Santerre et ma surprise est encore grande de voir que mes
+propositions ne lui conviennent pas. Je commencai des lors a apercevoir
+que, quand il s'agissait de deployer de ce qu'on appelle une veritable
+energie, le heros du faubourg Saint-Antoine n'en etait plus. Il me dit
+que, si on voulait lui donner cent mille hommes, il irait aux frontieres
+combattre les ennemis du dehors. Ce n'etait [pas] de cela qu'il etait
+question, c'etait les ennemis du dedans qu'il s'agissait de combattre.
+Je ne dois pas taire ici a la nation quels etaient alors mes projets
+transmis et proposes a Santerre. Ils etaient ceux du club entier des
+Cordeliers, de ce club toujours mur longtemps avant les autres sections
+des citoyens. Ils ne consistaient, ces memes projets, a rien moins qu'a
+fonder des lors l'empire sacre et respectable du republicanisme, qu'a
+saisir l'instant favorable qui se presentait d'abattre l'idole de la
+royaute et d'entrainer dans la meme proscription tous ses vils
+sectateurs. Je proposais de sonner le tocsin general, d'arreter Bailly
+et La Fayette, et de les renfermer, de leur faire leur proces, et de
+leur faire payer de leurs tetes la garantie qu'ils nous avaient juree du
+parjure _veto_. Je proposais en second lieu d'abattre toutes les statues
+de bronze qui existaient a Paris, d'aller visiter tous les endroits ou
+l'on soupconnait dans ce temps-la qu'il existait beaucoup d'armes et de
+munitions, de s'en emparer, de mettre la nation en pleine force, de la
+faire lever tout entiere, enfin de lui faire deployer toute l'attitude
+de la souverainete republicaine.
+
+Voyant que je ne pouvais rien faire de tout cela avec Santerre, qui
+passait alors pour le coryphee des braves, je le quittai indigne et je
+cherchai a voir si je ne pourrais parvenir a rien sans lui.
+
+Je retourne a la Bastille. J'en trouve les portes ouvertes, et j'y
+remarque un bien petit rassemblement du peuple. Je me jette au milieu,
+et je dis: "Mes amis, la nation n'est pas encore mure, nous avons encore
+des hommes en place qui n'ont point l'energie de la liberte et celle qui
+convient aux chefs armes d'un peuple qui la veut. Au surplus, allons au
+Champ de Mars pour signer la petition. Peut-etre un moment prospere se
+presentera-t-il."
+
+Le grand rassemblement se fit en effet a l'autel de la Patrie pour
+signer cette petition qui fut le precurseur imposant des dogmes
+republicains que la France, vraiment libre aujourd'hui, a le bonheur de
+professer. Mais les deux conjures Bailly et La Fayette etoufferent pour
+une annee le germe de cette sainte doctrine, et ce fut avec des flots de
+sang qu'ils empecherent qu'il se developpat. L'infernal departement de
+Paris d'alors etait de tiers dans cette machination nationicide.
+
+Cette infame coalition commenca par faire couper la tete a deux
+malheureux[57] pour avoir le pretexte de deployer la loi martiale, pour
+pouvoir ensuite faire assassiner, comme ils l'ont fait, une multitude de
+citoyens de tous ages et de tous sexes, d'epoux avec leurs epouses, de
+meres avec leurs enfants. On a eu trop de preuves, que leur but etait
+d'envelopper dans le massacre general le club des Cordeliers, toujours
+en observation pour eclairer leurs odieux forfaits. Ils n'ont pas
+reussi. Ce club, tant redoute par ces grands criminels, n'en est devenu
+que plus terrible pour poursuivre leurs continuelles manoeuvres
+d'iniquite.
+
+[Note 57: Il s'agit des deux hommes qui avaient ete trouves caches sous
+l'autel de la Patrie. Voir le recit de Santerre dans le _Journal des
+Amis de la Constitution_, n deg. 29.]
+
+Je dois rendre ici un compte tres exact de cette sanglante et
+malheureuse journee du Champ de Mars, sur laquelle tout erre dans les
+details.
+
+D'un cote, le peuple etait rassemble en paix autour de l'autel de la
+Patrie ou il s'occupait de signer la petition.
+
+D'un autre cote, toute la force armee etait mise en mouvement par La
+Fayette. Bientot le Champ de Mars est investi. Un corps de cavalerie
+remplit le Gros-Caillou, une troupe de brigands, en tete de laquelle se
+distingue le fameux Hullin, occupe la partie de l'Ecole militaire. La
+place des Invalides est garnie de ces chasseurs si connus par les
+assassinats de la Chapelle[58]. La Fayette et ses mouchards s'occupaient
+a faire distribuer de l'eau-de-vie et du vin a tout ce monde deja egare.
+De toutes parts, on ne voyait plus que des hommes souls et ivres. De
+toutes parts, on ne voyait que des pieces de canon. Helas! pour quoi
+faire? Pour executer de sang-froid le massacre le plus barbare contre
+des hommes sans defense, contre leurs femmes paisibles et leurs
+malheureux enfants. Citoyens, poursuivez les details qui me restent a
+vous reveler sur cette horrible affaire, et fremissez.
+
+[Note 58: Allusion aux meurtres commis a La Chapelle-Saint-Denis le 24
+janvier 1791 par un detachement de chasseurs soldes. Voir sur cette
+affaire le rapport fait par Elie Lacoste a l'Assemblee legislative dans
+la seance du 11 mai 1792 (_Moniteur_, XII, 367).]
+
+A deux cents pas de l'autel de la Patrie, La Fayette, entoure d'une
+escorte nombreuse d'epauletiers, ses satellites, se presente. J'osai lui
+faire face. Il s'arrete. Je lui demande ce qu'il vient faire et quel est
+son dessein. Je l'invite a se retirer et lui garantis que tout le monde
+est paisible et tranquille[59]. Il reste muet et me regarde d'un oeil
+dedaigneux; et il me semble lire sur son visage qu'il avait un dessein a
+executer, mais qu'il ne me considerait pas comme capable de le faire
+manquer. Je retourne aussitot sur l'autel de la Patrie et je demande un
+grand silence pour pouvoir promptement deliberer sur les moyens de parer
+aux dangers qui nous menacaient. Au meme moment parurent, quatre
+municipaux revetus d'echarpes: "Messieurs, vous me connaissez tous, leur
+dis-je, je vous declare ici que, d'apres ce que je viens de voir et
+d'observer, l'on n'a que l'intention d'engager une guerre civile et de
+nous assassiner." Les municipaux demanderent a voir la petition et
+dirent hautement, apres l'avoir lue, qu'ils la signeraient eux-memes,
+s'ils n'etaient pas revetus de pouvoirs; qu'ils allaient de ce pas a
+l'Hotel de Ville rendre compte du bon ordre qui regnait autour de
+l'autel de la Patrie et de la justice des reclamations.
+
+[Note 59: Convention nationale, seance du 12 mars 1793, paroles de
+Marat: "Je denonce un nomme Fournier qui s'est trouve a toutes les
+emeutes populaires, le meme qui, a l'affaire du Champ de Mars, a porte
+le pistolet sur La Fayette et qui est reste impuni, tandis que les
+patriotes etaient massacres." (_Moniteur_, XV, 691.)]
+
+A travers ces demonstrations municipales, je crus demeler certaines
+intentions peu sinceres. Alors, je confiai au peuple mes craintes et je
+demandai si l'on ne croirait pas utile de nommer une deputation
+sur-le-champ pour accompagner les municipaux a la Maison de Ville. On
+adopte cette proposition. Je suis nomme l'un des onze commissaires de la
+deputation. Etant partis tous en voiture avec les municipaux, nous ne
+tardons pas a acquerir la preuve de ce que j'avais pressenti,
+c'est-a-dire qu'il y avait quelque anguille sous roche, dont les hommes
+du peuple ne devaient pas etre du mystere.
+
+Arrives a la porte d'un sieur La Rive, faubourg du Gros-Caillou, nous
+apprenons que c'est la que La Fayette se trouve retranche. C'est sans
+doute, pensai-je bien alors, pour concerter les modifications de quelque
+terrible complot. Je fus plus confirme dans mon opinion, quand je vis
+nos municipaux vouloir faire arreter les voitures, et dire qu'il fallait
+necessairement qu'ils parlassent a M. de La Fayette. Nous voulons entrer
+avec eux; nous rencontrons de l'opposition. Nous payons notre temerite
+par le role de sentinelles forcees qu'il nous fallut remplir pendant une
+demi-heure, temps que dura a peu pres l'audience qu'obtinrent
+exclusivement les municipes (_sic_). Enfin, nous repartons; mais, sous
+le pretexte de nous donner une escorte de surete, on nous fait, comme
+des coupables, accompagner d'une force de cavalerie imposante. Alors
+j'apercus la perfidie en pleine evidence. C'est ainsi que nous arrivons
+a la Maison de Ville.
+
+Mais de quels nouveaux caracteres sinistres se charge cette scene qui
+aussi devait etre sur sa fin si tragique!
+
+La Greve se voit pleine de troupes, presque toutes soules. A notre
+approche, on fit battre aux champs. On nous fait entourer de plus de
+quatre mille hommes!--On fait charger les armes!!...--Nous descendons de
+voiture, et ... nous montons a la Ville. J'avoue que tout cet appareil
+ne me faisait pas un tres grand plaisir; cependant je dis a mes
+collegues qu'il fallait conserver du courage, meme en reprendre beaucoup
+de nouveau, et bien soutenir le caractere de deputation dont le peuple
+nous avait revetus.
+
+Nous n'allames avec les quatre municipaux que jusque dans la salle de la
+Commune, ou l'on nous fit rester escortes de quatre sentinelles a chaque
+porte. Les municipaux penetrerent dans la chambre du Conseil. Je m'assis
+penitentiellement derriere la porte de communication de cette derniere
+piece. Tout a coup parait Bailly, qui s'ecrie: "_Nous sommes trahis et
+compromis; il faut deployer la loi martiale_." La foudre ne saisit pas
+plus vivement celui qu'elle frappe, que je ne fus penetre d'horreur en
+entendant ces meurtrieres paroles: "Voila donc le signal du massacre,
+m'ecriai-je; voila l'arret de mort prononce contre le peuple!!" Hors de
+moi, je me leve, j'arrete ce sanguinaire Bailly et lui dis: "Monsieur,
+nous sommes ici une deputation envoyee par le peuple du Champ de Mars,
+et nous sommes sous la sauvegarde de quatre municipaux avec lesquels
+nous en sommes partis pour nous rendre ici; nous vous demandons la
+parole." Dans l'instant, des officiers municipaux qui etaient la
+semblerent vouloir faire une diversion a cet interlocutoire en insultant
+un de nos collegues, le citoyen Lariviere, alors chevalier de
+Saint-Louis, sur ce qu'il avait sa croix attachee avec un ruban
+tricolore. Mais il leur repondit: "J'ai cru que cette croix, que j'ai
+bien gagnee, ne perdrait rien a etre supportee par le ruban de la
+nation; au surplus, si vous voulez la porter au pouvoir executif, il
+vous dira si je l'ai bien meritee." Aussitot Bailly s'ecria: "Je connais
+M. Lariviere." L'impression que toutes les circonstances firent eprouver
+au citoyen Lariviere fut telle qu'il tomba deux jours apres en paralysie
+et qu'il resta depuis ce temps dans l'etat le plus deplorable.
+
+Dans cette entrefaite (_sic_), parut un commandant de la section de
+Bonne-Nouvelle qui vint prendre a bras le corps le maire Bailly, en
+criant: "Nous sommes perdus, on vient de tuer M. de La Fayette au Champ
+de Mars." C'etait un autre coup monte dont les conjures etaient sans
+doute convenus d'avance. Bailly l'assassin ne fait que repondre de
+toutes ses forces: "_La loi martiale, la loi martiale!_" C'etait a ces
+seuls mots que se bornait son role.
+
+Et aussitot le sanglant drapeau est deploye a la fenetre et la loi de
+mort proclamee sur la place. J'eprouve l'aneantissement et de suite
+l'emotion de la fureur. C'est au milieu de ce dernier sentiment que je
+crie a mes collegues: "Fuyons ces lieux de proscription; le signal du
+carnage est donne; de feroces magistrats immolent le peuple: ils ne sont
+pas disposes a ecouter ses envoyes; fuyons et allons rejoindre nos
+concitoyens et, s'il en est temps encore, soustrayons-en le plus grand
+nombre possible aux coups de leurs bourreaux."
+
+Nous observames que le plan des meurtriers etait si bien premedite que,
+dans tout Paris, a la meme minute, ce n'etait qu'un seul cri: "_La
+Fayette est tue!_" Les scelerats, qui connaissaient le coeur humain,
+avaient calcule qu'en frappant le peuple d'une telle assertion
+relativement a l'idole du jour de ce temps-la, il serait ebloui, il ne
+verrait plus rien et qu'il oublierait de regimber contre les mesures
+assassines disposees contre lui-meme.
+
+Quant a moi, je ne perdis nullement la tete. J'epuisai toutes les
+ressources qui me parurent nous rester. Je me rendis avec quelques-uns
+de mes collegues au club des Cordeliers qui etait permanent, et j'y
+rendis un bref compte de tout ce qui se passait. Santerre etait dans ce
+moment-la au club. Voici une circonstance qui fait remonter d'un peu
+loin des donnees sur le fond du civisme de cet homme qui fut aussi une
+idole. Lorsque j'eus dit que la loi martiale marchait, j'eus lieu d'etre
+etonne de la vivacite avec laquelle Santerre prit la parole pour laisser
+echapper ces mots par lesquels il eut fait croire qu'il etait dans le
+secret: "Messieurs, dit-il, soyez tranquilles, il n'y aura pas une
+amorce de brulee dans tout ceci." Il est vrai que par reflexion il
+ajouta: "Au surplus mon bataillon y est, et, si on avait le malheur de
+tirer, je m'y opposerais. Mais je puis me tranquilliser et m'en
+rapporter a l'officier qui le commande."
+
+Alors je demandai la parole pour dire autant renomme Santerre qu'il
+serait bien plus convenable qu'il se portat lui-meme en tete de son
+bataillon. Mon brave aussitot semble pique d'honneur, me regarde en
+enfoncant son chapeau dans sa tete, et dit: "_J'y vais_."
+
+Ou croiriez-vous, citoyens, qu'il a ete? Se cacher chez sa belle-soeur
+dans la rue des Fosses-Monsieur-le-Prince, meme maison ou je demeurais.
+Sans doute qu'il ne s'attendait pas de se trouver la si pres de mes
+penates; il n'en est sorti qu'a onze heures du soir. Les voila donc, ces
+heros dont les noms remplissent la terre!
+
+Quittant les Cordeliers, je me rends au Champ-de-Mars ou j'ai pu encore
+devancer la loi martiale. Je suis monte promptement sur l'autel de la
+Patrie ou j'ai dit au peuple assemble que nous avions voulu remplir ses
+intentions a l'Hotel-de-Ville, mais que nous n'avions pu nous y faire
+entendre; que la loi martiale etait a deux pas, et qu'on paraissait
+vouloir impitoyablement nous massacrer tous. "Je fais la motion,
+ajoutai-je, que tout le monde se retire paisiblement, pour que nos vils
+assassins n'aient pas la satisfaction d'accomplir leur abominable
+projet, et encore pour leur epargner dans l'histoire la honte inouie
+d'avoir immole tout un peuple sans defense."
+
+Un citoyen repliqua qu'il fallait attendre l'infame drapeau rouge, et
+qu'a la premiere proclamation, suivant la loi, on se retirerait.
+Immediatement le drapeau rouge parait au premier fosse du Champ-de-Mars.
+Des brigands stipendies et apostes la par les grands brigands avaient le
+mot de jeter quelques pierres a ces derniers des qu'ils paraitraient
+avec la loi martiale, afin que cette feinte provocation servit de
+pretexte a nos scelerats. Cette mesure etait liee aux deux assassinats
+du matin et au bruit generalement repandu d'un pretendu projet de
+massacre. Du milieu de la bande apostee des jeteurs de pierres part un
+coup de fusil, et c'est la, au lieu des diverses proclamations
+prescrites par la loi, c'est la le signal du meurtre et de l'egorgerie
+universelle. Les feroces satellites du general[60], tout pleins des
+fumees du vin qu'il leur a distribue et des maximes de sang qu'il leur a
+fait inculquer, brulent d'en venir a l'execution. L'ordre fatal est
+donne, ils vont etre satisfaits. De toutes parts ils courent sur le
+peuple, de toutes parts aussitot le peuple est assassine. Tout le monde
+veut se sauver et, dans leur fuite penible, hommes, femmes, vieillards,
+enfants, recoivent en tres grand nombre le coup terrible qui leur porte
+la mort.
+
+[Note 60: Le general qui, il faut le dire a la honte des Francais, etait
+alors, dans l'exactitude du mot, l'objet du culte du plus grand grand
+nombre. (_Note de Fournier_.)]
+
+Toute cette peinture horrible est exactement tracee d'apres le
+temoignage de mes yeux. Oui, j'ai ete le triste spectateur de tous les
+instants de cette scene affreuse. Je suis reste le dernier sur l'autel
+de la Patrie, et je ne l'ai abandonne que lorsqu'on y est venu
+assassiner deux citoyens qui etaient a mes cotes. J'ai dirige ma
+retraite vers Vaugirard pour aller au secours de plusieurs citoyens que
+je voyais poursuivre et fusiller de ce cote. L'un d'eux, qui n'etait
+meme pas entre au Champ-de-Mars, eut la tete percee d'une balle qui le
+renversa a quelques pas de moi. Je le fis transporter aux Invalides par
+la grille de derriere pour lui faire administrer des secours par le
+chirurgien de l'Hotel; mais a peine y fut-il arrive qu'il y expira.
+
+Ne pouvant plus servir personne ni remedier a rien, et voyant mes jours
+en danger, je me retirai chez le citoyen Leroi, faubourg Saint-Germain,
+pour m'y rafraichir et m'y laver les mains et la figure que j'avais
+toutes couvertes de sang et de poussiere.
+
+J'omettais une particularite qui n'est cependant point a garder sous
+silence. Le citoyen que j'abandonnai, apres qu'il eut expire, fut enleve
+par des troupes qui recueillaient les cadavres avec leurs bijoux.
+Celui-la avait deux montres d'or. Mais, tant de celles-la que de bien
+d'autres, Bailly a eu grand soin de ne rendre aucun compte. Vices
+humains! A quel point vous degradez ceux que votre attrait honteux
+subjugue!
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+20 JUIN 1792
+
+_Fameuses petitions des Sans-Culottes_[61].
+
+[Note 61: _Note annexee_: "Bien definir l'histoire du 20. Detailler le
+role de Petion et celui de Manuel. Rapprocher l'identite de la trahison,
+les intentions de ces deux roles qui paraissaient etre en opposition.
+Rapprocher l'opposition de ces memes roles avec celui de Santerre.
+
+"Ici il se presente encore une particularite propre a faire apprecier
+Santerre. Il etait convenu avec nous de planter l'arbre de la liberte
+dans le jardin des Tuileries, a la suite de la presentation de la
+petition a feu Capet. Lorsqu'il fut descendu du Chateau, il etait
+question d'executer ce projet: "Non, non, dit Santerre, cela
+epouvanterait le roi: il vaut mieux aller planter l'arbre dans un autre
+lieu." Vil complaisant! et toi aussi donc, tu as craint de deplaire a
+des rois! Que la posterite trouve dans ce seul fait de quoi te juger.
+L'eclair de renommee que tu n'as du qu'a des manoeuvres hypocrites ne
+pouvait pas briller plus longtemps que celui qui a lui sur tes
+pareils."]
+
+
+On se rappelle l'objet de ces petitions, dont l'une etait adressee a
+l'Assemblee nationale, et l'autre a feu Capet. Elles contenaient
+reclamations contre les terribles abus du _veto_ et contre le renvoi des
+ministres patriotes. J'ai contribue a cette memorable demarche, et pour
+cela j'ai ete denonce dans le fameux libelle de l'homme-roi, qui
+pretendait qu'on avait viole son asile[62]. N'avait-il pas donne la
+croix de Saint-Louis a un certain abbe Douglas pour etre mon
+denonciateur et provoquer contre moi un mandat d'arret qu'on n'a jamais
+ose mettre a execution? J'ai la preuve de tous ces faits, dont on
+pourrait d'ailleurs demander compte au club des Electeurs, seant a
+l'Eveche ainsi qu'au public, a qui j'avais annonce cette fameuse journee
+du 20 juin, huit jours auparavant.
+
+[Note 62: Il s'agit peut-etre du pamphlet de l'abbe de Lubersac
+intitule: _Rapprochement et parallele des souffrances de Jesus-Christ,
+lors de sa grande mission sur la terre, avec celles de Louis XVI,
+surnomme le Bienfaisant, dans sa prison royale_. Paris, 1792, in-8.
+(Bibl. nat., Lb. 39 6920.)]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+1792
+
+_Arrivee des Marseillais a Paris.--Premier projet de revolution contre
+le pouvoir executif: manque._
+
+
+Je fus delegue pour aller au-devant d'eux jusqu'a Charenton avec
+plusieurs citoyens aujourd'hui membres de la Convention nationale[63].
+Tous les Francais tant soit peu clairvoyants n'ont pas ete jusqu'ici
+sans s'apercevoir que cette demarche des Marseillais fut une disposition
+concertee entre ces chauds patriotes et les republicains de Paris pour
+parvenir a executer une seconde revolution dont on avait reconnu la
+necessite. On peut aujourd'hui avouer tout haut ce fait dont on a eu
+l'air longtemps de vouloir faire un secret. Les Marseillais ne durent
+donc pas etre surpris de notre rencontre a Charenton[64]. Eux et nous
+etions des revolutionnaires deja d'accord et qui nous connaissions,
+quoique sans nous etre vus.
+
+[Note 63: Le 29 juillet 1792. Voir la liste de ces compagnons de
+Fournier dans _le Bataillon du 10 aout_, par Pollio et Marcel, p. 179.]
+
+[Note 64: Sur le role de Fournier a Charenton, voir aussi Barbaroux,
+_Memoires_, ed. Dauban, p. 348, 350.]
+
+Le diner que nous fimes ensemble a Charenton ne fut donc pas
+ceremonieux; il fut d'intimite et tel qu'il devait etre entre gens qui
+avaient de grands plans a suivre de concert.
+
+Ici je joue un grand role. C'est moi le negociateur choisi pour
+transmettre les projets les plus importants aux principaux du bataillon
+qu'on voulait en instruire. Nous nous retirons apres le diner dans une
+chambre, et la je confie a ces braves que la grande manoeuvre, par
+laquelle la liberte pourrait etre sauvee, etait dans le meilleur train;
+qu'un grand coup preparatoire avait ete jete le 20 juin, et qu'il
+n'etait plus question que d'achever; qu'il s'agissait pour eux, en
+arrivant a Paris, de l'execution d'un plan ou ils seraient les premiers
+auteurs, mais pour lequel ils auraient ensuite la masse entiere des
+Parisiens pour cooperateurs et pour soutiens; que ce plan consistait a
+aller s'emparer de l'individu nomme roi, ainsi que de sa famille, et de
+chasser du chateau tous les scelerats et brigands qui conspiraient la
+perte totale des Francais et leur esclavage: qu'aussitot eux,
+Marseillais, camperaient aux Tuileries et y feraient le service de
+concert avec la garde nationale parisienne. Ce plan fut tres goute. Les
+Marseillais me dirent qu'il ne marcheraient qu'avec un patriote tel que
+moi, qui justifiait si bien, ajouterent-ils, le recit qu'ils en avaient
+deja entendu faire.
+
+Nous arretames definitivement l'execution du plan propose. Il ne
+s'agissait plus que de convenir aussi des moyens. La defiance est tout a
+fait de saison dans des circonstances telles que celles ou nous nous
+trouvions. C'est pourquoi je m'en entourai. Je dis aux Marseillais:
+"Nous sommes ici sept que vous ne connaissez pas. Dans la crainte qu'il
+ne se trouve dans le nombre quelques faux freres, je fais la motion que
+nous partions tout de suite pour Paris, afin de preparer les esprits
+pour executer notre projet, pas plus tard que demain. Je demande de plus
+que deux d'entre vous nous gardent partout, mangent et couchent meme
+avec nous, et demain, quand toutes choses seront bien disposees, nous
+viendrons vous chercher ici (a Charenton) pour suivre aussitot
+l'execution du plan. S'il vous fallait encore de nouvelles trahisons
+pour vous rendre sages, disons franchement le mot, vous ne seriez pas
+dignes de la liberte."
+
+Toutes ces choses encore convenues, nous arrivons le soir a Paris.
+Accompagne de deux Marseillais, je me rends de suite chez Santerre,
+alors commandant du bataillon des Quinze-Vingts, pour lui faire part du
+plan. Il l'approuve. Je lui ajoute que j'allais de ce pas chez le
+citoyen Alexandre, commandant du bataillon de la section des Gobelins,
+pour le lui communiquer egalement. Santerre m'applaudit encore et nous
+declare que nous pouvons compter sur lui. Nous partons sur cette parole
+et nous joignons a la section des Gobelins les citoyens Alexandre et
+Lazowski, auxquels nous confions nos vues. Ils y applaudissent aussi et
+nous promettent de se rendre le lendemain au-devant des Marseillais.
+
+Le lendemain matin, nous avons rejoint les Marseillais du cote de
+Saint-Mande. Nous avons vu Santerre au faubourg Saint-Antoine, qui nous
+comfirma sa parole de la veille qu'il viendrait nous joindre. Cependant
+nous eussions compte sur cette parole en vain, car il n'avait pas meme
+averti son bataillon.
+
+Telle etait dans toutes les occasions la franchise et l'energie de cet
+homme, qui a acquis une reputation de sans-culottisme on ne sait
+comment.
+
+Au lieu de venir nous joindre, c'est nous qui l'avons joint a peu pres
+devant sa porte ou il se mit a la tete de quelques braves du faubourg
+qui l'ont presque fait marcher de force, et il faut bien noter que,
+depuis le faubourg jusqu'a la Greve ou nous devions, suivant notre plan,
+faire sonner le tocsin, il nous fit employer trois heures. Je ne puis
+mieux comparer cette marche qu'a celle que nous fit faire La Fayette
+pour Versailles la nuit du 5 au 6 octobre. Santerre nous conduisit chez
+Petion a la mairie ou il nous promettait monts et merveilles. Il entre
+chez Petion et nous fait faire halte. Sa conference avec le maire dura
+une heure et demie, et pendant tout ce temps nous sommes restes a
+croquer le marmot. A la fin, il est venu nous dire: "_Marchons aux
+Tuileries_." C'etait ce que nous attendions. Nous passons sur le
+Pont-Neuf et arrives sur le quai de l'Ecole, nous voulions, comme on le
+concoit bien, aller au Chateau. Santerre dit: "_Non, non, nous prendrons
+par la rue Saint-Honore_." Arrive dans cette rue, je me mis a faire
+defiler du cote du chateau. Santerre court, gagne la tete, fait faire
+halte et dit aux Marseillais et aux troupes que l'intention de M. Petion
+etait que les Marseillais allassent se caserner, qu'il devait, lui, les
+conduire a leur caserne[65], et que de la il etait charge de les emmener
+diner aux Champs-Elysees.... Ces dispositions furent suivies.
+
+[Note 65: Apres le mot _caserne_, on lit ici, dans l'original, ces mots
+barres: _de la Courtille_.]
+
+Les masques sont-ils ici devoiles suffisamment?
+
+Francais, la conduite de vos Petion et de vos Santerre dans cette
+circonstance, ou une tout autre marche eut pu decider des cette journee
+la revolution salutaire qu'il vous fallait encore pour vous delivrer de
+la tyrannie, cette conduite vous les fait-elle bien apprecier? Que ces
+ecoles devraient bien vous avoir gueris pour toujours des enthousiasmes
+prematures!
+
+Eh! sans doute....
+
+La troupe marseillaise, ayant depose ses armes, se desesperait de voir
+le plan manque. Une grande partie du bataillon est restee a la caserne,
+l'autre s'est rendue a ce diner des Champs-Elysees que, pour produire
+une distraction necessaire aux vues des traitres, la politique du
+cabinet Petion et Santerre avait juge convenable d'arreter dans le
+conseil particulier du matin.
+
+Tout le monde se rappelle ce diner, qui fut trouble par cette honteuse
+rixe provoquee par des grenadiers nationaux parisiens et autres agents
+de la cabale de la Cour. La s'est manifestee l'intention bien precise de
+massacrer tous les patriotes. J'en ai ete quitte en cette occasion pour
+echapper au danger d'un coup de pistolet dirige positivement sur moi, et
+dont j'ai eu le bonheur d'etre manque.
+
+On ouvrit le Pont-Tournant pour recevoir dans leur fuite les assassins
+des Marseillais. Ils entrerent au chateau ou Antoinette pansa elle-meme
+les blesses.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+... JUILLET 1792
+
+_Second projet de revolution contre le pouvoir executif: encore manque._
+
+
+La duplicite du magistrat Petion et de Santerre ne pouvait produire que
+l'effet de retarder de quelques jours l'epoque des grands evenements qui
+se disposaient. Le peuple francais avait jure d'abattre ses tyrans. Il
+etait tout dispose pour le faire, et l'opposition de quelques traitres
+n'etait pas capable de changer ce que la masse souveraine avait si
+serieusement resolu.
+
+Les federes de tous les departements, venus a Paris dans les memes vues
+revolutionnaires que les Marseillais et pour etre leurs collaborateurs,
+s'assemblaient tous les jours aux Jacobins et ils formerent chez
+Anthoine[66], depute a la Legislature[67], un comite secret. Ils eurent
+la confiance et ils voulurent me temoigner l'amitie de m'y admettre.
+Gorsas, Carra et Chabot etaient aussi de ce comite. C'est dans ce comite
+que l'on concertait les divers moyens de consommer cette revolution dont
+l'execution avait deja manque une fois. Apres qu'on fut convenu dans ce
+meme comite des principaux faits pour une seconde tentative, on convint
+aussi pour le lendemain d'un diner sur la place de la Bastille de tous
+les federes reunis, qui, la, arreteraient en definitive la marche
+executive de la nouvelle insurrection dont la liberte avait besoin pour
+assurer ses principaux succes et completer son triomphe.
+
+[Note 66: Il n'y avait pas de depute de ce nom a la Legislative.
+Fournier veut peut-etre parler de F.-P.-N. Anthoine, ex-constituant,
+futur conventionnel.]
+
+[Note 67: C'est ainsi qu'on appelait vulgairement l'Assemblee
+legislative.]
+
+Tous ceux qui se croyaient destines a remplir les principaux roles de
+cette fameuse scene devaient en etre trop preoccupes pour pouvoir se
+livrer a autre chose jusqu'au moment de la faire eclater. Voici
+pourquoi, le meme jour, nous nous sommes assembles au nombre de dix a la
+_Chasse royale_ et au _Cadran bleu_ sur le boulevard, pour nous affermir
+dans nos resolutions. Santerre et Alexandre etaient de notre
+conciliabule. Mais, encore la, Santerre prouva bien positivement ce
+qu'il etait, c'est-a-dire en bon francais un vrai lache.
+
+Voyant que le fer a ete chauffe a point, il ne voulut rien manger en
+disant qu'il etait bien empoisonne. Mais cependant, ou parce qu'il se
+voyait toujours courageux dans l'avenir, ou plutot parce qu'il
+apercevait sur le champ des moyens dilatoires pour ne pas etre tenu a
+ses promesses, cependant dis-je, lorsqu'on reparla de l'arrete pris pour
+le repas du lendemain de tous les federes a la Bastille, je ne vis
+jamais notre Santerre si brave. Il dit: "Eh bien, comptez sur moi et
+agissez en consequence." Il partit apres avoir prononce ces paroles,
+dont il ne va pas etre inutile de conserver la memoire.
+
+De notre cote, nous retournames dans le comite secret, ou nous convinmes
+qu'apres le repas de la Bastille, qui ne serait qu'un morceau pris sur
+le pouce, il se formerait quatre divisions d'attaque contre nos ennemis
+du chateau. On arreta que je commanderais la premiere et que je
+garantirais les batteries de canons sur les ponts, a la Greve et sur la
+place d'Henri IV. Je fus aussi charge de faire faire quatre drapeaux de
+ralliement pour chaque division. Je les fis faire dans la nuit. Ils
+etaient de drap rouge, avec cette inscription: _Resistance a
+l'oppression. Loi martiale contre la rebellion du pouvoir executif_.
+
+Je ne manquai pas de me trouver le lendemain au rendez-vous de la
+Bastille. Quel fut mon etonnement d'y voir cinq ou six bals ouverts par
+Santerre! Exterminables intrigants, voila votre ressource banale. Vous
+etes tous consommes dans cet art perfide de savoir distraire, quand vous
+le voulez, le Francais; vous savez mettre a profit, au gre de vos
+coupables desseins, cette frivolite, reste du caractere de la nation
+dans le temps de son esclavage! Entrant comme un furieux, je fis cesser
+les instruments et violons: "Malheureux, m'ecriai-je, en parlant a tout
+le peuple, vous voulez danser, tandis que les scelerats rivent vos
+chaines, tandis qu'on veut vous replonger dans le dernier esclavage et
+qu'on accapare tous les grains et denrees!" J'avais plus ecoute mon zele
+que la prudence, en faisant cette vive sortie; heureusement que j'etais
+fort connu, car il y avait la des gens qui demandaient deja a me couper
+la tete. Non seulement mon energie, aidee de l'appui de tous ceux a qui
+mes principes n'etaient pas equivoques, les reduisit au silence, mais je
+parvins a retablir l'ordre et a faire cesser ce scandale de danse.
+
+Il s'agissait, apres cela, de pousser l'execution des dispositions de la
+veille. J'avais bien pu croire, en voyant cette danse intervenue si a
+contretemps, que notre projet etait vendu, mais j'en fus encore plus
+certain quand j'entrevis une foule d'autres entraves. Il s'etait
+introduit la force raisonneurs qui entrechoquaient toutes les
+deliberations et qui les rendaient interminables. Bientot d'autres
+incidents me confirmerent bien davantage que nous etions trahis. M'etant
+trouve embarrasse de mes quatre drapeaux, j'avais ete les deposer chez
+un respectable sans-culotte, electeur, mon collegue. On ne tarda pas a
+aller denoncer ce depot a Jurie, commissaire de police de la section des
+Enfants-Trouves[68], qui s'empara de l'un de ces drapeaux et le porta
+chez Petion. Je dois dire cependant qu'on respecta cette propriete et
+que le drapeau fut rapporte en place.
+
+[Note 68: Il s'agit de la section des Quinze-Vingts (faubourg Saint-
+Antoine) qui siegeait dans l'eglise des Enfants-Trouves.]
+
+Mais quel fut enfin le sort de notre projet? Jusqu'a une heure apres
+minuit, rien n'avait l'air de pouvoir se determiner. Mais, a la meme
+heure, arrive sur la place de la Bastille, Petion avec Sergent et
+.....[69]. Il n'est pas de plus grands hors-d'oeuvre que des magistrats
+qui viennent s'entremettre parmi le peuple lorsqu'il est au cours d'une
+insurrection reconnue necessaire pour consolider sa liberte. La demarche
+du magistrat pour contrecarrer ses mesures peut et doit etre alors
+consideree comme un attentat a cette meme liberte. Penetre de ces
+maximes, j'avance vers Petion et compagnie, je les accoste doucement, et
+leur dis franchement: "_Que venez-vous f.... ici?_" L'un d'eux me
+repondit: "_Votre plan est encore manque; vous etes trahis, rentrez chez
+vous et vous ferez bien_." Je vis qu'il etait de la prudence de ceder
+encore, et que mes dispositions avaient ete presentees de telle sorte a
+une partie de nos concitoyens qu'en nous obstinant a les faire suivre,
+nous nous exposions peut-etre a nous battre les uns contre les autres.
+En consequence, je rendis compte de cet avis a mes collegues, et leur
+dis: "Allons chercher les drapeaux, et retirons nous."
+
+[Note 69: Ici un nom propre illisible.]
+
+En toutes choses, les obstacles ne servent qu'a augmenter l'ardeur des
+desseins que nous avons une fois resolus fortement. Irrite de ce nouvel
+echec, je restai tant au comite que sur la place de la Bastille jusqu'a
+deux heures du matin pour aviser avec mes collegues a des mesures
+ulterieures pour l'execution de notre projet, manque une seconde fois.
+Je fus surpris lorsque, avant de me retirer tout a fait, j'allai chez le
+citoyen gardien des drapeaux, dans l'intention de les retirer. Il me dit
+qu'il avait ordre du commissaire de police Jurie de me les refuser et de
+ne me les livrer que quand il serait present. Je repliquai qu'_ou je
+trouvais mon bien, je m'en emparais_. C'est en disant ces mots que je
+demontai mes etendards de dessus leurs espontons et que je les emportai.
+
+Il est inutile ici de peser longtemps sur l'observation qu'en nous
+retirant, apres ce second essai manque, nous ne nous sommes consoles du
+non-succes qu'apres nous etre bien promis de ne point tarder a tenter de
+nouveau le sort, en esperant qu'il pourrait nous etre plus favorable.
+
+Sous le regime des Bailly, des La Fayette, des grands juges de paix
+inquisiteurs et du tartuffe Du Port, on eut traite tout cela de
+conjuration atroce contre l'un des premiers pouvoirs constitues, et
+j'eusse ete faire un tour a la guillotine. Sans doute, il faut beaucoup
+aimer sa patrie pour s'exposer pour elle a des risques aussi grands que
+tous ceux que j'ai hasardes. Ce qui me reste a presenter aux lecteurs ne
+leur offrira pas de ma part un devouement moins entier pour la cause de
+la liberte.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+JUILLET 1792
+
+_Incident tres curieux.--La Cour essaie de me corrompre._
+
+
+Pour peu qu'un homme devint un personnage, il fixait bientot l'attention
+du roi constitutionnel ou de ses alentours. J'en avais deja trop fait
+pour rester ignore, et la Cour, qui avait un plan de conduite qu'elle
+suivait fidelement vis-a-vis de tous ceux qu'elle honorait de son
+attention, ne s'en departit pas par rapport a moi. Tout le monde a
+remarque cette difference que sous le despotisme absolu l'on
+ensevelissait sous terre les gens qui voulaient se rendre redoutables,
+au lieu que sous le despotisme constitutionnel on tachait de les rendre
+muets avec de l'or. Je parus donc aussi valoir la peine d'etre achete.
+
+Par des motifs trop faciles a deviner, peu de gens ont eu l'indiscretion
+d'imprimer comment on s'y prenait en pareil cas; moi, je n'ai aucune
+raison d'etre circonspect.
+
+J'etais aux Tuileries le surlendemain du diner de la Bastille dont je
+viens de donner la relation. Je vis venir a moi un ex-noble, officier du
+Chateau. Je dis a l'un des citoyens avec qui je me promenais. "Ne vous
+ecartez pas, vous allez entendre ma conversation avec cet esclave!"
+Aussitot que ce dernier m'eut aborde, il me dit _que le Roi desirait de
+me parler_. Il y avait deja longtemps que l'on cherchait a me seduire;
+on crut sans doute trouver le moment favorable et que l'enthousiasme de
+parler au Roi aurait eu prise sur mon individu. Je repondis au valet de
+Louis: "_Allez dire a votre maitre que je demeure rue et numero tels, et
+que, s'il a a me parler, il me trouvera_."
+
+Quatre fois differentes le meme emissaire est venu a la charge, et me
+proposer une entrevue avec Capet soit au jardin du Dauphin, soit chez
+Brissac, soit chez Laporte. _Ni chez l'un, ni chez l'autre_,
+repondis-je. Enfin, on me demanda si je voudrais recevoir Brissac chez
+moi et recevoir par sa bouche ce que le roi aurait a me transmettre. La
+curiosite m'y fit consentir et je donnai rendez-vous pour neuf heures du
+soir, afin de ne pas rendre ma conduite suspecte.
+
+Je n'eus rien de plus presse que de faire part de cet extraordinaire
+rendez-vous, et a mes amis et aux hotes de la maison que j'occupais.
+
+A neuf heures precises, Brissac entre chez moi. L'homme qui aime la
+franchise ne peut s'empecher de parler son langage meme devant les
+pervers qu'il sait bien n'etre pas susceptibles de sensibilite en
+l'entendant. Je dis donc a Brissac que, s'il venait pour chercher a me
+seduire, il pouvait s'en retourner et que, s'il etait pour chercher de
+grandes verites, il pouvait rester. Il me repondit qu'il _ne venait
+effectivement que pour s'instruire_. Je lui dis alors tout ce que
+l'energie de mon caractere put me dicter. Je lui demontrai, en lui
+faisant l'enumeration des crimes de la Cour, que je les connaissais
+tous, et je lui declarai en definitive que j'avais fait serment devant
+le ciel que je ferais tout ce qui dependrait de moi pour detruire les
+despotes et la tyrannie. Et parce que l'homme de bien est toujours
+entraine naturellement a donner de bons conseils meme aux mechants, meme
+a ses ennemis les plus dangereux, je dis encore au messager du Roi:
+"Reportez a votre maitre que, s'il s'etait servi d'honnetes gens, il eut
+pu exister heureux, mais que, n'ayant jamais su qu'acheter a prix d'or
+des hommes mercenaires, il court avec eux a une perte inevitable. Vous,
+monsieur, lui ajoutai-je, votre tete est a prix; elle est au jeu avec la
+mienne, il faut qu'il y en ait une des deux qui saute, attendu que, des
+deux partis opposes a chacun desquels est attache l'un de nous, il faut
+que l'un ecrase l'autre".
+
+Ces gens de cour etaient plastronnes a triple cuirasse contre tous les
+discours a principes, et l'experience de l'efficacite du grand
+expedient, par lequel ils avaient fait presque autant de conversions
+qu'ils en avaient entreprises, leur donnait une tres grande confiance a
+l'employer. Brissac crut donc apparemment qu'il ne me trouverait pas
+plus rebelle que tant d'autres, et il me fit ses propositions avec
+beaucoup d'assurance.
+
+Je ne dois pas dire ici a quelle hauteur la Cour avait cru devoir lui
+donner le pouvoir de les elever. On croirait que je les porte moi-meme
+fort haut pour me faire valoir beaucoup. Mais des temoins qui ne sont
+pas morts, et lesquels ont ete apostes de mon aveu pour nous entendre,
+en rendraient bon compte si l'on en etait curieux[70].
+
+[Note 70: Dans l'interrogatoire que lui fit subir la commission
+administrative de la police de Paris, le 22 germinal an II (11 avril
+1794), Fournier declara que Brissac lui avait promis "de terminer son
+proces, de lui expedier un brevet de colonel et de lui donner par la
+suite un gouvernement." (Archives nationales, papiers de Fournier.)]
+
+Les ames honnetes peuvent bien pressentir ce que mon indignation dut me
+dicter de dire au seducteur Brissac. Je lui predis, lorsqu'il se retira,
+qu'il ne devait plus faire un long sejour au Chateau. Il fut encore plus
+court que je ne l'avais pu calculer, car deux jours apres il fut decrete
+d'accusation et arrete[71].
+
+[Note 71: Le duc Cosse-Brissac, commandant de la garde soldee du Roi,
+fut decrete d'accusation le 29 mai 1792. C'est donc a cette epoque, et
+non au mois de juillet, qu'il faut reporter la conversation que Fournier
+dit avoir eue avec lui.]
+
+La Cour corruptrice etait irrebutable. Elle ne desesperait point de
+gagner un jour ce qui lui etait echappe dans un autre. Le lendemain du
+premier message, j'en recus un second encore par un ex-noble, qui vint
+me faire de nouvelles propositions d'or, d'argent et de places
+importantes. J'ai tout repousse avec dedain, en disant a cet esclave que
+je servais la cause du peuple et de ma patrie, et qu'il n'y avait point
+assez d'or en France pour m'acheter. J'eus encore des temoins secrets de
+tout ce qui se passa entre moi et ce negociateur royal. Cet incident
+produisit l'effet de m'inspirer plus d'horreur pour le tyran, et
+d'accroitre beaucoup mon impatience de mettre une bonne fois a execution
+le projet medite de lui porter le dernier coup pour faire enfin
+triompher dans toute sa pompe la liberte. Le moment de cet evenement ne
+tarda point a paraitre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+JOURNEE DU 10 AOUT 1792
+
+
+Si le peuple s'en etait toujours attendu (_sic_) a ses representants
+pour faire les revolutions, sans doute il serait encore esclave. Les
+legislateurs francais n'ont montre de veritable energie que toutes les
+fois que le peuple s'est leve et qu'il les a forces a en prendre. Hors
+ces cas, combien n'ont-ils pas semble agir souvent comme s'ils eussent
+ete d'accord avec les conspirateurs! Ici, il s'en presente un notable
+exemple.
+
+Des le 6, epoque ou nous avons publie les crimes de La Fayette, j'etais
+tres instruit de tout ce qui se passait dans les comites de l'Assemblee
+nationale. Je savais tres pertinemment[72], que les comites militaire,
+de constitution et autres avaient resolu d'eluder de rendre autant le
+decret d'accusation contre La Fayette, que celui de suspension contre le
+chef du pouvoir executif. On avait seulement arrete l'ajournement de la
+discussion sur ces deux individus pour le jeudi. Cette conduite
+etait-elle dictee par la pusillanimite ou la perfidie? Il ne faut pas
+raprocher beaucoup de circonstances pour demeler quel etait ce motif.
+Quand je vis la patrie trahie .....[73] et que tous les jours on
+semblait encherir sur les moyens de la tromper, mon indignation me
+transporta chez le restaurateur des Feuillants, ou je dis, en presence
+du public, a plus de trente deputes de l'Assemblee legislative: "Que je
+connaissais toutes leurs infamies, tous leurs crimes, que je savais du
+Chateau que les deux tiers des membres de l'Assemblee etaient vendus et
+qu'ils trahissaient la nation, que je ne pouvais pas m'empecher de leur
+dire qu'ils etaient des brigands, que je savais que ma grande energie
+les embarrassait, et qu'ils etaient d'accord avec les Grands
+Inquisiteurs juges de paix de me faire arreter, mais que je les en
+defiais et qu'auparavant ils me verraient encore deployer ma vigueur
+contre leurs complots." J'ajoutai que, pour dernier mot, j'avais a leur
+dire que, si le 9, entre dix et onze heures et demie du soir, ils
+n'avaient pas prononce sur l'arrestation de La Fayette et sur la
+suspension du roi, a onze heures trois quarts nous ferions sonner le
+tocsin....
+
+[Note 72: Tant par l'Assemblee que par la Cour. [Mais] je devais garder
+le silence parce que j'aurais trahi la patrie le (_sic_) divulguant. Je
+me taisais soigneusement pour laisser .....[a] et ne pas faire manquer,
+etc. (_Note de Fournier._)]
+
+[Note a: Nous n'avons pu lire ce mot.]
+
+[Note 73: Ici trois mots illisibles.]
+
+Au lieu de n'etre que les simples organes de l'opinion publique, nous
+avons presque toujours vu nos senateurs sembler prendre a tache de la
+braver, et substituer leurs volontes arbitraires a la volonte generale.
+Ici, presses par les vives clameurs de la voix souveraine, ils eurent
+l'air d'y ceder un moment, ils promirent toute satisfaction au peuple
+sur le compte de Louis Capet et de La Fayette, les deux traitres les
+plus dangereux d'alors. Mais toute la soiree du 9 se passa et rien ne
+fut prononce contre eux.
+
+Je n'ai pas, moi, manque ma parole.
+
+Le meme jour, il y eut une assemblee des federes aux Jacobins. Pendant
+l'assemblee des federes, j'entrai dans la salle au moment de la
+discussion sur l'objet de presenter une nouvelle petition a l'Assemblee,
+sur le refus d'en entendre une premiere qui venait d'etre renvoyee avec
+ignominie. La veille du grand jour des vengeances avait vu consacrer le
+dernier oubli des principes. Des mandataires n'avaient point voulu
+entendre leurs commettants.
+
+Revolte de semblables procedes, je prends la parole, et je dis:
+
+"Citoyens, je m'oppose personnellement a ce que vous donniez cette
+nouvelle petition. Vous en avez presente mille, on n'a fait droit a
+aucune. Je vous proposerai celle-ci, qui sera la derniere. C'est d'aller
+sur-le-champ couper six cents tetes[74] des conspirateurs refugies dans
+le repaire royal, nous les porterons a l'Assemblee et nous dirons: Voila
+vos chefs-d'oeuvre, legislateurs!"
+
+[Note 74: A l'original et raye: "Dont la mienne sera une. Trop heureux
+que celle d'un patriote offerte en sacrifice a Jupiter le rende
+entierement propice aux voeux des amis de la liberte!"]
+
+Cette motion, desapprouvee par un faible parti, fut applaudie par la
+majorite. La preuve qu'elle etait bonne, c'est qu'il a fallu l'executer
+le lendemain 10 au Chateau. L'on a deja pu voir, et l'on verra a la
+suite que je ne me contente pas de faire le beau parleur a la tribune,
+en laissant aux autres a suivre l'execution de mes motions. Je ne me
+determine qu'apres avoir murement reflechi, mais aussi, une fois arrete
+a une deliberation que je crois bonne et tendant au bien de mes freres,
+je m'y sacrifie. On va donc me voir ici toujours agissant pour animer
+mes freres et pour executer avec eux la secousse decisive du 10.
+
+Ce meme jour, le comite secret se rassembla a la _Chasse Royale_, sur le
+boulevard[75]. Nous y avons fait venir Alexandre et Santerre. Ils nous
+ont fait de tres brillantes promesses pour seconder notre entreprise,
+notamment notre rodomont Santerre, toujours tres anime lorsqu'il ne
+s'agit que de parler et de faire le bel esprit.
+
+[Note 75: Dans la nuit du 9 au 10, d'apres Carra. Mais l'ame de
+l'insurrection, ce fut le comite des sections.]
+
+Le soir, a neuf heures, je me suis rendu a la caserne des Marseillais
+avec lesquels j'avais rendez-vous, ainsi que plusieurs de mes collegues.
+Nous y avons depose nos armes et, de la, envoye des deputations aux
+faubourgs Saint-Marcel et Saint-Antoine pour inviter les citoyens de ces
+deux faubourgs a se trouver au ralliement dont nous etions convenus.
+Pendant cet intervalle, j'allai a la section du Theatre-Francais, lors
+assemblee en permanence; et, comme j'etais citoyen de cette section,
+qu'on sait avoir toujours ete un foyer ardent de patriotisme, je n'eus
+pas beaucoup de peine a y faire adopter mes vues qui etaient deja celles
+de la plupart des citoyens.
+
+Le tocsin a sonne a onze heures trois quarts comme nous l'avions promis.
+On a place des postes, mais nous avons ete trahis par les etats-majors,
+qui ne remplissaient pas nos intentions. A une heure du matin, nous
+avons releve ces postes.
+
+Il est venu a la section trois officiers municipaux pour nous inviter a
+cesser de sonner le tocsin, observant qu'en consequence d'un arrete de
+la Commune, ils avaient deja ete dans plusieurs sections et qu'on avait
+cesse d'y sonner; mais notre president, le citoyen Lebois[76], brulant
+d'energie et de patriotisme, leur repondit:
+
+"Plein de respect pour la Commune de Paris, nous ferons tout pour elle,
+mais ce que vous nous demandez, citoyens, il est impossible de vous
+l'accorder. Au lieu de faire cesser le tocsin, j'ordonne, en ma qualite
+de president, qu'il continue, car il n'est plus question de reculer, et
+il est temps d'abattre les tyrans."
+
+[Note 76: Le journaliste R.-J. Lebois, qui fera paraitre l'_Ami du
+peuple_ a partir du 29 fructidor an II.--Ce temoignage de Fournier
+semble infirmer l'assertion de M. Mortimer-Ternaux (II, 436) qui dit que
+cette nuit-la les meneurs de cette section se tinrent prudemment a
+l'ecart.]
+
+Alors, de mon cote, je demande la parole et je dis:
+
+"Citoyens, l'Assemblee a decrete que la patrie etait en danger. Le
+peuple est leve; vous, municipaux, vous devez aller vous coucher; vous
+n'avez plus rien a faire."
+
+A la pointe de jour, je fus nomme commissaire avec trois autres citoyens
+pour inviter le bataillon de la section a se joindre devant la porte des
+Cordeliers. Mais les citoyens, trompes par des brigands dont je vis l'un
+parmi eux faire cabale et s'opposant a notre demande, en concluant au
+par-dessus a ce qu'on me coupat la tete, refuserent absolument de
+marcher, malgre l'arrete de la section qui les y invitait.
+
+Je rendais compte de ma mission, quand je m'apercus que nous etions
+mieux secondes d'ailleurs et que nous pouvions des lors former l'espoir
+de faire reussir notre projet. En effet, nous vimes arriver de toutes
+parts differents bataillons, et notamment du faubourg Saint-Marcel. Le
+bataillon de Marseille parut aussi en meme temps.
+
+Aussitot on ne delibera plus et l'on ne songea qu'a executer.
+
+Nous formames deux divisions, dont l'une alla par le Pont-Neuf, et
+l'autre par le Pont-Royal. Le point de ralliement se fit sur la place du
+Carrousel. Ici tous les mouvements de la grande attaque qui suivit sont
+precieux a saisir. Nous debutames par demander a entrer au chateau dont
+les portes etaient fermees.
+
+On nous envoya plusieurs officiers, entre autres, un officier de
+canonniers, pour nous dire "que nous n'avions qu'a nommer huit chefs, et
+qu'on les ferait entrer".
+
+Nous repondimes avec energie "que nous n'avions point de chefs, mais que
+nous l'etions tous, et que pour la seconde fois nous demandions a
+entrer".
+
+Nous sommes restes la pres de deux heures. A de longues discussions
+succeda un refus formel de nous ouvrir.
+
+Ceux qui ne connaissaient point Santerre comme moi ne savaient que
+penser sur son compte [en voyant] qu'il ne se trouvait pas au
+rendez-vous. Mais moi qui avais deja eu tant d'occasions de l'apprecier,
+je ne fus pas tres surpris de voir arriver Alexandre qui me dit que
+Santerre venait de lui ecrire pour lui demander secours avec du canon a
+la Maison commune, attendu, disait-il, que les jours de M. Petion
+etaient en danger. "Leurre epouvantable!" m'ecriai-je dans mon
+indignation concentree. Santerre, Petion, idoles du jour que la foule
+aveugle est entrainee a encenser, vous etes donc aussi d'insignes
+traitres! Mais prudence m'enjoint de dissimuler. Ne gatons pas encore
+une fois une cause si importante et si heureusement commencee et, malgre
+tous les obstacles, sauvons la patrie, s'il nous est possible.
+
+"Camarade, dis-je a Alexandre, il ne faut point partir, j'ai la
+confiance de te dire que c'est encore la un dessous de carte de
+Santerre, et j'ajoute que si tu nous quittes, ce ne sera de ta part
+qu'un trait de lachete."
+
+Je vis que c'etait l'occasion d'employer une grande presence d'esprit et
+de penser a tout a la fois. Je fus bien vite rendre compte de cette
+circonstance a tous les officiers qui commandaient, et je leur dis de
+s'assembler promptement sur l'appel que je ferais faire.
+
+Mais, de retour au centre de la place, je vis le commandant marseillais
+et plusieurs autres citoyens de Paris qui me dirent: "Nous sommes donc
+encore joues et trahis. Voila Alexandre qui vient de partir avec deux
+canons et deux cents hommes, sous le pretexte d'aller joindre Santerre a
+l'Hotel de Ville."
+
+D'apres le moment d'entretien entre Alexandre[77] et moi, je ne m'etais
+pas attendu a cette manifestation de sa complicite avec Santerre. Je
+restai interdit et presque muet. Revenu a moi, je ne vois de moyen de
+salut qu'en distrayant l'attention des braves qui nous restaient pour la
+diriger vers le seul but d'un grand mouvement d'energie et de courage.
+
+[Note 77: Il y a ici dans l'original, au lieu du nom Alexandre, celui de
+Santerre: mais c'est une erreur evidente.]
+
+"Eh bien, citoyens et camarades, m'ecriai-je; il faut perir aujourd'hui
+ou entrer au Chateau. Je sais que si nous manquons cette journee, la
+France est livree a l'esclavage et la capitale reduite en cendres[78]."
+
+[Note 78: Il ne faut pas que j'oublie de noter cette circonstance
+affligeante. J'avais expedie a Santerre trois braves Bretons pour le
+conjurer de venir nous secourir. Comme ils etaient pres d'arriver pour
+nous rapporter sa reponse, ils furent tues dans la rue Saint-Honore.
+(_Note de Fournier_.)]
+
+Finissant ces derniers mots, j'eus tout de suite la satisfaction
+d'apercevoir l'impression qu'ils avaient produite.
+
+L'effet de cette impression ne tarda point non plus a se manifester. Les
+sans-culottes tomberent a coups de poing sur la porte dite Royale, et a
+force de secousses y ont brisee et mise en pieces. Je profitai avec soin
+de ces premieres dispositions et je sentis qu'il ne dependait plus que
+de ma conduite d'en soutenir la continuation et d'en faite resulter le
+succes le plus complet.
+
+Ici toute la scene va etre en action, et les mouvements s'executent et
+se succedent avec une etonnante rapidite.
+
+Aussitot la porte enfoncee[79], je m'elance en furieux vers les quatre
+pieces de canon qui etaient au bas du grand escalier, et je dis aux
+canonniers: "Vous, braves militaires, etes-vous pour la nation ou pour
+les tyrans?"
+
+[Note 79: Cette porte Royale, d'apres les autres recits, fut simplement
+ouverte par le concierge.]
+
+Ils me repondirent: "Il y a quatre heures que nous vous attendons, et
+vive la nation!"
+
+A ces mots, je leur dis en saisissant le timon d'une piece: "Eh bien!
+camarades, suivez-moi."
+
+Aussitot les quatre pieces me suivirent, et nous les postames dans le
+Carrousel ou etaient demeures nos bataillons.
+
+Nous fimes entrer quatre pieces des notres et nous les placames dans la
+cour du chateau, braquees sur les fenetres. Nos bataillons des
+Marseillais et des federes se placerent en bataille de droite et de
+gauche. Je montai aussitot le grand escalier jusque devant la porte de
+la chapelle. La je vis qu'il etait impossible d'aller plus loin. Une
+barricade ou plutot un retranchement s'y opposait. Alors je parlai a
+ceux qui se trouvaient la avec force et energie et en meme temps avec
+toute l'honnetete possible. J'observai sur toutes les figures qu'il y
+avait sous jeu de grands desseins: car il ne me fut repondu rien du
+tout. Cependant un Suisse s'elance a corps perdu de mon cote en jetant
+ses armes et criant: "Vive la nation!"
+
+J'emmenai ce brave avec moi et le remis entre les mains des federes en
+leur disant: "Voici un bon Suisse qui a rejete au despotisme les armes
+qu'il en avait recues et s'est tourne exclusivement vers la patrie." Il
+entra aussitot dans nos rangs au milieu des embrassements de ses freres.
+
+Comme j'avais reconnu sous les habits suisses, ainsi que sous ceux de
+gardes nationales, beaucoup de chevaliers du poignard et de grenadiers
+des filles Saint-Thomas, je remontai une seconde fois pour temoigner aux
+uns et aux autres que nous ne voulions de mal a personne, mais que nous
+priions seulement qu'on nous remit le roi et sa famille.
+
+Le commandant me fit reponse qu'ils n'en feraient rien, et que la force
+armee du chateau les garderait elle-meme.
+
+Alors je me rendis aux quatre pieces de canon; je fis charger; je dis
+aux canonniers de se tenir prets et que j'allais faire commandement a la
+garde du chateau de nous livrer le roi, et, si elle s'y refusait, qu'au
+premier signal ils aient a faire feu.
+
+J'avancai ensuite sous le balcon et fis une nouvelle sommation. On ne me
+repondit rien. J'allais donner le signal aux canonniers, lorsque
+Lazowski, officier de notre artillerie, vint a moi et me dit:
+
+"Montons encore une fois et pour la derniere; sommons-les de mettre bas
+les armes et de nous livrer le roi, ou que sinon nous allons agir."
+
+Je me rends a cette proposition. Nous montons de nouveau l'escalier,
+Lazowski et moi. C'est a ce moment que le signal part et qu'on nous
+fusille. Je suis jete dans le fond de l'escalier par l'explosion d'un
+grand feu general dirige de toutes parts sur nos bataillons; je recois
+dans le meme moment un coup au bras gauche dont je suis et resterai
+probablement estropie.
+
+Arrive a la porte pour rejoindre les bataillons, je suis renverse par un
+autre coup a la cuisse gauche. Je crus bien alors que c'etait ma
+derniere heure, car les cadavres et les blesses tombaient a ma vue de
+tous les cotes, et j'eus la plus grande peine possible a me retirer.
+
+Le feu des scelerats du Chateau etait si vif que dans le premier moment
+nos bataillons, partie massacres, furent disperses entierement au point
+que l'on avait fait l'abandon des quatre pieces de canon.
+
+A l'aspect de ce moment de detresse, je courus du cote du guichet ou je
+rencontrai une piece de canon des Marseillais conduite par le commandant
+en second qui etait deja blesse dangereusement a la main[80]. Mais je
+lui dis, ainsi qu'a tous les guerriers qui l'entouraient: "Du courage,
+amis, nous allons entrer au Chateau et passer tout au fil de l'epee."
+
+[Note 80: Raye: "Ayant trois doigts coupes."]
+
+Je fis de suite placer une piece de canon a la grande porte donnant du
+cote du guichet. Je la fis briser, et cette ouverture me facilita
+d'envoyer la mort a un grand nombre de Suisses dont le feu nous faisait
+beaucoup souffrir. Je fis de meme mettre a bas la porte qui communiquait
+chez le valet de chambre du Roi.
+
+Cependant les decharges des assaillants etaient si meurtrieres, que je
+voyais l'heure ou nous perdions la bataille. Je m'avisai d'un
+stratageme. Je me ressouvins du meme stratageme employe a la Bastille et
+qui fit perdre la tete a De Launey, par lequel je me flattai de
+desorienter nos ennemis, et le succes m'apprit que je n'avais point fait
+une fausse combinaison. Ce fut de faire mettre le feu partout pour
+imprimer la terreur et l'epouvante aux assieges et les deconcerter.
+
+Dans les moments de peril extreme, les petites considerations n'arretent
+pas. Nous manquions de papier pour allumer le feu en divers endroits:
+des assignats en tinrent lieu. Rien ne coute quand il s'agit de remplir
+un grand but.
+
+Dans la confusion des mouvements de cette grande melee, je distinguai
+deux hommes qui volaient de l'argenterie et qui en avaient rempli leur
+poches. Je les fis arreter sur l'instant, et ils furent aussitot
+executes. Ces exemples prompts et severes de la justice du peuple
+souverain previnrent les plus grands desordres et prouverent que le but
+de la grande demarche de cette journee n'etait point d'exercer des actes
+de pillage.
+
+Pendant la grande chaleur de l'action, je ne faisais que courir d'un
+bout a l'autre pour faire approcher les caissons de chaque piece. Je
+rends avec une vraie satisfaction ma situation d'alors. Je n'eprouvais
+plus que le sentiment de l'intrepidite. Il me semblait etre
+invulnerable. Je marchais au milieu du feu avec une sorte de conviction
+qu'il ne pouvait avoir de prise sur moi. C'est dans ces dispositions que
+je m'arretai meme a quelques actes particuliers qui n'auraient peut-etre
+pas du me distraire des soins plus generaux et essentiels. J'allai
+chercher du milieu des morts un chapeau pour donner au commandant en
+second des Marseillais en remplacement du sien qu'il avait perdu,
+j'arrachai plusieurs citoyens d'entre les cadavres qui les etouffaient
+et je les rendis par la a la vie, notamment le citoyen Lionne, marchand
+charcutier, rue de la Verrerie, etc., etc.
+
+Enfin le combat se termine et la victoire nous reste. Je rentre chez moi
+pour me panser et me rafraichir. J'allai encore ensuite pour terminer
+cette journee assister et concourir a l'execution des statues de bronze
+de la place Vendome. C'est par la que je couronnai toute la
+participation que j'eus aux fameux actes au 10.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+AOUT [ET SEPTEMBRE] 1792
+
+_Affaire des prisonniers d'Etat accuses du crime de lese-nation, detenus
+a Orleans. Je suis charge de les transferer a Saumur. Leur massacre a
+Versailles_[81].
+
+[Note 81: Presenter l'etat des choses a Orleans, la conduite des
+prisonniers, la venalite des trames (_sic_), les perfidies du tribunal.
+Un membre du tribunal m'en avertit. L'effet que cela produit sur
+l'esprit du peuple. (_Indication marginale de Fournier._)]
+
+
+Quelques jours apres le 10, tout Paris se mit en effervescence a
+l'occasion des prisonniers d'Orleans[82]. Que signifie, disait-on, la
+detention de tous ces conspirateurs en chef qui n'ont cesse d'insulter a
+la nation, en transformant leur prison en une maison de plaisirs et de
+festins continuels[83]? Que signifie cette Haute-Cour nationale[84] qui
+n'a encore juge aucun d'eux et qui coute immensement a l'Etat? Bientot
+l'opinion generale se resume sur cet article et il est decide a
+l'unanimite qu'une partie de la garde nationale parisienne se rendra a
+Orleans et qu'elle ramenera les prisonniers a Paris[85].
+
+[Note 82: Il y avait alors, a Orleans, cinquante-trois prisonniers,
+parmi lesquels: Claude Delessart, ancien ministre des affaires
+etrangeres, decrete d'accusation le 10 mars 1792, pour avoir perfidement
+cache la verite a l'Assemblee, etc.;--de Cosse-Brissac, commandant de la
+garde du roi, decrete le 29 mai 1792;--d'Abancourt, ministre de la
+guerre dans les derniers jours de la royaute, qui, malgre le decret de
+la Legislative, avait retenu a Paris une partie des Suisses, decrete le
+10 aout 1792, au soir;--le juge de paix Lariviere, decrete le 20 mai
+1792: il avait lance un mandat d'amener contre les trois deputes Merlin,
+Chabot et Basire, comme complices de Carra, que MM. Bertrand de
+Moleville et Montmorin poursuivaient pour avoir denonce le _Comite
+autrichien_;--des officiers et des citoyens de Perpignan decretes le 3
+janvier 1792 pour avoir, au commencement de decembre 1791, conspire de
+livrer la citadelle aux Espagnols.]
+
+[Note 83: On sait qu'a l'aide de la protection de la Cour, les
+conspirateurs detenus a Orleans se flattaient tellement de l'impunite
+qu'ils ne songeaient qu'a se divertir et donnaient a toute la nation le
+scandale de l'etablissement d'une salle de spectacle, d'un jeu de paume
+dans l'interieur de la prison. Et la Haute-Cour, dont chaque membre
+coutait a l'Etat 18 francs par jour, pour ne point les distraire de tous
+ces plaisirs, n'instruisait le proces d'aucun d'eux. O patrie, par quels
+hommes tu es servie! (_Note de Fournier._)]
+
+[Note 84: La loi du 10-15 mai 1791 avait etabli une Haute-Cour
+nationale, qui connaitrait de tous les crimes et delits dont le Corps
+legislatif se serait porte accusateur et qui ne devait se former que
+quand le Corps legislatif aurait porte un decret d'accusation. Elle
+devait se reunir a quinze lieues au moins du siege du Corps legislatif.
+La loi du 20-27 juin 1792 en fixa definitivement l'emplacement dans la
+maison des Ursulines a Orleans. La Haute-Cour etait composee d'un haut
+jury et de quatre grands juges tires au sort parmi les membres du
+tribunal de cassation. Les quatre grands juges devaient diriger
+l'instruction et appliquer la loi, apres la decision du haut jury sur le
+fait. Le haut jury devait etre compose de 24 membres, membres pris sur
+une liste de 166 hauts jures, elus par les assemblees electorales, a
+raison de deux par departement. Quand le Corps legislatif rendrait un
+decret d'accusation, il nommerait deux de ses membres qui, sous le titre
+de grands procurateurs de la nation, "feraient aupres de la Haute-Cour,
+la poursuite de l'accusation." Le decret du 14 mai 1792 confia les
+fonctions de commissaire du roi pres la Haute-Cour au commissaire du roi
+pres le tribunal du district d'Orleans. La Haute-Cour elle-meme avait
+ete mise en activite par le decret du 21 novembre 1791.--Un decret du 25
+septembre 1792 la supprima.--Sur le massacre des prisonniers d'Orleans,
+on consultera surtout: _Les prisonniers d'Orleans, episode
+revolutionnaire_, extrait de la _Revue d'Alsace_, par Paul Huet,
+conseiller a la cour imperiale de Colmar. S.l.n.d., in-8 de 50 pages.
+Reimprime avec quelques changements sous ce titre: _Les massacres a
+Versailles en 1792_, par Paul Huet, Paris, 1869, in-8 de 53
+pages.--Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, t. III.--Le Dr
+Robinet, _Danton, memoire sur sa vie privee_; Paris, 1884, in-8.--A.
+Dubost, _Danton et les massacres de septembre_; Paris, s.d.
+in-8.--_Memoires sur les journees de septembre 1792_; Paris, Didot,
+1858, in-12.]
+
+[Note 85: Dans le memoire qu'il publia en l'an VIII, Fournier dit que,
+le 23 aout 1792, un des hauts jures, Barras, vint a Paris pour provoquer
+l'envoi a Orleans d'une force armee qui empecherait l'enlevement des
+prisonniers. Le 24 aout, Fournier lui-meme adressa a la Commune une
+petition dans ce sens. Le 26, elle arreta l'envoi a Orleans d'une force
+armee de 500 hommes.]
+
+En meme temps ce fut sur moi que tout le peuple jeta les yeux pour
+deferer (_sic_) le commandement de cette expedition.
+
+Ce n'etait point assez d'etre honore du choix du peuple: il me fallait
+encore l'assentiment des autorites constituees. Je me rends a la Commune
+de Paris ou je dis au Conseil general que j'aurais besoin de pouvoirs
+pour une expedition importante, mais dont la reussite depend de ce
+qu'elle restera secrete, [c'est] pourquoi je ne peux pas la communiquer
+en public.
+
+Des commissaires sont nommes pour recevoir ma declaration. Le Conseil
+general, de concert avec le general Santerre, m'expedie aussitot un
+pouvoir a l'effet de me faire delivrer tout ce dont j'aurai besoin pour
+mon expedition. Santerre, pour ses grands services a la chose publique,
+avait des lors tous pouvoirs a la Commune. C'est lui qu'elle chargea de
+me donner toutes les autorisations necessaires pour cette expedition
+d'Orleans.
+
+Je fis part a Santerre qu'il me faudrait des munitions, des canons, et
+en meme temps le pouvoir de faire des bons en cas de besoin. Santerre
+ordonna le tout et meme il me chargea d'aller trouver le Conseil general
+pour demander au moins un millier de louis pour cette expedition.
+
+En ayant parle a quelques membres, ils me renvoyerent a Santerre en me
+disant de faire avec lui tout ce que je jugerais a propos, et que tout
+ce que je ferais serait trouve bien fait. Sur cette reponse, Santerre
+m'autorisa a faire des bons[86] partout ou le cas l'exigerait, sans
+limites et sans bornes.
+
+[Note 86: La Commune avait envoye a Santerre deux commissaires pour
+l'autoriser a m'autoriser pour tout ce qui serait necessaire. (_Note de
+Fournier._)]
+
+C'est ainsi que je suis parti de Paris avec ma troupe, et que,
+nonobstant les autorisations que je viens de rappeler, j'ai paye partout
+de mes propres deniers jusqu'a l'epoque de l'incident qui va suivre.
+
+Nous partions de Longjumeau le ...[87], lorsque du Bail, Bourdon [de] la
+Crosniere et Tallien, aujourd'hui deputes a la Convention, y sont
+arrives a quatre heures du matin en qualite de commissaires du pouvoir
+executif. Ils venaient m'annoncer que mon depart avait provoque un
+decret de l'Assemblee nationale par lequel il etait ordonne que les
+prisonniers d'Orleans fussent juges sur-le-champ[88], qu'ils venaient en
+consequence me notifier de retrograder, parce que la translation n'etait
+plus necessaire.
+
+[Note 87: La date a ete laissee en blanc.]
+
+[Note 88: Le 23 aout 1792, la Commune de Paris s'etait presentee a la
+barre de l'Assemblee legislative et avait renouvele une petition de la
+section du Finistere, qui demandait: 1 deg. la suppression de la Haute-Cour:
+2 deg. la translation des prisonniers a Paris pour y etre juges par une Cour
+martiale. Sinon, le peuple se ferait justice lui-meme. Les grands juges
+d'Orleans expliquerent leurs retards en faisant remarquer que, le
+commissaire du roi ayant ete suspendu par suite du 10 aout, la
+Haute-Cour ne pouvait pas fonctionner en son absence. Le 25 aout, la
+commission extraordinaire de l'Assemblee legislative, par l'organe de
+Gensonne, proposa et fit rendre un decret qui ordonnait le
+renouvellement des hauts jures par les assemblees electorales qui
+allaient nommer la Convention, mais maintenait provisoirement les jures
+actuels et edictait des mesures pour que les accuses fussent juges
+promptement. Le dernier article du decret chargeait le ministre de la
+justice d'envoyer a Orleans deux commissaires pour s'assurer de l'etat
+des procedures instruites par la Haute-Cour, de l'etat des prisons et
+des precautions prises pour la surete des prisonniers. Danton nomma a
+cet effet Leonard Bourdon et du Bail.]
+
+Quelle secrete intrigue, quelle protection particuliere, quel vif
+interet pour les conspirateurs avaient pu faire decider cette demarche?
+Voila de ces circonstances que le public n'a pas sues et qui pouvaient
+etre capables de faire fortement soupconner les intentions du nouveau
+pouvoir executif.
+
+Comment! on se flattait de pouvoir faire juger sur le champ tous ces
+traitres a la patrie par ces memes magistrats qui n'avaient point voulu
+jusqu'alors les juger! Il leur fallait donc une recommandation, une
+injonction particuliere; il leur en avait donc ete donne une pour rester
+inertes; on en etait donc instruit! Tout ceci pretait a mille
+conjectures de defiance differentes les unes des autres, etc.
+
+Je demandai aux commissaires leurs pouvoirs avant que d'acceder a ce
+qu'ils proposaient. Ils firent connaitre leur mission en presence de la
+troupe assemblee. Mais alors tous les citoyens, qui ne demelaient dans
+cette mesure qu'un moyen, disaient-ils, de sauver bien vite les
+coupables, se mirent a crier: "Nous sommes partis de Paris pour aller a
+Orleans; ainsi c'est a Orleans qu'il faut aller, et si Fournier, que
+nous n'avons nomme notre general que pour nous y conduire, s'y refuse,
+il n'y a qu'a lui abattre la tete".
+
+J'apaisai cet orage en disant a la troupe que je savais ne point
+commander des esclaves, que je ne ferais rien sans avoir bien consulte
+tous mes camarades, et que des lors je leur demandais s'il ne leur
+serait pas agreable que je presentasse en leur nom a tous une petition a
+l'Assemblee, laquelle je me chargeais de porter moi-meme.
+
+Le resultat de la deliberation fut de nommer deux commissaires avec moi
+pour aller a l'Assemblee nationale; que cependant la troupe continuerait
+sa route pour Orleans et que, si le general ne venait pas la rejoindre,
+il lui en couterait la tete.
+
+J'observe que Tallien etait l'un des deux commissaires dont je viens de
+parler et que, voyageant dans la meme voiture pour revenir a Paris, nous
+ne nous dimes pas un seul mot pendant toute la route, parce que je me
+defiais beaucoup de son civisme[89]. Je ne sais si lui, a mon egard,
+c'est par le motif d'une prevention semblable qu'il ne me parla pas non
+plus. Mais je declare ici que depuis j'ai bien change d'opinion sur son
+compte. Tant que Tallien soutiendra les principes qu'il preche dans son
+_Journal des Sans-Culottes_, je le regarderai comme le plus ferme appui
+du veritable patriotisme.
+
+[Note 89: Tallien avait ete envoye a Orleans par la Commune de Paris, le
+meme jour que Danton y envoyait L. Bourdon et du Bail.]
+
+Mais Bourdon [de] la Crosniere changea un peu les dispositions en
+faisant aux soldats une proposition qui pouvait etre un puissant attrait
+pour un certain nombre d'entre eux: "Ne partez point d'ici, leur dit-il,
+que Fournier ne soit de retour. Depensez, mangez, buvez,
+divertissez-vous: la nation paiera tout."
+
+On voit que Bourdon et du Bail etaient inspires par tout autre motif que
+celui d'epargner les fonds de la patrie. Ils n'avaient pas non plus
+celui de m'engager a me louer de leurs procedes: car, apres s'etre
+permis d'ordonner une depense particuliere de 617 livres, ils ont eu la
+mechancete de faire venir a la Maison commune de Paris le malheureux
+chez qui avait ete faite cette depense pour reclamer cette somme sous
+mon nom.
+
+Mais revenons a mon retour a Paris, avec la petition de mes camarades.
+
+J'arrive a la barre, et j'y presente cette petition[90] qui fait changer
+tout a fait les mesures du pouvoir executif. Elle determine l'Assemblee
+a rendre un decret qui ordonne qu'il me sera donne mille hommes de
+troupe de garde nationale parisienne pour aller a Orleans garder les
+prisonniers de la Haute-Cour, de concert avec la garde nationale
+d'Orleans.
+
+[Note 90: En effet, dans sa seance du 26 aout 1792, l'Assemblee
+legislative recut a sa barre une deputation de volontaires marseillais,
+accompagnes de membres de la Commune de Paris et de celle de Longjumeau,
+qui demanderent a etre autorises a continuer leur route sur Orleans pour
+dejouer le projet d'enlevement des prisonniers. Seance tenante, sur un
+rapport fait par Guadet; au nom de la Commission extraordinaire,
+l'Assemblee decreta que le pouvoir executif serait tenu de faire passer
+a Orleans une force suffisante pour, de concert avec les citoyens
+d'Orleans, veiller a la garde et a la surete des prisons de cette ville
+dans lesquelles etaient detenus les accuses aupres de la Haute-Cour
+nationale. (_Journal des debats et des decrets_, n deg. 333 et 334.)--Le
+meme jour, le ministre de l'interieur Roland delivra a Fournier une
+commission en regle, dont l'original se trouve dans les papiers de
+Fournier aux Archives.]
+
+Le pouvoir executif m'expedie des ordres en consequence. Il m'adresse a
+la Maison commune pour demander tout ce dont j'avais besoin. Il m'y fut
+compte six mille francs, somme qui n'etait rien pour pouvoir suffire aux
+depenses considerables qu'il etait question de faire journellement en
+raison de la grande quantite d'artillerie que nous avions et en raison
+des quinze sols de solde par jour, au-dessus de l'etape, a chaque
+volontaire.
+
+Qui croirait cependant qu'en revenant au Conseil general, a mon retour
+d'Orleans, j'y trouvai que les malheureux Bourdon [de] la Crosniere et
+du Bail m'avaient denonce comme un concussionnaire qui avait fait des
+bons partout ou il etait passe, et qui n'avait paye personne? Sans doute
+ils se vengeaient de ce que j'avais controverse leur mission au succes
+de laquelle ils avaient sans doute raison de s'interesser vivement.
+
+Qui croirait encore qu'on avait accueilli ces miserables denonciations
+et d'autres plus absurdes, telles que de dire que j'avais enleve
+trente-six mille francs avec lesquels j'etais parti de Paris comme
+banqueroutier? Croira-t-on que tout ceci s'etait accredite au point de
+dicter un mandat d'arret contre moi? Mais je parais a la Commune,
+j'impose silence a mes vils delateurs, je m'explique, et aussitot le
+ridicule mandat d'arret est biffe.
+
+C'est a la suite de ces odieuses tracasseries, qui semblaient me
+presager tous les futurs deboires du malheureux voyage d'Orleans, que je
+pars de Paris et je vais rejoindre ma troupe a Etampes ou elle s'etait
+rendue de Longjumeau, d'apres les ordres que je lui avais fait parvenir,
+apres le sejour que j'ai note qu'elle avait fait dans ce dernier endroit
+par l'influence et a l'instigation de Bourdon [de] la Crosniere et du
+Bail[91].
+
+[Note 91: Fournier se fit delivrer, pour lui et sa troupe, des
+certificats de bonne conduite par les officiers municipaux des communes
+qu'il traversa en allant a Orleans, Longjumeau, Etampes, Angerville,
+Artenay. Voir ses papiers aux Archives.]
+
+La garde nationale d'Orleans, les troupes de ligne qui y etaient en
+garnison, le departement et la municipalite sont venus au-devant de nos
+bataillons, a deux lieues de cette ville. Un bivouac etait prepare pour
+nous dans la foret et l'on y avait fait porter du vin et tous autres
+rafraichissements necessaires. La fraternite et la joie accompagnerent
+cette reconnaissance. Des santes en grand nombre furent portees en
+l'honneur de la nation, et le canon, avec une nombreuse musique,
+annoncait la pompe de la fete.
+
+Le cortege reuni etait si considerable qu'il mit plus de quatre heures a
+defiler.
+
+Cependant toutes ces demonstrations n'etaient que theatrales. J'appris
+trop bien vite qu'en general la population orleanaise n'avait pas en
+reserve une forte provision de civisme et que, foncierement, notre
+apparition n'avait pas fait le plus grand plaisir.
+
+Nous arrivons a Orleans et nous allons aussitot nous emparer des prisons
+ou je commencai a faire mettre pour le bon ordre une garde suffisante.
+
+Toute notre troupe fut logee chez les citoyens les plus aises. Politique
+ou non, elle ne pourra jamais trop se louer des bons procedes qu'elle en
+recut.
+
+De notre cote, nous pouvons nous flatter d'avoir fait regner la
+tranquillite durant tout notre sejour a Orleans.
+
+Mon artillerie etait toujours placee de maniere a nous tenir sur nos
+gardes. Cependant je ne jouis pas longtemps d'une entiere securite. Une
+nuit vint ou j'eprouvai des inquietudes qui furent les presages des
+altercations serieuses qui me traverserent successivement. En faisant ma
+tournee a deux heures du matin, j'ai trouve mes pieces de canon
+degarnies et seulement deux sentinelles avec l'officier de poste, qui me
+dirent qu'il n'etait pas possible de garder cette artillerie, attendu le
+trop grand service dont nous etions surcharges et la trop grande
+difficulte de rallier tout notre monde epars dans les maisons des
+citoyens.
+
+Ces observations me determinerent de faire parquer mes pieces
+d'artillerie a la pointe du jour dans la maison ou j'etais loge.
+
+Mais le surlendemain je fus trouble par un incident qui semblait
+annoncer des suites bien plus graves.
+
+Il etait arrive a Orleans un regiment qui venait du Port-au-Prince et
+qui dirigeait sa marche vers les frontieres.
+
+D'un autre cote, le regiment de Berwick, suisse, etait en garnison dans
+la ville ainsi qu'un corps de cavalerie. Il m'apparut que la
+malveillance avait projete de mettre aux prises ces differents corps et
+le notre pour parvenir a faire regner un desordre, a la faveur duquel on
+esperait peut-etre de sauver des prisons les conspirateurs confies a ma
+garde. M'etant apercu a temps de ce danger, j'eus soin de me premunir
+contre les resultats.
+
+Sur les neuf heures du soir, je suis appele au departement et a la
+municipalite et presque en meme temps j'entends battre la generale. Je
+vois le moment ou il s'agit d'eviter par le courage des evenements
+peut-etre bien desastreux. Je cours bien vite aux drapeaux; je rassemble
+ma troupe et en moins d'un quart d'heure je m'empare de tous les
+debouches dans le centre de la ville. Je braque mes canons de toutes
+faces; je me mets en bataille a bout portant du regiment du
+Port-au-Prince et j'envoie de fortes patrouilles a tous les postes de la
+ville.
+
+Ces dispositions faites, j'apprends que le regiment de Berwick a fait
+distribuer quarante cartouches a chacun de ses soldats. Alors je donne
+ordre a ma troupe de charger. Je demande aux officiers du regiment de
+Port-au-Prince quelle etait leur intention: "Liberte et egalite, me
+repondirent-ils, et vous pouvez en cette occasion ordonner, nous sommes
+a votre commandement."
+
+"Camarades, leur repliquai-je, vous etes fatigues, vous partez demain:
+allez vous reposer. Nous sommes bien en etat de nous defendre contre
+quiconque nous attaquera et nous ferons la garde pendant la nuit."
+
+Alors tous les regiments rentrerent dans leurs casernes.
+
+Ainsi se termina cette tentative si menacante. Si l'on n'a voulu que
+nous tater pour savoir si nous etions les hommes du 10, l'energie et la
+fermete que nos bataillons montrerent ne le laisserent nullement a
+douter[92]. Vraisemblablement la rage delirante des agitateurs n'en
+serait-elle pas restee la et fut-elle parvenue a engager quelque
+nouvelle tentative contre nous: mais la circonstance de notre prompt
+depart lui epargna cette peine.
+
+[Note 92: Nous avions contre nous plus de trente mille hommes, car il
+faut y comprendre la garde nationale d'Orleans qui etait toute
+aristocratisee, comme je l'ai deja remarque, nonobstant toutes les
+demonstrations fraternelles et de patriotisme qu'elle nous avait faites
+a notre arrivee. Ce n'est que notre courage et notre energie qui lui en
+imposerent et qui nous mirent a couvert des traits qu'elle avait voulu
+aiguiser contre nous. (_Note de Fournier_.)]
+
+Un decret de l'Assemblee nationale du 2 septembre m'arriva a Orleans le
+3 et ordonnait la translation des prisonniers a Saumur[93].
+
+[Note 93: En effet, dans sa seance du 2 septembre 1792 au soir,
+l'Assemblee legislative decreta, sur le rapport de Gensonne au nom de la
+Commission extraordinaire, que les prisonniers d'Orleans seraient
+transferes sur-le-champ dans les prisons du chateau de la ville de
+Saumur, que les commandants de la garde nationale d'Orleans et de la
+garde nationale parisienne actuellement a Orleans seraient tenus
+d'assurer le transport des prisonniers par une escorte suffisante, mais
+que les gardes nationales qui s'etaient rendues de Paris a Orleans se
+retireraient sans delai dans le sein de la capitale, a l'effet de
+partager le service extraordinaire auquel les citoyens de Paris vont se
+devouer pour le salut de la patrie et la defense de la capitale.]
+
+Voici les mesures d'execution qui me servirent a assurer mon depart.
+
+Le departement rendit un arrete pour nous faire renforcer par cinq cents
+hommes de la garde nationale d'Orleans. Je representai que je ne pouvais
+partir sans argent puisqu'il fallait chaque jour delivrer quinze sols de
+pret a chaque homme. En consequence, le lendemain, jour du depart, il me
+fut donne quinze mille livres.
+
+J'assemblai la troupe, je lui fis part du decret de l'Assemblee
+nationale pour la conduite des prisonniers a Saumur. Je fis charger ces
+prisonniers au nombre de cinquante-trois sur des voitures et je fermai
+moi-meme a clef toutes leurs malles renfermant considerablement d'effets
+precieux sur lesquels j'ordonnai que les scelles fussent mis.
+
+Ici se presentent des circonstances extraordinaires et qui sont encore
+presque enigmatiques pour moi.
+
+J'etais le general de cette troupe, et l'on va voir quelle fut mon
+autorite sur elle. J'avais un decret ostensible a faire executer et
+d'autres que moi avaient apparemment des ordres secrets pour une mesure
+qui y etait bien contraire. Le 3 septembre, veille du depart d'Orleans,
+un courrier m'apporta un paquet qui annoncait les massacres du 2 dans
+les prisons de Paris en m'insinuant d'en faire faire a peu pres autant a
+Orleans. Je recus ce paquet chez l'eveque[94], ou etaient alors Bourdon
+[de] la Crosniere et du Bail, auxquels je le communiquai, ainsi qu'a
+l'eveque. Ayant ete appele un instant hors du cercle, le paquet et le
+courrier disparurent pendant ce temps et je ne pus jamais ressaisir ce
+meme paquet.
+
+[Note 94: L'eveque du Loiret etait M. de Jarente, un des rares eveques
+de l'ancien regime qui avaient prete serment a la Constitution civile.]
+
+Je n'ai cependant pas perdu la trace de cet objet et je me reserve, dans
+un supplement a ce memoire[95], de donner a cet egard des developpements
+qui jetteront un grand jour sur les machinations secretes de cette
+fameuse affaire des prisonniers d'Orleans.
+
+[Note 95: Ce supplement n'existe pas.]
+
+Au lieu de vouloir aller a Saumur, la troupe prit la route de Paris et
+plus de quatre cents hommes m'entourerent, la baionnette au bout du
+fusil, en me disant que si je commandais d'autre marche, c'en etait fait
+de moi.
+
+Je semblai ceder au voeu de la violence. Nous fimes donc route pour
+Paris[96]. Arrive a Etampes, j'y ordonnai un sejour pour attendre les
+ordres ulterieurs du Corps legislatif.
+
+[Note 96: Plus tard, Fournier se fit delivrer un certificat de bonne
+conduite par la municipalite d'Orleans, le 30 octobre 1792: "Nous,
+officiers municipaux et notables de la commune d'Orleans, certifions que
+le citoyen Fournier, commandant un detachement de la garde nationale
+parisienne arrive a Orleans le 31 aout 1792, a donne ses soins au
+maintien de la paix et de la tranquillite pendant le sejour qu'il a fait
+en cette ville jusqu'au depart des prisonniers, etc."]
+
+J'y recus quatre commissaires du pouvoir executif qui me notifierent un
+nouveau decret par lequel il nous etait enjoint de ne point amener les
+prisonniers a Paris, mais de choisir tout autre departement que nous
+jugerions a propos[97].
+
+[Note 97: Au debut de sa seance du 5 septembre, l'Assemblee apprit, par
+une lettre des grands procurateurs de la nation, que les prisonniers
+d'Orleans etaient en route pour Paris. Alors sa Commission, par l'organe
+de Vergniaud, lui proposa et lui fit rendre le decret suivant:
+"L'Assemblee nationale, apres avoir entendu lecture du proces-verbal des
+corps administratifs d'Orleans, decrete ce qui suit: Article 1er. Le
+Conseil executif provisoire donnera sur-le-champ les ordres et prendra
+les mesures necessaires pour l'execution du decret du 2 de ce mois,
+relatif aux prisonniers detenus a Orleans.--II. Il pourra les faire
+conduire dans tel lieu qu'il jugera convenable, hors du departement de
+Paris; il donnera des ordres pour qu'il soit pourvu a leur surete et a
+leur garde.--III. Le Conseil provisoire executif (_sic_) enverra
+sur-le-champ des commissaires au-devant de la force armee qui conduit
+les prisonniers, et fera lire a la tete du bataillon l'instruction
+suivante: "Citoyens, un decret de l'Assemblee nationale a ordonne le
+transport des prevenus du crime de haute trahison a Saumur. Vous avez
+ete requis, au nom de la loi, de concourir a l'execution de ce decret;
+et vous avez meconnu l'empire de la loi, vous avez resiste a l'autorite
+des representants de la nation.--Citoyens, dans quel egarement vous ont
+jetes des suggestions perfides!--L'homme qui resiste aux ordres que le
+peuple lui donne par l'organe des autorites constituees se trompe s'il
+se croit patriote; il n'est qu'un rebelle. Pensez-vous que, s'il
+echappait a la peine qu'il aurait encourue, il echapperait au mepris
+public? Pensez-vous que les soldats qui combattent pour la liberte
+voudraient le recevoir sous leurs drapeaux?--Cette reflexion alarme
+votre courage: eh bien, qu'elle porte aussi le repentir dans votre
+coeur. Obeissez sur-le-champ: la patrie oubliera votre faute, et elle
+vous marquera une place parmi ses defenseurs." (_Collection generale des
+lois_, dite _du Louvre_, t. XI, p. 165. Le texte de ce decret manque au
+proces-verbal de la Legislative. Il a ete inexactement rapporte par le
+_Journal des debats et des decrets_, n deg. 346, p. 136.)--On voit que, dans
+ce decret, il n'y a rien qui autorise formellement et personnellement
+Fournier a mener les prisonniers dans le departement qu'il voudrait,
+pourvu que ce ne fut pas Paris. Il semble, d'apres des documents cites
+par M. Mortimer-Ternaux (III, 381-383), que Fournier recut une lettre de
+Roland qui l'autorisait a mener les prisonniers a Versailles. En tout
+cas, l'Assemblee legislative approuva implicitement cette translation.
+On lit, en effet, dans le proces-verbal de la seance du 7 septembre 1792
+au soir (t. XV, p. 85): "Un membre rend compte des suites du decret
+relatif a la translation des prisonniers d'Orleans. Il dit que les
+dernieres lettres envoyees par le commandant des troupes qui
+accompagnent ces prisonniers et par les commissaires du pouvoir executif
+annoncent que ces troupes executeront le decret rendu, que les
+prisonniers ne seront pas rendus a Paris, mais a Versailles." Ce membre,
+qui etait Brissot, ajouta (d'apres le _Journal des debats et des
+decrets_, n deg. 347, p. 144) qu'on preparait des prisons a Versailles pour
+recevoir les prisonniers, et (d'apres le _Moniteur_, XIII, 645) cette
+communication fut applaudie.]
+
+Je fis assembler toute la troupe dans une eglise pour lui faire part de
+ces nouvelles dispositions. Mais il ne me fut presque pas possible de me
+faire entendre. De tous cotes on s'ecriait: "A Paris, a Paris, c'est a
+Paris qu'il faut aller! Et, si le general s'y oppose, il n'y a qu'a
+faire tomber sa tete." D'autres disaient: "Il n'y a qu'a le degrader, le
+chasser et en nommer un autre[98]."
+
+[Note 98: Ne pas donner tort a toute la troupe, seulement a quelques
+emportes; flatter la troupe. Elle n'avait pas de mauvaises intentions
+puisqu'elle a conduit les prisonniers avec tous les honneurs. Ils
+brulaient d'aller aux frontieres. Ils ne voulaient pas avoir fait 50
+lieues et refaire encore 50 lieues. Si conduits (_sic_) a Paris, ils les
+eussent fait entrer en surete, mais Versailles qui connaissait tous les
+crimes des personnages.... (_Note marginale de Fournier_.)]
+
+J'etais bien resolu de mourir s'il le fallait pour l'execution de la
+loi; mais, provisoirement, je ne vis pas d'autre parti a prendre pour
+apaiser ces vociferations et attenuer cette terrible effervescence que
+de renvoyer tout le monde et de remettre l'assemblee au lendemain a 8
+heures.
+
+Dans la nuit, je recus une seconde depeche du pouvoir executif, signee
+Roland, qui me recommandait sous ma responsabilite de ne point venir a
+Paris.
+
+La troupe assemblee a huit heures, je fis part de cette nouvelle
+depeche, et a l'unanimite, il fut decide que l'on irait a
+Versailles[99].
+
+[Note 99: Une autre lettre: Roland me disait d'attendre, qu'il venait
+d'etre pris un arrete de tous les corps constitues reunis, pour que la
+commune et le departement aillent au-devant des prisonniers pour les
+amener a Paris, sous l'escorte des corps constitues pour proteger leur
+marche afin que rien n'arrive. (On savait donc ou l'on machinait pour
+qu'il arrive quelque chose?)
+
+Ici grandes reflexions: Voulaient provoquer la guerre civile, etc.,
+etc.--Autre lettre qui ordonne d'aller a Versailles. On ne savait a quoi
+s'en tenir. On se resout pour Versailles. (_Note marginale de
+Fournier_.)]
+
+Nous partons en consequence pour Versailles avec les commissaires du
+pouvoir executif. J'allai en avant pour faire part de mes ordres au
+Conseil general de la Commune, et lui annoncer le depot que j'allais
+mettre sous sa sauvegarde. Alors le maire de Versailles, en consequence
+d'un arrete du departement, m'engagea d'aller avec lui sur toutes les
+places pour en faire la proclamation au peuple.
+
+Je trouvai assez etrange cette proclamation, qui disposa les esprits
+longtemps d'avance et donna le temps de concerter des projets qui
+n'eussent peut-etre pas eu lieu sans cette annonce prealable et faite
+avec le plus grand bruit.
+
+Quoi qu'il en soit, a la suite de la proclamation, le maire et plusieurs
+municipaux vinrent avec moi reconnaitre les prisonniers a Villejuif.
+C'est de la que, continuant avec eux la route, nous sommes entres dans
+Versailles.
+
+Arrives a la grille de l'Orangerie, toute notre artillerie passe et tout
+a coup cette grille se ferme, le maire de Versailles d'un cote et moi de
+l'autre. Le peuple se saisit de mon cheval et de moi, en disant que si
+je remue on me coupe aussitot la tete. Je suis conduit jusqu'au
+carrefour des Quatre-Bornes[100] ou l'on detelle les chevaux des
+voitures qui conduisaient les prisonniers. La, la troupe s'apercoit que
+ma vie est en danger. Elle fait casser la serrure de la grille a coups
+de hache par les sapeurs et vient avec la cavalerie a mon secours.
+Pendant ce mouvement, le peuple furieux saute sur les voitures, frappe
+les prisonniers et helas! offre aux yeux effrayes le spectacle
+epouvantable d'une extermination sans reserve[101]!!
+
+[Note 100: Ce carrefour etait situe au point d'intersection des rues de
+Satory et de l'Orangerie.]
+
+[Note 101: Voici en quels termes Fournier racontera les memes faits
+quelques annees plus tard: "Arrives a Versailles, nous traversames la
+ville. Lorsque j'eus, avec l'artillerie, depasse la grille de
+l'Orangerie, elle fut fermee precipitamment. Je fus assailli et jete a
+bas de mon cheval, saisi au collet et traine aux Quatre-Bornes. Au
+moment ou les assassins se disposaient a m'oter la vie, la cavalerie
+arriva, qui m'arracha de leurs mains. Le massacre des prisonniers eut
+lieu dans le meme temps. Je n'ai vu ni entendu porter aucun coup. Les
+auteurs et les instigateurs de ces horribles forfaits avaient pris leurs
+precautions pour me faire subir le meme sort, sans que la troupe que je
+commandais put s'y opposer, ni au massacre des prisonniers, puisqu'elle
+formait l'arriere-garde, dont une partie etait encore hors de la ville,
+au moment qu'on ferma la grille de l'Orangerie; l'autre etait repandue
+dans la ville, eloignee des prisonniers...." (_Massacres des prisonniers
+d'Orleans. Fournier, dit l'Americain, aux Francais_. Paris, 28 nivose an
+VIII, in-8 de 16 p.)]
+
+Quel parti prendre? Je fis battre mes bataillons en retraite. Aurais-je
+ete risquer le massacre de dix mille citoyens pour tenter le salut des
+malheureux conspirateurs[102]?
+
+[Note 102: Ici Fournier annonce en note une "liste des victimes qui ont
+peri dans cette effroyable et terrible egorgerie". Mais il ne la donne
+pas.]
+
+Je dois dire que je n'ai trempe en rien dans les barbares et tenebreuses
+manoeuvres qui ont amene la fin tragique de ces prisonniers. J'ai ete
+meme la dupe et le jouet de ce long systeme de perfidie, ainsi qu'on a
+pu voir dans le narre que je viens d'offrir. Que de reflexions ne sont
+point a faire sur les differentes circonstances de cette expedition?
+Mais de ces reflexions, on ne negligera pas sans doute la principale.
+C'est qu'en general la patience du peuple etait portee a bout dans ce
+moment, d'apres les trahisons de toute espece, dont la vengeance venait
+de lui couter tant de sang, et que cette meme patience etait lassee,
+impatientee par le scandale de ces grands coupables affichant pendant
+longtemps l'assurance de l'impunite, par la transformation de leur
+maison de detention en un lieu de delices et de plaisirs, ou ils se
+livraient sans contrainte a toutes les dissipations les plus
+recherchees, recevant sans cesse une nombreuse compagnie, entretenant
+hautement, et sans prendre la moindre peine pour s'en cacher, les plus
+actives correspondances avec tout ce qui etait connu de plus
+contre-revolutionnaire a Paris, dans les departements et au dela; et au
+milieu de toutes ces occupations, ayant l'air d'etre parfaitement
+d'accord avec tous les magistrats de la Haute-Cour, qui ne les
+distrayaient nullement, n'informaient, ni ne les les interrogeaient
+point: on a meme assure que plusieurs d'eux allaient habituellement
+faire leur partie, entendre les saltimbanques et partager tous les
+plaisirs de cette prison metamorphosee en asile de sybarites! Et une
+nation libre aurait pu contenir les effets de cette indignation a la vue
+de tant d'actes de perversite?...
+
+[Le manuscrit de Fournier est inacheve; il se termine par les phrases
+decousues qu'on va lire:]
+
+Piece de tragedie ou l'on jouait le tribunal. Cette piece a ete
+imprimee.
+
+Je me repentirai toute ma vie de n'avoir point arrete en meme temps le
+tribunal.
+
+La Haute-Cour coutait 1,500,000 francs par mois a la nation ou 35
+millions (_sic_). Suis-je un conspirateur d'avoir fait cette epargne a
+la nation?
+
+Depot des effets precieux des prisonniers: argenterie et effets, bijoux,
+hardes, billets au porteur, etc. Inventaire en fut fait par des
+commissaires de la Commune. Scelle, depose a la Maison commune de Paris.
+Proces-verbaux detournes on ne sait par qui, malgre la surveillance et
+les perquisitions du Conseil general. On trouve quelques debris
+d'effets, mais les plus precieux sont disparus. J'ai retire decharge des
+depots dans le temps tant des commissaires de la Commune de Paris que du
+garde-magasin. C'est l'interet public qui m'a porte depuis a vouloir me
+faire rendre compte[103]. O Patrie, comme on te pille! etc., etc.
+
+[Note 103: Sur les faits auxquels Fournier fait ici allusion, voir notre
+introduction.]
+
+
+FIN DES MEMOIRES DE FOURNIER L'AMERICAIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+INTRODUCTION.
+Sec. 1er.--Biographie de Fournier l'Americain.
+Sec. 2.--Bibliographie des ecrits publies par Fournier.
+Sec. 3.--Valeur historique de ses Memoires.
+
+MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMERICAIN.
+
+AVANT-PROPOS.
+
+CHAPITRE PREMIER.--30 juin 1789. Elargissement des gardes francaises
+enfermes a l'Abbaye par ordre du despotisme.
+
+CHAPITRE II.--12 juillet 1789. Lambesc aux Tuileries.
+
+CHAPITRE III.--13 juillet 1789. Premiere formation des citoyens en corps
+armes. J'en suis nomme le chef.
+
+CHAPITRE IV.--14 juillet 1789. Mon role a la Bastille.
+
+CHAPITRE V.--15 juillet 1789. J'acheve la destruction du tombeau de la
+tyrannie. J'en sauve les papiers.
+
+CHAPITRE VI.--16 juillet 1789. Je previens l'incendie des lettres a la
+poste.
+
+CHAPITRE VII.--5 octobre 1789. Voyage de Versailles.
+
+CHAPITRE VIII.--1789 (_sic_). Journee des poignards. Demolition de
+Vincennes.
+
+CHAPITRE IX.--1789 (_sic_). Troubles provoques par la voie des
+spectacles.
+
+CHAPITRE X.--Licenciement des troupes patriotes.
+
+CHAPITRE XI.--Projet d'un cercle d'education.
+
+CHAPITRE XII.--17 juillet 1791.
+
+CHAPITRE XIII.--20 juin 1792. Fameuse petition des sans-culottes.
+
+CHAPITRE XIV.--1792. Arrivee des Marseillais a Paris. Premier projet de
+revolution contre le pouvoir executif. Manque.
+
+CHAPITRE XV.--Juillet 1792. Second projet de revolution contre le
+pouvoir executif. Encore manque.
+
+CHAPITRE XVI.--Juillet 1792. Incident tres curieux. La Cour essaie de me
+corrompre.
+
+CHAPITRE XVII.--Journee du 10 aout 1792.
+
+CHAPITRE XVIII.--Aout et septembre 1792. Affaire des prisonniers d'Etat
+accuses du crime de lese-nation. Je suis charge de les transferer a
+Saumur. Leur massacre a Versailles.
+
+TABLE DES MATIERES.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Memoires secrets de Fournier
+l'Americain, by Claude Fournier
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER ***
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+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
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+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
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+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
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+++ b/old/8mmrs10.txt
@@ -0,0 +1,4423 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mémoires secrets de Fournier l'Américain
+by Claude Fournier
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
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+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Mémoires secrets de Fournier l'Américain
+
+ Publiés pour la première fois d'après le manuscrit des Archives
+ Nationales, avec introduction et notes par F.-A. Aulard
+
+Author: Claude Fournier
+
+Release Date: September, 2005 [EBook #8864]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on August 16, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER ***
+
+
+
+
+Produced by Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+ * * * * *
+
+MÉMOIRES SECRETS DE Fournier l'Américain
+
+
+PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS D'APRÈS LE MANUSCRIT DES ARCHIVES
+
+NATIONALES
+
+
+AVEC INTRODUCTION ET NOTES PAR F.-A. AULARD
+
+
+[Illustration]
+
+
+PARIS, AU SIÈGE DE LA SOCIÉTÉ
+
+4, RUE DE FURSTENBERG, 4
+
+1890
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+Claude Fournier l'Héritier, dit l'_Américain_ à cause de son long séjour
+à Saint-Domingue, naquit à Auzon (Haute-Loire), le 21 décembre 1745[1].
+Il était fils d'un tisserand. Vers l'âge de quinze ans[2], il alla
+chercher fortune aux colonies et passa vingt et une années à
+Saint-Domingue. Il dit y avoir servi pendant seize ans dans les dragons
+des milices bourgeoises. Il y fonda une guildiverie, ou fabrique de
+tafia, qui, dit-il, prospéra; mais, elle fut détruite par un incendie
+que Fournier attribua à la malveillance de ses voisins. Ruiné, il revint
+en France pour demander justice et harcela les ministres de ses placets.
+En 1785, il obtint du ministre de la marine une pension de 500 livres
+par mois, mais elle ne lui fut jamais payée.
+
+[Note 1: Voici son acte de naissance: «Claude Fournier, fils à autre
+Claude, cadissier de cette ville, et à Jeanne Lhéritier, ses père et
+mère, mariés, né hier, et a été baptisé par moi, curé, soussigné, le 22
+décembre 1745. Parrain: Claude Fournier, horloger; sa marraine:
+Elisabeth Pruneyres, de cette ville. Ont été présents: Joseph Fournier
+et Antoine de Mathieu, boulanger, oncles. Ils ont signé à la minute, à
+l'exception de la marraine qui a déclaré ne savoir signer. MARTINON,
+curé chanoine.»--Nous devons communication de cet extrait du registre de
+la paroisse de Saint-Laurent d'Auzon à l'obligeance d'un érudit habitant
+de Brioude, M. Paul Le Blanc.]
+
+[Note 2: D'après un de ses biographes, M.H. Doniol, il aurait été, avant
+son départ, domestique chez un officier de marine à Auzon, puis chez un
+officier de cavalerie à Clermont. (_L'Art et l'Archéologie en province_,
+t. IX, p. 72.)]
+
+Quand la Révolution éclata, il y joua un rôle actif auquel il avoue
+avoir été déterminé autant par mécontentement que par conviction.
+
+Il fut certainement un des premiers qui, à la veille de la prise de la
+Bastille, organisèrent une force armée révolutionnaire. On le vit parmi
+les acteurs les plus énergiques des journées des 5 et 6 octobre 1789, du
+17 juillet 1791, du 20 juin et du 10 août 1792. Il commanda la troupe de
+Marseillais et de gardes nationaux parisiens qui servit d'escorte aux
+prisonniers détenus à Orléans et les mena à Versailles, où ils furent
+massacrés le 8 septembre 1792.
+
+Cette partie de la vie de Fournier (juillet 1789 à septembre 1792) fait
+l'objet de ses mémoires: nous n'avons donc pas à la raconter.
+
+La conduite tenue par Fournier dans l'affaire des prisonniers d'Orléans
+lui attira les accusations les plus graves. On l'accusa à la fois
+d'assassinat et de vol.
+
+Il semble pourtant qu'il fut étranger aux massacres dont ces prisonniers
+furent victimes à Versailles. Ceux-ci avaient été séparés de leur
+escorte par la foule, et Fournier n'était pas à leurs côtés quand ils
+périrent. D'autre part, les éloges publics et écrits que Roland donna à
+Fournier semblent le disculper à tous les points de vue. En effet, le 6
+octobre 1792, Roland écrivait à la Convention pour lui signaler la
+conduite _édifiante_ de Fournier et demander «un dédommagement pour ce
+citoyen, qui a montré beaucoup de zèle et de patriotisme[3]»; et, le 14,
+il adressait au même personnage une lettre de félicitations[4].
+
+[Note 3: Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, III, 594.]
+
+[Note 4: Papiers de Fournier, aux Archives nationales, F7 6504.]
+
+Il est fort possible que Fournier ait traité durement les prisonniers
+confiés à sa garde, mais la _septembrisade_ de Versailles ne doit pas
+lui être imputée.
+
+Fournier eut plus de mal à se disculper de l'accusation d'improbité. Il
+passait pour avoir dilapidé l'argent qui lui avait été confié par la
+Commune en vue de son expédition et pour avoir soustrait à son profit
+une partie des effets des prisonniers. Il fut même arrêté quelques jours
+après son retour d'Orléans; mais la Commune ordonna sa mise en liberté,
+par arrêté du 20 septembre 1792[5].
+
+[Note 5: Mortimer-Ternaux, III, 588.--Cet auteur a consulté les
+registres de la Commune de Paris, aujourd'hui détruits.]
+
+Il est certain qu'une partie des effets des prisonniers disparut. Mais
+Fournier affirma que cette disparition avait eu lieu depuis qu'il
+n'était plus responsable de ce dépôt. Voici d'ailleurs le compte qu'il
+rendit au ministre de l'intérieur:
+
+1° Il a pris à Étampes, en allant à Orléans, deux pièces de canon avec
+leurs affûts et trois caissons d'artillerie, le tout bien conditionné,
+et les a remis à l'Hôtel de Ville, dont le général Santerre doit en
+rendre compte.
+
+2° A Orléans, il a fait remettre toutes les malles appartenant aux
+prisonniers d'État, ainsi que plusieurs autres effets, tant argenterie
+qu'autres objets, trouvés dans les prisons. Le tout a été renfermé dans
+chaque chambre des prisonniers dont il a lui-même fermé les portes et
+remis les clefs au geôlier, en présence de MM. Garran de Coulon et
+Bourdon [de] la Crosnière, commissaire du pouvoir exécutif, pour le tout
+être remis à qui de droit.
+
+3° Arrivé à Versailles, jour du massacre des prisonniers, tous leurs
+effets et bagages ont été remis entre les mains de la Commune de
+Versailles[6]. Ces mêmes effets m'ont été remis pour être déposés entre
+les mains du ministre de la justice, ce que j'ai fait en arrivant à
+Paris. M. Danton m'a observé qu'il fallait déposer le tout à l'Hôtel de
+Ville; et j'ai rempli cette mission et ai fait faire un inventaire du
+tout, ainsi que d'une cassette qui m'avait été confiée, de même qu'un
+paquet que M. Delessart m'avait remis en secret, contenant plusieurs
+lettres de change et d'autres papiers importants, dont je me suis cru
+obligé de faire le dépôt plutôt que de le remettre à l'adresse qu'il
+m'avait indiqué.
+
+[Note 6: Le procès-verbal qui fut dressé à cette occasion (10 septembre
+1792) se trouve dans les papiers de Fournier.]
+
+4° Il a été remis, par les volontaires du détachement, de l'or monnayé
+et autre argent, ainsi que des billets nationaux, montres et autres
+effets à la Commune de Versailles en dépôt pour en rendre compte.
+
+Je certifie le tout sincère et véritable.
+
+A Paris, le 5 octobre, l'an 1er de la République française.
+
+Signé: FOURNIER[7]
+
+[Note 7: Fournier se fit délivrer, le 30 brumaire an V, aux Archives,
+une copie certifiée de cette lettre. Cette copie fait actuellement
+partie de la collection d'autographes de M. Étienne Charavay, qui a bien
+voulu nous la communiquer.--Ces comptes de Fournier ont d'ailleurs été
+déjà publiés par Mortimer-Ternaux, III, 590.]
+
+En même temps, il remit à Roland un état détaillé de ses dépenses.
+
+Roland se déclara satisfait, approuva hautement Fournier par ses lettres
+à la Convention des 5 et 6 octobre 1792 et, comme Fournier réclamait une
+indemnité pour frais extraordinaires et que toutes les dépenses de
+l'expédition n'avaient pas été réglées, la Convention, par décret du 9
+décembre suivant, vota les crédits nécessaires. Le général de
+l'expédition d'Orléans se trouva ainsi couvert par l'approbation directe
+de Roland et par l'approbation indirecte de la Convention.
+
+Malheureusement pour lui, il arriva que le procès-verbal du dépôt qu'il
+avait effectué à la Commune de Paris fut égaré. Il ne put obtenir qu'une
+attestation du secrétaire greffier Coulombeau qu'il avait rendu ses
+comptes[8], mais non un état détaillé. Or, lui-même nous apprend que les
+plus précieux objets avaient disparu dans l'intervalle. De là les
+soupçons, vraisemblablement injustes, dont il fut poursuivi toute sa
+vie.
+
+[Note 8: Cette attestation, en date du 12 août 1793, se trouve aux
+Archives, dans les papiers de Fournier.]
+
+Dénoncé et surveillé, il fut l'objet, en mars 1793, d'un rapport de
+police où il est traité de chevalier d'industrie associé à une coquine,
+la femme Marthe Fonvielle, dite Pujol, sa maîtresse, et à une prétendue
+marquise de Saint-Giran (Voir ses papiers, aux Archives).
+
+Marat ne pouvait lui pardonner d'avoir été protégé par Roland. Dans la
+séance du 12 mars 1793, il le signala comme étant un des instigateurs de
+l'insurrection avortée du 10 mars. Fournier fut décrété d'arrestation.
+Voici le compte rendu officiel de l'interrogatoire qu'il subit le
+lendemain 13 mars, à la barre de la Convention:
+
+Le citoyen Fournier, qui avait été mis en état d'arrestation, est
+introduit à la barre. Il demande qu'il lui soit fait part du chef
+d'accusation articulé contre lui, afin qu'il puisse répondre sur chaque
+article.
+
+Le citoyen Bourdon (de l'Oise), député, dépose sur le bureau une
+dénonciation signée, conçue en ces termes: «J'ai entendu Fournier faire
+des reproches à deux ou trois inconnus de ne l'avoir pas appuyé; que,
+sans cela, il aurait brûlé la cervelle à Petion.--_Signé_: BOURDON.»
+
+Fournier, interrogé, répond que ce fait est faux, que le citoyen Petion
+a passé près de lui dans le jardin qui avoisine la salle, qu'il a
+entendu qu'on le huait, mais qu'il n'a tenu là-dessus aucun propos.
+
+Interrogé sur la connaissance qu'il a des événements du 9 au 10 [mars
+1793], il répond qu'il était aux Jacobins lorsqu'on y fit la motion de
+se transporter en foule aux Cordeliers; qu'il s'y rendit de suite pour
+faire part de l'arrivée des motionnaires; que ceux-ci demandaient qu'on
+se saisit de tous les ennemis de la patrie, qu'on fermât les barrières,
+etc.; que, sur ces entrefaites, il fut question de députer vers la
+Commune; qu'il avait vu alors un homme inconnu qui voulait se nantir des
+pouvoirs de la députation, mais qu'il s'en était emparé lui-même pour
+éviter qu'ils ne tombassent en mauvaises mains; qu'il avait parlé au
+procureur de la Commune et au maire: que ce dernier l'avait engagé à
+employer les moyens qu'il croirait les plus efficaces pour tout
+pacifier; qu'il était retourné aux Cordeliers pour calmer les esprits;
+que, de là, il s'était porté à sa section, qu'il avait trouvée fermée,
+et qi'il était rentré chez lui.
+
+Interrogé pour savoir s'il a connaissance d'un Comité d'insurrection, a
+dit ne rien savoir sur cet objet[9].
+
+[Note 9: Cependant Garat, dans son rapport du 19 mars 1793, signala
+Fournier, Varlet et Champion parmi les Cordeliers qui tentèrent
+d'organiser ce comité d'insurrection. (_Moniteur_, XV, 750.)]
+
+Interpellé, d'après la demande du citoyen Lidon, député, de déclarer
+s'il n'a rien à dire qui soit relatif à des effets qui lui ont été remis
+par les prisonniers détenus à Orléans, il a répondu que beaucoup de
+papiers, d'assignats et d'effets précieux lui avaient été remis par
+Delessart et autres prisonniers, qu'il avait fait inventorier le tout
+par la municipalité de Versailles et en avait retiré procès-verbal;
+qu'arrivé à Paris après le massacre qui fut fait des prisonniers, il
+voulait consigner le dépôt entre les mains du citoyen Roland, ministre
+de l'intérieur, mais que le citoyen Danton, ministre de la justice, lui
+dit de le porter à la Commune; qu'il déclara au Conseil de la Commune
+qu'il ne remettrait rien sans un reçu; qu'on lui en fit un des caisses;
+que, le lendemain, l'inventaire de vérification fut fait en présence de
+témoins; qu'il en demanda une double expédition; qu'on le renvoya au
+lendemain, et ensuite de jour en jour; qu'ayant été quelque temps après
+en campagne, on décerna un mandat d'arrêt contre lui, sous prétexte
+qu'il avait retenu 36,000 livres. Il assure que cette arrestation
+n'avait eu d'autre but que de lui enlever les papiers qui étaient
+relatifs au dépôt; que l'on avait cru que, par ce moyen, cette affaire
+resterait là, mais que le Conseil de la Commune s'occupait de
+l'apurement de ce compte et des vérifications nécessaires.
+
+Un membre du Comité de surveillance dit que l'on n'a rien trouvé dans
+les papiers de Fournier qui puisse motiver une plus longue arrestation.
+
+Sur la proposition d'un autre membre, l'Assemblée décrète que le citoyen
+Fournier sera mis en liberté, sauf à être entendu comme témoin par le
+Tribunal extraordinaire[10].
+
+[Note 10: _Procès-verbal de la Convention_, VII, 300-302.]
+
+Mais Marat s'acharna après Fournier. Dans le _Publiciste de la
+République française_ du 9 mai 1793, il l'accusa d'être un ambitieux, un
+espion, un parasite. Fournier répondit par un factum apologétique[11] où
+il y a des renseignements sur sa situation de fortune. Après avoir
+rappelé qu'il est venu en France au sujet de la propriété dont il a été
+dépouillé à Saint-Domingue: «Un premier jugement par défaut, dit-il,
+vient de m'accorder un provisoire de 400,000 livres. Je toucherai cette
+somme dans peu, si le jugement est confirmé contradictoirement.
+Jusque-là, je suis en effet misérable. Mes ressources sont uniquement
+fondées sur la confiance officieuse de mes amis. Je leur dois 78,000
+livres, en 22 articles, dont j'ai toutes prêtes les preuves.» Marat
+demandait à Fournier de quel argent il avait payé une maison de campagne
+récemment achetée par lui. Il reconnut avoir acheté, depuis plus de deux
+ans, un jardin à sept lieues de Paris, à Verneuil (Seine-et-Oise): mais
+il ne l'a pas payé. «S'assurer de ce fait chez le vendeur, Pasquier,
+marchand de vin, rue de Thionville, à côté du club de Cordeliers.»
+
+[Note 11: _A Marat, journaliste_. Paris, 14 mai an II, in-4 de 7 pages.]
+
+On le voit: les explications de Fournier ne sont pas tout à fait à son
+honneur.
+
+Cependant, Marat étant mort, la Commune de Paris lui donna une mission
+de confiance: elle le chargea, le 26 juillet 1793, d'aller acheter des
+grains dans les départements du Puy-de-Dôme, de la Haute-Loire et autres
+circonvoisins. Nous ne savons comment il s'acquitta de cette mission, ni
+même s'il la remplit réellement.
+
+Fournier fut un de ceux qui, en août 1793, dénoncèrent la comédie de
+_Paméla_ comme étant une apologie séditieuse de la noblesse[12].
+
+[Note 12: _Paméla ou la vertu récompensée_, comédie en cinq actes et en
+vers, par François de Neufchâteau, fut représentée pour la première fois
+au Théâtre de la Nation, le 1er août 1793. On trouvera dans l'_Histoire
+du Théâtre-Français_, par Etienne et Martainville (tome III, pages 99 à
+105), l'histoire des incidents qui troublèrent les représentations de
+cette pièce et amenèrent l'arrestation de l'auteur et des comédiens.
+Voir aussi E. Biré, _Paris pendant la Terreur_, p. 287.]
+
+A la même époque, il pétitionnait à la Convention pour réclamer la
+formation d'une armée révolutionnaire: il se voyait déjà général de
+cette armée.
+
+En octobre suivant, il fut un instant emprisonné à Versailles à cause
+d'un duel[13].
+
+[Note 13: Séance du club des Jacobins du 15 octobre 1793:
+
+«_Blanchet_: Fournier, qui dénonça, il y a quelque temps, l'incivisme du
+Théâtre-Français relativement à _Paméla_, qui a donné depuis la
+Révolution des preuves réitérées de patriotisme, est actuellement en
+prison à Versailles. Il a été arrêté sous le prétexte d'un duel. La
+Société doit son appui à cet officier, connu par son civisme.
+
+«Un membre du Comité de correspondance rend compte des démarches qu'il a
+faites à ce sujet; il annonce que Fournier va être mis en liberté.»]
+
+Depuis sa querelle avec Marat, Fournier avait été éliminé du club des
+Cordeliers, comme un faux frère, un renégat. Dénoncé par Vincent, il fut
+arrêté dans le club même, au moment où il essayait d'y rentrer de force
+(22 frimaire an II--12 décembre 1793), comme il ressort du curieux
+document inédit qu'on va lire:
+
+CLUB DES CORDELIERS
+
+_Séance du duodi 22 frimaire, l'an second de la République française une
+et indivisible._
+
+_Présidence de_ MOMORO.
+
+On faisait lecture de la correspondance lorsqu'un membre fait la
+proposition de laisser introduire Dunouy l'aîné et Fournier, dit
+l'Américain, dans la Société.
+
+A ces noms, la Société a reconnu d'abord dans Dunouy l'aîné un de ses
+membres qui l'avait abandonnée et ne paraissait plus dans son sein
+depuis la scission que des scélérats ont tentée en cherchant à détruire
+le club des Cordeliers et n'a pas vu sans étonnement le retour de cet
+homme dans son sein, à l'instant où il venait d'être éloigné du sein de
+la Commune, comme ayant apostrophé et parlé avec dédain et mépris du
+peuple[14].
+
+[Note 14: Dunouy avait en effet été exclu de la Commune, le 12 frimaire
+an II, comme «exagéré». (_Moniteur_, XVIII, 580.)]
+
+Elle a également vu dans Fournier un individu expulsé de son sein comme
+protecteur de la faction liberticide des rolandistes et des girondistes,
+un des plus cruels ennemis de Marat, un de ses dénonciateurs perfides.
+Après discussion, l'Assemblée a passé à l'ordre du jour sur la
+proposition d'introduction dans son sein des nommés Dunouy et Fournier.
+
+Les individus qui avaient déjà mis un pied dans la salle voulurent
+réclamer, mais le président fut chargé de maintenir l'exécution de
+l'arrêté et les censeurs invitèrent Dunouy et Fournier à se retirer. Ils
+semblaient être hors de la salle, les travaux de l'Assemblée reprenaient
+leur cours et la porte battante les tenait séparés du local des séances,
+lorsque l'on renouvelle la proposition de laisser introduire Fournier,
+dit l'Américain, qui, disait-on, voulait être entendu.
+
+A l'instant, la Société manifeste [son] animadversion par un mouvement
+spontané de justice (_sic_) et d'indignation de se voir interrompue dans
+ses travaux par des hommes auxquels elle était fondée de refuser
+l'entrée de ses séances.
+
+On apercevait Fournier au travers de la porte faire des signes de
+menace.
+
+Un orateur étant monté à là tribune pour y développer, avec l'énergie
+dont doit être animé tout Cordelier, les justes motifs du refus de la
+Société de laisser introduire dans son sein Fournier, et la Société
+ayant maintenu son premier arrêté, à l'instant la porte a été foncée
+avec violence, Fournier s'est introduit dans la salle et, montrant au
+doigt l'orateur, il lui a dit d'un ton furieux et menaçant, et le bras
+levé, qu'il saurait bien le faire traduire au Tribunal révolutionnaire;
+cette menace a occasionné une nouvelle scène et un second mouvement
+d'indignation.
+
+Considérant que ce citoyen a apporté du trouble dans sa séance,
+considérant qu'il a porté atteinte aux droits de la liberté, qui lui
+sont garantis par les lois, considérant que cette violence, dans un
+moment où elle avait convoqué les membres extraordinairement pour
+s'occuper d'un des plus grands intérêts de la République, présentait
+quelque chose de suspect, a arrêté que ledit Fournier serait envoyé au
+Comité révolutionnaire de la section de l'Unité, qui serait invité à
+suivre suivant la rigueur des lois, que le détail de tous les faits
+serait inséré au procès-verbal, qu'expédition d'icelui sera envoyée aux
+Comités révolutionnaires et au Comité de sûreté générale, invite tous
+les citoyens qui auront de justes dénonciations à faire contre ledit
+Fournier à se présenter devant les autorités constituées et nomme, pour
+porter lesdits procès-verbaux et suivre la dite affaire, les citoyens
+Rault, Augé, Brochet, Fenau, Cahier, officier gendarme.
+
+_Signé au registre:_
+
+MOMORO, président,
+
+et GUILLAUMIN jeune, secrétaire.
+
+_Délivré conforme au registre par moi, secrétaire soussigné:_
+
+GUILLAUMIN jeune, secrétaire.
+
+Fournier fut enfermé à l'Abbaye. Le 12 germinal an II (1er avril 1794),
+il y fut interrogé par la Commission administrative de la police de
+Paris au sujet d'une sorte de manifeste royaliste qu'on avait trouvé
+dans ses papiers. Le 11 fructidor suivant (28 août 1794), le Comité
+révolutionnaire de la section du Contrat-Social demanda sa mise en
+liberté, en disant qu'il était faux qu'il eut calomnié Marat. Un arrêté
+du Comité de sûreté générale en date du 1er vendémiaire an III (22
+septembre 1794) lui ouvrit les portes de sa prison: il y était resté un
+peu plus de neuf mois.
+
+Ses tribulations étaient loin d'être finies. Il fut arrêté de nouveau le
+19 ventôse an III (9 mars 1795) et conduit à la Force, d'où il écrivit
+au Comité de sûreté générale la lettre suivante:
+
+Claude Fournier, cultivateur, aux représentants du peuple membres du
+Comité de la sûreté générale de la Convention.
+
+_De la maison d'arrêt de la Force, le 26 messidor, l'an III de la
+République une et indivisible._
+
+Citoyens représentants.
+
+J'ai été arrêté par votre ordre le 19 pluviôse (_sic_) dernier et mis en
+détention à la maison de la Force, où je suis encore.
+
+J'ignore quels sont les motifs de ma détention. Je n'ai pas encore été
+interrogé. Cette nouvelle captivité est la suite d'une première qui a
+duré quatorze mois. J'ose assurer, affirmer même, que ni l'une ni
+l'autre n'ont été méritées. Cependant ma fortune, déjà altérée par les
+malheurs que j'ai éprouvés sous le despotisme royal, se réduit presque à
+rien maintenant, tant par les sacrifices que j'ai faits pour ma patrie
+pendant la Révolution, dont je suis un des premiers apôtres, que par les
+persécutions que j'éprouve depuis près de deux ans.
+
+Une circonstance particulière vient encore ajouter à mes peines. Je
+tiens à loyer un appartement situé rue du Doyenné, section des
+Tuileries. Le bail vient d'expirer le 1er juillet (_vieux style_). Le
+principal locataire vient de me faire faire une sommation de vider les
+lieux de mes meubles, et ce dans le jour, sinon il me menace de les
+faire jeter sur le carreau.
+
+Il m'est impossible, citoyens représentants, de satisfaire à cette
+sommation, puisque je suis privé de ma liberté. Une autre raison m'en
+empêche encore: ce sont les scellés apposés par votre ordre chez moi. La
+perplexité dans laquelle je me trouve est telle que, si celui qui me
+poursuit n'est point arrêté dans sa course judiciaire, mes meubles et
+effets vont être exposés au pillage et mes papiers perdus.
+
+Je pense, citoyens représentants, que vous exposer ma situation c'est
+vous en indiquer le remède. Il est tout entier et uniquement dans votre
+justice. Je la réclame, elle m'est due, et vous ne me la refuserez pas.
+
+Si j'avais été à même de connaître les faits que l'on m'impute, je me
+serais empressé de les détruire. Mais telle est la conduite tyrannique
+de mes ennemis envers moi: ils frappent tous leurs coups dans les
+ténèbres, bien convaincus qu'ils sont que, s'ils paraissaient au grand
+jour, ils ne tarderaient pas à être couverts de confusion.
+
+Quoi qu'il en soit, citoyens représentants, et quoi qu'il m'en ait déjà
+coûté, je supporte mes malheurs avec la fermeté républicaine qui m'est
+propre. Mon silence même est peut-être plus accablant pour ceux qui me
+persécutent qu'une défense publique, quelque éclatante qu'elle puisse
+être.
+
+Je demande, citoyens représentants, que provisoirement vous fassiez
+suspendre les poursuites que le citoyen Châtelain ou quoi que ce soit
+(_sic_) le citoyen Bligny, son homme d'affaires, demeurant rue
+Neuve-Égalité, n° 297, section de Bonne-Nouvelle, dirigent contre moi,
+jusqu'à ce que vous ayez statué sur ma détention.
+
+Je vous demande également, au nom de la justice, que vous vous fassiez
+rendre compte des motifs de mon arrestation, que vous ordonniez qu'ils
+me seront communiqués afin que j'y puisse répondre et vous mettre à même
+de me rendre ma liberté, dont je suis privé depuis si longtemps et avec
+tant d'injustice.
+
+FOURNIER[15].
+
+[Note 15: _Collection de M. Etienne Charavay._]
+
+Dans un interrogatoire que Fournier subit quatre jours plus tard devant
+le Comité de sûreté générale, il déclara encore ignorer les motifs de
+son arrestation et on ne les lui donna pas tout d'abord. En réalité, il
+était impliqué dans la procédure commencée par le tribunal criminel de
+Seine-et-Oise contre les auteurs des massacres commis à Versailles le 8
+septembre 1792[16]. Il bénéficia de l'amnistie du 4 brumaire an IV, les
+poursuites contre lui furent abandonnées et on le rendit à la liberté.
+
+[Note 16: M. Mortimer-Ternaux (III, 601-607) a publié cinq dépositions
+de témoins faites contre Fournier à cette occasion.]
+
+Il se retira alors dans sa maison de campagne de Verneuil. Mais les
+attaques des feuilles thermidoriennes l'y poursuivirent, comme le prouve
+la lettre suivante, qu'il écrivit en l'an V au rédacteur du _Journal des
+hommes libres_[17]:
+
+[Note 17: Le _Journal des hommes libres_, continuation du _Républicain_
+(par Charles Duval et autres), commença à paraître sous ce titre à
+partir du 29 juin 1793.]
+
+
+Je vous prie, citoyen, d'insérer dans votre feuille la note ci-jointe.
+Vous obligerez un concitoyen qui désire dans tous les temps vous en
+témoigner sa reconnaissance.
+
+«Quelle a été ma surprise de voir dans la feuille intitulée _le
+Miroir_[18] la note suivante:
+
+[Note 18: Le _Miroir_, rédigé par le royaliste Beaulieu, commença à
+paraître le 11 floréal an IV.]
+
+«Il n'est personne dans la Révolution qui n'ait entendu parler d'un
+nommé Fournier l'Américain, fameux par cent expéditions révolutionnaires
+et notamment celle envers les prisonniers d'Orléans. Un jeune homme de
+Lyon, nommé Maupetit, âgé de vingt-huit ans, a consenti à se battre en
+duel avant-hier au bois de Boulogne avec cet individu, et a reçu une
+blessure mortelle.»
+
+«Je dois répondre aux calomnies des journaux chouans, qui veulent me
+qualifier d'assassin, par les tournures qu'ils veulent donner dans leurs
+sales feuilles malheureusement publiques. Je suis fort tranquille chez
+moi, depuis ma sortie des prisons, il y a environ un an, détenu par la
+tyrannie du Comité de sûreté générale pour cause non expliquée; plus,
+avoir resté encore quinze mois sous la tyrannie du Comité de salut
+public et de sûreté générale, réputée _tyrannie de Robespierre_, et ce
+pour cause encore non expliquée.
+
+«Enfin, il est bon que toute la France sache que j'ai été tyrannisé de
+cachots en cachots, dans toutes les prisons de Paris pendant trois ans,
+et ce sans avoir jamais été ni interrogé, ni entendu, tous mes papiers
+enlevés de chez moi, que je n'ai pu jusqu'à ce moment obtenir; [ce] qui
+prouve bien clairement que je n'ai jamais été l'assassin de personne,
+que bien au contraire je suis devenu la proie de tous les intrigants,
+voleurs, agioteurs, royalistes et calomniateurs, tels que le _Miroir_ et
+autres journalistes à gages que j'ai confondus devant les tribunaux de
+police, notamment le _Courrier_, dit _Républicain_[19], au sujet de la
+dénonciation d'un nommé Malgana, mouchard de je ne sais qui.
+
+[Note 19: Le _Courrier républicain_, continuation du _Courrier
+français_, avait commencé à paraître le 10 brumaire an II. Il était
+rédigé par un certain Auvray.]
+
+Par conséquent, étant à sept lieues de Paris à cultiver mon jardin, je
+peux prouver à ce _Miroir_ que je ne suis point le Fournier qui a eu
+cette affaire avec M. Maupetit, de Lyon, et qu'il n'a voulu profiter du
+nom de Fournier que pour me calomnier.
+
+Enfin, quand est-ce que finiront mes tourments, depuis 1782 jusqu'à ce
+jour, tyrannisé sous le gouvernement royal et sous les gouvernements qui
+lui ont succédé, sans pouvoir obtenir justice que je ne cesse de
+réclamer?
+
+Citoyen, si mes moyens m'eussent permis de me faire imprimer, je vous
+aurais évité la peine de transmettre cette note dans votre journal.
+J'espère que vous vous ferez un plaisir de l'insérer dans dans votre
+plus prochain numéro.
+
+FOURNIER[20].
+
+[Note 20: _Collection de M. Etienne Charavay_.--Cette lettre est sans
+date. Mais Fournier dit qu'il l'écrit un an après sa sortie de prison,
+c'est-à-dire en l'an V.]
+
+En fructidor an VII, le nom de Fournier se trouve au bas de la pétition
+des citoyens de Paris contre la nomination de Sieyès au Directoire.
+
+Sous le Consulat[21], il fut une des personnes qui, à la suite de
+l'attentat de la rue de Saint-Nicaise, se virent l'objet des mesures de
+rigueur approuvées par le sénatus-consulte du 15 nivôse an IX. Des
+ordres furent donnés pour le déporter à l'île d'Oléron. Mais il parvint
+d'abord à se soustraire aux poursuites et se cacha à Villejuif, où il se
+plaça comme jardinier. Arrêté deux ans plus tard, il fut enfermé au fort
+de Joux avec les nommés Château, Michel et Brisavin, le 2 fructidor an
+XI (20 août 1803).
+
+[Note 21: Le 24 brumaire an IX, il adresse une longue pétition au
+premier Consul. (Voir _Les déportations du Consulat et de l'Empire_, par
+Jean Destrem. Paris, 1885, in-12, p. 393.)]
+
+Le 20 novembre suivant, tous quatre furent transférés à l'île d'Oléron,
+puis embarqués (10 ventôse an XII) pour Cayenne. Fournier y séjourna
+jusqu'au moment où les Anglais s'emparèrent de cette colonie[22]. A
+cette époque, il revint en France (1809). On ne l'y laissa pas en
+liberté complète. Il fut mis en surveillance à Auxerre, et arriva dans
+cette ville le 16 octobre 1809[23]. Il y fut surpris, deux ans plus
+tard, préparant contre les droits réunis une sorte d'émeute, qui faillit
+éclater dans la nuit du 7 au 8 juillet 1811. L'Empereur ordonna qu'il
+fût déporté au château d'If, avec Calendini.
+
+[Note 22: Voir une lettre assez insignifiante qu'il écrivit de Cayenne à
+sa femme en 1806. _Ibid._, p. 244.]
+
+[Note 23: Ces détails et les suivants sont empruntés aux pièces
+officielles annexées au dossier de Fournier (Archives nationales). On
+voit combien d'erreurs M. Mortimer-Ternaux a réunies dans ces quelques
+lignes qu'il consacre à la fin de la vie de Fournier (III, 638): «Après
+quelques années de séjour dans cette colonie (Cayenne), i1 s'en évade,
+se réfugie à la Guadeloupe et se fait corsaire. En 1814, il rentre en
+France et y meurt tranquillement quelques années après.»]
+
+Délivré à la chute de Napoléon, il revint à Paris en avril 1814 et alla
+demeurer chez sa femme (il s'était marié à Saint-Domingue), rue Perdue,
+n° 6.
+
+Lors du second retour des Bourbons, accusé d'intriguer contre le
+gouvernement, il fut arrêté le 1er novembre 1815, incarcéré à la Force
+et remis en liberté le 16 août 1816. Il fut question de le mettre en
+surveillance à Melun; mais il obtint de rester provisoirement à Paris.
+
+Il eut alors l'impudence de faire parade de sentiments royalistes et de
+solliciter les Bourbons. Il y a dans ses papiers, aux Archives, une
+pétition qu'il adressa à Louis XVIII le 10 mars 1817. Il y réclame la
+pension que Louis XVI lui avait accordée en 1785. Il y signale ses
+titres à la faveur royale, qui sont, d'après lui:
+
+«1° D'avoir refusé le commandement de la garde nationale de Paris,
+lorsque le général La Fayette le quitta;
+
+«2° D'avoir refusé d'aller commander la garde nationale à la Vendée;
+
+«3° D'avoir refusé d'aller commander en Belgique;
+
+«4° D'avoir refusé d'aller avec le général Dillon remplacer Custine à
+l'armée du Nord et généralement toutes les places qui me furent
+offertes;
+
+«5° D'avoir à Versailles, les 5 et 6 octobre 1789, empêché le pillage et
+le désordre et être venu, par ordre du Roi, à Paris annoncer son
+arrivée;
+
+«6° D'avoir, moi douzième, présenté à la Convention une pétition qui
+représentait à cette même Convention qu'elle n'avait pas le droit de
+juger le roi[24];
+
+[Note 24: Nous n'avons pas retrouvé cette pétition.]
+
+«7° D'avoir refusé de prendre et faire prendre les armes le jour fatal
+[de la mort] du meilleur des rois, ainsi que le jour de celle de son
+auguste épouse. Pardonnez, Sire, si je suis obligé de rappeler ici de
+pareils souvenirs.
+
+«8° D'avoir constamment refusé de prendre le commandement de l'armée
+révolutionnaire, ainsi que de consentir à être membre du Comité de ce
+nom. Le jour même que l'on fit cette infâme nomination, Marat et Bourdon
+(de l'Oise) me dénoncèrent à la Convention comme agent du roi, de Pitt
+et de Cobourg.»
+
+En 1822, il adressa à la Chambre des députés un mémoire imprimé ou il
+renouvelait sa réclamation au sujet des pertes qu'il avait éprouvées à
+Saint-Domingue. Il y disait qu'à l'âge de quatre-vingts ans, avec sa
+femme plus que septuagénaire, il n'avait pour vivre que 50 francs par
+mois, «qui leur sont accordés à titre de secours comme colons réfugiés».
+
+Fournier mourut à Paris le 27 juillet 1825, à l'âge de quatre-vingts
+ans. Il demeurait alors esplanade des Invalides, n° 28.
+
+
+
+
+II
+
+
+On a vu que Fournier l'Américain avait publié quelques opuscules. Voici
+la liste de ceux que nous avons pu retrouver:
+
+1. _Dénonciation aux États généraux des vexations, abus d'autorité et
+dénis de justice commis envers le sieur Claude Fournier, habitant de
+l'île Saint Domingue._ S. 1., 1789, in-4.
+
+2. _Aux représentants de la Nation, dénonciation contre M. le maréchal
+de Castries, ancien ministre de la marine._ Signé: FOURNIER. Impr.
+Caillot et Chevée, s.d. (12 août 1789), in-4 de 6 pages.
+
+3. _Crimes de La Fayette en France, seulement depuis la Révolution et
+depuis sa nomination au grade de général_ (par Fournier, en
+collaboration avec Dunouy, Héron et Garin). S.d. (juillet 1792), in-8 de
+15 pages.
+
+4. _Fournier à Marat._ Paris, 14 mars an II (1793), in-4 de 8 pages.
+
+5. _A Marat, journaliste._ Paris, 14 mai an II (1793), in-4 de 7 pages.
+
+6. _IVe Pétition à la Convention nationale, par C. Fournier, Américain,
+pour la formation d'une armée révolutionnaire._ Impr. Lottin, 23 août an
+II (1793), in-4 de 6 pages.
+
+7. _Affaire de Fournier l'Américain, citoyen de la section des
+Tuileries_[25], _détenu aux prisons de l'Abbaye._ Paris, s.d., in-4 de 4
+pages.
+
+[Note 25: Fournier demeurait alors cul-de-sac du Doyenné, n° 20.]
+
+8. _Où en sommes-nous? Question par C. Fournier, Américain, à tous les
+sans-culottes ses frères._ Imp. Mayer, s.d. (pluviôse an III), in-4 de 8
+pages.
+
+9. _Massacres (sic) des prisonniers d'Orléans. Fournier, dit
+l'Américain, aux Français._ Paris, 28 nivôse an VIII, in-8 de 16 pages.
+
+10. _Aux honorables membres de la Chambre des députés pour la présente
+session. Mémoire présenté par le sieur Fournier l'Héritier, dit
+l'Américain, demeurant à Paris, rue Perdue, n° 6, place Maubert._
+[Paris], 1822, in-8 de 23 pages.
+
+
+
+
+III
+
+
+Quant aux _Mémoires secrets_ de Fournier, nous les imprimons pour la
+première fois, et il ne nous semble pas qu'aucun historien les ait
+consultés ou connus. Nous les avons trouvés aux Archives nationales,
+dans le carton F7 6504, qui contient les papiers de Fournier et une
+suite de documents officiels relatifs à ses diverses arrestations.
+Fournier les avait probablement écrits en l'an II, pendant son
+incarcération à l'Abbaye. Il y a un brouillon et une copie de ces
+mémoires, tous deux autographes. La copie s'arrête au récit des
+événements du 17 juillet 1791. Le brouillon va jusqu'au récit du
+massacre des prisonniers d'Orléans, inclusivement. Il est souvent
+difficile à lire, à force de ratures et de surcharges. L'auteur a laissé
+cet écrit inachevé, et, comme on le verra, les phrases incohérentes qui
+le terminent annonçaient une suite.
+
+La lecture des mémoires de Fournier est plus intéressante qu'agréable.
+Ce _condottiere_ de la Révolution écrit comme un goujat. Mais ses
+solécismes sont fort clairs[26] et sa plume grossière suffit très bien à
+l'expression de sa pensée, qui n'est ni délicate, ni complexe. Fournier
+est un brutal et l'esprit de la Révolution n'est pas en lui. La devise
+fraternelle des Cordeliers ne hante ni le coeur, ni les lèvres de ce
+Cordelier. C'est un haineux qui ne voit dans les grandes journées de la
+Révolution qu'une occasion de frapper. Il n'a d'autre idéal que de
+commander à une troupe armée et de remplir sa bourse. Il n'a rien
+compris aux causes profondes des événements où il a été mêlé: il n'a vu
+que le fait du moment et n'a éprouvé que des sensations.
+
+[Note 26: Sauf dans le chapitre XI de ses mémoires, qui n'est qu'un
+brouillon informe. Voir plus bas la note à la page 42.]
+
+Mais son rôle d'agent d'exécution a été considérable. Il a contribué de
+son bras au succès de tous les coups d'État populaires jusqu'à la chute
+du trône. Ses colères à la Duchesne ne lui ont jamais ôté le sang-froid:
+il a toujours bien vu ce qu'il faisait et toujours bien vu ce que
+faisaient les autres. C'est ainsi qu'il a enregistré, dans les mémoires
+que nous publions, des faits et des attitudes qui avaient échappé à
+l'histoire. On verra que ce négrier était vaniteux comme un nègre: mais
+ne le prenez pas pour un menteur. Il a en poche presque toutes les
+preuves, parfois notariées, de ce qu'il avance. Il ne fait rien, sans
+demander un certificat. Les allégations essentielles de ses mémoires
+sont déclarées conformes par des pièces dûment signées qui font partie
+de ses papiers aux Archives. Ces précautions, qu'il pousse à un point
+incroyable, ne sont point d'un véritable homme de bien, et je me
+garderai de présenter les mémoires de Fournier comme absolument
+sincères: cependant il est sûr que la plupart des faits qui y sont
+exposés sont vrais.
+
+Il est précieux pour l'histoire d'avoir ainsi le témoignage d'un des
+combattants de la rue sur les célèbres journées du 14 juillet, des 5 et
+6 octobre 1789, du 17 juillet 1791, du 10 août 1792. On verra combien de
+traits la plume de Fournier ajoute au tableau des batailles civiles,
+combien de détails essentiels elle corrige ou complète. Je ne crois pas
+qu'on puisse désormais raconter ces journées célèbres sans recourir à
+Fournier. De plus, ces mémoires sont utiles pour l'histoire, si mal
+connue, du club des Cordeliers.
+
+Les notes que nous avons ajoutées au texte ont surtout pour objet de
+compléter le récit de Fournier par des extraits de ses papiers[27] ou de
+le confirmer par quelques-unes de ces attestations de témoins dont il
+corroborait ses dires.
+
+F.-A. AULARD.
+
+[Note 27: Notamment par des extraits d'un Mémoire expositif qu'il
+rédigea le 3 février 1790 et fit approuver par ses compagnons d'armes.
+Ce récit de la conduite de Fournier au début de la Révolution est
+intitulé: _Mémoire expositif des services patriotiques du sieur Fournier
+l'Héritier, ancien habitant de Saint-Domingue, où il a servi seize ans
+dans les milices bourgeoises, et depuis quatre ans domicilié à Paris,
+rue des Vieux-Augustins, paroisse Saint-Eustache, n° 28._ Fournier
+terminait son mémoire en demandant «qu'il lui fût accordé une marque
+honorifique et distinctive qui annonçât manifestement à ses concitoyens,
+et surtout aux colons de Saint-Domingue, des preuves non équivoques de
+ses services patriotiques.» Les membres du Comité de Saint-Eustache
+repoussèrent cette demande en ces termes: «Le Comité de Saint-Eustache,
+en rendant justice au zèle que M. Fournier a montré dans le temps de la
+Révolution, lui a expédié le brevet de service auquel tous les officiers
+provisoires avaient droit de prétendre. Il n'est pas en son pouvoir
+d'accorder d'actes de distinction, qui pourraient mécontenter d'autres
+citoyens qui ont bien mérité de la patrie.»]
+
+
+
+
+MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMÉRICAIN[28]
+
+[Note 28: Fournier modifia ce titre après coup et l'amplifia, dans un
+des deux textes de ses mémoires, de la manière suivante: «La Galerie des
+traîtres ou Mémoires secrets de C. Fournier, Américain, contenant les
+détails de la part active qu'il a eue dans les deux révolutions de
+France, en 1789 et en 1792, contenant aussi l'enchaînement des trahisons
+de Bailly, La Fayette, Louis Capet, Manuel, Petion, Santerre, Carra, et
+plusieurs autres personnages remarqués tant dans les Assemblées
+législatives qu'ailleurs, pour servir de matériaux essentiels à
+l'histoire.»]
+
+
+
+_La postérité saura tout._
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+L'histoire des deux révolutions qui ont extirpé la tyrannie du sol de la
+France et qui y ont fait germer la liberté, l'égalité, enfin la
+République; cette histoire ne pourra être bien composée que du
+rapprochement des mémoires isolés que produiront les principaux acteurs
+de la plus grande scène qui ait jamais eu droit d'étonner l'univers. Les
+journaux du temps, le plus souvent, ne peuvent rapporter que sur des
+aperçus pris au hasard, recueillis loin du théâtre des faits et sans
+montrer la filière des causes d'où sont sortis les différents résultats.
+Le témoin oculaire et le coopérateur des grands actes révolutionnaires
+est dans une position bien plus favorable pour transmettre la vérité aux
+générations futures.
+
+Si quelqu'un a suivi de près tous les mouvements de deux révolutions, je
+puis bien dire que c'est moi. Français, lisez ces mémoires et vous me
+verrez agissant dans toutes les circonstances éclatantes. Ce n'est point
+une vaine gloriole qui me fait mettre ces circonstances au jour, mais
+j'ai pour but d'utilité d'éclairer plusieurs points importants de
+l'histoire, de vous faire voir se dévoiler des manoeuvres qui vous
+apprendront à connaître les hommes, et que tel traître, dont le masque,
+au moment que j'écris, n'est point encore tombé, n'en a pas moins été
+une fausse idole à qui les contemporaines regretteront bien d'avoir
+prostitué leur encens[29]. Enfin vous observerez plus que jamais qu'au
+milieu de toutes les perfidies qui nous ont assaillis, si l'on croyait
+encore à d'autres prodiges qu'à l'énergie et au courage des âmes libres,
+on affirmerait que ce n'a pu être qu'une puissance merveilleuse qui a
+sauvé la nation.
+
+[Note 29: On verra d'ailleurs, vers la fin de ces mémoires, les raisons
+qui me forcent très impérieusement de leur donner la publicité. (_Note
+de Fournier_.)--On sait qu'il ne réalisa pas ce projet de publier ses
+mémoires.]
+
+C'est une vérité reconnue que le sentiment de la liberté est implanté
+naturellement dans tous les coeurs, et que, sous les gouvernements
+tyranniques, tout homme qui ne vit point des abus, soupire secrètement
+après le moment de briser sa chaîne; mais il est encore tout naturel de
+remarquer que les individus qui se trouvent le plus tôt et le mieux
+préparés aux révolutions contre le despotisme sont toujours ceux qui en
+ont le plus souffert. J'étais précisément dans ce cas en France. J'y
+étais revenu, après vingt et un ans de domicile aux colonies, réclamer
+vainement justice auprès du roi et de ses ministres contre l'oppression
+la plus criminelle et la plus inouïe que j'avais éprouvée à
+Saint-Domingue dans ma personne et dans mes biens.[30]
+
+[Note 30: J'avais à Saint-Domingue une habitation et une guildiverie, ou
+fabrique de tafia, de valeur constatée de plus de cinq cent mille
+livres, voisine de celle des sieurs Guibert frères, sur laquelle elle
+obtint une supériorité de succès; elle éveilla leur jalousie. Ils
+étaient alliés au sieur de Bougars, intendant de la colonie, et ils
+avaient du crédit auprès de tous les officiers civils et militaires de
+l'île. Ils profitèrent de ces avantages pour me vexer impunément.
+Chicané, d'abord, sous de vains prétextes, menacé ensuite, poursuivi par
+d'infâmes calomnies, accusé, emprisonné, je finis par avoir la douleur
+de voir ma guildiverie et mon habitation incendiées. Le crédit des
+Guibert, qui leur avait fait commettre envers moi toutes les
+scélératesses sans coup férir, passa de la colonie en France, où j'étais
+revenu pour y demander la justice que j'avais été loin de pouvoir
+trouver à Saint-Domingue. Je la sollicitai en vain près du dernier roi
+et de ses ministres depuis 1781 jusqu'en 1789, et, sans le nouvel ordre
+des choses, je n'eusse jamais eu probablement la satisfaction de voir
+jour à tirer aucun débris de ma fortune spoliée et détruite par les
+criminels Guibert et leurs complices. (_Note de Fournier_.)--Le 5 juin
+1791, il fit à ce sujet une pétition à l'Assemblée nationale, qui fut
+solennellement portée à la barre par les Cordeliers. On trouvera le
+texte de cette pétition dans les papiers de Fournier aux Archives
+nationales. On y trouvera aussi, à la date du 20 mars 1816, un rapport
+de police qui donne la version de ses ennemis sur son rôle à
+Saint-Domingue: «Il habita longtemps l'île de Saint-Domingue où il fut
+chef d'atelier dans diverses habitations, et comme tel chargé de la
+correction des nègres. C'est sans doute dans ces fonctions qu'il
+contracta la férocité qui caractérise les principales actions de sa vie.
+Privé de place, il parvint à s'emparer de l'esprit et de la fortune
+d'une créole et établit une guildiverie ou fabrique de tafia. Mais le
+mauvais succès de ses affaires lui inspira le dessein coupable de mettre
+le feu à son établissement qui se trouvait à proximité de plusieurs
+habitations importantes et d'accuser de ce crime les propriétaires, ses
+voisins. Ayant été débouté de toutes ses réclamations et par suite
+considéré comme un homme dangereux, il fut obligé de quitter la colonie,
+etc.»]
+
+Il y avait en 1789 huit années entières que je poursuivais cette justice
+auprès des corrompus de la cour. J'avais aperçu depuis longtemps que
+j'étais mené par eux, et j'avais vu enfin que le parti-pris avait été de
+se jouer de moi et de ma fortune, de consacrer sans façon la spoliation
+de cette même fortune et de me réduire à la dernière indigence plutôt
+que de punir quelques pervers auteurs de ma ruine.
+
+La vengeance contre une telle infamie me devait donc être toute
+naturelle. Ainsi j'aurais été patriote par ressentiment, si je ne
+l'eusse été par caractère; on ne s'étonnera donc pas de me voir remplir
+un rôle très actif dans chacune des luttes contre la tyrannie, dont je
+vais offrir la description[31].
+
+[Note 31: Tout Paris, toute la France a vu en 1785, 6, 7 et 8, mes
+mémoires imprimés contre le gouvernement de Saint-Domingue, qui ont
+provoqué la chute de tous les agents qui jusque-là y exerçaient
+impunément la plus criante tyrannie. On n'avait point encore vu dans ce
+temps-là écrire contre le despotisme avec une vigueur pareille à celle
+que j'employai. Je donnai sans doute le branle à tous les hommes qui
+depuis osèrent proclamer hautement les grandes vérités qui ont fait
+éclore notre régénération. Il me reste un grand nombre d'exemplaires de
+ces mémoires que l'on peut trouver chez moi. (_Note de Fournier_.)--Nous
+n'avons pas pu nous procurer ces mémoires.]
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+30 JUIN 1789.
+
+_Élargissement des gardes françaises enfermés à l'Abbaye par ordre du
+despotisme._
+
+
+J'avais vu arriver avec joie, au commencement de 1789, le développement
+de l'esprit public qui ouvrait l'entrée à notre heureuse génération. Je
+contemplais en philosophe l'approche du terme où elle devait éclore et,
+avec des affections plus analogues à l'esprit militaire, j'attendais
+pour saisir la première occasion de l'accélérer. Elle se présenta au 30
+juin, quand au Palais, alors Royal, on vint rapporter que plusieurs
+gardes-françaises venaient d'être emprisonnés à l'abbaye de
+Saint-Germain pour avoir refusé le serment exigé par leurs officiers de
+faire feu sur le peuple dans le cas où il s'insurgerait. Ces braves et
+généreux soldats, mille fois louables pour être les premiers qui aient
+rendu hommage à la liberté, devaient se voir transférer, dans la nuit,
+aux prisons de Bicêtre, pour y être pendus entre les deux guichets, à la
+manière exécrablement familière des tyrans.
+
+Leurs camarades qui nous venaient apprendre cette horrible nouvelle nous
+crièrent dans leur désespoir: «_Français, on immole nos frères. Si vous
+perdez une minute pour les sauver, la liberté que nous sommes sur le
+point de conquérir vous échappe; parlez, ce moment va décider si nous
+serons affranchis ou esclaves_.»
+
+Ce discours produisit son effet sur tous les esprits. J'en remarquai la
+bonne disposition sur tous les visages et j'en profitai; ce fut moi qui,
+élevant la voix du milieu de la foule, m'écriai: «Amis, le temps presse,
+ne reculons pas le moment de la liberté, les tyrans font leurs derniers
+efforts pour l'étouffer avant sa naissance: intimidons-les par notre
+courage; si quelqu'un hésite de se mettre à votre tête, me voici tout
+prêt; allons délivrer nos généreux frères, marchons à l'Abbaye[32].»
+
+[Note 32: Il y a dans les papiers de Fournier un imprimé sans lieu ni
+date, qui donne la liste des soldats punis avec les motifs de leurs
+punitions. En voici le texte:
+
+_État des soldats du régiment des Gardes françaises qui ont été délivrés
+le mardi 30 juin des prisons de l'abbaye Saint-Germain-des-Près._
+
+COMPAGNIES. NOMS. OBSERVATIONS.
+
+S. Blancard. _Candellier_. Le 28 juin.--Pour être rentré à dix
+ heures trois quarts; très mauvais sujet.
+
+Flavigny. _Martin_. Le 30 juin.--Au cachot pour avoir
+ _Dervaux_. maltraité un de leurs camarades qui
+ _Desmarais_. n'avait pas voulu sortir étant consigné,
+ après l'avoir blessé d'un coup d'épée au
+ bras et l'avoir mis hors de combat.
+
+Menilglaisc. _Copin_. Le 24 juin.--Déserteur.
+
+Bocquensay. _Vatonne_. Le 28 mai.--Déserteur.
+
+De Brache. _Merix_. Le 6 juin.--Déserteur.
+
+Dépôt. _Chauchon_. Le 30 mai.--Déserteur.
+
+Mazancourt. _Luyot_. Le 29 juin.--A escaladé le mur de la
+ caserne, étant de garde; a vendu deux de
+ ses chemises.
+
+Dépôt. _Raymond_. Le 28 mars.--A volé six livres à un de
+ ses camarades.
+
+Sainte-Marie. _Bourdon_. Le 27 juin.--Par ordre de M. de Gailhac,
+ capitaine, pour le soustraire à vengeance
+ des grenadiers auxquels il n'a pas rendu
+ une lettre anonyme qui leur était
+ adressée, le jour que les soldats se sont
+ évadés.
+
+De Brache. _Gollard_. Le 30 juin.--Pour avoir menacé de tuer
+ son sergent.
+
+ _L'Huillier_. Pour indiscipline marquée et propos
+ séditieux.
+
+Boury. _Dupuis_. Pour s'être révolté contre son caporal
+ et avoir engagé les autres grenadiers
+ à le jeter par la fenêtre.]
+
+Ces derniers mots: _Marchons à l'Abbaye_, furent comme un écho répété
+par toutes les bouches, et dès l'instant le peuple à ma suite vola à la
+forteresse qui renfermait les victimes.
+
+Arrivés à la porte, l'ouverture en est demandée simultanément par moi et
+plusieurs autres citoyens; on la refuse.
+
+Je ne délibère pas, je me transporte, avec plusieurs compagnons de cette
+expédition, dans la Cour du Dragon. Nous y faisons emplettes, et je paie
+de mon argent des masses et des pinces, avec lesquelles nous allons
+briser et enfoncer les fatales portes[33]. Nos détenus, qui étaient avec
+l'affreuse perspective de n'avoir plus que pour quelques moments
+d'existence, se voient rendus à la vie; ils joignent leurs acclamations
+de joie aux nôtres et ils reviennent avec nous au Palais-Royal, où tout
+le peuple qui les attend leur donne des fêtes. On s'embrasse
+fraternellement, on jure de se soutenir les uns les autres vis-à-vis de
+tous les efforts du despotisme contre la liberté naissante; c'est dans
+ces sentiments que tous ceux qui aspiraient à être bientôt des citoyens
+se quittent ce jour-là.
+
+[Note 33: Beaulieu prétend qu'il est de toute fausseté que les portes
+aient été forcées. (_Essais historiques sur les causes et les effets de
+la Révolution de France_, I, 287.)]
+
+Croira-t-on que généralement on était encore si loin des principes à
+cette époque que, le lendemain de l'événement que je viens de décrire,
+on parut croire que ceux qui, la veille, avaient été soustraits au
+couteau de la tyrannie par la protection du peuple souverain avaient
+besoin du pardon de celui qui, à Versailles, n'exerçait la suprême
+puissance que par usurpation?
+
+Il est cependant vrai qu'on fit pour les gardes françaises l'absurde
+démarche d'aller à ce Versailles solliciter _leur grâce_ auprès du
+dernier roi, qui, au milieu des agitations révolutionnaires qui se
+succédaient alors avec beaucoup de rapidité, n'osa point manifester
+évidemment les véritables dispositions de son âme altière. Il est très
+sûr que ce fameux despote était vivement choqué de l'acte auquel les
+prisonniers devaient leur délivrance. Le plus profond mépris de son
+insolente autorité n'y était pas déguisé. Ainsi, au lieu de grâce, il
+eût satisfait son inclination sanguinaire en envoyant bien vite au gibet
+ceux qui, par un coup heureux, en étaient déjà échappés.
+
+Mais le moment était un moment de terreur pour le tyran; il devait donc,
+ainsi qu'il a toujours su si bien le faire, dissimuler. Il le fit, mais
+pourtant sans perdre l'espoir de satisfaire sa vengeance et sa soif du
+sang.
+
+Le système des tyrans en chef et subalternes, pour étouffer les
+premières étincelles de la liberté et perpétuer l'esclavage de la
+nation, était de faire de temps à autre, divers essais pour faire
+assassiner le peuple par les troupes. On avait commencé par provoquer le
+pillage et l'incendie de la manufacture Réveillon, pour prendre occasion
+de faire fusiller les citoyens par les soldats.
+
+Mais l'opinion publique qui, bientôt éclairée sur cette atrocité, criait
+vengeance contre leurs auteurs; mais les soldats qui déploraient
+amèrement l'erreur qui les avait rendus l'instrument d'une telle
+oppression, avaient déjà rendu à cette époque le despotisme très
+circonspect et très craignant de blesser le peuple. Il crut que des
+instants plus prospères pourraient bientôt succéder. En conséquence, il
+temporisa. Mais, le 14 juillet, jour marqué dans les destins des
+siècles, arriva pour déranger tous les noirs projets des oppresseurs de
+la terre. La justice de fait fut rendue aux braves gardes françaises et
+le despote n'eut plus le temps de songer à les punir.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+12 JUILLET 1789.
+
+_Lambesc aux Tuileries._
+
+
+Jusqu'à l'époque à jamais mémorable du 14, l'infâme horde des valets de
+la cour n'avait point encore appris ce que peut le peuple uni dans toute
+sa masse et qui, las du joug, a sérieusement résolu de le briser. Cette
+caste orgueilleuse de soi-disant nobles, en possession depuis des
+siècles de vexer impunément la multitude, croyait toujours conserver cet
+odieux privilège.
+
+C'est sans doute sur ces principes que l'atroce Lambesc fit le 12 son
+entrée aux Tuileries, où il commit l'acte affreux de massacrer un
+vieillard paisible et sans défense.
+
+Ce fut aux cris que le sang de cette victime fit jeter à tout Paris que
+plusieurs citoyens et moi, toujours en éveil depuis qu'il était question
+de travailler au salut de la patrie, nous nous rendîmes sur le théâtre
+du sacrifice.
+
+Des épées étaient les seules armes que les simples particuliers eussent
+alors. C'est avec ces frêles instruments de défense que nous osâmes
+braver la fureur du sanguinaire Lambesc et de sa troupe aveuglément
+féroce. Le seul courage de la liberté nous rendit complètement
+victorieux du maître esclave et de ses subalternes. Nous les expulsâmes
+du Jardin des Tuileries, et, pour assurer le succès de notre expédition
+en prévenant leur retour, nous sommes restés jusqu'à minuit à la place
+de la Révolution, lors appelée _de Louis XV_. Personne ne s'avisa de
+venir nous y troubler[34].
+
+[Note 34: Sur l'affaire du prince Lambesc, voir aussi le _Précis
+historique et justificatif de Charles-Eugène de Lorraine, prince de
+Lambesc_, s.l.n.d. (1790), in-4. Bibl. nat., Lb 39/3350. Nous avons
+annoncé dans notre introduction que nous reproduirions en note, à titre
+de variantes, les principaux passages du _Mémoire expositif_ que
+Fournier rédigea le 3 février 1790 et fit approuver à ses compagnons
+d'armes. Voici ce qu'on y lit sur les événements qui font l'objet de ce
+chapitre: «On ne se rappelle encore qu'avec une sorte de saisissement,
+la consternation, le trouble et l'effroi qui commencèrent à désoler tout
+Paris, dans l'après-midi du 12 juillet dernier. Les troupes campées aux
+Champs-Elysées jetèrent avec une audace effrénée, sous les ordres du
+prince Lambesc, la confusion et le trouble jusque dans le jardin des
+Tuileries.
+
+«Le sieur Fournier, qui s'était déjà, depuis plusieurs jours, abouché
+avec une cinquantaine d'anciens militaires de sa connaissance pour se
+tenir prêts en armes au premier mouvement des troupes, s'y porta avec sa
+nouvelle compagnie pour les en chasser, jusqu'à dix heures du soir.»]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+13 JUILLET 1789
+
+_Première formation des citoyens en corps armé. J'en suis nommé le
+chef._
+
+
+Déjà l'on était bien pénétré que le temps était venu de travailler à la
+conquête de la liberté; ainsi chacun sentait qu'aucun moment n'était à
+perdre. Tous les bons citoyens étaient en état de surveillance
+permanente. L'annonce des dangers avait fait porter le peuple, dès les
+quatre heures du matin, au Palais-Royal, aujourd'hui le jardin de
+l'Égalité.
+
+J'y arrivai à cinq heures.
+
+Le peuple délibérait pour la formation des citoyens en corps national
+armé et pour le choix d'un chef. Ce fut sur moi que ce choix tomba. Dès
+lors nous nous mîmes en état permanent de service militaire, et chacun
+de nous appréciant déjà, dans toute leur étendue, les devoirs que lui
+impose la qualité de défenseur de la liberté, considère que sa tâche
+n'est plus que de se mettre en perpétuelle opposition contre le
+despotisme et tous ses satellites.
+
+Je sors du Palais-Royal à la tête de mes frères d'armes. La seule
+confiance qu'inspire le sentiment de la liberté nous faisait nous
+considérer comme étant en armes. Nous n'avions encore que des bâtons, de
+vieilles épées, des croissants, des fourches, des bêches, etc., et c'est
+dès ce moment que commencèrent les patrouilles. Nous entrons dans la rue
+Saint-Honoré, et parvenus devant la porte de l'Oratoire, nous arrêtons
+un cavalier qui portait des paquets à Saint-Denis aux troupes qui y
+étaient campées. Je fis saisir ces paquets et nous les portâmes à
+l'Hôtel de Ville.
+
+J'en descendis et, avec l'avis de mes camarades, je fis aussitôt sonner
+le tocsin. Déjà trop d'indices s'étaient cumulés pour nous faire sentir
+la nécessité de cette grande mesure. Ce son d'alarme ayant donné l'éveil
+général dans Paris, ce me fut une conquête aisée que celle de m'emparer
+de plusieurs corps de garde occupés par des soldats encore au compte des
+despotes, mais dont le coeur était déjà gagné à la nation. Presque tous
+vinrent s'unir à moi et grossir ma troupe; elle s'augmenta spécialement
+de tous les braves du corps de garde de la pointe Saint-Eustache et de
+celui des gardes françaises de la rue de la Jussienne.
+
+A trois heures, nous nous sommes ralliés à l'église Saint-Eustache et
+j'y fus proclamé commandant à l'unanimité[35]. Mon corps se montait le
+même soir à huit cents hommes, lorsque nous nous emparâmes à la nuit
+tombante de la salle des francs-maçons, rue Coq-Héron, où j'établis mon
+corps de garde[36].
+
+[Note 35: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, un
+procès-verbal de sa nomination de capitaine commandant d'une des
+compagnies du district de Saint-Eustache (13 juillet 1789).]
+
+[Note 36: _Mémoire expositif_: «Le lendemain matin 13, le district
+Saint-Eustache s'était assemblé, comme tous les districts, pour aviser
+aux moyens de sauver la chose publique en danger. Le sieur Fournier s'y
+rendit. Il y exposa, avec autant d'intérêt que de force, qu'il n'était
+pas question dans un moment aussi critique de faire de beaux et longs
+discours, mais qu'il fallait s'armer courageusement, sans différer, et
+défendre la cité en danger; que, dans ce dessein, il avait déjà formé,
+sur le district, un corps de volontaires bien armés tout prêts à se
+porter partout où le besoin et le danger commun les appelleraient. Cette
+motion fut sur le champ adoptée unanimement, et le sieur Fournier
+reconnu, en conséquence, chef pour commander un corps de troupes dans la
+défense très urgente de la cité.
+
+«Le même jour, il établit un corps de garde avec ces cinquante
+volontaires dans la rue Coq-Héron. Bientôt trois cent cinquante autres
+braves, tant gardes françaises et suisses que bourgeois patriotes, se
+joignirent au sieur Fournier; ce qui composa tout à coup un corps de
+quatre cents volontaires, lequel, s'étant promptement augmenté du
+double, se divisa en huit compagnies de cent hommes chacune.
+
+«Ce corps de volontaires, dont le bel ordre et la régularité se firent
+admirer de tout Paris, a constamment servi avec zèle, intelligence et
+désintéressement durant les quatre mois qu'il est resté en activité, et
+reçut, de toutes parts, des éloges mérités pour sa conduite généreuse et
+sa bravoure.»]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+14 JUILLET 1789
+
+_Mon rôle à la Bastille_[37].
+
+[Note 37: Les services de Fournier à cette époque sont attestés par
+divers certificats joints à son dossier aux Archives. Citons notamment
+une affiche imprimée, en date du 13 août 1789, signée des officiers
+composant le bureau du district de Saint-Eustache. Ces officiers
+attestent l'honorabilité de Fournier qui a rempli les fonctions de
+capitaine du district depuis le 12 juillet dernier. Il y a aussi un
+imprimé, en date du 5 septembre 1789, intitulé: _Extrait d'un mémoire
+concernant les services de la compagnie de M. Fournier, l'un des
+commandants du district de Saint-Eustache_; s.l.n.d. (5 septembre 1789),
+in-8 de 7 pages. Ce mémoire, signé des officiers et soldats de la
+compagnie de Fournier, est revêtu de l'approbation de La Fayette.]
+
+La chaleur de la liberté était montée au plus haut point du thermomètre.
+Tous les esprits se trouvaient animés de son feu divin. Le peuple était
+parvenu à acquérir le sentiment de la souveraineté, et il ne voulait pas
+tarder davantage à montrer aux despotes qu'il était capable d'en prendre
+l'exercice.
+
+J'avais senti avec tous les bons patriotes que le moment de livrer
+combat était arrivé. Il fallait s'y préparer par toutes les dispositions
+nécessaires. Je vais à la Ville avec un détachement nombreux pour
+demander des munitions; on m'en refuse. Le scélérat Flesselles, prévôt
+des marchands, et ses échevins n'avaient pas un système qui s'adaptât à
+nos projets de révolution. L'indignation que leur procédé excite en moi
+m'aurait peut-être porté à des mouvements sinistres, si je n'eusse
+éprouvé une diversion par des cris: _à la Bastille!_ qui tout à coup
+vinrent remplir la place de Grève et tous les environs de la Maison de
+Ville. Je cours avec mon détachement à la Bastille, je me place près du
+pont-levis, du côté des cuisines: on jugera que je n'étais pas dans
+l'endroit le moins périlleux, quand j'aurai appris que deux citoyens à
+mes côtés furent blessés à mort, que deux jeunes gens de douze à quinze
+ans y eurent chacun un bras percé d'une balle, et que moi-même je fus
+légèrement blessé à la jambe droite.
+
+J'aperçus que, sans munitions, sans armes, nous étions dans la situation
+de ne pouvoir opposer qu'une bonne volonté inutile et que nous péririons
+tous l'un après l'autre sans rien gagner sur nos ennemis. Alors je
+jugeai que c'était déjà trop de sang versé sans fruit et qu'il ne
+fallait pas laisser plus longtemps des braves gens exposés en vain.
+
+J'arrêtai une double mesure, celle de faire transporter mes blessés à
+l'Hôtel de Ville et celle d'y retourner moi-même pour montrer les dents
+aux traîtres municipes d'alors et en obtenir, bon gré mal gré, des
+munitions.
+
+Je trouvai à la Ville l'infâme Flesselles et l'intrigant Lasalle. Je les
+forçai de me délivrer dix livres de balles et six livres de poudre; ce
+fait est constaté par les procès-verbaux de l'Hôtel de Ville. On peut y
+vérifier que c'est moi qui m'y suis fait délivrer des munitions le
+premier et qui de suite en ai fait délivrer à deux ou trois autres
+personnes à peu près même quantité.
+
+De ce moment, mes vues sur le plan d'attaque de la Bastille
+s'étendirent. Je n'eus pas de peine à concevoir que les secours que je
+venais d'obtenir étaient trop faibles pour mettre à portée de faire avec
+avantage le siège de la forteresse. J'avise donc à de plus grands
+moyens. Je descends sur la place de Grève; là, ma sensibilité est mise à
+l'épreuve par le spectacle de mes blessés que je retrouve et que
+personne n'a encore songé à secourir. Après avoir pourvu à ce qu'ils
+soient transportés à l'hôpital, je distribue mes munitions aux citoyens
+de mon commandement qui avaient des fusils et je les renvoie à la
+Bastille pour garder, en attendant mon retour, une grosse pièce de canon
+déjà saisie par mes frères d'armes à l'arsenal.
+
+Je poursuis aussitôt l'exécution du plan que je viens de dire avoir
+conçu de procurer de grands moyens de vaincre. Je cours à la tête de mes
+braves aux Invalides; nous y pénétrons sans éprouver de résistance
+notable; sans doute, ce fut moins le patriotisme que la peur qui
+détermina l'état-major des Invalides à ne point montrer une grande
+opposition, lorsque les citoyens se présentèrent chez eux.
+
+Les officiers de cette maison firent cependant preuve de dispositions
+bien équivoques, lorsque je leur demandai des armes, et qu'ils
+répondirent n'en point avoir. Il fallut leur en arracher. A la suite
+d'une perquisition très exacte, nous découvrons dans une cave 1,800
+fusils que je fais distribuer tant à mon corps qu'à d'autres citoyens.
+On sait que ce n'était là qu'une partie des armes des Invalides, et
+qu'il y fut pris en tout, ce jour-là, trente-deux mille fusils.
+
+Je me transporte dans un magasin où je suis instruit qu'il y a des
+munitions; nous y prenons plusieurs barils de poudre. Je me reconnais
+dès lors un peu plus en état de me présenter devant l'antre fameux du
+despotisme.
+
+Dans les grands moments de crise, il est bien avantageux de songer à
+tout. Je ne devais pas perdre de vue l'ordre intérieur: c'est pourquoi
+je détachai une partie de mon monde pour l'envoyer faire le service au
+corps-de-garde de la rue Coq-Héron. Avec le surplus, je me rendis de
+nouveau à la Bastille. C'est en y faisant notre entrée victorieuse que
+nous aperçûmes les premières véritables lueurs de la liberté.
+
+Je ne participai en rien à la conduite qui fut faite de De Launey à
+l'Hôtel de Ville. Je restai à la Bastille avec mes frères d'armes
+pendant toute la nuit, pour assurer dans ces premiers moments la
+conservation de notre intéressante conquête[38].
+
+[Note 38: _Mémoire expositif_: «Le mardi 14, dès six heures du matin,
+quatre cents volontaires, sous les ordres du sieur Fournier, se
+rendirent à l'Hôtel de Ville pour y demander, mais inutilement, au sieur
+Flesselles des armes et des munitions. Sur le refus de ce magistrat
+municipal, le sieur Fournier, après en avoir instruit sa troupe et
+délibéré avec ses officiers, se transporta avec eux sur l'heure même à
+la Bastille pour en conquérir. Un petit nombre seulement étaient armés
+de fusils, les autres ne l'étaient que de sabres et de bâtons; ils
+enfoncèrent néanmoins l'entrée et s'y avancèrent jusqu'auprès de la
+cuisine. A la droite du sieur Fournier, tout près du grand pont-levis,
+un garde française fut blessé à mort et un jeune homme de quatorze ans
+transpercé d'une balle. Le sieur Fournier, pour leur procurer des
+secours, les fit transporter à l'Hôtel de Ville.
+
+«Sur une seconde demande faite à grands cris, mêlés de reproches amers
+dictés par l'indignation, le sieur Fournier ne put obtenir du traître
+Flesselles qu'environ dix livres de poudre et quatre livres de balles:
+cette modicité de munition était, de la part de l'officier municipal,
+une vraie dérision.
+
+«Descendu sur la place, le sieur Fournier délibéra de nouveau avec les
+officiers de sa troupe sur le parti à prendre dans une aussi pressante
+nécessité, et il fut résolu, d'une voix unanime que les volontaires, qui
+n'étaient pas convenablement armés, se rendraient dès l'instant, sous la
+conduite du sieur Pelletier de l'Épine, à l'Hôtel royal des Invalides
+pour s'emparer de la grosse artillerie et des fusils dont on s'armerait.
+Cette résolution fut ponctuellement exécutée.
+
+«Le sieur Fournier, qui s'était fortement persuadé que la Bastille, si
+elle était attaquée vivement de plusieurs côtés à la fois, n'était pas
+imprenable, retourna continuer l'attaque avec tous les volontaires qui
+s'étaient armés. Ils combattirent avec intrépidité sans relâche jusqu'à
+ce que l'entrée en eût été victorieusement forcée, alors ils
+s'emparèrent à l'instant des cachots qui, selon eux, semblaient être les
+plus suspects.
+
+«Tandis que le sieur Fournier était occupé de la sorte, le sieur de
+l'Épine, qui s'était emparé de la grosse artillerie des Invalides,
+s'occupait, sous ses ordres, du placement des divers canons conquis, du
+soin de les faire conduire et de les faire placer à l'Hôtel de Ville, où
+le sieur de Flesselles n'était plus, au cloître Saint-Honoré, au
+Palais-Royal, etc.»]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+15 JUILLET 1789
+
+_J'achève la destruction du tombeau de la tyrannie. J'en sauve les
+papiers._
+
+
+A la pointe du jour, je me rendis à mon corps-de-garde où j'ai rassemblé
+une grande force armée, composée d'un nombre considérable de citoyens
+ensemble, de gardes françaises, gardes suisses, etc. Je revins avec ce
+renfort à la Bastille. J'avais senti la nécessité d'avoir ce renfort
+pour lever les obstacles qui s'opposaient à ce que les patriotes
+achevassent ce que la veille ils avaient si heureusement commencé.
+
+On avait bien ouvert la plupart des cachots le 14; on avait délivré les
+prisonniers qui s'y étaient trouvés; mais la précipitation et
+l'étourdissement avaient été le résultat nécessaire de la scène
+extraordinaire qui s'était offerte. Plusieurs cachots s'étaient dérobés
+à l'exactitude des recherches du même jour 14; découverts le 15, j'en
+avais requis l'ouverture. Des hommes, sous le nom de députés de l'Hôtel
+de Ville, s'y opposaient. Étonnante chose que, le lendemain d'un jour où
+le peuple français avait déployé tant d'énergie, des esclaves eussent
+osé vouloir faire rétrograder la Révolution! J'entre; je fais occuper
+tous les postes par ma troupe; je demande aux prétendus députés leurs
+pouvoirs; je demande également les clés des cachots qui restent à
+ouvrir: on me refuse tout. Je prends le parti de faire rompre et briser
+toutes les portes de ces affreuses demeures sépulcrales, où nous nous
+attendions de trouver encore quelques victimes enterrées vives. Personne
+n'habitait plus ces sombres et infernaux séjours; mais des chaînes, et
+autres instruments de supplice qui s'offrirent à notre vue, nous
+apprirent que c'était là où les malheureux que l'on voulait conduire à
+la mort par de longues souffrances expiaient des actes sans doute
+vertueux aux yeux de la raison, mais qui, aux yeux du despotisme,
+étaient les derniers des crimes.
+
+Trois mesures importantes me restaient à suivre à la Bastille pour
+assurer à la nation tout l'avantage qu'elle pouvait tirer de sa
+conquête. J'en dirigeai l'exécution avec toute l'exactitude qu'un zèle
+sans bornes peut inspirer.
+
+La première de ces mesures consista à déloger tout le canon de la
+Bastille pour en armer Paris: mes frères d'armes, ainsi que moi, nous en
+fîmes la distribution dans tous les districts.
+
+La seconde mesure était de mettre dans un sûr dépôt une quantité immense
+de papiers dans lesquels il devait se trouver de quoi transmettre à la
+postérité l'histoire complète des grands forfaits du despotisme en
+France, afin de léguer à nos neveux, avec la liberté consolidée, une
+perpétuelle horreur et un sentiment durable de défiance contre le retour
+de la tyrannie.
+
+Nous fîmes charger quatre voitures de ces papiers, que nous avions
+réunis tant dans des cartons que dans des caisses, et nous les déposâmes
+à l'Hôtel de Ville.
+
+J'observe que ce n'était encore qu'une partie des papiers de la
+Bastille. Le peuple, avide de pénétrer dans les horribles secrets du
+despotisme, en avait fait la veille un très grand gaspillage. J'ai de
+Manuel une lettre par laquelle il m'avait annoncé que le dépouillement
+serait fait de cette partie déposée à la Ville, et que cet extrait des
+atrocités de la tyrannie recevrait la publicité la plus complète[39].
+J'ignore pourquoi rien n'en a été fait. Mais Manuel m'a appris à le
+connaître: il a eu apparemment ses raisons de cacher au peuple les
+monstrueux secrets du despotisme. Et pourquoi le Conseil général de la
+Commune ne met-il pas au rang de ses devoirs de les dévoiler? Ces
+horribles mystères appartiennent au peuple. Comme citoyen, comme membre
+du peuple, je somme, au nom du peuple, le Conseil général de lui donner
+connaissance de ce dépôt horrible et précieux.
+
+[Note 39: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, une lettre de
+Manuel relative aux papiers de la Bastille, et datée du 19 mai 1792.]
+
+Enfin, la dernière mesure fut de désespérer l'aristocratie, qui pouvait
+croire à une nouvelle résurrection, et de lui montrer la volonté ferme
+et constante du peuple français, en prévenant la réédification du
+monument honteux de la barbarie des rois.
+
+Mes harangues au peuple, pour l'engager à se livrer à la démolition de
+la Bastille, eurent un prompt effet. Un peuple disposé aux révolutions
+pour la liberté est très docile aux conseils d'exécution qui lui sont
+donnés pour tout ce qui lui paraît tendre à le faire arriver au but[40].
+
+[Note 40: _Mémoire justificatif_: «Cependant les volontaires n'avaient
+pas désemparé de la Bastille: leur présence y était nécessaire pour y
+maintenir l'ordre et y veiller à la sûreté des citoyens qui s'y
+portaient en foule. Dans une telle confusion, il était inévitable qu'il
+s'y commît des abus: ils en firent cesser quelques-uns et en réprimèrent
+d'autres. Une chose surtout fixa leur attention et parut demander leurs
+soins, c'était un cachot fermé dont la porte était gardée par plusieurs
+gardes particuliers. Le sieur Fournier, informé que ce cachot contenait
+les archives de la Bastille, que depuis cinq heures du matin (c'était le
+15, le lendemain de la prise) des personnes, se prétendant munies d'une
+commission de la Ville, avaient fait un dépouillement provisoire des
+papiers de ces archives, en avaient formé des liasses considérables et
+rempli des malles. Quatre voitures déjà chargées de ces papiers étaient
+prêtes à partir. Le sieur Fournier, sur le refus de représenter la
+commission et sur le mauvais compte qui lui fut rendu de la distribution
+de ces papiers et de ce que contenait le cachot, donna ordre d'enfoncer
+la porte. Il fit arrêter un sieur Charlet, qui paraissait être un
+porteur de clef, et qui se disait électeur et commissaire de la Ville au
+dépouillement de ces papiers et de ce que contenait ce cachot, qu'il
+était chargé, disait-il, de faire conduire dans un dépôt. Le sieur
+Fournier fit conduire le sieur Charlet et les quatre voitures de papiers
+à l'Hôtel de Ville par le sieur Pelletier de l'Épine et Millet de
+Marcilly et un détachement de volontaires, qui (_sic_), après avoir fait
+son rapport au bureau de la Ville, fut chargé de veiller avec son
+détachement à la décharge des voitures de papiers et de continuer d'y
+apporter leurs soins jusqu'à ce qu'ils eussent été en totalité
+transportés à l'Hôtel de Ville.»]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+16 JUILLET 1789
+
+_Je préviens l'incendie des lettres à la poste._
+
+
+Un moyen infernal avait été inventé par la coalition aristocratique et
+de la cour pour rendre infructueux les généreux efforts du 14. On
+s'était flatté d'armer les provinces contre Paris et d'assurer la guerre
+civile par une mesure doublement perfide. Tandis que, d'un côté, on
+expédiait des courriers dans toutes les parties du royaume, pour
+annoncer que Paris était en cendres et que l'on y avait massacré tous
+les patriotes et jusqu'aux femmes et enfants, on avait arrêté d'un autre
+côté d'empêcher les véritables relations de parvenir, en incendiant
+toutes les lettres à la poste. Averti secrètement de cette atroce
+manoeuvre, j'investis l'hôtel des postes, je m'empare du ci-devant baron
+d'Ogny, directeur général. J'arrête l'incendie déjà commencé depuis une
+demi-heure dans une grande grille de fer, au milieu d'une cour bornée
+par quatre murailles. Je conduis d'Ogny à l'Hôtel de Ville, où il subit
+interrogatoire. Je demande deux députés de l'Assemblée constituante,
+pour concerter avec eux les mesures convenables. Je propose un arrêté
+pour nommer dans l'instant quatre commissaires pour vérifier les départs
+et arrivées des lettres, afin d'assurer la correspondance de l'Europe,
+et rassurer le royaume et les étrangers sur le sort de la nation. On
+adopte cet arrêté dont j'exigeai aussitôt l'affiche dans tout Paris. Son
+résultat est de rendre dès ce moment la correspondance très exacte. Mais
+d'Ogny, dont la scélératesse méritait la plus exemplaire répression,
+reçut de la part de deux traîtres que la France aveugle idolâtre et dont
+elle se repentit depuis, d'Ogny reçut, dis-je, de Bailly et de La
+Fayette une récompense éclatante de ses affreux services. La postérité
+voudra-t-elle croire que La Fayette parvint à faire nommer d'Ogny
+commandant à ma place du bataillon de Saint-Eustache?
+
+Ceci cesse d'étonner, lorsqu'on considère que les deux fameux intrigants
+que je viens de nommer étaient à cette époque en possession pleine et
+entière de l'esprit public qu'ils étaient complètement parvenus à
+égarer. Le faux masque de patriotisme sous lequel ils couvraient leur
+duplicité, était tel qu'il fallait, pour les mettre à portée de
+paralyser la nation sans qu'elle s'en aperçut. Mon énergie civique
+n'entrait point dans leur plan. Les volontaires du corps de garde firent
+faire à leurs frais un drapeau avec cette inscription qui fut toujours
+ma devise: _Étendard de la liberté. Destruction des tyrans_[41]. Ce
+n'était point de cela dont il s'agissait dans le système des La Fayette
+et des Bailly[42].
+
+[Note 41: Il y a dans les papiers de Fournier une pièce qui semble
+contredire cette allégation. C'est une attestation du district de
+Saint-Eustache, en date du 8 septembre 1789, que Fournier et sa
+compagnie ont fait bénir par le curé de Saint-Eustache «un drapeau aux
+couleurs nationales sur lequel étaient empreints les attributs du
+district et le chiffre de M. le marquis de la Fayette.»]
+
+[Note 42: _Mémoire justificatif_: «Le jeudi 16, le sieur Fournier,
+informé que l'on brûlait mystérieusement et dans le plus grand secret
+une quantité considérable de papiers à l'Hôtel de la poste aux lettres,
+s'y transporta à l'instant. D'abord il se saisit prudemment de toutes
+les portes de l'Hôtel. Il fit ensuite entrer avec lui douze braves
+Suisses pour en garder l'intérieur. Cette démarche était certainement
+importante et délicate: elle exigeait de l'activité et de la célérité.
+Le sieur Fournier y mit encore de l'honnêteté, et à ce sujet il ne
+craint pas d'invoquer le témoignage même de M. le comte d'Ogny,
+administrateur général des postes et messageries de France. Ce n'est pas
+qu'il n'ait éprouvé beaucoup de difficultés de la part de celui-ci, qui
+d'abord déniait hautement l'incendie des papiers, et qu'il n'y ait même
+eu entre eux de vifs et d'assez longs débats.
+
+«Mais le sieur Fournier, toujours actif dans ses expéditions et qui ne
+souffre ni subterfuge ni délai, ordonne sur le champ, pour les faire
+promptement cesser, des recherches exactes dans toutes les parties de
+l'Hôtel. Alors M. d'Ogny, voyant qu'on allait fouiller dans une petite
+cour dérobée, avoua que véritablement on avait brûlé, la veille dans
+cette cour, sans conséquence quelques papiers inutiles. Bientôt le sieur
+Fournier menaça d'en faire enfoncer la porte si elle ne lui était pas
+ouverte à l'instant et les clefs furent apportées.
+
+«Le sieur Fournier, étant entré dans cette cour, y trouva une grille de
+fer d'environ trois pieds carrés et un homme tout occupé à brûler des
+papiers. Vraisemblablement il ne brûlait que les lettres des patriotes
+qui annonçaient, dans les provinces, la révolution et la nouvelle
+position des choses. Car on sut depuis des provinces que beaucoup de
+lettres incendiaires y étaient parvenues par la voie des courriers
+ordinaires. Quoi qu'il en soit, l'incendie fut arrêté, l'homme saisi, et
+M. d'Ogny sommé de se rendre à l'Hôtel de Ville. Le sieur Fournier l'y
+conduisit bien escorté et y fit son rapport au Comité de police.
+
+«Sur cette entrefaite, arrivèrent à l'Hôtel de Ville deux députés de
+l'Assemblée nationale, et il fut arrêté en leur présence qu'il y aurait
+provisoirement, et jusqu'à ce que l'Assemblée nationale en eût autrement
+ordonné, quatre électeurs pour vérifier à l'Hôtel des postes le départ
+et l'arrivée des courriers. Cette prudente délibération fut affichée
+dans tout Paris. Assurément la sûreté de l'assistance publique
+n'exigeait pas moins que cette sage précaution.
+
+«Ainsi c'est aux soins vigilants du sieur Fournier que toute la France
+est redevable de cette précieuse sûreté dans le moment de ses plus
+violentes crises. M. d'Ogny lui doit même d'avoir été dérobé et
+soustrait, par son active vigilance, aux fureurs de la populace qui
+voulait le hisser au Coin du Roi et le voir figurer un fatal réverbère.
+Heureusement pour cet administrateur, il en fut quitte seulement pour la
+peur.
+
+«Le 17, le sieur Fournier, allant à la tête de ses volontaires au-devant
+du Roi qui venait, en conséquence de la révolution, faire son entrée à
+Paris, aperçut sur la route un détachement de troupes suisses en armes
+et bagages, ayant chacun trente coups à tirer, mais sans officiers et
+seulement un caporal à leur tête. Il crut devoir les questionner et leur
+demander de rendre les armes, ce qu'ils firent de bonne grâce. Il
+distribua leurs munitions à ses volontaires. Comme ces Suisses
+paraissaient agir de bonne foi, il leur laissa leurs fusils, les faisant
+seulement garder à vue. Ils n'avaient point pris de nourriture depuis
+deux jours, dirent-ils. Le sieur Fournier leur fit donner à boire et à
+manger, a ses frais. Une citoyenne généreuse, la dame Morel, devant la
+porte de laquelle ceci se passait, voulut participer à cet acte
+d'humanité. Elle fit distribuer ensuite aux soldats du pain et même des
+rafraîchissements de diverses sortes. Véritablement, les vivres étaient
+rares alors: on en obtenait difficilement, même à prix d'argent. Il
+fallait pourtant en procurer aux défenseurs de la patrie. C'était là un
+devoir patriotique et le sieur Fournier le remplit généreusement. Il
+nourrit de ses deniers, durant neuf jours, une compagnie de gardes
+françaises, une compagnie de gardes suisses, le corps de garde des
+pompiers de la rue de la Jussienne et même en partie, durant le même
+temps, les deux corps de garde de cette même rue.
+
+«Grâce aux généreux officiers des volontaires, ces deux corps de garde
+n'ont même rien coûté, ou presque rien coûté, vu leur grand nombre, au
+district Saint-Eustache durant les trois mois qu'ils ont été en
+activité.
+
+«Partout où il y avait un service critique et du danger, le corps des
+volontaires, qui y était presque, toujours commandé, s'y portait avec
+zèle; dans la vallée de Montmorency, à l'Hôtel de Ville à l'occasion de
+l'émeute causée par le bateau de poudre suspecte, à l'_Opéra_, lorsque
+le bruit qu'on allait le brûler se fut répandu. Le sieur Fournier fut
+même engagé de commander en personne ce poste-là, etc., etc.
+
+«Il y avait souvent jour et nuit, surtout dans le commencement de la
+Révolution, trois ou quatre détachements de 20, 30, 40 et jusqu'à 50
+hommes pendant des deux et trois jours en campagne aux frais des
+volontaires; les gardes soldés, car il y en avait toujours dans ces
+détachements, étaient défrayés par les volontaires; de manière que
+lorsqu'ils rentraient au corps de garde, ils recevaient leur paye
+franche.
+
+«Le sieur Fournier, ayant obtenu pour son corps la permission d'avoir un
+drapeau, M. de La Fayette, qui avait passé ce corps en revue dans son
+hôtel, souhaita d'y voir placé son chiffre: il voulut même assister avec
+son état-major à la bénédiction pompeuse de ce drapeau qui fut faite en
+l'église Saint-Eustache.
+
+«On croirait presque que depuis cette époque, et à l'occasion de cette
+double faveur de M. le général, la jalousie est entrée dans le district
+Saint-Eustache; du moins il est arrivé que le corps des volontaires du
+sieur Fournier est en partie resté sans activité; mais, nonobstant cette
+inaction actuelle, les membres sont toujours unis de coeur et de
+sentiments. Comme le salut public est leur _devise_ et leur but, ils
+attendent les ordres du général, lorsque le cas l'exigera pour la
+défense de la patrie et pour le service indivisible de la nation et du
+roi.»]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+5 OCTOBRE 1789
+
+_Voyage de Versailles._
+
+
+Depuis que l'intrigue perverse des deux directeurs de la France m'avait
+supplanté pour mettre à ma place un grand scélérat, j'étais resté coi
+dans mon asile, après m'être écrié comme Brutus: _O vertu! tu n'es donc
+bonne à rien sur cette terre dépravée!_
+
+Mais le spectacle de mes frères criant la faim, à l'époque du 5 octobre,
+ne put plus contenir davantage ma sensibilité. L'exécrable horde
+aristocratique et royale avait formé le complot de réduire à
+l'esclavage, par la famine, cette nation qu'elle ne voyait pas lieu par
+d'autrès moyens de faire renoncer à son projet de conquérir sa liberté.
+J'entends, ce jour-là, dès sept heures du matin[43], les cris d'une
+alarme générale et le tocsin qui sonne. Je cours à la Ville. J'y trouve
+le peuple qui, à ma vue, s'écrie: «_Fournier, conduisez-nous à
+Versailles où nous voulons aller demander du pain_.» Je répondis que
+j'irais si je pouvais rassembler une force armée suffisante.
+
+[Note 43: J'avais rendez-vous à la même heure au Comité militaire de la
+ville avec Bailly et La Fayette pour l'examen de mon plan des 6,000
+hommes. (_Note de Fournier_.)]
+
+Le corps des Vainqueurs de la Bastille se mit en mouvement le premier
+et, de concert avec les femmes, il fut à Versailles où il s'empara, au
+milieu de la place d'Armes, des gardes du corps et des troupes du
+despotisme qui y étaient postées.
+
+Je ne crus pas devoir perdre un moment. Je courus dans Paris pour
+rallier le plus qu'il me serait possible de bons citoyens.
+
+Arrivé à Saint-Eustache, j'y trouve d'Ogny, commandant, mon successeur,
+sous lequel les citoyens refusaient de marcher. D'Ogny eut la bassesse
+de recourir à moi pour me prier de les rassembler; il s'agissait du
+salut public; je ne me prêtai pas à d'autres considérations. Je n'eus
+besoin que de dire à mes anciens camarades: «_Frères, me
+reconnaissez-vous?_» A l'instant, toutes les compagnies furent sous les
+armes. Croira-t-on qu'aussitôt d'Ogny eut l'impudeur de se mettre _avec
+moi à la tête_ de ces mêmes compagnies qui se rendirent à l'Hôtel de
+Ville? Là s'engagea un conflit pour savoir à qui, de d'Ogny ou de moi,
+resterait le commandement. Une bonne partie des citoyens et des troupes
+se rangea de mon côté. On observa que nous n'avions point d'étendard
+pour faire notre ralliement. J'allai chercher le drapeau à la fameuse
+devise: _Destruction des tyrans_.
+
+De retour à la Ville, je trouve tout le peuple et les gardes françaises
+qui me crient: «A Versailles, Fournier, commandez-nous.» Je fait battre
+le rappel, et j'assemble tout le monde de bonne volonté.
+
+Alors d'Ogny descend de la Ville: «Qui vous a donné l'ordre de battre?
+demande-t-il aux tambours.--C'est moi, répondis-je en m'avançant.--Qui
+vous en a donné l'ordre? réplique-t-il.» Je lui dis du ton le plus
+ferme: «Le tocsin et le peuple souverain.» Alors il s'exhala contre moi
+en menaces que je fis cesser en le poursuivant avec mon sabre nu. Il
+s'enfuit dans l'Hôtel de Ville où je le suivis.
+
+Mais la réflexion me fit abandonner ce lâche pour m'occuper du
+sycophante La Fayette que je trouvai dans un des appartements de la
+Maison de Ville, occupé à faire de grandes motions qui n'étaient pas les
+miennes ni celles du peuple.
+
+Je lui adressai la parole pour lui dire:
+
+«Général, le peuple vous demande en bas, sur la place de Grève; il faut
+dans l'instant descendre, il en est temps; le peuple veut faire le
+voyage de Versailles pour chercher du pain: je vous exhorte de ne pas
+différer.» La Fayette obéit. Je descendis aussitôt. Il se porta sur ma
+colonne où, s'adressant à moi avec un petit imprimé à la main, il me
+dit: «Fournier, comment, vous sur qui je comptais le plus pour me donner
+des détachements pour aller à quarante et cinquante lieues d'ici,
+chercher des farines, est-ce que vous me manquerez aujourd'hui?»
+
+Ce piège grossier, pour faire diversion au grand objet qui nous
+occupait, n'eut pas de prise sur moi. «Oui, général, répliquai-je, je
+vous manquerai aujourd'hui. C'est à Versailles qu'il faut aller et il
+est temps de partir.» Cette réponse faite, je saisis mon rôle de
+commandant: «Attention, à gauche, à Versailles!...» Ausstôt, deux femmes
+se portèrent vers La Fayette et lui dirent, en lui montrant du doigt le
+fameux réverbère: «A Versailles ou à la lanterne!» A ces mots, il part;
+nous sommes partis.
+
+Mais nos scélérats avaient arrêté entre eux d'employer tous leurs
+efforts pour faire manquer la partie. D'Ogny était devenu le lieutenant
+de La Fayette; il marchait à ses côtés. Nous n'étions qu'à la hauteur du
+Pont-Neuf, lorsqu'on nous fit faire une première halte. Alors le général
+et d'Ogny vinrent à moi, et me dirent: «Nous ne devons point partir sans
+munitions; vous pourriez en aller prendre au district de
+Saint-Eustache.» Je soupçonnai bien que cette amorce couvrait encore
+quelque dard nouveau; c'est pourquoi je me précautionnai. Je consentis
+d'aller chercher des munitions avec ma première colonne, mais je dis à
+ma seconde de m'attendre à la hauteur des Champs-Elysées avec le général
+et de ne pas le perdre de vue.
+
+Arrivé à Saint-Eustache, quel fut mon étonnement d'y voir d'Ogny et de
+l'entendre crier aux troupes entrées dans l'église et rangées en
+bataille: «Haut les armes, chacun chez vous, je vous l'ordonne au nom du
+général!» Indigné, je m'écrie: «Halte-là, citoyens!» Je prends aussitôt
+mes épaulettes, je les foule aux pieds, je crie de toutes mes forces
+_que c'est ainsi que mérite d'être foulé aux pieds le lâche qui vient
+d'oser ordonner aux citoyens de retourner chez eux_. Je rattache mes
+épaulettes et je dis à ma troupe: «Citoyens, qui m'aimera, me suivra»;
+et m'adressant aux femmes: «Vos enfants meurent de faim; si vos époux
+sont assez dénaturés et assez lâches pour ne pas vouloir aller leur
+chercher du pain, il ne vous reste donc plus qu'à les égorger.»
+
+L'effet de ce discours fut des plus funestes à d'Ogny. Il ne fut pas
+plutôt prononcé que les femmes tombèrent sur lui et lui distribuèrent
+tant de coups de poing et de pied dans le ventre qu'elles le forcèrent à
+marcher et qu'il mourut peu de temps après des suites de ce traitement
+qu'il avait trop mérité.
+
+J'allai rejoindre aux Champs-Elysées le corps que j'avais quitté au
+Pont-Neuf, et alors nous paraissons marcher tout de bon pour Versailles.
+
+Lorsque nous fûmes vis-à-vis la manufacture de Sèvres, il vint à passer
+une voiture qui s'annonçait sous le titre d'équipages de La Fayette.
+Elle était conduite par huit chevaux de poste; des hommes, au nombre de
+huit à dix, habillés en grenadiers nationaux, étaient montés sur
+l'impériale, sur le siège et derrière. Ils criaient tout le long des
+colonnes: «Gare, laissez passer, ce sont les équipages du général.»
+
+A ce mot _du général_, j'arrêtai la voiture et je dis: «Ce serait la
+voiture du diable, je l'arrêterais pour savoir ce qui est dedans.»
+Aussitôt une nuée de mouchards et de coupe-jarrets me circonscrit et
+fait échapper la voiture. Je demande si on ne démêle point la
+préméditation d'un départ commun du roi et du général, puisque c'est à
+la même heure et au même moment que la garde nationale de Versailles,
+toujours active et patriote, et les Vainqueurs de la Bastille, que j'ai
+dit ci-dessus être partis les premiers et en avant, ont arrêté à
+Versailles les équipages de la maison royale au bas de l'Orangerie et
+qu'ils les ont fait rentrer en lieu de sûreté.
+
+Les intentions perfides de ce malheureux La Fayette ne paraissent plus
+équivoques, quand on se ressouvient qu'il fit faire aux citoyens armés
+cinq ou six stations de Paris à Versailles, au milieu d'un déluge de
+pluie et du temps le plus affreux qui ne permit d'arriver qu'entre
+minuit et une heure.
+
+C'est ainsi qu'on donnait le temps à d'Estaing de préparer toutes les
+manoeuvres criminelles de la Cour et du traître général. Ce d'Estaing
+abandonna à dessein son poste de la garde nationale de Versailles pour
+s'occuper plus utilement au château; mais, ayant été instruit de la
+trahison, je m'emparai du corps de garde des ci-devant gardes françaises
+et du parc d'artillerie où j'établis bonne sûreté. La preuve de ce fait
+existe par le témoignage du citoyen de Versailles commandant du poste et
+par une attestation de l'aide de camp Gouvion qui était venu à deux
+heures du matin pour s'emparer de ce poste. Mais je mis mes moustaches
+en travers et lui dis _qu'il était temps de déguerpir et de f... le
+camp_. Il me demanda la permission d'entrer dans le corps de garde pour
+écrire une lettre à la municipalité de Paris. Je lui dis _qu'il le
+pouvait et que je m'en f... encore_. Après une heure de réflexion et
+après avoir fumé deux pipes, il fut obligé d'aller fumer la troisième
+auprès de son général, qui était allé soupirer auprès de
+Marie-Antoinette et réfléchir sur les inconvénients des grandeurs.
+
+Le 6, à cinq heures du matin, j'allai à la découverte, accompagné de
+deux officiers de mon poste. J'allai jusque sur la terrasse du château
+du côté de l'Orangerie. Là, je vis toute la terre labourée par la trace
+de plusieurs chevaux. Ma curiosité me porta à vouloir découvrir de quel
+côté cette cavalerie avait dirigé ses pas. Je tournai du côté de Trianon
+et je poursuivis ma route vers l'escalier de marbre. Parvenu vis-à-vis
+les appartements de la ci-devant Madame _Véto_, j'aperçus deux gardes
+des Cent-Suisses qui étaient en ligne perpendiculaire de sa fenêtre. Je
+voulus leur parler, et tirer d'eux, s'il se pouvait, quelques
+instructions. Ils me dirent que La Fayette et les gardes du corps et
+tous les gentilshommes de la Cour étaient des f...gueux, qu'ils avaient
+voulu les soûler la veille, qu'ils avaient accepté un verre de vin sans
+vouloir entrer pour rien dans leurs complots; que les gardes du corps
+leur avaient dit: «A votre santé, camarades, et à la santé du roi.» L'un
+de nous, poursuivirent-ils, donna un signal aux autres et nous nous
+sommes retirés en leur disant: «_Comment! nous sommes aujourd'hui vos
+camarades, et vous avez coutume de nous regarder comme des valets de
+porte!_»
+
+Nous fûmes bientôt distraits du récit que ces braves Suisses nous
+faisaient, lorsque, frappant cinq heures trois quarts, il entra dans la
+cour de marbre une quantité innombrable de peuple qui se porte sur les
+gardes du corps en faction, que l'on enleva en poussant force cris: _A
+la lanterne!_
+
+J'ai cru qu'il était de mon devoir de ne point préjuger de coupables. Je
+voulus leur sauver la vie, mais inutilement. Le premier arrêté eut le
+ventre ouvert d'un coup de couteau: il expira à mes pieds. Il fut
+démonté de ses armes, et son mousqueton, qui me resta dans les mains,
+est encore chez moi.
+
+Je courus aussitôt dans le château et je me trouvai encore à temps de
+prévenir une partie des gardes du corps et de les sauver. Je crus par
+suite faire une bonne action en avertissant cette malheureuse ci-devant
+reine de se sauver chez son mari.
+
+Je fis, en outre, fermer les portes des Cent-Suisses et je formai un mur
+de mon corps pour empêcher le massacre général dans le château. Je
+bravai plus de vingt coups de feu pour cela, dans la conviction où
+j'étais alors que je me livrais à un acte méritoire; on n'avait pas
+encore à cette époque la mesure entière de la monstruosité de ces êtres
+dont on a connu depuis toute la noirceur de l'âme.
+
+Je me rendis au corps de garde et envoyai aussitôt un officier de mon
+poste pour faire battre la générale. Nous réunîmes toute la force pour
+contenir ce grand mouvement populaire, dont les efforts tendaient à la
+punition instante des chefs des traîtres[44].
+
+[Note 44: Fournier se fit donner par deux Cent-Suisses un certificat
+constatant, que, dans la matinée du 6 octobre 1789, il avait préservé le
+château de Versailles du carnage. On trouvera ce document dans ses
+papiers aux Archives.]
+
+Nous nous présentons dans la cour de marbre; là nous demandons le
+ci-devant roi au balcon; il y paraît avec sa femme, ses enfants et La
+Fayette. Les deux ou trois bouts de phrase qu'il y profère ont l'air de
+stupéfier la plupart des auditeurs: tant il est vrai que les chaînes de
+l'esclavage et de l'idolâtrie pour les rois avaient empreint chez nous
+des marques bien profondes! Je voyais l'heure où tout le monde aurait
+repris la route de Paris sans donner plus de suite à cette démarche[45].
+
+[Note 45: _Mémoire justificatif_: «Le 5 octobre dernier, une partie des
+volontaires se portèrent à Versailles sous la conduite du sieur
+Fournier; arrivés là à une heure après minuit, le sieur Fournier y prit
+les ordres de M. de La Fayette. En conséquence, il se rendit, accompagné
+de ses volontaires, à l'ancien corps de garde des gardes françaises, où
+ils furent accueillis en frères par la garde nationale de Versailles qui
+occupait ce poste. Ils y restèrent jusqu'à cinq heures du matin.
+
+«Alors le sieur Fournier crut devoir aller officiellement à la
+découverte et reconnaître par lui-même ce qui se passait à l'entour du
+château. Tout y était, à cette heure-là, calme et tranquille: il
+n'aperçut même, chose assez étrange, vu surtout la circonstance,
+personne dans la cour des Ministres. Il passa d'abord du côté de la
+chapelle. Il y trouva sous la voûte, près la porte de l'appartement du
+capitaine des gardes, deux gardes du corps en faction qu'il avertit bien
+de ne pas se montrer, s'ils voulaient éviter de devenir victimes d'une
+populace immense vivement irritée qui avait juré leur entière
+destruction.
+
+«De là, le sieur Fournier continua sa marche d'observation sur la
+terrasse du côté de l'Orangerie. Il remarqua que, dans tout le côté des
+appartements de la reine, les gardes du corps avaient passé la nuit avec
+leurs chevaux, d'où, à en juger par leurs traces, ils étaient allés vers
+Trianon.
+
+«Il aborda ensuite deux des Cent-Suisses de la garde du roi, et aperçut
+au même instant deux dames dans l'appartement de la reine qui s'étaient
+approchées d'une croisée, mais d'où elles se retirèrent sitôt qu'elles
+eurent vu qu'elles avaient été aperçues. Puis il passa avec les deux
+Cent-Suisses dans l'escalier qui fait face à la cour de Marbre. Il était
+alors environ six heures du matin.
+
+«Tout à coup on vit entrer confusément, par la cour des Princes, une
+populace en fureur qui courut se saisir des mêmes gardes du corps que le
+sieur Fournier avait avertis. Là disparurent deux de ses volontaires qui
+l'avaient toujours accompagné. Pour lui, il tenta inutilement d'arracher
+l'un de ces deux gardes des mains de la populace. Il n'en échappa
+lui-même qu'en donnant un coup de sabre à l'assassin qui le tenait déjà
+_appréhendé au corps_, prétendant qu'étant lui-même un garde du corps
+déguisé sous l'habit national, il fallait sans miséricorde le mettre
+dans l'instant même à la _lanterne_.
+
+«Échappé de la sorte, le sieur Fournier se sauva par l'escalier de
+marbre, après avoir été poursuivi dans sa fuite par une grêle de coups
+de fusils, dont heureusement aucun ne l'atteignit. Il aborde les
+Suisses, fait fermer les portes du château, gagne l'escalier qui descend
+au bureau de la guerre et se rend enfin avec beaucoup de peine rejoindre
+sa troupe au corps de garde où il avait passé une partie de la nuit. Il
+s'empresse d'y annoncer tout ce qui se passait, fait battre la générale
+et se rend en hâte au château pour dissiper toute cette populace irritée
+et sans frein et empêcher, s'il était possible, le carnage horrible que
+quatre cents assassins qu'elle escortait, s'étaient proposé d'y porter
+par le fer et le feu.»]
+
+Je m'adresse à cinq ou six de ces femmes qui, sous le titre et
+l'enveloppe de poissardes, cachent des qualités morales et surtout un
+jugement qui les rend capables de toujours bien apprécier un bon avis.
+Je me mets au niveau de leur intellect et, empruntant le ton du père
+Duchesne et leur mettant le poing sous le nez, je leur dis: «_Sac...
+b....esses, vous ne voyez pas que La Fayette et le roi vous c..... quand
+ils disent qu'ils vont entrer dans leur cabinet pour vous donner du
+pain. Vous n'apercevez pas que c'est pour vous renvoyer et pour vous
+rendre des fers et la famine. Il faut emmener à Paris toute la sacrée
+boutique_...»
+
+Ces paroles ne furent pas plutôt exprimées et je ne les eus pas plutôt
+fait suivre du geste de porter mon chapeau au bout de mon sabre en
+criant: _A Paris, le roi à Paris_, que cinquante mille voix répètent ce
+même cri: _A Paris_, et, de suite, l'on part....
+
+Nous sommes encore partis.
+
+C'est moi qui fus chargé d'aller en avant pour annoncer à la
+municipalité de Paris la nouvelle de l'arrivée dans la capitale du
+maître de Versailles, et que le peuple, dont tel était le bon plaisir,
+l'y conduisait.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+1789[46]
+
+[Note 46: _Sic_. Il faut lire 1791.]
+
+_Journée des poignards.--Démolition de Vincennes._
+
+
+Il n'était pas échappé aux yeux de La Fayette que j'avais eu une part
+suffisante aux événements qui viennent d'être décrits. Aussi prit-il
+toujours grand soin de m'écarter et de faire remplir tous les emplois
+par des aristocrates et des scélérats. Sans doute, on espérait de me
+dégoûter par l'ingratitude. Mais moi, qui n'ai jamais servi la patrie
+que pour la satisfaction de la servir, je ne sentis jamais mon zèle
+diminuer, comme on en verra les preuves dans le plus grand nombre de
+faits qui me restent encore à rapporter.
+
+Cette fameuse conspiration des poignards[47], que la divinité qui a
+toujours veillé sur le sort de notre liberté a fait échouer comme tant
+d'autres, j'eus, quatre jours avant son exécution, des indices de son
+existence. Je savais la diversion qu'on devait donner au peuple par la
+feinte démolition de Vincennes. Je savais que tout cela était tramé par
+les deux perfides, Bailly et La Fayette. Je voulais prévenir le coup
+dont ils menaçaient la patrie, et pour cela j'allai faire ma
+dénonciation au club des Cordeliers. Legendre, faisant alors les
+fonctions de président, proposa et fit délibérer une députation aux
+Jacobins, pour y transmettre cette dénonciation. Je fus de la
+députation.
+
+[Note 47: 28 février 1791.]
+
+Arrivé aux Jacobins, j'eus la parole, et je voulais entreprendre de
+dénoncer l'affreux complot, quand je vis ma voix entièrement couverte
+par des cris aussi affreux d'épauletiers, de coupe-jarrets et de
+mouchards que le traître général et le scélérat maire tenaient toujours
+apostés dans ce club respectable.
+
+Malheureusement, les patriotes n'y étaient point en force ce jour-là.
+Cependant je ne perdis point courage et après de grands efforts pour
+faire percer ma voix à travers toutes celles de ces aboyeurs gagés, je
+parvins à pouvoir déclarer à l'assemblée du club et au président que
+j'étais si sûr de ce que j'avançais, que je dénonçais particulièrement
+pour être de la conjuration tous ces individus qui prenaient feu, et que
+je défiais chacun d'eux d'oser venir m'en demander la preuve.
+
+Peut-être s'étonnera-t-on que je sois sorti sans encombre de tant de
+circonstances où l'on me voit montrer une conduite qui sans doute parait
+avoir tenu de la témérité. Je réponds que je ne marchais jamais sans
+avoir dans ma poche la résistance à l'oppression et que j'avais juré,
+partout où je m'étais présenté, que si l'on avait le malheur de
+m'arrêter, je ferais un exemple de justice tiré du seul droit de nature.
+
+Voilà ce qui a toujours arrêté l'exécution de beaucoup de mandats
+d'arrêts lancés contre moi par les grands inquisiteurs de juges de paix.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+1789[48]
+
+[Note 48: _Sic_. Il faut sans doute lire aussi 1791.]
+
+_Troubles provoqués par la voie des spectacles._
+
+
+L'aristocratie s'était promis d'inoculer l'incivisme par les canaux des
+théâtres. Cette maudite pièce de ....[49] fut celle qui fit le plus de
+fortune et avec laquelle les bas flatteurs du royalisme insultèrent le
+plus lâchement aux patriotes. Impatienté, je dis un jour à bon nombre de
+ces derniers: Rendons-nous en force au Panthéon (_sic_), et vous verrez
+que nous saurons nous venger de toutes ces bravades trop longtemps
+souffertes. Nous partons: _A bas la pièce et les aristocrates!_ nous
+écrions-nous dès que la scène s'ouvre. On nous répond: _A bas les
+Jacobins!_ Un combat s'engage et plusieurs coups d'épée et de sabre sont
+donnés et reçus. Les patriotes, inférieurs en nombre à la faction
+royaliste, furent contraints de me laisser presque seul dans le
+parterre. J'y fus en butte à toutes les insultes des femmes entretenues
+par les chevaliers du poignard, qui en voulaient surtout infiniment à ma
+coiffure de jacobin ou de sans-culotte dont on connaît l'élégance et qui
+a eu pourtant depuis tant d'imitateurs.
+
+[Note 49: Il s'agit peut-être de la reprise de _La Partie de chasse de
+Henri IV_, par Collé, au théâtre de la Nation, le 26 novembre 1791,
+(_Moniteur_, X, 468, 484, et non le 5 septembre 1791, comme l'impriment
+par erreur Etienne et Martainville, t. II, p. 147: ce jour-là on jouait
+_Virginie ou les Décemvirs_, par Doigny). «Ce charmant ouvrage de Collé,
+disent Etienne et Martainville, renfermait des allusions que les amis de
+Louis XVI saisirent avec transport et que sifflèrent impitoyablement
+ceux qui ne voyaient qu'avec indignation l'espèce d'oubli dont
+l'Assemblée nationale avait couvert son voyage à Varennes. Cette
+différence d'opinion excita dans le parterre des rixes qui seraient
+devenues sanglantes, si la force armée n'était pas accourue pour
+rétablir la tranquillité.»]
+
+Je montai sur un banc et, là, je bravai toutes ces furies. J'osai seul
+leur répondre que la pièce ne serait pas jouée. Alors vinrent se rallier
+autour de moi mes bons acolytes qui avaient déjà emporté contre nos
+adversaires la première partie du combat. Nous voulûmes gagner victoire
+complète. Nous ne désemparâmes pas que nous n'ayons (_sic_) mis tout le
+monde dehors, et traîné messieurs les pages dans la boue, ainsi que
+leurs belles donzelles, que l'on couvrait de neige et de fumier.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+_Licenciement des troupes patriotes._
+
+
+C'était une suite du système conspirateur dont on ne perdait jamais
+l'espoir de recueillir un plein succès. La Fayette et Bailly,
+ordinairement en tête de tous les complots, se trouvaient encore dans
+celui-ci. Déjà La Fayette avait congédié les compagnies et les corps
+entiers dont le civisme trop fervent et trop pur lui avait porté
+ombrage. Cet outrage aux vrais amis de la patrie stimula le peuple et
+donna le jour à la fameuse pétition, dite des 30,000, que je fus encore
+choisi pour porter à l'Assemblée constituante.
+
+Elle avait aussi pour objet de demander justice et vengeance contre les
+arrestations et les emprisonnements illégaux des soldats du régiment
+ci-devant du Roi, qui avaient mérité l'animadversion de La Fayette pour
+leur conduite, sous le commandement de son cousin Bouillé, aux journées
+sanglantes de Nancy. On doit donc s'attendre de voir ici La Fayette en
+grande opposition avec cette pétition. On doit s'attendre de nous voir
+vivement combattre ensemble.
+
+En effet, pour empêcher la pétition et moi de parvenir à l'Assemblée
+constituante, notre général hérisse de canons tous les environs, de
+cette Assemblée, garde tous les débouchés, ferme toutes les portes de
+l'Assemblée, des Feuillants et des Tuileries: tout était permis à ce
+plénipotentiaire.
+
+Je pénètre malgré tous ces obstacles. L'Assemblée est si étourdie
+d'apprendre que les pétitionnaires des 30,000 sont là, malgré l'appareil
+formidable du général, qu'elle lève sa séance et qu'elle arrête que tous
+les Comités resteront assemblés. Je somme Beauharnais, lors
+président[50], d'inviter l'Assemblée à entendre ma députation. On
+l'entend en effet; on sait quel fut le succès de cette éclatante
+démarche.
+
+[Note 50: Alexandre de Beauharnais fut deux fois président de
+l'Assemblée constituante: 1e du 19 juin 1791 au 3 juillet suivant; 2e du
+31 juillet 1791 au 14 août suivant. Nous ne voyons pas qu'il se soit
+produit pendant ses deux présidences aucun incident analogue à celui que
+raconte Fournier dans ce chapitre et sur lequel nous n'avons rien pu
+trouver nulle part.]
+
+Mais je ne quittai pas prise pour la défense des opprimés de ce genre,
+c'est-à-dire des soldats chassés de leurs régiments pour cause de
+patriotisme. Ces braves enfants de la patrie venaient tous se jeter dans
+les bras du club des Cordeliers, et c'était presque toujours moi qu'on
+honorait du soin d'être leur introducteur, soit auprès de l'Assemblée
+nationale, soit auprès des ministres. Je ne peux que me rappeler un
+souvenir bien délicieux en me remettant que j'ai été successivement le
+patron des malheureux carabiniers, des gardes françaises, des chasseurs
+de Picardie, et de tant d'autres. Moi et mes frères du club ne les
+abandonnions pas que nous n'ayons obtenu pour eux justice éclatante.
+Sans cela, nous n'aurions pas la satisfaction de savoir à présent qu'ils
+combattent généreusement pour nous aux frontières.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+[PROJET D'UN CERCLE D'ÉDUCATION[51].]
+
+[Note 51: Ce chapitre est écrit sur des feuilles volantes et ne fait
+partie d'aucun des deux cahiers où Fournier a écrit les deux versions de
+ses mémoires. Nous croyons pouvoir rapporter les faits dont il est
+question dans ce chapitre à l'année 1791. Quant aux incorrections et aux
+lacunes qui défigurent ces pages, elles sont textuelles.]
+
+
+A cette époque, je présentai un ouvrage aux représentants de la Commune
+de Paris, un ouvrage qui tendait au salut et au bonheur de la capitale,
+d'une formation d'un corps de six mille hommes à pied et à cheval,
+gratis à la République, qui devenaient pour lors les défenseurs de la
+liberté. Dans ce plan était joint un établissement des arts et métiers,
+pour occuper le peuple désoeuvré et sans fortune, ce qui devenait
+(_sic_) au secours des malheureux et au développement de l'industrie et
+du commerce. Cet établissement consistait à des écoles militaires, à des
+industries de guerre contre les tyrans. Le tout réunissait le
+soulagement des peuples pour lesquels on n'a encore rien fait. Je ne
+demandais à l'Hôtel de Ville que de leur développer mes moyens et ils
+étaient fondés en principes et en pratiques que j'avais déjà professés
+en Amérique.
+
+Je serais encore à même, à quiconque en douterait, de leur (_sic_)
+prouver mathématiquement et pratiquement ce que je pouvais faire dans ce
+temps-là. Mais La Fayette, Bailly et les Martin, Lasalle, Désaudray[52]
+et autre chevalerie de ce temps mirent aussitôt toutes les entraves
+possibles pour empêcher cette opération. Dès cet instant, la
+scélératesse employa tous les moyens de m'éloigner de mes plans et de
+mes projets, parce qu'ils ne remplissaient pas les vues du gouvernement
+tyrannique et aussitôt ils imaginèrent pour détenir les patriotes dans
+leur surveillance.... On chargea le sieur Désaudray à former un club
+appelé sous la dénomination de loyalistes, où les hommes du 14 juillet
+qui avaient marqué à cette époque.... Le club est établi, plusieurs mois
+s'écoulent, le président Désaudray s'occupait à ramasser tous les titres
+(ordre pour aller ça et là) de ceux qui avaient figuré. Un beau jour,
+Désaudray m'engagea à dîner chez lui avec un autre citoyen et cela pour
+nous proposer, à moi la croix de Saint-Louis de la part de La Fayette et
+de Duportail et à mon collègue (parce qu'il n'avait de service
+militaire) la médaille des gardes françaises. Toutes ces choses sont
+bien importantes à noter pour faire connaître quelle ruse on employait
+pour entraîner, pour parvenir, etc. Le jour remarquable que l'on me
+faisait ces propositions, La Fayette faisait assassiner les patriotes au
+Palais-Royal par un nommé Lacombe qu'il a décoré, deux jours après, de
+la même croix, n'ayant jamais servi à ceux qui osaient parler dans le
+café du Caveau et autres spadassins qui voulaient en imposer.
+
+[Note 52: C'est le chevalier Désaudray qui fonda, au Palais-Royal, le
+Lycée des Arts.]
+
+Je dois dire ici que, dès ce moment-là, cinq ou six patriotes que nous
+étions, nous nous assemblâmes pour détruire ce club qui n'était rien
+moins que pour former un noyau, pour servir la passion de la tyrannie et
+de la contre-révolution. Aussitôt chacun fit des sacrifices pour payer
+les frais de la salle et autres et retirèrent (_sic_) leurs papiers. Et,
+dès ce moment-là, l'on voyait déjà paraître des récompenses et pensions
+de l'Hôtel de Ville, de l'Hôtel de la guerre, au chevalier président
+Désaudray.
+
+Le mémoire que j'ai présenté, Bailly et La Fayette ont prétendu qu'il
+avait été enlevé lors du pillage à l'Hôtel de Ville, lors du pillage
+dans la matinée du 5 octobre avant le voyage de Versailles. J'ai objecté
+que le plan n'avait pas été enlevé de ma tête, qu'il y était toujours,
+mais ils l'ont toujours repoussé. Ce qui m'inspira dès lors une défiance
+bien juste contre les deux idoles, et me mit en surveillance active et
+continuelle contre eux.
+
+Le fond de l'établissement était fait par six mille citoyens aisés qui
+donnaient chacun deux louis, ce qui fait douze mille louis, soit 288,000
+livres.
+
+Ces six mille hommes font le corps. Dans ce nombre, les aisés font le
+service par honneur (l'état-major payé). Les pères et mères peu aisés y
+auraient fait entrer leurs enfants et auraient trouvé à faire le
+sacrifice de deux louis pour leur y faire apprendre un métier.
+
+Auraient fait le service de nuit et de jour. Auraient fabriqué toutes
+sortes d'ouvrages utiles: fabrique générale, arsenal, pour toutes sortes
+d'ouvrages utiles au campement de nos armées et autres.
+
+On aurait pris la vie et l'entretien dans les bénéfices des travaux.
+
+Le surplus des bénéfices pour élever les enfants et donner des états,
+dont les pères de famille n'ont pas le moyen.
+
+On eût exercé les hommes.
+
+Toutes les fois qu'on aurait eu besoin d'hommes, on aurait fait une
+levée des hommes exercés qui eussent été remplacés dans l'arsenal par un
+semblable nombre pris dans les aspirants, de manière que le nombre eût
+toujours été complet.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+17 JUILLET 1791[53]
+
+[Note 53: Ce chapitre est intitulé, dans l'original: «21 juin
+1791.--Assassinat tenté par les chefs de bureau du ministère de la
+marine; départ de Capet pour Varennes.» Il n'y est pourtant question,
+comme on va le voir, que de l'affaire du Champ-de-Mars (17 juillet
+1791). Notons en passant que Fournier fut un des signataires de la
+célèbre pétition du 22 juin 1791 contre le roi et la royauté.]
+
+
+Le fameux arrêté que le club des Cordeliers, toujours actif et
+rigidement surveillant, prit ce jour-là pour inviter le peuple à aller
+signer l'immortelle pétition du Champ de Mars[54].... Je fis faire
+aussitôt une bannière et j'y fis graver ce sublime arrêté que je retrace
+ici....[55]
+
+[Note 54: La phrase est ainsi inachevée dans l'original.]
+
+[Note 55: Ce texte manque.]
+
+Le même jour, plusieurs de mes frères clubistes et moi[56] nous nous
+rendons au Champ de Mars. Nous y trouvons déjà une forte partie du
+peuple. Nous lui fîmes part de la résolution qui était à prendre. Après
+avoir invité tous les citoyens à se ranger en bataille et sur deux
+rangs, je les prévins de se rendre le lendemain, à cinq heures du matin,
+sur la place de la Bastille; que là on leur ferait part de la marche à
+tenir dans la circonstance. Ces faits étant convenus, nous nous
+séparâmes tous, après être venus baptiser le _Pont-de-la-Nation_,
+vis-à-vis la place appelée alors de Louis XV.
+
+[Note 56: Le 16 juillet 1791.]
+
+A l'heure fixée le lendemain matin, je me rends à la place de la
+Bastille. Quel est mon étonnement d'y trouver les portes fermées! Je
+demande à l'officier de poste pourquoi ce jour-là seul la Bastille se
+trouve fermée. Il me répond que c'est de l'ordre du général et du maire
+Bailly. Je lui répliquai que j'allais chez Santerre, que dans dix
+minutes j'espérais être de retour, que, si je ne trouvais pas alors les
+portes ouvertes, je comptais bien les faire tomber comme nous avions
+fait le 14 juillet.
+
+J'arrive chez Santerre et ma surprise est encore grande de voir que mes
+propositions ne lui conviennent pas. Je commençai dès lors à apercevoir
+que, quand il s'agissait de déployer de ce qu'on appelle une véritable
+énergie, le héros du faubourg Saint-Antoine n'en était plus. Il me dit
+que, si on voulait lui donner cent mille hommes, il irait aux frontières
+combattre les ennemis du dehors. Ce n'était [pas] de cela qu'il était
+question, c'était les ennemis du dedans qu'il s'agissait de combattre.
+Je ne dois pas taire ici à la nation quels étaient alors mes projets
+transmis et proposés à Santerre. Ils étaient ceux du club entier des
+Cordeliers, de ce club toujours mûr longtemps avant les autres sections
+des citoyens. Ils ne consistaient, ces mêmes projets, à rien moins qu'à
+fonder dès lors l'empire sacré et respectable du républicanisme, qu'à
+saisir l'instant favorable qui se présentait d'abattre l'idole de la
+royauté et d'entraîner dans la même proscription tous ses vils
+sectateurs. Je proposais de sonner le tocsin général, d'arrêter Bailly
+et La Fayette, et de les renfermer, de leur faire leur procès, et de
+leur faire payer de leurs têtes la garantie qu'ils nous avaient jurée du
+parjure _veto_. Je proposais en second lieu d'abattre toutes les statues
+de bronze qui existaient à Paris, d'aller visiter tous les endroits où
+l'on soupçonnait dans ce temps-là qu'il existait beaucoup d'armes et de
+munitions, de s'en emparer, de mettre la nation en pleine force, de la
+faire lever tout entière, enfin de lui faire déployer toute l'attitude
+de la souveraineté républicaine.
+
+Voyant que je ne pouvais rien faire de tout cela avec Santerre, qui
+passait alors pour le coryphée des braves, je le quittai indigné et je
+cherchai à voir si je ne pourrais parvenir à rien sans lui.
+
+Je retourne à la Bastille. J'en trouve les portes ouvertes, et j'y
+remarque un bien petit rassemblement du peuple. Je me jette au milieu,
+et je dis: «Mes amis, la nation n'est pas encore mûre, nous avons encore
+des hommes en place qui n'ont point l'énergie de la liberté et celle qui
+convient aux chefs armés d'un peuple qui la veut. Au surplus, allons au
+Champ de Mars pour signer la pétition. Peut-être un moment prospère se
+présentera-t-il.»
+
+Le grand rassemblement se fit en effet à l'autel de la Patrie pour
+signer cette pétition qui fut le précurseur imposant des dogmes
+républicains que la France, vraiment libre aujourd'hui, a le bonheur de
+professer. Mais les deux conjurés Bailly et La Fayette étouffèrent pour
+une année le germe de cette sainte doctrine, et ce fut avec des flots de
+sang qu'ils empêchèrent qu'il se développât. L'infernal département de
+Paris d'alors était de tiers dans cette machination nationicide.
+
+Cette infâme coalition commença par faire couper la tête à deux
+malheureux[57] pour avoir le prétexte de déployer la loi martiale, pour
+pouvoir ensuite faire assassiner, comme ils l'ont fait, une multitude de
+citoyens de tous âges et de tous sexes, d'époux avec leurs épouses, de
+mères avec leurs enfants. On a eu trop de preuves, que leur but était
+d'envelopper dans le massacre général le club des Cordeliers, toujours
+en observation pour éclairer leurs odieux forfaits. Ils n'ont pas
+réussi. Ce club, tant redouté par ces grands criminels, n'en est devenu
+que plus terrible pour poursuivre leurs continuelles manoeuvres
+d'iniquité.
+
+[Note 57: Il s'agit des deux hommes qui avaient été trouvés cachés sous
+l'autel de la Patrie. Voir le récit de Santerre dans le _Journal des
+Amis de la Constitution_, n° 29.]
+
+Je dois rendre ici un compte très exact de cette sanglante et
+malheureuse journée du Champ de Mars, sur laquelle tout erre dans les
+détails.
+
+D'un côté, le peuple était rassemblé en paix autour de l'autel de la
+Patrie où il s'occupait de signer la pétition.
+
+D'un autre côté, toute la force armée était mise en mouvement par La
+Fayette. Bientôt le Champ de Mars est investi. Un corps de cavalerie
+remplit le Gros-Caillou, une troupe de brigands, en tête de laquelle se
+distingue le fameux Hullin, occupe la partie de l'École militaire. La
+place des Invalides est garnie de ces chasseurs si connus par les
+assassinats de la Chapelle[58]. La Fayette et ses mouchards s'occupaient
+à faire distribuer de l'eau-de-vie et du vin à tout ce monde déjà égaré.
+De toutes parts, on ne voyait plus que des hommes soûls et ivres. De
+toutes parts, on ne voyait que des pièces de canon. Hélas! pour quoi
+faire? Pour exécuter de sang-froid le massacre le plus barbare contre
+des hommes sans défense, contre leurs femmes paisibles et leurs
+malheureux enfants. Citoyens, poursuivez les détails qui me restent à
+vous révéler sur cette horrible affaire, et frémissez.
+
+[Note 58: Allusion aux meurtres commis à La Chapelle-Saint-Denis le 24
+janvier 1791 par un détachement de chasseurs soldés. Voir sur cette
+affaire le rapport fait par Élie Lacoste à l'Assemblée législative dans
+la séance du 11 mai 1792 (_Moniteur_, XII, 367).]
+
+A deux cents pas de l'autel de la Patrie, La Fayette, entouré d'une
+escorte nombreuse d'épauletiers, ses satellites, se présente. J'osai lui
+faire face. Il s'arrête. Je lui demande ce qu'il vient faire et quel est
+son dessein. Je l'invite à se retirer et lui garantis que tout le monde
+est paisible et tranquille[59]. Il reste muet et me regarde d'un oeil
+dédaigneux; et il me semble lire sur son visage qu'il avait un dessein à
+exécuter, mais qu'il ne me considérait pas comme capable de le faire
+manquer. Je retourne aussitôt sur l'autel de la Patrie et je demande un
+grand silence pour pouvoir promptement délibérer sur les moyens de parer
+aux dangers qui nous menaçaient. Au même moment parurent, quatre
+municipaux revêtus d'écharpes: «Messieurs, vous me connaissez tous, leur
+dis-je, je vous déclare ici que, d'après ce que je viens de voir et
+d'observer, l'on n'a que l'intention d'engager une guerre civile et de
+nous assassiner.» Les municipaux demandèrent à voir la pétition et
+dirent hautement, après l'avoir lue, qu'ils la signeraient eux-mêmes,
+s'ils n'étaient pas revêtus de pouvoirs; qu'ils allaient de ce pas à
+l'Hôtel de Ville rendre compte du bon ordre qui régnait autour de
+l'autel de la Patrie et de la justice des réclamations.
+
+[Note 59: Convention nationale, séance du 12 mars 1793, paroles de
+Marat: «Je dénonce un nommé Fournier qui s'est trouvé à toutes les
+émeutes populaires, le même qui, à l'affaire du Champ de Mars, a porté
+le pistolet sur La Fayette et qui est resté impuni, tandis que les
+patriotes étaient massacrés.» (_Moniteur_, XV, 691.)]
+
+A travers ces démonstrations municipales, je crus démêler certaines
+intentions peu sincères. Alors, je confiai au peuple mes craintes et je
+demandai si l'on ne croirait pas utile de nommer une députation
+sur-le-champ pour accompagner les municipaux à la Maison de Ville. On
+adopte cette proposition. Je suis nommé l'un des onze commissaires de la
+députation. Étant partis tous en voiture avec les municipaux, nous ne
+tardons pas à acquérir la preuve de ce que j'avais pressenti,
+c'est-à-dire qu'il y avait quelque anguille sous roche, dont les hommes
+du peuple ne devaient pas être du mystère.
+
+Arrivés à la porte d'un sieur La Rive, faubourg du Gros-Caillou, nous
+apprenons que c'est là que La Fayette se trouve retranché. C'est sans
+doute, pensai-je bien alors, pour concerter les modifications de quelque
+terrible complot. Je fus plus confirmé dans mon opinion, quand je vis
+nos municipaux vouloir faire arrêter les voitures, et dire qu'il fallait
+nécessairement qu'ils parlassent à M. de La Fayette. Nous voulons entrer
+avec eux; nous rencontrons de l'opposition. Nous payons notre témérité
+par le rôle de sentinelles forcées qu'il nous fallut remplir pendant une
+demi-heure, temps que dura à peu près l'audience qu'obtinrent
+exclusivement les municipes (_sic_). Enfin, nous repartons; mais, sous
+le prétexte de nous donner une escorte de sûreté, on nous fait, comme
+des coupables, accompagner d'une force de cavalerie imposante. Alors
+j'aperçus la perfidie en pleine évidence. C'est ainsi que nous arrivons
+à la Maison de Ville.
+
+Mais de quels nouveaux caractères sinistres se charge cette scène qui
+aussi devait être sur sa fin si tragique!
+
+La Grève se voit pleine de troupes, presque toutes soûles. A notre
+approche, on fit battre aux champs. On nous fait entourer de plus de
+quatre mille hommes!--On fait charger les armes!!...--Nous descendons de
+voiture, et ... nous montons à la Ville. J'avoue que tout cet appareil
+ne me faisait pas un très grand plaisir; cependant je dis à mes
+collègues qu'il fallait conserver du courage, même en reprendre beaucoup
+de nouveau, et bien soutenir le caractère de députation dont le peuple
+nous avait revêtus.
+
+Nous n'allâmes avec les quatre municipaux que jusque dans la salle de la
+Commune, où l'on nous fit rester escortés de quatre sentinelles à chaque
+porte. Les municipaux pénétrèrent dans la chambre du Conseil. Je m'assis
+pénitentiellement derrière la porte de communication de cette dernière
+pièce. Tout à coup paraît Bailly, qui s'écrie: «_Nous sommes trahis et
+compromis; il faut déployer la loi martiale_.» La foudre ne saisit pas
+plus vivement celui qu'elle frappe, que je ne fus pénétré d'horreur en
+entendant ces meurtrières paroles: «Voilà donc le signal du massacre,
+m'écriai-je; voilà l'arrêt de mort prononcé contre le peuple!!» Hors de
+moi, je me lève, j'arrête ce sanguinaire Bailly et lui dis: «Monsieur,
+nous sommes ici une députation envoyée par le peuple du Champ de Mars,
+et nous sommes sous la sauvegarde de quatre municipaux avec lesquels
+nous en sommes partis pour nous rendre ici; nous vous demandons la
+parole.» Dans l'instant, des officiers municipaux qui étaient là
+semblèrent vouloir faire une diversion à cet interlocutoire en insultant
+un de nos collègues, le citoyen Larivière, alors chevalier de
+Saint-Louis, sur ce qu'il avait sa croix attachée avec un ruban
+tricolore. Mais il leur répondit: «J'ai cru que cette croix, que j'ai
+bien gagnée, ne perdrait rien à être supportée par le ruban de la
+nation; au surplus, si vous voulez la porter au pouvoir exécutif, il
+vous dira si je l'ai bien méritée.» Aussitôt Bailly s'écria: «Je connais
+M. Larivière.» L'impression que toutes les circonstances firent éprouver
+au citoyen Larivière fut telle qu'il tomba deux jours après en paralysie
+et qu'il resta depuis ce temps dans l'état le plus déplorable.
+
+Dans cette entrefaite (_sic_), parut un commandant de la section de
+Bonne-Nouvelle qui vint prendre à bras le corps le maire Bailly, en
+criant: «Nous sommes perdus, on vient de tuer M. de La Fayette au Champ
+de Mars.» C'était un autre coup monté dont les conjurés étaient sans
+doute convenus d'avance. Bailly l'assassin ne fait que répondre de
+toutes ses forces: «_La loi martiale, la loi martiale!_» C'était à ces
+seuls mots que se bornait son rôle.
+
+Et aussitôt le sanglant drapeau est déployé à la fenêtre et la loi de
+mort proclamée sur la place. J'éprouve l'anéantissement et de suite
+l'émotion de la fureur. C'est au milieu de ce dernier sentiment que je
+crie à mes collègues: «Fuyons ces lieux de proscription; le signal du
+carnage est donné; de féroces magistrats immolent le peuple: ils ne sont
+pas disposés à écouter ses envoyés; fuyons et allons rejoindre nos
+concitoyens et, s'il en est temps encore, soustrayons-en le plus grand
+nombre possible aux coups de leurs bourreaux.»
+
+Nous observâmes que le plan des meurtriers était si bien prémédité que,
+dans tout Paris, à la même minute, ce n'était qu'un seul cri: «_La
+Fayette est tué!_» Les scélérats, qui connaissaient le coeur humain,
+avaient calculé qu'en frappant le peuple d'une telle assertion
+relativement à l'idole du jour de ce temps-là, il serait ébloui, il ne
+verrait plus rien et qu'il oublierait de regimber contre les mesures
+assassines disposées contre lui-même.
+
+Quant à moi, je ne perdis nullement la tête. J'épuisai toutes les
+ressources qui me parurent nous rester. Je me rendis avec quelques-uns
+de mes collègues au club des Cordeliers qui était permanent, et j'y
+rendis un bref compte de tout ce qui se passait. Santerre était dans ce
+moment-là au club. Voici une circonstance qui fait remonter d'un peu
+loin des données sur le fond du civisme de cet homme qui fut aussi une
+idole. Lorsque j'eus dit que la loi martiale marchait, j'eus lieu d'être
+étonné de la vivacité avec laquelle Santerre prit la parole pour laisser
+échapper ces mots par lesquels il eût fait croire qu'il était dans le
+secret: «Messieurs, dit-il, soyez tranquilles, il n'y aura pas une
+amorce de brûlée dans tout ceci.» Il est vrai que par réflexion il
+ajouta: «Au surplus mon bataillon y est, et, si on avait le malheur de
+tirer, je m'y opposerais. Mais je puis me tranquilliser et m'en
+rapporter à l'officier qui le commande.»
+
+Alors je demandai la parole pour dire autant renommé Santerre qu'il
+serait bien plus convenable qu'il se portât lui-même en tête de son
+bataillon. Mon brave aussitôt semble piqué d'honneur, me regarde en
+enfonçant son chapeau dans sa tête, et dit: «_J'y vais_.»
+
+Où croiriez-vous, citoyens, qu'il a été? Se cacher chez sa belle-soeur
+dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, même maison où je demeurais.
+Sans doute qu'il ne s'attendait pas de se trouver là si près de mes
+pénates; il n'en est sorti qu'à onze heures du soir. Les voilà donc, ces
+héros dont les noms remplissent la terre!
+
+Quittant les Cordeliers, je me rends au Champ-de-Mars où j'ai pu encore
+devancer la loi martiale. Je suis monté promptement sur l'autel de la
+Patrie où j'ai dit au peuple assemblé que nous avions voulu remplir ses
+intentions à l'Hôtel-de-Ville, mais que nous n'avions pu nous y faire
+entendre; que la loi martiale était à deux pas, et qu'on paraissait
+vouloir impitoyablement nous massacrer tous. «Je fais la motion,
+ajoutai-je, que tout le monde se retire paisiblement, pour que nos vils
+assassins n'aient pas la satisfaction d'accomplir leur abominable
+projet, et encore pour leur épargner dans l'histoire la honte inouïe
+d'avoir immolé tout un peuple sans défense.»
+
+Un citoyen répliqua qu'il fallait attendre l'infâme drapeau rouge, et
+qu'à la première proclamation, suivant la loi, on se retirerait.
+Immédiatement le drapeau rouge paraît au premier fossé du Champ-de-Mars.
+Des brigands stipendiés et apostés là par les grands brigands avaient le
+mot de jeter quelques pierres à ces derniers dès qu'ils paraîtraient
+avec la loi martiale, afin que cette feinte provocation servît de
+prétexte à nos scélérats. Cette mesure était liée aux deux assassinats
+du matin et au bruit généralement répandu d'un prétendu projet de
+massacre. Du milieu de la bande apostée des jeteurs de pierres part un
+coup de fusil, et c'est là, au lieu des diverses proclamations
+prescrites par la loi, c'est là le signal du meurtre et de l'égorgerie
+universelle. Les féroces satellites du général[60], tout pleins des
+fumées du vin qu'il leur a distribué et des maximes de sang qu'il leur a
+fait inculquer, brûlent d'en venir à l'exécution. L'ordre fatal est
+donné, ils vont être satisfaits. De toutes parts ils courent sur le
+peuple, de toutes parts aussitôt le peuple est assassiné. Tout le monde
+veut se sauver et, dans leur fuite pénible, hommes, femmes, vieillards,
+enfants, reçoivent en très grand nombre le coup terrible qui leur porte
+la mort.
+
+[Note 60: Le général qui, il faut le dire à la honte des Français, était
+alors, dans l'exactitude du mot, l'objet du culte du plus grand grand
+nombre. (_Note de Fournier_.)]
+
+Toute cette peinture horrible est exactement tracée d'après le
+témoignage de mes yeux. Oui, j'ai été le triste spectateur de tous les
+instants de cette scène affreuse. Je suis resté le dernier sur l'autel
+de la Patrie, et je ne l'ai abandonné que lorsqu'on y est venu
+assassiner deux citoyens qui étaient à mes côtés. J'ai dirigé ma
+retraite vers Vaugirard pour aller au secours de plusieurs citoyens que
+je voyais poursuivre et fusiller de ce côté. L'un d'eux, qui n'était
+même pas entré au Champ-de-Mars, eut la tête percée d'une balle qui le
+renversa à quelques pas de moi. Je le fis transporter aux Invalides par
+la grille de derrière pour lui faire administrer des secours par le
+chirurgien de l'Hôtel; mais à peine y fut-il arrivé qu'il y expira.
+
+Ne pouvant plus servir personne ni remédier à rien, et voyant mes jours
+en danger, je me retirai chez le citoyen Leroi, faubourg Saint-Germain,
+pour m'y rafraîchir et m'y laver les mains et la figure que j'avais
+toutes couvertes de sang et de poussière.
+
+J'omettais une particularité qui n'est cependant point à garder sous
+silence. Le citoyen que j'abandonnai, après qu'il eût expiré, fut enlevé
+par des troupes qui recueillaient les cadavres avec leurs bijoux.
+Celui-là avait deux montres d'or. Mais, tant de celles-là que de bien
+d'autres, Bailly a eu grand soin de ne rendre aucun compte. Vices
+humains! A quel point vous dégradez ceux que votre attrait honteux
+subjugue!
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+20 JUIN 1792
+
+_Fameuses pétitions des Sans-Culottes_[61].
+
+[Note 61: _Note annexée_: «Bien définir l'histoire du 20. Détailler le
+rôle de Petion et celui de Manuel. Rapprocher l'identité de la trahison,
+les intentions de ces deux rôles qui paraissaient être en opposition.
+Rapprocher l'opposition de ces mêmes rôles avec celui de Santerre.
+
+«Ici il se présente encore une particularité propre à faire apprécier
+Santerre. Il était convenu avec nous de planter l'arbre de la liberté
+dans le jardin des Tuileries, à la suite de la présentation de la
+pétition à feu Capet. Lorsqu'il fut descendu du Château, il était
+question d'exécuter ce projet: «Non, non, dit Santerre, cela
+épouvanterait le roi: il vaut mieux aller planter l'arbre dans un autre
+lieu.» Vil complaisant! et toi aussi donc, tu as craint de déplaire à
+des rois! Que la postérité trouve dans ce seul fait de quoi te juger.
+L'éclair de renommée que tu n'as dû qu'à des manoeuvres hypocrites ne
+pouvait pas briller plus longtemps que celui qui a lui sur tes
+pareils.»]
+
+
+On se rappelle l'objet de ces pétitions, dont l'une était adressée à
+l'Assemblée nationale, et l'autre à feu Capet. Elles contenaient
+réclamations contre les terribles abus du _veto_ et contre le renvoi des
+ministres patriotes. J'ai contribué à cette mémorable démarche, et pour
+cela j'ai été dénoncé dans le fameux libelle de l'homme-roi, qui
+prétendait qu'on avait violé son asile[62]. N'avait-il pas donné la
+croix de Saint-Louis à un certain abbé Douglas pour être mon
+dénonciateur et provoquer contre moi un mandat d'arrêt qu'on n'a jamais
+osé mettre à exécution? J'ai la preuve de tous ces faits, dont on
+pourrait d'ailleurs demander compte au club des Électeurs, séant à
+l'Évêché ainsi qu'au public, à qui j'avais annoncé cette fameuse journée
+du 20 juin, huit jours auparavant.
+
+[Note 62: Il s'agit peut-être du pamphlet de l'abbé de Lubersac
+intitulé: _Rapprochement et parallèle des souffrances de Jésus-Christ,
+lors de sa grande mission sur la terre, avec celles de Louis XVI,
+surnommé le Bienfaisant, dans sa prison royale_. Paris, 1792, in-8.
+(Bibl. nat., Lb. 39 6920.)]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+1792
+
+_Arrivée des Marseillais à Paris.--Premier projet de révolution contre
+le pouvoir exécutif: manqué._
+
+
+Je fus délégué pour aller au-devant d'eux jusqu'à Charenton avec
+plusieurs citoyens aujourd'hui membres de la Convention nationale[63].
+Tous les Français tant soit peu clairvoyants n'ont pas été jusqu'ici
+sans s'apercevoir que cette démarche des Marseillais fut une disposition
+concertée entre ces chauds patriotes et les républicains de Paris pour
+parvenir à exécuter une seconde révolution dont on avait reconnu la
+nécessité. On peut aujourd'hui avouer tout haut ce fait dont on a eu
+l'air longtemps de vouloir faire un secret. Les Marseillais ne durent
+donc pas être surpris de notre rencontre à Charenton[64]. Eux et nous
+étions des révolutionnaires déjà d'accord et qui nous connaissions,
+quoique sans nous être vus.
+
+[Note 63: Le 29 juillet 1792. Voir la liste de ces compagnons de
+Fournier dans _le Bataillon du 10 août_, par Pollio et Marcel, p. 179.]
+
+[Note 64: Sur le rôle de Fournier à Charenton, voir aussi Barbaroux,
+_Mémoires_, éd. Dauban, p. 348, 350.]
+
+Le dîner que nous fîmes ensemble à Charenton ne fut donc pas
+cérémonieux; il fut d'intimité et tel qu'il devait être entre gens qui
+avaient de grands plans à suivre de concert.
+
+Ici je joue un grand rôle. C'est moi le négociateur choisi pour
+transmettre les projets les plus importants aux principaux du bataillon
+qu'on voulait en instruire. Nous nous retirons après le dîner dans une
+chambre, et là je confie à ces braves que la grande manoeuvre, par
+laquelle la liberté pourrait être sauvée, était dans le meilleur train;
+qu'un grand coup préparatoire avait été jeté le 20 juin, et qu'il
+n'était plus question que d'achever; qu'il s'agissait pour eux, en
+arrivant à Paris, de l'exécution d'un plan où ils seraient les premiers
+auteurs, mais pour lequel ils auraient ensuite la masse entière des
+Parisiens pour coopérateurs et pour soutiens; que ce plan consistait à
+aller s'emparer de l'individu nommé roi, ainsi que de sa famille, et de
+chasser du château tous les scélérats et brigands qui conspiraient la
+perte totale des Français et leur esclavage: qu'aussitôt eux,
+Marseillais, camperaient aux Tuileries et y feraient le service de
+concert avec la garde nationale parisienne. Ce plan fut très goûté. Les
+Marseillais me dirent qu'il ne marcheraient qu'avec un patriote tel que
+moi, qui justifiait si bien, ajoutèrent-ils, le récit qu'ils en avaient
+déjà entendu faire.
+
+Nous arrêtâmes définitivement l'exécution du plan proposé. Il ne
+s'agissait plus que de convenir aussi des moyens. La défiance est tout à
+fait de saison dans des circonstances telles que celles où nous nous
+trouvions. C'est pourquoi je m'en entourai. Je dis aux Marseillais:
+«Nous sommes ici sept que vous ne connaissez pas. Dans la crainte qu'il
+ne se trouve dans le nombre quelques faux frères, je fais la motion que
+nous partions tout de suite pour Paris, afin de préparer les esprits
+pour exécuter notre projet, pas plus tard que demain. Je demande de plus
+que deux d'entre vous nous gardent partout, mangent et couchent même
+avec nous, et demain, quand toutes choses seront bien disposées, nous
+viendrons vous chercher ici (à Charenton) pour suivre aussitôt
+l'exécution du plan. S'il vous fallait encore de nouvelles trahisons
+pour vous rendre sages, disons franchement le mot, vous ne seriez pas
+dignes de la liberté.»
+
+Toutes ces choses encore convenues, nous arrivons le soir à Paris.
+Accompagné de deux Marseillais, je me rends de suite chez Santerre,
+alors commandant du bataillon des Quinze-Vingts, pour lui faire part du
+plan. Il l'approuve. Je lui ajoute que j'allais de ce pas chez le
+citoyen Alexandre, commandant du bataillon de la section des Gobelins,
+pour le lui communiquer également. Santerre m'applaudit encore et nous
+déclare que nous pouvons compter sur lui. Nous partons sur cette parole
+et nous joignons à la section dès Gobelins les citoyens Alexandre et
+Lazowski, auxquels nous confions nos vues. Ils y applaudissent aussi et
+nous promettent de se rendre le lendemain au-devant des Marseillais.
+
+Le lendemain matin, nous avons rejoint les Marseillais du côté de
+Saint-Mandé. Nous avons vu Santerre au faubourg Saint-Antoine, qui nous
+comfirma sa parole de la veille qu'il viendrait nous joindre. Cependant
+nous eussions compté sur cette parole en vain, car il n'avait pas même
+averti son bataillon.
+
+Telle était dans toutes les occasions la franchise et l'énergie de cet
+homme, qui a acquis une réputation de sans-culottisme on ne sait
+comment.
+
+Au lieu de venir nous joindre, c'est nous qui l'avons joint à peu près
+devant sa porte où il se mit à la tête de quelques braves du faubourg
+qui l'ont presque fait marcher de force, et il faut bien noter que,
+depuis le faubourg jusqu'à la Grève où nous devions, suivant notre plan,
+faire sonner le tocsin, il nous fit employer trois heures. Je ne puis
+mieux comparer cette marche qu'à celle que nous fit faire La Fayette
+pour Versailles la nuit du 5 au 6 octobre. Santerre nous conduisit chez
+Petion à la mairie où il nous promettait monts et merveilles. Il entre
+chez Petion et nous fait faire halte. Sa conférence avec le maire dura
+une heure et demie, et pendant tout ce temps nous sommes restés à
+croquer le marmot. A la fin, il est venu nous dire: «_Marchons aux
+Tuileries_.» C'était ce que nous attendions. Nous passons sur le
+Pont-Neuf et arrivés sur le quai de l'École, nous voulions, comme on le
+conçoit bien, aller au Château. Santerre dit: «_Non, non, nous prendrons
+par la rue Saint-Honoré_.» Arrivé dans cette rue, je me mis à faire
+défiler du côté du château. Santerre court, gagne la tête, fait faire
+halte et dit aux Marseillais et aux troupes que l'intention de M. Petion
+était que les Marseillais allassent se caserner, qu'il devait, lui, les
+conduire à leur caserne[65], et que de là il était chargé de les emmener
+dîner aux Champs-Elysées.... Ces dispositions furent suivies.
+
+[Note 65: Après le mot _caserne_, on lit ici, dans l'original, ces mots
+barrés: _de la Courtille_.]
+
+Les masques sont-ils ici dévoilés suffisamment?
+
+Français, la conduite de vos Petion et de vos Santerre dans cette
+circonstance, où une tout autre marche eût pu décider dès cette journée
+la révolution salutaire qu'il vous fallait encore pour vous délivrer de
+la tyrannie, cette conduite vous les fait-elle bien apprécier? Que ces
+écoles devraient bien vous avoir guéris pour toujours des enthousiasmes
+prématurés!
+
+Eh! sans doute....
+
+La troupe marseillaise, ayant déposé ses armes, se désespérait de voir
+le plan manqué. Une grande partie du bataillon est restée à la caserne,
+l'autre s'est rendue à ce dîner des Champs-Elysées que, pour produire
+une distraction nécessaire aux vues des traîtres, la politique du
+cabinet Petion et Santerre avait jugé convenable d'arrêter dans le
+conseil particulier du matin.
+
+Tout le monde se rappelle ce dîner, qui fut troublé par cette honteuse
+rixe provoquée par des grenadiers nationaux parisiens et autres agents
+de la cabale de la Cour. Là s'est manifestée l'intention bien précise de
+massacrer tous les patriotes. J'en ai été quitte en cette occasion pour
+échapper au danger d'un coup de pistolet dirigé positivement sur moi, et
+dont j'ai eu le bonheur d'être manqué.
+
+On ouvrit le Pont-Tournant pour recevoir dans leur fuite les assassins
+des Marseillais. Ils entrèrent au château où Antoinette pansa elle-même
+les blessés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+... JUILLET 1792
+
+_Second projet de révolution contre le pouvoir exécutif: encore manqué._
+
+
+La duplicité du magistrat Petion et de Santerre ne pouvait produire que
+l'effet de retarder de quelques jours l'époque des grands événements qui
+se disposaient. Le peuple français avait juré d'abattre ses tyrans. Il
+était tout disposé pour le faire, et l'opposition de quelques traîtres
+n'était pas capable de changer ce que la masse souveraine avait si
+sérieusement résolu.
+
+Les fédérés de tous les départements, venus à Paris dans les mêmes vues
+révolutionnaires que les Marseillais et pour être leurs collaborateurs,
+s'assemblaient tous les jours aux Jacobins et ils formèrent chez
+Anthoine[66], député à la Législature[67], un comité secret. Ils eurent
+la confiance et ils voulurent me témoigner l'amitié de m'y admettre.
+Gorsas, Carra et Chabot étaient aussi de ce comité. C'est dans ce comité
+que l'on concertait les divers moyens de consommer cette révolution dont
+l'exécution avait déjà manqué une fois. Après qu'on fût convenu dans ce
+même comité des principaux faits pour une seconde tentative, on convint
+aussi pour le lendemain d'un dîner sur la place de la Bastille de tous
+les fédérés réunis, qui, là, arrêteraient en définitive la marche
+executive de la nouvelle insurrection dont la liberté avait besoin pour
+assurer ses principaux succès et compléter son triomphe.
+
+[Note 66: Il n'y avait pas de député de ce nom à la Législative.
+Fournier veut peut-être parler de F.-P.-N. Anthoine, ex-constituant,
+futur conventionnel.]
+
+[Note 67: C'est ainsi qu'on appelait vulgairement l'Assemblée
+législative.]
+
+Tous ceux qui se croyaient destinés à remplir les principaux rôles de
+cette fameuse scène devaient en être trop préoccupés pour pouvoir se
+livrer à autre chose jusqu'au moment de la faire éclater. Voici
+pourquoi, le même jour, nous nous sommes assemblés au nombre de dix à la
+_Chasse royale_ et au _Cadran bleu_ sur le boulevard, pour nous affermir
+dans nos résolutions. Santerre et Alexandre étaient de notre
+conciliabule. Mais, encore là, Santerre prouva bien positivement ce
+qu'il était, c'est-à-dire en bon français un vrai lâche.
+
+Voyant que le fer a été chauffé à point, il ne voulut rien manger en
+disant qu'il était bien empoisonné. Mais cependant, ou parce qu'il se
+voyait toujours courageux dans l'avenir, ou plutôt parce qu'il
+apercevait sur le champ des moyens dilatoires pour ne pas être tenu à
+ses promesses, cependant dis-je, lorsqu'on reparla de l'arrêté pris pour
+le repas du lendemain de tous les fédérés à la Bastille, je ne vis
+jamais notre Santerre si brave. Il dit: «Eh bien, comptez sur moi et
+agissez en conséquence.» Il partit après avoir prononcé ces paroles,
+dont il ne va pas être inutile de conserver la mémoire.
+
+De notre côté, nous retournâmes dans le comité secret, où nous convînmes
+qu'après le repas de la Bastille, qui ne serait qu'un morceau pris sur
+le pouce, il se formerait quatre divisions d'attaque contre nos ennemis
+du château. On arrêta que je commanderais la première et que je
+garantirais les batteries de canons sur les ponts, à la Grève et sur la
+place d'Henri IV. Je fus aussi chargé de faire faire quatre drapeaux de
+ralliement pour chaque division. Je les fis faire dans la nuit. Ils
+étaient de drap rouge, avec cette inscription: _Résistance à
+l'oppression. Loi martiale contre la rébellion du pouvoir exécutif_.
+
+Je ne manquai pas de me trouver le lendemain au rendez-vous de la
+Bastille. Quel fut mon étonnement d'y voir cinq ou six bals ouverts par
+Santerre! Exterminables intrigants, voilà votre ressource banale. Vous
+êtes tous consommés dans cet art perfide de savoir distraire, quand vous
+le voulez, le Français; vous savez mettre à profit, au gré de vos
+coupables desseins, cette frivolité, reste du caractère de la nation
+dans le temps de son esclavage! Entrant comme un furieux, je fis cesser
+les instruments et violons: «Malheureux, m'écriai-je, en parlant à tout
+le peuple, vous voulez danser, tandis que les scélérats rivent vos
+chaînes, tandis qu'on veut vous replonger dans le dernier esclavage et
+qu'on accapare tous les grains et denrées!» J'avais plus écouté mon zèle
+que la prudence, en faisant cette vive sortie; heureusement que j'étais
+fort connu, car il y avait là des gens qui demandaient déjà à me couper
+la tête. Non seulement mon énergie, aidée de l'appui de tous ceux à qui
+mes principes n'étaient pas équivoques, les réduisit au silence, mais je
+parvins à rétablir l'ordre et à faire cesser ce scandale de danse.
+
+Il s'agissait, après cela, de pousser l'exécution des dispositions de la
+veille. J'avais bien pu croire, en voyant cette danse intervenue si à
+contretemps, que notre projet était vendu, mais j'en fus encore plus
+certain quand j'entrevis une foule d'autres entraves. Il s'était
+introduit là force raisonneurs qui entrechoquaient toutes les
+délibérations et qui les rendaient interminables. Bientôt d'autres
+incidents me confirmèrent bien davantage que nous étions trahis. M'étant
+trouvé embarrassé de mes quatre drapeaux, j'avais été les déposer chez
+un respectable sans-culotte, électeur, mon collègue. On ne tarda pas à
+aller dénoncer ce dépôt à Jurie, commissaire de police de la section des
+Enfants-Trouvés[68], qui s'empara de l'un de ces drapeaux et le porta
+chez Petion. Je dois dire cependant qu'on respecta cette propriété et
+que le drapeau fut rapporté en place.
+
+[Note 68: Il s'agit de la section des Quinze-Vingts (faubourg Saint-
+Antoine) qui siégeait dans l'église des Enfants-Trouvés.]
+
+Mais quel fut enfin le sort de notre projet? Jusqu'à une heure après
+minuit, rien n'avait l'air de pouvoir se déterminer. Mais, à la même
+heure, arrive sur la place de la Bastille, Petion avec Sergent et
+.....[69]. Il n'est pas de plus grands hors-d'oeuvre que des magistrats
+qui viennent s'entremettre parmi le peuple lorsqu'il est au cours d'une
+insurrection reconnue nécessaire pour consolider sa liberté. La démarche
+du magistrat pour contrecarrer ses mesures peut et doit être alors
+considérée comme un attentat à cette même liberté. Pénétré de ces
+maximes, j'avance vers Petion et compagnie, je les accoste doucement, et
+leur dis franchement: «_Que venez-vous f.... ici?_» L'un d'eux me
+répondit: «_Votre plan est encore manqué; vous êtes trahis, rentrez chez
+vous et vous ferez bien_.» Je vis qu'il était de la prudence de céder
+encore, et que mes dispositions avaient été présentées de telle sorte à
+une partie de nos concitoyens qu'en nous obstinant à les faire suivre,
+nous nous exposions peut-être à nous battre les uns contre les autres.
+En conséquence, je rendis compte de cet avis à mes collègues, et leur
+dis: «Allons chercher les drapeaux, et retirons nous.»
+
+[Note 69: Ici un nom propre illisible.]
+
+En toutes choses, les obstacles ne servent qu'à augmenter l'ardeur des
+desseins que nous avons une fois résolus fortement. Irrité de ce nouvel
+échec, je restai tant au comité que sur la place de la Bastille jusqu'à
+deux heures du matin pour aviser avec mes collègues à des mesures
+ultérieures pour l'exécution de notre projet, manqué une seconde fois.
+Je fus surpris lorsque, avant de me retirer tout à fait, j'allai chez le
+citoyen gardien des drapeaux, dans l'intention de les retirer. Il me dit
+qu'il avait ordre du commissaire de police Jurie de me les refuser et de
+ne me les livrer que quand il serait présent. Je répliquai qu'_où je
+trouvais mon bien, je m'en emparais_. C'est en disant ces mots que je
+démontai mes étendards de dessus leurs espontons et que je les emportai.
+
+Il est inutile ici de peser longtemps sur l'observation qu'en nous
+retirant, après ce second essai manqué, nous ne nous sommes consolés du
+non-succès qu'après nous être bien promis de ne point tarder à tenter de
+nouveau le sort, en espérant qu'il pourrait nous être plus favorable.
+
+Sous le régime des Bailly, des La Fayette, des grands juges de paix
+inquisiteurs et du tartuffe Du Port, on eût traité tout cela de
+conjuration atroce contre l'un des premiers pouvoirs constitués, et
+j'eusse été faire un tour à la guillotine. Sans doute, il faut beaucoup
+aimer sa patrie pour s'exposer pour elle à des risques aussi grands que
+tous ceux que j'ai hasardés. Ce qui me reste à présenter aux lecteurs ne
+leur offrira pas de ma part un dévouement moins entier pour la cause de
+la liberté.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+JUILLET 1792
+
+_Incident très curieux.--La Cour essaie de me corrompre._
+
+
+Pour peu qu'un homme devint un personnage, il fixait bientôt l'attention
+du roi constitutionnel ou de ses alentours. J'en avais déjà trop fait
+pour rester ignoré, et la Cour, qui avait un plan de conduite qu'elle
+suivait fidèlement vis-à-vis de tous ceux qu'elle honorait de son
+attention, ne s'en départit pas par rapport à moi. Tout le monde a
+remarqué cette différence que sous le despotisme absolu l'on
+ensevelissait sous terre les gens qui voulaient se rendre redoutables,
+au lieu que sous le despotisme constitutionnel on tâchait de les rendre
+muets avec de l'or. Je parus donc aussi valoir la peine d'être acheté.
+
+Par des motifs trop faciles à deviner, peu de gens ont eu l'indiscrétion
+d'imprimer comment on s'y prenait en pareil cas; moi, je n'ai aucune
+raison d'être circonspect.
+
+J'étais aux Tuileries le surlendemain du dîner de la Bastille dont je
+viens de donner la relation. Je vis venir à moi un ex-noble, officier du
+Château. Je dis à l'un des citoyens avec qui je me promenais. «Ne vous
+écartez pas, vous allez entendre ma conversation avec cet esclave!»
+Aussitôt que ce dernier m'eut abordé, il me dit _que le Roi désirait de
+me parler_. Il y avait déjà longtemps que l'on cherchait à me séduire;
+on crut sans doute trouver le moment favorable et que l'enthousiasme de
+parler au Roi aurait eu prise sur mon individu. Je répondis au valet de
+Louis: «_Allez dire à votre maître que je demeure rue et numéro tels, et
+que, s'il a à me parler, il me trouvera_.»
+
+Quatre fois différentes le même émissaire est venu à la charge, et me
+proposer une entrevue avec Capet soit au jardin du Dauphin, soit chez
+Brissac, soit chez Laporte. _Ni chez l'un, ni chez l'autre_,
+répondis-je. Enfin, on me demanda si je voudrais recevoir Brissac chez
+moi et recevoir par sa bouche ce que le roi aurait à me transmettre. La
+curiosité m'y fit consentir et je donnai rendez-vous pour neuf heures du
+soir, afin de ne pas rendre ma conduite suspecte.
+
+Je n'eus rien de plus pressé que de faire part de cet extraordinaire
+rendez-vous, et à mes amis et aux hôtes de la maison que j'occupais.
+
+A neuf heures précises, Brissac entre chez moi. L'homme qui aime la
+franchise ne peut s'empêcher de parler son langage même devant les
+pervers qu'il sait bien n'être pas susceptibles de sensibilité en
+l'entendant. Je dis donc à Brissac que, s'il venait pour chercher à me
+séduire, il pouvait s'en retourner et que, s'il était pour chercher de
+grandes vérités, il pouvait rester. Il me répondit qu'il _ne venait
+effectivement que pour s'instruire_. Je lui dis alors tout ce que
+l'énergie de mon caractère put me dicter. Je lui démontrai, en lui
+faisant l'énumération des crimes de la Cour, que je les connaissais
+tous, et je lui déclarai en définitive que j'avais fait serment devant
+le ciel que je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour détruire les
+despotes et la tyrannie. Et parce que l'homme de bien est toujours
+entraîné naturellement à donner de bons conseils même aux méchants, même
+à ses ennemis les plus dangereux, je dis encore au messager du Roi:
+«Reportez à votre maître que, s'il s'était servi d'honnêtes gens, il eût
+pu exister heureux, mais que, n'ayant jamais su qu'acheter à prix d'or
+des hommes mercenaires, il court avec eux à une perte inévitable. Vous,
+monsieur, lui ajoutai-je, votre tête est à prix; elle est au jeu avec la
+mienne, il faut qu'il y en ait une des deux qui saute, attendu que, des
+deux partis opposés à chacun desquels est attaché l'un de nous, il faut
+que l'un écrase l'autre».
+
+Ces gens de cour étaient plastronnés à triple cuirasse contre tous les
+discours à principes, et l'expérience de l'efficacité du grand
+expédient, par lequel ils avaient fait presque autant de conversions
+qu'ils en avaient entreprises, leur donnait une très grande confiance à
+l'employer. Brissac crut donc apparemment qu'il ne me trouverait pas
+plus rebelle que tant d'autres, et il me fit ses propositions avec
+beaucoup d'assurance.
+
+Je ne dois pas dire ici à quelle hauteur la Cour avait cru devoir lui
+donner le pouvoir de les élever. On croirait que je les porte moi-même
+fort haut pour me faire valoir beaucoup. Mais des témoins qui ne sont
+pas morts, et lesquels ont été apostés de mon aveu pour nous entendre,
+en rendraient bon compte si l'on en était curieux[70].
+
+[Note 70: Dans l'interrogatoire que lui fit subir la commission
+administrative de la police de Paris, le 22 germinal an II (11 avril
+1794), Fournier déclara que Brissac lui avait promis «de terminer son
+procès, de lui expédier un brevet de colonel et de lui donner par la
+suite un gouvernement.» (Archives nationales, papiers de Fournier.)]
+
+Les âmes honnêtes peuvent bien pressentir ce que mon indignation dut me
+dicter de dire au séducteur Brissac. Je lui prédis, lorsqu'il se retira,
+qu'il ne devait plus faire un long séjour au Château. Il fut encore plus
+court que je ne l'avais pu calculer, car deux jours après il fut décrété
+d'accusation et arrêté[71].
+
+[Note 71: Le duc Cossé-Brissac, commandant de la garde soldée du Roi,
+fut décrété d'accusation le 29 mai 1792. C'est donc à cette époque, et
+non au mois de juillet, qu'il faut reporter la conversation que Fournier
+dit avoir eue avec lui.]
+
+La Cour corruptrice était irrebutable. Elle ne désespérait point de
+gagner un jour ce qui lui était échappé dans un autre. Le lendemain du
+premier message, j'en reçus un second encore par un ex-noble, qui vint
+me faire de nouvelles propositions d'or, d'argent et de places
+importantes. J'ai tout repoussé avec dédain, en disant à cet esclave que
+je servais la cause du peuple et de ma patrie, et qu'il n'y avait point
+assez d'or en France pour m'acheter. J'eus encore des témoins secrets de
+tout ce qui se passa entre moi et ce négociateur royal. Cet incident
+produisit l'effet de m'inspirer plus d'horreur pour le tyran, et
+d'accroître beaucoup mon impatience de mettre une bonne fois à exécution
+le projet médité de lui porter le dernier coup pour faire enfin
+triompher dans toute sa pompe la liberté. Le moment de cet événement ne
+tarda point à paraître.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+JOURNÉE DU 10 AOUT 1792
+
+
+Si le peuple s'en était toujours attendu (_sic_) à ses représentants
+pour faire les révolutions, sans doute il serait encore esclave. Les
+législateurs français n'ont montré de véritable énergie que toutes les
+fois que le peuple s'est levé et qu'il les a forcés à en prendre. Hors
+ces cas, combien n'ont-ils pas semblé agir souvent comme s'ils eussent
+été d'accord avec les conspirateurs! Ici, il s'en présente un notable
+exemple.
+
+Dès le 6, époque où nous avons publié les crimes de La Fayette, j'étais
+très instruit de tout ce qui se passait dans les comités de l'Assemblée
+nationale. Je savais très pertinemment[72], que les comités militaire,
+de constitution et autres avaient résolu d'éluder de rendre autant le
+décret d'accusation contre La Fayette, que celui de suspension contre le
+chef du pouvoir executif. On avait seulement arrêté l'ajournement de la
+discussion sur ces deux individus pour le jeudi. Cette conduite
+était-elle dictée par la pusillanimité ou la perfidie? Il ne faut pas
+raprocher beaucoup de circonstances pour démêler quel était ce motif.
+Quand je vis la patrie trahie .....[73] et que tous les jours on
+semblait enchérir sur les moyens de la tromper, mon indignation me
+transporta chez le restaurateur des Feuillants, où je dis, en présence
+du public, à plus de trente députés de l'Assemblée législative: «Que je
+connaissais toutes leurs infamies, tous leurs crimes, que je savais du
+Château que les deux tiers des membres de l'Assemblée étaient vendus et
+qu'ils trahissaient la nation, que je ne pouvais pas m'empêcher de leur
+dire qu'ils étaient des brigands, que je savais que ma grande énergie
+les embarrassait, et qu'ils étaient d'accord avec les Grands
+Inquisiteurs juges de paix de me faire arrêter, mais que je les en
+défiais et qu'auparavant ils me verraient encore déployer ma vigueur
+contre leurs complots.» J'ajoutai que, pour dernier mot, j'avais à leur
+dire que, si le 9, entre dix et onze heures et demie du soir, ils
+n'avaient pas prononcé sur l'arrestation de La Fayette et sur la
+suspension du roi, à onze heures trois quarts nous ferions sonner le
+tocsin....
+
+[Note 72: Tant par l'Assemblée que par la Cour. [Mais] je devais garder
+le silence parce que j'aurais trahi la patrie le (_sic_) divulguant. Je
+me taisais soigneusement pour laisser .....[a] et ne pas faire manquer,
+etc. (_Note de Fournier._)]
+
+[Note a: Nous n'avons pu lire ce mot.]
+
+[Note 73: Ici trois mots illisibles.]
+
+Au lieu de n'être que les simples organes de l'opinion publique, nous
+avons presque toujours vu nos sénateurs sembler prendre à tâche de la
+braver, et substituer leurs volontés arbitraires à la volonté générale.
+Ici, pressés par les vives clameurs de la voix souveraine, ils eurent
+l'air d'y céder un moment, ils promirent toute satisfaction au peuple
+sur le compte de Louis Capet et de La Fayette, les deux traîtres les
+plus dangereux d'alors. Mais toute la soirée du 9 se passa et rien ne
+fut prononcé contre eux.
+
+Je n'ai pas, moi, manqué ma parole.
+
+Le même jour, il y eut une assemblée des fédérés aux Jacobins. Pendant
+l'assemblée des fédérés, j'entrai dans la salle au moment de la
+discussion sur l'objet de présenter une nouvelle pétition à l'Assemblée,
+sur le refus d'en entendre une première qui venait d'être renvoyée avec
+ignominie. La veille du grand jour des vengeances avait vu consacrer le
+dernier oubli des principes. Des mandataires n'avaient point voulu
+entendre leurs commettants.
+
+Révolté de semblables procédés, je prends la parole, et je dis:
+
+«Citoyens, je m'oppose personnellement à ce que vous donniez cette
+nouvelle pétition. Vous en avez présenté mille, on n'a fait droit à
+aucune. Je vous proposerai celle-ci, qui sera la dernière. C'est d'aller
+sur-le-champ couper six cents têtes[74] des conspirateurs réfugiés dans
+le repaire royal, nous les porterons à l'Assemblée et nous dirons: Voilà
+vos chefs-d'oeuvre, législateurs!»
+
+[Note 74: A l'original et rayé: «Dont la mienne sera une. Trop heureux
+que celle d'un patriote offerte en sacrifice à Jupiter le rende
+entièrement propice aux voeux des amis de la liberté!»]
+
+Cette motion, désapprouvée par un faible parti, fut applaudie par la
+majorité. La preuve qu'elle était bonne, c'est qu'il a fallu l'exécuter
+le lendemain 10 au Château. L'on a déjà pu voir, et l'on verra à la
+suite que je ne me contente pas de faire le beau parleur à la tribune,
+en laissant aux autres à suivre l'exécution de mes motions. Je ne me
+détermine qu'après avoir mûrement réfléchi, mais aussi, une fois arrêté
+à une délibération que je crois bonne et tendant au bien de mes frères,
+je m'y sacrifie. On va donc me voir ici toujours agissant pour animer
+mes frères et pour exécuter avec eux la secousse décisive du 10.
+
+Ce même jour, le comité secret se rassembla à la _Chasse Royale_, sur le
+boulevard[75]. Nous y avons fait venir Alexandre et Santerre. Ils nous
+ont fait de très brillantes promesses pour seconder notre entreprise,
+notamment notre rodomont Santerre, toujours très animé lorsqu'il ne
+s'agit que de parler et de faire le bel esprit.
+
+[Note 75: Dans la nuit du 9 au 10, d'après Carra. Mais l'âme de
+l'insurrection, ce fut le comité des sections.]
+
+Le soir, à neuf heures, je me suis rendu à la caserne des Marseillais
+avec lesquels j'avais rendez-vous, ainsi que plusieurs de mes collègues.
+Nous y avons déposé nos armes et, de là, envoyé des députations aux
+faubourgs Saint-Marcel et Saint-Antoine pour inviter les citoyens de ces
+deux faubourgs à se trouver au ralliement dont nous étions convenus.
+Pendant cet intervalle, j'allai à la section du Théâtre-Français, lors
+assemblée en permanence; et, comme j'étais citoyen de cette section,
+qu'on sait avoir toujours été un foyer ardent de patriotisme, je n'eus
+pas beaucoup de peine à y faire adopter mes vues qui étaient déjà celles
+de la plupart des citoyens.
+
+Le tocsin a sonné à onze heures trois quarts comme nous l'avions promis.
+On a placé des postes, mais nous avons été trahis par les états-majors,
+qui ne remplissaient pas nos intentions. A une heure du matin, nous
+avons relevé ces postes.
+
+Il est venu à la section trois officiers municipaux pour nous inviter à
+cesser de sonner le tocsin, observant qu'en conséquence d'un arrêté de
+la Commune, ils avaient déjà été dans plusieurs sections et qu'on avait
+cessé d'y sonner; mais notre président, le citoyen Lebois[76], brûlant
+d'énergie et de patriotisme, leur répondit:
+
+«Plein de respect pour la Commune de Paris, nous ferons tout pour elle,
+mais ce que vous nous demandez, citoyens, il est impossible de vous
+l'accorder. Au lieu de faire cesser le tocsin, j'ordonne, en ma qualité
+de président, qu'il continue, car il n'est plus question de reculer, et
+il est temps d'abattre les tyrans.»
+
+[Note 76: Le journaliste R.-J. Lebois, qui fera paraître l'_Ami du
+peuple_ à partir du 29 fructidor an II.--Ce témoignage de Fournier
+semble infirmer l'assertion de M. Mortimer-Ternaux (II, 436) qui dit que
+cette nuit-là les meneurs de cette section se tinrent prudemment à
+l'écart.]
+
+Alors, de mon côté, je demande la parole et je dis:
+
+«Citoyens, l'Assemblée a décrété que la patrie était en danger. Le
+peuple est levé; vous, municipaux, vous devez aller vous coucher; vous
+n'avez plus rien à faire.»
+
+A la pointe de jour, je fus nommé commissaire avec trois autres citoyens
+pour inviter le bataillon de la section à se joindre devant la porte des
+Cordeliers. Mais les citoyens, trompés par des brigands dont je vis l'un
+parmi eux faire cabale et s'opposant à notre demande, en concluant au
+par-dessus à ce qu'on me coupât la tête, refusèrent absolument de
+marcher, malgré l'arrêté de la section qui les y invitait.
+
+Je rendais compte de ma mission, quand je m'aperçus que nous étions
+mieux secondés d'ailleurs et que nous pouvions dès lors former l'espoir
+de faire réussir notre projet. En effet, nous vîmes arriver de toutes
+parts différents bataillons, et notamment du faubourg Saint-Marcel. Le
+bataillon de Marseille parut aussi en même temps.
+
+Aussitôt on ne délibéra plus et l'on ne songea qu'à exécuter.
+
+Nous formâmes deux divisions, dont l'une alla par le Pont-Neuf, et
+l'autre par le Pont-Royal. Le point de ralliement se fit sur la place du
+Carrousel. Ici tous les mouvements de la grande attaque qui suivit sont
+précieux à saisir. Nous débutâmes par demander à entrer au château dont
+les portes étaient fermées.
+
+On nous envoya plusieurs officiers, entre autres, un officier de
+canonniers, pour nous dire «que nous n'avions qu'à nommer huit chefs, et
+qu'on les ferait entrer».
+
+Nous répondîmes avec énergie «que nous n'avions point de chefs, mais que
+nous l'étions tous, et que pour la seconde fois nous demandions à
+entrer».
+
+Nous sommes restés là près de deux heures. A de longues discussions
+succéda un refus formel de nous ouvrir.
+
+Ceux qui ne connaissaient point Santerre comme moi ne savaient que
+penser sur son compte [en voyant] qu'il ne se trouvait pas au
+rendez-vous. Mais moi qui avais déjà eu tant d'occasions de l'apprécier,
+je ne fus pas très surpris de voir arriver Alexandre qui me dit que
+Santerre venait de lui écrire pour lui demander secours avec du canon à
+la Maison commune, attendu, disait-il, que les jours de M. Petion
+étaient en danger. «Leurre épouvantable!» m'écriai-je dans mon
+indignation concentrée. Santerre, Petion, idoles du jour que la foule
+aveugle est entraînée à encenser, vous êtes donc aussi d'insignes
+traîtres! Mais prudence m'enjoint de dissimuler. Ne gâtons pas encore
+une fois une cause si importante et si heureusement commencée et, malgré
+tous les obstacles, sauvons la patrie, s'il nous est possible.
+
+«Camarade, dis-je à Alexandre, il ne faut point partir, j'ai la
+confiance de te dire que c'est encore là un dessous de carte de
+Santerre, et j'ajoute que si tu nous quittes, ce ne sera de ta part
+qu'un trait de lâcheté.»
+
+Je vis que c'était l'occasion d'employer une grande présence d'esprit et
+de penser à tout à la fois. Je fus bien vite rendre compte de cette
+circonstance à tous les officiers qui commandaient, et je leur dis de
+s'assembler promptement sur l'appel que je ferais faire.
+
+Mais, de retour au centre de la place, je vis le commandant marseillais
+et plusieurs autres citoyens de Paris qui me dirent: «Nous sommes donc
+encore joués et trahis. Voilà Alexandre qui vient de partir avec deux
+canons et deux cents hommes, sous le prétexte d'aller joindre Santerre à
+l'Hôtel de Ville.»
+
+D'après le moment d'entretien entre Alexandre[77] et moi, je ne m'étais
+pas attendu à cette manifestation de sa complicité avec Santerre. Je
+restai interdit et presque muet. Revenu à moi, je ne vois de moyen de
+salut qu'en distrayant l'attention des braves qui nous restaient pour la
+diriger vers le seul but d'un grand mouvement d'énergie et de courage.
+
+[Note 77: Il y a ici dans l'original, au lieu du nom Alexandre, celui de
+Santerre: mais c'est une erreur évidente.]
+
+«Eh bien, citoyens et camarades, m'écriai-je; il faut périr aujourd'hui
+ou entrer au Château. Je sais que si nous manquons cette journée, la
+France est livrée à l'esclavage et la capitale réduite en cendres[78].»
+
+[Note 78: Il ne faut pas que j'oublie de noter cette circonstance
+affligeante. J'avais expédié à Santerre trois braves Bretons pour le
+conjurer de venir nous secourir. Comme ils étaient près d'arriver pour
+nous rapporter sa réponse, ils furent tués dans la rue Saint-Honoré.
+(_Note de Fournier_.)]
+
+Finissant ces derniers mots, j'eus tout de suite la satisfaction
+d'apercevoir l'impression qu'ils avaient produite.
+
+L'effet de cette impression ne tarda point non plus à se manifester. Les
+sans-culottes tombèrent à coups de poing sur la porte dite Royale, et à
+force de secousses y ont brisée et mise en pièces. Je profitai avec soin
+de ces premières dispositions et je sentis qu'il ne dépendait plus que
+de ma conduite d'en soutenir la continuation et d'en faite résulter le
+succès le plus complet.
+
+Ici toute la scène va être en action, et les mouvements s'exécutent et
+se succèdent avec une étonnante rapidité.
+
+Aussitôt la porte enfoncée[79], je m'élance en furieux vers les quatre
+pièces de canon qui étaient au bas du grand escalier, et je dis aux
+canonniers: «Vous, braves militaires, êtes-vous pour la nation ou pour
+les tyrans?»
+
+[Note 79: Cette porte Royale, d'après les autres récits, fut simplement
+ouverte par le concierge.]
+
+Ils me répondirent: «Il y a quatre heures que nous vous attendons, et
+vive la nation!»
+
+A ces mots, je leur dis en saisissant le timon d'une pièce: «Eh bien!
+camarades, suivez-moi.»
+
+Aussitôt les quatre pièces me suivirent, et nous les postâmes dans le
+Carrousel où étaient demeurés nos bataillons.
+
+Nous fîmes entrer quatre pièces des nôtres et nous les plaçâmes dans la
+cour du château, braquées sur les fenêtres. Nos bataillons des
+Marseillais et des fédérés se placèrent en bataille de droite et de
+gauche. Je montai aussitôt le grand escalier jusque devant la porte de
+la chapelle. Là je vis qu'il était impossible d'aller plus loin. Une
+barricade ou plutôt un retranchement s'y opposait. Alors je parlai à
+ceux qui se trouvaient là avec force et énergie et en même temps avec
+toute l'honnêteté possible. J'observai sur toutes les figures qu'il y
+avait sous jeu de grands desseins: car il ne me fut répondu rien du
+tout. Cependant un Suisse s'élance à corps perdu de mon côté en jetant
+ses armes et criant: «Vive la nation!»
+
+J'emmenai ce brave avec moi et le remis entre les mains des fédérés en
+leur disant: «Voici un bon Suisse qui a rejeté au despotisme les armes
+qu'il en avait reçues et s'est tourné exclusivement vers la patrie.» Il
+entra aussitôt dans nos rangs au milieu des embrassements de ses frères.
+
+Comme j'avais reconnu sous les habits suisses, ainsi que sous ceux de
+gardes nationales, beaucoup de chevaliers du poignard et de grenadiers
+des filles Saint-Thomas, je remontai une seconde fois pour témoigner aux
+uns et aux autres que nous ne voulions de mal à personne, mais que nous
+priions seulement qu'on nous remît le roi et sa famille.
+
+Le commandant me fit réponse qu'ils n'en feraient rien, et que la force
+armée du château les garderait elle-même.
+
+Alors je me rendis aux quatre pièces de canon; je fis charger; je dis
+aux canonniers de se tenir prêts et que j'allais faire commandement à la
+garde du château de nous livrer le roi, et, si elle s'y refusait, qu'au
+premier signal ils aient à faire feu.
+
+J'avançai ensuite sous le balcon et fis une nouvelle sommation. On ne me
+répondit rien. J'allais donner le signal aux canonniers, lorsque
+Lazowski, officier de notre artillerie, vint à moi et me dit:
+
+«Montons encore une fois et pour la dernière; sommons-les de mettre bas
+les armes et de nous livrer le roi, ou que sinon nous allons agir.»
+
+Je me rends à cette proposition. Nous montons de nouveau l'escalier,
+Lazowski et moi. C'est à ce moment que le signal part et qu'on nous
+fusille. Je suis jeté dans le fond de l'escalier par l'explosion d'un
+grand feu général dirigé de toutes parts sur nos bataillons; je reçois
+dans le même moment un coup au bras gauche dont je suis et resterai
+probablement estropié.
+
+Arrivé à la porte pour rejoindre les bataillons, je suis renversé par un
+autre coup à la cuisse gauche. Je crus bien alors que c'était ma
+dernière heure, car les cadavres et les blessés tombaient à ma vue de
+tous les côtés, et j'eus la plus grande peine possible à me retirer.
+
+Le feu des scélérats du Château était si vif que dans le premier moment
+nos bataillons, partie massacrés, furent dispersés entièrement au point
+que l'on avait fait l'abandon des quatre pièces de canon.
+
+A l'aspect de ce moment de détresse, je courus du côté du guichet où je
+rencontrai une pièce de canon des Marseillais conduite par le commandant
+en second qui était déjà blessé dangereusement à la main[80]. Mais je
+lui dis, ainsi qu'à tous les guerriers qui l'entouraient: «Du courage,
+amis, nous allons entrer au Château et passer tout au fil de l'épée.»
+
+[Note 80: Rayé: «Ayant trois doigts coupés.»]
+
+Je fis de suite placer une pièce de canon à la grande porte donnant du
+côté du guichet. Je la fis briser, et cette ouverture me facilita
+d'envoyer la mort à un grand nombre de Suisses dont le feu nous faisait
+beaucoup souffrir. Je fis de même mettre à bas la porte qui communiquait
+chez le valet de chambre du Roi.
+
+Cependant les décharges des assaillants étaient si meurtrières, que je
+voyais l'heure où nous perdions la bataille. Je m'avisai d'un
+stratagème. Je me ressouvins du même stratagème employé à la Bastille et
+qui fit perdre la tête à De Launey, par lequel je me flattai de
+désorienter nos ennemis, et le succès m'apprit que je n'avais point fait
+une fausse combinaison. Ce fut de faire mettre le feu partout pour
+imprimer la terreur et l'épouvante aux assiégés et les déconcerter.
+
+Dans les moments de péril extrême, les petites considérations n'arrêtent
+pas. Nous manquions de papier pour allumer le feu en divers endroits:
+des assignats en tinrent lieu. Rien ne coûte quand il s'agit de remplir
+un grand but.
+
+Dans la confusion des mouvements de cette grande mêlée, je distinguai
+deux hommes qui volaient de l'argenterie et qui en avaient rempli leur
+poches. Je les fis arrêter sur l'instant, et ils furent aussitôt
+exécutés. Ces exemples prompts et sévères de la justice du peuple
+souverain prévinrent les plus grands désordres et prouvèrent que le but
+de la grande démarche de cette journée n'était point d'exercer des actes
+de pillage.
+
+Pendant la grande chaleur de l'action, je ne faisais que courir d'un
+bout à l'autre pour faire approcher les caissons de chaque pièce. Je
+rends avec une vraie satisfaction ma situation d'alors. Je n'éprouvais
+plus que le sentiment de l'intrépidité. Il me semblait être
+invulnérable. Je marchais au milieu du feu avec une sorte de conviction
+qu'il ne pouvait avoir de prise sur moi. C'est dans ces dispositions que
+je m'arrêtai même à quelques actes particuliers qui n'auraient peut-être
+pas dû me distraire des soins plus généraux et essentiels. J'allai
+chercher du milieu des morts un chapeau pour donner au commandant en
+second des Marseillais en remplacement du sien qu'il avait perdu,
+j'arrachai plusieurs citoyens d'entre les cadavres qui les étouffaient
+et je les rendis par là à la vie, notamment le citoyen Lionné, marchand
+charcutier, rue de la Verrerie, etc., etc.
+
+Enfin le combat se termine et la victoire nous reste. Je rentre chez moi
+pour me panser et me rafraîchir. J'allai encore ensuite pour terminer
+cette journée assister et concourir à l'exécution des statues de bronze
+de la place Vendôme. C'est par là que je couronnai toute la
+participation que j'eus aux fameux actes au 10.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+AOUT [ET SEPTEMBRE] 1792
+
+_Affaire des prisonniers d'État accusés du crime de lèse-nation, détenus
+à Orléans. Je suis chargé de les transférer à Saumur. Leur massacre à
+Versailles_[81].
+
+[Note 81: Présenter l'état des choses à Orléans, la conduite des
+prisonniers, la vénalité des trames (_sic_), les perfidies du tribunal.
+Un membre du tribunal m'en avertit. L'effet que cela produit sur
+l'esprit du peuple. (_Indication marginale de Fournier._)]
+
+
+Quelques jours après le 10, tout Paris se mit en effervescence à
+l'occasion des prisonniers d'Orléans[82]. Que signifie, disait-on, la
+détention de tous ces conspirateurs en chef qui n'ont cessé d'insulter à
+la nation, en transformant leur prison en une maison de plaisirs et de
+festins continuels[83]? Que signifie cette Haute-Cour nationale[84] qui
+n'a encore jugé aucun d'eux et qui coûte immensément à l'État? Bientôt
+l'opinion générale se résume sur cet article et il est décidé à
+l'unanimité qu'une partie de la garde nationale parisienne se rendra à
+Orléans et qu'elle ramènera les prisonniers à Paris[85].
+
+[Note 82: Il y avait alors, à Orléans, cinquante-trois prisonniers,
+parmi lesquels: Claude Delessart, ancien ministre des affaires
+étrangères, décrété d'accusation le 10 mars 1792, pour avoir perfidement
+caché la vérité à l'Assemblée, etc.;--de Cosse-Brissac, commandant de la
+garde du roi, décrété le 29 mai 1792;--d'Abancourt, ministre de la
+guerre dans les derniers jours de la royauté, qui, malgré le décret de
+la Législative, avait retenu à Paris une partie des Suisses, décrété le
+10 août 1792, au soir;--le juge de paix Larivière, décrété le 20 mai
+1792: il avait lancé un mandat d'amener contre les trois députés Merlin,
+Chabot et Basire, comme complices de Carra, que MM. Bertrand de
+Moleville et Montmorin poursuivaient pour avoir dénoncé le _Comité
+autrichien_;--des officiers et des citoyens de Perpignan décrétés le 3
+janvier 1792 pour avoir, au commencement de décembre 1791, conspiré de
+livrer la citadelle aux Espagnols.]
+
+[Note 83: On sait qu'à l'aide de la protection de la Cour, les
+conspirateurs détenus à Orléans se flattaient tellement de l'impunité
+qu'ils ne songeaient qu'à se divertir et donnaient à toute la nation le
+scandale de l'établissement d'une salle de spectacle, d'un jeu de paume
+dans l'intérieur de la prison. Et la Haute-Cour, dont chaque membre
+coûtait à l'Etat 18 francs par jour, pour ne point les distraire de tous
+ces plaisirs, n'instruisait le procès d'aucun d'eux. O patrie, par quels
+hommes tu es servie! (_Note de Fournier._)]
+
+[Note 84: La loi du 10-15 mai 1791 avait établi une Haute-Cour
+nationale, qui connaîtrait de tous les crimes et délits dont le Corps
+législatif se serait porté accusateur et qui ne devait se former que
+quand le Corps législatif aurait porté un décret d'accusation. Elle
+devait se réunir à quinze lieues au moins du siège du Corps législatif.
+La loi du 20-27 juin 1792 en fixa définitivement l'emplacement dans la
+maison des Ursulines à Orléans. La Haute-Cour était composée d'un haut
+jury et de quatre grands juges tirés au sort parmi les membres du
+tribunal de cassation. Les quatre grands juges devaient diriger
+l'instruction et appliquer la loi, après la décision du haut jury sur le
+fait. Le haut jury devait être composé de 24 membres, membres pris sur
+une liste de 166 hauts jurés, élus par les assemblées électorales, à
+raison de deux par département. Quand le Corps législatif rendrait un
+décret d'accusation, il nommerait deux de ses membres qui, sous le titre
+de grands procurateurs de la nation, «feraient auprès de la Haute-Cour,
+la poursuite de l'accusation.» Le décret du 14 mai 1792 confia les
+fonctions de commissaire du roi près la Haute-Cour au commissaire du roi
+près le tribunal du district d'Orléans. La Haute-Cour elle-même avait
+été mise en activité par le décret du 21 novembre 1791.--Un décret du 25
+septembre 1792 la supprima.--Sur le massacre des prisonniers d'Orléans,
+on consultera surtout: _Les prisonniers d'Orléans, épisode
+révolutionnaire_, extrait de la _Revue d'Alsace_, par Paul Huet,
+conseiller à la cour impériale de Colmar. S.l.n.d., in-8 de 50 pages.
+Réimprimé avec quelques changements sous ce titre: _Les massacres à
+Versailles en 1792_, par Paul Huet, Paris, 1869, in-8 de 53
+pages.--Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, t. III.--Le Dr
+Robinet, _Danton, mémoire sur sa vie privée_; Paris, 1884, in-8.--A.
+Dubost, _Danton et les massacres de septembre_; Paris, s.d.
+in-8.--_Mémoires sur les journées de septembre 1792_; Paris, Didot,
+1858, in-12.]
+
+[Note 85: Dans le mémoire qu'il publia en l'an VIII, Fournier dit que,
+le 23 août 1792, un des hauts jurés, Barras, vint à Paris pour provoquer
+l'envoi à Orléans d'une force armée qui empêcherait l'enlèvement des
+prisonniers. Le 24 août, Fournier lui-même adressa à la Commune une
+pétition dans ce sens. Le 26, elle arrêta l'envoi à Orléans d'une force
+armée de 500 hommes.]
+
+En même temps ce fut sur moi que tout le peuple jeta les yeux pour
+déférer (_sic_) le commandement de cette expédition.
+
+Ce n'était point assez d'être honoré du choix du peuple: il me fallait
+encore l'assentiment des autorités constituées. Je me rends à la Commune
+de Paris où je dis au Conseil général que j'aurais besoin de pouvoirs
+pour une expédition importante, mais dont la réussite dépend de ce
+qu'elle restera secrète, [c'est] pourquoi je ne peux pas la communiquer
+en public.
+
+Des commissaires sont nommés pour recevoir ma déclaration. Le Conseil
+général, de concert avec le général Santerre, m'expédie aussitôt un
+pouvoir à l'effet de me faire délivrer tout ce dont j'aurai besoin pour
+mon expédition. Santerre, pour ses grands services à la chose publique,
+avait dès lors tous pouvoirs à la Commune. C'est lui qu'elle chargea de
+me donner toutes les autorisations nécessaires pour cette expédition
+d'Orléans.
+
+Je fis part à Santerre qu'il me faudrait des munitions, des canons, et
+en même temps le pouvoir de faire des bons en cas de besoin. Santerre
+ordonna le tout et même il me chargea d'aller trouver le Conseil général
+pour demander au moins un millier de louis pour cette expédition.
+
+En ayant parlé à quelques membres, ils me renvoyèrent à Santerre en me
+disant de faire avec lui tout ce que je jugerais à propos, et que tout
+ce que je ferais serait trouvé bien fait. Sur cette réponse, Santerre
+m'autorisa à faire des bons[86] partout où le cas l'exigerait, sans
+limites et sans bornes.
+
+[Note 86: La Commune avait envoyé à Santerre deux commissaires pour
+l'autoriser à m'autoriser pour tout ce qui serait nécessaire. (_Note de
+Fournier._)]
+
+C'est ainsi que je suis parti de Paris avec ma troupe, et que,
+nonobstant les autorisations que je viens de rappeler, j'ai payé partout
+de mes propres deniers jusqu'à l'époque de l'incident qui va suivre.
+
+Nous partions de Longjumeau le ...[87], lorsque du Bail, Bourdon [de] la
+Crosnière et Tallien, aujourd'hui députés à la Convention, y sont
+arrivés à quatre heures du matin en qualité de commissaires du pouvoir
+exécutif. Ils venaient m'annoncer que mon départ avait provoqué un
+décret de l'Assemblée nationale par lequel il était ordonné que les
+prisonniers d'Orléans fussent jugés sur-le-champ[88], qu'ils venaient en
+conséquence me notifier de rétrograder, parce que la translation n'était
+plus nécessaire.
+
+[Note 87: La date a été laissée en blanc.]
+
+[Note 88: Le 23 août 1792, la Commune de Paris s'était présentée à la
+barre de l'Assemblée législative et avait renouvelé une pétition de la
+section du Finistère, qui demandait: 1° la suppression de la Haute-Cour:
+2° la translation des prisonniers à Paris pour y être jugés par une Cour
+martiale. Sinon, le peuple se ferait justice lui-même. Les grands juges
+d'Orléans expliquèrent leurs retards en faisant remarquer que, le
+commissaire du roi ayant été suspendu par suite du 10 août, la
+Haute-Cour ne pouvait pas fonctionner en son absence. Le 25 août, la
+commission extraordinaire de l'Assemblée législative, par l'organe de
+Gensonné, proposa et fit rendre un décret qui ordonnait le
+renouvellement des hauts jurés par les assemblées électorales qui
+allaient nommer la Convention, mais maintenait provisoirement les jurés
+actuels et édictait des mesures pour que les accusés fussent jugés
+promptement. Le dernier article du décret chargeait le ministre de la
+justice d'envoyer à Orléans deux commissaires pour s'assurer de l'état
+des procédures instruites par la Haute-Cour, de l'état des prisons et
+des précautions prises pour la sûreté des prisonniers. Danton nomma à
+cet effet Léonard Bourdon et du Bail.]
+
+Quelle secrète intrigue, quelle protection particulière, quel vif
+intérêt pour les conspirateurs avaient pu faire décider cette démarche?
+Voilà de ces circonstances que le public n'a pas sues et qui pouvaient
+être capables de faire fortement soupçonner les intentions du nouveau
+pouvoir exécutif.
+
+Comment! on se flattait de pouvoir faire juger sur le champ tous ces
+traîtres à la patrie par ces mêmes magistrats qui n'avaient point voulu
+jusqu'alors les juger! Il leur fallait donc une recommandation, une
+injonction particulière; il leur en avait donc été donné une pour rester
+inertes; on en était donc instruit! Tout ceci prêtait à mille
+conjectures de défiance différentes les unes des autres, etc.
+
+Je demandai aux commissaires leurs pouvoirs avant que d'accéder à ce
+qu'ils proposaient. Ils firent connaître leur mission en présence de la
+troupe assemblée. Mais alors tous les citoyens, qui ne démêlaient dans
+cette mesure qu'un moyen, disaient-ils, de sauver bien vite les
+coupables, se mirent à crier: «Nous sommes partis de Paris pour aller à
+Orléans; ainsi c'est à Orléans qu'il faut aller, et si Fournier, que
+nous n'avons nommé notre général que pour nous y conduire, s'y refuse,
+il n'y a qu'à lui abattre la tête».
+
+J'apaisai cet orage en disant à la troupe que je savais ne point
+commander des esclaves, que je ne ferais rien sans avoir bien consulté
+tous mes camarades, et que dès lors je leur demandais s'il ne leur
+serait pas agréable que je présentasse en leur nom à tous une pétition à
+l'Assemblée, laquelle je me chargeais de porter moi-même.
+
+Le résultat de la délibération fut de nommer deux commissaires avec moi
+pour aller à l'Assemblée nationale; que cependant la troupe continuerait
+sa route pour Orléans et que, si le général ne venait pas la rejoindre,
+il lui en coûterait la tête.
+
+J'observe que Tallien était l'un des deux commissaires dont je viens de
+parler et que, voyageant dans la même voiture pour revenir à Paris, nous
+ne nous dîmes pas un seul mot pendant toute la route, parce que je me
+défiais beaucoup de son civisme[89]. Je ne sais si lui, à mon égard,
+c'est par le motif d'une prévention semblable qu'il ne me parla pas non
+plus. Mais je déclare ici que depuis j'ai bien changé d'opinion sur son
+compte. Tant que Tallien soutiendra les principes qu'il prêche dans son
+_Journal des Sans-Culottes_, je le regarderai comme le plus ferme appui
+du véritable patriotisme.
+
+[Note 89: Tallien avait été envoyé à Orléans par la Commune de Paris, le
+même jour que Danton y envoyait L. Bourdon et du Bail.]
+
+Mais Bourdon [de] la Crosnière changea un peu les dispositions en
+faisant aux soldats une proposition qui pouvait être un puissant attrait
+pour un certain nombre d'entre eux: «Ne partez point d'ici, leur dit-il,
+que Fournier ne soit de retour. Dépensez, mangez, buvez,
+divertissez-vous: la nation paiera tout.»
+
+On voit que Bourdon et du Bail étaient inspirés par tout autre motif que
+celui d'épargner les fonds de la patrie. Ils n'avaient pas non plus
+celui de m'engager à me louer de leurs procédés: car, après s'être
+permis d'ordonner une dépense particulière de 617 livres, ils ont eu la
+méchanceté de faire venir à la Maison commune de Paris le malheureux
+chez qui avait été faite cette dépense pour réclamer cette somme sous
+mon nom.
+
+Mais revenons à mon retour à Paris, avec la pétition de mes camarades.
+
+J'arrive à la barre, et j'y présente cette pétition[90] qui fait changer
+tout à fait les mesures du pouvoir exécutif. Elle détermine l'Assemblée
+à rendre un décret qui ordonne qu'il me sera donné mille hommes de
+troupe de garde nationale parisienne pour aller à Orléans garder les
+prisonniers de la Haute-Cour, de concert avec la garde nationale
+d'Orléans.
+
+[Note 90: En effet, dans sa séance du 26 août 1792, l'Assemblée
+législative reçut à sa barre une députation de volontaires marseillais,
+accompagnés de membres de la Commune de Paris et de celle de Longjumeau,
+qui demandèrent à être autorisés à continuer leur route sur Orléans pour
+déjouer le projet d'enlèvement des prisonniers. Séance tenante, sur un
+rapport fait par Guadet; au nom de la Commission extraordinaire,
+l'Assemblée décréta que le pouvoir exécutif serait tenu de faire passer
+à Orléans une force suffisante pour, de concert avec les citoyens
+d'Orléans, veiller à la garde et à la sûreté des prisons de cette ville
+dans lesquelles étaient détenus les accusés auprès de la Haute-Cour
+nationale. (_Journal des débats et des décrets_, n° 333 et 334.)--Le
+même jour, le ministre de l'intérieur Roland délivra à Fournier une
+commission en règle, dont l'original se trouve dans les papiers de
+Fournier aux Archives.]
+
+Le pouvoir exécutif m'expédie des ordres en conséquence. Il m'adresse à
+la Maison commune pour demander tout ce dont j'avais besoin. Il m'y fut
+compté six mille francs, somme qui n'était rien pour pouvoir suffire aux
+dépenses considérables qu'il était question de faire journellement en
+raison de la grande quantité d'artillerie que nous avions et en raison
+des quinze sols de solde par jour, au-dessus de l'étape, à chaque
+volontaire.
+
+Qui croirait cependant qu'en revenant au Conseil général, à mon retour
+d'Orléans, j'y trouvai que les malheureux Bourdon [de] la Crosnière et
+du Bail m'avaient dénoncé comme un concussionnaire qui avait fait des
+bons partout où il était passé, et qui n'avait payé personne? Sans doute
+ils se vengeaient de ce que j'avais controversé leur mission au succès
+de laquelle ils avaient sans doute raison de s'intéresser vivement.
+
+Qui croirait encore qu'on avait accueilli ces misérables dénonciations
+et d'autres plus absurdes, telles que de dire que j'avais enlevé
+trente-six mille francs avec lesquels j'étais parti de Paris comme
+banqueroutier? Croira-t-on que tout ceci s'était accrédité au point de
+dicter un mandat d'arrêt contre moi? Mais je parais à la Commune,
+j'impose silence à mes vils délateurs, je m'explique, et aussitôt le
+ridicule mandat d'arrêt est biffé.
+
+C'est à la suite de ces odieuses tracasseries, qui semblaient me
+présager tous les futurs déboires du malheureux voyage d'Orléans, que je
+pars de Paris et je vais rejoindre ma troupe à Étampes où elle s'était
+rendue de Longjumeau, d'après les ordres que je lui avais fait parvenir,
+après le séjour que j'ai noté qu'elle avait fait dans ce dernier endroit
+par l'influence et à l'instigation de Bourdon [de] la Crosnière et du
+Bail[91].
+
+[Note 91: Fournier se fit délivrer, pour lui et sa troupe, des
+certificats de bonne conduite par les officiers municipaux des communes
+qu'il traversa en allant à Orléans, Longjumeau, Étampes, Angerville,
+Artenay. Voir ses papiers aux Archives.]
+
+La garde nationale d'Orléans, les troupes de ligne qui y étaient en
+garnison, le département et la municipalité sont venus au-devant de nos
+bataillons, à deux lieues de cette ville. Un bivouac était préparé pour
+nous dans la forêt et l'on y avait fait porter du vin et tous autres
+rafraîchissements nécessaires. La fraternité et la joie accompagnèrent
+cette reconnaissance. Des santés en grand nombre furent portées en
+l'honneur de la nation, et le canon, avec une nombreuse musique,
+annonçait la pompe de la fête.
+
+Le cortège réuni était si considérable qu'il mit plus de quatre heures à
+défiler.
+
+Cependant toutes ces démonstrations n'étaient que théâtrales. J'appris
+trop bien vite qu'en général la population orléanaise n'avait pas en
+réserve une forte provision de civisme et que, foncièrement, notre
+apparition n'avait pas fait le plus grand plaisir.
+
+Nous arrivons à Orléans et nous allons aussitôt nous emparer des prisons
+où je commençai à faire mettre pour le bon ordre une garde suffisante.
+
+Toute notre troupe fut logée chez les citoyens les plus aisés. Politique
+ou non, elle ne pourra jamais trop se louer des bons procédés qu'elle en
+reçut.
+
+De notre côté, nous pouvons nous flatter d'avoir fait régner la
+tranquillité durant tout notre séjour à Orléans.
+
+Mon artillerie était toujours placée de manière à nous tenir sur nos
+gardes. Cependant je ne jouis pas longtemps d'une entière sécurité. Une
+nuit vint où j'éprouvai des inquiétudes qui furent les présages des
+altercations sérieuses qui me traversèrent successivement. En faisant ma
+tournée à deux heures du matin, j'ai trouvé mes pièces de canon
+dégarnies et seulement deux sentinelles avec l'officier de poste, qui me
+dirent qu'il n'était pas possible de garder cette artillerie, attendu le
+trop grand service dont nous étions surchargés et la trop grande
+difficulté de rallier tout notre monde épars dans les maisons des
+citoyens.
+
+Ces observations me déterminèrent de faire parquer mes pièces
+d'artillerie à la pointe du jour dans la maison où j'étais logé.
+
+Mais le surlendemain je fus troublé par un incident qui semblait
+annoncer des suites bien plus graves.
+
+Il était arrivé à Orléans un régiment qui venait du Port-au-Prince et
+qui dirigeait sa marche vers les frontières.
+
+D'un autre côté, le régiment de Berwick, suisse, était en garnison dans
+la ville ainsi qu'un corps de cavalerie. Il m'apparut que la
+malveillance avait projeté de mettre aux prises ces différents corps et
+le nôtre pour parvenir à faire régner un désordre, à la faveur duquel on
+espérait peut-être de sauver des prisons les conspirateurs confiés à ma
+garde. M'étant aperçu à temps de ce danger, j'eus soin de me prémunir
+contre les résultats.
+
+Sur les neuf heures du soir, je suis appelé au département et à la
+municipalité et presque en même temps j'entends battre la générale. Je
+vois le moment où il s'agit d'éviter par le courage des événements
+peut-être bien désastreux. Je cours bien vite aux drapeaux; je rassemble
+ma troupe et en moins d'un quart d'heure je m'empare de tous les
+débouchés dans le centre de la ville. Je braque mes canons de toutes
+faces; je me mets en bataille à bout portant du régiment du
+Port-au-Prince et j'envoie de fortes patrouilles à tous les postes de la
+ville.
+
+Ces dispositions faites, j'apprends que le régiment de Berwick a fait
+distribuer quarante cartouches à chacun de ses soldats. Alors je donne
+ordre à ma troupe de charger. Je demande aux officiers du régiment de
+Port-au-Prince quelle était leur intention: «Liberté et égalité, me
+répondirent-ils, et vous pouvez en cette occasion ordonner, nous sommes
+à votre commandement.»
+
+«Camarades, leur répliquai-je, vous êtes fatigués, vous partez demain:
+allez vous reposer. Nous sommes bien en état de nous défendre contre
+quiconque nous attaquera et nous ferons la garde pendant la nuit.»
+
+Alors tous les régiments rentrèrent dans leurs casernes.
+
+Ainsi se termina cette tentative si menaçante. Si l'on n'a voulu que
+nous tâter pour savoir si nous étions les hommes du 10, l'énergie et la
+fermeté que nos bataillons montrèrent ne le laissèrent nullement à
+douter[92]. Vraisemblablement la rage délirante des agitateurs n'en
+serait-elle pas restée là et fût-elle parvenue à engager quelque
+nouvelle tentative contre nous: mais la circonstance de notre prompt
+départ lui épargna cette peine.
+
+[Note 92: Nous avions contre nous plus de trente mille hommes, car il
+faut y comprendre la garde nationale d'Orléans qui était toute
+aristocratisée, comme je l'ai déjà remarqué, nonobstant toutes les
+démonstrations fraternelles et de patriotisme qu'elle nous avait faites
+à notre arrivée. Ce n'est que notre courage et notre énergie qui lui en
+imposèrent et qui nous mirent à couvert des traits qu'elle avait voulu
+aiguiser contre nous. (_Note de Fournier_.)]
+
+Un décret de l'Assemblée nationale du 2 septembre m'arriva à Orléans le
+3 et ordonnait la translation des prisonniers à Saumur[93].
+
+[Note 93: En effet, dans sa séance du 2 septembre 1792 au soir,
+l'Assemblée législative décréta, sur le rapport de Gensonné au nom de la
+Commission extraordinaire, que les prisonniers d'Orléans seraient
+transférés sur-le-champ dans les prisons du château de la ville de
+Saumur, que les commandants de la garde nationale d'Orléans et de la
+garde nationale parisienne actuellement à Orléans seraient tenus
+d'assurer le transport des prisonniers par une escorte suffisante, mais
+que les gardes nationales qui s'étaient rendues de Paris à Orléans se
+retireraient sans délai dans le sein de la capitale, à l'effet de
+partager le service extraordinaire auquel les citoyens de Paris vont se
+dévouer pour le salut de la patrie et la défense de la capitale.]
+
+Voici les mesures d'exécution qui me servirent à assurer mon départ.
+
+Le département rendit un arrêté pour nous faire renforcer par cinq cents
+hommes de la garde nationale d'Orléans. Je représentai que je ne pouvais
+partir sans argent puisqu'il fallait chaque jour délivrer quinze sols de
+prêt à chaque homme. En conséquence, le lendemain, jour du départ, il me
+fut donné quinze mille livres.
+
+J'assemblai la troupe, je lui fis part du décret de l'Assemblée
+nationale pour la conduite des prisonniers à Saumur. Je fis charger ces
+prisonniers au nombre de cinquante-trois sur des voitures et je fermai
+moi-même à clef toutes leurs malles renfermant considérablement d'effets
+précieux sur lesquels j'ordonnai que les scellés fussent mis.
+
+Ici se présentent des circonstances extraordinaires et qui sont encore
+presque énigmatiques pour moi.
+
+J'étais le général de cette troupe, et l'on va voir quelle fut mon
+autorité sur elle. J'avais un décret ostensible à faire exécuter et
+d'autres que moi avaient apparemment des ordres secrets pour une mesure
+qui y était bien contraire. Le 3 septembre, veille du départ d'Orléans,
+un courrier m'apporta un paquet qui annonçait les massacres du 2 dans
+les prisons de Paris en m'insinuant d'en faire faire à peu près autant à
+Orléans. Je reçus ce paquet chez l'évêque[94], où étaient alors Bourdon
+[de] la Crosnière et du Bail, auxquels je le communiquai, ainsi qu'à
+l'évêque. Ayant été appelé un instant hors du cercle, le paquet et le
+courrier disparurent pendant ce temps et je ne pus jamais ressaisir ce
+même paquet.
+
+[Note 94: L'évêque du Loiret était M. de Jarente, un des rares évéques
+de l'ancien régime qui avaient prêté serment à la Constitution civile.]
+
+Je n'ai cependant pas perdu la trace de cet objet et je me réserve, dans
+un supplément à ce mémoire[95], de donner à cet égard des développements
+qui jetteront un grand jour sur les machinations secrètes de cette
+fameuse affaire des prisonniers d'Orléans.
+
+[Note 95: Ce supplément n'existe pas.]
+
+Au lieu de vouloir aller à Saumur, la troupe prit la route de Paris et
+plus de quatre cents hommes m'entourèrent, la baïonnette au bout du
+fusil, en me disant que si je commandais d'autre marche, c'en était fait
+de moi.
+
+Je semblai céder au voeu de la violence. Nous fîmes donc route pour
+Paris[96]. Arrivé à Étampes, j'y ordonnai un séjour pour attendre les
+ordres ultérieurs du Corps législatif.
+
+[Note 96: Plus tard, Fournier se fit délivrer un certificat de bonne
+conduite par la municipalité d'Orléans, le 30 octobre 1792: «Nous,
+officiers municipaux et notables de la commune d'Orléans, certifions que
+le citoyen Fournier, commandant un détachement de la garde nationale
+parisienne arrivé à Orléans le 31 août 1792, a donné ses soins au
+maintien de la paix et de la tranquillité pendant le séjour qu'il a fait
+en cette ville jusqu'au départ des prisonniers, etc.»]
+
+J'y reçus quatre commissaires du pouvoir exécutif qui me notifièrent un
+nouveau décret par lequel il nous était enjoint de ne point amener les
+prisonniers à Paris, mais de choisir tout autre département que nous
+jugerions à propos[97].
+
+[Note 97: Au début de sa séance du 5 septembre, l'Assemblée apprit, par
+une lettre des grands procurateurs de la nation, que les prisonniers
+d'Orléans étaient en route pour Paris. Alors sa Commission, par l'organe
+de Vergniaud, lui proposa et lui fit rendre le décret suivant:
+«L'Assemblée nationale, après avoir entendu lecture du procès-verbal des
+corps administratifs d'Orléans, décrète ce qui suit: Article 1er. Le
+Conseil exécutif provisoire donnera sur-le-champ les ordres et prendra
+les mesures nécessaires pour l'exécution du décret du 2 de ce mois,
+relatif aux prisonniers détenus à Orléans.--II. Il pourra les faire
+conduire dans tel lieu qu'il jugera convenable, hors du département de
+Paris; il donnera des ordres pour qu'il soit pourvu à leur sûreté et à
+leur garde.--III. Le Conseil provisoire exécutif (_sic_) enverra
+sur-le-champ des commissaires au-devant de la force armée qui conduit
+les prisonniers, et fera lire à la tête du bataillon l'instruction
+suivante: «Citoyens, un décret de l'Assemblée nationale a ordonné le
+transport des prévenus du crime de haute trahison à Saumur. Vous avez
+été requis, au nom de la loi, de concourir à l'exécution de ce décret;
+et vous avez méconnu l'empire de la loi, vous avez résisté à l'autorité
+des représentants de la nation.--Citoyens, dans quel égarement vous ont
+jetés des suggestions perfides!--L'homme qui résiste aux ordres que le
+peuple lui donne par l'organe des autorités constituées se trompe s'il
+se croit patriote; il n'est qu'un rebelle. Pensez-vous que, s'il
+échappait à la peine qu'il aurait encourue, il échapperait au mépris
+public? Pensez-vous que les soldats qui combattent pour la liberté
+voudraient le recevoir sous leurs drapeaux?--Cette réflexion alarme
+votre courage: eh bien, qu'elle porte aussi le repentir dans votre
+coeur. Obéissez sur-le-champ: la patrie oubliera votre faute, et elle
+vous marquera une place parmi ses défenseurs.» (_Collection générale des
+lois_, dite _du Louvre_, t. XI, p. 165. Le texte de ce décret manque au
+procès-verbal de la Législative. Il a été inexactement rapporté par le
+_Journal des débats et des décrets_, n° 346, p. 136.)--On voit que, dans
+ce décret, il n'y a rien qui autorise formellement et personnellement
+Fournier à mener les prisonniers dans le département qu'il voudrait,
+pourvu que ce ne fût pas Paris. Il semble, d'après des documents cités
+par M. Mortimer-Ternaux (III, 381-383), que Fournier reçut une lettre de
+Roland qui l'autorisait à mener les prisonniers à Versailles. En tout
+cas, l'Assemblée législative approuva implicitement cette translation.
+On lit, en effet, dans le procès-verbal de la séance du 7 septembre 1792
+au soir (t. XV, p. 85): «Un membre rend compte des suites du décret
+relatif à la translation des prisonniers d'Orléans. Il dit que les
+dernières lettres envoyées par le commandant des troupes qui
+accompagnent ces prisonniers et par les commissaires du pouvoir exécutif
+annoncent que ces troupes exécuteront le décret rendu, que les
+prisonniers ne seront pas rendus à Paris, mais à Versailles.» Ce membre,
+qui était Brissot, ajouta (d'après le _Journal des débats et des
+décrets_, n° 347, p. 144) qu'on préparait des prisons à Versailles pour
+recevoir les prisonniers, et (d'après le _Moniteur_, XIII, 645) cette
+communication fut applaudie.]
+
+Je fis assembler toute la troupe dans une église pour lui faire part de
+ces nouvelles dispositions. Mais il ne me fut presque pas possible de me
+faire entendre. De tous côtés on s'écriait: «A Paris, à Paris, c'est à
+Paris qu'il faut aller! Et, si le général s'y oppose, il n'y a qu'à
+faire tomber sa tête.» D'autres disaient: «Il n'y a qu'à le dégrader, le
+chasser et en nommer un autre[98].»
+
+[Note 98: Ne pas donner tort à toute la troupe, seulement à quelques
+emportés; flatter la troupe. Elle n'avait pas de mauvaises intentions
+puisqu'elle a conduit les prisonniers avec tous les honneurs. Ils
+brûlaient d'aller aux frontières. Ils ne voulaient pas avoir fait 50
+lieues et refaire encore 50 lieues. Si conduits (_sic_) à Paris, ils les
+eussent fait entrer en sûreté, mais Versailles qui connaissait tous les
+crimes des personnages.... (_Note marginale de Fournier_.)]
+
+J'étais bien résolu de mourir s'il le fallait pour l'exécution de la
+loi; mais, provisoirement, je ne vis pas d'autre parti à prendre pour
+apaiser ces vociférations et atténuer cette terrible effervescence que
+de renvoyer tout le monde et de remettre l'assemblée au lendemain à 8
+heures.
+
+Dans la nuit, je reçus une seconde dépêche du pouvoir exécutif, signée
+Roland, qui me recommandait sous ma responsabilité de ne point venir à
+Paris.
+
+La troupe assemblée à huit heures, je fis part de cette nouvelle
+dépêche, et à l'unanimité, il fut décidé que l'on irait à
+Versailles[99].
+
+[Note 99: Une autre lettre: Roland me disait d'attendre, qu'il venait
+d'être pris un arrêté de tous les corps constitués réunis, pour que la
+commune et le département aillent au-devant des prisonniers pour les
+amener à Paris, sous l'escorte des corps constitués pour protéger leur
+marche afin que rien n'arrive. (On savait donc ou l'on machinait pour
+qu'il arrive quelque chose?)
+
+Ici grandes réflexions: Voulaient provoquer la guerre civile, etc.,
+etc.--Autre lettre qui ordonne d'aller à Versailles. On ne savait à quoi
+s'en tenir. On se résout pour Versailles. (_Note marginale de
+Fournier_.)]
+
+Nous partons en conséquence pour Versailles avec les commissaires du
+pouvoir exécutif. J'allai en avant pour faire part de mes ordres au
+Conseil général de la Commune, et lui annoncer le dépôt que j'allais
+mettre sous sa sauvegarde. Alors le maire de Versailles, en conséquence
+d'un arrêté du département, m'engagea d'aller avec lui sur toutes les
+places pour en faire la proclamation au peuple.
+
+Je trouvai assez étrange cette proclamation, qui disposa les esprits
+longtemps d'avance et donna le temps de concerter des projets qui
+n'eussent peut-être pas eu lieu sans cette annonce préalable et faite
+avec le plus grand bruit.
+
+Quoi qu'il en soit, à la suite de la proclamation, le maire et plusieurs
+municipaux vinrent avec moi reconnaître les prisonniers à Villejuif.
+C'est de là que, continuant avec eux la route, nous sommes entrés dans
+Versailles.
+
+Arrivés à la grille de l'Orangerie, toute notre artillerie passe et tout
+à coup cette grille se ferme, le maire de Versailles d'un côté et moi de
+l'autre. Le peuple se saisit de mon cheval et de moi, en disant que si
+je remue on me coupe aussitôt la tête. Je suis conduit jusqu'au
+carrefour des Quatre-Bornes[100] où l'on dételle les chevaux des
+voitures qui conduisaient les prisonniers. Là, la troupe s'aperçoit que
+ma vie est en danger. Elle fait casser la serrure de la grille à coups
+de hache par les sapeurs et vient avec la cavalerie à mon secours.
+Pendant ce mouvement, le peuple furieux saute sur les voitures, frappe
+les prisonniers et hélas! offre aux yeux effrayés le spectacle
+épouvantable d'une extermination sans réserve[101]!!
+
+[Note 100: Ce carrefour était situé au point d'intersection des rues de
+Satory et de l'Orangerie.]
+
+[Note 101: Voici en quels termes Fournier racontera les mêmes faits
+quelques années plus tard: «Arrivés à Versailles, nous traversâmes la
+ville. Lorsque j'eus, avec l'artillerie, dépassé la grille de
+l'Orangerie, elle fut fermée précipitamment. Je fus assailli et jeté à
+bas de mon cheval, saisi au collet et trainé aux Quatre-Bornes. Au
+moment où les assassins se disposaient à m'ôter la vie, la cavalerie
+arriva, qui m'arracha de leurs mains. Le massacre des prisonniers eut
+lieu dans le même temps. Je n'ai vu ni entendu porter aucun coup. Les
+auteurs et les instigateurs de ces horribles forfaits avaient pris leurs
+précautions pour me faire subir le même sort, sans que la troupe que je
+commandais pût s'y opposer, ni au massacre des prisonniers, puisqu'elle
+formait l'arrière-garde, dont une partie était encore hors de la ville,
+au moment qu'on ferma la grille de l'Orangerie; l'autre était répandue
+dans la ville, éloignée des prisonniers....» (_Massacres des prisonniers
+d'Orléans. Fournier, dit l'Américain, aux Français_. Paris, 28 nivôse an
+VIII, in-8 de 16 p.)]
+
+Quel parti prendre? Je fis battre mes bataillons en retraite. Aurais-je
+été risquer le massacre de dix mille citoyens pour tenter le salut des
+malheureux conspirateurs[102]?
+
+[Note 102: Ici Fournier annonce en note une «liste des victimes qui ont
+péri dans cette effroyable et terrible égorgerie». Mais il ne la donne
+pas.]
+
+Je dois dire que je n'ai trempé en rien dans les barbares et ténébreuses
+manoeuvres qui ont amené la fin tragique de ces prisonniers. J'ai été
+même la dupe et le jouet de ce long système de perfidie, ainsi qu'on a
+pu voir dans le narré que je viens d'offrir. Que de réflexions ne sont
+point à faire sur les différentes circonstances de cette expédition?
+Mais de ces réflexions, on ne négligera pas sans doute la principale.
+C'est qu'en général la patience du peuple était portée à bout dans ce
+moment, d'après les trahisons de toute espèce, dont la vengeance venait
+de lui coûter tant de sang, et que cette même patience était lassée,
+impatientée par le scandale de ces grands coupables affichant pendant
+longtemps l'assurance de l'impunité, par la transformation de leur
+maison de détention en un lieu de délices et de plaisirs, où ils se
+livraient sans contrainte à toutes les dissipations les plus
+recherchées, recevant sans cesse une nombreuse compagnie, entretenant
+hautement, et sans prendre la moindre peine pour s'en cacher, les plus
+actives correspondances avec tout ce qui était connu de plus
+contre-révolutionnaire à Paris, dans les départements et au delà; et au
+milieu de toutes ces occupations, ayant l'air d'être parfaitement
+d'accord avec tous les magistrats de la Haute-Cour, qui ne les
+distrayaient nullement, n'informaient, ni ne les les interrogeaient
+point: on a même assuré que plusieurs d'eux allaient habituellement
+faire leur partie, entendre les saltimbanques et partager tous les
+plaisirs de cette prison métamorphosée en asile de sybarites! Et une
+nation libre aurait pu contenir les effets de cette indignation à la vue
+de tant d'actes de perversité?...
+
+[Le manuscrit de Fournier est inachevé; il se termine par les phrases
+décousues qu'on va lire:]
+
+Pièce de tragédie où l'on jouait le tribunal. Cette pièce a été
+imprimée.
+
+Je me repentirai toute ma vie de n'avoir point arrêté en même temps le
+tribunal.
+
+La Haute-Cour coûtait 1,500,000 francs par mois à la nation ou 35
+millions (_sic_). Suis-je un conspirateur d'avoir fait cette épargne à
+la nation?
+
+Dépôt des effets précieux des prisonniers: argenterie et effets, bijoux,
+hardes, billets au porteur, etc. Inventaire en fut fait par des
+commissaires de la Commune. Scellé, déposé à la Maison commune de Paris.
+Procès-verbaux détournés on ne sait par qui, malgré la surveillance et
+les perquisitions du Conseil général. On trouve quelques débris
+d'effets, mais les plus précieux sont disparus. J'ai retiré décharge des
+dépôts dans le temps tant des commissaires de la Commune de Paris que du
+garde-magasin. C'est l'intérêt public qui m'a porté depuis à vouloir me
+faire rendre compte[103]. O Patrie, comme on te pille! etc., etc.
+
+[Note 103: Sur les faits auxquels Fournier fait ici allusion, voir notre
+introduction.]
+
+
+FIN DES MÉMOIRES DE FOURNIER L'AMÉRICAIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+INTRODUCTION.
+§ 1er.--Biographie de Fournier l'Américain.
+§ 2.--Bibliographie des écrits publiés par Fournier.
+§ 3.--Valeur historique de ses Mémoires.
+
+MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMÉRICAIN.
+
+AVANT-PROPOS.
+
+CHAPITRE PREMIER.--30 juin 1789. Élargissement des gardes françaises
+enfermés à l'Abbaye par ordre du despotisme.
+
+CHAPITRE II.--12 juillet 1789. Lambesc aux Tuileries.
+
+CHAPITRE III.--13 juillet 1789. Première formation des citoyens en corps
+armés. J'en suis nommé le chef.
+
+CHAPITRE IV.--14 juillet 1789. Mon rôle à la Bastille.
+
+CHAPITRE V.--15 juillet 1789. J'achève la destruction du tombeau de la
+tyrannie. J'en sauve les papiers.
+
+CHAPITRE VI.--16 juillet 1789. Je préviens l'incendie des lettres à la
+poste.
+
+CHAPITRE VII.--5 octobre 1789. Voyage de Versailles.
+
+CHAPITRE VIII.--1789 (_sic_). Journée des poignards. Démolition de
+Vincennes.
+
+CHAPITRE IX.--1789 (_sic_). Troubles provoqués par la voie des
+spectacles.
+
+CHAPITRE X.--Licenciement des troupes patriotes.
+
+CHAPITRE XI.--Projet d'un cercle d'éducation.
+
+CHAPITRE XII.--17 juillet 1791.
+
+CHAPITRE XIII.--20 juin 1792. Fameuse pétition des sans-culottes.
+
+CHAPITRE XIV.--1792. Arrivée des Marseillais à Paris. Premier projet de
+révolution contre le pouvoir exécutif. Manqué.
+
+CHAPITRE XV.--Juillet 1792. Second projet de révolution contre le
+pouvoir exécutif. Encore manqué.
+
+CHAPITRE XVI.--Juillet 1792. Incident très curieux. La Cour essaie de me
+corrompre.
+
+CHAPITRE XVII.--Journée du 10 août 1792.
+
+CHAPITRE XVIII.--Août et septembre 1792. Affaire des prisonniers d'Etat
+accusés du crime de lèse-nation. Je suis chargé de les transférer à
+Saumur. Leur massacre à Versailles.
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires secrets de Fournier
+l'Américain, by Claude Fournier
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER ***
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+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
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+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
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Binary files differ